Project Gutenberg's Cours de philosophie positive. (4/6), by Auguste Comte

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Title: Cours de philosophie positive. (4/6)

Author: Auguste Comte

Release Date: April 11, 2010 [EBook #31947]

Language: French

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COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE

PAR M. AUGUSTE COMTE

ANCIEN LVE DE L'COLE POLYTECHNIQUE, RPTITEUR D'ANALYSE
TRANSCENDANTE ET DE MCANIQUE RATIONNELLE A CETTE COLE,
ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.


TOME QUATRIME,


CONTENANT
LA PHILOSOPHIE SOCIALE ET LES CONCLUSIONS
GNRALES.


PREMIRE PARTIE.




PARIS,
BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
POUR LES SCIENCES,
QUAI DES AUGUSTINS, N 55.

1839




AVIS DE L'DITEUR.


La publication de ce quatrime et dernier volume, beaucoup plus tendu
qu'aucun des prcdens, ne pouvant tre complte avant la fin de 1839,
l'auteur s'est dcid, pour satisfaire, autant que possible, une juste
impatience, dont il est d'ailleurs fort honor,  en publier aujourd'hui
sparment la premire partie. Formant un peu plus de la moiti du
volume, elle comprend toute la portion dogmatique de la philosophie
sociale, c'est--dire l'exposition fondamentale de la destination
politique qui lui est propre, de l'esprit scientifique qui la
caractrise, et de ses thories gnrales de l'existence et du mouvement
des socits humaines. Conformment au tableau synoptique annex, ds
l'origine, au premier volume de cet ouvrage, la seconde moiti du volume
actuel, qui paratra vraisemblablement en dcembre prochain, contiendra
ensuite toute la portion historique de cette philosophie sociale; elle
sera termine par les conclusions finales qui rsultent graduellement de
l'ensemble total de ce Trait. Sans cette dcomposition en deux parties,
l'tendue inusite de ce tome quatrime ft devenue matriellement
incommode,  moins de publier un volume de plus que l'diteur ne l'avait
annonc dans son engagement primitif envers le public.

En consentant  cette publication partielle, sans se dissimuler le grave
inconvnient scientifique de toute sparation, mme trs mthodique,
dans un volume aussi homogne, consacr  un systme de dmonstrations
aussi continu, dont toutes les branches s'clairent et se fortifient
mutuellement, l'auteur espre que les lecteurs auxquels cette premire
partie pourrait inspirer quelques objections importantes voudront bien
suspendre, jusqu' l'entire apprciation du volume, leur jugement
dfinitif, afin de prvenir toute dcision prmature, ultrieurement
sujette  une rectification spontane.

                                             Paris, le 24 juillet 1839.




AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.


 une poque de divagation intellectuelle et de versatilit politique,
toute longue persvrance dans une direction rigoureusement invariable
peut, sans doute, tre justement signale au public, comme une sorte de
garantie prliminaire, non-seulement de la sincrit et de la maturit
des nouveaux principes qui lui sont soumis, mais peut-tre aussi de leur
rectitude, de leur consistance, et mme de leur opportunit: car, de nos
jours, rien n'est  la fois aussi difficile, aussi important, et aussi
rare qu'un esprit pleinement consquent. Tel est surtout le motif
d'aprs lequel je crois devoir ici rappeler spcialement l'avis gnral
contenu dans le prambule du premier volume de cet ouvrage, sur ma
premire manifestation, dj ancienne et presque oublie, de la plupart
des conceptions fondamentales que je vais maintenant dvelopper
relativement  l'entire rnovation des thories sociales. La premire
partie de mon _Systme de politique positive_, crite et imprime, en
1822,  l'ge de vingt-quatre ans, sous le titre primitif et spcial de
_Plan des travaux scientifiques ncessaires pour rorganiser la
socit_, et rimprime en 1824, sous son titre dfinitif et plus
gnral; ensuite mes _Considrations philosophiques sur les sciences et
les savans_, publies  la fin de 1825, dans les nos 7, 8 et 10 du
_Producteur_; et enfin mes _Considrations sur le pouvoir spirituel_,
insres dans les nos 13, 20 et 21 du mme recueil hebdomadaire, au
commencement de 1826, ont, en effet, expos, depuis long-temps,  tous
les penseurs europens, les divers principes caractristiques de
l'ensemble de mes travaux ultrieurs sur la philosophie politique[1].
Chacun pourra s'en convaincre aisment par la comparaison directe de ces
anciens crits au volume que je publie maintenant comme dernier lment
indispensable de mon systme gnral de philosophie positive.

     [Footnote 1: Si j'crivais ici une notice historique sur mes
     travaux en philosophie politique, je devrais mme faire
     remonter l'numration prcdente jusqu' un travail
     important publi, en 1820, dans un recueil intitul
     l'_Organisateur_, et qui, quoiqu'il ne portt pas mon nom,
     m'tait rellement propre. La marche gnrale des socits
     modernes depuis le onzime sicle y fut examine en deux
     articles distincts, dont l'un exposa la dcadence continue de
     l'ancien systme politique, tandis que l'autre expliqua le
     dveloppement graduel des lmens du systme nouveau. Quoique
     ma dcouverte de la loi fondamentale de succession des trois
     tats gnraux de l'esprit humain et de la socit ne ft
     point encore accomplie, j'ai tout lieu de croire que cette
     premire bauche n'a pas t sans quelque influence sur les
     travaux postrieurs de divers esprits distingus relativement
      l'histoire politique des temps modernes.]

Un retour aussi complet et aussi spontan  ces premires inspirations
de la jeunesse, seulement perfectionnes, dans l'ge mr, par une aussi
longue srie de mditations mthodiques sur le systme entier de nos
conceptions scientifiques, constitue,  mes yeux, une des preuves les
plus dcisives qui puissent m'animer d'une confiance vraiment
inbranlable dans la justesse fondamentale de la direction que je me
suis ouverte, et dont la nouveaut doit tant faire sentir le besoin des
vrifications les plus varies. Tous les juges comptens partageront,
j'espre, la mme impression, en voyant, dans ce quatrime volume,
quelle consistance et quelle lucidit nouvelles mes principes essentiels
de philosophie politique tirent naturellement de leur intime connexion
avec les indispensables antcdens scientifiques que je leur ai
graduellement prpars par les trois premiers volumes de ce Trait.
C'est pourquoi je me fliciterai toujours d'avoir, ds l'origine,
nettement cart le conseil irrationnel que, dans leur bienveillante
sollicitude, plusieurs hommes distingus avaient cru devoir me donner,
de publier d'abord la partie de cet ouvrage relative  la science
sociale. Trop exclusivement proccups du dsir d'attirer sur mes
travaux une attention plus prochaine et plus vive, ces amis n'avaient
point senti que, par une aussi flagrante perturbation logique, j'aurais
tendu  ruiner d'avance les principes fondamentaux de hirarchie
scientifique qui caractrisent le mieux ma philosophie, en mme temps
que je me serais ainsi radicalement priv, pour l'tablissement des
thories sociales, des divers fondemens ncessaires que doit leur offrir
l'ensemble de la philosophie naturelle, et qui, dans nos temps
d'anarchie intellectuelle, peuvent seuls dterminer enfin, entre tous
les bons esprits, une communion relle et durable.

La longue priode dj coule depuis la production primordiale de ma
philosophie politique, m'a souvent procur des confirmations d'une autre
sorte, et non moins prcieuses, que je dois galement indiquer ici, par
la tendance irrcusable et incessamment croissante, quoique jusqu'
prsent toujours trs partielle, de la plupart des penseurs
contemporains vers une philosophie analogue. Dans le cours de ces seize
annes, on n'a gure publi, j'ose le dire, d'ouvrages politiques de
quelque porte, du moins en France, qui n'aient offert d'videns
tmoignages de cette incomplte convergence, soit qu'elle ait
spontanment rsult d'un mme sentiment fondamental de nos principales
ncessits sociales, sentiment toutefois bien rare et trs vague
jusqu'alors, soit que l'influence inaperue ou dissimule de mes
premiers travaux ait, en effet, graduellement contribu  la
produire[2]. Mais, dans l'un et l'autre cas, des inconsquences
capitales et multiplies auraient pu, d'ordinaire, hautement dvoiler le
dfaut d'homognit on d'originalit d'une semblable direction, chez
ceux mme qui d'abord paraissaient l'avoir le mieux suivie. Quoique tous
les aspects essentiels de ma philosophie sociale aient peut-tre t
dj saisis isolment par quelques intelligences, ce qui m'autorise 
croire  son opportunit, en me procurant certains points de contact
avec les opinions les plus opposes, cependant je reste,
malheureusement, encore le seul jusqu'ici en possession pleinement
efficace du principe fondamental et du systme rationnel de cette
nouvelle doctrine. Envers tant d'minens esprits qui, de nos jours, se
sont srieusement occups de la rnovation des thories sociales, cette
diffrence radicale doit, sans doute, tenir surtout  ce que aucun d'eux
n'a pu avoir, comme moi, l'avantage, en quelque sorte accidentel, et
nanmoins si important, d'tre directement plac, par l'ensemble de son
ducation, au seul point de vue intellectuel d'o l'on puisse
aujourd'hui dcouvrir la vritable issue de cette immense difficult
philosophique. La publication de ce Trait, enfin complt par ce
quatrime volume, aura, je l'espre, pour rsultat plus ou moins
prochain, de faire nettement comprendre  toutes les hautes
intelligences l'indispensable ncessit de cette condition fondamentale,
de leur faciliter, en mme temps, les moyens d'y satisfaire, et, par
suite, d'utiliser bientt, au profit de la rorganisation sociale, tant
d'estimables efforts, jusqu'ici laborieusement striles.

                                             Paris, le 23 Dcembre 1838

     [Footnote 2: Je ne saurais, par exemple, mconnatre ce
     second cas chez des crivains qui, en s'efforant, plus ou
     moins heureusement, de s'approprier une partie de mes ides
     philosophiques ou politiques, se sont mme textuellement
     empars de pages entires, en ngligeant d'ailleurs presque
     toujours d'indiquer un nom qu'ils savaient tre trop ignor
     du public. Ceux de mes lecteurs qui croiraient apercevoir
     quelque analogie entre certaines parties de ce volume et
     divers ouvrages antrieurs, devront donc, pour une quitable
     apprciation, prendre d'abord en considration indispensable
     les dates prcises que je viens de rappeler. L'oubli d'une
     telle prcaution pourrait entraner  de graves injustices
     envers un philosophe qui ose se glorifier d'avoir toujours
     fait une part pleinement consciencieuse, et souvent beaucoup
     trop gnreuse peut-tre,  chacun de ses diffrens
     prdcesseurs, tandis que lui-mme n'leva jamais jusqu'ici
     la moindre rclamation contre les emprunts peu scrupuleux
     dont on a frquemment honor ses crits, ses leons, et
     jusqu' ses conversations.]




TABLE DES MATIRES
CONTENUES DANS
LA PREMIRE PARTIE DU TOME QUATRIME.


AVERTISSEMENT DE L'DITEUR

AVIS DE L'AUTEUR

46e Leon. Considrations politiques prliminaires sur la ncessit et
l'opportunit de la _physique sociale_, d'aprs l'analyse fondamentale
de l'tat social actuel.

47e Leon. Apprciation sommaire des principales tentatives
philosophiques entreprises jusqu'ici pour constituer la science sociale.

48e Leon. Caractres fondamentaux de la mthode positive dans l'tude
rationnelle des phnomnes sociaux.

49e Leon. Relations ncessaires de la physique sociale avec les autres
branches fondamentales de la philosophie positive.

50e Leon. Considrations prliminaires sur la statique sociale, ou
thorie gnrale de l'ordre spontan des socits humaines.

51e Leon. Lois fondamentales de la dynamique sociale, ou thorie
gnrale du progrs naturel de l'humanit.




COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE.




QUARANTE-SIXIME LEON.

Considrations politiques prliminaires sur la ncessit et
l'opportunit de la _physique sociale_, d'aprs l'analyse fondamentale
de l'tat social actuel.


Dans chacune des cinq parties prcdentes de ce Trait, l'exploration
philosophique a constamment repos sur un tat scientifique prexistant
et unanimement reconnu, dont la constitution gnrale, quoique toujours
plus ou moins incomplte jusqu' prsent, mme  l'gard des phnomnes
les moins compliqus et les mieux tudis, satisfaisait dj cependant,
au moins en principe, mme pour les cas les plus rcens et les plus
imparfaits, aux conditions fondamentales de la positivit, de manire 
n'exiger ici qu'un simple travail d'apprciation rationnelle, toujours
dirig suivant des rgles incontestables, et conduisant, presque
spontanment,  l'indication motive des principaux perfectionnemens
ultrieurs, destins surtout  dgager dfinitivement la science relle
de toute influence indirecte de l'ancienne philosophie. Il n'en peut
plus tre ainsi, malheureusement, dans cette sixime et dernire partie,
consacre  l'tude des phnomnes sociaux, dont les thories ne sont
point encore sorties, mme chez les plus minens esprits, de l'tat
thologico-mtaphysique, auquel tous les penseurs semblent aujourd'hui
les concevoir comme devant tre, par une fatale exception, indfiniment
condamnes. Sans changer de nature ni de destination, l'opration
philosophique que j'ai os entreprendre devient donc maintenant plus
difficile et plus hardie, et doit prsenter un nouveau caractre: au
lieu de juger et d'amliorer, il s'agit dsormais essentiellement de
crer un ordre tout entier de conceptions scientifiques, qu'aucun
philosophe antrieur n'a seulement bauch, et dont la possibilit
n'avait mme jamais t nettement entrevue.

Une telle cration, ft-elle plus heureusement accomplie, ne saurait,
videmment, lever tout--coup cette branche complmentaire de la
philosophie naturelle, qui se rapporte aux phnomnes les plus
compliqus, au niveau rationnel des diverses sciences fondamentales dj
constitues, de celles mme dont le dveloppement est le moins avanc.
Que cette fondation soit d'abord pousse au point, non-seulement de
constater, pour tous les bons esprits, la possibilit actuelle de
concevoir et de cultiver la science sociale  la manire des sciences
pleinement positives, mais aussi de marquer nettement le vrai caractre
philosophique de cette science dfinitive, et d'en tablir solidement
les principales bases, c'est l, sans doute, tout ce qu'il est permis de
tenter de nos jours: en mme temps, cela suffit essentiellement, comme
j'espre le dmontrer,  nos plus urgentes ncessits intellectuelles,
et mme aux besoins les plus imprieux de la pratique sociale, surtout
actuelle. Ainsi rduite, l'opration n'en demeure pas moins trop tendue
encore pour que je puisse lui accorder tout le dveloppement convenable
dans un ouvrage qui doit, avant tout, rester consacr  l'ensemble de la
philosophie positive, o cette science nouvelle ne saurait figurer qu'
titre de l'un des lments indispensables, celui de tous d'ailleurs dont
l'importance mrite,  tant d'gards, de devenir aujourd'hui
prpondrante. Par un Trait spcial de philosophie politique,
j'exposerai ultrieurement, d'une manire directe et complte, la srie
de mes ides sur ce grand sujet, avec les diverses explications qu'il
exige, et sans ngliger les principales applications usuelles  l'tat
transitoire des socits actuelles. Ici, je dois ncessairement me
restreindre aux considrations les plus gnrales, en me tenant
toujours, aussi scrupuleusement que possible, au point de vue
strictement scientifique, sans me proposer d'autre action immdiate que
la rsolution de notre anarchie intellectuelle, vritable source
premire de l'anarchie morale, et ensuite de l'anarchie politique, dont
je n'aurai point ainsi  m'occuper directement.

Mais l'extrme nouveaut d'une semblable doctrine rendrait ces
considrations scientifiques presque inintelligibles, et essentiellement
inefficaces, si cependant mon exposition ne devenait point, dans ce
volume,  l'gard d'une science que je m'efforce de crer, beaucoup plus
explicite et mme plus spciale qu'elle n'a d l'tre dans les volumes
prcdents, o je pouvais supposer le lecteur suffisamment familiaris
d'avance avec le fond du sujet. C'est pourquoi, avant mme d'entrer
mthodiquement en matire, je suis oblig, afin de placer dfinitivement
l'esprit du lecteur au point de vue vraiment convenable, de consacrer
pralablement cette leon et la suivante  caractriser sommairement
l'importance relle d'une telle opration philosophique, et l'inanit
radicale des principales tentatives dont elle a t jusqu'ici l'objet
indirect.

L'immense lacune fondamentale que laisse, videmment, dans le systme
gnral de la philosophie positive, le dplorable tat d'enfance
prolonge o languit encore la science sociale, devrait suffire, sans
doute, pour rendre hautement irrcusable,  toute intelligence
vritablement philosophique, la stricte ncessit d'une entreprise
destine  imprimer enfin  l'esprit humain, si bien prpar dj  tous
autres gards, ce grand caractre d'unit de mthode et d'homognit de
doctrine, indispensable  la plnitude de son dveloppement spculatif,
et sans lequel mme son activit pratique ne saurait avoir ni assez de
noblesse, ni assez d'nergie. Mais, quelle que soit la profonde gravit
intrinsque d'une telle considration, qui,  vrai dire, embrasse
implicitement toutes les autres, les meilleurs esprits sont aujourd'hui
placs, relativement aux ides politiques,  un point de vue beaucoup
trop superficiel et trop troit pour devenir susceptibles d'en saisir
immdiatement la porte effective, et d'y puiser un motif suffisant de
soutenir, avec persvrance, la longue et pnible contention qu'exige,
de toute ncessit, l'accomplissement graduel d'une opration aussi
difficile.  l'tat naissant, aucune science ne saurait tre cultive ni
conue isolment de l'art correspondant, comme je l'ai tabli dans la
quarantime leon, o nous avons reconnu qu'une telle adhrence doit
tre naturellement d'autant plus intense et plus prolonge qu'il s'agit
d'un ordre de phnomnes plus compliqu. Si donc la science biologique
elle-mme, malgr sa constitution plus avance, nous a paru encore trop
troitement attache  l'art mdical, faut-il s'tonner de la tendance
habituelle des hommes d'tat  ddaigner, comme de vains jeux d'esprit,
toutes les spculations sociales qui ne sont point immdiatement lies 
des oprations pratiques? Quelque aveugle que soit une semblable
disposition, on doit, en ce cas, y persister avec d'autant plus
d'opinitret qu'on y croit voir le meilleur prservatif contre
l'invasion pernicieuse des vagues et chimriques utopies, quoique
l'exprience la plus dcisive ait certes surabondamment prouv la haute
insuffisance de cette prcaution si vante, qui ne peut nullement
empcher le dbordement journalier des plus extravagantes illusions.
C'est afin de me conformer, autant que le comporte la nature de cet
ouvrage,  ce qu'il y a de vraiment raisonnable au fond de cette
purile injonction, que je crois devoir destiner cette leon tout
entire  quelques explications prliminaires sur la relation
fondamentale et directe de l'opration, purement abstraite en apparence,
qui consiste  instituer aujourd'hui ce que j'ai nomm la _physique
sociale_[3], avec l'ensemble des principaux besoins que le dplorable
tat des socits actuelles manifeste si nergiquement  tous les
esprits srieux et clairvoyants. Aprs cet claircissement pralable,
sur lequel je serai ainsi dispens de revenir ultrieurement, tous les
vritables hommes d'tat comprendront, j'espre, que, pour ne prtendre
 aucune application actuelle et spciale, ce grand travail n'en est pas
moins irrcusablement susceptible d'une utilit relle et capitale, sans
laquelle il ne mriterait point, en effet, d'intresser la sollicitude
de ceux que proccupe par dessus tout,  si juste titre, l'obligation,
devenue chaque jour plus indispensable et, en apparence, plus difficile,
de rsoudre enfin l'effrayante constitution rvolutionnaire des socits
modernes.

     [Footnote 3: Cette expression, et celle, non moins
     indispensable, de _philosophie positive_, ont t
     construites, il y a dix-sept ans, dans mes premiers travaux
     de philosophie politique. Quoique aussi rcens, ces deux
     termes essentiels ont dj t en quelque sorte gts par les
     vicieuses tentatives d'appropriation de divers crivains, qui
     n'en avaient nullement compris la vraie destination, malgr
     que j'en eusse, ds l'origine, par un usage scrupuleusement
     invariable, soigneusement caractris l'acception
     fondamentale. Je dois surtout signaler cet abus,  l'gard de
     la premire dnomination, chez un savant belge qui l'a
     adopte, dans ces dernires annes, comme titre d'un ouvrage
     o il s'agit tout au plus de simple statistique.]

Du point de vue lev o nous ont graduellement placs les trois
premiers volumes de ce Trait, l'ensemble de cette situation sociale se
prsente dans tout son jour, et sous l'aspect le plus simple, comme
essentiellement caractris par une anarchie profonde et de plus en plus
tendue, quoique d'ailleurs de nature purement transitoire, de tout le
systme intellectuel, pendant le long interrgne qui devait rsulter de
la dcadence toujours croissante de la philosophie
thologico-mtaphysique, parvenue, de nos jours,  une impuissante
dcrpitude, et du dveloppement continu, mais encore incomplet, de la
philosophie positive, jusqu'ici trop troite, trop spciale et trop
timide, pour s'emparer enfin du gouvernement spirituel de l'humanit.
C'est jusque l qu'il faut remonter, afin de saisir rellement l'origine
effective de l'tat flottant et contradictoire o nous voyons
aujourd'hui toutes les grandes notions sociales, et qui, par une
invincible ncessit, trouble si dplorablement la vie morale et la vie
politique: mais c'est aussi l seulement qu'on peut nettement apercevoir
le systme gnral des oprations successives, les unes philosophiques,
les autres politiques, qui doivent peu  peu dlivrer la socit de
cette fatale tendance  une imminente dissolution, et la conduire
directement  une organisation nouvelle,  la fois plus progressive et
plus consistante que celle qui reposa sur la philosophie thologique.
Telle est la proposition capitale dont l'irrcusable dmonstration
rsultera spontanment, j'espre, de l'ensemble de ce volume, et qui
doit tre ici le sujet sommaire d'une premire bauche d'explication
gnrale, destine surtout  caractriser l'impuissance galement
radicale des coles politiques les plus opposes, et  constater
l'indispensable ncessit d'introduire enfin, dans ces luttes aussi
vaines qu'orageuses, un esprit entirement nouveau, seul susceptible,
par son ascendant graduellement universel, de guider nos socits vers
le terme dfinitif de l'tat rvolutionnaire qui s'y dveloppe sans
cesse depuis trois sicles.

L'ordre et le progrs, que l'antiquit regardait comme essentiellement
inconciliables, constituent de plus en plus, par la nature de la
civilisation moderne, deux conditions galement imprieuses, dont
l'intime et indissoluble combinaison caractrise dsormais et la
difficult fondamentale et la principale ressource de tout vritable
systme politique. Aucun ordre rel ne peut plus s'tablir, ni surtout
durer, s'il n'est pleinement compatible avec le progrs; aucun grand
progrs ne saurait effectivement s'accomplir, s'il ne tend finalement 
l'vidente consolidation de l'ordre. Tout ce qui indique une
proccupation exclusive de l'un de ces deux besoins fondamentaux au
prjudice de l'autre, finit par inspirer aux socits actuelles une
rpugnance instinctive, comme mconnaissant profondment la vraie nature
du problme politique. Aussi la politique positive sera-t-elle surtout
caractrise, dans la pratique, par son aptitude tellement spontane 
remplir cette double indication, que l'ordre et le progrs y paratront
directement les deux aspects ncessairement insparables d'un mme
principe, suivant la proprit essentielle dj graduellement ralise,
 certains gards, pour les diverses classes d'ides devenues maintenant
positives. L'ensemble de ce volume ne laissera, j'espre, aucun doute
sur l'extension effective aux ides politiques de cet attribut gnral
du vritable esprit scientifique, qui reprsente toujours les conditions
de la liaison et celles de l'avancement comme originairement identiques.
Il me suffit, en ce moment, d'indiquer rapidement,  ce sujet, l'aperu
fondamental d'aprs lequel les notions relles d'ordre et de progrs
doivent tre, en physique sociale, aussi rigoureusement indivisibles que
le sont, en biologie, les notions d'organisation et de vie, d'o, aux
yeux de la science, elles drivent videmment.

Mais l'tat prsent du monde politique est encore trs loign de cette
invitable conciliation finale. Car, le vice principal de notre
situation sociale consiste, au contraire, en ce que les ides d'ordre et
les ides de progrs se trouvent aujourd'hui profondment spares, et
semblent mme ncessairement antipathiques. Depuis un demi-sicle que la
crise rvolutionnaire des socits modernes dveloppe son vrai
caractre, on ne peut se dissimuler qu'un esprit essentiellement
rtrograde a constamment dirig toutes les grandes tentatives en faveur
de l'ordre, et que les principaux efforts entrepris pour le progrs ont
toujours t conduits par des doctrines radicalement anarchiques. Sous
ce rapport fondamental, les reproches mutuels que s'adressent
aujourd'hui les partis les plus tranchs, ne sont, malheureusement, que
trop mrits. Tel est le cercle profondment vicieux dans lequel s'agite
si vainement la socit actuelle, et qui n'admet d'autre issue finale
que l'unanime prpondrance d'une doctrine galement progressive et
hirarchique. Les observations d'aprs lesquelles je vais ici
sommairement baucher cette importante apprciation, sont par leur
nature, essentiellement applicables  toutes les populations
europennes, dont la dsorganisation a t rellement commune et mme
simultane, quoiqu' des degrs diffrens et avec diverses
modifications, et qui ne sauraient non plus tre rorganises
indpendamment les unes des autres, bien que assujties  un ordre
dtermin. Cependant, nous devons plus spcialement avoir en vue la
socit franaise, non-seulement parce que l'tat rvolutionnaire s'y
manifeste d'une manire plus complte et plus vidente, mais aussi comme
tant, au fond, malgr quelques apparences contraires, mieux prpare
qu'aucune autre, sous tous les rapports importans,  une vraie
rorganisation, ainsi que je l'tablirai ultrieurement.

Quelque infinie varit qui semble d'abord exister entre toutes les
opinions doues aujourd'hui d'une vritable activit politique, on
reconnat aisment, par une judicieuse analyse, qu'elles sont, au
contraire, circonscrites jusqu' prsent dans une sphre extrmement
troite, puisqu'elles ne consistent rellement qu'en un mlange variable
de deux ordres d'ides radicalement antagonistes, dont le second ne
constitue mme,  vrai dire, qu'une simple ngation du premier, sans
aucun dogme propre et nouveau. La situation actuelle des socits ne
peut, en effet, devenir intelligible qu'autant qu'on y voit la suite et
le dernier terme de la lutte gnrale entreprise, pendant le cours des
trois sicles prcdents, pour la dmolition graduelle de l'ancien
systme politique. Or, d'un tel point de vue, on aperoit aussitt que
si, depuis cinquante ans, l'irrvocable dcomposition de ce systme a
commenc  manifester, avec une vidence toujours croissante,
l'imprieuse ncessit de la fondation d'un systme nouveau, le
sentiment encore incomplet de ce besoin capital n'a cependant inspir
jusqu'ici aucune conception vraiment originale, directement approprie 
cette grande destination: en sorte que les ides thoriques sont
aujourd'hui demeures trs infrieures aux ncessits pratiques, que,
dans l'tat normal de l'organisme social, elles devancent
habituellement, afin d'en prparer la satisfaction rgulire et
paisible. Quoique, ds-lors, le principal mouvement politique ait d
changer entirement de nature, et de purement critique, tel qu'il
paraissait jusque-l, tendre de plus en plus  devenir distinctement
organique, nanmoins, par une suite invitable de cette immense lacune
philosophique, il n'a pu cesser encore d'tre toujours uniquement dirig
d'aprs les mmes ides qui avaient guid les divers partis pendant la
longue dure de la lutte antrieure, et avec lesquelles tous les esprits
s'taient ainsi profondment familiariss. Dfenseurs et assaillans de
l'ancien systme, tous, par une invitable et imperceptible transition,
ont pareillement tent de convertir leurs vieux appareils de guerre en
instrumens de rorganisation, sans souponner leur inaptitude galement
ncessaire  cette nouvelle opration, dont la nature repousse, avec la
mme nergie, les deux sortes de principes, les uns comme videmment
rtrogrades, les autres comme exclusivement critiques.

On ne saurait nier que tel ne soit essentiellement, encore aujourd'hui,
le dplorable tat intellectuel du monde politique. Toutes les ides
d'ordre sont uniquement empruntes jusqu'ici  l'antique doctrine du
systme thologique et militaire, envisag surtout dans sa constitution
catholique et fodale; doctrine qui, du point de vue philosophique de ce
Trait, reprsente incontestablement l'tat thologique de la science
sociale: de mme, toutes les ides de progrs continuent  tre
exclusivement dduites de la philosophie purement ngative qui, issue du
protestantisme, a pris, au sicle dernier, sa forme finale et son
dveloppement intgral; et dont les diverses applications sociales,
considres dans leur ensemble, constituent, en ralit, l'tat
mtaphysique de la politique. Les diverses classes de la socit
adoptent spontanment l'une ou l'autre de ces deux directions opposes,
suivant leur disposition naturelle  prouver davantage le besoin de
conservation ou celui d'amlioration. Telle est la cause immdiate qui
spare aujourd'hui si profondment les deux principaux aspects de la
question sociale, et qui dtermine si frquemment, dans la pratique,
l'annulation rciproque des tentatives divergentes dont ils deviennent
alternativement l'objet.  chaque nouvelle face que la marche naturelle
des vnemens vient faire successivement ressortir dans le besoin
fondamental de notre poque, on remarque l'invariable tendance de
l'cole rtrograde  proposer, comme remde unique et universel, la
restauration de la partie correspondante de l'ancien systme politique;
et l'on peut observer aussi la disposition non moins constante de
l'cole critique  rapporter exclusivement le mal  une trop incomplte
destruction de ce systme, d'o rsulte toujours, comme invitable et
uniforme solution, le conseil de supprimer encore davantage toute
puissance rgulatrice[4]. Rarement, il est vrai, surtout aujourd'hui,
chacune de ces deux doctrines antagonistes se prsente dans toute sa
plnitude et avec son homognit primitive: elles tendent de plus en
plus  n'avoir cette existence exclusive que chez des esprits purement
spculatifs. Mais, le monstrueux alliage que, de nos jours, on tente
d'tablir entre ces principes incompatibles, et dont les divers degrs
caractrisent les diffrentes nuances politiques existantes, ne saurait,
videmment, tre dou d'aucune vertu trangre aux lmens qui le
composent, et ne tend, au contraire, en ralit, qu' dvelopper leur
neutralisation mutuelle. Il est donc indispensable, pour la justesse et
la nettet de notre analyse, que la politique thologique et la
politique mtaphysique soient d'abord envisages chacune isolment et en
elle-mme, sauf  considrer ensuite leur antagonisme effectif, et 
apprcier enfin les vaines combinaisons qu'on s'est efforc d'instituer
entre elles.

     [Footnote 4: En n'hsitant point  qualifier ici, avec la
     consciencieuse fermet d'un esprit franchement scientifique,
     les deux tendances ncessaires, l'une rtrograde, l'autre
     anarchique, de nos principales coles politiques, je crois
     devoir indiquer, une fois pour toutes, combien je suis
     loign d'en vouloir tirer la moindre induction dfavorable
     aux intentions habituelles de leurs partisans respectifs. Par
     principe, je suis profondment convaincu que, surtout en
     politique, toute mauvaise intention est minemment
     exceptionnelle, quoique la plupart des hommes engags dans
     les luttes sociales soient ordinairement incapables
     d'apercevoir les plus graves consquences relles des
     doctrines qu'ils y professent. Chaque parti renferme, sans
     doute, un petit nombre d'ambitieux qui, souvent dnus de
     toute vraie conviction personnelle, ne se proposent d'autre
     but essentiel que d'exploiter la foi commune au profit de
     leur propre lvation: ceux-l, il faut savoir les braver et
     mme les fltrir au besoin. Mais,  cette unique exception
     prs, le bon ct de la nature humaine tant videmment le
     seul qui puisse permettre des associations de quelque tendue
     et de quelque dure, aucune opinion politique ne saurait
     vivre sans avoir rellement en vue le bien public, quelque
     troite et imparfaite notion qu'elle s'en forme d'ailleurs.
     Ainsi, ceux qu'on accuse aujourd'hui le plus justement de
     tendance rtrograde, ne veulent certainement que replacer le
     monde politique dans une situation vraiment normale, d'o il
     ne leur semble tre sorti que pour se prcipiter vers
     l'imminente dissolution de tout ordre social. Pareillement,
     ceux qui,  leur insu, tendent vritablement  l'anarchie, ne
     croient obir qu' l'vidente ncessit de dtruire enfin
     irrvocablement un systme politique devenu radicalement
     impropre  diriger dsormais la socit. L'erreur
     fondamentale des uns et des autres ne rsulte mme que d'une
     proccupation trop exclusive de chacun des deux genres de
     conditions essentielles dont l'ensemble constitue la vraie
     dfinition du problme gnral de la politique actuelle.]

Quelque pernicieuse que soit rellement aujourd'hui la politique
thologique, aucun vrai philosophe ne saurait jamais oublier que la
formation et le premier dveloppement des socits modernes se sont
accomplis sous sa bienfaisante tutelle, comme je parviendrai, j'espre,
 le faire dignement ressortir dans la partie historique de ce volume.
Mais il n'est pas moins incontestable que, depuis environ trois sicles,
son influence a t, chez les peuples les plus avancs, essentiellement
rtrograde, malgr les services partiels qu'elle a pu y rendre encore.
Il serait certainement superflu de s'arrter ici  aucune discussion
spciale de cette doctrine, pour constater maintenant sa haute
insuffisance ncessaire, que la marche spontane des vnemens fait
chaque jour si nettement ressortir. L'absence dplorable de toute vue
relle sur la rorganisation sociale peut seule expliquer l'absurde
projet de donner aujourd'hui pour appui  l'ordre social un systme
politique qui n'a pu se soutenir lui-mme devant le progrs naturel de
l'intelligence et de la socit. Dans la suite de ce volume, l'analyse
historique des transformations successives qui ont graduellement amen
l'entire dissolution du systme catholique et fodal, dmontrera, mieux
qu'aucune argumentation directe, combien cette dcadence est dsormais
radicale et irrvocable. L'cole thologique ne sait habituellement
expliquer une telle dcomposition que par des causes presque fortuites
et pour ainsi dire personnelles, hors de toute proportion raisonnable
avec l'immensit des effets observs; ou bien, pousse  bout, elle
recourt  son artifice ordinaire, et s'efforce, par une explication
surnaturelle, de rattacher cette grande chane d'vnemens  une sorte
de mystrieuse fantaisie de la providence, qui se serait avise de
susciter  l'ordre social un temps d'preuve, dont l'poque ni la dure,
pas plus que le caractre, ne sauraient d'ailleurs tre nullement
motivs. Nous reconnatrons, au contraire, d'aprs l'ensemble des faits
historiques, que toutes les grandes modifications successivement
prouves par le systme thologique et militaire ont, ds l'origine, et
de plus en plus, constamment tendu vers l'limination complte et
dfinitive d'un rgime auquel la loi fondamentale de l'volution sociale
assignait ncessairement un office simplement provisoire, quoique
strictement indispensable. Il sera, ds-lors, vident que tous les
efforts dirigs vers la restauration de ce systme, mme en supposant
possible leur succs momentan, bien loin de pouvoir ramener la socit
 un tat vraiment normal, ne sauraient aboutir qu' la replacer dans la
situation qui a ncessit la crise rvolutionnaire, en l'obligeant 
recommencer plus violemment la destruction d'un rgime qui, depuis
long-temps, a cess d'tre compatible avec ses progrs principaux.
Quoique, par ces motifs, je doive carter ici toute controverse  ce
sujet, je crois nanmoins ncessaire d'y signaler un nouvel aspect
philosophique, qui me parat indiquer le plus simple et le plus sr
critrium de la valeur effective d'une doctrine sociale quelconque, et
qui est plus spcialement dcisif contre la politique thologique.

Envisag du seul point de vue logique, le problme fondamental de notre
rorganisation sociale me semble ncessairement rductible  cette
unique condition essentielle: construire une doctrine politique assez
rationnellement conue pour que, dans l'ensemble de son dveloppement
actif, elle puisse toujours tre pleinement consquente  ses propres
principes. Aucune des doctrines existantes ne satisfait aujourd'hui,
mme par une grossire approximation,  cette grande obligation
intellectuelle: toutes renferment, comme lmens indispensables, ainsi
que je vais l'indiquer sommairement, des contradictions nombreuses et
directes sur la plupart des points importans. C'est surtout en cela que
leur profonde insuffisance est le plus nettement caractrise. On peut,
en effet, poser en principe que la doctrine qui, relativement aux
diverses questions fondamentales de la politique, aurait fourni des
solutions exactement concordantes, sans que la progression des
applications relles l'ament jamais  se dmentir, devrait, par cette
seule preuve indirecte, tre reconnue suffisamment apte  rorganiser
la socit; puisque cette rorganisation intellectuelle doit
principalement consister  rtablir enfin, dans le systme profondment
troubl de nos diverses ides sociales, une harmonie relle et durable.
Quand une telle rgnration ne serait mme d'abord exactement accomplie
que dans une seule intelligence (et il faut bien que, au dbut, elle
commence ncessairement ainsi), sa gnralisation plus ou moins
prochaine n'en resterait pas moins assure; car le nombre des esprits ne
saurait nullement augmenter les difficults essentielles de la
convergence intellectuelle, et ne peut influer que sur le temps
ncessaire  sa ralisation. J'aurai soin de signaler, en cas opportun,
l'minente supriorit que doit, sous ce rapport, manifester
spontanment la philosophie positive, qui, une fois tendue aux
phnomnes sociaux, liera ncessairement les divers ordres des ides
humaines beaucoup plus compltement qu'ils n'ont jamais pu l'tre par
aucune autre voie. Telle est la principale rgle qui, ds l'origine de
mes travaux en philosophie politique, m'a toujours dirig dans l'exacte
apprciation de mes progrs successifs vers la conception d'une
vritable doctrine sociale.

C'est de la politique thologique qu'on devrait surtout attendre
l'entier accomplissement de cette grande condition logique, dont les
difficults fondamentales semblent spontanment annules pour une
doctrine qui se borne, en reproduisant le pass,  coordonner un systme
si nettement dfini par une longue application, et si pleinement
dvelopp dans toutes ses diverses parties essentielles, qu'il parat
ncessairement  l'abri de toute grave inconsquence. Aussi l'cole
rtrograde prconise-t-elle habituellement, comme son attribut
caractristique, la parfaite cohrence de ses ides, oppose aux
frquentes contradictions de l'cole rvolutionnaire. Nanmoins, quoique
la politique thologique soit, en effet, par des motifs aisment
apprciables, moins inconsquente aujourd'hui que la politique
mtaphysique, il est trs facile de constater chaque jour sa tendance de
plus en plus irrsistible aux concessions les plus fondamentales,
directement contraires  tous ses principes essentiels. Rien n'est plus
propre, sans doute, qu'un tel ordre d'observations  mettre en pleine
vidence la profonde inanit actuelle d'une doctrine qui ne possde pas
mme, en ralit, la qualit la plus spontanment correspondante  sa
nature. L'ancien systme politique se montre ainsi tellement dtruit
dsormais que ses partisans les plus dvous en ont radicalement perdu
le vrai sentiment gnral. On peut le reconnatre sans peine,
non-seulement dans la pratique active, mais aussi chez les esprits
purement spculatifs, mme les plus minens, modifis,  leur insu, par
l'invincible entranement de leur sicle. Quelques exemples saillans
suffiront ici pour indiquer au lecteur attentif l'extension facile d'un
tel examen.

La dmonstration serait trop aise, si, comme la rigueur logique
l'exigerait videmment, on considrait d'abord la doctrine rtrograde
relativement aux lmens essentiels de la civilisation moderne. Il n'est
point douteux, en effet, que le dveloppement continu et la propagation
croissante des sciences, de l'industrie, et mme des beaux-arts, n'aient
t historiquement la principale cause originaire, quoique latente, de
la dcadence radicale du systme thologique et militaire, dont les
pertes spontanes eussent paru, sans cela, susceptibles d'une rparation
praticable. Aujourd'hui, c'est surtout l'ascendant graduel de l'esprit
scientifique qui nous prserve  jamais d'aucune rsurrection relle de
l'esprit thologique, dans quelques aberrations rtrogrades que le cours
des vnemens puisse momentanment tendre  entraner la socit: de
mme, sous le point de vue temporel, l'esprit industriel, chaque jour
plus tendu et plus prpondrant, constitue certainement la garantie la
plus efficace contre tout retour srieux de l'esprit militaire ou
fodal. Quoique les luttes politiques ne soient pas encore
ostensiblement tablies entre ces deux couples de principes, tel n'en
est pas moins, au fond, le caractre actuel de notre vritable
antagonisme social. Or, malgr cette incontestable opposition,
exista-t-il jamais, dans le dveloppement moderne de la politique
thologique, aucun gouvernement ou mme aucune cole assez pleinement
rtrogrades pour oser rellement poursuivre ou seulement concevoir la
compression systmatique des sciences, des beaux-arts, et de
l'industrie? Sauf quelques actes isols, et certains esprits
excentriques, qui, de loin en loin, sont venus involontairement dcler
l'incompatibilit fondamentale, n'est-il pas, au contraire, vident que
tous les pouvoirs tiennent  honneur d'encourager leurs progrs
journaliers? Telle est, sans doute, la premire inconsquence actuelle
de la politique rtrograde, annulant ainsi, par le dveloppement
spontan de ses actes journaliers, ses vains projets gnraux de
reconstruction d'un pass dont le sentiment fondamental est dsormais
involontairement perdu pour tous les hommes d'tat. Bien que la moins
apparente, cette contradiction devrait sembler la plus fondamentale et
la plus dcisive, prcisment comme tant plus universelle et plus
instinctive qu'aucune autre. Celui qui, de nos jours, a le plus
fortement conu et le plus vigoureusement poursuivi la rtrogradation
politique, Bonaparte lui-mme, indpendamment de ses autres
incohrences, n'a-t-il pas sincrement tent de s'riger, aprs tant
d'autres chefs de la mme cole, en protecteur dclar de l'industrie,
des beaux-arts, et des sciences? Les esprits purement spculatifs
n'chappent gure davantage  cette irrsistible tendance, quoique bien
plus aisment susceptibles, par leur position, de s'isoler du mouvement
gnral. Qu'on analyse, par exemple, les vaines tentatives si
frquemment renouveles, depuis deux sicles, par tant d'intelligences
distingues et quelquefois suprieures, pour subordonner, suivant la
formule thologique, la raison  la foi; il sera facile d'en reconnatre
la constitution radicalement contradictoire, qui tablit la raison
elle-mme juge suprme d'une telle soumission, dont l'intensit et la
dure dpendent uniquement ainsi de ses dcisions variables, rarement
trop svres. Le plus minent penseur de l'cole catholique actuelle,
l'illustre de Maistre, a rendu lui-mme un tmoignage, aussi clatant
qu'involontaire,  cette invitable ncessit de sa philosophie,
lorsque, renonant  tout appareil thologique, il s'est efforc, dans
son principal ouvrage, de fonder le rtablissement de la suprmatie
papale sur de simples raisonnemens historiques et politiques,
d'ailleurs,  certains gards, admirables, au lieu de se borner  le
commander directement de droit divin, seul mode pleinement en harmonie
avec la nature d'une semblable doctrine, et qu'un tel esprit,  une
autre poque, n'et point hsit sans doute  suivre exclusivement, si
l'tat gnral de l'intelligence humaine n'en et pas empch, mme chez
lui, l'entire prpondrance. Une vrification aussi dcisive doit
dispenser ici de toute indication ultrieure  ce sujet.

Considrons maintenant des incohrences plus directes, et qui, quoique
tant rellement moins profondes, doivent naturellement frapper
davantage, en ce qu'elles montrent une flagrante contradiction mutuelle
entre les diverses parties essentielles d'une mme doctrine. L'examen
attentif du pass nous offrira plus tard, sous ce rapport, de nombreuses
et irrcusables preuves, puisque la dmolition effective de l'ancien
systme politique a t surtout opre par le violent antagonisme
rciproque des principaux pouvoirs qui le constituaient. Mais, en se
bornant ici, comme l'exige la nature de ce chapitre prliminaire,  la
simple observation de l'poque actuelle, on peut journellement
constater, chez les diffrentes sections de l'cole rtrograde, un tat
prononc d'opposition directe  divers points fondamentaux de leur
doctrine commune. Le cas le plus important de ce genre consiste, sans
doute, dans l'trange unanimit que manifeste cette cole  consentir 
la suppression relle de la principale base du systme catholique et
fodal, en renonant  la division capitale entre le pouvoir spirituel
et le pouvoir temporel, ou, ce qui revient au mme, en acquiesant  la
subalternisation gnrale du premier envers le second. C'est peut-tre
la seule grande notion politique sur laquelle tous les partis
s'accordent aujourd'hui essentiellement, quoique la saine philosophie
n'y puisse voir qu'une aberration profondment funeste, d'ailleurs
momentanment invitable.  cet gard, les rois ne se montrent certes
pas moins rvolutionnaires que les peuples; et les prtres eux-mmes,
non-seulement dans les divers pays protestans, mais aussi chez les
nations restes nominalement catholiques, ont ainsi ratifi
volontairement leur propre dgradation politique, soit en vue d'un
ignoble intrt, soit, tout au moins, d'aprs un vain esprit d'troite
nationalit. Comment les uns ou les autres pourraient-ils, ds-lors,
rver la restauration contradictoire d'un systme qu'ils ont aussi
radicalement mconnu? La runion pralable de toutes les innombrables
sectes engendres par la dcadence croissante du christianisme, devrait
constituer,  cet gard, une indispensable opration prliminaire. Or,
les projets phmres tents dans ce sens, surtout en Allemagne, par
quelques hommes d'tat contemporains, ont toujours rapidement chou
devant l'aveugle mais insurmontable obstination des divers gouvernemens
 retenir la direction suprme du pouvoir thologique, dont
l'indispensable centralisation devenait aussitt impossible. Sous ce
rapport, les brutales inconsquences de Bonaparte, au milieu de ses
vains efforts pour rtablir l'ancien systme politique, n'ont fait que
reproduire plus vivement un exemple dj trs familier  tant d'autres
princes. Quand, aprs sa chute, les rois ont entrepris d'instituer de
concert, contre le dveloppement ultrieur de l'tat rvolutionnaire, un
haut pouvoir europen, ils n'ont pas mme pens  la moindre
participation de l'ancienne autorit spirituelle, dont ils usurpaient
ainsi compltement l'attribut le plus lgitime. Cette usurpation a t
spontanment excute d'une manire tellement radicale que ce conseil
suprme s'est trouv, en grande partie, compos de chefs hrtiques, et
domin par un prince schismatique, ce qui rendait sensible  tous les
yeux l'impossibilit d'y introduire,  aucun titre, le pouvoir papal,
comme M. l'abb de La Mennais l'avait autrefois justement remarqu,
avant sa conversion rvolutionnaire. Sans doute, ce n'est pas seulement
de nos jours que les rois, et mme les papes, ont,  beaucoup d'gards
essentiels, directement subordonn l'application de leurs principes
religieux aux intrts immdiats de leur domination temporelle. Mais de
telles inconsquences, outre qu'elles sont devenues aujourd'hui plus
nombreuses et plus profondes, se prsentent surtout comme bien plus
dcisives, en montrant  quel point la pense fondamentale de l'ancien
systme politique a cess d'tre prpondrante chez ceux mmes qui en
ont entrepris avec le plus d'ardeur la chimrique restauration, ainsi
qu'on a pu le voir en tant de grandes occasions contemporaines, par
exemple,  l'gard de la Grce, de la Pologne, etc.

Cet esprit d'incohrence et de division de l'cole rtrograde s'est
frquemment manifest de nos jours,  tous les vrais observateurs, sous
des formes trs varies, mais galement significatives, soit dans les
triomphes partiels et momentans de la politique thologique, soit dans
ses revers. Pour un parti aussi fier de sa prtendue cohsion, la
possession du pouvoir devait sans doute rallier naturellement toutes les
nuances secondaires vers la ralisation fondamentale d'une doctrine dont
on avait tant vant la liaison et l'homognit. N'avons-nous pas vu, au
contraire, pendant de longues annes, les scissions les plus prononces
clater successivement entre les subdivisions de plus en plus nombreuses
de ce parti triomphant, et servir enfin d'instrument immdiat  sa chute
politique? Malgr l'intime et vidente relation de leurs causes, les
partisans du catholicisme et ceux de la fodalit ne se sont-ils pas
alors violemment spars? Parmi ces derniers, les dfenseurs de
l'aristocratie et ceux de la royaut ne se sont-ils pas mutuellement
combattus? En un mot, cette courte priode n'a-t-elle point
successivement reproduit, sous nos yeux, l'effective manifestation,
irrcusable quoique sommaire, des mmes principes essentiels de discorde
et de dcomposition qui, lentement dvelopps pendant les sicles
antrieurs, avaient rellement dtermin l'irrvocable dissolution du
systme thologique et fodal? Si, par impossible, un succs analogue
venait  se renouveler, je ne crains pas d'affirmer que, malgr cette
exprience formelle, des sparations beaucoup plus prononces encore
clateraient ncessairement, et plus tt, dans l'intrieur du parti
rtrograde, par l'influence invitable de l'incompatibilit chaque jour
plus complte et mieux sentie de l'tat social actuel avec l'ancien
systme politique, dont la vritable pense gnrale tend mme de plus
en plus  s'effacer et  se perdre entirement chez ses plus zls
partisans. Plus la politique thologique trouve aujourd'hui  se
dvelopper et  s'appliquer, plus elle engendre d'inconciliables
subdivisions, que dissimule le vague assentiment accord  ses principes
gnraux, tant qu'ils sont contenus  l'tat spculatif: c'est, du point
de vue scientifique, le symptme ordinaire de toute thorie incompatible
avec les faits.

Depuis que la mmorable secousse de 1830 a fait passer le parti
rtrograde  la simple condition d'opposant, son incohrence radicale
s'est manifeste d'une autre manire non moins dcisive, qui, sans tre
vraiment nouvelle, n'avait jamais t jusqu'ici aussi pleinement
caractrise. Pendant le cours des trois derniers sicles, ce parti,
quand il tait rduit  la dfensive, recourut spontanment plus d'une
fois aux principes essentiels de la doctrine rvolutionnaire, sans
reculer devant le danger final d'une aussi monstrueuse inconsquence. On
put voir, par exemple, l'cole catholique invoquant formellement le
dogme de la libert de conscience, au sujet de ses co-religionnaires
d'Angleterre, et surtout d'Irlande, etc., tout en continuant  rclamer
l'nergique rpression du protestantisme en France, en Autriche, etc.
Lorsque, dans notre sicle, la coalition des rois a voulu enfin soulever
srieusement l'Europe contre l'intolrable domination de Bonaparte, elle
a solennellement rendu le tmoignage le moins quivoque  l'impuissance
de la doctrine rtrograde et  l'nergie de la doctrine critique, en
renonant, dans cette circonstance capitale,  se servir de la premire,
pour invoquer uniquement la seconde, qu'elle reconnaissait ainsi
involontairement seule susceptible aujourd'hui d'exercer une action
relle sur les populations civilises, sans cesser nanmoins, par la
plus trange contradiction, d'avoir ultrieurement en vue la
restauration finale de l'ancien systme politique. Mais cet aveu
implicite de la dcrpitude irrvocable de la politique thologique ne
put tre,  aucune poque, aussi complet et aussi dcisif que nous le
voyons aujourd'hui, o l'cole rtrograde, s'efforant de systmatiser 
son usage le corps entier de la doctrine critique, entreprend, sous nos
yeux, comme ressource extrme, la vaine rsurrection du rgime
catholique et fodal  l'aide des principes mmes qui ont effectivement
servi  le dtruire, et dont elle n'hsite plus  ratifier
spculativement les consquences les plus anarchiques: une telle
subversion ne paraissant d'ailleurs motive que sur un simple changement
survenu dans le personnel de la royaut, sans que le vrai caractre du
principal mouvement politique ait t, du reste, aucunement modifi.
Ceux qui prsident  cette singulire mtamorphose, passent pour les
habiles par excellence du parti dont ils signent aussi catgoriquement
l'abdication politique, et mme,  certains gards, la dgradation
morale[5]!

     [Footnote 5: Les opinions littraires pouvant offrir,
     convenablement analyses, un reflet fidle et instructif de
     l'tat gnral de l'esprit humain  chaque poque, je crois
     convenable d'indiquer ici, comme une utile vrification
     nouvelle de cette inconsquence caractristique des partis
     actuels, la correspondance directement contradictoire que
     l'on peut observer entre les deux camps opposs en
     littrature et en politique. Chacun se souvient que le
     romantisme s'introduisit en France, ds le commencement de ce
     sicle, sous les auspices de l'cole catholico-fodale, qui
     se fit long-temps une sorte d'obligation de parti de
     prconiser les plus monstrueuses aberrations des novateurs
     littraires; tandis que l'cole rvolutionnaire dfendant, au
     contraire, avec ardeur la vieille lgitimit classique, tenta
     mme plus d'une fois de la placer sous la ridicule protection
     de rglemens officiels. Une telle mprise ne tenait, sans
     doute, de part et d'autre, qu' ce que la littrature
     romantique se produisit d'abord comme essentiellement voue 
     la reprsentation des temps chrtiens et fodaux, pendant que
     la littrature classique paraissait exclusivement consacre 
     l'antiquit payenne et rpublicaine. Ce rapprochement
     superficiel, tout -fait indpendant du vrai caractre
     fondamental de chaque systme littraire, a nanmoins suffi
     pour que, les uns en l'honneur et les autres par aversion de
     catholicisme, aient galement ferm les yeux sur
     l'inconsquence vidente d'une semblable apprciation,
     compare aux principes gnraux d'autorit absolue ou de
     libert indfinie dont ils s'efforaient respectivement
     d'tablir la prpondrance politique. La rpartition des
     opinions littraires commence  s'effectuer sans doute d'une
     manire plus conforme aux lois ordinaires de l'analogie, en
     ce sens du moins que l'anarchie politique cesse maintenant de
     rpudier l'anarchie littraire. Mais le mode primitif,
     d'ailleurs si rcent, n'en laisse pas moins des traces
     pleinement suffisantes encore pour faire ressortir la ralit
     de l'observation prcdente.]

Aprs de telles observations, que chacun peut aisment prolonger, il
serait certainement inutile de s'arrter davantage  constater ici
l'impuissance radicale d'une doctrine qui, profondment antipathique 
la civilisation actuelle, contient d'ailleurs aujourd'hui tant d'lmens
directement contraires  ses propres principes fondamentaux, et ne peut
pas mme rallier, en ralit, ni dans les succs, ni dans les revers,
ses divers partisans, quoiqu'elle leur offre, dans le pass, le type le
mieux dfini, dont l'assidue contemplation semblerait devoir prvenir
toute grave divergence. On sait que de Maistre a reproch au grand
Bossuet, et,  certains gards, avec raison, surtout en ce qui concerne
l'glise gallicane, d'avoir srieusement mconnu la vraie nature
politique du catholicisme; il ne serait pas difficile, comme je l'ai
ci-dessus indiqu, de signaler aussi, chez le clbre auteur _du Pape_,
plusieurs inconsquences, sinon analogues, du moins quivalentes. Et
l'on prtendrait rorganiser les socits modernes d'aprs une thorie
assez dcrpite pour n'tre plus, depuis long-temps, suffisamment
comprise, mme de ses plus illustres interprtes!

En soumettant,  son tour, la politique mtaphysique  une pareille
apprciation, il faut, avant tout, ne jamais perdre de vue que sa
doctrine, quoique exclusivement critique, et par suite purement
rvolutionnaire, n'en a pas moins mrit long-temps la qualification de
progressive, comme ayant en effet prsid aux principaux progrs
politiques accomplis dans le cours des trois derniers sicles, et qui
devaient tre essentiellement ngatifs. Cette doctrine pouvait seule
irrvocablement dtruire un systme qui, aprs avoir dirig les premiers
dveloppemens de l'esprit humain et de la socit, tendait ensuite, par
sa nature,  perptuer indfiniment leur enfance. Aussi le triomphe
politique de l'cole mtaphysique devait-il constituer, comme pour tout
autre ordre d'ides, une indispensable prparation  l'avnement social
de l'cole positive,  laquelle est exclusivement rserve la
terminaison relle de l'poque rvolutionnaire, par la fondation
dfinitive d'un systme aussi progressif que rgulier. Si, conu dans un
sens absolu, chacun des dogmes qui composent la doctrine critique ne
peut manifester, en effet, qu'un caractre directement anarchique, la
partie historique de ce volume dmontrera clairement que, considr 
son origine, et restreint  l'ancien systme, contre lequel il fut
toujours videmment institu, il tablit, au contraire, une condition
ncessaire, quoique simplement provisoire, d'une nouvelle organisation
politique, jusqu' l'apparition de laquelle la dangereuse activit de
cet appareil destructif ne peut ni ne doit entirement cesser.

Par une ncessit, aussi vidente que dplorable, inhrente  notre
faible nature, le passage d'un systme social  un autre ne peut jamais
tre direct et continu; il suppose toujours, pendant quelques
gnrations au moins, une sorte d'interrgne plus ou moins anarchique,
dont le caractre et la dure dpendent de l'intensit et de l'tendue
de la rnovation  oprer: les progrs politiques les plus sensibles se
rduisent alors essentiellement  la dmolition graduelle de l'ancien
systme, toujours min d'avance dans ses divers fondemens principaux. Ce
renversement pralable est non-seulement invitable, par la seule force
des antcdens qui l'amnent, mais mme strictement indispensable, soit
pour permettre aux lmens du systme nouveau, qui s'taient
jusqu'alors lentement dvelopps en silence, de recevoir peu  peu
l'institution politique, soit encore afin de stimuler  la
rorganisation par l'exprience des inconvniens de l'anarchie. Outre
ces motifs incontestables, faciles  apprcier aujourd'hui, une
considration nouvelle, purement intellectuelle, que je dois ici plus
prcisment indiquer, me semble propre  mettre en une plus parfaite
vidence l'obligation directe d'une telle marche, en dmontrant que,
sans cette destruction pralable, l'esprit humain ne pourrait mme
s'lever nettement  la conception gnrale du systme  constituer.

La dbile porte de notre intelligence, et la brivet de la vie
individuelle compare  la lenteur du dveloppement social, retiennent
notre imagination, surtout  l'gard des ides politiques, vu leur
complication suprieure, sous la plus troite dpendance du milieu
effectif dans lequel nous vivons actuellement. Mme les plus chimriques
utopistes, qui croient s'tre entirement affranchis de toute condition
de ralit, subissent,  leur insu, cette insurmontable ncessit, en
refltant toujours fidlement par leurs rveries l'tat social
contemporain.  plus forte raison, la conception d'un vritable systme
politique, radicalement diffrent de celui qui nous entoure, doit-elle
excder les bornes fondamentales de notre faible intelligence. L'tat
d'enfance et d'empirisme o la science sociale a jusqu'ici constamment
langui, a d d'ailleurs contribuer sans doute  rendre plus imprieuse
et surtout plus troite cette obligation naturelle. Ainsi,  ne
considrer mme les rvolutions sociales que dans leurs simples
conditions intellectuelles, la dmolition trs avance du systme
politique antrieur y constitue videmment un indispensable prambule,
sans lequel ni les plus minens esprits ne sauraient apercevoir
nettement la vraie nature caractristique du systme nouveau,
profondment dissimule par le spectacle prpondrant de l'ancienne
organisation, ni enfin, en supposant surmonte cette premire
difficult, la raison publique ne pourrait se familiariser assez avec
cette nouvelle conception pour en seconder la ralisation graduelle par
son invitable participation. La plus forte tte de toute l'antiquit,
le grand Aristote, a t lui-mme tellement domin par son sicle qu'il
n'a pu seulement concevoir une socit qui ne ft point ncessairement
fonde sur l'esclavage, dont l'irrvocable abolition a nanmoins
commenc quelques sicles aprs lui. Une vrification aussi dcisive
doit faire apprcier suffisamment l'empire effectif d'une telle
obligation gnrale, que l'histoire des sciences manifeste d'ailleurs
hautement par tant d'exemples irrcusables, mme  l'gard d'ides
beaucoup plus simples que les ides politiques.

Ces diverses considrations fondamentales sont, par leur nature,
minemment applicables  l'immense rvolution sociale au milieu de
laquelle nous vivons, et dont l'ensemble des rvolutions antrieures n'a
rellement constitu qu'un indispensable prliminaire. La rnovation
n'ayant jamais pu tre jusque alors aussi profonde ni aussi tendue,
comment la socit aurait-elle chapp ici  cette condition de
renversement pralable, qu'elle avait prcdemment subie dans des
transformations bien moins capitales? Sans doute, il et t trs
prfrable que la chute de l'ancien systme politique se ft retarde
jusqu'au moment o le nouveau systme aurait t propre  lui succder
immdiatement, en prvenant toute discontinuit organique. Mais cette
utopique supposition est trop hautement contradictoire avec les plus
videntes conditions de la nature humaine, pour mriter aucun examen
srieux. Si, malgr la dmolition dj presque entirement accomplie,
les plus minens esprits n'aperoivent encore que dans une vague
obscurit le vrai caractre de la rorganisation sociale, qu'tait-ce
donc quand l'ancien systme en pleine vigueur devait immdiatement
interdire tout aperu quelconque d'un tel avenir! Il est, au contraire,
vident qu'une lutte plus intense et plus prolonge contre le rgime
antrieur, a d ncessiter un dveloppement plus nergique et une
concentration plus systmatique de l'action rvolutionnaire, directement
rattache enfin, pour la premire fois,  une doctrine complte de
ngation mthodique et continue de tout gouvernement rgulier. Telle est
la source ncessaire et pleinement lgitime de la doctrine critique
actuelle; d'o l'on peut apercevoir nettement la vritable explication
gnrale, soit des indispensables services que cette doctrine a rendus
jusqu'ici, soit des obstacles essentiels qu'elle oppose maintenant  la
rorganisation finale des socits modernes.

tudi  son origine historique, chacun de ses divers dogmes principaux
ne constitue rellement, comme je l'tablirai plus tard, que le rsultat
transitoire de la dcadence correspondante de l'ancien ordre social,
dont cette systmatisation abstraite a d, par une raction naturelle,
acclrer beaucoup la dcomposition spontane, ds-lors irrvocablement
formule. Malheureusement, le caractre essentiel d'une telle opration
philosophique, et surtout l'esprit mtaphysique qui a d prsider  son
accomplissement, devaient graduellement conduire  concevoir comme
absolue, une doctrine que sa destination ncessaire rendait si
videmment relative au seul systme qu'elle avait  dtruire. Si ce
grand travail critique pouvait recommencer aujourd'hui, peut-tre ne
serait-il point impossible, en l'entreprenant du point de vue positif,
de construire en effet la doctrine rvolutionnaire, en lui conservant
avec soin toute son nergique efficacit contre l'ancien ordre social,
sans l'riger en obstacle systmatique  toute organisation quelconque:
j'espre, du moins, parvenir  dmontrer que cette doctrine peut tre
ainsi conue et utilise dsormais, dans une intention organique, et
nanmoins sans aucune inconsquence, pendant toute la priode d'activit
plus ou moins indispensable qui devra lui rester encore jusqu' la
formation suffisamment bauche du nouveau systme politique. Mais,
laissons aux esprits vulgaires la purile satisfaction de blmer
injustement la conduite politique de nos pres, tout en profitant des
progrs indispensables que nous devons  leur nergique persvrance, et
qui seuls peuvent nous permettre aujourd'hui de concevoir plus
rationnellement l'ensemble de la politique moderne. Un esprit
mtaphysique, et, par suite, absolu, devait ncessairement diriger la
formation effective de la doctrine rvolutionnaire ou anti-thologique,
puisque, sans la prpondrance pralable de cette doctrine, notre
intelligence n'et jamais pu s'tablir rellement au point de vue
positif, suivant ma thorie fondamentale du vrai dveloppement gnral
de la raison humaine. Enfin, par une considration plus spciale et plus
directe, ce caractre invitablement absolu, imprim d'abord aux dogmes
critiques, pouvait seul dvelopper assez leur nergie fondamentale pour
les rendre susceptibles d'atteindre pleinement leur destination propre,
en luttant avec succs contre la puissance alors si imposante qui
restait encore  l'ancien systme politique. Car, si l'on et tent
jusqu'ici de subordonner  des conditions quelconques l'application
relle des principes critiques, comme ces conditions ne pouvaient tre
empruntes au nouvel ordre social, dont la vraie nature gnrale
demeure, mme aujourd'hui, essentiellement indtermine chez les plus
hautes intelligences, il est vident que de semblables restrictions,
ds-lors uniquement drives de l'ordre existant, auraient
invitablement produit l'annulation politique de la doctrine
rvolutionnaire. Tel est, en aperu, le mode fondamental suivant lequel
l'indispensable ngation du rgime thologique et fodal a d se
convertir spontanment en ngation systmatique de tout ordre vraiment
rgulier. Mais, quelque satisfaisante que soit logiquement une pareille
explication, cette dplorable ncessit finale n'en dtermine pas moins
aujourd'hui les plus pernicieuses consquences, qui, dissimules
naturellement tant que la lutte contre l'ancien systme a d constituer
le principal objet de la politique active, se manifestent, avec une
gravit toujours croissante, depuis que ce systme est assez dtruit
pour permettre et mme pour exiger l'laboration directe du systme
nouveau. C'est ainsi que, par une exagration, abusive quoique
invitable, la mtaphysique rvolutionnaire, aprs avoir rempli, pour la
dmolition du rgime thologique et fodal, un indispensable office
prliminaire dans le dveloppement gnral des socits modernes, tend
dsormais de plus en plus, en vertu de l'essor qu'elle a d imprimer 
l'esprit d'anarchie,  entraver radicalement l'institution finale de ce
mme ordre politique dont sa protection ncessaire a tant prpar
jusqu'ici le salutaire avnement. Quand le cours naturel des vnemens a
conduit aussi spontanment une doctrine quelconque  devenir directement
hostile  sa destination primordiale, une telle subversion constitue
sans doute, le symptme le moins quivoque de sa prochaine dcadence
invitable, ou elle annonce, du moins, que son activit doit bientt
cesser d'tre prpondrante. Nous savons dj que la politique
thologique ou rtrograde, qui n'a de prtentions qu' l'ordre, est
devenue,  vrai dire, aussi essentiellement perturbatrice aujourd'hui,
quoique d'une autre manire, que la politique mtaphysique ou
rvolutionnaire. Si donc celle-ci, dont la seule qualit fondamentale
n'a pu tre que de servir jusqu'ici d'instrument gnral au progrs
politique, constitue maintenant un obstacle direct au principal
dveloppement social, cette double dmonstration sera certainement la
plus propre  mettre en pleine vidence la ncessit fondamentale de
remplacer dsormais, par une doctrine vraiment nouvelle, deux doctrines
plus ou moins surannes, dont chacune tmoigne ainsi son impuissance
finale  atteindre rellement le but mme qu'elle s'tait trop
exclusivement propos. Cet examen tant surtout fort grave envers la
politique mtaphysique, la seule qui mrite aujourd'hui une discussion
srieuse, comme ayant seule tendu  produire une apparence de systme
nouveau, je crois devoir ici arrter spcialement l'attention du lecteur
sur ce point capital, dont l'claircissement doit jeter une lumire si
indispensable, quoique simplement provisoire, sur le vrai caractre
fondamental de la socit actuelle.

Sous quelque aspect qu'on l'envisage, l'esprit gnral de la
mthaphysique rvolutionnaire consiste toujours  riger
systmatiquement en tat normal et permanent la situation ncessairement
exceptionnelle et transitoire qui devait se dvelopper chez les nations
les plus avances, depuis que l'impuissance de l'ancien ordre politique
 diriger dsormais le mouvement social avait commenc  y devenir
irrcusable, jusqu' la manifestation suffisamment caractrise d'un
ordre nouveau. Considre dans son ensemble, cette doctrine, par une
subversion directe et totale des notions politiques les plus
fondamentales, reprsente le gouvernement comme tant, par sa nature,
l'ennemi ncessaire de la socit, contre lequel celle-ci doit se
constituer soigneusement en tat continu de suspicion et de
surveillance, dispose sans cesse  restreindre de plus en plus sa
sphre d'activit, afin d'empcher ses empitemens, en tendant
finalement  ne lui laisser d'autres attributions relles que les
simples fonctions de police gnrale, sans aucune participation
essentielle  la suprme direction de l'action collective et du
dveloppement social. Mais, malgr l'exactitude vidente d'une telle
apprciation, la doctrine critique serait trop imparfaitement juge si
cette ngation systmatique de tout vritable gouvernement, aprs avoir
t regarde comme une suite invitable de la dcadence du rgime
ancien, n'tait point envisage aussi comme une condition temporairement
indispensable  la pleine efficacit de la lutte qui devait prparer
l'avnement du rgime nouveau, ainsi que je l'expliquerai spcialement
en analysant plus tard cette dernire phase historique de l'volution
sociale. Il est, sans doute, trs dplorable que, pour remplir
suffisamment cette condition prliminaire, l'esprit humain ait t forc
de concevoir comme absolue et indfinie une doctrine qui, depuis qu'elle
n'est plus exclusivement employe  la dmolition de l'ancien ordre
politique, tend ainsi de plus en plus  devenir un obstacle direct 
toute vraie rorganisation. Nanmoins, ce grave inconvnient doit
sembler, du point de vue philosophique, malheureusement insparable de
notre faible nature. Non-seulement un tel caractre a d spontanment
rsulter de l'tat ncessairement mtaphysique o notre intelligence
tait alors renferme; mais, en outre, une opration sociale, dont
l'accomplissement devait exiger deux ou trois sicles, aurait-elle pu,
mme dans l'tat le plus avanc de la raison publique, ne point passer
pour absolue et dfinitive, aux yeux du vulgaire? Enfin, ce qu'il faut
surtout considrer, c'est que, sans un tel attribut, la mtaphysique
rvolutionnaire et t ncessairement impuissante  remplir
convenablement son office essentiel contre l'ancien systme politique.
Car, la vritable nature du systme nouveau tant profondment inconnue,
si toute puissance directrice n'avait pas t, par une sorte de dogme
formel, radicalement dnie au gouvernement, elle et t, en ralit,
invitablement conserve ou rendue aux pouvoirs mmes qu'il s'agissait
de dtruire, puisqu'ils prtendaient seuls  une semblable attribution,
sans qu'on pt encore concevoir aucune meilleure manire de l'exercer.

En considrant maintenant la doctrine critique sous un point de vue plus
spcial, il est vident que le droit absolu du libre examen, ou le dogme
de la libert illimite de conscience, constitue son principe le plus
tendu et le plus fondamental, surtout en n'en sparant point ses
consquences les plus immdiates, relatives  la libert de la presse,
de l'enseignement, ou de tout autre mode quelconque d'expression et de
communication des opinions humaines. C'est essentiellement par l que
toutes les intelligences, quelles que soient leurs vaines intentions
spculatives, ont aujourd'hui rellement adhr, d'une manire plus ou
moins explicite,  l'esprit gnral de la doctrine rvolutionnaire, dont
elles font ainsi, les unes sciemment, les autres en contradiction avec
leurs propres thories, un usage spontan et continu. Le droit
individuel d'examen souverain sur toutes les questions sociales devait
trop flatter l'orgueilleuse faiblesse de notre intelligence, pour que
les conservateurs les plus systmatiques de l'ancien rgime social
pussent eux-mmes rsister  un tel appt, et se rsignassent  demeurer
seuls humbles et soumis, au milieu d'esprits pleinement livrs 
l'irrsistible lan de leur complte mancipation. Aussi, la contagion
rvolutionnaire est-elle devenue, sous ce rapport fondamental,
vritablement universelle, et constitue-t-elle un des principaux
caractres des moeurs sociales propres au sicle actuel. Dans la vie
journalire, les plus zls partisans de la politique thologique ne se
montrent, d'ordinaire, gure moins disposs maintenant que leurs
adversaires  juger exclusivement d'aprs leurs lumires personnelles,
en tranchant, avec non moins de hardiesse et de lgret, les dbats les
plus difficiles, et sans tmoigner plus de dfrence relle envers leurs
vrais suprieurs intellectuels. Ceux mme qui, par leurs crits, se
constituent les dfenseurs philosophiques du gouvernement spirituel, ne
reconnaissent, au fond, comme les rvolutionnaires qu'ils attaquent,
d'autre vritable autorit suprme que celle de leur propre raison, dont
l'irritable infaillibilit est toujours prte  s'insurger contre toute
contradiction, dt-elle maner des pouvoirs qu'ils prconisent le plus.
Je signale de prfrence chez le parti rtrograde cette invasion
gnrale de l'esprit critique, qui caractrise la doctrine
rvolutionnaire proprement dite, afin de faire mieux ressortir l'tendue
et la gravit d'une telle situation des intelligences.

Historiquement envisag, le dogme du droit universel, absolu, et
indfini d'examen, n'est rellement, comme je l'tablirai en son lieu,
que la conscration, sous la forme vicieusement abstraite commune 
toutes les conceptions mtaphysiques, de l'tat passager de libert
illimite o l'esprit humain a t spontanment plac, par une suite
ncessaire de l'irrvocable dcadence de la philosophie thologique, et
qui doit naturellement durer jusqu' l'avnement social de la
philosophie positive[6]. En formulant cette absence effective de rgles
intellectuelles, il a, par une raction invitable, puissamment concouru
 acclrer et  propager la dissolution finale de l'ancien pouvoir
spirituel. Cette formule ne pouvait manquer d'tre absolue, puisqu'on ne
pouvait alors aucunement souponner le terme ncessaire que la marche
gnrale de la raison humaine devait assigner  l'tat transitoire
qu'elle consacrait, et qui semble encore constituer mme aujourd'hui,
pour tant d'esprits clairs, un tat dfinitif. D'une autre part, il
est ici trs vident que, abstraction faite de l'impossibilit manifeste
d'une telle apprciation, ce caractre absolu tait strictement
indispensable pour que ce dogme pt remplir, avec l'nergie suffisante,
sa destination rvolutionnaire. Car, s'il et fallu subordonner le droit
d'examen  des restrictions quelconques, l'esprit humain les aurait
ncessairement empruntes aux seuls principes qu'il pt rellement
concevoir, c'est--dire  ceux mmes de l'ancien systme social, dont
l'indispensable destruction et t ainsi directement entrave par
l'opration philosophique qui n'avait d'autre objet essentiel que de la
faciliter. Mieux on analysera cette phase singulire de notre
dveloppement social, plus on sera convaincu, je crois, que sans la
conqute et l'usage de cette libert illimite de penser, aucune vraie
rorganisation ne pouvait tre prpare, puisque les principes qui
doivent y prsider n'auraient pu mme tre primitivement recherchs si
les philosophes n'avaient exerc, dans toute sa plnitude, le droit
d'examen; et que, d'ailleurs, si le public ne se ft point aussi
attribu la mme facult, la discussion fondamentale qui doit
invitablement prcder et dterminer le triomphe effectif de ces
principes serait devenue radicalement impossible. Quand de tels
principes auront ainsi t tablis, leur irrsistible prpondrance
tendra  faire rentrer enfin le droit d'examen dans ses limites vraiment
normales et permanentes, qui consistent, en gnral,  discuter, sous
les conditions intellectuelles convenables, la liaison relle des
diverses consquences avec des rgles fondamentales uniformment
respectes. Jusque alors, les opinions mme qui plus tard seront
effectivement destines  soumettre les intelligences  une exacte
discipline continue, en formulant les bases essentielles du nouvel ordre
social, ne peuvent d'abord se manifester qu'au titre universel de
simples penses individuelles, produites en vertu du droit absolu
d'examen, puisque leur suprmatie lgitime ne peut ultrieurement
rsulter que de l'assentiment volontaire par lequel le public les
consacrera,  l'issue finale de la plus libre discussion. Toute autre
manire de procder  la rorganisation spirituelle, serait
ncessairement illusoire, et pourrait tre fort dangereuse, si, dans le
vain espoir de hter, par une politique toute matrielle, l'institution
d'une telle unit, on prtendait assujtir  d'arbitraires rglemens
l'exercice du droit d'examen, avant que le dveloppement spontan de la
raison publique et graduellement tabli les principes correspondans;
aberration funeste, vers laquelle doit trop souvent entraner
aujourd'hui, chez tous les partis politiques, la mdiocrit
intellectuelle unie  l'inquitude du caractre, animes par
l'orgueilleuse possession momentane d'un pouvoir quelconque. La suite
de ce volume m'offrira naturellement des occasions ritres d'expliquer
de plus en plus l'ensemble de ma pense sur cet important sujet: mais
je crois l'avoir dj assez nettement caractrise pour que les lecteurs
les moins attentifs ne puissent tre aucunement choqus de mon
apprciation gnrale du dogme rvolutionnaire de la libert illimite
de conscience, sans le triomphe duquel ce trait et t videmment
impossible.

     [Footnote 6: Qu'il me soit permis,  ce sujet, de rappeler
     ici sommairement, comme pouvant encore tre utile, la manire
     dont j'apprciais ce dogme, en 1822, dans l'introduction de
     mon _Systme de politique positive_: Il n'y a point de
     libert de conscience en astronomie, en physique, en chimie,
     en physiologie mme, en ce sens que chacun trouverait absurde
     de ne pas croire de confiance aux principes tablis dans ces
     sciences par les hommes comptens. S'il en est autrement en
     politique, c'est uniquement parce que, les anciens principes
     tant tombs, et les nouveaux n'tant point encore forms, il
     n'y a point,  proprement parler, dans cet intervalle, de
     principes tablis. Aprs avoir d'abord, comme je m'y tais
     attendu, vivement choqu les prjugs rvolutionnaires, une
     telle apprciation a cependant contribu, mme alors, 
     dsabuser un assez grand nombre de bons esprits, qui,
     jusque-l, n'avaient point senti convenablement la ncessit
     d'une nouvelle doctrine sociale, et regardaient le triomphe
     complet de la politique ngative ou mtaphysique comme le
     terme dfinitif de la rvolution gnrale des socits
     modernes.]

Quelque salutaire et mme indispensable qu'ait t jusqu'ici, et que
soit encore,  divers titres essentiels, ce grand principe de la
doctrine critique, on ne saurait nanmoins douter, en l'examinant d'un
point de vue vraiment philosophique, que non-seulement il ne peut
nullement constituer un principe organique, comme on a d le croire
d'abord par l'illusion naturelle d'une longue habitude, mais qu'il tend
mme directement dsormais  opposer de plus en plus un obstacle
systmatique  toute vraie rorganisation sociale, depuis que son
activit destructive n'est plus essentiellement absorbe par la
dmolition, maintenant presque accomplie, de l'ancien ordre politique.
Dans un cas quelconque, soit priv, soit public, l'tat d'examen ne
saurait tre videmment que provisoire, comme indiquant la situation
d'esprit qui prcde et prpare une dcision finale, vers laquelle tend
sans cesse notre intelligence, lors mme qu'elle renonce  d'anciens
principes pour s'en former de nouveaux. Prendre l'exception pour la
rgle, au point d'riger, en ordre normal et permanent, l'interrgne
passager qui accompagne invitablement de telles transitions, c'est
certainement mconnatre les ncessits les plus fondamentales de la
raison humaine, qui, par dessus tout, a besoin de points fixes, seuls
susceptibles de rallier utilement ses efforts spontans, et chez
laquelle, par suite, le scepticisme momentanment produit par le passage
plus ou moins difficile d'un dogmatisme  un autre, constitue une sorte
de perturbation maladive, qui ne saurait se prolonger sans de graves
dangers au-del des limites naturelles de la crise correspondante.
Examiner toujours, sans se dcider jamais, serait presque tax de folie,
dans la conduite prive. Comment la conscration dogmatique d'une
semblable disposition chez tous les individus, pourrait-elle constituer
la perfection dfinitive de l'ordre social,  l'gard d'ides dont la
fixit est  la fois beaucoup plus essentielle et bien autrement
difficile  tablir[7]? N'est-il pas, au contraire, vident qu'une
telle tendance est, par sa nature, radicalement anarchique, en ce que,
si elle pouvait indfiniment persister, elle empcherait toute vritable
organisation spirituelle? Chacun se reconnat sans peine habituellement
impropre,  moins d'une prparation spciale,  former et mme  juger
les notions astronomiques, physiques, chimiques, etc., destines 
entrer dans la circulation sociale, et personne n'hsite nanmoins  les
faire prsider, de confiance,  la direction gnrale des oprations
correspondantes; ce qui signifie que, sous ces divers rapports, le
gouvernement intellectuel est dj effectivement bauch. Les notions
les plus importantes et les plus dlicates, celles qui, par leur
complication suprieure, sont ncessairement accessibles  un moindre
nombre d'intelligences, et supposent une prparation plus pnible et
plus rare, resteraient-elles donc seules abandonnes  l'arbitraire et
variable dcision des esprits les moins comptens? Une aussi choquante
anomalie ne saurait certainement tre conue comme permanente, sans
tendre directement  la dissolution de l'tat social, par la divergence
toujours croissante des intelligences individuelles, exclusivement
livres dsormais  l'impulsion dsordonne de leurs divers stimulans
naturels, dans l'ordre d'ides le plus vague et le plus fcond en
aberrations capitales. L'inertie spculative commune  la plupart des
esprits, et peut-tre aussi,  un certain degr, la sage retenue du bon
sens vulgaire, tendent, sans doute,  restreindre beaucoup ce
dveloppement spontan des divagations politiques. Mais, ces faibles
influences qui, lorsque l'orgueil individuel n'est point trs fortement
stimul, peuvent souvent prvenir le ridicule essor d'une impuissante
activit, doivent tre, au contraire, habituellement insuffisantes pour
draciner la vaine prtention de chacun  s'riger toujours en arbitre
souverain des diverses thories sociales; prtention que chaque homme
sens blme d'ordinaire chez les autres, tout en rservant, sous une
forme plus ou moins explicite, sa seule comptence personnelle. Or, une
telle disposition suffirait videmment, mme abstraction faite de toute
aberration active, pour entraver radicalement la rorganisation
intellectuelle, en s'opposant  la convergence effective des esprits,
qui ne sauraient tre finalement rallis sans la renonciation volontaire
de la plupart d'entre eux  leur droit absolu d'examen individuel, sur
des sujets aussi suprieurs  leur vritable porte, et dont la nature
exige nanmoins, plus imprieusement qu'en aucun autre cas, une
communion relle et stable. Que sera-ce donc en ayant d'ailleurs gard 
l'influence directe des invitables divagations produites par l'ambition
effrne de tant d'intelligences incapables et mal prpares, dont
chacune tranche  son gr, sans aucun contrle rel, les questions les
plus compliques et les plus obscures, ne pouvant mme y souponner les
principales conditions qu'exigerait naturellement leur laboration
rationnelle? Ces diverses aberrations, qui se combattent mutuellement,
tendent, il est vrai,  disparatre par suite mme de la libre
discussion; mais ce n'est jamais qu'aprs avoir exerc des ravages plus
ou moins tendus, et surtout elles ne s'effacent que pour faire place 
de nouvelles extravagances non moins dangereuses, dont la succession
naturelle serait inpuisable: en sorte que l'issue finale de tous ces
vains dbats est toujours l'accroissement uniforme de l'anarchie
intellectuelle.

     [Footnote 7: Ni l'individu, ni l'espce, disais-je, en
     1826, dans mes _Considrations sur le pouvoir spirituel_, ne
     sont destins  consumer leur vie dans une activit
     strilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la
     conduite qu'ils doivent tenir. C'est  l'_action_ qu'est
     essentiellement appele la masse des hommes, sauf une
     fraction imperceptible, principalement voue par nature  la
     contemplation.]

Aucune association quelconque, n'et-elle qu'une destination spciale et
temporaire, et ft-elle limite  un trs petit nombre d'individus, ne
saurait rellement subsister sans un certain degr de confiance
rciproque,  la fois intellectuelle et morale, entre ses divers
membres, dont chacun prouve le besoin continu d'une foule de notions 
la formation desquelles il doit rester tranger, et qu'il ne peut
admettre que sur la foi d'autrui. Par quelle monstrueuse exception,
cette condition lmentaire de toute socit, si clairement vrifie
dans les cas les plus simples, pourrait-elle tre carte envers
l'association totale de l'espce humaine, c'est--dire l mme o le
point de vue individuel est le plus profondment spar du point de vue
collectif, et o chaque membre doit tre ordinairement le moins apte,
soit par nature, ou par position,  entreprendre une juste apprciation
des maximes gnrales indispensables  la bonne direction de son
activit personnelle? Quelque dveloppement intellectuel qu'on puisse
jamais supposer dans la masse des hommes, il est donc vident que
l'ordre social demeurera toujours ncessairement incompatible avec la
libert permanente laisse  chacun, sans le pralable accomplissement
d'aucune condition rationnelle, de remettre chaque jour en discussion
indfinie les bases mmes de la socit. La tolrance systmatique ne
peut exister, et n'a rellement jamais exist, qu' l'gard des opinions
regardes comme indiffrentes ou comme douteuses, ainsi que le prouve la
pratique mme de la politique rvolutionnaire, malgr sa proclamation
absolue de la libert de conscience. Chez les peuples o cette
politique s'est srieusement arrte  la halte du protestantisme, les
innombrables sectes religieuses dans lesquelles s'y est dcompos le
christianisme sont, chacune  part, trop impuissantes pour prtendre 
une vraie domination spirituelle; mais, sur les divers points de
doctrine ou de discipline qui leur sont rests communs, leur intolrance
n'est certes pas moins tyrannique, surtout aux tats-Unis, que celle
tant reproche au catholicisme. Lorsque, par une illusion d'abord
invitable, mais dont l'entier renouvellement est dsormais impossible,
la doctrine critique a t, au commencement de la rvolution franaise,
unanimement conue comme organique, on sait avec quelle terrible nergie
les directeurs naturels de ce grand mouvement ont tent d'obtenir
l'assentiment gnral, volontaire ou forc, aux dogmes essentiels de la
philosophie rvolutionnaire, alors regarde comme la seule base possible
de l'ordre social, et, par cela mme, au-dessus de toute discussion
radicale. J'aurai, dans la suite de ce volume, de frquentes occasions
de revenir sur un tel sujet, de manire  dfinir nettement les limites
normales du droit d'examen, soit en ce qu'elles ont de commun  tous les
tats possibles de la socit humaine, soit surtout en ce qui concerne
les conditions spciales d'existence de l'ordre social propre  la
civilisation moderne. Qu'il me suffise ici, pour rsumer sommairement
l'analyse prcdente, de rappeler que, depuis long-temps, le bon sens
politique a hautement formul ce premier besoin de toute organisation
relle, par cet admirable axiome de l'glise catholique: _In necessariis
unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas_. Toutefois, cette belle
maxime se borne videmment  poser le problme, en signalant le but
gnral vers lequel chaque socit doit tendre  sa manire; mais sans
pouvoir, en elle-mme, suggrer jamais aucune ide de la vraie solution,
c'est--dire, des principes susceptibles de constituer enfin cette
indispensable unit, qui serait ncessairement illusoire, si elle ne
rsultait point d'abord d'une libre discussion fondamentale.

Il serait certainement superflu d'analyser ici avec autant de soin tous
les autres dogmes essentiels de la mtaphysique rvolutionnaire, que le
lecteur attentif soumettra maintenant sans peine, par un procd
semblable,  une apprciation analogue, de manire  constater
clairement dans tous les cas, comme je viens de le faire  l'gard du
principe le plus important: la conscration absolue d'un aspect
transitoire de la socit moderne, suivant une formule, minemment
salutaire, et mme strictement indispensable, quand on l'applique,
conformment  sa destination historique,  la seule dmolition de
l'ancien systme politique, mais qui, transporte mal  propos  la
conception du nouvel ordre social, tend  l'entraver radicalement, en
conduisant  la ngation indfinie de tout vrai gouvernement. Cela est
surtout sensible pour le dogme de l'galit, le plus essentiel et le
plus actif aprs celui que je viens d'examiner, et qui d'ailleurs est en
relation ncessaire avec le principe de la libert illimite de
conscience, d'o devait videmment rsulter la proclamation, immdiate
quoique indirecte, de l'galit la plus fondamentale, celle des
intelligences. Appliqu  l'ancien systme, ce dogme a jusqu'ici
heureusement second le dveloppement naturel de la civilisation
moderne, en prsidant  la dissolution finale de la vieille
classification sociale. Sans cet indispensable prambule, les forces
destines  devenir ensuite les lmens d'une nouvelle organisation
n'auraient pu prendre tout l'essor convenable, et surtout ne pouvaient
acqurir le caractre directement politique qui avait d leur manquer
jusque alors. L'absolu n'tait pas ici moins _ncessaire_, dans la
double acception de ce terme, que dans le cas prcdent, puisque, si
tout classement social n'avait pas t d'abord systmatiquement dni,
les anciennes corporations dirigeantes eussent conserv spontanment
leur prpondrance, par l'impossibilit o l'on devait tre de concevoir
autrement la classification politique, dont nous n'avons, mme
aujourd'hui, aucune ide suffisamment nette, vraiment approprie au
nouvel tat de la civilisation. C'est donc seulement au nom de l'entire
galit politique qu'il a t possible jusqu'ici de lutter avec succs
contre les anciennes ingalits, qui, aprs avoir long-temps second le
dveloppement des socits modernes, avaient fini, dans leur invitable
dcadence, par devenir rellement oppressives. Mais une telle opposition
constitue naturellement la seule destination progressive de ce dogme
nergique, qui tend,  son tour,  empcher toute vritable
rorganisation, lorsque, prolonge outre mesure, son activit
destructive, faute d'aliment convenable, se dirige aveuglment contre
les bases mmes d'un nouveau classement social. Car, quel qu'en puisse
tre le principe, ce classement sera certainement inconciliable avec
cette prtendue galit, qui, pour tous les bons esprits, ne saurait
vraiment signifier aujourd'hui que le triomphe ncessaire des ingalits
dveloppes par la civilisation moderne sur celles dont l'enfance de la
socit avait d jusque alors maintenir la prpondrance. Sans doute,
chaque individu, quelle que soit son infriorit, a toujours le droit
naturel,  moins d'une conduite anti-sociale trs caractrise,
d'attendre de tous les autres le scrupuleux accomplissement continu des
gards gnraux inhrens  la dignit d'homme, et dont l'ensemble,
encore fort imparfaitement apprci, constituera de jour en jour le
principe le plus usuel de la morale universelle. Mais, malgr cette
grande obligation morale, qui n'a jamais t directement nie depuis
l'abolition de l'esclavage, il est vident que les hommes ne sont ni
gaux entre eux, ni mme quivalens, et ne sauraient, par suite,
possder, dans l'association, des droits identiques, sauf, bien entendu,
le droit fondamental, ncessairement commun  tous, du libre
dveloppement normal de l'activit personnelle, une fois convenablement
dirige. Pour quiconque a judicieusement tudi la vritable nature
humaine, les ingalits intellectuelles et morales sont certainement
bien plus prononces, entre les divers organismes, que les simples
ingalits physiques, qui proccupent tant le vulgaire des observateurs.
Or, le progrs continu de la civilisation, loin de nous rapprocher d'une
galit chimrique, tend, au contraire, par sa nature,  dvelopper
extrmement ces diffrences fondamentales, en mme temps qu'il attnue
beaucoup l'importance des distinctions matrielles, qui d'abord les
tenaient comprimes. Ce dogme absolu de l'galit prend donc un
caractre essentiellement anarchique, et s'lve directement contre le
vritable esprit de son institution primitive, aussitt que, cessant d'y
voir un simple dissolvant transitoire de l'ancien systme politique, on
le conoit aussi comme indfiniment applicable au systme nouveau.

La mme apprciation philosophique ne prsente pas plus de difficults
envers le dogme de la souverainet du peuple, seconde consquence
gnrale, non moins ncessaire, du principe fondamental de la libert
illimite de conscience, ainsi finalement transport de l'ordre
intellectuel  l'ordre politique. Non-seulement cette nouvelle phase de
la mtaphysique rvolutionnaire tait invitable comme proclamation
directe de l'irrvocable dcadence du rgime ancien: mais elle tait
indispensable aussi pour prparer l'avnement ultrieur d'une nouvelle
constitution. Tant que la nature de cet ordre final n'tait point assez
connue, les peuples modernes ne pouvaient comporter que des institutions
purement provisoires, qu'ils devaient s'attribuer le droit absolu de
changer  volont, sans quoi, toutes les restrictions ne drivant
ds-lors que de l'ancien systme, sa suprmatie se serait trouve, par
cela seul, maintenue, et la grande rvolution sociale et ncessairement
avort. La conscration dogmatique de la souverainet populaire a donc
seule pu permettre la libre succession pralable des divers essais
politiques qui, lorsque la rnovation intellectuelle sera suffisamment
avance, aboutiront enfin  l'installation d'un vritable systme de
gouvernement, susceptible de fixer rgulirement,  l'abri de tout
arbitraire, les conditions permanentes et l'tendue normale des diverses
souverainets. Suivant tout autre procd, cette rorganisation
politique exigerait directement l'utopique participation dsintresse
des pouvoirs mmes qu'elle doit  jamais teindre. Mais en apprciant,
comme il convient, l'indispensable office transitoire de ce dogme
rvolutionnaire, aucun vrai philosophe ne saurait mconnatre
aujourd'hui la fatale tendance anarchique d'une telle conception
mtaphysique, lorsque, dans son application absolue, elle s'oppose 
toute institution rgulire, en condamnant indfiniment tous les
suprieurs  une arbitraire dpendance envers la multitude de leurs
infrieurs, par une sorte de transport aux peuples du droit divin tant
reproch aux rois.

Enfin, l'esprit gnral de la mtaphysique rvolutionnaire se manifeste
d'une manire essentiellement analogue lorsqu'on envisage aussi la
doctrine critique dans les relations internationales. Sous ce dernier
aspect, la ngation systmatique de toute vritable organisation n'est
certes pas moins absolue, ni moins vidente. La ncessit de l'ordre
tant, en ce cas, bien plus quivoque et plus cache, on peut mme
remarquer que l'absence de tout pouvoir rgulateur a t ici plus
navement proclame qu' aucun autre gard. Par l'annulation politique
de l'ancien pouvoir spirituel, le principe fondamental de la libert
illimite de conscience a d aussitt dterminer la dissolution
spontane de l'ordre europen, dont le maintien constituait directement
l'attribution la plus naturelle de l'autorit papale. Les notions
mtaphysiques d'indpendance et d'isolement national, et, par suite, de
non-intervention mutuelle, qui ne furent d'abord que la formulation
abstraite de cette situation transitoire, ont d, plus videmment encore
que pour la politique intrieure, prsenter le caractre absolu sans
lequel elles auraient alors ncessairement manqu leur but principal, et
le manqueraient mme essentiellement encore aujourd'hui, jusqu' ce que
la suffisante manifestation du nouvel ordre social vienne dvoiler
suivant quelle loi les diverses nations doivent tre finalement
rassocies. Jusque alors, toute tentative de coordination europenne
tant invitablement dirige par l'ancien systme, elle tendrait
rellement  ce monstrueux rsultat, de subordonner la politique des
peuples les plus civiliss  celle des nations les moins avances, et
qui,  ce titre, ayant conserv ce systme dans un tat de moindre
dcomposition, se trouveraient ainsi naturellement places  la tte
d'une semblable association. On ne saurait donc trop apprcier
l'admirable nergie avec laquelle la nation franaise a conquis enfin,
par tant d'hroques dvouemens, le droit indispensable de transformer 
son gr sa politique intrieure, sans s'assujtir  la moindre
dpendance du dehors. Cet isolement systmatique constituait videmment
une condition prliminaire de la rgnration politique, puisque, dans
toute autre hypothse, les diffrens peuples, malgr leur ingal
progrs, auraient d tre simultanment rorganiss, ce qui serait
certainement chimrique, quoique la crise soit, au fond, partout
homogne. Mais il ne reste pas moins incontestable, sous ce rapport,
comme sous les prcdens, que la mtaphysique rvolutionnaire, en
consacrant  jamais cet esprit absolu de nationalit exclusive, tend
directement  entraver aujourd'hui le dveloppement de la rorganisation
sociale, ainsi prive de l'un de ses principaux caractres. En ce sens,
une telle conception, si elle pouvait indfiniment prvaloir, aboutirait
 faire rtrograder la politique moderne au-dessous de celle du moyen
ge,  l'poque mme o, en vertu d'une similitude chaque jour plus
intime et plus complte, les divers peuples civiliss sont
ncessairement appels  constituer finalement une association  la fois
plus tendue et plus rgulire que celle qui fut jadis imparfaitement
bauche par le systme catholique et fodal. Ainsi,  cet gard, autant
qu' tous les autres, la politique mtaphysique, aprs son indispensable
influence pour prparer l'volution dfinitive des socits modernes,
constituerait dsormais, par une application aveugle et dmesure, un
obstacle direct  l'accomplissement rel de ce grand mouvement, en le
reprsentant comme indfiniment born  une phase purement transitoire,
dj suffisamment parcourue.

Pour complter ici l'apprciation prliminaire de la doctrine
rvolutionnaire, il ne me reste plus qu' lui appliquer sommairement le
critrium logique qui dj nous a fait juger, en elle-mme, la doctrine
rtrograde ou thologique, c'est--dire  constater son inconsquence
radicale.

Quoique cette inconsquence soit aujourd'hui encore plus intime et plus
manifeste que dans le premier cas, elle doit nanmoins tre envisage
comme tant, de toute ncessit, moins dcisive contre la mtaphysique
rvolutionnaire, non-seulement en ce qu'une rcente formation l'y rend
naturellement plus excusable, mais surtout parce qu'un tel vice
n'empche point essentiellement cette doctrine de remplir, avec une
suffisante nergie, son office purement critique, qui n'exige point, 
beaucoup prs, cette exacte homognit de principes, indispensable 
toute destination vraiment organique. Malgr de profonds dissentimens,
les divers adversaires de l'ancien systme politique ont pu, pendant le
cours de l'opration rvolutionnaire, se rallier aisment contre lui,
autant que l'exigeait successivement chaque dmolition partielle: il
leur a suffi de concentrer la discussion sur les seuls points qui
devaient alors leur tre communs  tous, en ajournant aprs le succs
les contestations relatives aux dveloppemens ultrieurs de la doctrine
critique; dcomposition qui serait impossible  l'gard d'une opration
organique, dont chaque partie doit toujours tre considre d'aprs sa
relation fondamentale avec l'ensemble. Nanmoins, ce mme mode
d'apprciation logique, qui ci-dessus a si clairement caractris
l'inanit fondamentale de la politique thologique, peut aussi,
judicieusement employ, manifester non moins sensiblement l'insuffisance
et la strilit actuelles de la politique mtaphysique. Car, si, par
leur destination rvolutionnaire, les diverses parties de cette dernire
peuvent tre dispenses d'une parfaite cohrence mutuelle, du moins
faut-il videmment que l'ensemble de la doctrine ne devienne jamais
directement contraire au progrs mme qu'il devait prparer, et ne tende
point non plus  maintenir les bases essentielles du systme politique
qu'il se proposait de dtruire; puisque, sous l'un ou l'autre aspect,
l'inconsquence, ds-lors pousse jusqu'au renversement de l'opration
primitive, constaterait irrcusablement l'inaptitude finale d'une
doctrine, ainsi graduellement conduite, par le cours naturel de ses
applications sociales,  prendre un caractre directement hostile 
l'esprit mme de son institution. Or, il est ais de montrer que tel
est, en effet,  ce double titre, le vritable tat prsent de la
mtaphysique rvolutionnaire.

Considrons-la d'abord parvenue  sa plus haute lvation possible,
lorsque, pendant la phase la plus prononce de la rvolution franaise,
et aprs avoir reu tout son dveloppement systmatique, elle obtint
momentanment une entire prpondrance politique, en tant conue, par
une illusion ncessaire, comme devant prsider  la rorganisation
sociale. Dans cette poque, courte mais dcisive, la doctrine
rvolutionnaire manifeste, avec toute son nergie caractristique, une
homognit et une consistance minemment remarquables, qu'elle a depuis
irrvocablement perdues. Or, c'est prcisment alors que, n'ayant plus 
lutter intellectuellement contre l'ancien systme, elle dveloppe aussi,
de la manire la moins quivoque, son esprit radicalement hostile 
toute vraie rorganisation sociale, et finit mme par se constituer
violemment en opposition directe avec le mouvement fondamental de la
civilisation moderne, au point de devenir, sous ce rapport, hautement
rtrograde. Les causes essentielles de cette invitable contradiction
finale ayant t suffisamment analyses ci-dessus, il suffira maintenant
de rappeler, en peu de mots, les principaux tmoignages effectifs de
cette tendance ncessaire de la mtaphysique rvolutionnaire  entraver
directement le progrs naturel de ce mme nouveau systme social dont
elle tait primitivement destine  prparer l'avnement politique.

Une telle opposition s'tait dj ouvertement manifeste ds l'poque
mme de l'laboration philosophique de cette doctrine, qu'on peut voir
partout uniformment domine par l'trange notion mtaphysique d'un
prtendu tat de nature, type primordial et invariable de tout tat
social. Cette notion, radicalement contraire  toute vritable ide de
progrs, n'est nullement particulire au puissant sophiste qui a le plus
particip, dans le sicle dernier,  la coordination dfinitive de la
mtaphysique rvolutionnaire. Elle appartient galement  tous les
philosophes qui,  diverses poques et dans diffrens pays, ont
spontanment concouru, sans aucun concert,  ce dernier essor de
l'esprit mtaphysique. Rousseau n'a fait rellement, par sa pressante
dialectique, que dvelopper jusqu'au bout la doctrine commune de tous
les mtaphysiciens modernes, en reprsentant, sous les divers aspects
fondamentaux, l'tat de civilisation comme une dgnration
invitablement croissante de ce premier type idal. On voit mme,
d'aprs l'analyse historique, ainsi que je le montrerai plus tard, qu'un
tel dogme constitue rellement la simple transformation mtaphysique du
fameux dogme thologique de la dgradation ncessaire de l'espce
humaine par le pch originel. Quoi qu'il en soit, faut-il s'tonner
que, partant d'un semblable principe, l'cole rvolutionnaire ait t
conduite  concevoir toute rformation politique comme essentiellement
destine  rtablir le plus compltement possible cet inqualifiable tat
primitif? Or, n'est-ce point l, en ralit, organiser systmatiquement
une rtrogradation universelle, quoique dans des intentions minemment
progressives?

Les applications effectives ont t parfaitement conformes  cette
constitution philosophique de la doctrine rvolutionnaire. Aussitt
qu'il a fallu procder au remplacement intgral du rgime fodal et
catholique, l'esprit humain, au lieu de considrer l'ensemble de
l'avenir social, s'est surtout dirig d'aprs les souvenirs imparfaits
d'un pass trs recul, en s'efforant de substituer  ce systme caduc
un systme encore plus ancien, et,  ce titre, plus dcrpit, mais
aussi, par cela mme, plus rapproch du type primordial. En haine d'un
catholicisme trop arrir, on a tent d'instituer une sorte de
polythisme mtaphysique, en mme temps que, par une autre
rtrogradation non moins caractrise, on tendait  remplacer l'ordre
politique du moyen ge par le rgime, si radicalement infrieur, des
Grecs et des Romains. Les lmens mmes de la civilisation moderne, les
seuls germes possibles d'un nouveau systme social, ont aussi t
finalement menacs par la prpondrance politique de la mtaphysique
rvolutionnaire. De sauvages mais nergiques dclamations ont alors
directement condamn l'essor industriel et artistique des socits
modernes, au nom de la vertu et de la simplicit primitives. Enfin,
l'esprit scientifique lui-mme, principe unique d'une vritable
organisation intellectuelle, n'a pas t, malgr ses imminens services,
entirement  l'abri de cette explosion anarchique et rtrograde, comme
tendant  instituer, suivant la formule alors usite, une aristocratie
des lumires, aussi incompatible qu'aucune autre avec le rtablissement
de l'galit originelle[8]. Vainement l'cole mtaphysique a-t-elle
ensuite prsent de semblables consquences comme des rsultats
excentriques, et en quelque sorte fortuits, de la politique
rvolutionnaire. La filiation est, au contraire, pleinement normale et
ncessaire, et ne saurait manquer de se raliser de nouveau, si, par un
concours d'vnemens dsormais impossible, cette politique recouvrait
jamais une pareille prpondrance. Cette tendance contradictoire, et
nanmoins irrsistible,  la rtrogradation sociale, en vue d'un plus
parfait retour  l'tat primitif, est tellement propre  la politique
mtaphysique, que, de nos jours, les nouvelles sectes phmres de
mtaphysiciens, qui ont le plus orgueilleusement blm l'imitation
rvolutionnaire des types grecs et romains, n'ont pu viter de
reproduire involontairement,  un degr beaucoup plus prononc, le mme
vice fondamental, en s'efforant de reconstituer, d'une manire encore
plus systmatique, la confusion gnrale entre le pouvoir temporel et le
pouvoir spirituel, et en prconisant, comme le dernier terme de la
perfection sociale, une sorte de rtablissement de la thocratie
gyptienne ou hbraque, fond sur un vritable ftichisme, vainement
dissimul sous le nom de panthisme.

     [Footnote 8: Parmi tant de dplorables tmoignages d'une
     telle aberration fondamentale, aucun ne m'a jamais sembl
     plus tristement dcisif que l'excrable condamnation du grand
     Lavoisier, qui suffira, dans la postrit la plus recule,
     pour caractriser cette phase fatale de notre tat
     rvolutionnaire.]

Depuis que les aberrations fondamentales dtermines par le triomphe
momentan de la mtaphysique rvolutionnaire ont commenc  la
discrditer essentiellement, son inconsquence caractristique s'est
surtout manifeste sous une autre forme non moins dcisive, en ce que
la doctrine critique a t invitablement conduite  proclamer
elle-mme l'invariable conservation des bases gnrales de l'ancien
systme politique, dont elle avait  jamais dtruit les principales
conditions d'existence. On a pu, ds l'origine, apercevoir une semblable
tendance, puisque la politique mtaphysique n'est, au fond, qu'une
simple manation de la politique thologique, qu'elle devait d'abord
seulement modifier. Chacun des divers rformateurs qui se sont succd
dans les trois derniers sicles, en poussant plus loin que ses
prdcesseurs le dveloppement de l'esprit critique, avait nanmoins
toujours vainement prtendu, comme on sait, lui prescrire d'immuables
bornes, en ralit incessamment recules, empruntes aux principes mmes
de l'ancien systme, dont aucun d'eux n'avait,  vrai dire, sciemment
poursuivi la destruction totale, avec quelque nergie qu'il y participt
en effet. Il est mme vident que l'ensemble des droits absolus qui
constituent la base usuelle de la doctrine rvolutionnaire, se trouve
garanti, en dernier ressort, par une sorte de conscration religieuse,
relle quoique vague, sans laquelle ces dogmes mtaphysiques seraient
ncessairement livrs  une discussion continue, qui compromettrait
beaucoup leur efficacit. C'est toujours en invoquant, sous une forme
de plus en plus gnrale, les principes fondamentaux de l'ancien systme
politique qu'on a effectivement procd  la dmolition successive des
institutions, soit spirituelles, soit temporelles, destines  en
raliser l'application: et nous reconnatrons en effet, sous le point de
vue historique, que ce rgime a t essentiellement dcompos par
l'invitable conflit de ses principaux lmens.

De cette marche ncessaire, a d graduellement rsulter, dans l'ordre
intellectuel, un christianisme de plus en plus amoindri ou simplifi, et
rduit enfin  ce thisme vague et impuissant que, par un monstrueux
rapprochement de termes, les mtaphysiciens ont qualifi de _religion
naturelle_, comme si toute religion n'tait point ncessairement
surnaturelle. En prtendant diriger la rorganisation sociale d'aprs
cette trange et vaine conception, l'cole mtaphysique, malgr sa
destination purement rvolutionnaire, a donc toujours implicitement
adhr, et souvent mme, aujourd'hui surtout, sous une forme trs
explicite, au principe le plus fondamental de l'ancienne doctrine
politique, qui reprsente l'ordre social comme reposant, de toute
ncessit, sur une base thologique. Telle est maintenant la plus
vidente et la plus pernicieuse inconsquence de la mtaphysique
rvolutionnaire. Arme d'une semblable concession, l'cole de Bossuet et
de de Maistre aura toujours une incontestable supriorit logique sur
les irrationnels dtracteurs du catholicisme, qui, en proclamant le
besoin d'une organisation religieuse, lui dnient nanmoins tous les
lmens indispensables  sa ralisation sociale. Par cet invitable
acquiescement, l'cole rvolutionnaire concourt en effet aujourd'hui
avec l'cole rtrograde pour empcher directement une vritable
rorganisation des socits modernes, dont l'tat intellectuel interdit
essentiellement et de plus en plus toute politique thologique, comme
l'esprit de ce Trait doit dj l'avoir fait assez pressentir. La
proclamation banale de la prtendue ncessit d'une telle politique,
doit tre dsormais regarde comme rellement quivalente  une
irrcusable dclaration d'impuissance  l'gard du problme fondamental
de la civilisation actuelle. Quelles que soient les apparences, on ne
saurait viter de se reconnatre ainsi doublement incomptent, soit par
la mdiocrit de l'intelligence, soit par le peu d'nergie du caractre.
Sous un pareil aspect, la socit devrait paratre indfiniment
condamne  l'anarchie intellectuelle qui la caractrise aujourd'hui,
puisque si, d'une part, tous les esprits semblent admettre le besoin
d'un rgime thologique, tous, d'une autre part, s'accordent encore plus
rellement  repousser irrvocablement ses principales conditions
d'existence. N'est-il pas trange, et mme honteux, que ceux dont
l'inconsquente politique conduit aussi ncessairement  l'ternelle
conscration du dsordre, s'efforcent encore, par de vaines et
inconvenantes dclamations, de jeter une sorte de fltrissure morale sur
la seule voie rationnelle qui reste dsormais ouverte  une vraie
rorganisation, par l'avnement social de la philosophie positive? 
quel titre les diverses doctrines, soit thologiques, soit
mtaphysiques, dont l'exprience la plus tendue et la plus varie a si
hautement tmoign l'impuissance radicale, oseraient-elles proscrire
l'application de l'unique procd intellectuel que la politique n'ait
point encore essay? Serait-ce parce qu'un tel procd a dj
heureusement rorganis,  la satisfaction universelle, tous les autres
ordres des conceptions humaines[9]?

     [Footnote 9: Si, au nom de ceux qui conoivent la
     rorganisation sociale sans la moindre intervention
     idologique, je devais rcriminer ici contre de telles
     dclamations, il ne serait peut-tre pas impossible
     d'expliquer quelquefois, avec une certaine vraisemblance, un
     aussi trange concours prohibitif de tant d'opinions,
     d'ailleurs incompatibles, par la tendance spontane des
     divers esprits qui profitent aujourd'hui du vague et de la
     confusion des ides sociales  empcher la philosophie
     positive de produire un claircissement final, qui, en
     dissipant  jamais de profondes illusions, devra
     ncessairement dtrner beaucoup de hautes renommes, et
     rendre dsormais bien plus difficile la conqute d'un
     vritable ascendant intellectuel. Mais, sans nier entirement
     la ralit de ce concert involontaire chez un petit nombre
     d'esprits, il est videmment bien plus rationnel de le
     regarder comme le rsultat ncessaire et inaperu de notre
     situation intellectuelle, ainsi que je l'ai expliqu dans le
     texte.]

Ce caractre d'inconsquence gnrale, qui, en dtruisant l'ancien
systme, prtend nanmoins en maintenir les bases essentielles, n'est
pas moins marqu dans l'application temporelle de la mtaphysique
rvolutionnaire que dans son dveloppement spirituel. Il s'y manifeste
surtout par une tendance vidente  la conservation directe, sinon de
l'esprit fodal proprement dit, du moins de l'esprit militaire, qui en
constitue la vritable origine. Le triomphe passager de la politique
mtaphysique, momentanment conue comme devant exclusivement prsider 
la rorganisation sociale, avait, il est vrai, d'abord dtermin, chez
la nation franaise, un admirable lan de gnrosit universelle, qui
proscrivait dsormais toute tendance militaire directe. Mais ce n'tait
l qu'un vague instinct du vrai problme social, sans aucun aperu de la
solution relle. Par suite de l'immense dploiement d'nergie dfensive
qu'a d exiger le maintien du mouvement progressif contre la coalition
arme des forces rtrogrades, ce sentiment primitif, qui n'tait
vritablement dirig par aucun principe, a bientt disparu sous le
dveloppement systmatique de l'activit militaire la plus prononce,
avec tous ses caractres les plus oppressifs. Combien de fois, dans le
cours de nos luttes politiques, l'cole rvolutionnaire, malgr ses
intentions progressives, gare par la frivole proccupation d'un
intrt partiel ou fugitif, n'a-t-elle pas eu  se reprocher d'avoir
prconis la guerre, qui constitue cependant aujourd'hui la seule cause
srieuse propre  entraver et  ralentir gravement le mouvement
fondamental des socits modernes! La doctrine critique est, en effet,
si peu antipathique  l'esprit militaire, principale base temporelle de
l'ancienne organisation politique, que le moindre sophisme suffira pour
qu'elle entreprenne directement d'en empcher l'invitable dcadence
universelle, quand les intrts rvolutionnaires lui paratront
l'exiger. On a, par exemple, imagin,  cet effet, dans ces derniers
temps, le spcieux prtexte de rgulariser par la guerre l'action
ncessaire des nations les plus avances sur celles qui le sont moins,
ce qui pourrait logiquement conduire  une conflagration universelle, si
la nature de la civilisation moderne ne devait point mettre heureusement
d'insurmontables obstacles au libre dveloppement graduel d'une
semblable aberration. De tels piges, primitivement dresss par l'cole
rtrograde, sont, d'ordinaire,  l'aide de quelques prcautions faciles,
avidement accueillis par l'cole rvolutionnaire, qui semble ainsi
dispose elle-mme  seconder spontanment le rtablissement du systme
politique contre lequel elle a toujours lutt. Quand mme une judicieuse
analyse des dbats journaliers ne constaterait point directement cette
vidente inconsquence, il suffirait, ce me semble, afin de la
caractriser hautement, de considrer les tranges efforts tents de nos
jours, avec un si dplorable succs momentan, par les diffrentes
sections de l'cole rvolutionnaire, pour rhabiliter la mmoire de
celui qui, dans les temps modernes, a le plus fortement poursuivi la
rtrogradation politique, en consumant un immense pouvoir  la vaine
restauration du systme militaire et thologique.

