Project Gutenberg's Lgendes et curiosits des mtiers, by Paul Sbillot

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Title: Lgendes et curiosits des mtiers

Author: Paul Sbillot

Release Date: June 13, 2010 [EBook #32798]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LGENDES ET CURIOSITS DES MTIERS ***




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PAUL SBILLOT

LGENDES

ET

CURIOSITS DES MTIERS

OUVRAGE ORN DE 220 GRAVURES

D'APRS DES ESTAMPES ANCIENNES ET MODERNES OU DES DESSINS INDITS

[Illustration]

PARIS

ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, PRS L'ODON




LGENDES

ET

CURIOSITS DES MTIERS




OUVRAGES DU MME AUTEUR

    =Contes populaires de la Haute-Bretagne.=--Un volume
    in-8o, de pp. XII-360                                    3 fr. 50

    =Contes des paysans et des pcheurs.=--Un volume
    in-18, de pp. XXI-374                                    3 fr. 50

    =Contes des marins.=--Un volume in-18, de pp.
    XII-374                                                  3 fr. 50

    (_Ouvrages autoriss pour les bibliothques populaires
     et celles de la Marine._)

    =Contes de terre et de mer, lgendes de la
    Haute-Bretagne.=--Un vol. in 8e, de pp. 250,
    illustr par Lonce Petit, G. Bellenger, Sahib      (_puis._)

    =Lgendes, croyances et superstitions de la Mer.=

    Premire srie: _La Mer et le Rivage._--Un vol.
    in-18, de pp. XII-363.

    Deuxime srie: _Les Mtores, les Vents et les
    Temptes._--Un vol. in-18, de pp. 342.
    Chaque srie                                             3 fr. 50

    =Le Blason populaire de la France.= (En collaboration
    avec M. H. Gaidoz.)--1 vol. in-18,
    de pp. XII-382                                           3 fr. 50

    =Contes des provinces de France.=--1 vol. in-18,
    de pp. XI-332                                            3 fr. 50


    (_Collection de la France merveilleuse et lgendaire._)

    =Littrature orale de la Haute-Bretagne.=--Un vol.
    in-12 elzvir, de pp. XII-404,
    avec musique                                               5 fr.

    =Traditions et superstitions de la
    Haute-Bretagne.=--Deux vol. in-12 elzvir,
    de pp. VII-387 et 389                                      10 fr.

    =Coutumes populaires de la Haute-Bretagne.=--Un vol.
    in-12 elzvir, de pp. VIII-376                              5 fr.

    =Gargantua dans les traditions populaires.=--Un vol.
    in-12 elzvir, de pp. XX-342                                5 fr.


    (_Collection des Littratures populaires de toutes les nations._)

    =Les Travaux publics et les Mines dans les traditions
    et les superstitions de tous les pays.=--_Les routes,
    les ponts, les chemins de fer, les digues, les canaux,
    l'hydraulique, les ports et les phares, les mines et les
    mineurs._--In-8o de pp. XX-620 avec 420 illustrations,
    dont trois en couleur et huit planches hors texte          40 fr.


IMPRIMERIE E. FLAMMARION. 26 RUE RACINE. PARIS.




    PAUL SBILLOT

    LGENDES
    ET
    CURIOSITS DES MTIERS

    LES MEUNIERS--LES BOULANGERS--LES PATISSIERS
    LES BOUCHERS--LES FILEUSES
    LES TISSERANDS--LES OUVRIRES EN GAZE--LES CORDIERS
    LES TAILLEURS--LES COUTURIRES--LES DENTELLIRES
    LES MODISTES--LES LAVANDIRES ET BLANCHISSEUSES
    LES CORDONNIERS--LES CHAPELIERS
    LES COIFFEURS--LES TAILLEURS DE PIERRE--LES MAONS
    LES COUVREURS--LES CHARPENTIERS
    LES MENUISIERS--LES BOISIERS ET LES SABOTIERS--LES TONNELIERS
    LES CHARRONS--LES TOURNEURS
    LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS--LES BUCHERONS
    LES CHARBONNIERS--LES FORGERONS
    LES CHAUDRONNIERS--LES SERRURIERS--LES CLOUTIERS
    LES IMPRIMEURS


    OUVRAGE ORN DE 220 GRAVURES
    D'APRS DES ESTAMPES ANCIENNES ET MODERNES OU DES DESSINS INDITS

    PARIS
    ERNEST FLAMMARION, DITEUR
    26, RUE RACINE, 26

    Tous droits rservs.




TABLE

DES

MONOGRAPHIES ET DES GRAVURES[1]

[Footnote 1: Les noms placs entre parenthses sont ceux des auteurs
des gravures ou ceux des livres dont elles sont extraites.]

LES MEUNIERS
                                                                Pages.
Fidle comme un meunier (Lagniet)                                5

Il ressemble  un homme comme un moulin  vent (Lagniet)         9

Le Moulin de la Dissention (XVIIe sicle)                      13

Les Femmes au moulin (_Caquet des femmes_)                       17

Les Enfarinez, image satirique (XVIIe sicle)                    20

Le Capitaine des Enfarinez, image satirique (XVIIe sicle)       21

Le Meusnier  l'anneau, image satirique (XVIIe sicle)           25

Habit de Meusnier (G. Valck)                                     29

L'Ane conduisant le Meunier (_Le Monde  rebours_)               31

L'anneau, fragment de caricature (XVIIe sicle)                  32


LES BOULANGERS

Oprations de boulangerie au XVIIe sicle
(Franqueville)                                                   5

Histoire d'un Boulanger de Madrid qui a est chasti
(XVIIe sicle)                                                   7

Boulanger enfournant (_Jeu de l'Industrie_)                      12

Image de saint Honor (grav pour la corporation, XVIIIe sicle) 17

Vesta, desse des boulangers (_Magasin pittoresque_)             22

Anciennes bannires des boulangers (_Magasin pittoresque_)       24

Pierres sculptes de maisons de boulangers  dimbourg           27

La Belle Boulangre (Binet)                                      29

Le Boulanger, vignette (Jauffret)                                32


LES PATISSIERS

Une Rtisserie-ptisserie au XVIIe sicle (Gurard)              5

Crieur de petits pts (Brbiette)                               8

Le Ptissier (Abraham Bosse)                                     9

Des ptes, talmouses (Boucher)                                   13

La Poire et le Ptissier, caricature contre Louis-Philippe
(1835)                                                           17

Pain d'pices de Reims (Poisson)                                 20

L'Oublieur (Gurard)                                             21

L'Oublieur et la Laitire (B. Picart)                            25

L'Amour marchand de plaisir (Perrenot)                           29

L'Aimable Caporal, vignette (1830)                               31

Marchande de plaisir (Poisson)                                   32


LES BOUCHERS

Boucher assommant un boeuf (Jost Amman)                          5

Le Boucher (Gurard)                                             9

Le Boucher et sa cliente (Daumier)                               13

Promenade du boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Aube (XVIe sicle)   16

Promenade du boeuf gras, placard de l'ordre et la marche
(1816)                                                           17

Louis-Philippe et le boeuf gras (1835)                           21

Boucher hollandais (XVIIe sicle)                                25

Boucher italien (Mitelli)                                        29

Veau depeant un boucher (_Le Monde  rebours_)                  31

Le Boucher (_Arts et Mtiers_)                                   32


LES FILEUSES

Les trois Parques (Bonnart)                                      5

La Veille (Mariette)                                            9

Fille qui coute un berger (Lagniet)                             13

Les trois fileuses fantmes, d'aprs une ballade alsacienne
(Klein)                                                          16

Les Vierges sages (Brueghel)                                     17

La Belle fileuse (Jaubert)                                       21

La Fileuse (Mrian)                                              25

Le Lutin et la Fille du meunier (J-E. Ford)                      29

L'trange visite (D. Batten)                                     31

La Truie qui file (_Enseignes de Rouen_)                         32


LES TISSERANDS

Les trois voleurs (Tisserand, Meunier, Tailleur) sortant du sac
(Lagniet)                                                        5

Atelier de tisserand (XVIe sicle) (Jost Amman)                  13

Les Vierges sages (Crispin de Passe)                             17

Tisseuse au XVIe sicle (_loge de la folie_) (Holbein)          21


LES OUVRIRES EN GAZE

Les Ouvrires en gaze (Binet)                                    24


LES CORDIERS

Le Cordier (Lagniet)                                             29

Cordiers  l'ouvrage (XVIe sicle) (Jost Amman)                  31

Ange rallumant la lampe de sainte Gudule (Stalle de Saint-Loup,
 Troyes)                                                        32


LES TAILLEURS

Boutique de tailleur hollandais (XVIIe sicle)                   5

Tailleur cousant (Van de Venne)                                  9

Atelier de tailleur au XVIIe sicle (Franqueville)               12

Atelier de tailleur allemand (Chodowiecki)                       13

Tailleur cousant (_Jeu universel_)                               15

Habit de tailleur (G. Valck)                                     17

Tailleurs bretons cousant (Perrin)                               25

Tailleur breton enseignant le cathchisme (Perrin)               29

Tailleur (Jauffert)                                              32


LES COUTURIRES

Les Couturires (Binet)                                          5

Femmes cousant (Chodowiecki)                                     9

Fileuses et Couturires, gravure hollandaise (XVIIe sicle)      12


LES DENTELLIRES

Dentellires (_Encyclopdie_)                                    16

L'ouvrire en dentelles (Jaubert)                                17

Dentellire hollandaise (Mieris)                                 20


LES MODISTES

Boutique de modiste en province (Crafty)                         24

Les Filles de modes au XVIIIe sicle (Binet)                     25

Madame et sa modiste, singerie (1825)                            28

Boutique de modiste (Gavarni)                                    29

La Modiste, travestissement (Bouchot)                            31

La Modiste (_Fleurs professionnelles_)                           32


LES LAVANDIRES ET LES BLANCHISSEUSES

La Blanchisseuse et le Batelier (Cochin)                         5

Laveuses au bord de la Seine (Henry Monnier)                     9

Le Maon et la Blanchisseuse (Saint-Aubin)                       13

Lavandires de nuit en Berry (Maurice Sand)                      17

Le bavardage au lavoir (_Caquet des femmes_)                     21

Petite blanchisseuse (Gavarni)                                   24

La vieille blanchisseuse (Travis)                               25

La Repasseuse (Lant)                                            29

La Blanchisseuse (_Arts et Mtiers_)                             31

Vieille blanchisseuse (Daumier)                                  32


LES CORDONNIERS

Boutique de cordonnier (Jost Amman)                              5

Saint Lundi, image populaire (Dembour)                           9

Le Juif-Errant, image populaire (Muse de Quimper)               12

Boutique de cordonnier (_Encyclopdie_)                          13

Un Savetier (A. van Ostade)                                      16

Le Savetier, image rvolutionnaire (1790?)                       17

Au Diable  quatre (_Jeu de Paris en miniature_)                 20

Le Cordonnier et la Servante (_Magasin pittoresque_)
(XVIIe sicle)                                                   21

Le Cordonnier (XVIIe sicle) (Leroux)                            25

Ulenspiegel, apprenti cordonnier (Lagniet)                       29

Le Savetier (Bouchardon)                                         32

Le Nouvelliste (Grenier)                                         33

Arrive d'un compagnon (Bois de la bibliothque bleue de Troyes) 36

Le Savetier (Ciarte)                                             37

Saint Crpin (Bois de la bibliothque bleue de Troyes)           40

Archi-confrrie de Saint-Crpin, image patronale (XVIIIe sicle) 41

Marchand de souliers italien (Mitelli)                           45

La Mchante cordonnire, d'aprs l'_Album de la Mre l'oye_
(Hollande)                                                       48

Le Cordonnier et les nains (_Vieux contes Allemands_)            49

Gnafron (Randon)                                                 49

Le Savetier (_Arts et Mtiers_)                                  50


LES CHAPELIERS

Habit de chapelier (G. Valck)                                    52

Le Chapelier, rclame amricaine (1872?)                         53

Boutique de chapelier (XVIIIe sicle)                            57

Le Chapelier  la queue, caricature (XVIIe sicle)               61

Dancr, flamand, adresse de chapelier (XVIIIe sicle)            63

Charles, ses chapeaux (Rclame moderne)                          64

Ne pesant pas l'once (Rclame moderne)                           64


LES COIFFEURS

Absalon pendu, enseigne de coiffeur (_Jeu de Paris_)             4

Mademoiselle des Faveurs, caricature (XVIIIe sicle)             5

Le Barbier patriote (Image rvolutionnaire)                      8

Boutique de perruquier (Cochin)                                  9

L'difice de coiffure, caricature (XVIIIe sicle)                12

Il faut souffrir pour tre belle, caricature (_Journal des
Modes_, 1810)                                                    13

Le Barbier politique (Pigal)                                     17

Boutique de barbier, image anglaise (XVIIIe sicle)              20

Le fer trop chaud (Marillier)                                    21

La toilette du clerc (Carle Vernet)                              25

Le Jour de barbe, singerie                                       29

Boutique de perruquier (Duplessi-Bertaux)                        32


LES TAILLEURS DE PIERRE

Tailleur de pierre (Jost Amman)                                  5

Tailleur de pierre (Bouchardon)                                  8


LES MAONS

Maons et tailleurs de pierre, miniature italienne (XVe sicle)  13

Maon italien (Mitelli)                                          17

Qui btit ment (Lagniet)                                         21

Maons  l'ouvrage (XVIIIe sicle)                               25


LES COUVREURS

Couvreurs sur un toit (Duplessi-Bertaux)                         29

 bas couvreur (_Embarras de Paris_)                             31

Couvreurs sur un toit (Couch)                                   32


LES CHARPENTIERS

Charpentiers au XVIe sicle (Jost Amman)                         5

Saint Joseph et l'enfant Jsus (XVIe sicle)                     8

Sainte Famille (XVIe sicle)                                     9

Le Raboteux (Carrache)                                           12

Compagnon charpentier (Jules Noel)                               17


LES MENUISIERS

Intrieur de menuisier (Larmessin)                               20

Menuisier coffretier (Jost Amman)                                24

Petits gnies menuisiers (Peinture pompienne)                   25

Amours menuisiers (Cochin)                                       29

Figure de menuisier, image populaire (Dembour)                   31

Le Menuisier (Couche)                                            32


LES BOISIERS ET LES SABOTIERS

La Chasse fantastique (Maurice Sand)                             5

Figures humaines en bois (Paul Sbillot)                         9

Marchand de balais (Poisson)                                     12

Balais! Balais! (Boucher)                                        13

Atelier de sabotier (_Encyclopdie_)                             17

Marchande de balais (_Cris de Paris_)                            22


LES TONNELIERS

Tonnelier encavant (Mrian)                                      24

Tonneliers  l'ouvrage (Gravure hollandaise, XVIIe sicle)       25

Le Tonnelier (Bouchardon)                                        29

Tonneliers  l'ouvrage (Jost Amman)                              31

Tonneliers (_Charivari_)                                         32


LES CHARRONS

Charron au XVIe sicle (Jost Amman)                              5


LES TOURNEURS

Tourneur au XVIe sicle (Jost Amman)                             8

Le Tourneur dans sa boutique au XVIIe sicle (Lagniet)           9


LES PEINTRES VITRIERS ET DOREURS

Peintre en btiment italien (Mitelli)                            13

Le pote Pope nettoyant une faade, caricature anglaise (V.-H.)  17

La Droute de la Cruse (1852)                                   21

Vitrier assujettissant un vitrage en plomb (Lagniet)             24

Le Vitrier et le Cordonnier (Pruche)                             25

Le Doreur, caricature (XVIIe sicle)                             29

Amour tourneur (frontispice de l'_Art de tourner_)               32


LES BCHERONS

Le Casseu d'bois (Maurice Sand)                                  5

Porteur de fagots (Abraham Bosse)                                9

Mouleur de bois (Caffiery)                                       13

L'Arbre et le Bcheron (_Fables_ du sieur Le Noble)
(XVIIe sicle)                                                   16


LES CHARBONNIERS

Le Fendeur de bois (Bonnart)                                     21

Le Meunier et le Charbonnier (Lagniet)                           24

La Charbonnire (Cochin)                                         25

La Vendeuse de mottes (Bonnart)                                  29

Boutique de charbonnier (Flix Rgamen)                          31

Noir comme charbonnier (_Ombres chinoises_, 1845)                32


LES FORGERONS

Le Taillandier, image satirique (Larmessin)                      5

Servante ferrant la mule, caricature (XVIIe sicle)              8

Le Forgeron (Franqueville)                                       13

La Destruction de Lustucru, caricature (XVIIe sicle)            17

La Forge merveilleuse, image populaire (Dembour)                 25

Intrieur de forge hollandaise (De Venne)                        28

Forgerons travaillant en mesure (XVIIIe sicle) (Chodowiecki)    29

Serruriers et Forgerons (_Jeu de l'industrie_)                   32


LES CHAUDRONNIERS

Le Chaudronnier (Bonnart)                                        5

Chaudronnier ambulant (Gurard)                                  9

Chaudronnier (Poisson)                                           12

Chaudronnier (XVIIe sicle) (Brbiette)                          13

Apprentis chaudronniers (Madou)                                  17

tameur ambulant, d'aprs une eau-forte (1845)                   21


LES SERRURIERS ET LES CLOUTIERS

Almanach des matres serruriers, frontispice (XVIIIe sicle)     24

Habit de serrurier (G. Valck)                                    25

Le Serrurier galant (Pigal)                                      28

Atelier de serrurerie (Jost Amman)                               31

tameur ambulant (_Jeu des Enseignes_)                           32


LES IMPRIMEURS

Imprimerie au XVIe sicle (Stradan)                              5

Imprimerie au XVIe sicle (Josse Badius)                         9

L'Apprenti imprimeur (A.-de Saillet)                             13

Habit d'imprimeur en lettres (G. Valck)                          17

L'Imprimerie, allgorie (Bonnart)                                21

L'Imprimerie, allgorie (Gravelot)                               25

Printer devil, apprenti imprimeur (_Les Anglais peints
par eux-mmes_)                                                  29

Le Singe (caricature amricaine)                                 31

_Vitam mortuis reddo_ (B. Picart)                                32

[Illustration]

IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.




PRFACE


On s'est beaucoup occup des mtiers au point de vue technique,
conomique, social ou historique: on a reproduit avec dtail les
rglements qui les rgissaient sous le rgime des corporations: mais
on n'a gure parl, si ce n'est trs incidemment, de ce qu'on
pourrait appeler leur histoire familire.

Au cours de mes tudes sur les traditions populaires, j'avais t
frapp du petit nombre de renseignements que les divers auteurs me
fournissaient  ce sujet. Les traditionnistes de notre temps, qui
ont recueilli tant d'observations curieuses sur les paysans, parfois
sur les marins, ont rarement tudi les ouvriers. Nulle enqute
n'tait pourtant plus urgente, parce que le nivellement de moeurs,
d'usages et d'ides que produit la civilisation moderne se fait
surtout sentir dans les villes, o rside le plus grand nombre des
gens de mtier, et que tout ce qu'ils ont pu conserver d'original
est condamn  une disparition prochaine. Il y a plus de dix ans,
j'avais esquiss dans la revue _L'Homme_, un programme de recherches
sur les artisans, et  plusieurs reprises j'ai essay d'appeler sur
eux l'attention de mes collaborateurs de la _Revue des Traditions
populaires_; mais alors que j'obtenais tant de faits sur la vie, les
moeurs et les superstitions de la campagne, je constatais que bien
peu s'intressaient aux gens qui travaillent  des mtiers, sans
doute parce que l'observation tait plus difficile, ou bien parce
que l'on croyait qu'elle fournirait une maigre rcolte. Les trs
nombreux livres de _Folk Lore_ publis depuis quinze ans, si riches
en dtails sur les paysans, n'en consignaient qu'un bien petit
nombre sur les ouvriers. Je continuais cependant  glaner des notes,
et c'est en runissant quelques-unes d'entre elles que j'crivis la
petite monographie intitule _Traditions et Superstitions de la
Boulangerie_ (1890). Elle parut curieuse  quelques-uns de ceux qui
l'avaient lue, et plusieurs me demandrent si je ne pourrais traiter
les divers autres mtiers en les envisageant au mme point de vue.

Si l'entreprise n'tait pas facile  excuter, elle tait de celles
qui sont faites pour tenter un amateur de recherches. Je me mis 
tudier le sujet plus  fond, et je fus amen peu  peu  modifier,
et surtout  largir, le plan que j'avais d'abord adopt. Au lieu de
me borner, comme je l'avais fait dans mon premier ouvrage, 
enregistrer les superstitions, les contes et les proverbes qui
s'attachent  chaque mtier, je pensai qu'il convenait d'y ajouter
les coutumes, les ftes, les traits de moeurs, parfois mme les
anecdotes typiques, et que la mise en oeuvre de ces divers
lments pourrait former une sorte d'histoire intime des mtiers.

Les moeurs et les coutumes des artisans avaient proccup le
savant A.-A. Monteil; mais l'auteur de l'_Histoire des Franais des
divers tats_ s'tait plac  un point de vue plus gnral que le
mien; ses indications, souvent fort intressantes, s'appliquent
surtout au XVIe sicle, et ses deux derniers volumes n'en
fournissent qu'un petit nombre qui touchent  mon sujet. Les auteurs
du _Livre d'Or des Mtiers_ avaient procd, ainsi que je le fais,
par monographies; mais il n'en parut que sept, fort ingales comme
tendue et comme mrite. Pas plus que Monteil ils n'avaient attach
d'importance aux dictons et surtout aux contes et aux lgendes; mais
Paul Lacroix et douard Fournier connaissaient trop bien les
crivains comiques ou satiriques, l'ancien thtre et les livrets
populaires, dont on leur doit tant de rditions, pour ne pas avoir
pressenti le parti que l'on peut en tirer pour l'histoire des
moeurs et des coutumes.

Ces diverses productions, oeuvres d'crivains dont souvent le
talent est mdiocre, fournissent  celui qui a le courage de les
lire des renseignements d'autant plus prcieux qu'ils se rencontrent
tout naturellement sous leur plume, alors qu'ils ne pensent pas 
donner un document, mais simplement  consigner quelque anecdote
plaisante ou singulire. Il en est qui jettent sur certaines
pratiques, sur certaines coutumes, sur des prjugs, une lumire
souvent inattendue et qui a toute la saveur d'une tude d'aprs
nature. On rencontre assez frquemment de ces traits chez les
conteurs, ou chez les auteurs de facties dans le genre de celles
qu'on a mises sous le nom de Tabarin.

Avant le milieu du XVIIe sicle, l'ancien thtre choisissait
parfois ses personnages parmi les ouvriers les plus populaires: on y
voit des chaudronniers, des forgerons, des tailleurs, des meuniers,
des gagne-petit de la rue, et plusieurs passages visent les moeurs
ou les ridicules de divers autres artisans. Quand, sous l'influence
des grands classiques, la comdie devient plus rgulire et
s'attache  peindre des caractres, les gens de mtier y figurent
plus rarement; les parades mme de la Foire, bien que destines
surtout  l'amusement du peuple, ne les mettent qu'assez rarement 
la scne, et ils n'y reparaissent, d'une faon quelque peu suivie,
que vers la fin du sicle dernier. De nos jours on a vu au thtre
beaucoup de pices dont le hros tait un ouvrier; mais ce n'tait
souvent qu'une tiquette, et rarement les moeurs ou les ridicules
particuliers  chaque tat y taient dcrits avec fidlit.

Dans les anciens romans et dans les recueils de nouvelles, on ne
rencontre gure, jusqu' Restif de la Bretonne, que des traits
pars, quelques personnages pisodiques, et les romanciers
contemporains n'ont pas toujours assez connu les ouvriers, pour que
l'on puisse considrer comme trs exacts les dtails qu'ils donnent
sur leurs moeurs, leurs habitudes, sur leurs prjugs; en dpit de
leur prtention au document, le portrait qu'ils peignent est le plus
souvent ou pouss  la charge ou flatt jusqu' l'idalisation.

Rares aux poques o la noblesse est beaucoup, la bourgeoisie
quelque chose et les artisans bien peu, les renseignements sur la
partie du peuple qui travaille manuellement deviennent plus
abondants  mesure que le commerce et l'industrie se dveloppent.
Mais toujours ils sont trs disperss, et l'on trouverait  peine
avant notre sicle deux ou trois ouvrages de quelque valeur o l'on
se soit occup de la vie intime des ouvriers.

Sous le rgne de Louis-Philippe, on s'y intresse davantage; on voit
paratre les _Physiologies_ de beaucoup de mtiers, ou des ouvrages
dans lesquels ils sont, suivant une expression qui avait fait cole,
peints par eux-mmes. Mais si parmi les crivains qui ont crit
ces diverses monographies, il en est qui avaient observ exactement
et sans parti pris, un grand nombre, sous l'influence romantique,
avaient voulu crer des types, donn  leurs personnages un relief
exagr, et leur avaient prt des mots et des ides qu'ils ne
pouvaient pas avoir. Le pittoresque  la mode faisait tort  la
vrit, qui souvent paraissait secondaire  des crivains qui
visaient avant tout  l'amusement des lecteurs; de l, suivant que
le sujet prtait  l'loge ou  la satire, des travestissements,
parfois tranges, de corps de mtiers qui n'avaient mrit

    Ni cet excs d'honneur, ni cette indignit.

Dans les monographies qui composent ce volume, j'ai mis en oeuvre
les documents emprunts  ces diverses sources; il en est, surtout
pour les priodes anciennes, qui me semblent prsenter le caractre
d'une incontestable vracit; malgr leur exagration vidente, je
n'ai pas cart certains autres, mais j'ai eu soin de les citer 
peu prs _in extenso_, ou de mettre, par quelques lignes, le lecteur
en garde. Je n'ai pas non plus nglig les statuts des mtiers, les
ordonnances ou les traits de police, dans lesquels il m'est arriv
de rencontrer des traits de coutumes ou de moeurs qui rentraient
directement dans mon sujet.

 ct de faits emprunts  des livres, il en est un bon nombre qui
proviennent d'une enqute que j'ai faite personnellement, ou en
m'adressant  des correspondants qui m'avaient dj fourni des
matriaux pour mes ouvrages prcdents. Afin de provoquer de
nouvelles recherches, je les ai insrs dans la _Revue des
traditions populaires_: parmi les autres communications, qui
paraissent ici pour la premire fois, plusieurs me sont venues de
personnes qui avaient lu les livraisons que j'ai publies au
commencement de cette anne.

En crivant le mot _Lgendes_ sur la premire ligne du titre de ce
livre, je n'ai pas t seulement guid par le dsir de plaire au
lecteur en reproduisant des rcits touchants, curieux ou comiques.
Souvent la littrature orale reflte exactement les ides
populaires, et forme un complment utile aux faits constats par les
crivains. En ce qui concerne les contes et les lgendes, on
remarque que les ouvriers des divers tats y tiennent une bien
petite place, si on la compare  celle des laboureurs, des marins et
des bergers, quoique ces humbles personnages figurent moins souvent
dans le merveilleux royaume de: Il tait une fois, que les rois et
les reines, les princes et les princesses. Parfois le mtier exerc
par le hros n'est pas en rapport direct et ncessaire avec le
rcit, et, suivant les pays, la profession qui lui est attribue
peut changer. Mais si le rle est de ceux qui demandent de la
finesse, de la ruse plutt que de la force, on peut tre  peu prs
certain qu'il sera tenu par un cordonnier, un tailleur ou un
meunier, alors que les gens forts ou orgueilleux sont des forgerons
ou des charpentiers.

D'autres rcits appartiennent  la srie des moralits: des
boulangers ou des lavandires sont punis de leur mauvais coeur,
tandis que des sabotiers ou des bcherons compatissants reoivent
des rcompenses. Il en est qui servent  expliquer ou  justifier
des prohibitions, ou qui montrent comment sont traits ceux qui
n'ont pas respect le bien d'autrui.  tout prendre, ces contes
forment une cole de morale qui en vaut bien d'autres  vises plus
ambitieuses.

Les sentiments du peuple qui achte,  l'gard du mtier qui
produit, se manifestent surtout dans les proverbes, les dictons, les
formulettes et les sobriquets. Ils en mettent en relief les
qualits, plus souvent les dfauts rels ou supposs, et se montrent
particulirement agressifs sur le chapitre de la probit. Je ne
prtends pas, loin de l, qu'ils soient tous justifis par les
faits, mme anciens. Actuellement il en est beaucoup qui sont de
simples survivances, et qui, s'ils ont eu une relle raison d'tre,
s'appliquent  un tat de choses qui n'existe plus. De ce nombre
sont la plus grande partie de ceux qui visent certains larcins
professionnels. Quoi qu'on ait pu dire, dans la plupart des mtiers,
la moralit gnrale a grandement progress, et le temps n'est plus
o le consommateur voyait ncessairement un voleur dans le fabricant
qui lui livrait un objet ou le marchand qui le lui vendait. Cela
tient en partie  ce que l'ouvrier ne travaille plus gure sur des
matriaux appartenant aux particuliers, et qu'il n'a plus la
tentation de s'en approprier une partie. En outre, les commerces
tant devenus libres, la concurrence empche de rechercher de petits
gains illicites qui, bientt dcouverts, feraient le client dserter
la boutique o se serait produite la fraude, pour s'adresser au
voisin.

Les dires populaires constatent aussi une sorte de rprobation qui
s'attachait  tout un corps de mtier, non pas cette fois en raison
de fraudes ou de vol, mais  cause du mtier lui-mme, et parce
qu'il avait t exerc  une certaine poque par des races
mprises. Il y avait nagure encore, dans plusieurs pays de France,
de vritables parias, tenus  l'cart par les populations au milieu
desquelles ils vivaient, qui taient  chaque instant exposs  des
avanies et  des injures, et qui taient, pour ainsi dire, condamns
 ne se marier jamais qu'entre eux. Ces prjugs, fort heureusement,
vont s'effaant tous les jours, et le temps n'est peut-tre pas trs
loin o ceux qui taient les plus vivaces au commencement de ce
sicle, auront entirement disparu.

Les artisans d'autrefois avaient bien des usages particuliers, bien
des ftes dont le caractre, souvent presque rituel, remontait  des
poques lointaines; des crmonies spciales avaient lieu  des
poques dtermines de l'anne, lorsque l'apprenti devenait
compagnon, quand l'ouvrier passait contrematre. Quelques-unes
n'existent plus qu' l'tat de souvenir: d'autres sont en train de
mourir. S'il en est qui ne sont pas  regretter, il y en avait
certaines qui entretenaient une sorte de lien entre les diverses
catgories du mtier, depuis le patron jusqu'au petit garon qui
commenait son apprentissage. Ceux qui rvent de creuser un foss
entre deux lments, qui sont aussi ncessaires l'un que l'autre,
pourront se rjouir de voir cesser ces rapports; il n'en sera pas de
mme de ceux qui pensent que

    Quand les boeufs vont deux par deux
    Le labourage en va mieux.

J'ai donn un assez large dveloppement  l'illustration
documentaire, puisqu'elle comprend 220 gravures. Elle est emprunte
 des sources trs varies. La plupart du temps elle est en relation
directe avec le texte, que souvent elle complte ou claircit. C'est
surtout le cas de celle qui reprsente des scnes de moeurs.
D'autres images reproduisent des costumes d'autrefois, d'anciens
modes de travail, des intrieurs d'ateliers ou de boutiques, qui
permettent, mieux qu'une longue description, de se figurer le milieu
dans lequel vivait ou travaillait l'ouvrier aux sicles derniers.

Depuis les vieux bois si pittoresques et si exacts de Jost Amman
jusqu'aux belles planches de l'_Encyclopdie mthodique_, les
mtiers n'ont pas t regards comme de simples thmes  images
agrables, que l'on pouvait traiter par  peu prs. Le cadre dans
lequel les artistes ont plac les personnages est trs bien choisi
et bien rendu, avec ses dtails particuliers; il est certaines
estampes traites avec un tel souci de la vrit qu'elles permettent
de reconstituer le mtier avec les ustensiles qui servaient 
l'exercer, et ses produits  divers tats d'avancement. Les
anciennes caricatures elles-mmes rvlent une observation trs
attentive, et tout en tant comiques ou satiriques, elles nous
conservent bien des dtails de costume, d'attitudes ou d'accessoires
qui ne sont pas mis l par amour du pittoresque, mais parce qu'ils
existaient rellement, et que les dessinateurs d'alors jugeaient
qu'ils taient utiles au sujet qu'ils voulaient reprsenter.  ce
point de vue, elles sont trs suprieures  celles de l'poque
moderne, faites plus htivement, et dont les auteurs se sont du
reste placs  un point de vue diffrent.

Les images de mtiers sont assez nombreuses, moins pourtant qu'on ne
serait tent de le croire, et souvent elles visent plus la technique
que les moeurs ou les coutumes des artisans. Les artistes se sont
plutt occups des ouvriers qui parcouraient les rues, des marchands
ou des revendeurs qui annonaient leur prsence par des cris, que
des producteurs. On doit faire une exception pour les gravures et
pour les images populaires qui ont paru depuis le rgne de Henri IV
jusqu'au milieu de celui de Louis XIV: Abraham Bosse, Lagniet,
Gurard, les Bonnart, les uns comme auteurs, les autres comme
diteurs d'estampes, font aux artisans une assez large place, et
leurs planches constituent des documents de premier ordre pour
l'histoire intime des mtiers: pour en retrouver l'quivalent, sinon
comme mrite, du moins comme abondance, il faut arriver  la priode
rvolutionnaire.

C'est  la premire de ces poques et au XVIIIe sicle que j'ai fait
les plus larges emprunts. J'ai donn moins de place aux estampes
modernes, parce que la lithographie, qui est le procd le plus
employ pendant la premire moiti de ce sicle, est d'une
reproduction moins facile que la gravure, et aussi parce que leurs
auteurs, presque tous des humoristes, ont laiss de ct nombre de
mtiers qui, se prtant autrefois  une satire que tout le monde
comprenait  demi mot, avaient cess de fournir des sujets
populaires  la plaisanterie. J'ai encore moins pris  l'imagerie
contemporaine; la plupart du temps, elle n'a fait que reprendre
quelques-uns des thmes des sicles passs, avec un art plus
mdiocre, et sans y ajouter des traits bien caractristiques.

[Illustration]




LES MEUNIERS


Suivant une lgende du Berry, le diable, aprs avoir examin quel
pouvait tre de tous les mtiers d'ici-bas celui qui rapportait le
plus et celui o il tait le plus facile, pour quelqu'un de peu
scrupuleux, de faire fortune, ne tarda pas  tre convaincu que
c'tait celui de meunier. Il tablit sur la rivire de l'Igneraie un
moulin tout en fer, dont les diverses pices avaient t forges
dans les ateliers de l'enfer. Les _meulants_ vinrent de tous cts 
la nouvelle usine, dont la vogue devint si grande, que tous les
meuniers des environs, dont on avait du reste  se plaindre, furent
rduits  un chmage complet. Quand le diable eut accapar toute la
clientle, il traita si mal ses pratiques, que celles-ci crirent
plus que jamais misre. Saint Martin, qui passa par l, rsolut de
venir en aide  ces pauvres gens. On tait en hiver, et il
construisit, en amont de celui du diable, un moulin tout en glace.
De toutes parts on y vint moudre, et chacun s'en retourna si content
de la quantit et de la qualit de la farine qui lui avait t
livre par le nouveau meunier, que le diable se trouva  son tour
sans pratiques. Alors il vint proposer  saint Martin d'changer son
moulin contre le sien. Le saint y consentit, mais il demanda en
retour mille pistoles: c'tait exactement le chiffre du gain
illicite que le diable avait fait depuis qu'il tait meunier.
Pendant huit jours, celui-ci fut satisfait de son march, mais alors
il vint du dgel: les meules commencrent  suer, et au lieu de la
farine sche qu'elles donnaient auparavant, elles ne laissrent plus
chapper que de la pte.

Le commencement de ce rcit, qui a t recueilli par Laisnel de la
Salle, reflte assez exactement les anciennes prventions populaires
 l'gard des meuniers. Leur mauvaise rputation, assez justifie
autrefois, tenait surtout  ce que, au lieu de recevoir un salaire,
ils exeraient un prlvement en nature sur les grains qui leur
taient confis. Il en tait rsult des abus que constatent, en
termes trs svres pour les meuniers, plusieurs ordonnances qui
avaient essay d'y mettre fin: elles dfendaient de prendre la
mouture en grains, mais seulement en argent,  raison de douze
deniers par setier, et recommandaient de rendre les farines en mme
poids que le bl,  deux livres prs, pour le dchet. Au cas o
celui qui faisait moudre aurait prfr ne pas payer en argent, le
droit de mouture tait fix  un boisseau par setier. Les
contraventions taient punies par l'amende ou par le pilori. Ces
pnalits, dont la dernire avait un caractre infamant, n'avaient
pas compltement russi  empcher certains meuniers de tirer d'un
sac double mouture, comme dit un proverbe, qui doit probablement
son origine  leur manire de procder. Chaque meunier a son
setier, disait-on aussi en parlant de quelqu'un dont on avait
besoin, et qui abusait de la situation. Cette faon de mesurer tait
gnrale en Europe, et elle avait aussi donn lieu au dicton
anglais: _Every honnest miller has a thumb of gold_: tout honnte
meunier a un pouce d'or; en cosse, on dit d'une personne peu
dlicate qu'elle a un pouce de meunier: _He hiz a miller's thun_. Un
proverbe satirique de la Basse-Bretagne semble aussi en relation
avec ce pouce, aussi voleur que celui que les marins attribuent au
commis aux vivres:

    _Ar miliner, laer ar bleud_
    _A vo daoned beteg e veud,_
    _Hag e vend, ann daoneta,_
    _A ia er zac'h da genta._

    Le meunier voleur de farine.--Sera damn jusqu'au
    pouce,--Et son pouce, le plus damn.--Va le premier dans le
    sac.

En Barn, on dit aussi: _Lou mouli biu de la pugnero_: le meunier
vit de la poigne ou prlvement fait en nature; et en Basse-cosse:
_The miller aye taks the best muter wi's ain hand_: la meilleure
mouture du meunier est sa propre main.

Ainsi que d'autres industriels, auxquels on pouvait reprocher
d'avoir gard plus que leur d, les meuniers avaient imagin une
rponse quivoque qui ne les empchait pas de voler, mais leur
vitait,  ce qu'ils croyaient, un mensonge: Les meusniers, dit
Tabourot, ont une mesme faon de parler que les cousturiers,
appelant leur asne le grand Diable et leur sac Raison; et rapportant
la farine  ceux ausquels elle appartient, si on leur demande s'ils
n'en ont point pris plus qu'ils ne leur en faut, rpondent: Le grand
diable m'emporte si j'ay pris que par raison. Mais pour tout cela
ils disent qu'ils ne drobent rien, car on leur donne. Ils avaient
trouv une autre manire d'expliquer les quantits qui manquaient.
Dans un petit pome franais du XIIIe sicle sur les boulangers, les
vols des meuniers sur le grain qu'on leur donnait  moudre sont mis
sur le compte des rats qui dvalisent le grenier de nuit, et les
poules qui le mettent  contribution le jour. Un dicton de la
Corrze semble prouver que cette excuse n'est pas tombe en
dsutude:

    _Moulini, farini,_
    _Traouquo chatso, pano bla_
    _Et pe dit que co lou rat._

    Meunier farinier.--Perce le sac, vole le bl.--Et qui dit
    que c'est le rat.

Plusieurs articles de coutumes locales constatent qu' l'intrieur
du moulin des dispositions ingnieuses avaient pour but de favoriser
un bnfice illicite: au lieu d'environner les meules d'un cercle
d'ais en rond, certains meuniers lui avaient donn une forme carre,
en sorte que la farine qui remplissait les quatre angles de ce
carr, n'tant plus pousse par le mouvement de la meule, y restait
en repos, et y demeurait contre les intrts des particuliers dont
ils faisaient moudre le bl. D'autres faisaient plusieurs ouvertures
au cercle d'ais, par o la farine tombait en d'autres lieux que la
huche o elle devait tre reue par le propritaire du bl. Un
article des coutumes avait ordonn aux seigneurs ou  leurs meuniers
de renoncer  ces modes de construction frauduleuse.

On comprend que ces pratiques aient valu aux meuniers d'autrefois
une dtestable rputation; le pote anglais John Lydgate disait
qu'ils avaient tous les droits possibles au pilori; dans les dictons
injurieux, ils taient associs aux tailleurs et aux boulangers, et
formaient avec eux la trinit industrielle la plus blasonne au
moyen ge; on en trouve l'cho dans les dictons populaires et dans
les farces: Si vous aviez enclos dans un grand sac un sergeant, un
musnier, un tailleur et un procureur, qui est-ce de ces quatre qui
sortiroit le premier, si on luy faisoit ouverte? demande Tabarin,
qui rpond: le premier qui sortiroit du sac c'est un larron, mon
maistre. Il n'y a rien de plus asseur que ce je dis.

    --_Een voekeraar, een molenaar, een wisselaar, een tollenaer,_
    _Zijn de vier evangelisten van Lucifaar._

    --Un usurier, un meunier, un changeur et un pager sont
    quatre vanglistes pour Lucifer. (Prov. flamand.)

[Illustration: Gravure satirique de Lagniet contre les protestants
et les meuniers.]

Il y avait des blasons injurieux qui leur taient spciaux: ainsi
dans les _Adevineaux amoureux_, publis au XVe sicle; la rponse 
la question: Qui est le plus priv larron qui soit? est: c'est un
mounier. Le mme recueil contient une autre demande: Pourquoy ne
pugnist on point les mouniers de larrechin? Parce que rien ne
prendent s'on ne leur porte. Tabarin pose  son matre plusieurs
questions sur les meuniers: Quelle est la chose la plus hardie du
monde? C'est la chemise d'un meunier, parce qu'elle prend tous les
jours au matin un larron  la gorge, et ce dicton est encore vivant
en Bretagne.

    _Na euz ket hardissoc'h eget roched eur miliner_
    _Rag bep mintin e pak eul laer._

Nagure on disait que ce qu'il y a de plus infatigable, c'est la
cravate d'un meunier, parce qu'elle peut sans se lasser tenir
toujours un coquin  la gorge.

D'aprs les _Fantaisies_ de Tabarin, l'animal le plus hardi qui soit
sur la terre, c'est l'ne des meuniers, parce qu'il est tous les
jours au milieu des larrons, et toutefois il n'a aucune peur.

Aujourd'hui, les habitants des villes n'ont gure affaire
directement aux meuniers, et ce n'est plus qu' la campagne que les
consommateurs sont en rapport avec eux: il n'en tait pas ainsi
jadis. Vers le milieu du XVIIe sicle, le meunier est,  Paris mme,
le personnage aux dpens duquel s'gayent le plus les auteurs
d'images satiriques et les farceurs populaires.

Parmi les _Facties tabariniques_ figure le Procez, plaintes et
informations d'un moulin  vent de la porte Sainct-Anthoine contre
le sieur Tabarin touchant son habillement de toille neufve intent
par devant Messieurs les Meusniers du faux-bourg Sainct-Martin avec
l'arret desdits Meusniers, prononc en jaquette blanche (1622). Ce
moulin comparat devant Messieurs les Meusniers, en la cour
d'Attrape, et ayant t mis hors de cause, il ne voyoit que trois
personnes devant qui il pouvoit demander son renvoy; car de tout
temps il a ses causes commises en la court des Larrons, savoir est
les meusniers, les cousturiers et les autres. Il voulut donc savoir
son renvoy par devant les cousturiers; mais on trouva qu'ils
estoient aussi larrons que les meusniers.

L'_Almanach prophtique_ du sieur Tabarin pour l'anne 1623 enjoint
aux meusniers d'avoir un certain recoin en leur meule pour attraper
de la farine, et de prendre double mouture. Sauval dit que le
peuple de Paris leur attribuait un singulier patron: Les six corps
des Marchands et tous les corps des Mtiers ont chacun divers saints
et saintes pour des raisons plaisantes, car je n'oserois dire
ridicules, de peur de profaner comme eux les choses les plus
saintes. Les Meuniers ont le bon Larron, comme s'ils reconnoissoient
eux-mmes qu'ils sont larrons, mais qu' la fin ils pourront
s'amender.

On disait, au XVIe sicle, d'un voleur, qu'il tait fidle comme un
meunier (p. 3). Maintenant encore, la malice populaire s'exerce
souvent  son gard:

    _Na pa rafe ar vilin nemet eun dro krenn,_
    _Ar miliner 'zo sur d'oc'h he grampoezenn._

    Le moulin, ne donnt-il qu'un tour de roue.--D'avoir sa
    crpe le meunier est certain. (Basse-Bretagne.)

    _Quant lou mouli ba h mole._
    _Trico traco, dab la molo._
    _Dou bt blat, dou fin blat,_
    _Quauque coupet de coustat._

    Quand le meunier va faire moudre,--Tric trac, avec sa
    meule.--Du beau bl, du fin bl,--Il met quelque mesure de
    ct. (Gascogne.)

    --_Waar vindt men een molenaarshaan, die nooit een gestolen
    graantje gepikt heeft?_--O trouve-t-on un coq de meunier
    qui n'a jamais picot un grain de bl vol? (Flandre).

    --_Als de muis in den meelzak zit, denkt zij, dat ze de
    molenaar zelf is._--Quand la souris est dans le sac 
    farine elle se croit le meunier lui-mme. (Flandre.)

    --_Quannu li mulinara gridanu curri  la trimogna._--Quand
    le meunier crie, cours  la trmie. (Sicile.)

 Saint-Malo, on dit aux petits enfants, en les faisant sauter sur
les genoux:

    Dansez, p'tite pouche,
    Le bl perd  la mouture,
    Dansez, p'tite pouche,
    Le bl perd chez le meunier.
    Les meuniers sont des larrons,
    Tant du Naye que du Sillon.

En Haute-Bretagne, la formulette qui suit est populaire:

    Meunier larron,
    Voleur de bl.
    C'est ton mtier.
    La corde au cou,
    Comme un coucou.
    Le fer aux pieds,
    Comme un damn.
    Quat' diabl'  t'entourer.
    Qui t'emport'ront dans l'fond d'la m (mer).

On dit en Seine-et-Marne:

    Meunier larron.
    Voleur de son pour son cochon:
    Voleur de bl.
    C'est son mtier.

    Lair! lair er meliner!
    Ur sahad bled do h rair.

    Voleur! voleur meunier!--Un sac de farine sur le dos.
    (Morbihan.)

Le moulin lui-mme prenait une voix pour conseiller le vol. En
Forez, le baritet ou tamis dit au meunier: Prends par te, par me,
par l'anon.

Un petit conte picard, aussi irrvrencieux qu'un fabliau et peu
charitable pour les meuniers, semble dire que c'est en vertu d'une
autorisation divine qu'ils auraient constamment prlev plus que
leur d sur les manes de leurs clients: le jour de l'Ascension,
Jsus-Christ se dirigea vers un moulin  vent: comme ce moulin tait
arrt, il se mit en devoir de gravir les chelons de l'une des
ailes, afin de prendre son lan pour monter au ciel. Le meunier, qui
regardait  l'une des fentres de son moulin, lui cria: O
allez-vous?--Je vais au ciel, rpondit Jsus.--Dans ce cas,
attendez-moi donc, j'y vais avec vous, rpliqua le meunier, qui
sortit aussitt et s'accrocha aux pans de la robe du Christ.--Non,
non, dit Jsus, en le repoussant doucement: je vole en haut, toi
vole en bas.

[Illustration: Gravure satirique de Lagniet (1637)]

Dans les farces et les rcits populaires les meuniers figurent parmi
les gens qu'on ne voit pas en paradis. La farce du _Meunyer de qui
le diable emporte l'me en enfer_ (1496), reprsente un meunier qui,
sur le point de mourir, fait sa confession:

    ... le long de l'anne,
    J'ay ma volunt ordonne,
    Comme savez,  mon moulin,
    O plus que nul de mre ne,
    J'ay souvent la trousse donne
     Gaultier, Guillaume et Colin.
    Et ne say de chanvre ou de lin,
    De bled valant plus d'un carlin,
    Pour la doubte des adventures.
    Ostant ung petit picotin,
    Je pris de soir et de matin;
    Tousjours d'un sac doubles moutures.
    Somme de toutes cratures
    Pour suporter mes forfaictures.
    Tout m'estoit bon: bran et farine.

Malgr ces aveux, sa contrition tant assez douteuse, le meunier
aurait t en enfer si Lucifer n'avait envoy, pour prendre son me,
un diable inexpriment qui croit qu'elle sort par le fondement;
c'est l qu'il se poste, tenant un sac ouvert, et ds qu'il y tombe
quelque chose il se hte de l'emporter. Ce que c'tait, on le
devine; Lucifer se bouche le nez et se met fort en colre contre le
diable maladroit.

Tous les meuniers n'avaient pas la mme chance. Quand la sainte
Vierge descendit aux enfers elle vit, d'aprs la lgende de
l'Ukraine, des barres en fer installes au-dessus du feu et beaucoup
d'mes coupables qui taient suspendues par les jambes  ces barres,
et avaient de grandes meules attaches  leur cou, et les diables
attisaient le feu au-dessous d'eux avec des soufflets. Et la sainte
Vierge dit: Instruis-moi, saint archange Michel, qui sont ces
pcheurs? Michel dit: Sainte Vierge, ce sont les meuniers
malfaiteurs qui ont vol les grains et la farine d'autrui.

On raconte chez les Petits-Russiens que l'aubergiste et le meunier
se rencontrrent en enfer: Pourquoi es-tu ici, frre? dit le
premier; je suis pcheur, car je ne remplissais jamais entirement
le verre, mais toi?--Oh! mon cher, moi, quand je mesurais, la mesure
tait non seulement toute pleine, toute pleine, mais trop pleine, et
encore je pressais alors dessus.

Il y avait toutefois des meuniers si pleins de ressources qu'ils
arrivaient par ruse  entrer en Paradis, bien qu'ils ne l'eussent
gure mrit. On raconte, en Haute-Bretagne, que jadis l'un d'eux
mourut, et vint frapper  la porte du sjour des bienheureux. Saint
Pierre lui ouvrit et ds qu'il vit son bonnet couvert de farine, il
lui dit: Comment, c'est toi qui oses frapper  cette porte? Ne
sais-tu pas que jamais meunier n'est entr ni n'entrera en
Paradis?--Ah! saint Pierre, je ne suis pas venu pour cela, mais
seulement pour regarder, et voir comme c'est beau. Laissez-moi voir
un peu et je m'en irai sans faire de bruit. Saint Pierre ouvrit la
porte pour que le meunier pt regarder; mais celui-ci, qui avait son
quart sous le bras, le lana entre les jambes du portier, qui tomba,
et, avant qu'il et eu le temps de se relever, il se prcipita dans
le Paradis, et s'assit sur son quart. On voulut le faire dguerpir;
mais il assura qu'il tait sur son bien et qu'il ne s'en irait pas.
Le meunier la Guerliche, dont les _Contes d'un buveur de bire_
relatent les plaisantes aventures, est repouss par saint Pierre,
puis par d'autres saints, qui lui reprochent ses vols; mais il
rappelle  chacun d'eux que pendant leur vie terrestre ils ont
commis d'aussi gros pchs que lui. On finit par lui dpcher les
saints Innocents, et il leur dit: C'est justement pour vous que je
viens! Est-ce qu'on ne m'accuse point d'avoir escamot la farine de
mes pratiques! Ce que je faisais c'tait tout simplement pour vous
apporter un bon paquet de gaufres sucres. Les saints Innocents
ouvrirent la porte et se prcipitrent en foule, les mains tendues,
vers la Guerliche, qui entra librement en distribuant des gaufres 
droite et  gauche.

Si les meuniers ne devenaient pas de petits saints, dignes d'entrer
au ciel sans passer par le purgatoire, ce n'tait pas la faute des
avertissements d'en haut. Parfois le diable en emportait un, et en
leur qualit de protgs de saint Martin, ils avaient seuls le
privilge de voir leurs prdcesseurs accomplir leur pnitence
posthume. En Berry, deux longues files de fantmes,  genoux, la
torche au poing et revtus de sacs enfarins surgissent soudainement
 droite et  gauche du sentier que suit le passant, et
l'accompagnent silencieusement jusqu'aux dernires limites de la
plaine, en se tranant sur les genoux et en lui jetant sans cesse au
visage une farine cre et caustique. Les riverains de l'Igneraie
prtendent que ce sont les mes pnitentes de tous les meuniers
malversants qui, depuis l'invention des moulins, ont exerc leur
industrie sur les bords de cette petite rivire.