Du reste, en signalant ici, comme je le devais, cet esprit
d'inconsquence rtrograde, il me paratrait injuste de ne point
indiquer aussi, chez la portion la plus avance de l'cole
rvolutionnaire, une dernire sorte de contradiction, qui l'honore
beaucoup, comme tant, en ralit, minemment progressive. Il s'agit
surtout de l'important principe de la centralisation politique, dont la
haute ncessit n'est aujourd'hui bien comprise que par cette cole,
malgr l'vidente opposition d'une telle notion avec les dogmes
d'indpendance et d'isolement qui constituent l'esprit de la doctrine
critique. Sous ce rapport essentiel, les rles semblent tre dsormais
directement intervertis entre les deux doctrines principales qui se
disputent encore si vainement l'ascendant politique. Avec ses superbes
prtentions  l'ordre et  l'unit, la doctrine rtrograde prche
hautement la dispersion des foyers politiques, dans le secret espoir
d'empcher plus aisment la dcadence de l'ancien systme social chez
les populations les plus arrires, en les prservant de l'influence
prpondrante des centres gnraux de civilisation. La politique
rvolutionnaire, au contraire, encore justement fire d'avoir nagure
prsid  l'immense concentration de forces que ncessita, en France, la
lutte dcisive contre la coalition des anciens pouvoirs, oublie ses
maximes dissolvantes pour recommander avec nergie cette subordination
systmatique des foyers secondaires envers les principaux, qui, aprs
avoir, au milieu du dsordre universel, assur  jamais le libre essor
de la progression sociale, doit naturellement devenir dans la suite un
si prcieux auxiliaire de la vraie rorganisation, ds-lors susceptible
d'tre primitivement borne  une population d'lite. En un mot, l'cole
rvolutionnaire a seule compris que le dveloppement continu de
l'anarchie intellectuelle et morale exigeait, de toute ncessit, pour
prvenir une imminente dislocation gnrale, une concentration
croissante de l'action politique proprement dite.

Par un tel ensemble de considrations prliminaires sur l'apprciation
gnrale de la mtaphysique rvolutionnaire, son insuffisance
fondamentale ne saurait maintenant tre conteste. Sans doute, aprs
l'usage actif et continu que l'esprit humain avait d en faire, pendant
le cours des trois derniers sicles, pour oprer la dmolition graduelle
de l'ancien systme politique, il ne pouvait aucunement se dispenser
d'abord de l'appliquer aussi  la rorganisation sociale, quand cette
destruction, suffisamment avance, est venue en dvoiler la ncessit.
Toute autre manire de procder et t,  cette poque, certainement
chimrique. Mais cette illusion naturelle, qu'une thorie alors
impossible aurait seule pu prvenir, ne peut plus dsormais tre
essentiellement reproduite, parce que le libre dveloppement effectif
d'une telle application a d manifester  tous les esprits, par une
impression ineffaable, la nature purement anarchique et mme
l'influence directement rtrograde de la doctrine critique, quand son
nergie dissolvante n'est plus absorbe par la lutte fondamentale qui
constitua toujours sa seule destination propre.

Ce double examen prliminaire de la politique thologique et de la
politique mtaphysique suffit ici, quoique trs sommaire, pour
caractriser nettement l'insuffisance ncessaire de chacune d'elles, 
l'gard mme de son but exclusif, en montrant que dsormais, et de plus
en plus, la seconde ne remplit gure mieux, en ralit, les principales
conditions du progrs que la premire celles de l'ordre. Mais leur
apprciation respective demeurerait encore essentiellement incomplte,
si, aprs les avoir sparment analyses, nous ne considrions pas
brivement le singulier antagonisme que le cours naturel des vnemens a
fini par tablir entre elles, et dont l'explication, impossible de toute
autre manire, rsultera spontanment des bases ci-dessus indiques, de
faon  claircir davantage la vraie position gnrale de la question
sociale actuelle.

On peut aisment reconnatre aujourd'hui que, malgr leur opposition
radicale, l'cole rtrograde et l'cole rvolutionnaire, par une
irrsistible ncessit, tendent rellement  entretenir mutuellement
leur vie politique, en vertu mme de leur neutralisation rciproque.
Depuis un demi-sicle, d'clatans triomphes successifs ont permis 
chacune d'elles de dvelopper librement sa vritable tendance, et, par
suite, l'ont enfin amene  constater irrvocablement son impuissance
fondamentale pour atteindre rellement le but gnral que poursuit
l'instinct des socits actuelles. Quoique simplement empirique, cette
double conviction est maintenant devenue tellement profonde et
universelle, qu'elle oppose dsormais d'insurmontables obstacles 
l'entire prpondrance politique de l'une ou de l'autre cole, qui ne
peuvent plus aspirer qu' des succs aussi prcaires qu'incomplets.
Ainsi conduite  redouter presque galement, quoiqu' divers titres,
l'ascendant absolu de chacune d'elles, la raison publique,  dfaut d'un
point d'appui plus rationnel et plus efficace, emploie tour  tour
chaque doctrine  contenir les envahissemens indfinis de l'autre. Lors
mme que le dveloppement naturel des besoins sociaux parat dterminer
momentanment une proccupation dfinitive en faveur de l'une des deux
politiques, le dangereux essor qu'elle prend aussitt ne tarde point 
provoquer spontanment un invitable retour proportionnel  la politique
antagoniste, que vainement on avait cru teinte  jamais. Cette
misrable constitution oscillatoire de notre vie sociale se prolongera
ncessairement jusqu' ce qu'une doctrine relle et complte, aussi
vritablement organique que vraiment progressive, vienne enfin permettre
de renoncer  cette prilleuse et insuffisante alternative, en
satisfaisant, d'une manire directe et simultane, aux deux aspects
essentiels du grand problme politique. Alors seulement, les deux
doctrines opposes tendront ensemble  disparatre irrvocablement
devant une conception nouvelle, qui se prsentera directement comme
mieux adapte  leurs destinations respectives. Mais, avant ce terme,
chacune d'elles ayant pour principale utilit pratique d'empcher le
triomphe absolu de l'autre, elles continueront  constituer, malgr
toute apparence contraire, deux insparables lmens du mouvement
politique fondamental, qui ne peut aujourd'hui tre caractris que par
leur commune participation, indispensable quoique insuffisante.

Combien de fois, dans le dplorable cours de nos luttes contemporaines,
le parti rvolutionnaire et le parti rtrograde, aveugls par un succs
passager, n'ont-ils pas cru avoir ananti pour toujours l'influence
politique de leurs adversaires, sans que l'vnement ait nanmoins
jamais cess de dmentir bientt avec clat ces frivoles illusions! Le
terrible triomphe de la doctrine critique a-t-il empch, aprs peu
d'annes, l'entire rhabilitation de l'cole catholico-fodale, qu'on
s'tait vainement flatt d'avoir dtruite? De mme, la raction
rtrograde, poursuivie par Bonaparte avec tant d'nergie, n'a-t-elle
point finalement dtermin un retour universel vers l'cole
rvolutionnaire, dont l'irrvocable compression avait t si
emphatiquement clbre? Aprs ces deux preuves dcisives, le
dveloppement journalier de notre situation politique n'a-t-il point
successivement reproduit, sur une moindre chelle, la manifestation
continue, plus ou moins prononce, mais toujours irrcusable, de cette
double tendance ncessaire? Il est clair, en effet, sous le point de vue
philosophique, que la mtaphysique rvolutionnaire, en vertu de sa
destination purement critique, aurait d perdre aujourd'hui,  dfaut
d'aliment, sa principale activit politique, depuis que, l'ancien
systme tant assez dtruit pour que son rtablissement soit videmment
impossible, l'attention gnrale a d se porter surtout vers une
rorganisation dfinitive, devenue chaque jour plus urgente. Mais, cette
rorganisation ayant t jusqu'ici toujours rellement conue, faute de
principes nouveaux, d'aprs la doctrine thologique elle-mme, la
philosophie ngative vient remplir, comme par le pass, un indispensable
office social, en s'opposant au dangereux essor de cette politique
rtrograde. Pareillement, sans les justes alarmes qu'inspire la
prpondrance absolue de la politique rvolutionnaire pour prcipiter la
socit vers une imminente anarchie matrielle, l'ancienne doctrine
serait aujourd'hui universellement discrdite, et rduite  une simple
existence historique, depuis que le rgime correspondant n'est plus, au
fond, dsormais compris ni voulu, mme de ses prtendus partisans. Les
deux doctrines sont donc, en ralit, appliques maintenant, l'une
autant que l'autre, dans une intention principalement ngative, comme
destines  se neutraliser mutuellement, ce qui a d sembler jusqu'ici
le seul moyen praticable de prvenir les dsastreuses consquences
qu'entranerait naturellement la prpondrance totale d'aucune d'elles.

Toutefois, il importe de remarquer aussi, en dernier lieu, que chacune
de ces doctrines opposes constitue directement un indispensable lment
de notre trange situation politique, en concourant  la position
gnrale du problme social, prsent par l'une sous l'aspect
organique, et par l'autre sous le point de vue progressif, quoique
l'opposition ainsi tablie entre les deux grandes faces de la question
doive tendre minemment  en dissimuler la vritable nature. Dans le
dplorable tat actuel des ides politiques, il est vident que
l'entire suppression de la doctrine rtrograde, s'il tait possible de
l'effectuer, ferait aussitt disparatre le peu de notions d'ordre rel
que nos intelligences ont encore conserves en politique, et qui toutes
se rapportent invitablement  l'ancien systme social. En sens inverse,
on ne peut davantage contester que, sans la doctrine rvolutionnaire,
toutes les ides de progrs politique, quelque vagues qu'elles soient
aujourd'hui, s'effaceraient ncessairement sous la tnbreuse suprmatie
de l'ancienne philosophie. Au fond, comme chacune des deux doctrines est
certainement impuissante dsormais  atteindre rellement son but
exclusif, leur efficacit pratique se borne essentiellement, sous ce
rapport,  entretenir dans la socit actuelle, quoique d'une manire
trs imparfaite, le double sentiment de l'ordre et du progrs. Bien que
l'absence de tout principe vraiment propre  raliser cette double
indication fondamentale doive singulirement amortir ce vague sentiment,
sa perptuelle conservation, par un mode quelconque, n'en constitue pas
moins une indispensable ncessit prliminaire, pour rappeler sans
cesse, soit aux philosophes, soit au public, les vritables conditions
de la rorganisation sociale, que notre faible nature serait autrement
si dispose  mconnatre. On peut donc, sous un tel aspect, considrer
la question comme consistant  former une doctrine qui soit  la fois
plus organique que la doctrine thologique et plus progressive que la
doctrine mtaphysique, seuls types actuels de ce double caractre, et
dont la considration simultane est,  ce titre, invitable, jusqu'
l'entire solution de ce grand problme.

Sans doute, l'ancien systme politique ne doit tre aucunement imit
dans la conception du rgime appropri  une civilisation aussi
profondment diffrente. Mais l'assidue contemplation de l'ordre ancien
n'en est pas moins strictement indispensable, comme pouvant seule
indiquer les attributs essentiels de toute vritable organisation
sociale, en obligeant l'avenir  rgler presque tout ce qu'avait rgl
le pass, quoique dans un autre esprit, et d'une manire plus parfaite.
La conception gnrale du systme thologique et militaire me semble
mme, par suite de son invitable dcrpitude, plus efface aujourd'hui
que ne l'exigeraient, sous ce rapport, les besoins rels de notre
intelligence, surtout en ce qui concerne la division capitale entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, trop faiblement apprcie par
les plus minens philosophes de l'cole catholique. C'est aux
philosophes positifs qu'il appartiendra de restaurer,  leur usage
idal, d'aprs une tude approfondie du pass, ce que le mouvement
gnral de la civilisation moderne a d soustraire irrvocablement  la
vie relle.

L'indispensable influence de la philosophie rvolutionnaire pour obliger
aujourd'hui les conceptions sociales  prendre un caractre vraiment
progressif, est devenue tellement vidente qu'elle n'exige plus
dsormais aucune discussion. En prescrivant, avec une irrsistible
nergie, de renoncer totalement  l'ancien systme politique, elle
entretient, au sein de la socit actuelle, une prcieuse stimulation,
sans laquelle notre inertie spculative se bornerait bientt  proposer,
comme solution finale du problme, de vaines modifications du rgime
dcompos. N'avons-nous pas vu nanmoins les divers pouvoirs
contemporains rclamer souvent contre ces conditions ncessaires, en
dclarant avec amertume que les principes rvolutionnaires rendaient
tout gouvernement dsormais impossible? Cette banale protestation a mme
t doctoralement reproduite par plusieurs coteries spculatives, qui,
fires d'avoir enfin commenc  entrevoir pniblement la tendance
anarchique de la doctrine rvolutionnaire, ont cru, dans leur aveugle
orgueil, devoir prconiser sa destruction immdiate comme une base
suffisante de rorganisation sociale, sans apercevoir que, par cela
seul, elles provoquaient ncessairement, contre leur propre intention, 
la suprmatie politique de l'cole rtrograde. De quelque part qu'elle
vienne, toute semblable dclaration quivaut rellement aujourd'hui  un
aveu solennel d'impuissance politique. La doctrine rvolutionnaire
pouvant seule jusqu'ici poser avec efficacit l'une des deux classes de
conditions fondamentales du problme social, on ne saurait,  cet gard,
plus navement confesser une incomptence radicale, qu'en s'obstinant
vainement  dnier  cette doctrine une telle attribution; l'carter, ce
serait vouloir rsoudre le problme, abstraction faite de ses conditions
essentielles. Il ne saurait exister qu'un unique moyen de parvenir plus
tard  l'liminer rellement, en remplissant mieux qu'elle-mme le but
principal qu'elle s'est propose, et qu'elle seule encore, malgr ses
immenses inconvniens, poursuit maintenant avec une certaine efficacit.
De toute autre manire, les dclamations absolues contre la philosophie
rvolutionnaire viendront toujours chouer finalement devant
l'invincible attachement instinctif de la socit actuelle  des
principes qui, depuis trois sicles, ont dirig tous ses progrs
politiques, et qu'elle regarde,  juste titre, comme formulant seuls
aujourd'hui d'indispensables conditions gnrales de son dveloppement
ultrieur.

Chacun des dogmes essentiels qui composent cette doctrine constitue, en
effet, une indication ncessaire  laquelle doit satisfaire, sous peine
de nullit, toute tentative relle de rorganisation sociale, pourvu
toutefois qu'on cesse de prendre un vague nonc du problme pour une
vraie solution. Ainsi envisags, ces principes rappellent,  divers
titres, la conscration politique de certaines obligations capitales de
morale universelle, que l'cole rtrograde, malgr ses vaines
prtentions, devait essentiellement mconnatre, parce que le rgime
qu'elle proclame a depuis long-temps perdu la facult de les remplir. En
ce sens, le dogme fondamental du libre examen oblige rellement la
rorganisation spirituelle  rsulter d'une action purement
intellectuelle, dterminant,  l'issue d'une discussion complte, un
assentiment volontaire et unanime, sans aucune intervention htrogne
des pouvoirs matriels pour hter, par une inopportune perturbation,
cette grande volution philosophique. Pareillement, dans l'ordre
temporel, le dogme de l'galit et celui de la souverainet populaire
peuvent seuls imposer nergiquement aujourd'hui aux nouvelles classes et
aux nouveaux pouvoirs l'imprieux devoir, si aisment oubli, de ne se
dvelopper et s'exercer qu'au profit du public, au lieu de tendre 
l'exploitation des masses dans des intrts individuels. Ces diverses
moralits politiques, que jadis l'ancien systme observa ncessairement
pendant sa virilit, ne sont maintenues dsormais, avec quelque
efficacit, que par la doctrine rvolutionnaire, dont l'invitable
dcroissement commence mme, sous ce rapport,  devenir trs
regrettable, tant que son office n'est point,  cet gard, mieux rempli.
Jusque alors, sa suppression, si elle tait possible, serait minemment
dangereuse, en livrant, sans contrle, les socits actuelles aux
diverses tendances oppressives qui se rattachent spontanment  l'ancien
systme politique. Si, par exemple, le dogme absolu du libre examen
pouvait aussitt disparatre, ne serions-nous point, par cela seul,
immdiatement livrs au tnbreux despotisme des faiseurs ou des
restaurateurs de religions, bientt conduits, aprs un infructueux
proslytisme,  employer les mesures les plus tyranniques pour tablir
matriellement leur vaine unit rtrograde? Il en est de mme  tout
autre gard.

Rien ne saurait donc autoriser les aveugles dclamations si frquemment
diriges de nos jours contre la philosophie rvolutionnaire, par tant de
gouvernans et tant de docteurs qui ne peuvent pardonner  la socit
actuelle de ne point ratifier passivement leurs irrationnelles
entreprises. Si cette philosophie devait vraiment empcher toute
rorganisation relle, le mal serait ds-lors incurable, puisque son
influence capitale constitue aujourd'hui un fait accompli, et ne peut
cesser graduellement que par le dveloppement mme de cette
rorganisation, dont elle tait surtout destine  prparer et 
faciliter les voies. Mystiquement conue dans un sens absolu et
indfini, la doctrine critique manifeste, sans doute, par sa nature, une
tendance ncessairement anarchique, que j'ai ci-dessus assez
caractrise. Il serait nanmoins absurde d'exagrer cet inconvnient
capital, au point de l'riger en obstacle tout--fait insurmontable. On
a beau dplorer aujourd'hui, au nom de l'ordre social, l'nergie
toujours dissolvante de l'esprit d'analyse et d'examen: cet esprit n'en
demeure pas moins minemment salutaire, en obligeant  ne produire, pour
prsider  la rorganisation intellectuelle et morale, qu'une
philosophie vraiment susceptible de supporter avec gloire
l'indispensable preuve dcisive d'une discussion approfondie, librement
prolonge jusqu' l'entire conviction de la raison publique; condition
fondamentale,  laquelle heureusement rien ne saurait dsormais nous
soustraire, quelque pnible qu'elle doive sembler  la plupart de ceux
qui traitent maintenant la question sociale. Une telle philosophie
pourra seule ultrieurement assigner  cet esprit analytique les vraies
limites rationnelles qui doivent en prvenir les abus, en tablissant,
dans l'ordre des ides sociales, la distinction gnrale, dj nettement
caractrise pour toutes les autres conceptions positives, entre le
propre domaine du raisonnement et celui de la pure observation.

Quoique contrainte, par le cours naturel des vnemens,  diriger sa
progression politique d'aprs une doctrine essentiellement ngative,
ainsi que je l'ai expliqu, la socit actuelle n'a jamais renonc aux
lois fondamentales de la raison humaine; elle saura bien, en temps
opportun, user des droits mmes que cette doctrine lui confre pour
s'engager de nouveau dans les liens d'une vritable organisation, quand
les principes en auront t enfin conus et apprcis. L'tat de pleine
libert, ou plutt de non-gouvernement, ne lui semble aujourd'hui
ncessaire,  trs juste titre, qu'afin de lui permettre un choix
convenable, qu'elle n'a pu songer  s'interdire. Si quelques esprits
excentriques comprennent le droit d'examiner comme imposant le devoir de
ne se dcider jamais, la raison publique ne saurait persvrer dans une
telle aberration; et, de sa part, l'indcision prolonge ne prouve
rellement autre chose que l'absence encore persistante des principes
propres  terminer la dlibration, et jusqu' l'avnement desquels le
dbat ne pourrait en effet tre clos sans compromettre dangereusement
l'avenir social. De mme, dans l'ordre temporel, en s'attribuant le
droit gnral, provisoirement indispensable, quoique finalement
anarchique, de choisir et de varier  son gr les institutions et les
pouvoirs propres  la diriger, la socit actuelle n'a nullement
prtendu s'assujtir  l'exercice indfini de ce droit, lors mme que,
cessant d'tre ncessaire, il lui serait devenu nuisible. Ayant ainsi
voulu seulement se procurer une facult essentielle, bien loin d'imposer
aucune entrave  ses progrs ultrieurs, elle ne saurait hsiter 
soumettre ses choix aux rgles fondamentales destines  en garantir
l'efficacit, lorsque enfin de telles conditions auront t rellement
dcouvertes et reconnues. Jusque-l, quelle plus sage mesure
pourrait-elle effectivement adopter, dans l'intrt mme de l'ordre
futur, que de tenir librement ouverte la carrire politique, sans aucun
vain assujtissement pralable, qui pt gner l'essor encore ignor du
nouveau systme social?  quel titre les vains dtracteurs absolus de la
politique rvolutionnaire condamneraient-ils une telle situation, sans
produire aucune conception vraiment propre  en prparer le terme
dfinitif? Du reste, quand ce terme sera venu, qui oserait contester
srieusement  la socit le droit gnral de se dmettre rgulirement
de ses attributions provisoires, lorsqu'elle aura trouv enfin les
organes spciaux destins  les exercer convenablement? Malgr tant
d'amres rcriminations contre l'attitude toujours hostile de la
doctrine rvolutionnaire, n'est-il pas, au contraire, vident que, de
nos jours, les peuples ont, d'ordinaire, trop avidement accueilli les
moindres apparences de principes de rorganisation, auxquelles, par un
empressement funeste, ils voulaient sacrifier, sans motifs suffisans,
des droits qui ne leur semblent qu'onreux? Nos contemporains n'ont-ils
pas, sous ce rapport, mrit bien plutt, de la part des vrais
philosophes, en beaucoup d'occasions capitales, le reproche d'une
confiance gnreusement exagre, trop favorable  de dangereuses
illusions, au lieu de la dfiance systmatique, si aigrement critique
par ceux qui peut-tre sentent secrtement leur impuissance radicale 
soutenir une vritable discussion? Ainsi, la doctrine rvolutionnaire,
loin d'opposer d'insurmontables obstacles  la rorganisation politique
des socits modernes, constitue, en ralit, d'une manire encore plus
vidente et plus directe que ne le fait, de son ct, la doctrine
rtrograde, l'indication d'un ordre indispensable de conditions
gnrales, qui ne doivent jamais tre ngliges dans l'accomplissement
d'une telle opration.

Tel est donc le cercle profondment vicieux dans lequel l'esprit humain
se trouve aujourd'hui renferm  l'gard des ides sociales, oblig
dsormais, pour maintenir, d'une manire mme trs imparfaite, la
position vraiment intgrale du problme politique, d'employer
simultanment deux doctrines incompatibles, qui ne sauraient conduire 
aucune solution relle, et dont chacune, provisoirement indispensable, a
nanmoins besoin d'tre pniblement contenue par l'antagonisme de
l'autre. Cette dplorable situation, qui, par sa nature, tendrait  se
perptuer indfiniment, ne saurait admettre d'autre issue philosophique
que l'uniforme prpondrance d'une doctrine nouvelle, destine, en
runissant enfin, dans une commune solution, les conditions d'ordre et
celles de progrs,  absorber irrvocablement les deux opinions
opposes, en satisfaisant mieux que chacune d'elles, et sans la moindre
inconsquence,  tous les divers besoins intellectuels des socits
actuelles. La doctrine critique, et ensuite la doctrine rtrograde, ont
successivement exerc une domination trs prononce et presque absolue,
pendant le premier quart de sicle coul depuis le commencement de la
rvolution franaise; mais cette double exprience a suffi pour
constater  jamais l'impuissance radicale de l'une et de l'autre 
l'gard de la rorganisation sociale, toujours si vainement entreprise.
Aussi, dans la seconde partie de ce demi-sicle, ces deux doctrines ont
dfinitivement perdu leur activit prpondrante; et, malgr leur
antipathie ncessaire, elles ont d participer,  peu prs galement, 
la direction journalire des dbats politiques, o l'une fournit toutes
les ides essentielles de gouvernement, et l'autre les principes
d'opposition.  des intervalles de plus en plus rapprochs, la socit,
en attendant une marche plus rationnelle, accorde tour  tour  chacune
d'elles une suprmatie partielle et momentane, selon que le cours
naturel des vnemens fait redouter davantage l'oppressive dcrpitude
du systme ancien ou l'imminence de l'anarchie matrielle. Ces
frquentes fluctuations, qui caractrisent notre temps, sont souvent
attribues, chez les individus,  la corruption ou  la faiblesse
humaines, qu'elles doivent, en effet, puissamment stimuler: mais cette
explication, videmment trop troite, ne pouvant s'appliquer  la
socit prise en masse, qui, cependant, ne semble gure moins versatile,
il faut bien rapporter surtout une telle tendance  la cause plus
profonde et plus gnrale que je viens d'indiquer, et reconnatre que,
mme dans les cas privs, de semblables changemens doivent tre souvent
le rsultat involontaire d'une nouvelle position, susceptible de
rappeler plus spcialement le besoin de l'ordre ou celui du progrs,
trop isolment sentis  une poque o si peu d'esprits comprennent
rellement l'ensemble de notre tat politique.

Organe propre et spontan de ces dplorables oscillations, une troisime
opinion, essentiellement stationnaire, a d graduellement s'interposer
entre la doctrine rtrograde et la doctrine rvolutionnaire, forme en
quelque sorte, sans aucune conception directe, de leurs dbris communs.
Malgr la nature btarde et la constitution contradictoire de cette
opinion intermdiaire, il faut bien historiquement la qualifier aussi de
doctrine, puisqu'elle trouve aujourd'hui tant d'emphatiques docteurs,
qui s'efforcent de la prsenter comme le type final de la philosophie
politique. Humble et passive sous l'imptueux essor de l'esprit
rvolutionnaire, et mme pendant la raction rtrograde qui lui succda,
elle a depuis, par le discrdit croissant des deux doctrines
antagonistes, obtenu peu  peu, sans effort, une prpondrance aussi
active que le comporte son caractre quivoque. Depuis un quart de
sicle, elle occupe principalement, et de plus en plus, par les
diffrentes sectes qui s'y rattachent, l'ensemble de la scne politique,
chez tous les peuples avancs. Les partis les plus opposs ont t
graduellement contraints, pour conserver leur activit, d'adopter
uniformment ses formules caractristiques, au point de dissimuler
souvent, aux observateurs mal prpars, la vritable nature du conflit
social, qui, nanmoins, continue encore, de toute ncessit,  subsister
uniquement, faute d'un mobile vraiment nouveau, entre l'esprit
rvolutionnaire et l'esprit rtrograde. Quoique ces deux moteurs ne
cessent point d'tre les seuls principes actifs des divers branlemens
politiques, cependant le rsultat final de leurs impulsions opposes
tourne essentiellement, d'ordinaire,  l'uniforme accroissement de la
doctrine mixte et stationnaire, dont l'ascendant universel, quoique
provisoire, est dsormais irrcusable.

Cette vidente prpondrance, qui irrite, sans les instruire, les deux
coles actives, constitue,  mes yeux, le symptme le plus
caractristique de la commune rprobation dont la raison publique,
d'aprs nos grandes expriences contemporaines, tend de plus en plus 
frapper dfinitivement les principes absolus de la doctrine rtrograde
et de la doctrine rvolutionnaire, malgr l'invitable contradiction,
ci-dessus explique, qui nanmoins l'oblige toujours  les employer
spculativement, en s'efforant de les neutraliser les uns par les
autres. Rien ne peut mieux indiquer qu'un tel symptme la parfaite
opportunit actuelle des essais philosophiques destins  dgager
rellement les socits modernes de cette orageuse situation, en
produisant enfin directement les principes essentiels d'une vraie
rorganisation politique. Une semblable laboration, impraticable sous
l'empire, oppressif ou entranant, de l'une ou de l'autre des deux
philosophies antagonistes, n'est devenue possible que depuis qu'une
doctrine quivoque, interdisant, par sa nature, toute proccupation
exclusive, a permis de saisir le double caractre fondamental du
problme social, dont toutes les faces n'avaient pu jusque alors tre
simultanment considres. En mme temps, cette doctrine btarde sert
naturellement de guide  la socit actuelle pour maintenir, d'une
manire aussi prcaire que pnible, mais seule provisoirement possible,
l'ordre matriel indispensable  l'accomplissement de cette grande
opration philosophique, et sans lequel la transition gnrale serait
radicalement entrave. Tel est le double office, capital quoique
ncessairement passager, que remplit aujourd'hui l'cole stationnaire,
dans la grande volution finale des socits modernes. Peut-tre notre
faible nature exige-t-elle en effet, afin de dvelopper pleinement cette
indispensable influence, que les chefs de cette cole se sentent anims
d'une confiance absolue dans le triomphe dfinitif de leur doctrine,
bien que cette illusion soit certainement beaucoup moins ncessaire, et
par suite moins excusable, que je ne l'ai expliqu envers la doctrine
rvolutionnaire, o nous l'avons vue strictement invitable. Mais,
quoiqu'il en soit, ce grand service est, en ralit, profondment altr
par une erreur aussi fondamentale, qui tend  consacrer, comme type
immuable de l'tat social, la misrable transition que nous
accomplissons aujourd'hui.

Il serait, certes, bien superflu d'insister ici sur l'application
spciale,  cette doctrine intermdiaire, de notre universel critrium
logique, fond sur la considration d'inconsquence. Par la nature d'une
telle doctrine, il est vident que l'inconsquence s'y trouve, de toute
ncessit, directement rige en principe, en sorte qu'elle y doit tre
spontanment encore plus profonde et plus complte que dans les deux
doctrines extrmes.  leur gard, les inconsquences radicales que nous
avons ci-dessus indiques sont seulement le rsultat effectif de leur
discordance fondamentale avec l'tat prsent de la civilisation; mais,
ici, elles rsident immdiatement dans la constitution propre de cet
trange systme. La politique stationnaire fait hautement profession de
maintenir les bases essentielles du rgime ancien, pendant qu'elle
entrave radicalement, par un ensemble de prcautions mthodiques, ses
plus indispensables conditions d'existence relle. Pareillement, aprs
une solennelle adhsion aux principes gnraux de la philosophie
rvolutionnaire, qui constituent sa seule force logique contre la
doctrine rtrograde, elle se hte d'en prvenir rgulirement l'essor
effectif, en suscitant  leur application journalire des obstacles
pniblement institus. En un mot, cette politique, si firement
ddaigneuse des utopies, se propose directement aujourd'hui la plus
chimrique de toutes les utopies, en voulant fixer la socit dans une
situation contradictoire entre la rtrogradation et la rgnration, par
une vaine pondration mutuelle entre l'instinct de l'ordre et celui du
progrs. Ne possdant aucun principe propre, elle est uniquement
alimente par les emprunts antipathiques qu'elle fait simultanment aux
deux doctrines antagonistes. Tout en reconnaissant l'inaptitude
fondamentale de chacune d'elles  diriger convenablement la socit
actuelle, sa conclusion finale consiste  les y appliquer de concert.
Sans doute, une telle thorie sert utilement  la raison publique
d'organe provisoire pour empcher la dangereuse prpondrance absolue de
l'une ou de l'autre philosophie; mais, par une ncessit non moins
vidente, elle tend directement  prolonger, autant que possible, leur
double existence, premire base indispensable de l'action oscillatoire
qui la caractrise. Ainsi, cette doctrine mixte, qui, considre dans sa
propre destination transitoire, concourt, par une influence ncessaire,
ci-dessus explique,  prparer les voies dfinitives de la
rorganisation sociale, constitue, au contraire, quand on l'envisage
comme finale, un obstacle direct  cette rorganisation, soit en faisant
mconnatre sa vritable nature, soit en tendant  perptuer sans cesse
les deux philosophies opposes qui l'entravent galement aujourd'hui.
Pourrions-nous esprer aucune vraie solution du double problme social,
par une doctrine alternativement conduite, dans son application
journalire,  consacrer systmatiquement le dsordre au nom du progrs,
et la rtrogradation, ou une quivalente immobilit, au nom de l'ordre?

Dans la partie historique de ce volume, j'expliquerai naturellement
l'analyse fondamentale de l'ensemble tout spcial de conditions
sociales, qui, pour l'Angleterre, d'aprs la marche caractristique de
son dveloppement politique, a d procurer  la monarchie parlementaire,
tant proclame par la doctrine mixte, une consistance minemment
exceptionnelle, dont le terme invitable est nanmoins, l mme,
dsormais imminent, ainsi que l'indique de plus en plus l'exprience
contemporaine. Cet examen, qui serait ici trs dplac, mettra,
j'espre, en pleine vidence l'erreur capitale des philosophes et des
hommes d'tat, qui, d'aprs l'apprciation vague ou superficielle d'un
cas unique et passager, ont si vainement propos et poursuivi, comme
solution finale de la grande crise rvolutionnaire des socits
modernes, l'uniforme transplantation, sur le continent europen, d'un
rgime essentiellement local, alors irrvocablement priv de ses appuis
les plus indispensables, et surtout du protestantisme organis, qui, en
Angleterre, constitua sa principale base spirituelle. L'tat d'enfance
o languit encore la science fondamentale du dveloppement social,
permet seul de comprendre comment une semblable aberration a pu
aujourd'hui entraner un grand nombre de bons esprits. Mais ce
dplorable ascendant devra nous faire attacher, en lieu convenable, une
extrme importance  la discussion ultrieure de cet unique aspect
spcieux de la doctrine stationnaire, qu'une exacte analyse historique
caractrisera spontanment, en constatant la profonde inanit ncessaire
de cette mtaphysique constitutionnelle sur la pondration et
l'quilibre des divers pouvoirs, d'aprs une judicieuse apprciation de
ce mme tat politique qui sert de base ordinaire  de telles fictions
sociales.

Au reste, tant d'immenses efforts entrepris, depuis un quart de sicle,
afin de nationaliser en France, et chez les autres peuples rests
nominalement catholiques, cette sorte de compromis transitoire entre
l'esprit rtrograde et l'esprit rvolutionnaire, sans que nanmoins ce
vain rgime ait pu encore acqurir, ailleurs que dans sa terre natale,
aucune profonde consistance politique, suffiraient ici, sans doute, 
dfaut d'une dmonstration directe, pour vrifier clairement, par une
voie dcisive, quoique empirique, l'impuissance radicale d'une semblable
doctrine  l'gard de la grande question sociale. Cette prtendue
solution n'aboutit videmment, en ralit, qu' faire passer la maladie
de l'tat aigu  l'tat chronique, en tendant  la rendre incurable, par
la conscration absolue et indfinie de l'antagonisme transitoire qui en
constitue le principal symptme. D'aprs sa destination propre, une
telle politique est ncessairement condamne  n'avoir jamais aucun
caractre vraiment tranch, afin de pouvoir devenir indiffremment
rtrograde ou rvolutionnaire, sans jamais tre avec vigueur ni l'une ni
l'autre, suivant les impulsions alternatives qui rsultent spontanment
du cours gnral des vnemens, dont elle subit passivement
l'irrsistible influence.

Son principal mrite est d'avoir reconnu la double position fondamentale
du problme social; elle a senti, en principe, combien il importe de
concilier aujourd'hui les conditions de l'ordre et celles du progrs.
Mais n'ayant rellement apport, dans l'examen de la question, aucune
ide nouvelle, destine  la satisfaction simultane de ces deux grands
besoins sociaux, sa solution pratique dgnre invitablement en un gal
sacrifice de l'un  l'autre. Quant  l'ordre, en effet, elle est
d'abord contrainte, par sa nature,  renoncer essentiellement  rtablir
aucun vritable ordre intellectuel et moral,  l'gard duquel elle ne
dissimule gure son invitable incomptence. Or, ainsi borne  la
simple conservation d'un ordre purement matriel, la position gnrale
de cette politique doit bientt se trouver radicalement fausse, oblige
de lutter journellement contre les consquences naturelles d'un dsordre
dont elle a directement sanctionn le principe essentiel; ce qui la
rduit, d'ordinaire,  ne pouvoir agir qu' l'instant mme o le danger
est devenu imminent, et, par suite, souvent insurmontable. D'une autre
part, cette importante fonction y demeure spontanment attribue  la
royaut, seul pouvoir encore vraiment actif de l'ancien systme
politique, surtout en France, et autour duquel tendent essentiellement 
se rallier aujourd'hui tous ses autres dbris, spirituels et temporels.
Or, la pondration systmatique, institue par la mtaphysique
stationnaire, tout en proclamant le pouvoir royal comme principale base
du gouvernement, l'entoure mthodiquement d'entraves toujours
croissantes, qui, restreignant de plus en plus son activit propre,
finiraient mme par le dpouiller graduellement de l'nergique autorit
qu'exige aujourd'hui l'accomplissement rel d'une telle destination, si
le cours naturel de l'volution sociale ne devait point prvenir
l'entier dveloppement de cette constitution contradictoire[10] qui veut
le rgime ancien, moins ses plus videntes ncessits politiques, et qui
a dj conduit, en plus d'une grave occasion, jusqu' dnier
dogmatiquement aux rois le choix vraiment libre de leurs premiers agens.
Les conditions du progrs ne sont pas, au fond, entendues, par cette
politique parlementaire, d'une manire plus satisfaisante que celles de
l'ordre vritable. Car, n'appliquant  la solution aucun principe propre
et nouveau, les entraves que, dans l'intrt de l'ordre, elle est force
de mettre  l'esprit rvolutionnaire, sont toutes ncessairement
empruntes  l'ancien systme politique, et, par suite, tendent
invitablement  prendre un caractre plus ou moins rtrograde et
oppressif, selon l'explication fondamentale, ci-dessus tablie, de la
doctrine critique. On le vrifie aisment, par exemple,  l'gard des
restrictions habituelles de la libert d'crire, du droit d'lection,
etc., restrictions toujours puises dans d'irrationnelles conditions
matrielles, qui, minemment arbitraires, par leur nature, oppriment et
surtout irritent  un degr plus ou moins prononc, sans que le but
qu'on s'y propose soit jamais suffisamment atteint; la multitude des
exclus tant ainsi ncessairement beaucoup plus choque que ne peut tre
satisfait le petit nombre de ceux auxquels s'appliquent des privilges
aussi vicieusement motivs.

     [Footnote 10: Cette situation transitoire  t, de nos
     jours, trs heureusement formule par la clbre maxime de M.
     Thiers: _Le roi rgne, et ne gouverne pas_. L'immense crdit,
     si rapidement obtenu par cette subtile formule mtaphysique,
     tmoigne  la fois, et de l'irrvocable dcadence de l'esprit
     monarchique, et de la nature minemment passagre d'un rgime
     fond sur une telle inconsquence politique, qui n'est
     cependant qu'une exacte expression sommaire de ce qu'on nomme
     aujourd'hui l'esprit constitutionnel.]

Tout examen plus spcial de la doctrine mixte ou stationnaire, qui
n'est,  vrai dire, qu'une dernire phase gnrale de la politique
mtaphysique, serait ici prmatur, et d'ailleurs essentiellement
inutile. Au point de vue o l'esprit du lecteur doit tre maintenant
tabli, il est vident que la rorganisation finale des socits
modernes ne saurait tre aucunement dirige par une thorie aussi
prcaire et subalterne, qui ne peut, au fond, que rgulariser la lutte
politique fondamentale, en tendant  l'terniser, et qui, dans son
utilit momentane, ne se propose, en ralit, que cet office purement
ngatif, toujours trs imparfaitement rempli d'ailleurs, empcher les
rois de rtrograder et les peuples de bouleverser. Quelque importance
que puisse avoir cet incontestable service, une telle rgnration ne
s'accomplira point sans doute avec de simples empchemens.

Cette analyse fondamentale des trois systmes d'ides qui prsident
aujourd'hui  toutes les discussions politiques, a dsormais
suffisamment constat,  des titres divers, mais galement irrcusables,
leur commune impuissance radicale pour diriger la rorganisation
sociale, impuissance de jour en jour plus sentie par les meilleurs
esprits, malgr l'vidente ncessit, ci-dessus explique, qui,
d'ailleurs, exige provisoirement l'emploi simultan de ces trois
doctrines, jusqu' leur uniforme absorption dfinitive par une
philosophie nouvelle, susceptible de satisfaire  la fois, d'aprs un
mme principe, aux diffrentes conditions gnrales du problme actuel.
Afin de complter ici une telle apprciation prliminaire, de manire 
mieux manifester l'urgente opportunit d'une semblable philosophie, il
nous reste maintenant  caractriser sommairement les principaux dangers
sociaux qui rsultent invitablement de la dplorable prolongation d'un
pareil tat intellectuel, et qui tendent, par leur nature,  s'aggraver
de jour en jour. Il et t aussi injuste que prmatur de les
considrer plus tt, avant qu'on y pt saisir spontanment la
participation directe et constante de la mtaphysique rvolutionnaire,
de la mtaphysique rtrograde, et de la mtaphysique stationnaire.
Quoique les deux dernires coles s'accordent souvent,  cet gard, pour
renvoyer surtout  la premire, comme cause immdiate de la crise, le
blme principal, il est nanmoins vident que le dveloppement continu
des pernicieuses consquences de l'anarchie intellectuelle, et par suite
morale, doit leur tre galement imput, puisque, aussi radicalement
impuissantes  dcouvrir le remde, elles concourent d'ailleurs, non
moins directement que leur antagoniste,  l'indfinie prolongation du
mal, dont elles entravent le vrai traitement. La profonde discordance
qui existe aujourd'hui entre la marche gnrale des gouvernemens et le
mouvement fondamental des socits, tient, sans doute, tout autant 
l'esprit vicieusement hostile de la politique dirigeante qu' la
tendance finalement anarchique des opinions populaires. Sous les divers
aspects que nous allons examiner, la perturbation sociale ne procde pas
moins, en ralit, des rois que des peuples, avec cette diffrence
aggravante contre les premiers, que la solution rgulire semblerait
devoir maner d'eux.

La plus universelle consquence de cette fatale situation, son rsultat
le plus direct et plus funeste, source premire de tous les autres
dsordres essentiels, consiste dans l'extension toujours croissante, et
dj effrayante, de l'anarchie intellectuelle, dsormais constate par
tous les vrais observateurs, malgr l'extrme divergence de leurs
opinions spculatives sur sa cause et sa terminaison. C'est ici surtout
qu'il importe de dcharger rationnellement la politique rvolutionnaire
de la responsabilit trop exclusive qu'on s'efforce de rejeter sur elle,
et que, d'ordinaire, elle-mme accepte avec trop de facilit. Sans
doute, cette anarchie rsulte immdiatement du dveloppement continu du
droit absolu de libre examen, dogmatiquement confr  tous les
individus par le principe fondamental de la doctrine critique. Mais,
comme je l'ai prcdemment indiqu, le droit d'examiner n'impliquant
point, par lui-mme, l'absence ncessaire de toute dcision fixe et
commune, si nanmoins l'application de ce dogme produit aujourd'hui de
tels effets, cela tient essentiellement  ce qu'il n'existe point encore
de principes susceptibles de raliser enfin la convergence fondamentale
des intelligences; et, jusqu' leur avnement, ce dsordre doit
invitablement persister. Or, quoique la doctrine rvolutionnaire, par
une extension dmesure, tende directement, ainsi que je n'ai point
hsit  le montrer sans dtour,  perptuer, d'une manire presque
indfinie, cette absence de principes de ralliement, une telle lacune me
semble cependant devoir tre encore plus justement reproche  la
politique stationnaire, qui prtend qu'il n'y a point lieu  s'occuper
d'une semblable recherche, qu'elle interdit effectivement, et surtout 
la doctrine rtrograde qui, par une proposition vraiment drisoire, ose
prconiser aujourd'hui, comme seule solution possible de l'anarchie
intellectuelle, la chimrique rinstallation sociale de ces mmes vains
principes dont l'invitable dcrpitude a primitivement amen cette
anarchie. Ces deux dernires doctrines tenteraient donc inutilement
dsormais, aux yeux impartiaux d'une saine philosophie, d'luder la
responsabilit, chaque jour plus imminente et plus grave, que doit aussi
faire peser sur elles la pernicieuse prolongation d'un dsordre qu'il
serait fort injuste d'attribuer exclusivement  la doctrine qui parat
en constituer la cause immdiate et constante. Quoi qu'il en soit, il
s'agit maintenant d'envisager surtout en elles-mmes les suites
effectives d'une situation gnrale,  laquelle concourent
invitablement, chacun  sa manire, les trois systmes d'ides entre
lesquels le monde politique est aujourd'hui si dplorablement partag.
Sans le motif d'quit que je viens de signaler, il importerait peu
d'examiner ici  quel point ce dsordre vident des esprits doit tre
imput  une instigation directe, ou  une rpression radicalement
vicieuse.

En vertu de leur complication suprieure, et par suite aussi de leur
plus intime contact avec l'ensemble des passions humaines, les questions
sociales devraient, par leur nature, encore plus scrupuleusement que
toutes les autres, rester concentres chez un petit nombre
d'intelligences d'lite, que la plus forte ducation prliminaire,
convenablement suivie d'tudes directes, aurait graduellement prpares
 en poursuivre avec succs la difficile laboration. Tel est, du moins,
 cet gard, avec une pleine vidence, le vritable tat normal de
l'esprit humain, pour lequel toute autre situation constitue rellement,
pendant les poques rvolutionnaires, une sorte de cas pathologique plus
ou moins caractris, d'ailleurs provisoirement invitable et mme
indispensable, comme je l'ai expliqu. Quels doivent donc tre les
profonds ravages de cette maladie sociale, en un temps o tous les
individus, quelque infrieure que puisse tre leur intelligence, et
malgr l'absence souvent totale de prparation convenable, sont
indistinctement provoqus, par les plus nergiques stimulations, 
trancher journellement, avec la plus dplorable lgret, sans aucun
guide, et sans le moindre frein, les questions politiques les plus
fondamentales! Au lieu d'tre surpris de l'effroyable divergence
graduellement produite par l'universelle propagation, depuis un
demi-sicle, de cette anarchique tendance, ne faudrait-il pas admirer
bien plutt que, grces au bon sens naturel et  la modration
intellectuelle de l'homme, le dsordre ne soit point jusqu'ici plus
complet, et qu'il subsiste encore  et l quelques points vagues de
ralliement sous la dcomposition, toujours croissante nanmoins, des
maximes sociales! Le mal est dj parvenu  ce point que toutes les
opinions politiques, quoique uniformment puises dans le triple fond
gnral que j'ai analys, prennent aujourd'hui un caractre
essentiellement individuel, par les innombrables nuances que comporte le
mlange vari des trois ordres de principes vicieux. Except dans les
cas d'entranement, o les divergences radicales peuvent tre
momentanment dissimules pendant la poursuite commune d'un moyen
passager, dont chacun des prtendus coaliss conserve d'ailleurs
d'ordinaire le secret espoir d'exploiter seul la ralisation, il devient
maintenant de plus en plus impossible de faire vraiment adhrer, mme
un trs petit nombre d'esprits,  une profession de foi politique un peu
explicite, o le vague et l'ambigut d'un langage artificieux ne
cherchent point  produire l'apparence illusoire d'un concours qui ne
saurait exister. Or, il importe de noter ici, comme une vidente
confirmation de ce que je viens d'indiquer sur l'gale participation
invitable des trois doctrines principales  la production de ce
dsordre intellectuel, que cette universelle divagation des esprits
actuels n'est, certes, pas moins prononce dans le camp purement
stationnaire, et jusque dans le camp rtrograde, ainsi que je l'ai dj
montr, que dans le camp rvolutionnaire proprement dit. Chacun des
trois partis, en ses instans de navet, a mme souvent dplor, avec
une profonde amertume, la discordance plus intense dont il se croyait
spcialement affect, tandis que ses adversaires n'taient point,  vrai
dire, mieux partags: la principale diffrence entre eux consistant
rellement, sous ce rapport, en ce que chacun sent plus vivement ses
propres misres.

Dans les pays o cette dcomposition intellectuelle a t rgulirement
consacre, ds l'origine de l'poque rvolutionnaire, au seizime
sicle, par la prpondrance politique du protestantisme, les
divagations, sans tre moins intenses, malgr leur uniformit
thologique, ont t encore plus multiplies qu'ailleurs, parce que
l'esprit humain, alors plus voisin de l'enfance, y a surtout profit de
son mancipation naissante pour se livrer aveuglment  la discussion
indfinie des opinions religieuses, ncessairement les plus vagues, et
par suite les plus discordantes de toutes, quand une nergique autorit
spirituelle ne comprime point sans cesse leur essor divergent. Aucun
pays n'a mieux vrifi cette invitable tendance que les tats-Unis de
l'Amrique-Nord, o le christianisme s'est dissous en plusieurs
centaines de sectes, radicalement discordantes, qui se subdivisent
chaque jour davantage en opinions dj presque individuelles, dont le
classement serait aussi impraticable qu'inutile, et auxquelles
d'ailleurs tendent  se mler aujourd'hui d'innombrables dissidences
politiques. Mais les nations assez heureusement prpares, par
l'ensemble de leurs antcdents, pour avoir essentiellement vit, comme
en France surtout, la halte trompeuse du protestantisme, et chez
lesquelles l'esprit humain a pu ainsi, par une transition plus nette et
plus rapide, passer directement de l'tat pleinement catholique  l'tat
franchement rvolutionnaire, ne pouvaient nanmoins chapper non plus 
l'invitable anarchie intellectuelle, ncessairement inhrente  tout
exercice prolong du droit absolu de libre examen individuel. Seulement,
les aberrations, sans y tre, certes, moins antisociales, y ont pris,
par cela mme, un caractre beaucoup moins vague, qui doit y moins
entraver la rorganisation finale. Comme ces divagations, dont le champ
est d'ailleurs inpuisable, tendent chaque jour  disparatre, sous le
coup d'une insuffisante discussion, pour tre aussitt remplaces par de
nouvelles extravagances, il peut tre utile de conserver ici le souvenir
distinct de quelques-unes des principales, qui ne sont point,  mes
yeux, les plus graves, et que je choisis surtout  raison de leur
actualit plus marque. Qu'il me suffise donc d'numrer successivement,
en invoquant le tmoignage de tous les observateurs bien informs, et
sans attacher, du reste, aucune importance  l'ordre de ces indications:
1 l'trange proposition conomique de supprimer l'usage des monnaies,
et, par suite, de ramener ainsi la socit, en vue du progrs, au temps
des changes directs; 2 le projet de dtruire les grandes capitales,
centres principaux de la civilisation moderne, comme d'imminens foyers
de corruption sociale; 3 l'ide d'un maximum de salaire journalier,
fix mme  un taux trs modique, que ne pourraient dpasser, en aucun
cas, les bnfices rels d'une industrie quelconque; 4 le principe,
plus subversif encore, et nanmoins trs dogmatiquement expos de nos
jours, d'une rigoureuse galit de rtribution habituelle entre tous les
travaux possibles; 5 enfin, dans une classe de notions politiques dont
l'vidence plus grossire semblerait devoir prvenir toute illusion
fondamentale, les dangereux sophismes de nos philantropes sur
l'abolition absolue de la peine capitale, au nom d'une vaine
assimilation mtaphysique des plus indignes sclrats  de simples
malades. Toutes ces aberrations diverses, et tant d'autres analogues, ou
encore plus prononces et plus nuisibles, se produisent d'ailleurs
journellement au mme titre universel que les opinions les mieux
labores et les plus susceptibles de concourir utilement  la
rorganisation sociale, sans qu'aucun des partis actuels puisse,  cet
gard, tablir rellement, parmi ses propres membres, la moindre
discipline intellectuelle, lors mme qu'il se sent le plus compromis,
aux yeux de la raison publique, par de semblables garemens. Il ne faut
pas croire, en outre, que de telles extravagances soient aujourd'hui
essentiellement rserves  quelques esprits excentriques ou mal
organiss, comme les poques les plus rgulires en ont frquemment
prsent. Ce qui caractrise le plus nettement, sous ce rapport,
l'absence totale de principes gnraux vraiment propres  diriger
convenablement nos penses politiques, c'est la dplorable universalit
de cette tendance anarchique, la funeste disposition des intelligences
mme les plus normales  se laisser entraner, souvent par l'unique
impulsion d'une vanit trs blmable,  l'apologie momentane des plus
pernicieux paradoxes. Un tel spectacle ne m'a jamais sembl plus
choquant que lorsqu'on peut l'observer, comme notre exprience
journalire ne le comporte que trop, chez des esprits livrs  la
culture habituelle de quelqu'une des sciences positives, et qui
cependant ne sont,  cet gard, nullement retenus par l'trange
contraste que devrait naturellement leur offrir cette scrupuleuse
sagesse, dont ils sont si justement fiers,  l'gard des moindres
questions de la philosophie naturelle, compare  la frivole prsomption
avec laquelle ils ne craignent point de trancher en passant, comme le
vulgaire, sans aucune prparation rationnelle, les plus difficiles et
les plus importants sujets qui soient accessibles  la raison humaine.
Cette maladie ayant ainsi atteint dsormais jusqu'aux intelligences qui,
aujourd'hui, sont, incontestablement, les mieux disciplines, rien ne
saurait, sans doute, manifester ici avec plus d'nergie son effrayante
extension actuelle.

L'invitable rsultat gnral d'une semblable pidmie chronique a d
tre, par une vidente ncessit, la dmolition graduelle, maintenant
presque totale, de la morale publique, qui, peu appuye, chez la plupart
des hommes, sur le sentiment direct, a besoin, par dessus tout, que les
habitudes en soient constamment diriges par l'uniforme assentiment des
volonts individuelles  des rgles invariables et communes, propres 
fixer, en chaque grave occasion, la vraie notion du bien public. Telle
est la nature minemment complexe des questions sociales, que, mme sans
aucune intention sophistique, le pour et le contre peuvent y tre
soutenus, sur presque tous les points, d'une manire extrmement
plausible; car, il n'y a pas d'institution quelconque, pour si
indispensable qu'elle puisse tre au fond, qui ne prsente, en ralit,
de graves et nombreux inconvniens, les uns partiels, les autres
passagers; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre
toujours, comme on sait, quelques avantages incontestables. Or, la
plupart des intelligences sont, sans doute, trop exclusivement
proccupes, soit en vertu de leur trop faible porte, soit, encore
plus frquemment peut-tre, par une passion absorbante, pour tre
vraiment capables d'embrasser simultanment les divers aspects
essentiels du sujet. Comment pourraient-elles donc s'abstenir de
condamner successivement presque toutes les grandes maximes de morale
publique, dont les dfauts sont, d'ordinaire, trs saillans, tandis que
leurs motifs principaux, quoique rellement beaucoup plus dcisifs, sont
quelquefois profondment cachs, jusqu' ce qu'une exacte analyse,
souvent fort dlicate, les ait mis en pleine lumire? Voil surtout ce
qui doit rendre tout vritable ordre moral ncessairement incompatible
avec la vagabonde libert des esprits actuels, si elle pouvait
indfiniment persister; puisque la plupart des rgles sociales destines
 devenir usuelles ne sauraient tre, sans perdre toute efficacit,
abandonnes  l'aveugle et arbitraire dcision d'un public incomptent.
L'indispensable convergence des intelligences suppose donc,
pralablement, la renonciation volontaire et motive du plus grand
nombre d'entre elles  leur droit souverain d'examen, qu'elles
s'empresseront, sans doute, d'abdiquer spontanment, aussitt qu'elles
auront enfin trouv des organes dignes d'exercer convenablement leur
vaine suprmatie provisoire. Si une telle condition est dsormais
vidente  l'gard des moindres notions scientifiques, pourrait-elle
tre srieusement conteste envers les sujets les plus difficiles, et
qui exigent aussi le plus d'unit? Jusqu' sa ralisation suffisamment
accomplie, les ides effectives de bien public, dgnres en une vague
philantropie, resteront toujours livres, comme on le voit aujourd'hui,
 la plus pernicieuse fluctuation, qui tend directement  leur ter
toute force vritable contre les nergiques impulsions d'un gosme
vivement stimul. Dans le triste cours journalier de nos luttes
politiques, les hommes les plus judicieux et les plus honntes sont
naturellement conduits  se taxer les uns les autres de folie ou de
dpravation, d'aprs la vaine opposition de leurs principes sociaux;
d'une autre part, en chaque grave occurence, les maximes politiques les
plus contraires se trouvent habituellement soutenues par des partisans
qui doivent sembler galement recommandables: comment l'influence
continue de ce double spectacle, essentiellement incompatible avec
aucune conviction profonde et inbranlable, pourrait-elle,  la longue,
laisser subsister, soit chez ceux qui y participent, soit mme chez ceux
qui l'admirent, une vraie moralit politique?

 la vrit, cette dmoralisation publique a t sensiblement retarde,
de nos jours, par la prpondrance mme de la doctrine rvolutionnaire,
 laquelle les deux autres doctrines l'imputent, d'ordinaire, d'une
manire si injustement exclusive. Car, le parti rvolutionnaire, en
vertu de son caractre progressif, a d tre, plus qu'aucun autre, anim
de vritables convictions,  la fois profondes et actives, qui,
quelqu'en ft l'objet, devaient tendre spontanment  contenir et mme 
refouler l'gosme individuel. Une telle proprit s'est surtout
dveloppe pendant la mmorable phase d'illusion, ci-dessus
caractrise, o la mtaphysique rvolutionnaire a t, par un
entranement unanime, momentanment conue comme directement destine 
rorganiser les socits modernes. Alors, en effet, s'accomplirent, sous
l'nergique impulsion de cette doctrine, les plus admirables dvouemens
sociaux dont puisse s'honorer l'histoire contemporaine, malgr toute
dclamation rtrograde ou stationnaire. Mais, depuis qu'une telle
illusion primitive a d graduellement tendre  se dissiper sans retour,
et que la doctrine critique a ainsi perdu sa principale autorit, les
convictions qui s'y rattachent ont d s'en trouver proportionnellement
amorties, surtout en vertu de son invitable mlange, chaque jour plus
intime, avec la politique stationnaire, et mme avec la politique
rtrograde, ainsi que je l'ai prcdemment expliqu. Quoique ces
convictions soient,  vrai dire, moins effaces et moins striles,
encore aujourd'hui, surtout dans la jeunesse, que celles qu'inspirent
communment les deux autres doctrines, elles ont cependant dsormais
trop peu d'nergie effective pour compenser suffisamment l'action
dissolvante qui caractrise la mtaphysique rvolutionnaire,  l'gard
mme de ses propres partisans, en sorte que cette philosophie contribue
maintenant, en ralit, presque autant que chacune de ses deux
antagonistes, au dbordement spontan de la dmoralisation politique.

La morale prive dpend heureusement de beaucoup d'autres conditions
gnrales que celles d'opinions fixement tablies. Dans les cas les plus
usuels, le sentiment naturel y parle, sans doute, bien plus fortement
qu' l'gard des relations publiques. En outre, l'adoucissement continu
de nos moeurs, d'aprs un dveloppement intellectuel plus commun, par un
got plus familier, ainsi qu'un plus juste sentiment, des divers
beaux-arts, l'amlioration graduelle des conditions  la suite des
progrs toujours croissans de l'industrie humaine, ont d puissamment
contre-balancer,  cet gard, les influences dsorganisatrices. Il faut
d'ailleurs remarquer que ces influences, primitivement concentres sur
la vie politique proprement dite, n'ont d se manifester que beaucoup
plus tard, et avec une moindre intensit, envers la morale domestique ou
personnelle, dont enfin les rgles ordinaires, d'une dmonstration plus
facile, peuvent, par leur nature, supporter, jusqu' un certain point,
sans d'aussi imminens prils, la libre irruption des analyses
individuelles. Toutefois, le temps est dsormais venu o ces invitables
aberrations, jusque alors essentiellement dissimules, commencent 
dvelopper minemment leur dangereuse activit.

Ds la premire volution de l'tat rvolutionnaire, cette action
dltre sur la morale proprement dite s'tait dj annonce par une
grave atteinte  l'institution fondamentale du mariage, que la facult
du divorce aurait profondment altre dans tous les pays protestans, si
la dcence publique et le bon sens individuel n'y avaient point
jusqu'ici beaucoup amorti la pernicieuse influence des divagations
thologico-mtaphysiques. Mais cependant la morale prive ne pouvait,
comme je viens de l'indiquer, tre rellement attaque, d'une manire
directe et suivie, qu'aprs la dcomposition presque totale de la morale
publique. Aujourd'hui qu'un tel prliminaire est certes suffisamment
accompli, l'action dissolvante menace immdiatement, avec une intensit
toujours croissante, la morale domestique et mme la morale personnelle,
premier fondement ncessaire de toutes les autres. Sous quelque aspect
qu'on les envisage, soit quant aux relations des sexes,  celles des
ges, ou  celles des conditions, il est clair que les lmens
ncessaires de toute sociabilit sont dsormais, et doivent tre de plus
en plus, directement compromis par une discussion corrosive, que ne
dominent point de vritables principes, et qui tend  mettre en
question, sans aucune solution possible, les moindres ides de devoir.
La famille, qui, au milieu des phases les plus agites de la tempte
rvolutionnaire, avait t, sauf quelques attaques accessoires,
essentiellement respecte, s'est trouve, de nos jours, radicalement
assaillie, dans sa double base indispensable, l'hrdit et le mariage,
par des sectes insenses[11], qui, en rvant la rorganisation, n'ont
su, dans leur superbe mdiocrit, dvelopper rellement que la plus
dangereuse anarchie. Nous avons vu mme le principe le plus gnral et
le plus vulgaire de la simple morale individuelle, la subordination
ncessaire des passions  la raison, directement dni par d'autres
prtendus rnovateurs, qui, sans s'arrter  l'exprience universelle,
rationnellement sanctionne par l'tude positive de la nature humaine,
ont tent, au contraire, d'tablir, comme dogme fondamental de leur
morale rgnre, la systmatique domination des passions, dont
l'activit spontane ne leur a point paru sans doute assez encourage
par la simple dmolition philosophique des barrires jusque alors
destines  en contenir l'imptueux essor, puisqu'ils ont cru devoir, en
outre, la dvelopper artificiellement par l'application continue des
stimulans les plus nergiques. Ces diverses aberrations spculatives ont
dj assez pntr dans la vie sociale, pour qu'il soit aujourd'hui
devenu loisible  chacun de se faire une sorte de facile mrite de ses
passions mme les plus dsordonnes, les plus animales: si un tel
dbordement pouvait persister, les estomacs insatiables finiraient
probablement par s'enorgueillir aussi de leur propre voracit.

     [Footnote 11: Nous avons vu surtout une secte phmre, dans
     ses vains projets de rgnration ou plutt de domination
     universelle, offrir, pendant quelques annes,  l'observateur
     attentif, par un concours d'aberrations qu'on avait cru
     jusque alors impossible, l'trange conciliation fondamentale
     de la plus licencieuse anarchie avec le plus dgradant
     despotisme.]

Vainement l'cole rtrograde s'efforce-t-elle encore de rejeter
exclusivement sur l'cole rvolutionnaire la responsabilit gnrale de
ce nouvel ordre de divagations, dont elle-mme n'est pas rellement
moins coupable, d'aprs son aveugle et irrationnelle obstination 
prconiser, comme seules bases intellectuelles de la sociabilit, des
principes dont l'irrvocable impuissance actuelle n'a jamais t plus
sensible que dans ce cas. Car, si les conceptions thologiques devaient
vritablement constituer, dans l'avenir comme dans le pass, les
immuables fondemens de la morale universelle, d'o vient qu'elles ont
aujourd'hui perdu toute force relle contre de semblables dbordemens?
Ne serait-ce pas dsormais un cercle profondment vicieux que d'tayer
d'abord, par de vains et laborieux artifices, les principes religieux,
afin qu'ils pussent ensuite, ainsi destitus de tout pouvoir intrinsque
et direct, servir de points d'appui  l'ordre moral? Toute puissance
sociale ne manifeste-t-elle pas ncessairement son efficacit gnrale,
par l'indispensable preuve prliminaire de sa propre lvation? Aucun
office vraiment fondamental ne saurait donc maintenant appartenir  des
croyances qui n'ont pu elles-mmes rsister au dveloppement universel
de la raison humaine, dont la virilit ne finira point sans doute par
reconstruire les entraves oppressives que brisa pour jamais son
adolescence. Il importe mme de remarquer enfin,  ce sujet, que les
diverses aberrations prcdemment signales ont toujours t conues, de
nos jours, par d'ardens restaurateurs des thories religieuses,
violemment exasprs contre toute philosophie vraiment positive, seule
apte dsormais  comprimer effectivement l'essor naturel de leurs
divagations; on avait pu, depuis long-temps, constater aussi la justesse
ncessaire d'une observation analogue,  l'gard des aberrations
semblables d'origine purement protestante. Loin de pouvoir fournir
aujourd'hui des bases relles  la morale proprement dite, domestique ou
personnelle, les croyances religieuses tendent de plus en plus,  vrai
dire,  lui devenir doublement nuisibles, soit en s'opposant  son
dification sur des fondemens plus solides, auprs des esprits, chaque
jour plus nombreux, que ces croyances cessent de pouvoir dominer, soit
mme en ce que, chez ceux qui leur demeurent le moins infidles, ces
principes sont naturellement beaucoup trop vagues pour comporter aucune
grande efficacit pratique sans l'active intervention continue de
l'autorit sacerdotale, dsormais essentiellement absorbe, chez les
populations les plus avances, par le soin difficile de sa propre
conservation, de manire  ne plus oser, d'ordinaire, compromettre, par
une intempestive rpression, le faible crdit qu'elle s'y mnage encore.
Parmi les intelligences un peu cultives, l'exprience journalire ne
montre-t-elle point, en effet, que la morale usuelle des hommes rests
suffisamment religieux n'est nullement suprieure aujourd'hui, malgr
l'anarchie intellectuelle,  celle de la plupart des esprits mancips?
La principale tendance pratique des croyances religieuses ne
consiste-t-elle point le plus souvent, dans la vie sociale actuelle, 
inspirer surtout,  la plupart de ceux qui les conservent avec quelque
nergie, une haine instinctive et insurmontable contre tous ceux qui
s'en sont affranchis, sans qu'il en rsulte d'ailleurs aucune mulation
rellement utile  la socit? Ainsi, pour la morale prive, comme
ci-dessus  l'gard de la morale publique, les principaux ravages, soit
indirects, soit mme directs, qu'exerce maintenant l'anarchie
intellectuelle, doivent tre, aprs un mr examen, au moins aussi
svrement imputs  la philosophie stationnaire, et surtout  la
philosophie rtrograde, qu' la philosophie rvolutionnaire elle-mme,
qui en est seule habituellement accuse. Quoi qu'il en soit, il n'est
ici que trop vident que toutes les diffrentes doctrines actuelles
sont,  divers titres, presque galement impuissantes, par leur nature,
sous l'un et l'autre aspect,  opposer aucun frein nergique au
dveloppement continu de l'gosme individuel, qui s'enhardit
aujourd'hui de plus en plus  rclamer directement, au nom de
l'universelle anarchie des intelligences, le libre dbordement des
passions mme les moins sociales.

Suite ncessaire et directe d'un pareil dsordre, vient maintenant,
comme second caractre gnral de notre situation fondamentale, la
corruption systmatique, dsormais rige en un indispensable moyen de
gouvernement. Ici, l'cole stationnaire et l'cole rtrograde ne
sauraient parvenir  rejeter exclusivement sur l'cole rvolutionnaire
une responsabilit commune, o leur double participation habituelle est
certes la plus immdiate et mme la plus prononce. Les trois doctrines
concourent ncessairement, quoique ingalement,  ce honteux rsultat,
en contribuant, chacune  sa manire,  l'absence de toutes vraies
convictions politiques, ainsi que je l'ai expliqu. Quelque dplorable
que soit videmment une telle obligation, il faut aujourd'hui savoir y
reconnatre sans dtour une invitable consquence de cet tat
intellectuel, o l'impuissance et le discrdit des ides gnrales,
devenues incapables de commander aucun acte rel, ne laissent plus
d'autre ressource journalire, pour obtenir effectivement
l'indispensable concours des individus au maintien prcaire d'un ordre
grossier, qu'un appel plus ou moins immdiat  des intrts purement
personnels. Il n'arrive presque jamais qu'une pareille influence trouve
 s'exercer sur des hommes vritablement anims de convictions
profondes. Rarement la nature humaine, dans les caractres mme les
moins levs, s'avilit-elle assez pour comporter un systme de conduite
politique en opposition relle avec de fortes convictions quelconques:
un tel contraste continu finirait bientt par paralyser essentiellement
les facults du sujet. Dans l'ordre scientifique, o les vraies
convictions philosophiques sont aujourd'hui plus communes et mieux
marques, la corruption active n'est gure praticable, quoique les mes
n'y soient certes pas ordinairement d'une trempe plus nergique[12].
Ainsi, sauf quelques anomalies fort rares, il faut videmment attribuer
surtout,  l'tat indcis et flottant o l'anarchie intellectuelle tient
habituellement aujourd'hui toutes les ides sociales, l'extension rapide
et facile d'une corruption qui tourne aisment  son gr les
demi-convictions, vagues et insuffisantes, que prsente dsormais, de
plus en plus exclusivement, le monde politique actuel. Non-seulement ce
dsordre des esprits permet seul le dveloppement de la corruption
politique, dont tout large exercice serait incompatible avec des
convictions relles et communes; mais on doit mme avouer qu'il l'exige
ncessairement, comme unique moyen praticable de dterminer maintenant
une certaine convergence effective, dont l'ordre social,  quelque
matrialit qu'il puisse tre rduit, ne saurait se passer entirement.
On peut donc annoncer avec assurance l'imminente extension continue de
ce honteux procd, tant que l'anarchie intellectuelle tendra toujours 
dtruire graduellement toute forte conviction politique.

     [Footnote 12: Le cas le plus dcisif  cet gard, est celui,
     assez frquent de nos jours, des savans qui allient la plus
     honteuse versatilit politique  une invariable persvrance
     philosophique malgr les plus puissantes tentations, dans
     leurs opinions anti-religieuses, qui, sans doute, reposaient
     seules chez eux sur de vritables convictions.]

Une telle explication ne saurait, sans doute, compltement absoudre les
gouvernemens actuels de la dangereuse prfrence que, dans leur aveugle
et troite sollicitude, ils accordent habituellement  l'emploi dmesur
d'un pareil moyen. Car, l'absolu ddain, si stupidement systmatique,
qu'ils affectent d'ordinaire contre toute thorie sociale, et les
entraves nombreuses, soit involontaires, soit calcules, dont ils
s'efforcent, en ce genre, d'entourer aujourd'hui l'esprit humain, au
lieu d'encourager son essor, tendent videmment, d'une manire directe,
 terniser cet tat transitoire, en empchant la seule solution qu'il
comporte. D'une autre part, ainsi obligs de subir cette immorale
ncessit, nos gouvernemens l'aggravent encore dans l'excution, en
subordonnant presque toujours l'usage de ce moyen  la seule
satisfaction immdiate de leurs intrts spciaux, sans aucun appel
vritable  l'intrt public, dont ils ne craignent pas de sacrifier
ouvertement la considration gnrale au simple soin de leur propre
conservation. Nanmoins, malgr ces torts irrcusables, il demeure
vident que le dveloppement graduel du systme de corruption politique
doit tre aujourd'hui tout autant imput aux gouverns qu'aux
gouvernans; non-seulement en ce sens que, si les uns y recourent, les
autres l'acceptent, mais surtout en ce que leur tat intellectuel commun
en rend l'usage malheureusement invitable. Dans leurs mutuelles
relations journalires, les individus ne considrent plus dsormais,
comme vraiment solides et efficaces, que les cooprations dtermines
par l'intrt priv: ils ne sauraient donc, sans inconsquence,
reprocher aux gouvernemens une conduite analogue pour s'assurer le
concours habituel dont ils ont besoin,  une poque o le dsordre des
ides empche presque toujours de voir nettement en quoi consiste
rellement l'intrt public; les deux sortes d'action doivent
ncessairement comporter des procds semblables, sauf la seule
diffrence d'intensit. A quelques perturbations, mme matrielles, que
la socit se trouve actuellement expose, on ne saurait douter, ce me
semble, d'aprs une tude approfondie de cette orageuse situation, que
les dsastres ne fussent habituellement beaucoup plus graves encore si
les divergences individuelles n'taient contenues,  un certain degr,
par l'influence directe des intrts personnels,  dfaut de toute autre
voie plus satisfaisante et plus sre. Quoique trs grossier et fort
prcaire, quoiqu'il ne puisse garantir le prsent sans compromettre
gravement l'avenir, un tel moyen a cependant l'avantage incontestable de
constituer un rsultat spontan de la situation  laquelle il
s'applique: car, la cause fondamentale qui oblige aujourd'hui  l'emploi
passager de la corruption politique, est aussi celle qui, sous un autre
aspect, en a permis le dveloppement; en sorte que, par une vidente
harmonie, cette corruption cessera d'tre possible sur une grande
chelle, aussitt mme que la socit commencera  pouvoir comporter une
meilleure discipline. Jusque alors, on peut compter sur l'invitable
accroissement naturel de ce misrable expdient, ainsi que le tmoigne
irrcusablement une exprience constante chez tous les peuples soumis 
une longue pratique de ce que l'on nomme aujourd'hui le rgime
constitutionnel ou reprsentatif, toujours forc d'organiser ainsi une
certaine discipline matrielle au milieu d'un profond dsordre
intellectuel, et par suite, moral. Les juges impartiaux ont seulement le
droit d'exiger que les gouvernemens actuels, au lieu de subir avec une
sorte de joie cette fatale ncessit, et de se laisser aveuglment
entraner par l'attrait que doit prsenter,  la paresse et  la
mdiocrit, l'usage immodr de cette facile ressource, s'empressent
dsormais, au contraire, de favoriser mthodiquement, d'une manire
continue, par les diffrens moyens dont ils disposent, la grande
laboration philosophique,  l'issue de laquelle les socits modernes
pourront finalement entrer dans de meilleures voies.

Pour concevoir,  cet gard, avec toute leur porte vritable, les
tristes exigeances de notre poque, il importe de ne point restreindre
la notion gnrale du systme de corruption politique aux seules
influences purement matrielles qu'on a coutume d'y considrer
aujourd'hui; il y faut comprendre indistinctement, comme l'indique sa
dfinition rationnelle, les divers modes quelconques par lesquels on
tente de faire prdominer les motifs d'intrt priv dans les questions
d'intrt public. Ainsi envisag, ce systme paratra beaucoup plus
tendu, et  la fois bien plus dangereux, qu'on ne le suppose
ordinairement. Je ne fais point seulement allusion  l'emploi des
distinctions honorifiques, que tous les observateurs judicieux ont dj
l'habitude d'y joindre, comme capable de dterminer souvent, par la
stimulation de la vanit, une corruption encore plus efficace et plus
active que la vnalit directe. Mais il s'agit surtout ici de cette
action bien autrement profonde, essentiellement propre aux temps
actuels, par laquelle l'ensemble des institutions politiques concourt
tout entier, d'une manire plus ou moins immdiate,  dvelopper et 
satisfaire, chez tous les individus dous de quelque nergie, les
diffrentes sortes d'ambition. Sous ce rapport capital, non moins que
sous le prcdent, l'tat prsent de la socit est minemment
corrupteur. En mme temps que l'anarchie intellectuelle y a dissous tous
les prjugs publics destins  contenir l'essor des prtentions
prives, l'irrvocable dcomposition de l'ancienne classification
sociale y a pareillement supprim les diverses barrires qui
s'opposaient au dbordement des ambitions individuelles, dsormais
indistinctement appeles, au nom du progrs,  la plus complte
extension politique. Entrans par cette irrsistible tendance, les
gouvernemens ont d s'efforcer graduellement d'y satisfaire de plus en
plus, en multipliant outre mesure les diverses fonctions publiques, en
rendant chaque jour leur accs plus facile, et en renouvelant les
titulaires aussi frquemment que possible. Cdant d'abord  la
ncessit, ils ont ensuite spontanment tent de la convertir, par un
dveloppement artificiel et systmatique, en une ressource gnrale, qui
pouvait permettre d'intresser  leur propre conservation la plupart des
ambitieux actifs, ainsi associs  l'exploitation nationale. Il serait
d'ailleurs inutile d'insister ici sur les dangers videns que prsente,
par sa nature, un tel expdient politique, envisag mme uniquement sous
le point de vue troit de l'intrt spcial des gouvernemens; car, il
doit ncessairement provoquer beaucoup plus de prtentions qu'il n'en
peut satisfaire, et, par suite, soulever, contre le rgime tabli, des
passions bien autrement intenses que celles qui l'appuient. On conoit,
en outre, que l'application de ce procd tend naturellement  le
dvelopper, d'une manire en quelque sorte indfinie, qui ne saurait
tre limite que par l'avnement d'une vraie rorganisation sociale. A
considrer, par exemple, l'ensemble des choix faits, depuis un
demi-sicle, mme pour les plus minentes fonctions politiques, la
plupart de nos ambitieux ne doivent-ils point, en effet, conserver aussi
quelque espoir raisonnable d'obtenir,  leur tour, une lvation ainsi
motive? Un tel espoir, convenablement entretenu chez tous les hommes
politiques, constitue mme videmment l'un des principaux artifices
pratiques habituellement employs par les gouvernemens pour maintenir
aujourd'hui un certain ordre factice.

La mtaphysique rvolutionnaire a, sans doute, directement fourni, comme
je l'ai expliqu, le dissolvant universel qui a fini par ncessiter ce
dangereux rgime. Mais toutes nos coles politiques participent
invitablement, chacune  sa manire,  son dveloppement continu. Quant
 la politique stationnaire, qui dirige principalement aujourd'hui
l'action rgulire, elle consacre d'abord, encore bien plus formellement
que la doctrine critique elle-mme, cette situation transitoire comme le
type indfini de la perfection sociale; prenant les moyens pour le but,
elle rige, par exemple, l'gale admissibilit de tous les individus 
toutes les fonctions publiques, en destination finale du mouvement
gnral des socits modernes. Enfin, par une influence qui lui est
essentiellement propre, elle aggrave directement la tendance corruptrice
de l'poque actuelle, en liant de plus en plus les vaines conditions
d'ordre qu'elle s'efforce d'instituer  la simple possession de la
fortune, considre mme sans aucun gard au mode quelconque
d'acquisition effective. En ce qui concerne la politique rtrograde, il
est ais de constater que, malgr ses orgueilleuses prtentions  la
puret morale, elle n'est pas aujourd'hui moins rellement corruptrice
que ses deux antagonistes, ainsi que l'exprience l'a, sans doute,
hautement tmoign. Le genre spcial de corruption qui lui appartient
sur tout, consiste dans l'hypocrisie systmatique, dont elle a eu tant
besoin depuis que la dcomposition du rgime catholico-fodal est
devenue assez profonde pour ne plus comporter, chez la plupart des
esprits cultivs, que des convictions faibles et incompltes. Ds
l'origine de l'poque rvolutionnaire, au seizime sicle, on a pu voir
se dvelopper, principalement dans l'ordre religieux, ce systme
d'hypocrisie de plus en plus labor, qui consentait aisment, d'une
manire plus ou moins explicite,  l'mancipation relle de toutes les
intelligences d'une certaine porte, sous la seule condition, au moins
tacite, d'aider  prolonger la soumission des masses: telle fut,
minemment, la politique des jsuites[13]. Ainsi, l'cole rtrograde a
rellement subi, sous ce rapport, depuis plus long-temps qu'aucune
autre, et sous une forme qui n'est pas, certes, moins dangereuse, la
fatalit commune, propre  notre tat social. Serait-il possible, en
principe, qu'une politique quelconque ne dt point ncessairement
recourir davantage  la corruption,  mesure qu'elle est plus
directement oppose au mouvement gnral de la socit qu'elle prtend
rgir?

     [Footnote 13: Ce machiavlisme thologique a d tre
     radicalement ruin lorsque la propagation du mouvement
     philosophique l'a finalement oblig, comme on le voit
     aujourd'hui, a tendre graduellement un tel privilge  tous
     les esprits actifs. Il en est rsulte, en effet, cette sorte
     de mystification rciproquement universelle, o, dans les
     classes mme les moins cultives, chacun reconnat la
     religion indispensable chez les autres, quoique superflue
     pour lui. Telle est, au fond, l'trange issue dfinitive de
     trois sicles d'une laborieuse rsistance au mouvement
     fondamental de la raison humaine!]

Il rsulte donc, de l'ensemble de ces explications, que l'obligation de
maintenir une certaine discipline matrielle malgr l'absence de toute
vritable organisation spirituelle, a d conduire la politique 
employer de plus en plus, comme ressort provisoire, indispensable
quoique funeste, la corruption systmatique, d'ailleurs spontanment
issue de l'anarchie intellectuelle. A dfaut d'autorit morale, l'ordre
matriel exige, de toute ncessit, ou l'usage de la terreur, ou le
recours  la corruption: or, ce dernier moyen, outre qu'il est
aujourd'hui seul susceptible de quelque dure, prsente, sans doute,
aprs un scrupuleux examen, de moindres inconvniens, comme tant mieux
adapt  la nature des socits modernes, qui ne permet  la violence
que des succs trs passagers. Mais, tout en reconnaissant, du point de
vue scientifique, ce qu'il y a d'invitable et d'involontaire,  cet
gard, dans la politique actuelle, il est impossible de ne point
dplorer, avec une certaine amertume, le profond aveuglement qui empche
aujourd'hui les divers pouvoirs sociaux de faciliter autant que possible
l'volution intellectuelle et morale, qui pourra seule dispenser enfin
d'un expdient aussi dgradant et aussi insuffisant. Il semble, au
contraire, que les hommes d'tat de tous les partis se soient maintenant
concerts pour interdire, de toutes leurs forces, cette unique voie de
salut, en frappant indistinctement d'une stupide rprobation absolue
toute laboration quelconque des thories sociales. Toutefois, cette
aberration commune ne constitue elle-mme, comme je vais le montrer,
qu'une nouvelle consquence gnrale, non moins ncessaire et aussi
caractristique que les prcdentes, de l'tat prsent des populations
les plus civilises.

Le troisime symptme essentiel de notre situation sociale consiste, en
effet, dans la prpondrance toujours croissante du point de vue
purement matriel et immdiat  l'gard de toutes les questions
politiques. En manifestant, avec une irrcusable vidence, la profonde
insuffisance des diverses thories actuelles, l'exprience contemporaine
a malheureusement dvelopp, par une raction invitable, une
irrationnelle rpugnance absolue, aujourd'hui presque unanime, contre
toute sorte de thories sociales. Il ne s'agit pas seulement ici de
l'antagonisme gnral et spontan entre la pratique et la thorie,
simplement aggrav par l'tat d'enfance o languit encore la science
sociale, suivant une explication rappele au dbut de ce chapitre. La
funeste tendance que je veux signaler est  la fois plus spciale et
plus profonde, essentiellement propre  la situation transitoire des
socits actuelles. Ds l'origine mme de l're rvolutionnaire, il y a
trois sicles, elle a commenc  se faire sentir, de la manire la moins
quivoque, aussitt que, le pouvoir spirituel ayant t partout annul
ou absorb par le pouvoir temporel, toutes les hautes spculations
sociales ont d tre ainsi de plus en plus livres dsormais  des
esprits essentiellement domins par la proccupation continue des
affaires journalires. Cette indication historique suffit ici pour faire
comprendre que les peuples et les rois ont d pareillement concourir 
la prpondrance graduelle d'une semblable disposition, ncessairement
commune  toutes nos diverses coles politiques, qui, sous ce rapport,
mritent aujourd'hui, quoiqu' divers titres, des reproches  peu prs
quivalens.

Aprs avoir reconnu que la crise fondamentale des socits actuelles
drive surtout, en dernire analyse, de l'anarchie intellectuelle, dont
la rsolution, par une philosophie convenable, constitue ainsi le
premier besoin de notre temps, on ne saurait trop dplorer cette
irrationnelle unanimit du monde politique, qui, en proscrivant les
recherches spculatives, tend directement  interdire la seule issue
relle que puisse finalement comporter une telle situation. Depuis un
demi-sicle que la rorganisation sociale a t si vainement entreprise,
cette fausse voie a conduit  une foule d'essais successifs, qui, malgr
leur insuffisance exprimentalement constate, ont toujours t
renouvels dans le mme esprit vicieux. Au lieu de s'occuper d'abord des
doctrines relatives au nouvel ordre social, et ensuite des moeurs
correspondantes, on s'est uniquement born  la construction directe des
institutions dfinitives, eu un temps o l'tat de l'esprit humain
indique avec tant d'vidence la seule possibilit d'institutions
purement provisoires, rduites aux objets les plus indispensables, et
n'ayant d'autre prtention d'avenir que de faciliter, autant que
possible, l'volution intellectuelle et morale qui devra dterminer
enfin une vraie rgnration politique. Toute l'laboration qualifie de
constituante a ds-lors essentiellement consist, en ralit,  morceler
plus ou moins les anciens pouvoirs politiques,  organiser
minutieusement entre eux des antagonismes factices et compliqus,  les
rendre aussi de plus en plus prcaires et amovibles, en les soumettant
toujours davantage  des lections temporaires, etc.; mais sans jamais
avoir chang, au fond, faute d'une vritable doctrine sociale, la nature
gnrale du rgime ancien, ni l'esprit qui prside  son exercice. En un
mot, on s'est surtout occup de contenir mthodiquement les divers
pouvoirs ainsi conservs, au risque de les annuler, et l'on a continu 
laisser entirement indtermins les principes destins  diriger leur
application effective. Ce travail subalterne et irrationnel, dans lequel
la seule division politique vraiment capitale avait mme t
profondment carte, a t ensuite pompeusement dcor du nom de
constitution, et toujours vou  l'ternelle admiration de la
postrit! Quoique la dure moyenne de ces prtendues constitutions
n'ait t jusqu'ici que de dix ans au plus, chaque nouveau rgime,
malgr que son premier titre ft toujours l'insuffisance radicale du
prcdent, n'a jamais manqu jusqu'ici d'imposer,  son tour, sous des
peines plus ou moins graves, l'uniforme obligation d'une foi gnrale 
son triomphe absolu et indfini. C'est ainsi que tous ces vains
ttonnemens empiriques, dont la succession, quelle qu'en soit
l'invariable monotonie, serait, par sa nature, inpuisable, ont
manifest constamment une dplorable efficacit pour entraver
profondment la vraie rorganisation sociale, soit en dtournant les
forces de l'esprit humain sur de puriles questions de formes
politiques, soit aussi en empchant directement, mme par voie
d'interdiction lgale, les spculations et les discussions
philosophiques qui doivent finalement dvoiler les principes essentiels
de cette rorganisation. Par cette double influence, le principal
caractre de la maladie a t dissimul autant que possible, et toute
solution graduelle et paisible est devenue presque impraticable. Comment
des esprits, domins par une aberration aussi vicieusement systmatique,
peuvent-ils se faire illusion au point de se croire exempts de tous
prjugs spculatifs, et comment osent-ils en proscrire avec ddain
l'laboration rationnelle, lorsque eux-mmes poursuivent la plus
dangereuse et la plus absurde de toutes les utopies politiques, la
construction directe d'un systme gnral de gouvernement qui ne
reposerait sur aucune vritable doctrine sociale! Une telle disposition
serait, en effet, inexplicable aujourd'hui sans le tnbreux ascendant
de la philosophie mtaphysique, qui dnature et confond profondment
toutes les notions politiques, comme elle le faisait jadis, pendant son
triomphe passager, dans les autres ordres de conceptions humaines.

Cette vaine prpondrance mtaphysique des considrations purement
matrielles, si abusivement qualifies de pratiques, puisqu'elles
conduisent  d'impraticables fictions, n'est pas seulement nuisible,
d'une manire directe, au principal progrs politique des socits
modernes: elle prsente aussi, ce qui devrait toucher davantage les
gouvernemens, de graves et imminens dangers pour l'ordre proprement dit,
comme il est ais de le reconnatre sommairement. Il en rsulte
effectivement la tendance universelle  rapporter uniformment tous les
maux politiques  l'imperfection des institutions, au lieu de les
attribuer surtout aux ides et aux moeurs sociales, qui sont aujourd'hui
le sige fondamental de la maladie principale. De l, les efforts
successifs, toujours essentiellement striles, que nous avons vus
jusqu'ici, et que nous reverrons, sans doute, trop souvent encore, pour
chercher indfiniment le remde dans des altrations de plus en plus
profondes des institutions et des pouvoirs existans, sans que l'inanit
des tentatives antrieures claire jamais suffisamment des esprits ainsi
fourvoys, auxquels la moindre modification nouvelle inspirera
facilement, quand le mal sera plus vivement senti, une aveugle ardeur
vers le funeste renouvellement d'essais analogues: tant sont faibles et
infructueuses, surtout en politique, les leons si vantes de la simple
exprience, lorsque les rsultats n'en sont point clairs par une
analyse vraiment rationnelle. On ne me supposera point, sans doute,
l'intention de condamner ici toute modification politique proprement
dite, mme prochaine, avant l'poque finale o l'ensemble du systme
politique devra tre entirement rgnr, d'aprs l'application
graduelle d'une nouvelle doctrine sociale, quand une fois cette doctrine
aura t convenablement produite. Des modifications plus ou moins
profondes  l'ordre politique actuel deviendront auparavant invitables,
et mme indispensables, ne ft-ce qu'afin de rendre cet ordre plus
progressif et mieux compatible avec l'volution fondamentale, quoiqu'il
ne faille pas d'ailleurs attacher,  ces transformations provisoires,
une importance prpondrante, et qu'on doive surtout soigneusement
empcher qu'elles ne dtournent du but principal. Mais ces modifications
elles-mmes, pour tre pleinement conformes  leur vraie destination
finale, devront tre toujours diriges par une premire laboration
philosophique de l'ensemble de la question sociale. A plus forte raison,
leur considration exclusive, ou seulement prpondrante, doit-elle tre
aujourd'hui regarde comme constituant directement une irrationnelle
subversion de la vraie solution gnrale.

Il est d'ailleurs incontestable,  mes yeux, que cette vicieuse
proccupation des institutions proprement dites, au prjudice des pures
doctrines, outre ce qu'elle a maintenant d'videmment prmatur,
engendre aussi d'autres erreurs plus fondamentales, d'une nature
permanente, en conduisant, mme dans l'avenir social,  rgler
indfiniment par l'ordre temporel ce qui dpend surtout de l'ordre
spirituel. Par suite de l'aberration fatale qui, depuis trois sicles, a
fait universellement ngliger cette distinction capitale, les divers
gouvernemens europens ont port l'invitable peine de leur aveugle
participation  l'tablissement d'une telle confusion, en devenant ds
lors uniformment responsables de tous les maux des socits, de quelque
source qu'ils fussent en effet drivs. Malheureusement, cette illusion
est encore plus nuisible  la socit elle-mme, par les perturbations
et les dsappointemens plus ou moins graves qu'elle y cause frquemment
aujourd'hui. Ce danger n'a jamais t plus vident et plus prononc qu'
l'gard des attaques violentes et anarchiques dont les discussions
contemporaines ont si souvent menac l'institution fondamentale de la
proprit. Aprs avoir d'abord judicieusement analys ces critiques
dclamatoires, tous les bons esprits devront convenir, ce me semble, que
les inconvniens tant reprochs  cette institution prsentent, malgr
l'exagration manifeste de plaintes semblables, une irrcusable ralit,
qui mrite qu'on s'occupe convenablement d'y remdier, autant que le
comporte la nature essentielle de l'tat social moderne. Mais ils
reconnatront aussi que les principaux remdes sont ici ncessairement
du ressort direct des opinions et des moeurs, sans que les rglemens
politiques proprement dits y soient susceptibles d'aucune efficacit
vraiment fondamentale; puisque tout se rduit surtout aux prjugs et
aux usages publics qui, d'aprs une sage apprciation philosophique de
l'ensemble du sujet, doivent habituellement diriger, dans l'intrt
social, l'exercice effectif de la proprit, en quelques mains qu'elle
rside. On voit ainsi combien est profondment perturbatrice, et en mme
temps vaine et aveugle, cette tendance universelle des esprits actuels 
tout rapporter aux institutions politiques, au lieu d'attendre surtout
de la rorganisation intellectuelle et morale ce qu'elle seule peut
donner. Les mmes remarques pourront s'appliquer aux critiques analogues
diriges de nos jours contre l'institution du mariage, et en divers
autres cas d'une importance majeure. Partout il sera facile de
reconnatre combien est absurde et funeste ce puril esprit
rglementaire qui, uniquement occup de l'ordre matriel, tendrait au
bouleversement total de la socit dans la vue d'apporter,  tout prix,
 un inconvnient partiel ou mal apprci, un remde essentiellement
illusoire. Telle est nanmoins,  cet gard, la disposition si unanime
des intelligences actuelles que les gouvernemens, partageant eux-mmes
l'erreur commune, ne savent habituellement en comprimer le dangereux
essor qu'en touffant brusquement la discussion, aussitt qu'elle
commence  devenir alarmante: mais ce brutal expdient, quoique pouvant
tre provisoirement indispensable, ne saurait certainement suffire; il
se borne videmment  ajourner la difficult, sans la rsoudre en aucune
manire, ou plutt en l'aggravant beaucoup.

Ainsi, relativement  l'ordre, autant qu' l'gard du progrs, il y a de
graves et imminens prils, les uns indirects, les autres directs, dans
l'hallucination fondamentale qui rgne aujourd'hui, avec une si
dplorable universalit, sur la vraie nature de la maladie sociale,
regarde comme exclusivement physique, tandis qu'elle est surtout
morale. Pendant que la thorie est principalement en souffrance, puisque
aucune notion sociale n'est aujourd'hui fermement tablie, l'esprit
humain, dtourn de ce premier but essentiel, est troitement absorb
par l'unique considration de la pratique, o son action, dpourvue de
toute direction rationnelle, devient, de toute ncessit, profondment
perturbatrice. C'est surtout l'influence de cette aberration gnrale
qui amoindrit de plus en plus, en ralit, la politique actuelle, de
manire  n'y permettre qu'une trs imparfaite et trs prcaire
satisfaction, soit  l'ordre, soit au progrs, dont les vritables voies
sont ainsi directement mconnues. Depuis que les modifications
principales des anciennes institutions ont t vainement introduites ou
essayes, sans que le malaise fondamental ait cess de se faire sentir,
les ides immdiates de progrs politique tendent ainsi  se restreindre
graduellement dsormais  de misrables substitutions de personnes, que
ne dirige aucun plan vritable, ce qui constitue, pour ainsi dire, la
plus honteuse dgradation politique, en tendant d'ailleurs  prcipiter
videmment la socit dans une inpuisable succession d'inutiles
catastrophes. Pareillement, quant  l'ordre purement matriel, le seul
dont on s'occupe aujourd'hui, son maintien habituel se trouve confi 
un pouvoir regard comme hostile, et continuellement affaibli par un
antagonisme systmatique, dont le dveloppement spontan ne profite le
plus souvent qu' l'esprit d'anarchie, auquel chaque changement
politique ouvre, d'ordinaire, de nouvelles voies lgales. L'aveugle
proccupation exclusive du point de vue journalier ne permet plus
habituellement le concours effectif des divers agens principaux d'un tel
mcanisme, qu' l'instant mme o l'apparition directe de l'anarchie
matrielle vient suspendre momentanment leurs vaines contestations,
qui, aprs chaque orage, reprennent bientt leur cours invitable,
jusqu' ce que cette dsorganisation successive dtermine enfin une
catastrophe, que personne, le plus souvent, n'a prvue, quelque
imminente qu'elle dt sembler  tout observateur clairvoyant. Telles
sont, sans doute, ncessairement les consquences gnrales de
l'irrationnelle disposition qui circonscrit aujourd'hui de plus en plus
le champ des combinaisons politiques dans les seules considrations
matrielles et immdiates, en cartant toute large spculation d'avenir
social. On peut ainsi juger clairement si l'analyse philosophique, qui
reprsente l'anarchie intellectuelle comme la principale cause
originaire de notre maladie sociale, est en effet aussi dpourvue
d'utilit relle et directe que l'osent prtendre les vains dtracteurs
de toute thorie politique.

Un quatrime aspect gnral, suite et complment naturel des trois
prcdens, achve enfin de caractriser ici l'ensemble ncessaire de
notre dplorable situation sociale, en montrant que la classe d'esprits
auxquels une telle situation tend spontanment  confrer aujourd'hui la
principale influence politique, doit tre, d'ordinaire, profondment
incomptente, et mme essentiellement antipathique,  l'gard d'une
vritable rorganisation: en sorte qu'une dernire illusion fondamentale
des socits actuelles, et ce n'est pas certes la moins fatale, consiste
 attendre vainement la solution du problme, de ceux-l mmes qui ne
peuvent tre propres qu' l'entraver invitablement.

Par un premier aperu de ce sujet, on voit d'abord aisment, d'aprs les
diverses explications prcdentes, que la dmolition graduelle de toutes
les maximes sociales, et, en mme temps, l'amoindrissement continu de
l'action politique, tendent ncessairement de plus en plus, chez les
divers partis actuels,  carter d'une telle carrire les mes leves
et les intelligences suprieures, pour livrer surtout le monde politique
 la domination spontane du charlatanisme et de la mdiocrit.
L'absence de toute conception nette et large de l'avenir social ne
permet gure d'essor aujourd'hui qu' l'ambition la plus vulgaire, 
celle qui, dpourvue de toute destination vraiment politique, recherche
instinctivement le pouvoir, non pour faire plus utilement prvaloir ses
vues gnrales, mais uniquement comme moyen de satisfaire, le plus
souvent, une ignoble avidit, et quelquefois, dans les cas les moins
dfavorables, un besoin puril du commandement. A aucune autre poque,
sans doute, la mdiocrit prsomptueuse et entreprenante n'a pu jamais
avoir des chances aussi heureuses et aussi tendues. Tant que de vrais
principes sociaux ne prsideront point, soit  la direction de l'action
politique, soit  l'apprciation de son exercice habituel, le plus
absurde charlatanisme pourra toujours, par la magnificence de ses
promesses, obtenir, auprs d'une socit souffrante, prive de tout
espoir rationnel, un certain succs momentan, malgr l'vidente inanit
des divers essais antrieurs. Le nivellement provisoire, qui n'a d'autre
destination finale que de permettre le libre avnement graduel des vrais
organes ultrieurs du nouveau systme social, ne sert encore, en
ralit, qu' l'intronisation successive d'phmres coteries, qui
viennent, tour  tour, tmoigner, aux yeux du public, de leur profonde
insuffisance politique, sans que cette surabondante confirmation puisse
jamais carter de nouveaux comptiteurs analogues, dont la succession
serait naturellement inpuisable. D'un autre ct, la dispersion lgale
de l'action politique, la neutralisation systmatique des divers
pouvoirs, toujours proccups du soin difficile de leur propre
conservation actuelle, et enfin les changemens personnels devenus de
plus en plus frquens, tout ce concours d'entraves, soit calcules, soit
spontanes, ne doit-il pas loigner avec dgot toute noble et
rationnelle ambition, presque assure d'avance qu'on lui interdira la
plnitude et la continuit d'ascendant indispensables  l'utile
ralisation de ses plans gnraux? Toutefois, il ne faut point
exagrer,  cet gard, l'intensit ni le danger des obstacles qu'une
telle situation prsente  la vraie solution de nos difficults
fondamentales. Car, cet tat mme de demi-convictions et de
demi-volonts[14], qui tient  notre anarchie intellectuelle et morale,
tend, d'une autre part,  faciliter spcialement d'avance le triomphe
universel d'une vraie conception sociale, qui, une fois produite enfin,
n'aura  lutter ainsi contre aucune rsistance vraiment active, reposant
avec force sur de srieuses convictions. Ds aujourd'hui, cet
affaissement presque universel des esprits et des caractres politiques,
cette dissmination et cette divergence presque indfinies des diverses
influences sociales, contribuent, sans doute, beaucoup au maintien de
l'ordre matriel, qui, malgr les dangers propres  notre temps,
prsenterait probablement peu de graves difficults  une politique
rationnelle, vraiment propre  annuler les efforts, mme concerts, des
diffrentes coteries politiques, par la prpondrance spontane de
l'action convenable d'un judicieux gouvernement, auquel tant de
ressources physiques sont dj habituellement prodigues. Ce serait
tomber dans l'exagration satirique que de peindre les socits
actuelles comme accueillant, de prfrence, le charlatanisme et les
illusions politiques: rien ne justifierait un semblable reproche,
puisque jusqu'ici le choix d'une sage solution ne leur a jamais t
permis. Quand il deviendra possible, on verra si l'attrait involontaire
de promesses dcevantes, et mme la puissance naturelle des habitudes
antrieures, empchent en effet notre sicle d'adopter cette nouvelle
voie avec une ardeur unanime et soutenue, dont il a dj donn,  la
moindre apparence d'une telle issue, tant d'irrcusables symptmes.
Nanmoins, il demeure incontestable, d'aprs les remarques ci-dessus
indiques, que l'tat prsent des socits modernes tend spontanment 
placer la direction habituelle du mouvement politique entre les mains
les moins propres  le conduire sagement vers son vritable terme
ncessaire. Cet inconvnient capital date rellement de l'origine
historique de la situation rvolutionnaire, et n'a fait aujourd'hui que
se dvelopper de plus en plus avec elle,  mesure qu'elle se
caractrisait davantage. Mais, en jetant, sous ce rapport, un coup
d'oeil gnral sur l'ensemble de l'histoire intellectuelle, il est ais,
ce me semble, de reconnatre, sans incertitude, que, pendant les trois
derniers sicles, les esprits les plus minens, dirigs surtout vers les
sciences, ont, d'ordinaire, essentiellement nglig la politique, ce qui
tait loin d'avoir lieu dans l'antiquit, et mme pendant le moyen ge.
Par suite d'une telle disposition, dsormais aussi prononce que
possible, il arrive donc naturellement que les questions les plus
profondment difficiles et les plus gravement urgentes sont aujourd'hui
livres aux intelligences les moins comptentes et les plus mal
prpares. Il serait, sans doute, inutile d'insister davantage ici sur
la tendance directe d'un tel rsultat  entraver extrmement la vraie
rorganisation finale des socits modernes.

     [Footnote 14: Dans ces derniers temps, M. Guizot me semble
     avoir trs bien saisi cette face de notre situation sociale,
     qu'il a caractrise, avec une justesse vraiment remarquable,
     en disant: De nos jours, l'homme veut faiblement, mais il
     dsire immensment.]

Afin de prciser, autant que possible, cette indispensable observation,
il suffit maintenant d'ajouter, d'aprs une analyse plus spciale, que
la direction intellectuelle du monde politique actuel rside dsormais
essentiellement, surtout en France, dans la double classe, spontanment
homogne, des lgistes et des mtaphysiciens, ou, pour une plus stricte
exactitude, des avocats et des littrateurs. Par un examen historique
ultrieur, je montrerai comment, jusqu' l'avnement de la rvolution
franaise, le systme gnral de la politique mtaphysique, depuis sa
naissance au moyen ge, avait eu principalement pour organes rguliers,
d'une part les universits, d'une autre part les grandes corporations
judiciaires; les premires constituant, aussi distinctement que le
comportait la nature quivoque de ce rgime btard, une sorte de pouvoir
spirituel, et les autres possdant plus spcialement le pouvoir
temporel. Depuis un demi-sicle, cette constitution fondamentale,
essentiellement visible encore dans le reste de l'Europe, a subi, en
France, sans cependant y changer nullement de nature, une importante
modification gnrale, qui, malgr le rajeunissement passager qu'elle
imprime  une telle politique, tend, nanmoins, au fond,  diminuer sa
consistance sociale et  acclrer son irrvocable dcomposition. Les
juges y ont t dsormais remplacs par les avocats, et les docteurs
proprement dits par les simples littrateurs: c'est toujours le mme
ordre d'ides, une pareille mtaphysique, mais avec des organes plus
subalternes. Tout homme, pour ainsi dire, qui sait tenir une plume,
quels que soient d'ailleurs ses vrais antcdens intellectuels, peut
aujourd'hui aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire
mtaphysique, au gouvernement spirituel d'une socit qui ne lui impose
aucune condition rationnelle ou morale: le sige est vacant, chacun est
encourag  s'y poser  son tour. Pareillement, celui qui, d'aprs un
suffisant exercice, a dvelopp une pernicieuse aptitude absolue 
disserter, avec une gale apparence d'habilet, pour ou contre une
opinion ou une mesure quelconques, est, par cela seul, admis 
concourir, dans le sein des plus minens pouvoirs politiques,  la
direction immdiate et souveraine des plus graves intrts publics.
C'est ainsi que des qualits purement secondaires, qui ne sauraient
avoir d'emploi utile, ni mme vraiment moral, que par leur intime
subordination continue  de vritables principes, sont aujourd'hui
devenues monstrueusement prpondrantes: l'expression, crite ou orale,
tend  dtrner la conception.  une poque de convictions indcises et
flottantes, il a naturellement fallu des organes caractriss par le
vague de leurs habitudes intellectuelles et par leur dfaut habituel
d'opinions arrtes. Cette harmonie gnrale doit tre bien profonde et
bien spontane, pour s'tre aussi rapidement et aussi compltement
dveloppe, et cela non-seulement  l'gard d'une unique doctrine
politique, mais uniformment dans toutes les coles actuelles, malgr
leur extrme opposition: car, il est clair aujourd'hui, en dpit de
vaines prtentions, que la politique rtrograde ne se trouve pas moins
exclusivement dirige, d'ordinaire, par des avocats et des
littrateurs, devenus ainsi les patrons de leurs anciens matres, que ne
le sont, de leur ct, la politique stationnaire, et mme la politique
rvolutionnaire, d'o drive primitivement cette dernire modification
de l'tat mtaphysique, ainsi que je l'expliquerai plus tard. Quoiqu'il
en soit, si une telle phase ne devait pas tre ncessairement passagre,
elle constituerait, ce me semble, la plus honteuse dgnration sociale,
en investissant  jamais de la suprmatie politique des classes aussi
videmment voues, par leur nature,  la subalternit, dans tout ordre
vraiment normal. En plaant ainsi, en premire ligne, les talens
d'locution on de style, la socit fait aujourd'hui, pour les questions
les plus fondamentales qu'elle puisse jamais agiter, ce qu'aucun homme
sens n'oserait habituellement tenter  l'gard de ses moindres affaires
personnelles. Doit-on s'tonner que, par une semblable disposition, elle
tende de plus en plus  constituer l'entire domination des sophistes et
des dclamateurs? Par quelle trange inconsquence peut-on si
frquemment dplorer leur pernicieuse influence, aprs leur avoir ainsi
presque exclusivement ouvert,  l'unanime sollicitation des partis les
plus contraires, toutes les grandes voies politiques? Cette indication
sommaire suffit ici pour montrer nettement  quel funeste degr la
marche radicalement vicieuse suivie jusqu' prsent dans l'laboration
intellectuelle de la rorganisation sociale, a t spontanment
aggrave, en ralit, par le choix profondment irrationnel des organes
correspondans. Quoique l'irrsistible ascendant d'une doctrine vraiment
adapte  l'tat prsent de la civilisation, doive ncessairement
surmonter un tel obstacle, comme tous les autres, ce ne sera pas
cependant l'un de ses moindres embarras pratiques que d'avoir  lutter
ainsi contre la prminence provisoire des classes actuellement en
possession de la confiance publique. On peut, toutefois, compter sur le
peu de cohsion propre aux divers lmens gnraux d'un pouvoir aussi
vaguement constitu pour seconder, par leur invitable discordance,
l'essor naturel du systme final; l'influence politique des avocats,
quelque prpondrante qu'elle soit aujourd'hui, sera, sans doute, encore
plus aisment ruine que ne l'a t celle des juges, quand elle pourra
tre enfin convenablement attaque, d'une manire directe, dans ses
fondemens essentiels.

Cet examen sommaire des principaux traits caractristiques de notre
situation sociale, a suffisamment confirm l'analyse fondamentale,
ci-dessus explique, des divers lmens gnraux qui la constituent; les
effets se sont successivement montrs en pleine harmonie avec ce que
les causes devaient faire prvoir. Nous pouvions dj regarder ici comme
suffisamment dmontr qu'aucune des doctrines politiques existantes ne
contient de solution possible  la grande crise des socits modernes:
nous avons, en outre, reconnu maintenant que chacune d'elles, par des
voies qui lui sont radicalement propres, tend ncessairement  faire
prdominer des dispositions intellectuelles, aussi troites
qu'irrationnelles, directement contraires  la nature du problme, mme
 l'gard de l'objet trop exclusif qu'elle y poursuit spcialement. Il
est d'ailleurs vident que les sentimens dvelopps respectivement par
ces diffrentes doctrines, ne sont pas, en gnral, plus satisfaisants
que les ides correspondantes. D'abord, chaque doctrine, quoique
ralliant trs imparfaitement ses propres partisans, leur inspire
invitablement une violente antipathie gnrale contre toute autre
cole, dont ils ne pourraient sans inconsquence reconnatre le mrite
propre; une doctrine vraiment rationnelle et complte pourra seule, tout
en conservant son indpendante originalit, inspirer ultrieurement des
dispositions plus quitables et plus conciliantes. Mais il faut, en
outre, remarquer surtout,  ce sujet, que si l'une quelconque de ces
doctrines politiques, et la doctrine rvolutionnaire plus qu'aucune
autre, en tant que dterminant d'actives convictions, profondes quoique
partielles, peut dvelopper, dans les ames leves des sentimens
vraiment gnreux de diffrentes natures; d'un autre ct, il n'est pas,
malheureusement, moins certain que, chez le vulgaire, chacune d'elles,
tend moralement  exercer, de diverses manires, une influence
anti-sociale trs prononce. Ainsi, la politique rvolutionnaire tire,
sans doute, sa principale force morale de l'essor, trs lgitime quoique
souvent exagr, qu'elle a la proprit d'imprimer  l'activit
individuelle: nanmoins, mme indpendamment d'un indisciplinable
orgueil ainsi soulev, on ne peut se dissimuler que sa redoutable
nergie ne repose aussi, en partie, sur sa tendance spciale au
dveloppement spontan et continu de ces sentimens de haine et mme
d'envie contre toute supriorit sociale, dont l'irruption, libre ou
contenue, constitue une sorte d'tat de rage chronique, trs commun de
nos jours, mme en d'excellens naturels, o il aggrave beaucoup
l'irrationnelle influence, dj si pernicieuse, d'une disposition
d'esprit trop exclusivement critique. De mme, la politique rtrograde,
de moins en moins compatible avec de vraies convictions chez toute
intelligence un peu cultive, tend directement, malgr ses vaines
prtentions morales,  dvelopper minemment ces dispositions  la
servilit et  l'hypocrisie, dont son rgne passager nous a offert tant
d'clatans tmoignages. Enfin, la politique stationnaire, outre la
sanction implicite que sa doctrine de neutralisation accorde
ncessairement aux vices simultans des deux doctrines extrmes, exerce
aussi, d'une manire plus spciale, une influence morale non moins
dsastreuse, par l'appel plus direct qu'elle ne peut viter de faire,
dans son application continue, aux instincts d'gosme et de corruption.
La vaine opposition de nos diverses coles politiques n'est donc pas
moins pernicieuse sous le rapport moral que sous le rapport
intellectuel:  l'un et  l'autre titre, elles tendent galement 
dtourner la socit des vritables voies d'une rorganisation finale.
Si, intellectuellement envisages, elles concourent  dvelopper
l'anarchie, il n'est pas moins incontestable que, considres
moralement, elles poussent ensemble  la discorde. Les uns, dans
l'intrt exclusif de leur propre conservation politique, au lieu de
comprimer, chez les classes dirigeantes, une tendance  l'gosme et 
la sparation, trop prpondrante aujourd'hui, s'efforcent de lui donner
artificiellement un essor monstrueux, en osant leur reprsenter les
proltaires comme des sauvages prts  les envahir; en mme temps, par
une raction funeste quoique invitable, les autres entreprennent de
prcipiter aveuglment les masses contre leurs vritables chefs
naturels, sans l'indispensable coopration desquels elles ne sauraient
nullement accomplir les amliorations fondamentales qu'elles doivent si
lgitimement poursuivre dans leur condition sociale. C'est ainsi que,
par un dsastreux concours, tous les partis actuels tendent, en divers
sens,  terniser, en l'aggravant sans cesse, la douloureuse situation
sociale des peuples les plus civiliss.

De telles conclusions prliminaires doivent produire d'abord une anxit
profondment pnible sur l'issue relle que peut finalement comporter
une semblable situation. Il faut peu s'tonner que des esprits gnreux,
et mme minens, mais irrationnels et surtout mal prpars, aient t
quelquefois conduits aujourd'hui, par la contemplation trop exclusive
d'un pareil spectacle,  une sorte de dsespoir philosophique
relativement  l'avenir social, qui devait leur sembler rapidement
entran, par une invincible fatalit, soit vers un tnbreux et
irrvocable despotisme, soit surtout vers une indfinissable et
imminente anarchie, soit enfin vers une dplorable alternative
priodique de l'un  l'autre tat. Une analyse peu approfondie de
l'poque actuelle, et de ses antcdens immdiats, doit, en effet,
inspirer des craintes analogues, en dirigeant une attention
prpondrante sur le mouvement de dcomposition, qui s'y trouve
ncessairement beaucoup plus apparent que celui de rgnration. L'tude
de ce volume produira, j'espre, avec une pleine vidence, chez tout
lecteur attentif et convenablement dispos, la consolante conviction
que, par une progression contraire, dont la ralit n'est pas moins
irrcusable, l'lite de l'espce humaine, en rsultat ncessaire et
final de l'ensemble de ses diverses volutions antrieures, touche
aujourd'hui  l'avnement direct de l'ordre social le mieux adapt  sa
nature,  cette seule condition indispensable que les lmens
essentiels, dj pr-existans, d'une telle organisation dfinitive,
soient dsormais, malgr les obstacles que prsente leur dispersion
actuelle, irrvocablement assembls en un systme gnral, par une
philosophie politique vraiment digne de cette mission fondamentale. Il
ne s'agit, en ce moment, pour complter cette introduction, que de faire
pressentir ici quel doit tre ncessairement le caractre intellectuel
de cette salutaire philosophie, dont le dveloppement dogmatique sera
ensuite graduellement expos.

Or, cette premire indication ressort, ce me semble, avec une vidente
spontanit, de la grande dmonstration pralable que je viens
d'expliquer dans ce long prambule. Il suffit, pour cela, de replacer
maintenant  jamais l'esprit du lecteur au point de vue gnral qui
caractrise ce Trait, et que j'avais d carter ici momentanment afin
d'excuter, avec une convenable efficacit, cette indispensable
excursion prliminaire dans le domaine ordinaire de la politique
proprement dite. Car, la philosophie thologique et la philosophie
mtaphysique ayant seules librement entrepris jusqu'ici d'oprer la
rorganisation politique des socits modernes, de manire  constater
pleinement, d'aprs l'ensemble des explications prcdentes, et par la
voie exprimentale, et par une analyse rationnelle, leur profonde
inanit ncessaire  l'gard d'une telle destination, il s'ensuit
videmment, ou que le problme ne comporterait rellement aucune
solution, ce qui serait absurde  penser, ou qu'il ne nous reste plus
qu' recourir  la philosophie positive, puisque l'esprit humain a
dsormais vainement puis, en essais surabondans, toutes les autres
voies intellectuelles,  moins qu'on ne parvnt  crer un quatrime
mode fondamental de philosopher, utopie trop extravagante pour mriter
la moindre discussion. D'un autre ct, l'ensemble des trois premiers
volumes de ce Trait nous a clairement prouv, de la manire la plus
complte et la plus dcisive, que, dans son volution graduelle, et
surtout pendant le cours des trois derniers sicles, cette philosophie
positive a successivement opr,  l'unanime satisfaction finale du
monde intellectuel, la rorganisation totale des divers ordres
antrieurs de conceptions humaines, qui avaient jadis si long-temps
persist, et quelques-uns jusqu' une poque trs rcente, dans un tat
parfaitement quivalent  celui qu'on dplore aujourd'hui,  bon droit,
envers les ides sociales, et qui, avant une telle rnovation, taient
aussi gnralement regards, par l'opinion contemporaine, comme
indfiniment condamns, par leur nature,  n'en pouvoir sortir. Or,
comment une philosophie qui n'est, certainement, ni anarchique, ni
rtrograde,  l'gard des notions astronomiques, physiques, chimiques,
et mme biologiques, deviendrait-elle ncessairement, par une subite et
trange subversion, l'un ou l'autre,  l'gard des seules notions
sociales, si elle y peut tre convenablement applique? A quel titre,
d'ailleurs, cette dernire catgorie d'ides pourrait-elle tre
rationnellement excepte d'une telle application, qui a graduellement
embrass jusqu'ici toutes les catgories moins compliques, y compris
celle qui s'en rapproche immdiatement? Ou plutt, serait-il possible
que, dans son invitable dveloppement continu, la mthode positive ne
fint point par s'tendre aussi, de toute ncessit,  ce dernier
complment naturel de son domaine fondamental? Ainsi, en rapprochant les
conclusions sociales dj motives dans ce discours du rsultat
philosophique gnral de l'ensemble des trois volumes prcdens, on voit
que l'analyse politique et l'analyse scientifique concourent
directement, avec une irrcusable spontanit,  dmontrer que la
philosophie positive, convenablement complte, est seule capable de
prsider rellement aujourd'hui  la rorganisation finale des socits
modernes. Quelque profonde conviction qui me lie  ma manire
d'accomplir cette grande tche philosophique, je tiens infiniment 
sparer soigneusement d'avance ce principe capital, qui me parat dj
suffisamment irrcusable, d'avec le mode effectif de ralisation que je
vais tenter dans ce volume, afin que, lors mme qu'une telle tentative
serait finalement condamne, la raison publique n'en tirt aucune
induction dfavorable contre une mthode seule susceptible d'oprer tt
ou tard le salut intellectuel de la socit, et se bornt seulement 
prescrire,  de plus heureux successeurs, des essais plus efficaces dans
la mme direction. En tous genres, et surtout en ce cas, la mthode est
encore plus importante que la doctrine elle-mme. C'est pourquoi, avant
de terminer cette longue introduction, je crois devoir prsenter
sommairement,  cet gard, quelques dernires considrations pralables.

Tout parallle direct et spcial de cette nouvelle philosophie politique
avec les thories sociales actuelles serait ici essentiellement
prmatur, jusqu' ce que son vritable esprit gnral ait pu tre
suffisamment caractris. Si je n'ai point manqu mon but,  mesure que
la politique positive se dveloppera graduellement dans le cours de ce
volume, sa supriorit ncessaire et croissante sur toute autre manire
de traiter ces questions se manifestera spontanment de plus en plus aux
yeux du lecteur attentif, sans exiger presque jamais aucune comparaison
formelle. Nanmoins, en continuant encore  carter provisoirement toute
apprciation scientifique proprement dite, et restant toujours au point
de vue purement politique, seul convenable  cette introduction, je
crois devoir, afin de mieux marquer ici la destination finale d'une
telle opration philosophique, indiquer, ds ce moment, d'une manire
directe mais simplement gnrale, sa relation ncessaire avec le double
besoin fondamental de notre poque.

L'invitable ascendant graduel d'une semblable doctrine sociale
rsultera surtout de sa parfaite cohrence logique dans l'ensemble de
ses applications, proprit minemment caractristique, dont je ne
saurais trop recommander la considration prpondrante, comme pouvant,
mieux qu'aucune autre, lier intimement le point de vue politique au
point de vue scientifique. Directement applique  l'tat prsent de la
civilisation, la politique positive en embrassera simultanment tous les
aspects essentiels, et fera cesser enfin cette dplorable opposition
actuelle, ci-dessus apprcie, entre les deux ordres gnraux de
ncessits sociales, dont la commune satisfaction dpendra ds-lors d'un
mme principe. Non-seulement la politique contemporaine prendra
dsormais par l, dans toutes ses diverses parties, un caractre
homogne et rationnel, qui semble aujourd'hui radicalement impossible:
mais, en outre, on reconnatra, j'espre, avec une pleine vidence, que
la mme conception qui aura ainsi compltement coordonn le prsent,
l'aura aussi profondment rattach  l'ensemble du pass, de manire 
tablir directement une exacte harmonie gnrale dans le systme total
des ides sociales, en faisant spontanment ressortir l'uniformit
fondamentale de la vie collective de l'humanit; car cette conception
ne pourra, par sa nature, tre transporte  l'tat social actuel,
qu'aprs avoir pralablement subi l'preuve gnrale, non moins dcisive
qu'indispensable, d'expliquer, sous le mme point de vue, la suite
continue des principales transformations antrieures de la socit. Il
importe de noter ici cette nouvelle condition, sans laquelle aucune
vraie philosophie politique ne saurait videmment exister, et qui,
nanmoins, est si hautement nglige par toutes les coles actuelles. Ce
n'est point uniquement, en effet, comme on le croit d'ordinaire, la
doctrine critique qui mrite ncessairement un tel reproche, en ne
s'occupant essentiellement du pass que pour envelopper, dans une
aveugle rprobation commune, tous les temps antrieurs  l'poque
rvolutionnaire. L'cole rtrograde elle-mme, malgr ses vaines
prtentions  cet gard, et quoique ayant produit une certaine
explication, d'ailleurs trs vague et fort arbitraire, de l'ensemble du
pass, se montre aujourd'hui radicalement impuissante  prolonger sa
thorie historique jusqu'au seul point o elle pourrait acqurir une
vritable importance politique en liant le prsent au pass: encourant,
en sens inverse, le mme blme gnral qu'elle impute justement  son
antagoniste, elle se borne  maudire uniformment la situation
fondamentale des socits modernes depuis trois sicles, qui ne lui
parat intelligible qu'en y supposant l'humanit parvenue, on ne sait
comment,  une sorte de manie chronique, incurable  moins d'une
miraculeuse intervention spciale de la providence[15]. Cette
subordination rationnelle de l'humanit  une mme loi fondamentale de
dveloppement continu, qui reprsente l'volution actuelle, quelle qu'en
soit l'importance prpondrante, comme le rsultat ncessaire de la
suite graduelle des transformations antrieures, constituera
certainement une proprit exclusive et spontane de la nouvelle
philosophie politique, qui se bornera, sous ce rapport,  tendre enfin
aux phnomnes sociaux l'esprit gnral qui dj domine  l'gard de
tous les autres phnomnes naturels. Pour achever d'apprcier
sommairement la cohrence et l'homognit qui devront invitablement
caractriser cette philosophie, il suffit de remarquer, en dernier lieu,
que, en mme temps qu'elle tablira ainsi, soit au prsent, soit au
pass, la plus parfaite liaison dans le systme entier des diverses
notions sociales, elle rattachera ce systme, d'une manire aussi
directe qu'indissoluble,  l'ensemble total de la philosophie naturelle,
qui, ds lors complte par cette indispensable extension, ralisera
dsormais un tat permanent et dfinitif d'unit intellectuelle jusque
alors essentiellement chimrique, o tous les divers ordres principaux
de conceptions humaines, irrvocablement soumis  une mme mthode
fondamentale, prsenteront, envers tous les phnomnes possibles, une
suite rationnelle de lois homognes, qu'une rigoureuse hirarchie
scientifique ne cessera point de coordonner exactement. Quoique la
considration de cette solidarit ncessaire doive, sans doute, paratre
surtout scientifique, j'ai cependant jug indispensable de la signaler
ds ce moment,  cause de la puissante influence par laquelle une telle
liaison tend videmment  seconder l'ascendant graduel de la nouvelle
philosophie politique. Car, la politique positive trouvera ainsi
spontanment, chez tous les esprits, un point d'appui gnral, dont
l'importance ne peut que s'accrotre, et qui servira de base naturelle 
son essor universel. Dans l'tat irrationnel et dsordonn de nos ides
politiques, on ne peut gure souponner aujourd'hui quelle serait
bientt l'irrsistible nergie d'un mouvement philosophique, o
l'entire rnovation de la science sociale serait dirige par ce mme
esprit dont la supriorit est unanimement reconnue  l'gard de toutes
les autres catgories de notions relles.

     [Footnote 15: Cette disposition caractristique de l'cole
     catholique actuelle ne m'a jamais paru plus dcisive qu'en
     l'observant chez l'illustre de Maistre, dont l'minente
     supriorit philosophique n'a pu le prserver de cette
     capitale inconsquence, ncessairement propre  sa doctrine.
     Tout lecteur judicieux a d tre vivement choqu,  ce sujet,
     de l'trange contraste que prsentent la force et la nettet
     vraiment admirables avec lesquelles l'auteur _du Pape_ vient
     d'expliquer l'esprit fondamental de la politique du moyen
     ge, compares  l'incohrence et  la frivolit de son
     irrationnelle apprciation des trois derniers sicles, o la
     socit lui parat subir brusquement une transformation
     tout--fait imprvue et inconcevable, sans aucunes racines
     antrieures. Le ton gnral de l'auteur, jusque alors grave
     et digne, devient aussitt ddaigneux et mme violent:
     finalement, un ouvrage qui a commenc par l'analyse trs
     rationnelle des conditions ncessaires de tout ordre
     spirituel, vient dplorablement aboutir  une invocation
     formelle, aussi purile que mystique,  la vierge Marie!]

Telle est donc la principale proprit qui doive caractriser cette
nouvelle philosophie politique. C'est surtout ainsi que, mme chez les
esprits les plus rebelles, elle devra ncessairement rencontrer certains
points, plus ou moins tendus, d'un contact vritable, d'o son homogne
dveloppement saura toujours faire ressortir, de diverses manires, une
suffisante rgnration intellectuelle, en s'adaptant, sans rpugnance
et sans effort, aux convenances spciales de chaque cas principal. Elle
seule aujourd'hui peut vraiment parler  chaque classe de la socit, 
chaque parti politique, le langage le plus propre  faire pntrer une
vraie conviction, et maintenir nanmoins,  l'abri de toute altration,
l'invincible originalit suprieure de son caractre fondamental. Seule
elle peut, exempte de faiblesse comme d'inconsquence, embrassant, d'un
point de vue suffisamment lev, l'ensemble de la question sociale,
rendre spontanment,  chacune des coles les plus opposes, une exacte
justice, pour ses services rels, soit anciens, soit mme actuels. Nulle
autre doctrine ne saurait maintenant, en rappelant, avec autorit, 
chaque parti, la destination propre dont il s'honore, prescrire
habituellement l'ordre au nom du progrs, et le progrs au nom de
l'ordre; de telle sorte que les deux classes de recommandations se
fortifient l'une l'autre, au lieu de tendre  s'annuler rciproquement,
comme on le voit encore, par l'irrationnelle opposition que la politique
stationnaire tablit ncessairement entre elles. Pure, d'ailleurs, de
tous les divers torts antrieurs, cette politique nouvelle ne doit
craindre aucun reproche de tyrannie rtrograde, ni d'anarchie
rvolutionnaire. On ne pourra l'accuser que de nouveaut: elle rpondra
d'abord par l'vidente insuffisance de toutes les thories existantes,
et ensuite en rappelant que, depuis deux sicles, le mme esprit positif
ne cesse,  d'autres titres, de fournir d'irrcusables preuves de sa
prminence ncessaire[16].

     [Footnote 16: Seul plac jusqu'ici  ce nouveau point de vue
     de philosophie politique, on me pardonnera, j'espre,  ce
     titre, de citer ici mon exprience personnelle.

     Profondment imbu, de bonne heure, comme je devais d'abord
     l'tre, de l'esprit rvolutionnaire, envisag dans toute sa
     porte philosophique, je ne crains pas nanmoins d'avouer,
     avec une sincre reconnaissance, et sans encourir aucune
     juste accusation d'inconsquence, la salutaire influence que
     la philosophie catholique, malgr sa nature videmment
     rtrograde, a ultrieurement exerce sur le dveloppement
     normal de ma propre philosophie politique, surtout par le
     clbre Trait _du Pape_, non-seulement en me facilitant,
     dans mes travaux historiques, une saine apprciation gnrale
     du moyen ge, mais mme en fixant davantage mon attention
     directe sur des conditions d'ordre minemment applicables 
     l'tat social actuel, quoique conues pour un autre tat. Je
     crois, de mme, avoir dj suffisamment prouv, par le
     caractre gnral de ce long discours prliminaire, que la
     politique positive peut tre pleinement quitable envers la
     politique rtrograde et la politique rvolutionnaire, sans
     leur faire aucune vaine concession de principes, et sans
     qu'une telle disposition nuise davantage  la fermet de son
     langage qu' la nettet de ses vues. Quoique l'esprit positif
     doive ncessairement s'assujtir d'abord  tout expliquer, il
     ne saurait s'interdire une exacte apprciation finale,
     d'autant plus dcisive qu'elle a t mieux motive.]

Considre surtout quant  l'ordre, la politique positive n'aura, sans
doute, jamais besoin d'aucune apologie directe, pour quiconque aura
suffisamment apprci, d'aprs l'ensemble des parties antrieures de ce
Trait, quelle est,  cet gard, la tendance ncessaire d'une telle
philosophie,  quelque catgorie d'ides qu'elle s'applique. La science
relle, envisage du point de vue le plus lev, n'a, en effet, d'autre
but gnral que d'tablir et de fortifier sans cesse l'ordre
intellectuel, qui, ou ne saurait trop le rappeler, est la premire base
indispensable de tout autre ordre vritable. Quoique ce ne soit point
ici le lieu convenable de traiter directement cette question
fondamentale, ultrieurement rserve, je ne puis m'abstenir d'indiquer
combien le dsordre rpugne profondment  l'esprit scientifique
proprement dit, qui lui est certainement beaucoup plus antipathique, par
sa nature, que l'esprit thologique lui-mme, comme le savent
aujourd'hui tous ceux qui ont un peu approfondi l'une et l'autre
philosophie. A l'gard des ides politiques, l'exprience a dsormais
suffisamment prouv que la mthode positive peut seule aujourd'hui
discipliner rellement des intelligences devenues de plus en plus
rebelles  l'autorit des hypothses mtaphysiques aussi bien qu'
l'emploi des fictions thologiques. Ne voyons-nous pas, au contraire, ce
mme esprit actuel, si vainement accus de tendre au scepticisme absolu,
accueillir toujours, avec un avide empressement, la moindre apparence de
dmonstration positive, lors mme qu'elle est encore prmature?
Pourquoi en serait-il autrement envers les notions sociales, o le
besoin de fixit doit tre certes encore mieux senti, si en effet elles
peuvent enfin tre domines aussi par l'esprit positif? Le sentiment
fondamental des lois naturelles invariables, fondement primitif de toute
ide d'ordre, relativement  des phnomnes quelconques, pourrait-il
n'avoir plus la mme efficacit philosophique, aussitt que,
compltement gnralis, il s'appliquera aussi aux phnomnes sociaux,
dsormais ramens  de pareilles lois?

La politique positive est certainement seule capable de contenir
convenablement l'esprit rvolutionnaire, parce qu'elle seule peut, sans
faiblesse et sans inconsquence, lui rendre d'abord une exacte justice,
et circonscrire rationnellement, entre ses vraies limites gnrales, son
indispensable influence. Tant que cet esprit n'est attaqu, comme on le
voit aujourd'hui, que d'une manire essentiellement absolue, sous les
inspirations de la philosophie rtrograde, avec laquelle la politique
stationnaire, dpourvue de tout principe propre, concide alors
ncessairement, il rsiste spontanment  ces vaines rcriminations qui,
quelque lgitime qu'en puisse tre le fondement partiel, ne sauraient
neutraliser l'irrsistible besoin qu'prouve maintenant notre
intelligence de recourir  cet nergique ressort, suivant la thorie
prcdemment tablie. Mais il n'en peut plus tre ainsi quand la
philosophie nouvelle, tout en manifestant son caractre minemment
organique, se montrera spontanment encore plus apte que la philosophie
rvolutionnaire elle-mme  dbarrasser finalement la socit de tout
vestige quelconque de l'ancien systme politique. Alors seulement, la
tendance anarchique des principes purement rvolutionnaires pourra tre
directement combattue, au nom mme de la rvolution gnrale, avec un
succs vraiment dcisif, qui finira par amener graduellement l'entire
absorption de la doctrine rvolutionnaire actuelle, dont le principal
office politique sera dsormais mieux rempli par la philosophie
positive.

Indpendamment de ces services immdiats, la cause de l'ordre doit
retirer aussi, d'une telle philosophie, des avantages qui, pour tre
moins directs ou moins saillans, ne sont pas d'une moindre importance
politique. Telle sera, d'abord, une exacte apprciation scientifique de
la vraie nature des diverses questions sociales, qui devra tant
contribuer  la pacification fondamentale, en renvoyant  la
rorganisation intellectuelle et morale,  laquelle ils se rapportent
essentiellement, plusieurs sujets dlicats, qui ne peuvent
qu'entretenir, au sein de la socit, une profonde irritation, aussi
dangereuse que strile, quand on s'obstine  les rattacher surtout  la
rorganisation politique proprement dite, comme je l'ai prcdemment
expliqu. Ayant mis en pleine vidence que l'tat prsent des socits
modernes ne saurait immdiatement comporter, de toute ncessit, que
des institutions purement provisoires, la politique positive tendra
spontanment ainsi  dtourner des divers pouvoirs existans, et,  plus
forte raison, de leurs titulaires quelconques, l'attention si exagre
que leur accorde encore l'opinion gnrale, pour concentrer, au
contraire, tous les efforts principaux sur une sage rnovation
fondamentale des ides sociales, et par suite des moeurs publiques. Les
bons esprits ne sauraient craindre d'ailleurs que cette indispensable
diversion rationnelle, dont le terme est nettement dfini, puisse jamais
dgnrer en une funeste indiffrence politique, puisqu'une telle
doctrine, incompatible avec tout vain prestige, ne s'est nullement
interdit l'laboration directe des institutions proprement dites, vers
laquelle son activit se dirigera ncessairement ds qu'elle pourra
acqurir une vritable importance. Jusque alors, outre que la
perspective finale d'une entire rgnration politique sera
spontanment toujours rappele, cette doctrine s'efforcera mme
accessoirement d'imprimer aux institutions tablies les modifications
diverses qui pourront tre ncessaires pour que, au lieu d'entraver,
elles secondent, autant que possible, l'volution intellectuelle et
morale. Mais, tant qu'ils rempliront cette indispensable condition, les
pouvoirs provisoires, quelle que soit leur organisation, verront
notablement augmenter leur scurit effective par l'influence naturelle
de la politique positive, seule capable de faire habituellement sentir
aux peuples que, dans l'tat prsent de leurs ides, aucun changement
politique ne saurait offrir une importance vraiment capitale, tandis que
les perturbations plus ou moins graves qui en rsultent, outre leurs
inconvniens propres, ont, au contraire, de toute ncessit, une funeste
tendance  entraver le dveloppement spontan de la solution finale,
soit parce qu'elles en dissimulent momentanment l'indispensable besoin
continu, soit en dtournant l'attention publique. On doit aussi noter
que l'esprit, minemment relatif, de la philosophie positive, malgr son
invariable unit, devra graduellement dissiper, au profit vident de
l'ordre gnral, cette disposition absolue, aussi troite
qu'irrationnelle, commune  la politique thologique et  la politique
mtaphysique, qui les porte sans cesse  vouloir uniformment raliser,
dans tous les tats possibles de la civilisation, leurs types respectifs
d'immuables gouvernemens, et qui, par exemple, a conduit mme  ne
concevoir, de nos jours, d'autre moyen fondamental de civiliser Tati
qu' l'aide d'une importation banale du protestantisme et du rgime
parlementaire!

En considrant, sous le mme aspect, une influence moins prononce mais
plus permanente de la politique positive, ou peut reconnatre, en second
lieu, que, mme  l'gard des maux politiques incurables, elle tend
puissamment, par sa nature,  consolider l'ordre public, par le
dveloppement rationnel d'une sage rsignation. La politique
mtaphysique, qui regarde l'action politique comme ncessairement
indfinie, ne saurait comporter une semblable disposition, dont
l'influence habituelle, quoique constituant une vertu purement ngative,
offre un secours si indispensable,  tous gards, contre la douloureuse
destine de l'homme. Quant  la rsignation religieuse, et surtout
chrtienne, elle n'est,  vrai dire, malgr tant d'emphatiques loges,
qu'une prudente temporisation, qui fait supporter les malheurs prsens
en vue d'une ineffable flicit ultrieure. Il ne peut, videmment,
exister de vraie rsignation, c'est--dire de disposition permanente 
supporter, avec constance, et sans aucun espoir de compensation
quelconque, des maux invitables, que par suite d'un profond sentiment
des lois invariables qui rgissent tous les divers genres de phnomnes
naturels. C'est donc exclusivement  la philosophie positive que se
rapporte une telle disposition,  quelque sujet qu'elle s'applique, et,
par consquent,  l'gard aussi des maux politiques. S'il en est que la
science relle ne saurait convenablement atteindre, et je ne crois pas
qu'on puisse en douter, elle y pourra, du moins, comme envers les
fatalits non moins pnibles de la vie individuelle, mettre toujours en
pleine vidence leur incurabilit ncessaire, de manire  calmer
habituellement les douleurs qu'ils produisent par l'assidue conviction
des lois naturelles qui les rendent insurmontables. A raison de sa
complication suprieure, le monde politique doit tre certes encore plus
mal rgl que le monde astronomique, physique, chimique, ou biologique.
D'o vient donc que les imperfections radicales de la condition humaine,
contre lesquelles nous sommes toujours prts  nous insurger avec
indignation sous le premier rapport, nous trouvent, au contraire,
essentiellement calmes et rsigns sous tous les autres, quoiqu'elles
n'y soient pas moins prononces, ni moins choquantes? On ne saurait
douter, ce me semble, que cet trange contraste ne tienne surtout  ce
que la philosophie positive n'a pu jusqu'ici dvelopper notre sentiment
fondamental des lois naturelles qu'envers les plus simples phnomnes,
dont l'tude plus facile a d se perfectionner d'abord. Quand la mme
condition intellectuelle aura t enfin remplie aussi relativement aux
phnomnes sociaux, elle y produira ncessairement des consquences
analogues, en faisant pntrer, dans la raison publique, les germes
salutaires d'une judicieuse rsignation politique, gnrale ou spciale,
provisoire ou indfinie. Ce serait bien peu connatre les lois
essentielles de la nature humaine, que de nier systmatiquement
l'efficacit ncessaire d'une telle conviction habituelle, pour
concourir,  un haut degr,  la pacification fondamentale, en calmant
la vaine inquitude qu'inspire trop souvent le chimrique redressement
de maux politiques vraiment invitables. Aucun esprit juste ne redoutera
d'ailleurs qu'une stupide apathie puisse jamais rsulter de cette
rsignation rationnelle, qui n'a point le caractre passif de la
rsignation religieuse. Car, une semblable philosophie n'impose de
soumission habituelle qu' la ncessit pleinement dmontre, et
prescrit, au contraire, le noble exercice direct de l'activit humaine,
aussitt que l'analyse du sujet permet d'en esprer une vritable
efficacit quelconque.

Pour caractriser enfin, par un dernier trait irrcusable, la tendance
spontane de la nouvelle philosophie politique au raffermissement
gnral de l'ordre public, je dois ajouter ici, que, avant mme qu'elle
ait pu finalement tablir aucune thorie sociale, elle tendra
directement, par la seule influence de la mthode,  ramener les
intelligences actuelles  un tat vraiment normal. Car en imposant  la
culture gnrale des questions politiques, une srie ncessaire de
conditions scientifiques, dont l'indispensable rationnalit ne puisse
donner lieu  aucun soupon d'arbitraire, elle aura, par cela mme,
dissip le principal dsordre, qui consiste surtout dans l'accs
tout--fait illimit que la politique actuelle ouvre forcment, en ce
genre, aux esprits les plus vulgaires et les moins prpars. La simple
extension,  la catgorie des phnomnes sociaux, de ma hirarchie
scientifique fondamentale, prsente aussitt un puissant moyen de
discipline intellectuelle, comme je l'ai indiqu au premier volume de ce
Trait, en manifestant, avec une pleine vidence, propre  subjuguer
finalement l'esprit le plus rebelle, la longue et difficile laboration
prliminaire qu'exige, par sa nature, toute rationnelle exploration des
sujets sociaux, qui ne saurait comporter de succs vraiment scientifique
que de la part d'intelligences fortement trempes, dignement prpares,
quant  la mthode ou  la doctrine, par une tude pralable,
suffisamment approfondie, de toutes les autres branches successives de
la philosophie positive, afin de traiter convenablement les recherches
les plus complexes que notre raison puisse aborder. Il serait
certainement inutile d'insister davantage ici sur l'explication directe
d'une influence aussi vidente, qui sera d'ailleurs spontanment
examine,  divers titres, dans la suite de ce volume. Cette sommaire
indication suffit, sans doute, pour que, sous ce rapport capital, comme
sous les divers aspects prcdens, la tendance minemment organique de
la nouvelle philosophie politique ne puisse tre srieusement conteste
par aucun de ceux qui ont tudi avec quelque soin le vritable esprit
gnral de l'poque actuelle.

Je devais m'attacher ici  signaler surtout, comme plus frquemment
mconnue, cette proprit capitale de la politique positive de pouvoir
seule aujourd'hui dvelopper spontanment, avec une nergique et fconde
efficacit, le sentiment fondamental de l'ordre, soit public, soit mme
priv, que l'tat prsent de l'esprit humain livre, de toute ncessit,
 la vicieuse et insuffisante protection de la politique stationnaire et
de la politique rtrograde, en ce sens identiques. Relativement au
progrs, l'aptitude, beaucoup moins conteste, d'une telle philosophie
n'exige point, en ce moment, des explications aussi tendues. Car, 
quelque sujet qu'il s'applique, l'esprit positif se montre toujours,
par sa nature, directement progressif, tant sans cess occup 
accrotre la masse de nos connaissances et  en perfectionner la
liaison: aussi les exemples usuels d'incontestable progression sont-ils
surtout emprunts aujourd'hui aux diverses sciences positives. Sous le
point de vue social, l'ide rationnelle de progrs, telle qu'on commence
 la concevoir, c'est--dire de dveloppement continu, avec tendance
invitable et permanente vers un but dtermin, doit tre certainement
attribue, comme j'aurai lieu de l'expliquer spcialement dans la leon
suivante,  l'influence inaperue de la philosophie positive, seule
capable d'ailleurs de dgager irrvocablement cette grande notion de
l'tat vague et mme flottant o elle se trouve encore, en assignant
nettement le but ncessaire de la progression et sa vritable marche
gnrale. Quoique le premier essor du sentiment de progrs social soit
certainement d en partie au christianisme, en vertu de sa solennelle
proclamation d'une supriorit fondamentale de la nouvelle loi sur
l'ancienne, il est nanmoins vident que la politique thologique,
procdant d'aprs un type immuable, dont un pass dj lointain offre
seul la ralisation suffisante, doit tre aujourd'hui regarde comme
radicalement incompatible avec toute ide vritable de progrs continu,
et manifeste, au contraire, ainsi que je l'ai montr, un caractre
profondment rtrograde. La politique mtaphysique, dogmatiquement
envisage, prsenterait,  un degr presque aussi prononc, d'aprs les
mmes motifs essentiels, une incompatibilit analogue, si la liaison
beaucoup moindre de ses doctrines ne la rendait bien plus accessible 
l'esprit gnral de notre temps. On peut remarquer, en effet, que les
notions de progrs n'ont vraiment commenc  proccuper vivement la
raison publique que depuis que la mtaphysique rvolutionnaire a perdu
son premier ascendant. C'est donc essentiellement  la politique
positive qu'est dsormais rserv le dveloppement gnral de l'instinct
progressif, comme celui de l'instinct organique.

La seule ide de progrs qui soit rellement propre  la politique
rvolutionnaire, consiste dans la pleine extension continue de la
libert, c'est--dire, en termes plus positifs, de l'essor graduel des
facults humaines; ce qui constitue surtout une notion ngative, en
rappelant essentiellement une suppression croissante des diverses
rsistances. Or, mme en ce sens restreint, la supriorit ncessaire de
la politique positive ne saurait, ce me semble, tre conteste. Car la
vraie libert ne peut consister, sans doute, qu'en une soumission
rationnelle  la seule prpondrance, convenablement constate, des lois
fondamentales de la nature,  l'abri de tout arbitraire commandement
personnel. La politique mtaphysique a vainement tent de consacrer
ainsi son empire, en dcorant de ce nom de lois les dcisions
quelconques, si souvent irrationnelles et dsordonnes, des assembles
souveraines, quelle que soit leur composition; dcisions d'ailleurs
conues, par une fiction fondamentale, qui ne peut changer leur nature,
comme une fidle manifestation des volonts populaires. Mais tout ce
culte mtaphysique des entits constitutionnelles ne saurait aujourd'hui
vraiment dissimuler la tendance profondment arbitraire, qui caractrise
ncessairement toute philosophie non positive. Tant que les phnomnes
politiques ne seront point,  l'exemple de tous les autres, rattachs 
d'invariables lois naturelles, et qu'ils continueront  tre
essentiellement rapports  des volonts quelconques, soit divines, soit
mme humaines, l'arbitraire ne saurait tre vraiment exclus des divers
rglemens sociaux; et, par consquent, malgr tous les artifices
constitutionnels, la libert restera forcment illusoire et prcaire, 
quelque volont qu'on prtende d'ailleurs appliquer notre obissance
journalire. Je reviendrai naturellement plus tard sur cette importante
considration. Mais, n'est-il pas, ds ce moment, vident que la libert
absolue dont la mtaphysique rvolutionnaire a dot aujourd'hui notre
intelligence, ne lui sert finalement, en ralit, qu' courir sans cesse
d'une aberration  une autre, sous l'audacieux ascendant, momentanment
irrsistible, des esprits les moins comptens? La politique positive
pourra seule, en tablissant de vrais principes sociaux, empcher enfin
ce dplorable entranement, et substituer de plus en plus l'empire des
convictions relles  celui des volonts arbitraires; de telle sorte
que,  cet gard, comme  tant d'autres, le besoin du progrs et celui
de l'ordre seront spontanment confondus dans une commune satisfaction.

Cette nouvelle philosophie sociale est tellement propre, par sa nature,
 raliser aujourd'hui l'entier accomplissement de tous les voeux
lgitimes que peut former la politique rvolutionnaire, que seule elle
saura mme terminer convenablement l'opration critique qui en constitue
le principal objet, en faisant graduellement disparatre, sans aucun
espoir de retour, tout ce qui reste encore de l'ancien systme
politique, dont il ne doit finalement subsister que l'inaltrable
souvenir d'une indispensable participation  l'volution fondamentale
de l'humanit. Jusqu'ici cette grande lutte a d tre, comme je l'ai
dj indiqu, ostensiblement dirige par la mtaphysique
rvolutionnaire, simplement seconde par le dveloppement graduel et la
propagation croissante de l'esprit positif. Mais,  vrai dire, ce
dernier progrs naturel de la raison humaine donnait seul une
irrsistible puissance  la doctrine qui lui servait ainsi d'organe
provisoire, et dont la faible consistance logique et t, sans un tel
appui, incapable d'un aussi grand succs; comme on le sent avec vidence
quand on relit aujourd'hui, de sang froid, la frivole et dbile
argumentation sophistique qui caractrise presque tous les crits
philosophiques du sicle dernier. Au point dcisif o la lutte est
maintenant parvenue, elle ne saurait tre irrvocablement complte que
par l'intervention directe et prpondrante de la philosophie positive.
Car, sous le rapport logique, qui finalement domine, la critique
rvolutionnaire est certainement impuissante aujourd'hui  renverser le
systme philosophique, trop profondment combin, de l'cole rtrograde,
qui, dans toute discussion rgulire, l'aurait bientt amene  convenir
qu'elle accorde les principes essentiels du rgime ancien en refusant
leurs plus indispensables consquences, ainsi que je l'ai expliqu:
aussi l'esprit rvolutionnaire se soutient-il, surtout maintenant, par
un appel plus ou moins direct  des passions qui tendent d'ailleurs 
s'amortir graduellement. L'cole positive, seule pleinement consquente,
et par suite seule, au fond, vraiment progressive, en rendant
d'ailleurs, sans la moindre altration de ses propres principes, une
exacte justice philosophique  chacune des doctrines actuelles, pourra
seule arrter radicalement l'essor rtrograde, perturbateur quoique
strile, de l'cole catholique, en posant directement, dans l'ordre des
ides sociales, en prsence de l'esprit religieux, son ternel
antagoniste, l'esprit scientifique, qui l'a dj rduit, dans toutes les
autres catgories intellectuelles,  la plus irrvocable nullit, comme
je crois l'avoir surabondamment prouv par l'ensemble des trois autres
volumes de ce Trait: et cette influence accessoire s'exercera
spontanment, de manire  ne point dranger le cours gnral de
l'opration principale, ainsi qu'on le voit d'ordinaire  l'gard d'une
science quelconque, dont l'action critique, quelque nergique qu'elle
soit, n'est jamais qu'une suite collatrale de son dveloppement
organique.  la vrit, l'esprit positif ne pourra ainsi enlever 
jamais  l'esprit thologique toute influence politique, sans que la
mme condamnation n'enveloppe aussi, de toute ncessit, l'esprit
mtaphysique, qui, malgr sa rivalit, n'en est point, aux yeux de la
science, essentiellement distinct. Mais cette double exclusion
simultane ne serait, sans doute, qu'un grand avantage de plus, aussi
bien pour le progrs que pour l'ordre,  la fois non moins compromis
aujourd'hui par la prpondrance momentane des avocats que par la vaine
opposition des prtres.

Considrant enfin la cause gnrale du progrs politique sous le point
de vue pratique le plus tendu, on ne saurait mconnatre les puissantes
ressources, ncessaires quoique indirectes, que la nouvelle philosophie
politique doit graduellement prsenter  l'amlioration fondamentale de
la condition sociale des classes infrieures, qui constitue certainement
la plus grave difficult de la politique contemporaine. La politique
rvolutionnaire, qui seule a servi d'organe jusqu'ici  cette partie du
problme social, n'a pu l'envisager encore que sous le point de vue
insurrectionnel. Toute sa solution se rduit essentiellement d'ailleurs
 dplacer la difficult, en ouvrant artificiellement une issue plus ou
moins large aux plus actives ambitions populaires; et c'est aussi ce que
projette,  son imitation, la politique stationnaire,  cela prs de la
circonspection exagre qui la caractrise habituellement. Mais cet
irrationnel expdient, quelle que puisse tre sa ncessit provisoire,
laisse videmment tout--fait intacte la question principale: une telle
satisfaction, procure  un petit nombre d'individus, ordinairement
devenus ainsi les dserteurs de leur classe, ne saurait,  la longue,
aucunement apaiser les justes plaintes des masses, dont la condition
gnrale ne reoit ainsi aucune amlioration dcisive,  moins qu'on ne
veuille dcorer de ce nom les esprances, chimriques pour la plupart
des individus, qu'entretient sans cesse l'appt drisoire de cette sorte
de jeu ascensionnel, non moins trompeur que tout autre jeu. Il est mme
incontestable qu'en dveloppant des dsirs dmesurs, dont la commune
satisfaction est impossible, en stimulant la tendance, dj trop
naturelle aujourd'hui, au dclassement universel, on ne dcharge ainsi
le prsent qu'en aggravant beaucoup l'avenir, en suscitant de nouveaux
et puissans obstacles  toute vraie rorganisation sociale. Telle est
cependant, sur ce grand sujet, l'uniforme pense des docteurs actuels.
Ceux qui, de nos jours, ont le plus qualifi d'anarchique cette vaine
solution, sont tombs,  cet gard, dans la plus trange inconsquence,
d'ailleurs minemment dangereuse, en poursuivant encore davantage la
mthode mme qu'ils condamnaient, par l'inqualifiable proposition de
supprimer directement toute proprit relle; comme si cette absurde
utopie pouvait, du reste, apporter au mal aucun remde durable. La masse
de notre espce tant videmment destine, d'aprs une insurmontable
fatalit,  rester indfiniment compose d'hommes vivant, d'une manire
plus ou moins prcaire, des fruits successifs d'un travail journalier,
il est clair que le vrai problme social consiste,  cet gard, 
amliorer la condition fondamentale de cette immense majorit, sans la
dclasser nullement, et sans troubler l'indispensable conomie gnrale.
Mais une telle manire de concevoir la question est exclusivement
rserve, par sa nature,  la politique positive, envisage comme
prsidant  la classification finale des socits modernes. Quoique le
dveloppement d'une pareille recherche directe soit incompatible avec la
nature essentiellement spculative de ce Trait, je ne devais pas
nanmoins ngliger ici la mention sommaire d'un point de vue aussi
important. En dissipant irrvocablement tout vain prestige, et rassurant
pleinement les classes dirigeantes contre toute invasion de l'anarchie,
la nouvelle philosophie pourra seule utilement diriger la politique
populaire proprement dite, indpendamment de sa double efficacit
spontane, ci-dessus indique, soit pour dtourner de l'ordre purement
politique ce qui ressort de l'ordre intellectuel et moral, soit pour
inspirer,  l'gard des maux finalement incurables, une sage et ferme
rsignation. On reconnatra d'ailleurs aisment, dans le cours de ce
volume, que cette philosophie, en poussant ncessairement,  la tte du
mouvement social, des capacits dont les droits lgitimes sont presque
aussi mconnus aujourd'hui que ceux des proltaires, tend, par une
liaison spontane des ttes avec les bras,  imprimer  la cause commune
un caractre de grandeur spculative et de consistante unit, qui doit
puissamment contribuer  son succs final, et qui ne saurait tre
autrement ralis. Toute indication plus spciale s'carterait
essentiellement de l'esprit spculatif de cet ouvrage. J'aurai, du
reste, dans la suite de ce volume, plusieurs occasions naturelles de
faire directement sentir que la rorganisation spirituelle, en
interposant habituellement, entre les ouvriers et leurs chefs, une
commune autorit morale, aussi indpendante qu'claire, offrira plus
tard la seule base rgulire d'une paisible et quitable conciliation
gnrale de leurs principaux conflits, presque abandonns aujourd'hui 
la brutale discipline d'un antagonisme purement matriel.

Quelque imparfaits que doivent tre encore les divers aperus gnraux
que je viens d'baucher, ils suffisent nanmoins, ce me semble, pour
faire ici nettement pressentir les principales proprits politiques qui
doivent ncessairement caractriser la philosophie positive,
indiffremment considre quant  l'ordre, ou quant au progrs. C'est
ainsi que cette nouvelle philosophie sociale, malgr sa svre
apprciation rationnelle des diffrens partis existans, peut
naturellement trouver, auprs de chacun d'eux, un irrcusable accs
gnral, en se montrant apte  crer des moyens plus efficaces
d'atteindre le but respectif qu'il poursuit trop exclusivement. Une
telle politique, convenablement applique, pourra utiliser, dans
l'intrt de la rorganisation finale, au profit commun de son ascendant
graduel, tous les vnemens importans que comporte l'tat prsent de la
socit, avant mme que d'avoir pu aucunement y intervenir. Soit que,
dans un triomphe momentan, chaque parti manifeste plus profondment son
insuffisance sociale; soit, au contraire, que, dans le dsespoir d'une
grave dfaite, il se montre plus dispos  accueillir de nouveaux moyens
d'action politique; soit enfin qu'une sorte de torpeur universelle mette
plus  nu l'ensemble des besoins sociaux; la nouvelle philosophie
pourra toujours saisir aujourd'hui une certaine issue gnrale, pour
faire uniformment pntrer, par une opportune application journalire,
son enseignement fondamental.

Toutefois, il faut,  mon gr, renoncer essentiellement d'avance, sous
ce rapport,  toute vraie conversion de l'cole rtrograde,
intgralement considre. Sauf d'heureuses anomalies individuelles, qui
ne cessent d'tre possibles, et qui pourront aujourd'hui mme devenir
plus frquentes, il existe, entre la philosophie thologique et la
philosophie positive, surtout  l'gard des ides sociales, une
antipathie trop fondamentale, pour que la premire puisse jamais
apprcier suffisamment la seconde, malgr l'aptitude bien constate de
celle-ci  mieux satisfaire au besoin commun d'une vraie rorganisation:
ici, comme en tout autre cas, la thologie s'teindra ncessairement
devant la physique, mais sans pouvoir se transformer, sous sa direction,
au-del de sa modification actuelle. Il faut d'ailleurs reconnatre, 
ce sujet, que ce n'est point l'ordre, en gnral, que poursuit
aujourd'hui l'cole rtrograde, mais seulement un ordre unique et
invariablement prconu, auquel se rattachent surtout ou des habitudes
d'esprit particulires, ou mme l'instinct des intrts spciaux: en
dehors de son exclusive utopie, tout lui semble galement dsordonn, et
par suite, essentiellement indiffrent. La politique stationnaire lui a
mme justement reproch, de nos jours, de prter directement, aux plus
pernicieuses tentatives de dsordre, un coupable appui momentan, dans
le vain espoir de pousser ainsi, avec plus d'nergie,  la restauration
ultrieure de sa propre domination, qu'elle se flatterait de faire
ds-lors accepter  la socit, comme seule voie de salut contre une
imminente anarchie matrielle. Dans son prtendu dvouement  l'ordre
gnral, l'cole rtrograde a donc frquemment trahi sa disposition
prpondrante  vouloir le moyen beaucoup plus que le but lui-mme.
Mais, l'cole stationnaire, chez laquelle l'amour de l'ordre, sans tre
peut-tre plus dsintress au fond, est certainement, ce qui importe
surtout, infiniment plus impartial,  raison mme de son dfaut
caractristique de principes propres et fixes, offrira spontanment,
sous ce rapport,  la nouvelle philosophie politique, l'accs gnral
auquel elle ne saurait raisonnablement prtendre auprs de l'cole
rtrograde. Quoique les vaines fictions mtaphysiques de la politique
constitutionnelle ou parlementaire tendent aujourd'hui  dtourner
gravement de la vraie solution, elles n'ont pu heureusement acqurir,
sur le continent europen, un assez profond ascendant pour empcher
cette philosophie de faire utilement entendre sa voix rationnelle  une
cole aussi franchement dispose que l'est, certainement, en gnral,
l'cole stationnaire,  tablir enfin, dans les socits modernes, un
ordre vraiment stable, n'importe d'aprs quels principes. On peut donc
esprer ainsi d'agir utilement,  un certain degr, sur cette partie
essentielle du monde politique actuel.

Nanmoins, je ne dois pas dissimuler ici que l'cole purement
rvolutionnaire me parat tre aujourd'hui la seule sur laquelle la
politique positive puisse exercer directement une action vraiment
capitale; parce que, malgr tous ses graves inconvniens, que je n'ai
certes nullement dguiss, cette cole a seule maintenant un caractre
essentiellement progressif, qui, en dpit de tous ses prjugs, lui
tient l'esprit toujours ouvert  de nouvelles inspirations politiques.
Son but principal, l'entire limination du rgime ancien, la politique
nouvelle le poursuivra aussi spontanment, et d'une manire bien plus
efficace, quoique simplement accessoire. Tout ce que ses doctrines
propres renferment de provisoirement indispensable, sera naturellement
absorb par la politique positive, tout en repoussant  jamais les
tendances anarchiques, auxquelles, quoi qu'on en puisse dire, l'cole
rvolutionnaire a dj cess de tenir spcialement, sous la seule
condition, ds lors pleinement remplie, du progrs effectif. Enfin,
quoique l'ancien systme soit certes assez dcompos maintenant pour
permettre, et mme pour exiger, l'laboration directe de la vraie
rorganisation sociale, on peut cependant prvoir aisment que le cours
naturel des vnemens, qui n'attend pas toujours nos lentes prparations
philosophiques, dterminera, plus ou moins prochainement, soit en vertu
mme de notre tat intellectuel, soit  raison des fautes commises par
les gouvernemens actuels, de nouvelles explosions pratiques de la
doctrine rvolutionnaire, dont j'indiquerai plus tard les principaux
caractres, et qui, ds lors malheureusement invitables, deviendront
peut-tre mme relativement indispensables, afin d'ter radicalement, 
la fatale apathie de notre vaine intelligence, tout espoir quelconque de
satisfaire, sans aucun frais d'invention fondamentale, aux conditions
essentielles du problme social, par cette chimrique reconstruction de
l'ancienne philosophie politique, qui constitue aujourd'hui la ressource
banale de tant d'esprits incomptens. Sans intervenir directement en de
tels conflits, autrement que pour utiliser les enseignemens qu'ils font
natre, la politique positive, qui les aura prvus, ne saurait prtendre
 y troubler les derniers actes de prpondrance de la mtaphysique
rvolutionnaire.

Du reste, cette nouvelle philosophie, essentiellement destine, par sa
nature,  imprimer un essor plus complet  toutes les diverses facults
relles de notre intelligence, ne saurait, sans doute, tendre,  aucune
poque,  atrophier une aussi importante disposition gnrale que celle
qui constitue l'esprit critique proprement dit. Tout en le subordonnant
dsormais irrvocablement  l'esprit organique, elle lui ouvrira
directement, comme je l'indiquerai en son lieu, de nouvelles et larges
destinations politiques, bien autrement intressantes que la fastidieuse
reproduction actuelle des satires philosophiques du sicle dernier. Au
lieu de continuer, au profit essentiel des avocats, une guerre monotone
contre l'influence sacerdotale, l'esprit critique prendra, sans doute,
une activit bien plus complte et plus incisive, en mme temps que plus
utile, lorsque, sous les inspirations gnrales de la philosophie
positive, il entreprendra la dmolition simultane de toute puissance
mtaphysique ou thologique. En outre, les vrais lmens dfinitifs du
nouveau systme social ne prteront que trop eux-mmes, surtout dans
l'origine, comme tous les pouvoirs naissans,  un large exercice direct,
et plus ou moins continu, de l'esprit satirique, dont l'invitable
contrle pourra exercer une trs heureuse influence secondaire sur le
dveloppement graduel du caractre politique qui doit finalement
appartenir  chacun d'eux. On ne peut donc douter, d'aprs un tel
ensemble de motifs principaux, que la nouvelle philosophie sociale ne
puisse justement esprer aujourd'hui de trouver,  divers titres,
certains points d'appui naturels dans les sections les plus avances de
l'cole rvolutionnaire proprement dite. Quelles que soient cependant,
mme dans cette cole, les dispositions favorables que puissent lui
offrir les diffrentes parties du monde politique actuel, ces secours
accessoires, trs affaiblis d'ailleurs par une invitable opposition de
doctrines, ne sauraient videmment dispenser, en aucune manire, cette
philosophie de compter surtout directement sur sa supriorit
scientifique, premire et constante source de son ascendant graduel.

Une philosophie sociale qui, prenant la science relle pour base
gnrale indispensable, appelle immdiatement aujourd'hui l'esprit
scientifique  rgnrer le monde politique, semble, au premier aspect,
devoir surtout attendre, sinon une coopration active, du moins des
encouragemens nergiques et soutenus, de la part de la classe choisie
qu'elle tend spontanment  lever par degrs  une aussi minente
position fondamentale. Je dois ici navement avouer que, dans mes
premiers travaux de philosophie politique, j'ai essentiellement partag
cette illusion trs naturelle, dont une longue exprience personnelle
m'a seule ensuite pniblement dtromp. L'indiffrence politique de la
plupart des savans actuels, quoique vraiment monstrueuse, en un temps o
les questions sociales sont les plus belles et les plus urgentes de
toutes, me paraissait alors tenir principalement au profond dgot
intellectuel que doit, en effet, leur inspirer d'abord le caractre
vague et arbitraire des mthodes qui prsident encore  de telles
recherches, oppos  la parfaite rationnalit des procds
scientifiques. Mais, malgr l'incontestable influence de cette premire
cause, un examen ultrieur m'a depuis graduellement conduit 
reconnatre d'autres motifs,  la fois moins honorables et plus
puissans, d'aprs lesquels cette nouvelle philosophie doit trs peu
compter sur les dispositions favorables des savans actuels, si mme elle
ne doit pas craindre,  certains gards, leur rsistance plus ou moins
ouverte, partielle d'ailleurs ou momentane,  la propre ascension
politique de leur classe[17].

     [Footnote 17: Je crois devoir noter ici un trait vraiment
     caractristique, bien propre  montrer  quel dplorable
     degr cette classe, malgr le vain orgueil de la plupart de
     ses membres, est aujourd'hui dpourvue de tout sentiment
     profond de sa vraie dignit sociale. Nos lgislateurs
     mtaphysiciens ont introduit, il y a quelques annes, dans la
     loi lectorale franaise, une trange disposition qui admet
     la qualit d'acadmicien  compter dsormais pour cent francs
     dans le cens lectoral, sauf  complter en espces le reste
     de la capacit. Or, les savans n'ont, certes, nullement
     tmoign, alors ni depuis, la moindre tendance  repousser
     avec indignation une telle dcision lgislative, d'aprs
     laquelle tout savant quivaut politiquement  la moiti d'un
     lecteur vulgaire: ils auraient plutt vot de solennels
     remercmens aux avocats pour l'octroi de cette gracieuset,
     dont la plupart se sont empresss de profiter couramment.]

Outre la commune participation fondamentale de toutes les diverses
classes de la socit  l'anarchie intellectuelle et morale qui
caractrise si profondment notre poque, chacune d'elles a aussi sa
manire propre de manifester plus spcialement ses tendances
anarchiques. C'est ce que font d'abord les savans actuels par les vains
conflits journaliers qui s'lvent entre eux sur leurs attributions
respectives, chaque fois qu'une mme question, touchant simultanment 
plusieurs branches essentielles de la philosophie naturelle, soulve des
dbats sans issue, qui tmoignent clairement l'absence de toute
vritable discipline scientifique. Mais, quelle que soit l'importance
trs significative de cette premire considration, l'anarchie
scientifique se rvle aujourd'hui surtout, d'une manire  la fois bien
plus caractristique et plus dangereuse, par l'unanime rpugnance de nos
savans contre toutes sortes de gnralits, par leur prdilection
exclusive, vicieusement systmatise, pour des spcialits de plus en
plus troites[18]. Ce n'est point ici le lieu de poser convenablement la
grande question philosophique de la vritable harmonie fondamentale qui
doit rgner entre l'esprit d'ensemble et l'esprit de dtail, et dont
l'exacte apprciation ne peut constituer que l'une des principales
conclusions finales de ce Trait. Dans l'analyse historique du
dveloppement intellectuel, nous aurons bientt l'occasion d'apprcier
dj directement le spcieux paradoxe, graduellement labor pendant les
deux derniers sicles, qui permet aujourd'hui  tant d'esprits mdiocres
de se faire mme un facile mrite scientifique du rtrcissement
excessif de leurs occupations journalires, au nom de cette trange
organisation du travail, incidemment signale au second volume, qui
assigne minutieusement les cadres respectifs des moindres spcialits,
sans laisser aucune place dtermine  l'tude des rapports gnraux,
essentiellement abandonne ainsi aux digressions accidentelles des
divers savans, qui les cultiveraient,  titre de passe-temps, sans
aucune prparation propre. Il deviendra ds lors irrcusable que ce
prtendu principe ne constitue qu'une irrationnelle systmatisation
mtaphysique, tendant  consacrer, comme absolue et indfinie, la
situation transitoire de notre intelligence pendant le premier ge de la
philosophie positive, o l'esprit de dtail devait, en effet,
ncessairement rgner, jusqu' ce que la positivit et successivement
pntr dans tous les ordres de phnomnes naturels, condition dsormais
suffisamment remplie. Quoi qu'il en soit, je ne dois ici distinctement
indiquer,  ce sujet, que la simple considration politique, qui impose,
avec tant d'vidence, l'indispensable obligation d'une entire
gnralit  toute philosophie aspirant rellement au gouvernement moral
de l'humanit. C'est par cette unique qualit, comme je l'ai dj
frquemment signal, que la philosophie thologique et la philosophie
mtaphysique, malgr leur insuffisance et mme leur dcrpitude
irrcusables, prolongent encore leur vaine prpondrance politique. Tant
que la philosophie positive ne remplira point convenablement cette
condition fondamentale, elle ne saurait sortir de son tat prsent de
subalternit politique. L'exprience journalire ne montre-t-elle point,
surtout en ce qui concerne les mesures ou les lections diriges
aujourd'hui par les corps savans, toutes les fois, en un mot, que
l'esprit d'ensemble devient,  un degr quelconque, directement
indispensable, que de bons esprits, entirement trangers  la science,
mais habituellement placs  un point de vue gnral, sont finalement
plus propres que les savans spciaux, mme au genre de gouvernement qui
semblerait le plus devoir exclusivement appartenir  ceux-ci? On ne
saurait nier aussi que l'imperfection ordinaire de l'enseignement
scientifique ne tienne principalement aujourd'hui  cet loignement pour
l'esprit d'ensemble, dont nos savans s'enorgueillissent avec un si
funeste aveuglement. Il est donc vident que, par cette irrationnelle
disposition, ils contribuent eux-mmes, autant que possible,  maintenir
directement leur propre subalternit politique. Leurs sentimens sociaux
sont, d'ailleurs, d'ordinaire,  la hauteur de leurs ides. En cartant
habituellement la considration prpondrante des intrts matriels, et
en dveloppant la facult de saisir rapidement les diverses ractions
sociales, la culture des sciences positives semblerait devoir, par sa
nature, tendre puissamment  contenir, chez ceux qui s'y livrent,
l'essor continu de l'gosme individuel: elle ne sert, au contraire, que
trop souvent aujourd'hui,  le rendre plus systmatique, et par suite
plus corrupteur peut-tre. Or, cette monstruosit passagre tient, sans
doute, principalement au dfaut d'ides gnrales chez les savans
actuels, qui n'ont d'ailleurs,  cet gard, d'autre tort propre que d'en
nier dogmatiquement l'indispensable ncessit.

     [Footnote 18: Cette aversion des gnralits, cette
     antipathie prononce contre tout gnralisateur quelconque,
     de quelque manire qu'il puisse procder, tiennent aussi,
     chez beaucoup de savans actuels,  un secret instinct
     d'gosme, que je crois devoir, avec ma franchise habituelle,
     caractriser ici en peu de mots, tout en avertissant
     d'ailleurs qu'il ne saurait, par sa nature, jamais exercer,
     mme aujourd'hui, qu'une influence purement accessoire,
     comparativement  la grande cause intellectuelle indique
     dans le texte.

     La philosophie naturelle est dj loin maintenant de ces
     temps primitifs, si bien dcrits par Fontenelle, o la
     prudence paternelle croyait devoir soigneusement interdire la
     carrire scientifique, qui ds-lors ne pouvait
     essentiellement comporter que de vraies vocations, plus ou
     moins prononces. Comme les organisations bien caractrises
     sont, dans la nature humaine, minemment exceptionnelles, et
     qu'aucune classe ne saurait tre principalement compose
     d'anomalies, il a bien fallu,  mesure que la science, en se
     dveloppant, acqurait plus d'importance sociale, qu'elle
     donnt accs  des intelligences plus vulgaires. Il arrive
     donc aujourd'hui, et il arrivera sans doute de plus en plus
     dsormais, par suite mme des encouragemens, d'ailleurs si
     utiles, prodigus aux diverses sciences spciales, que les
     vocations relles deviennent, proportionnellement, de moins
     en moins nombreuses dans le monde scientifique, qui tend de
     plus en plus  se composer, en majeure partie, d'individus
     peu minens, ayant choisi cette profession au mme titre que
     toute autre, et dont les travaux, sans pouvoir jamais
     imprimer  la science aucune impulsion capitale, maintiennent
     honorablement son tat prsent, avec quelques utiles
     amliorations graduelles. Or, ceux-l surtout doivent tre
     habituellement acharns, d'une manire plus absolue, contre
     toute philosophie gnrale, surtout positive, non-seulement
     en vertu d'un esprit plus troit qui les empche d'en saisir
     la porte relle, mais aussi  cause de son invitable
     influence pour rduire,  leur juste apprciation, leurs
     travaux ordinaires. Car, l'avnement des gnralits vraiment
     positives ne permettra plus d'attacher une haute importance
     aux recherches de dtail que dans le cas rare o elles
     tendront directement  dterminer de grands progrs; ce qui
     rendra ncessairement bien plus difficile l'accs des
     principales positions scientifiques, auxquelles les
     notabilits phmres pourront ainsi de moins en moins
     prtendre, tant ds-lors rgulirement assujties enfin  de
     vrais et invitables jugemens. De ceux-l, principalement,
     provient le prtexte banal tir des gnralits vicieuses,
     comme si toutes les spcialits taient ordinairement bonnes,
     et comme si ce n'tait point surtout aux savans  distinguer
     judicieusement  cet gard, suivant leur fonction sociale de
     guides rationnels de l'opinion publique, qu'ils abandonnent
     ainsi, contre leur propre intention, aux seuls
     mtaphysiciens.]

Tout espoir de coopration quelconque de leur part, soit active, soit
mme passive,  la fondation d'une vraie philosophie politique, par
l'extension convenable de la mthode positive  l'tude fondamentale des
phnomnes sociaux, doit donc tre aujourd'hui essentiellement
abandonn. Ceux d'entre eux qui commencent  manifester une certaine
ambition politique, prfrent presque toujours jusqu'ici se mettre
simplement au service des pouvoirs et des partis existans, sauf  n'y
tre, comme il doit arriver le plus souvent, que de purs instrumens pour
les avocats et les autres mtaphysiciens; au lieu d'essayer d'une
politique nouvelle, vraiment propre  l'esprit scientifique, mais qui
obligerait  se dgager de la routine vulgaire: les savans demeurs
spculatifs sont peut-tre ordinairement moins inaccessibles encore aux
inspirations gnrales de la philosophie positive. L'essor politique de
cette philosophie ne saurait aujourd'hui tre nergiquement second,
dans le monde savant, sauf d'heureuses exceptions individuelles, que par
les jeunes intelligences, dont l'ardeur naturelle pour les conceptions
gnrales n'a encore t teinte par l'influence prolonge des divers
prjugs propres  chaque spcialit exclusive. En ce sens, les diverses
institutions de haut enseignement scientifique, qui tendent  introduire
de plus en plus, dans la socit actuelle, fort au-del des besoins
rguliers des professions savantes, une jeunesse profondment imbue de
l'esprit positif, constituent,  mes yeux, l'une des plus prcieuses
ressources que le pass nous ait mnages pour aboutir graduellement 
la rorganisation finale des socits modernes: telles sont, en France,
les coles de mdecine, et surtout notre cole Polytechnique, en vertu
de son minente positivit, et malgr son caractre incomplet. Une telle
considration a d'autant plus d'importance, que, quels que soient, sous
le point de vue philosophique, les irrcusables inconvniens des savans
actuels, il demeure nanmoins incontestable que l'esprit positif, qu'il
s'agit maintenant d'tendre  la politique, ne saurait tre, en gnral,
convenablement dvelopp, comme je l'ai si souvent prouv, que chez ceux
seulement qui, en temps opportun, ont reu une forte ducation
scientifique, ce qui ne peut gure avoir lieu aujourd'hui que pour les
jeunes gens d'abord destins aux diffrentes spcialits scientifiques,
sauf quelques anomalies infiniment rares, sur lesquelles il ne faut pas
compter.

Cet aperu sommaire des principaux points d'appui que l'tat prsent du
monde social peut offrir  l'impulsion rgnratrice de la nouvelle
philosophie politique, complte suffisamment l'indication gnrale que
je devais baucher, dans cette longue mais indispensable introduction,
de la destination fondamentale d'une telle philosophie pour correspondre
aux plus graves ncessits de notre poque. En plaant dfinitivement
l'esprit du lecteur au point de vue convenable, et en lui fournissant
d'avance une sorte de programme rationnel de l'ensemble des conditions 
remplir, le grand travail que je viens d'accomplir, quoique purement
prliminaire, devra, j'espre, faciliter et, en mme temps, abrger
beaucoup l'opration principale; surtout, il en garantira la pleine
efficacit politique, qui, sans un tel prambule gnral, et
essentiellement chapp  la plupart des esprits actuels, dont les
habitudes politiques sont d'ordinaire si superficielles et si
irrationnelles. Les hommes d'tat les plus ddaigneux ne sauraient ainsi
mettre en doute si la thorie que nous allons tenter de construire
directement est vraiment susceptible d'une haute utilit pratique,
puisqu'il est maintenant dmontr que le besoin fondamental des socits
actuelles est, par sa nature, minemment thorique, et que, en
consquence, la rorganisation intellectuelle, et ensuite morale, doit
ncessairement prcder et diriger la rorganisation politique
proprement dite[19]. Toutefois, aprs avoir, pour satisfaire  la juste
exigence des esprits actuels, tabli d'abord, avec tout le soin
convenable, cette grande et intime co-relation, il importe maintenant de
retourner irrvocablement au point de vue strictement scientifique de ce
Trait, et de poursuivre l'tude gnrale des phnomnes de la physique
sociale dans des dispositions aussi purement spculatives que celles qui
prsident dj  la culture habituelle des autres sciences
fondamentales, en n'ayant d'autre ambition intellectuelle que de
dcouvrir les vritables lois naturelles d'un dernier ordre de
phnomnes, extrmement remarquable, et qui n'a jamais t ainsi
examin; sans la prpondrance, dsormais continue, d'une telle
intention, notre opration philosophique avorterait ncessairement.
Nanmoins, avant d'y procder d'une manire directe, il me reste encore
 considrer sommairement, dans la leon suivante, les principaux
efforts philosophiques dj tents pour constituer la science sociale,
et dont l'apprciation gnrale doit minemment tendre, surtout en vertu
des habitudes actuelles,  mieux caractriser, sous divers rapports
essentiels, la nature et l'esprit de cette dernire branche fondamentale
de la philosophie positive.

     [Footnote 19: Les rapports gnraux entre la thorie et la
     pratique, surtout en politique, seront, dans la suite de ce
     volume, comme on doit s'y attendre, directement soumis  une
     analyse rationnelle. Je dois seulement indiquer ici,  ce
     sujet, que, dans la politique, de mme qu'en tout autre cas,
     toute confusion, ou simplement toute adhrence trop troite,
     entre la thorie et la pratique, est galement funeste 
     toutes deux, en touffant l'essor de la premire, et laissant
     la seconde s'agiter sans guide. On doit mme reconnatre que
     les phnomnes sociaux, en vertu de leur complication
     suprieure, doivent exiger un plus grand intervalle
     intellectuel qu'en aucun autre sujet scientifique, entre les
     conceptions spculatives, quelque positives qu'elles puissent
     tre, et leur finale ralisation pratique. La nouvelle
     philosophie sociale doit donc se garantir soigneusement de la
     tendance, trop commune aujourd'hui, qui la porterait  se
     mler activement au mouvement politique proprement dit,
     lequel doit surtout rester pour elle un sujet permanent
     d'observation capitale, o elle ne doit intervenir qu'en
     remplissant sa mission gnrale de haut enseignement.
     Nanmoins, la profonde confusion qui rgne maintenant entre
     le gouvernement spirituel et le gouvernement temporel ne
     saurait, sans doute, toujours permettre  l'cole positive de
     s'abstenir de toute participation directe, soit dans les
     divers pouvoirs constitus, soit au sein des partis existans,
      la gestion journalire des affaires gnrales, ne ft-ce
     qu'afin d'y mieux faite prvaloir son influence fondamentale.
     Mais cette cole devra scrupuleusement veiller  ce que cette
     incontestable utilit ne serve involontairement de motif
     habituel au vain garement d'ambitions mal conues. Car, une
     telle proccupation active et continue des oprations
     journalires tend directement, surtout de nos jours, 
     empcher ou  altrer toute conception vraiment rationnelle
     de l'ensemble du mouvement social,  moins qu'une forte
     laboration pralable des vritables principes politiques ne
     prvienne cette pernicieuse fluctuation, chez quelques
     intelligences privilgies, qui elles-mmes agiraient sans
     doute encore plus sagement, soit pour elles, soit pour leur
     cause, en conservant une position purement philosophique, en
     tant, du moins, que le libre choix de leur mode propre
     d'influence politique pourrait leur tre permis, ce qui, je
     l'avoue, n'est peut-tre pas aujourd'hui toujours
     facultatif.]




QUARANTE-SEPTIME LEON.

Apprciation sommaire des principales tentatives philosophiques
entreprises jusqu'ici pour constituer la science sociale.


Le degr suprieur de complication, de spcialit, et en mme temps
d'intrt, qui caractrise ncessairement les phnomnes sociaux,
compars  tous les autres phnomnes naturels,  ceux mme de la vie
individuelle, constitue, sans doute, d'aprs les principes gnraux de
hirarchie scientifique tablis dans l'ensemble de ce Trait, la cause
la plus fondamentale de l'imperfection beaucoup plus prononce que doit
prsenter leur tude, o l'esprit positif ne pouvait videmment avoir
aucun accs rationnel sans avoir pralablement commenc  dominer
l'tude de tous les phnomnes plus simples; ce qui n'a t
convenablement accompli que de nos jours, en vertu de l'importante
rvolution philosophique qui a donn naissance  la physiologie
crbrale, comme je l'ai expliqu  la fin du volume prcdent. Mais,
indpendamment de ce motif principal, dj suffisamment indiqu, et qui
d'ailleurs deviendra bientt le sujet d'une apprciation directe, je
crois devoir commencer, ds ce moment,  signaler une considration
nouvelle, minemment propre  expliquer, d'une manire toute spciale,
pourquoi l'esprit humain n'a pu jusqu' prsent fonder la science
sociale sur des bases vraiment positives. Cette considration consiste
en ce que, par la nature d'une telle tude, notre intelligence ne
pouvait rellement, avant l'poque actuelle, y statuer sur un ensemble
de faits assez tendu pour diriger convenablement ses spculations
rationnelles  l'gard des lois fondamentales des phnomnes sociaux.

En expliquant sommairement, ds le dbut de cet ouvrage, l'invincible
ncessit logique qui fait toujours exclusivement dpendre le premier
essor spculatif d'une doctrine quelconque de l'emploi spontan d'une
mthode purement thologique, j'ai dj suffisamment indiqu, mme
envers les plus simples phnomnes, l'impossibilit gnrale de former
primitivement le systme d'observations propre  servir de base
immdiate  toute thorie positive (_voyez_ la premire leon). Or, les
phnomnes sociaux, outre leur participation vidente et plus prononce
 cette obligation commune, prsentent, sous un tel aspect, ce
caractre minemment spcial, que leur propre existence ne pouvait, dans
l'origine, tre assez dveloppe pour comporter aucune observation
vraiment scientifique, lors mme que l'esprit humain et t alors
convenablement prpar. Dans tout autre sujet, par suite de l'immuable
perptuit des phnomnes, les observations rationnelles n'taient
d'abord impossibles qu' cause de l'absence, long-temps invitable,
d'observateurs bien disposs. Mais, par une exception videmment propre
 la science sociale, et qui a d spcialement contribuer  prolonger
son enfance, il est clair que les phnomnes eux-mmes y ont long-temps
manqu de la plnitude et de la varit de dveloppement indispensables
 leur exploration scientifique, abstraction faite des conditions 
remplir par les observateurs. Sans un lent et pnible essor spontan de
l'tat social dans une partie notable de l'espce humaine, et jusqu' ce
que le cours naturel de l'volution sociale y et graduellement conduit
 des modifications assez profondes et assez gnrales de la
civilisation primitive, cette science devait ncessairement se trouver
dpourvue de toute base exprimentale vraiment suffisante. Cette
vidente considration nous servira plus tard  faire plus nettement
ressortir l'indispensable office de la philosophie thologique pour
diriger les premiers progrs de l'esprit humain et de la socit. Mais
nous ne devons l'employer ici qu' mieux caractriser les entraves
invitables qui ont d ainsi retarder la formation d'une vritable
science sociale.

Toute discussion directe et prcise de la porte ncessaire de cet
obstacle fondamental serait actuellement dplace. Quand le moment sera
venu d'effectuer, dans l'un des chapitres suivans, cette exacte
dtermination, je dmontrerai, j'espre, avec une irrcusable vidence,
que, par suite d'une telle obligation, judicieusement mesure, la
science sociale n'a commenc  devenir possible qu'en s'appuyant
prcisment sur l'analyse rationnelle de l'ensemble du dveloppement
accompli jusqu' nos jours dans l'lite de l'espce humaine, tout pass
moins tendu devant tre insuffisant. C'est ainsi que les conditions
relatives  la succession mme des phnomnes, concideront, d'une
manire aussi rigoureuse que spontane, avec celles dj assez tablies,
par l'ensemble des trois volumes prcdens, quant  la prparation de
l'observateur d'aprs l'laboration pralable des branches moins
compliques de la philosophie positive, pour assigner, sans aucune grave
incertitude, le sicle actuel comme l'poque ncessaire de la formation
dfinitive de la science sociale, jusque alors essentiellement
impossible.

Quoique ce ne soit point ici le lieu d'entreprendre convenablement cette
importante dmonstration, j'y crois devoir nanmoins indiquer une
considration trs propre  faire dj pressentir une telle explication,
en reprsentant le salutaire branlement gnral imprim  notre
intelligence par la rvolution franaise, comme ayant t finalement
indispensable pour permettre le dveloppement de spculations  la fois
assez positives et assez tendues  l'gard des phnomnes sociaux.
Jusque alors, en effet, les tendances fondamentales de l'humanit ne
pouvaient tre assez fortement caractrises pour devenir, mme chez les
philosophes les plus minens et les mieux disposs, le sujet d'une
apprciation pleinement scientifique, propre  dissiper sans retour
toute grave fluctuation. Tant que le systme politique, qui,
graduellement modifi, avait toujours prsid au dveloppement antrieur
de la socit, n'tait point encore ainsi attaqu directement dans son
ensemble, de manire  manifester hautement l'impossibilit de perptuer
sa prpondrance, la notion fondamentale du progrs, premire base
ncessaire de toute vritable science sociale, ne pouvait aucunement
acqurir la fermet, la nettet, et la gnralit sans lesquelles sa
destination scientifique ne saurait tre convenablement remplie. En un
mot, la direction essentielle du mouvement social n'tait point jusque
alors suffisamment dtermine, et par suite les spculations sociales se
trouvaient toujours radicalement entraves par les vagues et chimriques
conceptions de mouvemens oscillatoires ou circulaires, qui, mme
aujourd'hui, entretiennent encore, chez tant d'esprits distingus mais
mal prpars, une si dplorable hsitation relativement  la vraie
nature de la progression humaine. Or, la science sociale pourrait-elle
rellement exister, tant qu'on ignore en quoi consiste cette progression
fondamentale? Le fait mme du dveloppement gnral, dont une telle
science doit tudier les lois principales, peut alors tre
essentiellement contest; puisque, d'un semblable point de vue,
l'humanit doit paratre indfiniment condamne  une arbitraire
succession de phases toujours identiques, sans prouver jamais aucune
transformation vraiment nouvelle et dfinitive, graduellement dirige
vers un but exactement dtermin par l'ensemble de notre nature.

Toute ide de progrs social tait ncessairement interdite aux
philosophes de l'antiquit, faute d'observations politiques assez
compltes et assez tendues. Aucun d'eux, mme parmi les plus minens
et les plus judicieux, n'a pu se soustraire  la tendance, alors aussi
universelle que spontane,  considrer directement l'tat social
contemporain comme radicalement infrieur  celui des temps antrieurs.
Cette invitable disposition tait d'autant plus naturelle et lgitime,
que l'poque de ces travaux philosophiques concidait essentiellement,
comme je l'expliquerai plus lard, avec celle de la dcadence ncessaire
du rgime grec ou romain. Or, cette dcadence qui, en considrant
l'ensemble du pass social, constitue certainement un progrs vritable,
en tant que prparation indispensable au rgime plus avanc des temps
postrieurs, ne pouvait tre aucunement juge de cette manire par les
anciens, hors d'tat de souponner une telle succession. J'ai dj
indiqu, dans la leon prcdente, la premire bauche gnrale de la
notion, ou plutt du sentiment, du progrs de l'humanit, comme ayant
t d'abord ncessairement due au christianisme, qui, en proclamant
directement la supriorit fondamentale de la loi de Jsus sur celle de
Mose, avait spontanment formul cette ide, jusque alors inconnue,
d'un tat plus parfait remplaant dfinitivement un tat moins parfait,
pralablement indispensable jusqu' une poque dtermine[20]. Quoique
le catholicisme n'ait fait, ainsi, sans doute, que servir d'organe
gnral au dveloppement naturel de la raison humaine, ce prcieux
office n'en constituera pas moins toujours, aux yeux impartiaux des
vrais philosophes, un de ses plus beaux titres  notre imprissable
reconnaissance. Mais, indpendamment des graves inconvniens de
mysticisme et de vague obscurit, qui sont inhrens  tout emploi
quelconque de la mthode thologique, une telle bauche tait
certainement insuffisante pour constituer aucun aperu scientifique de
la progression sociale. Car, cette progression se trouve ainsi
ncessairement ferme par la formule mme qui la proclame, puisqu'elle
est alors irrvocablement borne, de la manire la plus absolue, au seul
avnement du christianisme, au-del duquel l'humanit ne saurait faire
un pas. Or, l'efficacit sociale de toute philosophie thologique
quelconque tant aujourd'hui, et pour jamais, essentiellement puise,
il est vident que cette conception prsente dsormais, en ralit, un
caractre minemment rtrograde, comme je l'ai dj tabli, en
confirmation d'une irrcusable exprience, qui ne cesse de s'accomplir
sous nos yeux. D'un point de vue purement scientifique, on conoit
aisment que la condition de continuit constitue un lment
indispensable de la notion dfinitive du progrs de l'humanit, notion
qui resterait ncessairement impuissante  diriger l'ensemble rationnel
des spculations sociales, si elle reprsentait la progression comme
limite, par sa nature, un tat dtermin, depuis long-temps atteint.

     [Footnote 20: Il convient, ce me semble, de noter ici que
     cette grande notion appartient essentiellement au
     catholicisme, auquel le protestantisme ne l'a ensuite
     emprunte que d'une manire trs imparfaite, et mme
     radicalement vicieuse, non-seulement  cause de son recours
     vulgaire et irrationnel aux temps de la primitive glise,
     mais aussi en vertu de sa tendance continue, plus aveugle
     encore et non moins prononce,  proposer surtout pour guide
     aux peuples modernes la partie la plus arrire et la plus
     dangereuse des Saintes-critures, c'est--dire celle qui
     concerne l'antiquit judaque. On sait d'ailleurs que le
     mahomtisme, en prolongeant,  sa manire, la mme notion,
     n'a fait que tenter,  ce sujet, comme  tant d'autres, sans
     aucune amlioration relle, une grossire imitation,
     videmment dpourvue de toute vritable originalit.]

Par ces divers motifs, on peut, ds ce moment, sentir, en aperu, que la
vritable ide du progrs, soit partiel, soit total, appartient
exclusivement, de toute ncessit,  la philosophie positive, qu'aucune
autre ne saurait,  cet gard, suppler. Cette philosophie pourra seule
dvoiler la vraie nature de la progression sociale, c'est--dire,
caractriser le terme final, jamais pleinement ralisable, vers lequel
elle tend  diriger l'humanit, et en mme temps faire connatre la
marche gnrale de ce dveloppement graduel. Une telle attribution est
dj nettement vrifie par l'origine toute moderne des seules ides de
progrs continu qui aient aujourd'hui un caractre vraiment rationnel,
et qui se rapportent surtout au dveloppement effectif des sciences
positives, d'o elles sont spontanment drives. On peut mme remarquer
que le premier aperu satisfaisant de la progression gnrale appartient
 un philosophe essentiellement dirig par l'esprit gomtrique, dont le
dveloppement, comme je l'ai si souvent expliqu, avait d prcder
celui de tout autre mode plus complexe de l'esprit scientifique. Mais,
sans attacher  cette observation personnelle une importance exagre,
il demeure incontestable que le sentiment du progrs des sciences a pu
seul inspirer  Pascal cet admirable aphorisme,  jamais fondamental:
Toute la succession des hommes, pendant la longue suite des sicles,
doit tre considre comme un seul homme, qui subsiste toujours, et qui
apprend continuellement. Sur quelle autre base pouvait auparavant
reposer un tel aperu? Quelle qu'ait d tre l'immdiate efficacit de
ce premier trait de lumire, il faut nanmoins reconnatre que les ides
de progrs ncessaire et continu n'ont commenc  acqurir une vraie
consistance philosophique, et  provoquer rellement un certain degr
d'attention publique, que par suite de la mmorable controverse qui a
ouvert, avec tant d'clat, le sicle dernier, sur la comparaison
gnrale entre les anciens et les modernes. Cette discussion solennelle,
dont l'importance a t jusqu'ici peu sentie, constitue,  mes yeux, un
vritable vnement, d'ailleurs convenablement prpar, dans l'histoire
universelle de la raison humaine, qui, pour la premire fois, osait
ainsi proclamer enfin directement son progrs fondamental. Or, il
serait, sans doute, inutile de faire expressment remarquer que l'esprit
scientifique animait surtout les principaux chefs de ce grand mouvement
philosophique, et constituait seul toute la force relle de leur
argumentation gnrale, malgr la direction vicieuse qu'elle avait
d'ailleurs  d'autres gards: on voit mme que leurs plus illustres
adversaires, par une contradiction bien dcisive, faisaient hautement
profession de prfrer le cartsianisme  l'ancienne philosophie.

Quelque sommaires que doivent tre de telles indications, elles
suffisent sans doute pour caractriser, d'une manire irrcusable,
l'origine vidente de notre notion fondamentale du progrs humain, qui,
spontanment issue du dveloppement graduel des diverses sciences
positives, y trouve encore aujourd'hui ses fondemens les plus
inbranlables. De cette source ncessaire, cette grande notion a
toujours tendu, dans le cours du sicle dernier,  s'tendre aussi de
plus en plus au mouvement politique de la socit. Toutefois, cette
extension finale, comme je l'ai ci-dessus indiqu, ne pouvait acqurir
aucune vritable importance propre, avant que l'nergique impulsion
dtermine par la rvolution franaise ne ft venue manifester hautement
la tendance ncessaire de l'humanit vers un systme politique, encore
trop vaguement caractris, mais, avant tout, radicalement diffrent du
systme ancien. Nanmoins, quelque indispensable qu'ait d tre une
telle condition prliminaire, elle est certainement bien loin de
suffire, puisque, par sa nature, elle se borne essentiellement  donner
une simple ide ngative du progrs social. C'est uniquement  la
philosophie positive, convenablement complte par l'tude des
phnomnes politiques, qu'il appartient d'achever ce qu'elle seule a
rellement commenc, en reprsentant, dans l'ordre politique tout aussi
bien que dans l'ordre scientifique, la suite intgrale des
transformations antrieures de l'humanit comme l'volution ncessaire
et continue d'un dveloppement invitable et spontan, dont la
direction finale et la marche gnrale sont exactement dtermines par
des lois pleinement naturelles. L'impulsion rvolutionnaire, sans
laquelle ce grand travail et t certainement illusoire et mme
impossible, ne saurait, videmment, en dispenser  aucun titre. Il est
mme vident, comme je l'ai expliqu au chapitre prcdent, qu'une
prpondrance trop prolonge de la mtaphysique rvolutionnaire tend
dsormais, de diverses manires,  entraver directement toute saine
conception du progrs politique. Quoi qu'il en soit, on ne doit plus
s'tonner maintenant si la notion gnrale de la progression sociale
demeure encore essentiellement vague et obscure, et, par suite,
radicalement incertaine. Les ides sont mme assez peu avances
aujourd'hui sur ce sujet fondamental, pour qu'une confusion capitale,
qui,  des yeux vraiment scientifiques, doit sembler extrmement
grossire, n'ait point encore cess de dominer habituellement la plupart
des esprits actuels: je veux parler de ce sophisme universel, que les
moindres notions de philosophie mathmatique devraient aussitt
rsoudre, et qui consiste  prendre un accroissement continu pour un
accroissement illimit; sophisme qui,  la honte de notre sicle, sert
presque toujours de base aux striles controverses que nous voyons
journellement se reproduire sur la thse gnrale du progrs social.

Si l'ensemble des diverses rflexions que je viens d'indiquer a pu
d'abord paratre s'carter rellement du sujet propre de la leon
actuelle, on doit maintenant sentir combien il s'y rapporte d'une
manire directe et ncessaire. Ayant ainsi expliqu d'avance
l'impossibilit fondamentale de constituer jusqu' prsent la vritable
science du dveloppement social, notre apprciation gnrale des
tentatives quelconques, ds lors minemment prmatures, dont cette
grande fondation a pu tre l'objet, se trouvera spontanment simplifie
et abrge  un haut degr, de manire  n'exiger ici qu'une sommaire
indication du principal caractre philosophique des travaux
correspondans. Or, l'analyse prcdente, quoique simplement bauche,
suffit dj pour montrer avec vidence,  ce sujet, que les conditions
proprement politiques y ont, en gnral, exactement concid avec les
conditions purement scientifiques, de manire  retarder essentiellement
jusqu' nos jours, par leur concours spontan, la possibilit d'tablir
enfin la science sociale sur des bases vraiment positives. L'influence
ncessaire de ce double obstacle est, par sa nature, tellement
dtermine qu'elle s'tend, sans effort, avec une prcision
remarquable, jusqu' la gnration actuelle, qui, seule leve sous
l'impulsion pleinement efficace de la crise rvolutionnaire, peut
trouver enfin, pour la premire fois, dans l'ensemble du pass social,
une base suffisante d'exploration rationnelle, et qui, en mme temps,
peut tre convenablement prpare  soumettre directement  la mthode
positive l'tude gnrale des phnomnes sociaux, en vertu de
l'introduction pralable de l'esprit positif dans toutes les autres
branches fondamentales de la philosophie naturelle, y compris l'tude
des phnomnes intellectuels et moraux, dont la positivit naissante ne
date que du commencement de ce sicle. Comme l'accomplissement de ces
deux grandes conditions tait videmment indispensable, il serait
certainement inutile et mme inopportun d'entreprendre ici aucune
critique spciale de tentatives philosophiques dont le succs devait
tre si ncessairement impossible. Y aurait-il lieu  dmontrer
expressment l'inanit radicale des efforts intellectuels destins 
constituer directement la science sociale, avant qu'elle pt reposer sur
une base exprimentale suffisamment tendue, et sans que notre
intelligence pt tre aussi assez rationnellement prpare? Les
dveloppemens secondaires que pourrait seul utilement comporter un
sujet aussi vident, seraient certainement incompatibles avec la
destination principale de cet ouvrage. Je dois donc,  cet gard, me
borner  caractriser ici par un rapide aperu, le vice essentiel propre
 chacune de ces diverses oprations philosophiques, ce qui, en
vrifiant spcialement le jugement gnral que nous venons d'en porter
d'avance, servira d'ailleurs  mieux manifester ensuite la vraie nature
d'une entreprise encore essentiellement intacte.

Quoique, d'aprs les explications prcdentes, il ne s'agisse nullement
d'esquisser ici, mme  grands traits, l'histoire gnrale des travaux
successifs de l'esprit humain relativement  la science sociale, je ne
crois pas nanmoins devoir m'abstenir d'y mentionner d'abord le nom du
grand Aristote, dont la mmorable _Politique_ constitue, sans doute,
l'une des plus minentes productions de l'antiquit, et du reste, a
fourni jusqu'ici le type gnral de la plupart des travaux ultrieurs
sur le mme sujet. Les motifs fondamentaux ci-dessus exposs sont, par
leur nature, minemment applicables  un ouvrage o ne pouvait encore
pntrer aucun sentiment des tendances progressives de l'humanit, ni le
moindre aperu des lois naturelles de la civilisation, et qui devait
tre essentiellement domin par les discussions mtaphysiques sur le
principe et la forme du gouvernement: il serait, certes, bien superflu
d'insister, d'une manire quelconque,  l'gard d'un cas aussi vident.
Mais,  une poque o l'esprit positif, naissant  peine, n'avait encore
commenc  se manifester faiblement que dans la seule gomtrie, et
lorsque, en mme temps, les observations politiques taient
ncessairement restreintes  un tat social presque uniforme et purement
prliminaire, envisag mme dans une population trs circonscrite, il
est vraiment prodigieux que l'intelligence humaine ait pu produire, en
un tel sujet, un trait aussi avanc, et dont l'esprit gnral s'loigne
peut-tre moins d'une vraie positivit qu'en aucun autre travail de ce
pre immortel de la philosophie. Qu'on relise, par exemple (et, mme
aujourd'hui, les meilleurs esprits peuvent encore le faire avec fruit),
la judicieuse analyse par laquelle Aristote a si victorieusement rfut
les dangereuses rveries de Platon et de ses imitateurs sur la
communaut des biens; et l'on y reconnatra aisment des tmoignages,
aussi nombreux qu'irrcusables, d'une rectitude, d'une sagacit, et
d'une force qui, en de semblables matires, n'ont jamais t surpasses
jusqu'ici, et furent mme rarement gales. Toutefois, il ne faut pas
oublier que cette intressante apprciation serait, par sa nature,
essentiellement trangre  la principale destination de cet ouvrage. Il
est trop vident, d'aprs nos explications antrieures, que la vritable
science sociale ne pouvait tre que d'institution moderne, et mme
d'origine toute rcente, pour qu'il convienne ici de s'arrter davantage
aux travaux quelconques de l'antiquit, ne ft-ce qu'afin d'y rendre un
respectueux hommage au premier essor du gnie humain dans ce grand
sujet, et malgr l'influence vidente que cette mmorable laboration
primitive a profondment exerce sur l'ensemble ultrieur des
mditations philosophiques.

En vertu du double motif gnral tabli ci-dessus, il serait entirement
superflu de faire aucune mention spciale de ces divers travaux
successifs, d'ailleurs toujours uniformment conduits sur le type
d'Aristote, simplement dvelopp par l'accumulation spontane de
nouveaux matriaux classs  peu prs selon les mmes principes. Ces
tentatives philosophiques ne peuvent commencer  nous occuper ici qu'
partir de l'poque o, d'une part, la prpondrance dfinitive de
l'esprit positif dans l'tude rationnelle des phnomnes les moins
compliqus a pu permettre de comprendre rellement en quoi consistent,
en gnral, les lois naturelles, et o, d'une autre part, la vraie
notion fondamentale de la progression humaine, soit partielle, soit
totale, a pris enfin graduellement quelque consistance relle: or, le
concours de ces deux indications, convenablement apprcies, ne permet
gure de remonter plus loin que vers le milieu du sicle dernier. La
premire et la plus importante srie de travaux qui se prsente comme
directement destine  constituer enfin la science sociale, est alors
celle du grand Montesquieu, d'abord dans son Trait sur la politique
romaine, et surtout ensuite dans son _Esprit des Lois_.

Ce qui caractrise,  mes yeux, la principale force de ce mmorable
ouvrage, de manire  tmoigner irrcusablement de l'minente
supriorit de son illustre auteur sur tous les philosophes
contemporains, c'est la tendance prpondrante qui s'y fait partout
sentir  concevoir dsormais les phnomnes politiques comme aussi
ncessairement assujtis  d'invariables lois naturelles que tous les
autres phnomnes quelconques: disposition si nettement prononce, ds
le dbut, par cet admirable chapitre prliminaire o, pour la premire
fois depuis l'essor primitif de la raison humaine, l'ide gnrale de
_loi_ se trouve enfin directement dfinie, envers tous les sujets
possibles, mme politiques, suivant l'uniforme acception fondamentale
que notre intelligence s'tait dj habitue  lui attribuer dans les
plus simples recherches positives. Quelle que soit l'importance de cette
innovation capitale, son origine philosophique ne saurait tre mconnue,
puisqu'elle rsulte videmment de l'entire gnralisation finale d'une
notion incomplte que le progrs continu des sciences avait d
graduellement rendre trs familire  tous les esprits avancs, par une
suite spontane de l'impulsion dcisive qu'avait produite, un sicle
auparavant, la grande combinaison des travaux de Descartes, de Galile,
et de Kpler, et que les travaux de Newton venaient de corroborer si
heureusement. Mais cette incontestable filiation ne doit altrer, en
aucune manire, l'originalit caractristique de la conception de
Montesquieu; car, tous les bons esprits savent assez aujourd'hui que
c'est surtout en de pareilles extensions fondamentales que consistent
rellement les progrs principaux de notre intelligence. On doit bien
plutt s'tonner qu'un pas semblable ait pu tre conu, en un temps o
la mthode positive n'embrassait encore que les plus simples phnomnes
naturels, sans avoir convenablement pntr dans l'tude gnrale des
corps vivans, et sans tre mme,  vrai dire, devenue suffisamment
prpondrante envers les phnomnes purement chimiques. Cette
admiration ncessaire ne pourra que s'accrotre en ayant aussi gard au
second aspect lmentaire ci-dessus signal, et considrant que la
notion fondamentale de la progression humaine, premire base
indispensable de toute vritable loi sociologique, ne pouvait avoir,
pour Montesquieu, ni la nettet, ni la consistance, ni surtout la
gnralit complte qu'a pu lui faire acqurir ensuite le grand
branlement politique sous l'impulsion duquel nous pensons aujourd'hui.
A une poque o les plus minens esprits, essentiellement proccups de
vaines utopies mtaphysiques, croyaient encore  la puissance absolue et
indfinie des lgislateurs, arms d'une autorit suffisante, pour
modifier  volont l'tat social, combien ne fallait-il pas tre en
avant de son sicle pour oser concevoir, d'aprs une aussi imparfaite
prparation, les divers phnomnes politiques comme toujours rgls, au
contraire, par des lois pleinement naturelles, dont l'exacte
connaissance devrait ncessairement servir de base rationnelle  toute
sage spculation sociale, finalement propre  guider utilement les
combinaisons pratiques des hommes d'tat!

Malheureusement, les mmes causes gnrales qui tablissent, avec tant
d'vidence, cette irrcusable prminence philosophique de Montesquieu
sur tous ses contemporains, font galement sentir, d'une manire non
moins prononce, l'invitable impossibilit de tout succs rel dans une
entreprise aussi hautement prmature, quant  son but principal, dont
les conditions prliminaires les plus essentielles, soit scientifiques,
soit politiques, taient alors si loin d'un accomplissement suffisant.
Il n'est que trop manifeste, en effet, que le projet fondamental de
Montesquieu n'a t nullement ralis dans l'ensemble de l'excution de
son travail, qui, malgr l'minent mrite de certains dtails, ne
s'carte pas essentiellement de la nature commune des divers travaux
antrieurs, et ne tarde point,  vrai dire,  revenir, comme ceux-ci, au
type primitif du Trait d'Aristote, dont il n'a pu d'ailleurs aucunement
galer, eu gard au temps, la rationnelle composition. Aprs avoir
reconnu, en principe gnral, la subordination ncessaire des phnomnes
sociaux  d'invariables lois naturelles, on ne voit plus, dans le cours
de l'ouvrage, que les faits politiques y soient, en ralit, nullement
rapports au moindre aperu de ces lois fondamentales: et mme la
strile accumulation de ces faits, indiffremment emprunts, souvent
sans aucune critique vraiment philosophique, aux tats de civilisation
les plus opposs, parat directement repousser toute ide d'un vritable
enchanement scientifique, pour ne laisser ordinairement subsister
qu'une liaison purement illusoire, fonde sur d'arbitraires
rapprochemens mtaphysiques. La nature gnrale des conclusions
pratiques de Montesquieu vrifie clairement, ce me semble, combien
l'excution de son travail a t loin de correspondre  sa grande
intention primitive. Car, cette pnible laboration irrationnelle de
l'ensemble total des sujets sociaux, n'aboutit finalement qu'
proclamer, comme type politique universel, le rgime parlementaire des
Anglais, dont l'insuffisance ncessaire, pour satisfaire aux besoins
politiques fondamentaux des socits modernes, tait, sans doute,
beaucoup moins sensible alors qu'elle n'a d le devenir aujourd'hui,
mais sans tre, au fond, gure moins relle, puisque la situation
gnrale n'a fait depuis que mieux manifester son principal caractre,
dj essentiellement tabli  cette poque, comme j'aurai lieu de le
dmontrer plus tard. A la vrit, l'insignifiance mme d'une telle issue
honore, sous certains rapports, le caractre philosophique de
Montesquieu, qui, entour d'un vain dbordement d'utopies mtaphysiques,
a su renoncer avec fermet  l'ascendant vulgaire qu'il et si aisment
obtenu, pour restreindre scrupuleusement ses conclusions pratiques dans
les limites trs troites imposes par son insuffisante thorie. Mais,
la ncessit logique d'une semblable restriction, si videmment
infrieure aux besoins rels de la socit, fournit, sans doute,
indirectement une irrcusable confirmation gnrale de la direction
vicieuse et illusoire qui a prsid  l'excution relle de cette grande
opration philosophique, ainsi radicalement dpourvue de sa principale
efficacit politique.

La seule portion considrable d'un tel travail qui paraisse prsenter
une certaine positivit effective, est celle o Montesquieu s'efforce
d'apprcier exactement l'influence sociale des diverses causes locales
continues, dont l'ensemble peut tre dsign, en politique, sous le nom
de climat. Dans cette entreprise scientifique, videmment inspire
d'ailleurs par le beau Trait d'Hippocrate, on reconnat directement, en
effet, une tendance constante  rattacher soigneusement,  l'imitation
de la philosophie naturelle, les divers phnomnes observs  des forces
relles capables de les produire: mais il est trs sensible aussi que ce
but gnral a t essentiellement manqu. Sans rappeler aucunement ici
une facile critique, dj tant reproduite, et souvent avec bien peu de
justice, par un grand nombre de philosophes postrieurs, on ne peut
contester que Montesquieu n'ait, pour l'ordinaire, gravement mconnu la
vritable influence politique des climats, qu'il a presque toujours
extrmement exagre. Ce que je dois surtout faire remarquer  ce sujet,
c'est la principale cause philosophique d'un tel ordre d'aberrations,
ncessairement provenues d'une vaine tendance irrationnelle  analyser
spcialement une pure modification avant que l'action fondamentale ait
pu tre convenablement apprcie[21]. Sans avoir aucunement tabli en
quoi consiste la progression sociale, ni quelles en sont les lois
essentielles, il est videmment impossible de se former la moindre ide
juste des perturbations plus ou moins secondaires qui peuvent rsulter
du climat, ou de toute autre influence accessoire, mme plus puissante,
comme celle des diverses races humaines, ainsi que je l'expliquerai
directement plus tard, quand je traiterai de la mthode en physique
sociale. Nous reconnatrons alors que ces diverses perturbations
quelconques ne peuvent affecter que la vitesse de la progression, dont
aucun terme important ne saurait tre ni supprim, ni dplac. Ainsi,
quelque intrt que puisse offrir leur analyse spciale, elle ne peut
comporter aucun succs rationnel, tant que les lois fondamentales du
dveloppement social ne sont point pralablement dvoiles. On
s'explique aisment l'illusion trs naturelle d'aprs laquelle
Montesquieu, qui ne pouvait aucunement concevoir ces lois, et qui
pourtant voulait, presque  tout prix, faire pntrer enfin l'esprit
positif dans le domaine des ides politiques, a t ainsi conduit 
s'occuper avec prdilection du seul ordre rgulier de spculations
sociales qui pt lui sembler propre  l'accomplissement spontan d'une
telle condition philosophique. Mais cette aberration, alors fort
excusable, si mme elle pouvait tre rellement vite, n'en prsente
pas moins sous un nouveau jour l'immense et irrcusable lacune relative
 l'opration fondamentale, dont la vicieuse excution n'a pu fournir
aucun guide convenable dans l'examen des questions secondaires. On n'a
pu mme apercevoir nullement ainsi cette remarque gnrale, qui ressort
cependant, avec tant d'vidence, de l'ensemble des observations, et qui
doit dominer toute la thorie politique des climats, savoir: que les
causes physiques locales, trs puissantes  l'origine de la
civilisation, perdent successivement de leur empire  mesure que le
cours naturel du dveloppement humain permet davantage de neutraliser
leur action. Une telle relation se serait, sans doute, spontanment
prsente  Montesquieu, si, conformment  la nature du sujet, il avait
pu procder  la thorie politique du climat aprs avoir d'abord fix
l'indispensable notion fondamentale de la progression gnrale de
l'humanit.

     [Footnote 21: C'est la mme erreur logique que si, en
     astronomie, on prtendait dterminer les perturbations sans
     avoir d'abord apprci les gravitations principales, comme je
     l'ai indiqu, en 1822,  la fin de mon _Systme de politique
     positive_.]

En rsum, ce grand philosophe a conu, le premier, une entreprise
capitale doublement prmature, dans laquelle il devait radicalement
chouer, soit en s'efforant de soumettre  l'esprit positif l'tude
gnrale des phnomnes sociaux avant qu'il et mme convenablement
pntr dans le systme entier des connaissances biologiques, soit, sous
le point de vue purement politique, en se proposant essentiellement de
prparer la rorganisation sociale en un temps uniquement destin 
l'action rvolutionnaire proprement dite. C'est l surtout ce qui
explique pourquoi une aussi minente intelligence, par suite mme d'un
avancement trop prononc, a nanmoins exerc sur son sicle une action
immdiate bien infrieure  celle d'un simple sophiste, tel que
Rousseau, dont l'tat intellectuel, beaucoup plus conforme  la
disposition gnrale de ses contemporains, lui a permis de se constituer
spontanment, avec tant de succs, l'organe naturel du mouvement
purement rvolutionnaire qui devait caractriser cette poque.
Montesquieu ne pourra tre pleinement apprci que par notre postrit,
o l'extension, finalement ralise, de la philosophie positive 
l'ensemble des spculations sociales, fera profondment sentir la haute
valeur de ces tentatives prcoces qui, tout en manquant ncessairement
un but encore trop loign, contribuent nanmoins, par de lumineuses et
indispensables indications prliminaires,  poser convenablement la
question gnrale qui devra tre ultrieurement rsolue.

Depuis Montesquieu, le seul pas important qu'ait fait jusqu'ici la
conception fondamentale de la _sociologie_[22], est d  l'illustre et
malheureux Condorcet, dans son mmorable ouvrage sur l'_Esquisse d'un
tableau historique des progrs de l'esprit humain_, au sujet duquel une
juste apprciation exige toutefois qu'on n'oublie point la haute
participation pralable de son clbre ami, le sage Turgot, dont les
prcieux aperus primitifs sur la thorie gnrale de la perfectibilit
humaine avaient sans doute utilement prpar la pense de Condorcet.
Ici, quoique, finalement, la grande opration philosophique, videmment
projete par Montesquieu, ait encore, au fond, galement avort, et
peut-tre mme d'une manire plus prononce, il demeure nanmoins
incontestable que, pour la premire fois, la notion scientifique,
vraiment primordiale, de la progression sociale de l'humanit, a t
enfin nettement et directement introduite, avec toute la prpondrance
universelle qu'elle doit exercer dans l'ensemble d'une telle science, ce
qui, certainement, n'avait pas lieu chez Montesquieu. Sous ce point de
vue, la principale force de l'ouvrage rside dans cette belle
introduction o Condorcet expose immdiatement sa pense gnrale, et
caractrise son projet philosophique d'tudier l'enchanement
fondamental des divers tats sociaux. Ce petit nombre de pages
immortelles ne laisse vraiment  dsirer, surtout pour l'poque, rien
d'essentiel, en ce qui concerne la position totale de la question
sociologique, qui, dans un avenir quelconque, reposera toujours,  mon
gr, sur cet admirable nonc,  jamais acquis  la science.
Malheureusement, l'excution de ce dessein capital est loin de
correspondre, en aucune manire,  la grandeur d'un tel projet, qui,
malgr cette infructueuse tentative, reste encore entirement intact,
comme il serait aujourd'hui superflu de le dmontrer expressment ici.
D'aprs les principes que j'ai tablis, une judicieuse apprciation
philosophique de la situation gnrale de l'esprit humain  cette poque
peut, ce me semble, aisment expliquer  la fois et le succs de la
conception et l'avortement de l'excution, abstraction faite d'ailleurs
de l'influence secondaire qu'a d exercer,  l'un ou  l'autre titre, la
nature spciale de l'intelligence qui a servi d'organe  cette
opration.

     [Footnote 22: Je crois devoir hasarder, ds  prsent, ce
     terme nouveau, exactement quivalent  mon expression, dj
     introduite, de _physique sociale_, afin de pouvoir dsigner
     par un nom unique cette partie complmentaire de la
     philosophie naturelle qui se rapporte  l'tude positive de
     l'ensemble des lois fondamentales propres aux phnomnes
     sociaux. La ncessit d'une telle dnomination, pour
     correspondre  la destination spciale de ce volume, fera,
     j'espre, excuser ici ce dernier exercice d'un droit
     lgitime, dont je crois avoir toujours us avec toute la
     circonspection convenable, et sans cesser d'prouver une
     profonde rpugnance pour toute habitude de nologisme
     systmatique.]

Il suffit,  cet effet, d'estimer, par aperu, le progrs essentiel
qu'avait d faire, de Montesquieu  Condorcet, l'accomplissement graduel
des deux grandes conditions, l'une scientifique, l'autre politique, dont
j'ai ci-dessus tabli la ncessit dans une telle laboration. Sous le
premier aspect, il faut surtout remarquer que l'admirable essor des
sciences naturelles, et principalement de la chimie, pendant la seconde
moiti du sicle dernier, avait d tendre spontanment  dvelopper, 
un haut degr, chez tous les esprits avancs, la notion fondamentale
des lois positives, ainsi devenue  la fois plus tendue et plus
profonde, et par suite de plus en plus prpondrante. On doit mme
spcialement noter,  ce sujet, que cette poque est aussi celle o
l'tude gnrale des corps vivans a commenc  prendre enfin une
certaine consistance et un vrai caractre scientifique, au moins dans
l'ordre anatomique et dans l'ordre taxonomique, si ce n'est encore dans
l'ordre purement physiologique. Est-il tonnant ds lors qu'un esprit
tel que celui de Condorcet, rationnellement prpar, sous la direction
du grand d'Alembert, par de fortes mditations mathmatiques, qui, par
une position sociale minemment philosophique, avait d profondment
ressentir l'impulsion des immenses progrs contemporains des sciences
physico-chimiques, et qui, en outre, avait pu subir pleinement
l'heureuse influence des mmorables travaux de Haller, de Jussieu, de
Linn, de Buffon et de Vicq-d'Azir, sur les principales parties de la
philosophie biologique, ait enfin distinctement conu le projet
fondamental de transporter directement aussi, dans l'tude spculative
des phnomnes sociaux, cette mme mthode positive qui, depuis
Descartes, n'avait jamais cess de rgnrer ainsi de plus en plus le
systme entier des connaissances humaines? Avec un ensemble
d'antcdens aussi favorables, le gnie plus minent de Montesquieu et
ralis, sans doute, de tout autres rsultats, dans une pareille
situation. Il faut cependant reconnatre, mme d'aprs les explications
que je viens d'indiquer, que la constitution gnrale de la science
sociale sur des bases vraiment positives tait encore, pour Condorcet
lui-mme, essentiellement prmature, quoiqu'elle dt l'tre beaucoup
moins, sans doute, que pour Montesquieu. Car, il restait ainsi 
traverser, en outre, une dernire station intermdiaire, dont la
ncessit ne pouvait tre lude, en tablissant le systme rationnel,
alors  peine bauch, de la saine philosophie biologique, et surtout en
compltant cette philosophie par l'extension directe de la mthode
positive  l'tude des phnomnes intellectuels et moraux, indispensable
rvolution prliminaire, dont l'infortun Condorcet n'a pu tre tmoin.
Une telle lacune spculative se fait partout sentir, de la manire la
plus dplorable, dans l'ouvrage de Condorcet, et principalement au sujet
de ces vagues et irrationnelles conceptions de perfectibilit indfinie,
o son imagination, dpourvue de tout guide et de tout frein
scientifiques, emprunts aux vritables lois fondamentales de la nature
humaine, s'gare  la vaine contemplation des esprances les plus
chimriques et mme les plus absurdes. De semblables aberrations, chez
d'aussi grands esprits, sont bien propres  nous faire sentir combien il
est radicalement impossible  notre faible intelligence de franchir avec
succs aucun des nombreux intermdiaires que nous impose graduellement
la marche gnrale de l'esprit humain.

Sous le point de vue politique, il est galement vident que la notion
fondamentale du progrs social a d devenir  la fois beaucoup plus
nette et plus ferme, et finalement bien plus prpondrante pour
Condorcet, qu'elle n'avait pu l'tre pour Montesquieu. Car, mme
indpendamment de l'explosion caractristique de 1789, on ne pouvait
plus douter, au temps de Condorcet, de la tendance finale de l'espce
humaine  quitter irrvocablement l'ancien systme social, quoique la
nature gnrale du systme nouveau ne pt tre encore que trs vaguement
souponne, et ft mme presque toujours essentiellement mconnue. Ayant
dj suffisamment indiqu l'invitable ncessit de cette condition
capitale, et l'indispensable influence de son accomplissement graduel,
je n'ai pas besoin d'y revenir spcialement ici. Mais, afin de complter
cette importante explication, je dois profiter de la prcieuse occasion
que me fournit, d'une manire  la fois si spontane et si prononce, le
mmorable exemple de Condorcet, pour faire comprendre par quelle fatale
raction cette influence de l'esprit rvolutionnaire, aprs avoir donn
 l'ide de progression sociale une puissante impulsion primitive, qui
ne pouvait alors tre autrement produite, vient ensuite entraver
radicalement, et d'une manire non moins ncessaire, son premier
dveloppement scientifique. Cette funeste proprit rsulte spontanment
des prjugs critiques que doit universellement tablir la prpondrance
absolue de la philosophie rvolutionnaire, et qui s'opposent directement
 toute saine apprciation du pass politique, et, par consquent, 
toute conception vraiment rationnelle de la progression continue et
graduelle de l'humanit. Rien n'est, malheureusement, plus sensible,
dans l'ouvrage de Condorcet, dont la lecture attentive fait,  chaque
instant, ressortir cette contradiction fondamentale, aussi directe
qu'trange, de l'immense perfectionnement o l'espce humaine y est
reprsente comme parvenue  la fin du dix-huitime sicle, compar 
l'influence minemment rtrograde que l'auteur attribue, presque
constamment, dans l'ensemble du pass,  toutes les doctrines,  toutes
les institutions,  tous les pouvoirs effectivement prpondrans:
quoique, du point de vue scientifique, le progrs total finalement
accompli ne puisse tre, sans doute, que le rsultat gnral de
l'accumulation spontane des divers progrs partiels successivement
raliss depuis l'origine de la civilisation, en vertu de la marche
ncessairement lente et graduelle de la nature humaine. Ainsi conue,
l'tude du pass ne prsente plus,  vrai dire, qu'une sorte de miracle
perptuel, o l'on s'est mme interdit d'abord la ressource vulgaire de
la Providence. Pourrait-on, ds-lors, s'tonner que, malgr le mrite
minent et trop peu senti de plusieurs aperus incidens, Condorcet n'ait
rellement dvoil aucune des lois vritables du dveloppement humain,
qu'il n'ait nullement souponn la nature essentiellement transitoire de
la politique rvolutionnaire, et que, finalement, il ait tout--fait
manqu la conception gnrale de l'avenir social? Une exprience
philosophique aussi tristement dcisive doit faire profondment sentir
combien toute prpondrance de l'esprit rvolutionnaire est dsormais
incompatible avec l'tude vraiment rationnelle des lois positives de la
progression sociale. Il faut, sans doute, soigneusement viter, soit
envers le pass, soit  l'gard du prsent, que le sentiment
scientifique de la subordination ncessaire des vnemens sociaux 
d'invariables lois naturelles dgnre jamais en une disposition
systmatique  un fatalisme ou  un optimisme galement dgradans et
pareillement dangereux: et c'est, en partie, pour ce motif que des
caractres levs peuvent seuls cultiver avec succs la physique
sociale. Mais, il n'est pas moins vident, d'aprs le principe
philosophique des conditions d'existence, tabli surtout, dans le volume
prcdent,  l'gard des phnomnes biologiques quelconques, et
minemment applicable, par sa nature, aux phnomnes politiques, que
toute force sociale long-temps active a d ncessairement participer 
la production gnrale du dveloppement humain, suivant un mode
dtermin, dont l'exacte analyse constitue, pour la science, une
indispensable obligation permanente, comme je l'expliquerai
spcialement, au chapitre suivant, en traitant directement de l'esprit
fondamental qui doit appartenir  cette science nouvelle. Toute autre
manire de procder, par voie de ngation systmatique et continue de la
ncessit ou de l'utilit des diverses grandes influences ou oprations
politiques que l'histoire nous fait connatre,  la faon de Condorcet,
doit promptement devenir destructive de toute tude vraiment rationnelle
des phnomnes sociaux, et rendre, par consquent, impossible la saine
physique sociale, en y empchant radicalement la position normale de
chaque problme. On ne peut,  ce sujet, s'abstenir de contempler, avec
une respectueuse admiration, la profonde supriorit philosophique de
Montesquieu, qui, sans avoir pu, comme Condorcet, juger l'esprit
rvolutionnaire d'aprs l'exprience la plus caractristique, avait su
nanmoins s'affranchir essentiellement,  l'gard du pass, des prjugs
critiques qui dominaient toutes les intelligences contemporaines, et qui
avaient mme gravement atteint sa propre jeunesse. Quoi qu'il en soit,
les rflexions prcdentes nous conduisent finalement  apprcier, avec
une plus grande prcision, la condition politique prliminaire ci-dessus
tablie pour la fondation d'une vritable science sociale. Car, nous
voyons ainsi que cette fondation n'a pu devenir ralisable que depuis
que l'esprit rvolutionnaire a d commencer  perdre son principal
ascendant, ce qui, par une autre voie, nous ramne essentiellement 
l'poque actuelle, comme nous l'avions dj reconnu d'aprs la condition
purement scientifique.

Malgr que cette double explication gnrale soit ici, sans doute,
extrmement sommaire, elle suffira, j'espre, pour faire convenablement
apprcier, ainsi que je l'avais annonc, soit l'minente valeur du
projet philosophique conu par Condorcet, soit l'avortement ncessaire
et total de son excution relle. Si la vraie nature gnrale de
l'opration a t enfin nettement dvoile  jamais par cette mmorable
tentative, il est galement incontestable que l'entreprise reste encore
tout entire  accomplir. Tous les esprits clairs dploreront toujours
profondment la tragique destine de cet illustre philosophe, enlev 
l'humanit, dans la plnitude de sa carrire, par suite des sauvages
aberrations de ses contemporains, et qui a su utiliser si noblement, au
profit de la grande cause, jusqu' sa mort glorieuse, en y donnant
solennellement, avec une nergie aussi modeste que soutenue, l'un de ces
exemples dcisifs d'une sublime et touchante abngation personnelle unie
 une fermet calme et inbranlable, que les croyances religieuses
prtendaient pouvoir seules produire ou maintenir. Mais, quelques
progrs qu'une aussi haute raison, appuye d'un aussi noble caractre,
n'et pu manquer de faire,  la suite des grands vnemens ultrieurs,
si le temps ne lui avait pas t aussi dplorablement ravi, l'analyse
prcdente ne nous permet point de penser que Condorcet et pu
rellement parvenir jamais  rectifier, au degr suffisant, le vice
fondamental d'une telle laboration, dont les conditions essentielles,
soit scientifiques, soit politiques, n'ont pu commencer enfin  tre
convenablement remplies que de nos jours, chez les intelligences mme
les plus minentes et les plus avances.

Les deux tentatives philosophiques que je viens de caractriser
sommairement, sont,  vrai dire, les seules jusqu'ici qui, malgr leur
irrcusable prcocit et leur invitable avortement, doivent tre
envisages comme diriges suivant la vritable voie gnrale qui peut
conduire finalement  la constitution positive de la science sociale;
puisque cette science y est, du moins, toujours conue de manire 
reposer immdiatement sur l'ensemble des faits historiques, soit dans la
pense de Montesquieu, soit, encore plus distinctement, dans celle de
Condorcet. Outre ces deux mmorables sries de travaux, qui,  ce titre,
devaient exclusivement nous occuper ici, j'aurai naturellement
l'occasion, dans l'un des chapitres suivans, d'apprcier suffisamment,
quoique d'une manire purement incidente, quelques autres efforts, bien
plus radicalement illusoires et ncessairement striles, o l'on se
proposait vainement de positiver la science sociale en la dduisant de
quelqu'une des diffrentes sciences fondamentales dj constitues; ce
qui n'a pu avoir d'autre efficacit relle que de mieux manifester
l'urgence d'une opration aussi diversement poursuivie depuis un
demi-sicle. Mais, afin de tirer de notre examen actuel toute l'utilit
principale qu'il peut comporter pour le pralable claircissement
gnral du but et de l'esprit de la grande fondation que j'ose
entreprendre  mon tour, je crois devoir le complter encore par
quelques rflexions philosophiques sur la nature et l'objet de ce qu'on
nomme l'_conomie politique_.

On ne peut, sans doute, nullement reprocher  nos conomistes d'avoir
prtendu tablir la vritable science sociale, puisque les plus
classiques d'entre eux se sont efforcs de reprsenter dogmatiquement,
surtout de nos jours, le sujet gnral de leurs tudes comme entirement
distinct et indpendant de l'ensemble de la science politique, dont ils
s'attachent toujours davantage  l'isoler parfaitement. Mais, malgr cet
aveu dcisif, dont la sincrit spontane ne doit, certes, tre
aucunement suspecte, il n'est pas moins vident que ces philosophes se
sont persuads, de trs bonne foi, qu'ils taient enfin parvenus, 
l'imitation des savans proprement dits,  soumettre enfin  l'esprit
positif ce qu'ils appellent la science conomique, et que chaque jour
ils proposent leur manire de procder comme le type d'aprs lequel
toutes les thories sociales doivent tre finalement rgnres. Cette
illusion fort naturelle ayant, dans ce sicle, graduellement acquis
assez de crdit, soit parmi le public, soit auprs des gouvernemens,
pour donner lieu, sur les principaux points du monde civilis, 
l'institution de plusieurs chaires spciales officiellement destines 
ce nouvel enseignement, il ne sera pas inutile ici de la caractriser
succintement, afin de vrifier clairement que je ne dois pas me borner,
ce qui me semblerait,  tous gards, bien prfrable,  continuer une
opration dj commence, mais qu'il s'agit, malheureusement, au
contraire, et sans que rien puisse m'en dispenser, de tenter une
cration philosophique qui n'a jamais t jusqu'ici bauche ni mme
convenablement conue par aucun de mes prdcesseurs. Quoique ce
surcrot de dmonstration doive, sans doute, paratre superflu  tout
lecteur graduellement prpar, par l'tude attentive des trois volumes
prcdens,  pressentir suffisamment le vritable esprit philosophique
et les conditions logiques essentielles de la science sociale, il n'en
saurait tre ainsi chez les intelligences, mme fortement organises,
dpourvues, par la nature de leur ducation, du sentiment intime et
familier de la vraie positivit scientifique, et  l'gard desquelles le
rapide claircissement pralable qui va suivre doit avoir une importance
relle, m'en rfrant, d'ailleurs, bien entendu,  l'ensemble de ce
volume, pour dissiper implicitement toutes les objections prmatures
que pourrait soulever et toutes les incertitudes secondaires que
pourrait laisser une aussi sommaire apprciation fondamentale de
l'conomie politique.