Le curieux rcit qui suit, insr par Restif de la Bretonne dans ses
_Contemporaines_, rentre dans le mme ordre d'ides: Il y avait une
fois un moulin dont la meunire n'avait pas de conscience; elle
prenait deux ou trois fois la mouture au pauvre monde pendant qu'on
tait endormi. Elle vint  mourir  la fin, et on dit que ce fut le
diable qui lui tordit le cou. Voil que le soir on l'ensevelit, et
il resta deux femmes pour la garder. Mais au milieu de la nuit,
elles sortirent du moulin en criant et courant. Les gens qui les
rencontrrent leur demandrent ce qu'elles avaient. Et elles dirent
qu'ayant entendu un certain bruit sur le lit de la meunire morte,
dont les rideaux taient ferms, elles les avaient ouverts et,
qu'ayant regard, c'taient deux gros bliers, dont un tout noir et
l'autre blanc, qui se battaient sur le corps, et que le noir avait
dit au blanc: C'est moi qui ai l'me, je veux aussi avoir le
corps. Et tout le monde fut avertir le cur, qui vint avec le
_Grimoire_, o il n'y a que les prtres qui puissent lire, et qui
fait venir le diable quand on le veut: mais ils le renvoient de
mme; et il entra au moulin. Et ds qu'il vit le blier noir il lui
dit: Que veux-tu? Lequel rpondit: J'ai l'me, je veux le
corps.--Non, dit le prtre, en faisant trois signes de croix, car il
a reu les saintes huiles. Et aussitt le blier noir s'en alla en
fume noire et paisse; au lieu que le blanc monta en l'air comme
une petite toile claire.

[Illustration: Le Moulin de la Dissension, caricature contre les
Huguenots (vers 1630).]

En Basse-Bretagne, les meuniers ne sont pas aussi estims que les
laboureurs; ils ne se marient pas aisment avec les filles de
fermiers; on les accuse d'tre libertins et gourmands.

    _Krampoez hug amann a zo mad,_
    _Ha nebeudig euz pep sac'had,_
    _Hag ar merc'hed kempenn a-vad._

    Des crpes et du beurre, bonnes choses.--Et un brin de
    chaque sac de farine;--Et les jolies filles pareillement.

Ce sont eux qui passent pour tre les auteurs des chansons grivoises
et de celles qui offrent des traits piquants d'actualit. Le
meunier, dit M. de la Villemarqu, traverse les villes, les bourgs,
les villages, il visite le pauvre et le riche; il se trouve aux
foires et aux marchs; il apprend les nouvelles, il les rime et les
chante en cheminant, et sa chanson, rpte par les mendiants, les
porte bientt d'un bout de la Bretagne  l'autre.

Les laboureurs bas-bretons interpellent souvent le meunier qui passe
et lui crient: _Ingaler kaoc'h marc'h_, Partageur de crottin de
cheval. En Flandre on lui adresse cette formulette satirique:

    _Mulder, mulder, korendief,_
    _Groote zakken heeft hij lief;_
    _Kleine wil hij niet malen:_
    _De duivel zal hem halen._

    Meunier, meunier, voleur de bl,
    Il aime les grand sacs;
    Il ne veut pas moudre les petits:
    Le diable l'emportera.

En Belgique, le dimanche de la Quasimodo est appel _l'jo d'monni_,
le jour aux meuniers, parce que l'on prtend que ceux-ci ne se
pressent gure de faire leurs Pques et attendent le dernier moment
pour se mettre en rgle avec leur conscience. L'ancien proverbe
franais: Faire ses Pques avec les meuniers, se disait de celui qui
ne communiait que le dernier jour du temps pascal.

Le mauvais renom des meuniers s'tendait jusqu' leurs btes:

    _De chaval de mouni,_
    _De porc de boulengi_
    _Et de filhos d'ostes_
    _Jamai noun t'accostes._

    Du cheval du meunier,--Du porc du boulanger.--Des filles de
    l'aubergiste,--Ne t'approche jamais. (Provence.)

    --_He has the impudence o' a miller's horse_.--Il a
    l'impudence d'un cheval de meunier. (cosse.)

Les garons meuniers, les menous de pouches, avaient une
rputation plus dtestable encore que leurs patrons; nagure, en
Haute-Bretagne, les jeunes filles qui tenaient  leur bonne renomme
devaient bien se garder de causer sur la route avec eux. Dans l'est
de l'Angleterre, quand on veut parler d'une promesse sujette 
caution, on dit: _The miller's boy said so._ C'est le garon meunier
qui l'a dit. Dans le Northumberland, pour parler d'une personne qui
est en retard, on la compare au garon meunier: _He's always
behindhand, like the miller's filler._

Autrefois, dans le Bocage normand, ceux chez qui les garons
meuniers venaient prendre ou rapporter la moule, leur offraient des
oeufs de Pques. La mme coutume existait dans l'Yonne. Il y a une
trentaine d'annes quand ils arrivaient, grimps sur leurs nes,
dans la ville de Saint-Malo, ils faisaient leur tourne  travers
les rues, frappant aux portes un nombre de coups de marteau
correspondant  l'tage habit par leurs clients.

La croyance populaire attribue aux meuniers une sorte de puissance
occulte, et elle les range au nombre des corps d'tat qui
fournissent des adeptes  la sorcellerie ou exercent la mdecine
empirique par un privilge attach  la profession. Il en est que
l'on va secrtement consulter pour savoir comment se rendre au
sabbat, retrouver des objets perdus ou se procurer des charmes.
D'autres peuvent jeter des sorts  ceux qui leur dplaisent et se
venger, mme  distance.

Un meunier du Morbihan, qu'un paysan avait refus de prendre dans sa
carriole, lui dit que le vendredi d'aprs, au mme endroit, son
cheval n'avancera pas en dpit des coups de fouet: cela arriva en
effet: mais un mendiant dsensorcelle le cheval en faisant une
conjuration qui atteint le meunier. Lecoeur raconte aussi dans les
_Esquisses du bocage normand_ qu'un garon meunier, conduit par une
jeune fille, lui joua un tour et que depuis elle fut force de
s'aliter, en proie  un mal trange,  des cauchemars terribles, qui
finirent par la conduire au tombeau.

Au moyen ge on attribuait aux meuniers, comme aujourd'hui dans
plusieurs provinces, le pouvoir de gurir des affections spciales.
Contre le rhumatisme, il fallait faire frapper trois coups d'un
marteau de moulin par le meunier ou la meunire en disant: _In
nomine Patris._ En Berry, celui qui est ou a t meunier de pre en
fils, peut _panser de l'enchappe_ ou engorgement des glandes
axillaires au moyen de trois coups donns sur la partie malade avec
le marteau  piquer les meules. Cette vertu leur vient de saint
Martin, patron des meuniers, qui de son vivant gurissait,  ce
qu'on assure, cette infirmit exactement de la mme manire.

[Illustration: Les femmes au moulin, fragment de l'estampe du Caquet
des femmes (XVIIe sicle).]

Les meuniers n'ont pas, en gnral, de rpugnance  travailler le
dimanche; mais, comme d'autres artisans, ils observent certains
jours, en raison de prjugs sculaires: en Belgique, ils sont
persuads qu'il leur arriverait quelque malheur s'ils mettaient leur
usine en mouvement pendant la fte de sainte Catherine (25
novembre), la patronne des mtiers o l'on fait tourner la roue; 
Lige, ils observent le jour de Sainte-Gertrude; aux environs
d'Autun, tous les moulins tablis sur les cours d'eau de la ceinture
du Beuvray, s'arrtent le 11 novembre en l'honneur de saint Martin:
Un meunier ayant laiss tourner sa roue en ce jour sacr, subit de
telles avaries que personne depuis n'a os l'imiter.

Le moulin partageait autrefois avec le lavoir et le four le
privilge d'tre un des endroits o les femmes bavardaient le plus
volontiers; on dit encore en Bretagne: Au four, au moulin, on
apprend des nouvelles, et un proverbe galique constate qu'en
cosse le moulin est l'un des endroits les plus recherchs pour les
cancans (p. 17).

    --_Ceardach dutheha, muileann sgireachd, 'us tigh-osda na
    tri aiteachan a's shearr air son naigheachd._--Une boutique
    de forgeron de campagne, un moulin de paroisse et une
    auberge, les trois meilleurs endroits pour les nouvelles.

Aux moulins se rattachent des superstitions et des coutumes dans
lesquels les meuniers jouent un rle. En Ukraine, quand ils
installent leur meule, ils prononcent cette formule: Taliarou,
taliarou, la pierre perfore; la fille nourrit son fils, le mari de
sa mre; cette phrase fait allusion  la lgende de la fille qui
donna  tter  son pre en prison. En cosse, la femme du meunier
invite les voisins  assister  la pose de la meule, et elle leur
sert du pain, des gteaux et de la bire.

Dans le nord de la France, lorsqu'il arrive un dcs chez un
meunier, le moulin est mis en deuil, c'est--dire les ailes places
en croix, et elles restent ainsi jusqu'au moment de l'inhumation; en
Vende, les ailes sont en croix de Saint-Andr; s'il s'agit d'un
mariage ou d'une naissance, un bouquet est attach au haut; dans les
environs de Cassel, le jour de la fte patronale et de celui du
baptme d'un enfant de meunier, les ailes sont disposes de manire
 former un trifolium.

En cosse, c'tait l'usage de coucher sur la trmie la personne qui
entrait pour la premire fois dans un moulin.

D'aprs de Lancre, les moulins pouvaient tre ensorcels, comme la
plupart, du reste, des objets. Richard, dans les _Traditions de la
Lorraine_, donne un texte o est constate cette croyance, qui n'a
pas peut-tre entirement disparu: Simon Robert, meunier  Cleurie,
remontra en toute rvrence, dans une requte adresse  mesdames de
l'abbaye de Remiremont, que, pendant l'anne 1691, il n'a pu faire
aucun profit des moulins qu'il tient  bail du monastre, d'autant
que par un accident  lui non cognu, quoique lesdits moulins
tournassent, ils ne produisoient aucune farine et les grains en
sortoient presque comme il les mettoient dans la trmoire, ainsi
qu'il pourra le faire congnoistre par une visite qu'il a t oblig
de faire faire par la justice de la mairie de Celles, quoiqu'il et
fait son possible, et qu'il ne manque rien auxdits moulins, et s'il
n'avoit eu recours  la prire et ne les et fait bnir, il croit
qu'ils auroient t perdus pour jamais; cependant par la grace de
Dieu, depuis la bndiction donne sur iceux, ils ont commenc  se
remettre en estat au moyen du travail qu'il y a fait faire.

En cosse, on croyait qu'en jetant dans le canal de la terre
emprunte  un cimetire on pouvait arrter les roues.

[Illustration: Caricature contre l'usage de la farine, milieu du
XVIIe sicle.]

Dans le mme pays, on raconte que les fairies viennent la nuit se
servir des moulins; pour les empcher, on a soin d'enlever quelques
pices ou bien d'attacher un caillou rond sur l'essieu. Mais on ne
prenait pas toujours ces prcautions, parce que les meuniers taient
parsuads que la plus petite quantit de la farine des fairies leur
portait chance; si la nuit, ils les entendaient moudre, ils ne
manquaient pas le matin de ramasser la farine qu'elles avaient
laisse. Un meunier, aprs avoir pris des mesures pour empcher le
moulin de tourner, se mit en observation.  minuit, les fairies
arrivrent, et ne purent russir  moudre. Le meunier, voyant
qu'elles s'en allaient, sortit de sa cachette et mit la machine en
mouvement. Quand elles eurent moulu, elles lui donnrent un peu de
farine, en lui disant de la placer aux quatre coins du coffre, et
que de longtemps il ne serait vide.

[Illustration]

Les moulins du nord de l'Angleterre sont frquents par une sorte de
lutin appel Killmoulis; il n'a pas de bouche, mais est pourvu d'un
grand nez; il porte le plus grand intrt aux moulins et aux
meuniers; quand un malheur les menace, il pleure comme un enfant; il
est trs friand de viande de porc, et on lui adresse cette petite
formulette: Approche, mon vieux Killmoulis! O tais-tu hier quand
je tuais le cochon? Si tu tais venu, je t'en aurais donn de quoi
te remplir le ventre.

En Hollande, les moulins ont un autre esprit, le Kaboutermannekin,
dont le caractre est bienveillant; lorsque la meule tait avarie,
le meunier n'avait qu' la placer la nuit devant le moulin, en ayant
soin de mettre  ct un morceau de pain, du beurre et un verre de
bire; le lendemain, il tait certain de la trouver bien rpare.

Dans le nord de l'cosse, le Kelpie ou cheval d'eau lutin hantait
aussi les moulins; un meunier, ennuy des visites de l'un d'eux,
enferma la nuit son cochon dans le moulin; quand celui-ci vit le
Kelpie, il se prcipita sur lui et lui fit peur. La nuit suivante,
le lutin frappa  la fentre du meunier et lui demanda s'il y aurait
encore quelqu'un au moulin.--Oui, rpondit le meunier, et il y sera
toujours. Le Kelpie ne revint plus. Le Brollachan tait un monstre
qui avait deux yeux et une bouche et ne pouvait dire que deux mots:
Moi et toi; un jour qu'il tait tendu le long du feu, le garon du
moulin y jeta un morceau de tourbe frache qui brla le lutin. Il se
mit  gmir, et sa mre arriva en lui demandant: Qui est-ce qui t'a
brl? Le Brollachan ne sut que rpondre: Moi. Sa mre rpondit: Si
c'tait un autre, je me serais venge. Le garon de moulin renversa
sur lui le vase  mesurer la farine et se blottit de faon 
ressembler le plus possible  un sac. Il n'eut aucun mal, et le
lutin et sa mre quittrent le moulin.

Pendant la priode rvolutionnaire, l'imagerie qui fit tant
d'allusions aux divers mtiers, s'occupa peu de la meunerie. Je ne
vois gure  citer que la Marche du don Quichotte moderne pour la
dfense du moulin des abus, qui vise le prince de Cond et ses
partisans; de nos jours les caricaturistes ne s'en proccupent
gure, et la dernire satire dessine qui ait trait aux meuniers est
peut-tre le placard d'pinal, intitul le _Moulin merveilleux_; les
maris y viennent en foule amener leur femmes pour qu'aprs avoir t
moulues, elles deviennent meilleures. Voici le premier couplet de
l'inscription qui l'accompagne:

    Approchez, jeunes et vieux,
    Dont les femmes laides, jolies,
    Au caractre vicieux,
    Ont besoin d'tre repolies.
    Femme qui, du soir au matin
    Se bat, boit, jure et caquette.
    Amenez-la dans mon moulin.
    Et je vous la rendrai parfaite.

Il est vraisemblable que si le meunier tient si peu de place dans la
satire moderne, c'est qu'il a cess, dans les villes tout au moins,
d'tre en contact direct avec les consommateurs, et qu'on ne
comprendrait plus facilement comme autrefois, les allusions qui
seraient faites  la meunerie.

Jadis, au contraire, on voyait les meuniers venir dans les villes
chercher le bl des particuliers et leur rapporter la farine. 
Paris mme, ils figuraient parmi les personnages connus de tout le
monde: dans la premire moiti du XVIIe sicle, aucun mtier n'est
l'objet d'autant d'images allgoriques ou satiriques. C'est alors
que paraissent des gravures diriges contre les protestants, comme
celle de la page 5, o le meunier se moque d'eux, ou bien le Moulin
de la Dissension (p. 17), celles contre l'usage de la farine pour
poudrer les cheveux ou le visage (20-21), o le meunier joue un rle
en compagnie de son ne, dont il est aussi insparable que saint
Antoine de son cochon. Une autre srie de charges, celle-l dirige
contre la profession elle-mme, est celle du meunier  l'anneau,
dont la popularit est atteste par de nombreuses variantes. Suivant
quelques auteurs, elle aurait d son origine  une aventure, que
Tallemant des Raux a raconte: Il y a dix ans environ, un meunier,
 la Grve, gagea de passer dans un de ces anneaux qui sont attachs
au pav pour retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du
ventre, qui s'enfla aussitt des deux cts. Le fer s'chauffa,
c'tait en t: il brlait: il fallut l'arroser, tandis qu'on limait
l'anneau, et on n'osa le limer sans la permission du prvt des
marchands. Tout cela fut si long qu'il fallut un confesseur. On en
fit des tailles-douces aux almanachs, et, un an durant, ds qu'on
voyait un meunier, on criait:  l'anneau,  l'anneau, meunier!

Le bibliophile Jacob, dans une note de _Paris ridicule_, pense que
ce cri Meusnier  l'anneau, que les meuniers regardaient comme une
grave injure, n'avait pas l'origine que lui attribuent Colletet,
dans les _Tracas de Paris_, et Tallemant des Raux, et que l'on
devait plutt y voir une allusion au chtiment que les meuniers de
Paris encouraient quand ils avaient retenu  leur profit une
certaine quantit de farine sur le bl qu'on leur donnait  moudre;
car ils taient alors condamns  la peine du pilori; or le patient
que l'on piloriait se voyait expos en public, la tte et les mains
enferms dans une espce d'anneau ou de carcan mobile.

[Illustration: Le Mvsnier a l'anneav]

Un arrt du Parlement dfendit ces hues; mais un passage des
_Tracas de Paris_ (1663), o est aussi relate l'anecdote du meunier
pris  l'anneau, montre qu'il n'tait gure observ:

    Ce sont meusniers, sans dire gare.
     cheval dessus leurs mulets,
    Qui viennent desus vingt colets,
    Canons, manteaux, chemises, bottes.
    De faire rejaillir des crottes;
    Ils enragent dans leur peau
    Que l'on dit: Meusnier  l'anneau!
    De grands malheurs, par cy par l.
    Sont arrivez de tout cela.
    Car les meusniers, dans leur colre,
    Jooient tous les jours  pis faire:
    Ds qu'un enfant les appelloit.
    Monsieur le Meusnier le sangloit:
    Puis se sauvoit de ru en ru.
    En courant  bride abattu.
    Le pre de l'enfant sangl
    Sortoit assez souvent, troubl.
    Et sa femme, toute en furie
    En vouloit faire boucherie...
    Eux aussi par juste vengeance
    Faisoient souvent jeuner la panse.
    Retenoient d'un esprit malin
    La farine un mois au moulin.
    Ou prenoient la double mesure
    Pour paiement de leur mouture.
    Celuy-ci s'excusoit souvent
    Qu'il ne faisoit pas assez vent:
    Et cet autre en faisant grimace
    Que la rivire estoit trop basse.
    Pour finir tous ces accidents
    Nos Conseillers et Presidens
    Renouvellerent leurs dfenses
    Contre de telles insolences;
    Et ce n'est plus que rarement
    Qu'on leur fait ce compliment.
    Dont mesme ils ne font plus que rire
    Quand on s'avise de leur dire,
    Car le temps, qui met tout  bout,
    Leur a fait bien oublier tout.

Les chansons populaires dans lesquelles figurent les meuniers sont
trs nombreuses; plusieurs d'entre elles ont un refrain qui
reproduit, avec plus ou moins de bonheur, le bruit que fait le
tic-tac du moulin. Voici celui de la chanson du _Joli meunier_,
populaire en Haute-Bretagne:

    J'aurai l'ne et le bat, et le sac et le bl.
    J'aurai le traintrin du joli meunier.

    _Ha! ma meil a drei,_
    _Diga-diga-di,_
    _Ha ma meil a ia,_
    _Diga-diga-da._

    Ah! mon moulin tournera,--Dig,--Ah! mon moulin va.
    (Basse-Bretagne.)

Parmi ces chansons, il en est peu qui soient vritablement
satiriques et qui reprochent aux meuniers, comme les dictons et les
proverbes, les larcins professionnels. Elles les reprsentent plutt
comme des gens libertins, capables, comme le meunier de Pontaro de
la ballade bretonne, d'enlever les filles et de les retenir au
moulin, ou bien d'essayer par ruse de les mettre  mal, comme le
meunier d'Arleux, hros d'un ancien fabliau. Plus gnralement elles
parlent de leur galanterie: la plus rpandue en France est celle o,
pendant que le meunier Marion caressait, le loup mange l'ne
laiss  la porte du moulin,  laquelle fait peut-tre allusion la
gravure de Valck (p. 29). Pour viter que la fille ne soit gronde,
le meunier lui donne de quoi en acheter un autre. Les meunires de
la chanson populaire sont robustes, hautes en couleur, assez jolies
pour mriter le nom de belles meunires, et pas trop cruelles aux
amoureux. C'est peut-tre cette rputation qui donna l'ide aux
ennemis du duc d'Aiguillon de l'accuser de s'tre couvert de plus de
farine que de gloire, en courtisant la meunire du moulin d'Anne,
pendant que ses troupes battaient les Anglais  Saint-Cast (1758).

La chanson qui suit a t recueillie dans le Bas-Poitou par Bujeaud;
c'est la lgende, versifie par quelque pote rustique d'une
meunire, qui avait fait de son moulin une sorte de tour de Nesle:

    En r'venant de Saint-Jean-d'Mont.
    On passe par un village,
    Qui avait un moulin  vent
    Qui faisait farine  tout vent.

    Dedans ce moulin l'y avait
    Une tant jolie meunire
    Qui appelait les passants:
    Entrez dans mon moulin  vent.

    Un jour un messieu passa,
    Un messieu  belle mine,
    Qui dit s'appeler Satan,
    Entre dans le moulin  vent.

    Depuis ce jour on voyait
    Le moulin tourner sans cesse:
    La farine et le froment
    Abondaient au moulin  vent.

    Puis un beau jour on vit r'passer
    Le messieu  belle mine,
    Et tt un grand coup de vent
    Emporta le moulin  vent.

En gnral les meuniers qui ont affaire au diable s'en tirent 
meilleur compte. Dans un rcit de la Haute-Bretagne, le diable, qui
a fait march avec des meuniers pour la fourniture de la farine de
l'enfer, vient  un des moulins: le meunier, Pierre-le-Drle, lui
dit que ses meules auraient besoin d'tre rpares. Pendant que le
diable est fourr dessous et occup  les repiquer, le meunier
laisse tomber la meule sur lui, et ne le dlivre qu'aprs lui avoir
fait signer un crit par lequel il renonce au pacte conclu
auparavant. Quand Pierre-le-Drle est mort, il se prsente  la
porte de l'enfer, et le diable ne veut pas le recevoir, de peur
d'tre encore moulu, disant qu'au surplus il y a en enfer assez de
gens de son mtier.

[Illustration: Habit de Meusnier

Gravure de C. Walck (XVIIe sicle).]

Les meuniers sont, au reste, au premier rang des artisans qui, grce
 leur esprit ingnieux, viennent  bout d'entreprises que ne
peuvent mener  bien des gens de condition plus releve. Les contes
les reprsentent comme plus subtils que les prtres eux-mmes. L'un
d'eux, dont la donne se retrouve dans un fabliau du moyen ge,
l'vque meunier, se raconte encore dans beaucoup de pays de France:
dans le sud-ouest, c'est lui qui doit rpondre aux questions que lui
posera son vque, rsoudre des nigmes, et aller le voir ni  pied
ni  cheval, ni mme vtu. Un meunier vient  son secours, bte son
mulet, se met tout nu et s'enveloppe dans un filet, de sorte qu'il
remplit ces conditions imposes; il rsout ensuite les questions, et
lorsque l'vque lui demande finalement de lui dire ce qu'il pense,
il rpond: Vous pensez au cur et non pas au meunier qui vous parle.
L'vque est si ravi, qu'il fait du meunier un cur. En Bretagne,
l'abb de Sans-Souci, qui devait rsoudre, sous peine de vie, des
nigmes poses par le roi, est tir d'affaire par un de ses
meuniers, auquel il promet la proprit de son moulin. Le meunier
prit l'habit de Sans-Souci et vint trouver le roi, qui lui demanda
combien pesait la terre.--Sire, tez les pierres qui sont dessus, et
je vous le dirai.--Dis-moi ce que je vaux?--Le bon Dieu a t vendu
30 deniers, en vous mettant  29, je ne vous fais pas tort.--Dis-moi
ce que je pense?--Vous pensez parler  l'abb Sans-Souci, et vous
parlez  l'un de ses meuniers.

C'est aussi un meunier qui est le hros d'un conte anglais, qui
prsente plusieurs points de ressemblance avec la clbre dispute
entre Panurge et l'cossais. Voyant un colier embarrass pour
rpondre  un professeur tranger qui devait lui faire subir son
examen par signes, il lui propose de changer d'habits et d'aller 
sa place. L'tranger tire une pomme de sa poche et la tient  la
main en l'tendant vers le meunier; celui-ci prend une crote de
pain dans sa poche et la prsente de la mme manire; alors le
professeur remet la pomme dans sa poche et tend un doigt vers le
meunier; celui-ci lui en montre deux; le professeur tend trois
doigts et le meunier lui prsente son poing ferm. Le professeur
donne le prix au meunier, et il explique  l'assistance que ses
questions ont parfaitement t rsolues par le candidat.

Prs de Vufflens-la-Ville (Suisse romande), sur les bords de la
Venosge, se trouve un moulin qu'on appelle le Moulin d'Amour.
Autrefois, le fils du seigneur de Cossonay, petite ville des
environs, tomba amoureux de la fille de son meunier et demanda  son
pre la permission de l'pouser. Le seigneur de Cossonay fit une
rponse ngative et irrvocable. Alors, le jeune homme quitta le
chteau, renona  son titre, et se fit meunier pour pouser sa
belle. Il l'pousa en effet, et vcut longtemps heureux avec elle
dans le moulin appel depuis Moulin d'Amour.

[Illustration: L'ne conduisant le meunier, caricature du _Monde 
rebours_.]


SOURCES

Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I, 120, 129, 199.--de
Lamare, _Trait de la police_. II. 676, 692, 769.--W. Gregor, _Kilns
Mills_, 7. 18.--Communication de M. H. Macadam (cosse).--O.
Pradre. _La Bretagne potique_, 309.--Communication de M. P.
Lavenot (Morbihan).--Th. Wright, _Histoire de la caricature_,
124.--E. Rolland, _Rimes et jeux de l'Enfance_. 310.--Communication
de M. A. de Cock (Flandre).--E. Rolland, _Devinettes_. 137.--E.
Souvestre, _Derniers paysans_, 206.--L.-F. Sauv, _Lavarou
Koz_.--Sauval, _Antiquits de Paris_, II. 617.--J.-F. Blad.
_Posies populaires de la Gascogne_, II, 267.--G. Pitre, _Proverbi
siciliani_.--E. Herpin, _La cte d'meraude_. 110.--Paul Sbillot,
_Coutumes de la Haute-Bretagne_, 76.--Fourtier, _Dictons de
Seine-et-Marne_, 83.--A. Ledieu. _Traditions de Demuin_, 172.--P.-L.
Jacob, _Recueil de farces, sotties et moralits_, 237 et
suivantes.--_Jitt i Sloro_, V. 230.--Communication de M. T. Volkov
(Ukraine)--Communication de M. Vladimir Bugiel.--_Revue des
Traditions populaires_, V, 566; VI. 482; IX, 269, 282: X, 159.
107.--H. de la Villemarqu, _Barzaz-Breiz_, XXXIX. 457.--_Revue
celtique_. V, 487--A. Harou, _Le Folk-Lore de Godarville_,
63.--Mistral. _Trsor dou Felibrige_.--Lecoeur, _Esquisses du
Bocage normand_, II, 48, 178.--Ch. Moiset, _Croyances de l'Yonne_,
33.--E. Monseur, _Le Folk-Lore wallon_, 133.--Fouquet, _Lgendes du
Morbihan_, 9.--P.-L. Jacob, _Curiosits des Croyances du moyen ge_,
97.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 60.--D. Dergny, _Croyances.
Usages_, etc. 263.--Richard. _Traditions de la Lorraine_,
38.--Henderson, _Folk-Lore of Northern counties_, 254.--Thorpe,
_Northern Mythology_, III. 187.--Loys Brueyre. _Contes de la
Grande-Bretagne_. 126.--_Paris ridicule et burlesque_,
235.--Bujeaud, _Chansons populaires de l'Ouest_. II. 157.--Paul
Sbillot. _Contes de la Haute-Bretagne_. I. 256.--J.-F. Blad.
_Contes de la Gascogne_. III. 297.--_Folk-Lore Record_. II. 175.

[Illustration: Fragment d'une des estampes du Meunier  l'anneau.]




LES BOULANGERS


Autrefois le peuple n'tait gure charitable pour les gens des
mtiers; ceux dont il pouvait le moins se passer, qui lui rendaient
presque quotidiennement des services, et auxquels il devait donner
souvent de l'argent, taient de sa part l'objet d'imputations de
toutes sortes. Exagrant les dfauts ou les mfaits de quelques-uns,
il faisait volontiers rejaillir sur la corporation entire des
reproches qui n'taient mrits que par un petit nombre. Les
meuniers, les tailleurs et les boulangers, placs au premier rang
des artisans auxquels chacun avait affaire dans la pratique
ordinaire de la vie, taient aussi trs particulirement viss par
les allusions blessantes, les dictons malveillants, mprisants ou
moqueurs. Un proverbe hollandais prtend que cent boulangers, cent
meuniers et cent tailleurs font trois cents voleurs: il est
vraisemblablement ancien: au moyen ge on disait que si l'on mettait
ensemble trois personnes de mtiers mal nots, la premire qui en
sortirait serait  coup sur un boulanger.

    _Marteleys de ffeverys_
    _Beluterye de boulengers_
    _Mensonges de procours,_
    _Desluts de pledours,_
    _Tous ceuz ne valunt un denier,_

assure un dicton du XIIIe sicle; plus tard Rabelais blasonne aussi
les meuniers qui sont ordinairement larrons et les boulangers qui
ne valent gure mieux.

En Angleterre, on nommait _a baker's dozen_, le nombre treize, que
le vulgaire avait longtemps appel la douzaine du diable; quand le
diable eut fait son temps, on remplaa son nom par celui du
boulanger, et le nombre treize devint la douzaine du boulanger.

Lorsque l'imprimerie commena  tre rpandue, on vit paratre des
pamphlets en vers et en prose qui se font l'cho du mcontentement
populaire, et traitent assez durement la profession. On a rimprim
de nos jours deux opuscules dont le titre indique le sujet et les
tendances peu bienveillantes: _La plainte du Commun contre les
boulangers et ces brouillons taverniers et autres avec la
dsesprance des usuriers; la Complainte du commun peuple 
rencontre des boulangers qui font du petit pain, et des taverniers
qui brouillent le bon vin, lesquelz seront damnez au grand diable
s'ils ne s'amendent._ La Farce du Savetier formulait la mme
accusation:

    AUDIN, savetier.

    Je me plains fort des boulenjers
    Qui font si petit pain.

    AUDETTE

    C'est pour croistre leur butin,
    Et leur estat faire braguer
    Et pour leurs filles marier.

Roger de Collerye, qui crivit au commencement du XVIe sicle _La
Satyre pour les habitants d'Auxerre_, sorte de cahier de dolances
d'une ville de moyenne grandeur, parle assez longuement des
boulangers, et par la bouche d'un de ses personnages, il leur
adresse des reproches, parmi lesquels celui, qui leur a t souvent
fait depuis, d'acheter les grains pour les accaparer:

    LE VIGNERON

    Or, par le vray Dieu, j'ai grand fain
    De voir le bled  bon march.
    J'ay regard et remarch
    La faon de nos boulangiers
    Qui vont, faignant estre estrangiers,
    Au devant des bledz qu'on amaine;
    Que pleust  Dieu qu'en male estraine
    Feussent entrez! Quant les acheptent,
    Ils vont daguynant et puis guectent
    S'on les regarde ou prs ou loing.
    Ha! par ma foy, il est besoing
    Qu'on y mette bonne police...
    Mais quoy c'est faulte de justice.
    Tous les jours le pain appetice
    Et n'est labour bien ne beau.

    PEUPLE FRANOIS

    Il dict vray, et ne sent que l'eau,
    De quoi le peuple est desplaisant.

    LE VIGNERON

    C'est pour le faire plus pesant.

    JEMIN MA FLUSTE

    Ils sont larrons comm' Escossoys
    Qui vont pillotant les villaiges.

    PEUPLE FRANOIS

    Boullengiers payez de leurs gaiges
    Seront, pour vray, quelque matin.

L'image populaire du _Grand diable d'argent_, qui remonte au XVIIe
sicle, et dont on rimprime encore des imitations, parle ainsi du
boulanger. On le voit:

    Arm d'un terrible cordon.
    Quiconque est ennuy de vivre,
    De lui peut prendre une leon:
    Il l'aura, s'il va par trop vite,
    Et bientt s'il vole toujours.

L'histoire des soulvements populaires montre que la menace contenue
dans ces vers devenait souvent une ralit; les meutiers manquaient
rarement d'envahir les boulangeries, en dpit des grilles de fer qui
en garnissaient la devanture, et d'en enlever les marchandises. L
ne se bornait pas toujours leur vengeance: Monteil assure que pour
un seul chevin pendu par le peuple, on pouvait citer cent
boulangers et le double de meuniers. Au XVIIIe sicle, il y eut des
meutes pour le prix du pain, qui furent signales par des excs; le
14 juillet 1725, tous les boulangers du faubourg Saint-Antoine
furent pills. Le 20 octobre 1789, la populace pendit  un rverbre
de la place de l'Htel-de-Ville un boulanger de la rue du
March-Palu, qu'une femme avait accus d'avoir cach une partie de
sa fourne.

Ceux qui savent que les ides populaires avaient jadis une tendance
 revtir la forme concrte du conte ou de l'exemple, qui avait,
plus que tout autre, prise sur les imaginations peu cultives, ne
seront pas surpris des lgendes qui avaient cours au sujet des
boulangers. Les saints ou Dieu lui-mme intervenaient pour punir
ceux qui avaient pouss l'amour du gain jusqu' drober aux
malheureux une partie de leur nourriture; ils taient mtamorphoss
en oiseaux ridicules, mpriss ou moqueurs, condamns  rpter,
comme une sorte de reproche perptuel aux gens du mtier, les
paroles que le coupable avait prononces en commettant sa mauvaise
action.

[Illustration: Opration de boulangerie au XVIIe sicle.

Cette gravure, qui est emprunte au livre de Franqueville, _Miroir
de l'art et de la nature_ (1691), est accompagne d'une explication
en franais, en latin et en hollandais. Nous reproduisons la lgende
qui explique assez bien les diffrentes oprations du mtier:

Le boulenger 1 sasse la farine avec le sas ou bluteau 2, et le met
dans la may (huche) 3  pestrir: et il verse de l'eau dessus, il en
fait une paste 4. Il la ptrit avec une spatule de bois 5, puis
aprs il en fait des pains 6, des gteaux 7, des miches 8, des
craquelins 9. Ensuite il les met sur la pelle 10, et il les enfourne
11 par l'embouchure du four 12: mais avant de les enfourner, on
racle le four avec un fourgon 13 la braise et les charbons qu'il
ramasse en bas 14. C'est ainsi que l'on fait cuire le pain qui a de
la crouste 15 par dehors et de la mie 16 par dedans.]

Un boulanger du pays de Flandre, dans un moment de chert, rognait
tant qu'il pouvait la pte de chaque pain, sans compassion pour les
pauvres. Il tait ci, il tait l, en criant toujours: Coucou,
coucou, bon profit! Mais Dieu avait piti d'eux, et il arrivait
que leur pte s'levait dans le four, s'amliorait et formait de
beaux pains. Loin de s'en rjouir, le mchant continuait  corner
la pte, toujours de plus en plus, en criant: Coucou, coucou,
encore trop, coucou! coucou, bon profit! Le bon Dieu s'irrita
et voil qu'un beau jour le corps de cet homme se couvrit de plumes,
ses mains se changrent en ailes, ses pieds en pattes et il s'envola
au bois, o ds que le printemps revient, il doit crier: Coucou,
coucou! En Allemagne, un boulanger peu scrupuleux a aussi t
mtamorphos. Il avait,  une poque de chert, vol de la pte aux
pauvres gens, et lorsque notre Seigneur la bnissait dans le four,
il l'en tait et en drobait une partie en criant: Gukuk
(regardez)! C'est le cri que rpte le coucou; la couleur ple et
farineuse de ses ailes rappelle son origine; c'est aussi pour cela
qu'on l'appelle Beckerknecht, garon boulanger.

D'autres traditions attribuent la mtamorphose du boulanger en
oiseau ridicule, non  un vol de pte, mais  un manque de charit.
Un jour, rapporte Grimm dans la _Mythologie allemande_, le Christ
passant devant la boutique d'un boulanger, sentit le pain frais; il
envoya un de ses disciples pour en demander un morceau; le boulanger
le lui refusa; mais sa femme et ses filles, plus compatissantes, lui
donnrent en cachette du pain. Le boulanger fut chang en coucou; sa
femme et ses filles allrent au ciel, o elles devinrent sept
toiles qui sont les Pliades. Une autre boulangre, hrone d'un
conte grec, donne  une pauvresse la moiti d'un pain et celle-ci
lui dit:

    Un roi tu pouseras,
    Et reine tu seras.

Aprs une suite d'aventures, elle devient en effet reine.

Mais toutes les femmes n'taient pas aussi charitables, surtout les
vieilles, dont l'ge a endurci le coeur, et elles sont punies de
leur avarice. On raconte, en Norvge, que lorsque Notre-Seigneur et
saint Pierre voyageaient sur terre, ils arrivrent, aprs avoir fait
une longue route et ayant grand'faim, chez une vieille femme qui
tait  boulanger. Notre-Seigneur lui demanda de lui faire un petit
pain. Elle y consentit, prit un morceau de pte et se mit  le
faonner; mais  mesure qu'elle y touchait, il grossissait et il
finit par couvrir tout le moule. Elle dit alors qu'il tait trop
gros pour eux; elle en prit un second qui grossit galement, puis un
troisime, et plus la pte augmentait, plus devenait grande sa
cupidit. Elle finit par ne plus vouloir rien leur donner. Alors
Notre-Seigneur la changea en pivert et lui dit: Dsormais, tu
chercheras ta nourriture entre l'corce et le bois, et tu ne boiras
que quand il pleuvra. En Danemark, une vieille femme que Jsus
enfant avait trouve occupe  boulanger, et qui s'tait montre
aussi peu charitable, bien que la pte se ft multiplie sous ses
doigts, est mtamorphose en vanneau. Les Bohmiens racontent aussi
qu'un jour que Jsus-Christ, n'ayant rien mang depuis longtemps,
traversait un village, une femme se cacha pour ne pas lui donner du
pain; quand il fut pass, elle mit la tte  la fentre et cria:
Coucou! mais aussitt elle fut change en oiseau et condamne 
rpter, par pnitence, le cri qu'elle avait pouss par moquerie.

La lgislation d'autrefois tait particulirement svre pour les
boulangers. Le _Livre des Mtiers_ numre longuement leurs devoirs;
une grande partie du second volume du _Trait de la police_ de de
Lamare, est consacr  dtailler les nombreuses contraventions
auxquelles les exposait la moindre infraction aux obligations
multiples imposes  l'exercice de la profession, et  relater les
jugements rendus contre ceux qui s'en cartaient.

En 1577 Henri III arrte en son conseil un rglement trs dvelopp
qui, entre autres prescriptions, ordonnait  tous les boulangers de
tenir en leurs fentres, ouvroirs ou charrettes, des balances et
poids lgitimes afin que chaque acheteur pt peser par lui-mme le
pain; il leur tait en outre prescrit d'imprimer dessus leurs
marques particulires, afin de discerner les pains que feraient les
uns et les autres pour en rpondre. Au milieu du XVIIIe sicle, le
_Code de police_ ajoutait que les balances devaient tre suspendues
 une hauteur suffisante pour que les bassins ne reoivent point de
la table des contre-coups mnags au profit du vendeur, par une
adresse frauduleuse.

[Illustration: _Histoire d'un Boulanger de Madrid qui a est chasti
pour avoir vendu son pain trop cher_]

Les peines qui frappaient les contrevenants taient fort svres:
elles emportaient la confiscation de la marchandise, la dmolition
des fours ou l'ordre de les murer pendant un temps dtermin,
l'amende pcuniaire, l'amende honorable, la perte du mtier, et, au
moyen ge, la flagellation publique. Les condamnations sont trs
nombreuses  Paris au XVIe et au XVIIe sicle. En 1491, trois
boulangers appelrent de la sentence du prvt qui les avait
condamns  tre battus avec des verges par les carrefours de
Paris, pour avoir contrevenu aux ordonnances. En 1521, quatre
boulangers furent condamns par sentence du prvt, que confirma un
arrt du Parlement,  estre menez par aucuns sergents depuis le
Chtelet jusques au parvis Notre-Dame, lesdits hommes nuds testes,
tenans chacun un cierge de cire du poids de deux livres, allum, et
illec requerir pardon et merci  Dieu, au Roy et  la justice,
desdites fautes et offenses par eux commises; et ce fait, estre
menez en ladite glise et illec prsenter et offrir lesdits cierges
pour y demeurer jusqu' ce qu'ils fussent bruslez et consumez. Et en
outre auroit est ordonn estre cri  son de trompe, par cri
public, par tous les carrefours de cette ville de Paris que tous
boulangers eussent  faire leurs pains du poids, blancheur et
qualit suivant l'Ordonnance, sur peine d'estre battus et fustigez
par les carrefours de Paris et autrement plus grivement punis  la
volont de justice. En 1541, un boulanger de Paris, chez lequel on
avait trouv des pains ayant six onces de moins que le poids lgal,
est condamn  faire amende honorable devant le portail de l'glise
Notre-Dame, tenant un cierge d'une livre de cire,  demander pardon
 Dieu et  la justice,  payer une amende de huit livres parisis,
et  subir un emprisonnement. En 1739, le boulanger charg de la
fourniture du grand et du petit Chtelet est condamn  deux mille
livres d'amende pour avoir altr le pain des prisonniers. En 1757,
 un moment de disette, on intima l'ordre aux boulangers du Havre de
cuire et d'tre toujours nantis de pain  peine de trois jours de
carcan, trois heures chaque jour,  l'effet de quoi il en fut plant
un sur la place de la mairie.

 Augsbourg, en Allemagne, le boulanger pouvait, en certains cas,
tre mis dans un panier au bout d'une perche et plong dans un tang
d'eau bourbeuse.  Constantinople, au IXe sicle, le boulanger qui
enfreignait les ordonnances concernant sa profession, tait,
suivant la gravit de la contravention, fouett, avait la barbe et
les cheveux rass, et tait promen lentement en triomphe, 
travers la ville, c'est--dire mont sur un ne ou sur un chameau,
et quand il avait subi les hues et les outrages de la foule, il
tait banni  perptuit.

Il est vraisemblable que la ridicule promenade sur l'ne fut
applique au moyen ge dans une grande partie de l'Europe aux
boulangers coupables. Je n'en ai pas trouv la constatation en
France: mais un placard du XVIIe sicle, reproduit page 9, qui fait
partie de ma collection, montre qu' cette poque il tait encore eu
usage en Espagne.

Si le peuple faisait des boulangers une sorte de bouc missaire et
leur reprochait des faits qui, souvent, tenaient  des causes
conomiques dont ils taient les premiers  souffrir, s'il les
accusait d'accaparer les grains, de donner peu de pain pour beaucoup
d'argent, il tait loin au fond de mpriser la profession; il la
regardait au contraire comme l'une de celles qui donnaient le plus
de profit  ceux qui l'exeraient.

D'aprs une lgende anglaise, lorsque le bon roi Alfred voulut
tablir un roi des mtiers, il n'oublia pas de convoquer les
boulangers. Dans le _Dict des Boulenguiers_, la boulangerie est
compare  tous les autres tats, et l'on montre sa supriorit en
disant que c'est elle qui nourrit le genre humain et fait gagner le
ciel par l'aumne.

Un des personnages de la _Moralit des Enfants de Maintenant_, en
fait aussi l'loge:

    INSTRUCTION

    Dictes moy de quel mestier
    Si fut leur pre en son temps
    Dont a nourris ses beaulx enfans
    Et jusques cy gaign sa vie.

    MIGNOTTE

    Puis que voulez que je le die,
    Il s'est vescu de boulanger.

    INSTRUCTION

    C'est ung bon mestier pour gaigner
    Et dcent  vie humaine;
    La science n'est pas villaine.
    Vos enfants y povez bien mettre.
    Ils apprendront bien ceste lettre
    Ou aultre mestier pour bien vivre;
    Bon faict ses parens ensuyvre.

Des proverbes, dans lesquels se glissent parfois des traits de
malice, constatent que le mtier est bon: _Three dear years will
raise a baker's daughter to a portion_. Trois annes de chert font
une dot  la fille du boulanger. Un autre dicton du mme pays
d'Angleterre n'tait pas moins favorable:

    _A baker's wife my bite of a bun_
    _A brewer's wife my drink of a tun,_
    _A fisher manger's wife my feed a conger:_
    _But a serving-man's wife my stawe for the hunger._

    La femme du boulanger peut goter au pain,--Celle du
    brasseur peut boire au tonneau,--Celle du pcheur se
    nourrir de congre,--Mais la femme d'un domestique doit
    attendre pour apaiser sa faim.

Et un proverbe allemand disait que les animaux domestiques eux-mmes
des boulangers n'taient pas malheureux. _Fr Mllers Henne, Bckers
Schwein und der Wittfrau Knecht soll man nicht sorgen._ Il est
inutile de s'inquiter de la poule du meunier, du porc du boulanger
et du valet de ferme de la veuve.

[Illustration: _Boulanger mettant le pain au four_

Gravure tire du _Jeu universel de l'Industrie_ (vers 1830).]

Lorsqu'un boulanger devenait riche par son industrie, ses achats
intelligents et son assiduit au travail, le peuple ne voulait pas
croire que sa fortune et t acquise par des moyens honntes: Un
boulanger de Bordeaux, nomm Guilhem Demus, passait pour possder
une main de gloire,  l'aide de laquelle il s'tait enrichi.
Lorsqu'on taxa les habitants aiss pour payer la ranon de Franois
Ier, on l'imposa  cinquante cus. Il en mit trois cents dans son
tablier et vint lui-mme les offrir au roi, en lui disant qu'il en
avait encore d'autres  son service. Celui-ci demanda  ceux qui
l'entouraient qui tait ce brave sujet. On lui apprit que cet homme
devait sa fortune  un sortilge et que son offre n'avait rien
d'tonnant, puisqu'il possdait la _man de gorre_, grce  laquelle
il pouvait se procurer des trsors. On prtend, matre, lui dit
alors Franois Ier, que vous avez une main de gloire?--Sire,
rpartit Demus, man de gorre s lbe matin et se couche tard.

       *       *       *       *       *

La boulangerie est un des seuls mtiers dont il soit parl avec
quelque dtail dans l'_Histoire naturelle_ de Pline. Jusqu'
l'expdition des Romains contre Philippe, les citoyens fabriquaient
eux-mmes leur pain, et c'tait un ouvrage que faisaient les femmes
romaines, comme nagure encore en province bien des dames
franaises. Les premiers boulangers que l'on vit  Rome furent
ramens de Grce par les vainqueurs.  ces trangers on adjoignit,
dit de Lamare, plusieurs naturels du pays, presque tous du nombre
des affranchis, qui embrassrent volontairement ou par contrainte,
un emploi si utile au pays. L'on en forma un collge, auquel ceux
qui le composaient taient ncessairement attachs, sans le pouvoir
quitter sous quelque prtexte que ce pt tre. Leurs enfants
n'taient pas libres de s'en sparer pour embrasser une autre
profession, et ceux qui pousaient leurs filles taient contraints
de suivre la mme loi. Aussitt qu'il tait n un fils  un
boulanger, il tait rput du corps, mais il n'tait oblig aux
travaux qu' l'ge de vingt ans accomplis. Les esclaves ne pouvaient
entrer dans la corporation. On levait  la dignit de snateurs
quelques-uns des principaux boulangers, principalement de ceux qui
avaient servi l'tat avec le plus grand zle, surtout dans les temps
de disette. Ils furent dchargs des tutelles, curatelles et toutes
autres charges qui auraient pu les distraire de leur emploi. Ce fut
encore pour la mme raison qu'il n'y avait point de vacances pour
eux, et que dans les temps o les tribunaux taient ferms  tous
les particuliers, les boulangers seuls partageaient avec le fisc le
privilge d'y tre admis pour la discussion de leurs affaires.

En France, jusque vers l'poque de Charlemagne, on ne constate gure
l'existence de boulangeries publiques; d'aprs la prface de
l'dition du _Livre des Mtiers_ (1889), leur corporation, ainsi que
toutes celles de France, s'est forme, et avant toutes les autres,
par une sorte de confrrie ou socit religieuse, et, sous le nom de
talmeliers qu'ils portaient alors, on trouve la trace de leurs
statuts avant le temps de saint Louis. Mais les plus anciens
rglements que nous possdions sont ceux qui nous ont t conservs
par le prvt des marchands Estienne Boileau, au dbut des Registres
des Mtiers, recueillis vers l'an 1260. La partie qui concerne la
boulangerie est la plus dveloppe de toutes celles du _Livre_.

Celui qui voulait passer matre devait faire une sorte de stage de
quatre annes, pendant lequel il payait 25 deniers de coutume en
plus,  Nol.  chaque paiement, il se faisait marquer, sur son
bton, une coche par l'officier receveur de la coutume; quand il
avait ses quatre coches, il tait en rgle et l'on pouvait alors
procder  son installation. Le bton des nouveaux talmeliers
n'tait pas celui de la confrrie; mais la crmonie avait quelque
analogie avec celle-l, en ce sens que le bton tait dpos chez le
talmelier et que le candidat le prsentait, comme garantie
d'apprentissage, au moment de la rception. Les auteurs de la
prface du _Livre des Mtiers_ se demandent, avec assez de
vraisemblance, si le bton  coches n'offrait pas un emblme de la
matrise, un signe quelconque d'autorit? En tout cas ce bton ou
chantillon avait une grande importance, car le talmelier qui le
perdait subissait une amende de douze deniers.

Lorsque l'apprentissage tait termin, et que la redevance avait t
paye au roi ou au grand panetier, son reprsentant, qui tait un
des grands officiers de la couronne, le nouveau talmelier qu'il
s'agissait de recevoir  l'tat de matre ou ancien talmelier, se
rendait  la maison du matre des talmeliers, o les gens du mtier
devaient se trouver prsents. Ils attendaient tous  la porte de la
maison. Le rcipiendaire prsentait au Matre un pot rempli de noix
et de nieules (oublies) et son bton marqu de quatre coches, en
disant: Matre, j'ai fait mes quatre annes. L'officier de la
coutume donnait son approbation, puis le Matre rendait au nouveau
talmelier son pot et ses noix. Celui-ci les jetait contre le mur de
la maison, puis il entrait, suivi de ses compagnons, dans une salle
o tous prenaient part au feu et au vin fourni par le Matre, au nom
de la communaut, et les assistants buvaient ensemble  la
prosprit de leur jeune confrre. Cette crmonie avait lieu,
chaque anne, le premier dimanche de janvier. Les membres de la
communaut ne pouvaient se dispenser d'y assister qu'en envoyant un
denier pour les frais du repas. Faute de s'acquitter de cette
obligation, ils s'exposaient  tre interdits pendant quelques
jours.

La mention d'une crmonie semblable ne se trouve point dans
d'autres mtiers. Ds cette poque, on avait perdu l'ide
respectueuse attache aux emblmes de la crmonie dcrite dans les
rglements. Ce pot rempli de noix et d'oublies que le talmelier
brisait contre le mur en signe d'mancipation, constituait un
symbole dont on ne se rendait dj plus compte. C'tait un souvenir
ancien d'une sorte d'hommage fait au grand panetier, dont la
matrise pouvait tre considre comme un fief personnel et _sine
gleba_, o les talmeliers se trouvaient ses vassaux; crmonie
curieuse, qui se rattache ainsi aux droits nombreux et bizarres que
les seigneurs exigeaient en diverses circonstances de leurs vassaux.
Cette coutume, dj vieille au XIIIe sicle, montre que les
talmeliers tenaient beaucoup  leurs anciens usages. Quand ils
revinrent  leurs premiers statuts, dans le courant du XVIIe sicle,
ils tentrent encore de la faire revivre, en la modifiant, mais la
socit n'tait plus assez simple pour respecter ces usages
primitifs, et la description resta dans les textes sans que la
crmonie ft clbre.