Au point o ce Trait est maintenant parvenu, une simple considration
prjudicielle, si elle pouvait tre pleinement sentie, devrait suffire,
ce me semble,  caractriser clairement cette inanit ncessaire des
prtentions scientifiques de nos conomistes, qui, presque toujours
sortis des rangs des avocats ou des littrateurs, n'ont pu,
certainement, puiser  aucune source rgulire cet esprit habituel de
rationnalit positive qu'ils croient avoir transport dans leurs
recherches. Invitablement trangers, par leur ducation, mme envers
les moindres phnomnes,  toute ide d'observation scientifique, 
toute notion de loi naturelle,  tout sentiment de vraie dmonstration,
il est vident que, quelle que pt tre la force intrinsque de leur
intelligence, ils n'ont pu tout--coup appliquer convenablement aux
analyses les plus difficiles une mthode dont ils ne connaissaient
nullement les plus simples applications, sans aucune autre prparation
philosophique que quelques vagues et insuffisans prceptes de logique
gnrale, incapables d'aucune efficacit relle. Aussi l'ensemble de
leurs travaux manifeste-t-il videmment, de prime abord,  tout juge
comptent et exerc, les caractres les plus dcisifs des conceptions
purement mtaphysiques. On doit, toutefois, honorablement carter, avant
tout, le cas minemment exceptionnel de l'illustre et judicieux
philosophe Adam Smith, qui, sans avoir aucunement la vaine prtention de
fonder,  ce sujet, une nouvelle science spciale, s'est seulement
propos pour but, si bien ralis dans son immortel ouvrage, d'claircir
diffrens points essentiels de philosophie sociale, par ses lumineuses
analyses relatives  la division du travail,  l'office fondamental des
monnaies,  l'action gnrale des banques, etc., et  tant d'autres
parties principales du dveloppement industriel de l'humanit. Quoique
ayant d rester essentiellement engag encore dans la philosophie
mtaphysique, comme tous ses contemporains, mme les plus minens, un
esprit de cette trempe, qui d'ailleurs appartenait alors, d'une manire
si distingue,  l'cole mtaphysique la plus avance, ne pouvait gure
tomber profondment dans une telle illusion, prcisment parce que
l'ensemble de ses tudes pralables avait d lui faire mieux sentir en
quoi consiste surtout la vraie mthode scientifique, comme le tmoignent
clairement de prcieux aperus, trop peu apprcis, sur l'histoire
philosophique des sciences, et notamment de l'astronomie, publis parmi
ses oeuvres posthumes. A cette seule exception prs, aussi nettement
explique, et dont les conomistes s'autoriseraient vainement, il est,
ce me semble, vident que toute la partie dogmatique de leur prtendue
science prsente, d'une manire galement directe et profonde, le simple
caractre mtaphysique, malgr l'affectation illusoire des formes
spciales et du protocole habituel du langage scientifique, dj
grossirement imit, du reste, sans plus de succs rel, en plusieurs
autres occasions philosophiques fort antrieures, et, par exemple, dans
les compositions thologico-mtaphysiques du clbre Spinosa. Celui qui,
de nos jours, a prsent l'ensemble de cette doctrine conomique sous
l'aspect le plus rationnel et le mieux apprciable, le respectable
Tracy, a fait directement, avec cette noble candeur philosophique qui le
caractrisa toujours, l'aveu spontan et dcisif d'une telle
constitution mtaphysique, en excutant simplement son trait
d'conomie politique comme une quatrime partie de son trait gnral
d'idologie, entre la logique et la morale; et ce caractre fondamental,
loin d'tre born  la seule coordination primitive, que l'on pourrait
attribuer  d'accidentelles proccupations systmatiques, se montre, au
contraire, pleinement soutenu, de la manire la plus naturelle et la
plus prononce, dans tout le cours du travail.

Du reste, l'histoire contemporaine de cette prtendue science confirme,
avec une irrsistible vidence, ce jugement direct sur sa nature
purement mtaphysique. Il est incontestable, en effet, d'aprs
l'ensemble de notre pass intellectuel pendant les trois derniers
sicles, sans avoir besoin de remonter plus haut, que la continuit et
la fcondit sont les symptmes les moins quivoques de toutes les
conceptions vraiment scientifiques. Quand les travaux actuels, au lieu
de se prsenter comme la suite spontane et le perfectionnement graduel
des travaux antrieurs, prennent, pour chaque auteur nouveau, un
caractre essentiellement personnel, de manire  remettre sans cesse en
question les notions les plus fondamentales; quand, d'un autre ct, la
constitution dogmatique, loin d'engendrer aucun progrs rel et soutenu,
ne dtermine habituellement qu'une strile reproduction de controverses
illusoires, toujours renouveles, et n'avanant jamais: ds lors, on
peut tre certain qu'il ne s'agit point d'une doctrine positive
quelconque, mais de pures dissertations thologiques ou mtaphysiques.
Or, n'est-ce point l le spectacle intellectuel que nous prsente,
depuis un demi-sicle, l'conomie politique? Si nos conomistes sont, en
ralit, les successeurs scientifiques d'Adam Smith, qu'ils nous
montrent donc en quoi ils ont effectivement perfectionn et complt la
doctrine de ce matre immortel, quelles dcouvertes vraiment nouvelles
ils ont ajoutes  ses heureux aperus primitifs, essentiellement
dfigurs, au contraire, par un vain et puril talage des formes
scientifiques. En considrant, d'un regard impartial, les striles
contestations qui les divisent sur les notions les plus lmentaires de
_la valeur_, de _l'utilit_, de _la production_, etc., ne croirait-on
pas assister aux plus tranges dbats des scolastiques du moyen ge sur
les attributions fondamentales de leurs pures entits mtaphysiques,
dont les conceptions conomiques prennent de plus en plus le caractre,
 mesure qu'elles sont dogmatises et subtilises davantage. Dans l'un,
comme dans l'autre cas, le rsultat final de ces absurdes et
interminables discussions, est, le plus souvent, de dnaturer
profondment les prcieuses indications primitives du bon sens vulgaire,
dsormais converties en notions radicalement confuses, qui ne sont plus
susceptibles d'aucune application relle, et qui ne peuvent
essentiellement engendrer que d'oiseuses disputes de mots. Ainsi, par
exemple, tous les hommes senss attachaient d'abord un sens nettement
intelligible aux expressions indispensables de _produit_ et de
_producteur_: depuis que la mtaphysique conomique s'est avise de les
dfinir, l'ide de production,  force de vicieuses gnralisations, est
devenue tellement vague et indtermine que les esprits judicieux, qui
se piquent d'exactitude et de clart, sont maintenant obligs d'employer
de pnibles circuits de langage pour viter l'emploi de termes rendus
profondment obscurs et quivoques. Un tel effet n'est-il point alors
parfaitement analogue au pareil ravage produit auparavant par la
mtaphysique dans l'tude fondamentale de l'entendement humain, 
l'gard, par exemple, des notions gnrales d'analyse et de synthse,
etc.? Il faut d'ailleurs soigneusement remarquer que l'aveu gnral de
nos conomistes sur l'isolement ncessaire de leur prtendue science,
relativement  l'ensemble de la philosophie sociale, constitue
implicitement une involontaire reconnaissance, dcisive quoique
indirecte, de l'inanit scientifique de cette thorie, qu'Adam Smith
n'avait en garde de concevoir ainsi. Car, par la nature du sujet, dans
les tudes sociales, comme dans toutes celles relatives aux corps
vivans, les divers aspects gnraux sont, de toute ncessit,
mutuellement solidaires et rationnellement insparables, au point de ne
pouvoir tre convenablement claircis que les uns par les autres, ainsi
que la leon suivante l'expliquera spcialement. Quand on quitte le
monde des entits, pour aborder les spculations relles, il devient
donc certain que l'analyse conomique ou industrielle de la socit ne
saurait tre positivement accomplie, abstraction faite de son analyse
intellectuelle, morale, et politique, soit au pass, soit mme au
prsent: en sorte que, rciproquement, cette irrationnelle sparation
fournit un symptme irrcusable de la nature essentiellement
mtaphysique des doctrines qui la prennent pour base.

Tel est donc le jugement final que me semble mriter la prtendue
science conomique, considre sous le rapport dogmatique. Mais,  son
gard, il serait injuste d'oublier que, en l'envisageant du point de vue
historique propre  ce volume, et dans une intention moins scientifique
et plus politique, cette doctrine constitue rellement une dernire
partie essentielle du systme total de la philosophie critique, qui a
exerc, pendant la priode purement rvolutionnaire, un office si
indispensable, quoique simplement transitoire. L'conomie politique,
comme j'aurai lieu de l'expliquer ultrieurement dans l'analyse
historique de cette grande poque, a particip, d'une manire qui lui
est propre, et presque toujours fort honorable,  cette immense lutte
intellectuelle, en discrditant radicalement l'ensemble de la politique
industrielle que, depuis le moyen ge, dveloppait de plus en plus
l'ancien rgime social, et qui en mme temps devenait incessamment plus
nuisible  l'essor gnral de l'industrie moderne, qu'elle avait d'abord
utilement protg. Cette fonction purement provisoire constitue,  vrai
dire, la principale efficacit sociale d'une telle doctrine, sans que le
vernis scientifique dont elle a vainement tent de se couvrir y soit
d'ailleurs d'aucune utilit relle. Mais, si,  ce titre, elle partage
spcialement la gloire gnrale de ce vaste dblai prliminaire, elle
manifeste aussi,  sa manire, les graves inconvniens politiques que
nous avons reconnus, dans la leon prcdente, et que nous sentirons de
plus en plus dans la suite, appartenir ncessairement dsormais 
l'ensemble de la philosophie rvolutionnaire, depuis que le mouvement
de dcomposition a t pouss assez loin pour rendre de plus en plus
indispensable la prpondrance finale du mouvement inverse de
recomposition. Il n'est que trop ais de constater, en effet, que
l'conomie politique, comme toutes les autres parties de cette
philosophie, a galement son mode spcial de systmatiser l'anarchie; et
les formes scientifiques qu'elle a empruntes de nos jours ne font, en
ralit, qu'aggraver un tel danger, en tendant  le rendre plus
dogmatique et plus tendu. Car cette prtendue science ne s'est point
borne, quant au pass,  critiquer, d'une manire beaucoup trop
absolue, la politique industrielle des anciens pouvoirs europens, qui,
malgr ses inconvniens actuels, avaient certainement exerc long-temps
une influence utile, et mme indispensable au premier dveloppement
industriel des socits modernes. Il y a bien plus: l'esprit gnral de
l'conomie politique, pour quiconque l'a convenablement apprci dans
l'ensemble des crits qui s'y rapportent, conduit essentiellement
aujourd'hui  riger en dogme universel l'absence ncessaire de toute
intervention rgulatrice quelconque, comme constituant, par la nature du
sujet, le moyen le plus convenable de seconder l'essor spontan de la
socit; en sorte que, dans chaque occasion grave qui vient
successivement  s'offrir, cette doctrine ne sait rpondre, d'ordinaire,
aux plus urgens besoins de la pratique, que par la vaine reproduction
uniforme de cette ngation systmatique,  la manire de toutes les
autres parties de la philosophie rvolutionnaire. Pour avoir, plus ou
moins imparfaitement, constat, dans quelques cas particuliers, d'une
importance fort secondaire, la tendance naturelle des socits humaines
 un certain ordre ncessaire, cette prtendue science en a trs
vicieusement conclu l'inutilit fondamentale de toute institution
spciale, directement destine  rgulariser cette coordination
spontane, au lieu d'y voir seulement la source premire de la
possibilit d'une telle organisation, comme je l'expliquerai
convenablement dans la suite[23]. Toutefois, quels que soient les
dangers videns de ce sophisme universel, dont les consquences
logiques, si elles pouvaient tre pleinement et librement dduites,
n'iraient  rien moins qu' l'abolition mthodique de tout gouvernement
rel, la justice exige qu'on remarque aussi, par une sorte de
compensation, d'ailleurs trs imparfaite, l'heureuse disposition
simultane de l'conomie politique actuelle  reprsenter immdiatement,
dans le genre le moins noble des relations sociales, les divers intrts
humains comme ncessairement solidaires, et par suite susceptibles d'une
stable conciliation fondamentale. Quoique, par cette importante
dmonstration, les conomistes n'aient fait, sans doute, que servir,
plus ou moins fidlement, d'organe philosophique  la conviction
universelle que le bon sens vulgaire devait spontanment acqurir par
suite du progrs commun et continu de l'industrie humaine dans
l'ensemble des populations modernes, la saine philosophie ne leur en
devra pas moins une ternelle reconnaissance de leurs heureux efforts
pour dissiper le funeste et immoral prjug qui, soit entre individus,
soit entre peuples, reprsentait l'amlioration de la condition
matrielle des uns comme ne pouvant rsulter que d'une dtrioration
correspondante chez les autres, ce qui revenait, au fond,  nier ou 
mconnatre le dveloppement industriel, en supposant ncessairement
constante la masse totale de nos richesses. Mais, malgr ce grand
service, que la vritable science sociale devra soigneusement recueillir
et complter, la tendance mtaphysique de l'conomie politique 
empcher l'institution de toute discipline industrielle, n'en demeure
pas moins minemment dangereuse. Cette vaine et irrationnelle
disposition  n'admettre que ce degr d'ordre qui s'tablit de lui-mme,
quivaut videmment, dans la pratique sociale,  une sorte de dmission
solennelle donne par cette prtendue science  l'gard de chaque
difficult un peu grave que le dveloppement industriel vient  faire
surgir. Rien n'est, surtout, plus manifeste dans la fameuse et immense
question conomique des machines, qui, convenablement envisage,
concide avec l'examen gnral des inconvniens sociaux immdiats
inhrens  tout perfectionnement industriel quelconque, comme tendant 
la perturbation plus ou moins profonde et plus ou moins durable du mode
actuel d'existence des classes laborieuses. Aux justes et urgentes
rclamations que soulve si frquemment cette lacune fondamentale de
notre ordre social, et au lieu d'y voir l'indice de l'une des
applications les plus capitales et les plus pressantes de la vraie
science politique, nos conomistes ne savent que rpter, avec une
impitoyable pdanterie, leur strile aphorisme de libert industrielle
absolue. Sans rflchir que toutes les questions humaines, envisages
sous un certain aspect pratique, se rduisent ncessairement  de
simples questions de temps, ils osent rpondre  toutes les plaintes
que,  la longue, la masse de notre espce, et mme la classe d'abord
lse, doivent finir par prouver, aprs ces perturbations passagres,
une amlioration relle et permanente: ce qui, malgr l'incontestable
exactitude de cette consquence ncessaire, peut tre regard comme
constituant, de la part de cette prtendue science, une rponse vraiment
drisoire, o l'on parat oublier que la vie de l'homme est fort loin de
comporter une dure indfinie. On ne peut, du moins, s'empcher de
reconnatre qu'une telle thorie proclame spontanment ainsi, d'une
manire hautement irrcusable, sa propre impuissance sociale, en se
montrant aussi radicalement dpourvue de toute relation fondamentale
avec l'ensemble des principaux besoins pratiques. Les nombreux copistes,
par exemple, qui souffrirent jadis de la rvolution industrielle
produite par l'usage de l'imprimerie, auraient-ils pu tre suffisamment
soulags par la perspective, mme indubitable, que, dans la gnration
suivante, il y aurait dj autant d'ouvriers vivant de la typographie,
et que, aprs quelques sicles, il en existerait beaucoup plus? Telle
est pourtant l'habituelle consolation qui ressort spcialement de
l'conomie politique actuelle, dont cette trange fin de non-recevoir
suffirait, sans doute,  dfaut de discussion rationnelle, pour
caractriser indirectement l'inaptitude ncessaire  diriger, comme elle
se le propose, l'essor industriel des socits modernes. Ainsi, malgr
d'utiles claircissemens prliminaires dus  cette doctrine, et
quoiqu'elle ait pu contribuer,  sa manire,  prparer une saine
analyse historique en appelant directement l'attention des philosophes
sur le dveloppement fondamental de l'industrie humaine, on voit, en
rsum, que l'apprciation politique de cette prtendue science confirme
essentiellement, au fond, ce qu'avait d faire prvoir son apprciation
scientifique directe, en tmoignant qu'on n'y doit nullement voir un
lment dj constitu de la future physique sociale, qui, par sa
nature, ne saurait tre convenablement fonde qu'en embrassant, d'une
seule grande vue philosophique, l'ensemble rationnel de tous les divers
aspects sociaux.

     [Footnote 23: Il convient peut-tre de noter ici,  ce sujet,
     que les dangereuses rveries reproduites de nos jours au
     sujet de l'institution fondamentale de la proprit, se sont,
     d'ordinaire, essentiellement autorises, dans l'origine, des
     prtendues dmonstrations de l'conomie politique, pour se
     donner,  peu de frais, un certain appareil scientifique, qui
     chez beaucoup d'esprits mal cultivs, n'a que trop facilit
     leurs ravages: ce qui tmoigne clairement de la vaine
     impuissance d'une telle doctrine, malgr ses prtentions
     illusoires,  contenir efficacement, mme dans les sujets qui
     semblent le plus lui appartenir, l'esprit gnral d'anarchie,
     dont elle a, au contraire, puissamment second, en ce cas, le
     dveloppement spontan.]

Il est donc sensible, par suite de ces diffrentes explications, que
l'espce de prdilection passagre que l'esprit humain semble
manifester, de nos jours, pour ce qu'on nomme l'conomie politique, doit
tre surtout envisage, en ralit, comme un nouveau symptme
caractristique du besoin instinctif, dj profondment senti, de
soumettre enfin les tudes sociales  des mthodes vraiment positives,
et, en mme temps, du dfaut actuel d'accomplissement effectif de cette
grande condition philosophique, qui, une fois convenablement remplie,
fera spontanment cesser tout l'intrt intellectuel que parat encore
inspirer cette apparence illusoire. On pourrait d'ailleurs aisment
signaler ici, au mme titre principal, beaucoup d'autres indices
gnraux plus ou moins directs, mais presque galement irrcusables,
d'une telle disposition fondamentale, qui,  vrai dire, se manifeste
rellement aujourd'hui dans tous les divers modes essentiels de
l'exercice permanent de notre intelligence. Mais, pour viter des
dtails faciles  suppler, je dois me borner, en dernier lieu, 
mentionner trs rapidement, comme tendant, avec une efficacit bien
suprieure,  ce grand but final, la disposition toujours croissante des
esprits actuels vers les tudes historiques, et le notable
perfectionnement qu'elles ont graduellement prouv dans les deux
derniers sicles.

C'est, certainement,  notre grand Bossuet qu'il faudra toujours
rapporter la premire tentative importante de l'esprit humain pour
contempler, d'un point de vue suffisamment lev, l'ensemble du pass
social. Sans doute, les ressources, faciles mais illusoires, qui
appartiennent  toute philosophie thologique, pour tablir, entre les
vnemens humains, une certaine liaison apparente, ne permettent
nullement d'utiliser aujourd'hui, dans la construction directe de la
vritable science du dveloppement social, des explications
invitablement caractrises par la prpondrance, alors trop
irrsistible en ce genre, d'une telle philosophie. Mais cette admirable
composition, o l'esprit d'universalit, indispensable  toute
conception semblable, est si vigoureusement apprci, et mme maintenu
autant que le permettait la nature de la mthode employe, n'en
demeurera pas moins,  jamais, un imposant modle, toujours minemment
propre  marquer nettement le but gnral que doit se proposer sans
cesse notre intelligence en rsultat final de toutes nos analyses
historiques, c'est--dire la coordination rationnelle de la srie
fondamentale des divers vnemens humains d'aprs un dessein unique, 
la fois plus rel et plus tendu que celui conu par Bossuet. Il serait
d'ailleurs superflu de rappeler expressment ici que la partie de cet
immortel discours o l'auteur a pu s'affranchir spontanment des
entraves invitables que la philosophie thologique imposait  son
minent gnie, brille encore aujourd'hui d'une foule d'aperus
historiques d'une justesse et d'une prcision remarquables, qui n'ont
jamais t surpasses depuis, ni quelquefois mme gales. Telle est
surtout cette belle apprciation sommaire de l'ensemble de la politique
romaine, au niveau de laquelle Montesquieu lui-mme n'a pas,  mon avis,
su toujours se maintenir. L'influence, directe ou indirecte, inaperue
ou sentie, de ce premier enseignement capital a, sans doute, puissamment
contribu, dans le sicle dernier, et mme dans celui-ci, au caractre
de plus en plus satisfaisant qu'ont d prendre graduellement les
principales compositions historiques, surtout en France, en Angleterre,
et ensuite en Allemagne. Nanmoins, il est incontestable, comme j'aurai
lieu de le faire bientt sentir spcialement, que, malgr ces
intressans progrs, si heureusement destins  prparer sa rnovation
finale, l'histoire n'a point encore cess d'avoir un caractre
essentiellement littraire ou descriptif, et n'a nullement acquis une
vritable nature scientifique, en tablissant enfin une vraie filiation
rationnelle dans la suite des vnemens sociaux, de manire  permettre,
comme pour tout autre ordre de phnomnes, et entre les limites
gnrales imposes par une complication suprieure, une certaine
prvision systmatique de leur succession ultrieure. La tmrit mme
dont une telle destination philosophique semble aujourd'hui entache,
pour la plupart des bons esprits, constitue peut-tre, au fond, la
confirmation la plus dcisive de cette nature non scientifique de
l'histoire actuelle, puisqu'une semblable prvision caractrise
dsormais, pour toute intelligence convenablement cultive, toute espce
quelconque de science relle, comme je l'ai si frquemment montr dans
les volumes prcdens. Du reste, le facile crdit qu'obtiennent trop
souvent encore de nbuleuses thories historiques qui, dans leur vague
et mystrieuse obscurit, ne prsentent aucune explication effective de
l'ensemble des phnomnes, tmoignerait, sans doute, assez des
dispositions purement littraires et mtaphysiques dans lesquelles
l'histoire continue aujourd'hui  tre conue et tudie, par des
intelligences demeures essentiellement trangres au grand mouvement
scientifique des temps modernes, et qui, par consquent, ne peuvent
transporter, dans cette difficile tude, que les habitudes
irrationnelles engendres ou maintenues par leur vicieuse ducation.
Enfin, la vaine sparation dogmatique que l'on s'efforce de conserver
entre l'histoire et la politique vrifie directement, ce me semble, une
telle apprciation: car, il est vident que la science historique,
convenablement conue, et la science politique, rationnellement
traite, concident, en gnral, de toute ncessit, comme la suite de
ce volume le fera, j'espre, profondment sentir. Toutefois, malgr ces
irrcusables observations, il faut savoir suffisamment interprter
l'heureux symptme universel de rgnration philosophique qu'indique,
avec tant d'vidence, la prdilection, toujours et partout croissante,
de notre sicle pour les travaux historiques, lors mme que, faute de
principes fixes d'un jugement rationnel, cette disposition s'gare si
souvent sur de frivoles et illusoires compositions, inspires plus d'une
fois par le dessein rflchi d'obtenir,  peu de frais, et d'exploiter
rapidement, une renomme provisoire, en satisfaisant, en apparence, au
got dominant de l'poque. Parmi les nombreux tmoignages contemporains
que l'on pourrait aisment citer de cette importante transformation,
aucun ne me semble plus dcisif que l'heureuse introduction spontane
qui s'est graduellement opre, de nos jours, en Allemagne, au sein mme
de la classe minemment mtaphysique des jurisconsultes, d'une cole
spcialement qualifie d'historique, et qui, en effet, a pris pour tche
principale de lier,  chaque poque du pass, l'ensemble de la
lgislation avec l'tat correspondant de la socit; ce qu'elle a
quelquefois utilement bauch, malgr la tendance au fatalisme ou 
l'optimisme qu'on lui reproche justement d'ordinaire, et qui rsulte
spontanment de la nature ncessairement incomplte et mme quivoque de
ces intressans travaux, encore essentiellement domins par une
philosophie toute mtaphysique.

Quelque sommaires qu'aient d tre les diverses indications gnrales
contenues dans cette leon, elles suffiront, sans doute, pour confirmer
ici l'urgence et l'opportunit de la grande cration philosophique dont
la leon prcdente avait directement expliqu la destination
fondamentale. Il faut que le besoin instinctif de constituer enfin la
science sociale sur des bases vraiment positives, soit profondment
rel, et mme bien senti, quoique mal apprci, pour que cette
opration, malgr son peu de maturit rationnelle jusqu' nos jours, ait
t tente avec tant d'opinitret, et par des voies si varies. En mme
temps, l'analyse gnrale des principaux efforts nous a expliqu leur
avortement ncessaire, et nous a fait comprendre qu'une telle
entreprise, dsormais suffisamment prpare, reste nanmoins tout
entire  concevoir de faon  comporter une ralisation dfinitive.
D'aprs cet ensemble de prliminaires, rien ne s'oppose plus maintenant
 ce que nous puissions convenablement procder, d'une manire directe,
 cet minent travail scientifique, comme je vais commencer  le faire
dans la leon suivante, en traitant immdiatement de la mthode en
physique sociale. Mais la suite de ce volume fera, j'espre,
naturellement ressortir la haute utilit continue de la double
introduction gnrale que je viens de terminer entirement, et sans
laquelle notre exposition et t ncessairement affecte d'embarras et
d'obscurit, et qui tait surtout indispensable pour garantir, ds
l'origine, la ralit politique de la conception principale, en
manifestant sa relation fondamentale avec l'ensemble des besoins
sociaux, dont nous pourrons ainsi liminer dornavant la considration
formelle, pour suivre, avec une pleine libert philosophique, l'essor
purement spculatif qui doit maintenant prdominer jusqu' la fin de ce
Trait, o la coordination gnrale entre la thorie et la pratique
devra,  son tour, devenir finalement prpondrante.




QUARANTE-HUITIME LEON.

Caractres fondamentaux de la mthode positive dans l'tude rationnelle
des phnomnes sociaux.


Dans toute science relle, les conceptions relatives  la mthode
proprement dite sont, par leur nature, essentiellement insparables de
celles qui se rapportent directement  la doctrine elle-mme, comme je
l'ai tabli, en principe gnral, ds le dbut de ce Trait. Isolment
d'aucune application effective, les plus justes notions sur la mthode
se rduisent toujours ncessairement  quelques gnralits
incontestables mais trs vagues, profondment insuffisantes pour diriger
avec un vrai succs les diverses recherches de notre intelligence, parce
qu'elles ne caractrisent point les modifications fondamentales que ces
prceptes trop uniformes doivent prouver  l'gard de chaque sujet
considr. Plus les phnomnes deviennent complexes et spciaux, moins
il est possible de sparer utilement la mthode d'avec la doctrine,
puisque ces modifications acquirent alors une intensit plus prononce
et une plus grande importance. Si donc nous avons d jusqu'ici, 
l'gard mme des phnomnes les moins compliqus, soigneusement carter
cette vaine et strile sparation prliminaire, nous ne saurions, sans
doute, procder autrement quand la complication suprieure du sujet, et
en outre, son dfaut actuel de positivit, nous en font videmment une
loi encore plus expresse. C'est surtout dans l'tude des phnomnes
sociaux que la vraie notion fondamentale de la mthode ne peut
effectivement rsulter aujourd'hui que d'une premire conception
rationnelle de l'ensemble de la science, en sorte que les mmes
principes paraissent s'y rapporter alternativement ou  la mthode ou 
la doctrine, suivant l'aspect sous lequel on les y considre. Une telle
obligation philosophique doit minemment augmenter les difficults
capitales que prsente spontanment la premire bauche d'une science
quelconque, et spcialement de celle-ci, o tout doit tre ainsi
simultanment cr. Toutefois, la suite de ce volume rendra, j'espre,
incontestable la possibilit de satisfaire pleinement, de la manire la
plus naturelle,  cette double condition intellectuelle, comme on a pu
le pressentir jusqu'ici en reconnaissant, par un usage dj trs vari,
que ma thorie fondamentale sur la marche gnrale et ncessaire de
l'esprit humain manifeste successivement, avec une gale aptitude, le
caractre scientifique et le caractre logique, selon les divers besoins
des applications.

Par ces motifs, il est donc sensible que, en sociologie, comme ailleurs,
et mme plus qu'ailleurs, la mthode positive ne saurait tre
essentiellement apprcie que d'aprs la considration rationnelle de
ses principaux emplois,  mesure de leur accomplissement graduel: en
sorte qu'il ne peut ici tre nullement question d'un vrai trait logique
prliminaire de la mthode en physique sociale. Nanmoins, il est, d'une
autre part, videmment indispensable, avant de procder  l'examen
direct de la science sociologique, de caractriser d'abord soigneusement
son vritable esprit gnral, et l'ensemble des ressources fondamentales
qui lui sont propres, ainsi que nous l'avons toujours fait, dans les
trois volumes prcdens,  l'gard des diverses sciences antrieures:
l'extrme imperfection d'une telle science doit y rendre encore plus
troite cette obligation ncessaire. Quoique de pareilles considrations
soient, sans doute, par leur nature, immdiatement relatives  la
science elle-mme, envisage quant  ses conceptions les plus
essentielles, on peut cependant les rapporter plus spcialement  la
simple mthode, puisqu'elles sont surtout destines  diriger
ultrieurement notre intelligence dans l'tude effective de ce sujet
difficile, ce qui justifie suffisamment le titre propre de la leon
actuelle.

L'accomplissement graduel de cette opration pralable envers les autres
sciences fondamentales, nous a jusqu'ici toujours entrans spontanment
 des explications d'autant plus lmentaires et plus explicites qu'il
s'agissait d'une science plus complique et plus imparfaite. A l'gard
des sciences les plus simples et les plus avances, leur seule
dfinition philosophique nous a d'abord presque suffi pour caractriser
aussitt leurs conditions et leurs ressources gnrales, sur lesquelles
aucune incertitude capitale ne saurait aujourd'hui subsister chez tous
les esprits convenablement clairs. Mais il a fallu, de toute
ncessit, procder autrement quand les phnomnes, devenus plus
complexes, n'ont plus permis de faire suffisamment ressortir la vraie
nature essentielle d'une tude plus rcente et moins constitue, si ce
n'est  l'issue de discussions spciales plus ou moins pnibles,
heureusement superflues envers les sujets antrieurs. Dans la science
biologique surtout, des explications lmentaires, qui eussent, pour
ainsi dire, sembl puriles en tout autre cas, nous ont paru
essentiellement indispensables, afin d'y mettre dfinitivement  l'abri
de toute grave contestation les principaux fondemens d'une tude
positive, dont la philosophie excite encore d'aussi profonds
dissentimens chez les intelligences mme les plus avances. Par une
suite invitable de cette progression constante, il tait ais de
prvoir qu'une pareille obligation doit devenir bien plus ncessaire et
plus pnible relativement  la science du dveloppement social, qui n'a
jusqu'ici nullement atteint, sous aucun rapport,  une vritable
positivit, et que les meilleurs esprits condamnent mme aujourd'hui 
n'y pouvoir jamais parvenir. On ne saurait donc s'tonner, en gnral,
que les notions les plus simples et les plus fondamentales de la
philosophie positive, rendues dsormais heureusement triviales, 
l'gard de sujets moins complexes et moins arrirs, par le progrs
naturel de la raison humaine, exigent ici une sorte de discussion
formelle, dont les rsultats paratront, sans doute,  la plupart des
juges clairs, constituer aujourd'hui une innovation trop hardie, tout
en s'y bornant  un faible quivalent proportionnel des conditions
universellement admises envers tous les autres phnomnes quelconques.

Quand on apprcie,  l'abri de toute prvention, le vritable tat
prsent de la science sociale, avec cet esprit franchement positif que
doivent aujourd'hui dvelopper les saines tudes scientifiques, on ne
peut rellement s'empcher d'y reconnatre, sans aucune exagration,
soit dans l'ensemble de la mthode, ou dans celui de la doctrine, la
combinaison des divers caractres essentiels qui ont toujours distingu
jadis l'enfance thologico-mtaphysique des autres branches de la
philosophie naturelle. En un mot, cette situation gnrale de la science
politique actuelle, reproduit exactement sous nos yeux l'analogie
fondamentale de ce que furent autrefois l'astrologie pour l'astronomie,
l'alchimie pour la chimie, et la recherche de la panace universelle
pour le systme des tudes mdicales. La politique thologique et la
politique mtaphysique, malgr leur antagonisme pratique, peuvent ici,
sans le moindre inconvnient rel, afin de simplifier l'examen, tre
enveloppes dans une considration commune, parce que, au fond, sous le
point de vue scientifique, la seconde ne constitue,  vrai dire, qu'une
modification gnrale de la premire, dont elle ne diffre
essentiellement que par un caractre moins prononc, comme nous l'avons
dj tant reconnu envers tous les autres phnomnes naturels, et comme
nous le constaterons de plus en plus  l'gard des phnomnes sociaux.
Que les phnomnes soient rapports  une intervention surnaturelle
directe et continue, ou immdiatement expliqus par la vertu mystrieuse
des entits correspondantes, cette diversit secondaire, entre des
conceptions d'ailleurs finalement identiques, n'empche nullement
l'invitable reproduction commune des attributs les plus
caractristiques, encore moins ici qu'en tout autre sujet philosophique.
Ces caractres consistent principalement, quant  la mthode, dans la
prpondrance fondamentale de l'imagination sur l'observation; et, quant
 la doctrine, dans la recherche exclusive des notions absolues; d'o
rsulte doublement, pour destination finale de la science, la tendance
invitable  exercer une action arbitraire et indfinie sur des
phnomnes qui ne sont point regards comme assujtis  d'invariables
lois naturelles. En un mot, l'esprit gnral de toutes les spculations
humaines,  l'tat thologico-mtaphysique, est ncessairement  la fois
idal dans la marche, absolu dans la conception, et arbitraire dans
l'application. Or, on ne saurait aucunement douter que tels ne soient
encore aujourd'hui les caractres dominans de l'ensemble des
spculations sociales, sous quelque aspect qu'on les envisage. Pris, 
ce triple gard, en un sens totalement inverse, cet esprit nous
indiquera d'avance, par un utile contraste prliminaire, la disposition
intellectuelle vraiment fondamentale qui doit maintenant prsider  la
cration de la sociologie positive, et qui devra ensuite diriger
toujours son dveloppement continu.

La philosophie positive est d'abord, en effet, profondment
caractrise, en un sujet quelconque, par cette subordination ncessaire
et permanente de l'imagination  l'observation, qui constitue surtout
l'esprit scientifique proprement dit, en opposition  l'esprit
thologique ou mtaphysique. Quoiqu'une telle philosophie offre, sans
doute,  l'imagination humaine le champ le plus vaste et le plus
fertile, comme nous l'a si hautement tmoign l'apprciation rationnelle
des diverses sciences fondamentales, elle l'y restreint cependant sans
cesse  dcouvrir ou  perfectionner l'exacte coordination de l'ensemble
des faits observs ou les moyens d'entreprendre utilement de nouvelles
explorations. C'est une semblable tendance habituelle  subordonner
toujours les conceptions scientifiques aux faits dont elles sont
seulement destines  manifester la liaison relle, qu'il s'agit, avant
tout, d'introduire enfin dans le systme des tudes sociales, o les
observations vagues et mal circonscrites n'offrent encore aux
raisonnemens vraiment scientifiques aucun fondement suffisant, et sont,
d'ordinaire, arbitrairement modifies elles-mmes au gr d'une
imagination diversement stimule par des passions minemment mobiles. En
vertu de leur complication suprieure, et accessoirement de leur
connexion plus intime avec l'ensemble des passions humaines, les
spculations politiques devaient rester plonges, plus profondment et
plus long-temps que toutes les autres, dans cette dplorable situation
philosophique, o elles languissent encore essentiellement, tandis que
les tudes plus simples et moins stimulantes en ont t successivement
dgages pendant les trois derniers sicles. Mais il ne faut jamais
oublier que, jusqu' des temps plus ou moins rapprochs, tous les divers
ordres des conceptions scientifiques, sans aucune exception, ont
toujours offert un pareil tat d'enfance, dont ils se sont affranchis
d'autant plus tard que leur nature tait plus complexe et plus spciale,
et d'o les plus compliqus n'ont pu rellement sortir que de nos jours;
comme nous l'avons surtout reconnu, en terminant le volume prcdent, 
l'gard des phnomnes intellectuels et moraux de la vie individuelle,
qui, si l'on excepte un trs petit nombre d'esprits avancs, sont
encore tudis le plus souvent d'une manire presque aussi
anti-scientifique que les phnomnes politiques eux-mmes. C'est donc
par une apprciation minemment superficielle que l'on regarde
habituellement aujourd'hui comme irrvocable et comme propre aux seuls
sujets politiques cette disposition radicale au vague et  l'incertitude
des observations, qui permet  l'imagination fallacieuse des sophistes
et des rhteurs d'y tourner pour ainsi dire  son gr l'interprtation
des faits accomplis. La mme imperfection a rgn essentiellement jadis
envers tous les autres sujets des spculations humaines; il n'y a ici de
vraiment particulier qu'une intensit plus prononce et surtout
invitable prolongation, naturellement motives par une complication
suprieure, suivant ma thorie fondamentale du dveloppement universel
de l'esprit humain: et, par consquent, la mme thorie conduit 
regarder, non-seulement comme possible, mais comme certaine et
prochaine, l'extension ncessaire,  l'ensemble des spculations
sociales, d'une rgnration philosophique analogue  celle qu'ont dj
plus ou moins prouve toutes nos autres tudes scientifiques;  cela
prs d'une difficult intellectuelle beaucoup plus grande, et sauf les
embarras que peut y susciter le contact plus direct des principales
passions, ce qui ne devrait, sans doute, que stimuler davantage les
efforts des vritables penseurs.

Si, au lieu de considrer ainsi l'esprit gnral de la philosophie
positive relativement au mode fondamental de procder, on l'envisage
maintenant quant au caractre essentiel des conceptions scientifiques,
on peut reconnatre aisment que, conformment  notre premire
indication comparative, cette philosophie se distingue alors
principalement de la philosophie thologico-mtaphysique par une
tendance constante et irrsistible  rendre ncessairement relatives
toutes les notions qui, d'abord, taient, au contraire, ncessairement
absolues. Ce passage invitable de l'absolu au relatif constitue, en
effet, l'un des plus importans rsultats philosophiques de chacune des
rvolutions intellectuelles qui ont successivement conduit les divers
ordres de nos spculations de l'tat purement thologique ou
mtaphysique  l'tat vraiment scientifique, ainsi que le lecteur a d
le remarquer, en tant d'occasions capitales, dans le cours des trois
volumes prcdens. Du point de vue purement scientifique, et en cartant
toute ide d'application, on peut mme regarder, ce me semble, un tel
contraste gnral entre le relatif et l'absolu comme la manifestation
la plus dcisive de l'antipathie fondamentale qui spare si profondment
la philosophie moderne d'avec l'ancienne. Toute tude de la nature
intime des tres, de leurs causes premires et finales, etc., doit,
videmment, tre toujours absolue, tandis que toute recherche des seules
lois des phnomnes est minemment relative, puisqu'elle suppose
immdiatement un progrs continu de la spculation subordonn au
perfectionnement graduel de l'observation, sans que l'exacte ralit
puisse tre jamais, en aucun genre, parfaitement dvoile: en sorte que
le caractre relatif des conceptions scientifiques est ncessairement
insparable de la vraie notion des lois naturelles, aussi bien que la
chimrique tendance aux connaissances absolues accompagne spontanment
l'emploi quelconque des fictions thologiques ou des entits
mtaphysiques. Or, il serait ici superflu d'insister beaucoup pour
constater aujourd'hui que cet esprit absolu caractrise encore
essentiellement l'ensemble des spculations sociales, qui, dans les
diverses coles actuelles, soit thologiques, soit mtaphysiques, se
montrent constamment domines par l'uniforme considration d'un type
politique immuable, d'ailleurs plus ou moins vaguement dfini, mais
toujours conu de manire  interdire toute modification rgulire des
principales conceptions politiques d'aprs l'tat minemment variable de
la civilisation humaine. Quoiqu'une telle notion, qui n'a pu reposer sur
aucune laboration vraiment rationnelle, doive spontanment engendrer,
surtout de nos jours, de grandes divergences philosophiques, beaucoup
moins prononces toutefois qu'elles ne semblent l'tre, cependant
chacune des nombreuses opinions dont ce type fondamental a t le sujet
lui conserve, au fond, la mme immobilit ncessaire,  travers toutes
les modifications successives que prsente l'histoire gnrale du
dveloppement social. Cet esprit absolu est mme tellement inhrent  la
science politique actuelle, qu'il y constitue jusqu'ici le seul moyen
gnral, malgr ses immenses inconvniens, d'imposer un frein quelconque
au cours naturel des divagations individuelles, et de prvenir le
dbordement imminent d'opinions arbitrairement variables. Aussi les
divers philosophes qui, justement proccups du grave danger d'un tel
absolutisme intellectuel, ont quelquefois tent de s'en affranchir, mais
sans avoir la force de s'lever jusqu' la conception d'une politique
vraiment positive, ont-ils invitablement mrit le reproche, encore
plus capital, de prsenter toutes les notions politiques comme tant,
par leur nature, radicalement incertaines et mme arbitraires, parce
qu'en effet ils dtruisaient ainsi les fondemens habituels de leur
faible consistance actuelle, sans y substituer aucune base nouvelle
d'une fixit plus relle et plus ferme. Ces tentatives mal conues ont
mme jet d'avance,  vrai dire, chez les juges les plus graves, une
sorte de discrdit universel sur toute entreprise philosophique
quelconque destine  rgnrer ainsi l'esprit gnral de la politique,
qui, en perdant son absolutisme, semblerait aujourd'hui, aux yeux de
beaucoup d'hommes minemment respectables des divers partis actuels,
devoir ncessairement perdre aussi sa stabilit, et par suite sa
moralit. Mais ces craintes empiriques, quoique fort naturelles, seront
aisment dissipes pour quiconque apprciera, sous ce rapport, par
anticipation, du point de vue propre  ce Trait, le vrai caractre
ncessaire de la sociologie positive, d'aprs la tendance fondamentale
dj manifeste,  cet gard, avec une si haute vidence, par toutes les
branches antrieures de la philosophie naturelle, o l'on ne voit pas
certes que, en cessant d'tre absolues, pour n'tre plus que purement
relatives, les diverses notions scientifiques soient aucunement devenues
arbitraires. Il est, au contraire, trs manifeste que, par une telle
transformation, ces notions ont acquis une consistance et une stabilit
bien suprieures  leur vague immuabilit primitive, chacune d'elles
ayant t ainsi graduellement engage dans un systme de relations qui
s'tend et se fortifie sans cesse, et qui tend de plus en plus 
prvenir toute grave divagation quelconque. On ne risquera donc
nullement de tomber dans un dangereux scepticisme en dtruisant
irrvocablement cet esprit absolu qui caractrise si dplorablement
aujourd'hui l'enfance prolonge de la science sociale, pourvu que ce ne
soit, comme en tout autre cas, que le rsultat spontan du passage
ncessaire de cette science finale  l'tat vraiment positif. Dans cette
dernire opration fondamentale, la philosophie positive ne saurait,
sans doute, dmentir sa proprit universelle de ne jamais supprimer
aucun moyen quelconque de coordination intellectuelle, sans lui en
substituer immdiatement de plus efficaces et plus tendus. N'est-il
point sensible, en effet, que cette transition positive de l'absolu au
relatif offre aujourd'hui, en politique, le seul moyen rel de parvenir
 des conceptions susceptibles de dterminer graduellement un
assentiment unanime et durable?

Quoique les deux dispositions essentielles que je viens d'examiner
constituent certainement, par leur nature, l'une pour la mthode,
l'autre pour la doctrine, la double condition fondamentale dont
l'accomplissement continu devra directement caractriser la positivit
effective de la science sociale, cependant leur considration n'est
peut-tre point la plus propre, de nos jours,  manifester clairement
les symptmes les plus dcisifs d'une telle transformation
philosophique, en vertu de la connexit trop intime qui, dans cet ordre
d'ides plus que dans aucun autre, existe encore entre la thorie et la
pratique, et par suite de laquelle toute apprciation purement
spculative et abstraite, malgr son importance rellement
prpondrante, ne doit ordinairement inspirer qu'un trs faible intrt
et ne peut exciter qu'une insuffisante attention. Cette extrme
adhrence, ou plutt cette confusion presque totale, rsulte
ncessairement de l'imperfection de la science sociale, d'aprs sa
complication suprieure, comme je l'ai tabli, au commencement de ce
volume, suivant une loi expose dans le volume prcdent. Aussi, afin de
faire mieux ressortir cet indispensable claircissement prliminaire,
dois-je maintenant considrer surtout, d'une manire spciale et
directe, l'esprit actuel de la politique relativement  l'application
gnrale, et non plus quant  la science elle-mme. Sous ce nouvel
aspect, cet esprit se montre toujours hautement caractris par la
chimrique tendance  exercer, sur les phnomnes correspondans, une
action essentiellement illimite, aberration qui, aujourd'hui borne aux
seuls phnomnes sociaux, a, comme je l'ai souvent fait voir, autrefois
domin, sous des formes plus ou moins quivalentes, quoiqu' des degrs
ncessairement moins prononcs, tous les autres ordres des conceptions
humaines, tant qu'ils sont rests assujtis  une philosophie
thologique ou mtaphysique. Quoique la puissance effective de l'homme
pour modifier  son gr des phnomnes quelconques ne puisse jamais
rsulter que d'une connaissance relle de leurs propres lois naturelles,
il est nanmoins incontestable que, dans tous les genres, l'enfance de
la raison humaine a ncessairement concid avec la prtention
caractristique  exercer, sur l'ensemble des phnomnes correspondans,
une action essentiellement illimite. Cette grande illusion primitive
rsulte toujours spontanment de l'ignorance des lois fondamentales de
la nature, combine avec l'hypothse prpondrante du pouvoir arbitraire
et indfini alors attribu aux agens surnaturels ou mme ensuite aux
entits mtaphysiques: car, cette vaine ambition se manifestant
prcisment  l'poque o l'homme influe rellement le moins sur ce qui
l'entoure, il ne peut s'attribuer, en gnral, une telle autorit que
par le secours indispensable de ces forces mystrieuses.

L'histoire gnrale des opinions humaines vrifie clairement cette
aberration fondamentale,  l'gard des phnomnes astronomiques,
physiques, chimiques, et mme biologiques, comme je l'ai not, en
plusieurs occasions, dans les parties antrieures de ce Trait. On
conoit aisment qu'une telle illusion doit, de toute ncessit, se
prolonger d'autant plus que la complication croissante des diverses
catgories principales de phnomnes naturels vient y retarder davantage
la conception de vritables lois. Il faut d'ailleurs remarquer aussi, 
ce sujet, le concours spontan d'une autre influence philosophique, qui
doit puissamment seconder, sous ce rapport, cet obstacle fondamental au
dveloppement correspondant de la raison humaine, en ce que les
diffrens phnomnes, en mme temps qu'ils sont plus compliqus,
deviennent, en gnral, d'autant plus modifiables, comme je l'ai souvent
montr dans les deux volumes prcdens. La cause essentielle de ces
modifications plus tendues rsultant du mme principe qui dtermine une
plus grande complication, savoir la gnralit dcroissante des divers
ordres de phnomnes, elle contribue invitablement  perptuer, sur la
puissance effective de l'homme, une aberration primitive, ainsi devenue
beaucoup plus difficile  dmler et par suite plus excusable. Cette
double ncessit a d spontanment affecter davantage l'tude des
phnomnes sociaux, qui devaient,  ce titre, demeurer, plus long-temps
et plus profondment que tous les autres, le sujet de semblables
illusions. Mais, malgr cette ingalit naturelle, il importait beaucoup
de montrer d'abord que, sous ce rapport, comme sous les deux autres
aspects dj indiqus, de tels attributs ne sont nullement particuliers
 ce dernier ordre de phnomnes, et qu'ils ont, au contraire, toujours
caractris l'enfance de la raison humaine,  l'gard de toutes les
spculations possibles, mme les plus simples; similitude aussi
prcieuse qu'irrcusable, puisqu'elle doit faire concevoir aux vrais
philosophes, en opposition aux prjugs actuels, l'espoir rationnel de
parvenir  dissiper aussi une telle aberration dans le systme des ides
politiques, par la mme voie fondamentale qui en a dj dgag tous les
autres sujets principaux de nos recherches relles. Quoi qu'il en soit,
cette erreur gnrale ne subsiste plus essentiellement aujourd'hui que
pour les seuls phnomnes sociaux, sauf quelques illusions analogues
relatives aux phnomnes intellectuels et moraux, et dont les esprits un
peu avancs se sont dsormais suffisamment affranchis. Mais, en
politique, il est vident que, malgr l'incontestable tendance des
esprits actuels vers une plus saine philosophie, la disposition
prpondrante des hommes d'tat et mme des publicistes, soit dans
l'cole thologique, soit dans l'cole mtaphysique, consiste encore
habituellement  concevoir les phnomnes sociaux comme indfiniment et
arbitrairement modifiables, en continuant  supposer l'espce humaine
dpourvue de toute impulsion spontane, et toujours prte  subir
passivement l'influence quelconque du lgislateur, temporel ou
spirituel, pourvu qu'il soit investi d'une autorit suffisante. Sous ce
rapport capital, de mme que sous tout autre, la politique thologique
se montre naturellement moins inconsquente que sa rivale, en ce que, du
moins, elle y explique,  sa manire, la monstrueuse disproportion
qu'une telle opinion constitue ncessairement entre l'immensit des
effets accomplis et l'exigut de ces prtendues causes, en y rduisant
directement le lgislateur  n'tre, en gnral, que le simple organe
d'une puissance surnaturelle et absolue: ce qui, d'ailleurs, n'en
aboutit que plus clairement, et d'une manire bien plus irrsistible, 
la domination indfinie du lgislateur, ainsi seulement assujti 
emprunter d'en haut sa principale autorit. L'cole mtaphysique, qui,
de nos jours surtout, recourt d'une manire beaucoup plus vague et
moins spciale  l'artifice de la Providence, sans cesser cependant de
reposer finalement sur une telle hypothse, fait habituellement
intervenir, dans ces vaines explications politiques, ses inintelligibles
entits, et surtout sa grande entit gnrale de _la nature_, qui
enveloppe aujourd'hui toutes les autres, et qui n'est videmment qu'une
dgnration abstraite du principe thologique. Ddaignant mme toute
subordination quelconque des effets aux causes, elle tente souvent
d'luder la difficult philosophique en attribuant principalement au
hasard la production des vnemens observs; et quelquefois, quand
l'inanit d'un tel expdient devient trop saillante, en exagrant, au
degr le plus absurde, l'influence ncessaire du gnie individuel sur la
marche gnrale des affaires humaines. Quel que soit le mode, dont
l'examen spcial serait ici trs superflu, le rsultat, dans l'une et
l'autre cole, est toujours, au fond, de reprsenter galement l'action
politique de l'homme comme essentiellement indfinie et arbitraire,
ainsi qu'on le croyait jadis  l'gard des phnomnes biologiques,
chimiques, physiques, et mme astronomiques, pendant l'enfance
thologico-mtaphysique, plus ou moins prolonge, des sciences
correspondantes. Or, cette irrcusable aberration constitue aujourd'hui,
 mes yeux, le caractre le plus dcisif d'une telle enfance, encore
persistante dans l'ordre des ides sociales. Elle indique, en effet, de
la manire la plus directe et la moins quivoque, une rpugnance
systmatique  envisager les phnomnes politiques comme assujtis  de
vritables lois naturelles, dont l'immdiate application gnrale serait
ncessairement ici, de mme qu'en tout autre cas antrieur, d'imposer
aussitt  l'action politique des limites fondamentales, en dissipant
sans retour la vaine prtention de gouverner  notre gr ce genre de
phnomnes, aussi radicalement soustrait qu'aucun autre aux caprices
humains ou sur-humains. Combine avec la tendance, ci-dessus signale,
aux conceptions absolues, dont elle est spontanment insparable, comme
deux aspects co-relatifs d'une mme philosophie, on y doit voir, ce me
semble, la principale cause intellectuelle de la perturbation sociale
actuelle; puisque l'espce humaine se trouve ainsi livre, sans aucune
protection logique,  l'exprimentation dsordonne des diverses coles
politiques, dont chacune cherche  faire indfiniment prvaloir son type
immuable de gouvernement. Tant que la prpondrance effective de
l'ancien systme politique a interdit le libre examen des questions
sociales, de tels inconvniens ont d se trouver dissimuls, et une
certaine discipline intellectuelle a pu exister, par une sorte de
compression extrieure, malgr la nature thologique de la philosophie
politique. Mais, le cours naturel des divagations individuelles ne
pouvait tre ainsi que suspendu ou plutt contenu, et l'irruption
philosophique a d s'oprer spontanment,  mesure que l'ascendant
graduel de la politique mtaphysique faisait prvaloir le droit gnral
d'examen. Le danger fondamental d'une semblable philosophie politique a
pu ds-lors se dvelopper librement dans toute son tendue, jusqu'au
point de remettre directement en question l'utilit gnrale de l'tat
social lui-mme, puisque d'loquens sophistes n'ont pas craint, comme on
sait, de prconiser systmatiquement la supriorit de la vie sauvage,
telle qu'ils l'avaient rve. Parvenues  ce degr d'absurdit et de
divergence, les utopies mtaphysico-thologiques constatent, sans doute,
avec une entire vidence, la haute impossibilit d'tablir aujourd'hui,
en politique, aucune notion vraiment stable et commune, tant qu'on
continuera  y poursuivre la vaine recherche absolue du meilleur
gouvernement, abstraction faite de tout tat dtermin de civilisation,
ou, ce qui est scientifiquement quivalent, tant que la socit humaine
y sera conue comme marchant, sans direction propre, sous l'arbitraire
impulsion du lgislateur. Il n'y a donc rellement dsormais, en
philosophie politique, d'ordre et d'accord possibles qu'en assujtissant
les phnomnes sociaux, de la mme manire que tous les autres, 
d'invariables lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque
poque,  l'abri de toute grave incertitude, les limites fondamentales
et le caractre essentiel de l'action politique proprement dite: en un
mot, en introduisant  jamais, dans l'tude gnrale des phnomnes
sociaux, ce mme esprit positif, qui dj a successivement rgnr et
disciplin tous les autres genres des spculations humaines, dont l'tat
primitif n'avait pas t, au fond, plus satisfaisant. De toute autre
manire, et en conservant le mme mode essentiel de philosopher, on ne
saurait concevoir d'autre moyen de parvenir au degr convenable de
fixit et de convergence, que de rtablir une suffisante compression
intellectuelle, heureusement devenue aujourd'hui aussi videmment
chimrique que radicalement dangereuse. Il n'est pas moins sensible,
d'un autre ct, que ce sentiment fondamental d'un mouvement social
spontan et rgl par des lois naturelles, constitue ncessairement la
vritable base scientifique de la dignit humaine, dans l'ordre des
vnemens politiques, puisque les principales tendances de l'humanit
acquirent ainsi un imposant caractre d'autorit, qui doit tre
toujours respect, comme base prpondrante, par toute lgislation
rationnelle: tandis que la croyance actuelle  la puissance indfinie
des combinaisons politiques, qui semble d'abord tant rehausser
l'importance de l'homme, n'aboutit,  vrai dire, qu' lui attribuer une
sorte d'automatisme social, passivement dirig par la suprmatie absolue
et arbitraire, soit de la Providence, soit du lgislateur humain,
suivant le contraste gnral pleinement reconnu  l'gard de tous les
autres phnomnes quelconques. Ces diverses explications sommaires
doivent suffire ici pour rendre incontestable que, conformment  notre
indication premire, c'est rellement dans la rectification dfinitive
d'une telle aberration que consiste,  tous gards, le noeud essentiel
de la difficult philosophique dans la rgnration radicale de la
science politique, ds lors caractrise sous la forme la plus dcisive,
en un temps o les habitudes intellectuelles prpondrantes ne
permettent gure de saisir convenablement les conceptions sociales que
sous leur aspect pratique, et non sous le point de vue scientifique, et,
 plus forte raison, sous le rapport logique proprement dit, que j'avais
dj suffisamment signals.

Afin de rsumer utilement, par une considration finale, qui embrasse
ncessairement toutes les autres, l'ensemble de ces indications
prliminaires sur les conditions fondamentales que doit invitablement
remplir l'esprit gnral de la sociologie positive, il suffit enfin d'y
appliquer directement aussi le principe de la prvision rationnelle, que
j'ai tant prsent, envers toutes les parties antrieures de la
philosophie naturelle, comme constituant le plus irrcusable critrium
de la positivit scientifique. On peut donc, sous ce dernier point de
vue, rduire ici la difficult fondamentale  concevoir rgulirement
dsormais les phnomnes sociaux comme aussi susceptibles de prvision
scientifique que tous les autres phnomnes quelconques, entre des
limites de prcision d'ailleurs compatibles avec leur complication
suprieure, suivant la rgle gnrale tablie,  cet gard, ds le dbut
de ce Trait. Cette manire d'envisager une telle rnovation
philosophique prsente, en effet, l'avantage spcial de rappeler
directement  la fois, d'aprs le mode le plus expressif, les trois
caractres essentiels que je viens d'examiner successivement depuis le
commencement de ce chapitre, et qui tous se rapportent, sous des aspects
distincts mais quivalens,  la subordination continue des diverses
conceptions sociales  d'invariables lois naturelles, sans lesquelles
les vnemens politiques ne sauraient videmment comporter aucune
vritable prvision. La seule pense d'une prvision rationnelle suppose
donc, avant tout, que l'esprit humain a dfinitivement abandonn, en
philosophie politique, la rgion des idalits mtaphysiques, pour
s'tablir  jamais sur le terrain des ralits observes, par une
systmatique subordination, directe et continue, de l'imagination 
l'observation; elle exige, avec une autorit non moins vidente, que les
conceptions politiques cessent d'tre absolues pour devenir constamment
relatives  l'tat rgulirement variable de la civilisation humaine,
afin que les thories, pouvant toujours suivre le cours naturel des
faits, permettent de les prvoir rellement; enfin, elle implique aussi,
de toute ncessit, l'invitable limitation permanente de l'action
politique d'aprs des lois exactement dtermines, puisque, s'il en
tait autrement, la srie gnrale des vnemens sociaux, toujours
expose  de profondes perturbations inspires par l'accidentelle
intervention prpondrante du lgislateur, soit divin, soit humain, ne
pourrait tre aucunement prvue avec une scurit vraiment scientifique.
Ainsi, nous pourrons dsormais, pour faciliter l'examen philosophique,
concentrer essentiellement sur ce grand attribut de prvision
rationnelle l'ensemble des diverses conditions destines  caractriser
le vritable esprit fondamental de la politique positive. Cette
concentration intellectuelle devient d'autant plus convenable que, dans
ce sujet, comme dans tous les autres, et plus clairement mme
aujourd'hui qu'envers aucun autre, vu l'actualit plus frappante d'une
semblable rgnration, un tel attribut est minemment propre 
distinguer, d'une manire aussi profonde que directe, la nouvelle
philosophie sociale d'avec l'ancienne. En effet, des vnemens rgis par
des volonts surnaturelles peuvent bien laisser supposer des
rvlations, mais ils ne sauraient videmment comporter aucune prvision
scientifique, dont la seule pense constituerait un vrai sacrilge: il
en est essentiellement de mme quand leur direction appartient  des
entits mtaphysiques, sauf la chance de rvlation, qui serait ds lors
perdue, si une telle conception n'tait, au fond, une simple
modification gnrale de la premire. Rien n'est aujourd'hui plus
sensible  l'gard des vnemens politiques, pour lesquels la doctrine
thologique et la doctrine mtaphysique ne peuvent fournir
habituellement qu'une aveugle et strile conscration uniforme de tous
les faits accomplis; puisque ces tranges modes d'explication
s'appliqueraient, d'ordinaire, avec une gale facilit,  des vnemens
directement contraires, sans que ces vaines formules puissent jamais
conduire, par elles-mmes,  la moindre indication de l'avenir social.
Si, nanmoins, on peut dire que,  toutes les poques, un grand nombre
de faits politiques secondaires ont t gnralement regards comme
susceptibles de prvision, cela vrifie seulement que, comme je l'ai
tabli, ds l'origine de ce Trait, la philosophie
thologico-mtaphysique n'a jamais pu tre rigoureusement universelle,
et qu'elle a d tre toujours plus ou moins tempre, dans toute
application, par l'invitable mlange d'un positivisme faible et
incomplet, dont l'accession, bien que minemment subalterne, fut
videmment sans cesse indispensable  la marche relle de l'esprit
humain et de la socit. Mais, quoiqu'une telle vrification soit
particulirement sensible, surtout aujourd'hui, envers les phnomnes
politiques, elle n'empche nullement que leur subordination prolonge 
des conceptions thologiques ou mtaphysiques ne les rende encore
essentiellement incompatibles avec toute ide d'une prvision vraiment
scientifique, si ce n'est  quelques gards secondaires et partiels, o
la sorte de prvision vulgaire dont ils sont habituellement le sujet ne
s'lve pas mme au-dessus d'un empirisme aussi incertain que grossier,
qui, malgr son utilit provisoire, ne saurait aucunement dissimuler le
besoin fondamental de rgnration de la philosophie politique.

Dans l'tat prsent de vague et confuse irrationnalit des tudes
sociales, l'ensemble des considrations prliminaires dont je viens de
terminer l'indication pourrait aisment, avec quelques artifices
d'exposition, passer pour une premire ralisation gnrale de la grande
rnovation philosophique qu'il s'agissait seulement ainsi de
caractriser suffisamment: en un sujet aussi mal conu jusqu'ici, de
simples noncs ont t souvent rigs,  bien moins de titres, en de
vraies solutions. Toutefois, les esprits convenablement prpars par
l'habitude profonde des conceptions vraiment scientifiques, se
garantiront aisment d'une semblable illusion, en reconnaissant sans
hsitation que les indispensables conditions successivement dfinies
depuis le commencement de ce chapitre se rapportent uniquement, par leur
nature,  la position fondamentale des questions en philosophie
politique, et ne peuvent, en consquence, aucunement suffire, par
elles-mmes,  mettre immdiatement sur la voie relle de l'opration
dfinitive. Nous avons ainsi simplement tabli un important prambule
gnral, qui pourra nous guider utilement, dans l'ensemble de ce
volume, pour formuler nettement le but scientifique qu'il s'agit
d'atteindre, et mme pour en apprcier exactement le vritable
accomplissement graduel. Il faut maintenant procder, d'une manire
directe,  une premire exposition sommaire de l'esprit gnral de la
physique sociale, dont les conditions essentielles sont dsormais
suffisamment caractrises. Cet esprit devra d'ailleurs tre surtout
connu et apprci ultrieurement, d'aprs l'application spontane qui
s'en fera continuellement dans le cours entier des leons suivantes.

Tout le principe philosophique d'un tel esprit se rduisant
ncessairement, d'aprs les explications prcdentes,  concevoir
toujours les phnomnes sociaux comme invitablement assujtis  de
vritables lois naturelles, comportant rgulirement une prvision
rationnelle, il s'agit donc de fixer ici, en gnral, quels doivent tre
le sujet prcis et le caractre propre de ces lois, dont la suite de ce
volume contiendra l'exposition effective, autant que le permet l'tat
naissant de la science que je m'efforce de crer. Or,  cette fin, il
faut, avant tout, tendre convenablement,  l'ensemble des phnomnes
sociaux, une distinction scientifique vraiment fondamentale, que j'ai
tablie et employe, dans toutes les parties de ce Trait, et
principalement en philosophie biologique, comme radicalement
applicable, par sa nature,  des phnomnes quelconques, et surtout 
tous ceux que peuvent prsenter des corps vivans, en considrant
sparment, mais toujours en vue d'une exacte coordination systmatique,
l'tat _statique_ et l'tat _dynamique_ de chaque sujet d'tudes
positives. Dans la simple biologie, c'est--dire pour l'tude gnrale
de la seule vie individuelle, cette indispensable dcomposition donne
lieu, d'aprs les explications contenues au volume prcdent, 
distinguer rationnellement entre le point de vue purement anatomique,
relatif aux ides d'organisation, et le point de vue physiologique
proprement dit, directement propre aux ides de vie: ces deux aspects,
spontanment spars, presque en tout temps, se trouvant ds-lors
exactement apprcis par une irrvocable analyse philosophique, qui en
pure et en perfectionne la comparaison ncessaire. En sociologie, la
dcomposition doit s'oprer d'une manire parfaitement analogue, et non
moins prononce, en distinguant radicalement,  l'gard de chaque sujet
politique, entre l'tude fondamentale des conditions d'existence de la
socit, et celle des lois de son mouvement continu. Cette diffrence me
semble, ds  prsent, assez caractrise pour me permettre de prvoir
que, dans la suite, son dveloppement spontan pourra donner lieu 
dcomposer habituellement la physique sociale en deux sciences
principales, sous les noms, par exemple, de statique sociale et
dynamique sociale, aussi essentiellement distinctes l'une de l'autre que
le sont aujourd'hui l'anatomie et la physiologie individuelles. Mais il
serait certainement prmatur d'attacher maintenant aucune grave
importance  cette distribution mthodique,  l'poque mme de la
premire institution de la science. On peut d'ailleurs craindre que,
sous ce rapport, une telle division tranche de la science sociale n'y
introduist aujourd'hui cet inconvnient capital, trop conforme  la
tendance dispersive des esprits actuels, de faire vicieusement ngliger
l'indispensable combinaison permanente de ces deux points de vue
gnraux, comme je l'ai expliqu, dans le volume prcdent, pour la
biologie, o nous avons reconnu que la division vulgaire entre
l'anatomie et la physiologie tend dsormais  s'effacer entirement. En
tout cas, une scission quelconque du travail sociologique serait
videmment inopportune, et mme irrationnelle, tant que l'ensemble n'en
aura pas t convenablement conu. Mais cette importante considration
ne saurait affecter, en aucune manire, ni la justesse intrinsque, ni
l'immdiate ncessit de notre distinction fondamentale entre l'tude
statique et l'tude dynamique des phnomnes sociaux, pourvu que, au
lieu d'y voir la source d'une division vicieuse ou pdantesque en deux
sciences spares, on l'applique seulement aujourd'hui  l'analyse
continue de chaque thorie sociale, toujours utilement susceptible de ce
double aspect positif.

Pour mieux caractriser cette indispensable dcomposition lmentaire,
et afin d'en indiquer, ds ce moment, la porte pratique, je crois
essentiel, avant de passer outre, de noter ici qu'un tel dualisme
scientifique correspond, avec une parfaite exactitude, dans le sens
politique proprement dit,  la double notion de l'ordre et du progrs,
qu'on peut dsormais regarder comme spontanment introduite dans le
domaine gnral de la raison publique. Car, il est vident que l'tude
statique de l'organisme social doit concider, au fond, avec la thorie
positive de l'ordre, qui ne peut, en effet, consister essentiellement
qu'en une juste harmonie permanente entre les diverses conditions
d'existence des socits humaines: on voit, de mme, encore plus
sensiblement, que l'tude dynamique de la vie collective de l'humanit
constitue ncessairement la thorie positive du progrs social, qui, en
cartant toute vaine pense de perfectibilit absolue et illimite,
doit naturellement se rduire  la simple notion de ce dveloppement
fondamental. En donnant,  la fois, plus d'intrt et de clart  la
conception spculative, plus de noblesse et de consistance  la
considration pratique, ce double rapprochement, dont l'heureuse
spontanit ne saurait tre conteste, me semble minemment propre 
manifester, d'une manire irrcusable, ds l'origine de la nouvelle
philosophie politique, la correspondance gnrale et continue entre la
science et l'application. Les vritables hommes d'tat pourront ainsi
quitablement apprcier s'il s'agit ici d'un vain exercice intellectuel,
ou de principes philosophiques rellement susceptibles de pntrer
finalement avec efficacit dans la vie politique actuelle. Ils
commenceront, j'espre,  sentir ds-lors le fidle accomplissement
naissant de la promesse que j'ai faite, au dbut de ce volume, de
constituer une science sociale directement destine  satisfaire
convenablement au double besoin intellectuel des socits modernes, en
tablissant spontanment, sur d'inbranlables fondemens rationnels, la
double notion lmentaire de l'ordre et du progrs, qui, par l, se
trouve dsormais profondment rattache  l'ensemble continu des
conceptions sociologiques, et mme, par une suite ncessaire, au
systme entier des thories positives. Le sujet permanent de la science
pourra tre ainsi considr, en philosophie politique, comme
radicalement conforme  l'objet fondamental de l'art: les mmes
relations y tant envisages sous deux points de vue distincts mais
pleinement quivalens, avec les seules diffrences naturelles de
l'abstrait au concret, et de la spculation  l'action. Une science qui,
au fond, aura constamment en vue, d'aprs ces explications, l'tude
positive des lois relles de l'ordre et du progrs, ne saurait tre
taxe d'une prsomptueuse tmrit spculative, par les hommes d'action
dous de quelque porte intellectuelle, lorsqu'elle prtendra pouvoir
seule fournir les vritables bases rationnelles de l'ensemble des moyens
pratiques applicables  la satisfaction effective de ce double besoin
social: cette correspondance ncessaire finira, sans doute, par tre
juge essentiellement analogue  l'harmonie gnrale, dsormais
unanimement admise en principe quoique fort imparfaitement dveloppe
encore, entre la science biologique et le systme des arts qui s'y
rapportent, surtout l'art mdical. Enfin, il serait, je crois, superflu
de faire expressment remarquer ici,  raison de sa haute vidence, la
proprit spontane que prsente directement cette premire conception
philosophique de la sociologie positive, de lier dsormais, d'une
manire indissoluble, comme je l'ai annonc au dbut de ce volume, les
deux ides galement fondamentales de l'ordre et du progrs, dont nous
avons reconnu, dans la quarante-sixime leon, que la dplorable
opposition radicale constitue, en ralit, le principal symptme
caractristique de la profonde perturbation des socits modernes. On ne
saurait douter que, ds-lors, ces deux notions lmentaires, aprs avoir
t isolment consolides, n'acquirent ainsi, par leur intime fusion
rationnelle, une consistance intellectuelle inbranlable; puisqu'elles
pourront, par l, devenir aussi ncessairement insparables que le sont
aujourd'hui, en philosophie biologique, les ides de l'organisation et
de la vie, dont le dualisme scientifique procde exactement du mme
principe de philosophie positive. Les diverses proprits essentielles
que je viens d'indiquer se dvelopperont naturellement dans la suite, 
mesure que la philosophie positive manifestera graduellement, par
l'tude rationnelle des phnomnes sociaux, son esprit aussi
profondment organisateur que hautement progressif, au lieu de
l'influence perturbatrice ou dcourageante que de vains prjugs lui
supposent encore trop souvent. Mais il m'a paru ncessaire de signaler
ici sommairement le premier germe scientifique de ces importans
attributs.

D'aprs cette conception fondamentale, en dfinissant d'abord, suivant
l'ordre mthodique, l'ensemble des lois purement statiques de
l'organisme social, le vrai principe philosophique qui leur est propre
me semble directement consister dans la notion gnrale de cet
invitable consensus universel qui caractrise les phnomnes
quelconques des corps vivans, et que la vie sociale manifeste
ncessairement au plus haut degr. Ainsi conue, cette sorte d'anatomie
sociale, qui constitue la sociologie statique, doit avoir pour objet
permanent l'tude positive,  la fois exprimentale et rationnelle, des
actions et ractions mutuelles qu'exercent continuellement les unes sur
les autres toutes les diverses parties quelconques du systme social, en
faisant scientifiquement, autant que possible, abstraction provisoire du
mouvement fondamental qui les modifie toujours graduellement. Sous ce
premier point de vue, les prvisions sociologiques, fondes sur l'exacte
connaissance gnrale de ces relations ncessaires, seront proprement
destines  conclure les unes des autres, en conformit ultrieure avec
l'observation directe, les diverses indications statiques relatives 
chaque mode d'existence sociale, d'une manire essentiellement analogue
 ce qui se passe habituellement aujourd'hui en anatomie individuelle.
Cet aspect prliminaire de la science politique suppose donc videmment,
de toute ncessit, que, contrairement aux habitudes philosophiques
actuelles, chacun des nombreux lmens sociaux, cessant d'tre envisag
d'une manire absolue et indpendante, soit toujours exclusivement conu
comme relatif  tous les autres, avec lesquels une solidarit
fondamentale doit sans cesse le combiner intimement. Il serait,  mon
gr, superflu de faire expressment ressortir ici la haute utilit
continue d'une telle doctrine sociologique: car, elle doit d'abord
servir, videmment, de base indispensable  l'tude dfinitive du
mouvement social, dont la conception rationnelle suppose pralablement
la pense continue de la conservation indispensable de l'organisme
correspondant; mais, en outre, elle peut tre, par elle-mme,
immdiatement employe  suppler souvent, du moins provisoirement, 
l'observation directe, qui, en beaucoup de cas, ne saurait avoir lieu
constamment pour certains lmens sociaux, dont l'tat rel pourra
nanmoins se trouver ainsi suffisamment apprci, d'aprs leurs
relations scientifiques avec d'autres dj connus. L'histoire des
sciences peut surtout donner, ds ce moment, quelque ide de
l'importance habituelle d'un tel secours, en rappelant, par exemple,
comment les vulgaires aberrations des rudits sur les prtendues
connaissances en astronomie suprieure attribues aux anciens gyptiens
ont t irrvocablement dissipes, avant mme qu'une plus saine
rudition en et fait justice, par la seule considration rationnelle
d'une relation indispensable de l'tat gnral de la science
astronomique avec celui de la gomtrie abstraite, alors videmment dans
l'enfance; il serait ais de citer une foule de cas analogues, dont le
caractre philosophique serait irrcusable. On doit d'ailleurs noter, 
ce sujet, pour ne rien exagrer, que ces relations ncessaires entre les
divers aspects sociaux ne sauraient tre, par leur nature, tellement
simples et prcises que les rsultats observs n'aient pu jamais
provenir que d'un mode unique de coordination mutuelle. Une telle
disposition d'esprit, dj videmment trop troite en biologie, serait
surtout essentiellement contraire  la nature encore plus complexe des
spculations sociologiques. Mais il est clair que l'exacte apprciation
gnrale de ces limites de variation, normales et mme anormales,
constitue ncessairement alors, au moins autant qu'en anatomie
individuelle, un indispensable complment de chaque thorie de
sociologie statique, sans lequel l'exploration indirecte dont il s'agit
pourrait souvent devenir errone.

N'crivant point ici un trait spcial de philosophie politique, je n'y
dois point mthodiquement tablir la dmonstration directe d'une telle
solidarit fondamentale entre tous les aspects possibles de l'organisme
social, sur laquelle d'ailleurs il n'existe gure maintenant, au moins
en principe, de divergences capitales parmi les bons esprits. De quelque
lment social que l'on veuille partir, chacun pourra aisment
reconnatre, par un utile exercice scientifique, qu'il touche rellement
toujours, d'une manire plus ou moins immdiate,  l'ensemble de tous
les autres, mme de ceux qui en paraissent d'abord le plus indpendans.
La considration dynamique du dveloppement intgral et continu de
l'humanit civilise permet, sans doute, d'oprer avec plus d'efficacit
cette intressante vrification du consensus social, en montrant avec
vidence la raction universelle, actuelle ou prochaine, de chaque
modification spciale. Mais cette indication pourra constamment tre
prcde, ou du moins suivie, par une confirmation purement statique;
car, en politique, comme en mcanique, la communication des mouvemens
prouve spontanment l'existence des liaisons ncessaires. Sans
descendre, par exemple, jusqu' la solidarit trop intime des diverses
branches de chaque science ou de chaque art, n'est-il pas vident que
les diffrentes sciences sont entre elles, ou presque tous les arts
entre eux, dans une telle connexit sociale, que l'tat bien connu d'une
seule partie quelconque, suffisamment caractrise, permet de prvoir, 
un certain degr, avec une vraie scurit philosophique, l'tat gnral
correspondant de chacune des autres, d'aprs les lois d'harmonie
convenables? Par une considration plus tendue, on conoit galement
l'indispensable relation continue qui lie aussi le systme des sciences
 celui des arts, pourvu qu'on ait toujours soin de supposer, comme
l'exige clairement la nature du sujet, une solidarit moins intense 
mesure qu'elle devient plus indirecte. Il en est videmment de mme
quand, au lieu d'envisager l'ensemble des phnomnes sociaux au sein
d'une nation unique, on l'examine simultanment chez diverses nations
contemporaines, dont la continuelle influence rciproque ne saurait tre
conteste, surtout dans les temps modernes, quoique le consensus doive
tre ici, d'ordinaire, moins prononc,  tous gards, et dcrotre
d'ailleurs graduellement avec l'affinit des cas et la multiplicit des
contacts, au point de s'effacer quelquefois presque entirement, comme,
par exemple, entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale, dont les
divers tats gnraux de socit paraissent jusqu'ici  peu prs
indpendans.

Sans insister davantage sur des notions lmentaires aussi peu
contestables, je dois ici me borner,  ce sujet,  caractriser
sommairement le seul cas essentiel o la solidarit fondamentale soit
encore, sinon directement nie en principe, du moins profondment
mconnue, et mme radicalement nglige, en ralit. Ce cas est,
malheureusement, le plus important de tous, puisqu'il concerne
directement l'organisation sociale proprement dite, dont la thorie
continue jusqu' prsent  tre essentiellement conue, d'une manire
absolue et isole, comme indpendante de l'analyse gnrale de la
civilisation correspondante, dont elle ne peut cependant que constituer
l'un des principaux lmens. Un tel vice appartient presque galement
aujourd'hui aux coles politiques les plus opposes, soit thologiques,
soit mtaphysiques, qui toutes s'accordent ordinairement  disserter
abstraitement sur le rgime politique, sans penser  l'tat co-relatif
de civilisation, et aboutissent mme le plus souvent, dans leurs vaines
utopies immuables,  faire concider leur type politique le plus parfait
avec l'enfance plus ou moins prononce du dveloppement humain. Pour
mieux apprcier, d'un seul aspect, dans toute sa porte, l'ensemble de
cette aberration habituelle, il faut, ce me semble, en poursuivant le
cours rigoureux d'une exacte analyse historique, remonter jusqu' sa
vritable source philosophique, qui consiste essentiellement,  mes
yeux, dans ce fameux dogme thologique o l'on rattache le dveloppement
gnral de la civilisation humaine  une prtendue dgradation
originelle de l'homme. Ce dogme fondamental, que toutes les religions
reproduisent, sous une forme quelconque, et dont la prpondrance
intellectuelle devait toujours tre seconde spontanment par le
penchant ordinaire de notre nature  l'involontaire admiration du pass,
conduit, en effet, d'une manire directe et ncessaire,  faire
constamment concider la dtrioration continue de la socit humaine
avec l'extension croissante de sa civilisation. Quand la philosophie
thologique est graduellement passe  l'tat mtaphysique, ce dogme
primitif a de plus en plus tendu  se transformer finalement, comme je
l'ai dj indiqu, en cette clbre hypothse, radicalement quivalente,
qui sert encore de principale base systmatique  la politique
mtaphysique, d'un chimrique tat de nature, suprieur  l'tat social,
et dont le dveloppement de la civilisation nous loigne toujours
davantage. On ne saurait ainsi mconnatre l'extrme gravit
philosophique, et par suite mme politique, d'une aberration aussi
profondment enracine dans l'intime constitution scientifique des
diverses doctrines existantes, et qui, sans tre dsormais directement
formule et soutenue en principe gnral, continue cependant  dominer
essentiellement l'ensemble des spculations sociales, souvent d'ailleurs
 l'insu de la plupart de ceux qui s'y livrent.

Il serait nanmoins impossible que cette irrationnalit capitale
rsistt long-temps aujourd'hui  une saine discussion philosophique,
car elle est en contradiction vidente avec beaucoup de notions de
philosophie politique, qui, sans avoir pu encore acqurir une vraie
consistance scientifique, obtiennent graduellement un certain ascendant
intellectuel, soit en vertu des claircissemens spontans qui ressortent
du cours naturel des vnemens, soit  cause du propre dveloppement
actuel de la raison publique. C'est ainsi que tous les publicistes
clairs reconnaissent maintenant une certaine solidarit partielle
entre les diverses institutions politiques proprement dites, d'aprs
laquelle quelques-unes s'excluent mutuellement, tandis que d'autres
s'appuient et mme s'appellent rciproquement: ce devait tre l, sans
doute, le premier pas direct vers la notion rationnelle du consensus
fondamental du systme spcial de ces institutions avec le systme total
de la civilisation humaine; puisque, ds lors, la seule vrification de
cette co-relation, sous quelques rapports dtermins, suffit aussitt
pour en autoriser l'extension spontane, quoique indirecte,  tous les
sujets dont l'harmonie avec ceux-l est dj reconnue, ce qui doit
heureusement tendre aujourd'hui  multiplier, aussi bien qu'
simplifier, les moyens gnraux de dmonstration en philosophie
politique. Je dois mme signaler ici, comme indiquant une disposition
intellectuelle encore plus rapproche du vritable esprit de la statique
sociale, cette reconnaissance, maintenant admise par les penseurs les
plus avancs, surtout en France et en Allemagne, d'une constante
solidarit ncessaire entre le pouvoir politique et le pouvoir civil: ce
qui signifie, en langage positif, que les forces sociales prpondrantes
finissent invitablement par devenir aussi dirigeantes, ainsi que je
l'nonais, en 1822, dans mon _Systme de politique positive_. Mais,
quelle que soit l'vidente utilit actuelle de ces intressants aperus
partiels,  titre d'ducation sociologique prliminaire de la raison
publique, ce serait nanmoins profondment mconnatre les difficiles
et imprieuses obligations de la mthode vraiment scientifique que de se
croire aucunement dispens, par ces heureux ttonnemens, de la
conception directe et rationnelle du consensus gnral de l'organisme
social, laquelle se trouve ainsi seulement prpare, surtout en ce qui
concerne sa vulgarisation finale. Un exemple pleinement dcisif doit, ce
me semble, faire aisment comprendre que ces vagues indications isoles,
plutt littraires que scientifiques, ne sauraient jamais, malgr leur
importance provisoire, suppler  l'accomplissement rel de cette svre
prescription philosophique: car, depuis Aristote, et mme avant lui, la
plupart des philosophes ont constamment reproduit le clbre aphorisme
de la subordination ncessaire des lois aux moeurs, sans que ce premier
germe de la saine philosophie politique les ait toutefois nullement
empchs d'envisager habituellement, pendant vingt sicles, le systme
des institutions comme essentiellement indpendant de l'tat simultan
de la civilisation, quelque flagrante que dt tre, par sa nature, une
telle contradiction gnrale. Suivant le cours naturel de toutes choses
humaines, les principes intellectuels et les opinions philosophiques,
tout autant que les moeurs sociales et les institutions politiques,
subsistent ncessairement, en gnral, malgr leur caducit constate
et leurs inconvniens reconnus, quand une fois ils ont pris rellement
possession des esprits, en donnant lieu seulement  des inconsquences
de plus en plus graves, jusqu' ce que le dveloppement fondamental de
la raison humaine ait pu produire enfin de nouveaux principes, d'une
gnralit quivalente, et d'une rationnalit suprieure: car, dans
l'ordre intellectuel, non moins que dans l'ordre matriel, l'homme
prouve, par-dessus tout, l'indispensable besoin d'une suprme direction
quelconque, susceptible de soutenir son activit continue en ralliant
fixement ses efforts spontans. Aussi, sans mconnatre nullement la
valeur passagre des divers essais de philosophie politique que je viens
d'indiquer, je ne dois point hsiter  les regarder franchement comme
non avenus aujourd'hui pour l'laboration directe de l'esprit
fondamental propre  la sociologie statique, o ils ne peuvent mme
aucunement servir dsormais  concevoir rationnellement la haute
participation ncessaire de l'ensemble du rgime politique au consensus
universel de l'organisme social.

Dans la suite entire de ce volume, l'application spontane et continue
d'une telle notion lmentaire sera plus efficace encore qu'aucune
dmonstration mthodique, pour dissiper compltement toute incertitude
relle sur cette indispensable solidarit entre le systme des pouvoirs
et des institutions politiques et l'tat gnral de la civilisation
correspondante. Mais, malgr cette lumineuse vrification dcisive, on
n'en doit pas moins attacher une extrme importance, pour la
constitution dfinitive de la science sociale,  l'explication
rationnelle et directe de cette grande co-relation, comme je devrai
ultrieurement l'entreprendre, par exemple, dans le Trait spcial de
philosophie politique que j'ai annonc en commenant ce volume. Tous les
moyens scientifiques devront tre alors convenablement combins pour
l'tablissement final d'une notion aussi fondamentale, sur laquelle
repose principalement le vritable esprit de l'ensemble de la statique
sociale, et qui, par sa nature, peut surtout dissiper, plus
immdiatement qu'aucune autre thorie sociologique, le funeste caractre
absolu de nos diverses coles politiques. Or, le principe scientifique
de cette relation gnrale consiste essentiellement dans l'vidente
harmonie spontane qui doit toujours tendre  rgner entre l'ensemble et
les parties du systme social, dont les lmens ne sauraient viter
d'tre finalement combins entre eux d'une manire pleinement conforme 
leur propre nature. Il est clair, en effet, que non seulement les
institutions politiques proprement dites et les moeurs sociales d'une
part, les moeurs et les ides de l'autre, doivent tre sans cesse
rciproquement solidaires; mais, en outre, que tout cet ensemble se
rattache constamment, par sa nature,  l'tat correspondant du
dveloppement intgral de l'humanit, considre dans tous ses divers
modes quelconques d'activit, intellectuelle, morale, et physique, dont
aucun systme politique, soit temporel, soit spirituel, ne saurait
jamais avoir, en gnral, d'autre objet rel que de rgulariser
convenablement l'essor spontan, afin de le mieux diriger vers un plus
parfait accomplissement de son but naturel pralablement dtermin. Mme
aux poques rvolutionnaires proprement dites, quoique toujours
caractrises par une insuffisante ralisation de cette harmonie
fondamentale, elle continue nanmoins  tre encore essentiellement
apprciable, car elle ne pourrait totalement cesser que par l'entire
dissolution de l'organisme social, dont elle constitue le principal
attribut. En ces temps exceptionnels, et sauf les seules anomalies
fortuites, qui ne sauraient laisser de traces profondes, on peut
persister  regarder aussi le rgime politique comme tant,  la longue,
de toute ncessit, radicalement conforme  l'tat correspondant de la
civilisation, puisque les lacunes ou les perturbations qui se
manifestent alors dans l'un proviennent surtout, en ralit, de
drangemens quivalens dans l'autre. L'immense rvolution sociale au
milieu de laquelle nous vivons ne fait elle-mme que confirmer, d'une
manire pleinement dcisive, cette invitable loi sociologique, d'aprs
les explications prliminaires de la quarante-sixime leon, dont
l'ensemble a nettement dmontr, contrairement  l'opinion commune, que
le dplorable tat actuel du rgime politique rsulte principalement de
notre situation intellectuelle et ensuite morale,  laquelle doit
d'abord s'adresser toute solution vraiment rationnelle, sans que les
orageux essais, tents ou  tenter, pour la rgnration directe du
systme politique, soient rellement susceptibles d'aucune efficacit
fondamentale.

A la vrit, la thorie vulgaire attribue, en gnral, au lgislateur,
la facult permanente de rompre inopinment l'harmonie ncessaire que
nous considrons,  la seule condition d'tre pralablement arm d'une
autorit suffisante; ce qui sans doute, quivaut essentiellement  une
entire ngation de cette solidarit continue. Mais il est ais de
reconnatre qu'une telle opinion, fonde, en apparence, sur de grands
exemples, constitue directement un vritable cercle vicieux, rsultant
d'une pure illusion sur les sources gnrales du pouvoir politique, o
l'on prend le symptme pour le principe. Sans tablir scientifiquement
ici la thorie positive de l'autorit, il est vident que, d'aprs la
nature mme de l'tat social, tout pouvoir quelconque y est
ncessairement constitu par un assentiment correspondant, spontan ou
rflchi, explicite ou implicite, des diverses volonts individuelles,
dtermines, suivant certaines convictions pralables,  concourir  une
action commune, dont ce pouvoir est d'abord l'organe et devient ensuite
le rgulateur. Ainsi, l'autorit drive rellement du concours, et non
le concours de l'autorit, sauf la raction invitable; en sorte
qu'aucun grand pouvoir ne saurait rsulter que de dispositions fortement
prpondrantes au sein de la socit o il s'tablit; et quand rien n'y
prdomine hautement, les pouvoirs quelconques y sont, par suite,
ncessairement faibles et languissans; la correspondance tant
d'ailleurs, dans tous les cas, d'autant plus irrsistible qu'il s'agit
d'une socit plus tendue. La thorie ordinaire, en intervertissant
radicalement cette relation gnrale, place videmment notre
intelligence dans cette trange situation, symptme habituel des
conceptions mtaphysiques, de ne pouvoir nullement comprendre quelles
seraient les sources effectives de ces puissances politiques auxquelles
on attribue ainsi une mystrieuse influence sociale,  moins de leur
supposer directement une origine franchement surnaturelle, comme le
fait, sans tant d'inconsquence, la politique thologique. D'un autre
ct, aucun esprit juste ne saurait certes mconnatre la haute
influence que, par une raction ncessaire, l'ensemble du rgime
politique exerce, avec tant d'vidence, sur le systme gnral de la
civilisation, et que caractrise mme si souvent l'action incontestable,
heureuse ou funeste, des institutions, des mesures, ou des vnemens
purement politiques, jusque sur la marche propre des sciences et des
arts,  tous les ges de la socit, et encore plus dans son enfance.
Mais il serait entirement superflu de s'arrter ici  cet aspect de la
question, puisqu'il n'est nullement contest, tandis que l'erreur
commune consiste, au contraire,  l'exagrer irrationnellement, au point
de placer directement la raction secondaire au-dessus de l'action
principale. Il est clair d'ailleurs que, vu leur invitable co-relation
scientifique, l'une et l'autre concourent  faire pareillement ressortir
ce consensus fondamental de l'organisme social, qu'il s'agissait ici de
signaler sommairement comme le principe philosophique de la sociologie
statique, et dont la notion ne prsente plus aujourd'hui de difficults
vraiment graves qu'en ce qui concerne la correspondance gnrale entre
le rgime politique et l'tat simultan de la civilisation. Du reste,
j'aurai naturellement plusieurs occasions importantes de revenir
directement sur ce dernier sujet envisag sous de nouveaux aspects
rationnels, et indpendamment encore de l'analyse historique, soit en
considrant plus loin les limites ncessaires de l'action politique
proprement dite, soit surtout dans la cinquantime leon, spcialement
consacre  l'apprciation prliminaire de la statique sociale.

Sans attendre ces diverses explications, il tait videmment
indispensable d'indiquer, ds ce moment, au lecteur, le point de vue
essentiellement relatif sous lequel le systme politique proprement dit
sera toujours considr dans cette premire bauche de la vritable
science sociale. Un tel point de vue, substitu  la tendance absolue
des thories ordinaires, constitue certainement le principal caractre
scientifique de la positivit en philosophie politique, comme je l'ai
montr au dbut de ce chapitre, et comme on le sentira, j'espre,
d'autant mieux qu'on approfondira davantage ce sujet vraiment capital,
o rside,  mon avis, le noeud lmentaire d'une telle difficult
philosophique. Nous n'aurons donc jamais  concevoir le rgime
politique que d'aprs sa relation continue, tantt gnrale, tantt
spciale, avec l'tat correspondant de la civilisation humaine,
isolment duquel il ne saurait, en aucun cas, tre sainement jug, et
par l'impulsion graduelle duquel il tend toujours  tre spontanment
produit ou modifi. Si, d'un ct, cette conception prsente toute ide
de bien ou de mal politique comme ncessairement relative et variable,
sans tre pour cela nullement arbitraire puisque la relation est
toujours rigoureusement dtermine; d'une autre part, elle devra fournir
aussi la base rationnelle d'une thorie positive de l'ordre spontan des
socits humaines, dj vaguement entrevu, sous quelques rapports
subalternes, par la politique mtaphysique, dans ce qu'on nomme
aujourd'hui l'conomie politique, comme je l'ai assez indiqu au
chapitre prcdent. Car, la valeur d'un systme politique quelconque ne
pouvant ainsi essentiellement consister que dans son exacte harmonie
avec l'tat social correspondant, nous voyons par l que, sous un autre
aspect, il est certainement impossible que, suivant le seul cours
naturel des vnemens, et sans aucune intervention calcule, une telle
harmonie ne s'tablisse point ncessairement.

Une semblable philosophie pourrait, sans doute, quelquefois conduire
momentanment  un dangereux optimisme, comme j'en ai dj franchement
averti: mais cette aberration passagre ne pourrait avoir lieu que chez
des esprits peu scientifiques, qu'un dfaut naturel de prcision,
aggrav par une vicieuse ducation intellectuelle, doit rendre
radicalement impropres  cultiver, avec aucun succs rel, une science
aussi profondment difficile. Toute intelligence convenablement
organise et rationnellement prpare, digne, en un mot, d'une telle
destination, saura bien viter scrupuleusement de jamais confondre, en
ce genre de phnomnes pas plus qu'en aucun autre, cette notion
scientifique d'un ordre spontan avec l'apologie systmatique de tout
ordre existant. Envers des phnomnes quelconques, la philosophie
positive, d'aprs son principe fondamental des conditions d'existence,
enseigne toujours, comme je l'ai souvent expliqu dans les volumes
prcdents, que, dans leurs relations  l'homme, il s'tablit
spontanment, d'aprs leurs lois naturelles, un certain ordre
ncessaire; mais sans jamais prtendre que cet ordre ne prsente point,
sous cet aspect, de graves et nombreux inconvniens, modifiables,  un
certain degr, par une sage intervention humaine. Plus les phnomnes
se compliquent en se spcialisant davantage, plus ces imperfections
s'aggravent et se multiplient invitablement; en sorte que les
phnomnes biologiques sont surtout infrieurs,  cet gard, aux
phnomnes de la nature inorganique. En vertu de leur complication
suprieure, les phnomnes sociaux doivent donc tre ncessairement les
plus dsordonns de tous, en mme temps qu'ils en sont aussi les plus
modifiables, ce qui est loin de faire compensation. Si donc on
considre, en gnral, la notion des lois naturelles, elle entrane
aussitt l'ide correspondante d'un certain ordre spontan, toujours
lie  toute conception d'harmonie quelconque. Mais cette consquence
n'est pas plus absolue que le principe d'o elle drive. En le
compltant par l'indispensable considration de la complication
croissante des phnomnes, suivant la hirarchie scientifique
fondamentale tablie au dbut de ce Trait, on complte aussi la
conception de cet ordre, d'aprs l'accroissement simultan de son
invitable imperfection. Tel est,  cet gard, le vritable esprit
caractristique de la philosophie positive, sommairement rappel ici
dans son ensemble. On voit aisment combien il diffre profondment de
cette tendance systmatique  l'optimisme, dont l'origine est
videmment thologique, puisque l'hypothse d'une direction
providentielle, continuellement active dans la marche gnrale des
vnemens, peut seule naturellement conduire  l'ide de la perfection
ncessaire de leur accomplissement graduel. Il faut cependant
reconnatre que, dans le dveloppement fondamental de la raison humaine,
la conception positive est primitivement drive du dogme thologique
lui-mme, dont elle constitue la rgnration finale, comme pourrait le
confirmer une exacte analyse historique: mais c'est essentiellement de
la mme manire que le principe des conditions d'existence dcoule
originairement de l'hypothse des causes finales, et que la notion
philosophique des lois mathmatiques tait antrieurement issue du
mysticisme mtaphysique sur la puissance des nombres; l'analogie est
pleinement identique en tous ces cas divers. Elle tient toujours  cette
tendance ncessaire de notre intelligence  conserver indfiniment ses
moyens gnraux de raisonnement,  quelque ge qu'ils aient t
dcouverts, en les appropriant ensuite graduellement  ses nouveaux
modes d'activit, d'aprs certaines transformations convenables, qui
conservent  ces prcieuses inspirations primitives du gnie humain
toute leur valeur essentielle, en l'augmentant mme radicalement par
une indispensable puration: comme je l'ai indiqu, il y a long-temps,
dans l'crit auquel j'ai dj fait plusieurs allusions depuis le
commencement de ce volume. Mais, en un cas quelconque, la moindre
sagacit philosophique suffira pour faire aussitt sentir les
diffrences caractristiques qui dsormais sparent profondment le
principe nouveau du dogme ancien. Au cas spcial que nous considrons
ici, il est trs clair que la philosophie positive, en indiquant la
conformit spontane de chaque rgime politique effectif  la
civilisation correspondante, afin que ce rgime ait pu s'tablir et
surtout durer, enseigne aussi, d'une manire non moins ncessaire, que
cet ordre naturel doit tre le plus souvent fort imparfait, par suite de
l'extrme complication des phnomnes. Bien loin donc de repousser, en
ce genre, l'intervention humaine, une telle philosophie en provoque, au
contraire, minemment la sage et active application,  un plus haut
degr que pour tous les autres phnomnes possibles, en reprsentant
directement les phnomnes sociaux comme tant, par leur nature,  la
fois les plus modifiables de tous, et ceux qui ont le plus besoin d'tre
utilement modifis d'aprs les rationnelles indications de la science.
Elle se rserve seulement la direction intellectuelle de cette
indispensable intervention, dont elle circonscrit d'abord les limites
ncessaires, soit gnrales, soit spciales: sans en exagrer
l'efficacit relle, elle n'en interdit jamais l'usage que dans les
seuls cas o il ne pourrait certainement constituer qu'une inutile
consommation de forces, suivant la mme conomie fondamentale qu'envers
tous les autres phnomnes naturels, et surtout indpendamment de tout
vain prestige quelconque, soit divin, soit humain. L'extrme nouveaut
d'une semblable philosophie politique pourra bien faire que, de prime
abord, on se mprenne assez sur son vrai caractre pour adresser  son
esprit gnral les reproches qui lui sont le plus antipathiques. Il faut
mme craindre peut-tre, je n'hsite pas  le dclarer franchement, par
suite de notre faible nature, o la vie affective l'emporte tant sur la
vie rationnelle, que, lorsque cette philosophie commencera enfin 
prendre quelque ascendant rel, elle ne soit systmatiquement accuse de
tideur sociale et d'indiffrence politique, par ceux qui ont tant
besoin, surtout aujourd'hui, de dvelopper,  tout prix, une turbulente
activit matrielle; car, les hommes de spculation doivent rarement
s'attendre  tre convenablement apprcis par les hommes d'action. Sous
le point de vue moral, la politique positive ne saurait jamais
dignement rpondre  de telles rcriminations que par le seul aspect,
suffisamment dcisif, des rsultats rels de son application
journalire. Quant  la discussion philosophique, chacun peut aisment
juger, d'aprs les aperus prcdens, comment elle saura la soutenir.
Pour faire nettement ressortir, sous ce point de vue, la frivole
irrationnalit de cette vaine accusation d'optimisme politique, il
suffirait mme de signaler l'inconsquence flagrante que prsente
invitablement une telle accusation au sujet des phnomnes les plus
complexes, tandis que personne n'oserait certes l'intenter aujourd'hui
envers les phnomnes plus simples, que la philosophie positive
reprsente, nanmoins, de toute ncessit, comme tant spontanment
mieux rgls et moins modifiables. Et, cependant, il pourrait bien
arriver que les mmes esprits qui l'accuseront, en politique, de cet
optimisme prtendu, lui adressassent simultanment, par une
contradiction capitale, le reproche oppos de trop dprcier le
gouvernement providentiel envers tout le reste de l'conomie naturelle!

Deux motifs principaux devaient ici me faire spcialement insister sur
cette notion lmentaire du consensus fondamental propre  l'organisme
social: soit d'abord en vertu de l'extrme importance philosophique de
cette ide-mre de la statique sociale, qui doit, par sa nature,
constituer la premire base rationnelle de toute la nouvelle philosophie
politique; soit aussi, accessoirement, parce que les considrations de
sociologie purement dynamique devant spontanment dominer dans tout le
reste de ce volume, comme tant aujourd'hui plus directement
intressantes et par suite mieux comprises, il devenait d'autant plus
ncessaire de caractriser pralablement l'esprit gnral de la
sociologie statique, qui n'y pourra ensuite tre presque jamais
envisage que d'une manire indirecte ou implicite. Embrasse dans toute
son tendue, c'est--dire sans carter cette co-relation essentielle,
maintenant assez examine, entre l'ide de socit et l'ide de
gouvernement, une telle conception positive de l'harmonie sociale
fournit spontanment, comme je l'avais annonc, par l'ensemble de son
application concrte, le fondement scientifique d'une saine thorie
lmentaire de l'ordre politique proprement dit, soit spirituel, soit
mme temporel. Car, elle conduit directement  considrer toujours, 
l'abri de tout arbitraire, l'ordre artificiel et volontaire comme un
simple prolongement gnral de cet ordre naturel et involontaire vers
lequel tendent ncessairement sans cesse, sous un rapport quelconque,
les diverses socits humaines: en sorte que toute institution
politique vraiment rationnelle, pour comporter une relle et durable
efficacit sociale, doit constamment reposer sur une exacte analyse
pralable des tendances spontanes correspondantes, qui peuvent seules
fournir  son autorit des racines suffisamment solides; en un mot, il
s'agit essentiellement de contempler l'ordre, afin de le perfectionner
convenablement, et nullement de le crer, ce qui serait impossible. Sous
le point de vue scientifique, qui doit prvaloir en ce Trait, cette
ide-mre de l'universelle solidarit sociale devient ici l'invitable
suite et le complment indispensable d'une notion fondamentale tablie,
dans le volume prcdent, comme minemment propre  l'tude des corps
vivans. En toute rigueur scientifique, cette notion du consensus n'est
point, sans doute, strictement particulire  une telle tude, et se
prsente directement comme devant tre, par sa nature, ncessairement
commune  tous les phnomnes, mais avec d'immenses diffrences
d'intensit et de varit, et par suite d'importance philosophique. On
peut dire, en effet, que, partout o il y a systme quelconque, il doit
exister ds-lors une certaine solidarit: l'astronomie elle-mme, dans
ses phnomnes purement mcaniques, nous en offre la premire bauche
relle, du moins en cartant l'ide d'univers, pour se rduire  la
simple ide de monde, seule pleinement positive, comme je l'ai expliqu
en son lieu; car, certains drangemens d'un astre peuvent ainsi retentir
sensiblement quelquefois sur un autre, par voie de gravitation modifie.
Mais on doit,  ce sujet, reconnatre, en principe, que le consensus
devient toujours d'autant plus intime et plus prononc qu'il s'applique
 des phnomnes graduellement plus complexes et moins gnraux: en
sorte que, suivant ma hirarchie scientifique lmentaire, l'tude des
phnomnes chimiques forme, par sa nature,  ce titre, comme  tout
autre, une sorte d'intermdiaire fondamental entre la philosophie
inorganique et la philosophie organique, ainsi que chacun peut aisment
s'en convaincre. D'aprs ce principe, il reste nanmoins incontestable
que, conformment aux habitudes philosophiques prpondrantes, c'est
surtout aux systmes organiques, en vertu de leur plus grande
complication, que conviendra toujours essentiellement la notion
scientifique de solidarit et de consensus, malgr son universalit
ncessaire. C'est seulement alors que cette notion, jusque-l purement
accessoire, constitue directement la base indispensable de l'ensemble
des conceptions positives; et sa prpondrance y devient toujours aussi
d'autant plus prononce qu'il s'agit d'organismes plus composs ou de
phnomnes plus complexes et plus minens. Ainsi, par exemple, le
consensus animal est bien plus complet que le consensus vgtal: de
mme, il se dveloppe videmment  mesure que l'animalit s'lve,
jusqu' son maximum dans la nature humaine; enfin, chez l'homme,
l'appareil nerveux devient, plus qu'aucun autre, le principal sige de
la solidarit biologique. En poursuivant rationnellement cette marche
philosophique, d'aprs l'ensemble fondamental de nos connaissances
positives, cette grande notion devait donc, _ priori_, acqurir, dans
l'tude gnrale de l'organisme social, une prpondrance scientifique
encore suprieure  celle que tous les bons esprits lui attribuent
maintenant sans hsitation en biologie, vu l'incontestable surcrot de
complication propre  ce nouvel ordre de phnomnes. Or l'esprit actuel
de la philosophie politique faisant, au contraire, essentiellement
abstraction continue de cette solidarit fondamentale entre tous les
divers aspects sociaux, il importait, au plus haut degr, de rsoudre
directement une telle anomalie philosophique, comme je crois dsormais y
tre convenablement parvenu, quoique par une explication sommaire,
ultrieurement dveloppable. Cette opration prliminaire tait donc
aussi indispensable  la coordination rationnelle de la physique sociale
avec les autres sciences fondamentales, que nous l'avions dj reconnu
ncessaire  la propre institution gnrale de cette nouvelle science.

Apprcie maintenant quant  la mthode proprement dite, objet spcial
de ce chapitre, cette conception lmentaire du consensus social a pour
destination essentielle de dterminer immdiatement avec une autorit et
une spontanit remarquables, l'un des principaux caractres de la
mthode sociologique, celui de tous peut-tre suivant lequel elle
modifie le plus intimement, d'aprs la nature des phnomnes
correspondans, l'ensemble de la mthode positive. En effet, puisque les
phnomnes sociaux sont ainsi profondment connexes, leur tude relle
ne saurait donc tre jamais rationnellement spare; d'o rsulte
l'obligation permanente, aussi irrcusable que directe, de considrer
toujours simultanment les divers aspects sociaux, soit en statique
sociale, soit, par suite, en dynamique. Chacun d'eux peut, sans doute,
devenir isolment le sujet prliminaire d'observations propres, et il
faut bien qu'il en soit ainsi,  un certain degr, pour alimenter la
science de matriaux convenables. Mais cette ncessit pralable ne
s'applique mme, en parfaite rigueur, qu' la seule poque actuelle, o
il s'agit de la premire bauche de la science, force d'employer
d'abord, avec les prcautions indispensables, les incohrentes
observations qui ont d rsulter,  toute autre intention, des
irrationnelles recherches antrieures. Quand la fondation de la science
sera suffisamment avance, la co-relation fondamentale des phnomnes
servira, sans doute, de principal guide habituel dans leur exploration
directe, comme je l'expliquerai spcialement ci-dessous. En tous cas,
abstraction faite ici du mode propre d'observation immdiate, il est
incontestable que, d'aprs cette solidarit ncessaire qui caractrise
un tel sujet, aucun phnomne social, pralablement explor par un moyen
quelconque, ne saurait tre utilement introduit dans la science tant
qu'il reste conu d'une manire isole: et cela non-seulement sous le
point de vue statique, o l'harmonie sociale est toujours directement
considre, mais aussi dans l'tude mme du mouvement social, o le
consensus, pour tre moins immdiat, n'est pas, en ralit, moins
prpondrant, ainsi que nous allons le reconnatre. Toute tude isole
des divers lmens sociaux est donc, par la nature de la science,
profondment irrationnelle, et doit demeurer essentiellement strile, 
l'exemple de notre conomie politique, ft-elle mme mieux cultive.
Ceux donc qui s'efforcent aujourd'hui de dpecer encore davantage le
systme des tudes sociales, par une aveugle imitation du morcellement
mthodique propre aux sciences inorganiques, tombent donc
involontairement dans cette aberration capitale d'envisager comme un
moyen essentiel de perfectionnement philosophique une disposition
intellectuelle radicalement antipathique aux conditions fondamentales
d'un tel sujet. Sans doute, la science sociale pourra tre un jour
rationnellement subdivise avec utilit,  un certain degr: mais nous
ne pouvons nullement savoir aujourd'hui en quoi consistera cette
division ultrieure, puisque son vrai principe ne doit rsulter que du
dveloppement graduel de la science, laquelle ne saurait certainement
tre fonde maintenant que d'aprs une tude d'ensemble; j'ai dj
prouv ci-dessus, qu'il y aurait mme un vrai danger philosophique 
vouloir, ds ce moment, raliser,  titre de dcomposition permanente du
travail, la distinction indispensable entre l'tat statique et l'tat
dynamique, malgr son vidente rationnalit et son usage continu. A un
ge quelconque de cette science, les recherches partielles qui pourront
lui devenir ncessaires ne sauraient tre convenablement indiques et
conues que d'aprs les progrs de l'tude intgrale, qui signaleront
spontanment les points spciaux dont l'claircissement propre peut
rellement concourir au perfectionnement direct du sujet. Suivant toute
autre marche, on n'obtiendrait essentiellement qu'un strile
encombrement d'irrationnelles discussions spciales, mal institues et
plus mal poursuivies, bien plutt destin  entraver radicalement la
formation de la vraie philosophie politique qu' lui prparer d'utiles
matriaux, comme on le voit de nos jours. Il est donc incontestable que
des conceptions et des tudes d'ensemble peuvent seules convenablement
concourir aujourd'hui  la fondation directe de la sociologie positive,
soit statique, soit dynamique; et que les travaux y doivent ensuite
descendre graduellement  une spcialit croissante, en considrant
toujours l'tude des lmens comme essentiellement domine par celle du
systme, dont la notion gnrale de plus en plus nette devra
continuellement fournir le principal claircissement de chaque aspect
partiel, sauf d'invitables ractions secondaires. On ne saurait nier
que l'imprieuse obligation philosophique de suivre une telle marche, en
vertu de la solidarit caractristique de tous les phnomnes sociaux,
n'augmente gravement les difficults fondamentales que l'extrme
complication du sujet doit dj tant apporter  la culture rationnelle
de cette nouvelle science naturelle, en y exigeant habituellement une
contention intellectuelle plus intense et plus soutenue, pour ne laisser
fuir ou s'effacer aucun des nombreux aspects simultans qu'il y faudra
ncessairement embrasser toujours. Mais cette condition est si
videmment prescrite par l'esprit de la science, qu'on n'y saurait voir
qu'un puissant motif de plus de rserver exclusivement cette tude
vraiment transcendante aux plus hautes intelligences scientifiques,
mieux prpares que toutes les autres, par une sage et forte ducation,
 supporter la continuit des plus grands efforts spculatifs, et
s'appliquant mme sans relche, plus scrupuleusement qu'en aucun cas, 
seconder habituellement leur essor rationnel par une plus parfaite
subordination des passions  la raison. Chacun peut aisment juger ainsi
combien,  tous gards, les dispositions, soit intellectuelles, soit
morales, qui prdominent aujourd'hui, et qui sont mme quelquefois
systmatiquement prconises, se trouvent radicalement contraires 
l'accomplissement rel de la grande opration philosophique maintenant
destine  servir de base indispensable  la rorganisation sociale des
peuples modernes; en sorte qu'il semblerait que plus le but est
difficile  atteindre, moins on s'y prpare dignement. Il n'est point
douteux qu'une aussi dplorable discordance entre les moyens et la fin
ne doive contribuer beaucoup, quoique d'une manire indirecte,  la
prolongation spontane de la perturbation sociale, dont le vrai principe
est essentiellement intellectuel, comme je crois l'avoir dj presque
surabondamment dmontr.

Pour mieux apprcier cet important caractre d'ensemble propre  la
mthode sociologique, il faut regarder scientifiquement une telle
condition comme n'appartenant pas d'une manire exclusive  la physique
sociale, o elle atteint seulement sa plus entire prpondrance, mais
comme tant,  un degr quelconque, ncessairement commune  toutes les
diverses parties de l'tude gnrale des corps vivans, qui se distingue
ainsi profondment, sous l'aspect purement logique, de toute la
philosophie inorganique. Un aphorisme essentiellement empirique,
converti mal  propos, par les mtaphysiciens modernes, en dogme logique
absolu et indfini, prescrit, en tout sujet possible, de procder
constamment du simple au compos: mais il n'y en a pas, au fond, d'autre
raison solide, si ce n'est qu'une telle marche convient, en effet,  la
nature des sciences inorganiques, qui, par leur dveloppement plus
simple et plus rapide, et par leur perfection suprieure, devaient
invitablement servir jusqu'ici de type essentiel aux prceptes de la
logique universelle. Toutefois, on ne saurait, en ralit, concevoir, 
cet gard, de ncessit logique vraiment commune  toutes les
spculations possibles que cette vidente obligation d'aller toujours du
connu  l'inconnu,  laquelle, certes, il serait difficile de se
soustraire, et qui, par elle-mme, n'impose directement aucune
prfrence constante. Mais il est clair que cette rgle spontane
prescrit aussi bien de procder du compos au simple que du simple au
compos, suivant que, d'aprs la nature du sujet, l'un est mieux connu
et plus immdiatement accessible que l'autre. Or, il existe
ncessairement, sous ce point de vue, une diffrence fondamentale, qui
ne saurait tre lude, entre l'ensemble de la philosophie inorganique
et celui de la philosophie organique. Car, dans la premire, o la
solidarit, suivant nos explications prcdentes, est trs peu
prononce, et doit affecter faiblement l'tude du sujet, il s'agit
d'explorer un systme dont les lmens sont presque toujours bien plus
connus que l'ensemble, et mme d'ordinaire seuls directement
apprciables, ce qui exige, en effet, qu'on y procde habituellement du
cas le moins compos au plus compos. Mais, dans la seconde, au
contraire, dont l'homme ou la socit constitue l'objet principal, la
marche oppose devient, le plus souvent, la seule vraiment rationnelle,
par une autre suite ncessaire du mme principe logique, puisque
l'ensemble du sujet est certainement alors beaucoup mieux connu et plus
immdiatement abordable que les diverses parties qu'on y distinguera
ultrieurement. En tudiant le monde extrieur, c'est surtout l'ensemble
qui nous chappe invitablement, et qui nous demeurera toujours
profondment inintelligible, comme je l'ai montr, principalement au
second volume de ce Trait, o nous avons reconnu que l'ide d'univers
ne saurait, par sa nature, jamais devenir vraiment positive, la notion
du systme solaire tant la plus complexe que nous puissions nettement
concevoir. Au contraire, en philosophie biologique, ce sont les dtails
qui restent ncessairement inaccessibles, quand on veut y trop
spcialiser l'tude: et on le vrifie clairement en observant que, dans
cette seconde moiti de la philosophie naturelle, les tres sont, en
gnral, d'autant moins inconnus qu'ils sont plus complexes et plus
levs; en sorte que, par exemple, l'ide gnrale d'animal est
certainement plus nette aujourd'hui que l'ide moins compose de
vgtal, et le devient toujours davantage  mesure qu'on se rapproche de
l'homme, principale unit biologique, dont la notion, quoique la plus
compose de toutes, constitue toujours le point de dpart ncessaire
d'un tel ensemble de spculations. Ainsi, en comparant convenablement
ces deux grandes moitis de la philosophie naturelle, on voit
certainement que, par les conditions fondamentales du sujet, c'est, dans
un cas, le dernier degr de composition, et, dans l'autre le dernier
degr de simplicit, dont l'examen rel nous reste invitablement
interdit: ce qui motive pleinement, sans doute, l'inversion gnrale,
propre  chacune d'elles, de la marche rationnelle qui convient 
l'autre. La sociologie n'est donc point la seule science o la ncessit
de procder habituellement de l'ensemble aux parties devienne
prpondrante; la biologie elle-mme a d nous prsenter dj, par des
motifs essentiellement analogues, et de la manire la moins quivoque,
un tel caractre philosophique. Peut-tre mme la philosophie biologique
proprement dite, trop rcemment constitue, et sous l'influence trop
prononce d'une imitation empirique des sciences antrieures, n'a-t-elle
point encore,  cet gard, compltement manifest son vritable esprit:
je suis du moins trs dispos  le penser, et  prvoir que, dans la
suite,  mesure que son originalit rationnelle s'tablira davantage,
cette marche prpondrante du plus compos au moins compos y deviendra
plus directe et plus tranche qu'on ne l'y voit aujourd'hui. Toutefois,
il est vident que, par la nature de ses phnomnes, la physique sociale
devait ncessairement prsenter, comme nous l'avons dj spcialement
tabli, le plus entier et le plus incontestable dveloppement de cette
grande modification logique, sans altrer nanmoins l'invariable unit
de la mthode positive fondamentale. En effet, l'intime solidarit du
sujet devient ici tellement suprieure  ce qu'offrait la simple
biologie, que toute tude isole d'aucun aspect partiel doit tre
immdiatement juge comme profondment irrationnelle et radicalement
strile, pouvant tout au plus servir,  titre d'laboration pralable,
pour l'acquisition prliminaire des divers matriaux scientifiques, et
sous la rserve, mme alors, d'une indispensable rvision finale. Au
reste, pour prvenir, autant que possible, d'oiseuses et puriles
discussions, aujourd'hui trop imminentes, il n'est pas inutile de
rappeler ici, en terminant une telle explication, que la philosophie
positive, subordonnant toujours l'idalit  la ralit, ne saurait
jamais admettre ces vaines controverses logiques, qu'engendre seule
spontanment la philosophie mtaphysique, sur la valeur absolue de telle
ou telle mthode, abstraction fate de toute application scientifique:
les prfrences, toujours purement relatives, qu'elle accorde  cet
gard, ne pouvant, en aucun cas, rsulter que d'une meilleure harmonie
constate entre les moyens et la fin, elles changeraient aussitt
d'objet, sans aucune vicieuse obstination et sans la moindre
inconsquence philosophique, si l'exercice effectif venait  dvoiler
ultrieurement l'infriorit de la mthode d'abord adopte; ce qui
certainement n'est point  craindre dans la question que nous venons
d'examiner.

Cette exposition prliminaire ayant dsormais suffisamment caractris
l'esprit fondamental propre  la sociologie statique, il nous reste
maintenant, afin d'avoir pralablement dtermin le vritable esprit
gnral de la nouvelle philosophie politique,  considrer aussi, d'une
manire directe mais sommaire, la conception philosophique qui doit
prsider  l'tude dynamique des socits humaines, laquelle constitue
immdiatement le principal objet de notre travail explicite. Outre que
ce second sujet est, d'ordinaire, moins imparfaitement apprci et plus
familier, des dveloppemens moins tendus pourront ici suffire, surtout
par suite des explications prcdentes, qui, d'avance, y auront beaucoup
simplifi les plus grandes difficults, d'aprs l'intime liaison qui, en
un tel sujet, doit rationnellement exister entre la thorie de
l'existence et celle du mouvement, ou, sous le point de vue purement
politique, entre les lois de l'ordre et celles du progrs. Il faut
d'ailleurs noter, accessoirement, que la prpondrance spontane de la
sociologie dynamique dans la suite entire de ce volume nous autorise,
en ce moment,  rduire autant que possible une apprciation gnrale
dont l'imperfection primitive, et mme les lacunes secondaires, pourront
tre ainsi graduellement compenses par l'ensemble des leons
ultrieures.

Quoique la conception statique de l'organisme social doive, par la
nature du sujet, constituer la premire base rationnelle de toute la
sociologie, comme je viens de l'expliquer, il faut nanmoins reconnatre
que non-seulement la dynamique sociale en forme la partie la plus
directement intressante, principalement de nos jours, mais surtout,
sous le point de vue purement scientifique, qu'elle seule achve de
donner,  l'ensemble de cette science nouvelle, son caractre
philosophique le plus tranch, en faisant directement prvaloir la
notion qui distingue le plus la sociologie proprement dite de la simple
biologie, c'est--dire l'ide-mre du progrs continu, ou plutt du
dveloppement graduel de l'humanit. Dans un trait mthodique de
philosophie politique, il conviendrait, sans doute, d'analyser d'abord
les impulsions individuelles qui deviennent les lmens propres de cette
force progressive de l'espce humaine, en les rapportant  cet instinct
fondamental, rsultat minemment complexe du concours ncessaire de
toutes nos tendances naturelles, qui pousse directement l'homme 
amliorer sans cesse, sous tous les rapports, sa condition quelconque,
ou, en termes plus rationnels mais quivalens,  toujours dvelopper, 
tous gards, l'ensemble de sa vie, physique, morale, et intellectuelle,
autant que le comporte alors le systme de circonstances o il se trouve
plac. En regardant ici cette notion prliminaire comme tant dj
suffisamment claircie aujourd'hui chez les esprits avancs, nous devons
immdiatement considrer la conception lmentaire de la dynamique
sociale, c'est--dire l'tude de cette succession continue, envisage
dans l'ensemble de l'humanit. Pour fixer plus convenablement les ides,
il importe d'tablir pralablement, par une indispensable abstraction
scientifique, suivant l'heureux artifice judicieusement institu par
Condorcet, l'hypothse ncessaire d'un peuple unique, auquel seraient
idalement rapportes toutes les modifications sociales conscutives
effectivement observes chez des populations distinctes. Cette fiction
rationnelle s'loigne beaucoup moins de la ralit qu'on n'a coutume de
le supposer: car, sous le point de vue politique, les vrais successeurs
de tels ou tels peuples sont certainement ceux qui, utilisant et
poursuivant leurs efforts primitifs, ont prolong leurs progrs sociaux,
quels que soient le sol qu'ils habitent, et mme la race d'o ils
proviennent; en un mot, c'est surtout la continuit politique qui doit
rgler la succession sociologique, quoique la communaut de patrie doive
d'ailleurs influer extrmement, dans les cas ordinaires, sur cette
continuit. Mais, sans entreprendre ici un tel examen, rserv
naturellement  un trait spcial, o l'ide de nation ou de peuple
serait directement soumise  l'analyse positive, il suffit  notre but
d'employer habituellement l'hypothse propose,  titre de simple
artifice scientifique, dont l'utilit n'est pas contestable.

Cela pos, le vritable esprit gnral de la sociologie dynamique
consiste  concevoir chacun de ces tats sociaux conscutifs comme le
rsultat ncessaire du prcdent et le moteur indispensable du suivant,
selon le lumineux axiome du grand Leibnitz: _Le prsent est gros de
l'avenir_. La science a ds-lors pour objet, sous ce rapport, de
dcouvrir les lois constantes qui rgissent cette continuit, et dont
l'ensemble dtermine la marche fondamentale du dveloppement humain. En
un mot, la dynamique sociale tudie les lois de la succession, pendant
que la statique sociale cherche celles de la co-existence: en sorte que
l'application gnrale de la premire soit proprement de fournir  la
politique pratique la vraie thorie du progrs, en mme temps que la
seconde forme spontanment celle de l'ordre; ce qui ne doit pas laisser
le moindre doute rationnel sur l'aptitude ncessaire d'une telle
combinaison philosophique  satisfaire convenablement au double besoin
fondamental des socits actuelles.

D'aprs une telle dfinition, la dynamique sociale se prsente
directement avec un pur caractre scientifique, qui permettrait
d'carter comme oiseuse la controverse si agite encore sur le
perfectionnement humain, et dont la prpondrance devra terminer en
effet cette strile discussion, en la transportant  jamais du champ de
l'idalit dans celui de la ralit, en tant du moins que sont
terminables les contestations essentiellement mtaphysiques. Si l'on ne
devait point craindre de tomber dans une purile affectation, et surtout
de paratre luder une prtendue difficult fondamentale que la
philosophie positive dissipe spontanment, comme je vais l'indiquer, il
serait facile,  mon gr, de traiter la physique sociale tout entire
sans employer une seule fois le mot de _perfectionnement_, en le
remplaant toujours par l'expression simplement scientifique de
_dveloppement_, qui dsigne, sans aucune apprciation morale, un fait
gnral incontestable. Il est mme vident qu'une telle notion abstraite
n'est point, par sa nature, exclusivement propre  la sociologie, et
qu'elle existe dj, d'une manire essentiellement analogue, dans
l'tude de la vie individuelle, o les biologistes en font maintenant un
usage continuel, qui donne lieu  l'analyse comparative des diffrens
ges de l'organisme, surtout animal. Ce rapprochement scientifique, en
indiquant le premier germe de cette considration, est aussi trs propre
 caractriser l'intention purement spculative qui doit d'abord
prsider  son emploi continu, en cartant d'oiseuses et irrationnelles
controverses sur le mrite respectif des divers tats conscutifs, pour
se borner  tudier les lois de leur succession effective. Mais il faut
reconnatre que l'enchanement ncessaire des diffrens tats sociaux
constitue, en philosophie politique, par la nature du sujet, une
conception bien autrement prpondrante que ne peut l'tre, en
philosophie biologique, la suite individuelle des ges. Cette grande
notion de la srie sociale, retrouve, soit pour la science, ou mme pour
la seule mthode, son vritable quivalent en biologie, non dans
l'analyse des ges, mais uniquement dans la conception de la srie
organique fondamentale, comme je l'expliquerai directement  la fin de
ce chapitre.

Ayant dj pralablement dmontr l'existence ncessaire des lois
sociologiques dans le cas le plus difficile et le plus incertain,
c'est--dire quant  l'tat statique, il serait, sans doute, inutile
d'insister formellement ici sur la ncessit beaucoup mieux apprciable
et bien moins conteste des lois dynamiques proprement dites. En tout
temps et en tout lieu, le seul cours ordinaire de notre vie
individuelle, malgr son extrme brivet, a constamment suffi pour
permettre d'apercevoir, mme involontairement, certaines modifications
notables, survenues,  divers gards, dans l'tat social, et dont les
plus anciens tableaux de l'existence humaine constatent dj, avec tant
de navet, l'intressant tmoignage, abstraction faite de toute
apprciation systmatique. Or, c'est la lente accumulation, graduelle
mais continue, de ces changemens successifs qui constitue peu  peu le
mouvement social, dont la dure d'une gnration doit ordinairement
sparer les divers pas un peu tranchs, puisque c'est surtout par le
renouvellement constant des adultes que s'oprent, en politique, les
variations lmentaires les plus apprciables, celles que comporte le
mme individu devant tre le plus souvent trop peu sensibles. A une
poque o la rapidit moyenne de cette progression fondamentale semble,
 tous les yeux, notablement acclre, quelle que soit d'ailleurs
l'opinion morale qu'on s'en forme, personne ne peut plus contester la
ralit d'un mouvement, profondment senti par ceux-l mme qui le
maudissent. La controverse rationnelle ne peut donc exister aujourd'hui
que sur la subordination constante de ces grands phnomnes dynamiques 
des lois naturelles invariables; ce qui, en principe, ne saurait
comporter aucune discussion pour quiconque serait directement plac au
point de vue gnral de la philosophie positive, condition, il est vrai,
trop rarement remplie encore. Mais, en compltant l'observation, il sera
facile de constater, sous quelque aspect qu'on envisage la socit, que
ses modifications successives sont toujours assujties  un ordre
dtermin, dont l'explication rationnelle, d'aprs l'tude de la nature
humaine, est dj possible en un assez grand nombre de cas pour que,
dans les autres, on puisse esprer de l'apercevoir ultrieurement. Cet
ordre prsente d'ailleurs une fixit remarquable, que manifeste
essentiellement l'exacte comparaison des dveloppemens parallles,
observs chez des populations distinctes et indpendantes, comme chacun
peut aisment en retrouver des exemples caractristiques, dont les
principaux seront d'ailleurs spontanment apprcis dans la partie
historique de ce volume. Puis donc que, d'une part, l'existence du
mouvement social est dsormais incontestable, et que, d'une autre part,
la succession des divers tats de la socit ne se fait, sous aucun
rapport, dans un ordre arbitraire, il faut bien regarder, de toute
ncessit, ce grand phnomne continu comme soumis  des lois naturelles
aussi positives, quoique plus compliques, que celles de tous les autres
phnomnes quelconques,  moins d'employer l'artifice thologique d'une
providence permanente, ou de recourir  la vertu mystique des entits
mtaphysiques. Il n'y a point, en effet, d'autre alternative
intellectuelle; aussi est-ce seulement sur la catgorie des phnomnes
sociaux que devra rellement se terminer, dans notre sicle, la lutte
fondamentale, directement tablie depuis trois sicles, entre l'esprit
positif et l'esprit thologico-mtaphysique. A jamais chasses
successivement de toutes les autres classes de spculations humaines, du
moins en principe, la philosophie thologique et la philosophie
mtaphysique ne dominent plus maintenant que dans le systme des tudes
sociales: c'est de ce dernier domaine qu'il s'agit enfin de les exclure
aussi; ce qui doit surtout rsulter de la conception fondamentale du
mouvement social comme soumis ncessairement  d'invariables lois
naturelles, au lieu d'tre rgi par des volonts quelconques.

Quoique les lois fondamentales de la solidarit sociale se vrifient
surtout dans cet tat de mouvement, un tel phnomne, malgr son
invariable unit ncessaire, peut tre utilement soumis, pour faciliter
l'observation pralable,  une dcomposition rationnelle permanente,
d'aprs les divers aspects lmentaires mais co-relatifs de l'existence
humaine, alternativement envisage comme physique, morale,
intellectuelle, et enfin politique. Or, sous quelqu'un de ces points de
vue prliminaires qu'on envisage d'abord l'ensemble du mouvement gnral
de l'humanit, depuis les temps historiques les plus anciens jusqu' nos
jours, il sera facile de constater que les divers pas se sont
constamment enchans dans un ordre dtermin, comme la partie
historique de ce volume le dmontrera spontanment, en indiquant les
lois principales de cette succession ncessaire. Je dois ici me borner
essentiellement  citer surtout l'volution intellectuelle, la plus
irrcusable et la mieux caractrise de toutes, en tant que moins
entrave et plus avance qu'aucune autre, et ayant d,  ce titre,
servir presque toujours de guide fondamental. La principale partie de
cette volution, celle qui a le plus influ sur la progression gnrale,
consiste sans doute dans le dveloppement continu de l'esprit
scientifique,  partir des travaux primitifs des Thals et des
Pythagore, jusqu' ceux des Lagrange et des Bichat. Or, aucun homme
clair ne saurait douter aujourd'hui que, dans cette longue succession
d'efforts et de dcouvertes, le gnie humain n'ait toujours suivi une
marche exactement dtermine, dont l'exacte connaissance pralable
aurait en quelque sorte permis  une intelligence suffisamment informe
de prvoir, avant leur ralisation plus ou moins prochaine, les progrs
essentiels rservs  chaque poque, suivant l'heureux aperu dj
indiqu, au commencement du sicle dernier, par l'illustre Fontenelle.
Quoique les considrations historiques n'aient d tre qu'incidemment
signales, et pour des motifs purement accessoires, dans les trois
premiers volumes de ce Trait, chacun a pu nanmoins y constater
spontanment de nombreux et irrcusables exemples de cette succession
ncessaire, plus complique mais aussi peu arbitraire qu'aucune loi
naturelle proprement dite, soit en ce qui concerne les propres
dveloppemens de chaque science isole, soit quant  l'influence
mutuelle des diverses branches de la philosophie naturelle. Les
principes poss d'avance, au dbut de cet ouvrage, sur la marche
fondamentale de notre intelligence, et sur la hirarchie gnrale des
sciences, ont d faciliter beaucoup de telles observations, et leur
imprimer surtout, ds l'origine, une ineffaable rationnalit, qui
pourra simplifier ensuite,  un haut degr, l'analyse historique, quand
nous devrons y procder directement. On a donc ainsi pu s'assurer dj,
en des cas importuns et varis, que, sous ce rapport, les grands progrs
de chaque poque, et mme de chaque gnration, rsultaient
ncessairement toujours de l'tat immdiatement antrieur: en sorte que
les hommes de gnie, auxquels ils sont, d'ordinaire, trop exclusivement
attribus, ne se prsentaient essentiellement que comme les organes
propres d'un mouvement prdtermin, qui,  leur dfaut, se ft ouvert
d'autres issues; ainsi que l'histoire le vrifie souvent, de la manire
la plus sensible, en montrant plusieurs esprits minens tout prpars 
faire simultanment la mme grande dcouverte, qui n'a d cependant
avoir qu'un seul organe. Toutes les parties quelconques de l'volution
humaine comportent, au fond, comme nous le constaterons plus tard, des
observations essentiellement analogues, quoique plus compliques et
moins apprciables. Il serait certainement superflu de s'arrter ici 
aucune pareille indication, mme sommaire, en ce qui concerne les arts
proprement dits, dont la progression naturelle, soit spciale, soit
combine, est aujourd'hui suffisamment vidente. L'exception apparente
relative aux beaux-arts recevra, spontanment, dans notre tude directe
de la dynamique sociale, une explication rationnelle, pleinement
suffisante, j'espre, pour empcher dsormais les bons esprits de voir
dans ce cas essentiel une sorte de grave objection contre l'ensemble
rgulier du mouvement ncessaire et continu de l'humanit. Quant  la
partie de ce grand mouvement qui semble aujourd'hui la moins rductible
 des lois naturelles, c'est--dire le mouvement politique proprement
dit, encore conu comme arbitrairement rgi par des volonts
convenablement puissantes, chacun pourra cependant reconnatre, avec la
mme certitude au moins qu'en aucun autre cas, que les divers systmes
politiques se sont certainement succd historiquement, suivant une
filiation trs rationnellement apprciable, dans un ordre exactement
dtermin, que je ne crains pas de prsenter d'avance comme encore plus
invitable que celui des divers tats, gnraux, et surtout spciaux, de
l'intelligence humaine, ainsi que nous le verrons en son lieu.

Afin de mieux dvelopper d'ailleurs cet indispensable sentiment
prliminaire de l'existence ncessaire de lois positives en dynamique
sociale, sous quelque aspect qu'on l'envisage, le lecteur pourra s'aider
utilement de la solidarit fondamentale dj constate, pour l'tat
statique, entre tous les divers lmens sociaux. Elle doit,  plus forte
raison, subsister pendant le mouvement, qui, sans cela, finirait par
dterminer spontanment, comme en mcanique, l'entire dcomposition du
systme. Or, la considration d'une telle connexit simplifie et
fortifie  la fois les dmonstrations pralables de l'ordre dynamique
ncessaire, puisqu'il suffit ainsi de l'avoir constat sous un rapport
quelconque, pour qu'on soit aussitt rationnellement autoris  tendre
d'avance le mme principe  tous les autres aspects sociaux; ce qui lie
directement entre elles toutes les preuves partielles que l'on peut
successivement acqurir de la ralit de cette notion scientifique. Dans
le choix et l'usage de ces diverses vrifications, j'engage le lecteur
 remarquer d'abord que, par la nature du sujet, les lois de la
dynamique sociale doivent tre ncessairement d'autant mieux
saisissables qu'elles concernent des populations plus tendues, o les
perturbations secondaires ont moins d'influence, de mme que je l'ai
dj indiqu envers les lois statiques. Il faut d'ailleurs noter ici, 
cet gard, comme plus spcialement dynamique, cette rflexion analogue
que les lois fondamentales deviennent aussi, de toute ncessit,
d'autant plus irrsistibles, et par suite plus apprciables, qu'elles
s'appliquent  une civilisation plus avance, puisque le mouvement
social, d'abord vague et incertain, doit naturellement se prononcer et
se consolider davantage  mesure qu'il se prolonge, en surmontant, avec
une nergie croissante, toutes les influences accidentelles. Cette
double considration permanente, applicable  tous les aspects sociaux,
pourra, j'espre, convenablement employe, guider heureusement le
lecteur dans le travail prliminaire que je dois lui indiquer ici, et
dont je ne saurais le dispenser, afin de suivre utilement l'tude du
volume actuel. Quant  la coordination philosophique de ces preuves
partielles pralables, dont la combinaison n'est nullement indiffrente
 la science, je dois enfin avertir aussi le lecteur que l'volution
fondamentale de l'humanit, comparativement apprcie sous les divers
aspects sociaux, doit tre, par la nature du sujet, d'autant plus
ncessairement assujtie  d'imprieuses lois naturelles qu'elle
concerne des phnomnes plus composs, o les irrgularits provenues
d'influences individuelles quelconques doivent naturellement s'effacer
davantage. On conoit ainsi quelle irrationnelle inconsquence il doit y
avoir aujourd'hui, par exemple,  regarder, d'une part, le mouvement
scientifique comme soumis  des lois positives, et, d'une autre part, le
mouvement politique comme essentiellement arbitraire; car, au fond,
celui-ci, en vertu de sa complication suprieure, dominant davantage les
perturbations individuelles, doit tre encore plus invitablement
prdtermin que l'autre, o le gnie personnel exerce certainement plus
d'empire, comme nous allons le reconnatre directement en traitant des
limites fondamentales de l'action sociale. Quelque paradoxal que doive
aujourd'hui sembler un tel principe, je ne doute pas qu'il ne soit
finalement confirm par un examen approfondi du sujet.

Conformment  ma premire indication, on vrifie maintenant, d'une
manire aussi irrcusable que spontane, la possibilit de caractriser
sommairement ici le vritable esprit gnral de la sociologie dynamique,
en se bornant  y tudier l'incontestable dveloppement continu de
l'humanit, qui en constitue le vrai sujet scientifique, sans se
prononcer aucunement sur la fameuse question du perfectionnement humain.
Il me serait ais de persister jusqu'au bout dans une telle disposition,
en cartant totalement cette controverse si agite, qui semble
aujourd'hui, par suite des irrationnelles proccupations de notre
philosophie politique, devoir fournir l'indispensable fondement primitif
du systme entier des conceptions sociales: la prtendue prpondrance
de cette discussion se trouverait ds-lors irrvocablement apprcie,
quoique indirectement, par la seule excution de cette tude complte de
l'volution humaine, abstraction faite de toute considration de
perfectibilit. Mais, quelque utile que pt tre cette stricte rigueur
scientifique, qui devrait en effet rgner en un trait mthodique, et
quoique une semblable disposition spculative doive mme prdominer
immdiatement dans toute la suite de ce volume, je dois cependant ici,
dans une premire bauche rationnelle, attacher une importance relle
aux divers claircissemens fondamentaux que peut exiger l'tat
philosophique actuel, quand mme ils devraient paratre, du point de
vue scientifique final, purement accessoires et secondaires. C'est
pourquoi je crois utile d'examiner maintenant, en peu de mots, mais
directement, cette clbre contestation philosophique, trop purilement
vante; elle nous servira d'ailleurs de transition naturelle 
l'apprciation rationnelle des limites gnrales de l'action politique.

L'esprit essentiellement relatif dans lequel doivent tre dsormais
conues toutes les notions quelconques de la politique positive, doit
d'abord nous faire ici carter irrvocablement, comme aussi vaine
qu'oiseuse, la vague controverse mtaphysique sur l'accroissement du
bonheur de l'homme aux divers ges de la civilisation: ce qui limine
spontanment la seule partie essentielle de la question sur laquelle il
soit vraiment impossible d'obtenir jamais un assentiment rel et
permanent. Puisque le bonheur de chacun exige une suffisante harmonie
entre l'ensemble du dveloppement de ses diffrentes facults, et le
systme total des circonstances quelconques qui dominent sa vie, et
puisque, d'une autre part, un tel quilibre tend toujours  s'tablir
spontanment  un certain degr, il ne saurait y avoir lieu  comparer
positivement, ni par aucun sentiment direct, ni mme par aucune voie
rationnelle, quant au bonheur individuel, des situations sociales dont
l'entier rapprochement est certainement impossible: autant vaudrait,
pour ainsi dire, poser la question insoluble et inintelligible du
bonheur respectivement propre aux divers organismes animaux, ou aux deux
sexes de chaque espce.

Aprs avoir ainsi cart sans retour cet inpuisable texte de
dclamations puriles ou de striles dissertations, l'analyse positive
de la vague notion actuelle du perfectionnement humain n'y laisse plus,
au fond, subsister d'autre ide fondamentale que la pense minemment
scientifique d'un dveloppement continu de la nature humaine, envisage
sous tous ses divers aspects essentiels, suivant une harmonie constante,
et d'aprs des lois invariables d'volution. Or, cette conception, sans
laquelle il ne peut exister aucune vritable science sociale, prsente
certainement, d'aprs mme les seules explications prliminaires
ci-dessus indiques, la plus incontestable ralit: il n'y a aucune
discussion possible avec ceux qui la mconnatraient; pas plus que, dans
une science quelconque, avec ceux qui en rejettent les notions
fondamentales, par exemple, en biologie, la srie organique, dont la
srie sociologique constitue d'ailleurs l'quivalent philosophique. Il
est donc vident que l'humanit se dveloppe sans cesse par le cours
graduel de sa civilisation, surtout quant aux plus minentes facults de
notre nature, sous les divers rapports physique, moral, intellectuel,
et finalement politique: c'est--dire que ces facults, existantes mais
comparativement engourdies d'abord, prennent peu  peu, par un exercice
de plus en plus tendu et rgulier, un essor de plus en plus complet,
dans les limites gnrales qu'impose l'organisme fondamental de l'homme.
Toute la question philosophique, pour motiver l'quivalence finale entre
les deux ides de dveloppement et de perfectionnement, l'une thorique,
l'autre pratique, se rduit donc maintenant  prononcer si ce
dveloppement vident doit tre regard comme ncessairement accompagn,
en ralit, d'une amlioration correspondante, ou d'un progrs
proprement dit. Or, quoique la science pt aisment s'abstenir de
rsoudre directement un tel doute pratique, sans cesser nanmoins de
poursuivre utilement ses libres recherches spculatives, je ne dois pas
cependant hsiter  dclarer ici, de la manire la plus explicite, que
cette amlioration continue, ce progrs constant, me semblent aussi
irrcusables que le dveloppement mme d'o ils drivent: pourvu
toutefois qu'on ne cesse de les concevoir, ainsi que ce dveloppement,
comme invitablement assujtis, sous chaque aspect quelconque,  des
limites fondamentales, les unes gnrales, les autres spciales, que la
science pourra ultrieurement caractriser, au moins dans les cas les
plus importans; ce qui limine aussitt la chimrique conception d'une
perfectibilit illimite. Il doit tre d'ailleurs toujours sous-entendu
que, pour cette amlioration, comme pour ce dveloppement, on
considrera essentiellement l'ensemble de l'humanit, au lieu d'un
peuple isol. Cela pos, le dveloppement humain me semble, en effet,
entraner constamment, sous tous les divers aspects principaux de notre
nature, une double amlioration croissante, non-seulement dans la
condition fondamentale de l'homme, ce qui serait aujourd'hui
difficilement contestable, mais mme aussi, ce qui est beaucoup moins
apprci, dans nos facults correspondantes: le terme propre de
_perfectionnement_ convient surtout  ce second attribut du progrs.
Sous le premier point de vue, je n'ai pas besoin de m'arrter ici 
dmontrer nullement l'vidente amlioration que l'volution sociale a
fait prouver au systme extrieur de nos conditions d'existence, soit
par une action croissante et sagement dirige sur le monde ambiant,
d'aprs le progrs des sciences et des arts, soit par l'adoucissement
constant de nos moeurs, soit enfin par le perfectionnement graduel de
l'organisation sociale: sous ce dernier rapport surtout, qui est le plus
controvers de nos jours, la suite de ce volume ne laissera, j'espre,
aucun doute, malgr la prtendue rtrogradation politique attribue au
moyen ge, o les progrs ont t, au contraire, principalement
politiques. Un fait gnral irrcusable rpond suffisamment, en ce
premier sens,  toutes les dclamations sophistiques: c'est
l'accroissement constant et continu de la population humaine sur la
surface entire du globe, par suite de sa civilisation, quoique les
individus y satisfassent beaucoup mieux  l'ensemble de leurs besoins
physiques. Il faut qu'une telle tendance  l'amlioration continue de la
condition humaine soit bien spontane et profondment irrsistible pour
avoir pu persvrer malgr les normes fautes, surtout politiques, qui,
en tout temps, ont d absorber ou neutraliser la majeure partie de nos
diverses forces. Mme  notre poque rvolutionnaire, malgr la
discordance plus prononce entre le systme politique et l'tat gnral
de la civilisation, il n'est pas douteux que l'amlioration se prolonge,
non-seulement sous le rapport physique et sous le rapport intellectuel,
ce qui est vident, mais aussi, au fond, sous le rapport moral, quoique
la dsorganisation passagre y doive plus profondment troubler
l'volution fondamentale. Quant au second aspect de la question,
c'est--dire  une certaine amlioration graduelle et fort lente de la
nature humaine, entre des limites trs troites mais ultrieurement
apprciables quoique peu connues jusqu' prsent, il me semble
rationnellement impossible, du point de vue de la vraie philosophie
biologique, de ne point admettre ici, jusqu' un certain degr, le
principe irrcusable de l'illustre Lamarck, malgr ses immenses et
videntes exagrations, sur l'influence ncessaire d'un exercice
homogne et continu pour produire, dans tout organisme animal, et
surtout chez l'homme, un perfectionnement organique, susceptible d'tre
graduellement fix dans la race, aprs une persistance suffisamment
prolonge. En considrant surtout, pour une question aussi dlicate, le
cas le mieux caractris, c'est--dire celui du dveloppement
intellectuel, on ne peut, ce me semble, refuser d'admettre, sans que
toutefois l'exprience ait encore suffisamment prononc[24], une plus
grande aptitude naturelle aux combinaisons d'esprit chez les peuples
trs civiliss, indpendamment de toute culture quelconque, ou, ce qui
est quivalent, une moindre aptitude chez les nations peu avances;
pourvu que la comparaison soit toujours tablie, autant que possible,
entre des individus d'un organisme crbral analogue, et surtout, par
exemple, chez les intelligences moyennes. Quoique les facults
intellectuelles doivent tre, sans doute, principalement modifies par
l'volution sociale, cependant leur moindre intensit relative dans la
constitution fondamentale de l'homme me semble autoriser  conclure, en
quelque sorte _ fortiori_, de leur amlioration suppose, au
perfectionnement proportionnel des aptitudes plus prononces et non
moins exerces, sauf toutefois l'ventuelle rvision ultrieure d'un tel
aperu philosophique, d'aprs la convenable excution directe d'un
indispensable examen scientifique. Sous le rapport moral surtout, il me
parat incontestable que le dveloppement graduel de l'humanit tend 
dterminer constamment, et ralise en effet  un certain degr, une
prpondrance croissante des plus nobles penchans de notre nature, ainsi
que je l'expliquerai en son lieu. Quoique les plus mauvais instincts
continuent ncessairement  subsister, en modifiant seulement leurs
manifestations, cependant un exercice moins soutenu et plus comprim
doit tendre  les amortir graduellement; et leur rgularisation
croissante finit certainement par les faire concourir involontairement
au maintien de la bonne conomie sociale, surtout dans les organismes
peu prononcs, qui constituent l'immense majorit.

     [Footnote 24: On a souvent tent des essais persvrans pour
     dcider si de jeunes sauvages, pris de trs bonne heure,
     pourraient devenir, par une ducation convenable, et d'aprs
     un ensemble de circonstances favorables, aussi aptes  notre
     vie sociale que les Europens actuels. L'vnement parat
     avoir presque toujours indiqu, au contraire, une tendance,
     pour ainsi dire irrsistible, surtout sous le rapport moral,
      reprendre spontanment la vie sauvage, malgr toutes les
     prcautions employes: ce qui, ce me semble, constituerait un
     puissant motif de dcision dans la question propose. Mais,
     quoique ces sortes d'expriences aient t ordinairement
     inspires par les intentions les plus sages et les plus
     bienveillantes, elles ont t jusqu'ici conues et
     poursuivies d'une manire trop peu rationnelle, pour que je
     croie franchement pouvoir leur attribuer dj une vraie
     valeur scientifique.]

Ces diverses explications suffisent ici, quoique trs sommaires, pour
tablir clairement que le dveloppement continu de l'humanit peut tre
toujours considr comme un vrai perfectionnement graduel, entre les
limites convenables. On a donc le droit rationnel d'admettre, en
sociologie, l'quivalence ncessaire de ces deux termes gnraux, ainsi
qu'on le fait habituellement, en biologie, dans l'tude comparative de
l'organisme animal. Nanmoins, je dois, ce me semble, persister 
employer surtout la premire expression, qui, heureusement, n'a pas
encore t gte par un usage irrationnel, et qui parat spcialement
convenable  une destination scientifique. Cette prfrence est,  mes
yeux, d'autant plus motive que, mme sous l'aspect pratique, la
qualification de _dveloppement_ a, par sa nature, le prcieux avantage
de dterminer directement en quoi consiste, de toute ncessit, le
_perfectionnement_ rel de l'humanit; car, il indique aussitt le
simple essor spontan, graduellement second par une culture convenable,
des facults fondamentales toujours prexistantes qui constituent
l'ensemble de notre nature, sans aucune introduction quelconque de
facults nouvelles. La seconde expression n'ayant point une telle
proprit, surtout  raison du vicieux emploi qu'on en a tant fait de
nos jours, nous devrons dsormais, sans aucune affectation pdantesque,
y renoncer essentiellement, mais en prenant toujours la premire dans
son entire extension philosophique, soit scientifique, soit pratique,
maintenant assez dfinie.

Pour achever ici de caractriser sommairement cette conception
prliminaire du dveloppement humain, qui constitue le sujet propre de
toute la sociologie dynamique, j'y dois encore signaler, sous un dernier
point de vue, la disposition gnrale qu'elle doit spontanment produire
 toujours considrer l'tat social, envisag sous tous ses divers
aspects principaux, comme ayant t essentiellement aussi parfait, 
chaque poque, que le comportait l'ge correspondant de l'humanit,
combin avec le systme co-relatif des circonstances quelconques sous
l'empire desquelles s'accomplissait son volution actuelle. Cette
tendance philosophique, sans laquelle, j'ose le dire, l'histoire
resterait radicalement incomprhensible, devient naturellement ici
l'indispensable complment de la disposition intellectuelle, exactement
analogue, ci-dessus tablie quant  la sociologie statique: l'une est au
progrs, ce que l'autre est  l'ordre; et toutes deux rsultent
ncessairement du mme principe vident, c'est--dire de cette
prpondrance irrvocable du point de vue relatif sur le point de vue
absolu, qui distingue principalement, en un sujet quelconque, le
vritable esprit gnral propre  la philosophie positive. Si les divers
lmens sociaux ne peuvent point,  la longue, ne pas observer
spontanment entre eux cette harmonie universelle, premier principe de
l'ordre rel; de mme chacun d'eux, ou leur ensemble, ne saurait viter,
 chaque poque, d'tre essentiellement aussi avanc que le permettait
le systme total des diverses influences, intrieures ou extrieures, de
son accomplissement effectif. Pas plus dans un cas que dans l'autre, il
ne s'agit ainsi de causes finales, ni de direction providentielle
quelconque. C'est toujours, pour le mouvement, comme nous l'avons dj
reconnu pour l'existence, la simple suite ncessaire de cet ordre
spontan, rsultant d'invariables lois naturelles, envers tous les
phnomnes possibles, et qui seulement doit se manifester d'une manire
moins rgulire, mais pareillement invitable,  l'gard des phnomnes
sociaux, soit statiques, soit dynamiques, en vertu de leur complication
suprieure. Le mme principe doit, sans doute, directement exclure
aussi,  ce nouveau sujet, cette irrationnelle accusation d'optimisme
prtendu, sur laquelle je me suis dj suffisamment expliqu en ce qui
concerne la statique sociale, et qui, certes, n'est pas ici moins
trange. Ce serait sans doute attribuer aux mesures politiques
proprement dites une puissance inintelligible, radicalement contraire 
l'ensemble des observations, que de leur attribuer principalement les
progrs sociaux, comme je vais le montrer directement. Puis donc que le
perfectionnement effectif rsulte surtout du dveloppement spontan de
l'humanit, comment pourrait-il,  chaque poque, n'tre pas
essentiellement ce qu'il pouvait tre d'aprs l'ensemble de la
situation? Mais cette disposition rationnelle n'exclut nullement, comme
je l'ai dj tabli, la possibilit, et mme la ncessit, des
aberrations quelconques, soit involontaires, soit mme volontaires, qui
doivent ici tre naturellement plus prononces qu'en aucun autre cas,
quoique nanmoins toujours renfermes invitablement entre certaines
limites fondamentales, imposes par l'ensemble des conditions du sujet,
et sans l'existence desquelles le phnomne gnral du progrs continu
deviendrait videmment inexplicable. Une telle considration
philosophique tend seulement  faire prvaloir, dans l'examen habituel
des phnomnes sociaux, soit accomplis, soit actuels, cette sage
indulgence scientifique, qui dispose  mieux apprcier, et mme  saisir
avec plus de facilit, la vraie filiation historique des vnemens, sans
exclure, en aucune manire, quand le cas l'exige, ni une svre
rprobation, ni surtout la libre conception directe de la plus active
intervention humaine, comme la suite de ce volume le rendra, j'espre,
pleinement incontestable.

L'ensemble des considrations prcdentes amne naturellement l'examen
de la conception fondamentale propre  la sociologie dynamique sous un
dernier aspect capital, plus minemment susceptible qu'aucun autre de
manifester directement, dans la pratique, le vrai caractre
philosophique de la politique positive. Il s'agit du principe des
limites gnrales de l'action politique quelconque, dont la notion
rationnelle doit surtout dissiper immdiatement aujourd'hui l'esprit
idal, absolu, et illimit, qui, sous l'influence prpondrante de la
philosophie mtaphysique, domine encore habituellement le systme des
spculations sociales, comme je l'ai expliqu au dbut de cette leon.
Nul homme sens ne saurait dsormais mconnatre d'abord l'existence
ncessaire de pareilles limites, abstraction faite de leur dtermination
effective,  moins de continuer un usage srieux de l'antique hypothse
thologique, qui reprsente le lgislateur comme le simple organe d'une
providence directe et continue,  l'influence de laquelle on ne saurait,
en effet, admettre aucunes limites. Notre temps n'exige plus la moindre
rfutation rationnelle de semblables conceptions, qui ont mme cess
d'tre rellement comprises de leurs plus dtermins partisans, quoique
les habitudes intellectuelles contractes sous leur longue prpondrance
soient encore loin d'tre, de nos jours, suffisamment rectifies. Dans
un ordre quelconque de phnomnes, l'action humaine tant toujours
ncessairement trs limite, malgr la puissance du concours le plus
tendu, dirig par les plus ingnieux artifices, il serait videmment
impossible de comprendre  quel titre les phnomnes sociaux pourraient
tre seuls excepts de cette restriction fondamentale, suite invitable
de l'existence mme des lois naturelles. Quelles que puissent tre les
dcevantes inspirations de l'orgueil humain, tout homme d'tat, aprs un
suffisant exercice de l'autorit politique, doit tre ordinairement trs
convaincu, par sa propre exprience personnelle, de la ralit de ces
limites ncessaires imposes  l'action politique par l'ensemble des
influences sociales, et auxquelles il faut bien qu'il attribue
l'avortement habituel de la majeure partie des vains projets qu'il avait
d'abord secrtement rvs: peut-tre mme ce sentiment doit-il tre
d'autant plus complet, quoique le plus souvent dissimul, que le pouvoir
a t plus tendu, parce que son impuissance  lutter contre les lois
naturelles du phnomne a d devenir plus dcisive,  moins toutefois
que l'intelligence n'ait pu alors suffisamment rsister  l'ivresse
spontane qui en rsulte si frquemment. Sans insister davantage sur ce
principe vident, sans lequel la vritable science sociale ne saurait
aucunement exister, il faut maintenant signaler l'aptitude ncessaire de
la nouvelle philosophie politique  dterminer sans incertitude, comme
application directe et continue de son dveloppement scientifique, avec
toute la prcision que comporte la nature du sujet et qui suffit aux
besoins rels, en quoi consistent ces limites fondamentales, soit
gnrales ou spciales, soit permanentes ou actuelles.

Il faut,  cet effet, apprcier d'abord en quoi la marche invariable du
dveloppement humain peut tre affecte par l'ensemble des causes
quelconques de variation qui peuvent y tre appliques, sans aucune
distinction entre elles; et ensuite on examinera quel rang d'importance
peut occuper, parmi ces divers modificateurs possibles, l'action
volontaire et calcule de nos combinaisons politiques: tel est l'ordre
rationnel prescrit par la nature du sujet, en considrant d'ailleurs le
premier point comme beaucoup plus capital, en principe gnral, que ne
peut l'tre le second, et mme comme seul pleinement accessible
aujourd'hui.

Sous ce point de vue principal, on doit pralablement concevoir les
phnomnes sociaux comme tant, de toute ncessit, en vertu mme de
leur complication suprieure, les plus modifiables de tous, d'aprs la
loi philosophique que j'ai dmontre  cet gard dans les deux volumes
prcdens. Ainsi, l'ensemble des lois sociologiques comporte
naturellement des limites de variation plus tendues que ne le permet
mme le systme des lois biologiques proprement dites, et,  plus forte
raison, celui des lois chimiques, ou physiques, ou surtout
astronomiques. Si donc, parmi les diverses causes modificatrices,
l'intervention humaine occupe le mme rang d'influence proportionnelle,
comme il est naturel de le supposer d'abord, son influence devra donc
tre en effet plus considrable dans le premier cas que dans aucun
autre, malgr toute apparence contraire. Tel est le premier fondement
scientifique des esprances rationnelles d'une rformation systmatique
de l'humanit: et,  ce titre, les illusions de ce genre doivent
certainement sembler plus excusables qu'en tout autre sujet. Mais,
quoique les modifications, produites par des causes quelconques, soient
ainsi ncessairement plus grandes, dans l'ordre des phnomnes
politiques, qu'envers des phnomnes plus simples et moins varis, elles
ne sauraient cependant s'lever jamais, l comme ailleurs, et mme plus
qu'ailleurs, au-dessus de la nature de pures modifications, c'est--dire
qu'elles demeurent toujours radicalement subordonnes aux lois
fondamentales, soit statiques, soit dynamiques, qui rglent l'harmonie
constante des divers lmens sociaux et la filiation continue de leurs
variations successives. Il n'y a pas d'influence perturbatrice, soit
extrieure, soit humaine, qui puisse faire co-exister, dans le monde
politique rel, des lmens antipathiques, ni altrer,  aucun titre,
les vraies lois naturelles du dveloppement de l'humanit: pourvu, bien
entendu, que, dans l'tude positive de la solidarit sociale et de
l'volution humaine, on ait pris d'abord en suffisante considration
l'ensemble des causes constantes, soit intrieures, soit aussi
extrieures, sous l'empire total desquelles doivent s'accomplir de tels
phnomnes, ainsi que je l'expliquerai spcialement dans la leon
suivante. L'invitable prpondrance graduelle des influences continues,
quelque imperceptible que puisse d'abord sembler leur pouvoir, est
aujourd'hui admise envers tous les phnomnes naturels; il faudra bien
qu'on l'applique aussi aux phnomnes sociaux, aussitt qu'on y tendra
la mme manire de philosopher. En quoi donc peuvent consister les
incontestables modifications dont l'organisme et la vie politiques sont
minemment susceptibles, puisque rien n'y peut altrer ni les lois de
l'harmonie ni celles de la succession? Cet irrationnel tonnement, trop
naturel aujourd'hui pour tre aucunement blm par la philosophie,
dispose  oublier que, dans tous les ordres de phnomnes, les
modifications portent toujours exclusivement sur leur intensit et sur
leur mode secondaire d'accomplissement effectif, mais sans pouvoir
jamais affecter ni leur nature propre ni leur filiation principale, ce
qui, en levant la cause perturbatrice au-dessus de la cause
fondamentale, dtruirait aussitt toute l'conomie des lois relles du
sujet. Appliqu au monde politique, cet indispensable principe de
philosophie positive y montre, en gnral, que, sous le rapport
statique, les diverses variations possibles n'y sauraient jamais
consister que dans l'intensit plus ou moins prononce des diffrentes
tendances spontanment propres  l'ensemble de chaque situation sociale,
envisage d'un point de vue quelconque, mais sans que rien puisse, en
aucun cas, empcher ni produire ces tendances respectives, ni, en un
mot, les dnaturer: de mme, sous le rapport dynamique, l'volution
fondamentale de l'humanit devra tre ainsi conue comme seulement
modifiable,  certains degrs dtermins, quant  sa simple vitesse,
mais sans aucun renversement quelconque dans l'ordre fondamental du
dveloppement continu, et sans qu'aucun intermdiaire un peu important
puisse tre entirement franchi. On peut se faire,  tous gards, une
juste ide philosophique de la vraie nature essentielle de ces
variations relles en les assimilant surtout aux variations analogues de
l'organisme animal, qui leur sont exactement comparables, comme
assujties  des pareilles conditions, soit statiques, soit dynamiques;
avec cette seule diffrence rationnelle, dj prvue ci-dessus, que les
modifications sociales peuvent et doivent devenir plus tendues et plus
varies que les simples modifications biologiques, en supposant, bien
entendu, un milieu et un organisme constans. La saine thorie gnrale
de ces limites de variation tant encore essentiellement  tablir, en
biologie, comme nous l'avons reconnu au volume prcdent, depuis les
travaux de Lamarck qui en ont indiqu le principe, on ne saurait esprer
que la sociologie puisse tre aujourd'hui plus avance  cet gard. Mais
il suffit ici d'en avoir caractris, sous ce point de vue, le vritable
esprit gnral, soit quant  la statique ou  la dynamique sociales. Or,
en considrant directement,  l'un ou  l'autre titre, le principe que
je viens de poser, il sera, je pense, impossible de le contester
srieusement, d'aprs l'ensemble des observations politiques: sa
consistance se dveloppera d'ailleurs ultrieurement, par son usage
spontan dans tout le reste de ce volume. Dans l'ordre intellectuel,
plus aisment apprciable aujourd'hui, il n'y a aucune influence
accidentelle, ni aucune supriorit individuelle, qui puisse, par
exemple, transporter  une poque les dcouvertes vraiment rserves 
une poque postrieure, d'aprs la marche fondamentale de l'esprit
humain, ni rciproquement. L'histoire des sciences vrifie surtout, de
la manire la plus irrcusable, cette intime dpendance des gnies mme
les plus minens envers l'tat contemporain de la raison humaine, dont
il serait superflu de citer ici aucun des innombrables exemples,
principalement en ce qui tient au perfectionnement des diverses
mthodes d'investigation, soit rationnelles, soit exprimentales. Il en
est ainsi,  plus forte raison, dans les arts proprement dits, surtout
en ce qui dpend aussi des moyens mcaniques de suppler  l'action
humaine. On n'en saurait douter davantage, au fond,  l'gard mme du
dveloppement moral de notre nature, dont le caractre est certainement
rgl surtout,  chaque poque, par l'tat correspondant de l'volution
sociale, quelles que soient les modifications volontaires drives de
l'ducation, et mme les modifications spontanes relatives 
l'organisation individuelle. Chacun des modes fondamentaux de
l'existence sociale dtermine un certain systme de moeurs co-relatives,
dont la physionomie commune se retrouve aisment chez tous les
individus, au milieu de leurs diffrences caractristiques: il y a
certainement, par exemple, tel tat de l'humanit o les meilleurs
naturels contractent ncessairement des habitudes de frocit, dont
s'affranchissent, presque sans effort, des natures bien infrieures,
vivant dans une socit plus avance. Il en est essentiellement de mme
sous le point de vue politique proprement dit, comme l'analyse
historique le confirmera directement plus tard. Enfin, si l'un voulait
rapporter tous les faits ou les diverses rflexions qui tablissent
l'existence effective de ces limites ncessaires de variation dont je
viens dposer le principe rationnel, on serait peu  peu
involontairement conduit  reproduire successivement toutes les
considrations essentielles qui prouvent la subordination relle des
phnomnes sociaux  d'invariables lois naturelles: parce qu'un tel
principe ne constitue, en effet, qu'une rigoureuse application gnrale
d'une telle conception philosophique.

Aprs cette sommaire circonscription scientifique du champ gnral des
modifications sociales, de quelque source qu'elles puissent provenir, on
ne saurait exiger que je traite ici la question sous le second point de
vue prcdemment indiqu, c'est--dire, quant au classement dfinitif
des diverses influences modificatrices, suivant leur importance
respective. Une telle recherche serait aujourd'hui minemment
prmature, puisque la dtermination principale, dont elle ne peut tre
qu'un simple complment, n'a pu encore tre soumise  aucune laboration
rationnelle, et n'a pas mme t suffisamment examine, en biologie,
dans un cas beaucoup moins difficile, comme je l'ai ci-dessus remarqu.
Ainsi, les trois sources gnrales de variation sociale me paraissant
rsulter, 1 de la race, 2 du climat, 3 de l'action politique
proprement dite, envisage dans toute son extension scientifique, il ne
peut nullement convenir de ici rechercher si leur importance relative
est vraiment conforme  cet ordre d'nonciation ou  tout autre. Quand
mme cette dtermination ne serait point videmment dplace dans l'tat
naissant de la science, les lois de la mthode obligeraient du moins 
en ajourner l'exposition directe aprs l'examen du sujet principal, afin
d'viter une irrationnelle confusion entre les phnomnes fondamentaux
et leurs modifications diverses, comme je l'ai remarqu,  l'occasion du
climat, dans le chapitre prcdent. Du reste, un tel classement doit
avoir aujourd'hui d'autant moins d'intrt pratique que l'influence des
combinaisons politiques tant, de ces trois causes modificatrices, la
seule suffisamment accessible  notre intervention, c'est ncessairement
vers elle que devra surtout se diriger l'attention gnrale, quoiqu'il y
et un grave inconvnient scientifique  supposer d'avance, par ce seul
motif, que sa porte relle est, en effet, prpondrante, en prjugeant,
d'aprs un vicieux entranement, le rsultat final d'une exacte
comparaison directe, dont l'examen doit rester ultrieurement rserv.
Mais si cette comparaison n'est pas encore convenablement prpare, il
faut reconnatre aussi que son excution actuelle n'importe aucunement
 l'institution gnrale du vritable esprit de la politique positive.
Car, il suffit,  cet gard, d'avoir pos, comme je viens de le faire,
le principe scientifique qui caractrise et circonscrit les
modifications compatibles avec la nature des phnomnes sociaux, quelles
que puissent tre les sources propres et directes de ces variations
quelconques. Si, sous ce rapport, j'ai paru surtout avoir en vue
l'action politique proprement dite, c'est uniquement  cause de
l'irrationnelle prpondrance qu'on a coutume de lui attribuer encore,
et qui tend aujourd'hui  empcher directement toute vraie notion des
lois sociologiques. Aussi me bornerai-je,  ce sujet,  signaler, en
outre, d'aprs l'ensemble des explications antrieures, le principe
spcial de l'illusion trs naturelle qui entretient maintenant ce
sophisme involontaire, chez ceux-l mmes qui se croient pleinement
affranchis de la philosophie thologique, d'o il est d'abord videmment
man. Cette illusion consiste en ce que les diverses oprations
politiques, soit temporelles, soit spirituelles, n'ayant pu avoir
d'efficacit sociale qu'autant qu'elles taient conformes aux tendances
correspondantes de l'humanit, elles semblent,  des spectateurs
prvenus ou irrflchis, avoir produit ce qu'une volution spontane,
mais peu apparente, a seule essentiellement dtermin. En procdant
ainsi, on nglige videmment les cas nombreux et caractristiques, dont
l'histoire abonde, o l'autorit politique la plus tendue n'a pu
laisser bientt aucune trace profonde de son dveloppement le plus
nergique et le mieux soutenu, uniquement parce qu'elle tait surtout
dirige en sens contraire du mouvement gnral de la civilisation
contemporaine, ainsi que le tmoignent les irrcusables exemples de
Julien, de Philippe II, de Bonaparte, etc. On peut mme regarder,  cet
gard, comme plus dcisifs encore, sous le point de vue scientifique,
les cas inverses, malheureusement beaucoup plus rares, mais nanmoins
trs apprciables dans l'ensemble du dveloppement humain, o l'action
politique, galement soutenue par une puissante autorit, a nanmoins
avort dans la poursuite d'amliorations trop prmatures, malgr la
tendance progressive qui tait en sa faveur: l'histoire intellectuelle,
aussi bien que l'histoire politique proprement dite, en offrent
d'incontestables exemples. Fergusson a judicieusement remarqu que mme
l'action d'un peuple sur un autre, soit par la conqute ou autrement,
quoique la plus intense de toutes les forces semblables, n'y pouvait,
en gnral raliser essentiellement que les modifications conformes 
ses propres tendances, dont le dveloppement se trouvait ainsi seulement
un peu plus acclr ou un peu plus tendu qu'il n'et pu l'tre
spontanment. En politique, comme dans les sciences, l'opportunit
fondamentale constitue toujours la principale condition de toute grande
et durable influence, quelle que puisse tre la valeur personnelle de
l'homme suprieur auquel le vulgaire attribue une action sociale dont il
n'a pu tre que l'heureux organe. Ce pouvoir quelconque de l'individu
sur l'espce est d'ailleurs assujti rellement  ces limites gnrales,
lors mme qu'il ne s'agit que des effets les plus aiss  produire, soit
en bien, soit mme en mal. Dans les poques rvolutionnaires, par
exemple, ceux qui s'attribuent, avec un si trange orgueil, le facile
mrite d'avoir dvelopp chez leurs contemporains l'essor de passions
anarchiques, ne s'aperoivent pas que, mme en ce cas, leur dplorable
triomphe apparent n'est d surtout qu' une disposition spontane,
dtermine par l'ensemble de la situation sociale correspondante, qui a
produit le relchement provisoire et partiel de l'harmonie gnrale:
comme on peut aisment le vrifier aujourd'hui,  l'gard des
principales aberrations sociales, drives du dvergondage moral,
rsultant de notre anarchie intellectuelle; il en fut de mme en tout
temps. Du reste, aprs avoir ainsi reconnu, par le concours naturel de
tant de motifs divers, l'existence effective des limites gnrales de
variation propres aux phnomnes sociaux, et spcialement des
modifications dpendantes de l'action politique systmatise, temporelle
ou spirituelle; aprs avoir, en mme temps, tabli le vrai principe
scientifique destin  qualifier et  circonscrire de telles
modifications; c'est videmment au dveloppement direct de la science
sociale  dterminer, en chaque cas, l'influence propre et la porte
actuelle de ce principe gnral, qui ne saurait aucunement dispenser
d'une apprciation immdiate et particulire de la situation
correspondante. C'est par de semblables apprciations, empiriquement
opres, qu'a pu tre guid jusqu'ici l'heureux instinct des hommes de
gnie qui ont rellement exerc sur l'humanit une grande et profonde
action,  un titre et sous un rapport quelconques: c'est uniquement
ainsi qu'ils ont pu rectifier grossirement les indications illusoires
ou vicieuses des doctrines irrationnelles et chimriques qui dominaient
le plus souvent leur raison. En tout genre, comme je l'ai tabli ds
l'origine de cet ouvrage, la prvoyance est la vraie source de
l'action.

Les vagues habitudes intellectuelles qui prvalent encore en philosophie
politique pourraient bien aujourd'hui conduire, d'aprs les diverses
considrations prcdentes,  mconnatre entirement la porte pratique
d'une science nouvelle qui dissipe ainsi sans retour, dans leurs
fondemens spculatifs, ces ambitieuses illusions relatives  l'action
indfinie de l'homme sur la civilisation: aussi la physique sociale
doit-elle,  ce titre, s'attendre  tre d'abord taxe quelquefois de
nous rduire  la simple observation passive des vnemens humains, sans
aucune puissante intervention continue. Il est nanmoins certain que le
principe ci-dessus pos quant aux limites rationnelles de l'action
politique tablit directement, au contraire, de la manire la plus
incontestable et la plus prcise, le vrai point de contact fondamental
entre la thorie et la pratique sociales. C'est surtout ainsi que l'art
politique peut enfin commencer  prendre un caractre judicieusement
systmatique, en cessant d'tre essentiellement dirig d'aprs des
principes arbitraires temprs par des notions empiriques; c'est ainsi,
en un mot, qu'il pourra prouver une transformation analogue  celle qui
s'accomplit aujourd'hui pour l'art mdical, celui de tous auquel la
nature des phnomnes doit le plus permettre de l'assimiler. Puisque,
en effet, notre intervention politique quelconque ne saurait, en aucun
cas, avoir de vritable efficacit sociale, soit quant  l'ordre ou
quant au progrs, qu'en s'appuyant directement sur les tendances
correspondantes de l'organisme ou de la vie politiques, afin d'en
seconder, par de judicieux artifices, le dveloppement spontan, il faut
donc,  cette fin, connatre avant tout, avec autant de prcision que
possible, ces lois naturelles d'harmonie et de succession, qui
dterminent,  chaque poque, et sous chaque aspect social, ce que
l'volution humaine est prte  produire, en signalant mme les
principaux obstacles susceptibles d'tre carts. En un mot, ainsi que
je l'indiquai dans mon crit de 1822, la marche de la civilisation ne
s'excute pas  proprement parler, suivant une ligne droite, mais selon
une srie d'oscillations, ingales et variables, comme dans la
locomotion animale, autour d'un mouvement moyen, qui tend toujours 
prdominer, et dont l'exacte connaissance permet de rgulariser d'avance
la prpondrance naturelle, en diminuant ces oscillations et les
ttonnemens plus ou moins funestes qui leur correspondent. Ce serait,
toutefois, exagrer, sans doute, la porte relle d'un tel art, cultiv
mme aussi rationnellement que possible, et appliqu avec toute
l'extension convenable, que de lui attribuer la proprit d'empcher, en
tous les cas, les rvolutions violentes qui naissent des entraves
qu'prouve le cours spontan de l'volution humaine. Dans l'organisme
social, en vertu de sa complication suprieure, les maladies et les
crises sont ncessairement encore plus invitables,  beaucoup d'gards,
que dans l'organisme individuel. Mais, alors mme que la science relle
est force de reconnatre essentiellement son impuissance momentane
devant de profonds dsordres ou d'irrsistibles entranemens, elle peut
encore utilement concourir  adoucir et surtout  abrger les crises,
d'aprs l'exacte apprciation de leur principal caractre, et la
prvision rationnelle de leur issue finale, sans renoncer jamais  une
sage intervention,  moins d'une impossibilit convenablement constate.
Ici, comme ailleurs, et mme plus qu'ailleurs, il ne s'agit point de
gouverner les phnomnes, mais seulement d'en modifier le dveloppement
spontan; ce qui exige videmment qu'on en connaisse pralablement les
lois relles.

Par un tel ensemble de notions prliminaires, d'abord statiques et
ensuite dynamiques, le vritable esprit gnral propre  la nouvelle
philosophie politique me semble dsormais suffisamment caractris, de
manire  fixer la position rationnelle des questions sociologiques.
Sans admirer ni maudire les faits politiques, et en y voyant
essentiellement, comme en toute autre science, de simples sujets
d'observation, la physique sociale considre donc chaque phnomne sous
le double point de vue lmentaire de son harmonie avec les phnomnes
co-existans et de son enchanement avec l'tat antrieur et l'tat
postrieur du dveloppement humain; elle s'efforce,  l'un et  l'autre
titre, de dcouvrir, autant que possible, les vraies relations gnrales
qui lient entre eux tous les faits sociaux; chacun d'eux lui parat
_expliqu_, dans l'acception vraiment scientifique du terme, quand il a
pu tre convenablement rattach, soit  l'ensemble de la situation
correspondante, soit  l'ensemble du mouvement prcdent, en cartant
toujours soigneusement toute vaine et inaccessible recherche de la
nature intime et du mode essentiel de production des phnomnes
quelconques. Dveloppant au plus haut degr le sentiment social, cette
science nouvelle, selon la clbre formule de Pascal, ds lors
pleinement ralise, reprsente ncessairement, d'une manire directe et
continue, la masse de l'espce humaine, soit actuelle, soit passe, soit
mme future, comme constituant,  tous gards, et de plus en plus, ou
dans l'ordre des lieux, ou dans celui des temps, une immense et
ternelle unit sociale, dont les divers organes, individuels on
nationaux, unis sans cesse par une intime et universelle solidarit,
concourent invitablement, chacun suivant un mode et un degr
dtermins,  l'volution fondamentale de l'humanit, conception
vraiment capitale, et toute moderne, qui doit devenir ultrieurement la
principale base rationnelle de la morale positive. Conduisant enfin, de
mme que toute autre science relle, avec la prcision que comporte
l'excessive complication propre  ses phnomnes,  l'exacte prvision
systmatique des vnemens qui doivent rsulter, soit d'une situation
donne, soit d'un ensemble donn d'antcdens, la science politique
fournit directement aussi  l'art politique, non-seulement
l'indispensable dtermination pralable des diverses tendances
spontanes qu'il doit seconder, mais aussi l'indication gnrale des
principaux moyens qu'il peut y appliquer, de manire  viter, autant
que possible, toute action nulle ou phmre, et ds lors dangereuse, en
un mot toute vicieuse consommation des forces quelconques.

Ayant ainsi termin l'indispensable examen prliminaire du vritable
esprit gnral qui doit caractriser la nouvelle philosophie politique,
ce qui a d tre bien plus difficile qu'envers les sciences dj
constitues, il faut maintenant procder, comme dans les parties
antrieures de ce trait,  l'apprciation rationnelle de l'ensemble des
divers moyens fondamentaux convenables  la nature et  la destination,
dsormais suffisamment dfinies, de la science sociologique. D'aprs une
loi philosophique, tablie surtout par les deux volumes prcdens, nous
devons d'abord nous attendre, en vertu de la plus grande complication
des phnomnes,  trouver, en sociologie, un systme de ressources
scientifiques, directes ou indirectes, plus vari et plus dvelopp qu'
l'gard d'aucune autre branche essentielle de la philosophie naturelle,
sans excepter mme la biologie. Cette loi ncessaire continue, en effet,
 subsister aussi en ce nouveau cas, qui en constitue finalement la plus
entire application possible, sans que d'ailleurs une telle extension de
moyens y puisse non plus compenser rellement l'imperfection
ncessairement croissante des diverses sciences  mesure que leurs
phnomnes deviennent plus complexes. Mais l'extrme nouveaut du sujet
doit y rendre aujourd'hui cette invitable extension beaucoup plus
dlicate  vrifier qu' l'gard de toute autre science, et bien que je
doive ici la noter, en l'expliquant sommairement, sous chacun des divers
aspects principaux, je puis  peine esprer qu'elle soit suffisamment
reconnue avant que le dveloppement graduel de la science en reproduise
spontanment la confirmation, avec quelque nergie logique qu'elle
drive rellement de la nature d'une telle tude.

La physique sociale devant tre, de toute ncessit, profondment
subordonne au systme des sciences fondamentales relatives aux
diffrentes classes successives de phnomnes plus gnraux et moins
compliqus, d'aprs la hirarchie scientifique que j'ai tablie, il faut
y distinguer d'abord deux ordres principaux de ressources essentielles:
les unes, directes, consistent dans les divers moyens d'exploration qui
lui sont propres; les autres, indirectes, mais non moins indispensables,
rsultent des relations ncessaires de la sociologie avec le systme des
sciences antrieures, qui doivent y fournir,  tant de titres, de
prcieuses indications continues. Je dois terminer la leon actuelle par
une sommaire apprciation gnrale du premier ordre de moyens
scientifiques. Quant au second, pour le mieux caractriser, j'en ferai
le sujet propre et spar de la leon suivante, qui constituera donc le
complment rationnel de celle-ci.

En sociologie, comme en biologie, l'exploration scientifique emploie
concuremment les trois modes fondamentaux que j'ai distingus, ds le
second volume de ce Trait, dans l'art gnral d'observer: c'est--dire,
l'observation pure; l'exprimentation proprement dite; et enfin la
mthode comparative, essentiellement adapte  toute tude quelconque
sur les corps vivans. Il s'agit donc d'apprcier sommairement ici la
porte relative et le caractre propre de ces trois procds successifs,
en ce qui concerne la nature et la destination, prcdemment dfinies,
de cette science nouvelle.

Quant  la simple observation, on se forme certainement encore des
notions trs imparfaites et mme radicalement vicieuses,  beaucoup
d'gards, de ce qu'elle peut et doit tre en sociologie sociale.
L'anarchique influence sociale de la philosophie mtaphysique du sicle
dernier, s'tendant de la doctrine  la mthode, a tendu, par un aveugle
instinct de destruction,  empcher en quelque sorte toute ultrieure
rorganisation intellectuelle, en ruinant d'avance les seules bases
logiques sur lesquelles pussent reposer des analyses vraiment
scientifiques, par cette absurde thorie du pyrrhonisme historique, qui
prolonge encore aujourd'hui son action dltre, quoique son principe ne
soit plus ostensiblement soutenu. Exagrant, au degr le plus
dsordonn, au sujet des vnemens sociaux, les difficults gnrales
communes  toute exacte observation quelconque, et surtout les
difficults spciales que doivent spontanment susciter des phnomnes
aussi compliqus, sans tenir un compte scrupuleux des diverses
prcautions, exprimentales ou rationnelles, qui peuvent nous en
garantir suffisamment, ces aberrations sophistiques, volontaires ou
involontaires, ont t souvent pousses jusqu' dnier dogmatiquement
toute vraie certitude aux observations sociales, mme directes. Les
explications prliminaires tablies, au dbut de ce Trait (voyez la
deuxime leon), sur la distinction indispensable et constante entre la
certitude et la prcision,  l'gard d'un sujet quelconque, permettront
de rsoudre aisment ces divers sophismes, envers lesquels je ne dois
pas insister, et qui, en leur attribuant toute la porte qu'on ne
saurait leur refuser sans inconsquence, tendraient aussi bien 
dtruire radicalement la certitude des sciences mme les plus simples et
les plus parfaites que celles des dmonstrations sociales, par une
influence commune aux conceptions purement mtaphysiques. Depuis que
cette aberration fondamentale n'est plus ouvertement professe, le
scepticisme systmatique, reculant des observations immdiates aux
seules observations mdiates, s'est retranch derrire l'incertitude
fondamentale des tmoignages humains, pour continuer  mconnatre la
valeur positive des divers renseignemens historiques. Quelques gomtres
ont mme pouss la complaisance ou la navet jusqu' tenter,  ce
sujet, d'aprs leur illusoire thorie des chances, de lourds et
ridicules calculs sur l'accroissement ncessaire de cette prtendue
incertitude par le seul laps du temps: ce qui, outre le grave danger
social de seconder des aberrations profondment nuisibles, en les
dcorant ainsi d'une imposante apparence de rationnalit, a d'ailleurs
offert plus d'une fois le fcheux inconvnient de discrditer
radicalement l'esprit mathmatique auprs de beaucoup d'hommes senss,
trop peu clairs pour le juger directement, mais justement rvolts de
tels abus. Des philosophes moins vicieusement proccups des
dclamations sophistiques contre la valeur scientifique des tmoignages,
leur ont cependant attribu assez d'autorit pour en dduire quelquefois
le principe d'une irrationnelle division des sciences, en testimoniales
et non-testimoniales: ce qui prouve clairement le malheureux crdit que
de tels sophismes conservent encore,  un certain degr, mme chez
d'excellens esprits, qui ont trop faiblement envisag l'ensemble du
domaine intellectuel. La distinction ci-dessus rappele suffira
spontanment, sous ce second aspect comme sous le premier, pour dissiper
la confusion d'ides qui constitue la premire source logique de ces
grossires erreurs, contre lesquelles le bon sens vulgaire a
heureusement toujours protest[25].  l'un et  l'autre titre, c'est par
une involontaire inconsquence que l'on restreint aux seules tudes
sociales la porte destructive d'un tel paradoxe, qui, une fois
pleinement admis, s'appliquerait au fond, de toute ncessit, aux divers
ordres quelconques de nos connaissances relles; si l'esprit humain
pouvait jamais tre vraiment consquent jusqu'au bout, lorsqu'il procde
d'aprs des principes extravagans. Car, il est vident, malgr la
division illusoire que je viens de citer, que toutes les sciences
diverses, mme les plus simples, ont un indispensable besoin de ce qu'on
nomme les preuves testimoniales, c'est--dire, d'admettre
continuellement, dans l'laboration fondamentale de leurs thories les
plus positives, des observations qui n'ont pu tre directement faites,
ni mme rptes, par ceux qui les emploient, et dont la ralit ne
repose que sur le fidle tmoignage des explorateurs primitifs: ce qui
n'empche nullement de les employer sans cesse, en concurrence avec des
observations immdiates. Une telle ncessit est trop manifeste, mme en
astronomie, et,  plus forte raison, dans les sciences plus complexes et
moins avances, pour exiger ici aucune explication: la science
mathmatique elle-mme n'en est certainement point aussi affranchie
qu'on le suppose d'ordinaire, sans que d'ailleurs cette sorte
d'exception spontane pt nullement infirmer l'incontestable justesse de
cette remarque constante. Quelle science pourrait sortir de l'tat
naissant, quelle vraie division du travail intellectuel pourrait
s'organiser, mme en y amoindrissant excessivement l'tendue des
spculations propres, si chacun ne voulait employer que ses observations
personnelles? Aussi personne n'ose-t-il,  vrai dire, le soutenir
directement, parmi les plus systmatiques partisans du pyrrhonisme
historique. D'o vient donc qu'un tel paradoxe ne s'applique rellement
aujourd'hui qu'aux seuls phnomnes sociaux? C'est, au fond, parce qu'il
fait partie intgrante de l'arsenal philosophique, construit par la
mtaphysique rvolutionnaire, pour la dmolition intellectuelle de
l'ancien systme politique. Beaucoup d'esprits peu avancs se croiraient
encore presque forcs de rentrer sous le joug, trop frachement et trop
imparfaitement secou, de la philosophie catholique, s'ils admettaient,
par exemple, l'authenticit essentielle des rcits bibliques, dont la
ngation mthodique fut le premier motif de ces aberrations logiques:
tel est, d'ordinaire, le grave inconvnient actuel de toute disposition
anti-thologique qui ne repose point sur un suffisant dveloppement
pralable de l'esprit positif.

     [Footnote 25: Ces objections irrationnelles ne sont vraiment
     susceptibles de quelque porte spcieuse qu' l'gard des
     dtails secondaires, qui, par la nature des phnomnes
     sociaux, ne sauraient gure y tre, en effet, connus avec une
     pleine certitude. Mais, d'aprs les explications antrieures
     de cette leon, il est vident que les faits trop spcialiss
     ne sauraient prcisment avoir, en sociologie, aucune
     vritable importance scientifique, en y procdant surtout de
     l'ensemble aux parties, comme je l'ai prouv. Les faits d'un
     certain degr de gnralit ou de composition, les seuls que
     la science doive habituellement embrasser, ne sauraient tre
     aucunement affects des diverses chances d'erreur tant
     exagres, en ce genre, par de prtendus philosophes.]

 de telles aberrations, encore trop nuisibles, se mlent aujourd'hui de
plus en plus des erreurs moins grossires, mais presque aussi fcheuses,
sur l'empirisme systmatique que l'on s'efforce d'imposer aux
observations sociales, surtout historiques, lorsqu'on y interdit
dogmatiquement,  titre d'impartialit, l'emploi d'aucune thorie
quelconque. Il serait difficile, sans doute, d'imaginer un dogme logique
plus radicalement contraire au vritable esprit fondamental de la
philosophie positive, aussi bien qu'au caractre spcial qu'il doit
affecter dans l'tude propre des phnomnes sociaux. En quelque ordre de
phnomnes que ce puisse tre, mme envers les plus simples, aucune
vritable observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement
dirige et finalement interprte par une thorie quelconque: tel est,
en effet, le besoin logique qui a dtermin, dans l'enfance de la raison
humaine, le premier essor de la philosophie thologique, comme je l'ai
tabli ds le commencement de cet ouvrage, et comme je l'expliquerai
bientt d'une manire plus spciale. Loin de dispenser aucunement de
cette obligation fondamentale, la philosophie positive ne fait, au
contraire, que la dvelopper et la satisfaire de plus en plus,  mesure
qu'elle multiplie et perfectionne les relations des phnomnes. Il est
dsormais vident, du point de vue vraiment scientifique, que toute
observation isole, entirement empirique, est essentiellement oiseuse,
et mme radicalement incertaine: la science ne saurait employer que
celles qui se rattachent, au moins hypothtiquement,  une loi
quelconque; c'est une telle liaison qui constitue la principale
diffrence caractristique entre les observations des savans et celles
du vulgaire, qui cependant embrassent essentiellement les mmes faits,
avec la seule distinction des points de vue; les observations autrement
conduites ne peuvent servir tout au plus qu' titre de matriaux
provisoires, exigeant mme le plus souvent une indispensable rvision
ultrieure. Une telle prescription logique doit, par sa nature, devenir
d'autant plus irrsistible qu'il s'agit de phnomnes plus compliqus,
o, sans la lumineuse indication d'une thorie pralable, d'ailleurs
plus efficace quand elle est plus relle, l'observateur ne saurait mme
le plus souvent ce qu'il doit regarder dans le fait qui s'accomplit sous
ses yeux: c'est alors par la liaison des faits prcdens qu'on apprend
vraiment  voir les faits suivans. On ne peut,  cet gard, lever aucun
doute en considrant successivement les tudes astronomiques, physiques,
et chimiques, et surtout enfin les diverses tudes biologiques, o, en
vertu de l'extrme complication des phnomnes, les bonnes observations
sont si difficiles et encore si rares, prcisment  cause de la plus
grande imperfection des thories positives. En suivant cette
irrsistible analogie scientifique, il est donc vident d'avance que les
observations sociales quelconques, soit statiques, soit dynamiques,
relatives au plus haut degr de complication possible des phnomnes
naturels, doivent exiger, plus ncessairement encore que toutes les
autres, l'emploi continu de thories fondamentales destines  lier
constamment les faits qui s'accomplissent aux faits accomplis;
contrairement au prcepte profondment irrationnel si doctoralement
soutenu de nos jours, et dont l'application facile nous inonde de tant
d'oiseuses descriptions. Plus on rflchira sur ce sujet, plus on
sentira nettement que, surtout en ce genre, mieux on aura li entre eux
les faits connus, mieux on pourra, non-seulement apprcier, mais mme
apercevoir, les faits encore inexplors. Je conviens que, envers de tels
phnomnes, encore plus qu' l'gard de tous les autres, cette ncessit
logique doit augmenter gravement l'immense difficult fondamentale que
prsente dj, par la nature du sujet, la premire institution
rationnelle de la sociologie positive, o l'on est ainsi oblig, en
quelque sorte, de crer simultanment les observations et les lois, vu
leur indispensable connexit, qui constitue une sorte de cercle vicieux,
d'o l'on ne peut sortir qu'en se servant d'abord de matriaux mal
labors et de doctrines mal conues. L'ensemble de ce volume fera juger
comment je me suis acquitt d'une fonction intellectuelle aussi
dlicate, dont la juste apprciation pralable me vaudra, j'espre,
quelque indulgence. Quoi qu'il en soit, il est vident que l'absence de
toute thorie positive est aujourd'hui ce qui rend les observations
sociales si vagues et si incohrentes. Les faits ne manquent point, sans
doute, puisque, dans cet ordre de phnomnes encore plus clairement
qu'en aucun autre, les plus vulgaires sont ncessairement les plus
importans, malgr les puriles prtentions des vains collecteurs
d'anecdotes secrtes: mais ils restent profondment striles, et mme
essentiellement inaperus, quoique nous y soyons plongs, faute des
dispositions intellectuelles et des indications spculatives,
indispensables  leur vritable exploration scientifique[26]. Vu
l'excessive complication de tels phnomnes, leur observation statique
ne saurait devenir vraiment efficace qu'en se dirigeant dsormais
d'aprs une connaissance, au moins bauche, des lois essentielles de la
solidarit sociale; et il en est encore plus videmment de mme envers
les faits dynamiques, qui n'auraient aucun sens fixe si d'abord ils
n'taient rattachs, ft-ce par une simple hypothse provisoire, aux
lois fondamentales du dveloppement social. Ainsi, l'esprit d'ensemble
n'est donc pas seulement indispensable, en physique sociale, pour
concevoir et poser convenablement les questions scientifiques, de
manire  permettre le progrs effectif de la science, comme je l'ai
dj expliqu dans ce chapitre: on voit maintenant qu'il doit aussi
diriger essentiellement mme l'exploration directe, afin qu'elle puisse
acqurir et conserver un caractre vraiment rationnel, et raliser les
esprances lgitimes qu'on s'en forme d'abord. C'est uniquement par-l
que tant de prcieuses veilles, si souvent perdues  l'laboration
pnible d'une rudition consciencieuse mais strile, pourront tre enfin
utilises, pour le dveloppement de la saine philosophie sociale, et 
l'honneur croissant des estimables esprits qui s'y livrent, lorsque les
rudits, guids par les thories positives de la sociologie, sauront
finalement ce qu'ils doivent regarder au milieu des faits qu'ils
recueillent, et  quel usage rationnel ils doivent destiner leurs
travaux d'exploration. Bien loin de proscrire, en aucune manire, la
vritable rudition, envisage sous tous les divers aspects possibles,
la nouvelle philosophie politique lui fournira sans cesse, par une
stimulation et une alimentation galement spontanes, de nouveaux et
plus grands sujets, des points de vue inesprs, une plus noble
destination, et, par suite, une plus haute dignit scientifique. Elle
n'cartera essentiellement que les travaux sans but, sans principe, et
sans caractre, qui ne tendent qu'a encombrer la science d'oiseuses et
puriles dissertations ou d'aperus vicieux et incohrens; comme la
physique actuelle condamne les simples compilateurs d'observations
purement empiriques: et toutefois mme, quant au pass, elle rendra
justice au zle respectable de ceux qui, malgr de frivoles ddains
philosophiques, et quoique guids seulement par d'irrationnelles
conceptions, ont entretenu, avec une opinitret instinctive, l'habitude
essentielle des laborieuses recherches historiques. Sans doute, en ce
genre de phnomnes, ainsi qu'en tout autre, et mme davantage qu'en
aucun autre, attendu sa complication suprieure, on pourra craindre que
l'emploi direct et continu des thories scientifiques n'altre
quelquefois les observations relles, en y faisant voir mal  propos la
vrification illusoire de certains prjugs spculatifs, dpourvus d'un
fondement suffisant. Mais cet inconvnient spontan de l'exploration
rationnelle peut tre essentiellement vit, dans tous les cas
importans,  l'aide des prcautions que suggre toujours la culture
effective de la science, et en subordonnant les premiers rapprochemens
aux rectifications ultrieures fondes sur un ensemble de faits plus
tendu. Si l'on pouvait voir, en un tel danger, un motif suffisant de
rtablir la prpondrance d'un empirisme prtendu, on ne ferait, en
ralit, que substituer aux indications de thories plus ou moins
rationnelles, mais sans cesse rectifiables, les inspirations de
doctrines essentiellement mtaphysiques, dont l'application ne comporte
aucune stabilit; puisque l'absence de toute conception directrice
serait d'ailleurs ncessairement chimrique. En transportant
habituellement notre intelligence du domaine de l'idalit dans celui de
la ralit, les thories positives doivent videmment, par leur nature,
exposer infiniment moins que toutes les autres  voir dans les faits ce
qui n'y est point. Caractrises par une subordination continue et
systmatique de l'imagination  l'observation, leur usage exclusif
dispose directement l'observateur  se prmunir sans cesse contre un tel
entranement; et, quoique la faiblesse de notre intelligence ne
permette point de garantir qu'il y rsistera toujours avec succs, un
tel rgime est nanmoins le plus propre, sans aucun doute,  prvenir ce
grave danger spculatif, qui tend  altrer, par sa base indispensable,
le systme entier de la science relle. Il serait, certes, fort trange
que la considration de ce pril pt aujourd'hui conduire  motiver, en
philosophie politique, le maintien de la mthode mtaphysique, qui, par
sa nature, y plonge ncessairement notre intelligence d'une manire
presque indfinie, en offrant toujours des chances plausibles d'une
vague vrification historique aux plus irrationnelles proccupations
quelconques.

     [Footnote 26: On croit souvent que les phnomnes sociaux
     doivent tre trs faciles a observer, parce qu'ils sont trs
     communs, et que l'observateur, d'ordinaire, y participe
     lui-mme plus ou moins. Mais ce sont prcisment cette
     vulgarit et cette personnalit qui doivent ncessairement
     concourir, avec une complication suprieure,  rendre plus
     difficile ce genre d'observations, en loignant directement
     l'observateur des dispositions intellectuelles convenables 
     une exploration vraiment scientifique. On n'observe bien, en
     gnral, qu'en se plaant en dehors, et l'influence
     prpondrante d'une thorie quelconque, surtout positive,
     peut seule produire et maintenir, envers les phnomnes
     sociaux, une telle inversion habituelle du point de vue
     spontan. Je ne parle ici d'ailleurs que des conditions
     purement spculatives, sans considrer mme l'hallucination
     plus ou moins profonde que l'entranement des passions
     dtermine si naturellement en un tel sujet, et qui ne peut
     videmment tre suffisamment prvenue ou dissipe que par
     l'intime et familire proccupation des thories les plus
     positives.]

On voit donc que, par la nature mme de la science sociale,
l'observation proprement dite y a ncessairement besoin, d'une manire
plus profonde encore et plus spciale qu'en aucun autre cas, d'une
intime subordination continue  l'ensemble des spculations positives
sur les lois relles de la solidarit ou de la succession de phnomnes
aussi minemment compliqus. Aucun fait social ne saurait avoir de
signification vraiment scientifique sans tre immdiatement rapproch de
quelque autre fait social: purement isol, il reste invitablement 
l'tat strile de simple anecdote, susceptible tout au plus de
satisfaire une vaine curiosit, mais incapable d'aucun usage rationnel.
Une telle subordination doit sans doute augmenter directement la
difficult fondamentale, dj si prononce, qui caractrise les
observations sociales, et doit ainsi concourir aujourd'hui  rendre, en
ce genre, les bons observateurs encore plus rares, quoique elle doive,
au contraire, les multiplier ultrieurement,  mesure que la science
relle se dveloppera. Mais cette condition intellectuelle est si
videmment impose par la nature du sujet, qu'on ne saurait voir, dans
la remarque prcdente, qu'une confirmation nouvelle de la ncessit,
dj surabondamment prouve, en quelque sorte, depuis le commencement de
ce volume, de ne confier dsormais la culture habituelle des thories
sociales qu'aux esprits les mieux organiss, convenablement prpars par
l'ducation la plus rationnelle. Du reste, le prcepte logique sur
lequel je viens d'insister n'est,  vrai dire, que la suite naturelle et
l'indispensable complment de l'obligation fondamentale, antrieurement
tablie dans cette leon, de rendre l'esprit d'ensemble essentiellement
prpondrant dans les tudes sociologiques, en y procdant surtout du
systme aux lmens. Enfin, ce prcepte lui-mme, envisag sous un autre
aspect, constitue,  mes yeux, d'une manire aussi dcisive que
directe, l'vidente vrification gnrale, envers l'observation pure,
de cette invitable extension des moyens essentiels d'exploration que
j'ai ci-dessus rappele devoir _ priori_ caractriser la science
sociologique. Car, ainsi explors d'aprs des vues rationnelles de
solidarit ou de succession, les phnomnes sociaux comportent, sans
aucun doute, des moyens d'observation bien plus varis et plus tendus
que tous les autres phnomnes moins compliqus. C'est ainsi que
non-seulement l'inspection immdiate ou la description directe des
vnemens quelconques, mais encore la considration des coutumes les
plus insignifiantes en apparence, l'apprciation des diverses sortes de
monumens, l'analyse et la comparaison des langues, etc., et une foule
d'autres voies plus ou moins importantes, peuvent offrir  la sociologie
d'utiles moyens continus d'exploration positive: en un mot, tout esprit
rationnel, prpar par une ducation convenable, pourra parvenir, aprs
un suffisant exercice,  convertir instantanment en prcieuses
indications sociologiques les impressions spontanes qu'il reoit de
presque tous les vnemens que la vie sociale peut lui offrir, d'aprs
les points de contact plus ou moins directs qu'il y saura toujours
apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de
l'universelle connexit des divers aspects sociaux. Si donc cette
connexit caractristique constitue d'abord la principale source des
difficults propres aux observations sociales, on voit finalement aussi
que, par une sorte de compensation incomplte, elle tend ncessairement
 y tendre et y varier, au plus haut degr, les procds essentiels
d'exploration scientifique.

Le second mode fondamental de l'art d'observer, o l'exprimentation
proprement dite, semble, par une premire apprciation, devoir tre
entirement interdit  la science nouvelle que nous constituons ici: ce
qui d'ailleurs ne l'empcherait nullement de pouvoir tre pleinement
positive. Mais, en y regardant avec attention, on peut aisment
reconnatre que cette science n'est point, en ralit, totalement
prive, par sa nature, d'une telle ressource gnrale, quoique ce ne
soit pas,  beaucoup prs, la principale qu'elle doive employer. Il
suffit, pour cela, d'y distinguer convenablement, d'aprs la nature des
phnomnes, entre l'exprimentation directe et l'exprimentation
indirecte, comme je l'ai fait dans les deux volumes prcdens. Nous
avons surtout reconnu, au troisime volume, que le vrai caractre
philosophique du mode exprimental ne consiste point essentiellement
dans cette institution artificielle des circonstances du phnomne,
qui, pour le vulgaire des savans, constitue aujourd'hui le principal
attribut d'un tel genre d'explorations. Que le cas soit naturel ou
factice, nous savons que l'observation y mrite rellement toujours le
nom propre d'exprimentation, toutes les fois que l'accomplissement
normal du phnomne y prouve, d'une manire quelconque, une altration
bien dtermine, sans que la spontanit de cette altration puisse
dtruire l'efficacit scientifique propre  toute modification des
circonstances habituelles du phnomne pour en mieux clairer la
production effective. C'est surtout en ce sens que le mode exprimental
peut rellement appartenir aux recherches sociologiques. Envers les
tudes purement biologiques, nous avons constat que, d'aprs la
complication et la solidarit ncessaires de leurs phnomnes, les
expriences directes, par voie artificielle, y devaient tre le plus
souvent d'une institution trop difficile et d'une interprtation trop
quivoque pour qu'on y dt rationnellement compter beaucoup sur leur
usage habituel. Cette complication et cette solidarit tant ici bien
plus prononces encore, il est vident qu'un tel genre d'expriences ne
saurait aucunement convenir  la sociologie, quand mme il y serait
moralement admissible et physiquement praticable. Une perturbation
factice dans l'un quelconque des lmens sociaux, devant ncessairement,
soit par les lois d'harmonie ou celles de succession, retentir bientt
sur tous les autres, l'exprience, abstraction faite de son institution
chimrique, serait alors radicalement dpourvue de toute importante
valeur scientifique, par l'irrcusable impossibilit d'isoler
suffisamment aucune des conditions ni aucun des rsultats du phnomne:
en sorte qu'il faut peu regretter qu'un tel mode d'exploration devienne
ici essentiellement inapplicable. Mais j'ai dmontr, en philosophie
biologique, que les cas pathologiques, par suite mme de leur
spontanit, constituaient, en gnral, le vritable quivalent
scientifique de la pure exprimentation, en ce que, quoique indirectes,
les expriences naturelles qu'ils nous offrent sont plus minemment
appropries  l'tude des corps vivans, envisags sous un aspect
quelconque, et cela d'autant plus qu'il s'agissait de phnomnes plus
complexes et d'organismes plus minens. Or, les mmes considrations
philosophiques sont,  plus forte raison, essentiellement applicables
aux tudes sociologiques, et y doivent conduire  des conclusions
semblables, et encore mieux motives, sur la prpondrance ncessaire de
l'analyse pathologique, comme mode indirect d'exprimentation
convenable  l'organisme le plus lev et aux phnomnes les plus
composs qu'on puisse concevoir. Ici, cette analyse pathologique
consiste essentiellement dans l'examen des cas, malheureusement trop
frquens, o les lois fondamentales, soit de l'harmonie, soit de la
filiation, prouvent, dans l'tat, social, des perturbations plus ou
moins prononces, par des causes accidentelles ou passagres, d'ailleurs
spciales ou gnrales, comme on le voit surtout aux diverses poques
rvolutionnaires, et principalement aujourd'hui. Ces perturbations
quelconques constituent, pour l'organisme social, l'analogue exact des
maladies proprement dites de l'organisme individuel: et je ne crains pas
d'avancer que cette assimilation philosophique sera d'autant mieux
apprcie,  tous gards, proportion garde de l'ingale complication
des organismes, qu'on la soumettra  une discussion plus approfondie.
Dans l'un et l'autre cas, c'est sans doute faire un noble usage de la
raison humaine, comme je l'ai indiqu au volume prcdent, que de
l'appliquer  mieux dvoiler les lois relles de notre nature, soit
individuelle, soit sociale, par l'analyse scientifique des dsordres
plus ou moins graves dont son dveloppement est ncessairement
accompagn. Mais si, envers les recherches biologiques proprement
dites, nous avons dj reconnu que l'exploration pathologique y est
jusqu'ici fort imparfaitement institue, on conoit d'avance combien
elle doit tre encore plus vicieuse  l'gard des questions
sociologiques elles-mmes, o l'on n'en a jamais tir,  vrai dire,
aucun secours important, quoique les matriaux y abondent. Cette
strilit radicale tient surtout  ce que l'exprimentation quelconque,
directe ou indirecte, peut encore moins se passer que la simple
observation d'une subordination fondamentale  des conceptions
rationnelles, pour acqurir une vritable utilit scientifique. Les
motifs de cette indispensable subordination tant ncessairement les
mmes que dans le cas prcdemment discut, il serait entirement
superflu d'en reproduire ici l'indication sommaire, dont la pratique
sociale ne nous offre que trop l'clatante confirmation journalire. Ne
voyons-nous pas, surtout aujourd'hui, les expriences politiques les
plus dsastreuses incessamment renouveles, avec des modifications aussi
insignifiantes qu'irrationnelles, quoique leurs premiers accomplissemens
eussent d suffire pour faire pleinement apprcier l'inefficacit et le
danger des expdiens proposs? Je sais quelle est,  cet gard, la part
capitale qu'il faut faire  l'invitable ascendant des passions
humaines: mais aussi on oublie trop, d'un autre ct, que le dfaut
d'une analyse rationnelle suffisamment prpondrante doit constituer
directement l'une des principales causes de l'infructueux enseignement
tant reproch aux expriences sociales, dont le cours spontan
deviendrait, sans doute, plus instructif, s'il pouvait tre mieux
observ. On pense, il est vrai, que les cas de perturbation sociale sont
impropres  dvoiler les lois fondamentales de l'organisme politique,
que l'on regarde alors comme dtruites ou du moins suspendues: c'est la
mme erreur qu'envers l'organisme individuel; et elle est ici bien plus
excusable, puisque l'tat normal lui-mme n'est point encore
suffisamment conu comme soumis  de vritables lois. Mais, au fond, le
principe essentiel, tabli surtout par les travaux de l'illustre
Broussais, destin dsormais  caractriser l'esprit philosophique de la
pathologie positive, est, par sa nature, aussi bien applicable 
l'organisme social qu' l'organisme individuel. En tous deux, les cas
pathologiques ne sauraient constituer aucune violation relle des lois
fondamentales de l'organisme normal, dont les phnomnes essentiels sont
alors modifis seulement dans leurs divers degrs, sans pouvoir jamais
l'tre dans leur nature ni dans leurs relations, comme je l'ai expliqu
en philosophie biologique. Les perturbations sociales surtout sont
ncessairement du mme ordre que les modifications dtermines dans
l'ensemble des lois sociologiques par les diffrentes causes secondaires
dont j'ai ci-dessus circonscrit l'influence gnrale entre d'invitables
limites: il n'y a de distinction relle  tablir, sous ce rapport, que
de la discontinuit des unes  la continuit des autres, ce qui ne
saurait certainement altrer le principe. Puis donc que les lois
fondamentales subsistent toujours essentiellement en un tat quelconque
de l'organisme social, il y a lieu de conclure rationnellement, avec les
prcautions convenables, de l'analyse scientifique des perturbations 
la thorie positive de l'existence normale. Tel est le fondement
philosophique de l'utilit essentielle propre  cette sorte
d'exprimentation indirecte et involontaire pour dvoiler l'conomie
relle du corps social d'une manire plus prononce que ne peut le faire
la simple observation, dont elle constitue ainsi, comme en tout autre
sujet, l'indispensable complment gnral. Par sa nature, ce procd est
applicable  tous les ordres de recherches sociologiques, soit qu'il
s'agisse de l'existence ou du mouvement, envisags l'un ou l'autre sous
un aspect quelconque, physique, intellectuel, moral ou politique, et 
tous les degrs possibles de l'volution sociale, o les perturbations
n'ont malheureusement jamais manqu. Quant  son extension effective, il
serait prmatur de vouloir ici la mesurer en gnral, puisque ce
procd n'a pu tre encore rellement appliqu  aucune recherche de
philosophie politique, et ne pourra devenir usuel que par le
dveloppement ultrieur de la nouvelle science que je m'efforce de
constituer. Mais il tait nanmoins indispensable de le signaler aussi
en le caractrisant sommairement, comme l'un des moyens fondamentaux
d'exploration propres  la physique sociale.

Considrant enfin la mthode comparative proprement dite, je dois
d'abord,  ce sujet, renvoyer le lecteur aux explications fondamentales
que j'ai suffisamment prsentes, en philosophie biologique, pour
dmontrer la prpondrance ncessaire d'un tel procd dans les tudes
quelconques dont les corps vivans peuvent devenir le sujet, et avec une
vidence d'autant plus irrsistible que les phnomnes se compliquent
davantage ou que l'organisme s'lve. Ces motifs essentiels tant ici
essentiellement les mmes,  un degr plus prononc, je puis abrger
notre examen actuel en chargeant le lecteur d'oprer, sous les
modifications convenables, cette reproduction spontane. Je dois
maintenant me borner  signaler suffisamment les seules diffrences
capitales par lesquelles se distingue ncessairement l'application
gnrale de l'art comparatif  l'ensemble des recherches sociologiques.

Une aveugle imitation du procd biologique entranerait d'abord 
mconnatre irrationnellement les vraies analogies logiques entre les
deux sciences, puisque la comparaison des diverses parties de la
hirarchie animale, que nous avons vu constituer, en biologie, le
principal caractre de la mthode comparative, ne saurait, au contraire,
avoir, en sociologie, qu'une importance secondaire. Mais c'est qu'au
fond, comme nous allons le reconnatre, ce n'est point l, pour cette
dernire science, le vritable quivalent scientifique de la conception
fondamentale de la srie organique. Toutefois, je suis convaincu que la
prpondrance trop prolonge de la philosophie thologico-mtaphysique
dans un tel ordre d'ides inspire aujourd'hui un ddain fort irrationnel
contre tout rapprochement scientifique de la socit humaine avec aucune
autre socit animale. Quand les tudes sociales seront enfin
convenablement diriges par l'esprit positif, on ne tardera point, sans
doute,  y reconnatre l'utilit permanente, et, en plusieurs cas, la
ncessit, d'y introduire,  un certain degr, la comparaison
sociologique de l'homme aux autres animaux, et surtout aux mammifres
les plus levs, du moins aprs que les socits animales, encore si mal
connues, auront t enfin mieux observes et mieux apprcies. Les
motifs d'une telle comparaison sont fort analogues  ceux qui nous en
ont expliqu, dans le volume prcdent, la haute importance pour l'tude
de la vie individuelle, en ce qui concerne les phnomnes intellectuels
et moraux, dont les phnomnes sociaux constituent la suite ncessaire
et le complment naturel. Aprs avoir long-temps mconnu cette
importance envers le premier cas, tous les bons esprits commencent
aujourd'hui  y sentir la ralit et la porte d'un procd aussi
capital: il en sera ultrieurement de mme  l'gard du second cas,
quoique ce mode y doive tre moins essentiel. Le principal dfaut d'un
tel ordre de comparaisons sociologiques sera, sans doute, d'tre born,
par sa nature, aux seules considrations statiques, sans pouvoir
atteindre jusqu'aux considrations dynamiques, qui doivent constituer,
surtout de nos jours, le sujet prpondrant et direct de la science.
Cette restriction rsulte videmment de ce que l'tat social des
animaux, sans tre, en ralit, aussi absolument fixe qu'on l'imagine,
n'prouve essentiellement, depuis que la prpondrance humaine s'est
pleinement dveloppe, que d'imperceptibles variations, nullement
comparables  la progression continue de l'humanit, envisage mme dans
son essor primitif le moins prononc. Mais rduite  la statique
sociale, l'utilit scientifique d'une telle comparaison me semble
vraiment incontestable, pour y mieux caractriser les lois les plus
lmentaires de la solidarit fondamentale, en manifestant directement,
avec une vidence irrsistible, leur vrification spontane dans l'tat
de socit le plus imparfait, de manire  pouvoir mme quelquefois
inspirer, en outre, d'utiles inductions sur la socit humaine. Rien
n'est plus propre surtout  faire ressortir combien sont pleinement
naturelles les principales relations sociales, que tant d'esprits
sophistiques croient encore aujourd'hui pouvoir transformer au gr de
leurs vaines prtentions: ils cesseront, sans doute, de regarder comme
factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine, en
les retrouvant, avec le mme caractre essentiel, chez les animaux, et
d'une manire d'autant plus prononce que l'organisme y devient plus
lev, plus rapproch de l'organisme humain. En un mot, pour tout ce qui
concerne les premiers germes des relations sociales, les premires
institutions qui ont fond spontanment l'unit de la famille ou de la
tribu, dans cette partie lmentaire de la sociologie qui se confond
presque avec la biologie intellectuelle et morale ou du moins avec ce
qu'on nomme l'histoire naturelle de l'homme, dont elle semble constituer
un simple prolongement gnral, il y aura, non-seulement un grand
avantage scientifique, mais une vraie ncessit philosophique, 
employer convenablement la comparaison rationnelle de la socit humaine
aux autres socits animales; comme quelques philosophes l'ont dj
souponn, et surtout Fergusson, qui en a le mieux pressenti
l'importance. Peut-tre mme ne faudra-t-il point,  cet gard, se
borner absolument, parmi les socits animales,  celles qui offrent un
caractre de coopration vraiment volontaire, analogue  celui des
socits humaines; quoique leur considration doive tre, par ce motif,
essentiellement prpondrante, l'esprit scientifique, tendant un tel
mode d'exploration jusqu' son dernier terme logique, pourra trouver
aussi quelque utilit, sous ce rapport,  descendre jusqu' l'examen de
ces tranges socits, propres aux animaux infrieurs, o une
coopration involontaire rsulte d'une indissoluble union organique,
soit par simple adhrence, soit aussi par continuit relle[27]. En
supposant que la science ne dt immdiatement retirer aucun avantage
direct de cet entier dveloppement rationnel de la comparaison
sociologique, il n'en serait certainement point ainsi de la mthode, qui
y gagnerait aussitt une plus parfaite homognit, par suite d'une plus
exacte similitude avec la manire de procder dans les tudes
biologiques. L'habituelle comparaison scientifique, aussi bien sociale
qu'individuelle, de l'homme aux autres animaux, est minemment propre,
par sa nature,  mieux liminer cet esprit absolu qui constitue encore
aujourd'hui le vice principal de la philosophie politique. Il me semble
d'ailleurs, mme sous le rapport pratique, que l'insolent orgueil qui
porte certaines castes  se regarder en quelque sorte comme d'une autre
espce que le reste de l'humanit n'est pas, en ralit, sans quelque
intime affinit philosophique avec l'irrationnel ddain contre tout
rapprochement effectif entre la nature humaine et les autres natures
animales. Nanmoins, quelle que soit l'importance scientifique de ces
diverses considrations, elles ne sauraient essentiellement convenir
qu' un trait mthodique et spcial de philosophie sociale, tel que
celui dj annonc, o elles exerceront ultrieurement leur influence
ncessaire. Mais, ici, dans cette premire conception de la science, o,
par des motifs prcdemment expliqus, je dois surtout avoir en vue la
dynamique sociale,  laquelle ce genre de comparaisons est presque
inapplicable, il est vident que je ne saurais en faire aucun usage
important, au moins direct. Toutefois,  ce titre mme, il tait, ce me
semble, d'autant plus indispensable de signaler ici, avec plus
d'insistance, cette partie de la mthode comparative, afin qu'elle ne
restt point inaperue, ce qui aurait de graves inconvniens
scientifiques, comme je viens de l'indiquer. Les procds logiques
frquemment usits sont ordinairement assez caractriss par leur
application effective, pour que leur pralable apprciation gnrale
puisse, au contraire, se rduire au plus indispensable examen de leur
proprits fondamentales.

     [Footnote 27: On a quelquefois compar l'ensemble de
     l'humanit  une sorte d'immense polype, s'tendant sur le
     globe entier. Mais cette mtaphore pdantesque, o l'on
     s'efforce de caractriser un phnomne trs connu en
     l'assimilant  un autre qui l'est beaucoup moins, tmoigne
     rellement une trs imparfaite apprciation philosophique de
     notre solidarit sociale, et surtout une haute ignorance
     biologique du genre d'existence propre aux polypiers. Elle
     conduit  rapprocher une association volontaire et
     facultative d'une participation involontaire et indissoluble;
     un systme dont les divers lmens, malgr leur originalit
     propre, s'affectent toujours rciproquement, est ainsi
     assimil  un systme essentiellement inverse, o les
     parties, quoique insparables, n'exercent jamais directement
     aucune action mutuelle, au point que les unes prissent
     pendant que les autres naissent, sans que le reste en soit
     aucunement altr.]

Afin que les principales formes distinctes propres, en sociologie,  la
mthode comparative soient ici toujours considres dans l'ordre
successif de leur importance croissante, je dois maintenant y signaler
le mode capital qui consiste en un rapprochement rationnel des divers
tats co-existans de la socit humaine sur les diffrentes portions de
la surface terrestre, envisags surtout chez des populations pleinement
indpendantes les unes des autres. Rien n'est plus propre qu'un tel
procd  caractriser nettement les diverses phases essentielles de
l'volution humaine, ds lors susceptibles d'tre simultanment
explores, de manire  faire ressortir, d'une manire plus directe et
plus sensible, leurs attributs prpondrans. Bien que la progression
fondamentale de l'humanit soit ncessairement unique, en ce qui
concerne le dveloppement total, il est nanmoins incontestable que, par
un concours de causes sociales, fort mal analys jusqu'ici dans la
plupart des cas, des populations trs considrables, et surtout trs
varies, n'ont encore atteint qu' des degrs ingalement infrieurs de
ce dveloppement gnral; en sorte que, par suite de cette ingalit,
les divers tats antrieurs des nations les plus civilises se
retrouvent aujourd'hui essentiellement, malgr d'invitables diffrences
secondaires, chez les peuples contemporains rpartis en divers lieux du
globe[28]. Comme l'observation proprement dite, dont il constitue la
modification la plus spontane, ce mode comparatif prsente d'abord
l'avantage vident d'tre pareillement applicable aux deux ordres
essentiels de spculations sociologiques, les unes statiques, les autres
dynamiques, de manire  vrifier galement les lois de l'existence et
celles du mouvement, ou mme  fournir quelquefois,  leur gard, de
prcieuses inductions directes. En second lieu, il s'tend
essentiellement aujourd'hui, en ralit,  tous les degrs possibles de
l'volution sociale, dont tous les traits caractristiques peuvent ainsi
tre effectivement soumis  notre immdiate observation: depuis les
malheureux habitans de la terre de Feu jusqu'aux peuples les plus
avancs de l'Europe occidentale, on ne saurait imaginer aucune nuance
sociale qui ne se trouve actuellement ralise en certains points du
globe, et mme presque toujours en plusieurs localits nettement
spares. Dans la partie historique de ce volume, j'aurai l'occasion de
montrer que certaines phases intressantes, quoique secondaires, du
dveloppement social, dont l'histoire de notre civilisation ne laisse
aucuns vestiges apprciables, ne peuvent tre connues que par cette
indispensable exploration comparative: et ce ne sont pas, comme on
pourrait le croire, les degrs les plus infrieurs de l'volution
humaine,  l'gard desquels une telle proprit n'est plus aujourd'hui
contestable. Mme pour les phases les plus historiques, il y a toujours
de nombreux intermdiaires qui ne comportent galement que ce mode
indirect d'observation. Telles sont les principales proprits qui
caractrisent, en sociologie, cette seconde partie essentielle de la
mthode comparative, si heureusement destine  vrifier les indications
directes de l'analyse historique proprement dite, et surtout mme 
combler suffisamment ses invitables lacunes. L'usage gnral de ce
procd sociologique est minemment rationnel, puisqu'il repose
directement sur le principe, ci-dessus tabli, de l'identit ncessaire
et constante du dveloppement fondamental de l'humanit, d'aprs
l'irrsistible prpondrance du type commun de la nature humaine, au
milieu des diversits quelconques de climat, et mme de race, les
diffrences relles ne pouvant affecter que la vitesse effective de
chaque volution sociale.

     [Footnote 28: Sans sortir d'une mme nation, on pourrait,
     jusqu' un certain point, comparer, par un rapprochement
     encore plus intime, les principales phases de la civilisation
     humaine, en y considrant l'tat social des diffrentes
     classes, trs ingalement contemporaines. La capitale du
     monde civilis renferme aujourd'hui dans son sein des
     reprsentans plus ou moins fidles de presque tous les degrs
     antrieurs de l'volution sociale, surtout sous le rapport
     intellectuel. Mais, malgr leur apparente facilit, de telles
     observations sont, par leur nature, trop peu dcisives, pour
     acqurir jamais une vritable importance scientifique, 
     cause de l'invitable influence commune qu'exerce, mme
     alors, l'esprit gnral de l'poque, et qui ne permet une
     exacte analyse de ces incontestables diffrences qu' l'aide
     d'une thorie sociologique dj trs avance, sans laquelle
     on s'exposerait ainsi  de graves erreurs.]

Mais, aprs avoir convenablement apprci les prcieux attributs d'un
tel procd, il importe beaucoup, pour la constitution rationnelle de la
nouvelle philosophie politique, de prvenir,  cet gard, une
exagration trop naturelle aujourd'hui, en signalant maintenant, avec
non moins de scrupule, les graves dangers scientifiques qui lui sont
propres, et qui, malgr tous ses avantages rels, ne permettent
nullement de lui confier la principale direction des observations
sociologiques. Son premier dfaut,  la fois le plus grave et le plus
invitable, consiste en ce que, par sa nature, il n'a aucun gard  la
succession ncessaire des divers tats sociaux, qu'il tend directement,
au contraire,  prsenter comme co-existans. Un usage trop exclusif, ou
seulement mme trop prpondrant, de ce mode d'exploration pourrait
donc conduire souvent  mconnatre, d'une manire plus ou moins
vicieuse, l'ordre fondamental suivant lequel ces diffrens degrs de
l'volution humaine ont d rsulter les uns des autres; et l'on peut
ajouter qu'il y conduirait infailliblement, si cet ordre n'tait pas
dj essentiellement tabli par une meilleure voie scientifique: or,
nous savons combien une telle notion est capitale en sociologie, ce qui
doit faire apprcier toute l'importance d'un pareil inconvnient. Pour
en mieux saisir la porte, il faut considrer, en second lieu, que
l'incohrence spontane, propre  ce genre d'observations sociologiques
comparatives, ne permet gure, quand elles sont isolment employes,
d'apercevoir exactement la filiation relle des divers systmes de
socit, mme en supposant que l'ordre positif en ft pralablement
connu. A l'un et  l'autre titre, il serait ais de citer ici une foule
d'exemples irrcusables de semblables erreurs, chez les philosophes les
plus distingus; mais la nature minemment dogmatique de cet ouvrage
m'oblige  m'abstenir de pareilles indications critiques, auxquelles le
lecteur supplera facilement. En continuant  m'en tenir aux prceptes,
je dois signaler enfin l'inconvnient, non moins caractristique, de ce
mode comparatif, de tendre  faire mal apprcier les divers cas ainsi
observs, en y prenant de simples modifications secondaires pour des
phases principales du dveloppement social. C'est surtout par-l qu'on a
t conduit  se former les notions les plus vicieuses sur l'influence
politique du climat, en attribuant  son action des diffrences sociales
qui devaient tre surtout rapportes  l'ingalit d'volution;
quelquefois, mais plus rarement, la mprise, toujours pareillement
irrationnelle, a t inverse: il est clair, en effet, que, dans l'usage
propre d'un tel procd, rien ne saurait directement indiquer  laquelle
des deux classes doit rellement appartenir chaque diversit constate.
La mme tendance vicieuse se manifeste aussi,  un degr ordinairement
plus prononc, en ce qui concerne les diffrentes races humaines. Car,
ces comparaisons sociologiques simultanes doivent souvent avoir lieu,
surtout dans les cas importans, entre des populations appartenant  des
varits distinctes de l'espce humaine; attendu que cette modification
physiologique parat avoir t, en beaucoup d'occasions, une des causes
essentielles, si ce n'est mme la principale, de l'ingale vitesse d'une
volution toujours ncessairement commune. On est donc ainsi
essentiellement expos  confondre l'influence de la race et celle de
l'ge social, soit qu'on exagre ou qu'on mconnaisse l'une ou l'autre.
Il faut d'ailleurs ajouter que le climat vient aussi introduire
habituellement une troisime source d'interprtation des phnomnes
comparatifs, qui, alternativement conforme et contraire  chacune des
deux autres, tend  augmenter les chances invitables d'illusion
sociologique, et  rendre presque inextricable l'analyse comparative
dont on avait attendu d'irrcusables lumires.

D'aprs cette double apprciation contradictoire, suffisamment exacte
quoique trs sommaire, nous sommes spontanment conduits  vrifier
spcialement, pour ce mode usuel de la mthode comparative en
sociologie, ce qui a dj t nettement constat ci-dessus, d'abord
quant  l'observation proprement dite, et ensuite pour
l'exprimentation: c'est--dire, la haute impossibilit d'employer
utilement un tel procd sans que son application primitive et son
interprtation finale soient constamment diriges par une premire
conception rationnelle, trs gnrale sans doute mais pleinement
positive, de l'ensemble du dveloppement fondamental de l'humanit. Rien
ne saurait dispenser d'une condition philosophique aussi clairement
reproduite sous diverses faces, par l'examen attentif de la nature des
recherches sociologiques. Son accomplissement continu pourra seul
prvenir ou temprer suffisamment les graves inconvniens, que nous
avons reconnus propres  ce mode d'exploration, et permettra ds-lors de
dvelopper librement les prcieux attributs qui le caractrisent. On
voit ainsi de plus en plus combien sont absurdes et dangereuses, soit
pour la thorie ou la pratique, quant  la science ou  la mthode, les
vaines dclamations sophistiques des partisans de l'empirisme
systmatique, ou des aveugles dtracteurs absolus de toute spculation
sociale; puisque c'est prcisment  mesure qu'elles s'lvent et se
gnralisent que les principales notions de philosophie politique
deviennent  la fois plus relles et plus efficaces, l'illusion et la
strilit tant surtout rserves aux conceptions trop troites et trop
spciales, soit scientifiques, soit logiques. Mais, en poursuivant le
cours rgulier de notre sujet, il rsulte videmment de la conclusion
prcdente que cette premire bauche indispensable de la sociologie
gnrale, qui doit ncessairement diriger l'application habituelle des
divers modes d'exploration ci-dessus apprcis, repose directement
elle-mme sur l'usage primitif d'une nouvelle mthode d'observation,
dont le caractre plus rationnel, mieux adapt  la nature des
phnomnes, soit spontanment exempt des graves dangers que les autres
prsentent,  diffrens titres, dsormais suffisamment examins. Or,
c'est ce qui existe en effet, et nous sommes ainsi finalement conduits,
par une marche graduelle,  l'apprciation directe de cette dernire
partie de la mthode comparative que je dois distinguer, en sociologie,
sous le nom de _mthode historique_ proprement dite, dans laquelle
rside essentiellement, par la nature mme d'une telle science, la seule
base fondamentale sur laquelle puisse rellement reposer le systme de
la logique politique.

La comparaison historique des divers tats conscutifs de l'humanit ne
constitue pas seulement le principal artifice scientifique de la
nouvelle philosophie politique: son dveloppement rationnel formera
directement aussi le fond mme de la science, en ce qu'elle pourra
offrir de plus caractristique  tous gards. C'est surtout ainsi que la
science sociologique doit d'abord se distinguer profondment de la
science biologique proprement dite, ainsi que je l'expliquerai
spcialement dans la leon suivante. En effet, le principe positif de
cette indispensable sparation philosophique rsulte de cette influence
ncessaire des diverses gnrations humaines sur les gnrations
suivantes, qui, graduellement accumule d'une manire continue, finit
bientt par constituer la considration prpondrante de l'tude directe
du dveloppement social. Tant que cette prpondrance n'est point
immdiatement reconnue, cette tude positive de l'humanit doit
rationnellement paratre un simple prolongement spontan de l'histoire
naturelle de l'homme. Mais, ce caractre scientifique, fort convenable
en se bornant aux premires gnrations, s'efface ncessairement de plus
en plus  mesure que l'volution sociale commence  se manifester
davantage, et doit se transformer finalement, quand une fois le
mouvement humain est bien tabli, en un caractre tout nouveau,
directement propre  la science sociologique, o les considrations
historiques doivent immdiatement prvaloir. Quoique cette analyse
historique ne semble destine, par sa nature, qu' la seule sociologie
dynamique, il est nanmoins incontestable qu'elle s'tend ncessairement
au systme entier de la science, sans aucune distinction de parties, en
vertu de leur parfaite solidarit. Outre que la dynamique sociale
constitue finalement le principal objet de la science, on sait
d'ailleurs, comme je l'ai prcdemment expliqu, que la statique sociale
en est, au fond, rationnellement insparable, malgr l'utilit relle
d'une telle distinction spculative, puisque les lois de l'existence se
manifestent surtout pendant le mouvement.

Ce n'est pas seulement sous le point de vue scientifique proprement dit
que l'usage prpondrant de la mthode historique doit donner  la
sociologie son principal caractre philosophique: c'est encore, et
peut-tre mme d'une manire plus prononce, sous l'aspect purement
logique. On doit, en effet, reconnatre, comme je l'tablirai
directement dans la leon suivante, que, par la cration spontane de
cette nouvelle branche essentielle de la mthode comparative
fondamentale, la sociologie aura aussi perfectionn,  son tour, suivant
un mode qui lui tait exclusivement rserv, l'ensemble de la mthode
positive, au profit commun de toute la philosophie naturelle, et d'une
manire dont la haute importance scientifique peut  peine tre entrevue
aujourd'hui des meilleurs esprits. Ds  prsent, nous pouvons signaler
cette mthode historique comme offrant la vrification la plus naturelle
et l'application la plus tendue de cet attribut caractristique que
nous avons dmontr ci-dessus dans la marche habituelle propre  la
science sociologique, et qui consiste  procder surtout de l'ensemble
aux dtails. Cette indispensable condition permanente des tudes
sociales vraiment rationnelles se manifeste spontanment, au plus haut
degr, et de la manire la plus directe, dans tout travail rellement
historique, qui, sans cela, dgnrerait invitablement en une simple
compilation de matriaux provisoires, avec quelque talent qu'il ft
d'ailleurs excut. Puisque c'est surtout dans leur dveloppement que
les divers lmens sociaux sont ncessairement solidaires et
insparables, il s'ensuit qu'aucune filiation partielle, entirement
isole, ne saurait avoir de ralit, et que toute explication de ce
genre, avant de pouvoir devenir,  aucun gard, spciale, doit d'abord
reposer sur une conception gnrale et simultane de l'volution
fondamentale. Que peut signifier, par exemple, l'histoire exclusive, et
surtout partielle, d'une seule science ou d'un seul art, sans tre
pralablement rattache  une telle tude de l'ensemble du progrs
humain[29]?