Il n'est pas parl de chef-d'oeuvre dans le _Livre des Mtiers_,
o pourtant les statuts de la corporation sont trs dtaills: mais
on le trouve mentionn dans les rglements du XVIIe sicle. Pendant
longtemps le chef-d'oeuvre fut un des pains de chapitre dont Henri
Estienne disait: S'il est question de parler d'un pain ayant toutes
les qualits d'un bon et friand pain, ne faut-il pas en venir au
pain de chapitre.

[Illustration: Image de saint Honor, grave aux frais des
boulangers (1720).]

Le projet de statuts propos par les boulangers de Paris et autoris
en partie par les arrts des 21 fvrier 1637 et 29 mai 1663, rduit
l'apprentissage  trois annes, au bout desquelles le compagnon est,
aprs constatation de ses certificats et de sa moralit, admis 
faire un chef-d'oeuvre entier et complet de trois setiers de
farine qui taient convertis en pain blanc, bray et coiff de
vingt-deux onces en pte, et l'autre tiers en gros pain de sept 
huit livres en pte. Lorsque le chef-d'oeuvre tait accept, le
compagnon passait Matre, et il n'est plus fait mention de la
crmonie dans laquelle un pot rempli de noix tait prsent, puis
bris. Mais au bout de trois annes, le nouveau Matre tait tenu
d'apporter, le premier dimanche aprs les Rois un pot neuf de terre
verte ou de fayence, dans lequel il y aura un romarin ayant sa
racine entire, aux branches duquel romarin il y aura des pois
sucrez, oranges et autres fruits convenables, suivant le temps, et
ledit pot remply de pois sucrez et sera ledit nouveau Maistre
assist des jurez et anciens des autres maistres dudit mtier. Cela
fait, dira au grand Pannetier: Maistre j'ay accomply mon temps; et
ledit grand Pannetier doit demander aux jurez s'il est vray; ce fait
prendra l'avis des jurez et anciens maistres, si ledit pot est dans
la forme qu'il doit estre, et s'il est recevable; et s'ils disent
qu'oy, ledit grand Pannetier doit recevoir icelui et lui en donner
acte et de l en avant n'est tenu que de payer chacun an le bon
denier, qui est le denier parisis, pour reconnaissance de leur
maistrise, et doivent ceux qui seront dfaillans d'apporter le bon
denier dans ledit jour, un chapon blanc d'amende envers ledit grand
Pannetier ou huit sols pour iceluy. Cet usage de prsenter le pot
et les friandises ne tarda pas  tomber en dsutude. Ds le milieu
du XVIIe sicle, on lui substitua, sous le nom d'hommage, qui
rappelait l'origine fodale de la redevance, le paiement d'un louis
d'or.

En Provence le boulanger est surnomm plaisamment _Brulo pano, Gasto
farino;_  Paris _criquet_ ou _cri-cri_ est un des surnoms familiers
des boulangers, qui sont aussi appels mitrons, bien que ce nom soit
plus spcial aux ouvriers. On a voulu faire driver ce mot d'une
assimilation de la coiffure des boulangers  la mitre. _Le Moyen de
parvenir_ donne une autre explication: Les valets des boulangers
sont ainsi nomms pour ce qu'ils n'ont point de haut-de-chausses,
mais seulement une devantire, telle ou semblable  celle des
capucins qu'ils nomment une mutande, et qui en pure scolastique est
appele mitre renverse. La mitre couvre la tte et ce devanteau le
cul, qui sont relatifs. Le diable tait parfois surnomm le
boulanger: il est aussi noir que le boulanger est blanc, et il met
au four de l'enfer.

Les formulettes mprisantes adresses aux boulangers ne paraissent
pas avoir t bien nombreuses. En cosse quelquefois les enfants se
mettent  crier sur leur passage:

    Batchie, batchie, bow wow wow
    Stop your heid in a ha' penny row.

    Boulanger, boulanger, bow wow wow,--Mets ta tte dans un
    pain d'un sou.

 Rome on condamna  tre employs au service des boulangeries tous
ceux qui taient accuss et convaincus de quelques fautes lgres,
et afin que le nombre ne manqut pas, les juges d'Afrique devaient
envoyer tous les cinq ans  Rome tous ceux qui avaient t condamns
 cette peine.

Les compagnons boulangers taient, au XVIe sicle, assujettis  des
rglements de police trs svres. Une ordonnance du 13 mai 1569
nous apprend qu'ils devaient tre continuellement en chemise, en
caleon, sans haut-de-chausses, et en bonnet, dans un costume tel,
en un mot, qu'ils fussent toujours en tat de travailler et jamais
de sortir, hors les dimanches et les jours de chmage rgls par les
statuts: Et leur sont faites dfenses d'eux assembler, monopoler,
porter pes, dagues et autres btons offensibles; de ne porter
aussi manteaux, chapeaux et hauts-de-chausses, sinon s jours de
dimanche et autres ftes, auxquels jours seulement leur est permis
porter chapeaux, chausses et manteaux de drap gris ou blanc et non
autre couleur, le tout sur peine de prison et de punition
corporelle, confiscation desdits manteaux, chausses et chapeaux.

Leur condition ne parat pas avoir t trs enviable autrefois. On a
souvent rimprim, dans la Bibliothque bleue, un opuscule de huit
pages qui remonte au commencement du XVIIIe sicle. Il est intitul:
_La misre des garons boulangers de la ville et des faubourgs de
Paris_, et un ouvrier y expose, en vers alexandrins, les
inconvnients du mtier; le tableau est quelque peu pouss au noir.

    Camp dessus mon Four avec ma ratissoire,
    J'endure autant de mal que dans un Purgatoire...
    Un corps comme le mien qui n'est point fait de fer
    Est par trop dlicat pour un si rude enfer.
    On n'a point fait pour nous l'ordre de la nature;
    La nuit, temps de repos, est pour nous de torture...
    On commence chez nous ds le soir les journes,
    On ptrit ds le soir la pte des fournes:
    Arrive qui voudra, faut, de ncessit,
    Passer toutes les nuits dans la captivit...
    Entre tous les mtiers j'ai bien choisi le pire,
    Les autres compagnons n'ont souvent rien  faire
    Qu'un ouvrage arrt, limit d'ordinaire;
    N'ayant point d'autre mal quand on arrive au soir
    Qu' se bien divertir, goguenarder, s'asseoir.

Les ouvriers boulangers et cordonniers ont t exclus du droit au
compagnonnage, parce que, disent ceux des autres corps d'tat, ils
ne savent pas se servir de l'querre et du compas. Ils ont form
leur association en 1817; le titre de compagnon leur a t contest,
et par drision on ne les dsigne que sous le nom de soi-disant de
la raclette.

Cette exclusion a parfois donn lieu  des rixes sanglantes. Au mois
de mai 1845, les compagnons boulangers de la ville de Nantes voulant
clbrer leur fte patronale, rsolurent de se rendre  l'glise le
jour de la Saint-Honor, revtus pour la premire fois des insignes
et des rubans du compagnonnage, dont les autres compagnons avaient
la prtention de leur interdire le port. Les compagnons des autres
professions,  l'exception des cordonniers, rsolurent de s'y
opposer de vive force. Ils crivirent dans tout le dpartement, et
il leur vint de nombreux auxiliaires qui, pour se reconnatre,
adoptrent pour signe de ralliement trois grosses pingles piques
d'une manire apparente sur le revers gauche de l'habit. Le maire de
la ville avait jug prudent de retirer momentanment aux boulangers
l'autorisation d'arborer leurs couleurs. Le jour de la solennit,
ils quittrent paisiblement et dans le meilleur ordre le domicile de
leur mre. Des groupes nombreux, les attendaient prs de l dans la
Haute Grande Rue, et lorsqu'ils y dbouchrent, quelques murmures
approbateurs de ce qu'ils ne portaient pas de rubans, furent bientt
suivis des cris de: Ils ont des cannes! Pas de cannes!  bas les
cannes! Et comme dans le compagnonnage on a vite pass de la parole
au geste, les boulangers voient aussitt une meute ardente fondre
sur eux pour leur arracher leurs joncs.  cette brusque attaque, ils
opposent une vive rsistance; mais, accabls par le nombre, ils sont
dsarms, disperss et forcs de chercher un refuge dans les maisons
voisines. La gendarmerie dut intervenir, et le maire dfendit  tous
les compagnons de paratre sur la voie publique avec des insignes
quelconque.

Les dissidents du compagnonnage sont appels les Rendurcis. 
l'poque actuelle, les compagnons boulangers portent des anneaux
auxquels est suspendue une raclette.

Voici comment, vers 1850, avait lieu l'enterrement d'un compagnon
boulanger. Les hommes, dit Agricol Perdiguier, sont proprement
vtus, pars de rubans rouges, verts, blancs, de quelques insignes
noirs, portent en main une haute canne, dfilent deux  deux et
forment une longue suite. Les pas battent en marchant, les cannes
rsonnent sur le pav, les couleurs flottent au vent, tout est grave
et silencieux. Ils entrent dans le cimetire, se dirigent vers une
fosse frachement creuse. Arrivs l ils se forment en cercle. Le
cercueil est dpos au centre. Deux compagnons s'en approchent, se
mettent vis--vis l'un de l'autre, le pied gauche en avant, le droit
en arrire; ils ne sont spars que par le cadavre et le bois qui le
renferme. Ils se regardent, se fixent avec des yeux mlancoliques.
Ils ont chacun une grande canne, qu'ils tiennent de la main droite,
prs de la pomme, de la gauche, vers son milieu. Ils la penchent
contre terre, puis il la relvent lentement, lui font d'crire une
courbe, jusqu' ce que son extrmit infrieure pointe vers le ciel.
Ce mouvement est accompagn de cris plaintifs de la part des deux
compagnons. Le mouvement des bras, des cannes et des cris
recommence. Tout  coup chacun d'eux se frappe la poitrine de sa
main gauche; ils se penchent  la fois l'un vers l'autre, forment
au-dessus du cercueil une sorte d'arc, une espce d'ogive et se
parlent  l'oreille. Ils se redressent, recommencent leurs
mouvements de bras, leurs cris et se parlent encore  l'oreille.
Tout cela se rpte et se rpte encore. Ce dialogue
incomprhensible dure assez longtemps. On descend le cercueil dans
la fosse. Un compagnon se place  ct. On prend un grand drap noir
 fleur de tte qui drobe  tous les regards le vivant et le mort.
 ce moment, il sort de la terre un profond gmissement. Aussitt
tous les compagnons qui s'en sont rapprochs rpondent ensemble par
un cri long et lugubre. Enfin les cris finissent, la terre tombe
avec un bruit sourd sur le cercueil, la fosse est comble, les
compagnons se retirent.

[Illustration: Vesta, desse des Boulangers.]

 Rome, Vesta, en sa qualit de desse du feu, tait la patronne des
boulangers; son image, que nous reproduisons d'aprs le _Magasin
pittoresque_, la reprsente assise et ayant  ct d'elle une sorte
d'autel entour d'pis de bl, sur lequel a t dpos un pain rond;
 la fte des Vestalies, le 8 juin, qui tait celle des boulangers,
on promenait dans les rues des nes couronns de fleurs et portant
des colliers de petits pains.

Les Romains avaient surnomm Jupiter Pistor, c'est--dire Boulanger,
en mmoire de ce que lors de l'assaut du Capitole, il avait inspir
aux assigs de jeter du pain dans le camp des Gaulois, pour leur
faire croire que la place tait bien approvisionne.

La confrrie des boulangers de Paris eut d'abord pour patron saint
Pierre aux Liens, que le livre des Mtiers appelle saint Pierre _en
goule Aoust_; cette fte avait peut-tre t choisie parce qu'elle
arrive le premier jour du mois o l'on fait la principale rcolte
des bls. Ils eurent encore une dvotion particulire et fort
ancienne  saint Lazare, fonde sur le danger de devenir lpreux
auquel les boulangers  cause du feu taient plus exposs que les
autres. Ils secoururent dans un temps de disette la maladrerie de
saint Lazare et s'obligrent  lui fournir pour chacune de leurs
boutiques un petit pain, dit pain de fentre, par semaine.  cause
de ce don les boulangers lpreux y taient reus quel que ft leur
pays d'origine. Vers le commencement du XVIIe sicle, ce pain fut
remplac par une redevance en argent, qui fut d'abord un denier
parisis, dit denier de saint Lazare, pay chaque semaine, puis par
une somme annuelle, que chaque boulanger payait le jour de la
Saint-Jean. Ils avaient une chapelle en l'glise Saint-Lazare, o
ils avaient fond une messe basse tous les vendredis de l'anne 
perptuit, et un service solennel le dernier dimanche du mois
d'aot, o tous les boulangers se trouvaient et rendaient le pain
bnit.

Mais leur principal patron tait et est encore saint Honor, vque
d'Amiens au VIIe sicle, dont la fte est clbre le 16 mai, et
leur confrrie tait depuis longtemps tablie dans l'glise
Saint-Honor, lorsqu'ils obtinrent de Charles VII des lettres de
confirmation en 1439. C'est l'image de ce saint qui figure le plus
souvent sur les mreaux ou les bannires; il est en costume d'vque
et tient  la main droite une pelle de four sur laquelle sont trois
pains. La bannire des boulangers d'Arras tait _d'azur  un saint
Honor mitr d'or, tenant  dextre une pelle d'argent charge de
trois pains de mme et une crosse aussi d'or_. Elle fut adopte par
les boulangers de Paris dont l'ancienne bannire portait deux pelles
en croix sur le pellon de chacune desquelles taient trois pains
ronds.

On voit, au Cabinet des estampes, plusieurs images de la confrrie
de Saint-Honor; celle que nous reproduisons, un peu rduite, a t
grave aux frais de la corporation, en 1720.

[Illustration: Bannire des Boulangers d'Arras. Bannire ancienne
des Boulangers de Paris.]

En Belgique, les boulangers ont adopt pour patron saint Albert,
vque de Lige, vers 1192; il est reprsent debout, en costume
piscopal, tenant, comme saint Honor, une pelle  four et trois
pains fixs dessus. Saint Albert, dit la lgende, tait un
personnage de noble origine, qui pour mieux se livrer  l'oraison,
s'tait retir sur une montagne, o il exerait l'tat de boulanger.
Son ne portait  la ville, sans tre guid, les pains que le matre
avait cuits, les vendant  prix fait et rapportant l'argent dans une
bourse attache  son col.

 Paris, les matres boulangers et les compagnons font leur fte 
part. Voici comment, il y a une quinzaine d'annes, tait clbre
celle des matres. Le jour de la Saint-Honor, la corporation se
runit  son sige social pour se rendre  l'glise de la Trinit o
doit tre chante une grand'messe. En tte marchent quatre tambours
prcdant une musique; puis viennent les chefs de la corporation
prcds d'une bannire; derrire sont portes des brioches qui sont
offertes en guise de pain bnit. Les matres sont entours de jeunes
filles en blanc. Derrire eux marchent les garons boulangers en
habit de fte, ayant  la boutonnire le ruban vert brod d'pis
d'or, insigne de la corporation.

En 1863, Vinard dcrivait ainsi la fte des compagnons: Ds le
matin de la fte, les compagnons et les aspirants se rendent chez la
mre. Le cortge, musique en tte, part ensuite en bon ordre; les
compagnons pars de rubans et prcds d'un norme gteau port par
quelques-uns d'entre eux, se rendent  l'glise Saint-Roch, o ils
font clbrer une messe. Le service fini, ils vont chez le
restaurateur faire leur banquet auquel, sauf la mre, aucun tranger
ne peut assister. Aprs le repas, ils donnent un bal, pour lequel de
nombreuses invitations ont t envoyes, et o se trouvent runies
diffrentes dputations des autres corps de mtiers. Sur les billets
d'invitation sont reprsents les outils professionnels: une paire
de balances, une toile lumineuse place au-dessus de deux mains
entrelaces. Un tablier est au bas, avec des pis de bl, et des
feuilles de laurier.  chaque coin et au milieu du dessin sont
traces des lettres symboliques se rapportant au compagnonnage. Le
tout est surmont d'une devise qui fut d'abord: _Honneur et gloire
aux enfants de Matre Jacques_, et a t, depuis 1861, remplace par
celle-ci: _Respect au devoir; Honneur et gloire au travail_. Le bal
donn par les boulangers est surtout remarquable par la tenue, la
convenance et l'urbanit de ceux qui y prennent part.

En 1890, les compagnons et aspirants boulangers du Devoir du Tour de
France, dcors aux couleurs nationales et musique en tte,
partirent  deux heures de chez la mre pour se rendre  l'lyse
Mnilmontant, o ils avaient organis une fte, suivie d'un bal qui
ne se termina que fort tard dans la nuit, au milieu des chants
joyeux de la boulangre.

 Lille, au moment de la fte annuelle, les valets des corporations
ou des socits offrent aux socitaires des images appeles blasons,
o figurent gnralement les saints sous le patronage desquels ces
associations sont places; celle des boulangers reprsente saint
Honor.

[Illustration: Image de saint Honor, offerte  Lille par les valets
de la corporation.]

Les boulangers jouaient un rle  part dans certaines ftes
publiques auxquelles ils assistaient en corps. Une estampe
reproduite dans Lacroix, _Institutions et costumes an XVIIIe
sicle_, reprsente les boulangers de Strasbourg qui, dans le dfil
des corporations devant le roi Louis XV, le 9 octobre 1744, ils
excutent des jeux, des danses et des exercices avec pes; l'un
d'eux est mont sur une sorte de pavois form par les pes.

 Bziers, lors de la fte de la Caritach, les boulangers, monts
sur un des chariots des corps de mtiers, jetaient de petits pains
aux spectateurs qui tendaient leurs chapeaux.

Il est d'usage en certains pays que les boulangers fassent, au dbut
de l'anne, un cadeau  leurs pratiques. En Bourgogne, si le
boulanger a apport son offrande au client avant qu'on lui ait donn
quelque autre chose, c'est un signe de chance pour la maison.

En France, tout au moins  notre poque, les enseignes des
boulangeries n'ont gure d'emblmes prsentant quelque originalit:
le plus commun est une gerbe de bl de petite dimension. Voici
quelques sculptures avec des inscriptions pieuses releves sur
d'anciens moulins d'Edimbourg qui appartenaient aux boulangers de
cette ville. Ils figuraient sur le programme de la fte de
l'Association cossaise des matres boulangers d'Edimbourg (1894).

[Illustration: Tu mangeras ton pain  la sueur de ton front.

Dieu bnisse les boulangers d'Edimbourg qui ont fait btir cette
maison.

Bni soit Dieu pour tous ses dons.]

Les rcits populaires que nous avons rapports appartiennent  un
genre trs  la mode au moyen ge, celui des exemples ou moralits:
les boulangers cupides et les vieilles femmes avares y sont punis
par des mtamorphoses. Deux lgendes siciliennes sur l'origine des
taches de la lune se rattachent aussi  la boulangerie. Jadis la
Lune tait la fille d'un boulanger; un jour qu'elle importunait sa
mre, occupe  une fourne, pour avoir un gteau, celle-ci
impatiente, la frappa de son couvillon, c'est pour cela que la
lune a la figure barbouille; suivant un autre rcit, le coup fut
frapp par la mre un jour d't que sa fille ne s'occupait que de
sa toilette au lieu de lui aider  nettoyer le four.

On raconte, en Haute-Bretagne, qu'un jour Lucifer vint sur terre
pour faire march avec divers ouvriers; quand il arrive chez le
boulanger, celui-ci l'invite  entrer dans son four sous prtexte de
le visiter; ds qu'il y est, il asperge le four d'eau bnite, et ne
consent  laisser le diable s'en aller qu'aprs lui avoir fait
signer un crit dans lequel il renonce  tout pouvoir sur lui. Quand
le boulanger meurt, il est repouss par le portier du Paradis: mais
saint Yves, gardien du Purgatoire, l'y recueille dans un coin en lui
disant: C'est singulier que vous n'ayez pas trouv de place en
Paradis, ordinairement les fourniers n'ont pas mauvaise rputation.

Un conte des environs de Saint-Malo met en scne un matelot, un
perruquier et un boulanger, tous les trois amoureux d'une fille que
la mre veut marier  celui qui aura les mains les plus blanches:
comme le rcit est fait par un marin, c'est le matelot qui triomphe,
parce que dans sa main goudronne il a mis une pice d'argent, plus
blanche que la poudre du perruquier et que la pte de la main du
boulanger.

Dans les rcits populaires assez nombreux, o il est parl des
boulangers, ils n'y figurent en gnral que comme personnages
secondaires, ou bien leur rle a si peu de lien avec la boulangerie
que dans des variantes, souvent du mme pays, ils sont remplacs par
des gens exerant un mtier diffrent.

L'ane des Soeurs jalouses de leur cadette souhaite d'avoir
pour mari le boulanger du sultan, afin, dit le conte des _Mille et
une nuits_, de pouvoir manger  discrtion de ce pain si dlicat
qu'on appelle le pain du sultan; la plus jeune des Trois filles du
boulanger, hrone du conte breton qui appartient aussi au cycle
des soeurs mchantes et jalouses, souhaite de devenir la femme du
roi, et elle l'pouse en effet. En Portugal, le fils paresseux d'un
boulanger russit,  l'aide d'animaux auxquels il a rendu service, 
devenir le gendre du roi, mais ses aventures n'ont aucun rapport
avec la boulangerie.

[Illustration: La Belle Boulangre, gravure de Binet.]

La gravure ci-dessus de Binet, qui reprsente une boulangre
implorant le pardon de son mari qu'elle a tromp, est place au
commencement d'une nouvelle de Restif de la Bretonne qui a pour
titre: La Belle boulangre.  la fin de l'historiette, Restif
parle aussi d'autres aventures galantes de boulangres, et il semble
croire, comme la chanson, que les cus ne leur cotent gure.

Autrefois, les boulangres passaient d'ailleurs pour tre jolies et
coquettes: une ronde de Ballard (1724) commence ainsi:

    C'est la jeune boulangre
    Du bout du pont saint Mich;
    Ell' s'en va en pl'rinage:
    Son mari est trpass.

Dans la suite elle rencontre un garon ptissier qui lui dit, avec
quelque vraisemblance, qu'elle revient du plerinage de Cythre.

La ronde de La Boulangre a des cus sert de prtexte  un jeu
mim et assez compliqu, dont les manuels de jeux donnent la
description.

La plupart des devinettes sur les boulangers sont  double sens,
elles rentrent un peu, avec moins de dlicatesse de forme, dans
l'esprit du couplet:

    Je ptrirai, le jour venu,
    Notre pte lgre,
    Et la nuit, au four assidu,
    J'enfournerai, ma chre.

Une chromolithographie distribue en rclame par le magasin de
nouveauts _ la Ville de Lutce_ (1893), reprsentait un petit
boulanger qui enfournait un pain, avec cette inscription: Qu'est-ce
qui cuit plus qu'une brlure? Au verso se lisait l'explication:
C'est un boulanger.


PROVERBES

--Tant vaut le mitron, tant vaut la miche. (Haute-Bretagne.)

--Un bon boulanger ne laisse jamais sa pte  moiti travaille.
(Perse.)

--Celui qui craint le feu ne se fait pas boulanger. (Allemand.)

--Lorsque le beurre vous pousse  la tte, il ne faut pas se faire
boulanger. (Hollandais.)

--Mauvais boulanger qui a la tte beurre. (Danois.)

--Il fait comme le boulanger qui fait entrer son pain dans le four,
et n'y entre pas lui-mme. (Hollandais.)

--Feves et forniers (forgerons et fourniers) boivent voluntiers. XVe
sicle.

_Biada di mugniao, vin di prete e pan di fornaio non fare a
miccino._

Bl de meunier, vin de prtre et pain de fournier ne font pas
grand'chose. (Italie.)

--_Coscenza di fornai coscenza d'osti._

Conscience de fournier, conscience d'hte.

--Il vaut mieux aller au boulanger qu'au mdecin.

--O le brasseur entre, le boulanger n'entre pas. (Pays wallon.)

--Plaider avec le boulanger, c'est avoir faim, n'avoir point de
pain. (XVIIe sicle.)

--_Take all and pay the baker._

Prends tout et paie le boulanger. (Anglais.)

--C'est celui qui a oubli de payer sa taille qui traite le
boulanger de voleur. (Proverbe wallon.)


SOURCES

Th. Wright, _Histoire de la caricature_, 122.--Leroux de Lincy, _Le
Livre des proverbes franais_.--_Ancien Thtre Franais_, II, 129;
III, 15.--Monteil, _Histoire des Franais_, II, 140.--Desmaze,
_Curiosits des anciennes justices_, 311, 472, 509.--E. Boursin,
_Dictionnaire de la Rvolution_.--Dr Coremans, _Traditions de la
Belgique_, 294.--Grimm, _Teutonic Mythology_, II, 676,
729.--Legrand, _Contes grecs_, 263.--Dasent, _Popular tales from the
Norse_, 213.--Swainson, _Folk-Lore of british birds_,
185.--Grohmann, _Aberglauben und Gebraeuche aus Boehmen_, 68.--De
Lamare, _Trait de la police_, II, 710, 722, 734, 768.--Alphonse
Martin, _Les anciennes Communauts d'arts et mtiers du Havre_,
119.--Communications de M. Maulevault.--_Folk-Lore._--Hazlitt,
_British Proverbs_.--Reinsberg-Dringfeld, _Sprichwrter_.--_Magasin
pittoresque_, 1857, 1866, 37; 1870, 133.--Communications de M.
Macadam.--C.-G. Simon, _tude sur le compagnonnage_, 62, 64,
145.--A. Perdiguier, _Mmoires d'un compagnon_, I, 229.--Du Brel,
_Le thtre des antiquits de Paris_, 645.--F. de Vigne,
_Corporations de mtiers_ (Gand), 76.--Vinard, _Les Ouvriers de
Paris_, 65.--_Revue des Traditions populaires_, IV, 75.--A. de Nore,
_Coutumes, Mythes, etc., de France_, 75.--Moiset, _Coutumes de
l'Yonne_.--_Archivio per lo studio delle tradizioni popolari_, IV,
500.--Paul Sbillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I,
258.--Kruptadia, II, 36.--Luzel, _Contes de la Basse-Bretagne_, III,
177.--Rolland, _Chansons populaires_, I, 122.--Roebuck, _Persian
Proverbs_.--Giusti, _Proverbi toscani_.--Baf, _Mimes_,
120.--_Bulletins de la Socit ligeoise de littrature wallonne_,
IV, 593.

[Illustration: VIGNETTE DE JAUFFRET Les Mtiers (1826).]




LES PATISSIERS


La rclame qui, en parlant aux yeux, essaie de forcer les passants 
regarder les talages, est bien antrieure  notre poque. S'il
suffisait  ceux qui, comme les boulangers et les bouchers,
vendaient des aliments de premire ncessit, d'indiquer la nature
de leur commerce par un signe extrieur trs simple et compris de
tous, il n'en tait pas de mme des industriels qui s'adressaient
pour ainsi dire au caprice. Les ptissiers paraissent avoir t
parmi ceux qui, les premiers, se sont ingnis  attirer l'attention
des clients et  leur inspirer le dsir d'acheter des choses qui
pouvaient passer pour des superfluits.  la fin du seizime sicle
et au commencement du dix-septime, on les voit employer des
procds analogues  certains de ceux qui sont en usage de nos
jours.

Vers 1567, leur enseigne tait une lanterne qu'ils allumaient le
soir pour clairer leur boutique: elle tait ferme, transparente,
et orne sur toute sa circonfrence de figures grotesques et
bizarres. C'tait un des ornements que, dans l'origine, on avait
employs sur la scne pour la reprsentation des Farces, Mystres et
Sotties. On les en exclut par la suite, et je ne sais, dit Legrand
d'Aussy, pourquoi les ptissiers s'en emparrent.  cause de ces
personnages on les appela des lanternes vives; dans une de ses
_Satires_, Rgnier leur compare une vieille qui

    ... Sembloit, transparente, une lanterne vive
    Dont quelque paticier amuse les enfans,
    O des oysons bridez, guenuches, elefans,
    Chiens, chats, lievres, renards et mainte estrange beste
    Courent l'une aprs l'autre...

Au commencement du rgne de Louis XIV, les matres ptissiers
dressaient encore leurs chandelles derrire de longues pancartes
faites d'un papier transparent, tout couvert de figures d'hommes et
de btes grossirement enlumines. La rue sombre s'clairait de
cette fantasmagorie, dont les ombres fantastiques s'agitaient et
dansaient sur les blanches parois des maisons d'en face.

Cette mode disparut vers la fin du dix-septime sicle, et 
l'poque de la Rvolution la devanture du ptissier tait trs
simple. On passait vingt fois devant, dit Ant. Caillot, sans y faire
nulle attention. Les boutiques de Lesage, rue de la Harpe, et celle
du Puits-Certain ne se distinguaient pas beaucoup de celle d'une
fruitire qui les avoisinait. Sous l'Empire, les ptissiers
soignrent davantage la mise en scne, et peu  peu leur talage
devint  peu de chose prs ce qu'il est aujourd'hui, montrant des
friandises de toutes sortes, de formes et de couleurs varies,
coquettement disposes. En mme temps certains s'ingniaient, par
des procds particuliers,  attirer la clientle. C'est ainsi que
lorsqu'on frappa les petites pices de cinq francs en or, l'un d'eux
se fit une sorte de clbrit en annonant que, parmi ses pts,
l'acheteur avait quelque chance de trouver une pice d'or.

Du temps de Louis XIII l'intrieur des boutiques tait aussi trs
orn, ainsi qu'on peut s'en convaincre en regardant la belle estampe
d'Abraham Bosse, qui a t bien souvent reproduite. Certains
ptissiers semblent avoir t les prcurseurs des restaurants 
clientle galante. Dans l'arrire-boutique de quelques-uns, et dans
celle des rtisseurs, tait toujours, dit l'_Histoire des
Htelleries_, quelque petit rduit bien sombre, tout dispos pour le
mystre et le tte--tte, enfin un vrai cabinet particulier. Une
petite porte donnant sur une ruelle troite et peu claire
conduisait  la mystrieuse chambrette. La femme novice en fait de
dbauche ne manquait point de passer par cette entre discrte; mais
celle chez qui une vieille habitude avait fait taire tout scrupule
et tout remords ddaignait la porte clandestine, et elle entrait
bravement chez le ptissier par la porte commune. De l vint le
proverbe: _Elle a toute honte bue, elle a pass par devant l'huis du
ptissier_, qui dsignait encore au commencement du sicle dernier
une personne effronte, et que l'on avait fini par appliquer aussi
bien aux dbauchs qu'aux femmes sans vergogne; il a survcu aux
causes qui lui avaient donn naissance, et il a mme revtu en
Limousin une forme qui prouve qu'on n'en comprend plus l'origine:

    _A passat davans lou fourn del pastissier,
    N'a pus ni crenta ni dangier._

    Il a pass devant le four du ptissier, il n'a plus ni
    crainte ni vergogne.

Dans ce proverbe, dit encore l'_Histoire des Htelleries_, le
ptissier, complice des dsordres, devait y prendre sa bonne part du
blme. Dieu sait de combien de tromperies, de combien de mauvais
repas le peuple se vengeait par ce quolibet! Les duperies des
ptissiers et des rtisseurs taient alors si nombreuses, si
flagrantes, si grossires, que la police d'alors, qui n'avait pas
ses cent yeux d'aujourd'hui, les avait pourtant toutes apprcies et
condamnes dans ses ordonnances dtailles. Dfense tait faite aux
traiteurs et rtisseurs d'crter les vieux coqs et de les faire
ainsi passer pour des chapons; ordre leur tait donn de couper les
extrmits des oreilles aux lapins clapiers, pour qu'on ne les
confondt pas avec les lapins de garenne, et de couper la gorge aux
canards barboteux, afin qu'on les distingut bien des canards
sauvages. Ils devaient aussi vendre toujours des lapins avec leurs
ttes,  l'effet, dit l'ordonnance, d'empcher qu'ils ne vendissent
des chats pour des lapins. S'il arrivait que, malgr l'dit royal,
un rtisseur donnt un chat pour un lapin, certaine sentence du
Parlement, confirme par un arrt de 1631, le condamnait en guise
d'amende honorable,  se rendre sur le bord de la Seine en plein
jour et en public, d'y jeter ces chats corchs et dcapits et de
crier  haute voix, comme _me culp_: Braves gens, il n'a pas tenu
 moi et  mes sauces perfides que les matous que voici ne fussent
pris pour de bons lapins.

Cette prdilection pour les chats n'tait pas spciale aux
ptissiers de Paris; l'auteur de l'_Art de voler_, le jsuite
portugais Vieyra, prtend que ceux de son pays glissaient des abatis
de chat dans leurs pts. Les restaurateurs  bon march ont,  ce
qu'on assure, conserv avec soin cette tradition des ptissiers.

[Illustration: Une Rtisserie au XVIIe sicle. (Muse Carnavalet.)]

Au moyen ge le peuple les accusait de bien plus grands mfaits; un
passage du roman picaresque _Don Pablo de Sgovie_, fait clairement
allusion  l'opinion trs rpandue en Espagne, d'aprs laquelle ils
se rservaient la meilleure partie des criminels privs de
spulture.  Paris, on avait dmoli une maison de la rue des
Marmouzets, avec dfense de la reconstruire, parce que, dit le
_Livre  la Mode_, le ptissier qui l'occupait faisoit ses pastez
de la chair des pendus qu'il alloit dtacher du gibet. Il y avait
une autre lgende beaucoup plus tragique, qui avait couru le moyen
ge, qu'on avait localise  Dijon, et  Paris, dans cette mme rue
de la Cit. Voici comment la raconte le bibliophile Jacob; il a
quelque peu brod sur le texte du _Thtre des Antiquits de Paris_,
o le P. Dubrel la rapporte, bien plus simplement en disant que
c'tait un bruit qui a couru de temps immmorial en la cit de
Paris. Mais son rcit rsume en mme temps plusieurs faits
intressant le mtier:  la fin du XIVe sicle il y avait un barbier
et un ptissier qui augmentait chaque jour sa clientle et sa
fortune, se gardait de toute contravention aux ordonnances de la
police du Chtelet, tandis que les matres de son mtier
commettaient fautes, mprentures et dceptions, au prjudice du
peuple et de la chose publique, au moyen desquelles fautes se
peuvent encourir plusieurs inconvnients s-corps humain. On ne lui
reprochait pas d'avoir fait un seul pt de chairs sursemes et
puantes, ni de poisson corrompu, ni un seul flanc de lait tourn et
crm, une seule _rinsole_ de porc ladre, une seule tartelette de
fromage moisi. Il n'exposait jamais de ptisserie rance ou
rchauffe; il ne confiait pas sa marchandise  des gens de mtiers
honteux et dshonntes. Aussi estimait-on singulirement les pts
qu'il prparait lui-mme; car, malgr la vogue de son commerce, il
n'avait qu'un apprenti pour manipuler la pte, et cela sous prtexte
de cacher les procds qu'il employait pour l'assaisonnement des
viandes. Cependant des bruits sinistres avaient plus d'une fois
circul dans la rue des Marmouzets, et l'on parlait d'trangers
massacrs la nuit. Un soir, des cris perants sortirent du
laboratoire du barbier chez lequel on avait vu entrer un colier qui
arrivait d'Allemagne. Cet colier se trana sur le sol, tout
sanglant, le cou mutil de larges blessures. On l'entoura, on
l'interrogea avec horreur, il raconta comment le barbier l'avait
attir dans son ouvroir, en promettant de le raser gratis. En effet,
il n'avait pas plutt livr son menton  l'oprateur qu'il sentit le
rasoir entamer sa peau; il cria, il se dbattit, il dtourna les
coups de la lame tranchante, et parvint  saisir son ennemi  la
gorge,  prendre l'offensive  son tour et  prcipiter le barbier
dans une trappe ouverte qui attendait une autre victime. On ne
trouva plus le barbier, la trappe tait referme; mais quand on
descendit dans une cave commune aux deux boutiques, on surprit le
ptissier occup  dpecer le corps de son complice le barbier,
qu'il n'avait pas reconnu en l'gorgeant; c'est ainsi qu'il
composait ses pts, meilleurs que les autres, dit le pre Dubrel,
d'autant que la chair de l'homme est plus dlicate,  cause de la
nourriture, que celle des autres animaux. En punition de ce crime,
la maison fut dmolie, et une pyramide expiatoire fut leve  la
place.

[Illustration: Crieur de petits pts, d'aprs Brbiette.]

Ainsi qu'on l'a dj vu, le mtier des rtisseurs et celui des
ptissiers se touchaient en plusieurs points. Autrefois, dit de
Lamare, ceux-ci taient galement cabaretiers, rtisseurs et
cuisiniers, bien qu'il y et  Paris une communaut de rtisseurs
aussi ancienne que celle des ptissiers; mais il n'tait permis 
ceux de cette communaut que de faire rtir seulement de la viande
de boucherie et des oyes. C'est pour cela qu'ils furent nomms
_oyers_ et non _rtisseurs_. Tout le gibier, toute la volaille et
toute l'autre commune viande tait prpare et vendue par des
ptissiers. Ces oyers, qui plus tard portrent le nom de rtisseurs
et se confondirent par la suite avec les matres queues ou
cuisiniers, taient astreints  des rglements assez svres: Il
leur tait dfendu de rtir de vieilles oies, de cuire des viandes
malsaines, de faire rchauffer les plats de lgumes ou potages
ports en ville, de faire rchauffer deux fois la viande, de garder
la viande plus de trois jours, le poisson plus de deux; en cas de
contravention, ils taient condamns  l'amende et leurs mets
taient brls publiquement devant leur porte. Le serment prt par
les ptissiers et cuisiniers de Saint-Quentin, lors de leur
rception, portait qu'ils s'engageaient  garder et observer
fidlement les rgles et ordonnances du mtier, comme  savoir que,
en premier lieu, ils n'habilleraient aucune viande pour entrer au
corps humain que premier ne voulussent manger eux-mmes.

[Illustration: Le Ptissier, d'aprs Abraham Bosse.]

Malgr cela, ils avaient la rputation de ne pas servir loyalement
leurs clients, et Tabourot rapporte qu'on leur prtait, ainsi que du
reste  d'autres corps de mtiers, une faon de rpondre quivoque
qui, suivant la casuistique du temps, leur vitait un mensonge:

    De ces Entends-trois les Rostisseurs de Paris en vsent
    aussi souvent en vendant leur viande: car quand elle est
    dure, ils demandent  l'acheteur: Combien estes-vous pour
    manger ce que vous achetez? Si on leur respond: Deux ou
    trois personnes. Croyez, disent-ils, que vous avez assez
    de viande et qu'il y aura bien  tirer si vous mangez
    tout...

Cinquante ans plus tard, ils n'avaient gure meilleure renomme, et
Tabarin leur ordonnait ironiquement de saler la viande et de la
mettre six fois au feu.

 la fin du sicle dernier, la plupart des ptissiers taient aussi
rtisseurs. Poulardes, pigeons, on en trouve  toute heure chez eux
et qui sont tout chauds, disent les _Numros parisiens_; il est vrai
qu'il y en a qui retournent  la broche ou au four plus d'une fois.
Le four des ptissiers est toujours prt  recevoir le souper de
ceux qui ne peuvent pas faire de cuisine  la maison. Outre le prix
qu'on leur donne pour cela, les ptissiers ont soin de dgraisser le
gigot; cependant il y a un moyen sr de les en empcher: on n'a qu'
mettre de l'ail dans le plat qu'on porte au four; comme c'est un
vgtal qui n'est pas de mode  Paris, les ptissiers se gardent
bien d'y toucher.

Mercier raconte que les gens de la suite de l'ambassadeur turc, au
temps de Louis XV, ne trouvrent rien de plus agrable  Paris que
la rue de la Huchette,  raison des boutiques des rtisseurs et de
la fume qui s'en exhalait toute l'anne, sauf en carme. On disait
alors que les Limousins y venaient manger leur pain sec  l'odeur du
rt; il parat toutefois que les matres des boutiques ne
prtendaient pas leur demander quelque chose pour cela, comme le
routisseur du Chastelet, dont Rabelais a racont l'amusante
histoire et qui voulait faire payer un faquin qui mangeait son pain
 la fume de son rt.

       *       *       *       *       *

Les ptissiers avaient soin de choisir pour servir leurs clients des
femmes jeunes et jolies. Restif de la Bretonne, qui a crit une
nouvelle intitule la Belle Ptissire, disait que cette
dnomination avait t donne  Paris  tant de femmes de ce genre
de commerce, qu'il n'tait embarrass que du choix. La beaut de
Sophie, son hrone, contribuait beaucoup plus que les petits pts
de son pre  faire venir des pratiques. Le bonhomme ne l'ignorait
pas; aussi ds qu'il voyait arriver quelqu'un d'un peu distingu par
la mise, il appelait sa fille  tue-tte et voulait que ce ft elle
qui ret l'argent. Aussi tait-on sr de la voir quand on venait
exprs. Cette tradition s'est conserve: vers 1840, le _Muse pour
rire_ le constatait: Un ptissier qui n'aurait pas une jolie femme 
mettre au comptoir serait un homme fort imprvoyant. Deux beaux yeux
sont de toute ncessit pour attirer une foule de jeunes gens qui,
tout en se mourant d'amour, consomment effroyablement de petits
gteaux. Une ptissire trs frache fait digrer beaucoup de
petites tartes qui ne le sont gure (fraches), et un jeune homme
occup  lancer une oeillade assassine ne peut pas s'apercevoir
que la confiture de sa tartelette a une barbe qui semble avoir t
taille sur le modle de celle d'un sapeur de la garde nationale,
sauf qu'elle n'est pas fausse.

Le personnel de toute boutique de ptissier se composait alors du
chef de l'tablissement, personnage ayant du ventre et un bonnet de
coton: ce qui ne l'empche pas d'avoir une jolie femme, et du garon
ptissier lequel se distingue de son chef immdiat par sa coiffure,
qui consiste en un bret de laine blanc.

Le petit ptissier ou _patronet_ est un personnage qui joue un rle
important dans la comdie contemporaine des rues; on le trouve
partout avec son petit bret de toile et son tablier blanc; les
petites pices comiques en font le spectateur oblig des accidents
ou des manifestations.

La vocation d'un assez grand nombre de ces jeunes garons a t
motive par l'espoir de manger des bonbons  discrtion. Monteil
indique un moyen de leur faire passer cette envie, qui tait en
usage au XVIe sicle et qui a d tre souvent employ: Perrot se
jetait sur toutes les ptisseries de la boutique. Le ptissier lui
laissa d'abord manger de la ptisserie tant qu'il voult, ensuite il
lui en fit manger  tous les repas, ou du moins plus souvent qu'il
n'et voulu.

Dans l'ouest de la France, beaucoup de ptissiers taient
originaires de la Suisse, et l'on disait aussi souvent: Je vais
chez le Suisse, que: Je vais chez le ptissier.

Ce nom de ptissier a t quelquefois pris en mauvaise part: appeler
quelqu'un sale ptissier, c'tait l'accuser de maladresse ou de
quelque dfaut.  Marseille, on disait d'un mauvais ouvrier: _Es un
pastissier_; cette pithte s'appliquait aussi  celui qui
s'embrouillait au milieu d'un discours ou qui bredouillait.

[Illustration: des Patez, des Talmouses totes chaudes

(Collection G. Hartmann.)]

Les ptissiers ne se contentaient pas d'essayer d'attirer les
clients  leur boutique; ils envoyaient par les rues des garons
chargs de crier la marchandise. Ds le XVIe sicle, le ptissier
ambulant est au premier rang des personnages populaires. Plusieurs
des quatrains des _Crys d'aucunes marchandises que l'on crye parmy
Paris_ (vers 1540), le mettent en scne avec ses congnres:

    Puis ung tas de frians museaulx
    Parmi Paris crier orrez,
    Le iour: Pastez chaux! pastez chaulx!
    Dont bien souvent nen mengerez.

    Et se crier vous entendez
    Parmy Paris trestous les cris,
    Crier orrez les eschauldez,
    Qui sont aux oeufs et au beurre paitris.

    Assi on crie les tartelettes,
     Paris, pour enfans gastez,
    Lesquelz sen vont en ses ruettes
    Pour les bouter dessoubz le nez.

L'dition des _Cris de Paris_, publie  Troyes  la fin du XVIIe
sicle, donne plusieurs quatrains o figurent des cris de ptissiers
ambulants:

    _A ma Brioche, chalant,_
    _Quatre pains pour un tournois!_
    Je gagne peu de monnoye,
    Et si vai toujours parlant.

    Pour un tas de friands,
    Tous les matins je vais crians:
    _Eschaudez, gasteaux, pastez chauds!_

L'Hospital, lorsqu'il tait chancelier, interdit la vente des petits
pts qui se colportaient et criaient dans les rues. Le motif qu'il
allgue dans son ordonnance est qu'un pareil commerce favorise d'un
ct la gourmandise et de l'autre la paresse.

Il est probable que cette dfense ne subsista pas longtemps. Dans
ses _Tracas de Paris_, Colletet assigne  ces crieurs une bonne
place parmi les gens importuns:

    Le bruit que font les Paticiers,
    J'entens ces petits officiers
    Qui portent pastez  douzaine
    Et qui vont criant  voix pleine:
    Petits pastez chauds et boillans!
    Rveille bien des sommeillans.

La _Foire Saint-Germain_, comdie de Regnard (1695), fait dialoguer
assez plaisamment Arlequin et un crieur de petits gteaux:

    LE CRIEUR.--Ratons tout chauds, tout fumants, tout sortant
    du four,  deux liards,  deux liards!

    ARLEQUIN.--H l'homme aux ratons! voyons ta marchandise.

    LE CRIEUR.--Tenez, monsieur, les voil, tout chauds.

    ARLEQUIN.--Donnes-tu le treizime?

    LE CRIEUR.--Oui, monsieur.

    ARLEQUIN.--Eh bien! je le prends, demain, j'en achterai
    une douzaine.

Au XVIIIe sicle, les ptissiers ambulants parcouraient les rues,
portant leur marchandise sur un ventaire et s'efforaient d'attirer
l'attention en criant: chauds, gteaux, petits choux chauds, tout
chauds, tout chauds! Petits pts bouillants! ou bien: Gobets,
craquelins, brides  veaux pour friands museaux, qui en veut!

Sous l'Empire, la belle Madeleine, marchande de gteaux de Nanterre,
occupa longtemps Paris. En 1811, Gouriet lui donnait place dans sa
galerie des _Personnages clbres dans les rues de Paris_. Toute sa
personne, dit-il, est si remarquable, qu'elle-mme, s'il arrive 
quelqu'un de la regarder avec un peu d'attention, elle lui dit
aussitt: Eh bien! quoi! c'est moi, c'est Madeleine. Allez, mon
enfant, je suis connue dans tout Paris. Elle a t reprsente sur
plusieurs thtres: des potes lui ont adress des couplets, mme
des madrigaux; son portrait se voit  presque tous les cadres
d'chantillons des peintres en miniatures. Tous les matins, on voit
Madeleine passer en chantant et en criant ses gteaux de Nanterre
sur un air dont on lui attribue la musique et les paroles:

    C'est la belle Mad'leine (_bis_),
    Qui vend des gteaux.
    Des gteaux tout chauds,
    La bell' Mad'leine.
    Elle a des gteaux (_bis_),
    La bell' Mad'leine,
    Elle a des gteaux.
    Qui sont tout chauds.

Elle a le teint fort brun, la bouche grande, les yeux saillants, le
regard un peu gar. Ds que sa chanson est finie, elle pose son
panier  terre et dit aux femmes: Des gteaux tout chauds!
mesdames; mesdames, rgalez-vous, c'est la joie du peuple.

Trente ans aprs, elle continuait  se montrer par les rues; elle
s'appelait toujours la _Belle Madeleine_, quoi qu'elle ft devenue
vieille et laide  faire peur. Elle vendait ses gteaux en chantant
sur l'air _Grce  la mode_:

    La bell' Mad'leine.
    Elle a des gteaux (_bis_).
    La bell' Mad'leine,
    Elle a des gteaux,
    Qui sont tout chauds.

On voyait avant 1850 des marchands de gteaux de Nanterre prs des
grilles des jardins publics, criant: Voyez les beaux gteaux de
Nanterre. Pour les chauds, on criait: chauds, ces beaux
chauds!

 la mme poque, le marchand et la marchande de gteaux criaient:
Deux liards, deux liards, deux liards, deux pour un sou! ou
Chaud, chaud, chaud et bon; chaud! Qut! pour un sou, qut, qut!
un liard la pice et qut (quatre) pour un sou, qut!

[Illustration:  quelle sauce la voulez-vous? Caricature contre
Louis-Philippe.]

 voir, dit Kastner, la blanche vapeur qui enveloppait la boutique
portative de ptisserie que l'on venait de dresser, il ne semblait
pas douteux que les gteaux ne fussent tout chauds, tout bouillants;
mais cette vapeur provenait simplement d'une fumigation continuelle
entretenue sur la table  claire-voie au moyen de vapeur d'eau
bouillante.

Les crieurs de ptisserie ont  peu prs disparu. Vers 1840, il y
eut  Paris plusieurs petites boutiques qui eurent une vogue
considrable et dont la comdie et la caricature s'emparrent. Voici
ce que dit Paul de Kock du plus clbre d'entre eux:

Un trs modeste ptissier vint s'tablir sur le boulevard
Saint-Denis; sa trs modeste boutique n'aurait pas pu contenir trois
personnes, aussi n'entrait-on pas: on se tenait dehors, et
quelquefois on faisait queue pour acheter de la galette, car c'est
presque l'unique ptisserie dont il faisait le dbit, mais il en
vendait depuis le matin jusqu' minuit et quelquefois plus tard
encore. Une galette n'avait pas le temps de paratre, et le
ptissier n'avait qu' couper. Cric, crac, de tous cts on tendait
la main pour recevoir une part de deux sous ou d'un sou... et la
galette qui venait d'tre dtaille tait remplace aussitt par une
autre, car ds qu'il n'y en avait plus il y en avait encore et le
ptissier recommenait  couper. Il ne faisait pas autre chose
depuis que sa boutique tait ouverte jusqu'au moment o il la
fermait, aussi lui avait-on donn le sobriquet de Coupe-Toujours.
Sa vogue fut remplace et surpasse par celle de la galette du
Gymnase, bien dchue aujourd'hui.

Les ptissiers, qui avaient saint Michel pour patron, faisaient, le
jour de la fte, chanter deux messes et clbrer un service
solennel, puis ils retournaient  leur travail. Ils se plaignirent
au prvt en disant que les autres corps de mtiers avaient le
temps, le jour de leur fte, de dcorer les bastons de leurs
saints, tandis que eux ils ne le pouvaient pas. Cette rclamation
fut coute, et  partir de 1485 il leur fut permis de chmer. Ils
observaient une crmonie bizarre, probablement ancienne: ils se
rendaient en pompe  la chapelle de leur patron qui faisait partie
de l'glise Saint-Barthlemy. Les uns s'habillaient en diables, les
autres en anges, et au milieu d'eux on voyait saint Michel agitant
une grande balance, et tranant aprs lui un dmon enchan qui
faisait cent niches aux passants et frappait tous ceux qu'il pouvait
attraper. Tous taient  cheval, accompagns de tambours et suivis
de prtres qui portaient le pain bnit. Une ordonnance de
l'archevque de Paris, du 10 octobre 1636, interdit cette
procession, qui avait donn lieu  quelques dsordres.

En Champagne, les ptissiers qui avaient leurs taux  Troyes,
fournissaient au bourreau, chaque samedi de carme, deux mailles
d'chauds.

La caricature a fait de nombreuses allusions  la ptisserie et
surtout  l'un de ses produits, la brioche, dont le nom est, comme
on sait, synonyme de faute ou de bourde. Une gravure, vers 1830,
reprsente Polignac en ptissier  la porte d'une boutique qui a
pour enseigne:  la renomme des boulettes; Travis caricaturait
Charles X avec cette inscription:  la renomme des fameuses
brioches, Charlot, premier ptissier de la cour. Quelques annes
plus tard (1833), Louis-Philippe est  son tour dguis en ptissier
fabricant de brioches. En 1848, le _Journal pour rire_ montrait une
dputation de ptissiers qui vexs de voir tout le monde faire des
brioches, profitent de la libert et de l'galit, pour demander le
monopole des boulettes.