     [Footnote 29: On a publi rcemment, sur l'histoire des
     sciences mathmatiques en Italie pendant le dix-septime
     sicle, un travail singulirement propre, par son excessive
     spcialit,  caractriser, d'aprs un exemple trs prononc,
     cette indispensable ncessit de l'esprit d'ensemble en toute
     tude vraiment historique. Il ne s'agit nullement ici des
     graves erreurs de dtail dj signales,  l'gard de cet
     ouvrage, par divers savans, et surtout par un gomtre aussi
     clair que modeste (M. Chasles), qui, dans sa critique, en
     gnral trs rationnelle, s'est montr fort suprieur a
     l'auteur, en ce qui concerne la vritable intelligence de
     l'histoire mathmatique. La seule conception du sujet suffit,
      mes yeux, pour tmoigner videmment une profonde ignorance
     du vrai caractre de l'_histoire_, consistant surtout dans la
     prpondrance gnrale et continue de la filiation sur la
     description; caractre qui devrait naturellement sembler plus
     marqu dans toute histoire intellectuelle. On peut excuser,
     d'aprs les prjugs rgnans, la restriction de ces
     recherches historiques aux seules sciences mathmatiques,
     quoique leur dveloppement ait t rellement li, surtout
     alors,  celui des autres sciences, et mme  l'ensemble du
     progrs humain. Mais on ne saurait s'abstenir de condamner
     hautement l'irrationnelle limitation du sujet  une seule
     nation et  un seul sicle, dans un travail qui, au lieu du
     modeste titre d'_Annales_, est ambitieusement qualifi
     d'_Histoire_: comme si les progrs mathmatiques faits d'un
     ct des Alpes avaient pu tre alors indpendans de ceux
     accomplis simultanment, d'une manire si minente, de
     l'autre ct; et comme si d'ailleurs l'tat gomtrique du
     dix-septime sicle avait pu s'isoler de l'ensemble du
     progrs antrieur. Si ce choix irrationnel avait t inspir
     par un vain esprit d'troite nationalit, il n'en serait pas
     plus excusable, surtout aujourd'hui, et chez un savant. D'un
     tel genre de composition, o l'histoire mathmatique
     rtrograde certainement,  divers gards importans,
     au-dessous du caractre plus philosophique qu'elle avait dj
     acquis, il ne resterait qu' descendre, en vue d'une plus
     parfaite spcialit,  l'histoire d'une seule province en une
     seule anne! Certes, si l'on et systmatiquement projet la
     plus intense condensation possible de symptmes
     d'irrationnalit dans le simple titre d'un ouvrage, il et
     t difficile d'y mieux parvenir que par cet essor spontan
     d'une vicieuse philosophie. Aussi cette production, quoique
     accueillie, suivant l'usage, par un concert d'emphatiques
     loges, n'a-t-elle, au fond, exerc, au-del d'une certaine
     coterie, aucune influence relle sur le mouvement actuel de
     l'esprit humain: dj essentiellement oublie, elle restera,
     sans doute, dfinitivement classe comme un simple travail de
     bndictin, sauf le zle opinitre et la scrupuleuse modestie
     qui caractrisaient ordinairement ces respectables
     compilateurs.]

Il en est de mme  tout autre titre, et principalement pour ce qu'on
nomme si abusivement l'histoire politique proprement dite, comme si une
vritable histoire quelconque pouvait n'tre pas plus ou moins
politique. L'irrationnel esprit de spcialit exclusive qui prend, de
nos jours, un si dplorable ascendant passager, aurait pour rsultat
final de rduire l'histoire  une vaine accumulation de monographies
incohrentes, o toute ide de la filiation relle, et ncessairement
simultane, des divers vnemens humains se perdrait invitablement au
milieu du strile encombrement de ces confuses descriptions. C'est donc
essentiellement sur l'ensemble de l'volution sociale que devront
d'abord porter ces comparaisons historiques des divers ges de la
civilisation, afin d'avoir un vrai caractre scientifique, conforme  la
nature et  la destination de la science; c'est uniquement ainsi qu'on
pourra parvenir  des conceptions susceptibles de diriger heureusement
l'tude ultrieure des divers sujets spciaux; au lieu de la marche
vicieuse qu'inspire aujourd'hui l'aveugle imitation absolue d'un mode
exclusivement propre  la philosophie inorganique, et qui ne saurait
convenir  la philosophie organique, surtout envers les phnomnes
sociaux.

Enfin, on doit noter ici, sous le point de vue pratique, que la
prpondrance gnrale de la mthode historique proprement dite dans les
tudes sociales a aussi l'heureuse proprit de dvelopper spontanment
le sentiment social, en mettant dans une pleine vidence, aussi directe
que continue, cet enchanement ncessaire des divers vnemens humains
qui nous inspire aujourd'hui, mme pour les plus lointains, un intrt
immdiat, en nous rappelant l'influence relle qu'ils ont exerce sur
l'avnement graduel de notre propre civilisation. Suivant la belle
remarque de Condorcet, aucun homme clair ne saurait maintenant penser,
par exemple, aux batailles de Marathon et de Salamine, sans en
apercevoir aussitt les importantes consquences pour les destines
actuelles de l'humanit. Il serait inutile d'insister davantage sur une
telle proprit, qui recevra naturellement, dans tout le reste de ce
volume, une application continuelle, soit explicite, soit surtout
implicite. Aucune dmonstration formelle ne saurait ici devenir
ncessaire pour constater l'aptitude spontane de l'histoire  faire
hautement ressortir l'intime subordination gnrale des divers ges
sociaux. Il importe seulement,  ce sujet, de ne pas confondre un tel
sentiment de la solidarit sociale avec cet intrt sympathique que
doivent exciter spontanment tous les tableaux quelconques de la vie
humaine, et que de simples fictions peuvent mme pareillement inspirer.
Le sentiment dont il s'agit ici est  la fois plus profond, puisqu'il
devient en quelque sorte personnel, et plus rflchi, comme rsultant
surtout d'une conviction scientifique: il ne saurait tre convenablement
dvelopp par l'histoire vulgaire,  l'tat purement descriptif; mais
exclusivement par l'histoire rationnelle et positive, envisage comme
une science relle, et disposant l'ensemble des vnemens humains en
sries coordonnes qui montrent avec vidence leur enchanement graduel.
Rserve d'abord  des esprits d'lite, cette nouvelle forme du
sentiment social pourra ensuite appartenir, avec une moindre intensit,
 l'universalit des intelligences,  mesure que les rsultats gnraux
de la physique sociale deviendront suffisamment populaires. Elle y
compltera ncessairement la notion plus sensible et plus lmentaire de
la solidarit habituelle entre les individus et les peuples
contemporains, en indiquant, par une conception encore plus noble et
plus parfaite de l'unit humaine, les diverses gnrations successives
de l'humanit comme concourant aussi  un mme but final, dont la
ralisation graduelle exigeait, de la part de chacune d'elles, une
participation dtermine. Cette disposition rationnelle  voir des
cooprateurs dans les hommes de tous les temps se manifeste  peine
aujourd'hui  l'gard des sciences, et uniquement mme pour les plus
avances: la prpondrance philosophique de la mthode historique lui
donnera seule tout son dveloppement, en l'tendant  tous les aspects
possibles de la vie humaine, de manire  entretenir convenablement,
d'aprs une apprciation rflchie, ce respect fondamental envers nos
anctres, indispensable  l'tat normal de la socit, et si fortement
branl aujourd'hui par la philosophie mtaphysique.

Examinons maintenant, d'une manire directe quoique sommaire, la
vritable marche fondamentale d'une mthode comparative aussi
heureusement doue de proprits capitales. L'esprit essentiel de cette
mthode historique proprement dite me parat consister dans l'usage
rationnel des sries sociales, c'est--dire dans une apprciation
successive des divers tats de l'humanit qui montre, d'aprs l'ensemble
des faits historiques, l'accroissement continu de chaque disposition
quelconque, physique, intellectuelle, morale, ou politique, combin avec
le dcroissement indfini de la disposition oppose, d'o devra rsulter
la prvision scientifique de l'ascendant final de l'une et de la chute
dfinitive de l'autre, pourvu qu'une telle conclusion soit d'ailleurs
pleinement conforme au systme des lois gnrales du dveloppement
humain, dont l'indispensable prpondrance sociologique ne doit jamais
tre mconnue. Devant faire ncessairement une application trs tendue
et trs varie d'un tel mode d'exploration, il me suffit ici d'en
signaler rapidement le principe, dont la rationnalit est aussi peu
contestable que l'utilit. C'est ainsi que les mouvemens de la socit,
et ceux mme de l'esprit humain, peuvent tre rellement prvus,  un
certain degr, pour chaque poque dtermine, et sous chaque aspect
essentiel, mme en ce qui semble d'abord le plus dsordonn, d'aprs une
exacte connaissance pralable du sens uniforme des modifications
graduelles indiques par une judicieuse analyse historique, en passant
toujours, suivant l'esprit de la science, des phnomnes plus composs 
ceux qui le sont moins. Par une heureuse concidence, ces prvisions
scientifiques devront tre, en effet, d'autant plus rapproches de la
ralit qu'il s'agira de phnomnes plus importans, plus gnraux, parce
qu'alors les causes continues prdominent davantage dans le mouvement
social, et les perturbations y ont une moindre part. Les lois de la
solidarit peuvent ensuite conduire  tendre la mme certitude
rationnelle  l'tude des aspects secondaires et spciaux, d'aprs leurs
relations statiques avec les premiers, de faon  y compenser
partiellement la moindre scurit que devrait inspirer,  leur gard,
l'usage direct de ce mode d'exploration successive. En s'attachant 
obtenir, en gnral, le seul degr de prcision compatible avec
l'excessive complication de ces phnomnes, sur lesquels tant
d'influences, les unes rgulires, les autres accidentelles, agissent
constamment, on pourra parvenir ainsi  des conclusions essentiellement
suffisantes pour diriger utilement l'ensemble des applications. Les
principales de ces applications, celles qui concernent l'art politique,
auront surtout un haut degr de rationnalit, puisque la partie du
mouvement fondamental dont elles dpendent davantage doit tre, au fond,
moins trouble qu'aucune autre par les diverses influences irrgulires,
comme je l'ai expliqu ci-dessus, malgr le prjug contraire. Pour se
familiariser convenablement avec cette mthode historique, de manire 
bien saisir et  dvelopper judicieusement son vritable esprit, il est
indispensable de l'appliquer d'abord au pass, en cherchant  dduire
chaque situation historique bien connue de l'ensemble de ses antcdens
graduels, pourvu qu'on se prmunisse suffisamment contre la perspective
empirique d'un rsultat prexistant. Quelque singulire que semble
d'abord une telle marche, il est nanmoins certain que, dans une science
quelconque, on n'apprend  prdire rationnellement l'avenir qu'aprs
avoir en quelque sorte prdit le pass, puisque tel est, au fond, le
premier usage ncessaire des relations observes entre des faits
accomplis, dont la succession antrieure fait dcouvrir la succession
future. Parvenue  l'examen de l'poque actuelle, avec l'autorit
intellectuelle ncessairement procure par cette coordination graduelle
de toutes les poques prcdentes, la mthode historique pourra seule
permettre d'en oprer avec succs une exacte analyse fondamentale, o
chaque lment soit vraiment apprci comme il doit l'tre, d'aprs la
srie sociologique dont il fait partie. Vainement les hommes d'tat
insistent-ils sur la ncessit des observations politiques: comme ils
n'observent essentiellement que le prsent, et tout au plus un pass
trs rcent, leur maxime avorte ncessairement dans l'application. Par
la nature de tels phnomnes, l'observation du prsent est radicalement
insuffisante; elle n'acquiert une vritable valeur scientifique, et ne
peut devenir une source certaine de prvisions rationnelles que d'aprs
la comparaison avec le pass, envisag mme dans son ensemble total.
Rigoureusement isole, l'observation du prsent deviendrait une cause
trs puissante d'illusions politiques, en exposant  confondre sans
cesse les faits principaux avec les faits secondaires,  mettre de
bruyantes manifestations phmres au-dessus des tendances
fondamentales, ordinairement peu clatantes, et surtout  regarder
comme ascendans des pouvoirs, des institutions, ou des doctrines, qui
sont, au contraire, en dclin. Il est vident, par la nature du sujet,
que la comparaison approfondie du prsent au pass constitue le
principal moyen d'exploration propre  prvenir ou  corriger ces
inconvniens capitaux. Or, cette comparaison ne peut tre pleinement
lumineuse et dcisive qu'autant qu'elle embrasse essentiellement
l'ensemble du pass, graduellement apprci: elle expose  des erreurs
d'autant plus graves qu'on l'arrte  une poque plus rapproche.
Aujourd'hui surtout, o le mlange des divers lmens sociaux, les uns
prts  triompher, les autres sur le point de s'teindre, doit d'abord
paratre si profondment confus, on peut dire spcialement que la
plupart des fausses apprciations politiques tiennent principalement 
ce que les spculations habituelles n'embrassent point un pass assez
tendu, presque tous nos hommes d'tat, dans les divers partis actuels,
ne remontant gure au-del du sicle dernier, sauf les plus abstraits
d'entre eux qui se hasardent quelquefois jusqu'au sicle prcdent, et
les philosophes eux-mmes osant  peine dpasser rarement le seizime
sicle: en sorte que l'ensemble de l'poque rvolutionnaire n'est pas
mme ordinairement conu par ceux qui en recherchent si vainement la
terminaison, quoiqu'un tel ensemble ne corresponde, au fond, qu' une
simple phase transitoire du mouvement fondamental.

Quelle que soit la haute supriorit intrinsque de cette mthode
sociologique, elle peut cependant, comme tout autre procd scientifique
quelconque, entraner  de graves erreurs, chez des esprits peu
rationnels ou mal prpars. L'analyse mathmatique elle-mme,
aujourd'hui si justement prconise, peut nanmoins exposer, par
exemple,  l'inconvnient essentiel, trop souvent ralis, de prendre
des signes pour des ides: on ne saurait nier que, surtout de nos jours,
elle ne serve quelquefois  dguiser, sous un imposant verbiage,
l'inanit des conceptions. Il n'y a point de mthode scientifique, parmi
les plus recommandables, qui n'offre,  sa manire, des dangers
quivalens, sans que leur existence nuise aucunement au crdit de ces
moyens logiques, parce que ces dangers ne sauraient jamais provenir que
d'une imparfaite apprciation ou d'une vicieuse application de la
mthode correspondante. On doit tendre les mmes considrations aux
diverses mthodes sociologiques, et surtout  la mthode historique
proprement dite, qui, pareillement, ne peut nullement garer tant
qu'elle est convenablement conue et employe. Elle n'a d'inconvniens
propres, sous ce rapport, que la difficult plus minente d'y remplir
toujours cette indispensable condition,  cause des obstacles plus
essentiels que prsente la complication suprieure du sujet. Sans
esprer que les illusions qu'elle peut inspirer soient jamais
susceptibles d'tre entirement vites, quelques prcautions qu'on
emploie, il est du moins utile d'en signaler sommairement le principal
caractre. Il consiste surtout  prendre un dcroissement continu pour
une tendance  l'extinction totale, ou rciproquement, suivant cette
sorte de sophisme mathmatique (dj indiqu, en un cas analogue, dans
le chapitre prcdent), qui fait confondre des variations continues, en
plus ou en moins, avec des variations illimites. Un exemple fort
sensible suffira, par son tranget mme, pour signaler ici un tel
danger de la mthode des sries historiques, plus nettement que par
aucune explication abstraite, tout en indiquant d'ailleurs spontanment
le mode gnral de prvenir de semblables illusions, dans les cas
nombreux o elles ne sauraient tre aussi vivement senties d'abord. En
considrant l'ensemble du dveloppement social sous le rapport trs
simple du rgime alimentaire de l'homme, on ne saurait mconnatre, 
mon gr, la tendance constante de l'homme civilis  une alimentation de
moins en moins abondante. Que l'on compare,  cet gard, les nations
sauvages avec les peuples cultivs, soit dans les chants homriques,
soit dans les rcits de nos voyageurs; que l'on oppose pareillement la
vie des campagnes  celle des villes; et qu'enfin on considre mme la
diffrence apprciable entre deux de nos gnrations conscutives.
Partout on verra l'observation comparative confirmer essentiellement ce
singulier rsultat, qui se rattache d'ailleurs  une loi sociologique
plus tendue, comme j'aurai lieu de le montrer ultrieurement. D'une
autre part, un tel dcroissement est en harmonie parfaite avec les lois
fondamentales de la nature humaine, par suite d'une prpondrance
croissante de l'exercice intellectuel et moral  mesure que l'homme se
civilise davantage. Rien n'est donc mieux constat, soit par la voie
exprimentale, soit par la voie rationnelle. Personne cependant
oserait-il ici conclure de cet incontestable dcroissement continu, si
videmment limit,  une vritable extinction ultrieure? Or, l'erreur,
trop grossire alors pour n'tre pas immdiatement rectifie, peut, en
beaucoup d'autres occasions, devenir bien plus spcieuse, et quelquefois
presque invitable, sans s'appuyer mme sur des motifs aussi
plausibles,  cause de la complication plus grande du cas alors explor.
L'exemple prcdent suffit pour indiquer l'invitable recours qu'il faut
ds lors employer aux lois constantes de notre nature, dont l'ensemble,
toujours maintenu pendant le cours entier de l'volution sociale,
fournit  l'analyse sociologique directe un indispensable moyen gnral
de vrification continue, comme je l'expliquerai spcialement au
chapitre suivant. Puisque le phnomne social, conu en totalit, n'est,
au fond, qu'un simple dveloppement de l'humanit, sans aucune cration
relle de facults quelconques, ainsi que je l'ai tabli ci-dessus,
toutes les dispositions effectives que l'observation sociologique pourra
successivement dvoiler devront donc se retrouver, au moins en germe,
dans ce type primordial, que la biologie a construit d'avance pour la
sociologie, afin de circonscrire ses aberrations spontanes. Ainsi,
aucune loi de succession sociale, indique mme, avec toute l'autorit
possible, par la mthode historique, ne devra tre finalement admise
qu'aprs avoir t rationnellement rattache, d'une manire d'ailleurs
directe ou indirecte, mais toujours incontestable,  la thorie positive
de la nature humaine: toutes les inductions qui ne pourraient soutenir
un tel contrle, finiraient ncessairement,  l'issue d'un plus mr
examen sociologique, par tre immdiatement reconnues illusoires, soit
que les observations eussent t trop partielles ou trop peu prolonges.
C'est dans cette exacte harmonie continue entre les conclusions directes
de l'analyse historique et les notions pralables de la thorie
biologique de l'homme que devra surtout consister la principale force
scientifique des dmonstrations sociologiques. On voit ainsi se
confirmer de plus en plus, et  tous gards, cette prpondrance
philosophique de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de dtail, que je me
suis tant efforc, dans ce chapitre, de faire nettement ressortir comme
le principal caractre intellectuel de cette nouvelle science.

Tel est donc le mode gnral d'exploration le mieux appropri  la vraie
nature des recherches sociologiques. Sa prpondrance y est,  divers
titres essentiels, pleinement quivalente, d'aprs les indications
prcdentes,  celle de la comparaison zoologique dans l'tude de la vie
individuelle. L'usage continu qui s'en fera spontanment, en tout le
reste de ce volume, confirmera hautement cette similitude logique, en
tmoignant que la succession ncessaire des divers tats sociaux
correspond exactement, sous le point de vue scientifique,  la
coordination graduelle des divers organismes, eu gard  la diffrence
des deux sciences: la srie sociale, convenablement tablie, ne saurait
tre, certes, ni moins relle, ni moins utile, que la srie animale.
Quand l'application effective de ce nouveau moyen aura t assez
dveloppe pour que ses proprits caractristiques aient pu devenir, 
tous les yeux clairs, suffisamment prononces, on y reconnatra, je le
prsume, une modification assez tranche de l'exploration positive
fondamentale pour la classer finalement,  la suite de l'observation
pure, de l'exprimentation, et de la comparaison proprement dite, comme
un quatrime et dernier mode essentiel de l'art d'observer, destin,
sous le nom spcial de mthode historique,  l'analyse des phnomnes
les plus compliqus, et prenant sa source philosophique dans le mode
immdiatement prcdent, par la comparaison biologique des ges. La
leon suivante me prsentera naturellement une importante occasion de
motiver directement cette tendance dfinitive.

En terminant cette pralable apprciation gnrale de la mthode
historique proprement dite, comme constituant le meilleur mode
d'exploration sociologique, je ne dois pas ngliger de faire remarquer
ici que la nouvelle philosophie politique, consacrant, d'aprs un libre
examen rationnel, les anciennes indications de la raison publique,
restitue enfin  l'histoire l'entire plnitude de ses droits
scientifiques pour servir de premire base indispensable  l'ensemble
des sages spculations sociales, malgr les sophismes, trop accrdits
encore, d'une vaine mtaphysique qui tend  carter, en politique, toute
large considration du pass. C'est ainsi que, dans les autres branches
quelconques de la philosophie naturelle, les diverses parties
antrieures de ce Trait nous ont jusqu'ici toujours reprsent l'esprit
positif, si injustement accus de tendance perturbatrice, comme
essentiellement dispos, au contraire,  confirmer, dans les
dispositions fondamentales de chaque science, les prcieuses
inspirations primitives du bon sens vulgaire, dont la science relle ne
saurait tre,  tous gards, qu'un spcial prolongement systmatique, et
qu'une strile mtaphysique peut seule conduire  ddaigner. Ici, bien
loin de restreindre l'influence ncessaire que la raison humaine
attribua, de tout temps,  l'histoire dans les combinaisons politiques,
la nouvelle philosophie sociale l'augmente radicalement et  un haut
degr: ce ne sont plus ainsi des conseils ou des leons que la politique
demande seulement  l'histoire pour perfectionner ou rectifier des
inspirations qui n'en sont point manes; c'est sa propre direction
gnrale qu'elle va dsormais exclusivement chercher dans l'ensemble
des dterminations historiques.

Aprs avoir ainsi excut suffisamment, dans ce chapitre,
l'indispensable examen prliminaire du vritable esprit gnral qui doit
caractriser la sociologie, et des divers moyens essentiels
d'exploration qui lui sont propres, il me reste  complter cette
opration en considrant, plus rapidement, dans la leon suivante, ses
diffrentes relations ncessaires avec les autres sciences principales,
afin que sa vraie constitution philosophique soit enfin irrvocablement
tablie, de faon  nous permettre ensuite de procder directement, avec
une vritable scurit scientifique,  l'laboration pleinement
rationnelle de ce grand sujet.




QUARANTE-NEUVIME LEON.

Relations ncessaires de la physique sociale avec les autres branches
fondamentales de la philosophie positive.


Avec quelque scrupuleuse exactitude que l'on s'effort de se diriger
constamment, dans la nouvelle philosophie politique, d'aprs l'esprit
gnral,  la fois scientifique et logique, que je viens de
caractriser, les conditions essentielles de la positivit n'y sauraient
tre, en ralit, suffisamment remplies, tant que la science sociale y
serait conue et cultive comme entirement isole, sans avoir
convenablement gard aux indispensables relations indiques par son
vritable rang encyclopdique. La subordination rationnelle de la
physique sociale envers l'ensemble des autres sciences fondamentales,
suivant la hirarchie scientifique que j'ai tablie, constitue,  mes
yeux, un principe d'une telle importance qu'il comprend, en quelque
sorte, d'une manire implicite et indirecte mais ncessaire, toutes les
diverses prescriptions philosophiques relatives au mode propre
d'institution gnrale de cette science nouvelle, tandis qu'il ne
pourrait, au contraire, tre suppl par aucune d'elles. On peut
maintenant assurer, sans aucune exagration, que c'est surtout le dfaut
d'accomplissement rel de cette grande condition pralable, dont rien ne
saurait dispenser, qui a, de nos jours, essentiellement paralys tous
les efforts tents, mme par les meilleurs esprits, pour traiter les
questions sociales d'une manire vraiment positive, transformation dont
la ncessit et mme la possibilit ne sont plus, au fond, susceptibles
dsormais d'aucune contestation directe, quoique personne n'ait
jusqu'ici convenablement saisi l'ensemble des obligations
intellectuelles qu'impose une telle rnovation. Soit qu'on envisage le
systme des diverses donnes indispensables immdiatement fournies  la
sociologie par les diffrentes sciences antrieures, soit qu'on ait
gard  la considration, encore plus importante sans doute, des saines
habitudes spculatives que peut seule y dvelopper leur tude
prliminaire, l'apprciation journalire des essais actuels pour
constituer une vraie philosophie politique ne permet point d'hsiter 
regarder cette lacune capitale comme la principale cause de leur
avortement radical, et de la direction vicieuse que finissent par
suivre involontairement  cet gard les intelligences qui semblaient
d'abord les mieux disposes[30]. Il importe donc beaucoup d'examiner ici
directement l'ensemble de ces relations ncessaires, quoique leur
explication soit implicitement comprise dans les considrations
analogues dj prsentes  l'gard des autres sciences fondamentales,
surtout au volume prcdent envers la science biologique, ce qui nous
permettra d'abrger maintenant,  un haut degr, cette indispensable
opration, sans nuire aucunement  son efficacit essentielle.

     [Footnote 30: Pour mieux caractriser ici cette importante
     observation, je crois devoir en indiquer, avec franchise, un
     exemple remarquable et rcent, qui me sembla doublement
     dcisif, soit parce qu'il se rapporte  un esprit prsentant
     d'incontestables symptmes d'une vritable force
     scientifique, malgr la dplorable ducation mtaphysique qui
     le domine essentiellement, soit aussi parce que l'aberration
     dont il s'agit rsulte d'un emploi abusif de la mthode
     historique proprement dite, la plus convenable nanmoins aux
     saines explorations sociologiques. Dans l'importante
     discussion qui eut lieu, en France, en 1831, sur l'hrdit
     de la pairie, l'un des plus minens dfenseurs de cette
     hrdit (M. Guizot), afin de produire son opinion sous un
     aspect vraiment scientifique, s'effora de la motiver
     principalement par cette prtendue indication historique,
     que, d'aprs l'ensemble du pass, la marche progressive de la
     civilisation humaine tend ncessairement  augmenter sans
     cesse l'influence sociale et politique de l'hrdit. Un tel
     argument, de la part d'un tel esprit, ne saurait, sans doute,
     tre regard comme un simple artifice de circonstance; il
     suppose une sincre et profonde conviction personnelle, au
     moins momentane: et cependant on pourrait  peine imaginer
     une observation plus radicalement et plus directement
     contraire  l'universelle ralit des phnomnes sociaux. En
     se rappelant que partout les diverses professions taient,
     dans l'origine, essentiellement hrditaires, que d'abord on
     hritait mme de l'esclavage et de la libert, et que,
     jusqu' des temps trs rapprochs, la naissance constitua
     toujours la principale condition d'un pouvoir quelconque,
     quand on considre, en un mot, les divers tmoignages, aussi
     dcisifs que nombreux, qui montrent, au contraire,
     l'influence sociale de l'hrdit comme constamment
     dcroissante  mesure que l'volution humaine s'accomplit, il
     devient presque impossible de comprendre une hallucination
     aussi complte, chez un esprit aussi distingu, qui,
     appliquant  son sujet le meilleur mode d'exploration
     directe, a pourtant _vu_, dans des phnomnes aussi
     caractriss, l'inverse de la ralit la moins quivoque.
     Cette aberration dcisive me parat singulirement propre 
     faire sentir combien l'excessive complication des
     observations sociales exige, de toute ncessit, que l'esprit
     s'y prpare rationnellement  _voir_, non-seulement d'aprs
     une indispensable conception prliminaire de l'ensemble du
     dveloppement humain, mais, avant tout, par une tude
     pralable et graduelle des divers systmes d'observations
     scientifiques dj soumis  une exploration pleinement
     positive envers des phnomnes plus simples.]

Cette intime subordination philosophique n'a jamais pu tre plus
irrcusable et plus prononce que dans le cas actuel, o elle est
nanmoins si profondment mconnue jusqu'ici. Elle y rsulte
immdiatement, en effet, du rang incontestable que notre hirarchie
fondamentale assigne ncessairement aux phnomnes sociaux aprs toutes
les autres catgories principales de phnomnes naturels, en vertu de la
complication suprieure, de la spcialit plus complte, et de la
personnalit plus directe, qui les distinguent si hautement mme des
phnomnes les plus levs de la vie individuelle. Pour concevoir, en
gnral, comment ces caractres irrcusables dterminent ainsi
l'troite dpendance rationnelle de la science sociologique envers les
diffrentes branches antrieures de la philosophie naturelle, il suffit
de considrer d'abord que l'tude positive du dveloppement social
suppose, de toute ncessit, la co-relation continue de ces deux notions
indispensables, l'humanit qui accomplit le phnomne, et l'ensemble
constant des influences extrieures quelconques, ou le milieu
scientifique proprement dit, qui domine cette volution partielle et
secondaire de l'une des races animales. Sans l'usage permanent d'un tel
dualisme philosophique, aucune spculation sociale ne saurait,
videmment, jamais comporter une vraie positivit. Or, le premier terme
de ce dualisme fondamental subordonne directement la sociologie 
l'ensemble de la philosophie organique, qui fait seul connatre les
vritables lois de la nature humaine; et le second la lie aussi, d'une
manire non moins invitable, au systme entier de la philosophie
inorganique, duquel seul peut driver une juste apprciation des
conditions extrieures d'existence de l'humanit. En un mot, l'une de
ces deux grandes sections de la philosophie naturelle dtermine, en
sociologie, l'agent du phnomne, et l'autre le milieu o il se
dveloppe. Comment l'tude d'une telle volution pourrait-elle devenir
aucunement positive, tant qu'elle sera toujours poursuivie en y faisant
abstraction totale de cette double co-relation? Tel est, sous le point
de vue purement scientifique, le principe propre et direct de la
subordination ncessaire de la science sociale envers l'ensemble de la
philosophie naturelle. On voit que, sous ce rapport, nous sommes
spontanment conduits  envelopper ici, dans une commune apprciation
sommaire, les trois parties essentielles de la philosophie inorganique
proprement dite, la chimie, la physique, et l'astronomie, toutes
galement relatives  l'tude du milieu social. Cette concentration
naturelle du sujet, qui permettra d'abrger beaucoup la leon actuelle,
ne saurait d'ailleurs y altrer essentiellement la nettet des
considrations principales, pourvu que, en temps opportun, le mode de
participation philosophique propre  chacune de ces trois sciences soit
suffisamment signal. Quant  la mthode proprement dite,
l'indispensable obligation de subordonner convenablement les tudes
sociales au systme graduel des autres tudes fondamentales, rsulte,
d'une manire encore plus directe et plus vidente, de la complication
suprieure qui caractrise de tels phnomnes, dont l'examen
scientifique ne saurait tre utilement tent qu'aprs la prparation
rationnelle rsultant de l'examen pralable des autres catgories
successives de phnomnes moins compliqus. Telle est la double
apprciation philosophique  laquelle nous devons ici spcialement
procder, dans les limites qui viennent d'tre indiques, en parcourant
en sens inverse notre srie encyclopdique, afin de considrer d'abord
les relations les plus intimes et les plus directes, comme  l'gard de
tous les cas analogues traits dans les volumes prcdens. Nous devrons
ensuite, pour complter cette indispensable opration, caractriser
enfin la raction ncessaire, soit scientifique, soit logique, que la
sociologie, une fois constitue, devra, par sa nature, exercer
ultrieurement,  son tour, sur l'ensemble des sciences antrieures,
raction encore moins souponne aujourd'hui que l'action principale
elle-mme.

Relativement  la biologie, la profonde subordination philosophique de
la science sociale est tellement incontestable que personne n'oserait
plus, dsormais en mconnatre directement le principe vident, parmi
ceux qui, dans l'application relle, n'y ont essentiellement aucun
gard. Cette contradiction presque universelle entre la maxime et
l'usage ne tient pas seulement aujourd'hui  la conception radicalement
vicieuse des tudes sociales: elle rsulte aussi du caractre
philosophique beaucoup trop imparfait que prsente encore la science
biologique elle-mme chez la plupart des esprits actuels, sauf un petit
nombre d'minentes exceptions, comme je l'ai spcialement tabli dans la
quarantime leon. Il faut, sous ce dernier point de vue, attribuer
surtout cette insuffisante prpondrance actuelle de la philosophie
biologique dans l'ensemble des thories sociales,  l'imperfection plus
prononce qui distingue la partie transcendante de la biologie, relative
 l'tude gnrale des phnomnes intellectuels et moraux. C'est, en
effet, par une telle partie que doit naturellement s'tablir la
principale subordination directe de la sociologie envers la biologie,
dont les autres branches ne sauraient cependant y tre immdiatement
ngliges. Or, la physiologie crbrale tant d'institution toute
rcente, et son tat scientifique naissant, encore trop vaguement
bauch, ayant t  peine reconnu des esprits mme les plus avancs
(_voyez_ la quarante-cinquime leon), on ne saurait s'tonner que les
relations fondamentales entre la sociologie et la biologie n'aient pu
tre jusqu'ici convenablement organises. Quand on s'en occupera
directement, il y faudra distinguer sous deux aspects principaux,
galement indispensables, l'un primitif, l'autre continu, la dpendance
invitable des saines tudes sociales envers l'tude pralable de la
nature humaine. Sous le premier rapport, la biologie doit d'abord
fournir le point de dpart ncessaire de l'ensemble des spculations
sociales, d'aprs l'analyse fondamentale de la sociabilit humaine, et
des diverses conditions organiques qui dterminent son caractre propre.
Mais, en outre, les termes les plus lmentaires de la srie sociale ne
pouvant comporter presque aucune exploration directe, ils doivent tre
essentiellement construits en appliquant la thorie positive de la
nature humaine  l'ensemble de circonstances correspondant, en concevant
les faibles renseignemens isols que peut immdiatement admettre cette
premire bauche de la socit comme bien plutt destins  faciliter et
 perfectionner cette dtermination rationnelle qu' suggrer eux-mmes
le vrai caractre d'une telle enfance de l'humanit. Quand le
dveloppement social est devenu trop prononc pour qu'une pareille
dduction continue  rester possible, comme je l'expliquerai ci-dessous,
alors commence, sous le second point de vue, une invariable
participation sociologique, toutefois moins directe et moins spciale,
de la thorie biologique de l'homme,  laquelle l'volution de
l'humanit doit, videmment, se montrer toujours conforme. Il en
rsulte, dans le systme entier des tudes sociologiques, soit
statiques, soit dynamiques, de prcieuses vrifications continues, et
quelquefois mme d'heureuses indications gnrales, ainsi que je l'ai
dj indiqu  la fin de la leon prcdente. Ces vrifications et ces
indications sont immdiatement fondes, avec une irrsistible
rationnalit, sur l'invariabilit ncessaire de l'organisme humain, dont
les diverses dispositions caractristiques soit physiques, soit morales,
soit intellectuelles, doivent se retrouver essentiellement les mmes 
tous les degrs de l'chelle sociale, et toujours identiquement
coordonnes entre elles, le dveloppement plus ou moins tendu que
l'tat social leur procure ne pouvant jamais altrer aucunement leur
nature, ni, par consquent, crer ou dtruire des facults quelconques,
ou seulement mme intervertir leur mutuelle pondration primitive. 
toute poque de l'volution humaine, un aperu sociologique direct ne
saurait donc tre scientifiquement admis, quelque puissantes que
semblent d'ailleurs les inductions historiques sur lesquelles il repose,
s'il est contradictoire aux lois connues de la nature humaine: si, par
exemple, il suppose, chez la plupart des individus, un caractre trs
prononc de bont ou de mchancet; s'il reprsente les affections
sympathiques comme habituellement suprieures aux affections
personnelles; s'il indique une prpondrance effective et commune des
facults intellectuelles sur les facults affectives, etc. Dans tous les
cas semblables, qui sont,  vrai dire, bien plus multiplis dj que ne
doit d'abord le faire prsumer l'extrme imperfection actuelle de la
thorie biologique de l'homme, les propositions sociologiques
quelconques devront tre aussi bien soumises, d'aprs ce seul contrle,
 une indispensable rectification ultrieure, que si elles supposaient 
la vie humaine une dure exorbitante, ou si elles contredisaient,  tout
autre gard matriel, les lois physiques de l'humanit: puisque les
conditions intellectuelles et morales de l'existence humaine, quoique
plus difficiles  apprcier, et par suite beaucoup moins connues
jusqu'ici que ses conditions matrielles, ne sont certainement, au fond,
ni moins relles, ni moins imprieuses, lorsque enfin on parvient  les
dvoiler nettement. C'est ainsi, par exemple, que, d'un tel point de vue
biologique, toutes les doctrines politiques actuelles devraient tre
proclames radicalement vicieuses, par cet unique motif scientifique
que, dans leur irrationnelle apprciation des phnomnes politiques,
soit actuels, soit antrieurs, elles conduisent toujours  admettre,
les unes chez les gouvernans, les autres chez les gouverns, un degr
habituel de perversit ou d'imbcillit, un esprit de concert ou de
calcul, profondment incompatibles avec les notions les plus positives
sur la nature humaine, ds lors constitue, chez des classes entires,
en tat permanent de monstruosit pathologique, ce ce qui est videmment
absurde. Un exemple aussi dcisif peut donner une juste ide des
prcieuses ressources gnrales que la sociologie positive devra retirer
constamment de sa subordination fondamentale envers la biologie, surtout
quand la physiologie crbrale, si heureusement institue par le gnie
de Gall, sera enfin convenablement cultive.

Quelle que soit l'extrme importance relle de telles indications,
primitives ou continues, on ne peut se dissimuler que les principaux
philosophes biologistes les ont aujourd'hui presque toujours conues
d'une manire vicieusement exagre, qui tendrait  faire entirement
disparatre la sociologie comme science directe et distincte, en la
rduisant  n'tre plus qu'un simple corollaire final de la science de
l'homme, abstraction faite de toute observation historique proprement
dite. Cette grande aberration philosophique fut surtout trs marque
chez l'illustre Cabanis, et Gall lui-mme ne sut point s'en garantir
suffisamment. Sans tre, certes, aussi profondment irrationnelle que la
tendance analogue de la plupart des physiciens et des chimistes 
traiter,  son tour, la biologie comme une simple drivation de la
philosophie inorganique, une telle disposition intellectuelle n'est
peut-tre pas moins nuisible aux progrs rels de l'esprit humain; car,
si elle pouvait prvaloir, elle empcherait, de toute ncessit,
l'indispensable essor de la science sociale. On conoit, en effet,
d'aprs les explications prcdentes, que la premire bauche de la
srie sociale, considre dans ses termes originaires, doive surtout
rsulter,  titre de dduction directe, de la thorie biologique de
l'homme, indpendamment d'une exploration historique alors impossible ou
trop dfectueuse. Mais une telle manire de procder deviendrait
ncessairement illusoire pour l'tude ultrieure de l'volution sociale,
si l'on prtendait persister encore  dterminer essentiellement _
priori_ le dveloppement effectif, au lieu de l'tudier d'aprs des
observations immdiates et spciales. Le phnomne principal de la
sociologie, celui qui tablit avec la plus haute vidence son
originalit scientifique, c'est--dire l'influence graduelle et continue
des gnrations humaines les unes sur les autres, se trouverait
ds-lors essentiellement absorb, ou du moins dissimul au point d'tre
entirement mconnu, en vertu de l'impossibilit manifeste o serait
ainsi notre intelligence de deviner les principales phases effectives
d'une volution aussi complexe, sans l'indispensable prpondrance
directe de l'analyse historique proprement dite. Quand mme les lois
fondamentales de la nature humaine seraient un jour beaucoup mieux
connues qu'elles ne peuvent jamais l'tre, notre force de dduction
serait certainement impuissante  en tirer des consquences aussi
difficiles et aussi lointaines. Dans les premires gnrations humaines,
quand l'volution sociale commence  peine  manifester quelques
caractres vagues et indcis d'une progression encore flottante et
imperceptible, cette dduction est possible  un certain degr, et
devient mme indispensable, comme nous l'avons vu, au point de dominer
d'abord l'observation directe. Mais, au contraire, aussitt que le
mouvement social est rellement tabli, l'influence successive et
croissante des gnrations antrieures devient bientt la principale
cause des modifications graduelles qu'il prsente, et ds-lors le mode
essentiel d'exploration doit radicalement changer, afin d'tre toujours
rationnellement conforme  la vraie nature des phnomnes correspondans.
L'analyse historique y devient alors, de toute ncessit,  jamais
prpondrante, et les indications purement biologiques, malgr leur
invitable importance, n'y peuvent plus tre utilement employes qu'au
simple titre d'un prcieux auxiliaire gnral et surtout d'un
indispensable contrle fondamental. C'est ainsi que, jusque dans la
philosophie inorganique,  l'gard de phnomnes infiniment moins
compliqus, lors mme que, comme en astronomie, les lois lmentaires en
sont parfaitement connues, l'observation propre et immdiate dirige
essentiellement l'exploration, aussitt que le cas devient assez compos
pour que la pure dduction cesse d'tre praticable: ce qui doit, _
fortiori_, rendre dsormais incontestable une semblable ncessit
scientifique,  l'gard des phnomnes les plus complexes que notre
intelligence puisse explorer. Dans la simple histoire de la vie
individuelle, les biologistes ne se croient nullement dispenss de
recourir  l'analyse directe des ges, comme principal moyen
d'exploration, quoique l'tat primitif de l'organisme, combin avec la
nature propre du milieu correspondant, constitue, sans doute, la
premire cause gnrale de la suite des variations ultrieures. Par
quelle trange inconsquence se croiraient-ils donc affranchis d'une
telle obligation scientifique,  l'gard d'une volution bien autrement
complique,  la fois plus tendue et plus prolonge,  laquelle
concourent, d'une manire de plus en plus intense et varie, les divers
individus et surtout les diverses gnrations? Aussi ces vaines
tentatives n'ont-elles jamais pu recevoir aucune excution relle, et
n'ont-elles vraiment servi qu' mieux manifester aujourd'hui l'vidente
urgence de la rgnration fondamentale des tudes sociales, ainsi
poursuivie par tant de voies diverses. Mais,  l'tat mme de simple
projet, elles sont dj profondment nuisibles, en faisant disparatre
entirement, ou, ce qui est quivalent au fond, en relguant comme
subalterne, la seule classe d'observations sur laquelle puisse
vritablement reposer la science sociale, quelques secours qu'elle doive
emprunter  l'ensemble des sciences antrieures, et surtout  la
biologie elle-mme. Bien loin de pouvoir enfin lever, comme on le
suppose, le systme des tudes sociales  un tat vraiment positif, il
est vident qu'une telle aberration philosophique, en faisant
directement mconnatre le dveloppement continu de l'humanit, ou du
moins en le rduisant  une progression peu caractrise et vaguement
dfinie, tend directement, en gnral, sauf quelques amliorations
secondaires,  prolonger l'enfance actuelle de la philosophie
politique. Le principal vice intellectuel de cette philosophie consiste
aujourd'hui, comme nous l'avons reconnu, dans cet esprit absolu qu'elle
fait prsider  toutes les spculations sociales. Or, un tel esprit est
ncessairement maintenu par la vaine thorie que nous examinons, et qui,
abstraction faite de tout tat social dtermin, tend  subordonner
directement toutes les considrations sociales  la conception absolue
d'un type politique immuable, mieux dfini sans doute que les types
purement thologiques ou mtaphysiques, mais aussi essentiellement
contraire au gnie minemment relatif de la vraie philosophie politique.
La plupart des philosophes biologistes ont ainsi t involontairement
conduits  cette funeste aberration pratique de regarder comme inhrens
 la nature fondamentale de l'homme, et par suite comme indestructibles,
des modifications sociales rellement passagres, propres  un tat
dtermin du dveloppement humain. On peut voir, par exemple, comment
l'illustre Gall lui-mme, malgr son minente sagacit philosophique,
ddaignant mal  propos les considrations sociales, pour n'employer que
d'imparfaites notions physiologiques, d'ailleurs dplaces, a t
entran, au sujet de la guerre,  une sorte de dclamation
scientifique, entirement indigne de son gnie, en voulant tablir
l'immobilit prtendue des tendances militaires de l'humanit, malgr
l'ensemble des tmoignages historiques, qui indiquent, au contraire,
avec tant d'vidence, le dcroissement graduel de l'esprit guerrier 
mesure que le dveloppement humain s'accomplit, dcroissement d'ailleurs
pleinement conforme au systme mieux approfondi des lois fondamentales
de notre nature. Il serait ais d'indiquer beaucoup d'autres cas
analogues, plus ou moins prononcs, o la vicieuse prpondrance des
considrations biologiques, et l'irrationnel ddain des notions
historiques, ont pareillement conduit  mconnatre profondment la
vritable volution sociale, et  supposer une fixit chimrique  des
dispositions essentiellement variables. Cette influence doublement
nuisible, qui tend directement  dtruire  la fois et la vraie
conception philosophique de la science sociale et sa principale
destination pratique, est surtout trs marque dans la plupart des
thories relatives  l'ducation, presque toujours considre ainsi, 
la manire de la philosophie thologico-mtaphysique, abstraction faite
de l'tat co-relatif de la civilisation humaine.

L'ensemble des explications prcdentes, quoique trs sommaires, me
parat ne pouvoir laisser aucun doute essentiel ni sur l'indispensable
subordination fondamentale de la sociologie envers la biologie, ni sur
la notion radicalement fausse que les physiologistes s'en forment
aujourd'hui. Au lieu de constituer un simple appendice de la biologie,
la physique sociale doit tre certainement conue comme une science
parfaitement distincte, directement fonde sur des bases qui lui sont
propres, mais profondment rattache, soit dans son point de dpart,
soit dans son dveloppement continu, au systme entier de la philosophie
biologique. J'ai d ci-dessus examiner surtout cette relation ncessaire
sous le point de vue scientifique proprement dit, qui pouvait seul
exiger une vraie discussion gnrale. Quant  la mthode, l'analogie
logique des deux sciences est trop vidente pour qu'il faille ici
spcialement insister sur l'irrcusable ncessit, de la part des
sociologistes, de prparer d'abord leur intelligence par une tude
convenablement approfondie des mthodes biologiques. Malgr
l'imperfection actuelle de ces divers modes d'exploration, dont le
caractre propre est jusqu'ici trop peu prononc, c'est l seulement que
nous pouvons pralablement apprcier le vritable esprit gnral qui
doit diriger toutes les tudes quelconques relatives aux corps vivans,
et qui doit ncessairement devenir encore plus prpondrant dans les
tudes sociales. C'est uniquement ainsi que l'on pourra suffisamment
rectifier les habitudes plus rigoureuses, mais trop troites, que
l'intelligence aurait d'abord contractes par une tude trop exclusive
de la philosophie inorganique, quelle qu'en soit l'indispensable
ncessit prliminaire. Rien ne saurait surtout dispenser d'tudier 
une telle source la mthode comparative proprement dite, sur laquelle
doit principalement reposer, en sociologie comme en biologie,
l'exploration rationnelle, quoique suivant un mode trs diffrent,
suffisamment caractris par la leon prcdente. Enfin, la sociologie y
devra pareillement emprunter  la biologie un principe philosophique
trs prcieux, destin  y devenir extrmement usuel, et qui y recevra
mme son plus entier dveloppement scientifique: il s'agit de cette
heureuse transformation positive du dogme des causes finales, qui
constitue l'indispensable principe des conditions d'existence,
directement apprci au volume prcdent. On sait que ce principe,
rsultat ncessaire de la distinction gnrale entre l'tat statique et
l'tat dynamique, appartient surtout  l'tude des corps vivans, o
cette distinction est beaucoup plus prononce qu'ailleurs, et  laquelle
en effet l'esprit humain est surtout redevable de cette importante
opration philosophique: c'est donc l seulement que la notion gnrale
en peut tre aujourd'hui convenablement acquise. Mais, quelle que soit
sa haute utilit directe dans l'tude de la vie individuelle, la science
sociale doit en faire, par sa nature, une application encore plus
tendue et plus essentielle. C'est en vertu de ce principe vraiment
fondamental que, rapprochant directement l'une de l'autre les deux
acceptions philosophiques du mot _ncessaire_[31], la nouvelle
philosophie politique tendra spontanment, en ce qui concerne au moins
toutes les dispositions sociales d'une haute importance,  reprsenter
sans cesse comme invitable ce qui se manifeste d'abord comme
indispensable, et rciproquement. Il faut qu'un tel esprit soit
minemment propre  la nature des tudes sociales, puisqu'on s'y trouve
galement amen par les voies philosophiques les plus opposes, ainsi
que l'indique surtout ce bel aphorisme politique de l'illustre de
Maistre: _Tout ce qui est ncessaire, existe_.

     [Footnote 31: Je ne puis m'abstenir,  cette occasion,
     d'indiquer ici sommairement la pense gnrale d'un travail
     entirement neuf sur la philosophie du langage, dont
     l'excution rationnelle, qui ne saurait m'appartenir, serait
      mes yeux, d'une haute utilit permanente. Ce travail
     consisterait en une opration inverse de celle qu'on excute
     habituellement  l'gard des synonymes proprement dits. Au
     lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des
     acceptions identiques ou fort analogues, je proposerais de
     composer une sorte de dictionnaire des quivoques, o l'on
     comparerait, au contraire, les diffrentes acceptions
     fondamentales d'un terme unique. Le double sens du mot
     _ncessaire_, que je viens d'indiquer, me parat offrir un
     des exemples les mieux caractriss, soit de la nature de
     cette opration nouvelle, soit de l'heureuse influence que
     pourrait exercer son convenable accomplissement sur le
     dveloppement graduel et l'extension universelle du vritable
     esprit philosophique. Il ne faut pas croire, en effet, que
     cette confusion apparente puisse jamais tre accidentelle: on
     y doit toujours voir le prcieux et irrcusable tmoignage
     d'une certaine concidence fondamentale, admirablement sentie
     par la raison publique, entre les deux ides ainsi
     rapproches. Si l'on pouvait, en chacun des cas principaux,
     remonter jusqu' la premire poque effective d'une telle
     modification du langage, il en rsulterait, surtout pour les
     temps modernes, une source importante de nouveaux documens
     historiques sur l'ducation progressive de la raison humaine.
     Enfin, un tel travail, excut aussi comparativement entre
     les diverses langues contemporaines, afin de recevoir tout
     son dveloppement rationnel, donnerait lieu, sans doute,  de
     nouvelles et intressantes remarques sur le caractre
     intellectuel des diffrens peuples. Outre les connaissances
     philologiques spciales qu'exigerait cette opration
     philosophique, elle devrait surtout tre constamment dirige,
     comme tout mode quelconque d'exploration sociale, par une
     conception positive de la vritable marche fondamentale de
     l'esprit humain et de la socit, sans quoi elle ne
     contribuerait qu' encombrer la science d'irrationnels
     matriaux, dj trop multiplis: en sorte qu'un tel travail
     ne saurait gure convenir aujourd'hui  nos simples
     littrateurs, ni mme  nos rudits.]

Aprs avoir ainsi rationnellement tabli l'indispensable subordination
gnrale de la sociologie envers l'ensemble de la philosophie
biologique, elle se trouve aussi, par cela seul, scientifiquement
rattache d'abord, par une relation indirecte, mais spontane et
invitable, au systme entier de la philosophie inorganique, auquel
nous savons dj que la biologie est immdiatement lie. Telle est, en
effet, la proprit capitale de la hirarchie positive que nous avons
organise entre les diffrentes sciences fondamentales, qu'il suffirait
rigoureusement, en chaque cas, d'y avoir convenablement motiv
l'enchanement le plus direct pour donner aussitt le droit de
dterminer la vraie position encyclopdique, sans aucun examen spcial
des liaisons moins intimes. Mais, indpendamment de cette vidente
subordination mdiate, la physique sociale se rattache aussi de la
manire la plus prononce  l'ensemble de la philosophie inorganique par
d'importantes relations propres et immdiates, dont j'ai ci-dessus
indiqu le principe ncessaire, et qu'il s'agit maintenant de
caractriser sommairement.

En premier lieu, cette philosophie peut seule convenablement analyser le
systme total des diverses conditions extrieures, chimiques, physiques
et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'volution
sociale, et qui doivent surtout exercer une influence prpondrante pour
dterminer, conjointement avec les conditions organiques, sa vitesse
fondamentale. Comment pourrait-on concevoir rationnellement les
phnomnes sociaux, sans avoir d'abord exactement apprci, sous ces
diffrens rapports essentiels, le milieu rel o ils se dveloppent?
L'harmonie gnrale qui doit toujours exister entre l'humanit civilise
et le thtre de sa progression collective, drive ncessairement du
mme principe philosophique que nous avons vu constituer directement le
vritable esprit fondamental de la biologie proprement dite, quant  la
co-relation permanente,  la fois invitable et indispensable, entre la
nature individuelle de tout tre vivant et la constitution propre du
milieu correspondant. Toutes les perturbations extrieures quelconques
qui affecteraient l'existence individuelle de l'homme ne sauraient
manquer aussi d'altrer conscutivement son existence sociale; et,
rciproquement, celle-ci ne pourrait, sans doute, tre gravement
trouble par des modifications du milieu qui ne drangeraient aucunement
la premire. En vertu de cette identit ncessaire, je puis donc ici,
pour acclrer notre travail, me dispenser de reproduire spcialement
l'apprciation mthodique de ces diffrentes conditions inorganiques de
la vie sociale, qui d'ailleurs ne sont gure susceptibles de
contestation srieuse, aussitt qu'on les soumet directement  un examen
scientifique, dont le dveloppement doit tre renvoy au Trait spcial
de philosophie politique dj ci-dessus annonc. Le volume prcdent a
suffisamment caractris ces diverses influences extrieures, en ce qui
concerne la vie individuelle; je dois surtout renvoyer  la quarantime
leon, relativement aux conditions astronomiques, les plus mconnues de
toutes, et celles nanmoins dont la prpondrance est la plus prononce.
J'ai fait voir alors que l'existence des corps vivans, et principalement
l'existence humaine, tait ncessairement subordonne  l'ensemble des
diffrentes donnes astronomiques, soit statiques, soit dynamiques, qui
caractrisent notre plante, envisage, quant  sa rotation journalire
ou  sa circulation annuelle; et j'ai signal, en gnral, le genre
d'influence biologique propre  chacune de ces conditions principales.
Or, sans reproduire, sous un nouvel aspect, cette importante
apprciation, que le lecteur transportera aisment au cas actuel, il est
vident que, par cela mme, de telles considrations doivent devenir
pareillement indispensables  la conception rationnelle de l'ensemble
des phnomnes sociaux. Il en est galement ainsi, d'aprs des motifs
analogues, pour les conditions physiques proprement dites de l'existence
individuelle, et par suite sociale, soit en ce qui concerne l'tat
thermomtrique, l'tat baromtrique et hygromtrique, ou l'tat
lectrique, etc., du milieu ambiant, et semblablement aussi  l'gard
des conditions essentiellement chimiques relatives  la composition de
l'atmosphre,  la nature des eaux,  celle des terrains, etc. Quelque
intressant que dt tre, sans doute, un tableau mthodique du systme
trs complexe des conditions inorganiques du dveloppement social, son
invitable tendue ne permet aucunement de l'baucher ici. Mais un tel
point de vue n'a besoin, ce me semble, que d'tre distinctement signal
pour atteindre suffisamment le but propre de ce chapitre, en rendant
irrcusable, d'aprs des aperus spciaux faciles  suppler, la haute
subordination directe de la sociologie positive envers l'ensemble de la
philosophie inorganique. En renvoyant,  cet gard, aux indications
suffisantes du volume prcdent, je dois seulement signaler, en gnral,
l'influence sociologique propre  ces diverses conditions extrieures
comme tant ncessairement encore plus prononce que leur influence
purement biologique, quoique d'ailleurs essentiellement analogue. Cette
intensit suprieure n'est ici, du point de vue scientifique, qu'une
suite naturelle de la prpondrance toujours croissante d'un tel ordre
de conditions,  mesure que l'organisme se complique davantage, ou qu'on
y considre des phnomnes plus levs: ce qui a lieu, au plus haut
degr possible, d'une manire directe et continue, dans l'tude
rationnelle des phnomnes sociaux, o l'on envisage immdiatement
l'organisme le plus compos, et les plus minentes manifestations. Il
faut d'ailleurs noter,  ce sujet, comme tendant  dvelopper plus
compltement cette invitable prpondrance, qu'un tel organisme est, en
outre, regard comme susceptible d'une dure en quelque sorte indfinie,
de manire  rendre sensibles des modifications graduelles que la
brivet de la vie individuelle ne permettrait point de manifester
suffisamment. Les conditions astronomiques prouvent surtout, avec une
vidence plus prononce, cet accroissement naturel d'influence, quand on
passe du cas individuel au cas social. En reprenant, sous ce rapport,
les diverses considrations indiques dans la quarantime leon, le
lecteur reconnatra facilement que les diffrentes perturbations
hypothtiques, soit statiques, soit dynamiques, qui ne seraient point
pousses  un assez haut degr d'intensit pour affecter gravement
l'existence individuelle, altreraient, au contraire, profondment
l'existence sociale, qui exige un concours bien plus parfait de
circonstances favorables. Non-seulement, par exemple, il est vident que
les dimensions propres de notre plante ont plus d'importance
scientifique en sociologie qu'en biologie, puisqu'elles assignent
d'abord d'insurmontables limites gnrales  l'extension ultrieure de
la population humaine, ce qui doit tre pris en grave considration dans
le systme positif des spculations politiques: mais il en est encore
ainsi en beaucoup d'autres cas, moins immdiatement apprciables. Parmi
les conditions dynamiques, qu'on examine, entre autres, sous ce point de
vue, le degr rel d'obliquit de l'cliptique, la stabilit essentielle
des ples de rotation, et surtout la faible excentricit de l'orbite, on
sentira facilement que, si cet ensemble de donnes fondamentales tait
notablement troubl, sans cependant l'tre assez pour que l'existence
individuelle ft aucunement compromise, notre vie sociale ne pourrait
chapper  une profonde altration correspondante. De telles rflexions,
en vrifiant directement la dpendance ncessaire de la vritable
science du dveloppement humain envers le systme gnral de la
philosophie inorganique, et surtout  l'gard de la philosophie
astronomique qui en est la base indispensable, feront mme comprendre
que la sociologie positive n'tait point rationnellement possible sans
que cette philosophie et t pralablement perfectionne  un degr
beaucoup plus lev qu'on ne doit d'abord le penser. On voit, en effet,
quant  l'astronomie, que la conception scientifique du dveloppement
social, envisag dans l'ensemble de sa dure quelconque, tait
essentiellement impossible tant que la stabilit fondamentale de notre
constitution astronomique, soit par rapport  la rotation ou  la
translation, n'avait pas t convenablement dmontre, d'aprs
l'application gnrale de la loi de la gravitation, puisque la
continuit de cette volution exige d'abord, entre certaines limites,
une telle stabilit. Une apprciation semblable peut avoir lieu envers
les conditions physiques et chimiques, afin d'tablir que la surface de
notre plante est maintenant parvenue,  tous gards,  un tat
essentiellement normal, sauf des accidens trop rares, trop partiels, et
trop imprvus pour que la sagesse humaine n'en doive pas faire
primitivement abstraction; ou que, du moins, l'corce du globe ne
comporte plus que des variations tellement limites et surtout tellement
graduelles qu'elles ne sauraient gravement affecter le cours naturel de
l'volution sociale, dont la pense serait certainement inconciliable
avec l'irruption brusque et frquente de bouleversemens
physico-chimiques trs tendus dans le thtre de la vie humaine. Bien
loin donc que, sous ces divers aspects, la vraie philosophie politique
puisse aucunement s'isoler de la philosophie inorganique, il y aurait
beaucoup plutt lieu de craindre que celle-ci ne ft point,  ces
derniers titres, assez avance aujourd'hui pour fournir  la premire
les notions pralables dont elle a besoin, si, suivant la marche
fondamentale dj suffisamment motive au chapitre prcdent, on ne
devait point y procder d'abord  la dtermination la plus gnrale des
lois propres au dveloppement social, en cartant sagement les questions
accessoires ou prliminaires qui seraient ou trop peu abordables ou mme
trop prmatures, sauf  les reprendre ultrieurement en descendant
graduellement  une prcision plus parfaite. Au premier coup d'oeil,
cette subordination ncessaire semblerait d'ailleurs exiger, dans la
philosophie inorganique, un perfectionnement radical, qu'elle ne saurait
jamais admettre, comme je l'ai dmontr dans le second volume, en ce qui
concerne les lois astronomiques les plus gnrales, relatives  l'action
mutuelle des diffrens mondes. Mais, ici, l'harmonie ncessaire que nous
avons toujours constate,  tous gards, entre le possible et
l'indispensable n'prouve rellement aucune altration quelconque;
puisque, si ces notions cosmiques sont profondment inaccessibles, comme
on n'en saurait douter, leur inutilit effective n'est pas moins
vidente en sociologie qu'en biologie, vu l'entire indpendance,
rigoureusement constate dsormais, des phnomnes intrieurs de notre
monde, seuls susceptibles d'influence sociale, envers ces phnomnes
universels, essentiellement trangers  l'astronomie positive. On peut
appliquer des rflexions analogues  beaucoup d'autres cas, plus usuels
quoique moins prononcs, et partout l'on reconnatra, en apprciant avec
exactitude la subordination fondamentale de la philosophie sociologique
relativement aux diffrentes branches de la philosophie inorganique, que
celle-ci, malgr son imperfection actuelle, est dj assez avance, sous
tous les aspects principaux, pour n'apporter aujourd'hui aucun obstacle
essentiel  la constitution rationnelle de la science sociale, pourvu
qu'on ait toujours la prudente habilet d'liminer provisoirement des
recherches intempestives.

Afin de prvenir, autant que possible, toute interprtation vicieuse
d'une telle subordination, maintenant incontestable, il convient de
prciser davantage la notion gnrale de l'influence sociale propre aux
diverses conditions inorganiques, en remarquant que, par sa nature, elle
ne saurait affecter les lois caractristiques du dveloppement humain,
toujours essentiellement invariables, mais seulement la vitesse
effective de l'volution totale ou de ses diverses phases principales,
du moins en se restreignant  des variations compatibles avec
l'existence du phnomne. Nous avons vu, en gnral, au chapitre
prcdent, que toutes les causes perturbatrices quelconques ne sauraient
immdiatement agir que sur cette vitesse propre. J'ai suffisamment
dmontr, dans la quarante-deuxime leon, que les tres vivans ne sont
point, comme on l'a tant dit, indfiniment modifiables sous l'empire des
circonstances extrieures quelconques; que ces modifications,
circonscrites entre d'troites limites gnrales, jusqu'ici d'ailleurs
peu connues, ne peuvent jamais affecter que les degrs des divers
phnomnes, sans changer aucunement leur nature; et qu'enfin, lorsque
les influences perturbatrices excdent notablement ces limites,
l'organisme, au lieu de se modifier, est ncessairement dtruit. Or, cet
important principe de philosophie biologique devant tre, par sa nature,
d'autant plus applicable qu'il s'agit d'un organisme plus complexe et
d'une vie plus minente, quoique l'tre devienne alors plus modifiable,
il faut ncessairement l'tendre aussi,  plus forte raison,  l'tude
positive du dveloppement social. La marche fondamentale de ce
dveloppement doit donc tre envisage comme tenant  l'essence mme du
phnomne, et, par suite, essentiellement identique dans toutes les
hypothses possibles sur le milieu correspondant. Sans doute, on peut
aisment imaginer, suivant les indications prcdentes, qu'une volution
aussi dlicate soit radicalement empche par diverses perturbations
extrieures, surtout astronomiques, qui n'iraient pas mme jusqu'
dtruire directement notre espce. Mais, tant que cette volution
restera possible, il faudra toujours la concevoir assujtie aux mmes
lois essentielles, et ne pouvant varier que dans sa vitesse, en
traversant, avec plus ou moins de rapidit, chacun des tats
intermdiaires dont elle se compose, sans que leur succession ncessaire
ni leur tendance finale puissent jamais tre rellement altres. Une
telle altration excderait d'ailleurs le pouvoir mme des causes
biologiques; si, par exemple, on admettait quelques modifications
tranches dans l'organisme humain, ou que l'on penst, ce qui serait
scientifiquement quivalent,  l'hypothtique dveloppement social d'une
autre race animale, il faudrait toujours supposer, pour l'ensemble du
dveloppement, une marche fondamentale commune: telle est, du moins, la
condition philosophique impose par la nature d'un tel sujet, qui ne
saurait devenir pleinement positif qu'autant qu'il pourra tre ainsi
conu; on doit donc,  plus forte raison, tendre une pareille
apprciation aux causes purement inorganiques. Du reste, une telle
disposition intellectuelle n'est, au fond, que la suite spontane et le
complment indispensable de l'esprit gnral que la philosophie positive
nous a nettement manifest, sous ce rapport, en tant d'autres occasions
antrieures, o, en poursuivant la vrification spciale de ma
hirarchie scientifique, nous avons constamment reconnu que si, dans
toute l'tendue de cette hirarchie, les phnomnes moins gnraux
s'accomplissent ncessairement sous l'invitable prpondrance des
phnomnes plus gnraux, cette subordination ne peut altrer, en aucune
manire, leurs lois propres, mais seulement l'tendue et la dure de
leurs manifestations relles.

Pour complter cet aperu prliminaire de la relation gnrale entre la
philosophie sociologique et l'ensemble de la philosophie inorganique, je
dois enfin signaler,  ce sujet, une nouvelle considration directe,
d'autant plus importante ici qu'elle s'applique surtout, par sa nature,
aux connaissances physico-chimiques, qui, dans les indications
prcdentes, ont pu paratre ngliges comparativement aux doctrines
astronomiques. Il s'agit de l'action relle de l'homme sur le monde
extrieur, dont le dveloppement graduel constitue, sans doute, l'un des
principaux aspects de l'volution sociale, et sans l'essor de laquelle
on peut mme dire que l'ensemble de cette volution n'et pas t
possible, puisqu'elle et t arrte,  sa naissance, par la
prpondrance des obstacles matriels propres  la condition humaine. En
un mot, la progression, soit politique, soit morale, soit
intellectuelle, de l'humanit, est ncessairement insparable de sa
progression matrielle, en vertu de l'intime solidarit mutuelle qui
caractrise le cours naturel des phnomnes sociaux, d'aprs la leon
prcdente. Or, il est vident que l'action de l'homme sur la nature
dpend principalement de ses connaissances acquises quant aux lois
relles des phnomnes inorganiques, quoique la philosophie biologique
n'y puisse tre, sans doute, aucunement trangre. Il faut, en outre,
reconnatre,  cet gard, que la physique proprement dite, et mme
encore plus la chimie, constituent surtout la base propre du pouvoir
humain, l'astronomie, malgr sa participation capitale, ne pouvant y
concourir que par une indispensable prvoyance, au lieu d'une
modification directe du milieu ambiant. Voil donc un nouveau motif
gnral, d'une irrcusable vidence, et qu'il suffit de signaler ici,
pour faire hautement ressortir l'impossibilit radicale d'une tude
rationnelle du dveloppement social, sans la combinaison immdiate et
permanente des spculations sociologiques avec l'ensemble des doctrines
de la philosophie inorganique.

Dans tout ce qui prcde, j'ai d m'abstenir soigneusement de considrer
aussi cette philosophie relativement  la mthode, afin de simplifier
notre apprciation, en rduisant ici l'examen aux seules notions
susceptibles d'tre srieusement contestes aujourd'hui. Au point o ce
Trait est maintenant parvenu, je n'ai plus besoin de m'arrter
expressment  dmontrer l'indispensable ncessit logique de se
prparer convenablement aux saines tudes sociales en apprenant 
connatre la mthode positive fondamentale dans ses applications relles
les mieux caractrises. Malgr son importance prpondrante, ce grand
prcepte ressort tellement ici de la nature du sujet, il s'appuie
d'ailleurs si fortement dj sur les considrations analogues tablies
dans les autres sections de cet ouvrage, qu'il suffit d'noncer
simplement une proposition philosophique  l'gard de laquelle la partie
antrieure de ce volume ne saurait laisser aucun doute direct, et que
la suite de notre travail confirmera spontanment de plus en plus. Je me
borne donc, sous ce rapport,  renvoyer le lecteur aux divers motifs
gnraux exposs, dans le volume prcdent, en tablissant une pareille
ncessit envers la science biologique proprement dite. Le cas actuel ne
saurait comporter,  cet gard, d'autre remarque propre, si ce n'est que
ces diffrentes considrations acquirent ici beaucoup plus de gravit
encore, d'aprs la complication bien suprieure des phnomnes, et mme
indpendamment de la perturbation spciale que les passions humaines
tendent si hautement  introduire en de telles tudes. Afin que
l'extension des ressources logiques soit toujours en suffisante harmonie
avec l'accroissement des difficults scientifiques, suivant la loi
philosophique que j'ai tablie  ce sujet, et qui a dj t
spcialement vrifie, quant aux moyens propres d'exploration directe, 
la fin du chapitre prcdent, il faut rellement se fliciter de cette
subordination profonde qui lie rationnellement la sociologie 
l'ensemble de la philosophie naturelle. Convenablement apprcie, et
sagement utilise, cette relation capitale, qui d'abord semble augmenter
la complication naturelle du sujet, constitue, au contraire, sous le
point de vue logique, la principale base de son heureuse laboration
positive, en y introduisant spontanment une indispensable prparation
intellectuelle, dont l'esprit humain, si faible apprciateur, mme
aujourd'hui, de la pure mthode, n'aurait pu directement assez sentir la
haute importance. Il convient,  cet gard, de noter spcialement
l'extension non moins spontane d'une telle prparation  toutes les
parties antrieures de la philosophie positive, et surtout  la
philosophie inorganique. Car, c'est uniquement par cette extension
complte que la mthode positive peut tre pralablement assez connue
pour devenir rellement applicable  l'tude de phnomnes aussi
minemment compliqus, suivant un principe pos ds le dbut de ce
Trait, et depuis constamment vrifi; chaque branche essentielle de la
philosophie naturelle devant, comme nous l'avons si souvent constat,
dvelopper spcialement l'un des attributs caractristiques de la
mthode fondamentale, qui ne peut tre convenablement apprci qu'en
l'tudiant  sa source propre. Il ne suffira donc pas aux sociologistes
de se prparer  leurs difficiles spculations en apprenant d'abord, par
une profonde apprciation de la philosophie biologique,  dvelopper,
dans des cas moins compliqus, l'esprit gnral de leurs travaux, et
les principaux moyens d'exploration qui leur conviennent, comme je l'ai
ci-dessus indiqu. Outre que la biologie ne saurait tre,  son tour,
rationnellement conue sans son indispensable subordination  l'ensemble
de la philosophie inorganique, c'est uniquement par l'tude directe de
cette philosophie que les sociologistes peuvent suffisamment connatre
les caractres les plus lmentaires de la mthode positive, d'autant
mieux apprciables que les phnomnes sont moins compliqus. C'est ainsi
seulement que l'on peut se faire une juste ide gnrale des attributs
essentiels de la positivit scientifique, de ce qui constitue
l'explication relle d'un phnomne quelconque, des conditions
invariables d'une exploration vraiment rationnelle, soit par voie
d'observation pure, soit par exprimentation, et enfin du vritable
esprit qui doit toujours prsider  l'institution et  l'usage des
hypothses scientifiques quelconques: or, il est clair que, sous ces
divers aspects, la sociologie a un besoin indispensable de notions et
surtout d'habitudes pralables, qui ne sauraient tre autrement
tablies. Le dfaut d'accomplissement rel de cette grande condition
logique constitue,  mes yeux, comme je l'ai dj indiqu, la principale
cause intellectuelle de l'avortement radical des tentatives effectues
jusqu'ici pour la rgnration des tudes sociales, dont la positivit
est,  vrai dire, hautement dsire aujourd'hui, sans que les moyens
prliminaires en soient encore convenablement apprcis. Enfin, cette
prparation capitale de notre intelligence ne doit pas seulement, pour
avoir une entire efficacit, embrasser l'tude gnrale de toutes les
diverses parties essentielles de la philosophie naturelle: il n'importe
pas moins au succs d'une telle opration que son accomplissement
effectif soit graduellement conforme  l'ordre hirarchique de
complication croissante que j'ai tabli entre elles en commenant ce
Trait. Le respect constant d'un tel ordre tend  conduire rgulirement
notre intelligence, suivant une srie de nuances presque insensibles, de
l'admirable simplicit qui caractrise les spculations astronomiques
jusqu' l'excessive complication propre aux spculations sociales; et
l'on sait qu'il n'y a de dispositions vraiment efficaces et
indestructibles que celles qui sont ainsi progressivement introduites,
par degrs aussi rapprochs que possible: toute grave altration de
cette succession ncessaire, transporterait invitablement, dans les
tudes sociologiques, des habitudes d'irrationnalit, qui n'y sont que
trop naturelles, surtout de nos jours. Telles sont les vraies conditions
gnrales, difficiles mais indispensables, de la seule ducation
scientifique prliminaire propre  dvelopper systmatiquement
l'introduction spontane de l'esprit positif dans l'ensemble des
thories sociales.

Par une suite invitable de cette intime subordination logique, on ne
saurait enfin mconnatre, en poursuivant jusqu'au bout les consquences
videntes d'un tel principe, la ncessit rigoureuse de faire, avant
tout, reposer cette ducation pralable des sociologistes vraiment
rationnels sur une convenable apprciation de la philosophie
mathmatique, mme abstraction faite de l'indispensable participation
directe de cette philosophie  l'laboration fondamentale des
principales parties de la philosophie inorganique, dont la connaissance,
quoique simplement gnrale, ne saurait tre aujourd'hui suffisamment
obtenue sans un certain recours spcial  cette base primordiale de
toute la philosophie positive. C'est l seulement que les sociologistes,
comme tous les autres esprits livrs  l'tude de la nature, pourront
d'abord dvelopper le vrai sentiment lmentaire de l'vidence
scientifique, et contracter l'habitude fondamentale d'une argumentation
rationnelle et dcisive, en un mot apprendre  satisfaire convenablement
aux conditions purement logiques de toute spculation positive, en
tudiant la positivit universelle  sa vritable source primitive. Il
n'y a ici de particulier  la sociologie que l'vidente obligation de
fortifier d'autant plus ces dispositions pralables que la complication
suprieure des phnomnes en rend l'accomplissement spontan  la fois
plus difficile et plus indispensable. Du reste, toute ide de nombre
effectif et de loi mathmatique tant dj directement interdite en
biologie, comme je l'ai suffisamment expliqu, elle doit tre,  plus
forte raison, radicalement exclue des spculations encore plus
compliques de la sociologie, sans qu'il soit d'ailleurs ncessaire
d'insister ici spcialement sur un tel axiome philosophique, au sujet
duquel je me borne  renvoyer le lecteur aux explications fondamentales
de la quarantime leon.

La seule aberration de ce genre qui et pu mriter quelque discussion
srieuse, si l'ensemble de ce Trait ne nous en avait d'avance
radicalement dispens, c'est la vaine prtention d'un grand nombre de
gomtres  rendre positives les tudes sociales d'aprs une
subordination chimrique  l'illusoire thorie mathmatique des chances.
C'est l l'illusion propre des gomtres en philosophie politique, comme
celle des biologistes y consiste surtout, ainsi que je l'ai ci-dessus
expliqu,  vouloir riger la sociologie en simple corollaire ou
appendice de la biologie, en y supprimant, dans l'un et l'autre cas,
l'indispensable prpondrance de l'analyse historique. Il faut nanmoins
convenir que l'aberration des gomtres est,  tous gards, infiniment
plus vicieuse et beaucoup plus nuisible que l'autre; outre que les
erreurs philosophiques quelconques sont, en gnral, bien autrement
tenaces chez les gomtres, directement affranchis, par la haute
abstraction de leurs travaux, de toute subordination rigoureuse 
l'tude relle de la nature. Quelque grossire que soit videmment une
telle illusion, elle tait nanmoins essentiellement excusable, quand
l'esprit minemment philosophique de l'illustre Jacques Bernouilli
conut, le premier, cette pense gnrale, dont la production,  une
telle poque, constituait rellement le prcieux et irrcusable symptme
du besoin dj pressenti de rendre par-l positives,  dfaut d'une
meilleure voie alors impossible  souponner, les principales thories
sociales; besoin prmatur pour ce temps, mais qui n'y pouvait tre
prouv, mme ainsi, que par une intelligence vraiment suprieure.
L'erreur tait beaucoup moins excusable lorsque Condorcet reproduisit
ultrieurement, sous une forme plus directe et plus systmatique, le
mme espoir chimrique, dont l'expression, encore profondment mle 
son clbre ouvrage posthume, y confirme clairement l'tat flottant de
son intelligence quant  la conception fondamentale de la science
sociale, suivant les explications directes de l'avant-dernire leon.
Mais il est vraiment impossible d'excuser chez Laplace la strile
reproduction d'une telle aberration philosophique, alors que l'tat
gnral de la raison humaine commenait dj  permettre d'entrevoir le
vritable esprit fondamental de la saine philosophie politique, si bien
prpar, comme je l'ai montr, par les travaux de Montesquieu et de
Condorcet lui-mme, et d'ailleurs puissamment stimul par l'branlement
radical de la socit.  plus forte raison ne saurait-on nullement
pallier la prolongation actuelle de cette absurde illusion parmi les
imitateurs subalternes, qui, sans rien ajouter au fond du sujet, se
bornent  rpter, dans un lourd verbiage algbrique, l'expression
suranne de ces vaines prtentions, par un abus grossier du crdit si
justement attach dsormais au vritable esprit mathmatique. Bien loin
d'indiquer, comme il y a un sicle, l'instinct prmatur de
l'indispensable rnovation des tudes sociales, cette aberration ne
constitue aujourd'hui,  mes yeux, que l'involontaire tmoignage dcisif
d'une profonde impuissance philosophique, d'ailleurs combine,
d'ordinaire, avec une sorte de manie algbrique, maintenant trop
familire au vulgaire des gomtres, et peut-tre aussi quelquefois
stimule par le dsir, si commun de nos jours, de se crer,  peu de
frais, une certaine rputation, phmre mais productive, de haute
porte politique. Serait-il possible, en effet, d'imaginer une
conception plus radicalement irrationnelle que celle qui consiste 
donner pour base philosophique, ou pour principal moyen d'laboration
finale,  l'ensemble de la science sociale, une prtendue thorie
mathmatique, o, prenant habituellement des signes pour des ides,
suivant le caractre usuel des spculations purement mtaphysiques, on
s'efforce d'assujtir au calcul la notion ncessairement sophistique de
la probabilit numrique, qui conduit directement  donner notre propre
ignorance relle pour la mesure naturelle du degr de vraisemblance de
nos diverses opinions?[32] Aussi aucun homme sens n'a-t-il t, dans la
pratique sociale, effectivement converti de nos jours  cette trange
aberration, quoique sans pouvoir en dmler le sophisme fondamental.
Tandis que les vraies thories mathmatiques ont fait, depuis un sicle,
de si grands et si utiles progrs, cette absurde doctrine, sauf les
occasions de calcul abstrait qu'elle a pu susciter, n'a vritablement
subi, pendant le mme temps, malgr de nombreux et importans essais,
aucune amlioration essentielle, et se retrouve aujourd'hui place dans
le mme cercle d'erreurs primitives, quoique la fcondit des
conceptions constitue certainement,  l'gard d'une science quelconque,
le symptme le moins quivoque de la ralit des spculations.

     [Footnote 32: J'ai dj sommairement indiqu, au commencement
     de 1835, dans le second volume de ce Trait, mon opinion
     directe sur l'apprciation philosophique d'une telle thorie,
     par une note importante de la vingt-septime leon, o j'ai
     d'ailleurs annonc l'intention ultrieure de traiter
     expressment ce sujet spcial de philosophie mathmatique, si
     cet ouvrage comporte une seconde dition. La justice me fait
     ici un heureux devoir d'ajouter que, depuis cette poque,
     l'un des plus judicieux gomtres de notre sicle (M.
     Poinsot), avec cette lucide sagacit philosophique qui le
     caractrise habituellement, a, sous ce rapport, utilement
     entrepris, dans une mmorable discussion acadmique, de
     prvenir le vulgaire mathmatique contre une nouvelle
     invasion momentane de cette aberration suranne, alors
     identiquement reproduite, avec une sorte de fracas
     scientifique, par un analyste beaucoup moins rationnel.]

 quelques aberrations philosophiques qu'ait pu donner lieu jusqu'ici
une fausse apprciation des relations indispensables de la science
sociale avec les diverses sciences antrieures, les diffrentes
indications contenues dans ce chapitre ne peuvent maintenant laisser
aucune grave incertitude sur la subordination vraiment fondamentale, 
la fois scientifique et logique, qui fait pralablement dpendre l'tude
positive des phnomnes sociaux de l'ensemble de la philosophie
naturelle tout entire: en sorte que la position encyclopdique
assigne, ds le dbut de ce Trait,  la physique sociale, dans la
hirarchie gnrale des sciences, se trouve dsormais suffisamment
motive d'aprs un examen direct. Les principales de ces relations sont
d'une telle vidence intrinsque qu'il est presque honteux, pour l'tat
prsent de la raison humaine, qu'on soit forc de dmontrer formellement
aujourd'hui, soit la ncessit de ne procder  l'tude des phnomnes
les plus compliqus qu'aprs s'y tre convenablement prpar par l'tude
graduelle des phnomnes plus simples, soit aussi, quant  la doctrine,
l'indispensable obligation gnrale de connatre d'abord l'agent du
phnomne que l'on se propose d'analyser et le milieu o ce phnomne
s'accomplit. Mais la funeste prpondrance actuelle de la philosophie
mtaphysique en un tel sujet y a si radicalement vici les notions mme
les plus lmentaires, que, malgr la puissance naturelle des
considrations prcdentes, si spontanment fortifies par l'ensemble de
ce Trait, je dois craindre peut-tre que cette haute connexit
scientifique ne soit, au fond, la partie la moins gote, sinon la plus
conteste, de ma doctrine philosophique, mme aprs que la suite de ce
volume en aura indirectement confirm,  divers gards essentiels, la
ralit et l'importance. Cette crainte me semble d'autant plus lgitime
que ce grand prcepte de philosophie positive se trouve ncessairement
en opposition directe avec l'un des plus profonds caractres de nos
moeurs politiques, l'appel immdiat, si doux  la fois  notre orgueil
et  notre paresse, adress, par la philosophie mtaphysique,  toutes
les intelligences quelconques, pour traiter, sans aucune prparation
rationnelle, les diverses questions sociales, en les regardant, du moins
implicitement, comme des sujets de simple inspiration. Un tel motif
devait donc me faire attacher ici une importance toute spciale 
l'explication sommaire de ces diverses relations indispensables, sur
lesquelles, malgr leur haute vidence propre, je n'ai point, sans
doute, trop insist, quoique cependant toutes les notions principales me
semblent avoir t suffisamment indiques. Pour terminer convenablement
l'opration encyclopdique qui constitue le sujet particulier de ce
chapitre, il me reste maintenant  considrer en sens inverse cette
connexit fondamentale, en apprciant,  son tour, la raction
philosophique ncessaire de la physique sociale sur l'ensemble des
sciences antrieures, soit quant  la doctrine ou  la mthode.

Il serait, en ce moment, prmatur de considrer ici,  ce sujet,
l'invitable influence gnrale que la sociologie doit ultrieurement
exercer sur le systme des autres sciences fondamentales par cela seul
que, constituant le dernier lment essentiel de la philosophie
positive, cette philosophie, ds-lors irrvocablement complte,
permettra enfin de rationaliser directement la culture, encore
essentiellement empirique, des diffrentes sciences actuelles, en les
faisant concevoir dsormais, malgr leur indispensable sparation, comme
des branches distinctes d'un tronc ncessairement unique, dont la
considration prpondrante devra toujours prsider, sans aucune vaine
prtention d'universalit, aux divers travaux spciaux, au lieu de
l'anarchique dispersion qui caractrise aujourd'hui le mode effectif de
dveloppement de la philosophie naturelle. L'examen direct de cette
haute rgnration scientifique appartient exclusivement, par sa nature,
 la fin de ce volume, o il fournira l'une des conclusions finales de
l'ensemble de ce Trait. Nous devons ici nous borner  apprcier, sous
un point de vue plus spcial, la raction immdiate de la sociologie sur
tout le reste de la philosophie naturelle, en vertu des principales
proprits, soit scientifiques, soit logiques, qui caractrisent son
esprit fondamental, d'aprs les explications du chapitre prcdent.

Quant  la doctrine, le principe essentiel de cette universelle raction
rsulte d'abord de cette vidente considration philosophique que toutes
les spculations scientifiques quelconques, en tant que travaux humains,
doivent tre, de toute ncessit, profondment subordonnes  la vraie
thorie gnrale du dveloppement de l'humanit. Si, par une hypothse
videmment chimrique, on pouvait concevoir cette thorie devenue jamais
assez parfaite pour qu'aucun obstacle intellectuel n'y bornt la libre
plnitude de ses dductions les plus prcises, il est clair que la
hirarchie scientifique, ds-lors totalement intervertie, prsenterait
dsormais, _ priori_, les diffrentes sciences comme de simples parties
de cette science unique. Quoique la faiblesse de notre intelligence et
l'extrme complication d'une telle tude ne puissent, sans doute,
aucunement permettre  l'esprit humain de raliser jamais une pareille
situation philosophique, cette supposition est nanmoins trs propre 
faire immdiatement comprendre la lgitime intervention gnrale de la
vraie science sociale dans tous les ordres possibles de spculations
humaines.  la vrit, cette haute intervention semble d'abord
appartenir plutt  la thorie biologique de notre nature, et c'est
ainsi que quelques philosophes ont commenc  en entrevoir le germe. Il
n'est pas douteux, en effet, que la connaissance de l'homme individuel
doive exercer directement une influence secrte mais invitable sur
toutes les sciences quelconques, puisque nos travaux portent
ncessairement l'empreinte ineffaable des facults qui les produisent.
Mais, en approfondissant davantage cette grande considration, on peut
aisment reconnatre que cette influence universelle doit proprement
appartenir  la thorie de l'volution sociale beaucoup plus qu' celle
de l'homme individuel, quoique, sous ce rapport surtout, la sociologie
soit naturellement insparable de la biologie. Cette restriction plus
prcise rsulte videmment de ce que le dveloppement de l'esprit humain
n'est possible que par l'tat social, dont la considration directe doit
donc prvaloir toutes les fois qu'il s'agit immdiatement des rsultats
quelconques de ce dveloppement. Tel est donc, en aperu, le premier
titre philosophique de la physique sociale  son invitable intervention
intellectuelle dans la culture effective des diverses parties de la
philosophie naturelle proprement dite. Je me borne maintenant,  ce
sujet,  poser simplement le principe ncessaire de cette grande
relation, qui sera plus tard convenablement examine. En ce moment, il
convient de considrer seulement des relations plus spciales et plus
aisment apprciables, qui rsultent spontanment de nos diverses
explications antrieures. D'abord, il est clair que la sociologie devra
naturellement perfectionner l'tude des vrais rapports essentiels qui
unissent entre elles les diffrentes sciences, puisque cette tude
constitue ncessairement une partie importante de la statique sociale,
directement destine  mettre en vidence les lois relles d'un tel
enchanement, comme celles de tous les autres cas de connexit
fondamentale entre les divers lmens quelconques de notre civilisation.
C'est seulement ainsi que l'tude habituelle de ces liaisons mutuelles,
ds-lors irrvocablement tablie sur le terrain de la ralit, pourra
enfin prendre un caractre vraiment positif, susceptible d'carter 
jamais ces spculations vagues et arbitraires qui distinguent
aujourd'hui tant d'essais encyclopdiques, sans excepter la plupart de
ceux si malheureusement tents par les savans eux-mmes,  l'imitation
strile des purs mtaphysiciens. Mais, quelle que soit l'importance de
cette premire considration, cette heureuse tendance spontane de la
sociologie  manifester avec vidence le vritable esprit gnral de
chaque science fondamentale d'aprs l'ensemble de ses relations avec
toutes les autres, sera ncessairement encore plus prononce dans
l'tude directe de la dynamique sociale, en vertu de ce principe, dj
souvent employ dans ce volume, que la vraie coordination doit tre
surtout dvoile par le cours naturel du dveloppement commun. Tous les
savans qui ont mdit avec quelque force sur l'ensemble de leur sujet
propre ont certainement senti quels importans secours spciaux peuvent
fournir les indications historiques correspondantes pour rgulariser, 
un certain degr, l'essor spontan des dcouvertes scientifiques, en
vitant surtout les tentatives chimriques ou trop prmatures. Il
serait inutile d'insister ici sur un tel attribut de l'histoire des
sciences, qui ne saurait tre contest aujourd'hui par aucun de ceux qui
ont fait, en une science quelconque, des dcouvertes relles de quelque
porte: le grand Lagrange tait surtout profondment pntr de cette
haute relation philosophique, qu'il a si admirablement utilise, et dont
il a mme spontanment formul le principe, autant que le permettaient
ses travaux, comme je vais l'indiquer plus spcialement ci-dessous. Or,
il est clair, d'aprs la leon prcdente, que la vritable histoire
scientifique, c'est--dire la thorie de la filiation relle des
principales dcouvertes, n'existe encore en aucune manire. Les divers
essais vainement dcors de ce titre, par des esprits qui n'en pouvaient
comprendre la porte philosophique, n'ont pu tre jusqu'ici que de
simples compilations, d'ailleurs provisoirement utiles, de matriaux
plus ou moins irrationnels, qui ne sauraient mme, comme nous l'avons
vu, tre ultrieurement employs  la construction directe d'aucune
doctrine historique sans une indispensable rvision prliminaire, et qui
certainement sont fort impropres, dans leur tat actuel,  suggrer
d'heureuses indications scientifiques. Mais, quoique une telle rudition
bibliographique et biographique tende plutt  touffer l'essor spontan
du gnie humain qu' en seconder le dveloppement, ce qui explique la
rpugnance instinctive qu'elle inspire d'ordinaire aux vrais inventeurs,
la proprit ncessaire que nous apprcions dans la vritable histoire
des sciences n'en demeure pas moins incontestable. Cette proprit ne
pourra donc raliser pleinement son heureuse influence pour rgulariser
le progrs naturel des diffrentes sciences que par suite de la
fondation directe de la physique sociale, sans laquelle nous avons
reconnu qu'aucune histoire spciale ne saurait tre rationnellement
conue, et qui doit imprimer immdiatement  de tels travaux la
direction philosophique qui leur manque essentiellement jusqu'ici. On
ne peut, sans doute, mconnatre, sous ce rapport, les amliorations
spciales que cette nouvelle science fondamentale tendra ncessairement
 introduire dans chacune des autres, aussi bien que dans leur
coordination gnrale, puisqu'il est certain qu'aucune science
quelconque ne saurait tre profondment comprise tant qu'on n'en a point
apprci la vritable histoire essentielle.

Convenablement approfondie, cette considration nous amne,
naturellement, en dernier lieu,  apprcier aussi la raction ncessaire
de la sociologie sur l'ensemble des sciences antrieures, en ce qui
concerne la mthode proprement dite. Il ne peut encore tre question de
combiner ici les diverses notions fondamentales que les diffrentes
parties de cet ouvrage ont d successivement fournir  cet gard, pour
en construire directement une thorie gnrale et complte de la mthode
positive. Cette opration capitale doit rationnellement appartenir  la
fin de ce volume, puisque les indications spontanes que la suite de
notre travail devait,  ce sujet, graduellement dvelopper ne sauraient
tre termines tant qu'il reste  examiner une dernire branche
essentielle de notre systme philosophique. Mais, nous avons reconnu,
dans toutes les parties antrieures de ce Trait, que chacune des
diverses sciences fondamentales possde, par sa nature, l'importante
proprit de manifester spcialement l'un des principaux attributs de la
mthode positive universelle, quoique tous doivent ncessairement se
retrouver,  un certain degr, dans toutes les autres sciences, en vertu
de notre invariable unit logique. Nous n'avons donc ici qu'
caractriser, sous ce rapport,  l'gard de la physique sociale, sa
participation propre et directe  la composition lmentaire du fonds
commun de nos ressources intellectuelles. Or, au point o ce volume est
maintenant parvenu, il est dj facile de reconnatre que cette
coopration logique de la nouvelle science n'a pas, sans doute, une
moindre importance gnrale que celle des diverses sciences antrieures,
y compris mme la biologie. Il rsulte, en effet, de la leon prcdente
que la fondation de la sociologie positive tend directement  augmenter
l'ensemble de nos principaux moyens de spculation quelconque, en y
introduisant, comme dernier lment essentiel, ce mode gnral
d'exploration que j'ai signal sous le nom de _mthode historique_
proprement dite, qui, aprs un usage convenable, constituera rellement
plus tard un quatrime mode fondamental d'observation,  la suite du
procd comparatif de la biologie, dont il prsente certainement une
modification assez profonde pour mriter d'en tre finalement distingu.
Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation tait, par sa
nature, si videmment rserve  la sociologie, est vraiment, au fond,
plus ou moins applicable  tous les ordres quelconques de spculations
scientifiques. Il suffit, pour cela, suivant le principe incontestable
ci-dessus indiqu, de concevoir chaque dcouverte quelconque, 
l'instant o elle s'accomplit, comme constituant un vritable phnomne
social, faisant partie de la srie gnrale du dveloppement humain, et,
 ce titre, soumis aux lois de succession et aux mthodes d'exploration
qui caractrisent cette grande volution. D'un tel point de dpart, dont
la rationnalit ne saurait tre mconnue, on embrasse aussitt l'entire
universalit ncessaire de la mthode historique, ds-lors envisage
dans toute son minente dignit intellectuelle. N'est-il point sensible,
en effet, que, par une telle mthode, les diverses dcouvertes
scientifiques deviennent,  un certain degr, susceptibles d'une vraie
prvision rationnelle, d'aprs une exacte apprciation du mouvement
antrieur de la science, convenablement interprt suivant les lois
fondamentales de la marche relle de l'esprit humain? Parvenue  une
telle spcialit, la prvision historique ne saurait sans doute,
d'aprs les explications du chapitre prcdent, comporter des
dterminations bien prcises: mais elle pourra certainement fournir
d'heureuses indications prliminaires sur le sens gnral des progrs
immdiats, de manire  viter surtout, en grande partie, l'norme
dperdition des forces intellectuelles qui se consument aujourd'hui en
essais essentiellement hasards, dont la plupart ne comportent aucun
succs rel. Comparant ainsi convenablement l'tat prsent de chaque
science, ou mme de chaque grand sujet scientifique,  la suite
philosophique des tats antrieurs, il deviendra, sans doute, possible
d'assujtir ultrieurement l'art des dcouvertes  une sorte de thorie
rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du
gnie individuel, dont la marche propre ne saurait tre vraiment
indpendante du dveloppement collectif de l'esprit humain, quelque
illusion naturelle que puisse inspirer,  cet gard, le sentiment
exagr de la supriorit personnelle, malheureusement si dispose,
d'ordinaire, surtout en ce genre,  un isolement chimrique. La mthode
historique est donc destine, en dominant dsormais l'usage systmatique
de toutes les autres mthodes scientifiques quelconques,  leur procurer
une plnitude de rationnalit qui leur manque essentiellement encore,
en transportant, autant que possible,  l'ensemble cette progression
sagement ordonne qui n'existe aujourd'hui que pour les dtails: le
choix habituel des sujets de recherches, jusqu'ici presque arbitraire,
ou du moins minemment empirique, tendra ds-lors  acqurir,  un
certain degr, ce caractre vraiment scientifique que prsente seule
maintenant l'investigation partielle de chacun d'eux. Mais, pour que ces
hautes proprits puissent tre convenablement ralises, il est
indispensable que cette mthode transcendante, si difficile et si
dlicate par sa nature, soit elle-mme toujours subordonne aux
conditions philosophiques qu'impose le vritable esprit gnral de la
science o elle prend spcialement naissance, tel qu'il a t
suffisamment caractris dans la leon prcdente. La principale de ces
conditions consiste, ainsi que nous l'avons tabli,  ne jamais
considrer l'ensemble du dveloppement propre de chaque science
isolment de la progression totale de l'esprit humain, ni mme de
l'volution fondamentale de l'humanit. Ainsi, la physique sociale, qui
fournit spontanment cette nouvelle mthode, devra donc aussi plus ou
moins prsider ultrieurement  son application graduelle, au moins
d'aprs sa conception gnrale du dveloppement humain[33]. Tout usage
trop partiel ou trop isol d'un tel mode d'investigation, suivant
l'irrationnelle tendance dispersive des esprits actuels, serait
essentiellement inefficace, ou ne pourrait raliser qu'une faible partie
des importans avantages qu'on doit s'en promettre pour le progrs des
sciences, en exposant mme peut-tre  certaines aberrations spciales.
Quoique, d'aprs notre principe invariable de l'uniformit fondamentale
de la mthode positive, l'tat prsent des sciences doive ncessairement
offrir dj quelques traces spontanes de ce moyen suprieur de
spculation, cependant sa complication caractristique et son
dveloppement  peine naissant ne sauraient permettre d'en apercevoir
actuellement des exemples trs prononcs, et surtout assez varis pour
constituer une manifestation pleinement dcisive. Le systme entier de
nos diverses connaissances positives n'en prsente encore,  mes yeux,
qu'un seul tmoignage vraiment irrcusable, qu'il faut aller puiser,
comme on devait s'y attendre, dans la science mathmatique, si hautement
destine, par sa nature,  raison de son essor plus simple et plus
rapide,  fournir spontanment d'avance quelques exemples plus ou moins
apprciables de tous les procds logiques possibles, aussi bien
d'ailleurs, malgr le prjug actuel, que de presque toutes les
aberrations. Ce prcieux exemple m'est fourni par ces sublimes chapitres
prliminaires des diverses sections de la _Mcanique analytique_, si peu
apprcis du vulgaire des gomtres parce qu'ils ne contiennent aucune
formule, et qui constituent,  mon gr, la preuve la plus dcisive de
l'minente supriorit philosophique de Lagrange sur tous les gomtres
postrieurs  Descartes et  Lebnitz. En exposant cette admirable
filiation des principales conceptions de l'esprit humain relativement 
la mcanique rationnelle, depuis l'origine de la science jusqu' nos
jours, le gnie de Lagrange a certainement pressenti le vritable esprit
gnral de la mthode historique, par cela seul qu'il a choisi une telle
apprciation fondamentale pour base prliminaire de l'ensemble de ses
propres spculations scientifiques. Je ne saurais donc, sous ce rapport,
trop fortement recommander ici, non-seulement aux gomtres, si
trangers, d'ordinaire,  de telles penses, mais  toutes les
intelligences vraiment philosophiques, l'assidue mditation de ces
minentes compositions, o rside,  ma connaissance, le seul exemple
rel qui puisse donner jusqu'ici une ide convenable de la vritable
histoire, telle que je l'ai caractrise, bien que leur auteur n'et
certes aucune prtention au titre vulgaire d'historien.

     [Footnote 33: J'ai expos d'avance, dans le second volume de
     ce Trait, un exemple caractristique de l'utilit
     scientifique de cette mthode historique, en tablissant,
     surtout d'aprs elle, la thorie positive des hypothses
     vraiment rationnelles en philosophie naturelle et
     principalement en physique. Plus on mditera sur ce grand
     sujet, mieux on sentira, en principe, que la vritable
     philosophie de chaque science est ncessairement insparable
     de son histoire relle, c'est--dire d'une exacte
     apprciation gnrale de la filiation effective de l'ensemble
     de ses progrs principaux. La similitude essentielle qui doit
     invitablement rgner entre la marche intellectuelle de
     l'individu et celle de l'espce, indique videmment qu'on ne
     saurait convenablement saisir la coordination pleinement
     rationnelle des diverses conceptions scientifiques, si l'on
     n'est point guid par la vraie thorie de leur enchanement
     historique, que la physique sociale peut seule rellement
     fournir  chaque science spciale. C'est ainsi que
     l'institution de cette dernire science fondamentale doit
     sembler directement indispensable  l'entier dveloppement
     systmatique de toutes les autres. On voit aussi par-l
     quelle extension capitale notre nouvelle philosophie
     politique procure spontanment  l'influence ncessaire de
     l'histoire dans l'ensemble des spculations humaines, comme
     je l'avais annonc en terminant le prcdent chapitre.]

Quoique ncessairement trs sommaires, les indications prcdentes
suffisent, sans doute, pour constater que l'invitable raction
universelle de la science sociale sur le systme des sciences
antrieures n'a pas moins d'importance sous le point de vue purement
logique que sous l'aspect directement scientifique. Tandis que, d'une
part, la sociologie positive tend  lier profondment entre elles toutes
les autres sciences, soit par leur commune subordination philosophique 
la thorie gnrale du dveloppement humain, soit par la manifestation
spontane et continue de leurs vraies relations mutuelles, on voit aussi
maintenant que, d'une autre part, elle tend  superposer,  l'ensemble
de leurs divers modes propres d'investigation, une mthode plus leve,
dont l'application judicieuse pourra diriger avec plus d'efficacit leur
usage rationnel, de manire  bannir, autant que possible, l'empirisme
et le ttonnement. Ainsi, l'intime dpendance ncessaire o, par la
nature de ses phnomnes, la physique sociale est si videmment place
entre toutes les sciences antrieures, comme nous l'avons d'abord
reconnu, se trouve rciproquement accompagne d'une double influence
capitale, non moins invitable, qu'elle doit,  son tour, exercer
constamment sur elles, de manire  leur rendre des offices
essentiellement quivalens  ceux qu'elle en aura reus, quoique d'une
autre nature. On peut donc apercevoir dj cette minente proprit
caractristique d'une telle science de former pour ainsi dire le noeud
principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ses divers
rapports naturels, soit de subordination, soit de direction, avec toutes
les autres, ainsi que je l'expliquerai ultrieurement. C'est par-l que
la vraie coordination homogne de nos diverses sciences relles tend 
ressortir spontanment de leur dveloppement positif, au lieu d'tre
vainement emprunte  des conceptions anti-scientifiques sur une
chimrique unit des diffrens phnomnes quelconques, comme on l'a
jusqu'ici exclusivement tent.

L'ensemble des considrations indiques dans ce chapitre complte
suffisamment la grande opration philosophique entreprise dans le
chapitre prcdent pour caractriser directement le vritable esprit
gnral de la dernire science fondamentale, en manifestant ses diverses
relations ncessaires avec l'ensemble de toutes les autres.
Indpendamment de son indispensable influence pour diriger la formation
rationnelle de la saine philosophie politique, cette intime et mutuelle
connexit,  la fois scientifique et logique, prsente immdiatement,
avant mme que la science ait pu se dvelopper convenablement, cette
haute utilit sociale, si prcieuse aujourd'hui, de commencer  raliser
spontanment une certaine discipline intellectuelle, en assujtissant
les scrutateurs quelconques des questions sociales  une longue et
difficile prparation scientifique, dont la parfaite rationnalit ne
saurait laisser le moindre soupon d'arbitraire, comme je l'avais
annonc dans la quarante-sixime leon.

Par la complication suprieure de ses phnomnes, aussi bien que par son
essor plus rcent, la science sociale devra, sans doute, toujours
rester, par sa nature, plus ou moins infrieure, sous les rapports
spculatifs les plus importans,  toutes les autres sciences
fondamentales. On peut cependant sentir, d'aprs l'ensemble d'une telle
apprciation, que l'application convenable de moyens d'investigation et
de vrification plus tendus qu'en aucune autre science, suivant notre
loi constante, pourra lui procurer une rationnalit bien suprieure  ce
que doit faire esprer l'tat prsent de l'esprit humain. La parfaite
unit spontane d'un tel sujet, malgr son immense extension, la
solidarit plus prononce de ses divers aspects quelconques, sa marche
caractristique des questions les plus gnrales vers des recherches
graduellement plus spciales, enfin l'emploi plus frquent et plus
important des considrations _ priori_ d'aprs les indications fournies
par les sciences antrieures, et surtout par la thorie biologique de la
nature humaine, doivent faire concevoir de plus hautes esprances de la
dignit spculative d'une telle science que ne pourra l'indiquer ici
l'imparfaite ralisation que je vais maintenant baucher directement, et
dont la principale destination doit tre,  mes yeux, de mieux
caractriser, par une manifestation plus sensible et plus efficace,
l'esquisse fondamentale que je viens de terminer de la vraie nature
gnrale de cette nouvelle philosophie politique et du vritable esprit
scientifique qui doit prsider  sa construction ultrieure.




CINQUANTIME LEON.

Considrations prliminaires sur la statique sociale, ou thorie
gnrale de l'ordre spontan des socits humaines.


D'aprs les divers motifs essentiels indiqus dans l'avant-dernire
leon, la partie spcialement dynamique de la science sociale doit
ncessairement attirer, d'une manire prpondrante et mme presque
exclusive, notre attention directe et explicite: non-seulement parce que
l'intrt plus puissant et plus immdiat qu'elle inspire naturellement,
surtout aujourd'hui, permet de mieux apprcier son vrai caractre
philosophique; mais aussi en vertu de l'aptitude spontane des
phnomnes du mouvement  manifester, avec une plus irrsistible
vidence, les lois relles de la solidarit fondamentale. Nanmoins, le
trait mthodique et spcial de philosophie politique, annonc au dbut
de ce volume, devra ultrieurement contenir une analyse approfondie et
dveloppe de l'ensemble des conditions quelconques d'existence
communes  toutes les socits humaines, et des lois d'harmonie
correspondantes, avant de procder  l'tude propre des lois de
succession. Quoique les limites naturelles de ce volume, et la
destination plus gnrale du Trait dont il fait partie, doivent
essentiellement m'interdire ici cette importante opration pralable, je
crois devoir consacrer cependant la leon actuelle  prsenter
sommairement, sur ce premier aspect lmentaire de la physique sociale,
quelques considrations prliminaires, sans lesquelles la suite de notre
travail ne saurait tre convenablement comprise, en les restreignant
d'ailleurs aux indications les plus indispensables, et laissant au
lecteur  complter lui-mme graduellement ces notions statiques, autant
que le comporte l'tat naissant de la science,  mesure que nous
apprcierons ensuite le dveloppement historique de l'humanit.

Malgr son invitable rapidit actuelle, cet indispensable prambule
statique ne peut atteindre suffisamment son but rationnel qu'en tant
dj conu ici d'aprs la mme marche scientifique qui devra
ultrieurement diriger, sur une plus grande chelle, une telle analyse
sociologique. Cette marche consiste surtout  examiner successivement
les trois ordres principaux de considrations sociologiques, de plus en
plus composes et spciales, qui s'enchanent ncessairement en un tel
sujet, en apprciant les conditions gnrales d'existence sociale
relatives d'abord  l'individu, ensuite  la famille, et enfin  la
socit proprement dite, dont la notion, parvenue  son entire
extension scientifique, tend  embrasser la totalit de l'espce
humaine, et principalement l'ensemble de la race blanche.

En ce qui concerne l'individu, nous pouvons pralablement carter ici,
comme devenue aujourd'hui heureusement superflue pour tous les esprits
clairs, toute dmonstration formelle de la sociabilit fondamentale de
l'homme. La thorie crbrale de l'illustre Gall, aura surtout rendu,
sous ce rapport, un immense service philosophique, en dissipant 
jamais, par les seules voies maintenant capables de produire une
conviction relle et durable, les aberrations mtaphysiques du sicle
dernier sur ce sujet capital, dj empiriquement signales d'aprs
l'exploration spciale et directe de l'tat sauvage. Cette thorie a
non-seulement tabli scientifiquement l'irrsistible tendance sociale de
la nature humaine; elle a mme dtruit les fausses apprciations qui
avaient systmatiquement conduit  la mconnatre; et qui consistaient
principalement, d'une part,  attribuer aux combinaisons
intellectuelles une chimrique prpondrance dans la conduite gnrale
de la vie humaine, pendant que, d'une autre part, on exagrait, au degr
le plus absurde, l'influence absolue des besoins sur la prtendue
cration des facults. Outre cette prcieuse analyse biologique, une
simple considration de philosophie sociologique, que je crois utile
d'indiquer ici, suffirait  mettre directement en vidence la haute
irrationnalit ncessaire de l'trange doctrine qui fait uniquement
driver l'tat social de l'utilit fondamentale que l'homme en retire
pour la satisfaction plus parfaite de ses divers besoins individuels.
Car, cette incontestable utilit, quelque influence qu'on lui suppose,
n'a pu rellement se manifester qu'aprs un long dveloppement pralable
de la socit dont on lui attribue ainsi la cration. Un tel cercle
vicieux paratra d'autant plus dcisif que l'on rflchira davantage aux
vrais caractres de la premire enfance de l'humanit, o les avantages
individuels de l'association sont minemment douteux, si mme on ne peut
dire, en beaucoup de cas, qu'elle augmente bien moins les ressources que
les charges, comme on ne le voit encore que trop dans les derniers rangs
des socits les plus avances. Il est donc pleinement vident que
l'tat social n'et jamais exist, s'il n'avait pu rsulter que d'une
conviction quelconque de son utilit individuelle, puisque cette
conviction, bien loin de pouvoir prcder l'tablissement d'un tel mode
d'existence, quelque habilet qu'on suppost mme  ceux auxquels on
attribue ce chimrique calcul, n'a pu, au contraire, commencer  se
dvelopper graduellement que d'aprs l'accomplissement dj trs avanc
de l'volution sociale. Ce sentiment est encore assez faiblement
enracin, pour que, de nos jours, d'audacieux sophistes aient pu, sans
tre rputs alins, tenter directement de l'branler, en niant
dogmatiquement une semblable utilit, par un dplorable abus de la
libert ncessairement issue de notre anarchie intellectuelle. La
sociabilit essentiellement spontane de l'espce humaine, en vertu d'un
penchant instinctif  la vie commune, indpendamment de tout calcul
personnel, et souvent malgr les intrts individuels les plus
nergiques, ne saurait donc tre dsormais aucunement conteste, en
principe, par ceux-l mme qui ne prendraient point en suffisante
considration les lumires indispensables que fournit maintenant,  ce
sujet, la saine thorie biologique de notre nature intellectuelle et
morale. Je ne saurais d'ailleurs m'arrter ici  la moindre
apprciation directe des divers caractres spcifiques, soit physiques,
soit moraux, soit intellectuels, qui, une fois l'existence sociale ainsi
spontanment tablie, tendent naturellement  lui faire bientt acqurir
plus d'tendue et de stabilit, par le dveloppement mme qu'elle
procure  l'ensemble des besoins humains. Ces diffrentes explications
lmentaires, d'ailleurs utilement bauches par la physiologie
actuelle, ne sauraient convenir qu' un trait spcial: elles
surchargeraient videmment un volume dj trop tendu. En les supposant
ici suffisamment effectues, comme le permet essentiellement l'tat
prsent de nos connaissances biologiques, je dois seulement avertir, en
gnral, qu'on y attribue d'ordinaire une importance exagre  la
considration isole de chaque condition propre, surtout en ce qui
concerne les caractres purement physiques, mme ceux dont l'influence
sociale est la plus irrcusable, comme la nudit naturelle de l'homme,
son enfance moins protge et plus prolonge, etc. Quelle que soit la
puissance relle propre  chacune de ces diverses conditions, et
spcialement  cette dernire circonstance, pour fortifier et dvelopper
notre sociabilit spontane, c'est principalement leur ensemble total
qu'il conviendrait d'apprcier, comme seul pleinement caractristique,
puisque la plupart de ces particularits se retrouvent d'ailleurs
sparment chez d'autres espces sociables, sans y produire des effets
semblables. En gnral, toute cette partie prliminaire de la sociologie
pourra tre un jour trs utilement claire par l'analyse comparative
des diffrentes socits animales, comme je l'ai indiqu dans
l'avant-dernier chapitre.

Sans insister ici sur cette apprciation trop spciale, il importe
seulement  mon objet principal de signaler, d'aprs l'ensemble d'une
telle opration, l'influence ncessaire des plus importans attributs
gnraux de notre nature pour donner  la socit humaine le caractre
fondamental qui lui appartient constamment, et que son dveloppement
quelconque ne saurait jamais altrer. Il faut,  cet effet, considrer
d'abord cette nergique prpondrance des facults affectives sur les
facults intellectuelles, qui, moins prononce chez l'homme qu'en aucun
autre animal, dtermine cependant, avec tant d'vidence, la premire
notion essentielle sur notre vritable nature, aujourd'hui si
heureusement reprsente,  cet gard, par l'ensemble de la physiologie
crbrale, ainsi que nous l'avons reconnu  la fin du volume prcdent.

Quoique la continuit d'action constitue certainement, en un genre
quelconque, une indispensable condition pralable de succs rel,
l'homme cependant, comme tout autre animal, rpugne spontanment  une
telle persvrance, et ne trouve d'abord un vrai plaisir dans l'exercice
de son activit propre qu'autant qu'elle est suffisamment varie: cette
diversit importe mme, sous ce rapport, davantage que la modration
d'intensit, surtout dans les cas les plus ordinaires, o aucun instinct
n'est hautement prononc. Les facults intellectuelles tant
naturellement les moins nergiques, leur activit, pour peu qu'elle se
prolonge identiquement  un certain degr, dtermine, chez la plupart
des hommes, une vritable fatigue, bientt insupportable: aussi est-ce
principalement  leur exercice que s'applique ce _dolce far niente_,
dont tous les ges de la civilisation ont partout reproduit, sous des
formes plus ou moins naves, l'expression universelle et
caractristique. Nanmoins, c'est surtout de l'usage convenablement
opinitre de ces hautes facults que doivent videmment dpendre, pour
l'espce comme pour l'individu, les modifications graduelles de
l'existence humaine pendant le cours naturel de notre volution sociale:
en sorte que, par une dplorable concidence, l'homme a prcisment le
plus besoin du genre d'activit auquel il est le moins propre. Les
imperfections physiques et les ncessits morales de sa condition lui
imposent, plus imprieusement qu' aucun autre animal, l'indispensable
obligation d'employer constamment son intelligence  amliorer sa
situation primitive; aussi est-il,  cet effet, le plus intelligent de
tous les animaux, en quoi l'on doit, sans doute, reconnatre une
certaine harmonie: mais cette harmonie, comme toutes les autres
co-relations relles, est extrmement imparfaite; puisque l'intelligence
de l'homme est fort loin d'tre spontanment assez prononce pour que
son exercice un peu soutenu puisse tre habituellement support sans une
irrsistible fatigue, qu'une stimulation nergique et constante peut
seule prvenir ou temprer. Au lieu de dplorer vainement cette
insurmontable discordance, nous devons la noter comme un premier
document essentiel fourni  la sociologie par la biologie, et qui doit
radicalement influer sur le caractre gnral des socits humaines,
indpendamment de la puissance vidente que nous reconnatrons  une
pareille cause, dans la leon suivante, pour concourir  la
dtermination fondamentale de la vitesse ou plutt de la lenteur de
notre volution sociale. Il en rsulte immdiatement ici que presque
tous les hommes sont, par leur nature, minemment impropres au travail
intellectuel, et vous essentiellement  une activit matrielle: en
sorte que l'tat spculatif, de plus en plus indispensable, ne peut tre
convenablement produit et surtout maintenu chez eux, que d'aprs une
puissante impulsion htrogne, sans cesse entretenue par des penchans
moins levs mais plus nergiques. Quelle que soit,  cet gard, la
haute importance des nombreuses diffrences individuelles, elles
consistent ncessairement en une simple ingalit de degr, comme en
tout autre cas, sans que les plus minentes natures soient jamais
vraiment affranchies de cette commune obligation. Sous ce rapport, les
hommes peuvent tre surtout classs scientifiquement suivant la noblesse
ou la spcialit croissantes des facults affectives par lesquelles est
effectivement produite l'excitation intellectuelle. En parcourant
l'chelle gnrale ascendante de cet ensemble de facults diverses,
d'aprs la lumineuse thorie de Gall, on voit aisment que, chez le plus
grand nombre des hommes, la tension intellectuelle n'est habituellement
entretenue, comme chez les animaux, sauf quelques rares et courts lans
de cette activit purement spculative qui caractrise toujours le type
humain, que par la stimulation grossire mais nergique drive des
besoins fondamentaux de la vie organique, et des instincts les plus
universels de la vie animale, dont les organes appartiennent
essentiellement  la partie postrieure du cerveau. La nature
individuelle de l'homme devient, en gnral, d'autant plus minente, que
cette indispensable excitation trangre rsulte de penchans plus
levs, plus particuliers  notre espce, et dont le sige anatomique
rside dans les portions de l'encphale de plus en plus rapproches de
la partie antro-suprieure de la rgion frontale, sans que cependant
l'activit purement spontane de cette noble rgion soit jamais assez
prononce, mme dans les cas les plus exceptionnels, pour n'exiger
aucune autre impulsion, au moins jusqu' ce que l'habitude de la
mditation soit devenue convenablement prpondrante, ce qui est
d'ailleurs infiniment rare.