La fabrication du pain d'pice peut passer pour une des varits de
la ptisserie.  Reims, les pains d'piciers eurent leur rglement
le 2 aot 1571. Les apprentis, pour parvenir  la matrise, devaient
faire un pain d'pice de six livres en prsence des matres-jurs.
Lorsque Marie Leckzinska traversa la Champagne pour pouser Louis
XV, des notables allrent lui offrir douze coffrets d'osier
contenant du pain d'pice de douze  la livre et des croquants
plis.

Au XVIe sicle, des marchands ambulants allaient l'offrir par les
rues; voici le quatrain qui leur est consacr dans les _Crys
d'aucunes marchandises que l'on crye parmy Paris:_

    On crie, sans quelque obices,
    De cela ne faut point doubtez,
    Le pain qui est petry despices,
    Qui flumes fait hors bouter.

Sous Louis XIV ils criaient:

    _Pains d'espices pour le coeur!_
    Dans Senlis je vais le qurir.
    Qui d'avoir en aura dsir,
    Je lui en donnerai de bon coeur.

Et au XVIIIe sicle: Voil le bon pain d'pice de Reims!

Au milieu de ce sicle, le Pain d'pice tait colport de compagnie
avec le croquet dans une charrette au milieu de laquelle s'levait
une grosse brioche ou une apptissante galette surmonte de petits
drapeaux tricolores. Le marchand dbitait d'un ton sec et bref la
phrase suivante: Excellent pain d'pic', excellent crrrrrroquet!
ou faisait entendre un susurrement indescriptible: A' s' l' moss;
l'moss  cinq! ce qui voulait dire  cinq sous le morceau. L'un
d'eux, qui exerait sa petite industrie  l'entre des
Champs-lyses, vers 1840, avait joint  son commerce l'attrayante
spcialit du sucre d'orge, et voici son boniment: Ach'tez,
messieurs, le restant de la vente; tout est renouvel! Un sou
l'bton  la fleur d'oranger, au citron; un sou! Ils sont clairs
comme de l'eau de roche, et gros comme des manches  balai.

[Illustration: Gravure de Poisson.]

[Illustration:

    Quand ie bat le pav, criant: Oublie, oublie!
    Je ne redoute point ny les chiens ny les lous,

    Mais ie crains seulement pour ce que ie publie
    Commenant  marcher l'heure propice aux filous.
]

Actuellement, on ne crie plus les pains d'pice; mais ils sont
l'objet d'un commerce important, vers le mois d'avril. Dans la
semaine de Pques s'ouvre la foire aux pains d'pice, o l'on en
vend de toutes formes; il en est qui reprsentent des monuments, des
bonshommes, des animaux; parmi ceux-ci le plus en vogue est le
cochon. Il est orn d'inscriptions factieuses, ou porte des noms de
baptmes varis qui permettent d'offrir aux enfants et aux grandes
personnes un petit cochon qui s'appelle comme eux. En revenant de la
foire beaucoup de gens le portent suspendu par une ficelle  leur
cou.

       *       *       *       *       *

Les marchands d'oublies, disparus depuis plus de cent ans, se
rattachaient, dit le bibliophile Jacob, aux ptissiers, tout au
moins dans la dernire priode. Anciennement les oublayers,
oblayeurs et oublieurs taient des ptissiers qui ne fabriquaient
pas de ptisseries grasses. Ce titre, qui survcut  leur premire
institution, drivait des oblies ou hosties, _oblat_, qu'ils
avaient seuls le droit de prparer pour la communion. C'tait
surtout aux jours des pardons, indulgences accordes par le Pape ou
l'vque, c'tait aux plerinages de saints et aux processions du
jubil que les oublayers dbitaient une prodigieuse quantit de
ptisseries au sucre et aux pices, enjolives d'images et
d'inscriptions pieuses, appeles gaufres  pardons. Ces jours-l ils
tablissaient leur fournaise  deux toises l'une de l'autre, autour
des glises, et attiraient par leurs cris les fidles allchs de
loin par l'odeur succulente de la pte chaude, qui se mlait 
l'odeur de l'encens. Il fallait que les oublayers fussent hommes de
bonne vie et renomme, sans avoir t repris de vilain blme. Il
leur tait dfendu d'employer aucune femme pour faire pain 
clbrer en glises. Ils taient tenus de se servir de bons et
loyaux oeufs; ils avaient le privilge de travailler le dimanche.

Monteil fait ainsi parler un oublieur, qui dcrit assez bien comment
s'exerait la profession au XIVe sicle: C'est dans le carnaval, au
coeur de l'hiver, que nous gagnons quelque chose. Le couvre-feu a
sonn; il est sept heures du soir; il gle  pierre fendre. Voil le
bon moment pour remplir notre coffin d'oublies, le charger sur nos
paules et aller crier dans les rues: Oublies! oublies! Les enfants,
les servantes nous appellent par les croises; nous montons; souvent
nous ignorons que nous entrons chez des Juifs, et nous sommes
condamns  l'amende. Quelquefois il se trouve d'enrags jeunes gens
qui nous forcent  jouer avec nos ds argent contre argent; on nous
met encore  l'amende. Le jour, si nous amenons avec nous un de nos
amis pour nous aider  porter notre marchandise, si nous talons au
march  moins de deux toises d'un autre oublieur,  l'amende, 
l'amende. On dit d'ailleurs et l'on croit assez communment qu'il
suffit de savoir faire chauffer un moule en fer et d'y rpandre de
la pte pour tre matre oublieur; ah! comme on se trompe! coutez
le premier article de nos statuts: Que nul ne puisse tenir ouvrouer
ni estre ouvrier, s'il ne fait en ung jour au moins cinq cents
grandes oublies, trois cents de supplications et deux cents
d'entres. Tout cela revient  plus de mille oublies; or, pour les
faire en un jour, mme en se levant de bonne heure, il faut tre
trs exerc, trs habile, trs leste.

C'tait surtout le soir, comme aujourd'hui le marchand de plaisir,
que l'oublieur courait les rues et s'installait dans les tavernes.
Quelquefois celui qui jouait avec lui avait la chance de gagner tout
ce qu'il portait: alors le corbillon lui revenait de droit et, en
signe de triomphe, il l'appendait  l'huis de la taverne. Au XVe
sicle, Guillaume de la Villeneuve dcrit ainsi le mtier:

    Le soir orrez sans plus atendre
     haute voix, sans delaier
    Diex, qui apele l'oubloier?
    Quant en aucun leu a perdu,
    De crier n'est mie esperdu
    Prs de l'uis crie o a est,
    Aide Diex de maist
    Com de male eure je sui nez
    Com par sui or mai assenez.

Ce personnage tait assez populaire pour figurer dans les comdies
allgoriques: Gringore introduit dans une de ses pices, _La Farce
du Bien mondain_, une femme nomme Vertu, qui entre en scne ayant
un corbillon sur ses paules et criant:

    Oublie! oublie! oublie!

    POUVOIR TEMPOREL

    Desployez-nous ici contant,
    Les dez dessus le corbilon.

    LA FEMME

    Sans nulle faulte, compaignon,
    Voulontiers je vous l'ouvriray.

Plus tard les oublieurs annonaient qu'ils donnaient deux gaufres
pour un denier, et ils chantaient sur un ton lamentable des rimes
quivoques:

    C'est moi qui suis un oublieux,
    Portant oubli  ta saison!
    Pas ne dois tre oublieux,
    Car j'en suis, c'est bien la raison.

Un autre de leurs cris tait: La joie! la joie! Voici les oublies!

[Illustration: Laitire des environs de Paris. Oublieur de la Ville
de Paris.]

Au XVIIe sicle, c'taient les ptissiers qui fournissaient aux
oublieurs leur attirail et leur marchandise. Un passage de
l'_Histoire comique de Francion_ le constate et donne des dtails
curieux sur la faon dont le mtier tait exerc: Je me sauvai dans
la boutique d'un ptissier que je trouvai ouverte. Craignant d'tre
reconnu par mes ennemis j'avois pris tout l'quipage d'un oublieux,
et m'en allois criant par les rues: O est-il? Je passai par devant
une maison; l'on m'appela par la fentre et cinq ou six hommes
sortant aussitt  la rue, me contraignirent d'entrer pour jouer
contre eux. Je leur gagnai  chacun le teston et, par courtoisie, je
ne laissai pas de vider tout mon corbillon sur la table, encore que
je ne leur dusse que six mains d'oublies; mais ils me jurrent qu'il
falloit que je leur disse la chanson pour leur argent.

Au moment o fut publi le _Dictionnaire de Trvoux_ (1732), c'tait
le profit des garons ptissiers de crier le soir, en hiver, des
oublies. Quand ils avaient vid leur corbillon, on leur faisait
aussi dire des chansons.

D'aprs Restif de la Bretonne, ils vendaient des oublies en faisant
jouer  une petite loterie, comme on en voit encore sur les quais.
Mais on ne sait pas  qui ces gens-l pouvaient vendre durant la
nuit. Nos pres, bonnes gens  tous gards, avaient pour eux une
sorte de considration, parce qu'une allusion superstitieuse  leur
nom d'oublieur leur faisait faire une fonction singulire, celle de
troubler le repos des citoyens aux heures les plus silencieuses de
la nuit, en criant d'une voix spulcrale:

    Rveillez-vous, gens qui dormez!
    Priez Dieu pour les Trpasss!
    Oublies, oublies!

L'usage de faire monter le soir aprs souper les oublieux engendra
des abus et occasionna maintes scnes scandaleuses. Plus d'une fois
un voleur en qute d'aventures,  dfaut de meilleure aubaine,
dvalisait le pauvre oublieux. Quelquefois il tombait dans une orgie
de jeunes dbauchs qui le prenaient pour souffre-douleur,
l'insultaient, le battaient et quelquefois le renvoyaient moulu et
dpourvu de tout. L'un d'eux fut mme assassin par des libertins de
qualit qui couraient les rues la nuit. Quelques-uns de ces petits
marchands finirent par s'affilier  des bandes de malfaiteurs et
prirent une part assez active  diffrents vols. Ils indiquaient les
tres des maisons et fournissaient  leurs associs le moyen de s'y
introduire. D'aprs Legrand d'Aussy, quand Cartouche forma cette
troupe d'assassins qui pendant un temps remplit Paris de meurtres,
quelques-uns de ces sclrats s'tant dguiss en marchands
d'oublies pour commettre plus facilement leurs crimes, la police
dfendit aux oublieux les courses nocturnes. Ce rglement en diminua
beaucoup le nombre. Ceux d'entr'eux qui continurent leur mtier
vendirent le jour, parcourant les quartiers et les promenades que
frquentait le peuple.

Lorsque les oublieurs disparurent, ils furent remplacs par des
marchandes de plaisir qui se faisaient autrefois entendre de tous
cts dans les rues de Paris, et qui exeraient leur industrie le
jour et dans la soire. En 1758, elles taient assez populaires pour
que, dans la _Matine des boulevards_, l'une d'elles figurt parmi
les marchands que Favart faisait dfiler. Elle chantait ce couplet:

    V'l la p'tit' marchand' de plaisir,
    Qu'est-c' qui veut avoir du plaisir?
    Venez, garons; venez, fillettes,
    J'ai des croquets, j'ai des gimblettes,
          Et des bonbons  choisir.
    V'l la p'tit' marchand' de plaisir,
          Du plaisir, du plaisir.

Ces femmes taient, par mtier, forces d'tre aimables et de se
laisser tout au moins courtiser; c'est ce que rpond l'une d'elles 
son amoureux qui lui en fait des reproches:

    Dame, d'o vient qu'il est jaloux!
    Ce n'est pas ma faute, voyez-vous:
    Je suis marchande de Plaisir,
    Je dois contenter le dsir
    Du monde et j'ons besoin d'pratique:
    Je ne vis que de ma boutique.
    Voyez voir, messieurs, si j'ons tort.
    Bachot a beau m'aimer bien fort,
    J'n'en pouvons faire davantage.

Dans la _Matine des boulevards_, ce dialogue assez peu difiant
s'engage entre un clincailler et sa fille marchande d'oublies:

    LE CLINCAILLER.--coute, coute, Louison: as-tu dj
    beaucoup vendu, mon enfant?

    LA PETITE MARCHANDE.--Non, papa; mais voil un louis qu'un
    monsieur m'a donn pour remettre tantt un billet  une
    dame qu'il doit pouser, et qu'il m'a fait connatre.

    LE CLINCAILLER.--Donne, c'est toujours quelque chose; les
    honntes gens se soutiennent comme ils peuvent. Mais
    auras-tu assez d'adresse pour t'acquitter de la commission?

    LA PETITE MARCHANDE.--Oh que oui, papa; ce n'est pas mon
    coup d'essai.

Ce nom de plaisir appliqu aux gaufres prtait  des allusions et
 des quivoques galantes. La chansonnette du _Marchand d'oublies_
rentre dans cet ordre d'ides:

    Jouez  mon petit jeu,
        Mon aimable fille,
    Approchez-vous donc un peu
        Et tournez l'aiguille.
    Tourner depuis quelque temps
        Est chose commune,
    En tournant combien de gens
        Ont fait leur fortune.

    Jeunes amans qu'en secret
        L'Amour accompagne,
    Tirez avez votre objet,
         tout coup l'on gagne.
    De mes avis faites cas,
        Fillettes jolies,
    Et surtout n'oubliez pas
        Le Marchand d'oublies!

Les peintres et les dessinateurs y virent un motif  allgories et
firent des compositions dans le genre de celle de la page 29. Il
courut  la mme poque une assez jolie chanson intitule _l'Amour
marchand de plaisirs_, dont voici quelques couplets:

    L'Amour courait, cherchant pratique,
    De plaisirs il tait marchand.
    Pour achalander sa boutique,
    Il s'en allait partout, criant:
    Dans la saison d'aimer, de plaire;
    Rgalez-vous, il faut jouir;
    trennez l'enfant de Cythre:
    Mesdames, voil le plaisir!
      Rgalez-vous, mesdames,
        Voil le plaisir!

[Illustration: L'Amour marchand de plaisirs, d'aprs le dessin de
Perrenot.]

    Le temps s'envole, et sur sa trace
    Fuient beaut, jeunesse et dsirs;
    Comme un clair le plaisir passe;
    Au passage il faut le saisir.
    Fillettes, dont le coeur palpite,
    Rgalez-vous, pourquoi rougir?
    Au plaisir l'Amour vous invite,
    Fillettes, voil le plaisir!
      Rgalez-vous, mesdames,
        Voil le plaisir!

    Mon adresse est chez le Mystre,
     l'enseigne du Rendez-vous;
    Venez, venez, j'ai votre affaire;
    J'ai du plaisir pour tous les gots.
    Bientt le plaisir fut si preste,
    Tant de chalands vinrent s'offrir,
    Qu'Amour criait: Au reste, au reste!
    Htez-vous ou point de plaisir:
      Rgalez-vous, mesdames,
        Voil le plaisir!

Kastner trouvait que le cri: Voil l'plaisir, mesdames! voil
l'plaisir! tait une des plus jolies phrases mlodiques qu'il
connt. Elle est, dit-il, gracieuse, expressive, lgante, bien
dclame et toujours d'un effet agrable, lors mme qu'elle laisse
quelque chose  dsirer pour l'excution. Ce sont les jeudis et les
dimanches que la gentille et accorte marchande fait sa plus longue
tourne. Le corps lgrement inclin d'un ct, par suite du poids
de son grand panier qui pse sur sa hanche du ct oppos, et tenant
 la main un grand cornet de carton o sont empiles l'une dans
l'autre les oublies roules en volutes et portant sur le dos des
figures, des devises, des emblmes saints ou profanes, elle se rend
dans les lieux o il y a foule et o elle ne pourrait crier
longtemps sans importuner les promeneurs ou sans se fatiguer
beaucoup elle-mme; elle cesse de faire entendre sa voix et se sert,
pour exciter l'attention des passants, d'un instrument de percussion
analogue au _tarabat_ des Isralites. Il est form d'un morceau de
bois carr muni en haut d'une sorte de poigne; il porte sur ses
faces une pice de fer galement semblable  une poigne; celle-ci
tant mobile excute, lorsqu'on remue le morceau de bois, des
mouvements de va-et-vient qui lui permettent de frapper le bois de
ct et d'autre, et de produire par l une suite de coups assez
forts pour tre entendus  distance. Les marchandes de plaisir
appellent parfois cet instrument le _dit-tout_, parce qu'il parle

pour elles et leur pargne la peine de crier leur marchandise.

De nos jours les marchandes de plaisirs sont en gnral vieilles; on
les entend crier: Voil l'plaisir, mesdames, voil l'plaisir!
Autrefois les gamins ne manquaient pas de parodier la modulation
qu'elles donnaient  leur cri en chantant:

    N'en mangez pas, mesdames, a fait mourir!

 Marseille, les marchands d'oublies criaient: Marchands d'oublies!
Oublies  la joie! et pendant les premires annes de la
restauration:

    Marchand d'oublies,
      Vive Louis,
    Oublies  la joie,
      Vive le roi!

 la fin du second Empire, la mre Plaisir tait trs connue sur le
boulevard Saint-Michel; elle tait grande et grosse, de bonne
humeur, et elle modulait avec une voix bien timbre son cri:

    Voil l'plaisir, mesdames,
        Rgalez-vous!

Elle avait sur la rive gauche une petite notorit  laquelle elle
n'tait pas insensible; plusieurs chroniqueurs parlrent d'elle, et
son portrait fut grav  l'eau-forte.

[Illustration: L'AIMABLE CAPORAL.]


SOURCES

Legrand d'Aussy, _Vie prive des Franais_, I, 77, 279.--Ant.
Caillot, _Vie publique des Franais_, II, 212.--Lacroix, _Histoire
des Htelleries_, II, 163, 275.--Tuet, _Matines
senonoises._--Clment Simon, _Grammaire limousine_, 125.--P.-L.
Jacob. _Curiosits de l'Histoire du vieux Paris_, 67, 77.--De
Lamare, _Trait de la police_, I, 332.--Monteil, _l'Industrie_, I,
131, 135.--Ch. Desmaze, _Curiosits des justices_, 165.--Mercier,
_Tableau de Paris_, III, 37.--_Numros parisiens_, 10, 11.--Restif
de la Bretonne; _Contemporaines.--Physiologie du ptissier_ (Muse
pour rire).--Rgis de la Colombire, _Cris de Marseille_,
175.--Kastner, _Les voix de Paris_, 38, 86.--_Paris ridicule et
burlesque_, 300, 319, 321.--Paul de Kock, _la Grande ville_,
55.--Vinart, _Les Ouvriers de Paris_, 76.--V. Fournel, _les
Spectacles populaires_, 8.--Assier, _Lgendes et curiosits de la
Champagne_, 183.--Restif de la Bretonne, _Nuits de Paris_, XII,
442.--Gouriet, _Personnages clbres des rues de Paris_, II, 306.

[Illustration: Marchande de plaisir, d'aprs Poisson.]




LES BOUCHERS


Au moyen ge presque tous ceux qui s'occupaient de l'alimentation
taient l'objet de dictons satiriques, d'anecdotes ou de contes
injurieux, dont la tradition est loin d'tre perdue, surtout en
certaines provinces. Il semble toutefois que les bouchers en aient
t moins atteints que les boulangers, les aubergistes et les
meuniers, par exemple: l'pithte de voleur n'est pas sans cesse
accole  leur nom, et les lgendes ne les rangent pas parmi les
gens de mtiers auxquels saint Pierre ferme obstinment les portes
du Paradis.

En Bretagne mme, et dans plusieurs des pays o la satire n'pargne
gure que les laboureurs et les artisans qui se rattachent  la
construction, ils ne sont que rarement en butte aux quolibets, et on
ne manifeste pas de rpulsion  leur gard.

Dans le Mentonnais, au contraire, leur mtier est mal vu;
anciennement, ils faisaient, dit-on, fonction de bourreau. On ne
boit pas volontiers avec eux, et leurs enfants se marient moins
facilement que les autres.

D'aprs Timbs, il n'y a pas trs longtemps qu'en Angleterre le
peuple croyait qu'ils taient l'objet d'une exception lgislative
d'un caractre mprisant. On lit, dit-il, dans un pome de Butler,
qu'aucun boucher ne pouvait siger parmi les jurs. Cette erreur
n'est pas maintenant compltement teinte. Le jurisconsulte
Barrington, aprs avoir cit le texte d'une loi de Henri VIII, qui
exemptait les chirurgiens du jury, pense que de cette exemption
vient la fausse opinion d'aprs laquelle un chirurgien ou un boucher
ne pouvaient, en raison de la barbarie de leur mtier, tre accepts
comme jurs. Spelman, un autre jurisconsulte, dit que dans la loi
anglaise ceux qui tuent les btes ne doivent pas tre les arbitres
de la vie d'un homme. Pour qu'il ait avanc cette opinion, il faut
qu'elle ait eu quelque fondement. Actuellement, l'exemption subsiste
pour les mdecins, chirurgiens et apothicaires, mais non pour les
bouchers.

L'exercice de cette profession semble disposer ceux qui l'exercent 
une sorte d'insensibilit, bien qu'il ne faille pas prendre  la
lettre ce passage des _Industriels_ (1840): Sans cesse occups 
tuer,  dchirer des membres palpitants, les garons d'chaudoir
contractent l'habitude de verser le sang. Ils ne sont point cruels,
car ils ne torturent pas sans ncessit et n'obissent point  un
instinct barbare; mais ns prs des abattoirs, endurcis  des scnes
de carnage, ils exercent sans rpugnance leur mtier. Tuer un
boeuf, le saigner, le souffler, sont pour eux des actions
naturelles. Une longue pratique du meurtre produit en eux les mmes
effets qu'une frocit native, et les lgislateurs anciens l'avaient
tellement compris, que le Code romain forait quiconque embrassait
la profession de boucher  la suivre hrditairement.

En 1860, le _Bulletin de la Socit protectrice des animaux_
s'occupa des pratiques de l'abattoir et constata que certains tueurs
se plaisaient  torturer: La cruaut de quelques garons bouchers,
est telle qu'ils frappent encore la pauvre bte aprs l'avoir
gorge. L'un d'eux,  l'abattoir du Roule, non content d'avoir rou
de coups le veau qui s'tait chapp de ses mains, lui assnait sur
le museau des coups de bton et le piquait au nez avec son couteau,
aprs lui avoir coup la gorge, sans lui enlever la partie cervicale
de la moelle que les gens du mtier appellent l'amourette, dans le
but avou de le faire souffrir plus longtemps.

Pendant le moyen ge, les bouchers de Paris sont turbulents, et on
les rencontre dans tous les mouvements populaires; ils y prennent
une part prpondrante, et se distinguent souvent par leurs excs;
il est juste d'ajouter qu' cette poque la royaut et les seigneurs
ne leur donnaient gure le bon exemple.  la Rvolution, ils
n'avaient pas entirement perdu le souvenir du rle que leur
corporation avait jou plusieurs sicles auparavant; en 1790, lors
des travaux du Champ de Mars, auxquels plusieurs corps d'tat
prirent part en portant leurs bannires, celle des garons bouchers
tait orne d'un large couteau, avec cette inscription menaante:
Tremblez, aristocrates, voici les garons bouchers!

Au XIIIe sicle, le lexicographe Jean de Garlande accusait les
bouchers, au lieu de bonne viande, de dbiter les chairs d'animaux
morts de maladie; et on lit dans les _Exempla_ de Jacques de Vitry
les deux contes moraliss qui suivent: Un jour qu'un client, pour
mieux se faire venir d'un boucher qui vendait de la viande cuite,
lui disait: Il y a sept ans que je n'ai achet de viandes  d'autre
qu' vous. Le boucher rpondit: Vous l'avez fait et vous vivez
encore! Un autre boucher de Saint-Jean-d'Acre, qui avait coutume de
vendre aux plerins des viandes cuites avaries, ayant t pris par
les Sarrasins, demanda  tre conduit devant le Soudan, auquel il
dit: Seigneur, je suis en votre pouvoir et vous pouvez me tuer; mais
sachez qu'en le faisant vous vous ferez grand tort.--En quoi?
demanda le Soudan.--Il n'y a pas d'anne, rpondit le boucher, o je
ne tue plus de cent de vos ennemis les plerins en leur vendant de
la vieille viande cuite et du poisson pourri. Le Soudan se mit 
rire, et le laissa aller.

Au XVIe sicle, le prdicateur Maillard disait que les bouchers
soufflaient la viande et mlaient du suif de porc parmi l'autre.

L'exercice de la profession tait soumis  un grand nombre de
rglements, dont voici quelques-uns: Dfense d'acheter des bestiaux
hors des marchs; d'acheter des porcs nourris chez les barbiers,
parce que ceux-ci avaient pu donner aux porcs le sang qu'ils
tiraient aux malades; d'gorger des bestiaux ns depuis moins de
quinze jours; de vendre de la viande chauffe; de garder la viande
plus de deux jours en hiver et plus d'un jour et demi en t; de
vendre de la viande  la lueur de la lampe ou de la chandelle. Les
rglements, trs longs et trs svres, concernaient les animaux
atteints de la lpre ou du charbon.

On a beaucoup parl, dans ces dernires annes, de procs faits 
des bouchers qui avaient vendu pour les soldats des viandes
malsaines. Sous l'ancien rgime, il y eut plusieurs condamnations
pour des faits du mme genre. En voici une que rapporte de Lamare,
et qui est curieuse  plus d'un titre.

_28 mai 1716._--Arrt de la chambre de justice condamnant Antoine
Dubout, greffier des chasses de Livry, ci-devant directeur des
boucheries des armes,  faire amende honorable, nud en chemise, la
corde au col, tenant dans ses mains une torche ardente du poids de
deux livres, ayant criteau devant et derrire, portant ces mots:
Directeur des boucheries qui a distribu des viandes ladres, et
mortes naturellement aux soldats; au-devant de la principale porte
et entre de l'glise de Paris, et la principale porte et entre de
l'glise du couvent des Grands-Augustins, et l, tant tte nue et 
genoux, dire et dclarer  haute et intelligible voix, que
mchamment et comme mal avis, il a distribu et fait distribuer des
viandes de boeuf ladres et mortes naturellement, qu'il s'est servi
de fausses romaines pour peser et faire peser lesdites viandes,
qu'il avait fait vendre  son profit des boeufs morts ou rests
malades en route, dont il a fait tenir compte au roi, qu'il a
pareillement fait tenir compte par le roi des boeufs et vaches sur
un bien plus grand poids que l'estimation qu'il en a fait faire, et
qu'il a commis d'autres mfaits mentionns au procs, dont il se
repent, demande pardon  Dieu, au roi et  la justice.

[Illustration: Boucher assommant un boeuf, d'aprs Jost Amman.]

Au XIVe et au XVe sicle, nul ne pouvait tre reu matre sans tre
fils de matre,  moins qu'il n'et servi en qualit d'apprenti
pendant trois ans et achet, vendu ou dbit chair. Le
chef-d'oeuvre exig consistait  habiller, c'est--dire  tuer,
dpecer et parer la viande d'un boeuf, d'un mouton ou d'un veau.
Par une ordonnance de Charles VI (1381), tout boucher qui se faisait
recevoir matre tait oblig de donner un aboivrement et un past:
pour l'aboivrement, le matre nouveau devait au chef de sa
communaut un cierge d'une livre et demie et un gteau ptri aux
oeufs;  la femme de celui-ci quatre pices  prendre dans chaque
plat; au prvt de Paris un setier de vin et quatre gteaux de
maille  maille; au voyer de Paris, au prvt de Fort-l'vque,
etc., demi-setier de vin chacun et deux gteaux de maille  maille.
Pour le past, il devait au chef de la communaut un cierge d'une
livre, une bougie roule, deux pains, un demi-chapon et trente
livres et demie de viande:  la femme du chef, douze pains, deux
setiers de vin et quatre pices  prendre dans chaque plat; au
prvt, un setier de vin, quatre gteaux, un chapon et soixante et
une livres de viande tant en porc qu'en boeuf; enfin au voyer de
Paris, au prvt du Fort-l'vque, au cellrier du Parlement,
demi-chapon pour chacun, deux gteaux et trente livres et demie,
plus demi-quarteron, de boeuf et de porc. Les diverses personnes
qui avaient droit  ces rtributions taient obliges, quand elles
les envoyaient prendre, de payer un ou deux deniers au mntrier qui
jouait des instruments dans la salle.

Le _Moyen de parvenir_ donne le dtail d'une sorte de crmonial qui
tait en usage au XVIe sicle, et qui vraisemblablement tomba un peu
plus tard en dsutude: Quand les bouchers font un examen 
l'aspirant, ils le mnent en une haute chambre; et, le tout fait,
ils lui disent que, pour la sret des viandes, il faut savoir s'il
est sain et entier et, pour cet effet, le font dpouiller et le
visitent. Cela fait, ils lui disent qu'il se revte, ce qu'ayant
fait et le voyant gai et ralu, ils lui disent: Or , mon ami, vous
tes pass matre boucher, vous avez habill un veau, faites le
serment.

En Champagne, quand la rception tait accomplie, le boucher devait
prter un serment, renouvel chaque anne le jour du Grand Jeudi, au
corps de Notre-Seigneur Jsus-Christ,  l'glise et aux saints
vangiles, de ne pas enfreindre les rglements de sa corporation.
Chaque rcipiendaire donnait au matre boucher une paire de chausses
et offrait en outre un banquet  ses confrres.

 Troyes, au XIVe sicle, les matres bouchers pouvaient tre
forcs, quelques jours aprs leur rception, de mettre un chapeau de
verdure et de traner, attels deux  deux, jusqu' la lproserie,
un chariot sur lequel tait assis, au milieu de vingt-cinq porcs
gras, l'aumnier en surplis portant la croix. Les trompettes
sonnaient, les enfants et le petit peuple criaient: Vilains! serfs!
Boeufs trayants!

 Paris, les matres bouchers avaient constitu une sorte de
tribunal, o ils sigeaient en tablier au milieu des moutons et des
boeufs qu'on gorgeait.

Le matre des bouchers, dsign  vie par douze lecteurs choisis
parmi les matres bouchers, s'asseyait dans la grande salle de la
halle sur une chaise de bois, et l, pour lui rendre hommage, on
faisait brler un grand cierge devant lui.

Il tait interdit aux bouchers de vendre en carme et le vendredi:
ceux qui enfreignaient cette dfense taient condamns  tre
fouetts par les rues. Comme les malades pouvaient avoir besoin de
viande, on accordait le droit d'en vendre  quelques bouchers,
moyennant une redevance.  Saint-Brieuc, ce droit fut adjug, en
1791,  un boucher, moyennant 900 livres. En 1126, un boucher de
Laon, qui avait vendu de la viande un vendredi, fut condamn par
Barthlemy de Vire, vque de la ville,  porter publiquement  la
procession une morue, ou un saumon s'il ne peut se procurer une
morue.

Des ordonnances multiples et trs dtailles qui occupent nombre de
pages dans le trait de de Lamare, avaient rglement les tueries et
les boucheries; mais on avait beau les renouveler, elles n'taient
gure observes. Plusieurs crivains nous ont donn des descriptions
de celles de Paris aux sicles derniers, qui ressemblent  celle
qu'Ant. Caillot a trace de leur tat  la veille de la Rvolution:
Quel hideux aspect ne prsentaient pas les taux des bouchers; les
passants n'y voyaient qu'avec horreur les traces d'un massacre
sanglant, que des ruisseaux d'un sang noir qui coulait dans la rue,
qu'un pav toujours teint de ce sang, que des hommes dont les
vtements en taient constamment souills.

Sous l'Empire, la police essaya, avec succs, de rendre les
boucheries un peu plus propres. Les boutiques taient dfendues 
l'extrieur, par des barreaux de fer luisant, qui y laissaient
pntrer l'air la nuit comme le jour. Le sang ne souille plus, dit
Caillot, les dalles qui en forment le pav, et le marchand ne porte
plus de traces sanglantes sur le linge qui lui sert de tablier. La
bouchre, coiffe d'un bonnet de dentelle, n'est plus assise sur une
chaise de bois devant un comptoir malpropre, mais dans un petit
cabinet vitr, dcor d'une glace, dans lequel elle reoit l'argent
de ses pratiques.

Dans quelques villes de province se retrouvent des boucheries dont
l'aspect rappelle celles du moyen ge: en 1886 la rue des Bouchers,
 Limoges, tait une sorte de ruelle troite, humide et sombre,
longue d'une centaine de mtres, borde de maisons construites pour
la plupart en bois et en torchis. Les boutiques taient basses,
troites et peu profondes; la marchandise, au lieu d'tre 
l'intrieur, s'talait  l'extrieur, les quartiers de chair
suspendus  d'normes crocs et les morceaux de viande jets
ple-mle, dans un dsordre indescriptible et rpugnant: le client
n'entrait jamais dans la boutique et les transactions se faisaient 
la porte, o bouchers et bouchres se tenaient.

[Illustration: Le Boucher]

Les boucheries de Troyes se composaient de quatre alles de
charpente, et les courants d'air mnags  l'intrieur empchaient
les mouches d'y pntrer; lors de l'enqute faite  ce sujet par le
lieutenant-gnral du baillage en 1759, ils attribuaient le
privilge dont jouissait cette boucherie au bienheureux vque Loup,
dont ils montraient la statue place depuis longtemps pour perptuer
le souvenir de son intercession; d'autres,  l'humidit du local.

Les boutiques des bouchers n'ont pas, en gnral, d'enseignes bien
caractristiques, et il est assez rare d'en trouver dans le genre de
celle qu'on voyait il y a trente ans  Saint-Haon-le-Chtel; elle
reprsentait un animal indescriptible avec cette lgende:

    On me dit vache et je suis boeuf;
    Pour qui me veut, je suis les deux.

Sur la faade on voit assez souvent une tte de boeuf,
gnralement dore; aujourd'hui elle est assez petite; autrefois
elle tait de grande dimension, avec des cornes trs longues.

Au moyen ge, les bouchers couronnaient de feuillage la viande des
animaux frachement tus. Villon y fait allusion dans son _Petit
Testament:_

    Item  Jehan Tronne, bouchier,
    Laisse le mouton franc et tendre
    Et un tachon pour esmoucher
    Le boeuf couronn qu'il veult vendre
    Ou la vache qu'on ne peult prendre.

Au commencement du second Empire cette dcoration subsistait encore,
seulement pour le jour de Pques, qui ramenait l'usage de la viande
alors interdite pendant le carme.

 Douai, d'aprs le rglement du 10 avril 1759, la nature des
viandes exposes en vente par les bouchers tait indique par des
banderoles des couleurs ci-aprs: Boeuf, banderole verte; Taureau,
banderole rouge; Vache, banderole blanche; Brebis, banderole jaune;
Mouton, banderole bleue.

Les bouchers avaient remarqu que les viandes les plus jaunes, les
plus corrompues et les plus fltries, paraissaient trs blanches et
trs fraches  la lumire; aussi plusieurs avaient l'artifice de
tenir grand nombre de chandelles allumes dans leurs taux, mme en
plein jour; une ordonnance de 1399 fixa les heures pendant
lesquelles ils pouvaient avoir des chandelles.

Avant la Rvolution, les consommateurs achetaient chair sur
taille, c'est--dire en marquant sur une taille, par des crans ou
des coches, la quantit de viande prise chaque fois, comme cela se
passe encore chez les boulangers.

Une sentence de 1668 dfendait aux bouchers de descendre de leurs
taux pour appeler et arrter ceux qui dsiraient acheter de la
viande.

De Lamare rapporte, d'aprs Lampride, une singulire manire de
vendre la viande, qui fut en usage  Rome pendant une assez longue
priode. L'acheteur tant content de la qualit de la marchandise,
fermait l'une de ses mains, le vendeur en faisait autant de l'une
des siennes; et ensuite, ayant l'un et l'autre le poing clos, chacun
d'eux tendait subitement une partie de ses doigts: si les doigts
tendus et ouverts de l'un et de l'autre formulent le nombre pair,
c'tait au vendeur  mettre le prix  sa marchandise; si, au
contraire, ils amenaient le nombre impair, l'acheteur avait le droit
d'en donner tel prix qu'il jugeait  propos.

Au XVIIe sicle existait, chez certains bouchers de Londres, la
coutume de cracher sur la premire pice d'argent qu'ils recevaient
le matin.

Les personnes qui venaient acheter de la viande, et qui
naturellement essayaient de l'avoir  meilleur march que le prix
fait par le marchand, taient de la part de celui-ci l'objet
d'invectives, qui motivrent un arrt du Parlement en 1540, et une
ordonnance de police en 1570: Expresses inhibitions, dit cette
dernire, sont faites  tous Bouchers, Estalliers, Rotisseurs,
Poissonniers, Harengers, Fruictiers et autres de cette ville de
Paris, de ne innover, mesfaire ne mesdire aux Demoiselles et
Bourgeoises, femmes, filles et chambrires qui achepteront ou
vouldront achepter d'eux, de ne uzer contre lesdittes Damoiselles,
Bourgeoises et leurs servantes, d'aucunes parolles de rize et
mocquerie et de recevoir doulcement les offres qu'elles feront de
leurs marchandises, sous peine de prison, d'amende arbitraire et de
punition corporelle.

Au XVIIe sicle, les bouchers et les bouchres avaient adouci leur
langage, sans toutefois cesser de lancer quelques brocards aux
clients qui voulaient marchander. Voici une scne de boutique
emprunte au _Bourgeois poli_, qui fut publi en 1631:

    LA BOURGEOISE.--H bien, mon amy, avez-vous l de bonne
    viande? Donnez-moi un bon quartier de mouton et une bonne
    pice de boeuf, avec une bonne poitrine de boeuf.

    LE BOUCHER.--Oui dea, madame, nous en avons de bonne,
    d'aussi bonne qu'il y ayt en la boucherie, sans despriser
    les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez. Voil
    une bonne pice de vache du derrire bien espaisse. Cela
    vous duit-il?

    LA FEMME DU BOUCHER.--Madame, voil un bon colet de mouton;
    tenez, voil qui a deux doigts de gresse; je vous promets
    que le mouton en couste sept francz, et si encore on n'en
    sauroit recouvrir, je serons contraint de fermer nos
    boutiques.

    LA BOURGEOISE.--Combien Voulez-vous vendre ces trois
    pices-l?

    LE BOUCHER.--Madame, vous n'en sauriez moins donner qu'un
    escu; voil de belle et bonne viande.

    LA BOURGEOISE.--Jesu, mon amy, vous mocquez-vous? et
    vramment prisez moin vos pices.

    LE BOUCHER.--Madame, je ne sommes pas  cette heure  les
    priser; il y a longtemps que je savons bien combien cela
    vaut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous en vendons.

    LA BOURGEOISE.--Tredame mon amy, je croy que vous vous
    mocquez quant  moy, de faire cela un escu; encore pour
    quarante sols je me lairrois aller.

    LA FEMME DU BOUCHER.--Ah! madame, il ne vous faut pas de si
    bonne viande; il faut que vous alliez querir de la cohue,
    on vous en donnera pour le prix de votre argent; je n'avons
    point de marchandise  ce prix-l, il vous faut de la vache
    et de la brebis.

[Illustration]

    LA BOURGEOISE.--Tredame, m'amie, vous tes bien rude 
    pauvres gens! Je vous en offre raisonnablement ce que cela
    vaut. Vous me voudriez faire accroire, je pense, que la
    chair est bien chre.

    LE BOUCHER.--Madame, la bonne est bien chre, voirement je
    vous assure que tout nous r'enchrit; la bonne marchandise
    est bien chre sur le pied. Mais, tenez, madame, regardez
    un peu la couleur de ce boeuf-l? Quel mouton est cela?
    Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne faictes
    que le march d'un autre.

    LA BOURGEOISE.--Tout ce que vous me dittes l et rien c'est
    tout un; je voy bien ce que je voy; je say bien ce que
    vaut la marchandise; je ne vous en donnerai pas un denier
    davantage.

    LA FEMME DU BOUCHER.--Alls, alls, il vous faut de la
    vache. Alls  l'autre bout, on en y vend: vous trouverez
    de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne
    faudroit guire de tels chalans pour nous faire fermer
    nostre estau.

Le dessin de Daumier (p. 13) a pour lgende: Eh ben! puisque vous
voulez qu'les bouchers soient libres, pourquoi qu'vous voulez
m'empcher d'mettre qu z'os dans la balance?... J'vous trouve
drle, vous encore, la p'tite mre!...

Les bouchers, habitus  manier de l'argent, vivent bien et
dpensent beaucoup. Un proverbe provenal, qu'il ne faut pas sans
doute gnraliser, assure qu'ils ne meurent pas riches:

    --_Bouchi jouine  chivau,_
        _Vii  l'espitau._

    Boucher jeune  cheval--Vieux  l'hpital. (Provence.)

Les bouchers ne sont pas seulement vendeurs, ils sont aussi
acheteurs, et ils emploient dans le marchandage des ruses analogues
 celles, plus connues, des maquignons. En arrivant dans un march,
dit La Bdollire, le boucher va de bestiaux en bestiaux; et les
examine d'un air de dnigrement: Tourne-toi donc, dessch; n'aie
pas peur; ce n'est pas encore toi qui fourniras des lampions pour la
fte de juillet; et combien veut-on te vendre?--L'avez-vous bien
mani? s'crie le marchand impatient.--Parbleu! ne faut-il pas deux
heures pour considrer ton efflanqu?--Tiens, aussi vrai que les
bouchers sont tous des voleurs, il ne sortira pas du march  moins
de quinze louis.--Mais il n'a rien dans la carcasse, ton
cerf-volant! il n'a pas de suif pour trois chandelles! Je t'en donne
trente-deux pistoles, et pas davantage. Lorsque la discussion est
termine, et que le boucher a conclu le march, il tire de sa poche
une paire de ciseaux et dcoupe sur le poil les lettres initiales de
son nom et de son prnom. S'il veut qu'on immole immdiatement
l'animal, il le marque de chasse, c'est--dire d'une raie
transversale sur les ctes. Un boucher ne dit jamais: J'ai achet
une vache, mais bien: J'ai achet une bte. Quand il a fait
l'acquisition d'un taureau, il le dsigne sous la dnomination de
pacha ou pair de France.

C'est probablement  cause de ces ruses qu'on donne en
Basse-Bretagne, au boucher, le surnom de _Mezo Kiger_, boucher ivre
ou plutt trompeur.

Les bouchers de Paris taient trs orgueilleux au moyen ge. Dante,
_Purgatoire_, ch. XX, prtend que Hugues Capet tait fils d'un
boucher de Paris. Ce roi avait accord de grands privilges  la
corporation; c'est l probablement l'origine de cette tradition, qui
n'tait pas teinte au XVe sicle, et  laquelle Villon fait
allusion dans son _Grand Testament_.

    Se fusse des hoirs Hue Capet
    Qui fut extraict de Boucherie,
    On ne m'eust parmy ce drapet.
    Faict boire  cette escorcherie.

Les anciennes confrries des bouchers taient presque partout fort
importantes. Celle de Paris tenait ses runions dans l'glise
Saint-Pierre-aux-Boeufs. Dans plusieurs villes, des droits et des
privilges particuliers taient le partage des bouchers;  Venise,
ils avaient celui d'lire le cur de l'glise Saint-Mathieu; 
Fribourg, leurs droits taient trs divers; l'auberge qu'ils
possdaient avait, ds avant 1498, le boeuf pour enseigne. La
puissante corporation des bouchers d'Augsbourg tenait ses runions
dans une auberge situe prs de l'abattoir de cette ville, et
portait pour enseigne le Justaucorps sanglant. Les bouchres de la
mme ville allaient se reposer et djeuner dans une maison voisine,
 l'enseigne de l'cole des Femmes.

[Illustration: Promenade du Boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Seine,
XVIe sicle.]

La corporation des bouchers a souvent figur dans les ftes et les
crmonies publiques, et, d'aprs les anciens registres de la ville
de Paris, elle a t admise aux entres des princes et des lgats, 
la condition de supporter les frais d'habillement, de draperie et de
tentures. Les bouchers reurent mme, sous forme de remontrance,
l'ordre de faire battement  l'entre d'Anne de Bretagne. Jusqu'
la Rvolution, ils continurent  paratre aux entres des rois, aux
rjouissances pour les baptmes des princes et princesses, etc.  la
fte de la Fdration, les garons bouchers se prsentrent seuls,
car les matres ne pouvaient tre sympathiques  un nouvel ordre
social qui dtruisait leurs privilges.

[Illustration: Promenade du Boeuf gras, figure accompagnant le
placard de l'ordre et la marche (1816).

(Muse Carnavalet.)]

Les bouchers, comme bien d'autres corporations, avaient soin d'orner
la chapelle de leur patron; ceux de Champagne se distinguaient tout
particulirement. On voit dans la chapelle Saint-Joseph un vitrail
donn par les matres bouchers de Bar-sur-Seine, en 1512. Au milieu,
en haut, est peint saint Barthlemy, leur patron, tenant
l'instrument de son supplice. Plus bas, est reprsente la promenade
du boeuf gras: deux bouchers en habit de fte conduisent l'animal,
et tranent chacun le bout d'une charpe passe  col; ils sont
prcds de deux garons, battant la caisse et jouant de la flte,
et suivis de plusieurs enfants qui se livrent  la joie. La maison
d'un matre boucher, ou peut-tre la boucherie publique de la ville,
se voit dans le fond, orne de deux ttes de boeuf et de
guirlandes de verdure (p. 16).

La promenade d'un boeuf gras, pendant les jours qui prcdent le
carme, n'a pris fin  Paris qu' la chute du second empire;
autrefois, elle avait lieu sur plusieurs points de l'ancienne
France. Le seigneur de Palluau (Indre) avait le droit, au XVIIIe
sicle, de faire choisir un boeuf parmi ceux que les bouchers de
la ville taient tenus de tuer devant Carme prenant. Ce boeuf
tait appel boeuf viell. Au bourg de Saint-Sulpice-lez-Bourges,
le matre visiteur des chairs et poissons, aprs collection faite
des voix et arbitres  ce appels, dclaroit que tel boeuf estoit
le plus gros et suffisant pour estre men et viol,  la manire
accoutume, par les rues de la justice dudit bourg. Cette lection
rappelle celle qui tait faite avant 1870,  Paris, par une
commission compose de l'inspecteur gnral des halles et marchs,
de quatre principaux inspecteurs, de deux facteurs et de deux
bouchers.  Leugny, dans l'Yonne, il y a quelques annes, un
maquignon marchandait le boeuf gras; un leveur morvandeau le
vendait. Les garons bouchers qui le promenaient qutaient de
l'argent, du vin et du cidre. Le soir, il y avait un repas fait avec
l'argent encaiss. On y buvait le vin recueilli dans une feuillette,
qui accompagnait la promenade du boeuf.

Le bibliophile Jacob a parl assez longuement des processions qui
avaient lieu  Paris, et il a essay d'en rechercher l'origine.
N'est-il pas vraisemblable, dit-il, que les garons bouchers
clbraient la fte de leur confrrie, de mme que les clercs de la
basoche plantaient le mai  la porte du Palais de justice. En outre,
les bouchers de Paris ayant eu jadis plusieurs querelles et procs
avec les bouchers du Temple, il est fort naturel qu'ils aient
tmoign leur reconnaissance,  l'occasion des privilges que le roi
leur accorda en ddommagement, par des rjouissances publiques, qui
se sont perptues jusqu' nous. Cette ide est d'autant plus
admissible, que le boeuf gras partait de l'Apport-Paris, ancien
emplacement des boucheries hors des murs de la ville, et qu'il tait
conduit en pompe chez les premiers magistrats du Parlement. En tout
cas, il est certain que cette fte existe depuis des sicles. On
nommait le boeuf gras boeuf vill, parce qu'il allait par la
ville; ou boeuf viell, parce qu'il marchait au son des vielles;
ou bien boeuf viol, parce qu'il tait accompagn de violes ou
violons. Les enfants avaient inaugur un jeu de ce genre, qui
consistait  couronner de fleurs un d'entre eux et  le conduire en
chantant comme  un sacrifice; ce jeu-l s'appelait boeuf sevr.

Les premires descriptions qui s'tendent sur les dtails de cette
crmonie sont  peu prs telles qu'on les ferait encore.

La procession de 1739 est la plus mmorable dont les historiens
fassent mention: le boeuf partit de l'Apport-Paris, la veille du
jeudi-gras, par extraordinaire; il tait couvert d'une housse de
tapisserie et portait une aigrette de feuillage. Sur son dos on
avait assis un enfant nu avec un ruban en charpe; et cet enfant,
qui tenait dans une main un sceptre dor et dans l'autre une pe,
tait appel le roi des bouchers. Jusqu'alors les bouchers n'avaient
eu que des matres, et sans doute ils voulurent, cette fois,
rivaliser avec les merciers, les mntriers, les barbiers et les
arbaltriers, qui avaient des rois. Ce boeuf gras avait pour
escorte quinze garons bouchers vtus de rouge et de blanc, coiffs
de turbans de deux couleurs: deux d'entre eux le menaient par les
cornes,  la faon des sacrificateurs paens; les violons, les
fifres et les tambours prcdaient ce cortge qui parcourut les
quartiers de Paris pour se rendre aux maisons des prvts, chevins,
prsidents et conseillers,  qui cet honneur appartenait. Le boeuf
fut partout bienvenu, et l'on paya bien ses gardes du corps; mais le
premier prsident n'tant pas  son domicile, le boeuf gras fut
amen dans la grande salle du Palais par l'escalier de la
Sainte-Chapelle, et il eut l'avantage d'tre prsent, en plein
tribunal, au prsident en robe rouge qui l'accueillit trs
honntement.

La Rvolution supprima le boeuf gras; mais Napolon rtablit, par
ordonnance, le carnaval et le boeuf gras; longtemps la police fit
les frais de ces bacchanales des rues et des places; le roi des
bouchers s'tait chang en Amour et avait quitt sceptre et pe
pour un carquois et un flambeau.

[Illustration]

Depuis cette rnovation jusqu'en 1871, le boeuf gras se promena 
Paris, pendant les trois derniers jours du carnaval, conduit par des
garons bouchers dguiss et entour de sa cour mythologique, sale
et crotte,  cheval ou en voiture et on allait le montrer aux
souverains et aux autorits, comme le montre l'image satirique (p.
21) intitule: Rencontre de deux monarques gros, gras, etc.

Plusieurs corporations honoraient un saint unique, reconnu par tous
les gens de l'tat; les bouchers en avaient plusieurs; en Belgique,
ils avaient choisi saint Antoine, martyr des premiers temps du
christianisme, qui avait exerc le mtier de boucher  Rome, et afin
de le distinguer des autres saints du mme nom, ils avaient fait
reprsenter  ct de lui un cochon; ceux de Bruxelles ftaient
saint Barthlemy et faisaient dire, le 24 aot, une messe en son
honneur.

 Morlaix, les bouchers clbraient leur fte dans les premiers
jours de l'Avent. Le boeuf gras faisait le tour de la ville
escort par tous les membres de la corporation, bras nus et la hache
sur l'paule.  chaque carrefour, on faisait le simulacre d'abattre
l'animal, puis les bouchers faisaient la qute.

 Limoges, au milieu du quartier des bouchers, s'levait une petite
chapelle ddie  saint Aurlien, patron de la corporation;  la
porte tait place une madone entoure de lanternes qu'on allumait
dans les grandes occasions. Des statuettes semblables, mais plus
petites, se voyaient au-dessus des portes des maisons et dans chaque
chambre; devant ces dernires brlait jour et nuit une lumire.

Les bouchers taient soumis  des redevances fodales, quelquefois
d'un caractre original. Dans plusieurs chartes du XIIe sicle, les
seigneurs exigeaient des bouchers domicilis sur leurs terres
toutes langues des boeufs que ceux-ci tueront.  Lamballe, le
jeudi absolu, Franois Bouan, sieur de la Brousse, avait le droit de
prendre et lever de chaque boucher ou personne vendant chair ou lard
aux paroisses de Notre-Dame et de Saint-Martin une joue de porc,
bonne et comptente tranche, deux doigts au-dessous de l'oreille.
Les bouchers de Dol devaient fournir au sire de Combour une pelisse
blanche en peau, assez grande pour entourer un ft de pipe, et dont
les manches devaient tre assez larges pour qu'un homme arm pt y
passer facilement le bras. Jusque vers 1820, chacun des bouchers qui
venaient vendre au march de Penzance, dans la Cornouaille anglaise,
payait,  la fte de Nol, au bailli de Coneston, un shilling ou
devait lui donner un os  moelle.

Il est assez rarement parl des bouchers dans les contes, si ce
n'est dans ceux qui sont plaisants; mais il court sur eux quelques
anecdotes assez comiques: Un boucher de Lyon avait achet, dit le
_Roman bourgeois_, un office d'esleu; le gouverneur de la ville
s'estonnant comment il le pourroit exercer, veu qu'il ne savoit ni
lire ni escrire, il luy rpondit avec une ignorante fiert: H
vrayement, si je ne sais escrire, je hocheray, voulant dire que
comme il faisait des hoches sur une table pour marquer les livres de
viande qu'il livrait  ses chalans, il en feroit autant sur le
papier pour lui tenir lieu de signature.

On trouve dans les oeuvres de Claude Mermet l'pigramme qui suit,
intitule: _D'un consul de village dput pour aller chercher un bon
prdicateur  Paris_:

    Un boucher, consul de village,
    Fut envoy loin pour chercher
    Un prcheur, docte personnage.
    Qui vint en Carme prcher:
    On en fit de lui approcher
    Demi-douzaine en un couvent:
    Le plus gros fut pris du boucher
    Cuidant qu'il ft le plus savant.

Un avou de Penzance avait un gros chien qui avait coutume de venir
voler de la viande aux taux. Un jour, un des bouchers vint trouver
l'homme de loi, et lui dit:--Monsieur, puis-je demander une
indemnit au matre d'un chien qui m'a vol un gigot de
mouton?--Certainement, mon brave homme.--S'il vous plat, monsieur,
c'est votre chien, et le prix du morceau est de 4sh 6. L'avou le
paya et le boucher s'en allait triomphant, lorsque l'avou le
rappela: Arrtez un moment, mon brave homme, le prix d'une
consultation d'avocat est de 6sh 8d; payez-moi la diffrence. Le
boucher, bien marri, dut s'excuter.

Dans l'Ille-et-Vilaine, on raconte qu'un boucher, ayant entendu dire
dans son village que l'on a vu un certain taureau qui a sur le front
une seule corne, jure de le prendre. Il se met  la recherche de
l'animal avec deux haches et cent couteaux. Enfin il trouve la bte
qui, avec une complaisance parfaite, lui offre sa tte. Le boucher
use en vain tous ses instruments. Alors le taureau donne  l'homme
un coup de corne dans la poitrine, l'tend raide mort, et retourne
tranquillement dans son pays, qu'on n'a pu encore dcouvrir.

Dans le fabliau du Bouchier d'Abbeville, un boucher, revenant de
la foire, demande un gte pour la nuit dans la maison d'un prtre;
celui-ci ne veut pas le recevoir. Bientt le boucher revient et lui
propose de payer son hospitalit en lui donnant une des brebis
grasses qu'il a achetes  la foire; il lui offre mme de la tuer
pour le souper et de laisser  son hte toute la viande qui n'aura
pas t mange  leur repas. Il est aussitt accept et ils font un
excellent repas. Le boucher promet  la gouvernante et  la servante
du prtre la peau de la brebis, et il parvient  les tromper toutes
les deux. Quand il est parti, il s'lve une dispute entre le cur
et les deux femmes pour la possession de la peau, et l'on dcouvre
que le malicieux boucher avait vol cette brebis dans le troupeau
mme du prtre.

[Illustration: Boucher hollandais, gravure du XVIIe sicle.]

Ung jour advint que deux cordeliers, venans de Nyort, arrivrent
bien tard  Grif et logrent en la maison d'un boucher. Et, pour ce
que entre leur chambre et celle de l'hoste n'y avoit que des ais
bien mal joincts, leur print envie d'escouter ce que le mary disoit
 sa femme estans dedans le lict; et vindrent mectre leurs oreilles
tout droict au chevet du lit du mary, lequel ne se doubtant de ses
hostes, parloit  sa femme privement de son mesnaige, en luy disant:
Mamye, il me faut demain lever matin pour aller veoir noz
cordeliers, car il y en a ung bien gras, lequel il nous fault tuer;
nous le sallerons incontinent et en ferons bien nostre proffict. Et
combien qu'il entendoit de ses pourceaux, lesquelz il appeloit
cordeliers, si est-ce que les deux pauvres frres, qui oyoient cette
conjuration, se tinrent tout asseurez que c'estoit pour eulx, et en
grande paour et craincte, attendoient l'aube du jour. Il y en avoit
ung d'eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras se vouloit
confesser  son compaignon, disant que ung boucher ayant perdu
l'amour et craincte de Dieu, ne feroit non plus cas de l'assommer
que ung boeuf ou autre beste. Et, veu qu'ilz estoient enfermez en
leur chambre de laquelle ilz ne povoient sortir sans passer par
celle de l'hoste, ils se dobvoient tenir bien seurs de leur mort, et
recommander leurs ames  Dieu. Mais le jeune, qui n'estoit pas si
vaincu de paour que son compaignon, luy dist que, puis que la porte
leur estoit ferme, falloit essayer  passer par la fenestre, et que
aussy bien ilz ne sauroient avoir pis que la mort. A quoy le gras
s'accorda. Le jeune ouvrit la fenestre, et voyant qu'elle n'estoit
trop haulte de terre, saulta legierement en bas et s'enfuyst le plus
tost et le plus loing qu'il peut, sans attendre son compaignon,
lequel essaya le dangier. Mais la pesanteur le contraingnit de
demeurer en bas: car au lieu de saulter, il tomba si lourdement
qu'il se blessa fort en une jambe. Et, quand il se veid abandonn de
son compaignon, et qu'il ne le povoit suyvre, regarda  l'entour de
luy o il se pourroit cacher, et ne veit rien que un tect 
pourceaulx o il se traina le mieulx qu'il peut. Et ouvrant la porte
pour se cacher dedans, en eschappa deux grands pourceaulx, en la
place desquels se mist le pauvre cordelier et ferma le petit huys
sur luy, esprant, quand il oiroit le bruict des gens passans qu'il
appelleroit et troveroit secours. Mais, si tost que le matin fut
venu le boucher appresta ses grands cousteaux et dist  sa femme
qu'elle lui tinst compaignie pour aller tuer son pourceau gras. Et
quant il arriva au tect, auquel le cordelier estoit cach, commence
 cryer bien hault, en ouvrant la petite porte: Saillez dehors,
maistre cordelier, saillez dehors, car aujourdhuy j'auray de vos
boudins! Le pauvre cordelier ne se pouvant soustenir sur sa jambe,
saillyt  quatre pieds, hors du tect, criant tant qu'il povoit
misericorde. Et si le pauvre frere eust grand paour, le boucher et
sa femme n'en eurent pas moins, car ilz pensoient que sainct
Franois fust courrouc contre eulx de ce qu'ilz nommaient une beste
_cordelier_, et se meirent  genoulx devant le pauvre frere,
demandans pardon  sainct Franois, en sorte que le cordelier cryoit
d'un cost misericorde au boucher, et le boucher,  luy, d'aultre,
tant que les ungs et les aultres furent ung quart d'heure sans se
pouvoir asseurer.  la fin le beau pere, cognoissant que le boucher
ne luy voloit point de mal, lui compta la cause pourquoy il s'estoit
cach en ce tect, dont la paour tourna incontinent en ris, sinon que
le cordelier, qui avoit mal en la jambe ne se pouvoit resjouyr.

Ce rcit, qui figure dans l'_Heptamron_ de la reine de Navarre, a
t racont en Italie  Marc Monnier sous une forme presque
identique,  cette lgre diffrence que les personnages qui
coutent sont deux prtres, et qu'ils entendent le boucher dire  sa
femme qu'ils se lvera de bon matin pour tuer deux noirs. Marc
Monnier le rapproche de la peur que Paul-Louis Courier prouva dans
des circonstances analogues chez un charbonnier de Calabre, o il se
trouvait avec un compagnon, en l'entendant dire qu'il fallait les
tuer tous les deux. Il s'agissait de chapons.

La complainte de saint Nicolas et des petits enfants, qui est
populaire sur plusieurs points de la France, parle d'un boucher qui,
de mme que le lgendaire ptissier de la rue des Marmouzets, ne se
contentait pas de tuer des animaux. Voici la version que Grard de
Nerval recueillit dans le Valois:

    Il tait trois petits enfants
    Qui s'en allaient glaner aux champs.
    S'en vont au soir chez un boucher:
    --Boucher, voudrais-tu nous loger?
    --Entrez, entrez, petits enfants,
    Il y a de la place assurment.

    Ils n'taient pas sitt entrs,
    Que le boucher les a tus,
    Les a coups en petits morceaux,
    Mis au saloir comme pourceaux.

    Saint Nicolas, au bout d'sept ans,
    Saint Nicolas vint dans ce champ.
    Il s'en alla chez le boucher:
    --Boucher, voudrais-tu me loger?

    --Entrez, entrez, saint Nicolas.
    Il y a d'la place, il n'en manque pas.
    Il n'tait pas sitt entr
    Qu'il a demand  souper.

    --Voulez-vous un morceau d'jambon?
    --Je n'en veux pas, il n'est pas bon.
    --Voulez-vous un morceau de veau?
    --Je n'en veux pas, il n'est pas beau.

    Du p'tit sal je veux avoir
    Qu'il y a sept ans qu'est dans l'saloir.
    Quand le boucher entendit cela
    Hors de sa porte il s'enfuya.

    --Boucher, boucher, ne t'enfuis pas.
    Repens-toi, Dieu te pardonnera.
    Saint Nicolas posa trois doigts
    Et les p'tits se levrent tous les trois.

    Le premier dit: J'ai bien dormi.
    Le second dit: Et moi aussi.
    Et le troisime rpondit:
    Je croyais tre en paradis.

[Illustration: Boucher italien, d'aprs Mitelli.]


DEVINETTES

    Deux pieds assis sur trois pieds taient occups  regarder
    un pied, lorsque survinrent quatre pieds qui s'emparrent
    d'un pied; sur ce, les deux pieds se levrent, saisirent
    les trois pieds et les lancrent  la tte des quatre pieds
    qui s'enfuirent avec un pied. La rponse est: Un boucher
    assis sur un escabeau  trois pieds, et auquel un chien
    vient de voler un pied de mouton. Devinette anglaise
    (Dickens, _Les Temps difficiles_).

    Qui sont ceux qui gagnent leur vie du sang panch?

    --Les chirurgiens et les bouchers.


PROVERBES

    --C'est un boucher.

    On appelait boucher un homme qui coupait mal les viandes,
    ou un barbier qui a la main lourde, qui rase rudement, qui
    coupe en rasant.

    --C'est un rire de boucher, il ne passe pas le noeud de
    la gorge; c'est un rire qui n'est pas franc, parce que les
    bouchers, tenant leur couteau entre les dents, font une
    grimace qui ressemble  un rire, bien qu'ils n'aient pas
    envie de rire en effet.

    --_The butcher look'd for his knife, when he had it in the
    mouth._ Le boucher cherche son couteau, alors qu'il l'a 
    la bouche (Anglais).

    --_The butcher looked for the candle it was in his hat._ Le
    boucher cherchait sa chandelle et elle tait sur son
    chapeau (Anglais).

    --_Gwelloc'h eo beza Kiger eget beza leue._ Il vaut mieux
    tre le boucher que le veau. (Breton.)

    --Le boeuf une fois tomb, les bouchers viennent en
    foule. (Proverbe talmudique.)

    --Il fait tous les matins le mtier d'un boucher, car il
    habille un veau.

    --Il sont comme les bouchers du Mans, ils se mettent sept
    sur une bte. (Normandie.)

    --On dit d'un homme qui ne peut rien en une affaire ou en
    une assemble, qu'il a du crdit comme un chien  la
    boucherie.

    --Il est reu comme un chien dans une boucherie. (Iles
    Fero.)

    --Avoir la conscience d'un chien de boucher. (Prov.
    allemand.)

    --_A cani di vuccieria nun mancanu ossa._ Au chien de
    boucherie ne manquent pas les os. (Prov. sicilien.)

On trouve, ds le moyen ge, une srie de sujets dans lesquels le
rle de l'homme  l'gard des animaux est interverti, de manire que
la victime commande  son tour  son perscuteur. Ce changement de
position tait appel, dans le vieux franais, le _Monde bestourn_;
il forme, dit Wright, le sujet de vers assez anciens, et la peinture
l'a exploit  une date recule. L'imagerie populaire s'en est aussi
empare. Un des compartiments du _Monde  rebours_, estampe du XVIIe
sicle, reprsente un boeuf dpeant un boucher (p. 31). Dans un
livre populaire anglais, qui tait dj imprim en 1790, on voit un
boeuf qui tue un boucher.

[Illustration]


SOURCES

_Revue des Traditions populaires_, VIII, 591; IX, 195, 217,
233.--Timbs, _Things generally not known_, I, 175.--La Bdollire,
_Les Industriels_, 83, 85.--E. Rolland, _Faune populaire_. V,
67.--Jacques de Vitry, _Exempla_, 70 (d. de Folk-Lore Society).--E.
Monteil, _l'Industrie franaise_. I, 92, 243.--De Lamare, _Trait de
la police_, III, 85, 86.--Legrand d'Aussy, _Vie prive des
Franais_, I, 307.--Assier, _Lgendes de la Champagne_, 47,
48.--Vinard, _Les Ouvriers de Paris_, 131, 157.--Desmaze,
_Curiosits des anciennes justices_, 313.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Franais_, II, 212, 218.--_Souvenirs  l'usage des
habitants de Douai_ (1822), 548.--_Autrefois_ (1842),
150.--Blavignac, _Histoire des enseignes_, 143.--F. Arnaud, _Voyage
pittoresque dans l'Aube_, 102.--Communication de M. Charles
Fichot.--Laisnel de la Salle, _Lgendes du Centre_, I, 30.--Moiset,
_Croyances de l'Yonne_, 17.--Jacob, _Curiosits de l'histoire des
Croyances populaires_, 135.--Reinsberg-Dringsfeld, _Traditions de
la Belgique_, I, 155; II, 120.--Quernest, _Notices sur Lamballe_,
42.--_Folk-Lore Journal_, V, 110, 111.--Grard de Nerval, _Les
filles du feu_, 160.--Reinsberg-Dringsfeld. _Sprichwrter_.--Sauv
_Lavarou koz_.--Leroux, _Dictionnaire comique_.--Tuet, _Matines
senonoises_.--Wright, _Histoire de la Caricature_, 107.

[Illustration: Le boucher, d'aprs les _Arts et Mtiers_.]




LES FILEUSES


Nagure encore, pour exprimer l'anciennet d'une chose ou son
invraisemblance, on disait assez couramment qu'elle s'tait passe 
l'poque o les rois pousaient des bergres, ou

    Du temps que la reine Berthe filait.

Ce dicton, qui a son parallle en Italie, tait vraisemblablement n
d'une confusion qui s'tait tablie entre plusieurs personnages: la
mre de Charlemagne, la reine qui, d'aprs une ancienne charte
indique par le _Dictionnaire de Trvoux_, filait pour orner les
glises, l'hrone du roman de _Berthe aux grands pieds_, et une
sorte de fe filandire, nomme Bertha en Italie, Berchta en
Allemagne, et reste surtout populaire en ce dernier pays.

Il constatait que l'art de filer figurait autrefois au premier rang
des attributions de la femme, quel que ft son rang.

Grosley, qui crivit au sicle dernier une dissertation moiti
plaisante, moiti srieuse sur les Ecraignes, ou runions de
fileuses, leur avait trouv dans l'antiquit des prcdents
illustres: La Ncessit filait, en compagnie des Parques, le fil des
destines humaines; les nymphes se runissaient chez la mre
d'Ariste pour filer la laine verte de Milet.  Rome, le plus bel
loge que l'on pt faire d'une matrone des anciens temps, consistait
 dire qu'elle tait reste chez elle occupe  filer de la laine:
les pronub portaient derrire la fiance sa quenouille et son
fuseau.

Chez les Gaulois on pratiquait, au moment du mariage, une crmonie
qui ressemblait beaucoup  celle encore en usage nagure dans
quelques provinces: la nouvelle marie tait conduite dans un bois
o se trouvait la statue de la desse Nehellenia, on lui remettait
une quenouille charge de lin et elle la filait un instant; peu de
temps aprs la conversion des Francs au christianisme,  l'issue de
la messe nuptiale, les parents de l'pouse prenaient une quenouille
sur l'autel de la Vierge et la lui donnaient  filer. Dans quelques
glises du Berry, la marie filait une ou deux aiguilles avant de
sortir; dans le pays Chartrain, elle s'agenouillait sous le porche
devant la statue de sainte Anne, faisait trois signes de croix, et,
prenant la quenouille de la sainte, elle la mettait  son ct et
filait quelques instants. Dans la Sologne et dans l'Orne, le bedeau
prsentait  la nouvelle marie, le dimanche aprs la noce, une
quenouille  laquelle elle attachait un ruban et une pice de fil.

Dans le Lot-et-Garonne et dans le Tarn-et-Garonne, on portait en
crmonie la quenouille et le fuseau de la marie  sa nouvelle
demeure; en Normandie ces ustensiles taient mis sur le devant de la
charrette qui transportait le trousseau; dans le Jura, les femmes
juches sur les meubles placs sur le chariot filaient soit au
fuseau, soit au rouet, quelquefois c'tait le garon franc qui
filait. Dans les Landes, la quenouille tait porte pendant toute la
dure de la noce par une vieille femme qui, souvent se plaait entre
les deux poux; en Savoie, la belle-mre en prsentait une  sa bru
lors de son arrive  la maison, pour lui dire qu'elle serait la
bien venue si elle se renfermait dans ses travaux d'intrieur.

Dans les Landes, la jeune fille qui n'a pas les objets ncessaires 
son trousseau va faire une qute vers la fin de septembre,
accompagne d'une amie. Elles ont  la main une quenouille charge
de lin, et elles filent ou ont l'air de filer tout le long de la
route. Arrives devant la maison o elles vont quter, la
quistante s'arrte  la porte et file pendant que sa compagne
entre demander un peu de lin pour le trousseau. Dans la Sologne, le
premier jour des noces, aprs le repas, cinq paysannes faisaient la
qute: la premire tenait  la main une quenouille et un fuseau, et
les prsentait  chacun en chantant:

    L'pouse a bien quenouille et fuseau.
    Mais de chanvre, hlas! pas un cheveau,
    Pourra-t-elle donc filer son trousseau?

Le lendemain des noces a lieu, dans les Landes, une crmonie
burlesque: on fait mine de reconduire la nobi  ses parents, sous
prtexte qu'elle est incapable de coudre, de filer, etc. Un donzelon
prend une quenouille garnie d'toupes et file une corde des plus
grossires, un autre s'tudie  coudre le plus mal qu'il peut.

Lorsque l'on ouvrit les tombeaux de Saint-Denis, en 1793, Lenoir
trouva dans le cercueil de Jeanne de Bourgogne, la premire femme de
Philippe de Valois, sa quenouille et son fuseau, et les mmes objets
dans celle de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V. Une quenouille
tait sculpte sur la pierre tombale d'Alice, prieure d'un monastre
du comt de Stirling (cosse). En Allemagne on suspendait un fuseau
au-dessus de la tombe des dames de haut parage, comme le heaume et
l'pe sur celle du chevalier et du noble;  Mayence, dans l'glise
de Saint-Jean, on voyait un fuseau d'argent sur le tombeau de la
femme de Conrad, duc de Franconie. En 1540, on sculpta sur le
monument funraire de sir Pollard, l'image de ses onze fils tenant 
la main une pe, et de ses filles, aussi au nombre de onze, qui
chacune avaient un fuseau  la main.

Le moine qui a crit la vie de sainte Bertha connaissait sans doute
la lgende de Bertha, la fileuse, et c'est peut-tre son souvenir
qui lui a fait placer dans la main de l'abbesse la quenouille
qu'elle filait tout en surveillant la construction de son monastre;
parfois elle s'en servait pour tracer le canal qui devait y conduire
l'eau de la source qu'elle avait achete; o elle avait touch le
sol, l'eau suivait le trac qu'elle avait indiqu.

Les contes constatent que les reines avaient en singulire estime
l'art de filer: parfois une jeune fille, rpute habile fileuse, est
emmene  la cour et prsente  la reine, qui est la plus grande
fileuse du royaume, et on lui fait entendre que si la reine la
trouve aussi adroite qu'on le dit, il n'est pas impossible qu'elle
la choisisse pour sa bru. Une estampe montre les religieuses de
Port-Royal en confrence dans un bois et filant leur quenouille,
tout en discutant les questions thologiques les plus ardues. Le
graveur Bonnart,  la fin du XVIIe sicle, reprsentait les Parques
sous la figure de trois grandes dames du temps qui s'occupaient 
filer et  dvider (p. 5). Au XVIe et au XVIIe sicle, les peintres
qui ont  personnifier les vierges sages leur mettent en main des
quenouilles (p. 17).

[Illustration: Les Trois Parques]

Autrefois, parmi les prsents que l'on faisait aux jeunes filles et
aux maries figurait en premire ligne un de ces mignons petits
rouets que l'on voit dessins sur les estampes, et dont quelques-uns
sont encore conservs dans les familles. C'tait mme un don que
l'on pouvait faire aux plus grandes dames; Mme d'Aulnoy, dont les
contes fournissent plus d'un dtail intressant sur les coutumes de
son temps, cite parmi les prsents que la princesse Printannire
envoie aux fes qui lui avaient rendu service, plusieurs rouets
d'Allemagne avec des quenouilles en bois de cdre.

Dans beaucoup de pays, comme en Bretagne, les galants offraient 
leurs amoureuses des quenouilles sur lesquelles ils avaient sculpt
des emblmes accompagns de croix, de devises et du nom de la
personne aime; dans les Landes, le fianc doit encore,
obligatoirement, donner  sa future une quenouille. On peut voir au
muse de Cluny des quenouilles du XVIe sicle en bois sculpt,
couvertes de figures en ronde bosse, qui ont d tre offertes lors
de mariages aristocratiques.


C'est dans le courant de ce sicle que s'est produite la dcadence
d'une occupation qui, pendant des milliers d'annes, a t celle de
toutes les femmes: avant 1830, en Bretagne, et vraisemblablement
dans le reste de la France, les dames filaient encore le soir, comme
au moyen ge, dans les chteaux et dans les villes, souvent en
compagnie de leurs servantes. Maintenant elles ont dlaiss le
rouet, et les paysannes elles-mmes ne filent plus gure que pendant
les longues soires d'hiver, ou lorsqu'elles gardent les troupeaux
dans les champs.

Quant aux fileuses de profession, autrefois trs nombreuses, surtout
dans les pays o, comme en Flandre et en Bretagne, la fabrication de
la toile tait trs active, l'introduction des machines les a
presque fait disparatre, et le mtier n'est plus gure exerc que
par quelques vieilles femmes.

Il n'tait gure, au reste, d'occupation plus mal rtribue: pour
gagner quelques sous, il fallait travailler pendant de longues
heures et se livrer  un exercice fatigant.

Dans le Bocage normand,  la fin du sicle dernier, la fileuse de
laine qui pour faire tourner son quret ou grand rouet, devait
rester debout de l'aube au soir, avait six liards pour tout salaire,
et la pitance. En Haute-Bretagne on disait qu'une bonne filandire
faisait dix lieues par jour. Il est vrai que ces femmes avaient peu
de besoins, et leur modeste gain suffisait  leur nourriture et 
leur entretien. Dans l'Ouest, elles n'avaient pas mauvaise
rputation, comme les fileuses du Dauphin, qui passaient pour
dbauches, et dont le nom tait devenu synonyme de prostitue.

La coutume de se runir en commun pour filer est certainement trs
ancienne: en hiver, le chauffage et l'clairage tant  peu prs les
mmes pour plusieurs personnes que pour une ou deux, il est naturel
que des voisins aient eu l'ide de faire cette conomie, et ce
mtier, qui occupait les doigts sans absorber la pense, tait assez
peu bruyant pour permettre de causer ou de chanter.

L'intressant petit livre des _vangiles des Quenouilles_, l'un des
documents les plus prcieux que nous ayons sur les croyances de la
classe moyenne au XVe sicle, montre dame Ysangrine accompagne de
plusieurs de sa connoissance, qui toutes apportrent leurs
quenoilles, lin, fuiseaux, estandars, happles, et toutes agoubilles
servans  leur art. C'est une vritable veille qui a servi de
cadre  l'auteur pour noter les conversations qui s'y tenaient.

 la campagne les mmes causes amenaient des runions analogues;
plusieurs crivains ont pris soin de nous dcrire la manire dont
elles se tenaient dans l'ancienne France, et bien des faits qu'ils
ont relevs pouvaient, nagure encore, s'appliquer aux veilles de
paysannes.

Le _Roman de Jean d'Avesnes_, pome du XVe sicle, dcrit une de ces
veilles: C'est l, dit l'analyse qu'en a faite Legrand d'Aussy,
que les femmes et les filles viennent travailler; l'une carde,
l'autre dvide; celle-ci file, celle-l peigne du lin, et pendant ce
temps-l elles chantent ou parlent de leurs amours. Si quelque
fillette en filant laisse tomber son fuseau, et qu'un garon puisse
le ramasser avant elle, il a le droit de l'embrasser. Le premier et
le dernier jour de la semaine elles apportent du beurre, du fromage,
de la farine et des oeufs, elles font sur le feu des ratons, des
tartes, gteaux et autres friandises. Chacun mange, aprs quoi on
danse au son de la cornemuse, puis on fait des contes, on joue 
souffler au charbon.

[Illustration: Dcembre, La veille]

Au XVIe sicle, Tabourot nous a donn une description des fileries
qui se faisaient dans les villes et les campagnes: En tout le pays
de Bourgongne, mesmes s bonnes villes,  cause qu'elles sont
peuples de beaucoup de pauvres vignerons, qui n'ont pas le moyen
d'acheter du bois pour se deffendre de l'iniure de l'hyver, la
ncessit, mre des arts, a appris cette inuention de faire en
quelque ru escarte un taudis ou bastiment compos de plusieurs
perches fiches en terre en forme ronde, replies par le dessus et 
la sommit; en telle sorte qu'elles reprsentent la testire d'un
chapeau, lequel aprs on recouure de force motes gazon et fumier, si
bien li et mesl que l'eau ne le peut pntrer. En ce taudis entre
deux perches du cost qu'il est le plus defendu des vents, l'on
laisse vne petite ouuerture de largeur d'un pied et hauteur de deux
pour servir d'entre, et tout alentour des sieges composez du drap
mesme pour y assoir plusieurs personnes. L ordinairement les
apres-souppees s'assemblent les plus belles filles de ces vignerons
avec leurs quenouilles et autres ouvrages et y font la veille
iusques  la minuict. Dont elles retirent cette commodit, que tour
 tour portans vne petite lampe pour s'esclairer et vne trape de feu
pour eschauffer la place, elles espargnent beaucoup, et trauaillent
autant de nuit que de jour pour ayder  gaigner leur vie, et sont
bien deffendus du froid: car ceste place estant ainsi compose, 
la moindre assemble que l'on y puisse faire, recevant l'air venant
des personnes qui y sont avec la chaleur de la trape, est
incontinent eschauffe: quelquefois, s'il fait beau temps, elles
vont d'Escraigne  une autre se visiter et l font des demandes les
vnes aux autres. A telles assembles de filles se trouue une
infinit de ieunes varlots amoureux, que l'on appelle autrement des
Voieurs, qui y vont pour descouurir le secret de leurs penses 
leurs amoureuses. C'est chose certaine que quand l'Escraigne est
pleine, l'on y dit vne infinit de bons mots, et contes gracieux.
Celui qui auroit dit le meilleur conte avoit comme prix de prendre
un baiser de celle qu'il aimeroit le mieux en la compagnie, et 
celui qui en auroit dit le plus absurde et impertinent d'tre bacul
 coups de souliers  double gensiue.

       *       *       *       *       *

Quelques annes plus tard, Noel du Fail traait le tableau des
veilles aux environs de Rennes: Il se faisoit des fileries qui
s'appeloient veillois, o se trouvoient de tous les environs
plusieurs jeunes valets illec s'assemblans et jouans  une infinit
de jeux que Panurge n'eut onc en ses tablettes. Les filles, d'autre
part, leurs quenoilles sur la hanche filoient: les unes assises en
un lieu plus eslev, sur une huge ou met,  longues douettes, afin
de faire plus gorgiasement piroueter leurs fuseaux, non sans estre
espiez s'ils tomberoient, car en ce cas il y a confiscation
rachetable d'un baiser et bien souvent il en tomboit de guet  pans
et  propos dlibr qui estoit une succession bientost recueillie
par les amoureux qui d'un ris badin se faisoient fort requrir de
les rendre. Les autres moins ambitieuses, estans en un coin prs le
feu regardoient par sur les espaules des autres et plus avances,
tirantes et mordantes leur fil, et peut estre bavantes dessus, pour
n'estre que d'estouppes. L se faisoient les marchez; le fort
portant le foible: mais bien peu parce que ceux qui vouloient tant
peu fust, faire les doux yeux, desrober quelque baiser  la sourdine
frapans sur l'espaule par derrire estoient conteroolez par un tas
de vieilles ou par le maistre de la maison estant couch sur le
cost en son lit bien clos et terrac, et en telle vee qu'on ne luy
peut rien cacher.

L'estampe de Mariette, que nous reproduisons (p. 9), a t grave 
la fin du XVIIe sicle, et elle montre assez bien comment les choses
se passaient alors; elle est intitule: Dcembre, la veille, et
au-dessous on lit ces vers:

    Par vn sage temperament
    Tout  nos voeux devient possible,
    Et le travail le plus penible
    N'est bientt qu'un amusement.

Voici comment, vers 1750, se tenaient, d'aprs Grosley, les fileries
en Champagne: L'intrieur est garni de siges de mottes pour
asseoir les assistantes. Au milieu pend une petite lampe, dont la
seule lueur claire tout l'difice. Elle est fournie successivement
par toutes les personnes qui composent l'Ecreigne. La villageoise
qui est  tour a soin de se trouver au rendez-vous la premire pour
y recevoir les autres. Chacune des survenantes, la quenouille au
cot, le fuseau dans la quenouille, les deux mains sur le couvet ou
chaufferette, et le tablier par-dessus les mains, entre avec
prcipitation et se place sans crmonie. Ds qu'elle est place, le
fuseau est tir de la quenouille, la filasse est humecte par un peu
de salive, les doigts agiles font tourner le fuseau, voil l'ouvrage
en train. Mais tout cela ne se fait point en silence: la
conversation s'anime et se soutient sans interruption jusqu'
l'heure o l'on se spare. On y disserte sur les diffrentes
qualits ou sur les proprits de la filasse; on y enseigne la
manire de filer gros ou de filer fin; de temps en temps, en
finissant une fuse, on reprsente son ouvrage pour tre applaudi ou
censur; on rapporte les aventures frachement arrives. On parle de
l'apparition des esprits; on raconte des histoires de sorciers ou de
loups-garoux. Pour s'aiguiser l'esprit, on se propose certaines
nigmes, vulgairement appeles _devignottes_: enfin on se fait
mutuellement confidence de ses affaires et de ses amours et l'on
chante des chansons. Des lois svres dfendent aux garons d'entrer
dans les Ecreignes, et aux filles de les y recevoir: ce qui
n'empche pas que les premiers ne s'y glissent et que ces dernires
ne les y reoivent avec grand plaisir.

Les fileuses aimaient  chanter des chansons,  raconter des
lgendes et des contes. Lorsque Perrault publia ses _Histoires du
temps pass_, il ne manqua pas de faire graver sur le frontispice
une vieille fileuse, dont plusieurs personnes coutaient le rcit.
Ces veilles ont t, en effet, le grand conservatoire de la
littrature orale; le clerg, qui leur a fait en certains diocses
une guerre acharne, prtendait que la morale n'y tait pas toujours
respecte; mais il exagrait sans doute, et la plupart du temps les
galanteries, pour tre un peu brutales, ne dpassaient pas la limite
que permettent les moeurs champtres, beaucoup plus gauloises que
celles des villes.

Les jeunes gens qui s'y rendaient bouchonnaient un peu les filles,
moins toutefois qu' l'poque des foins et de la moisson, et ils se
montraient souvent complaisants. Lorsque, dans les veilles aux
environs de Rennes, le fil se cassait, si le garon plac auprs de
la fileuse ne se htait pas de le ramasser, celle-ci lui disait,
pour l'avertir de son impolitesse:

    Vivent les garons d'au loin.
    Ceux d'auprs ne valent rien.

En Poitou,  la veille, quand le fuseau d'une jeune fille lui
chappe des mains, un jeune homme tche de le saisir et il dvide le
fil  la hte en disant: Une, deux, trois, bige m (embrasse-moi),
tu l'auras, etc., et il continue jusqu' ce que la fileuse se soit
excute.

[Illustration: Fileuse, gravure de Lagniet.]

Jadis, en cosse, aux soires d'hiver, les jeunes femmes du
voisinage apportaient leur rouet sur leurs paules, et il n'tait
pas rare de voir quatre ou cinq rouets en activit, chaque fileuse
s'efforant de finir la premire sa tche; un ou deux des plus
jeunes membres de la famille s'occupaient  tordre ou  dvider le
fil. Pendant ce temps, les jeunes gens s'amusaient  des jeux
d'adresse. Lorsque l'on avait fini, un souper frugal tait servi, et
les jeunes gens accompagnaient les fileuses jusque chez elles, leur
portant leur rouet et leur murmurant des paroles d'amour.

Aux veilles des environs de Saint-Malo, on chante cette chanson,
qui dcrit les mtamorphoses de la filasse:

    J'lai breill avec ma breille.
      Tout de rang, de rang,
      Tout de rang dondaine,
    J'lai breill avec ma breille.
      Tout de rang, de rang,
      Tout de rang dondon.
    J'lai pesl o (avec) mon pesel,
    J'lai sanss'l o mon selan,
    J'lai charg sur ma quenouille,
    J'lai fil  mon fuseau.
    En le filant, le fil cassit,
    L'fil cassit, not' valet l'serrit,
    Alors, moi, j'le rcompensis,
    J'lui fis des ch'mis' de toil' fine.

En Belgique, dans les coles de fileuses on chantait, pour rgler
les mouvements du rouet, des _tellingen_, sortes de posies
populaires spciales, chantes sur un air non rythm.

Vers 1830, en Basse-Bretagne, on donnait un ruban  la personne la
plus diligente, et la filerie de chanvre se terminait par des
danses.

 Landeghem (Flandre), on avait tabli,  un jour fix, un concours
et un prix donn  celle des fileuses qui avait les cuisses et le
gras des jambes les plus chauds; car on supposait que celle qui a
le plus fil de l'hiver devait avoir les jambes les plus brles,
comme ayant t la plus sdentaire et s'tant servie, plus que toute
autre, du rchaud que les paysannes emploient pour se tenir les
pieds chauds.

Des tres surnaturels, fes, lutins ou revenants, venaient la nuit
prendre le fil ou travailler au rouet. On lit dans l'_vangile des
Quenouilles_: Qui le samedy ne met sur le hasple toutes les fuses
de la septmaine, le lundi en trouve une mains, que les servans des
faes prent le samedi nuit pour leur droit. En Allemagne, si on
n'avait pas soin d'enrouler la courroie du rouet, un petit lutin
invisible le mettait en mouvement. En cosse, au milieu de ce
sicle, on enlevait le soir la corde du rouet pour empcher les
fairies d'y venir filer. Voici une ballade alsacienne, recueillie
par Stoeber, qui met en scne des fileuses qui rappellent les
Parques:

    Et lorsque a sonn minuit--pas une me au village ne
    veille.--Alors trois spectres se glissent par la
    fentre--et s'asseyent aux trois rouets.--Ils filent, leurs
    bras s'agitent silencieusement--les fils bourdonnent
    rapidement sur les fuseaux.--Les rouets gmissent dans leur
    course dsordonne--et les trois spectres se
    lvent.--Esprits de l'heure sombre de minuit--la chouette
    crie dans le cimetire.--Qu'adviendra-t-il de la fine
    toile?--y aura-t-il encore trois chemises de fiance? (p.
    16.)

Les fileuses avaient des superstitions de diverses sortes. En
cosse, elles craignaient l'influence du mauvais oeil: Si un homme
brun ou ayant les sourcils qui se rejoignaient entrait dans la
maison pendant qu'on disposait le lin en forme de poupe, on ne se
mettait pas  l'ouvrage avant d'avoir pris la prcaution de passer
le fuseau trois fois  travers le feu, c'est--dire d'avoir fil
trois fois au-dessus du feu en s'en approchant aussi prs qu'il
tait possible sans brler le fil. En mme temps, on rcitait une
formulette.

En Sicile, toute femme du peuple qui file voit avec plaisir le fil
s'entortiller autour du fuseau; c'est le prsage que son mari
reviendra  la maison avec de l'argent.

Le couplet suivant de la _Chanson de la Fileuse_, par Blanger,
compose sur musique de Schubert, fait allusion  une croyance
populaire:

    Si mon fil soudain cassait
      Sous mon doigt rebelle,
    C'est que lui me trahirait
      Prs d'une plus belle.

[Illustration: Les trois fileuses, d'aprs Klein (Strasbourg 1813).]

L'_vangile des Quenouilles_ indique une pratique qui tait encore,
au sicle dernier, usite en Allemagne: Fille, dit l'_vangile des
Quenouilles_, qui veult savoir le nom de son mari  venir doit
tendre devant son huis le premier fil qu'elle filera cellui jour, et
de tout le premier homme qui illec passera savoir son nom. Sache
pour certain que tel nom aura son mari.

Les sermonnaires se sont souvent levs contre des pratiques
paennes qui, peut-tre, ne sont pas entirement disparues: Dans le
Tyrol, jadis les femmes filaient  la fin de dcembre une
quenouille de chanvre et la jetaient au feu pour se rendre
favorable un esprit qu'on appelait la femme de la fort. Saint Eloi
dfendait aux fileuses d'invoquer Minerve ou toute autre ancienne
divinit; au moyen ge, certaines filaient pendant la nuit du
premier janvier, pour tre assures de faire beaucoup de besogne
dans l'anne. Le cur Thiers signalait la superstition de celles
qui, pour filer beaucoup en un jour, filaient le matin, avant que de
prier Dieu et de se laver les mains, un filet sans mouiller, et le
jetaient ensuite par-dessus les paules.

[Illustration: Les Vierges sages, d'aprs Brueghel le Vieux.]

Il y a des jours pendant lesquels il est interdit de filer: cette
prohibition est parfois base sur des croyances religieuses, comme
l'observation du repos dominical et de certaines ftes: parfois il
semble qu'elle a pour origine des croyances antrieures au
christianisme. Des lgendes rapportent que des femmes furent punies,
comme cette femme de Kindstadt, en Franconie, qui avait coutume de
filer le dimanche et qui forait ses filles  en faire autant. Une
fois, il leur sembla  toutes que du feu sortait de leurs
quenouilles, mais elles n'en prouvrent aucun mal. Le dimanche
suivant, le feu y fut rellement; mais elles l'teignirent. La
fileuse n'ayant tenu aucun compte de ces deux avertissements, il
arriva, le troisime dimanche, que leur filasse enflamme mit le feu
 toute la maison et brla la matresse fileuse avec ses deux
filles.

Pogge raconte qu'en Normandie, une jeune fille ayant fil pendant
que les autres clbraient la fte d'un saint d'une paroisse qui
n'tait pas la sienne, et s'en tant moque, quenouille et fuseau
s'attachrent  ses doigts et  ses mains, en lui faisant grand mal,
et si fort, qu'on ne pouvait pas les en arracher; elle ne put s'en
dbarrasser qu'aprs avoir t conduite  l'autel du saint qu'elle
avait offens.

En Haute-Bretagne, quand on file le samedi aprs minuit, on entend
des bruits tranges, tel que celui d'un autre fuseau dans la
chemine, et l'on n'a pas de chance toute la semaine. Au XVe sicle,
les bourgeoises de Paris avaient des prjugs analogues: Plusieurs
des escolieres, dit l'_vangile des Quenouilles_, commenoient 
desuider et haspler leurs fuses, car filer ne povoient pour
l'onneur du samedy et de la Vierge Marie... qui laisse le samedy 
parfiler le lin qui est en sa quelouigne, le fil qui en est fil le
lundy ensuivant jamais bien ne fera, et si on en fait toile, jamais
elle ne blanchira. Nagure cette croyance existait encore en
certaines parties de l'Allemagne.

En Basse-Bretagne, jadis, les femmes ne voulaient pas filer les
jeudis et samedis, parce que cela faisait pleurer la sainte Vierge.
En Sude, l'usage du fuseau tait interdit le jeudi matin. En
Allemagne, en Danemark, la personne qui a fil l'aprs-midi du
samedi, du dimanche ou des autres jours fris, ne demeure pas
tranquille dans sa tombe; une femme, qui avait viol cette dfense,
revint aprs sa mort passer sa main en flammes par la fentre, en
disant: Voyez le sort qui m'est chu pour avoir fil le samedi et
le dimanche dans l'aprs-midi.

En Belgique et en Lithuanie, on dit que Carnaval ne veut pas voir le
rouet; si les mnagres s'en servent  cette poque, leur rcolte de
lin ne russira pas; en Haute-Bretagne, on ne pourra dgraisser le
fil, ou les chats et les souris viendront le manger; en
Basse-Bretagne, les femmes, de crainte du mme inconvnient,
n'aimaient pas autrefois  filer en carme.

Au XVIIe sicle, le cur Thiers signalait la superstition, encore
courante en Belgique, et qui a t constate ds le moyen ge, de ne
pas filer depuis le mercredi de la semaine sainte jusqu'au jour de
Pques, dans la crainte de filer des cordes pour lier
Notre-Seigneur. En Sude, on ne file pas pendant la semaine de la
Passion.

Dans la Montagne-Noire, c'est s'exposer  des malheurs que de filer
du chanvre ou du coton pendant la semaine de Nol. Dans le nord de
l'cosse et en Danemark, rien ne doit tourner en rond de Nol au
premier de l'an: les oies russiraient mal ou la charrue se
briserait. En Suisse, le vent emportera le toit de la maison o l'on
aura fil la veille de Nol. En Belgique, il ne faut pas laisser
apercevoir aux arbres un rouet pendant cette nuit, ils n'auraient
pas de fruits l'anne suivante.

En cosse, sous aucun prtexte, le rouet ne peut tre alors port
d'une maison dans une autre. Au pays d'Enhaut (Suisse romande), on
rpte encore aux fileuses qu'il faut que leur quenouille soit finie
pour la veille de Nol, et qu'elles aient soin de la rduire
derrire les chemines, sinon la Tsathe vidhe, vieille sorcire
qui se promne les derniers jours de l'anne sur un cheval aveugle,
viendra, l'an qui suit, emmler les toupes d'une faon
inextricable. Dans la premire moiti de ce sicle, en maints
villages dans les Alpes, on avait soin de cacher, la veille de Nol,
toutes les quenouilles, par crainte des malfices de ce mauvais
gnie.

La filerie est prohibe, en certaines parties de l'cosse, entre
Nol et la Chandeleur. En Poitou, la messe de minuit ne doit point
surprendre les mnagres avant que leur poupion de filasse ne soit
entirement en oeuvre; leurs compagnes en saliraient le restant ou
y mettraient des choses difficiles  dmler.

Dans l'Yonne, les enfants de la femme qui file le jour de la
Saint-Paul, courent risque de devenir mal portants, et ses poules
d'avoir les pattes tordues. En Belgique on craint, en ne chmant pas
le jour de la Saint-Saturnin, que les btes ovines n'aient le cou
tors.

En Danemark, l'aprs-midi de la Saint-Martin est trs observe par
les fileuses qui racontent la lgende de la revenante  la main
enflamme.

Le paysans bretons sont persuads que la nuit qui prcde la
Saint-Andr une fe trs vieille descend par la chemine pour voir
si, aux approches de minuit, la mnagre est encore  travailler.
Dans ce cas, la fe la gourmande en lui disant: tes-vous encore 
filer, c'est demain la Saint-Andr.

En Allemagne, Bertha apparat sous la forme d'une femme sauvage avec
une longue chevelure, et salit la quenouille de la fille qui, le
dernier jour de l'an, n'a pas fil tout son lin.

En France et en Italie, il y avait autrefois des dictons qui se
rapportaient  un personnage identique  Bertha. Dans l'Allemagne du
Sud elle se montre, pendant les nuits des Rois, sous la forme d'une
femme aux cheveux hrisss, qui vient examiner les fileuses; on
mange en son honneur du poisson et du potage, et toutes les
quenouilles doivent tre entirement files. Cette superstition
tait autrefois connue en Angleterre, et l'on appelait Saint-Distaff
Day: jour de Sainte-Quenouille: le lendemain du jour des Rois, si on
rencontrait une jeune fille filant, on brlait son lin et sa
filasse.

[Illustration: LA BELLE FILEUSE]

Dans l'Yonne, on croyait autrefois que pour que le fil fil par une
mnagre devnt blanc, il ne suffisait pas de l'exposer  la rose
pendant la Semaine sainte; il fallait encore que, pendant ce temps,
la fileuse prouvt une grande motion. Aussi on se faisait un
devoir de l'effrayer en jetant au milieu de la chambre o elle se
trouvait un pot ou une cuelle qui, en se cassant, lui faisait peur.

En Allemagne, si une femme pendant les six semaines qui suivent son
accouchement file de la laine, du lin ou du chanvre, son fils sera
pendu quelque jour; en Autriche, on donne la raison de cette
dfense: c'est parce que la Vierge l'observa aprs la naissance de
Jsus.

En Sicile, une bonne mnagre dpose son fuseau ou sa quenouille sur
une chaise ou en quelque autre endroit; elle se garde bien de le
mettre sur le lit; elle serait en danger de se sparer de son mari.

D'aprs Pline, une loi rurale d'Italie dfendait aux femmes de
sortir avec leurs quenouilles; c'tait un mauvais prsage de
rencontrer une femme qui filait. Cette superstition traversa le
moyen ge: Quant un homme chevauce par le chemin, dit l'_Evangile
des Quenouilles_, et il rencontre une femme filant, c'est trs
mauvais rencontre, et doit retourner et prendre son chemin par autre
voye. Nagure encore, la mme croyance existait en Allemagne et le
moyen de dtourner le mauvais sort tait le mme.

 Valenciennes, les fileuses, au moment de leur fte, dressaient une
sorte de trophe, compos de tous les instruments de leur travail,
qu'elles enlaaient de branches vertes, de fleurs et de devises. Le
jour de la Saint-Vronique, les enfants de cette mme ville
faisaient des chapelets de fves auxquels ils attachaient une
pingle crochue, et, guettant les fileuses  leur passage, ils
accrochaient ces chapelets  leurs vtements, en criant: Fves!
fves! et les poursuivaient en mme temps de leurs railleries. Cet
usage, cr par la mchancet, avait pour objet de rappeler  ces
pauvres ouvrires qu'elles n'ont d'autre festin  attendre que des
fves.

Jadis, on croyait que les fes venaient en aide aux filandires qui
les imploraient; en Haute-Bretagne, si on dposait  l'entre d'une
de leurs grottes du pain beurr et une poupe de lin, on la
retrouvait le lendemain  la mme place, trs proprement file. Dans
les Landes, les hades ou fes transformaient en un instant en fil,
le lin le plus fin qu'on dposait  l'entre de leur caverne, ou au
bord des fontaines qu'on leur assigne habituellement pour
habitation. La mme croyance existait en cosse, et elle a t
constate lors d'un procs de sorcellerie dont Walter Scott a parl
assez longuement dans sa _Dmonologie_: En 1649, quand on condamna 
mort le major Weir et sa soeur, celle-ci entra dans quelques
dtails sur ses liaisons avec la reine des fes et parla de
l'assistance qu'elle recevait de cette souveraine pour filer une
quantit extraordinaire de laine. On montre encore  Edimbourg sa
maison. Dans la jeunesse de Walter Scott bien hardi tait l'enfant
qui osait s'en approcher, au risque d'entendre le bruit magique 
l'aide duquel la soeur de Weir s'tait fait une si grande
rputation comme fileuse.

Une jeune fille de la Suisse romande avait des parents qui
exigeaient qu'elle filt tous les jours une quenouille entire tout
en surveillant le btail. Un jour une fe vint lui demander
l'hospitalit dans son chalet, et ayant t bien reue, elle venait
tous les soirs prendre sa quenouille, la fixait  la corne d'une des
vaches qui paissaient dans le pturage, puis, assise sur le dos de
la brave bte, elle se mettait  filer au clair de lune, au profit
de sa protge, et chaque matin elle lui remettait sa quenouille
transforme en cheveaux de bel et bon fil.

De mme que les dames du temps jadis, les fes taient, suivant la
tradition, des fileuses mrites. En Saintonge, elles sont appels
filandires, et l'on prtend qu'elles portent constamment une
quenouille et un fuseau. Elles errent au clair de la lune sous la
forme de vieilles femmes qui filent, vtues de blanc, presque
toujours trois par trois, comme les Parques. C'est surtout prs des
mgalithes ou des anciens monuments qu'elles se montrent aux hommes.
En Berry, une blanche fe portant une quenouille se promne pendant
certaines nuits sur le bord d'une antique mardelle appele Trou  la
fileuse. Prs de Langres, trois fes blondes et ples,
s'assemblaient prs de la Pierre-aux-Fes, et venaient y filer leur
quenouille. Dans les Ardennes, une fe fileuse s'asseyait au bord de
la route et filait en attendant les passants qu'elle poursuivait. 
Villy, une autre fe filait du soir au matin sans perdre une minute:
on entendait le bruit de son rouet, mais on ne la voyait qu'
l'aurore ou au crpuscule.

Il y avait aussi des fileuses nocturnes, spectres condamns en
raison de certains mfaits  une pnitence posthume, et dont la
rencontre tait redoutable. Dans le Bocage normand, un champ tait
hant par une vieille fileuse tournant son rouet dont la bobine
tait brillante comme du feu d'enfer.  Saint-Suliac, aux environs
de Saint-Malo, une vieille filandire, connue sous le nom de Jeanne
Malobe, se montrait le soir, travaillant toujours et marmottant des
paroles inintelligibles; on la voyait courir par les garennes en
agitant sa quenouille et en poursuivant les animaux fantastiques qui
composent la chasse sauvage. En Belgique, une femme apparaissait sur
un saule, dans l'attitude d'une fileuse devant son rouet. La
dernire chtelaine du chteau de Linchamps venait toutes les nuits
et s'asseyait sur l'angle d'une tourelle ruine que l'on appelait la
Chaise de la fileuse. Vtue de blanc, elle tournait pendant de
longues heures son rouet qui ne faisait pourtant aucun bruit. Quand
elle se levait, elle poussait du pied quelques pierres qui tombaient
dans la Semoy; les mres disaient souvent  leur enfant: Prends
garde  la fileuse, si tu n'es pas sage, elle t'crasera en te
jetant une grosse pierre.

[Illustration: Fileuse, d'aprs Mrian (XVIIe sicle).]