Pour prvenir toute fausse apprciation philosophique de cette vidente
infriorit fondamentale des facults intellectuelles, qui, chez le
premier des animaux, subordonne ncessairement leur activit soutenue 
l'indispensable excitation prpondrante des facults affectives les
plus vulgaires, il importe maintenant d'ajouter que l'on peut seulement
regretter,  ce sujet, le degr rel d'une telle infriorit, dont la
notion gnrale ne saurait d'ailleurs comporter aucune rclamation
rationnelle. L'conomie sociale serait, sans doute, bien plus
satisfaisante, si, dans la nature essentielle de l'homme, cette
prpondrance des passions pouvait tre moins prononce, ce que notre
imagination peut aisment supposer. Mais si cette diminution idale
s'tendait jusqu' l'inversion totale d'une pareille constitution, en
concevant transport aux facults intellectuelles l'ascendant spontan
de nos facults affectives, cette nouvelle disposition de notre nature,
bien loin de perfectionner rellement l'organisme social, en rendrait la
notion radicalement inintelligible: comme si (par une mtaphore utile
quoique grossire),  force d'amoindrir le frottement sur nos routes, on
pouvait parvenir  l'y teindre entirement, ce qui, au lieu d'y
amliorer la locomotion, en rendrait le mcanisme aussitt
contradictoire aux lois les plus fondamentales du mouvement. Car, la
prpondrance actuelle de nos facults affectives n'est pas seulement
indispensable pour retirer continuellement notre faible intelligence de
sa lthargie native, mais aussi pour donner  son activit quelconque un
but permanent et une direction dtermine, sans lesquels elle
s'garerait ncessairement en de vagues et incohrentes spculations
abstraites, ainsi que je l'ai indiqu au volume prcdent,  moins de
supposer  notre entendement une force tellement suprieure que nous ne
saurions en concevoir la moindre ide nette, lors mme que nous
imaginerions la rgion frontale devenue prpondrante dans l'ensemble du
cerveau humain. Les plus mystiques efforts de l'extase thologique, pour
s'lever  la notion de purs esprits, entirement affranchis de tous
besoins organiques, et trangers  toutes les passions animales et
humaines, n'ont effectivement abouti, chez les plus hautes
intelligences, comme chacun peut aisment le reconnatre, qu' la simple
reprsentation d'une sorte d'idiotisme transcendant, ternellement
absorb par une contemplation essentiellement vaine et presque stupide
de la majest divine: tant les plus utopiques rveries sont
invitablement subordonnes  l'empire irrsistible de la ralit,
dt-elle rester inaperue ou mconnue. Ainsi, sous ce premier aspect
capital, l'conomie lmentaire de notre organisme social est
ncessairement ce qu'elle doit tre, sauf le degr qui seul pourrait
tre autrement conu, sans qu'il convienne d'ailleurs de se livrer  de
striles regrets sur cette exhorbitante prpondrance de la vie
affective compare  la vie intellectuelle. Il faut enfin reconnatre, 
ce sujet, que nous pouvons effectivement, entre d'troites limites,
diminuer graduellement un tel ascendant ncessaire, ou plutt que cette
faible rectification rsulte spontanment du dveloppement continu de la
civilisation humaine, qui, par l'exercice toujours croissant de notre
intelligence, tend de plus en plus  lui subordonner nos penchans, comme
je l'indiquerai plus spcialement au chapitre suivant, quoique, du
reste, on n'ait certes jamais  craindre, sous ce rapport, l'inversion
relle de l'ordre fondamental.

Le second caractre essentiel auquel nous devons avoir gard pour
l'apprciation sociologique prliminaire de notre nature individuelle,
consiste en ce que, outre l'ascendant gnral de la vie affective sur la
vie intellectuelle, les instincts les moins levs, les plus
spcialement gostes, ont, dans l'ensemble de notre organisme moral,
une irrcusable prpondrance sur les plus nobles penchans, directement
relatifs  la sociabilit. Nous sommes heureusement dispenss
aujourd'hui de discuter mthodiquement les aberrations et les sophismes
mtaphysiques qui, dans le sicle dernier, s'efforaient de rduire
dogmatiquement au seul gosme le systme de notre nature morale, en
mconnaissant radicalement cette admirable spontanit qui nous fait
irrsistiblement compatir aux douleurs quelconques de tous les tres
sensibles, et surtout de nos semblables, aussi bien que participer
involontairement  leurs joies, au point d'oublier quelquefois en leur
faveur le soin continu de notre propre conservation. L'cole cossaise
avait dj utilement bauch la rfutation de ces dangereuses
extravagances: mais la physiologie crbrale en a surtout fait, de nos
jours, irrvocablement justice, en leur substituant  jamais une plus
fidle reprsentation de la nature humaine. Quelle que soit l'importance
capitale de cette indispensable rectification, sans laquelle notre
existence morale serait ncessairement inintelligible, il faut nanmoins
reconnatre, d'aprs cette saine thorie biologique de l'homme, que nos
diverses affections sociales sont malheureusement trs infrieures en
persvrance et en nergie  nos affections purement personnelles,
quoique le bonheur commun doive surtout dpendre de la satisfaction
continue des premires, qui seules, aprs nous avoir spontanment
conduits d'abord  l'tat social, le maintiennent essentiellement
d'ordinaire contre la divergence fondamentale des plus puissans
instincts individuels. En apprciant convenablement la haute influence
sociologique de cette dernire grande donne biologique, on doit d'abord
concevoir, comme envers la premire, la ncessit radicale d'une telle
condition, dont le degr seul peut tre raisonnablement dplor. Par des
motifs essentiellement analogues  ceux de l'explication prcdente, il
est ais de comprendre, en effet, que cette indispensable prpondrance
des instincts personnels peut seule imprimer  notre existence sociale
un caractre nettement dtermin et fermement soutenu, en assignant un
but permanent et nergique  l'emploi direct et continu de notre
activit individuelle. Car, malgr les justes plaintes auxquelles peut
donner lieu l'ascendant exagr des intrts privs sur les intrts
publics, il demeure incontestable que la notion de l'intrt gnral ne
saurait avoir aucun sens intelligible sans celle de l'intrt
particulier, puisque la premire ne peut videmment rsulter que de ce
que la seconde offre de commun chez les divers individus. Quelle que pt
tre la puissance des affections sympathiques, dans une idale
rectification de notre nature, nous ne saurions cependant jamais
souhaiter habituellement pour les autres que ce que nous dsirons pour
nous-mmes, sauf les cas trs rares et fort secondaires o un
raffinement de dlicatesse morale, essentiellement impossible sans
l'habitude de la mditation intellectuelle, peut nous faire suffisamment
apprcier,  l'gard d'autrui, des moyens de bonheur auxquels nous
n'attachons plus presque aucune importance personnelle. Si donc on
pouvait supprimer en nous la prpondrance ncessaire des instincts
personnels, on aurait radicalement dtruit notre nature morale au lieu
de l'amliorer, puisque les affections sociales, ds-lors prives d'une
indispensable direction, tendraient bientt, malgr cet hypothtique
ascendant,  dgnrer en une vague et strile charit, invitablement
dpourvue de toute grande efficacit pratique. Quand la morale des
peuples avancs nous a prescrit, en gnral, la stricte obligation
d'aimer nos semblables comme nous-mmes[34], elle a formul, de la
manire la plus admirable, le prcepte le plus fondamental, avec ce
juste degr d'exagration qu'exige ncessairement l'indication d'un type
quelconque, au-dessous duquel la ralit ne sera jamais que trop
maintenue. Mais, dans ce sublime prcepte, l'instinct personnel ne cesse
point de servir de guide et de mesure  l'instinct social, comme
l'exigeait la nature du sujet: de toute autre manire, le but du
principe et t essentiellement manqu; car, en quoi et comment celui
qui ne s'aimerait point pourrait-il aimer autrui? Ainsi, bien loin que
la constitution de l'homme soit,  cet gard, radicalement vicieuse, on
voit, au contraire, qu'il serait impossible de concevoir nettement, 
l'ensemble des affections sociales, aucune autre destination relle que
celle de temprer et de modifier,  un degr plus ou moins profond, le
systme des penchans personnels, dont la prpondrance habituelle est
aussi indispensable qu'invitable, sans quoi l'existence sociale ne
saurait avoir qu'un caractre vague et indtermin, qui repousserait
toute prvoyance rgulire de la srie des actions humaines. Il n'y a
donc de vraiment regrettable, sous ce rapport, comme sous le premier
point de vue ci-dessus examin, que la trop faible intensit effective
de ce modrateur ncessaire, dont la voix est si souvent touffe, mme
chez les meilleurs naturels, o il parvient si rarement  commander
directement la conduite. En ce sens, seul admissible, on doit concevoir,
d'aprs un judicieux rapprochement de ces deux cas, l'instinct
sympathique et l'activit intellectuelle comme destins surtout 
suppler mutuellement  leur commune insuffisance sociale. On peut dire,
en effet, que si l'homme devenait plus bienveillant, cela quivaudrait
essentiellement, dans la pratique sociale,  le supposer plus
intelligent, non-seulement en vertu du meilleur emploi qu'il ferait
alors spontanment de son intelligence relle, mais aussi en ce que
celle-ci ne serait plus autant absorbe par la discipline, indispensable
quoique imparfaite, qu'elle doit s'efforcer d'imposer constamment 
l'nergique prpondrance spontane des penchans gostes. Mais la
relation n'est pas moins exacte rciproquement, bien qu'elle y doive
tre moins apprciable; car, tout vrai dveloppement intellectuel
quivaut finalement, pour la conduite gnrale de la vie humaine,  un
accroissement direct de la bienveillance naturelle, soit en augmentant
l'empire de l'homme sur ses passions, soit en rendant plus net et plus
vif le sentiment habituel des ractions dtermines par les divers
contacts sociaux. Si, sous le premier aspect, on doit hautement
reconnatre qu'aucune grande intelligence ne saurait se dvelopper
convenablement sans un certain fond de bienveillance universelle, qui
peut seul procurer  son libre lan un but assez minent et un assez
large exercice, de mme, en sens inverse, il ne faut pas douter
davantage que tout noble essor intellectuel ne tende directement 
faire prvaloir les sentimens de sympathie gnrale, non-seulement en
cartant les impulsions gostes, mais encore en inspirant
habituellement, en faveur de l'ordre fondamental, une sage prdilection
spontane, qui, malgr sa froideur ordinaire, peut aussi heureusement
concourir au maintien de la bonne harmonie sociale que des penchans plus
vifs et moins opinitres. Les reproches moraux qu'on a le plus justement
adresss  la culture intellectuelle, ne me paraissent, en gnral, mme
abstraction faite de toute exagration irrationnelle, reposer
essentiellement que sur une fausse apprciation philosophique: au lieu
de convenir au dveloppement propre de l'intelligence, ils s'appliquent
rellement, au contraire, dans la plupart des cas,  des intelligences
trop infrieures  leurs fonctions sociales, et dont la spontanit peu
prononce a davantage exig la stimulation factice due aux penchans les
plus nergiques, c'est--dire aux moins dsintresss. On ne peut donc
plus contester la double harmonie continue qui rattache directement l'un
 l'autre les deux principaux modrateurs de la vie humaine, l'activit
intellectuelle et l'instinct social, dont l'influence fondamentale,
quoique ainsi fortifie, reste nanmoins, de toute ncessit, toujours
plus ou moins subalterne envers l'invitable prpondrance de
l'instinct personnel, indispensable moteur primitif de l'existence
relle. La premire destination de la morale universelle, en ce qui
concerne l'individu, consiste surtout  augmenter autant que possible
cette double influence modratrice, dont l'extension graduelle constitue
aussi le premier rsultat spontan du dveloppement gnral de
l'humanit, comme l'indiquera plus spcialement la leon suivante.

     [Footnote 34: A cette belle formule usuelle, le respectable
     Tracy croyait devoir hautement prfrer la formule
     indtermine de saint Jean: _Aimez-vous les uns les autres_.
     Cette trange prdilection n'est,  vrai dire, qu'un nouveau
     tmoignage involontaire de la tendance caractristique aux
     conceptions vagues et absolues, que toute philosophie
     mtaphysique inspire spontanment, mme aux meilleurs
     esprits.]

Telles sont donc, sous le premier aspect lmentaire, les deux sortes de
conditions naturelles dont la combinaison dtermine essentiellement le
caractre fondamental de notre existence sociale. D'une part, l'homme ne
peut tre heureux, mme abstraction faite des imprieuses ncessits de
sa subsistance matrielle, que d'aprs un travail soutenu, plus ou moins
dirig par l'intelligence; et cependant l'exercice intellectuel lui est
spontanment antipathique: il n'y a et ne doit y avoir de profondment
actif en lui que les facults purement affectives, dont la prpondrance
ncessaire fixe le but et la direction de l'tat social. En mme temps,
dans l'conomie relle de cette vie affective, les penchans sociaux sont
les seuls minemment propres  produire et  maintenir le bonheur priv,
puisque leur essor simultan, loin d'tre contenu par aucun antagonisme
individuel, se fortifie directement, au contraire, de son extension
graduelle: et, nanmoins, l'homme est et doit tre essentiellement
domin par l'ensemble de ses instincts personnels, seuls vraiment
susceptibles d'imprimer  la vie sociale une impulsion constante et un
cours rgulier. Cette double opposition nous indique dj le vritable
germe scientifique de la lutte fondamentale, dont nous devrons bientt
considrer le dveloppement continu, entre l'esprit de conservation et
l'esprit d'amlioration, le premier ncessairement inspir surtout par
les instincts purement personnels, et le second par la combinaison
spontane de l'activit intellectuelle avec les divers instincts
sociaux[35].

     [Footnote 35: On croit le plus souvent, au contraire, que
     l'esprit d'innovation rsulte surtout des instincts
     essentiellement personnels. Mais cette illusion ne tient qu'
     la fausse apprciation des nombreuses ractions
     intellectuelles et sociales que dtermine ncessairement une
     civilisation trs dveloppe, dans les actes mme qui
     paraissent les plus simples produits d'un gosme direct.
     Sauf l'invitable agitation priodiquement suscite par les
     premiers besoins matriels, l'homme isol, et dont
     l'intelligence n'a point t veille, est, de sa nature,
     comme tout autre animal, minemment conservateur. Ce sont,
     d'ordinaire, les inpuisables dsirs inspirs par les
     rapprochemens sociaux, et l'inquite prvoyance de notre
     intelligence, qui suggrent principalement le besoin et la
     pense des changemens graduels de la condition humaine. En
     toute autre hypothse, l'volution sociale et t certes
     infiniment plus rapide que l'histoire ne nous l'indique, si
     son essor avait pu dpendre surtout des instincts les plus
     nergiques, au lieu d'avoir  lutter contre l'inertie
     politique qu'ils tendent spontanment  produire dans la
     plupart des cas.]

Nous devons maintenant procder  une pareille apprciation scientifique
envers le second ordre gnral, signal au dbut de ce chapitre, des
considrations lmentaires de statique sociale, c'est--dire quant 
celles qui concernent la famille proprement dite, aprs avoir ainsi
suffisamment examin, pour notre objet principal, les notions
directement relatives  l'individu, et avant de passer aux explications
dfinitives immdiatement propres  la socit gnrale.

Un systme quelconque devant ncessairement tre form d'lmens qui lui
soient essentiellement homognes, l'esprit scientifique ne permet point
de regarder la socit humaine comme tant rellement compose
d'individus. La vritable unit sociale consiste certainement dans la
seule famille, au moins rduite au couple lmentaire qui en constitue
la base principale. Cette considration fondamentale ne doit pas
seulement tre applique en ce sens physiologique, que les familles
deviennent des tribus, comme celles-ci des nations; en sorte que
l'ensemble de notre espce pourrait tre conu comme le dveloppement
graduel d'une famille primitivement unique, si les diversits locales
n'opposaient point trop d'obstacles  une telle supposition. Nous
devons ici envisager surtout cette notion lmentaire sous le point de
vue politique, en ce que la famille prsente spontanment le vritable
germe ncessaire des diverses dispositions essentielles qui
caractrisent l'organisme social. Une telle conception constitue donc,
par sa nature, un intermdiaire indispensable entre l'ide de l'individu
et celle de l'espce ou de la socit. Il y aurait autant d'inconvniens
scientifiques  vouloir le franchir dans l'ordre spculatif, qu'il y a
de dangers rels, dans l'ordre pratique,  prtendre aborder directement
la vie sociale sans l'invitable prparation de la vie domestique. Sous
quelque aspect qu'on l'envisage, cette transition ncessaire se
reproduit toujours, soit quant aux notions lmentaires de l'harmonie
fondamentale, soit pour l'essor spontan des sentimens sociaux. C'est
par l seulement que l'homme commence rellement  sortir de sa pure
personnalit, et qu'il apprend d'abord  vivre dans autrui, tout en
obissant  ses instincts les plus nergiques. Aucune autre socit ne
saurait tre aussi intime que cette admirable combinaison primitive, o
s'opre une sorte de fusion complte de deux natures en une seule. Par
l'imperfection radicale du caractre humain, les divergences
individuelles sont habituellement trop prononces pour comporter, en
aucun autre cas, une association aussi profonde. L'exprience ordinaire
de la vie ne confirme que trop, en effet, que les hommes ont besoin de
ne point vivre entre eux d'une manire trop familire, afin de pouvoir
supporter mutuellement les diverses infirmits fondamentales de notre
nature morale, soit intellectuelle, soit surtout affective. On sait que
les communauts religieuses elles-mmes, malgr la haute puissance du
lien spcial qui les unissait, taient intrieurement tourmentes par de
profondes discordances habituelles, qu'il est essentiellement impossible
d'viter quand on veut raliser la conciliation chimrique de deux
qualits aussi incompatibles que l'intimit et l'extension des relations
humaines. Cette parfaite intimit n'a pu mme s'tablir dans la simple
famille que d'aprs l'nergique spontanit du but commun, combine avec
l'institution non moins naturelle d'une indispensable subordination.
Quelques vaines notions qu'on se forme aujourd'hui de l'galit sociale,
toute socit, mme la plus restreinte, suppose, par une vidente
ncessit, non-seulement des diversits, mais aussi des ingalits
quelconques: car il ne saurait y avoir de vritable socit sans le
concours permanent  une opration gnrale, poursuivie par des moyens
distincts, convenablement subordonns les uns aux autres. Or la plus
entire ralisation possible de ces conditions lmentaires appartient
invitablement  la seule famille, o la nature a fait tous les frais
essentiels de l'institution. Ainsi, malgr les justes reproches qu'a pu
souvent mriter,  divers titres, une abusive prpondrance passagre de
l'esprit de famille, il n'en constituera pas moins toujours, et  tous
gards, la premire base essentielle de l'esprit social, sauf les
modifications rgulires qu'il doit graduellement subir par le cours
spontan de l'volution humaine. Les graves atteintes que reoit
directement aujourd'hui cette institution fondamentale, doivent donc
tre regardes comme les plus effrayans symptmes de notre tendance
transitoire  la dsorganisation sociale. Mais, de telles attaques,
suite naturelle de l'invitable exagration de l'esprit rvolutionnaire
en vertu de notre anarchie intellectuelle, ne sont surtout vritablement
dangereuses qu' cause de l'impuissante dcrpitude actuelle des
croyances sur lesquelles on fait encore exclusivement reposer les ides
de famille, comme toutes les autres notions sociales. Tant que la double
relation essentielle qui constitue la famille continuera  n'avoir
d'autres bases intellectuelles que les doctrines religieuses, elle
participera ncessairement,  un degr quelconque, au discrdit
croissant que de tels principes doivent irrvocablement prouver dans
l'tat prsent du dveloppement humain. La philosophie positive, aussi
spontanment rorganisatrice  cet gard qu' tous les autres, peut
seule dsormais, en transportant finalement l'ensemble des spculations
sociales du domaine des vagues idalits dans le champ des ralits
irrcusables, asseoir, sur des bases naturelles vraiment inbranlables,
l'esprit fondamental de famille, avec les modifications convenables au
caractre moderne de l'organisme social.

Par le cours spontan de l'volution sociale, la constitution gnrale
de la famille humaine, bien loin d'tre invariable, reoit
progressivement, de toute ncessit, des modifications plus ou moins
profondes, dont l'ensemble me parat offrir,  chaque grande poque du
dveloppement, la plus exacte mesure de l'importance relle du
changement total alors opr dans la socit correspondante. C'est
ainsi, par exemple, que la polygamie des peuples arrirs doit y
imprimer ncessairement  la famille un tout autre caractre que celui
qu'elle manifeste chez les nations assez avances pour tre dj
parvenues  raliser cette vie pleinement monogame vers laquelle tend
toujours notre nature. De mme, la famille ancienne, dont une portion
des esclaves faisait essentiellement partie, devait, sans doute,
radicalement diffrer de la famille moderne, principalement rduite  la
parent directe du couple fondamental, ou au premier degr d'affinit,
et dans laquelle d'ailleurs l'autorit du chef est beaucoup moindre.
Mais nous devons ici faire abstraction totale de ces diverses
modifications quelconques, dont l'apprciation relle appartient
directement  la partie historique de ce volume. Il s'agit uniquement,
en ce chapitre, de considrer la famille sous l'aspect scientifique le
plus lmentaire, c'est--dire en ce qu'elle offre de ncessairement
commun  tous les cas sociaux, en regardant la vie domestique comme la
base constante de la vie sociale. Sous un tel point de vue, la thorie
sociologique de la famille peut tre essentiellement rduite  l'examen
rationnel de deux ordres fondamentaux de relations ncessaires, savoir
la subordination des sexes, et ensuite celle des ges, dont l'une
institue la famille, tandis que l'autre la maintient. Dans l'ensemble du
rgne animal, un certain degr primitif de socit volontaire, au moins
temporaire,  quelques gards comparable  la socit humaine, commence
invitablement, en effet,  partir de ce point de l'chelle biologique
ascendante o cesse tout hermaphroditisme; et il y est toujours
dtermin d'abord par l'union sexuelle, et ensuite par l'ducation des
petits. Si la comparaison sociologique doit y tre essentiellement
borne aux oiseaux et surtout aux mammifres, c'est essentiellement
parce que ces deux grandes classes d'animaux suprieurs peuvent seules
offrir une suffisante ralisation de ce double caractre lmentaire,
principe ncessaire de toute coordination domestique.

On ne saurait trop respectueusement admirer cette universelle
disposition naturelle, premire base ncessaire de toute socit, par
laquelle, dans l'tat de mariage, mme trs imparfait, l'instinct le
plus nergique de notre animalit,  la fois satisfait et contenu, se
trouve spontanment dirig de manire  devenir la source primitive de
la plus douce harmonie, au lieu de troubler le monde par ses imptueux
dbordemens. Les audacieux sophistes qui, de nos jours, renouvelant, en
temps trop opportun, d'antiques aberrations, ont directement tent de
porter la hache mtaphysique jusque sur ces racines lmentaires de
l'ordre social, ont t, sans doute, profondment blmables s'ils n'ont
fait ainsi qu'obir sciemment eux-mmes aux ignobles passions qu'ils
s'efforaient d'exciter chez les autres, ou dplorablement aveugles si,
au contraire, comme dans la plupart des cas, ils n'ont cd qu'
l'involontaire extension de la routine anarchique propre  notre
malheureuse poque. En toute hypothse, une triste fatalit ne
permettait point d'esprer que l'institution fondamentale du mariage
chapperait seule  l'branlement rvolutionnaire que toutes les autres
notions sociales avaient d subir, d'aprs l'invitable dcadence de la
philosophie thologique qui leur servait si dangereusement de base
exclusive. Quand la philosophie positive pourra directement entreprendre
de consolider  jamais cette indispensable subordination des sexes,
principe essentiel du mariage et par suite de la famille, elle prendra
son point de dpart, comme en tout autre sujet capital, dans une exacte
connaissance de la nature humaine, suivie d'une judicieuse apprciation
de l'ensemble du dveloppement social, et de la phase gnrale qu'il
accomplit maintenant; ce qui devra tendre immdiatement  liminer
irrvocablement toutes les dclamations sophistiques, inspires par
l'ignorance ou par la dpravation, et dont le seul rsultat pratique ne
saurait tre que de dgrader l'homme sous prtexte de le perfectionner.
Sans doute l'institution du mariage prouve ncessairement, comme
toutes les autres, des modifications spontanes par le cours graduel de
l'volution humaine: le mariage moderne, tel que le catholicisme l'a
finalement constitu, diffre radicalement,  divers titres, du mariage
romain, de mme que celui-ci diffrait notablement dj du mariage grec,
et tous deux encore davantage du mariage gyptien ou oriental, mme
depuis l'tablissement de la monogamie. Que ces modifications
successives, tendant  dvelopper sans cesse la nature essentielle de ce
lien fondamental, ne soient point aujourd'hui parvenues  leur dernier
terme; que la grande rorganisation sociale rserve  notre sicle
doive galement marquer, sous un rapport aussi capital, son vrai
caractre gnral: cela ne saurait tre aucunement contest. Mais
l'esprit absolu de notre philosophie politique porte trop  confondre, 
ce sujet, de simples modifications spontanes avec le bouleversement
total de l'institution. Nous sommes aujourd'hui,  cet gard, malgr
notre vain talage de la supriorit moderne, dans une situation morale
fort analogue  celle des temps principaux de la philosophie grecque, o
la tendance instinctive et inaperue  la rgnration chrtienne de la
famille et de la socit, donnait dj naissance, pendant ce long
interrgne intellectuel,  des aberrations essentiellement semblables,
ainsi que le tmoigne surtout la clbre satire d'Aristophane, o tout
le dvergondage actuel se trouve d'avance si rudement stigmatis. En
quoi doivent principalement consister ces invitables modifications
ultrieures du mariage moderne, c'est ce dont la physique sociale doit
aujourd'hui interdire rationnellement l'examen direct, comme minemment
prmatur, d'aprs sa tendance fondamentale, explique dans la
quarante-huitime leon,  procder toujours de l'ensemble aux dtails,
conformment  l'vidente nature du sujet, dont l'irrsistible autorit
scientifique ne saurait jamais tre mieux prononce qu'en un tel cas,
puisque l'tude spciale de ces modifications quelconques doit tre
ncessairement subordonne  la conception gnrale, encore profondment
ignore, du vrai systme de la rorganisation sociale, sous peine
d'garer l'imagination humaine  la dangereuse et irrationnelle
poursuite d'utopies vagues et indfinies, uniquement susceptibles de
troubler sans but la vie relle. Tout ce qu'on peut maintenant garantir,
 cet gard, avec une pleine certitude, c'est que, quelque profonds
qu'on puisse supposer ces changemens spontans, dont l'analyse
historique nous indiquera d'ailleurs bientt le vritable sens gnral,
ils resteront, de toute ncessit, constamment conformes  l'invariable
esprit fondamental de l'institution, qui seul constitue ici notre objet
principal. Or, cet esprit consiste toujours dans cette invitable
subordination naturelle de la femme envers l'homme, dont tous les ges
de la civilisation reproduisent, sous des formes varies, l'ineffaable
caractre, et que la nouvelle philosophie politique saura dfinitivement
prserver de toute grave tentative anarchique, en lui tant  jamais ce
vain caractre religieux qui ne peut plus servir aujourd'hui qu' la
compromettre, pour la rattacher immdiatement  la base inbranlable
fournie par la connaissance relle de l'organisme individuel et de
l'organisme social. Dj la saine philosophie biologique, surtout
d'aprs l'importante thorie de Gall, commence  pouvoir faire
scientifiquement justice de ces chimriques dclamations
rvolutionnaires sur la prtendue galit des deux sexes, en dmontrant
directement, soit par l'examen anatomique, soit par l'observation
physiologique, les diffrences radicales,  la fois physiques et
morales, qui, dans toutes les espces animales, et surtout dans la race
humaine, sparent profondment l'un de l'autre, malgr la commune
prpondrance ncessaire du type spcifique. Rapprochant, autant que
possible, l'analyse des sexes de celle des ges, la biologie positive
tend finalement  reprsenter le sexe fminin, principalement chez notre
espce, comme ncessairement constitu, comparativement  l'autre, en
une sorte d'tat d'enfance continue, qui l'loigne davantage, sous les
plus importans rapports, du type idal de la race. Compltant,  sa
manire, cette indispensable apprciation scientifique, la sociologie
montrera d'abord l'incompatibilit radicale de toute existence sociale
avec cette chimrique galit des sexes, en caractrisant les fonctions
spciales et permanentes que chacun d'eux doit exclusivement remplir
dans l'conomie naturelle de la famille humaine, qui les fait
spontanment concourir au but commun par des voies profondment
distinctes, sans que leur subordination ncessaire puisse aucunement
nuire  leur bonheur rel, minemment attach, pour l'un comme pour
l'autre,  un sage dveloppement de sa propre nature.

Les principales considrations indiques, dans la premire partie de ce
chapitre, sur l'examen sociologique de notre constitution individuelle,
permettraient dj d'baucher utilement une telle opration
philosophique; car, les deux parties essentielles de cet examen peuvent
directement tablir, en principe, l'une l'infriorit fondamentale, et
l'autre la supriorit secondaire, de l'organisme fminin, envisag sous
le point de vue social. Ayant d'abord gard  la relation gnrale entre
les facults intellectuelles et les facults affectives, nous avons, en
effet, reconnu que la prpondrance ncessaire de celles-ci, dans
l'ensemble de notre nature, est cependant moins prononce chez l'homme
qu'en aucun autre animal; et qu'un certain degr spontan d'activit
spculative constitue le principal attribut crbral de l'humanit,
ainsi que la premire source du caractre profondment tranch de notre
organisme social. Or, sous ce rapport, on ne peut srieusement contester
aujourd'hui l'vidente infriorit relative de la femme, bien autrement
impropre que l'homme  l'indispensable continuit aussi bien qu' la
haute intensit du travail mental, soit en vertu de la moindre force
intrinsque de son intelligence, soit  raison de sa plus vive
susceptibilit morale et physique, si antipathique  toute abstraction
et  toute contention vraiment scientifiques. L'exprience la plus
dcisive a toujours minemment confirm,  parit de rang en chaque
sexe, mme dans les beaux-arts, et sous le concours des plus favorables
circonstances, cette irrcusable subalternit organique du gnie
fminin, malgr les aimables caractres qui distinguent, d'ordinaire,
ses spirituelles et gracieuses compositions. Quant aux fonctions
quelconques de gouvernement, fussent-elles rduites  l'tat le plus
lmentaire, et purement relatives  la conduite gnrale de la simple
famille, l'inaptitude radicale du sexe fminin y est encore plus
prononce, la nature du travail y exigeant surtout une infatigable
attention  un ensemble de relations plus compliqu, dont aucune partie
ne doit tre nglige, et en mme temps une plus impartiale indpendance
de l'esprit envers les passions, en un mot, plus de raison. Ainsi, sous
ce premier aspect, l'invariable conomie effective de la famille humaine
ne saurait jamais tre rellement intervertie,  moins de supposer une
chimrique transformation de notre organisme crbral. Les seuls
rsultats possibles d'une lutte insense contre les lois naturelles,
qui, de la part des femmes, fournirait de nouveaux tmoignages
involontaires de leur propre infriorit, ne saurait tre que de leur
interdire, en troublant gravement la famille et la socit, le seul
genre de bonheur compatible pour elles avec l'ensemble de ces lois.

En second lieu, nous avons pareillement reconnu ci-dessus que, dans le
systme rel de notre vie affective, les instincts personnels dominent
ncessairement les instincts sympathiques ou sociaux, dont l'influence
ne peut et ne doit que modifier la direction essentiellement imprime
par la prpondrance des premiers, sans pouvoir ni devoir jamais devenir
les moteurs habituels de l'existence effective. C'est par l'examen
comparatif de cette grande relation naturelle, si importante quoique
secondaire envers la prcdente, que l'on peut surtout apprcier
directement l'heureuse destination sociale minemment rserve au sexe
fminin. Il est incontestable, en effet, quoique ce sexe participe
invitablement,  cet gard comme  l'autre, au type commun de
l'humanit, que les femmes sont, en gnral, aussi suprieures aux
hommes par un plus grand essor spontan de la sympathie et de la
sociabilit, qu'elles leur sont infrieures quant  l'intelligence et 
la raison. Ainsi, leur fonction propre et essentielle, dans l'conomie
fondamentale de la famille et par suite de la socit, doit tre
spontanment de modifier sans cesse, par une plus nergique et plus
touchante excitation immdiate de l'instinct social, la direction
gnrale toujours primitivement mane, de toute ncessit, de la raison
trop froide ou trop grossire qui caractrise habituellement le sexe
prpondrant. On voit que pour cette apprciation sommaire des attributs
sociaux de chaque sexe, j'ai cart  dessein la considration vulgaire
des diffrences purement matrielles sur lesquelles on fait
irrationnellement reposer une telle subordination fondamentale, qui,
d'aprs les indications prcdentes, doit tre, au contraire,
essentiellement rattache aux plus nobles proprits de notre nature
crbrale. Des deux attributs gnraux qui sparent l'humanit de
l'animalit, le plus essentiel et le plus prononc dmontre
irrcusablement, sous le point de vue social, la prpondrance
ncessaire et invariable du sexe mle, tandis que l'autre caractrise
directement l'indispensable fonction modratrice  jamais dvolue  la
femme, mme indpendamment des soins maternels, qui constituent
videmment sa plus importante et sa plus douce destination spciale,
mais sur lesquels on insiste, d'ordinaire, d'une manire trop exclusive,
qui ne fait point assez dignement comprendre la vocation sociale directe
et personnelle du sexe fminin.

Considrons maintenant, sous un semblable point de vue scientifique,
l'autre lment fondamental de la famille humaine, c'est--dire la
co-relation spontane entre les enfans et les parens, qui, gnralise
ensuite dans l'ensemble de la socit, y produit toujours,  un degr
quelconque, la subordination naturelle des ges. Ici, les aberrations,
d'ailleurs trs graves, issues de notre anarchie intellectuelle, sont
d'un tout autre genre que dans le cas prcdent. La discipline naturelle
est, sous ce second aspect lmentaire, trop irrcusable et trop
irrsistible pour que jamais elle puisse tre srieusement conteste,
malgr les atteintes indirectes et secondaires que l'esprit de famille a
d aussi recevoir de nos jours  cet gard, par une suite invitable du
mouvement gnral de dcomposition sociale, et pareillement surtout en
vertu de l'irrvocable impuissance politique o est ncessairement
parvenue la philosophie thologique, sur laquelle reposait, d'une
manire si dplorablement exclusive, tout le systme des notions
domestiques, comme celui des notions sociales. Quelle que soit
l'importance relle de ces diverses altrations, nos ardens champions
des droits politiques de la femme ne se sont pas encore aviss de
construire une doctrine analogue en faveur de l'enfance, qui est loin
d'ailleurs d'inspirer la mme sollicitude, faute de pouvoir aussi
vivement stimuler le zle spontan de ses dfenseurs spciaux. C'est ce
qui permettra d'examiner ici plus sommairement ce second lment
essentiel de la thorie sociologique de la famille, sans nuire
aucunement  son indispensable apprciation philosophique. Malgr
l'entranement de l'analogie et l'absence actuelle de toute vraie
discipline spirituelle, on ne doit gure craindre aujourd'hui que, de la
chimrique galit des sexes, l'esprit d'aberration mtaphysique puisse
rellement passer  aucune conception dogmatique de l'galit sociale
des ges, aprs laquelle il ne lui resterait plus qu' proclamer aussi,
par un dernier progrs, l'galit universelle des races animales.
Quoique notre anarchie intellectuelle puisse fournir, pour ainsi dire, 
toutes les thses quelconques, des argumens et des sophistes dj
disponibles, la raison publique, quelque imparfait qu'en soit encore le
dveloppement, impose ncessairement un certain terme  l'essor des
divagations individuelles, quand elles viennent directement choquer un
instinct vraiment fondamental.

Aucune conomie naturelle ne peut mriter, sans doute, plus d'admiration
que cette heureuse subordination spontane qui, aprs avoir ainsi
constitu la famille humaine, devient ensuite le type ncessaire de
toute sage coordination sociale. Tous les ges de la civilisation ont
rendu, sous des formes diverses, un hommage dcisif  l'excellence de ce
type fondamental, que l'homme a mme pris involontairement pour modle
lorsqu'il a voulu rver, dans la conception du gouvernement
providentiel, la plus parfaite direction possible de l'ensemble des
vnemens. En quel autre cas social, pourrait-on trouver, au mme degr,
de la part de l'infrieur, la plus respectueuse obissance spontanment
impose, sans le moindre avilissement, d'abord par la ncessit et
ensuite par la reconnaissance; et, chez le suprieur, l'autorit la plus
absolue unie au plus entier dvouement, trop naturel et trop doux pour
mriter proprement le nom de devoir? Il est certainement impossible que,
dans des relations plus tendues et moins intimes, l'indispensable
discipline de la socit puisse jamais pleinement raliser ces
admirables caractres de la discipline domestique: la soumission ne
saurait y tre aussi complte ni aussi spontane, la protection aussi
touchante ni aussi dvoue. Mais la vie de famille n'en demeurera pas
moins,  cet gard, l'cole ternelle de la vie sociale, soit pour
l'obissance, soit pour le commandement, qui doivent ncessairement, en
tout autre cas, se rapprocher, autant que possible, de ce modle
lmentaire. L'avenir ne pourra, sous ce rapport, que se conformer,
comme le pass,  cette invariable obligation naturelle, avec les
modifications spontanes que le cours graduel de l'volution sociale
devra dterminer en cette partie de la constitution domestique, aussi
bien qu'envers la prcdente; modifications dont il serait d'ailleurs
prmatur, en l'un et l'autre cas, d'entreprendre aujourd'hui
l'apprciation spciale. Nanmoins,  toutes les poques de
dcomposition, de pernicieux sophistes ont directement tent de dtruire
radicalement cette admirable conomie naturelle, en arguant, suivant
l'usage, de quelques inconvniens partiels ou secondaires contre
l'ensemble de l'organisation. Leur prtendue rectification s'est
toujours rduite  intervertir entirement la comparaison fondamentale,
et, au lieu de proposer la famille pour modle  la socit, ils ont cru
tmoigner un grand gnie politique en s'efforant, au contraire, de
constituer la famille  l'image de la socit, et d'une socit alors
fort mal ordonne, en vertu mme de l'tat exceptionnel qui permettait
l'essor de telles rveries. Notre profonde anarchie intellectuelle offre
de trop dangereuses ressources  l'invitable renouvellement de ces
aberrations surannes pour que la nouvelle philosophie politique doive
ddaigner, en temps opportun, de les soumettre directement  une
discussion spciale, indpendamment de sa principale tendance spontane
 faire prvaloir un tout autre esprit social, tendance qui peut seule
nous occuper ici. Ces folles utopies aboutiraient doublement  la ruine
radicale de toute vraie discipline domestique, soit en tant aux parens
la direction relle et presque la simple connaissance de leurs enfans,
par une monstrueuse exagration de l'indispensable influence de la
socit sur l'ducation de la jeunesse, soit en privant les fils de la
transmission hrditaire des ressources paternelles, essentiellement
accumules  leur intention: dtruisant ainsi tour  tour, d'une manire
spciale, l'obissance et le commandement. Quoique tout examen formel de
telles extravagances ft ncessairement dplac dans ce Trait, je
devais cependant y signaler,  leur occasion propre, l'aptitude gnrale
de la politique positive  consolider spontanment toutes les notions
fondamentales de l'ordre social, qu'elle seule peut aujourd'hui
protger, avec une vritable efficacit, contre les divagations
mtaphysiques dont l'invitable dcadence de la philosophie thologique
a d permettre le dveloppement de plus en plus tendu. Avant mme
aucune discussion directe, cette heureuse proprit rsultera
ncessairement, surtout dans le cas actuel, de l'esprit gnral qui
caractrise la nouvelle philosophie politique, d'aprs les explications
de la quarante-huitime leon, o nous avons reconnu sa tendance
constante  subordonner toujours la conception de l'ordre artificiel 
l'observation de l'ordre naturel, dont l'admirable conomie est ici trs
vidente. L'tude directe de la sociologie dynamique fournira d'ailleurs
de nombreuses et importantes occasions de reconnatre, d'aprs une
judicieuse analyse historique, que, dans le dveloppement rel de
l'volution sociale, les modifications spontanes finalement produites
par le cours graduel des vnemens sont ordinairement trs suprieures 
ce que les plus minens rformateurs auraient os concevoir d'avance: ce
qui devra faire sentir combien il importe de ne pas trop anticiper sur
la succession ncessaire des diverses parties de la rorganisation, en
voulant  la fois tout renouveler, jusque dans les moindres dtails,
suivant la routine mtaphysique des constitutions actuelles.

Pour complter la sommaire apprciation sociologique de la subordination
domestique, il importe d'y remarquer aussi sa haute proprit, non moins
caractristique, d'tablir spontanment la premire notion lmentaire
de la perptuit sociale, en rattachant, de la manire la plus directe
et la plus irrsistible, l'avenir au pass. Gnraliss autant que
possible, cette ide et ce sentiment, aprs avoir pass des pres aux
anctres, se transforment finalement en ce respect universel pour nos
prdcesseurs, qui doit tre,  tous gards, regard comme indispensable
 toute conomie sociale. Sous des formes quelconques, il n'y a point
d'tat social qui n'en doive constamment offrir d'importans tmoignages.
La moindre prpondrance des traditions  mesure que l'esprit humain se
dveloppe, sa prfrence croissante de la transmission crite  la
transmission orale, doivent, sans doute, modifier beaucoup, chez les
peuples modernes, sinon l'intensit, du moins l'expression d'une telle
disposition ncessaire. Mais,  quelque degr que puisse jamais parvenir
la progression sociale, il sera toujours d'une importance capitale que
l'homme ne se croie pas n d'hier, et que l'ensemble de ses institutions
et de ses moeurs tende constamment  lier, par un systme convenable de
signes intellectuels et matriels, ses souvenirs du pass total  ses
esprances d'un avenir quelconque. Le caractre minemment
rvolutionnaire de notre temps devait, de toute ncessit, introduire, 
cet gard, plus directement qu' tout autre, un profond branlement
provisoire, sans lequel l'imagination humaine aurait t trop entrave
dans son lan vers l'indispensable rnovation du systme social. Mais il
n'est point douteux que l'extension indfinie et la conscration absolue
de ce ddain passager du pass politique ne tendent gravement
aujourd'hui  altrer directement l'instinct fondamental de la
sociabilit humaine. Il serait videmment inutile d'insister ici pour
faire ressortir,  ce sujet, l'aptitude spontane de la nouvelle
philosophie politique  rtablir convenablement les conditions normales
de toute vritable harmonie sociale. Une philosophie qui prend
ncessairement l'histoire pour principale base scientifique, qui
reprsente,  tous gards, les hommes de tous les temps, aussi bien que
de tous les lieux, comme d'indispensables cooprateurs  une mme
volution fondamentale, intellectuelle ou matrielle, morale ou
politique, et qui, en un cas quelconque, s'efforce toujours de rattacher
le progrs actuel  l'ensemble des antcdens rels, doit tre
certainement juge bien plus propre aujourd'hui qu'aucune autre 
rgulariser l'ide et le sentiment de la continuit sociale, sans
encourir le danger de cette servile et irrationnelle admiration du
pass, qui devait jadis, sous l'empire de la philosophie thologique,
tant entraver le dveloppement humain. On voit aisment, par exemple,
que l'tude des sciences positives est, en ce moment, la seule partie du
systme intellectuel o cette respectueuse coordination du prsent au
pass, ait pu spontanment rsister avec efficacit  l'entranement
universel de la mtaphysique rvolutionnaire, qui, en tout autre genre,
ferait presque envisager la raison et la justice comme des crations
contemporaines.

Dans un Trait spcial de philosophie politique, il conviendrait, sans
doute, afin d'oprer une plus exacte apprciation de l'influence sociale
lmentaire propre  l'esprit de famille, de considrer aussi, d'une
manire distincte, les relations fraternelles, qui lui sont
accessoirement inhrentes. Mais, quelque douceur, ou trop souvent
quelque amertume, que ces liaisons naturelles puissent rpandre sur la
vie prive, elles ont habituellement trop peu d'importance politique
pour qu'il convienne ici de nous y arrter spcialement. Quand elles
acquirent,  cet gard, une haute porte, elles se rattachent
ncessairement  une notable ingalit d'ge, et alors elles rentrent
essentiellement, quoiqu' un moindre degr, dans le genre de
subordination domestique qui vient d'tre considr. Toutes les fois, en
effet, que la coordination fraternelle est assez fortement tablie pour
exercer une vritable influence politique, c'est videmment parce que
les ans, prenant une sorte d'ascendant paternel, artificiel ou
spontan, maintiennent l'unit domestique contre les divergences
individuelles, alors trop peu contenues par de moindres sentimens
naturels. Sous ce rapport, comme sous les prcdens, mais  un degr
fort infrieur, on ne saurait douter que l'tat dsordonn de la socit
actuelle ne laisse une lacune relle dans la constitution gnrale de la
famille humaine, et que par consquent, l'absolue galit fraternelle ne
doive tre, au fond, aussi transitoire que les autres, et pareillement
destine  se dissiper ultrieurement sous une nouvelle organisation
spontane de la hirarchie domestique, conformment au nouveau caractre
que le cours fondamental de l'volution humaine devra imprimer  toutes
les parties quelconques du systme social pour rgulariser entre elles
une exacte homognit et une solidarit complte. Quoique ces
modifications secondaires doivent videmment tre encore plus
imprieusement ajournes que les dispositions principales, dont nous
avions dj reconnu que l'examen actuel serait essentiellement
prmatur, il n'tait peut-tre point inutile ici, pour mieux
caractriser,  cet gard, l'esprit ncessaire de la nouvelle
philosophie politique, d'y faire distinctement pressentir que si,  ce
titre, ainsi qu' tout autre, l'invitable rorganisation des socits
modernes a d commencer par une indispensable dcomposition prliminaire
de l'ancienne discipline, elle ne saurait tre finalement condamne  se
composer rellement de simples lacunes. Si une telle considration
parat d'abord exclusivement pratique, et par suite peu convenable au
travail purement thorique qui doit nous occuper maintenant, il faut
surtout remarquer, indpendamment de la trop grande confusion actuelle
de ces deux points de vue, que la vritable science sociale, soit pour
la juste apprciation du pass, soit pour la saine conception de
l'avenir, ne saurait chapper  l'obligation philosophique d'attacher
une indispensable importance  des lmens qui, en tout temps, ont
toujours fait une partie plus ou moins essentielle de la hirarchie
domestique. Ne voulant construire aucune utopie, et nous proposant
seulement d'observer l'conomie fondamentale des socits relles, nous
devons signaler  l'analyse scientifique toutes les dispositions
quelconques dont l'invariable permanence doit nous faire suffisamment
prsumer la gravit vritable.

L'ensemble des indications prsentes dans cette seconde partie du
chapitre actuel, caractrise assez dsormais, pour le principal objet de
ce volume, la haute porte sociale directement propre aux divers
aspects essentiels de l'ordre spontan de la famille humaine, ainsi
apprcie, non-seulement comme l'lment effectif de la socit, mais
comme lui offrant aussi,  tous gards, le premier type naturel de sa
constitution radicale. Il nous reste maintenant, afin d'avoir ici,
autant que le comporte l'esprit de notre travail, sommairement bauch
la thorie lmentaire de la statique sociale,  considrer, en
troisime et dernier lieu, sous un point de vue analogue, l'analyse
directe de la socit gnrale, envisage comme forme de familles et
non d'individus, et toujours examine en ce que sa structure
fondamentale offre de ncessairement commun  tous les temps et  tous
les lieux, ainsi que nous venons de le faire successivement en ce qui
concerne l'individu et ensuite la famille.

Bien loin que la simplicit constitue la mesure principale de la
perfection relle, le systme entier des tudes biologiques concourt 
montrer, au contraire, que la perfection croissante de l'organisme
animal consiste surtout dans la spcialit de plus en plus prononce des
diverses fonctions accomplies par les organes de plus en plus distincts,
et nanmoins toujours exactement solidaires, dont il devient
graduellement compos en se rapprochant davantage de l'organisme
humain, combinant ainsi de plus en plus l'unit du but avec la
diversit des moyens. Or, tel est minemment le caractre propre de
notre organisme social, et la principale cause de sa supriorit
ncessaire sur tout organisme individuel. Nous ne pouvons, sans doute,
admirer convenablement un phnomne continuellement accompli sous nos
yeux, et auquel nous participons nous-mmes ncessairement. Mais, en
s'isolant, autant que possible, par la pense, du systme habituel de
l'conomie sociale, peut-on rellement concevoir, dans l'ensemble des
phnomnes naturels, un plus merveilleux spectacle que cette convergence
rgulire et continue d'une immensit d'individus, dous chacun d'une
existence pleinement distincte et,  un certain degr, indpendante, et
nanmoins tous disposs sans cesse, malgr les diffrences plus ou moins
discordantes de leurs talens et surtout de leurs caractres,  concourir
spontanment, par une multitude de moyens divers,  un mme
dveloppement gnral, sans s'tre d'ordinaire, nullement concerts, et
le plus souvent  l'insu de la plupart d'entre eux, qui ne croient obir
qu' leurs impulsions personnelles? Telle est, du moins, l'idalit
scientifique du phnomne, en le dgageant abstraitement des chocs et
des incohrences journellement insparables d'un organisme aussi
profondment compliqu, et qui, dans les temps mme de plus grande
perturbation maladive, n'empchent point l'accomplissement essentiel et
permanent des fonctions principales. Cette invariable conciliation de la
sparation des travaux avec la coopration des efforts, d'autant plus
prononce et plus admirable que la socit se complique et s'tend
davantage, constitue, en effet, le caractre fondamental des oprations
humaines, quand on s'lve du simple point de vue domestique au vrai
point de vue social. Les socits plus ou moins complexes qu'on peut
observer chez beaucoup d'animaux suprieurs, prsentent dj, sans
doute, en certain cas, et surtout, comme chez l'homme sauvage, pour la
chasse ou pour la guerre, une premire bauche rudimentaire d'une
coordination plus ou moins volontaire, mais  un degr trop partiel,
trop circonscrit, et d'ailleurs trop temporaire, pour tre
convenablement assimiles  l'tat mme le plus imparfait de
l'association propre  notre espce. Notre simple vie domestique, qui, 
tous gards, contient ncessairement le germe essentiel de la vie
sociale proprement dite, a d toujours manifester bien davantage le
dveloppement spontan d'une certaine spcialisation individuelle des
diverses fonctions communes, sans laquelle la famille humaine ne
pourrait suffisamment remplir sa destination caractristique. On doit
nanmoins reconnatre que la sparation des travaux n'y saurait jamais
tre directement trs prononce, soit  raison du trop petit nombre des
individus, soit surtout, par un motif plus profond et moins connu, parce
qu'une telle division tendrait bientt  devenir antipathique  l'esprit
fondamental de la famille. Car, d'un ct, l'ducation domestique,
essentiellement fonde sur l'imitation, doit naturellement disposer les
enfans  poursuivre les oprations paternelles, au lieu d'entreprendre
de nouvelles fonctions; et, en mme temps, il n'est pas douteux que
toute sparation trs marque dans les occupations habituelles des
diffrens membres n'y doive ncessairement altrer l'unit domestique,
objet capital de cette association lmentaire. Plus on mditera sur ce
grand sujet, mieux on sentira que la spcialisation des travaux, qui
constitue le principe lmentaire de la socit gnrale, ne saurait
tre, au fond, celui de la simple famille, quoique devant s'y trouver 
un certain degr. Malgr l'imperfection du langage, qui porte souvent 
confondre l'ide de famille dans celle de socit, il est incontestable
que l'ensemble des relations domestiques ne correspond point  une
association proprement dite, mais qu'il compose une vritable _union_,
en attribuant  ce terme toute son nergie intrinsque. A raison de sa
profonde intimit, la liaison domestique est donc d'une tout autre
nature que la liaison sociale. Son vrai caractre est essentiellement
moral, et trs accessoirement intellectuel; ou, en termes anatomiques,
elle correspond bien davantage  la rgion moyenne du cerveau humain
qu' la rgion antrieure. Fonde principalement sur l'attachement et la
reconnaissance, l'union domestique est surtout destine  satisfaire
directement, par sa seule existence, l'ensemble de nos instincts
sympathiques, indpendamment de toute pense de coopration active et
continue  un but quelconque, si ce n'est  celui mme de sa propre
institution. Quoiqu'une coordination habituelle entre des travaux
distincts s'y doive spontanment tablir  un certain degr, son
influence y est tellement secondaire que lorsque, malheureusement, elle
demeure le seul principe de liaison, l'union domestique tend
ncessairement  dgnrer en une simple association, et mme le plus
souvent elle ne tarde point  se dissoudre essentiellement. Dans les
combinaisons sociales proprement dites, l'conomie lmentaire prsente
invitablement un caractre inverse: le sentiment, de coopration,
jusqu'alors accessoire, devient,  son tour, prpondrant, et l'instinct
sympathique, malgr son indispensable persistance, ne peut plus former
le lien principal. Sans doute, l'homme est, en gnral, assez
heureusement organis pour aimer ses cooprateurs, quelque nombreux et
quelque lointains qu'ils puissent tre, ou mme quelque indirecte que
soit leur participation effective. Mais un tel sentiment, d  une
prcieuse raction de l'intelligence sur la sociabilit, ne saurait
certainement, par sa nature, avoir jamais assez d'nergie pour diriger
la vie sociale. Quand mme un convenable exercice aurait pu dvelopper
suffisamment l'ensemble de nos instincts sociaux, la mdiocrit
intellectuelle de la plupart des hommes ne leur permet point de se
former,  beaucoup prs, une ide assez nette de relations trop
tendues, trop dtournes, et trop trangres  leurs propres
occupations, pour qu'il en puisse rsulter une vraie stimulation
sympathique, susceptible de quelque efficacit durable. C'est donc
exclusivement dans la vie domestique que l'homme doit chercher
habituellement le plein et libre essor de ses affections sociales; et
c'est peut-tre  ce titre spcial qu'elle constitue le mieux une
indispensable prparation  la vie sociale proprement dite: car, la
concentration est aussi ncessaire aux sentimens que la gnralisation
aux penses. Les hommes mme les plus minens, qui parviennent 
tourner, avec une nergie relle, le cours naturel de leurs instincts
sympathiques vers l'ensemble de l'espce ou de la socit, y sont
presque toujours pousss par les dsappointemens moraux d'une vie
domestique dont la destination a t manque faute d'un suffisant
accomplissement des conditions convenables: et quelque douce que leur
soit alors une aussi imparfaite compensation, cet amour abstrait de
l'espce ne saurait nullement comporter cette plnitude de satisfaction
de nos dispositions affectueuses que peut seul procurer un attachement
trs limit et surtout individuel. Quoi qu'il en soit, de tels cas sont
d'ailleurs trop videmment exceptionnels pour devoir influer sur aucune
tude fondamentale de l'conomie sociale. Ainsi, malgr l'indispensable
participation directe, soit primitive, soit continue, de l'instinct
sympathique  tous les cas possibles d'association humaine, il doit
rester incontestable que, lorsqu'on passe de la considration d'une
famille unique  la coordination gnrale des diverses familles, le
principe de la coopration finit ncessairement par prvaloir. La
philosophie mtaphysique du sicle dernier, surtout dans l'cole
franaise, a sans doute commis une erreur capitale en attribuant  ce
principe la cration mme de l'tat social, puisqu'il est, au contraire,
vident que la coopration, bien loin d'avoir pu produire la socit, en
suppose ncessairement le pralable tablissement spontan. Toutefois,
la gravit d'une telle aberration me parat minemment tenir  une
confusion radicale entre la vie domestique et la vie sociale, trop
ordinaire aux spculations mtaphysiques. Car, en sparant
convenablement deux modes d'association aussi diffrens, cette
assertion, soigneusement restreinte  la combinaison la plus complique,
paratrait certainement peu choquante, malgr qu'elle y constitut
encore une irrationnelle exagration. Quoique la participation distincte
et simultane  une opration commune n'ait aucunement pu dterminer le
rapprochement primitif des familles humaines, elle seule a pu cependant
imprimer  leur association spontane un caractre prononc et une
consistance durable. L'tude attentive des moindres degrs de la vie
sauvage nous montre clairement cette situation primordiale o les
diverses familles, quelquefois fortement lies pour un but temporaire,
retournent, presque comme les animaux,  leur indpendance isole,
aussitt que l'expdition, ordinairement de guerre ou de chasse, est
suffisamment accomplie, quoique dj quelques opinions communes,
formules dans un certain langage uniforme, tendent  les runir, d'une
manire permanente, en tribus plus ou moins nombreuses. C'est donc sur
le principe de la coopration, spontane ou concerte, d'ailleurs
toujours conu dans son entire extension philosophique, que devra
surtout reposer dsormais notre analyse scientifique pour cette bauche
prliminaire de la dernire partie de la statique sociale, o nous
considrons directement la coordination fondamentale des familles, dont
le vrai caractre propre dpend essentiellement d'un tel principe,
quoique son tablissement et son maintien n'aient pu avoir lieu sans la
participation pralable et permanente de l'instinct sympathique,
destin, en outre,  rpandre sur tous les actes de la vie sociale un
indispensable charme moral.

Un trait spcial de philosophie politique pourrait seul permettre de
dvelopper convenablement l'tendue et la porte de ce grand principe,
auquel la socit humaine doit ncessairement les plus importans
attributs qui la distinguent des autres agglomrations de familles
animales. Le judicieux Fergusson en avait dignement pressenti la valeur
scientifique, en y rattachant sa classification, d'ailleurs si
imparfaite, des animaux en sociables et politiques, ceux-ci tant
essentiellement caractriss par la tendance  concerter les divers
efforts individuels pour accomplir une opration commune. Par leur
thorie de la division du travail, les conomistes ont utilement
concouru  vulgariser une telle notion, mais en paraissant la
restreindre irrationnellement  des cas beaucoup trop subalternes, de
manire  en suggrer une ide extrmement troite, si l'on excepte
toutefois l'illustre Adam Smith et de nos jours Tracy, qui l'ont bien
plus philosophiquement apprcie, l'un en vertu de sa haute supriorit,
et l'autre d'aprs son habitude plus intime des gnralits, quoique
mtaphysiques. Un principe aussi vident, dont la ralisation, de plus
en plus complte, a toujours constitu une indispensable condition de
tout dveloppement humain, devait sembler d'abord  l'abri de toute
grave atteinte,  quelque degr que notre anarchie intellectuelle pt
autoriser les divagations individuelles, d'autant plus que la nature du
sujet semblait alors plus heureusement prserve du contact des passions
humaines. Mais, aprs avoir vu la philosophie mtaphysique nier
systmatiquement,  la stupide satisfaction de tous les beaux esprits
contemporains, l'utilit fondamentale de la socit elle-mme, ce qui,
sans doute, doit implicitement comprendre toutes les aberrations
possibles, pourrait-on s'tonner rellement de la production d'aucun
sophisme partiel, quelque important qu'en soit l'objet, et quelque
absurde qu'en soit la pense? Aussi, de nos jours, une sorte de
mtaphysique spciale a-t-elle t dogmatiquement formule pour attaquer
directement l'antique maxime sociale de la rpartition ncessaire des
travaux humains, et de la spcialisation correspondante des occupations
individuelles. La sage circonscription de nos oprations, et l'opinitre
persvrance de nos efforts, n'ont plus t regards comme
d'indispensables conditions de nos succs quelconques: poursuivre  la
fois beaucoup d'occupations diffrentes, et passer  dessein de l'une 
l'autre avec toute la rapidit possible, tel est le nouveau plan de
travail universel qu'on a os aujourd'hui recommander systmatiquement 
l'humanit civilise, comme essentiellement _attrayant_[36]. Il n'y a
peut-tre point d'exemple plus propre  vrifier, d'une manire
pleinement irrcusable, combien l'absence totale de discipline
intellectuelle, en ce qui concerne les spculations les plus difficiles,
empche ncessairement aujourd'hui d'assigner aucun terme rel au cours
spontan des aberrations philosophiques, dont l'essor antrieur n'avait
jamais pu tre aussi libre, parce que l'anarchie mentale n'avait jamais
t aussi complte. Une telle notion ayant t ainsi attaque, quelle
maxime sociale pourrait vraiment tre respecte?

     [Footnote 36: Quoiqu'il ne soit nullement convenable de
     s'arrter ici  la moindre analyse spciale de tels
     sophismes, il ne faut pas cependant oublier, mme en ce cas,
     que l'esprit gnral de la saine philosophie politique doit
     toujours faire accorder quelque attention  tout ce qui a pu
     obtenir effectivement un certain crdit social. Car, la
     judicieuse apprciation de toute semblable influence peut
     ordinairement devenir l'indice plus ou moins direct d'un vrai
     besoin intellectuel, dont l'illusoire satisfaction avait
     permis  ces diverses aberrations de susciter momentanment
     une sorte d'cole nouvelle. La socit ne saurait se tromper
     compltement sur ses besoins rels, quoiqu'elle soit souvent
     gare sur les moyens convenables d'y satisfaire. Aussi le
     lecteur aura-t-il lieu ci-aprs de remarquer spontanment
     que, au milieu des folles conceptions dont il s'agit ici,
     rside un certain pressentiment confus des vrais inconvniens
     gnraux inhrens au principe de la rpartition des travaux
     humains, malgr que ces inconvniens y aient t d'ailleurs
     ridiculement exagrs, et surtout irrationnellement spars
     d'avantages infiniment suprieurs, suivant la nature
     ordinaire des doctrines mtaphysiques.]

Sans nous arrter davantage  ces divagations caractristiques,
procdons directement  la sommaire analyse scientifique de ce principe
fondamental de la coopration continue de toutes les familles humaines
d'aprs leur application spontane  des travaux spciaux et spars.
Pour apprcier convenablement cette coopration et cette distribution
ncessaires, comme constituant la condition la plus essentielle de notre
vie sociale, abstraction faite de la vie domestique, il faut la
concevoir dans toute son tendue rationnelle, c'est--dire l'appliquer 
l'ensemble de toutes nos diverses oprations quelconques, au lieu de la
borner, comme il est trop ordinaire,  de simples usages matriels.
Alors, elle conduit immdiatement  regarder non-seulement les individus
et les classes, mais aussi,  beaucoup d'gards, les diffrens peuples,
comme participant  la fois, suivant un mode propre et un degr spcial
exactement dtermins,  une oeuvre immense et commune, dont
l'invitable dveloppement graduel lie d'ailleurs aussi les cooprateurs
actuels  la srie de leurs prdcesseurs quelconques et mme  la suite
de leur divers successeurs. C'est donc la rpartition continue des
diffrens travaux humains qui constitue principalement la solidarit
sociale, et qui devient la cause lmentaire de l'tendue et de la
complication croissante de l'organisme social, ainsi susceptible d'tre
conu comme embrassant l'ensemble de notre espce. Quoique l'homme ne
puisse gure subsister dans un tat d'isolement volontaire, cependant la
famille, vritable unit sociale, peut, sans aucun doute, vivre
sparment, parce qu'elle peut raliser en son sein l'bauche de
division du travail indispensable  une satisfaction grossire de ses
premiers besoins, ainsi que la vie sauvage nous en offre de nombreux
exemples, quoique toujours plus ou moins exceptionnels. Mais, avec un
tel mode d'existence, il n'y a point encore de vraie socit, et le
rapprochement spontan des familles est sans cesse expos  d'imminentes
ruptures temporaires, souvent provoques par les moindres occasions.
C'est seulement quand la rpartition rgulire des travaux humains a pu
devenir convenablement tendue que l'tat social a pu commencer 
acqurir spontanment une consistance et une stabilit suprieures 
l'essor quelconque des divergences particulires. En aucun temps, les
sophistes qui ont le plus amrement dclam contre la vie sociale
n'auraient certainement jamais pu tre assez consquens  leur propre
doctrine pour donner eux-mmes l'exemple de cette existence solitaire
qu'ils avaient tant prne, quoique personne, sans doute, ne se ft
oppos  leur retraite: une telle logique ne serait praticable que chez
les sauvages, s'ils pouvaient avoir de tels docteurs. L'habitude de
cette coopration partielle est, en effet, minemment propre 
dvelopper, par voie de raction intellectuelle, l'instinct social, en
inspirant spontanment  chaque famille un juste sentiment continu de
son troite dpendance envers toutes les autres, et, en mme temps, de
sa propre importance personnelle, chacune pouvant alors se regarder
comme remplissant,  un certain degr, une vritable fonction publique,
plus ou moins indispensable  l'conomie gnrale, mais insparable du
systme total. Ainsi envisage, l'organisation sociale tend de plus en
plus  reposer sur une exacte apprciation des diversits individuelles,
en rpartissant les travaux humains de manire  appliquer chacun  la
destination qu'il peut le mieux remplir, non-seulement d'aprs sa nature
propre, le plus souvent trop peu prononce en aucun sens, mais aussi
d'aprs son ducation effective, sa position actuelle, en un mot suivant
l'ensemble de ses principaux caractres quelconques; en sorte que toutes
les organisations individuelles soient finalement utilises pour le bien
commun, sans en excepter mme les plus vicieuses ou les plus
imparfaites, sauf les seuls cas de monstruosit prononce: tel est, du
moins, le type idal qu'on doit ds lors concevoir comme une limite
fondamentale de l'ordre rel, qui s'en rapproche ncessairement de plus
en plus, sans pouvoir nanmoins y parvenir jamais, ainsi que nous
l'expliquera bientt l'tude directe du dveloppement graduel de
l'humanit. C'est surtout en ce sens que l'organisme social doit
ressembler toujours davantage  l'organisme domestique, dont la
principale proprit consiste en effet dans l'admirable spontanit de
la double subordination qui le caractrise, comme nous l'avons reconnu
ci-dessus: quoique malheureusement la complication et l'tendue si
suprieures du premier ne puissent nullement permettre de le concevoir
jamais rgl d'aprs un ensemble de diffrences naturelles aussi
hautement irrcusables, tendant  prvenir essentiellement toute grave
incertitude sur la vraie destination propre  chacun des organes, et
toute discussion dangereuse sur leur hirarchie respective; en sorte que
la discipline sociale doit tre ncessairement beaucoup plus
artificielle, et,  ce titre, plus imparfaite, que la discipline
domestique, dont la nature a fait d'avance tous les frais essentiels.

Il serait, sans doute, inutile d'insister ici davantage sur l'indication
gnrale des attributs fondamentaux de cette coopration distributive et
spciale, principe ncessaire de tous les travaux humains, et dont
l'esprit de notre temps, sauf quelques aberrations exceptionnelles, est
plutt port  s'exagrer la puissance, ou du moins  mconnatre les
limites et les conditions. Pour en complter suffisamment
l'indispensable apprciation sociologique, nous devons surtout examiner
maintenant l'ensemble des ncessits qu'il impose, d'aprs les
inconvniens essentiels qui lui sont propres, comme je l'avais dj
bauch, en 1826, dans le second article de mes _Considrations sur le
pouvoir spirituel_. C'est principalement sur un tel examen que me semble
devoir reposer immdiatement la thorie lmentaire de la statique
sociale proprement dite, puisqu'on y doit trouver le vritable germe
scientifique de la co-relation ncessaire entre l'ide de socit et
l'ide de gouvernement.

Quelques conomistes ont dj signal certains inconvniens graves d'une
division exagre du travail matriel, mais sous un aspect beaucoup trop
subalterne, et surtout sans remonter nullement jusqu'au principe
philosophique d'une telle apprciation. Ds le dbut de ce Trait (voyez
la premire leon), j'ai moi-mme caractris, dans le cas bien plus
important de l'ensemble du travail scientifique, les fcheuses
consquences intellectuelles de l'esprit de spcialit exclusive qui
domine aujourd'hui, et dont les volumes prcdens m'ont fourni plusieurs
occasions capitales de constater l'imminent danger philosophique. Il
s'agit ici, abstraction faite de toute vrification plus ou moins
tendue, d'apprcier directement le principe gnral d'une telle
influence, afin de saisir convenablement la vraie destination du
systme spontan de moyens essentiels d'une indispensable prservation
continue.

Toute dcomposition quelconque devant ncessairement tendre  dterminer
une dispersion correspondante, la rpartition fondamentale des travaux
humains ne saurait viter de susciter,  un degr proportionnel, des
divergences individuelles,  la fois intellectuelles et morales, dont
l'influence combine doit exiger, dans la mme mesure, une discipline
permanente, propre  prvenir ou  contenir sans cesse leur essor
discordant. Si, d'une part, en effet, la sparation des fonctions
sociales permet  l'esprit de dtail un heureux dveloppement,
impossible de toute autre manire, elle tend spontanment, d'une autre
part,  touffer l'esprit d'ensemble, ou du moins  l'entraver
profondment. Pareillement, sous le point de vue moral, en mme temps
que chacun est ainsi plac sous une troite dpendance envers la masse,
il en est naturellement dtourn par le propre essor de son activit
spciale, qui le rappelle constamment  son intrt priv, dont il
n'aperoit que trs vaguement la vraie relation avec l'intrt public. 
l'un et  l'autre titre, les inconvniens essentiels de la
spcialisation augmentent ncessairement comme ses avantages
caractristiques, sans que ce soit d'ailleurs en mme rapport, pendant
le cours spontan de l'volution sociale. La spcialit croissante des
ides habituelles et des relations journalires doit invitablement
tendre, dans un genre quelconque,  rtrcir de plus en plus
l'intelligence, quoiqu'en l'aiguisant sans cesse en un sens unique, et 
isoler toujours davantage l'intrt particulier d'un intrt commun
devenu de plus en plus vague et indirect; tandis que, d'ailleurs, les
affections sociales, graduellement concentres entre les individus de
mme profession, y deviennent de plus en plus trangres  toutes les
autres classes, faute d'une suffisante analogie de moeurs et de penses.
C'est ainsi que le mme principe qui a seul permis le dveloppement et
l'extension de la socit gnrale, menace, sous un autre aspect, de la
dcomposer en une multitude de corporations incohrentes, qui semblent
presque ne point appartenir  la mme espce: et c'est aussi par-l que
la premire cause lmentaire de l'essor graduel de l'habilet humaine
parat destine  produire ces esprits trs capables sous un rapport
unique et monstrueusement ineptes sous tous les autres aspects, trop
communs aujourd'hui chez les peuples les plus civiliss, o ils excitent
l'admiration universelle. Si l'on a souvent justement dplor, dans
l'ordre matriel, l'ouvrier exclusivement occup, pendant sa vie
entire,  la fabrication des manches de couteaux ou des ttes
d'pingle, la saine philosophie ne doit peut-tre pas, au fond, faire
moins regretter, dans l'ordre intellectuel, l'emploi exclusif et continu
d'un cerveau humain  la rsolution de quelques quations ou au
classement de quelques insectes: l'effet moral, en l'un et l'autre cas,
est malheureusement fort analogue; c'est toujours de tendre
essentiellement  inspirer une dsastreuse indiffrence pour le cours
gnral des affaires humaines, pourvu qu'il y ait sans cesse des
quations  rsoudre et des pingles  fabriquer. Quoique cette sorte
d'automatisme humain ne constitue heureusement que l'extrme influence
dispersive du principe de la spcialisation, sa ralisation, dj trop
frquente, et d'ailleurs de plus en plus imminente, doit faire attacher
 l'apprciation d'un tel cas une vritable importance scientifique,
comme minemment propre  caractriser la tendance gnrale, et 
manifester plus vivement l'indispensable ncessit de sa rpression
permanente.

D'aprs cette sommaire indication philosophique, que le lecteur pourra
dvelopper aisment, la destination sociale du gouvernement me parat
surtout consister  contenir suffisamment et  prvenir autant que
possible cette fatale disposition  la dispersion fondamentale des
ides, des sentimens et des intrts, rsultat invitable du principe
mme du dveloppement humain, et qui, si elle pouvait suivre sans
obstacle son cours naturel, finirait invitablement par arrter la
progression sociale, sous tous les rapports importans. Cette conception
constitue,  mes yeux, la premire base positive et rationnelle de la
thorie lmentaire et abstraite du gouvernement proprement dit,
envisag dans sa plus noble et plus entire extension scientifique,
c'est--dire, comme caractris, en gnral, par l'universelle raction
ncessaire, d'abord spontane et ensuite rgularise, de l'ensemble sur
les parties. Il est clair, en effet, que le seul moyen rel d'empcher
une telle dispersion consiste  riger cette indispensable raction en
une nouvelle fonction spciale, susceptible d'intervenir convenablement
dans l'accomplissement habituel de toutes les diverses fonctions
particulires de l'conomie sociale, pour y rappeler sans cesse la
pense de l'ensemble et le sentiment de la solidarit commune, avec
d'autant plus d'nergie que l'essor plus tendu de l'activit
individuelle doit tendre  les effacer davantage. C'est ainsi que doit
tre conue, ce me semble, l'minente participation du gouvernement au
dveloppement fondamental de la vie sociale, indpendamment des
grossires attributions d'ordre matriel auxquelles on veut rduire
aujourd'hui sa destination gnrale. Quoique n'excutant par lui-mme
aucun progrs social dtermin, il contribue ncessairement ds lors 
tous ceux que la socit peut faire sous un aspect quelconque, et qui,
sans son intervention universelle et continue, deviendraient bientt
impossibles, d'aprs l'oblitration graduelle des facults humaines  la
suite d'une spcialisation drgle. La nature mme d'une telle action
indique assez qu'elle ne doit pas tre simplement matrielle, mais aussi
et surtout intellectuelle et morale, de manire  montrer dj la double
ncessit distincte de ce qu'on nomme le gouvernement temporel et le
gouvernement spirituel, dont la rationnelle subordination se prsentera
bientt  nous comme la plus haute amlioration qui ait pu jusqu'ici
tre ralise dans le systme gnral de l'organisation sociale, sous
l'heureuse influence, aujourd'hui trop mconnue, du catholicisme
prpondrant. Enfin, l'intensit de cette fonction rgulatrice, bien
loin de devoir dcrotre  mesure que l'volution humaine s'accomplit,
doit, au contraire, devenir de plus en plus indispensable, pourvu
qu'elle soit convenablement conue et exerce, puisque son principe
essentiel est insparable de celui mme du dveloppement. C'est donc la
prdominance habituelle de l'esprit d'ensemble qui constitue
ncessairement le caractre invariable du gouvernement, sous quelque
aspect qu'on l'envisage. Puisqu'on ne saurait, sans doute,  aucun
titre, faire d'exception,  cet gard, pour le gouvernement
intellectuel, ou simplement scientifique, on peut ici concevoir
directement l'anarchique irrationnalit de cette antipathie systmatique
contre toute doctrine gnrale quelconque, qui distingue si
dplorablement la plupart des savans actuels, aveugles prneurs d'une
spcialisation routinire, affranchie de toute discipline philosophique,
et dont l'essor trop exclusif finirait par arrter tout progrs rel, en
consumant les forces de notre intelligence sur des minuties de plus en
plus misrables. L'esprit d'ensemble et l'esprit de dtail sont
galement indispensables  l'conomie sociale; ils doivent
alternativement prdominer dans le cours spontan de l'volution
humaine, suivant la nature des principaux progrs que sa marche
fondamentale rserve successivement  chaque poque: or, l'analyse
approfondie des plus grands besoins de la socit actuelle nous indique
certes dj, avec une irrcusable vidence, que si, pendant les trois
derniers sicles, l'esprit de dtail a d tre prpondrant, soit pour
oprer la dcomposition finale de l'ancienne organisation, soit surtout
pour faciliter l'indispensable dveloppement des lmens d'un ordre
nouveau, c'est maintenant  l'esprit d'ensemble qu'il appartient
exclusivement de prsider  la rorganisation sociale, comme je
l'tablirai directement d'aprs l'exacte apprciation historique des
socits modernes. Quoi qu'il en soit, aprs avoir ainsi pralablement
signal la destination lmentaire et constante du gouvernement,
envisag dans toute son extension philosophique, il faut maintenant
expliquer, d'un autre ct, comment une telle action tend spontanment 
se produire, indpendamment de toute combinaison systmatique, suivant
le cours naturel de l'conomie sociale: ce qui compltera suffisamment
notre apprciation prliminaire de la statique sociale proprement dite,
autant que peuvent le comporter les limites ncessaires et le plan
gnral de ce Trait.

Puisque cette universelle tendance dispersive, inhrente  la
spcialisation fondamentale des travaux humains, a d ncessairement,
d'aprs les explications prcdentes, exister sans cesse et mme se
dvelopper de plus en plus, il a bien fallu aussi que l'influence
proprement destine  la neutraliser suffisamment ait t pareillement
spontane et susceptible d'un accroissement proportionnel, afin que
l'conomie sociale ait pu subsister et surtout poursuivre son essor
continu. On peut, en effet, reconnatre aisment que, considre sous un
nouvel aspect gnral, cette rpartition graduelle des oprations
humaines doit invitablement tablir une subordination lmentaire
toujours croissante, qui tend de plus en plus  faire naturellement
ressortir le gouvernement du sein de la socit elle-mme, comme le
montrerait directement l'analyse attentive de chaque subdivision un peu
prononce qui vient  s'introduire dans un travail quelconque. Cette
indispensable subordination n'est pas seulement matrielle, comme on le
croit d'ordinaire; elle est aussi et surtout intellectuelle et morale;
c'est--dire qu'elle exige, outre la soumission pratique, un certain
degr correspondant de confiance relle, soit dans la capacit, soit
dans la probit, des organes spciaux auxquels est ainsi exclusivement
confie dsormais une fonction jusque alors universelle. Rien n'est
certainement plus sensible dans le systme trs dvelopp de notre
conomie sociale, o chaque jour, par une suite ncessaire de la grande
subdivision actuelle du travail humain, chacun de nous fait spontanment
reposer,  beaucoup d'gards, le maintien mme de sa propre vie sur
l'aptitude et la moralit d'une foule d'agens presque inconnus, dont
l'ineptie ou la perversit pourraient gravement affecter des masses
souvent fort tendues. Une telle condition appartient ncessairement 
tous les modes quelconques de l'existence sociale: si elle est mal 
propos attribue surtout aux socits industrielles, c'est uniquement
parce qu'elle y doit tre ordinairement plus prononce,  raison d'une
spcialisation plus intime; mais on la retrouve certainement tout aussi
invitable dans les socits purement militaires, comme le montre
clairement, par exemple, l'analyse statique d'une arme, d'un vaisseau,
etc., ou de toute autre corporation active d'un genre quelconque.

L'exacte apprciation scientifique de cette subordination lmentaire et
spontane en fait, ce me semble, nettement dcouvrir la loi principale,
qui me parat surtout consister en ce que les diverses sortes
d'oprations particulires se placent naturellement sous la direction
continue de celles d'un degr de gnralit immdiatement suprieur. On
peut aisment s'en convaincre en analysant avec soin chaque
spcialisation quelconque du travail humain,  l'instant o elle prend
un caractre nettement spar; puisque l'opration qui se dgage ainsi
est toujours ncessairement plus particulire que la fonction antrieure
d'o elle mane, et envers laquelle son propre accomplissement continu
doit demeurer ultrieurement subordonn. Sans que ce soit ici le lieu de
dvelopper convenablement une telle loi, destine  constituer une des
plus importantes conclusions finales de l'ensemble de ce volume, je ne
crois pas devoir m'abstenir de signaler, ds ce moment, la nouvelle
porte philosophique qu'acquiert ainsi le principe fondamental sur
lequel j'ai fait toujours reposer, depuis le commencement de ce Trait,
la hirarchie scientifique, et qui maintenant, passant  l'tat
politique, tend finalement  fournir, par un autre ordre d'applications
de la mme ide-mre, le premier germe rationnel d'une saine
classification des fonctions sociales, ncessairement conforme au
systme rel des relations humaines. En continuant notre travail, et
surtout dans la cinquante-septime leon, j'expliquerai spcialement la
vrification de cette loi sociologique  l'gard de la vie industrielle
des socits modernes: quant aux socits militaires, leur rgularit
plus parfaite y rend cette confirmation tellement vidente qu'elle
n'exige aucun claircissement direct, quoique ce ne soit pas leur
observation qui m'ait suggr d'abord une telle pense, d'origine
essentiellement scientifique. Une fois admise, cette loi fait aussitt
comprendre la liaison spontane de cette subordination sociale
lmentaire avec la subordination politique proprement dite, base
indispensable du gouvernement, et qui se prsente ainsi comme le dernier
degr ncessaire d'une hirarchie de plus en plus tendue. Car, les
diverses fonctions particulires de l'conomie sociale tant ds lors
naturellement engages dans des relations d'une gnralit croissante,
toutes doivent graduellement tendre  s'assujtir finalement 
l'universelle direction mane de la fonction la plus gnrale du
systme entier, directement caractrise par l'action constante de
l'ensemble sur les parties, conformment aux explications prcdentes.
D'un autre ct, les organes ncessaires de cette action rgulatrice
doivent tre puissamment seconds, dans leur propre dveloppement
naturel, par une autre consquence invitable de la rpartition
croissante des travaux humains, qui favorise minemment l'essor
fondamental des ingalits intellectuelles et morales. Il est clair, en
effet, que cet essor doit rester presque entirement comprim tant que
la confuse concentration primitive des oprations quelconques, rduisant
l'homme  une vie essentiellement domestique, absorbe toute son activit
principale pour la satisfaction continue des plus simples besoins de la
seule famille. Quoique les diffrences individuelles vraiment tranches
se fassent certainement sentir dans un tat social quelconque, cependant
la division du travail, et le loisir qu'elle a pu procurer, ont t
surtout indispensables au dveloppement prononc des prminences
intellectuelles, sur lesquelles repose ncessairement, en majeure
partie, l'ascendant politique durable. Il faut d'ailleurs noter que les
travaux intellectuels sont loin, par leur nature, de pouvoir comporter
une subdivision relle aussi dtaille que celle des oprations
matrielles; en sorte qu'ils devraient pareillement tre moins affects
de la tendance dispersive qui en rsulte ncessairement, malgr la
fcheuse influence qu'ils ont d en prouver. On n'a plus besoin, sans
doute, d'expliquer aujourd'hui la proprit essentielle de la
civilisation de dvelopper toujours davantage les ingalits morales, et
encore plus les ingalits intellectuelles. Mais il importe de
remarquer,  ce sujet, que les forces morales et intellectuelles ne
comportent point, en elles-mmes, une vritable composition totale,  la
simple manire des forces physiques: aussi, quoique minemment
susceptibles du concours social, qu'elles seules mme peuvent
convenablement organiser, elles se prtent beaucoup moins  la
coopration directe; d'o doit rsulter une nouvelle cause trs
puissante de l'ingalit plus radicale qu'elles tendent  tablir entre
les hommes. Qu'il ne s'agisse que de lutter de vigueur physique, ou mme
de richesse; quelle que puisse tre la supriorit propre d'un individu
ou d'une famille, une coalition suffisamment nombreuse des moindres
individualits sociales en viendra aisment  bout: en sorte que, par
exemple, la plus immense fortune particulire ne saurait soutenir, 
aucun gard, une concurrence relle avec la puissance financire d'une
nation un peu tendue, dont le trsor public n'est cependant form que
d'une multitude de cotisations minimes. Mais, au contraire, si
l'entreprise dpend surtout d'une haute valeur intellectuelle, comme au
sujet d'une grande conception scientifique ou potique, il n'y aura pas
de runion d'esprits ordinaires, pour si vaste qu'on la suppose, qui
puisse aucunement lutter avec un Descartes ou un Corneille. Il en sera
certainement de mme sous le rapport moral; lorsque, par exemple, la
socit aura besoin d'un grand dvouement, elle ne pourra parvenir  le
composer avec la vaine accumulation de dvouemens mdiocres trs
multiplis.  l'un et  l'autre titre, le nombre des individus ne peut
alors influer que sur l'espoir d'y mieux trouver l'organe
essentiellement unique de la fonction propose; une fois manifest, il
n'y aura point de multitude qui puisse faire quilibre  sa
prpondrance fondamentale. C'est surtout  raison de cet minent
privilge, que les forces intellectuelles et morales tendent
ncessairement de plus en plus  dominer le monde social, depuis qu'une
convenable rpartition des travaux humains a suffisamment permis leur
dveloppement propre.

Telle est donc la tendance lmentaire de toute socit humaine  un
gouvernement spontan. Cette tendance ncessaire est en harmonie, dans
notre nature individuelle, avec un systme correspondant de penchans
spciaux, les uns vers le commandement, les autres vers l'obissance.
Sous le premier aspect d'abord, il ne faut point, sans doute, regarder
la disposition trop vulgaire  commander comme le signe d'une vraie
vocation de gouvernement, qui doit tre infiniment rare,  cause de
l'minente prpondrance qu'elle exige. C'est ainsi, par exemple, que
les femmes, en gnral si passionnes pour la domination, sont
d'ordinaire si radicalement impropres  tout gouvernement, mme
domestique, soit en vertu d'une raison moins dveloppe, soit aussi par
la mobile irritabilit d'un caractre plus imparfait. En une foule
d'autres occasions, on peut galement remarquer la tendance de l'homme 
se croire surtout destin aux attributions qui lui conviennent le
moins, d'aprs l'illusion inaperue qui fait si souvent regarder un vif
dsir comme un signe de vocation relle. Quoi qu'il en soit, sans que la
disposition  commander doive, par elle-mme, indiquer aucune aptitude
au gouvernement, il faut nanmoins reconnatre qu'elle est indispensable
 son exercice, tant pour inspirer,  l'ensemble de la socit, une
confiance incompatible avec notre propre irrsolution, que pour
permettre, au systme personnel de nos facults politiques, de
dvelopper toute l'nergie convenable, afin de pouvoir surmonter les
invitables rsistances que doivent offrir les cas mme les plus
favorables: ce qui, chez une heureuse organisation, rige en une qualit
relle et importante le puril orgueil du vulgaire.  un tel caractre
prpondrant, doit correspondre et correspond, en effet, chez la plupart
des hommes, une disposition inverse  l'obissance, non moins prononce
dans la nature minemment complexe de l'organisme humain. Si les hommes
taient spontanment aussi indisciplinables qu'on le suppose souvent
aujourd'hui, on ne saurait aucunement comprendre comment ils auraient pu
jamais tre vraiment disciplins. Il est, au contraire, vident que nous
sommes tous plus ou moins enclins  respecter involontairement chez nos
semblables une supriorit quelconque, surtout intellectuelle ou
morale, mme indpendamment de tout dsir personnel de la voir s'exercer
 notre avantage: et cet instinct de soumission n'est, en ralit, que
trop souvent prodigu  des apparences mensongres. Quelque dsordonne
que soit aujourd'hui, par suite de notre anarchie spirituelle, la soif
universelle du commandement, il n'est personne, sans doute, qui, dans un
secret et scrupuleux examen priv, n'ait souvent senti, plus ou moins
profondment, combien il est doux d'obir, lorsque nous pouvons raliser
le bonheur, de nos jours presque impossible, d'tre convenablement
dchargs, par de sages et dignes guides, de la pesante responsabilit
d'une direction gnrale de notre conduite: un tel sentiment est
peut-tre surtout prouv par ceux qui seraient les plus propres  mieux
commander.  l'instant mme des plus violentes convulsions politiques,
quand l'conomie sociale semble momentanment menace d'une prochaine
dissolution, l'instinct des masses populaires vient encore manifester
spontanment, d'une nouvelle manire irrcusable, cette irrsistible
tendance sociale, qui, jusque dans l'accomplissement des dmolitions les
plus rvolutionnaires, leur inspire volontairement une scrupuleuse
obissance envers les supriorits intellectuelles et morales dont
elles suivent spontanment la direction, et dont elles ont mme souvent
sollicit immdiatement la domination temporaire, prouvant alors, par
dessus tout, l'urgent besoin d'une autorit prpondrante. Ainsi, la
spontanit fondamentale des diverses dispositions individuelles se
montre essentiellement en harmonie avec le cours ncessaire de
l'ensemble des relations sociales pour tablir que la subordination
politique est, en gnral, aussi invitable qu'indispensable; ce qui
complte ici l'bauche lmentaire de la statique sociale proprement
dite.

La condensation et l'abstraction, peut-tre excessives, des principales
conceptions indiques dans les trois parties de ce chapitre, pourront
d'abord mettre obstacle  leur juste apprciation directe: mais l'usage
continu, quoique le plus souvent implicite, qui s'en fera naturellement
en tout le reste de ce volume, dissipera, j'espre, suffisamment cette
premire incertitude, pourvu qu'on s'habitue, contrairement  nos
usages,  accorder enfin aux mditations politiques le genre de
contention intellectuelle qu'elles exigent. Dans ces trois ordres
conscutifs de considrations statiques, la vie individuelle s'est
montre surtout caractrise par la prpondrance ncessaire et directe
des instincts personnels, la vie domestique par l'essor continu des
instincts sympathiques, et la vie sociale par le dveloppement spcial
des influences intellectuelles; chacun de ces trois degrs essentiels de
l'existence humaine tant d'ailleurs ncessairement destin  prparer
le suivant, d'aprs le cours spontan de leur inaltrable succession. Un
tel enchanement scientifique prsente, en lui-mme, ce prcieux
avantage pratique de prparer, ds ce moment, la rationnelle
coordination de la morale universelle, d'abord personnelle, ensuite
domestique, et finalement sociale; la premire assujtissant  une sage
discipline la conservation fondamentale de l'individu, la seconde
tendant  faire prdominer, autant que possible, la sympathie sur
l'gosme, et la dernire  diriger de plus en plus l'ensemble de nos
divers penchans d'aprs les lumineuses indications d'une raison
convenablement dveloppe, toujours proccupe de la considration
directe de l'conomie gnrale, de manire  faire habituellement
concourir au but commun toutes les facults quelconques de notre nature,
selon les lois qui leur sont propres.

Aprs cette indication pralable des thories lmentaires de la
sociologie statique, nous devons maintenant procder, dans tout le reste
de notre travail,  l'tude sommaire, mais directe et continue, de la
dynamique sociale, en consacrant d'abord la leon suivante  une
premire apprciation fondamentale de l'volution humaine, envisage
dans son ensemble total, conformment au vritable esprit gnral de la
nouvelle philosophie politique, suffisamment caractrise par
l'avant-dernier chapitre.




CINQUANTE-UNIME LEON.

Lois fondamentales de la dynamique sociale, ou thorie gnrale du
progrs naturel de l'humanit.


Afin de mieux apprcier les lois fondamentales de la progression
sociale, il importe de faire ici prcder leur exposition directe par
une premire explication sommaire du sens ncessaire de cette grande
volution, ainsi que de sa vitesse propre, et de la subordination
naturelle de ses divers lmens principaux; ce qui rsulte spontanment
des diffrentes notions dj tablies depuis le commencement de ce
volume. Or, en considrant, du point de vue scientifique le plus lev,
l'ensemble total du dveloppement humain, on est d'abord conduit  le
concevoir, en gnral, comme consistant essentiellement  faire de plus
en plus ressortir les facults caractristiques de l'humanit,
comparativement  celles de l'animalit, et surtout par rapport aux
facults qui nous sont communes avec tout le rgne organique, quoique
celles-ci continuent toujours  former ncessairement la base
primordiale de l'existence humaine, aussi bien que de toute autre vie
animale. C'est en ce sens philosophique que la plus minente
civilisation doit tre, au fond, juge pleinement conforme  la nature,
puisqu'elle ne constitue rellement qu'une manifestation plus prononce
des principales proprits de notre espce, qui, primitivement
dissimules par un invitable engourdissement, ne pouvaient devenir
suffisamment saillantes que dans un haut degr de la vie sociale, pour
laquelle leur destination exclusive ne saurait tre conteste. Le
systme entier de la philosophie biologique concourt  dmontrer, ainsi
que je l'ai expliqu au volume prcdent, que, dans l'ensemble de la
hirarchie animale, la dignit fondamentale propre  chaque race est
surtout dtermine par la prpondrance gnrale de plus en plus
prononce de la vie animale sur la vie organique,  mesure qu'on
s'approche davantage de l'organisme humain. Sous un tel aspect
philosophique, notre volution sociale ne constitue donc rellement que
le terme le plus extrme d'une progression gnrale, continue sans
interruption parmi tout le rgne vivant, depuis les simples vgtaux et
les moindres animaux, en passant successivement aux derniers animaux
pairs, remontant ensuite jusqu'aux oiseaux et aux mammifres, et, chez
ceux-ci, s'levant graduellement vers les carnassiers et les singes: la
prdominance ncessaire des fonctions purement organiques devenant
partout de moins en moins marque, et le dveloppement des fonctions
animales proprement dites, principalement celui des fonctions
intellectuelles et morales, tendant, au contraire, de plus en plus vers
un ascendant vital, qui toutefois ne saurait jamais tre pleinement
obtenu, mme dans la plus haute perfection de la nature humaine. Cette
indispensable apprciation comparative dtermine essentiellement la
premire notion scientifique qu'il faut se former de l'ensemble du
progrs humain, ainsi rattach  la srie universelle du
perfectionnement animal, dont il ralise le plus minent degr.
L'analyse gnrale de notre progression sociale dmontre, en effet, avec
une irrcusable vidence, que, malgr l'invariabilit ncessaire des
diverses dispositions fondamentales de notre nature, les plus leves
d'entre elles sont dans un tat continu de dveloppement relatif, qui
tend de plus en plus  les riger  leur tour en puissances
prpondrantes de l'existence humaine, quoiqu'une telle inversion de
l'conomie primitive ne puisse, ni mme ne doive, jamais tre
compltement obtenue. Tel se manifeste dj, d'aprs le chapitre
prcdent, le caractre essentiel de notre organisme social, quand on se
borne  l'envisager d'abord dans son tat purement statique, abstraction
faite de son mouvement ncessaire. Mais ce caractre doit tre
naturellement encore plus prononc dans l'tude directe de ses
variations continues, comme le confirme aisment une premire
apprciation gnrale de leur succession graduelle.

En dveloppant,  un degr immense et toujours croissant, l'action de
l'homme sur le monde extrieur, la civilisation semble d'abord devoir
concentrer de plus en plus notre attention vers les soins de notre seule
existence matrielle, dont l'entretien et l'amlioration constituent, en
apparence, le principal objet de la plupart des occupations sociales.
Mais un examen plus approfondi dmontre, au contraire, que ce
dveloppement tend continuellement  faire prvaloir les plus minentes
facults de la nature humaine, soit par la scurit mme qu'il inspire
ncessairement  l'gard des besoins physiques, dont la considration
devient ainsi de moins en moins absorbante, soit par l'excitation
directe et continue qu'il imprime ncessairement aux fonctions
intellectuelles et mme aux sentimens sociaux, dont le double essor
graduel lui est videmment indispensable. Dans notre enfance sociale,
les instincts relatifs  la conservation matrielle sont tellement
prpondrans, que l'instinct sexuel lui-mme, malgr sa grossire
nergie primitive, en est d'abord essentiellement domin[37]: les
affections domestiques sont alors, sans aucun doute, beaucoup moins
prononces, et les affections sociales demeurent circonscrites  une
imperceptible fraction de l'humanit, hors de laquelle tout devient
tranger et mme ennemi; les diverses passions haineuses restent
certainement, aprs les apptits physiques, le principal mobile habituel
de l'existence humaine. Sous ces divers aspects, il est incontestable
que l'essor continu de la civilisation dveloppe ncessairement de plus
en plus nos penchans les plus nobles et nos plus gnreux sentimens,
qui, seules bases possibles des associations humaines, doivent y
recevoir spontanment une culture de plus en plus spciale. Quant aux
facults intellectuelles, l'imprvoyance habituelle qui, au milieu des
plus imminens besoins, caractrise la vie sauvage, constate clairement
le peu d'influence relle qu'exerce alors la raison sur la conduite
gnrale de l'homme: ces facults y sont d'ailleurs encore
essentiellement engourdies, ou du moins il n'y a d'activit prononce
que chez les plus infrieures d'entr'elles, celles immdiatement
relatives  l'exercice des sens extrieurs; les facults d'abstraction
et de combinaison demeurent presque entirement inertes, sauf quelques
courts lans exceptionnels; et la curiosit grossire qu'inspire
involontairement le spectacle de la nature se contente alors pleinement
des moindres bauches d'explication thologique; enfin, les
divertissemens, principalement distingus par une violente activit
musculaire, et s'levant tout au plus jusqu' la simple manifestation
d'une adresse purement physique, y sont, d'ordinaire, aussi peu
favorables au dveloppement de l'intelligence qu' celui de la
sociabilit. A tous ces titres, la supriorit toujours croissante de la
civilisation est certainement encore plus irrcusable que sous le
rapport moral, de manire  ne plus exiger dsormais aucune
dmonstration formelle. Sous quelque aspect que l'on tudie l'existence
comparative de l'homme aux divers ges successifs de la socit, on
trouvera donc constamment que le rsultat gnral de notre volution
fondamentale ne consiste pas seulement  amliorer la condition
matrielle de l'homme, par l'extension continue de son action sur le
monde extrieur; mais aussi et surtout  dvelopper, par un exercice de
plus en plus prpondrant, nos facults les plus minentes, soit en
diminuant sans cesse l'empire des apptits physiques[38], et en
stimulant davantage les divers instincts sociaux, soit en excitant
continuellement l'essor des fonctions intellectuelles, mme les plus
leves, et en augmentant spontanment l'influence habituelle de la
raison sur la conduite de l'homme. En ce sens, le dveloppement
individuel reproduit ncessairement sous nos yeux, dans une succession
plus rapide et plus familire, dont l'ensemble est alors mieux
apprciable, quoique moins prononc, les principales phases du
dveloppement social. Aussi l'un et l'autre ont-ils essentiellement pour
but commun de subordonner, autant que possible, la satisfaction normale
des instincts personnels  l'exercice habituel des instincts sociaux,
et, en mme temps, d'assujtir nos diverses passions quelconques aux
rgles imposes par une intelligence de plus en plus prpondrante, dans
la vue d'identifier toujours davantage l'individu avec l'espce. Sous le
point de vue anatomique, on pourrait nettement caractriser une telle
tendance, en la faisant surtout consister  dterminer par l'exercice un
ascendant de plus en plus marqu chez les diffrens organes de
l'appareil crbral,  mesure qu'ils s'loignent davantage de la rgion
vertbrale pour se rapprocher de la rgion frontale. Tel est du moins le
type idal dont la ralisation de plus en plus parfaite caractrise
ncessairement le cours spontan de l'volution humaine, soit dans
l'individu, soit,  un degr bien suprieur, dans l'espce elle-mme,
quoique nos efforts quelconques ne puissent jamais nous conduire
effectivement jusqu' cette limite fondamentale. Une pareille notion
permet aisment de distinguer, en gnral, les parts respectives de la
nature et de l'art dans notre dveloppement continu, qui doit tre jug
pleinement naturel, en ce qu'il tend  faire de plus en plus prvaloir
les attributs essentiels de l'humanit compare  l'animalit, en
constituant l'empire des facults videmment destines  diriger toutes
les autres; mais qui, en mme temps, se prsente comme minemment
artificiel puisqu'il doit consister  obtenir, par un exercice
convenable de nos diverses facults, un ascendant d'autant plus marqu
pour chacune d'elles qu'elle est primitivement moins nergique: d'o
rsulte directement l'explication scientifique de cette lutte ternelle
et indispensable entre notre humanit et notre animalit, toujours
reconnue, depuis l'origine de la civilisation, par tous les vrais
explorateurs de l'homme, et dj consacre sous tant de formes diverses
avant que la philosophie positive pt en fixer le vritable caractre.

     [Footnote 37: Une voracit dmesure, un got violent pour
     les divers stimulans physiques, se manifestent constamment
     dans la vie sauvage, quand le dnment qu'elle doit si
     frquemment produire n'y vient pas imposer une sobrit
     involontaire, qui a trop souvent fait illusion. Il en est de
     mme, au fond, malgr l'tat de nudit, quant  l'ardeur pour
     la parure, alors indique surtout par un tatouage plus on
     moins compliqu: elle s'y montre certainement bien plus
     prononce d'ordinaire que chez les hommes trs civiliss.]

     [Footnote 38: La nature humaine ne saurait, sans doute,
     jamais parvenir rellement  ce raffinement de dlicatesse,
     dj rv peut-tre par quelques imaginations exaltes ou
     plutt maladives, d'tendre, en quelque sorte, aux besoins
     habituels d'incrtion, ce sentiment de honte qui, ds
     l'origine de la civilisation, accompagne de plus en plus la
     satisfaction des divers besoins d'excrtion. Mais il n'en
     demeure pas moins incontestable que l'entretien continu de
     notre existence matrielle prend une importance de moins en
     moins exclusive par le dveloppement graduel de l'volution
     humaine, et occupe de moins en moins nos penses dans
     l'ensemble de la vie relle. En un mot, les diverses
     considrations purement personnelles tendent de plus en plus
      s'effacer,  tous gards, devant les considrations
     directement sociales.]

La direction ncessaire de l'ensemble total de l'volution humaine tant
ainsi suffisamment dfinie par cette apprciation prliminaire, nous
devons maintenant considrer cette volution relativement  sa vitesse
fondamentale et commune, abstraction faite des diffrences quelconques
qui peuvent rsulter, soit du climat, soit mme de la race, ou de toutes
les autres causes modificatrices, dont j'ai prcdemment tabli que
l'influence effective devait tre, autant que possible,
systmatiquement carte dans une premire bauche rationnelle de la
dynamique sociale. Or, en nous bornant, sous ce rapport, aux seules
causes universelles, il est d'abord vident que cette vitesse doit tre
essentiellement dtermine d'aprs l'influence combine des principales
conditions naturelles, relatives d'une part  l'organisme humain, d'une
autre part au milieu o il se dveloppe. Mais l'invariabilit mme de
ces diverses conditions fondamentales, l'impossibilit rigoureuse de
suspendre ou de restreindre leur empire, ne permettent point de mesurer
exactement leur importance respective, quoique nous ne puissions
aucunement douter que notre dveloppement spontan ne dt tre
ncessairement acclr ou retard par tout changement favorable ou
contraire que l'on supposerait opr dans ces diffrentes influences
lmentaires, soit organiques, soit inorganiques; en imaginant, par
exemple, que notre appareil crbral offrt une moindre infriorit
anatomique de la rgion frontale, ou que notre plante devnt plus
grande ou mieux habitable, etc. L'analyse sociologique ne saurait donc,
par sa nature, convenablement atteindre,  cet gard, que les conditions
gnrales simplement accessoires, en vertu des variations apprciables
dont elles doivent tre spontanment susceptibles.

Parmi ces puissances secondaires mais continues, qui concourent 
dterminer la vitesse naturelle du dveloppement humain, on peut d'abord
signaler, d'aprs Georges Leroy, l'influence permanente de l'_ennui_,
d'ailleurs fort exagre, et mme vicieusement apprcie, par cet
ingnieux philosophe. Ainsi que tout autre animal, l'homme ne saurait
tre heureux sans une activit suffisamment complte de ses diverses
facults quelconques, suivant un degr d'intensit et de persvrance
sagement proportionnel  l'activit intrinsque de chacune d'elles:
quelle que puisse tre sa situation effective, il tend sans cesse 
remplir, autant que possible, cette indispensable condition du bonheur.
La difficult plus prononce qu'il doit prouver  raliser un
dveloppement compatible avec la supriorit spciale de sa nature, le
rend ncessairement plus sujet que les autres animaux  cet tat
remarquable de pnible langueur, qui indique  la fois l'existence
relle des facults et leur insuffisante activit, et qui, en effet,
deviendrait galement inconciliable, soit avec une atonie radicale, d'o
ne rsulterait aucune urgente tendance, soit avec une vigueur idale,
spontanment susceptible d'un infatigable exercice. Une telle
disposition,  la fois intellectuelle et morale, que nous voyons chaque
jour exciter encore  tant d'efforts toutes les natures doues de
quelque nergie, a d, sans doute, puissamment contribuer, dans
l'enfance de l'humanit,  acclrer notre essor spontan, par
l'inquite agitation qu'elle inspire, soit pour l'avide recherche de
nouvelles sources d'motions, soit pour un plus intense dveloppement de
notre propre activit directe. Toutefois, cette influence secondaire n'a
pu devenir trs prononce que dans un tat social dj assez avanc pour
faire convenablement sentir le besoin, d'abord si faible, d'exercer 
leur tour les plus minentes facults de notre nature, qui en sont
ncessairement aussi les moins nergiques. Les facults les plus
prononces, c'est--dire les moins leves, comportent un si commode
exercice, que, dans l'tat normal, elles ne sauraient gure dterminer
un vritable ennui, susceptible de produire une heureuse raction
crbrale: les sauvages, de mme que les enfans, ne s'ennuient point
habituellement, tant que leur activit physique, seule importante alors,
n'est nullement entrave; un sommeil facile et prolong les empche
essentiellement,  la manire des animaux, de sentir pniblement leur
torpeur intellectuelle. Ainsi, en reprsentant l'ennui comme le
principal mobile originaire de notre dveloppement social, G. Leroy a
irrationnellement confondu un symptme avec un principe, outre l'erreur
vidente qui lui faisait trop exclusivement attribuer  l'homme une
telle proprit. Mais, malgr cette fausse apprciation, il tait
nanmoins indispensable ici de signaler sommairement la haute
participation ncessaire de cette influence gnrale pour acclrer
spontanment la vitesse propre de notre volution sociale, dtermine
d'avance par l'ensemble des causes fondamentales.

Je dois indiquer, en second lieu, la dure ordinaire de la vie humaine
comme influant peut-tre plus profondment sur cette vitesse qu'aucun
autre lment apprciable. En principe, il ne faut point se dissimuler
que notre progression sociale repose essentiellement sur la mort;
c'est--dire que les pas successifs de l'humanit supposent
ncessairement le renouvellement continu, suffisamment rapide, des agens
du mouvement gnral, qui, habituellement presque imperceptible dans le
cours de chaque vie individuelle, ne devient vraiment prononc qu'en
passant d'une gnration  la suivante. L'organisme social subit,  cet
gard, et d'une manire non moins imprieuse, la mme condition
fondamentale que l'organisme individuel, o, aprs un temps dtermin,
les diverses parties constituantes, invitablement devenues, par suite
mme des phnomnes vitaux, radicalement impropres  concourir davantage
 sa composition, doivent tre graduellement remplaces par de nouveaux
lmens. Pour apprcier convenablement une telle ncessit sociale, il
serait superflu de recourir  la supposition chimrique d'une dure
indfinie de la vie humaine, d'o rsulterait videmment la suppression
presque totale et trs prochaine du mouvement progressif. Sans aller
jusqu' cette extrme limite, il suffirait, par exemple, d'imaginer que
la dure effective ft seulement dcuple, en concevant d'ailleurs que
ses diverses poques naturelles conservassent les mmes proportions
respectives. Si rien n'tait chang, du reste, dans la constitution
fondamentale du cerveau humain, une telle hypothse dterminerait, ce me
semble, un ralentissement invitable, quoique impossible  mesurer, dans
notre dveloppement social. Car, la lutte indispensable et permanente,
qui s'tablit spontanment entre l'instinct de conservation sociale,
caractre habituel de la vieillesse, et l'instinct d'innovation,
attribut ordinaire de la jeunesse, se trouverait ds-lors notablement
altre en faveur du premier lment de cet antagonisme ncessaire. Par
l'extrme imperfection de notre nature morale, et surtout
intellectuelle, ceux mmes qui ont le plus puissamment contribu, dans
leur virilit, aux progrs gnraux de l'esprit humain ou de la socit,
ne sauraient ensuite conserver trop long-temps leur juste prpondrance
sans devenir involontairement plus ou moins hostiles  des dveloppemens
ultrieurs, auxquels ils auraient cess de pouvoir dignement concourir.
Mais, si, d'une part, on ne saurait douter qu'une dure trop prolonge
de la vie humaine ne tendt ncessairement  retarder notre volution
sociale, il n'est pas moins incontestable, d'une autre part, qu'une
existence trop phmre deviendrait,  d'autres titres, un obstacle non
moins essentiel  la progression gnrale, en attribuant, au contraire,
un empire exagr  l'instinct d'innovation. La rsistance indispensable
que lui oppose spontanment l'opinitre instinct conservateur de la
vieillesse, peut seule, en effet, suffisamment obliger l'esprit
d'amlioration  subordonner convenablement ses efforts actuels 
l'ensemble des rsultats antrieurs. Sans ce frein fondamental, notre
faible nature serait certainement trop dispose  se contenter le plus
souvent de tentatives bauches et d'aperus incomplets, qui ne
pourraient permettre aucun dveloppement profond et persvrant: tant
est rellement prononc notre loignement spontan pour la pnible
continuit de travaux qu'exige ncessairement toute convenable
maturation de nos projets quelconques. Or, il est vident que telle
serait, en effet, la suite invitable d'une notable diminution dans la
dure effective de la vie humaine, si, par exemple, on la supposait
rduite au quart, ou peut-tre mme  la simple moiti, de sa valeur
actuelle. Notre volution sociale serait donc, par sa nature, galement
incompatible, quoique d'aprs des motifs contraires, avec un
renouvellement trop lent ou trop rapide des diverses gnrations
humaines;  moins de supposer, dans un changement convenable de notre
organisme crbral, une compensation chimrique, ds-lors correspondante
 un tat trop indtermin pour que les hypothses scientifiques
puissent utilement s'y arrter. Toutefois, les irrationnels partisans
des causes finales s'efforceraient vainement d'appliquer une telle
considration  la justification philosophique de leur absurde
optimisme. Car, si,  cet gard, comme  tout autre, l'ordre rel se
trouve ncessairement plus ou moins conforme  la marche effective des
phnomnes, il s'en faut malheureusement de beaucoup, sous ce rapport,
encore plus videmment que sous aucun autre, que la vraie disposition de
l'conomie naturelle soit aussi favorable  sa destination essentielle
qu'il serait ais de le concevoir. Il n'est gure possible de douter que
la brivet excessive de la vie humaine ne constitue, au contraire, une
des principales causes secondaires de la lenteur de notre dveloppement
social, quoique cette lenteur dpende surtout de l'extrme imperfection
de notre organisme: et, certes, aucune autre grande harmonie ne saurait
tre vritablement compromise, si la dure de notre vie, toujours
comprise entre les limites ncessaires que je viens d'indiquer, se
trouvait double ou mme triple, malgr l'argumentation arbitraire des
vains apologistes du gouvernement providentiel. L'extrme rapidit d'une
existence individuelle, dont trente ans  peine, au milieu de nombreuses
entraves physiques et morales, peuvent tre pleinement utiliss
autrement qu'en prparations  la vie ou  la mort, tablit videmment,
en tout genre, un insuffisant quilibre entre ce que l'homme peut
convenablement concevoir et ce qu'il peut rellement excuter. Tous ceux
qui surtout se sont noblement vous au dveloppement direct de l'esprit
humain ont toujours senti, sans doute, avec une profonde amertume,
combien le temps, mme le plus sagement employ, manquait
essentiellement  l'laboration de leurs conceptions les mieux arrtes,
dont ils n'ont pu, d'ordinaire, raliser que la moindre partie. Ce
serait en vain que, d'aprs une superficielle apprciation, on
regarderait le renouvellement plus rapide des cooprateurs successifs
comme rparant suffisamment pour l'espce la dure trop circonscrite de
l'activit individuelle. Malgr l'importance vidente de cette
compensation ncessaire, elle est certainement, par sa nature, fort
imparfaite, soit  raison de la perte de temps qu'exige la prparation
de chaque successeur, soit surtout en ce que cette succession spontane
est toujours ncessairement trs incomplte, par l'impossibilit de se
placer directement au point de vue propre et dans la direction prcise
des travaux antrieurs, impossibilit d'autant plus prononce que les
nouveaux collaborateurs ont eux-mmes plus de valeur relle. La
continuit des efforts successifs ne peut tre pleinement tablie, entre
divers individus, qu' l'gard d'oprations extrmement simples, et
presque entirement matrielles, o les diverses forces humaines peuvent
aisment s'ajouter: elle ne saurait jamais tre organise d'une manire
vraiment satisfaisante pour les travaux les plus difficiles et les plus
minens, o rien ne saurait remplacer suffisamment la prcieuse
influence d'une persvrante unit; les forces intellectuelles et
morales ne sont pas plus susceptibles de morcellement et d'addition
entre successeurs qu'entre contemporains; et, quoi qu'en puissent croire
les dfenseurs systmatiques de la dissmination indfinie des efforts
individuels, une certaine concentration est constamment indispensable 
l'accomplissement des progrs humains.