Les fileuses ont dans les contes un rle important, soit comme
personnages principaux, soit  titre pisodique. On a recueilli un
grand nombre de variantes de celui dans lequel les parents d'une
jeune fille, d'ordinaire assez maladroite, la font passer pour une
trs habile fileuse: elle doit devenir reine ou grande dame, ou bien
pouser celui qu'elle aime, si elle peut dans un temps trs court,
filer une norme quantit de lin. Au moment o elle se dsole, ne
sachant comment se tirer de cette preuve, un tre dou d'une
puissance surnaturelle, fe, lutin, diable ou sorcire, se prsente
devant elle, et lui propose de se charger de la besogne moyennant
certaines conditions: d'ordinaire, il s'agit de deviner le nom du
personnage mystrieux, ou de retenir ce nom qui est habituellement
assez baroque. Si elle y parvient, elle n'aura rien  lui donner,
autrement elle ou son premier enfant lui appartiendra. Mlle
Lhritier, l'un des auteurs dont les contes figurent dans le
_Cabinet des fes_, a arrang d'une faon assez romanesque un rcit
d'origine populaire, dont voici le rsum: Un prince qui se promne
dans la campagne voit une vieille femme qui adresse de vifs
reproches  une jeune fille d'une beaut blouissante; elle avait 
son ct une quenouille charge de lin et tenait dans l'un des pans
de sa robe des fleurs qu'elle venait de cueillir dans le jardin. La
vieille les lui jeta  terre, et comme le prince lui demande la
raison de cette violence, elle lui rpond que c'est parce qu'elle
fait toujours le contraire de ce qui lui est command. Je voudrais,
dit-elle, qu'elle ne filt point, et elle file depuis le matin
jusqu'au soir avec une diligence qui n'a point sa pareille.--Ah!
vraiment, rpond le prince, si vous hassez les filles qui se
plaisent  filer, vous n'avez qu' donner la vtre  la reine ma
mre qui se divertit fort  cet amusement, et qui aime tant les
fileuses, elle fera la fortune de votre fille. Rosanie va  la cour,
et on la conduit dans un appartement o il y avait du lin de toutes
les espces. Mais elle croit qu'elle ne parviendra jamais 
accomplir sa tche, et elle va dans un bois o se trouvait un
pavillon trs lev du haut duquel elle voulait se prcipiter. Elle
voit tout  coup paratre un grand homme fort bien vtu, d'une
physionomie assez sombre, qui lui demande le sujet de son chagrin.
Il lui montre une baguette qui est doue d'une telle vertu qu'en
touchant seulement toutes sortes de chanvre et de lin, elle en file
par jour autant que l'on veut, et d'une finesse aussi grande qu'on
peut le souhaiter. Il la lui prte pour trois mois,  la condition
que lorsqu'il viendra la rechercher, elle lui dira, en la lui
rendant: Tenez, Ricdin Ricdon, voil votre baguette. Mais si elle ne
peut retrouver son nom, il sera matre de sa destine et pourra
l'emmener partout o il lui plaira. Rosanie, grce  son talisman,
filait le plus beau fil du monde; le prince tait amoureux d'elle,
mais elle ne pouvait, malgr tous ses efforts, se rappeler le nom du
possesseur de la baguette enchante. Heureusement le prince s'gare
 la chasse et arrive prs d'un vieux palais ruin, o il voit
plusieurs personnes d'une figure affreuse et d'un habillement
bizarre. Au milieu d'eux tait une espce d'homme sec et basan qui
avait le regard farouche et paraissait cependant dans une grande
gaiet, car il faisait des sauts et des bonds avec une agilit
inconcevable, et chantait d'une voix terrible:

    Si jeune et tendre femelle,
    Avait mis dans sa cervelle
    Que Ricdin Ricdon je m'appelle
    Point ne viendrait dans mes lacs.

Le prince retient ce couplet du dmon, car c'en tait un, et le
rpte  Rosanie, qui lorsque le diable arrive, lui dit: Tenez,
Ricdin Ricdon, voici votre baguette.

Cette donne se retrouve dans un assez grand nombre de contes: Dans
un rcit de Grimm, un meunier qui a une jolie fille prtend qu'elle
peut filer de la paille et la convertir en fils d'or; le roi
l'emmne  son palais, elle est bien embarrasse, lorsque survient
un nain qui lui propose d'accomplir sa besogne,  la condition que
si elle ne peut deviner son nom, son premier-n lui appartiendra.
Elle y consent et elle pouse le roi; elle envoie quelqu'un  la
recherche du nom baroque, et un jour, son messager voit prs d'un
feu un nain grotesque qui danse en chantant, et se rjouit de
pouvoir emporter le lendemain le fils de la reine, parce que
celle-ci ne pourra lui dire que son nom est Rumpelstiltzkin (p. 29).

Parfois des personnages ayant une partie de leur corps d'une
dimension exagre viennent en aide  la fileuse embarrasse; en
Haute-Bretagne, une fille ne voulait pas filer; un jour que sa mre
tait  la gronder, un monsieur qui passait par l lui demanda
pourquoi.--C'est, rpondit-elle, parce qu'elle ne cesse de filer. Le
monsieur l'emmena dans un grand magasin de lin, et lui dit qu'il
l'pouserait si elle pouvait tout filer. Elle restait  pleurer
quand elle vit paratre une femme qui avait une grande langue
pendante sur les lvres.--Qu'as-tu  te dsoler?
demanda-t-elle.--J'ai tout ceci  filer et je ne sais point.--Je
vais tout te filer en beau fil,  la condition que tu m'inviteras le
jour de tes noces. La fille accepta: la bonne femme disparut: mais
le lin se filait  vue d'oeil. Quant tout fut fil, le marchand de
lin arriva, et dit qu'il voulait se marier avec cette bonne
filandire. Voil le jour des noces venu et l'on se mit en route
pour le bourg. Au milieu du chemin la jeune fille se souvint de sa
promesse, et elle se dit: Ah! j'ai fait une grande _oubliance_. Il
faut que je m'en retourne. Elle alla appeler la bonne femme et lui
demanda pardon de l'avoir oublie.--J'irai  tes noces,
rpondit-elle, mais ce soir seulement. Au souper la bonne femme  la
grande langue arriva, et la marie dit que c'tait sa tante.--Ah!
disait les invits, la vilaine bonne femme, elle fait _donger_
(rpugnance).  la fin du dner, la bonne femme  la grande langue
leur dit:--Si je suis vilaine, c'est  force d'avoir fil.--Ah!
s'cria le mari, puisqu'il en est ainsi jamais ma femme ne filera.

En cosse un riche gentleman avait une femme qui ne savait pas
filer, il partit en voyage aprs avoir dit  sa femme qu'il esprait
qu'elle apprendrait  filer et qu'elle lui prsenterait  son retour
cent poignes faites par elle. Elle va, chagrine, se promener, et
s'assied sur une large pierre: elle entend une douce musique qui
semblait venir de dessous terre; elle soulve la pierre, et voit une
grotte o six petites dames vtues de vert filaient en chantant  un
petit rouet; elles avaient toutes la bouche de travers. Elles lui
demandrent pourquoi elle avait tant de chagrin, elle leur raconta
qu'elle ne savait pas filer du tout. Elle lui dirent de se consoler,
de les inviter  dner le jour o son mari viendrait.  la fin du
repas, le mari leur demanda pourquoi elles avaient toutes la bouche
de travers:--Oh! rpondit l'une d'elles, c'est parce que nous ne
cessons de filer, filer, filer et de passer les fils dans notre
bouche pour les mouiller.--Ah! vraiment, s'cria le mari, jetez au
feu tous les rouets de la maison; je ne me soucie pas que ma femme
abme sa jolie figure en filant, filant, filant.

[Illustration: Le lutin Rumpelstiltzkin et la fille du meunier
(gravure de H. J. Ford dans Lang, _The blue fairy book_).]

En Irlande, ce sont les pieds de la vieille fileuse qui,  force de
presser la roue du rouet, sont devenus normes.

La forme la plus complte de ce type se trouve dans le conte
allemand des _Trois Fileuses_. Une jeune fille ne voulait pas filer;
un jour, sa mre perdit tellement patience qu'elle alla jusqu' lui
donner des coups et la fille se mit  pleurer tout haut. Justement
la reine passait par l, elle demanda pourquoi elle frappait sa
fille si rudement. La femme a honte de rvler la paresse de sa
fille, et elle rpond que celle-ci veut toujours filer et quelle est
trop pauvre pour suffire  lui fournir du lin. La reine dit: Rien
ne me plat plus que la quenouille, le bruit du rouet me charme;
laissez votre fille venir dans mon palais, elle y filera tant
qu'elle voudra. La reine la conduit dans trois chambres, qui
taient remplies de lin depuis le haut jusqu'en bas, et elle lui dit
que quand elle l'aura tout fil, elle lui fera pouser son fils
an. Au bout de trois jours, la fille n'avait pas encore commenc;
elle tait dsole, et elle se mit  la fentre; elle vit venir
trois femmes dont la premire avait un grand pied plat, la seconde
une lvre infrieure si longue et si tombante qu'elle dpassait le
menton, et la troisime un pouce large et aplati. Si tu nous
promets, lui dirent-elles, de nous inviter  ta noce, de nous nommer
tes cousines sans rougir de nous, et de nous faire asseoir  ta
table, nous allons te filer tout ton lin, et ce sera bientt fini.
La jeune fille y consentit et les introduisit dans la premire
chambre, o elles se mirent  l'ouvrage. La premire filait l'toupe
et faisait tourner le rouet, la seconde mouillait le fil, la
troisime le tordait et l'appuyait sur la table avec son pouce, et,
 chaque coup de pouce qu'elle donnait, il y avait par terre un
cheveau du lin le plus fin. L'ouvrage fut bientt termin, et les
trois femmes s'en allrent en disant  la jeune fille: N'oublie pas
ta promesse, tu t'en trouveras bien. Le jour du mariage fix, la
jeune fille demanda  son fianc la permission d'inviter  la noce
ses trois cousines. Celles-ci arrivrent en quipage magnifique, et
la marie leur dit: Chres cousines, soyez les bienvenues.--Oh!
lui dit le prince, tu as l des parentes bien laides. Puis
s'adressant  celle qui avait le pied plat, il lui dit: D'o vous
vient ce large pied?--D'avoir fait tourner le rouet,
rpondit-elle, d'avoir fait tourner le rouet.  la seconde: D'o
vous vient cette lvre pendante?--D'avoir mouill le fil, d'avoir
mouill le fil. Et  la troisime: D'o vous vient ce large
pouce?--D'avoir tordu le fil, d'avoir tordu le fil. Le prince
dclara que dornavant sa jolie pouse ne toucherait plus  un fil.

Dans une lgende anglaise versifie, une vieille femme qui filait le
soir au coin de sa chemine s'ennuie d'tre seule, et dsire une
compagnie: il tombe deux grands pieds qui viennent se placer devant
le foyer. Elle continue tout en filant  dsirer de la compagnie; il
tombe successivement de petites jambes, des genoux, des cuisses, un
tronc, une tte, qui tour  tour vont se chauffer au feu et
finissent par former un corps entier.

[Illustration: L'trange visite, dessin de D. Batten, dans Jacobs,
_English Fairy tales_. (D. Nutt, d.)]


SOURCES

Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I. 108.--A. de Nore,
_Coutumes des provinces de France_, 98, 134, 154, 237, 278,
337.--Constantin, _Moeurs et usages de la valle de Thones_,
11.--_Socit des Antiquaires_ (1823), 360, VIII, 1re srie,
283.--J. de Laporterie, _Moeurs de la Chalosse_, 6; _Une noce en
Chalosse_, 38.--Timbs, _Things not generally known_. I, 4; II.
3.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, I, 56.--Legrand d'Aussy, _Vie
prive des Franais_. II. 371.--W. Gregor. _Folk-lore of Scotland_,
59.--E. Herpin. _La cte d'Emeraude_, 151.--_Galerie bretonne_, II.
61.--B. Souch. _Croyances du Poitou_, 28.--Communication de M.
Alfred Harou.--Grimm. _Teutonic mythology_ IV. 734. 993.--Stoeber,
_Sagenbuch_. 281.--_Revue des traditions populaires_, IX.
634.--Grimm, _Veilles allemandes_. I. 267, 375,
430.--Reinsberg-Dringsfeld, _Traditions de la Belgique_, I,
132.--Paul Sbillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_.
229.--Ceresole. _Lgendes de la Suisse romande_, 85, 161, 333.--A.
Harou. _Folk-Lore de Godarrille_, 69.--Lo Desaivre, _Croyances_,
etc., _du Poitou_, 7.--Moiset. _Croyances de l'Yonne_, 119.
122.--Habasque. _Notions historiques sur les Ctes-du-Nord_, II.
282.-G. Pitr. _Usi e costumi_, IV. 469.--Paul Sbillot. _Traditions
de la Haute-Bretagne_, I, 97.--De Mtivier. _De l'Agriculture des
Landes_, 442.--Brunet. _Contes du Bocage_, 119.--Mme de Cerny.
_Saint-Suliac et ses lgendes_. 38.--A. Meyrac, _Traditions des
Ardennes_, 196.--E. Cosquin. _Contes de Lorraine_. 1, 270.--A. Lang,
_The blue fairy book_, 96.--Paul Sbillot, _Contribution  l'tude
des contes_, 68.--Loys Brueyre. _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.
245.--Grimm. _Contes choisis_, traduction Baudry, 128.--Jacobs,
_English fairy tales_, 181.

[Illustration: La Truie qui file, ancienne enseigne de Rouen.]




LES TISSERANDS


La plupart des surnoms que portent les tisserands font allusion  la
posture de ces artisans, que leur mtier oblige  tre toujours
assis;  Rennes, on les appelait autrefois culs branoux
(malpropres), sobriquet qui rappelle celui de culs gras, que
portent encore les gens de Marey-sur-Tille (Cte-d'Or), village o
l'on tissait des draps au sicle dernier;  Troyes, ce sont des
culs brasss (secous), en Haute-Bretagne, des culs de ch; le
ch est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la trane pour
faire la toile. C'est l'emploi de cette substance qui a donn lieu 
ce dicton ironique:

    Sans le pot  colle
    Le tessier serait noble.

Les tisserands de Rouen taient surnomms cacheux de navette
(chasseurs de navette).

Dans l'image populaire de saint Lundi, le tisserand est appel Fil
court. Le terme argotique batousier fait allusion au battement du
mtier.

Les tisserands, autrefois, au lieu de mettre en oeuvre des
matires premires qui leur appartenaient, taient souvent chargs
de transformer en tissu de toile le fil qu'on leur apportait: comme
le contrle tait difficile, on les accusait de ne pas tout
employer, et de se rserver quelques cheveaux pour leur usage
personnel. C'est pour cela que les dictons populaires les
associaient aux mtiers les plus mal fams au point de vue de la
probit:--_Cnt mouni, cnt teissran et cnt tayur soun tr cnt
voulur._--Cent meuniers, cent tisserands et cent tailleurs sont
trois cents voleurs, dit un proverbe de Vaucluse, qui a son
parallle en Barn, en plusieurs provinces de France, et dans un
grand nombre d'autres pays de l'Europe.

Le proverbe cossais qui suit a galement de nombreuses
variantes:--_Put a miller, a tailor and a wabster (weasel) in a
pock, take out one and he will be a thief._--Mettez un meunier, un
tailleur et un tisserand dans un sac, tirez en un: ce sera srement
un voleur (p. 5). Un autre dicton cossais assure que jamais le
tisserand n'a t, depuis que le monde est monde, loyal dans son
mtier.

--_Ar guiader a laer neud_, le tisserand vole du fil, assure un
proverbe breton;  Saint-Brieuc, on dit:

    --Tisserand voleur, garde la moiti de la toile.

En cosse, on rdite  propos du tisserand la plaisanterie de
l'habit du meunier, si connue en France:

    _--As wight as a wabster doublet,_
    _That ilka day taks a thief by the neck._

    Aussi hardi que le pourpoint d'un tisserand,--Qui tous les
    jours prend le cou d'un voleur.

La chanson gasconne des _Bruits des mtiers_ prtend que cet ouvrier
est peu scrupuleux:

    _Quant lou tichnn ba teche,_
    _Zigo zag, dab la naueto,_
    _Dou bt hiu, dou fin hiu,_
    _Quauque goumicht praquiu._

    Quand le tisserand va tisser,--Zig zag avec la navette,--Du
    beau fil, du fin fil,--Quelque peloton par ici.

Lorsque, d'aprs la lgende Ukrainienne, la Vierge descendit aux
enfers, elle vit des hommes attachs aux poteaux avec les liens
flamboyants; les diables leur dchiraient la bouche et y fourraient
des pelotes, tandis que des fils sortaient de leurs yeux, et que
leurs vtements taient en feu. Elle demanda  saint Michel: Quels
pchs ont commis ces gens-l? Et saint Michel rpondit: Ce sont les
tisserands malfaiteurs; ils ont vol les toiles et la filature
d'autrui; c'est pour cela qu'ils souffrent ainsi.

Si l'on ne dit pas des tisserands, comme des tailleurs, qu'il en
faut sept pour faire un homme, on assure dans le Midi qu'ils ne sont
qu'une moiti d'homme: _Un teisseran es un miech-om_, et l'on
injurie un pleutre en lui disant: _Seis pas un om, seis un
teisseran_. Ces deux dictons viennent sans doute de ce que le mtier
est parfois exerc par des boiteux. Un autre proverbe les associe
aux chasseurs et aux pcheurs, tous gens qui gagnent assez mal leur
vie:

    _St cassaire,_
    _St pescaire,_
    _St teisseran,_
    _Soun vin-t-un pouris artisan._

En Bourgogne, un dicton raille aussi leur pauvret:

    _Taot c grelu de tisseran,_
    _Don le fin pu riche n' ran._

Une chanson populaire flamande, dont voici la traduction, met en
scne des tisserands qui ne roulent pas sur l'or:

    Quatre petits tisserands s'en allrent au march.--Et le
    beurre cotait si cher!--Ils n'avaient pas le sou en
    poche.--Et ils achetrent une livre  quatre.--Schietspoele
    (navette), sjerrebekke, spoelza!--Djikke djakke,
    kerrokoltjes, klits klets.

    Et quand ils eurent achet ce petit beurre.--Ils n'avaient
    pas encore de plats.--Ils prirent la petite femme de
    partager leur petit beurre.

    --Je ferai cela volontiers.--Oui, comme une honnte
    femme.--Mais je sais bien ce que sont les petits
    tisserands.--Et les petits tisserands ne sont pas des
    seigneurs.

    Comment les petits tisserands seraient-ils des
    seigneurs?--Ils n'ont ni terres ni maisons!--Et une souris
    s'introduit-elle dans leur garde-manger.--Elle y doit
    mourir de faim.

    Et quand cette petite bte est morte alors--O
    l'enterrent-ils?--Sous le mtier des petits tisserands.--Et
    la petite tombe portera de petites roses.

[Illustration: Les trois voleurs sortant du sac. _Illustres
proverbes_ de Lagniet (1637).]

Dans les _Derniers Bretons_, Souvestre a dcrit, avec la pointe
d'exagration romantique qui lui est habituelle, la vie misrable
des ouvriers de la toile au moment o le machinisme leur fit
concurrence: Parmi tous les ouvriers de la Bretagne, il n'en est
point dont les misres puissent tre compares  celles des
tisserands. La fabrication de la toile a eu autrefois une grande
importance dans notre province, qui en exportait pour plusieurs
millions. La guerre, les fautes de l'administration et les traits
de commerce ont ruin  jamais cette industrie. Les fortunes
considrables amasses par les anciens fabricants se sont
disperses, et aujourd'hui les tisserands sont descendus  un degr
d'indigence dont les canuts de Lyon ne donnent qu'une faible ide.
Cependant cette industrie s'est conserve dans les familles; une
sorte de prjug superstitieux dfend de l'abandonner. Des communes
entires, livres exclusivement  la fabrication des toiles,
languissent dans une pauvret toujours croissante, sans vouloir y
renoncer. Rien n'est chang depuis quatre sicles dans les habitudes
du tisserand de l'Armorique. Assis devant le mme mtier,
bizarrement sculpt, que lui ont lgu ses anctres, il fait courir
de la mme manire, dans la trame, la navette grossire qu'il a
taille lui-mme avec son couteau, tandis que, prs de lui, sa femme
prpare le fil sur le vieux dvidoir vermoulu de la famille. C'est
avec ces moyens imparfaits, avec tous les dsavantages de
l'isolement et de la misre, qu'il continue  lutter contre les
machines perfectionnes, la division de la main-d'oeuvre et les
vastes capitaux des grandes fabriques. En vain le prix des toiles
s'abaisse de plus en plus depuis trente ans, il s'obstine et reste
immobile  sa place comme une statue vivante du pass. Ou croirait
qu'un charme fatal le lie indissolublement  son mtier, que le
bruit monotone du dvidoir a pour lui un langage secret qui
l'appelle et l'attire. Parlez-lui de quitter cette industrie 
l'agonie, de cultiver le riche sol qu'il foule et qu'il laisse
strile, il secouera sa tte chevelue avec un triste sourire, et il
vous rpondra: Dans notre famille, nous avons toujours t
fabricants de toile. Montrez-lui sa misre, ses enfants courant
dans le village avec une simple chemise pour vtement, il ajoutera,
avec une indicible expression d'esprance: Dans notre famille, nous
avons t riches autrefois. Cependant il ne vous a pas tout dit.
Cet homme a une ide fixe qui le soutient. Il a fait un rve dont il
attend l'accomplissement, comme les Juifs attendent le Messie. La
nuit, quand ses yeux se sont ferms, il parle  sa chimre, il
l'coute, il la voit. Il compte tout bas les pices de toile qui lui
sont commandes, le nombre de louis d'or qu'on lui donnera chez les
ngociants de Morlaix; il croit entendre vaguement le bruit des
quatre mtiers abandonns qui obstruent sa maison. Il croit y voir,
comme au temps de ses pres, quatre ouvriers travaillant sous ses
ordres, pour les galiotes de Lisbonne et de Cadix. Alors panoui
d'une orgueilleuse joie, il pense  ce qu'il fera de ces profits. Il
s'endort dans son enivrement et le lendemain, le froid et la faim le
rveillent comme de coutume, au soleil naissant, et il reprend les
travaux et les cruelles ralits de chaque jour.

Le tisserand dont parle Souvestre tait celui qui habitait le pays
bretonnant ou sa lisire; c'tait un petit patron ou un ouvrier qui
travaillait pour des matres; c'tait lui qui confectionnait les
toiles de Bretagne, dont le commerce tait si grand jadis. Cette
industrie n'a pas rsist  la concurrence des machines, et elle est
en train du disparatre. On ne voit plus gure, comme autrefois,
arriver au printemps les pittoresques marchandes qui venaient de
Quintin ou d'Uzel, deux par deux, et parcouraient la Haute-Bretagne,
offrant dans les villages et dans les chteaux leur fine toile
tisse au mtier, qu'elles vendaient  l'aune.

Il est un autre tisserand qui a mieux rsist, parce qu'il n'est pas
en concurrence avec les grandes fabriques, c'est celui qui travaille
pour les paysans et met en oeuvre le fil ou la laine fils par les
mnagres. Le tessier existait autrefois dans presque tous les
villages de la Haute-Bretagne, et on rencontre encore ses congnres
un peu partout en pays bretonnant. Il tissait sur un rustique mtier
de bois les cotillons des femmes, les culottes des paysans et aussi
leurs toiles grossires.

Aux environs de Cond, de Flers et de la Fert-Mac, les fabricants
de lingettes, basins et autres tissus, n'habitaient pas tous
autrefois les bourgs ou la ville comme aujourd'hui: l'ouvrier avait
sa chaumire et son courtil, et si modeste que ft sa demeure, il
avait un foyer, de l'air et du soleil. Les travaux agricoles ne lui
taient pas d'ailleurs compltement trangers, et, au temps de la
rcolte, il venait en aide  ses voisins. Souvent mme les travaux
industriels n'occupaient qu'une partie de la famille, et les femmes
tissaient pendant que les hommes travaillaient au dehors. Dans
d'autres mnages plus humbles, le travail du mtier alternait entre
le mari et la femme, tour  tour occups  faire courir la navette
ou  soigner la vache,  la garder le long des chemins herbus, 
cultiver le jardinet ou bien encore  faire une journe chez quelque
voisin.

On a recueilli dans l'est de la France et en Haute-Bretagne des
chansons qui accusent les tisserands de ne commencer  travailler
que le vendredi; le refrain de la ronde des tisseurs, trs populaire
dans les Ardennes, est:

    Roulons-ci, roulons-l, roulons la navette
    Et le bon temps reviendra.

La chanson qui suit et dont l'air est assez joli, m'a t chante
aux environs de Loudac:

[Illustration]

    Bien rythm

    Les tessiers sont pir' que des vques.
    Les tessiers sont pir' que des vques.
    Car du lundi ils en font une fte.
    Branlons la navette.
    Oh! gai; lan la.
    Branlons la navette,
    Le beau temps reviendra.

    Les tessiers sont pires que des vques. (_bis_)
    Car du lundi, ils en font une fte,
    Branlons la navette,
    O gai, lon la, etc.,
    Branlons la navette,
    Le beau temps reviendra.

    Car du lundi, ils en font une fte (_bis_)
    Et le mardi, ils vont voir les fillettes,

    Et le mardi, ils vont voir les fillettes. (_bis_)
    Le mercredi, ils graissent des galettes,

    Le mercredi, ils graissent des galettes, (_bis_)
    Le jehueudi (jeudi) iz ont mal  la tte,

    Le jehueudi iz ont mal  la tte, (_bis_)
    Le vendredi, ils branlent la navette,

    Le vendredi, ils branlent la navette, (_bis_)
    Le samedi la toile o n'est point faite.

    --Alls  Loudia (Loudac), compagnon que vous tes, (_bis_)
    --Allez-y va vous qui tes le mat'e.

En Ille-et-Vilaine, les filles de laboureurs ont de la rpugnance 
pouser des tisserands; ce prjug est moins rpandu dans les
Ctes-du-Nord. Un dicton russe semble indiquer qu'ils ne se marient
pas facilement avec des personnes de mtiers honors: Tu es
tisserand, brouilleur de fil, et moi je suis fille de tonnelier,
nous ne sommes pas gaux.

En Flandre et en Hollande, les proverbes refltent l'orgueil des
anciens mtiers de tisserands, si florissants jadis dans ces pays:

    --_De wever en de winter kunnen het niet verkerren._--Le
    tisserand et l'hiver ne peuvent mal faire.

Autrefois le tisserand tait un homme important qui inspirait une
crainte respectueuse et qui, de mme que l'hiver, pouvait avoir ses
lubies. Tous deux tranchaient du matre, et on devait s'accommoder
selon leurs caprices.

    --_De wevers spannen de kroon._--Les tisserands l'emportent
    sur les autres.

    _Een handwerk heeft een gouden bodem, zei de wever, en hij
    zat op een hekel._--Un mtier a un fond d'or, dit le
    tisserand, et il tait assis sur un sran.

    --_Hij is goed voor wever, want hij houdt van
    dwarsdrijven._--Il est bon pour le tisserand, car c'est un
    esprit chicaneur.

Le peuple a traduit  sa manire le bruit caractristique du mtier,
en Haute-Bretagne, les geais s'amusent  le contrefaire en criant:

    Tric trac de olu,
    Tric trac de olu.

En Basse-Bretagne on dit:

    _--Ar guinder en he stern,_
    _E-giz ann diaoul en ifern,_
    _Oc'h ober tik-tak, tik-tak,_
    _Hag o tenna hag o lakat._

    Le tisserand  son mtier,--Comme le diable en enfer se
    dmne,--Avec son tic tac, tic tac.--Quand navette il tire
    et repousse.

 Saint-Di (Vosges), les mtiers disent:

    Queterlic queterlac, queterlic, queterlac. etc.

Dans le Loiret, les mres, asseyant sur leurs genoux les tout petits
enfants, et les retirant et les repoussant de leur sein comme un
tisserand fait de sa navette, chantent:

    Saint Michel,
    Qui fait de la toile,
    Saint Nicolas,
    Qui fait des draps;
    Au prix qu'il tire,
    Son lit dchire,
    Cric, crac.

 ce dernier mot, elles les font pencher en bas, comme pour les
faire tomber, imitant ainsi la rupture du lien qui les tenait.

En Barn, on dit aux petits enfants, en leur tirant les pieds:

    _Tynnerte h bon drap_
    _Ouy ourdit douma coupat,_
    _Tric-trac._

    Tisserand fait bon drap,--Aujourd'hui tiss, demain
    dchir.--Tric-trac.

De mme que celui de beaucoup d'artisans sdentaires, l'atelier du
tisserand tait un lieu de runion; il tait autrefois, dit Monteil,
le rendez-vous de la jeunesse des deux sexes. Il est vraisemblable
qu'il s'y racontait des lgendes: en Berry, le tissier et le
chanvreur taient au premier rang de ceux qui avaient conserv les
contes et les rcits d'apparitions.

On disait jadis d'un bavard: la langue lui va comme la navette d'un
tisserand.

Dans les villes, les mtiers de tisserands taient souvent placs
dans les cuves: c'tait l'habitude, ds le XVIe sicle, dans les
pays du Nord, et le graveur Jost Amman, qui avait soin de relever
les dtails caractristiques des boutiques ou des ateliers, a plac
son tisserand dans une sorte de sous-sol assez spacieux, clair par
une espce de soupirail (p. 13). Celui-ci tait garni de vitres.
Mais il n'en tait pas toujours ainsi:  Troyes et ailleurs, les
tisserands qui travaillaient dans les caves de leurs maisons,
taient clairs par une fentre  la hauteur du trottoir; les
carreaux, au lieu d'tre de verre, taient en papier huil. Une
factie lgendaire parmi les gamins consistait  passer la tte 
travers les carreaux de papier et  demander l'heure au tisserand.
Celui-ci, furieux, se htait de remonter pour courir aprs le
dlinquant, qui s'esquivait au plus vite. Cette mauvaise farce tait
vraisemblablement en usage dans toutes les villes o il y avait des
tisserands;  Dinan, au commencement de ce sicle, les coliers
s'amusaient aussi  leur crier: Quelle heure est-il? ce qui leur
tait tout particulirement dsagrable.

En Picardie, les enfants se rendaient le soir,  pas de loup, prs
de la fentre, mouillaient le papier huil avec de la salive, puis
se sauvaient sans faire de bruit; l'un d'eux, arm d'un clichoir,
sorte de petite seringue en sureau, qu'il avait rempli d'un liquide
plus ou moins propre, lanait le contenu sur la tte de l'homme
occup au mtier ou lui teignait sa lampe.

Dans la Flandre occidentale, quand le tissage d'une pice de toile
est fini, on la coupe en fil de pennes. Or, il est d'usage que les
enfants de la maison tiennent une assiette sous le fil de pennes
quand celui-ci est coup, afin, comme on dit, de recueillir le sang
de cette pice de toile; le tisserand, pendant qu'il la coupe,
laisse tomber de sa main quelques pices de monnaie dans l'assiette
et les enfants croient que cette monnaie sort de la toile elle-mme
et en forme le sang.

En Norvge, quand on te le tissu de dessus le mtier, personne ne
doit entrer dans la chambre ni en sortir, sous peine d'tre expos 
une attaque d'apoplexie. La porte est alors ferme et garde par
quelqu'un. Celui qui coupe le tissu dj prt doit mettre sur les
ciseaux des charbons ardents, sortir de la chambre et les teindre
dans la cour.

De mme que plusieurs autres gens de mtiers, les tisserands
touchaient parfois  la mdecine et  la sorcellerie. Dans le Perche
et dans le Maine, ils se mlaient du rhabillage des blesss. Amlie
Bosquet raconte qu'un ouvrier tisserand, qui s'tait rendu  Rouen
pour y livrer son ouvrage, rencontra sur la route,  son retour, un
de ses camarades qui lui demanda de venir l'aider  monter une
chane qu'il se proposait de mettre ce jour-l sur le mtier.
L'homme lui refusa ce service, parce qu'il avait  faire le mme
travail pour son propre compte. Eh bien! dit le camarade, nous n'en
serons pas moins bons amis; entre  la maison pour te rafrachir
avec un verre de cidre. Cette proposition fut accepte, et quand le
villageois reprit sa route, il se sentit tourment d'un malaise, qui
dgnra en maladie grave, que l'on attribua  un sort jet. On fit
venir le sorcier, qui montra au malade dans un miroir la figure de
celui qui l'avait ensorcel: c'tait l'autre tisserand.

Au temps des corporations, le mtier avait quelques usages
particuliers. Si l'apprenti mourait pendant l'apprentissage, sa
bire, comme celle d'un fils de matre, tait illumine de quatre
beaux cierges.  Issoudun, nul ne pouvait tre reu matre dans la
corporation s'il n'tait de bonne vie, mari ou dans l'intention de
se marier. Aux noces de chaque confrre, il devait tre donn 
chaque tisserand douze deniers; mais il tait oblig  accompagner
le nouveau mari l'espace d'une lieue. Le lendemain de la Fte-Dieu,
il y avait un repas que devait payer celui qui y assistait, qu'il
manget ou non. La premire fois qu'un tisserand tait convaincu de
vol, il ne pouvait exercer d'un an le mtier, et il le perdait  la
seconde.

Les compagnons tisserands ne datent que de 1778: un menuisier,
tratre  sa socit, leur vendit  cette poque le secret du
Devoir.

 Bruges, les wollewevers ou tisserands en laine avaient autrefois
coutume, le jour de la fte de leur patron saint Jacques, de
dpenser dix schellings en donnant  manger aux pauvres.

[Illustration: Atelier de tisserand, d'aprs Jost Amman (XVIe
sicle).]

On raconte dans le Limbourg hollandais la lgende suivante, qui est
plus  la louange des forgerons qu' celle des tisserands: 
Stevensweert et dans les environs, les forgerons et les marchaux
ferrants ne travaillent pas le Vendredi saint; voici l'origine de
cet usage: Quand le Christ devait tre crucifi, il ne se trouva
dans tout Jrusalem aucun forgeron qui consentit  faire les clous
ncessaires. Aujourd'hui encore, aprs tant de sicles, les
forgerons, en chmant ce jour-l, veulent montrer qu'ils donnent
leur approbation  ce refus. La tradition rapporte en outre que, les
clous faisant dfaut, un tisserand les retira de son mtier, et avec
ces clous obtus on crucifia le Christ. Plus tard le diable, croyant
que l'action du tisserand lui donnait le droit de prendre son me,
voulut l'arracher de son mtier pour le mener, tout vivant, aux
enfers. Mais, comme le tisserand rsista, il s'ensuivit une lutte
trs vive, pendant laquelle le diable s'embarrassa dans les fils du
mtier. Alors Satan reut une racle si formidable qu'aussitt
dgag, il chercha son salut dans la fuite, hurlant de douleur.
Aujourd'hui encore, quand un esprit des enfers voit un mtier de
tisserand, il prend de la poudre d'escampette. C'est aussi la raison
pour laquelle un tisserand n'est jamais sujet aux tentations.

Les tisserands figurent dans un certain nombre de contes populaires;
dans deux rcits de pays trs loigns, ils sont les hros
d'aventures qui, ailleurs, sont attribues  des tailleurs ou  des
cordonniers. Un petit tisserand du pays de Cachemire, un jour qu'il
tait  tisser, tue avec sa navette un moustique qui s'tait pos
sur sa main gauche. Emerveill de son adresse, il dclare  ses
voisins qu'il faut dsormais qu'on le respecte, il bat sa femme qui
le traite d'imbcile, et part en campagne avec sa navette et une
grosse miche de pain. Il arrive dans une ville o il y a un lphant
terrible. Il dit au roi qu'il va combattre la bte; mais, ds qu'il
voit l'lphant, il s'enfuit, jetant sa miche de pain et sa navette.
La femme du petit tisserand, pour se dfaire de lui, avait
empoisonn le pain et y avait aussi ml des aromates. L'lphant
l'avale, sans ralentir sa course, et, en faisant un circuit, le
petit tisserand se trouve face  face avec l'lphant: juste  ce
moment le poison fait son effet et l'lphant tombe raide mort.
Chacun est merveill de la force du petit tisserand.

On retrouve une donne analogue en Irlande: Un petit tisserand tue
un jour d'un coup de poing cent mouches rassembles sur sa soupe. Il
se fait peindre un bouclier avec cette inscription: Je suis celui
qui en tue cent. Le roi de Dublin le prend  son service pour
dbarrasser le pays d'un dragon;  la vue du monstre, le petit
tisserand grimpe sur un arbre, le dragon s'endort; le tisserand, qui
veut profiter de son sommeil pour s'enfuir, tombe  califourchon sur
le dragon et le saisit par les oreilles; le dragon furieux prend son
vol et arrive  toute vitesse dans la cour du palais, o il se brise
la tte contre un mur.

Le tisserand est l'un des personnages populaires des contes de
l'Inde, et il y joue, comme dans celui dont nous avons donn
ci-dessus le rsum, un rle assez analogue  celui du cordonnier et
du tailleur des rcits europens: il est  la fois rus et chanceux.
Dans le _Pantchatantra_, un tisserand devint un jour amoureux d'une
belle princesse; le charron, son ami, lui construisit un
oiseau-garuda, imit de celui de Vishnou. Grce  lui, le tisserand
s'leva dans les airs et s'introduisit dans la chambre de la
princesse, qui, le voyant revtu des attributs du dieu, lui fit bon
accueil, et chaque nuit il retournait auprs d'elle.

Le roi et la reine, en ayant t instruits, en furent d'abord
indigns; mais la princesse leur ayant dit qu'elle tait courtise
par Vishnou lui-mme, ils en furent remplis de joie. Alors le roi,
se croyant protg par son tout-puissant gendre, attaqua les rois
des tats voisins, mais il fut battu dans plusieurs rencontres et
tout son pays, la capitale seule excepte, tomba entre les mains de
l'ennemi.  la prire de la reine, la princesse implora alors le
secours de son amant. Celui-ci ordonna que les assigs fissent une
sortie le lendemain, et, pendant l'attaque, il devait se montrer
dans les airs, sous la figure de Vishnou, mont sur son
oiseau-garuda.--Sur ces entrefaites, le divin Vishnou, ne voulant
pas que, par la dfaite du tisserand, on pt croire  sa propre
dfaite, entra dans le corps du tisserand, et toute l'arme ennemie
fut anantie.

Le faux Vishnou, descendu alors sur terre, fut reconnu par le roi et
ses ministres, et il raconta ses aventures. Il put pouser la
princesse, et on lui confia l'administration d'une province du pays.

Le mme recueil rapporte une aventure qui arriva  un autre
tisserand, mais qui eut pour lui des suites moins heureuses. Tout le
bois de son mtier ayant t bris par accident, il sortit avec sa
cogne pour aller abattre un arbre, et voyant un large _sissou_ au
bord de la mer, il se mit en devoir de l'abattre. Mais un gnie qui
y habitait s'cria: Cet arbre est ma demeure: demande-moi toute
autre chose que cet arbre et ton souhait sera accompli! Le
tisserand convint de retourner chez lui pour consulter sa femme et
un ami, et de revenir quand il aurait pris une dtermination. Le
tisserand de retour au logis, y trouva son ami intime, le barbier du
village, auquel il demanda son avis. Demande  tre roi, je serai
ton premier ministre et nous mnerons bonne et joyeuse vie. Le
tisserand approuva le conseil du barbier, mais voulut, malgr lui,
aller consulter sa femme. Celle-ci lui dit que la royaut est un
fardeau pnible, et qu'elle lui conseille de se contenter de sa
position et de chercher seulement les moyens de gagner sa vie plus
facilement. Demandez, dit-elle, une seconde paire de bras et une
autre tte: par ce moyen vous pourrez travailler  deux mtiers en
mme temps, et le profit que vous retirerez de ce second mtier sera
trs suffisant pour vous donner quelque importance dans votre
classe, attendu que le premier suffisait  nos besoins. Le mari
retourna  l'arbre et demanda au gnie de lui donner une seconde
paire de bras et une autre tte. Ce voeu n'tait pas plutt form
qu'il fut exauc et notre homme retourna vers sa demeure. Mais il
n'et pas longtemps  se fliciter de l'accomplissement de son
souhait, car pendant qu'il traversait le village les gens du pays
qui l'aperurent se mirent tous  crier: Au lutin! et tombant sur
lui  coups de bton, de massues et de pierres, ils le laissrent
mort sur la place.

[Illustration: Les Vierges sages, gravure de Crispin de Passe (XVIe
sicle).]

Dans un conte mongol, un pauvre tisserand de l'Inde se prsente
devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, par
plaisanterie, dit  la princesse de l'pouser. Celle-ci dclare
qu'elle ne se mariera qu' un homme qui sache faire des bottes avec
de la soie. Des bottes du tisserand,  la surprise de tout le monde,
on tire de la soie. Pour se dbarrasser de lui, on l'envoie contre
un prince qui venait pour ravager le royaume. Le tisserand est
emport par son cheval dans un bois, s'accroche  un arbre qu'il
dracine, et massacre les ennemis. Aprs d'autres preuves, il
pouse la princesse.

Chez les musulmans de l'est de l'Inde, un tisserand devient par ruse
le mari d'une princesse; quelque temps aprs le mariage, elle
tmoigne le dsir de voir, du haut de son balcon, jouer  un jeu qui
consiste  simuler un chiquier, o les pices sont des hommes qui
se dplacent suivant l'ordre qu'on leur donne. Le tisserand, qui
n'avait jamais vu ce jeu, s'cria: Sotte femme, au lieu de ce jeu,
je prfrerais tisser du ruban. La princesse,  partir de ce
moment, refusa de voir son mari, qui finit par retourner  son
ancien mtier.

Les contes parlent aussi d'tres surnaturels qui viennent tisser de
la toile: en Haute-Bretagne, les Margot-la-Fe, qui taient aussi
habiles en chaque mtier que les meilleurs ouvriers, entrent chez un
tisserand et s'amusent  achever une pice de toile, puis elles
dfont leur ouvrage, parce que la fe, leur suprieure, y dcouvre
un petit dfaut. Elles viennent plusieurs nuits, et chaque fois la
mme chose arrive. Le tisserand ayant termin sa tche, met une
autre pice sur le mtier, et lorsque la nuit suivante les Margot
l'ont acheve et qu'elles demandent si elle est bien, le tisserand
dit oui, en contrefaisant la voix de la fe, et celles-ci la lui
laissent acheve.

En Normandie, un diable ou lutin entreprend de faire la toile d'une
vieille femme,  la condition qu'elle lui dira son nom. Un soir
qu'elle ramassait des bchettes dans le bois, elle entend comme le
bruit d'un toilier qui faisait taquer son mtier en criant:

    Cllin, cllas, cllin, cllas!
    La bonne femme qui est l-bas,
    Si o savait que j'eusse nom Rindon,
    O (Elle) n'serait pas si gne.

Quand le lutin vient rapporter sa toile, elle lui dit son nom et
elle peut la garder. En Haute-Bretagne, ce conte est aussi
populaire,  la diffrence que le petit bonhomme s'appelle Grignon
et qu'il tisse dans un trou de taupe.

En Picardie, c'est le diable lui-mme, sous la forme d'un nain
habill de vert, qui vient au secours d'un tisserand embarrass, et
commande que sa toile soit acheve en un instant; si, au bout de
trois jours, il n'a pas su lui dire son nom, il viendra prendre son
me; la marraine du tisserand, qui tait fe, lui dit d'aller se
cacher dans le bois et d'couter. Il entend un grand diable qui se
balance en disant:

    Dick et Don,
    C'est mon nom.

Dans un conte irlandais, une veuve avait fait accroire au fils du
roi que sa fille filait trois livres de lin le premier jour, les
tissait le second et le troisime en faisait des chemises; le prince
l'emmne chez lui, en disant que si elle est aussi habile qu'on le
dit, il l'pousera: le premier jour,  l'aide d'une petite vieille
aux pieds normes, elle accomplit sa tche; quand il s'agit de
tisser, elle ne sait que faire et se dsole, quand parat une petite
vieille toute dhanche qui lui promet de tisser pendant son sommeil
les trois livres de lin,  la condition qu'elle sera invite au
mariage. Le jour des noces, la vieille Cronmanmor arrive et la reine
lui demande pourquoi elle tait ainsi dhanche: C'est, rpondit la
vieille, parce que je reste toujours assise  mon mtier. Le prince
dit que, dsormais sa femme n'y restera pas une seule heure.

Grimm a recueilli un rcit dans lequel un fils de roi est parti pour
chercher une femme qui serait  la fois la plus pauvre et la plus
riche. Il vient  passer devant une chaumire o une fille filait:
celle-ci, auquel le prince a plu, se rappelle un vieux refrain
qu'elle avait entendu dire  sa vieille marraine:

    Cours, fuseau, et que rien ne t'arrte,
    Conduis ici mon bien-aim.

Le fuseau s'lance et court  travers champs, laissant derrire lui
un fil d'or; il va jusqu'au prince, qui retourne sur ses pas. La
jeune fille, n'ayant plus de fuseau, avait pris sa navette et
travaillait en chantant:

    Cours aprs lui, ma chre navette,
    Ramne-moi mon fianc.

La navette s'chappe de ses mains, et,  partir du seuil, se met 
tisser un tapis, plus beau que tout ce qu'on avait jamais vu.
L'aiguille de la jeune fille s'chappe galement de ses doigts quand
elle a chant:

    Il va venir, chre aiguillette,
    Que tout ici soit prpar.

La table et les chaises se couvrent de tapis verts, les chaises
s'habillent de velours et les murs d'une tenture de soie. Quand le
prince arrive, il voit au milieu de cette belle chambre la jeune
fille, toujours vtue de ses pauvres habits, et il s'crie: Viens,
tu es bien la plus pauvre et la plus riche; viens, tu seras ma
femme!

Il y avait en Gascogne un tisserand, fainant comme un chien; jamais
on n'entendait le bruit de son mtier; pourtant il n'avait pas son
pareil pour tisser et pour remettre, au jour marqu, autant de fine
et bonne toile qu'on lui en avait command. Sa femme elle-mme ne
savait comment cela pouvait se faire, mme au bout de sept ans de
mariage. Un jour elle le voit cacher quelque chose au pied d'un
arbre; c'tait une noix, grosse comme un oeuf de dinde, d'o l'on
entendait crier: Ouvre la noix! o est l'ouvrage? Il en sort
treize mouches; c'taient elles qui faisaient la toile du tisserand.

[Illustration: Tisseuse, d'aprs Holbein, dans l'_loge de la
folie_, d'rasme. L'encadrement, plus moderne, est fait  l'aide
d'une gravure allemande du sicle dernier.]

Dans un conte ardennais, dont certaines parties rappellent la _Belle
et la Bte_, un marchand de toile, qui avait une fille, la plus
belle qu'on et su voir, revenant chez lui aprs avoir vendu sa
provision de toile, s'gare la nuit dans une fort, et finit par
arriver dans un chteau o il voit une table bien servie, mais nulle
me vivante. Il mange, puis va se coucher dans un beau lit. Au
milieu de la nuit, une voix l'appelle. C'est celle d'un chien d'or
qui dormait sous le lit, et qui lui dit qu'il a jur que celui qui
mangerait  sa table lui donnerait sa fille ou qu'il mourrait. De
retour chez lui, il demande  sa fille si elle veut pouser le chien
d'or. Mais elle s'y refuse, et propose  la fille d'un marchand de
pelles  four d'aller  sa place; elle accepte, et est bien
accueillie par le chien d'or, jusqu'au jour o, se promenant dans la
fort, elle s'crie:--Oh! les beaux htres! si papa tait l, qu'il
serait content de les voir!--Pourquoi? demande le chien d'or.--Parce
que papa est marchand de pelles  four. Le chien d'or la renvoie, et
la fille persuade  une vachre de la remplacer. La substitution est
aussi dcouverte par l'exclamation qu'elle pousse en voyant de
belles vaches. La fille du marchand de toiles finit par se dcider 
se rendre au chteau. Le chien d'or la promne dans les chambres et,
quand on arrive  l'une d'elles, qui tait toute remplie de belles
pices de toile, elle s'crie:--Si papa tait l, qu'il serait aise
de les voir! Le chien est alors certain que c'est bien la fille
qu'il voulait qui est venue  son chteau. La mtamorphose du chien
cesse quand la jeune fille a consenti  l'pouser, et il redevient
un jeune prince, beau comme le jour.




LES OUVRIRES EN GAZE


S'il en fallait croire Restif de la Bretonne, le seul auteur qui ait
parl de ces ouvrires au point de vue qui nous occupe, leurs faons
formaient un contraste piquant avec la lgret et la grce de leur
ouvrage: elles taient grossires et aussi mal embouches que des
poissardes; leur moralit ne valait pas mieux que leur langage. Il
rsulte, dit-il, du trop petit gain des gazires, qu'elles sont
presque toutes libertines ou sur le point de l'tre, lorsqu'il se
prsente un tentateur; il ne reste matriellement sages parmi elles
que les sujets d'une repoussante laideur.

Dans sa nouvelle, _La Jolie Gazire_, Restif lui-mme raconte
pourtant que toutes ces ouvrires n'taient pas aussi corrompues
qu'il le dit; et la gravure de Binet, qui l'accompagne, les montre
au contraire sous un jour favorable. La jolie gazire est
reprsente travaillant  son mtier, tandis que ses compagnes
honnissent la corruptrice, qui avait voulu la sduire, en disant: On
ratisse, tisse, tisse, tisse. Toutes les ouvrires s'avancrent et
se jetrent sur Hlne; l'une lui enleva son battant d'oeil
qu'elle mit en pices; l'autre lui dchira son fichu. Celle-ci coupe
le falbala de son jupon avec les forces qui leur servent  dcouper.
D'autres lui jetrent au visage de l'eau sale et la barbouillrent
de suie et de cendres.

[Illustration: Les ouvrires en gaze, gravure de Binet.]




LES CORDIERS


Le mpris  l'gard des cordiers, si caractris en Bretagne, et qui
maintenant encore n'a pas tout  fait disparu, ne parat pas avoir
exist ailleurs  un degr aussi considrable; mais en beaucoup de
pays, notamment en Flandre, les cordiers sont aussi mpriss.

Monteil, passant en revue les mtiers au XVe sicle, dit que cette
profession tait surtout jalouse; un courtier dit au matre cordier
de la mairie: Votre grand-pre n'tait pas pauvre, votre pre tait
riche, vous tes encore plus riche; je veux changer de mtier, faire
le vtre. Vous travaillez pour les hauts chteaux, o sont les puits
les plus profonds, et l'on vous paie la corde deux sous la
toise.--Oui, mais sachez qu'elles doivent tre de bon chanvre qui
n'ait t mouill, ressch, ressuy.--Vous gagnez beaucoup avec les
cultivateurs  faire les traits de charrue.--Pas tant, ils doivent
avoir au moins douze fils... Le dbat s'tant prolong, le matre
cordier impatient, le termina en disant: Nous autres cordiers,
quand nous filons une corde, nous ne savons si ce ne sera pas celle
d'un pendu; cela ne nous donne gure envie de prendre trop. Nous
sommes les plus pauvres et les plus honntes.

En Bretagne, les cordiers et les corcheurs de btes mortes, taient
ce qu'on nommait autrefois les caqueux, cacous ou caquins. Ils
inspiraient un tel mpris, que le sixime des statuts publis en
1436 par l'vque de Trguier, ordonna aux caqueux de se placer au
bas des glises lorsqu'ils iraient au service divin. Le duc Franois
II leur permit de faire le trafic du fil et du chanvre aux lieux peu
frquents et de prendre des fermes  bail. Ils devaient toutefois
porter une marque de de drap rouge sur leur vtement. On poussa la
rigueur  leur gard jusqu' leur refuser la libert de remplir
leurs devoirs de chrtiens, jusqu' leur interdire la spulture, et
il fallut que des arrts du parlement les rtablissent dans le
droit commun.

En 1681, la justice dut intervenir pour faire rinhumer un cordier
que les habitants de Saint-Caradec avaient dterr. Au mois d'avril
1700, un cordier ayant t enterr dans l'glise paroissiale de
Marou, prs Lamballe, les manants et habitants de ladite paroiesse
s'adviserent de detairer le cadavre dudit feu Sevestre et l'ont
ignominieusement expos dans un grand chemin. Les juges de Lamballe
ayant fait inhumer de nouveau le cadavre, le 9 mai, les gens de
Marou le dterrrent, malgr le clerg, et l'exposrent dans le
grand chemin; ce ne fut en dcembre seulement de la mme anne que
le corps du pauvre cordier fut, par autorit de justice,
dfinitivement enterr dans l'glise. En 1716,  Planguenoual, la
noblesse du pays assista  l'enterrement d'un caqueux et le fit
inhumer dans l'glise; mais trois jours aprs il fut exhum et port
au cimetire des cordiers; il fallut une intervention de la justice
pour que le cacous pt tre de nouveau inhum dans l'glise. Vers
1815, on enterrait encore  part les cordiers de Marou, dans un
lieu appel la Caquinerie.

Jadis ils vivaient  l'cart, dans des villages qu'ils taient
presque les seuls  habiter; il y en avait qui cumulaient le mtier
de cordier et celui d'quarrisseur; en ce cas, la carcasse d'une
tte de cheval se dressait  l'une des extrmits de leur cabane,
tandis qu' l'autre pendait une touffe de chanvre.

La rpulsion  l'gard des cordiers, sans tre tout  fait teinte,
a bien diminu; pourtant, aux environs de Rennes, les paysans leur
donnent, par drision, le surnom de caquoux; leur rencontre le matin
est regarde, dans le pays bretonnant, comme d'un fcheux augure;
dans les Ctes-du-Nord ils trouvent difficilement  pouser, mme
s'ils sont riches et beaux garons, les jeunes filles de paysans de
bonne famille. C'est ce que constate un proverbe trs rpandu en
Haute-Bretagne:

    Les gars de la Madeleine
    Ne se marient point sans peine.

En Haute et en Basse-Bretagne la plupart des villages qui
s'appellent la Madeleine ont t habits par des cordiers, et
presque toujours il y avait l autrefois une lproserie.

On dit par raillerie que les cordiers gagnent leur vie  reculons;
cette plaisanterie qui se trouve dj au XVIe sicle dans les
_Adevineaux amoureux_, sous cette forme: Quel homme esse qui gaigne
sa vie en reculons! figure aussi dans les devinettes allemandes; on
la trouve dans l'nigme suivante:

    Image nave du temps,
    Que rien n'arrte et ne devance,
    Bien diffrent des courtisans,
    C'est en reculant que j'avance.

Et Charles Poncy en a fait le refrain de sa chanson du cordier:

    Dans le mtier que je professe,
    On n'avance qu'en reculant.

En Flandre, _Achteruit gaan gelijk de zeeldraaiers_, marcher 
reculons comme les cordiers, c'est faire de mauvaises affaires. On
dit aussi ironiquement: _Hij gaat vooruit gelijk de zeeldraaiers_,
il va en avant comme les cordiers, de quelqu'un qui fait tout le
contraire.

Les cordiers avaient saint Paul pour leur patron, on ne sait pas au
juste pourquoi: le marquis de Paulmy prtendait que ce saint, tant
parti pour aller combattre les chrtiens, fut contraint de retourner
sur ses pas, et que les cordiers, obligs de travailler  reculons,
l'avaient choisi pour ce motif. D'aprs A. Perdiguier, les cordiers
faisaient partie, ds 1407, du Compagnonnage du Devoir. Malgr cette
antiquit, ils ne paraissent pas y avoir jou un rle particulier.

On a fait,  propos des cordiers, l'assemblage de mots suivants, qui
est une sorte de casse-tte de prononciation:

    Quand un cordier cordant
    Veut recorder sa corde.
    Pour sa corde  corder
    Trois cordons il accorde;
    Mais si l'un des cordons
    De la corde dcorde,
    Le cordon dcordant
    Fait dcorder la corde.

[Illustration: Le Cordier.

Dans une autre preuve, cette image de Lagniet est plus
comprhensible, grce  deux inscriptions intercales dans la
gravure; au-dessus du cavalier est crit: Il fille sa corde; sous
son pied gauche: Les grands s'accordent; prs de celui qui tourne
la roue: Les petits prennent la corde.]

Un pauvre cordier est le hros d'un conte trs long des _Mille et
une Nuits_, dont voici le rsum: Le calife Haroun-al-Raschid ayant
remarqu dans une des promenades qu'il faisait, dguis en marchand
tranger, un bel htel tout neuf, interroge un voisin qui lui dit
que cette maison appartient  Cogia Hassan, surnomm Alhabbal, 
cause de la profession de cordier qu'il lui avait vu lui-mme
exercer dans une grande pauvret, et que, sans savoir par quel
endroit la fortune l'avait favoris, il avait acquis de grands
biens. Le calife fait venir Cogia Hassan  la cour, et lui demande
son histoire. Cogia raconte qu'autrefois il travaillait  son mtier
de cordier, qu'il avait appris de son pre, qui l'avait appris
lui-mme de son aeul, et ce dernier de ses anctres. Un jour il vit
venir deux citoyens riches, trs amis l'un de l'autre, qui n'eurent
pas de peine  juger de sa pauvret en voyant son quipage et son
habillement. L'un d'eux lui demanda si, en lui faisant prsent d'une
bourse de deux mille pices d'or, il ne deviendrait pas par le bon
emploi qu'il en ferait aussi riche que les principaux de sa
profession. Cogia lui rpond que cette somme lui permettrait
d'tendre sa fabrication et de devenir trs riche. Quand, sur cette
assurance, Saadi, l'un des deux amis, lui a remis la bourse, il
achte du chanvre et de la viande, et met le reste de la somme dans
son turban: mais celui-ci lui est enlev par un milan qui disparat
dans les airs. Six mois aprs, les deux amis le retrouvent, pauvre
comme devant; il leur raconte l'aventure du milan, et Saadi lui
remet encore deux cents pices d'or, en lui recommandant de les
mettre en lieu sr. Cogia prend encore dix pices d'or et cache le
reste dans un linge qu'il place au fond d'un grand vase de terre
plein de son. Pendant qu'il est parti pour acheter du chanvre, sa
femme, qui ne savait rien de tout cela, change le vase de son
contre de la terre  dcrasser que vendait un marchand ambulant.
Quand les deux amis reviennent, et qu'il leur a racont sa
msaventure, Saadi lui donne un morceau de plomb qu'il avait ramass
 terre, Cogia le prend et rentre chez lui; le soir un pcheur des
environs, auquel il manquait du plomb pour accommoder ses filets,
lui emprunte ce plomb en lui promettant comme rcompense tout le
poisson qu'il amnera du premier jet de ses filets. Le pcheur  ce
coup ne prend qu'un poisson, mais il tait trs gros. La femme, en
l'accommodant, trouve dans ses entrailles un gros diamant, mais, ne
sachant ce que c'tait, elle le donne  son petit garon qui s'en
amuse avec ses soeurs, et le soir ses enfants, s'apercevant qu'il
rend de la lumire quand la clart de la lampe est cache, se
disputent  qui l'aura. Cogia leur demande le sujet de leur dispute
et ayant teint la lampe, il s'aperoit que ce qu'il croyait tre un
morceau de verre faisait une lumire si grande qu'ils pouvaient se
passer de la lampe. Une juive, femme d'un joaillier dont la maison
tait voisine, vint le matin savoir la cause du bruit qu'elle avait
entendu. La femme du cordier lui montre le morceau de verre. La
juive lui dit que ce n'est en effet que du verre, et lui propose de
l'acheter, parce qu'elle en a un  peu prs semblable. Mais les
enfants se rcrient, et la juive part. Le joaillier, sur la
description qui lui est faite, dit  sa femme d'acheter le diamant 
tout prix. Elle en propose vingt pices d'or, puis cinquante, puis
cent; Cogia Hassan dclare qu'il veut cent mille pices, que le juif
finit par lui donner.

Cogia Hassan va voir une bonne partie des gens de son mtier, qui
n'taient pas plus  l'aise qu'il ne l'avait t; il les engage 
travailler pour lui, en leur donnant de l'argent d'avance, et en
leur promettant de leur payer leur travail  mesure qu'ils
l'apporteraient. Il loue des magasins, tablit des commis, et finit
par faire btir le bel htel qui avait attir l'attention du calife.

[Illustration: Cordiers  l'ouvrage, d'aprs Jost Amman (XVIe
sicle).]


SOURCES

LES TISSERANDS.--H. Coulabin, _Dictionnaire des locutions populaires
de Rennes_.--Clment-Janin, _Sobriquets de la Cte-d'Or: Dijon_, 62;
_Chtillon_, 8.--_Revue des traditions populaires_, IV, 527; V, 279;
X, 29, 31, 99.--Paul Sbillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_,
73.--_Les Franais peints par eux-mmes_, II, 174.--Barjavel,
_Sobriquets du Vaucluse_.--Reinsberg-Dringsfeld,
_Sprichwrter_.--L.-F. Sauv, _Lavarou Koz_.--J.-F. Blad, _Posies
populaires de la Gascogne_, II, 267.--Mistral, _Tresor dou
Felibrige_.--_Volkskunde_, II. 70; VIII, 36.--E. Souvestre,
_Derniers Bretons_, II, 137.--E. Herpin, _La Cte d'meraude_, 127,
138.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I,
45.--Communication de M. T. Volkov (Russie).--Communication de M. A.
de Cock (Flandre).--Paul Sbillot, Traditions de la Haute-Bretagne,
I, 130; II, 179.--E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 41.--Laisnel de la
Salle, Croyances du Centre, I, 161.--A. Ledieu, _Traditions de
Demain_. 33.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_, 46.--A. Bosquet, _La
Normandie romanesque_, 286.--F. Liebrecht, _Zur Volkskunde_,
315.--Monteil, l'_Industrie franaise_, I, 53, 257, 264.--A.
Perdiguier, _Le Livre du compagnonnage_, I,
44.--Reinsberg-Dringsfeld. _Traditions de la Belgique_, II, 53.--E.
Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 98, 100.--Paul Sbillot, _Les
Margot la-Fe_, 18.--Fleury, _Littrature orale de la Normandie_,
190.--H. Carnoy, _Littrature orale de la Picardie_, 229.--Loys
Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.--Grimm, _Contes
choisis_, trad. Baudry, 196.--J.-F. Blad. _Contes de la Gascogne_,
II, 354.--A. Meyrac. _Traditions des Ardennes_, 471.

LES CORDIERS--Monteil, l'_Industrie franaise_, I, 277.--E.
Souvestre. _Derniers Bretons_, 217.--A. Corre et Paul Aubry,
_Documents de criminologie rtrospective_, 111.--Habasque, _Notions
historiques sur les Ctes-du-Nord_, I, 85.--B. Jollivet, les
_Ctes-du-Nord_, I, 65, 157, 317.--_Revue des traditions
populaires_, VIII, 302; X, 160.--Communication de M. A. de
Cock.--Tuet, _Matines senonoises_, 510.--A. Perdiguier, _Le Livre
du compagnonnage_, II, 195.


[Illustration: Ange rallumant la lampe de sainte Gudule que le
diable avait teinte. (Crdence de stalle de l'abbaye de Saint-Loup,
 Troyes.)]




LES TAILLEURS


Au lieu d'tre, comme  prsent, chargs de la fourniture de
l'toffe et de la confection entire du vtement, les tailleurs
d'autrefois se bornaient, le plus souvent,  tailler et  coudre des
draps qui leur taient remis aprs avoir t achets en dehors de
chez eux: c'est encore ainsi que procdent les couturiers de
campagne. Les rognures appartenaient  la personne qui avait
command l'habillement; mais il y avait ncessairement du dchet, et
il tait difficile de savoir si tout lui tait rendu intgralement
ou si le tailleur n'avait pas mis de ct, pour son usage personnel,
des morceaux qui pouvaient servir. Il y avait de frquentes
contestations, o les clients reprochaient aux tailleurs de ne leur
remettre qu'une faible partie des retailles. Ceux-ci se dfendaient
de leur mieux: au XVIIe sicle, ils assuraient qu'il ne leur toit
pas rest d'une toffe non plus qu'il n'en tiendroit dans leur
oeil, et l'on avait appel plaisamment l'oeil des tailleurs
un coffre suppos dans lequel ils mettaient les morceaux. On donnait
aussi le nom de rue au coin de la boutique o s'accumulaient les
rognures diverses. Les cousturiers, dit Tabourot, ont une armoire,
qu'ils appellent la Ru, o ils jettent toutes les bannires: puis
quand on s'en plaint, ils se baillent  cent mille panneres de
diables qu'ils n'ont rien drob, et n'y a rest, sinon je ne say
quels bouts, qu'ils ont iett dans la ru. On donnait encore le nom
d'enfer, de liette ou de houle au coffre aux rognures.

Aux sicles derniers, on trouve dans les contes et dans les comdies
de frquentes allusions  ces dtournements de drap, et c'tait une
sorte de lieu commun qui semblait insparable des plaisanteries
faites sur les tailleurs. _Le Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles_ met en scne un avocat, un sergent, un tailleur et un
meunier qui avaient t en plerinage 
Saint-Jacques-de-Compostelle, et voulaient faire btir une chapelle
pour la rmission de leurs pchs. Ils se les confessent l'un 
l'autre, et quand vient le tour du tailleur, il dit: J'ay beaucop
de drap corbin, car quand on me bailloit cinq aulnes de drap 
mettre en une robbe, je n'en y mettois point plus de quatre; car
quelque habillement que jamais je fisse, il m'en demeuroit toujours
quelque lopin; et je vous promets ma foy que j'en ay desrob en mon
temps pour plus de mille escus.

Lorsque l'on disait que les tailleurs marchent les premiers  la
procession, tout le monde comprenait  demi-mot, et si par hasard
quelqu'un s'tait avis de demander pourquoi ils avaient ce
privilge, on lui aurait aussitt rpliqu: C'est parce qu'ils
portent la bannire. Et si l'explication n'avait pas t
suffisante, on n'aurait pas manqu d'ajouter qu'on appelait ainsi la
pice d'toffe qu'on les accusait de drober quand ils coupaient un
habit, parce qu'il y a dans cette pice de quoi faire une banderole.

Ds le moyen ge elle figure dans les contes, et lorsque dans une de
ses _Facties_, le florentin Arlotto explique  son voisin le
tailleur ce que signifiait une bannire qu'il avait vue en rve, il
s'est inspir sans doute d'un rcit qui courait parmi le peuple. De
nos jours Charles Deulin a crit le _Drapeau des tailleurs_, qu'il a
localis en Flandre, o peut-tre il l'avait entendu raconter. Voici
le rsum de son conte qui, avec une allure plus vive, est trs
voisin du rcit d'Arlotto:

Au temps jadis, il y avait un petit tailleur du nom de Warlemaque,
qui tait curieux comme une femme. Il tait d'ailleurs fort adroit
de ses dix doigts et, de plus, aussi voleur qu'un tailleur peut
tre. Rarement Warlemaque avait coup un habit ou une culotte sans
jeter dans le coffre qu'on appelle l'houle, autrement dit l'enfer,
un bon morceau de drap pour s'en faire un gilet... Une nuit, il eut
un singulier rve. Il rva qu'il tait devant le tribunal de Dieu.
Soudain il entendit qu'on l'appelait; il s'avana tout tremblant. Un
ange fit quelques pas au milieu de l'enceinte, et, sans dire un mot,
il dploya un grand drapeau de mille couleurs. Warlemaque reconnut
tous les morceaux de drap qu'il avait drobs, et fut pris d'une
telle peur qu'il se rveilla en sursaut. Le lendemain, il conta son
rve  ses deux apprentis, et leur dit: Chaque fois que vous me
verrez jeter en coupant quelque chose dans l'houle, ne manquez pas
de crier: Matre, rappelez-vous le drapeau! Pendant quelque temps,
il se garde de rien prendre; mais un jour qu'on lui apporte une
belle toffe d'or, il ne peut s'empcher d'en drober un peu, en
disant qu'il manquait justement au drapeau un morceau de drap d'or.
 partir de ce moment, il reprend ses mauvaises habitudes, et quand,
aprs sa mort, il se prsente  la porte du Paradis, saint Pierre la
lui refuse: toutefois il finit par se laisser flchir et permet 
Warlemaque de rester dans un coin.

Dans la _Farce du Cousturier_, un gentilhomme qui veut faire faire
un costume  sa chambrire, lui dit:

    Des habitz le drap porterons,
    Et devant nous tailler ferons;
    Car cousturiers et cousturires
    Ont tousjours  faire bannires,
    Comme j'ay ouy autresfoys
    Racompter.

Cette habitude semblait si troitement lie au mtier, qu'il
paraissait impossible qu'un tailleur ne la pratiqut pas.

La Nouvelle XLVIIe de Des Priers a pour titre: _Du tailleur qui se
droboit soi-mme et du drap qu'il rendit  son compre le
chaussetier_: Un tailleur de la ville de Poitiers toit bon ouvrier
de son mtier et accoutroit fort proprement un homme et une femme et
tout; except que quelquefois il tailloit trois quartiers de
derrire en lieu de deux ou trois manches en un manteau, mais il
n'en cousoit que deux; car aussi bien les hommes n'ont que deux
bras. Et avoit si bien accoutum  faire la bannire, qu'il ne se
pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap et de toutes
couleurs. Voire mme quand il falloit un habillement pour soi, il
lui toit avis que son drap n'et pas t bien employ s'il n'en et
chantillonn quelque lopin et cach en la liette ou au coffre des
bannires.

En Angleterre, on connat le Chou du tailleur et l'on dit en
proverbe: _Tailors like cabbage_, les tailleurs aiment le chou.
Lorsqu'autrefois ils travaillaient chez les clients, on les accusait
de rouler le chou, c'est--dire de faire un paquet de morceaux de
vtements au lieu de se contenter de la lisire et des retailles qui
leur taient dues.

On comprend que, en raison de ces habitudes vraies ou supposes, les
conteurs aient mis les tailleurs au nombre des gens que l'on ne voit
pas en Paradis. La Msangre crivait en 1821: C'est un dicton
courant dans quelques-uns de nos dpartements, notamment dans celui
de l'Aveyron, que saint Pierre n'a jamais voulu ouvrir la porte du
Paradis aux tailleurs.

[Illustration: Boutique de tailleur hollandais, d'aprs une estampe
du XVIIe sicle.]

La rputation de drober des pices est constate dans un proverbe
de l'Armagnac, et implicitement dans un grand nombre de dictons qui
associent les tailleurs aux meuniers, aux tisserands, etc., tous
gens que la malice populaire reprsente comme peu respectueux du
bien d'autrui:

    _Taillur,_
    _Boulur,_
    _Pano pedassis,_
    _Quant a hit la bsto_
    _Tourno pas lou rsto._

    Tailleur,--Voleur,--Vole des pices,--Quand il fait la
    veste--Ne rend pas le reste.

La chanson gasconne des _Bruits de mtiers_ formule la mme
accusation:

    _Quand lou taillur h uo raubo,_
    _Rigo rago, sur la taulo,_
    _Dou bt drap, dou fin drap,_
    _Quauque retail de coustat._

    Quand le tailleur fait une robe,--Rigue rague, sur la
    table,--Du beau drap, du fin drap,--Quelque coupon de ct.

En Haute-Bretagne, on dit aux enfants des tailleurs:

    Fils du tailleur,
    Tu as bien du bonheur,
    Le dimanche aprs vpres,
    Tu vas te promener
    Le chapeau sur l'oreille
    Et l'aiguille au ct.
    Tout le monde se demande:
    --Quel est donc ce petit effar?
    --C'est le fils au larron couturier!
    Oh! que les couturiers sont braves! (bien habills).
    Mais ce n'est pas de leur argent,
    C'est des retailles des braves gens.

Voici un autre dicton de Gascogne:

    _Sept sarts,_
    _Sept tchicans_
    _E sept moulis,_
    _Boutais lous en un sali,_
    _Leuatz un palancoun_
    _Begratz vint e un layroun._

    Sept tailleurs,--Sept tisserands--Et sept
    meuniers,--Mettez-les en un saloir,--Levez une
    planchette--Et vous verrez vingt et un larrons.

On lit dans le _Moyen de parvenir_, cette demande factieuse:

    --S'il y avoit en un sac un sergent, un meunier et un
    couturier, qui sortiroit le premier?--Voire, voire, ce
    serait un larron.

Un proverbe analogue, probablement ancien, existe aussi en
Angleterre:

    _Put a miller a tailor and a weaver in a bag and skake
    them, the first that cometh out will be a thief._ Mettez un
    meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, et
    secouez-le, le premier qui sortira sera un voleur.

Il existe de nombreuses variantes en Barn, en Provence, et dans la
plupart des recueils europens, du dicton limousin qui suit:

    _Sept tailleurs, sept teyssiers, sept mouleniers, coumptas
    bien, qu'aco faict vingt  un troumpeurs._

La maladresse de certains tailleurs est blasonne dans quelques
dictons qui font allusion  des anecdotes. Les deux premiers sont
danois, le troisime anglais:

    --Cela s'largira avec le temps, disait un tailleur qui
    avait mis les manches  l'endroit des poches.

    --Comment monsieur trouve-t-il les crochets? disait le
    tailleur qui ne savait pas faire les boutonnires.

    --_Like the tailor who sewed for nothing and found thread
    beside._

    Comme le tailleur qui ne cousait rien, et trouva le fil 
    ct.

    --_Long steek (stick), and pull hard._

    Pique longtemps et pousse fort.

Cela se dit en cosse lorsque quelqu'un coud ngligemment pour avoir
fini plus vite.

    --_Thats been sewed wi' a het needle and a burnin thread._

    Cela a t cousu avec une aiguille rougie et un fil
    brlant.

Dit-on lorsqu'il se produit un trou aprs que l'on a cousu, ou
lorsqu'un bouton se dcoud peu de temps aprs avoir t cousu.

    --_The mair hast, the less speed,_
    _As the tailor said with long thread._

    Le plus fort se hte, le moindre se dpche, comme dit le
    tailleur en tirant son aiguille.

    --_A fop (dandy) is the tailor's best friend and is own
    foe._

    Un lgant est le meilleur ami du tailleur et son plus
    grand ennemi  lui-mme.

    --Ce serait merveille que l'auteur ft quelque chose de
    bon; il ne ferait que brocher et bousiller comme un
    tailleur  la veille de Pques. (Dicton espagnol.)

    --_Soutars and tailors works by the hour._ (cosse.)

    Les cordonniers et les tailleurs travaillent  l'heure.

Allusion au temps qu'ils mettent  leur ouvrage.

    --_A tailor's shreds are worth the cutting._

    Les morceaux du tailleur sont gaux  ce qu'il coupe, parce
    qu'ils sont larges. (cosse.)

    --Tailleur debout et forgeron assis ne valent pas
    grand'chose. (Danois.)

La gravure de la page suivante tire du recueil de J. Cats (1665),
qui reprsente des tailleurs  l'ouvrage, sert d'illustration  un
proverbe italien en rapport avec le mtier:

    --_Il serro chi no fa nodo, perde il punto._

    Celui qui ne fait pas un noeud  son aiguille perd son
    point.

Une lgende du Morbihan raconte que lorsque le diable entra en
apprentissage chez un tailleur, celui-ci ne lui montra pas qu'il
fallait faire un noeud au bout du fil: c'est pourquoi le diable ne
put jamais apprendre  coudre.

    --_Its muckle gars tailors laugh but soutars grin age._

    Il faut beaucoup de choses pour faire rire les tailleurs,
    mais les cordonniers grimacent toujours.

Usit en cosse, ce proverbe semble s'appliquer  la contenance
srieuse que les tailleurs ont souvent lorsqu'ils sont  l'ouvrage,
et  la grimace que fait le cordonnier quand il tire fort sur son
ligneul.

[Illustration]

Des dictons constatent la sobrit ou l'avarice des tailleurs:

    Deux oeufs durs, souper de tailleur,

dit-on en Gascogne; c'est, en effet, le souper habituel que les
paysans donnent aux couturiers. Avant 1848, on disait couramment
qu'il y avait au Louvre un tableau reprsentant trois tailleurs
attabls devant un oeuf  la coque. Ce dire populaire, qui exprime
la pauvret notoire de la corporation, peut tre rapproch de
l'_Explication de la Misre des garons tailleurs_, qui tend 
prouver que les tailleurs sont les seuls ouvriers buvant de l'eau,
tandis que les autres se rconfortent avec des liquides plus
gnreux. Ce livret populaire donne aussi ce dicton: Quinze
tailleurs pour un sac de son.

Starveling, ou l'Affam, est le nom d'un tailleur qui joue la
comdie avec d'autres artisans dans _Le Songe d'une nuit d't_.
Dans la Belgique wallonne, _Fer 'n porminde_ (promenade) _di
tailleur_, c'est ne rien dpenser pour ses menus plaisirs; aux
environs de Metz, on dit de celui qui s'amuse  faire des ricochets
dans l'eau, qu'il fait une ribote de tailleur; les ouvriers
tailleurs tant trs pauvres ne pouvaient comme les autres aller
s'amuser au cabaret; et, dans toute la France, se quitter comme des
tailleurs, c'est se sparer sans boire ensemble.

Le proverbe qui assure que les cordonniers sont les plus mal
chausss a, tout au moins  l'tranger, des parallles qui
s'appliquent aux tailleurs. En Italie, on dit:

    --_I sartori hanno sempre gli abiti scuciti, e i calzolari
    le scarpe rotte._

    Les tailleurs ont toujours des habits dcousus, et les
    cordonniers des souliers dchirs.

    --_Who goeth more tattered than the tailor's child?_

    Qui, est plus dguenill que le fils du tailleur?

demande un vieux proverbe anglais.

L'argot et les expressions provinciales dsignent les tailleurs par
des sobriquets ou par des expressions figures, presque toujours
d'un caractre railleur.

Ils les nomment des frusquineux (de frusques), des pique-prunes, des
gobe-prunes  Genve; des pique-poux  Paris; en Basse-Bretagne,
_brocher laou_, embrocheurs de poux; en cosse, o l'on prtend
qu'ils sont infests par la vermine, _pick the loose_, pique-poux.
Dans les Vosges, on explique par une histoire plaisante le sobriquet
de Pique-prune: Trois tailleurs, gens peu habitus  la fatigue,
comme chacun le sait, conurent un jour le projet ambitieux de
rouler une prune sur un toit.--Nous n'y arriverons pas sans levier,
dit le premier.--Ces outils-l sont trop lourds pour nos bras,
rpondit le second.--Nous en fabriquerons avec des queues de
cerises, fit le troisime. L'avis sembla bon et fut adopt. Quand le
premier levier fut termin, le plus hardi de la bande s'en empara et
dit  ses camarades:--Sans me flatter, je me crois de taille  faire
la besogne tout seul; cartez-vous un peu, je vous prie, de crainte
d'accident. Les deux compagnons s'loignent et le brave se met
rsolument  l'oeuvre. Vains efforts! il va, vient, vire, dvire,
sue, ahanne, sans arriver  changer la prune de place.--Je l'ai
pourtant pique, pique, se disait-il, comment se fait-il qu'elle ne
bouge? Tout  coup l'haleine lui manque et il va avouer son
impuissance, quand, malheur! la prune se mettant  rouler toute
seule dgringole, l'entrane dans sa chute et l'crase.

Dans la comdie de Shakspeare, _La Mchante mise  la raison_,
Petrucchio gronde ainsi un garon tailleur: Tu mens, bout de fil,
d  coudre, aune, trois quarts, demi-aune! Je me laisserais braver
chez moi par un cheveau de fil! Va-t'en, guenille, rognure, atome,
ou je vais te mesurer avec ta demi-aune pour te faire souvenir toute
ta vie d'avoir parl!

En Portugal on prtend que beaucoup de gens de mtier poussent un
cri particulier; celui des tailleurs est _E' impossivel_, c'est
impossible. Dans les Vosges, on leur applique le sobriquet de
_Permettez_, parce que, dit-on, ils abusent de ce mot, qui est pour
eux la plus haute expression de la politesse franaise.

En Portugal, on donne aux tailleurs le nom d'_aranhas_, araignes,
et quand on veut les faire agacer, on leur parle d'araignes, en
faisant allusion  un conte populaire: Plusieurs tailleurs se
runirent, leurs ciseaux ouverts, pour attaquer une araigne qu'ils
avaient rencontre. De l est venu le dicton: C'est sept tailleurs
pour tuer une araigne! dont on se sert lorsque quelqu'un est
embarrass pour une affaire de peu d'importance. Il circule en
plusieurs provinces du Portugal des chansons satiriques sur le mme
sujet.

La gravure ci-dessous qui montre l'intrieur d'un atelier de
tailleur au XVIIe sicle, est extraite du livre de Franqueville:
_Miroir de l'Art et de la Nature_, 1690; la lgende qui l'accompagne
explique les diffrentes oprations du mtier.

[Illustration: Le tailleur 1 coupe le drap 2 avec ses ciseaux 3, et
le coud avec l'aiguille et du fils retors 4. Ensuite il rabat les
coutures avec le carreau 5, et il fait ainsi des jupes 6, cotillons
plisss 7, au bas desquels il y a un bord (ourlet 9) avec des
franges ou dentelles 8. Il fait des manteaux 10 avec des collets 11,
des brandebourgs, ou casaques avec des manches 12, pourpoints 13
avec les boutons 14, et manches 15, haut-de-chausses 16, et
quelquefois garnis de rubans 17, des bas 18 et des gants 19.]

En cosse, o l'on accuse les tailleurs d'tre plus vains que les
autres hommes, d'aimer les vtements fins et d'avoir un caractre
lger, on ne les regarde pas non plus comme courageux:

    _A tinkler ne'er was a town taker;_
    _A tailor was ne'er a hardy man._
    _Nor yet a wabster (weaver) leal in his trade_
    _Nor ever since the warld began._

    Depuis que le monde est monde,
    Le chaudronnier n'a jamais t un preneur de villes,
    Le tailleur n'a jamais t un homme hardi,
    Ni le tisserand loyal dans son mtier.

    _There were four an twenty tailors_
      _Riding on a snail,_
    _Said the hinmost to the foremost._
      _--We' ell a fa' ower the tail._
    _The snail shot oot her horns_
      _Like ony hummil coo_
    _Said the foremost to the hinmost,_
      _--We' ell a be stickit noo._

[Illustration: Atelier de tailleur allemand au XVIIIe sicle,
d'aprs Chodoviecki.]

    Il y avait vingt-quatre tailleurs
     cheval sur un escargot.
    Celui de derrire dit au premier:
    --Nous allons tomber sur la queue.
    L'escargot attire ses cornes,
    Comme une vache corne,
    Celui de devant dit:
    --Nous allons tous tre transpercs.

Les tailleurs ne paraissent pas avoir beaucoup de superstitions en
rapport avec leur mtier: en tout cas on en a recueilli peu. 
Lesbos, si un tailleur prte ses ciseaux ou son savon  un autre, il
se garde bien de les lui donner de la main  la main, dans la
crainte de se brouiller avec lui. Quand on coud  la main un habit,
et que le fil fait des noeuds, c'est que la personne  qui l'habit
appartient est jalouse.

En France, les tailleurs d'habits usent assez frquemment du
tatouage. Les emblmes qu'ils ont gravs sur la peau, sont: un d et
des ciseaux,--un tailleur assis et cousant,--des ciseaux et un fer 
repasser.

       *       *       *       *       *

Au temps des corporations, il y avait un crmonial usit pour la
rception des ouvriers remplissant les conditions ncessaires pour
franchir le grade d'ouvrier  compagnon. Voici, d'aprs le P.
Lebrun, celui qui tait usit vers 1655: Les compagnons tailleurs
choisissaient un logis dans lequel se trouvaient deux chambres l'une
contre l'autre; en l'une des deux, ils prparaient une table, une
nappe  l'envers, une salire, un pain, une tasse  trois pieds 
demi pleine, trois grands blancs de Roi et trois aiguilles. Tout
tant ainsi prpar, celui qui devait passer compagnon jurait sur le
Livre des vangiles qui tait ouvert sur la table, qu'il ne
rvlerait pas mme en confession, ce qu'il ferait ou verrait faire.
Aprs ce serment, il prenait un parrain; ensuite on lui apprenait
l'histoire des trois premiers compagnons, qui est pleine
d'impurets, et  laquelle se rapporte la signification de ce qui
est en cette chambre sur la table.

 Paris, sainte Anne est la patronne des tailleurs; en Belgique,
c'est saint Maur, saint Boniface ou sainte Catherine; ailleurs,
comme en Bretagne, leur fte est  la Trinit.

Les matres tailleurs de Morlaix clbraient leur fte  Notre-Dame
du Mur, o il y avait une messe chante,  la suite de laquelle ils
prsentaient un mouton blanc que le pre abb, escort de toute la
communaut, conduisait  l'hospice.

 Avignon, la confrairie des tailleurs, qui avait son sige  la
Mtropole, avait une image de corporation qui reprsentait saint
Georges  cheval, terrassant le dragon. En haut, un ange tenait la
couronne, et elle portait un cusson avec des ciseaux.

En province, les tailleurs avaient nagure encore comme enseigne,
l'image pieuse de saint Martin qui partage son manteau avec un
pauvre, ou celle des Ciseaux volants.

[Illustration: _Tailleur_]

Cette gravure, qui reprsente un tailleur vers le commencement de ce
sicle, fait partie du _Jeu universel de l'Industrie_, qui a de
l'analogie avec le Jeu d'oie renouvel des Grecs (Muse Carnavalet).

       *       *       *       *       *

La plus grande partie de ce qui prcde se rapporte surtout aux
tailleurs des villes; leurs humbles confrres des campagnes en
diffrent tellement, qu'il m'a paru naturel de sparer ces deux
branches de mme profession.

En certaines provinces, et principalement dans celles o l'industrie
est peu dveloppe, et o l'tat par excellence est celui de
laboureur, les tailleurs ou couturiers, car ce nom ancien est le
plus employ, occupent une place  part, et ils sont regards comme
des tres infrieurs. Leur mtier est peu pay, et ceux qui
l'exercent sont presque toujours des gens que la faiblesse de leur
constitution ou une infirmit plus ou moins apparente rendent
impropres au labeur des champs. On s'explique aisment que, dans un
milieu o la beaut du corps et la force physiques sont considrs
comme les premiers des dons, ceux qui en sont dpourvus soient
l'objet d'un ddain que vient encore augmenter la nature sdentaire
de leurs travaux, qui ressemblent plutt  ceux des femmes qu'
l'ouvrage actif et dur des hommes.

C'est en Basse-Bretagne que la dmarcation entre les couturiers et
les gens des autres professions est la plus marque; les cordiers
seuls qui semblent appartenir  une race maudite et descendent,
assure-t-on, des lpreux, sont aussi mpriss; peut-tre autrefois
les tailleurs se sont-ils recruts parmi les descendants de ces
malheureux.


[Illustration: Habit de Tailleur

Cette gravure du XVIIe sicle fait partie d'une collection qui se
trouve au Muse Carnavalet; un assez grand nombre de personnages y
sont reprsents habills, comme le tailleur, avec les attributs du
mtier, les outils dont ils se servent pour travailler et les
diverses pices qu'ils sont chargs de confectionner.]

Dans le premier tiers de ce sicle, Souvestre a trac un portrait du
tailleur breton, qui semble un peu charg, et dont il conviendrait,
 l'heure actuelle, d'adoucir quelques traits: Le tailleur est, en
gnral, contrefait, cet tat n'tant gure adopt que par les gens
qu'une complexion dbile ou dfectueuse empche de se livrer aux
travaux de la terre, boiteux parfois, plus souvent bossu. Un
tailleur qui a une bosse, les yeux louches et les cheveux rouges,
peut tre considr comme le type de son espce. Il se marie
rarement, mais il est fringant prs des jeunes filles, vantard et
peureux. S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve gure qu'au plus
fort de l't; le reste du temps son existence nomade s'coule dans
les fermes qu'il parcourt et o il trouve  employer ses ciseaux.
Les hommes le mprisent  cause de ces occupations casanires, et ne
parlent de lui qu'en ajoutant, sauf votre respect, comme lorsqu'il
s'agit des animaux immondes; il ne prend pas mme son repas  la
mme table que les autres, il mange aprs, avec les femmes, dont il
est le favori. C'est l qu'il faut le voir, ricaneur, taquin,
gourmand, toujours prt  seconder une mystification contre un jeune
homme ou un tour  jouer au mari. Menteur complaisant, il sait 
l'occasion porter sur le mmoire du matre quelque beau justin qu'il
aura piqu en secret pour la femme ou pour la _penners_ (fille 
marier). Il connat toutes les chansons nouvelles, il en fait
souvent lui-mme, et nul ne raconte mieux les vieilles histoires. 
lui appartiennent de droit les chroniques scandaleuses du canton: il
les dramatise, les arrange et les colporte ensuite de foyer en
foyer.

En Forez les tailleurs jouent souvent le mme rle qu'en
Basse-Bretagne; ce sont des chroniqueurs et porte-gazettes,
entremetteurs de mariages et mauvais plaisants, et on ne leur
pargne pas  eux-mmes la raillerie.

Au sicle dernier, d'aprs Monteil, le tailleur allait dans toutes
les maisons, il parlait  tout le monde; c'tait le plus souvent par
lui qu'taient faites et reues les propositions de mariage.

En Basse-Bretagne, certains tailleurs portent le sobriquet de
_Iann-troad-scarbet_, Jean au pied de travers, parce qu'en gnral
ils sont boiteux et infirmes. En Forez, pour les mmes raisons, on
leur donne le surnom de _Matre Gigue  banc_, jambe  banc.

Une lgende du pays d'Avessac, vers la limite du Morbihan et de la
Loire-Infrieure, explique pourquoi la plupart des tailleurs sont
aujourd'hui boiteux: Un jour saint Yves revenant de Paris en
Basse-Bretagne, se perdit vers le soir sur les grandes landes de
Malnol; il tait fort ennuy, car les chemins taient dfoncs et
son cheval avait perdu un fer. Mais, ayant entendu chanter, il
reprit bon espoir et aperut bientt un tailleur qui revenait de sa
journe. Le saint l'aborda aussitt et le pria de le remettre dans
son chemin en lui indiquant le bourg le plus voisin, pour qu'il pt
faire referrer sa monture. Au lieu d'obliger saint Yves, le tailleur
se mit  le railler et lui dit que puisque les moines allaient
dchaux, sa bte pouvait bien faire de mme: car il tait juste que
le valet manqut de souliers du moment que le matre n'en portait
point. Saint Yves, pour punir ce gouailleur, lui dit qu' l'avenir
lui et ses confrres qui n'auraient pas plus de religion que lui,
auraient, comme son cheval, une jambe dfectueuse.

Plus charitables toutefois que les gens du Midi, les habitants de
cette mme contre d'Avessac ne disent pas que jamais couturier
n'est entr au Paradis, mais ils prtendent qu'tant de leur nature
indignes d'y arriver immdiatement, ils sont toujours condamns 
passer quelque temps dans les limbes, d'o le Grand Maistre
d'Ahaut les tire chaque anne par fournes. Et l'on ne manque pas
de dire, chaque fois qu'on voit dans le ciel des toiles filantes:
Allons, v'l le Bon Dieu qui a ouvert sa grande porte; v'l encore
des couturiers qui s'en vont dans le ciel!

Nagure en Basse-Bretagne quand on parlait d'un tailleur, on ne
manquait pas d'ajouter, en vous respectant, comme lorsqu'on
nommait un animal non noble; si quelqu'un rencontrait un couturier
sans le connatre et l'interrogeait sur son genre de profession, il
rpondait ordinairement: Je suis tailleur, sauf votre respect. Un
passage de _Don Quichotte_ constate que jadis, en Espagne, une
formule analogue tait employe: Je suis, sous votre respect et
celui de la compagnie, tailleur jur, dit un personnage de
Cervantes en se prsentant, et un autre passage de _Don Quichotte_
parle de la mauvaise opinion que l'on a du tailleur.

Il est naturel que ce soit en Bretagne que les proverbes dpeignent
le tailleur sous des traits satiriques; mais ils constatent sa
mauvaise langue, ses autres dfauts et le mpris dont il est
l'objet, plutt que les vols qu'on lui reproche ailleurs, ainsi que
nous l'avons dj vu.

    --_Eur c'hemener n'e ket den_
    _'Met eur c'hemener ned-eo ken._

    Un tailleur n'est point un homme:
    Ce n'est qu'un tailleur en somme.

    --_Nao c'hemener evid ober eun den._

    Neuf tailleurs pour faire un homme.

Ce dicton est aussi usit en cosse; l'on y ajoute parfois une
variante: Il faut neuf tailleurs et un chien pour faire un homme. Et
l'on dit,  ce propos, que jadis neuf tailleurs et un chien
tombrent sur un homme qui leur avait dplu. On y prtend encore
qu'un tailleur est la neuvime partie d'un homme, ou que
vingt-quatre tailleurs ne peuvent faire un homme; c'est jeu de mot
sur le mot faire.

En Haute-Bretagne, les tailleurs et les couturiers ont leur fte 
la Trinit, d'o ce dicton:

    Trinit en trois personnes,
    Trois tailleurs pour faire un homme.

    --_Neb a lavar eur c'hemener_
    _A lavar ive eur gaouier._

    Qui dit tailleur
    Dit aussi menteur.

    --_Kemener brein,_
    _'Nn diaoul war he gein._

    Tailleur pourri,
    Le diable sur son dos.

    --_Ar c'hemener diwar he dorchenn_
    _Pa gouez, a gouez en ifern._

    Le tailleur sur son coussinet,
    S'il tombe, en enfer va couler.

    --_Ar miliner a laer bleud,_
    _Ar guiader a laer neud,_
    _Ar fournerienn a laer toaz,_
    _Ar c'hemenerienn krampoez kraz._

    Le meunier vole de la farine,
    Le tisserand vole du fil,
    Les fourniers volent de la pte
    Et les tailleurs des crpes rties.

    --_Da chouel ar Chandelour,_
    _Deiz da bep micherour,_
        _Nemet d'ar c'hemener_
        _Ha d'al luguder._

         la Chandeleur,
    Jour pour tout travailleur,
        Hormis le tailleur
        Et le flneur.

En Basse-Bretagne, il arrive assez frquemment que les enfants
poursuivent les tailleurs en leur rcitant des formulettes
injurieuses, dans le genre de la suivante dont les versions sont
nombreuses.

    _Kemenerien, potret or vas,_
    _Deut daved-omp 'benn warc'hoas:_
    _Me 'm beuz tri gi ha tri gaz,_
    _Hag ho c'houec'h 'man e noaz;_
    _Me ra d'eho bep a vragou_
    _Hag ive chupennou._

    Tailleurs, gars au bton,
    Venez chez nous demain:
    J'ai trois chiens et trois chats,
    Et tous les six sont nus;
    Je leur donnerai  chacun des culottes,
    Et des pourpoints aussi.

En Barn, on les poursuit aussi avec des quolibets, qui ne sont pas
trs faciles  comprendre, mais qui ont le privilge de leur tre
dsagrables.

En cosse, on adresse aux tailleurs ce blason, dont il existe
plusieurs variantes:

    _Tailor, tailor, tartan,_
    _Geed up the lum fartin,_
    _Nine needles in his arse_
    _An a' is timles rattling._

    Tailleur, tailleur, tartan
        (avec un habit de diverses couleurs, terme de mpris),
    Monta sur la chemine,
    Neuf aiguilles dans son derrire
    Et tous ses ds qui faisaient du bruit.

L'usage du bton long et uni est, en Basse-Bretagne, exclusivement
rserv aux vieillards, aux infirmes et aux tailleurs. Ces derniers,
qui auraient t montrs au doigt s'ils avaient os prendre un
pennbaz ou bton  gros bout, garnissaient le leur d'une fourchette
en fer pour se garantir des chiens quand ils vont en journe; ils
savaient que les paysans ne se htent jamais de les rappeler quand
il s'agit d'en prserver un huissier, un gendarme ou un tailleur.

C'est sans doute cette circonstance qui a inspir le refrain d'un
sonn satyrique de la Cornouaille, qui imite l'aboiement des chiens.
Voici la traduction du dernier couplet:

    Le tailleur, quand il sera enterr,
    Ne sera pas mis en terre bnite;
    Mais il sera mis au bout de la maison,
    Pour que les chiens aillent pisser sur lui.

Je ne sais si, comme les cacous ou cordiers, les tailleurs ont eu en
Bretagne, avant la Rvolution, une spulture spciale; il est
certain que pendant leur vie ils taient souvent traits comme de
vritables parias.

Dans les runions joyeuses, dans les ftes rustiques o la gat
rapproche les conditions, et o l'on fait asseoir le pauvre  ct
du riche, le tailleur seul n'tait pas admis sur un pied d'galit;
exil  quelques pas de la foule, il mangeait et buvait  part.
Lorsqu'il allait en journe, les hommes ne lui auraient pas permis
de prendre place autour du bassin commun dans lequel chacun puisait
avec une cuiller de bois la bouillie d'avoine ou de froment. Il est
juste de dire que les femmes, toujours plus bienveillantes que les
hommes, s'arrangeaient de faon  faire les tailleurs en manger les
premiers; au goter de trois heures elles leur donnaient les crpes
les plus chaudes et les mieux beurres. Elles en taient
rcompenses par des rcits, des chansons et aussi par des broderies
que les tailleurs excutaient pour elles en cachette de leurs maris.

Il est pourtant probable qu'elles n'auraient pas admis les tailleurs
 se poser en prtendants  la main de leurs filles. Cambry
constatait, au commencement de ce sicle, que jamais dans le
Finistre un paysan riche et de bonne famille n'aurait consenti 
marier sa fille  un tailleur.

Une chanson de la Basse-Bretagne raconte qu'un tailleur, qui avait
dissimul sa profession, pouse la fille d'un snchal. Quand elle
se prsente  l'glise dans le pays de son mari, et qu'elle veut
prendre une chaise dans un endroit honorable, une dame lui dit: Je
ne pensais pas que la femme d'un tailleur passerait devant moi dans
ma chaise.--Seigneur Dieu! dit la femme, je ne savais pas que
c'tait un tailleur que j'avais eu, avant de faire son lit et j'y
trouvai son d et son aiguille..... Est-ce que je ne trouverai pas
une barque quelconque qui m'envoie chez nous, dans la maison de mon
pre.

Un conte allemand de Bechstein a un pisode qui prsente une
certaine analogie avec le gwerz breton; mais le tailleur, grce  sa
prsence d'esprit, sort  son avantage de l'aventure: La fille d'un
roi avait pous, ignorant sa premire profession, un tailleur tueur
de monstres; elle l'entend dire en rvant: Valet, fais-moi mon
habit; fais des reprises  mes culottes, vite, dpche-toi, ou je te
baillerai de l'aune  travers les oreilles. Elle souponna son mari
de n'tre qu'un tailleur et supplia son pre de la dbarrasser de
cet indigne poux. Le roi lui recommanda de laisser ouverte la porte
de sa chambre  coucher et aposta des hommes avec l'ordre de tuer
son gendre s'ils entendaient de nouveau de pareilles paroles. Le
tailleur, averti par un cuyer du roi, feignit de dormir et se mit 
parler tout haut, comme en rve: Valet, fais mon habit, fais les
reprises de mes culottes, vite, ou tu goteras de l'aune! Jadis j'en
ai tu sept d'un coup, j'ai tu deux gants, j'ai pris la licorne,
j'ai pris le sanglier sauvage et j'aurais peur des gens qui sont l,
devant la porte de ma chambre! Les gens aposts s'enfuirent comme
s'ils avaient eu mille diables  leurs trousses.

On va parfois jusqu' attribuer aux tailleurs une influence nfaste.
En Haute-Bretagne et dans le Morbihan, bien des gens croient qu'ils
auront de la malechance toute la journe si la premire rencontre
qu'ils font est celle d'un couturier.

En cosse, lorsqu'une femme qui a eu un enfant et va se faire
remettre, rencontre un tailleur  sa premire sortie, c'est un
mauvais prsage: son enfant sera innocent.

Dans le sud du Finistre le tailleur figure au nombre des personnes
qui peuvent jeter le Drouk-Awis ou mauvais oeil. Cette crainte,
jointe au mpris de la profession, les exposait  des avanies au
milieu de ce sicle: quand de jeunes paysans en rencontraient un et
qu'il n'tait pas prompt  faire place, ils le saisissaient et le
poussaient rudement dans le foss, sans s'inquiter de ce qui
pourrait arriver.

[Illustration: Tailleurs bretons cousant, d'aprs la gravure de
Perrin. _Breiz-Izel._]

Si  l'heure actuelle, la rpugnance des filles de fermiers pour les
tailleurs est diminue, sans tre tout  fait dtruite, il en reste
encore d'assez nombreuses traces dans les chansons et dans les
contes, qui montrent la difficult qu'ils prouvent  trouver une
femme dans le monde des laboureurs.

Un petit conte, tout  l'avantage du laboureur, met en relief la
diffrence qui, dans l'opinion des campagnards, existe entre les
deux catgories de mtier: Une fille avait deux galants, un tailleur
qui venait lui faire la cour, toujours bien habill et dispos,
tandis qu'un laboureur arrivait en habits de travail et fatigu
d'avoir tenu toute la journe la queue de la charrue. Sur le conseil
de sa mre, la fille se dguise en pauvresse et va successivement
chez chacun de ses galants: la maison du tailleur tait pauvre et il
la met  la porte; chez le laboureur, on l'accueille bien, on lui
donne  manger et elle couche dans un bon lit, aussi c'est lui
qu'elle pouse.

       *       *       *       *       *

Les tailleurs figurent souvent comme personnages principaux dans un
assez grand nombre de contes; nous en avons dj rapport
quelques-uns qui refltent les ides que le peuple professait  leur
gard. Sauf dans la srie comique ou satirique, ils jouent dans les
rcits populaires un rle qui, presque toujours, semble en
contradiction avec le mpris dont ils sont l'objet en certains pays,
et aussi avec la rputation de poltronnerie qu'ils ont, mme en
Allemagne, o leur mtier est pourtant loin d'tre mpris.

Les conteurs les reprsentent souvent comme des personnages
courageux, exempts des craintes qui terrorisent le vulgaire, bravant
les puissances surnaturelles, allant coudre partout, mme chez le
diable, qu'ils trouvent presque toujours moyen de duper. Grce 
leur ruse et  leur souplesse, parfois aussi par leur habilet 
mentir, ils mnent  bien des entreprises difficiles, dans
lesquelles ont chou ceux qui les ont tents par la seule force
brutale; c'est au reste la constatation assez exacte, soit dit en
passant, de l'intelligence que demande leur mtier, et des moyens
auxquels ils sont forcs de recourir pour se dfendre contre ceux
qui veulent s'amuser  leurs dpens.

M. Walter Gregor m'envoie la lgende suivante qu'il a recueillie
dans le comt d'Aberdeen (cosse): Au temps jadis un tailleur qui
aimait  boire et  se vanter, tait attabl avec quelques bons
compagnons dans une taverne peu loigne du prieur de Bauly; ils
taient tous un peu excits par la boisson, et le tailleur se mit 
se vanter comme  l'ordinaire. Il assura, entre autres choses,
qu'avant minuit il aurait t coudre une paire de culottes sur
l'escalier de la maison du chapitre du prieur. Ses compagnons
acceptrent le dfi. Le tailleur se rendit  l'endroit dsign, s'y
assit et clair par une chandelle, se mit  l'ouvrage et fit aller
lgrement ses doigts. Minuit approchait, quand une grande main de
squelette apparut prs de sa tte, et lui cria par trois fois: Vois
cette grande main sans chair ni sang qui s'lve  ct de toi,
tailleur!--Je la vois, rpondit celui-ci, mais il faut que je
termine mon ouvrage, et que j'emploie toute cette nuit mon fil et
mon aiguille. Le premier coup de minuit sonna au moment o le
tailleur finissait son dernier point; il prit sa chandelle,
descendit l'escalier, passa  travers la maison du chapitre, et
arriva  la porte au moment o sonnait le dernier coup, et la grande
main du squelette tait derrire lui; comme il atteignait la porte,
la main voulut lui donner un soufflet, mais elle le manqua; le coup
tait envoy avec une telle force que l'empreinte des doigts du
fantme fut grave sur le montant en pierre de la porte; on les y
voit encore maintenant, un peu effacs, mais reconnaissables.

En Alsace, un compagnon tailleur qui n'avait pas de bas, passant un
soir d'hiver prs d'une potence, vit un pendu qui en avait une belle
paire; il lui coupa les jambes avec ses grands ciseaux et les mit
dans un mouchoir.  l'auberge, il les plaa sur le pole pour les
faire dgeler; puis, aprs avoir pouill les bas, il introduisit les
jambes du pendu dans le pole et sauta par la fentre. Le chat se
mit  ronger les jambes et la servante crut qu'il avait mang le
tailleur. Quelques jours aprs, un voyageur vint demander  loger 
l'auberge. --Quel est votre mtier? demande l'aubergiste.--Je suis
compagnon tailleur.--Dieu me garde d'un tailleur! s'cria
l'aubergiste. Le chat vient justement, il y a quelques jours de m'en
manger un.

Dans plusieurs rcits populaires, le tailleur est si fin qu'il
attrape le diable lui-mme; il va coudre chez lui, et trouve moyen
de se retirer sain et sauf de ses griffes; ou bien, comme dans un
conte de la Haute-Bretagne, de se faire donner des ouvriers qui
n'avaient qu' regarder l'ouvrage pour qu'il ft achev. Un tailleur
du Morbihan avait mme fait un pacte avec le diable pour s'pargner
la peine de coudre: il avait dans une petite bote des nains pas
plus gros que le pouce et coiffs d'un bonnet rouge qui, lorsqu'il
avait taill, cousaient les pices dans la perfection. Dans d'autres
rcits, le diable essaie en vain d'apprendre le mtier de tailleur,
et il est chass honteusement par son patron.