Nous devons enfin signaler sommairement, parmi les causes gnrales qui
modifient spontanment la vitesse fondamentale de notre volution
sociale, l'accroissement naturel de la population humaine, qui contribue
surtout  l'acclration continue de ce grand mouvement. Cet
accroissement a toujours t justement regard comme le symptme le
moins quivoque de l'amlioration graduelle de la condition humaine; et
rien ne saurait tre sans doute plus irrcusable quand on envisage cette
augmentation dans l'ensemble de notre espce, ou du moins entre toutes
les nations vraiment solidaires  un certain degr. Mais il ne s'agit
nullement ici d'une telle considration, trop incontestable aujourd'hui,
malgr les critiques exagres, ou mme vicieuses, de nos conomistes:
elle serait d'ailleurs videmment trangre  notre sujet actuel. Je
dois seulement indiquer maintenant la condensation progressive de notre
espce comme un dernier lment gnral concourant a rgler la vitesse
effective du mouvement social. On peut d'abord aisment reconnatre que
cette influence contribue toujours beaucoup, surtout  l'origine, 
dterminer, dans l'ensemble du travail humain, une division de plus en
plus spciale, ncessairement incompatible avec un trop petit nombre de
cooprateurs. En outre, par une proprit plus intime et moins connue,
quoique encore plus capitale, une telle condensation stimule
directement, d'une manire trs puissante, au dveloppement plus rapide
de l'volution sociale, soit en poussant les individus  tenter de
nouveaux efforts pour s'assurer, par des moyens plus raffins, une
existence qui autrement deviendrait ainsi plus difficile, soit aussi en
obligeant la socit  ragir avec une nergie plus opinitre et mieux
concerte pour lutter suffisamment contre l'essor plus puissant des
divergences particulires.  l'un et  l'autre titre, on voit qu'il ne
s'agit point ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais
surtout de leur concours plus intense sur un espace donn, conformment
 l'expression spciale dont j'ai fait usage, et qui est minemment
applicable aux grands centres de population, o, en tout temps, les
principaux progrs de l'humanit durent, en effet, recevoir constamment
leur premire laboration. En crant de nouveaux besoins et des
difficults nouvelles, cette agglomration graduelle dveloppe
spontanment aussi des moyens nouveaux, non-seulement quant au progrs,
mais aussi pour l'ordre mme, en neutralisant de plus en plus les
diverses ingalits physiques, et donnant, au contraire, un ascendant
croissant aux forces intellectuelles et morales, ncessairement
maintenues dans leur subalternit primitive chez toute population trop
restreinte. Telle est, en aperu, l'influence relle d'une semblable
condensation continue, abstraction faite d'abord de la dure effective
de sa formation. Si maintenant on l'envisage aussi relativement  cette
rapidit plus ou moins grande, il sera facile d'y dcouvrir une nouvelle
cause d'acclration gnrale du mouvement social, par la perturbation
directe que doit ainsi prouver l'antagonisme fondamental entre
l'instinct de conservation et l'instinct d'innovation, ce dernier devant
videmment acqurir ds-lors un surcrot notable d'nergie. En ce sens,
l'influence sociologique d'un plus prompt accroissement de population
doit tre, par sa nature, essentiellement analogue  celle que nous
venons d'apprcier pour la dure de la vie humaine: car, il importe peu
que le renouvellement plus frquent des individus tienne  la moindre
longvit des uns ou  la multiplication plus htive des autres. Aucun
nouvel examen n'est donc ici ncessaire pour caractriser aussi la
tendance naturelle de cette diminution graduelle dans la priode du
doublement de la population  acclrer davantage l'volution sociale,
en imprimant un nouvel essor  l'esprit d'amlioration. Toutefois, en
terminant ces courtes indications, il ne faut pas ngliger de remarquer,
comme dans le cas prcdent, que si cette condensation et cette rapidit
parvenaient jamais  dpasser un certain degr dtermin, elles
cesseraient ncessairement de favoriser une telle acclration, et lui
susciteraient, au contraire, spontanment de puissans obstacles. La
premire pourrait tre conue assez exagre pour prsenter mme
d'insurmontables difficults au maintien convenable de l'existence
humaine, par quelques sages artifices qu'on s'effort d'en luder les
consquences; et, quant  la seconde, on pourrait, sans doute,
l'imaginer assez dmesure pour s'opposer radicalement  l'indispensable
stabilit des entreprises sociales, de manire  quivaloir  une
notable diminution de notre longvit. Mais,  vrai dire, le mouvement
effectif de la population humaine est toujours demeur jusqu'ici, mme
dans les cas les plus favorables, malgr les irrationnelles exagrations
de Malthus, fort infrieur aux limites naturelles o doivent commencer
de tels inconvniens, dont on n'a pu rellement se former encore
empiriquement une faible ide que d'aprs les perturbations
exceptionnelles quelquefois occasionnes par des migrations trop
tendues et trop subites, d'ailleurs trs rarement accomplies. Notre
postrit, dans un avenir trop loign pour devoir inspirer aujourd'hui
aucune proccupation raisonnable, aura seule  s'inquiter gravement de
cette double tendance spontane,  laquelle la petitesse de notre
plante, et la limitation ncessaire de l'ensemble quelconque des
ressources humaines, devront faire ultrieurement attacher une extrme
importance, quand notre espce, parvenue  une population totale environ
dcuple du taux actuel, se trouvera partout aussi condense qu'elle
l'est dj en Europe occidentale.  cette invitable poque, le
dveloppement plus complet de la nature humaine, et la connaissance plus
exacte des lois vritables de l'volution sociale, fourniront, sans
doute, pour rsister avec succs  de telles causes de destruction, des
moyens nouveaux de divers genres, dont nous ne saurions encore nous
former aucune ide nette, sans que d'ailleurs il convienne, par suite,
d'examiner ici s'il pourra toujours y avoir, sous ce rapport, une
suffisante compensation totale.

Dans une aussi rapide apprciation des divers lmens gnraux qui
concourent  modifier, par une influence plus ou moins mesurable, la
vitesse fondamentale du dveloppement humain, je ne saurais croire avoir
suffisamment caractris, ni mme convenablement mentionn, toutes les
causes relles qui participent  cette dtermination profondment
complexe, et dont un trait mthodique et spcial de philosophie
politique pourrait seul offrir l'analyse et la coordination. Mais, parmi
les influences secondaires, en cartant, comme je le devais, tout ce qui
concerne les perturbations quelconques, et m'attachant uniquement 
l'tude abstraite de ce sujet difficile, je crois avoir assez examin
dsormais les principales d'entre elles, soit pour l'usage ultrieur
d'une telle notion dans la suite de notre travail, soit mme pour
indiquer d'avance l'extension naturelle d'une semblable opration 
toute autre cause analogue qu'on voudrait ensuite considrer. Afin
d'avoir ici entirement prpar l'explication directe des lois
fondamentales de la dynamique sociale, il ne me reste donc plus
maintenant qu' dfinir trs brivement la subordination principale que
doivent constamment prsenter entre eux les divers aspects du
dveloppement humain, comme je l'ai annonc au dbut de ce chapitre.

Malgr l'invitable solidarit qui rgne sans cesse, suivant les
principes dj tablis, parmi les diffrens lmens de notre volution
sociale, il faut bien aussi que, au milieu de leurs mutuelles ractions
continues, l'un de ces ordres gnraux de progrs soit spontanment
prpondrant, de manire  imprimer habituellement  tous les autres une
indispensable impulsion primitive, quoique lui-mme doive ultrieurement
recevoir,  son tour, de leur propre volution, un essor nouveau. Il
suffit ici de discerner immdiatement cet lment prpondrant, dont la
considration devra diriger l'ensemble de notre exposition dynamique,
sans nous occuper d'ailleurs expressment de la subordination spciale
des autres envers lui ou entre eux, qui se manifestera suffisamment
ensuite par l'excution spontane d'un tel travail. Or, ainsi rduite,
la dtermination ne saurait prsenter aucune grave difficult, puisqu'il
suffit de distinguer l'lment social dont le dveloppement pourrait le
mieux tre conu abstraction faite de celui de tous les autres, malgr
leur universelle connexit ncessaire; tandis que la notion s'en
reproduirait, au contraire, invitablement dans la considration directe
du dveloppement de ceux-ci.  ce caractre doublement dcisif, on ne
saurait hsiter  placer en premire ligne l'volution intellectuelle,
comme principe ncessairement prpondrant de l'ensemble de l'volution
de l'humanit. Si le point de vue intellectuel doit prdominer, ainsi
que je l'ai expliqu au chapitre prcdent, dans la simple tude
statique de l'organisme social proprement dit,  plus forte raison en
doit-il tre de mme pour l'tude directe du mouvement gnral des
socits humaines. Quoique notre faible intelligence y ait, sans doute,
un indispensable besoin de l'veil primitif et de la stimulation
continue qu'impriment les apptits, les passions et les sentimens, c'est
cependant sous sa direction ncessaire qu'a toujours d s'accomplir
l'ensemble de la progression humaine. C'est seulement ainsi, et par
l'influence de plus en plus prononce de l'intelligence sur la conduite
gnrale de l'homme et de la socit, que la marche graduelle de notre
espce a pu rellement acqurir ces caractres de consistante rgularit
et de persvrante continuit qui la distinguent si profondment de
l'essor vague, incohrent, et strile, des espces animales les plus
leves, quoique nos apptits, nos passions, et mme nos sentimens
primitifs, se retrouvent essentiellement chez beaucoup d'entre elles, et
avec une nergie suprieure, au moins  plusieurs gards importans. Si
l'analyse statique de notre organisme social le montre reposant
finalement, de toute ncessit, sur un certain systme d'opinions
fondamentales, comment les variations graduelles d'un tel systme
pourraient-elles ne pas exercer une influence prpondrante sur les
modifications successives que doit prsenter la vie continue de
l'humanit? Aussi, dans tous les temps, depuis le premier essor du gnie
philosophique, on a toujours reconnu, d'une manire plus ou moins
distincte, mais constamment irrcusable, l'histoire de la socit comme
tant surtout domine par l'histoire de l'esprit humain. La raison
publique a mme, depuis long-temps, profondment sanctionn cette
apprciation gnrale, en tablissant spontanment, dans toutes les
langues civilises, une synonymie caractristique entre les termes
destins  dsigner, en un genre quelconque, la principale influence
directrice, et les mots consacrs  l'indication spciale de notre
organe pensant. Ainsi, d'aprs l'vidente ncessit scientifique de
coordonner l'ensemble de l'analyse historique par rapport  une
volution prpondrante, afin de prvenir la confusion et l'obscurit
que toute autre marche produirait invitablement, soit dans
l'exposition, soit mme dans la conception, d'un tel systme de
dveloppemens solidaires et simultans, nous devons videmment choisir
ici, ou plutt conserver, l'histoire gnrale de l'esprit humain, comme
guide naturel et permanent de toute tude historique de l'humanit. Par
une suite, moins comprise, mais galement rigoureuse et indispensable,
du mme principe, il faudra surtout nous attacher, dans cette histoire
intellectuelle,  la considration prdominante des conceptions les plus
gnrales et les plus abstraites, qui exigent plus spcialement
l'exercice de nos facults mentales les plus minentes, dont les organes
correspondent  la partie antrieure de la rgion frontale. C'est donc
l'apprciation successive du systme fondamental des opinions humaines
relatives  l'ensemble des phnomnes quelconques, en un mot, l'histoire
gnrale de la _philosophie_, quel que soit d'ailleurs son caractre
effectif, thologique, mtaphysique, ou positif, qui devra
ncessairement prsider  la coordination rationnelle de notre analyse
historique. Toute autre branche essentielle de l'histoire
intellectuelle, mme l'histoire des beaux-arts (y compris la posie),
malgr son extrme importance, ne pourrait, sans de graves dangers, tre
artificiellement appele  cet indispensable office: parce que les
facults d'expression, plus intimement lies aux facults affectives, et
dont les organes se rapprochent, en effet, davantage de la partie
moyenne du cerveau proprement dit, ont d tre, en tout temps,
subordonns, dans l'conomie relle du mouvement social, aux facults de
conception directe, sans excepter les poques de leur plus grande
influence relle. Le seul inconvnient scientifique propre  un tel
choix spcial, c'est de disposer  ngliger quelquefois, dans le cours
des oprations historiques, la solidarit fondamentale de toutes les
diverses parties constituantes du dveloppement humain: mais cette
funeste tendance driverait galement de tout autre choix analogue, et
cependant un choix quelconque est strictement ncessaire. Un pareil
danger doit mme tre moins intense et moins imminent quand on dirige de
prfrence l'ensemble de l'analyse historique d'aprs l'lment social
qui a rellement le plus influ sur l'volution totale, et dont la
considration doit, en effet, plus spontanment rappeler celle de tous
les autres. Mais une telle proprit ne saurait nullement dispenser de
la stricte obligation rationnelle de se reprsenter, autant que
possible, par tous les moyens convenables, la notion directe et continue
de l'universelle connexit des divers aspects du dveloppement social,
dont notre faible intelligence ne doit tre que trop dispose, surtout
d'aprs les habitudes dispersives de nos temps de spcialit exagre, 
perdre de vue l'indispensable unit. Le meilleur criterium que puisse
comporter,  cet gard, la nature du sujet, afin de prvenir ou de
rectifier les aberrations qui pourraient rsulter d'une prpondrance
historique trop isole, consiste  comparer frquemment entre elles les
diffrentes parties essentielles de ce dveloppement gnral, pour
s'assurer si les variations qu'on a cru apercevoir dans l'une
d'entr'elles correspondent en effet  des variations quivalentes dans
chacune des autres: sans une semblable vrification, les changemens
primitifs auraient t ncessairement mal apprcis, soit par
exagration, soit mme par illusion. On reconnatra, j'espre, dans la
suite de ce chapitre, et de plus en plus dans tout le reste de notre
travail, que cette confirmation rationnelle s'applique spontanment, au
plus haut degr,  notre conception fondamentale de l'analyse
historique. Pour faire convenablement ressortir, ds l'origine, une
telle proprit, il me suffira de dmontrer ici que les lois dynamiques
gnrales, d'abord dduites de l'observation isole du dveloppement
intellectuel de l'humanit, sont pleinement en harmonie avec celles que
dvoile ensuite l'examen spcial de son dveloppement matriel: une
telle liaison naturelle entre les deux termes les plus extrmes doit,
videmment, indiquer d'avance,  plus forte raison, le concours analogue
de tous les divers aspects intermdiaires.

Aprs avoir ainsi pralablement caractris d'abord la direction
gnrale, ensuite la vitesse essentielle, et enfin l'ordre ncessaire,
de l'ensemble de l'volution humaine, nous pouvons maintenant procder,
sans aucun autre prambule,  l'examen direct de la conception
fondamentale de la dynamique sociale, en considrant surtout,
conformment aux explications prcdentes, les lois naturelles propres 
la marche invitable de l'esprit humain. Or, le vrai principe
scientifique d'une telle thorie me parat entirement consister dans la
grande loi philosophique que j'ai dcouverte, en 1822, sur la succession
constante et indispensable des trois tats gnraux primitivement
thologique, transitoirement mtaphysique, et finalement positif, par
lesquels passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de
spculations. C'est donc ici que doit tre naturellement place
l'apprciation immdiate de cette loi vraiment fondamentale, destine
ds lors  servir de base continue  l'ensemble de notre analyse
historique, dont l'objet essentiel sera ncessairement d'en expliquer et
d'en dvelopper la notion gnrale, par un usage graduellement plus
tendu et plus prcis, dans la suite entire du pass humain. Quelle que
doive tre spontanment la difficult spciale d'un tel examen primitif,
cependant les explications gnrales indiques,  cet gard, ds le
dbut de ce Trait, et surtout les nombreuses applications, aussi
dcisives que varies, que j'ai fait ensuite continuellement de ma loi
des trois tats dans les volumes prcdens et dans la premire partie de
celui-ci, doivent heureusement me permettre d'abrger beaucoup ici cette
indispensable dmonstration directe, sans nuire aucunement  sa clart
propre, et sans altrer davantage son efficacit ultrieure.

Le lecteur s'tant ainsi spontanment familiaris d'avance, par cette
longue prparation graduelle, avec l'interprtation et la destination
d'une telle loi, il serait d'abord entirement superflu de lui en
indiquer maintenant, d'une manire spciale, la simple vrification
effective dans les diverses parties quelconques du domaine intellectuel.
Tous ceux qui possdent quelques connaissances relles sur l'histoire
gnrale de l'esprit humain ont d, sans doute, dj excuter, par
eux-mmes, cette immdiate confirmation historique, pralablement
indique, d'une manire irrcusable, pour tous les bons esprits, d'aprs
la marche actuelle de notre dveloppement individuel, depuis l'enfance
jusqu' la virilit, comme je l'ai signal au commencement du premier
volume. On peut appliquer  cette importante vrification les divers
moyens quelconques d'exploration rationnelle que nous avons reconnus,
dans la quarante-huitime leon, devoir appartenir aux tudes
sociologiques, soit l'observation pure, directe ou indirecte, soit mme
l'exprimentation, soit surtout chacune des nombreuses formes distinctes
de la mthode comparative: dix-sept ans de mditation continue sur ce
grand sujet, discut sous toutes ses faces, et soumis  tous les
contrles possibles, m'autorisent  affirmer d'avance, sans la moindre
hsitation scientifique, que toujours on verra ces diffrentes
explorations, partielles ou totales, convenablement opres, converger
finalement vers l'irrsistible confirmation d'une telle proposition
historique, qui me semble maintenant aussi pleinement dmontre
qu'aucun des faits gnraux actuellement admis dans les autres parties
de la philosophie naturelle. Depuis la dcouverte de cette loi des trois
tats, tous les savans positifs, dous de quelque porte philosophique,
sont vraiment convenus de son exactitude spciale envers leurs diverses
sciences respectives, quoique tous ne l'aient point explicitement
proclame jusqu'ici. Les seules objections relles que j'aie
ordinairement rencontres ne portaient point sur le fait lui-mme, mais
uniquement sur son entire universalit dans les diverses parties
quelconques du domaine intellectuel. Ce grand fait gnral me semble
ainsi implicitement reconnu dj, par tous les esprits avancs, 
l'gard des diffrentes sciences qui sont aujourd'hui positives;
c'est--dire que la triple volution intellectuelle est maintenant
admise pour tous les cas o elle a pu tre essentiellement accomplie. On
ne me parat y appliquer aucune autre restriction capitale que la
prtendue impossibilit d'tendre aussi la mme notion aux spculations
sociales. Mais cette irrationnelle limitation, qu'aucun principe ne
saurait certes justifier, ne signifie rellement, en fait, que le
non-accomplissement actuel de l'volution totale  l'gard d'un tel
ordre de conceptions; quoique cependant la science sociale soit aussi
dj sortie, malgr sa complication suprieure, de l'tat purement
thologique, et qu'elle ait aujourd'hui pleinement atteint presque
partout l'tat mtaphysique proprement dit, sans s'tre encore
d'ailleurs directement leve, si ce n'est dans ce Trait,  l'tat
vraiment positif. Quelque naturelle que doive sembler la situation
provisoire indique par cette demi-conviction empirique, une telle
disposition serait, par sa nature, essentiellement strile, en
s'opposant  toute application gnrale de cette loi, dont le principal
usage philosophique doit consister prcisment dans la rgnration
totale des thories sociales. Toutefois, le temps seul, que rien ne
saurait entirement suppler, devra graduellement dissiper cette
hsitation fondamentale, sans que j'aie besoin d'ajouter ici, quant  ce
fait gnral, envisag dans toute sa plnitude rationnelle, aucune
explication directe  l'irrsistible dmonstration qui ressortira
spontanment,  ce sujet, de l'ensemble de ce volume.  quoi bon
s'arrter  convaincre spcialement ceux qui, aprs une telle lecture,
persisteraient  soutenir dogmatiquement l'impossibilit de rendre enfin
la science sociale aussi positive que toutes les autres moins
compliques, malgr l'vidente ralisation naissante de cette dernire
transformation philosophique?

Par ces motifs, nous ne devons donc insister ici sur aucune immdiate
vrification historique de notre triple volution fondamentale de
l'esprit humain: chaque lecteur pourra sans peine excuter spontanment
ce travail prliminaire, s'il ne l'a dj suffisamment bauch pendant
l'tude successive des volumes prcdens. Mais, au contraire, il importe
beaucoup de concentrer directement une attention spciale sur
l'explication philosophique de cette grande loi, qui,  l'tat de simple
fait gnral, resterait ncessairement dpourvue de sa principale
efficacit scientifique. Cette gnralit empirique, qui, en toute autre
science, pourrait dj avoir une valeur suffisante, ne saurait
pleinement convenir  la nature propre de la sociologie, d'aprs les
principes logiques tablis,  ce sujet, dans la quarante-huitime leon.
En une telle science, nous avons reconnu la possibilit caractristique
d'y concevoir _ priori_ toutes les relations fondamentales des
phnomnes, indpendamment de leur exploration directe, d'aprs les
bases indispensables fournies d'avance par la thorie biologique de
l'homme. Nous savons aussi que l'usage convenable de cette minente
proprit peut seul procurer aux doctrines sociologiques toute l'nergie
rationnelle qui leur est ncessaire pour surmonter suffisamment les
obstacles plus prononcs que doit rencontrer leur application relle;
outre qu'un tel contrle doit constituer, d'ordinaire, la plus
irrcusable confirmation de l'exactitude essentielle des inductions
historiques proprement dites. Or, une telle opration ne saurait, sans
doute,  l'un ou  l'autre titre, prsenter, en aucun cas, un intrt
plus capital qu' l'gard de la loi la plus fondamentale qui puisse tre
jamais applique  l'ensemble de la dynamique sociale. Nous devons donc
ici soigneusement caractriser les divers motifs gnraux, puiss dans
l'exacte connaissance de la nature humaine, qui ont d rendre, d'une
part invitable, d'une autre part indispensable, cette succession
ncessaire des phnomnes sociaux, directement envisags quant 
l'volution intellectuelle qui domine essentiellement leur marche
principale. Toutefois, ayant dj suffisamment indiqu,  ce sujet, les
motifs purement logiques, d'abord dans le discours prliminaire du
premier volume, et ensuite, en beaucoup d'occasions importantes, dans
tout le cours de ce Trait, je pourrai, en y renvoyant d'avance le
lecteur, m'occuper surtout maintenant des motifs moraux et sociaux, sans
m'exposer d'ailleurs  scinder mal  propos une dmonstration
philosophique dont toutes les parties sont spontanment solidaires.

L'invitable ncessit d'une telle volution intellectuelle a pour
premier principe lmentaire la tendance primitive de l'homme 
transporter involontairement le sentiment intime de sa propre nature 
l'universelle explication radicale de tous les phnomnes quelconques.
Quoiqu'on ait justement signal, depuis l'essor spcial du gnie
philosophique, la difficult fondamentale de se connatre soi-mme, il
ne faut point cependant attacher un sens trop absolu  cette remarque
gnrale, qui ne peut tre relative qu' un tat dj trs avanc de la
raison humaine. L'esprit humain a d, en effet, parvenir  un degr
notable de raffinement dans ses mditations habituelles avant de pouvoir
s'tonner de ses propres actes, en rflchissant sur lui-mme une
activit spculative que le monde extrieur devait d'abord si
exclusivement provoquer. Si, d'une part, l'homme se regarde
ncessairement,  l'origine, comme le centre de tout, il est alors,
d'une autre part, non moins invitablement dispos  s'riger aussi en
type universel. Il ne saurait concevoir d'autre explication primitive 
des phnomnes quelconques que de les assimiler, autant que possible, 
ses propres actes, les seuls dont il puisse jamais croire comprendre le
mode essentiel de production, par la sensation naturelle qui les
accompagne directement. On peut donc tablir, en renversant l'aphorisme
ordinaire, que l'homme, au contraire, ne connat d'abord essentiellement
que lui-mme; ainsi, toute sa philosophie primitive doit principalement
consister  transporter, plus ou moins heureusement, cette seule unit
spontane  tous les autres sujets qui peuvent successivement attirer
son attention naissante. L'application ultrieure qu'il parvient
graduellement  instituer de l'tude du monde extrieur  celle de sa
propre nature, constitue finalement le plus irrcusable symptme de sa
pleine maturit philosophique, aujourd'hui mme trop incomplte encore,
ainsi que je l'ai suffisamment expliqu dans la quarantime leon, o
nous avons hautement caractris une telle subordination comme la
premire base ncessaire de la biologie positive. Mais,  l'origine, un
esprit entirement inverse prside invitablement  toutes les thories
humaines, o le monde est, au contraire, toujours subordonn  l'homme,
aussi bien dans l'ordre spculatif que dans l'ordre actif. Sans doute,
notre intelligence n'aura enfin atteint  une rationnalit parfaitement
normale que d'aprs la conciliation fondamentale de ces deux grandes
directions philosophiques, jusqu'ici antagonistes, mais pouvant devenir
suffisamment complmentaires l'une de l'autre: j'espre dmontrer, en
effet,  la fin de ce volume, que cette conciliation est dsormais
possible; et son principe gnral constituera la conclusion la plus
essentielle de l'ensemble de ce Trait. Quoi qu'il en soit, une telle
harmonie, qui peut  peine tre aujourd'hui entrevue dans la plus haute
contention du gnie philosophique, ne pouvait, certes, aucunement
diriger le premier essor spontan de la raison humaine. Or, dans
l'vidente ncessit de suivre alors exclusivement l'une de ces deux
marches inverses, notre intelligence n'aurait pu, sans doute, hsiter,
quand mme le choix et t facultatif,  prendre celle qui rsultait
directement du seul point de dpart naturellement possible. Telle est
donc l'origine spontane de la philosophie thologique, dont le
vritable esprit lmentaire consiste, en effet,  expliquer la nature
intime des phnomnes et leur mode essentiel de production en les
assimilant, autant que possible, aux actes produits par les volonts
humaines, d'aprs notre tendance primordiale  regarder tous les tres
quelconques comme vivant d'une vie analogue  la ntre, et d'ailleurs le
plus souvent suprieure,  cause de leur plus grande nergie habituelle:
ainsi que je l'ai indiqu, en 1825, dans le premier article de mes
_Considrations philosophiques sur les sciences et les savans_. Cet
expdient fondamental est si hautement exclusif que l'homme n'a pu
vritablement y renoncer, mme dans l'tat le plus avanc de son
volution intellectuelle, qu'en cessant rellement de poursuivre ces
inaccessibles recherches, pour se restreindre dsormais  la seule
dtermination des simples lois des phnomnes, abstraction faite de
leurs causes proprement dites: disposition d'esprit qui suppose
videmment une tardive maturit de la raison humaine. Lorsque, encore
aujourd'hui, momentanment soustrait  cette rcente discipline
positive, le gnie humain tente de franchir aussi ces invitables
limites, il retombe involontairement de nouveau, ft-ce  l'gard des
phnomnes les moins compliqus, dans le cercle primitif des aberrations
spontanes, parce qu'il reprend ncessairement un but et un point de
dpart essentiellement analogues, en attribuant la production des
phnomnes  des volonts spciales, d'ailleurs intrieures ou plus ou
moins extrieures. Pour me borner ici  un seul exemple pleinement
dcisif, auquel chacun pourra joindre aisment beaucoup de cas
quivalens, il me suffira d'indiquer,  une poque trs rapproche, en
un sujet scientifique aussi simple que possible, la mmorable aberration
philosophique de l'illustre Mallebranche relativement  l'explication
fondamentale des lois mathmatiques du choc lmentaire des corps
solides. Quand un tel esprit, en un sicle aussi clair, n'a pu
finalement concevoir d'autre moyen rel d'expliquer une semblable
thorie qu'en recourant formellement  l'activit continue d'une
providence directe et spciale, une pareille vrification doit, sans
doute, rendre pleinement irrcusable l'invitable tendance de notre
intelligence vers une philosophie radicalement thologique, toutes les
fois que nous voulons pntrer,  un titre quelconque, jusqu' la nature
intime des phnomnes, suivant la disposition gnrale qui caractrise
ncessairement toutes nos spculations primitives.

Cette irrsistible spontanit originaire de la philosophie thologique,
constitue sa proprit la plus fondamentale, et la premire source de
son long ascendant ncessaire. La destination caractristique d'une
telle philosophie, seule apte  ouvrir  notre volution intellectuelle
une indispensable issue primordiale, en rsulte, en effet,
immdiatement. Ds le dbut de ce Trait, et ensuite dans toutes ses
diverses parties, nous avons suffisamment reconnu l'impossibilit
primitive, en un sujet quelconque, d'aucune thorie vraiment positive,
c'est--dire de toute conception rationnellement fonde sur un systme
convenable d'observations pralables: puisque, indpendamment du temps
considrable qu'exige videmment la lente accumulation de telles
observations, notre esprit ne pourrait mme les entreprendre sans tre
d'abord dirig et ensuite continuellement sollicit par quelques
thories prliminaires. Chacune des branches essentielles de la
philosophie naturelle nous a successivement fourni de nouveaux motifs de
vrifier que, quoi qu'on en puisse dire, l'empirisme absolu serait
non-seulement tout--fait strile, mais mme radicalement impossible 
notre intelligence, qui, en aucun genre, ne saurait, videmment, se
passer d'une doctrine quelconque, relle ou chimrique, vague ou
prcise, destine surtout  rallier et  stimuler ses efforts spontans,
afin d'tablir une indispensable continuit spculative, sans laquelle
l'activit mentale s'teindrait ncessairement. Pourquoi, par exemple,
nos immenses compilations scientifiques de prtendues _observations_
mtorologiques sont-elles aujourd'hui si profondment dpourvues de
toute vritable utilit, et mme de toute signification srieuse? C'est,
sans doute, en vertu de leur caractre machinalement empirique. Elles ne
sauraient acqurir une valeur relle, et ne deviendront susceptibles
d'efficacit spculative, que lorsqu'elles seront habituellement
diriges par une thorie proprement dite, quelque hypothtique qu'elle
dt tre d'abord. Ceux qui attendraient, au contraire, que, dans un
sujet aussi compliqu, cette thorie ft suggre par les observations
elles-mmes, mconnatraient totalement la marche ncessaire de l'esprit
humain, qui, jusque dans ses plus simples recherches, a toujours d
faire prcder les observations scientifiques par une conception
quelconque des phnomnes correspondans. Si le lecteur runit ici
convenablement les vrifications nombreuses et varies que tout le cours
de ce Trait nous a successivement offertes de cette indispensable
obligation intellectuelle, nous serons dispens d'insister davantage sur
une proposition aussi incontestable. Je rappellerai seulement, d'une
manire spciale, d'aprs la quarante-septime leon, la confirmation
plus prononce d'une telle ncessit envers les spculations sociales,
non-seulement en vertu de leur complication suprieure, mais aussi par
cette particularit caractristique qu'un long dveloppement pralable
de l'esprit humain et de la socit a pu seul y constituer suffisamment
les phnomnes eux-mmes, indpendamment de toute prparation des
observateurs, et de toute accumulation des observations. Enfin, il n'est
pas inutile ici d'indiquer, en gnral, que les diverses vrifications
partielles de cette proposition fondamentale, dans les diffrens ordres
de phnomnes, doivent, par la nature du sujet, se fortifier
mutuellement,  raison de notre tendance constante  l'unit des
mthodes et  l'homognit des doctrines, qui nous disposerait
involontairement  tendre graduellement la philosophie thologique
d'une classe de spculations primitives  une autre classe, quand mme
chacune d'elles ne serait point isolment assujtie, par des motifs
propres et directs,  cette insurmontable obligation gnrale.

Tel est donc, sous le simple point de vue logique, l'indispensable
office primordial, exclusivement affect  la philosophie thologique,
dans l'volution fondamentale de notre intelligence, o l'essor de
l'imagination doit ncessairement, en un genre quelconque, toujours
devancer l'essor de l'observation, aussi bien pour l'espce que pour
l'individu. A cette seule philosophie, il appartenait, en vertu de son
admirable spontanit caractristique, de dgager rellement l'esprit
humain du cercle radicalement vicieux o il paraissait d'abord
irrvocablement enchan, entre les deux ncessits opposes, galement
imprieuses, d'observer pralablement pour parvenir  des conceptions
convenables, et de concevoir d'abord des thories quelconques pour
entreprendre avec efficacit des observations suivies. Ce fatal
antagonisme logique ne pouvait videmment comporter d'autre solution
que celle naturellement procure par l'invitable essor primitif de la
philosophie thologique, en assimilant, autant que possible, tous les
phnomnes quelconques aux actes humains: soit directement d'aprs la
fiction originaire qui anime spcialement chaque corps d'une vie plus ou
moins semblable  la ntre; soit ensuite indirectement d'aprs
l'hypothse,  la fois plus durable et plus fconde, qui superpose, 
l'ensemble du monde visible, un monde habituellement invisible, peupl
d'agens sur-humains plus ou moins gnraux, dont la souveraine activit
dtermine continuellement tous les phnomnes apprciables, en
modifiant,  son gr, une matire voue sans elle  une totale inertie.
Dans ce second tat surtout, mieux connu et moins loign de nos ides,
quoiqu'il n'ait jamais pu tre primordial, la philosophie thologique
fournit les ressources les plus faciles et les plus tendues pour
satisfaire aux besoins naissans d'une intelligence alors dispose 
prfrer navement les explications les plus illusoires:  chaque nouvel
embarras que peut offrir le spectacle de la nature, il suffit, en effet,
d'opposer ou la conception d'une volont nouvelle chez l'agent idal
correspondant, ou, tout au plus, la cration peu coteuse d'un agent
nouveau. Quelque vaines que doivent maintenant paratre ces puriles
spculations, il ne faut oublier, en aucun sujet, que toujours et
partout elles ont pu seules tirer le gnie humain de sa torpeur
primitive, en offrant  son activit permanente l'unique aliment
spontan qui pt exister d'abord. Outre que le choix n'tait point
libre, il faut d'ailleurs noter, comme je l'ai dj indiqu au dbut de
ce Trait, qu'un tel exercice se trouvait alors parfaitement adapt  la
nature gnrale de notre faible intelligence, que les plus sublimes
solutions obtenues sans aucune contention profonde et soutenue pouvaient
exclusivement intresser. Il nous est possible aujourd'hui, sous
l'influence d'une ducation convenable, de nous attacher vivement  la
seule recherche des simples lois des phnomnes, abstraction faite de
leurs causes proprement dites, premires ou finales; et encore, malgr
les plus sages prcautions continues, ne revient-on que trop souvent 
la curiosit enfantine qui prtend surtout  connatre l'origine et la
fin de toutes choses. Mais cette salutaire svrit rationnelle n'est
certainement devenue praticable que depuis que la masse de nos
connaissances relles a pu tre, en chaque genre, assez considrable
pour nous faire concevoir un espoir raisonnable de dcouvrir finalement
ces lois naturelles, dont la poursuite effective ne pouvait, dans
l'enfance du gnie humain, comporter le moindre succs. Si donc notre
intelligence ne s'tait point d'abord exclusivement applique, par une
irrsistible prdilection instinctive,  ces recherches inaccessibles
auxquelles correspond exclusivement la philosophie thologique, elle
aurait invitablement persvr dans sa lthargie initiale, faute du
seul exercice qu'elle pt alors comporter. Mieux on mditera sur ce
grand sujet, et plus on reconnatra que la nature des questions concourt
parfaitement avec celle des mthodes pour faire doublement ressortir
l'indispensable ascendant de la philosophie thologique dans l'enfance
de la raison humaine.

A ces divers motifs purement intellectuels, viennent se joindre, non
moins spontanment, les motifs moraux et surtout sociaux qui, par
eux-mmes, rendraient hautement incontestable une telle ncessit. Sous
le premier point de vue, la philosophie thologique est caractrise, 
l'origine, par cette heureuse proprit de pouvoir seule alors animer
l'homme d'une confiance suffisamment nergique, en lui inspirant, au
sujet de sa position gnrale et de sa puissance finale, un sentiment
fondamental de suprmatie universelle, qui, malgr sa chimrique
exagration, a t long-temps indispensable au dveloppement graduel de
notre action relle. On a souvent contempl avec tonnement le contraste
profond, en apparence si inexplicable, qui se manifeste toujours, dans
l'enfance de l'humanit, entre la faible porte effective de nos moyens
quelconques, et la domination indfinie que nous aspirons  exercer sur
le monde extrieur. Cette discordance apparente est parfaitement
analogue, dans l'ordre actif,  celle que nous venons d'apprcier dans
l'ordre spculatif. Elle rsulte naturellement, ainsi que celle-ci, de
la tendance initiale qui a spontanment produit la philosophie
thologique; et, par suite, elle doit plus spcialement attacher l'homme
 une telle philosophie. Car, en regardant tous les phnomnes comme
uniquement rgis par des volonts surhumaines, il peut esprer de
modifier, au gr de ses dsirs, l'ensemble de la nature entire; non,
sans doute, d'aprs ses ressources personnelles, dont la misrable
insuffisance doit tre alors trop vidente, mais en vertu de l'empire
illimit qu'il attribue  ces puissances idales, pourvu qu'il
parvienne,  l'aide des sollicitations convenables,  se concilier leur
intervention arbitraire. Si, au contraire, il pouvait d'abord concevoir
le monde strictement assujti  des lois invariables, l'impossibilit
vidente o il se trouverait d'en modifier aucunement l'exercice aussi
bien que de les connatre, lui inspirerait, de toute ncessit, un fatal
dcouragement, qui l'empcherait de sortir jamais de son apathie
primitive, autant que de sa torpeur mentale. Depuis qu'un lent et
pnible dveloppement social,  la fois intellectuel et matriel, nous a
laborieusement conduits  exercer enfin sur la nature une action
suffisamment tendue, nous avons pu apprendre  nous passer
graduellement, pour le soulagement de nos misres, des divers secours
surnaturels, en mme temps qu'une longue exprience nous a fait
amrement sentir leur strilit radicale. Mais,  l'origine, les
dispositions humaines devaient tre ncessairement inverses, parce que
la situation gnrale avait un caractre essentiellement contraire. La
confiance, et par suite le courage, ne pouvaient alors nous venir que
d'en haut, grace aux illusions invitables qui nous promettaient ainsi
une puissance presque illimite, dont nous ne pouvions encore nullement
souponner l'inanit. On voit que je fais mme ici,  dessein,
abstraction totale des diverses esprances relatives  la vie future,
qui n'ont pu acqurir que trs tardivement une haute importance sociale,
comme l'histoire le confirme, ainsi que je l'expliquerai bientt.
Antrieurement  cette dernire influence, la philosophie thologique
avait dj produit essentiellement l'essor continu de notre nergie
morale, en mme temps que celui de notre activit mentale, par cela seul
qu'elle nous faisait spontanment entrevoir, dans toutes nos entreprises
quelconques, la possibilit permanente d'une irrsistible assistance.
Si, mme aux poques les plus avances, on s'efforce d'apprcier, par
une analyse convenablement approfondie, l'influence relle de l'esprit
religieux sur la conduite gnrale de la vie humaine, on trouvera
toujours que la puissante confiance qu'il inspire souvent rsulte bien
davantage, en chaque cas, de la croyance immdiate  un secours actuel
et spcial, que de l'uniforme perspective, indirecte et lointaine,
d'aucune existence future. Tel est, ce me semble, le principal caractre
de la situation remarquable que produit spontanment, dans l'ensemble du
cerveau humain, l'important phnomne,  la fois intellectuel et moral,
de la _prire_, parvenu  sa pleine efficacit physiologique, dont les
admirables proprits sont incontestables, au premier ge de notre
volution fondamentale. Depuis la dcroissance, ds long-temps pendante,
de l'esprit religieux, on a d naturellement crer la notion de
_miracle_ proprement dit, pour caractriser les vnemens, ds lors
exceptionnels, attribus  une spciale intervention divine. Mais une
telle notion indique clairement que le principe gnral des lois
naturelles a dj commenc  devenir trs familier, et mme,  divers
gards, prpondrant, puisqu'elle ne saurait avoir d'autre sens que d'en
dsigner, par voie d'antagonisme, la suspension momentane.  l'origine,
et tant que la philosophie thologique est pleinement dominante, il n'y
a point de miracles, parce que tout parat galement merveilleux, comme
le tmoignent irrcusablement les naves descriptions de la posie
antique, o les vnemens les plus vulgaires sont intimement mls aux
plus monstrueux prodiges, et reoivent spontanment des explications
analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans
de simples jeux militaires, aussi bien que pour le protger contre toute
une arme. De nos jours mme, quel est le vrai dvot qui n'importunera
presque autant sa divinit  raison des moindres convenances
personnelles qu'au sujet des plus grands intrts humains? En tout
temps, le ministre sacerdotal a d tre, sans doute, beaucoup plus
activement occup des demandes journalires de ses fidles relativement
 la sollicitation spciale des faveurs immdiates de la Providence,
qu' l'gard du sort ternel de chacun d'eux. Quoi qu'il en soit
d'ailleurs, cette distinction n'affecte nullement la proprit
fondamentale que nous examinons ici dans la philosophie thologique de
pouvoir d'abord seule animer et soutenir notre courage moral, aussi bien
qu'veiller et diriger notre activit intellectuelle. Il faut enfin
remarquer,  ce sujet, afin d'apprcier convenablement toute
l'irrsistible nergie de la tendance primitive de l'homme vers une
telle philosophie, que l'influence affective a d puissamment fortifier
l'influence spculative, pour nous attacher encore davantage  de
semblables conceptions; comme je l'ai dj indiqu,  divers titres
spciaux, dans les parties antrieures de cet ouvrage. On comprend, en
effet, d'aprs l'extrme faiblesse relative des organes purement
intellectuels dans l'ensemble de notre organisme crbral, quelle haute
importance a d avoir,  l'origine, quant  l'excitation mentale,
l'attrayante perspective morale de ce pouvoir illimit de modifier, 
notre gr, la nature entire, sous la direction de cette philosophie
thologique, par l'assistance des agens suprmes dont elle entoure notre
existence,  laquelle l'conomie fondamentale du monde est ainsi
essentiellement subordonne. Un tat trs avanc du dveloppement
scientifique a pu permettre enfin de concevoir la culture journalire
des connaissances relles sans aucun autre motif dterminant que la
pure satisfaction directe qu'inspire l'exercice convenable de notre
activit intellectuelle, jointe au doux plaisir que procure la
dcouverte de la vrit: encore est-il fort douteux que cette simple
stimulation pt habituellement suffire, si elle n'tait point soutenue
par les impulsions collatrales de la gloire, de l'ambition, ou de
passions moins leves et plus nergiques, si ce n'est toutefois chez un
trs petit nombre d'minens esprits, et aprs qu'ils ont pu suffisamment
contracter les habitudes ncessaires. Mais toute supposition de ce
genre, serait, au contraire, profondment incompatible avec la vritable
constitution de la nature humaine, d'abord dans la torpeur initiale de
notre dbile intelligence, que peuvent  peine mouvoir les plus
nergiques stimulans, et mme ensuite jusqu' l'poque, plus ou moins
tardive suivant le sujet des recherches, o l'essor prliminaire de la
science est dj assez perfectionn pour comporter des succs
spculatifs d'un haut intrt propre, ce qui certainement suppose
toujours, dans les cas les plus favorables, une culture fort amliore.
Dans l'indispensable laboration qui doit longuement prparer un tel
tat spculatif, notre activit mentale ne saurait tre convenablement
encourage que par les nergiques dceptions de la philosophie
thologique, relativement  la prpondrance universelle de l'homme et
 son empire illimit sur le monde extrieur; comme je l'ai dj signal
au sujet de l'astrologie et de l'alchimie. Aujourd'hui mme, o, chez
les esprits un peu avancs, cette philosophie primitive ne domine plus
essentiellement qu' l'gard des seules spculations sociales, on peut
encore vrifier directement,  ce sujet, une telle tendance, en y
remarquant quelle peine prouve notre intelligence  renoncer, en ce
genre, aux chimres, parfaitement analogues, qui nous promettent aussi
de modifier  notre gr le cours total des phnomnes politiques, et
sans lesquelles il semble qu'un tel ordre de recherches ne pourrait plus
nous inspirer un suffisant intrt scientifique. La participation
vidente de cette proprit au maintien actuel de la politique
thologico-mtaphysique, peut nous donner immdiatement une faible ide
de l'influence primitive d'un pareil caractre, quand il s'tendait
pleinement  toutes les parties quelconques du systme intellectuel, et
lorsque, par consquent, l'homme ne pouvait avoir aucun moyen rgulier,
mme indirect, de garantir sa raison contre l'entranement de semblables
illusions. Ainsi, pendant que, d'une part, la philosophie thologique,
intellectuellement envisage, correspondait seule au mode spontan de
l'investigation humaine et  la nature primordiale de nos recherches,
elle seule aussi, considre moralement, pouvait d'abord dvelopper
notre nergie active, en faisant toujours briller, au milieu des
profondes misres de notre situation originaire, l'espoir entranant
d'un empire absolu sur le monde extrieur, comme une digne rcompense
promise  nos efforts spculatifs.

Quant aux considrations sociales, qui,  leur tour, tablissent, d'une
manire non moins dcisive, cette indispensable ncessit primitive,
nous pouvons ici nous borner, malgr leur extrme importance,  les
indiquer trs sommairement, puisqu'elles doivent, par leur nature, se
reprsenter spcialement, avec tous les dveloppemens convenables, dans
l'ensemble des trois chapitres suivans, en examinant l'histoire gnrale
de l'tat thologique de l'humanit; cette utile abrviation d'une
dmonstration dj si tendue aura d'autant moins d'inconvniens que ce
dernier ordre de motifs est peut-tre aujourd'hui le moins contestable
de tous. Il faut,  cet effet, apprcier convenablement, sous deux
points de vue principaux, la haute destination sociale de la philosophie
thologique, soit pour prsider d'abord  l'organisation fondamentale de
la socit, soit ensuite pour y permettre l'existence permanente d'une
classe spculative. Sous le premier aspect, on doit reconnatre que la
formation de toute socit relle, susceptible de consistance et de
dure, suppose ncessairement, d'une manire continue, l'influence
prpondrante d'un certain systme pralable d'opinions communes, propre
 contenir suffisamment l'imptueux essor naturel des divergences
individuelles. Une telle obligation restant mme irrcusable dans l'tat
social le mieux dvelopp, o tant de causes spontanes, intrieures et
extrieures, concourent, avec tant d'nergie,  lier profondment
l'individu  la socit, il serait,  plus forte raison, impossible de
s'y soustraire  l'origine, quand les familles adhrent encore si
faiblement entr'elles par un petit nombre de relations aussi prcaires
qu'incompltes. Quelque puissance sociale qu'on attribue au concours des
intrts, et mme  la sympathie des sentimens, ce concours et cette
sympathie ne sauraient certainement suffire pour constituer la moindre
socit durable, si la communaut intellectuelle, dtermine par
l'adhsion unanime  certaines notions fondamentales, ne vient point
convenablement y prvenir ou y corriger d'invitables discordances
habituelles. Malgr la faible nergie naturelle de nos organes purement
intellectuels dans l'ensemble rel de notre conomie crbrale, nous
avons cependant reconnu, au chapitre prcdent, que l'intelligence doit
ncessairement prsider, non  la vie domestique, mais  la vie sociale,
et,  plus forte raison,  la vie politique. C'est seulement par elle
que peut tre effectivement organise cette raction gnrale de la
socit sur les individus, qui caractrise la destination fondamentale
du gouvernement, et qui exige, avant tout, un systme convenable
d'opinions communes, relatives au monde et  l'humanit. On ne saurait
donc mconnatre, en principe, l'indispensable ncessit politique d'un
tel systme,  une poque quelconque de l'volution humaine, et encore
moins dans l'enfance de la socit. Mais, d'un autre ct, on ne peut
nier davantage que l'esprit humain, dont la pralable activit doit
fournir cette base premire de l'organisation sociale, ne soit,  son
tour, exclusivement dveloppable que par la socit elle-mme, dont
l'essor est rellement insparable de celui de l'intelligence, quoique
une abstraction scientifique, d'ailleurs partiellement utile, tende trop
souvent  faire oublier cette irrcusable connexit. Voil donc, sous un
nouvel aspect, l'humanit,  son origine, encore enchane
politiquement, comme elle l'tait dj logiquement, dans un cercle
radicalement vicieux, par l'opposition totale de deux ncessits
galement irrsistibles. Or,  ce second titre, aussi bien qu'au
premier, la seule issue possible rsulte, alors, videmment, de
l'admirable spontanit qui caractrise la philosophie thologique. En
vertu de cette heureuse proprit fondamentale, une telle philosophie
tait minemment destine  diriger exclusivement la premire
organisation sociale, comme seule apte  former d'abord un systme
suffisant d'opinions communes. Il importe d'observer,  cet gard, que,
le plus souvent, on conoit trs vicieusement,  mon gr, cette haute
fonction sociale de la philosophie thologique, quand on la fait surtout
rsulter de la sorte de discipline spontanment produite par la
perspective de la vie future. Quelle que soit l'influence relle de
cette dernire croyance, on lui attribue certainement,  tous gards,
une importance exagre, surtout pour le premier ge de l'humanit, o
l'histoire nous montre la philosophie thologique, dj investie d'une
haute prpondrance politique, avant que notre tendance spontane 
supposer l'ternit d'existence ait pu exercer une grande action
sociale. Il est d'ailleurs incontestable que, par sa nature, une
semblable croyance n'a jamais pu fournir,  vrai dire, qu'une haute
sanction  un systme pralable d'opinions communes, sans avoir pu
aucunement participer elle-mme  la formation de ce systme quelconque.
Or, c'est une telle formation spontane qui,  mes yeux, constitue
directement la principale destination sociale propre  la philosophie
thologique, pour servir de premire base au dveloppement politique de
l'humanit, aussi bien qu' son essor intellectuel et moral. Cette
philosophie est maintenant parvenue  un tel tat de dcomposition, que
mme ses plus zls partisans ont d perdre essentiellement le sentiment
rel de sa tendance primitive  inspirer naturellement une certaine
communaut d'ides, tandis que, depuis quelques sicles, elle ne
contribue que trop, au contraire,  produire de profondes discordances
intellectuelles, par suite de sa dsorganisation croissante. En la
jugeant nanmoins, comme toute autre institution quelconque, d'aprs les
temps de sa principale vigueur, et non par le spectacle de sa
dcrpitude, on ne pourra plus mconnatre son aptitude fondamentale 
tablir originairement, sous les conditions convenables, une suffisante
communion intellectuelle, qui constitue, sans aucun doute, surtout
alors, sa destination politique la plus capitale, en comparaison de
laquelle la police directe de la vie future n'a jamais pu avoir qu'une
importance trs secondaire, malgr le prjug inverse qui a d rgner,
avec tant d'exagration, depuis que la religion est assez efface pour
ne plus laisser habituellement d'autre souvenir nergique que celui de
ses plus grossires impressions.

Outre cette haute attribution sociale, la prpondrance primitive de la
philosophie thologique a t politiquement indispensable au
dveloppement intellectuel de l'humanit sous un autre aspect gnral,
comme pouvant seule instituer, au sein de la socit, une classe
spciale rgulirement consacre  l'activit spculative. Sans tre,
par sa nature, aussi fondamental que le prcdent, dont il constitue
d'ailleurs une suite ncessaire, ce second point de vue n'a pas, au
fond, une moindre efficacit pour l'ensemble de notre grande
dmonstration sociologique, o, de plus, il offre spontanment le double
avantage d'une apprciation plus facile et d'une application plus
prolonge; car, sous ce rapport, la prminence sociale de la
philosophie thologique a dur, pour ainsi dire, jusqu' nos jours, chez
les peuples les plus avancs. Nous ne pouvons maintenant nous former
directement une juste ide des immenses difficults que devait offrir,
dans l'enfance de l'humanit, le premier tablissement, mme
grossirement bauch, d'une certaine division continue entre la thorie
et la pratique, irrvocablement ralise par l'existence permanente
d'une classe principalement spculative. Mais notre faiblesse
intellectuelle nous dispose tellement, en tous genres,  la routine la
plus matrielle, que, mme aujourd'hui, malgr le raffinement de nos
habitudes mentales, nous prouvons une peine extrme  apprcier
suffisamment toute nouvelle opration quelconque qui n'est point
immdiatement susceptible d'un intrt pratique. Ce terme de comparaison
peut faire comprendre, quoique trs imparfaitement, combien il tait
impossible, au premier ge social, d'instituer directement, chez des
populations exclusivement composes de guerriers et d'esclaves, une
corporation essentiellement dgage des soins militaires et industriels,
et dont l'activit caractristique ft surtout intellectuelle. En des
temps aussi grossiers, une telle classe n'et pu tre certainement ni
tablie ni tolre, si la marche ncessaire de la socit ne l'avait
dj spontanment introduite, et mme antrieurement investie d'une
autorit naturelle plus ou moins respecte, d'aprs l'invitable
prpondrance primordiale de la philosophie thologique. Tel est, sous
ce second aspect, l'office politique fondamental de cette philosophie
primitive, instituant ainsi une corporation spculative, dont
l'existence sociale, loin de pouvoir comporter aucune discussion
pralable, devait, au contraire, essentiellement prcder et mme
diriger l'organisation rgulire de toutes les autres classes, comme
nous le prouvera bientt l'analyse historique. Quelle que dt tre la
confusion originaire des travaux intellectuels chez ces castes
sacerdotales, et malgr l'inanit ncessaire de leurs principales
recherches, il reste nanmoins incontestable que l'esprit humain leur
devra toujours la premire division effective entre la thorie et la
pratique, impossible  raliser alors d'aucune autre manire. Il serait,
sans doute, inutile d'insister ici sur l'vidente porte intellectuelle
et sociale d'une telle division, la plus importante et la plus difficile
de celles qu'a d exiger, dans notre volution totale, l'organisation de
l'ensemble du travail humain. Le progrs mental, destin  diriger tous
les autres, et t certainement arrt, presque  sa naissance, si la
socit avait pu rester exclusivement compose de familles uniquement
livres, soit aux soins de l'existence matrielle, soit  l'entranement
d'une brutale activit militaire. Tout notre essor spirituel supposait
d'abord l'existence spontane d'une classe privilgie, jouissant du
loisir physique indispensable  la culture intellectuelle, et en mme
temps pousse, par sa position sociale,  dvelopper, autant que
possible, le genre d'activit spculative compatible avec l'tat
primitif de l'humanit: double proprit de l'institution sacerdotale
naturellement tablie par la philosophie thologique. Quoique, dans la
dcrpitude invitable de cette antique philosophie, la classe
thologique, par un entier renversement de sa destination originaire,
ait d aujourd'hui, malgr le loisir qu'elle n'a point perdu, parvenir
graduellement  une sorte de lthargie mentale, cela ne doit jamais
faire oublier que tout les premiers travaux intellectuels, en un genre
quelconque, sont ncessairement mans d'elle. Sans son tablissement
spontan, toute notre activit, ds lors exclusivement pratique, se
serait borne  un certain perfectionnement, bientt arrt, de quelques
simples procds et instrumens militaires ou industriels. Les plus
minentes facults de notre nature restant  jamais dissimules dans
leur engourdissement primitif, le caractre gnral de la socit
humaine serait, en ralit, toujours demeur trs peu suprieur  celui
des socits de grands singes. C'est ainsi que la philosophie
thologique, aprs avoir ncessairement prsid  l'organisation
politique du premier ge social, y a spontanment ralis les conditions
politiques prliminaires du dveloppement ultrieur de l'esprit humain,
par l'institution permanente d'une classe spculative.

Telles sont, en aperu, d'aprs cet ensemble d'indications, les
principales proprits caractristiques, intellectuelles, morales, et
sociales, qui concourent, de la manire la plus irrsistible,  procurer
 la philosophie thologique une suprmatie universelle, aussi
indispensable qu'invitable,  l'origine de l'volution humaine. Si j'ai
autant insist sur cette premire partie de la grande dmonstration
sociologique que nous poursuivons, ce n'est pas seulement parce qu'elle
en doit tre aujourd'hui la plus conteste, ou, pour mieux dire, la
seule controversable pour les esprits les plus avancs, que je dois
avoir essentiellement en vue. J'ai cru surtout devoir le faire parce
qu'un tel point de dpart me semble, par la nature du sujet, contenir le
principe fondamental de la dmonstration tout entire, que nous pouvons
maintenant terminer rapidement, en renvoyant d'ailleurs aux nombreuses
indications dj signales dans les volumes prcdens et aux
dveloppemens directs auxquels va tre consacre la suite de celui-ci.

Au point o ce Trait est actuellement parvenu, il serait trs superflu
d'y prouver dogmatiquement la tendance finale de toutes les conceptions
humaines  un tat purement positif. Elle a t, en fait, aussi
pleinement constate que possible, par l'ensemble des volumes
prcdents, envers toutes les sciences proprement dites,  l'gard
desquelles d'ailleurs elle a cess aujourd'hui de pouvoir tre mconnue:
et, quant aux spculations sociales, les seules qui n'aient point encore
subi une telle transformation, tout le volume actuel est destin  les y
assujtir aussi. Ainsi, le terme effectif de l'volution intellectuelle
n'est pas plus susceptible de contestation que son point de dpart
ncessaire. Quelque irrsistible ascendant primordial que nous venions
de reconnatre, en principe,  la philosophie thologique, en vertu de
sa spontanit caractristique, chacun des motifs fondamentaux qui
expliquent et justifient un tel empire intellectuel le montrent en mme
temps comme ncessairement provisoire, puisqu'ils consistent toujours 
constater,  divers titres, la parfaite harmonie naturelle de cette
philosophie avec les besoins propres  l'tat primitif de l'humanit, et
qui ne sauraient tre les mmes, ni par suite, comporter la mme
philosophie, quand l'volution sociale est suffisamment dveloppe. Le
lecteur peut aisment reprendre, sous ce point de vue, toutes ces
diffrentes considrations principales, et partout il reconnatra que,
lorsqu'on en prolonge l'application gnrale jusqu' un tat social trs
avanc, elles constatent, non moins spontanment, l'indispensable
dcadence finale de la philosophie thologique, et l'urgent avnement de
la philosophie positive: c'est mme en cela que consiste surtout
l'extrme dlicatesse logique d'une telle argumentation, dont un esprit
sophistique pourrait si facilement abuser pour nier dogmatiquement,
d'une manire absolue, toute vritable utilit quelconque de la
philosophie thologique,  l'ternel dtriment de la science historique,
ds-lors radicalement impossible. En ayant d'abord gard  la
destination intellectuelle, on trouvera constamment, en un sujet
quelconque, que l'ascendant spontan de la philosophie thologique,
aprs avoir exclusivement dtermin le premier veil de notre
intelligence, et prsid mme  ses progrs successifs tant qu'aucune
philosophie plus relle n'tait encore devenue suffisamment possible, a
d ncessairement finir par tendre partout  la compression de l'esprit
humain, depuis que son antagonisme radical avec la philosophie positive
a pu commencer  se caractriser nettement. De mme, dans l'ordre
moral, il est au moins aussi vident que la confiance consolante et
l'active nergie, si heureusement inspires, au premier ge de
l'humanit, par les illusions d'une telle philosophie, ont graduellement
tendu  se changer, en dernier lieu, sous son empire trop prolong, en
une terreur oppressive et une langueur apathique, dont les exemples ne
sont que trop communs,  partir du moment o, sa prpondrance s'tant
trouve compromise, elle a d retenir au lieu de pousser. La supriorit
finale de la philosophie positive est aussi indubitable  ce titre qu'au
prcdent, comme l'ensemble de notre analyse historique le dmontrera
spontanment:  elle seul il appartient, dans l'tat viril de la raison
humaine, de dvelopper en nous, au milieu de nos entreprises les plus
hardies, une vigueur inbranlable et une constance rflchie,
directement tires de notre propre nature, sans aucune assistance
extrieure, et sans aucune entrave chimrique. Enfin, sous le point de
vue social, malgr que l'ascendant rel de la philosophie thologique
ait d,  cet gard, se prolonger davantage, il serait inutile
aujourd'hui de constater formellement que, bien loin de tendre  lier
les hommes, suivant sa destination originaire, elle contribue
essentiellement  les diviser; de mme que, aprs avoir cr l'activit
spculative, elle a d aboutir  l'entraver radicalement. La proprit
de runir, comme celles de stimuler et de diriger, appartiennent
dsormais, d'une manire de plus en plus exclusive, depuis la dcadence
des croyances religieuses,  l'ensemble des conceptions positives,
seules capables aujourd'hui d'tablir spontanment, d'un bout du monde 
l'autre, sur des bases aussi durables qu'tendues, une vritable
communaut intellectuelle, pouvant servir de fondement solide  la plus
vaste organisation politique. A tous ces titres divers, une exprience
progressive commence  faire assez hautement pressentir la destine
respective des deux philosophies pour que je doive maintenant insister
davantage sur une telle apprciation, qui, dj intellectuellement
accomplie dans tout le cours de ce Trait, le sera bientt moralement et
politiquement,  un degr tout aussi dcisif, par la suite entire de ce
volume. L'analyse historique nous expliquera clairement, d'aprs
l'ensemble du pass social, la dcadence continue de la premire et
l'essor correspondant de la seconde,  partir mme des premiers progrs
de la raison humaine. Quoiqu'il doive sembler d'abord paradoxal de
regarder la philosophie thologique comme tant dj, et depuis
long-temps, en pleine dcroissance intellectuelle au moment mme o
elle accomplissait sa plus sublime mission politique, nous reconnatrons
bientt, avec une entire vidence scientifique, que le catholicisme,
son plus noble ouvrage social, a d tre aussi son dernier effort, 
cause des germes primitifs de dsorganisation qui devaient ds-lors se
dvelopper d'une manire de plus en plus rapide. Nous pouvons donc nous
borner ici, pour notre dmonstration fondamentale,  caractriser le
principe gnral de l'invitable tendance lmentaire qui entrane
finalement l'esprit humain vers une philosophie positive de plus en plus
exclusive, dans toutes les parties quelconques du systme intellectuel.

D'aprs les lois fondamentales de la nature humaine, le dveloppement de
l'espce, comme celui de l'individu, aprs un suffisant exercice
pralable de l'ensemble de nos facults, doit finir par attribuer
spontanment  la raison une prminence de plus en plus caractrise
sur l'imagination, quoique l'essor de celle-ci ait d d'abord, de toute
ncessit, tre long-temps prpondrant. C'est ainsi que, dans l'un ou
l'autre cas, les plus minens attributs de l'humanit tendent
graduellement vers l'ascendant gnral auquel ils taient destins, ds
l'origine, malgr leur moindre nergie organique, et qui peut seul
assujtir notre conomie crbrale  une harmonie durable. Les mmes
motifs lmentaires qui imposent une telle marche  l'organisme
individuel, la prescrivent aussi, avec une puissance bien plus
irrsistible,  l'organisme social, en vertu de sa complication
suprieure, et de sa perptuit caractristique. Malgr l'invitable
ascendant primitif de la philosophie thologique, on peut maintenant
affirmer qu'une telle manire de philosopher n'a jamais t, pour notre
intelligence, qu'une sorte de pis-aller, vers lequel une prdilection
spontane ne nous a d'abord si exclusivement entrans que par
l'impossibilit radicale d'une meilleure philosophie. En un sujet
quelconque, quand, aprs une prparation convenable, la concurrence des
mthodes est devenue vraiment possible, l'homme n'a jamais hsit 
substituer de plus en plus la recherche des lois relles des phnomnes
 celle de leurs causes primordiales, comme  la fois mieux adapte  sa
porte effective et  ses besoins vritables, quoique l'entranement des
habitudes antrieures, qu'aucune ducation rationnelle n'a jusqu'ici
suffisamment combattues, ait d, sans doute, le faire souvent retomber
dans le renouvellement passager de ses premires illusions.  proprement
parler, la philosophie thologique, mme dans notre premire enfance,
individuelle ou sociale, n'a jamais pu tre rigoureusement universelle:
c'est--dire que, pour tous les ordres quelconques de phnomnes, les
faits les plus simples et les plus communs ont toujours t regards
comme essentiellement assujtis  des lois naturelles, au lieu d'tre
attribus  l'arbitraire volont des agens surnaturels. L'illustre Adam
Smith a, par exemple, trs heureusement remarqu, dans ses essais
philosophiques, qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un
dieu pour la pesanteur. Il en est ainsi, en gnral, mme  l'gard des
sujets les plus compliqus, envers tous les phnomnes assez
lmentaires et assez familiers pour que la parfaite invariabilit de
leurs relations effectives ait toujours d frapper spontanment
l'observateur le moins prpar. Dans l'ordre moral et social, qu'une
vaine opposition voudrait aujourd'hui systmatiquement interdire  la
philosophie positive, il y a eu ncessairement, en tout temps, la pense
des lois naturelles, relativement aux plus simples phnomnes de la vie
journalire, comme l'exige videmment la conduite gnrale de notre
existence relle, individuelle ou sociale, qui n'aurait pu jamais
comporter aucune prvoyance quelconque, si tous les phnomnes humains
avaient t rigoureusement attribus  des agens surnaturels, puisque
ds lors la prire aurait logiquement constitu la seule ressource
imaginable pour influer sur le cours habituel des actions humaines. On
doit mme remarquer,  ce sujet, que c'est, au contraire, l'bauche
spontane des premires lois naturelles propres aux actes individuels ou
sociaux qui, fictivement transporte  tous les phnomnes du monde
extrieur, a d'abord fourni, d'aprs nos explications prcdentes, le
vrai principe fondamental de la philosophie thologique. Ainsi, le germe
lmentaire de la philosophie positive est certainement tout aussi
primitif, au fond, que celui de la philosophie thologique elle-mme,
quoiqu'il n'ait pu se dvelopper que beaucoup plus tard. Une telle
notion importe extrmement  la parfaite rationnalit de notre thorie
sociologique, puisque, la vie humaine ne pouvant jamais offrir aucune
vritable cration quelconque, mais toujours une simple volution
graduelle, l'essor final de l'esprit positif deviendrait
scientifiquement incomprhensible, si, ds l'origine, on n'en concevait,
 tous gards, les premiers rudimens ncessaires. Depuis cette situation
primitive,  mesure que nos observations se sont spontanment tendues
et gnralises, cet essor d'abord  peine apprciable, a constamment
suivi, sans cesser long-temps d'tre subalterne, une progression trs
lente mais continue, la philosophie thologique restant toujours
essentiellement rserve pour les phnomnes, de moins en moins
nombreux, dont les lois naturelles ne pouvaient encore tre aucunement
connues. On peut donc regarder avec exactitude cette philosophie comme
n'ayant jamais t intellectuellement destine,  l'gard de chaque
grand sujet permanent de nos spculations, qu' y entretenir
provisoirement notre activit mentale, par le seul exercice fondamental
qu'elle pt alors comporter, jusqu' ce que l'accs en ft devenu
graduellement abordable  l'esprit positif, seul appel, d'aprs sa
nature,  une rigoureuse universalit finale,  la fois logique et
politique, s'tendant  toutes les ides comme  tous les individus.
Cette tendance dfinitive n'a d toutefois commencer  se caractriser
irrvocablement, avec une nergie toujours croissante, que depuis
l'poque trs rcente o les lois naturelles ont pu tre enfin dvoiles
dans des phnomnes assez nombreux et assez varis pour que l'esprit
humain pt concevoir, en principe, l'existence ncessaire de lois
analogues envers tous les phnomnes quelconques, quelque loigne que
dt tre jamais leur dcouverte effective.

Quoique la fluctuation intellectuelle constitue, comme je l'ai
expliqu, la principale maladie de notre sicle, on y redoute cependant
beaucoup toute opinion vraiment dcisive, faute de sentir sur quelles
bases on pourrait l'asseoir. Aussi, malgr l'irrsistible vidence de
cet entranement graduel de l'esprit humain vers la philosophie
positive, on voudrait conserver  la philosophie thologique une
ternelle autorit, en rvant entre elles une conciliation chimrique,
d'aprs une fausse apprciation de leur antagonisme fondamental. Mais
les explications varies contenues,  ce sujet, dans les trois volumes
prcdens, ne peuvent certainement laisser dsormais aucun doute sur
l'incompatibilit radicale des deux philosophies, soit pour la mthode
ou pour la doctrine, quand une fois leur caractre respectif est
suffisamment dvelopp. Il est vrai que, de prime abord, on n'aperoit
pas une invitable antipathie entre la recherche des lois relles des
phnomnes et celle de leurs causes essentielles: pourvu que l'tude
physique reste toujours subordonne, en gnral, au dogme thologique,
son dveloppement propre peut, en effet, s'oprer d'abord sans conduire
 aucun choc direct, l'une des deux philosophies ne paraissant alors
destine qu' explorer les dtails, plus ou moins secondaires, d'un
ordre fondamental, dont l'autre doit seule apprcier l'ensemble.
L'essor effectif de la philosophie positive a d mme dpendre
primitivement de cette subalternit spontane; car, s'il et pu en tre
autrement, cette philosophie tant beaucoup trop faible,  l'origine,
pour rsister avec succs  une collision immdiate, son premier lan
et t ncessairement comprim  jamais. Mais, depuis que les
observations, perdant peu  peu leur incohrence originaire, ont tendu
graduellement vers d'importantes relations, l'opposition fondamentale
des mthodes a dvelopp de plus en plus, entre les doctrines, une
invitable hostilit,  l'gard d'un sujet quelconque. Avant qu'aucun
antagonisme direct soit devenu ouvertement prononc, cette antipathie
lmentaire s'est partout dvoile, soit par la rpugnance instinctive
de l'esprit positif pour les vaines explications absolues de la
philosophie thologique, soit par l'irrsistible ddain qu'inspirait
celle-ci pour la marche circonspecte et les modestes recherches de la
nouvelle cole: toutefois, l'tude des lois relles paraissait encore
pouvoir se concilier avec celle des causes essentielles. Quand des lois
naturelles de quelque porte ont pu tre enfin dcouvertes, cette intime
opposition continue n'a pas tard  manifester,  tous gards, une
incompatibilit de plus en plus caractristique, entre la prpondrance
de l'imagination et celle de la raison, entre l'esprit absolu et
l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothse de la souveraine
direction des vnemens quelconques par des volonts arbitraires et la
possibilit de plus en plus irrcusable de les prvoir ou de les
modifier d'aprs les seules voies rationnelles d'une sagesse humaine.
Jusqu' ce que la collision fondamentale ait pu s'tendre  toutes les
parties du systme intellectuel, ce qui n'a eu lieu que de nos jours,
l'indispensable spcialit des diverses recherches scientifiques a d
dissimuler,  ceux mmes qui les poursuivaient avec la plus dcisive
efficacit, la tendance invitable de leur ensemble inaperu vers une
philosophie nouvelle, finalement inconciliable avec la prpondrance
effective de la philosophie thologique. Les esprits spciaux ont pu
croire alors, de trs bonne foi, que, s'interdisant radicalement toute
enqute sur la nature intime des tres et sur le mode essentiel de
production des phnomnes, les recherches de la physique n'taient, au
fond, nullement opposes aux explications de la thologie. Mais cette
illusion provisoire a d graduellement se dissiper sans retour  mesure
que l'esprit scientifique, devenu moins timide en mme temps que plus
gnral, devait involontairement discrditer ces conceptions
thologiques, par cela seul qu'il les proclamait inaccessibles  la
raison humaine. Introduisant spontanment dans nos recherches une marche
toute nouvelle, le progrs d'un tel esprit n'a pu viter de faire
hautement ressortir, sous le rapport purement logique, le contraste
dcisif entre la scrupuleuse rationnalit des procds appliqus au but
le plus abordable et la frivole tmrit des tentatives destines 
dvoiler les plus impntrables mystres. Quant  la doctrine proprement
dite, l'impossibilit radicale de concilier la subordination des
phnomnes  d'invariables lois naturelles avec leur assujtissement
absolu  des volonts minemment mobiles, a d ncessairement devenir de
plus en plus irrcusable, comme je l'ai tant de fois expliqu, dans les
diverses parties de ce Trait,  l'gard de tous les ordres quelconques
de phnomnes. La conception provisoire d'une providence universelle,
combine avec des lois spciales qu'elle-mme se serait imposes, ne
constitue certainement qu'une concession involontaire de l'esprit
thologique  l'esprit positif, par une sorte de compromis spontan,
qu'a d inspirer, en temps convenable, l'volution ncessaire de notre
intelligence, comme l'analyse historique nous l'expliquera bientt
directement. Cette transaction gnrale, que le catholicisme a d
surtout organiser, en interdisant l'usage habituel des miracles et des
prophties, si prpondrant dans toute l'antiquit, me semble
caractriser, dans l'ordre religieux, une situation transitoire
essentiellement analogue  celle qu'indique, dans l'ordre monarchique,
l'institution de ce qu'on a nomm la royaut constitutionnelle:  l'un
et  l'autre titre, de telles notions doivent tre, par leur nature,
d'irrcusables symptmes de dclin graduel. Quoi qu'il en soit, c'est
surtout dans l'application gnrale que doivent spontanment devenir
incontestables, pour le vulgaire, les diffrences radicales des diverses
philosophies quelconques, que si peu d'esprits peuvent spcialement
juger. Or, sous ce point de vue final, nous avons dj successivement
reconnu, de la manire la plus dcisive, envers tous les phnomnes
apprciables, la haute impossibilit ncessaire de concilier
suffisamment aucune philosophie thologique avec cette tendance
fondamentale  dvelopper nos moyens rationnels, soit de prvoir les
vnemens naturels, soit de les modifier par notre intervention, qui
constitue la destination la plus caractristique de la philosophie
positive. C'est, en effet, d'aprs ce double attribut que cette
philosophie a d surtout obtenir spontanment, chez tous les hommes, un
ascendant de plus exclusif. En comparant chaque jour,  l'un et 
l'autre titre, son heureuse et fconde aptitude  satisfaire de mieux
en mieux les plus urgens besoins intellectuels de l'humanit avec
l'vidente strilit radicale des vaines conceptions de la thologie, la
raison publique, indpendamment de toute lutte directe, n'a pu
s'abstenir de condamner involontairement ces explications chimriques 
une dsutude de plus en plus complte, qui devait dterminer
graduellement leur dcadence irrvocable,  mesure qu'une discussion
rationnelle ferait directement ressortir leur inanit ncessaire. Tel
est le principal aspect sous lequel a d se manifester progressivement,
avec le plus de nettet, la tendance finale de l'homme vers une
philosophie pleinement positive, chez ceux mmes qui sont rests le plus
fidles  la philosophie thologique, et qui, sans en faire nanmoins un
usage plus rel dans la vie journalire, lui ont encore conserv, en
principe, une insuffisante prdilection, uniquement fonde dsormais sur
sa gnralit caractristique, jusqu' ce que, par l'invitable
systmatisation totale de l'esprit positif, elle ait aussi perdu ce
dernier attribut, seul titre lgitime qui lui reste maintenant  la
suprmatie sociale.

Aprs avoir ainsi suffisamment caractris, d'abord le point de dpart
ncessaire, et ensuite le terme invitable, de l'volution
intellectuelle de l'humanit, notre grande dmonstration sociologique
n'exige plus que l'apprciation gnrale, ds lors presque spontane, de
l'tat intermdiaire. J'ai dj fait sentir, en beaucoup d'occasions
intressantes, combien il importe, en principe, de n'examiner, en un
sujet quelconque, les cas essentiellement intermdiaires que sous
l'indispensable influence d'une exacte analyse pralable des deux cas
extrmes entre lesquels ils sont surtout destins  oprer une
transition graduelle. La question actuelle nous prsente, par sa nature,
l'application la plus capitale d'un tel prcepte logique: car, une fois
reconnu que l'esprit humain doit toujours partir de l'tat thologique
et arriver constamment  l'tat positif, on peut aisment comprendre la
ncessit,  la fois invitable et indispensable, qui l'oblige sans
cesse  passer de l'un  l'autre  l'aide de l'tat mtaphysique, qui ne
saurait avoir d'autre destination fondamentale. Cela rsulte
directement, comme je l'ai dj tant indiqu dans les diverses parties
de ce Trait, de l'opposition trop radicale qui existe naturellement
entre l'esprit thologique et l'esprit positif, et du caractre btard
et mobile des conceptions mtaphysiques, susceptibles de s'adapter
galement au dclin graduel de l'un et  l'essor pralable de l'autre,
de manire  mnager, autant que possible,  notre intelligence, si
antipathique  tout changement brusque, une transition presque
imperceptible. A mesure que la thologie se retire du domaine
spculatif, et avant que la physique puisse dfinitivement s'y tablir,
l'occupation spontane de la mtaphysique le prpare provisoirement; en
sorte que, dans chaque cas, toute contestation de suprmatie entre ces
trois philosophies peut, au fond, se rduire  une simple question
d'opportunit, juge d'aprs l'examen rationnel du dveloppement
fondamental de l'esprit humain. Cette modification mtaphysique de la
philosophie thologique s'opre naturellement, en un sujet quelconque,
par la substitution graduelle de l'entit  la divinit, lorsque les
conceptions religieuses se gnralisent en diminuant sans cesse le
nombre des agens surnaturels aussi bien que leur intervention active, et
surtout quand elles parviennent, sinon en ralit du moins en principe,
 une rigoureuse unit suprme. Dans ce dernier tat gnral de la
philosophie thologique, l'action surnaturelle, perdant sa spcialit
primitive, n'a pu habituellement abandonner la direction immdiate du
phnomne sans y laisser,  sa place, une mystrieuse entit, d'abord
ncessairement mane d'elle, mais  laquelle, par l'usage journalier,
l'esprit humain a d rapporter, d'une manire de plus en plus exclusive,
la production particulire de chaque vnement. Or, cette trange
manire de philosopher a d tre long-temps ncessaire, soit pour
faciliter le dclin graduel de la thologie en liminant peu  peu
l'intervention spciale des causes surnaturelles, soit pour prparer
l'essor progressif de la physique en habituant toujours davantage  la
considration exclusive des phnomnes:  l'un et  l'autre titre, cette
situation transitoire constitue  la fois un symptme invitable et un
indispensable concours. Du reste, l'esprit gnral d'une telle
philosophie doit tre essentiellement analogue, quant  la mthode et
quant  la doctrine,  celui de la philosophie thologique, dont elle ne
saurait jamais devenir qu'une pure modification principale. Elle possde
seulement, par sa nature, une moindre consistance intellectuelle, et
surtout, par suite, une puissance sociale beaucoup moins intense, de
manire  convenir infiniment mieux  une simple destination critique
qu' aucune vritable organisation. Mais ces caractres, pleinement
adapts  son office transitoire dans l'ensemble de l'volution humaine,
soit individuelle, soit sociale, ne la rendent que d'autant moins
susceptible de rsister profondment  l'essor graduel de l'esprit
positif. D'une part, la subtilit croissante des conceptions
mtaphysiques tend ainsi  rduire de plus en plus leurs entits
caractristiques  ne pouvoir consister qu'en de simples dnominations
abstraites des phnomnes correspondans, de manire  pousser finalement
jusqu'au ridicule le plus dcisif la manifestation spontane de
l'inanit radicale propre  de telles explications; ce qui n'et pas
t, sans doute, autant possible envers les formes purement
thologiques. En second lieu, l'impuissance organique d'une semblable
philosophie, en vertu de son inconsquence fondamentale, doit empcher,
sous l'aspect politique, les modifications successives qu'elle apporte
ncessairement au rgime thologique de pouvoir lutter, avec la mme
efficacit qu' l'origine, contre l'essor social de l'esprit positif.
Toutefois,  l'un et  l'autre titre, la nature minemment quivoque et
mobile de la philosophie mtaphysique proprement dite, la rend
susceptible, par les innombrables modifications qu'elle peut offrir, de
mieux chapper que la philosophie thologique elle-mme  une discussion
rationnelle, gare sous de vagues et insaisissables nuances, tant que
l'esprit positif, encore imparfaitement gnralis, n'a pu directement
attaquer le seul principe actuel de leur autorit commune, en
s'attribuant enfin l'entire universalit qui leur est galement propre.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait mconnatre, en gnral, l'aptitude
intellectuelle de la mtaphysique  soutenir provisoirement,  l'gard
d'un sujet quelconque, notre activit spculative, jusqu' ce qu'elle
puisse admettre une alimentation plus substantielle, tout en nous
loignant dj du rgime purement thologique et nous prparant toujours
davantage au rgime vraiment positif: cette philosophie prsente
d'ailleurs ncessairement la mme proprit essentielle pour diriger la
transition politique qui accompagne continuellement cette grande
transition logique. Sans faire oublier les graves dangers, intellectuels
et sociaux, qui, malheureusement, caractrisent aussi la philosophie
mtaphysique, une telle apprciation explique le vrai principe gnral
de l'ascendant universel qu'elle a fini par acqurir provisoirement chez
les populations les plus avances, o il suppose, de toute ncessit, le
sentiment instinctif, qui ne saurait tre totalement erron, d'un
certain office indispensable rempli par une telle philosophie dans
l'volution fondamentale de l'humanit. L'irrsistible ncessit de
cette phase transitoire est donc maintenant aussi irrcusable qu'elle
puisse l'tre avant que son analyse directe, soit spciale, soit
gnrale, s'effectue spontanment dans l'ensemble de notre opration
historique.

Quoique notre grande dmonstration sociologique se trouve ainsi
essentiellement termine dsormais, je crois cependant, afin de
n'omettre, autant que possible, sur un sujet aussi capital et aussi
difficile, aucune indication essentielle, devoir ici recommander
directement au lecteur la ncessit d'avoir continuellement gard  ma
thorie prliminaire de la vraie hirarchie scientifique, dans toute
considration quelconque de cette grande loi de la triple volution
intellectuelle, soit pour l'appliquer, soit mme pour l'apprcier. Ds
le dbut de ce Trait (_voyez_ la 2 leon), j'ai prsent cette
hirarchie fondamentale comme la suite naturelle et l'indispensable
complment de ma loi des trois tats: l'usage spontan que j'en ai fait
depuis successivement, envers tous les ordres de phnomnes, a d faire
suffisamment ressortir cette intime connexit philosophique. Nanmoins,
il n'est pas inutile de la rappeler formellement ici, soit pour prvenir
les seules objections spcieuses qu'une irrationnelle rudition
scientifique pourrait inspirer contre la loi d'volution que je viens
d'tablir directement, soit pour faire acqurir aux diverses
vrifications spciales toute leur porte logique, en les disposant
ainsi de manire  s'clairer et  se fortifier mutuellement. Sous le
premier aspect, je puis affirmer n'avoir jamais trouv d'argumentation
srieuse en opposition  cette loi, depuis dix-sept ans que j'ai eu le
bonheur de la dcouvrir, si ce n'est celle que l'on fondait sur la
considration de la simultanit, jusqu'ici ncessairement trs commune,
des trois philosophies chez les mmes intelligences. Or, un tel ordre
d'objections ne peut tre convenablement rsolu que par l'usage
rationnel de notre hirarchie scientifique, qui, disposant les diverses
parties essentielles de la philosophie naturelle selon leur complication
et leur spcialit croissantes, conformment  l'ensemble de leurs
vraies affinits, fait aussitt comprendre que leur essor graduel a d
ncessairement suivre la mme succession; en sorte qu'une seule phase de
l'volution totale a pu faire provisoirement concider l'tat
thologique de l'une d'elles avec l'tat mtaphysique et mme avec
l'tat positif d'une partie antrieure,  la fois plus simple et plus
gnrale, malgr la tendance continue de l'esprit humain  l'unit de
mthode. Ces anomalies apparentes tant ainsi pleinement rgularises,
la difficult ne serait vraiment insoluble que si la simultanit
pouvait prsenter un caractre inverse; ce dont je dfie qu'on puisse
indiquer un seul exemple rel, qui d'ailleurs ne saurait prouver que la
ncessit de perfectionner, ou tout au plus de rectifier, notre thorie
hirarchique, sans qu'il en dt rejaillir aucune incertitude lgitime
sur la loi d'volution elle-mme. En second lieu, les secours
rciproques qui peuvent ainsi s'tablir spontanment entre les tudes
spciales des divers dveloppemens spculatifs n'ont pas une moindre
importance sociologique. Car, il en rsulte la facult fondamentale de
suppler heureusement, en beaucoup de cas,  l'insuffisance de
l'exploration directe. Quand une telle hirarchie a t d'abord bien
comprise et pleinement reconnue, elle doit, en effet, souvent permettre
de dterminer d'avance,  une poque quelconque, avec une pleine
rationnalit, le caractre gnral d'un certain ordre de spculations
humaines, d'aprs une suffisante connaissance pralable de l'tat rel
de la catgorie antrieure, ou mme, en sens inverse, quoique avec moins
de prcision, de celui de la catgorie postrieure. Un pareil concours
spontan se rattache directement au principe logique tabli dans la
quarante-huitime leon, sur les lumires indispensables que l'tude des
harmonies peut fournir  celle des successions, par la nature des
recherches sociologiques. La suite entire de ce volume montrera
naturellement, en effet, quoique d'une manire implicite et indirecte,
mais avec une vidence toujours croissante, que cette thorie de la
hirarchie scientifique, d'aprs le degr de gnralit des divers
phnomnes, constitue la principale base de toute la statique sociale,
au moins en ce qui concerne l'ordre intellectuel, et mme, comme
consquence, envers l'ordre matriel, de manire  embrasser finalement
l'ensemble de l'ordre politique. Je n'ai pas besoin maintenant
d'insister davantage sur l'importance sociologique d'une thorie aussi
indispensable, sans laquelle l'histoire de l'esprit humain devrait
rester, j'ose le garantir, essentiellement inintelligible, et dont le
lecteur a dj graduellement acquis, dans le cours successif des trois
volumes prcdens, une notion exacte et familire: je devais seulement
caractriser ici, d'une manire spciale, l'indispensable obligation de
ne jamais la ngliger, soit en tablissant, soit en dveloppant la saine
philosophie historique, dont nous venons de poser enfin le premier
fondement ncessaire, par cette grande loi relative  la triple
volution intellectuelle de l'humanit.

Afin que cette loi puisse convenablement remplir une telle destination
scientifique, il ne me reste plus actuellement, pour complter et
confirmer cette longue et difficile dmonstration, qu' tablir
sommairement, en principe, que l'ensemble du dveloppement matriel doit
suivre invitablement une marche, non-seulement analogue, mais mme
parfaitement correspondante,  celle que nous venons de prouver d'aprs
le seul dveloppement intellectuel, auquel le systme entier de la
progression sociale devait tre, par sa nature, profondment subordonn,
comme je l'ai expliqu dans la premire partie de ce chapitre. Cette
tude supplmentaire tant aujourd'hui beaucoup mieux conue que la
thorie principale, je n'aurai besoin, aprs une rapide apprciation
totale de l'volution matrielle, que d'insister ici convenablement sur
sa co-relation, fort mal entendue jusqu'ici, avec l'volution
intellectuelle, qui se trouvera ds-lors aussi pleinement caractrise
dans l'ordre actif qu'elle l'est dj dans l'ordre spculatif, quoique
la simplicit bien plus grande de cette opration subsidiaire nous
permette heureusement de l'abrger beaucoup, sans nuire aucunement  sa
destination scientifique. Il s'agira surtout d'expliquer l'intime
connexit qui lie ncessairement les deux termes extrmes et le terme
transitoire du dveloppement temporel des socits humaines aux phases
correspondantes dont nous venons de dmontrer la succession
fondamentale pour leur dveloppement spirituel[39].

     [Footnote 39: Ces qualifications politiques de _temporel_ et
     _spirituel_ devant tre naturellement d'un frquent usage,
     dans les six chapitres suivans, pour l'ensemble de notre
     analyse historique, je dois ici directement avertir, en
     gnral, que je leur conserverai toujours exactement la
     destination rgulire  laquelle la philosophie catholique
     les a consacres depuis des sicles. Outre l'indispensable
     besoin, en philosophie politique, de ces deux termes
     importans, qui ne peuvent tre encore constamment remplacs
     par des expressions plus rationnelles, il n'est pas inutile
     d'ailleurs de rattacher, autant que possible, sans aucune
     vaine affectation, les formules actuelles aux anciennes
     habitudes, afin de mieux rappeler le sentiment fondamental de
     la continuit sociale, qu'on est aujourd'hui si vicieusement
     dispos  ddaigner.]

Tous les divers moyens gnraux d'exploration rationnelle applicables
aux recherches politiques, ont dj spontanment concouru  constater,
d'une manire galement dcisive, l'invitable tendance primitive de
l'humanit  une vie principalement militaire, et sa destination finale,
non moins irrsistible,  une existence essentiellement industrielle.
Aussi aucune intelligence un peu avance ne refuse-t-elle dsormais de
reconnatre, plus ou moins explicitement, le dcroissement continu de
l'esprit militaire et l'ascendant graduel de l'esprit industriel, comme
une double consquence ncessaire de notre volution progressive, qui a
t, de nos jours, assez judicieusement apprcie,  cet gard, par la
plupart de ceux qui s'occupent convenablement de philosophie politique.
En un temps d'ailleurs o se manifeste continuellement, sous des formes
de plus en plus varies, et avec une nergie toujours croissante, mme
au sein des armes, la rpugnance caractristique des socits modernes
pour la vie guerrire; quand, par exemple, l'insuffisance totale des
vocations militaires est partout devenue de plus en plus irrcusable
d'aprs l'obligation de plus en plus indispensable du recrutement forc,
rarement suivi d'une persistance volontaire; l'exprience journalire
dispenserait, sans doute, de toute dmonstration directe, au sujet d'une
notion ainsi graduellement tombe dans le domaine public. Malgr
l'immense dveloppement exceptionnel de l'activit militaire,
momentanment dtermin, au commencement de ce sicle, par l'invitable
entranement qui a d succder  d'irrsistibles circonstances anomales,
notre instinct industriel et pacifique n'a pas tard  reprendre, d'une
manire plus rapide, le cours rgulier de son dveloppement
prpondrant, de faon  assurer rellement, sous ce rapport, le repos
fondamental du monde civilis, quoique l'harmonie europenne doive
frquemment sembler compromise, en consquence du dfaut provisoire de
toute organisation systmatique des relations internationales; ce qui,
sans pouvoir vraiment produire la guerre, suffit toutefois pour inspirer
souvent de dangereuses inquitudes. Il ne saurait donc tre ici
nullement question de constater, par une discussion heureusement
superflue, ni le premier terme, ni surtout le dernier de la progression
sociale, relativement au caractre gnral de l'existence temporelle,
dont l'apprciation directe ressortira d'ailleurs, dans les six
chapitres suivans, de l'ensemble de notre analyse historique. Seulement,
une telle marche n'ayant jamais t suffisamment rattache aux lois
essentielles de la nature humaine et aux indispensables conditions du
dveloppement social, il nous reste  signaler, en principe, sa
participation ncessaire  l'volution fondamentale de l'humanit.

L'invincible antipathie de l'homme primitif pour tout travail rgulier,
ne lui laisse videmment  exercer d'autre activit soutenue que celle
de la vie guerrire, la seule  laquelle il puisse alors tre
essentiellement propre, et qui constitue d'ailleurs,  l'origine, le
moyen le plus simple de se procurer sa subsistance, mme indpendamment
d'une trop frquente antropophagie: la marche gnrale de l'individu
est,  cet gard, pleinement conforme  celle de l'espce. Quelque
dplorable que doive sembler d'abord une telle ncessit, son
universalit caractristique et son dveloppement continu, en des temps
mme assez avancs pour que l'existence matrielle pt reposer sur
d'autres bases, doivent faire sentir  tous les vrais philosophes que ce
rgime militaire, auquel la socit a t si long-temps et si
compltement assujtie, doit avoir rempli un minent et indispensable
office, du moins provisoire, dans la progression gnrale de l'humanit.
Il est ais de concevoir, en effet, quelle que soit maintenant la
prpondrance sociale de l'esprit industriel, que l'volution matrielle
des socits humaines a d, au contraire, long-temps exiger l'ascendant
exclusif de l'esprit militaire, sous le seul empire duquel l'industrie
humaine pouvait se dvelopper convenablement. Les motifs gnraux de
cette indispensable tutelle sont essentiellement analogues  ceux de la
semblable fonction provisoire accomplie par l'esprit religieux pour
prparer l'essor ultrieur de l'esprit scientifique, d'aprs les
explications prcdentes. Car, elle tient surtout  ce que l'esprit
industriel, bien loin de pouvoir diriger d'abord la socit temporelle,
y supposait, au contraire, par sa nature, l'existence pralable d'un
dveloppement dj considrable, qui ne pouvait donc s'tre opr que
sous l'influence ncessaire de l'esprit militaire, sans l'heureuse
spontanit duquel les diverses familles seraient demeures
essentiellement isoles, de manire  empcher toute importante division
de l'ensemble du travail humain, et par suite tout progrs rgulier et
continu de notre industrie. Les proprits sociales, et surtout
politiques, de l'activit militaire, quoique ne devant exercer qu'une
prpondrance provisoire dans l'volution fondamentale de l'humanit,
sont,  l'origine, parfaitement nettes et dcisives, en un mot,
pleinement conformes  la haute fonction civilisatrice qu'elles doivent
alors remplir. Plusieurs philosophes ont dj suffisamment reconnu,  ce
sujet, l'aptitude spontane d'un tel mode d'existence  dvelopper des
habitudes de rgularit et de discipline, qui n'auraient pu d'abord tre
autrement produites, et sans lesquelles aucun vrai rgime politique ne
pouvait, videmment, s'organiser. Nul autre but suffisamment nergique
n'aurait pu, en effet, tablir une association durable et un peu tendue
entre les familles humaines que l'imprieux besoin de se runir, d'aprs
une invitable subordination quelconque, pour une expdition guerrire,
ou mme pour la simple dfense commune. Jamais l'objet de l'association
ne peut tre plus sensible ni plus urgent, jamais les conditions
lmentaires du concours ne sauraient devenir plus irrsistibles. Tout
cet ensemble d'attributs se trouve admirablement adapt  la nature et
aux besoins des socits primitives, qui ne pouvaient, sans doute,
apprendre rellement l'ordre  aucune autre cole qu' celle de la
guerre, comme on peut, mme aujourd'hui, s'en former une faible ide 
l'gard des individus exceptionnels que la discipline industrielle ne
peut suffisamment assouplir, et qui, sous ce rapport, nous reprsentent,
autant que possible, l'ancien type humain. Ainsi, malgr de vaines
rveries potiques sur l'institution primordiale des pouvoirs
politiques, on ne saurait douter que les premiers gouvernemens n'aient
d tre, de toute ncessit, essentiellement militaires, quand on se
borne  n'y envisager que les simples considrations temporelles, de
mme que l'autorit spirituelle ne pouvait y tre d'abord que purement
thologique. Cet ascendant naturel de l'esprit guerrier n'a pas t
seulement indispensable  la consolidation originaire des socits
politiques; il a surtout prsid  leur agrandissement continu, qui ne
pouvait s'oprer autrement sans une excessive lenteur, comme nous le
montrera clairement l'ensemble de l'analyse historique: et cependant,
une telle extension tait pralablement indispensable,  un certain
degr, au dveloppement final de l'industrie humaine. La marche
temporelle de l'humanit prsente donc, par sa nature,  sa premire
priode, un cercle vicieux parfaitement analogue  celui que nous avons
reconnu dans la marche spirituelle, et dont la seule issue possible
rsulte, en l'un et l'autre cas, de l'heureux essor spontan d'une
tendance prliminaire.  la vrit, ce rgime militaire a d avoir
partout, pour base politique indispensable, l'esclavage individuel des
producteurs, afin de permettre aux guerriers le libre et plein
dveloppement de leur activit caractristique. Sans cette condition
ncessaire, la grande opration sociale qui devait tre accomplie, en
temps convenable, par la progression continue d'un systme militaire
fortement conu et sagement poursuivi, et t, dans l'antiquit,
radicalement manque, ainsi que je l'expliquerai bientt. Quoique toute
discussion  ce sujet ft ici prmature, j'y dois cependant indiquer,
d'une autre part, cette institution fondamentale de l'esclavage ancien
comme destine  organiser une indispensable prparation graduelle  la
plnitude ultrieure de la vie industrielle, ainsi irrsistiblement et
exclusivement impose, malgr notre native aversion du travail,  la
majeure partie de l'humanit, dont une laborieuse persvrance devenait
ds lors la premire condition finale. En se reportant, autant que notre
pense peut le faire,  une telle situation primitive, on ne saurait
mconnatre la ncessit correspondante de cette nergique stimulation,
en ayant convenablement gard  l'ensemble des conditions relles du
dveloppement humain. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui
cette institution si long-temps universelle tient surtout  ce que nous
devons tre spontanment disposs  l'apprcier d'aprs l'esclavage
moderne, celui de nos colonies, qui constitue, par sa nature, une
vritable monstruosit politique, l'esclavage organis, au sein mme de
l'industrie, de l'ouvrier au capitaliste, d'une manire galement
dgradante pour tous deux; tandis que l'esclavage ancien, assujtissant
le producteur au militaire, tendait  dvelopper pareillement leurs
activits opposes, de manire  dterminer finalement leur concours
spontan  une mme progression sociale, comme je l'tablirai
spcialement dans la cinquante-troisime leon.

Quelque irrcusable que doive ainsi devenir l'universelle ncessit
politique, pour l'volution primitive de l'humanit, d'un exercice
long-temps prpondrant de l'activit militaire, aussi indispensable
qu'invitable, les principes mme que je viens d'indiquer nous
expliqueront plus tard, avec non moins d'vidence, la nature
essentiellement provisoire d'une telle destination sociale, dont
l'importance a d constamment dcrotre,  mesure que la vie
industrielle a pu poursuivre son dveloppement graduel. Tandis que
l'activit industrielle prsente spontanment cette admirable proprit
de pouvoir tre simultanment stimule chez tous les individus et chez
tous les peuples, sans que l'essor des uns soit inconciliable avec celui
des autres, il est clair, au contraire, que la plnitude de la vie
militaire dans une partie notable de l'humanit suppose et dtermine
finalement, en tout le reste, une invitable compression, qui constitue
mme le principal office social d'un tel rgime, en considrant
l'ensemble du monde civilis. Aussi, pendant que l'poque industrielle
ne comporte d'autre terme gnral que celui, encore indtermin, assign
 l'existence progressive de notre espce par le systme des lois
naturelles, l'poque militaire a d tre, de toute ncessit,
essentiellement limite aux temps d'un suffisant accomplissement graduel
des conditions pralables qu'elle tait destine  raliser. Ce but
principal a t atteint lorsque la majeure partie du monde civilis
s'est trouve enfin runie sous une mme domination, comme l'ont opr,
dans notre srie europenne, les conqutes progressives de Rome. Ds
lors, l'activit militaire a d, videmment, manquer  la fois d'objet
et d'aliment: aussi sa prpondrance est-elle, depuis ce terme
invitable, devenue constamment dcroissante, de manire  ne plus
dissimuler l'ascension graduelle de l'esprit industriel, dont
l'avnement progressif tait ainsi dsormais convenablement prpar,
comme je l'expliquerai bientt, d'une manire directe, dans la partie
historique de ce volume. Mais, malgr cet enchanement ncessaire,
l'tat industriel diffre si radicalement de l'tat militaire, que le
passage gnral de l'un  l'autre rgime social ne comportait
certainement pas davantage un accomplissement immdiat que la succession
correspondante, dans l'ordre spirituel, entre l'esprit thologique et
l'esprit positif. De l rsulte enfin, avec une pleine vidence,
l'indispensable intervention gnrale d'une situation intermdiaire,
parfaitement semblable  l'tat mtaphysique de l'volution
intellectuelle, o l'humanit a pu se dgager de plus en plus de la vie
militaire et prparer toujours davantage la prpondrance finale de la
vie industrielle. Le caractre, ncessairement quivoque et flottant,
d'une telle phase sociale, o les diverses classes de lgistes devaient
surtout occuper, en apparence, la scne politique, a d d'abord
essentiellement consister, comme je l'expliquerai au cinquante-cinquime
chapitre, dans la substitution habituelle de l'organisation militaire
dfensive  la premire organisation offensive, et ensuite mme dans
l'involontaire subordination gnrale, de plus en plus prononce, de
l'esprit guerrier  l'instinct producteur. Cette phase transitoire
n'tant pas encore totalement accomplie, sa nature propre, quoique
minemment vague, peut aujourd'hui tre apprcie par intuition directe.

Telle est donc, en principe, la triple volution temporelle que devra
successivement nous manifester, dans l'ensemble du pass, le
dveloppement fondamental de l'humanit. Quelque sommaire que dt tre
ici cette indication gnrale, il est, sans doute, impossible  tout
esprit philosophique de n'tre point d'abord vivement frapp de
l'analogie essentielle que prsente spontanment cette irrcusable
progression avec notre loi primordiale sur la succession ncessaire des
trois tats principaux de l'esprit humain. Mais, outre cette vidente
similitude, il importe surtout  la grande dmonstration sociologique
dont nous bauchons ainsi le complment politique, de reconnatre
directement la connexit fondamentale des deux volutions, en
caractrisant suffisamment l'affinit naturelle qui a d toujours
rgner, d'abord entre l'esprit thologique et l'esprit militaire,
ensuite entre l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et, par
consquent aussi, entre les deux fonctions transitoires des
mtaphysiciens et des lgistes. Un tel claircissement complmentaire
doit porter notre dmonstration  son dernier degr de prcision et de
consistance, de manire  la rendre pleinement susceptible de servir
immdiatement de base rationnelle  l'ensemble ultrieur de notre
analyse historique. Comme l'exprience universelle tmoigne, sans doute,
assez hautement de l'vidente ralit de cette remarquable concordance,
il suffit essentiellement  notre but d'en exposer ici sommairement le
principe ncessaire.

La rivalit plus ou moins prononce qui a si souvent troubl l'harmonie
gnrale entre le pouvoir thologique et le pouvoir militaire, a
quelquefois dissimul, aux yeux des philosophes, leur affinit
fondamentale. Mais, en principe, il ne saurait, videmment, exister de
rivalit vritable que parmi les divers lmens d'un mme systme
politique, par suite de cette mulation spontane qui, en tout concours
humain, doit ordinairement prendre d'autant plus d'extension et
d'intensit que le but devient plus important et plus indirect, et que,
par suite, les moyens sont plus distincts et plus indpendans, sans
jamais empcher cependant une invitable participation, volontaire ou
instinctive,  la destination commune. Quand deux pouvoirs, toujours
galement nergiques, naissent, grandissent, et dclinent simultanment,
malgr la diffrence de leurs natures, on peut tre assur qu'ils
appartiennent ncessairement  un rgime unique, quelles que puissent
tre leurs contestations habituelles: la lutte continue ne prouverait,
par elle-mme, une incompatibilit radicale, que si elle avait lieu, au
contraire, entre deux lmens appels  des fonctions analogues, et
qu'elle ft constamment concider l'accroissement graduel de l'un avec
la dcadence continue de l'autre. Dans le cas actuel, il est surtout
vident que, en un systme politique quelconque, il doit y avoir sans
cesse une profonde rivalit entre la puissance spculative et la
puissance active, qui, par la faiblesse de notre nature, doivent tre si
frquemment disposes  mconnatre leur coordination ncessaire, et 
ddaigner les limites gnrales de leurs attributions rciproques.
Quelle que soit mme, parmi les lmens du rgime moderne,
l'irrcusable affinit sociale entre la science et l'industrie, il faut
pareillement s'attendre, de leur part,  d'invitables conflits
ultrieurs,  mesure que leur commun ascendant politique deviendra plus
prononc: ils sont dj clairement annoncs, soit par l'intime
antipathie,  la fois intellectuelle et morale, qu'inspire  l'une la
subalternit naturelle des travaux de l'autre, combine cependant avec
une invitable supriorit de richesse, soit aussi par la rpugnance
instinctive de celle-ci pour l'abstraction caractristique des
recherches de la premire, et pour le juste orgueil qui l'anime.

Ces objections prliminaires tant ainsi cartes, rien n'empche plus
d'apercevoir d'abord, d'une manire directe, le lien fondamental qui
unit spontanment, avec tant d'nergie, la puissance thologique et la
puissance militaire, et qui,  une poque quelconque, a toujours t
vivement senti et dignement respect par tous les hommes d'une haute
porte qui ont rellement particip  l'une ou  l'autre, malgr
l'entranement des rivalits politiques. On conoit, en effet, qu'aucun
rgime militaire ne saurait s'tablir et surtout durer qu'en reposant
pralablement sur une suffisante conscration thologique, sans
laquelle l'intime subordination qu'il exige ne pourrait tre ni assez
complte ni assez prolonge. Chaque poque impose,  cet gard, par des
voies spciales, des exigences quivalentes:  l'origine, o la
restriction et la proximit du but ne prescrivent point une soumission
d'esprit aussi absolue, le peu d'nergie ordinaire de liens sociaux
encore imparfaits ne permet point d'assurer un concours permanent,
autrement que par l'autorit religieuse dont les chefs de guerre se
trouvent alors naturellement investis; en des temps plus avancs, le but
devient tellement vaste et lointain et la participation tellement
indirecte, que, malgr les habitudes de discipline dj profondment
contractes, la coopration continue resterait insuffisante et prcaire
si elle n'tait garantie par de convenables convictions thologiques,
dterminant spontanment, envers les suprieurs militaires, une
confiance aveugle et involontaire, d'ailleurs trop souvent confondue
avec une abjecte servilit, qui n'a jamais pu tre qu'exceptionnelle.
Sans cette intime co-relation  l'esprit thologique, il est vident que
l'esprit militaire n'aurait jamais pu remplir la haute destination
sociale qui lui tait rserve pour l'ensemble de l'volution humaine;
aussi son principal ascendant n'a-t-il pu tre pleinement ralis que
dans l'antiquit, o les deux pouvoirs se trouvaient ncessairement
concentrs, en gnral, chez les mmes chefs. Il importe d'ailleurs de
noter qu'une autorit spirituelle quelconque n'aurait pu suffisamment
convenir  la fondation et  la consolidation du gouvernement militaire,
qui exigeait spcialement, par sa nature, l'indispensable concours de la
philosophie thologique, et non d'aucune autre. Quels que soient, par
exemple, les incontestables et minens services que, dans les temps
modernes, la philosophie naturelle a rendus  l'art de la guerre,
l'esprit scientifique, par les habitudes de discussion rationnelle qu'il
tend ncessairement  propager, n'en est pas moins naturellement
incompatible avec l'esprit militaire: on sait assez, en effet, que cet
assujtissement graduel d'un tel art aux prescriptions de la science
relle a toujours t amrement dplor, par les guerriers les mieux
caractriss, comme constituant une dcadence croissante du vrai rgime
militaire,  l'origine successive de chaque modification principale.
L'affinit spciale des pouvoirs temporels militaires pour les pouvoirs
spirituels thologiques est donc ici, en principe, suffisamment
explique. On peut d'abord croire qu'une telle coordination, est au
fond, moins indispensable, en sens inverse,  l'ascendant politique de
l'esprit thologique, puisqu'il a exist des socits purement
thocratiques, tandis qu'on n'en connat aucune exclusivement militaire,
quoique les socits anciennes aient d presque toujours manifester  la
fois l'une et l'autre nature,  des degrs plus ou moins galement
prononcs. Mais un examen plus approfondi fera constamment apercevoir
l'efficacit ncessaire du rgime militaire pour consolider et surtout
pour tendre l'autorit thologique, ainsi dveloppe par une
continuelle application politique, comme l'instinct sacerdotal l'a
toujours radicalement senti. Nous allons d'ailleurs reconnatre que
l'esprit religieux n'est pas,  sa manire, moins antipathique que
l'esprit militaire lui-mme  l'essor prpondrant de l'esprit
industriel. Ainsi, outre la mutuelle affinit radicale des deux lmens
essentiels du systme politique primitif, on voit que des rpugnances et
des sympathies communes, aussi bien que de semblables intrts gnraux,
se runissent ncessairement pour tablir toujours une indispensable
combinaison, non moins intime que spontane, entre deux pouvoirs qui
partout devaient concourir, dans l'ensemble de l'volution humaine, 
une mme destination fondamentale, invitable quoique provisoire. Il
serait inutile d'insister ici davantage sur le principe sociologique de
cette solidarit ncessaire de deux puissances politiques que l'analyse
historique nous reprsentera bientt, avec tant d'vidence, constamment
appeles  se consolider et  se corriger rciproquement.

Le dualisme fondamental de la politique moderne est, par sa nature,
encore plus irrcusable que celui qui vient d'tre caractris. Nous
sommes aujourd'hui trs convenablement placs pour le mieux apprcier,
prcisment parce que les deux lmens n'en sont pas encore investis de
leur ascendant politique dfinitif, quoique dj leur dveloppement
social soit suffisamment prononc. Quand la puissance scientifique et la
puissance industrielle auront pu acqurir ultrieurement tout l'essor
politique qui leur est rserv, et que, par suite, leur rivalit
radicale se sera pareillement prononce, la philosophie prouvera
peut-tre plus d'obstacles  leur faire reconnatre une similitude
d'origine et de destination, une conformit de principes et d'intrts,
qui ne sauraient tre gravement contestes tant qu'une lutte commune
contre l'ancien systme politique doit spontanment contenir
d'invitables divergences. Sans nous arrter ici spcialement au
principe fondamental, dj implicitement tabli par l'ensemble de ce
Trait, et qui subordonne profondment l'une  l'autre, d'une manire
aussi directe qu'vidente, la connaissance relle des lois de la nature
et l'action de l'homme sur le monde extrieur, il convient surtout, pour
mieux prparer notre analyse historique, de signaler maintenant
l'minent concours ncessaire de chacune de ces deux puissances sociales
au triomphe politique de l'autre, en secondant radicalement ses efforts
propres contre son principal antagoniste. J'ai dj indiqu ci-dessus, 
une autre intention, la secrte incompatibilit entre l'esprit
scientifique et l'esprit militaire. On ne saurait contester davantage
l'antipathie naturelle de l'esprit industriel, dvelopp  un degr
suffisant, contre l'ascendant gnral de l'esprit thologique. Du point
de vue pleinement religieux, dont nos plus zls conservateurs sont
habituellement fort loigns aujourd'hui, la modification volontaire des
phnomnes, d'aprs les rgles d'une sagesse purement humaine, ne doit
pas sembler, au fond, moins impie que leur immdiate prvision
rationnelle; car, l'une et l'autre supposent pareillement des lois
invariables, finalement inconciliables avec des volonts quelconques,
comme je l'ai expliqu,  tant d'gards importans, dans les diverses
parties de ce Trait. Suivant la logique, barbare mais rigoureuse, des
peuples arrirs, toute intervention active de l'homme pour amliorer 
son profit l'conomie gnrale de la nature, doit certainement
constituer une sorte d'injurieux attentat au gouvernement providentiel.
Il n'est pas douteux, en effet, qu'une prpondrance trop absolue de
l'esprit religieux tend ncessairement, en elle-mme,  engourdir
l'essor industriel de l'humanit, par le sentiment exagr d'un stupide
optimisme, comme on peut le vrifier en tant d'occasions dcisives. Si
cette dsastreuse consquence n'a pas t plus souvent et surtout plus
compltement ralise, cela tient uniquement  la sagesse sacerdotale,
qui a su manier, avec une convenable habilet, un pouvoir aussi
dangereux, de manire  dvelopper son heureuse influence civilisatrice,
en neutralisant, autant que possible, par une indispensable continuit
de prudens efforts, son action spontanment dltre, ainsi que je
l'expliquerai historiquement dans les trois chapitres suivans. On ne
saurait donc mconnatre, en gnral, la haute influence politique par
laquelle l'essor graduel de l'industrie humaine doit naturellement
seconder l'ascendant progressif de l'esprit scientifique dans son
invitable antagonisme envers l'esprit religieux, sans compter
l'importante stimulation journalire par laquelle l'industrie et la
science s'alimentent mutuellement, quand elles sont l'une et l'autre
convenablement prpares. Le pass politique de ces deux lmens
fondamentaux du systme moderne ayant d jusqu'ici principalement
consister dans leur commune substitution graduelle  la puissance
sociale des lmens correspondans du systme ancien, il faut bien que
notre attention soit surtout fixe sur l'assistance ncessaire qu'ils se
sont rciproquement fournie pour une telle opration prliminaire. Mais
ce concours critique peut aisment faire entrevoir quelle force et
quelle efficacit devront spontanment acqurir ces liens gnraux,
quand ce grand dualisme politique aura pu enfin recevoir le caractre
directement organique qui lui manque essentiellement jusqu'ici, afin de
diriger convenablement la rorganisation finale des socits modernes,
comme je l'expliquerai spcialement dans la cinquante-septime leon, en
rsultat de notre analyse historique.

Ayant ainsi suffisamment caractris, pour notre objet actuel, la double
affinit politique qui unit profondment l'un  l'autre les deux lmens
principaux de chacun des deux tats extrmes propres  l'volution
fondamentale de l'humanit, il serait inutile d'accomplir expressment
la mme opration philosophique envers l'tat intermdiaire. La
solidarit spontane des deux puissances convergentes, spirituelle et
temporelle, qui constituent le rgime transitoire, est d'ailleurs une
suite ncessaire de celle dont nous venons d'apprcier sommairement le
principe  l'gard du rgime initial et du rgime dfinitif. Sa ralit
est, du reste, aujourd'hui tellement irrcusable, qu'elle ne saurait
exiger ici aucune indication directe: ce n'est pas en voyant  l'oeuvre
les mtaphysiciens et les lgistes qu'on pourrait jamais mconnatre,
malgr d'invitables rivalits, leur affinit fondamentale, qui ne
saurait permettre d'teindre rellement la prpondrance politique des
uns sans dissiper  la fois l'ascendant philosophique des autres. Nous
pouvons donc regarder maintenant comme essentiellement termine
l'indispensable explication complmentaire qu'exigeait d'abord, par sa
nature, notre loi fondamentale de l'volution humaine, avant de pouvoir
tre convenablement applique, d'une manire directe,  l'tude gnrale
de ce grand phnomne, qui sera toujours domine, dans les leons
suivantes, par la considration pralable de ce triple dualisme
successif, base ncessaire,  mes yeux, de la saine philosophique
historique. Il ne sera pas inutile, en terminant, de signaler la
conformit implicite d'une telle loi de succession,  la fois
intellectuelle et matrielle, ainsi que sociale et politique, avec la
coordination spontane que l'instinct ordinaire de la raison publique a
toujours communment tablie dans l'ensemble du pass social, en y
distinguant le monde ancien et le monde moderne, spars et runis par
le moyen-ge. Sans engager aucune vaine discussion d'poques sur un
rapprochement qui, en lui-mme, ne saurait tre prcis, on ne peut
certainement mconnatre une vritable analogie entre cet aperu
vulgaire et la loi sociologique que je me suis efforc de dmontrer ici,
et qui, sous ce rapport, peut tre regarde comme surtout destine 
rendre rationnelle et fconde, par une exacte conception scientifique,
une vague notion empirique, demeure jusqu' prsent essentiellement
strile. Bien loin de craindre qu'une telle concidence, d'ailleurs
videmment spontane, puisse aucunement diminuer le mrite philosophique
de mes travaux spculatifs, je dois, au contraire, m'en prvaloir
directement,  titre de haute confirmation gnrale du systme total de
mes recherches, en vertu de cet aphorisme capital de philosophie
positive, si souvent reproduit dans les diverses parties de ce Trait,
qui impose, en principe,  toutes les saines thories scientifiques,
l'indispensable obligation d'un point de dpart suffisamment conforme
aux indications spontanes de la raison publique, dont la science relle
ne saurait constituer  tous gards, qu'un simple prolongement spcial.

La suite des considrations de dynamique sociale indiques dans ce long
et important chapitre, ayant dsormais assez tabli la loi fondamentale
de l'volution humaine, et, par consquent, les bases essentielles de la
vraie philosophie historique, dont la quarante-huitime leon avait dj
convenablement caractris l'esprit et la mthode, nous devons
maintenant appliquer directement cette grande conception sociologique 
l'apprciation effective de l'ensemble du pass humain. Tel sera le
principal objet successif des six chapitres suivans, conformment au
tableau synoptique annex, en 1850, au premier volume de ce Trait.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE DU TOME QUATRIME.

















End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive. (4/6), by 
Auguste Comte

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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