Ils taient certes moins accessibles  la crainte que les paysans,
les couturiers de la Haute-Bretagne qui, voyant des poulains-lutins,
montent sur leur dos et leur ordonnent de les conduire tout droit
chez eux, faisant du bruit avec leurs ciseaux, menaant de leur
couper les oreilles s'ils ne marchent pas convenablement. Un petit
tailleur bossu de la Cornouaille, entendant les petits nains appels
les Danseurs de nuit, qui dansaient en chantant: Lundi, mardi et
mercredi, se cache pour les regarder. Quand il est dcouvert, il
entre dans la danse et ajoute  leur refrain: Et jeudi et puis
vendredi. En rcompense, les nains lui tent sa bosse, qu'ils
remettent, quelques jours aprs,  un autre tailleur, galement
bossu, qui ne peut terminer comme il faut leur chanson. Un couturier
de Basse-Bretagne ose aller pntrer dans la grotte des nains pour
prendre leurs trsors; un autre ne craint pas d'aller trouver
l'Ouragan, et de lui rclamer le lin qu'il lui a enlev en soufflant
trop fort. La _Nouvelle fabrique des plus excellents traits de
vrit_ met en relief le courage avis d'un couturier: un soldat
ayant tir son pe pour l'en percer, l'ouvrier, sans se laisser
mouvoir, coupe avec ses ciseaux, d'abord le bout de l'pe, puis
successivement toute la lame, si bien que la poigne seule reste au
brutal soldat.

[Illustration: Tailleur breton enseignant le catchisme, d'aprs la
gravure de Perrin.]

Dans les contes proprement dits, o intervient l'lment
merveilleux, il n'est pas rare de rencontrer des tailleurs: l aussi
ils se montrent un peu vantards, plus russ que rellement braves,
mais d'un esprit souple et inventif, qui leur permet de mener  bien
des aventures prilleuses. Le plus populaire de ces rcits, qu'on
retrouve en nombre de pays, est celui du tailleur qui ayant tu
plusieurs mouches d'un seul coup, constate cet exploit par une
inscription, en ayant soin de ne pas dsigner l'espce d'ennemis
qu'il a massacrs, et se met  courir le monde. Grce  son astuce,
il vient  bout de gants redoutables, dfait les annes ennemies,
s'empare d'animaux terribles ou fantastiques, et finit, en
rcompense de ses services, par devenir riche et puissant ou par
pouser la fille du roi.

C'est en Allemagne, le pays classique des tailleurs, qu'on en
rencontre naturellement les plus nombreuses variantes. C'est
galement dans le mme pays que l'on a recueilli le conte qui suit:
Une princesse avait promis d'pouser celui qui pourrait rsoudre une
devinette: trois tailleurs se prsentent, et l'un d'eux la devine.
La princesse qui ne se soucie pas de l'avoir pour mari, lui impose
de passer la nuit dans la cage d'un ours trs mchant. Le petit
tailleur y va et quand l'ours veut s'lancer sur lui, il lui parle
et le fait reculer. Il tire alors de sa poche des noix et se met 
les casser avec les dents; il prend fantaisie  l'ours d'en manger,
et il en demande quelques-unes au tailleur; celui-ci lui donne des
cailloux ronds, que l'ours essaie en vain de briser, et il prie le
tailleur de les lui casser; celui-ci les brise et lui remet d'autres
cailloux. L'ours essaie de nouveau, et quand il est fatigu, son
compagnon se met  jouer du violon, si bien que l'ours danse malgr
lui. Il demande au tailleur de lui donner des leons.--Volontiers,
rpond celui-ci, mais laissez-moi couper vos griffes qui sont trop
longues. Il y avait, par hasard, dans un coin, un tau, dans lequel
l'ours met sa patte, et le tailleur se hte de le serrer.--Attends
maintenant, dit-il, que j'aille chercher mes ciseaux. Et, laissant
l'ours pris, il s'endort dans un coin. La princesse fut bien
surprise et bien chagrine de voir le tailleur vivant, mais elle
avait donn sa parole et le roi fit avancer un carrosse pour
conduire les fiancs  l'glise. Les deux autres tailleurs, jaloux
de leur camarade, avaient lch l'ours qui se mit  courir aprs le
carrosse. Alors, le tailleur sort les jambes par la portire et crie
 l'ours: Vois-tu cet tau? si tu ne t'en vas pas, tu vas encore en
tter! L'ours s'arrta un instant et se mit  fuir  toutes jambes,
de sorte que le tailleur pousa la princesse.

Le mpris pour le tailleur rustique, si caractris en
Basse-Bretagne et que constatent les dictons cossais, n'est point
universel. C'est ainsi qu'une lgende anglaise raconte que lorsque
le roi Alfred invita les Sept mtiers  apporter un spcimen de leur
savoir-faire, ce fut le tailleur qui fut proclam roi des mtiers.
Au sicle dernier, dit Monteil, partout o le tailleur allait
travailler, il faisait  son occasion changer le pain, le vin et le
reste de l'ordinaire.

Dans certaines parties de l'cosse, le tailleur qui va tailler et
coudre  la maison les toiles tisses par un tisserand du voisinage
est accueilli avec des gards tout particuliers.

Si le tailleur prouvait de la difficult  trouver une femme pour
lui, on lui confie volontiers, ainsi que nous l'avons vu, la mission
de faire des dmarches matrimoniales pour les autres.

Ce n'tait pas la seule fonction dont il tait charg, et qui
paraissait en dsaccord avec le peu de considration que l'on avait
pour lui. Jadis, lorsque l'instruction tait peu rpandue, le
tailleur, qui souvent savait lire, enseignait le catchisme aux
enfants dans les villages.

Une formulette du nord de la France, rapporte par Charles Deulin,
est tout  l'avantage des tailleurs:

    Alleluia pour les tailleurs!
    Les cordonniers sont des voleurs.
      Un jour viendra
      Qu'on les pendra.
      Alleluia!


SOURCES

Timbs, _Things generally not known_, I, 144.--Leroux, _Dictionnaire
comique_.--La Msangre, _Dictionnaire des proverbes
franais_.--Blad, _Proverbes de l'Armagnac_; _Posies populaires de
la Gascogne_, II, 266.--_Folk-Lore Record_, III, 76.--Champeval,
_Proverbes limousins_.--Pitr, _Proverbi
siciliani_.--Reinsberg-Dringsfeld, _Sprichwrter_.--Dejardin,
_Dictionnaire des spots wallons_.--De Colleville, _Proverbes
danois_.--_Revue des traditions populaires_, V, 169, 350; VI, 167,
734; IX, 571.--Proverbes cossais communiqus par M. W.
Gregor.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Blavignac, l'_Empro
genevois_.--L.-F. Sauv, _Folk-Lore des Hautes-Vosges_, 76.--Leite
de Vasconcellos, _Tradioes de Portugal_, 133, 251.--Georgiakis et
Lon Pineau, _le Folk-Lore de Lesbos_, 352.--G. S. Simon, _tude sur
le compagnonnage_, 80.--Oge, _Dictionnaire de Bretagne_.--Cerquand,
_l'Imagerie dans le Comtat_.--_Les Franais peints par eux-mmes_,
II, 330.--Nolas, _Lgendes forziennes_, 283.--Rgis de
l'Estourbeillon, _Lgendes d'Avessac_.--Perrin, _Breiz-Izel_, I,
100, 112.--L.-F. Sauv, _Lavarou-Koz_; _Revue celtique_, V,
186.--Frank, _Contes allemands du temps pass_, 264.--Quellien,
_Chants et danses des Bretons_.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_,
57.--Grimm, _Veilles allemandes_, I, 298.--_Folk-Lore Journal_, II,
322;--Paul Sbillot, _Contes des provinces de France_, 293; _Contes
de la Haute-Bretagne_, II, 255, 286.--Fouquet, _Lgendes du
Morbihan_, 163.--Luzel, _Lgendes chrtiennes de la Basse-Bretagne_,
II, 254; _Contes de Basse-Bretagne_, III, 63.--E. Cosquin, _Contes
de Lorraine_, II, 95.--Grimm, _Mrchen_, n 114.--Monteil, _Histoire
des Franais_, V, 78.

[Illustration: UN TAILLEUR, VIGNETTE DE JAUFFRET. (_Les Mtiers._)]




LES COUTURIRES


Pendant le moyen ge, et jusqu' une poque assez moderne, les
couturires taient en ralit des couseuses ou des lingres.
L'existence, en tant que corporation, de femmes ayant le droit de
tailler les vtements ou de les coudre, ne remonte qu' l'anne
1675. Auparavant, les tailleurs possdaient seuls le privilge
d'habiller les hommes et les femmes, et en 1660 leurs statuts
mentionnaient encore expressment ce monopole. Ce n'tait que par
exception que les filles des matres tailleurs pouvaient, avant
d'tre maries, habiller les petits enfants jusqu' l'ge de huit
ans. Quelques femmes entreprirent de faire des vtements pour les
dames; elles russirent peu  peu  se crer une petite clientle,
et, d'aprs Franklin, vers le milieu du XVIIe sicle, elles taient
officiellement qualifies de couturires. Mais avant de pouvoir
exercer paisiblement un mtier qui paraissait devoir appartenir 
leur sexe, elles eurent  supporter de la part des tailleurs une
guerre  outrance; ils les crasaient d'amendes, faisaient saisir
chez elles toffes et costumes, et portaient plaintes sur plaintes
au lieutenant gnral de la police.

Malgr tout, elles continuaient leur mtier, parce que l'usage
s'toit introduit parmi les femmes et filles de toutes sortes de
conditions de se servir des couturires pour faire leurs jupes,
robes de chambre, corps de jupes, et autres habits de commodit, et
lorsqu'elles adressrent au roi une requte tendant  faire riger
leur mtier en corporation rgulirement autorise, il y avait
longtemps que dans la pratique elles taient employes par les dames
de prfrence aux tailleurs. L'dit ne fit que donner une
conscration lgale  un tat de choses qui tait entr peu  peu
dans les habitudes.

La _Coquette_, comdie de Regnard, reprsente en 1691, est l'une
des premires o les couturires figurent au thtre; en voici
quelques passages:

    LE LAQUAIS.--Mademoiselle, voici votre couturire.

    COLOMBINE.--Eh bien! Margot, m'apportez-vous mon manteau?

    MARGOT.--Oui, mademoiselle; j'espre qu'il vous habillera
    parfaitement bien: depuis que je travaille, je n'ai jamais
    vu d'habit si bien taill.

    ARLEQUIN.--Ni moi de fille si ragotante. Voil, mordi, une
    petite crature bien merillonne... M'amie, me voudrais-tu
    tailler une chemise et quelques caleons?

    MARGOT.--Je suis votre servante, monsieur; on ne travaille
    point en homme au logis.

    COLOMBINE.--Mais il me semble, Margot, que ce manteau-l
    monte bien haut: on ne voit point ma gorge.

    MARGOT.--Ce n'est peut-tre pas la faute du manteau,
    mademoiselle.

    COLOMBINE.--Taisez-vous, Margot, vous tes une sotte:
    remportez votre manteau; j'y suis faite comme une je ne
    sais quoi.

    ARLEQUIN.--Plus je vois cette enfant-l, plus elle me
    plat... un petit mot: j'ai besoin d'une fille de chambre;
    je crois que tu serais assez mon fait; sais-tu raser?

    MARGOT.--Moi, raser? je vois bien que vous tes un
    gausseur; je mourrais de peur si je touchais seulement un
    homme du bout du doigt. Adieu, mademoiselle; dans un quart
    d'heure je vous rapporterai votre manteau avec de la gorge.

Il est vraisemblable que les couturires de campagne purent exercer
leur modeste mtier sans rencontrer d'opposition de la part des
hommes. Je n'en ai pas trouv trace dans les documents, assez peu
nombreux, o il est question d'elles.

En Haute-Bretagne elles sont, de mme que les tailleurs, employes
la plupart du temps  la journe, et comme eux elles vont travailler
de maison en maison. Elles taillent et cousent les habits d'homme
aussi bien que ceux des femmes et des enfants; c'est pour cela
qu'elles sont appeles indiffremment couturires ou tailleuses.
Presque toutes savent raccommoder le linge ou le repasser; c'est 
cette dernire occupation qu'elles emploient souvent le samedi dans
les maisons o elles sont  journes.

Les paysans, si prodigues de dictons satiriques et d'appellations
injurieuses  l'gard des tailleurs, les adressent rarement aux
couturires. Si en Haute-Bretagne on les appelle _couturettes_, avec
une petite nuance de ddain, je n'y ai trouv aucune formulette,
aucun dire moqueur; les deux seuls que j'aie relevs proviennent: le
premier du Limousin, le second du pays de Lige:

    _La Toupina-Freja,_
    _la quinze ans que cous,_
    _Ne sap couzer un gounelou._

    La Marmite-Froide, depuis quinze ans qu'elle coud, ne sait
    pas coudre un jupon.

    _Esse comme le costre d' Leuze,_
    _Qu'aime mia darme qu' d kese._

    tre comme la couturire de Leuze, qui aime mieux dormir
    que de coudre.

Les couturires de campagne sont en gnral bien vues, et il n'est
pas rare qu'elles fassent des mariages avantageux. Beaucoup sont
jolies, ou tout au moins gracieuses, et elles prennent soin de leur
toilette, qu'elles savent presque toujours rendre sante  leur
personne. Rarement on leur attribue une influence funeste: dans
quelques parties du Morbihan, on croit pourtant que le charretier
qui en rencontre une le matin, au sortir de la maison, est expos 
quelque malheur.

En quelques provinces, le rle de la couturire dans les crmonies
du mariage est important, presque rituel. Dans le Bocage normand,
lorsque, deux ou trois jours avant la noce, on va porter le lit,
l'armoire et le trousseau de la future, c'est elle qui prside au
voyage, assise sur l'armoire: elle doit avoir eu soin de faire
placer sur la charrette une quenouille enrubanne et un gros balai
de bruyre, le manche en bas; quelquefois elle est munie d'un paquet
d'pingles qu'elle distribue aux jeunes filles, pour leur faire
trouver un mari dans un bref dlai. Le jour de la noce, elle remplit
les fonctions de matre des crmonies, et elle a  la ceinture de
gros ciseaux luisants suspendus par un cordon de laine orn d'un
gros coeur en acier. Par la distribution des livres, elle marque
les invits, leur assigne la place qu'ils doivent occuper dans le
cortge et au repas, et le rle que chacun remplira selon son rang,
son degr de parent ou d'intimit avec les futurs. L'honneur de
faire la toilette de la marie est aussi une de ses attributions en
Normandie. En Haute-Bretagne et dans le Forez, ses fonctions sont 
peu prs les mmes que dans le Bocage; dans les environs de Rennes,
elle enlve le soir les pingles de la couronne de la marie, 
l'exception d'une seule que le mari doit ter; dans le Bocage, elle
la dchausse. C'est elle aussi qui se charge de rpondre, le
dimanche aprs la noce, aux paroles de bienvenue que les garons du
pays adressent  l'pouse quand elle n'est pas de la paroisse.

[Illustration: Les Couturires, gravure de Binet.

La jolie couturire, revenant de sa chambre avec ses deux
compagnes aprs avoir t rebute par une prtendue
bienfaitrice, raconte son malheur. Une vieille fille
couturire, laide et jalouse, lui rpond: Dame, on n'est
pas toujours heureuse! (Restif de la Bretonne, _Les
Contemporaines_, III, 164.)]

Les couturires ont un certain nombre de superstitions ou de
croyances singulires en rapport avec leur mtier; il semble
toutefois qu'elles n'y attachent pas une bien grande importance, et
c'est en souriant qu'elles en parlent.

En Haute-Bretagne, si une couturire casse son fil en cousant, son
amant l'abandonnera; dans le Mentonnais, c'est un prsage de
malheur.  Saint-Brieuc, si le fil se noue souvent, la personne 
qui la robe est destine est jalouse; quand, la robe tant
dfaufile, un fil blanc y a t laiss par mgarde, l'ouvrire est
expose  n'tre pas paye de son ouvrage. Lorsque, en se rendant le
matin  son travail, une tailleuse perd ses ciseaux, on dit en
Haute-Bretagne que le garon qui les trouve se mariera avec elle. 
Paris et  Saint-Brieuc, les ciseaux qui tombent annoncent la visite
d'un tranger; dans la Gironde et  Anvers, si leur pointe s'enfonce
dans le plancher, l'ouvrage ne manquera pas. En Haute-Bretagne, si
l'on se passe les ciseaux de la main  la main, on s'expose  avoir
dispute. Des pingles qu'on renverse n'annoncent rien de bon: dans
la Gironde, c'est l'indice d'une querelle qui clatera prochainement
entre les ouvrires.

Dans le Mentonnais et en Haute-Bretagne, quand une apprentie se
pique le doigt, on lui dit que c'est bon signe, que c'est le mtier
qui entre; en Franche-Comt, pour savoir l'tat, il faut s'tre
pique sept fois  la mme place;  Saint-Brieuc, on assure aux
apprenties qu'elles ne seront bonnes ouvrires qu'aprs s'tre
piques sept fois au nez.  Menton, s'il sort du sang de la piqre,
la couturire sera embrasse dans la journe. En Haute-Bretagne, le
travail qui tombe par terre russira; si on recommence un vtement
deux fois, il est probable qu'on devra le refaire une troisime
fois.

Dans les ateliers parisiens, les couturires qui cousent des robes
de maries ont l'habitude de placer dans l'ourlet un de leurs
cheveux. Elles croient que cela leur portera bonheur et qu'elles ne
tarderont pas  trouver un mari; plus le cheveu est long, plus il
est efficace. Cette coutume existe aussi  Saint-Brieuc et  Troyes,
et vraisemblablement ailleurs.  Paris, les ouvrires ont soin de
mettre dans le faux ourlet des robes de noce plus de faufilures
qu'il n'est ncessaire; cette action donne, parat-il, de la chance
 la future.

En Haute-Bretagne, les couturires n'aiment pas  commencer un
ouvrage le vendredi. En Basse-Bretagne, on disait autrefois que les
femmes, en cousant le jeudi ou le samedi, faisaient pleurer la
sainte Vierge. En pays franais, le dimanche est le seul jour o
l'on ne couse pas.

Je ne sais si, comme en Belgique, la couturire qui enfreint le
repos dominical doit souffrir avant de mourir jusqu' ce que toutes
les coutures faites en temps prohib soient dcousues.

Au moyen ge, il y avait des personnes qui, pour avoir de la chance
pendant la nouvelle anne, cousaient quelque chose pendant la nuit
du premier janvier.

       *       *       *       *       *

On a de tout temps attribu aux ouvrires des villes la rputation
d'tre de moeurs faciles;  ce point de vue, les couturires et
les lingres tenaient, s'il en fallait croire les crivains, le
premier rang, aprs toutefois les modistes. Aux sicles derniers, on
gnralisait volontiers et l'on donnait  des corps d'tat, pris en
bloc, les qualits et les dfauts qui n'appartenaient qu' une
partie. Sans doute toutes les couturires n'auraient pu prtendre au
prix de vertu, et l'isolement et la misre en faisaient succomber
plusieurs. Toutes n'auraient pas rsist aux sductions, comme la
petite tailleuse bretonne que, d'aprs une ancienne chanson, le
seigneur de Kercabin fit sauter en l'air, en allumant un baril de
poudre sous le pavillon o elle travaillait ordinairement. Il y en
avait toutefois qui auraient rpondu  un amoureux entreprenant,
comme celle de la farce du Rmouleur d'amour.

    FANCHETTE, couturire.

          Gagne-petit.
    Je n'coute point la fleurette,
          Gagne-petit.

    PIERROT, gagne-petit.

    Mais pour quelque garon gentil
    Peut-tre tes-vous plus doucette?

    FANCHETTE

    Non, tout homme est prs de Fanchette
          Gagne-petit.

Une chanson, connue en beaucoup de pays de France, raconte la ruse
dont se servit une couturire pour repousser un galant trop
pressant; en voici le dbut. Les couplets qui suivent tant un peu
lestes, je ne puis que les rsumer:

    Dedans Paris y a
    Un' jolie couturire,
    De chaqu' point qu'elle faisait.
    Son cher amant la regardait.

Elle commet l'imprudence de le suivre au bois, o son honneur est en
danger; alors elle lui promet trois chevaux que le roi n'en a pas
de plus beaux. C'taient des chevaux en peinture, et elle le
congdie en se moquant de lui.

Les autres chansons populaires, o il est parl des couturires,
appartiennent au genre gracieux et galant; quelques-unes sont 
double sens. Elles sont en gnral le dveloppement du couplet de
celle-ci, qui est trs connue en Haute-Bretagne:

    Petite couturire,
    Viens travailler chez moi,
    Tu n'auras rien  faire,
    Tu seras bien chez moi.

En Haute-Bretagne, les tailleuses ont leur fte  la Trinit. Ce
jour-l elles mettent  leur porte un bouquet; parfois ce sont les
jeunes gens qui sont venus le leur offrir.

[Illustration: Femme cousant, d'aprs Chodowiecki.]

En Belgique, elles ftent le jour de Saint-Anne, qui est aussi la
patronne des dentellires et des lingres. Ds la veille on pare les
coles et les ouvroirs de fleurs et de guirlandes. Le matin, de
bonne heure, les jeunes filles viennent souhaiter la fte  leur
matresse et lui offrir un grand bouquet de fleurs. Puis elles y
reviennent aprs la messe, o le djeuner aux gteaux est servi.
Aprs le repas, on fait une promenade en chariot ou en voiture vers
une ville ou un village des environs. Le chariot est couvert et orn
de fleurs, et l'on emporte des paniers pleins de provisions. Les
lves ou les ouvrires qui veulent tre de la partie doivent,
pendant toute l'anne, remplir leur tche; celles qui ne l'ont pas
faite restent  la maison. Pour payer les frais de cette excursion,
on verse chaque semaine une lgre cotisation,  laquelle on joint
les petites amendes qu'inflige le rglement de chaque atelier contre
les actes d'oubli, d'indiscrtion ou de ngligence. Quand le temps
n'est pas favorable, on passe la journe  l'cole ou  l'ouvroir,
au milieu des danses et des chants, et il y a toute une srie de
chansons populaires qui sont exclusivement en usage chez les
couturires ou les dentellires lors de la clbration de la fte.

Les couturires figurent dans plusieurs rcits populaires: une
lgende nivernaise prtend que c'est la chvre qui leur a appris 
couper les chemises. Un jour que l'une d'elles avait taill sans
succs plusieurs aunes de toile, la chvre, qui la regardait, se mit
 crier: De biais! de biais! En suivant cette indication, la
couturire russit enfin sa coupe. D'aprs une variante, c'est la
corneille qui lui cria: De bia! de bia!

Dans un conte irlandais, une jeune fille qui ne savait pas coudre,
devait pouser un prince si elle parvenait  faire des chemises.
Elle se dsole, lorsque survient une vieille dont le nez est grand
et rouge, qui lui offre de faire sa besogne, si elle promet de
l'inviter  ses noces. Lorsqu'elle arrive avec les autres convis,
on lui demande pourquoi elle a un nez si extraordinaire: C'est,
rpond-elle, parce que j'ai toujours la tte penche en cousant, et
que tout le sang de mon corps coule dans mon nez. Le prince dfend
 sa jolie fiance de jamais toucher  une aiguille.

Les couturires, habitues  se rendre  leur ouvrage avant le lever
du soleil et  en revenir  la nuit close, ne sont point en gnral
peureuses. On raconte, en Haute-Bretagne, que l'une d'elles ose,
pour abrger sa route, passer la nuit par un cimetire; elle voit un
suaire sur une tombe et l'emporte chez elle.  minuit, une voix lui
crie: Rends-moi mon suaire! Sur le conseil du cur, elle retourne
la nuit au cimetire, o elle doit coudre dans le suaire ce qui se
prsentera  elle. Elle voit une tte de mort, et tout va bien
jusqu' la dernire aiguille. Elle pique alors la tte, qui
s'crie: Vous m'avez fait mal! et la couturire meurt de peur. La
mme donne se retrouve dans une des _Lgendes chrtiennes_ de
Luzel, avec cette diffrence que le linceul est celui de la propre
mre de la jeune fille.

Une couturire des environs de Penmarc'h fut plus heureuse: un soir
qu'elle revenait de son travail, elle entendit des plaintes qui
semblaient sortir d'un buisson au bord de la route. Elle demanda:
Qui est l? Et, ne recevant pas de rponse, elle en conclut qu'il
y avait l une me en peine qui avait besoin de prires. Elle lui
fit dire une messe, et quand elle sortit de l'glise, elle vit dans
le cimetire un jeune homme vtu de blanc, qui lui donna trente
sous,  la condition d'aller chez une dame  Audierne. Elle reconnut
sur la broche de celle-ci le jeune homme qui l'avait envoye et lui
raconta ce qu'il lui avait dit. Elle resta avec la dame qui, en
mourant, lui lgua tout son bien.

 Saint-Malo, les petites fes de la Hoguette dansaient sur la dune,
en chantant la chanson des jours de la semaine, qu'elles ne
pouvaient parvenir  complter; une petite couturire bossue, qui
allait reporter son ouvrage, se trouva au milieu d'elles et acheva
leur chanson; en rcompense, elles lui trent sa bosse.


PROVERBES

    _Cousturere fade_
    _Loungue punterade_ (Barn).

    _La courduriero fado_
    _Fai loungo lignado_ (Languedoc).

    Mauvaise couturire.--longue aiguille.

    --Longue aiguille, aiguille de fainante
    (Haute-Bretagne).

    _Cousturere maridade_
    _Agulhe expuntade_ (Barn).

    Couturire marie
    Aiguille chasse (Haute-Bretagne).

Ces deux proverbes signifient qu'une fois marie, il y a de grandes
chances pour que la couturire n'exerce plus son mtier.

[Illustration: Fileuses et Couturires, estampe hollandaise.]




LES DENTELLIRES


Dans plusieurs des pays o la fabrication de la dentelle constitue
une branche d'industrie importante, on entoure son invention de
circonstances lgendaires. En Belgique une pauvre femme de pcheur,
en attendant son mari, se mit  passer machinalement des fils entre
les mailles de son filet: l'attente fut longue, le pcheur ne revint
pas, et sa femme, devenue folle, continua  former de nafs dessins
qui donnrent l'ide du lacis, puis des fils tirs et des points
coups. Dans les les de la lagune de Venise on raconte encore qu'un
jeune marin avait offert  sa fiance une branche de ce joli corail
des mers du Sud qu'on appelle Mermaid's lace, dentelle des fes; la
jeune fille, charme de la gracieuset de la plante marine, de ses
petits noeuds blancs rguliers, l'imita avec son aiguille et,
aprs plusieurs essais, russit  produire cette dentelle qui a t
si  la mode dans toute l'Europe. Suivant une autre version, une
jolie fille des les de la lagune avait fait pour son amant un
filet; la premire fois qu'il s'en servit, il ramena du fond de la
mer une superbe algue ptrifie qu'il offrit  sa matresse. Peu
aprs il dut partir pour la guerre; sa fiance, en regardant les
belles nervures, les fils si dlis de la plante, tressa les fils
termins par un petit plomb qui pendaient de son filet; peu  peu
elle finit par reproduire exactement le modle qu'elle avait sous
les yeux. La dentelle _a piombini_ tait invente.

Dans les Flandres, o la dentelle tait une industrie pratique
nagure par un tiers de la population fminine, c'est la sainte
Vierge qui l'a rvle  une jeune fille de Bruges; celle-ci avait
fait voeu de renoncer  son amoureux si la mre de Dieu lui
donnait le moyen de secourir sa famille. Un dimanche qu'elle se
promenait avec lui, le ciel sembla s'obscurcir et une quantit
innombrable de fils de la Vierge vinrent tomber sur son tablier
noir. Elle remarqua que de leur enchevtrement naissaient de
gracieuses figures. Elle dposa son tablier sur un lger chssis
form de branchages, et, avec l'aide de son amant, elle le rapporta
au logis avec toutes les prcautions ncessaires. Elle y songea
toute la nuit, et se persuada qu'un miracle s'tait opr en sa
faveur. Elle ttonna, fit, dfit, travailla tant et si bien que le
dimanche suivant elle plaait sur la couronne de la Vierge un tissu
dont le dessin ressemblait  celui qu'elle avait imit. L'aisance ne
tarda pas  rentrer dans la maison, parce qu'on demandait  la jeune
fille des dentelles. Mais quand son amoureux voulut l'pouser, elle
le refusa  cause du voeu qu'elle avait fait. Le jour anniversaire
du miracle, elle alla prier la Vierge: pendant qu'elle tait
agenouille, le ciel se couvrit de fils de la Vierge; qui tombant
sur sa robe noire, y tracrent une couronne de marie entremle de
roses et de fleurs d'oranger, et une main invisible crivit au
milieu: Je te relve de ton voeu.

Bien que l'art de la dentelle ne paraisse pas avoir t connu avant
la fin du XVe sicle, on dit en Sude que sainte Brigitte l'y avait
introduit aprs un sjour en Italie. En Auvergne, saint Franois
Rgis, touch des misres des pauvres femmes de la campagne, leur
apprit la manire de faire de la dentelle. C'est pour cela que le
saint est le patron des dentelleuses de ce pays. La vrit est
qu'il y avait des dentellires bien avant la prdication du pre
Jsuite, mais celui-ci s'entremit pour faire rapporter une
ordonnance du parlement de Toulouse (1639) qui avait presque ruin
cette industrie, et il s'occupa de lui trouver de nouveaux dbouchs
au Mexique et au Prou. Au XVIe sicle Barbara Etterlin, femme de
Christophe Huttmann, grand propritaire de mines en Saxe, ayant vu
les femmes faire des filets pour protger la tte des mineurs, eut
l'ide de les occuper  faire de la dentelle comme celle de Flandre;
une vieille femme lui avait prdit, avant son mariage, qu'elle
aurait autant d'enfants que la premire pice de dentelle qu'elle
avait faite comptait de petits btons; quand elle mourut, en 1575,
soixante-cinq enfants et petits-enfants taient autour d'elle.

En 1804, M. Dieudonn, prfet du Nord, disait dans la statistique de
ce dpartement que le beau travail de la dentelle de Valenciennes
tait tellement inhrent  ce lieu, que si une pice tait commence
en ville et finie hors des murs, cette dernire serait visiblement
moins belle et moins parfaite que l'autre, quoique continue par la
mme dentellire avec le mme fil, sur le mme carreau.

On assure en Flandre que la couleur jaune des dentelles de Malines
et de Bruxelles est due  l'haleine des ouvrires.

Autrefois,  Bruxelles, on voyait les dentellires assises devant
leur porte, travaillant, jacassant et gourmandant les enfants qui
prenaient leurs bats au milieu de la rue. Vers 1843, en Belgique,
leur travail tait assez rmunrateur pour suffire aux besoins du
mnage, et il n'tait pas rare de voir dans les campagnes le paysan
flamand, fumant nonchalamment sa pipe entre deux pots de bire
pendant que sa femme travaillait. Il n'en est plus de mme
aujourd'hui. L'ouvrire dentellire belge est honnte, bonne et
serviable: son travail paisible la laisse calme et peu dispose, dit
Mme Daimeries, aux plaisirs bruyants et aux extravagances des
ouvrires de fabrique.

[Illustration: Dentellires, d'aprs l'_Encyclopdie_.]

[Illustration: L'OUVRIERE EN DENTELLE]

Les divertissements des dentellires ont en effet un caractre trs
gracieux et patriarcal, soit qu'elles prennent part, avec les
lingres et les couturires, aux ftes de la Sainte-Anne, soit
qu'elles clbrent leur fte  part.  Ypres, au moment de la
Fte-Dieu, elles s'accordent quatre ou cinq jours de vacances et se
plaisent  orner les coles o l'on enseigne l'art de la dentelle de
guirlandes, de festons et de banderolles portant des inscriptions et
des adages. Elles vont faire aux environs des excursions auxquelles
ne sont admises que des personnes de leur sexe. Pour cela elles se
runissent au nombre de trente ou quarante, et le trajet s'effectue
sur des chariots  quatre roues artistement dcors de guirlandes de
fleurs, de rubans et d'toffes de diverses couleurs. Elles se
rangent sur les bancs o elles sont assises souvent de la faon la
plus gracieuse. Au premier rang est place la reine; c'est celle qui
a su gagner le plus de prix aux jeux de boule commencs aux premiers
jours de la fte. Quelques-unes sont travesties en bergres, en
jardinires, en paysannes, la plupart sont couronnes de fleurs et
chantent en s'accompagnant du tambourin. Chaque anne une ou deux
chansons ont la vogue  ces joyeusets; c'est un chansonnier
ambulant qui, quelques semaines avant la Fte-Dieu, importe ces
chansons et en vend alors une grande quantit. Lors de leur fte les
dentellires de la Flandre franaise chantaient la chanson flamande
dont nous traduisons les premiers couplets; elle n'a d'autre mrite
que celui de donner quelques dtails sur la faon dont la fte se
passait:

    C'est aujourd'hui le jour de Sainte-Anne; nous guettons
    tous le moment du plein jour et nous nous habillons  la
    hte pour aller  l'glise. Lorsque la messe est dite nous
    sommes tous bien aises de sortir. Joseph est venu par ici
    avec son chariot et son bastier. Nous emportons des
    provisions: gteaux et paniers. Ceux qui veulent nous
    accompagner doivent avoir fait jour gras toute l'anne, et
    ceux qui ne l'ont pas fait doivent rester au logis et ne
    point venir.

    Le jour de Sainte-Anne est pass et je suis dbarrasse de
    mon argent; maintenant assise ici en proie  la tristesse,
    je n'ai plus que peu d'apptit et nulle envie de
    travailler, le travail me fait peine. Je voudrais que les
    jours entiers pussent tre jours de Sainte-Anne.

Le chansonnier lillois Desrousseaux a compos la canson dormoire
du _P'tit Quinquin_, dont la popularit est atteste par des images,
des faences et qui, par son accent naf et populaire, mritait bien
cet honneur.

    Dors, min p'tit quinquin,
    Min p'tit pouchin,
    Min gros rojin,
    Tu m'f'ras du chagrin
    Si te n'dors point qu' d'main.

    Ainsi l'aut' jour eun' pauv' dentellire,
    In amiclotant sin p'tit garchon,
    Qui d'puis tros quarts d'heure n'faijot qu'braire
    Tchot d'l'indormir par eun' canchon.

    Ell' li dijot: Min Narcisse.
    D'main t'aras du pain n'pice,
    Du chuc  gogo
    Si t'es sache et qu'te fais dodo.

    Et si te m'laich' faire eun' bonn' semaine
    J'irai dgager tin biau sarrau,
    Tin patalon d'drap, tin giliet d'laine ...
    Comme un p'tit milord, te s'ras farau!

    J't'acat'rai, l'jour de l'ducasse,
    Un polichinell' cocasse,
    Un turlututu
    Pour juer l'air du _Capiau pointu_.

Le premier dimanche de septembre, les dentellires de la rue
Schaerbeek,  Bruxelles, se runissent pour offrir un manteau 
Notre-Dame de Hal. Un corps de musique accompagne la procession
jusqu' l'estaminet, et donne une aubade  chaque glise devant
laquelle passe le cortge. Les ouvriers sont souvent dguiss, les
dentellires sont en habits de ftes.  Hal on trouve un repas servi
dans une grange, on y passe la nuit et l'on rentre  Bruxelles dans
le mme ordre.

Il y avait  Bruxelles une chapelle dite de Notre-Dame-aux-Neiges.
Le 4 aot les ouvrires en dentelles y allaient prier pour que leur
ouvrage pt, par la protection de la Vierge, conserver sa blancheur.
Sous la domination des Franais la chapelle fut dmolie, mais il
fallut un dtachement de troupes pour protger les ouvriers contre
la populace qui vint les assaillir.

Voici une fable espagnole de Thomas de Yriarte qui est en relation
avec ce mtier. Prs d'une dentellire vivait un fabricant de
galons.--Voisine, lui dit-il un jour, qui croirait que trois aunes
de ta dentelle valussent plus de doublons que dix aunes de galon
d'or  deux carats?--Tu ne dois pas t'tonner, dit la dentellire,
que la valeur de ma marchandise soit si fort au-dessus de la tienne,
quoique tu travailles l'or et moi le fil; cela tient  ce que l'art
vaut plus que la matire.

[Illustration: Dentellire hollandaise, gravure d'aprs Miris
Seguin (_La Dentelle_).

(Rothschild, d.)]




LES MODISTES


Au milieu du sicle dernier, les modistes taient les personnes,
sans distinction de sexe, qui s'attachaient  suivre les modes.
C'est le seul sens donn par le _Dictionnaire de Trvoux_.  la
Rvolution les faiseuses et les marchandes de modes formaient une
corporation, dans les attributions de laquelle rentraient, non
seulement les coiffures des dames, mois une grande partie de la
toilette fminine. Les ouvrires taient des filles de modes,
Restif de la Bretonne les a aussi appeles modeuses.

Rien n'gale, dit Mercier, la gravit d'une marchande de modes
combinant des poufs et donnant  des gazes et des fleurs une valeur
centuple. Toutes les semaines vous voyez natre une forme nouvelle
dans l'difice des bonnets. L'invention en cette partie fait  son
auteur un nom clbre. Les femmes ont un respect profond et senti
pour les gnies heureux qui varient les avantages de leur beaut et
de leur figure. C'est de Paris que les profondes inventions en ce
genre donnent des lois  l'univers. La fameuse poupe, le mannequin
prcieux, affubl de modes nouvelles, enfin le _prototype
inspirateur_ passe de Paris  Londres tous les mois et va de l
rpandre ses grces dans toute l'Europe. Il va au Nord et au Midi;
il pntre  Constantinople et  Ptersbourg, et le pli qu'a donn
une main franaise, se rpte chez toutes les nations, humbles
observatrices du got de la rue Saint-Honor. J'ai connu un tranger
qui ne voulait pas croire  _la poupe de la rue Saint-Honor_, que
l'on envoie rgulirement dans le Nord y porter la coiffure
nouvelle, tandis que le second tome de cette mme poupe va au fond
de l'Italie et de l se fait jour jusque dans l'intrieur du srail.
Je l'ai conduit, cet incrdule, dans la fameuse boutique et il a vu
de ses propres yeux et il a touch.

Avant la Rvolution, les grandes boutiques de modistes taient
rares, dit Ant. Caillot. Ces artistes et agents du luxe n'avaient
point encore imagin d'exposer aux yeux des passants les
chefs-d'oeuvre commands de leur industrie; seulement quelques
boutiques des galeries de bois du Palais-Royal, pour attirer les
regards des promeneurs, talaient quelques bonnets et chapeaux  la
mode, avec les minois  prtention de cinq ou six grisettes, qui
travaillaient avec de frquentes distractions. Ce sont l les
ouvrires que Mercier a dpeintes dans un passage du _Tableau de
Paris_. Assises dans un comptoir  la file l'une de l'autre, vous
les voyez  travers les vitres. Elles arrangent ces pompons, ces
colifichets, ces galants trophes que la mode enfante et varie. Vous
les regardez librement et elles vous regardent de mme. Ces filles
enchanes au comptoir, l'aiguille  la main, jettent incessamment
l'oeil dans la rue. Aucun passant ne leur chappe. La place du
comptoir, voisine de la rue, est toujours recherche comme la plus
favorable, parce que les brigades d'hommes qui passent offrent
toujours le coup d'oeil d'un hommage. La fille se rjouit de tous
les regards qu'on lui lance et s'imagine voir autant d'amants. La
multitude des passants varie et augmente son plaisir et sa
curiosit. Ainsi ce mtier sdentaire devient supportable, quand il
s'y joint l'agrment de voir et d'tre vue; mais la plus jolie du
comptoir devrait occuper constamment la place favorable.

Plusieurs vont le matin aux toilettes avec des pompons dans leurs
corbeilles. Il faut parer le front des belles, leurs rivales.
Quelquefois le minois est si joli, que le front altier de la riche
dame en est effac. Le courtisan de la grande dame devient tout 
coup infidle; il ne lorgne plus dans le coin du miroir que la
bouche frache et les joues vermeilles de la petite qui n'a ni
suisse ni aeux. Plus d'une aussi ne fait qu'un saut du magasin au
fond d'une berline anglaise. Elle tait fille de boutique; elle
revient un mois aprs y faire ses emplettes, la tte haute, l'air
triomphant et le tout pour faire scher d'envie son ancienne
matresse et ses chres compagnes....

En passant devant ces boutiques, un abb, un militaire, un jeune
snateur y entrent pour considrer les belles. Les emplettes ne sont
qu'un prtexte; on regarde la vendeuse et non la marchandise. Un
jeune snateur achte une bouffante; un abb smillant demande de la
blonde; il tient l'aune  l'apprentie qui mesure: on lui sourit, et
la curiosit rend le passant de tout tat acheteur de chiffons.

Les marchandes de modes avaient des enseignes qui appartenaient au
genre gracieux. L'une d'elles avait fait peindre sur la sienne un
abb choisissant des bonnets et courtisant les filles de la
boutique; on lisait sur cette enseigne: _ l'abb Coquet_. Hrault,
lieutenant de police en 1725, homme dvot et assez born, vit cette
peinture, la trouva indcente, et, de retour chez lui, ordonna  un
exempt d'aller enlever l'abb Coquet et de le mener chez lui.
L'exempt accoutum  ces sortes de commissions, alla chez un abb de
ce nom, le fora  se lever et le conduisit  l'htel du lieutenant
gnral de la police: Monseigneur, lui dit-il, l'abb Coquet est
ici.--Eh bien, rpondit le magistrat, qu'on le mette au grenier. On
obit. L'abb Coquet, tourment par la faim, faisait de grands cris.
Le lendemain: Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons
que faire de cet abb Coquet que vous nous avez fait mettre au
grenier; il nous embarrasse extrmement.--Eh! brlez-le et
laissez-moi tranquille! Une explication devenant ncessaire, la
mprise cessa, et l'abb se contenta d'une invitation  dner et de
quelques excuses.

[Illustration: Boutique de modiste en province, dessin de Crafty,
_Souffrances du professeur Deltheil_ (dition Rothschild).]

La marchande de Mme du Barry avait pour enseigne: Aux traits
galants! C'est peut-tre elle que reprsentait une estampe o l'on
voyait des Amours ou des Gnies femelles coiffs de bonnets et de
chapeaux et arms d'arcs et de flches qu'ils lanaient  droite et
 gauche.

L'annonce suivante, que l'on trouve dans le _Journal de Paris_ de
1785, montre qu' cette poque les marchandes exposaient des
modles, dont quelques-uns appartenaient  la mode extravagante
d'alors: On verra chez Mlle Fredin, modiste,  l'_charpe d'or_,
rue de la Ferronnerie, un chapeau sur lequel est reprsent un
vaisseau avec tous ses agrs ayant ses canons en batterie.

[Illustration: Les filles de modes dans leur boutique, gravure de
Minet (1782).

Lambertine et ses compagnes, places dans la boutique, un jour de
fte, pour se conter leurs histoires les unes aux autres. (Restif de
la Bretonne, _Contemporaines_, XIX, 64.)]

Sous la Restauration, une marchande mit au-dessus de la porte de sa
boutique une enseigne avec ces mots: _ la Galanterie_. Les
demoiselles du magasin ne s'accommodrent pas de cette inscription,
qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se
rvoltrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut
mme bataille de femmes et l'enseigne disparut.

Les modistes sont de toutes les ouvrires celles qui ont t le plus
en butte aux mdisances de la plume et du crayon: un pamphlet en
vers assez mdiocres, intitul _Brevet d'apprentissage d'une fille
de modes  Amathonte_, paru en 1709, est peut-tre le premier crit
o l'on fasse allusion  leur rputation de galanterie. Fournier,
qui a rdit dans ses _Varits historiques et littraires_ cette
petite pice o l'on trouve des renseignements assez curieux sur la
manire dont les ouvrires taient traites, ajoute en note que les
filles de modes et les lingres taient depuis longtemps nombreuses
dans le quartier avoisinant le Grand-Hurleur; leur industrie y
servait de couvert  un autre mtier qui donna lieu  la Requte
prsente  M. Sylvain Bailly, maire de Paris, par Florentine de
Launay contre les marchandes de modes, couturires et lingres et
autres grisettes commerantes sur le pav de Paris, o elles sont
accuses de faire une concurrence dloyale aux Cythres patentes.

Dans un passage des _Contemporaines_, Restif de la Bretonne dit fort
justement qu'il ne fallait pas gnraliser, et parmi les raisons qui
avaient fait attaquer la moralit des modistes plutt que celle des
autres ouvrires, il place au premier rang la jalousie. La classe
des filles de modes est, dit-il, trs nombreuse, et elles ont en
gnral une mauvaise rputation. Mais elle est injuste  l'gard des
vritables marchandes de modes, qui ne souffrent pas plus de
libertines chez elles que les autres matresses des professions
exerces par les femmes. J'en connais beaucoup de vritablement
exemplaires et dont la maison est un modle pour l'ordre, la dcence
et le travail. Les raisons pour lesquelles la voix de l'aveugle
populace a calomni celles qui exercent cette profession ne sont pas
en petit nombre; d'abord les femmes du commun, telles que les
poissardes, les fruitires, les ont regardes de mauvais oeil, par
cette espce de jalousie qu'a toujours le pauvre en voyant la femme
des riches. En second lieu, les filles de modes, en raison de leur
plus grande lgance, ont t plus recherches par les corrupteurs
pour tre entretenues et ont plus souvent donn le scandale du
passage d'un tat laborieux  un tat dshonorant. En troisime
lieu, certaines corruptrices de profession, pour donner un ragot
plus piquant aux libertins blass, lvent quelquefois une boutique
de modes et y tiennent des filles publiques. Mais ces malheureuses
ne sont pas de vraies marchandes; leurs tiroirs sont vides, elles ne
travaillent pas.

Les jeunes gens du milieu de ce sicle avaient continu  l'gard
des modistes les galanteries des chevaliers et des abbs de l'ancien
rgime. Il semblait mme qu'ils taient plus importuns; car au lieu
de laisser les vitres nues, on avait d les garnir de rideaux. Les
galants avaient imagin plusieurs moyens de rendre cette prcaution
inutile. Une des lithographies de la srie des Modistes, de H. Emy
(1840) reprsente une devanture devant laquelle un jeune homme est
accroupi pour essayer de voir les ouvrires par dessous les rideaux;
un autre a mis son chapeau au bout d'une canne et l'agite par dessus
pour attirer l'attention des jeunes filles. Celles-ci semblaient
d'ailleurs se prter  ces agaceries: elles faisaient aux rideaux
des mches qui les cartaient un peu et leur permettaient de voir
et d'tre vues.

C'tait alors un axiome a peu prs tabli que les modistes n'taient
point cruelles: aussi la premire ouvrire qui allait essayer un
chapeau ou le trottin qui portait la commande dans son carton,
avaient de grandes chances pour tre suivies.

[Illustration: Les singeries humaines (1825): Madame et sa modiste.]

Les estampes de la Restauration o figurent les modistes sont
nombreuses: Monsieur, je ne donne rendez-vous  personne, dit une
ouvrire  un lgant qui l'a accoste; mais une seconde gravure,
qui a pour lgende  demain soir, montre que la rsistance n'a pas
t de longue dure. Une autre lithographie, qui porte la date de
1826, est intitule: Est-il gentil, il me paiera mon terme. Ici,
le sducteur est un homme d'un ge mr. Gavarni n'a pas oubli les
modistes dans ses lgants croquis; l'un d'eux de la srie de la
Bote aux lettres reprsente deux modistes, l'une occupe  lire
une lettre d'amour, l'autre  en cacheter une, crite avec une
orthographe fantaisiste.

    Du cidre avec les marrons,
    V'l l' champagn' des modillons.

dit en levant son verre un jeune homme assis  ct de deux
ouvrires, prs d'un carton  chapeau qui sert de table. (_Journal
pour rire_, 1849.)

[Illustration: Boutique de modiste de La Bote aux lettres
(Gavarni).]

On sait que les couturires jalousent les modistes et prtendent
qu'elles cousent avec des pingles. C'est peut-tre l'une d'elles ou
une lingre qui avait fourni le sujet d'une caricature de la srie
des Grisettes, publie par H. Vernier dans le _Charivari_: un
tudiant se promne dans le bois avec une jeune fille, au fond on
voit un autre couple qui danse, la femme a mis sur sa tte un
chapeau d'homme et le garon a le chapeau de sa compagne. La
premire dit: Est-il Dieu, possible de danser la polka comme a au
milieu de la fort de Saint-Germain... Pour sr, c'est une modiste;
ce n'est pas une lingre qui oublierait ainsi toutes les convenances
sociales.

H. de Hem, dans _Grisettes et Cocottes_, reprsente une modiste
arrangeant un bonnet sur une poupe, avec lgende N'a pas le
coeur  l'ouvrage ou s'arrtant devant un magasin qui a pour
enseigne la Tentation.

En l'an 1895, les galanteries dont les modistes sont l'objet forment
encore une sorte de lieu commun de la chanson et de la caricature,
ainsi qu'il est facile de s'en convaincre en parcourant les
publications illustres.

Telle est la puissance des clichs, que l'on a pu lire dans une
revue destine aux familles, cette double dfinition de la modiste,
en regard l'une de l'autre, de faon  ce que la vraie paraisse tre
la seconde qui, en faisant la part de l'exagration, est  coup sr
moins juste que la premire:

    La modiste est une abeille vigilante qui travaille toute
    une semaine avec une activit sans gale, qui ne se
    retourne jamais quand elle sort, et qui n'a pas de
    _connaissance_.

    La modiste est un papillon qui voltige huit mois de
    l'anne, qu'un monsieur vient chercher le soir  la sortie
    du magasin, qui monte  cheval au Petit-Madrid, et qui
    connat les salons de la Maison dore.

On dit dans les ateliers que l'on peut juger de la capacit d'une
couturire par le surfilage, de celle d'une modiste par le bon
arrangement de la coiffe d'un chapeau.

Voici les trois seules superstitions de modistes, assez curieuses
d'ailleurs, qui soient venues  ma connaissance:  Paris, lorsque le
chapeau est termin et qu'on va l'empaqueter pour le livrer  la
clientle, les ouvrires ne manquent pas de cracher dans le fond, en
disant: Pour qu'il plaise. Le voil protg et l'on peut tre sr
qu'il sera accept; si par malheur le contraire arrive, on rejette
la faute sur la trop petite quantit de salive; car, plus on a
crach, plus l'on est certain que le chapeau ne reviendra pas, de
sorte que souvent on le fait circuler autour du travail (atelier) et
chaque demoiselle  son tour, soulevant dlicatement la coiffe,
accomplit le mme sacrifice. Mais il faut bien se garder de laisser
des pingles dans les noeuds ou les dentelles d'un chapeau qu'on
va envoyer; une seule pingle oublie lui porte malchance et le fait
refuser.

 Troyes, on recommande aux jeunes ouvrires de ne pas laisser
tomber les pingles servant  fixer les rubans des chapeaux pour
l'essayage, parce que l'ouvrage serait mal fait.

[Illustration: La Modiste, d'aprs Bouchot.]


SOURCES

COUTURIRES.--A. Franklin, _Les Magasins de nouveauts_, 259.--Roux,
_Grammaire limousine_, 141.--Dejardin, _Dictionnaire des spots
wallons_, I, 206.--Paul Sbillot, _Les Travaux publics_,
41.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 299, 301, 318,
321.--A. de Nore, _Lgendes, etc., des provinces de France_,
237.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176; IX, 219.--C. de
Mensignac, _Sup. de la Gironde_, 133.--Communication de M. A.
Harou.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176, 239.--Lon
Pineau, _Folk-Lore du Poitou_, 287.--Reinsberg-Dringsfeld,
_Traditions de la Belgique_, II, 57.--Loys Brueyre, _Contes de la
Grande-Bretagne_, 161.--Paul Sbillot, _Contes de la
Haute-Bretagne_, I, 303.--F.-M. Luzel, _Lgendes chrtiennes_, II,
115.--A. Le Braz, _Lgende de la mort_, 173.

DENTELLIRES--Mme Daimeries, _La Dentelle en Belgique_, Bruxelles
(1895), 1, 13.--Mme Barry-Palliser, _History of Lace_, 46,
238.--Lefebure, _Broderies et dentelles_, 255.--A. Harou, _Mlanges
de traditionnisme en Belgique_, 112.--Grivel, _Chroniques du
Livradois_, 360.--Seguin, _La Dentelle_, 75, 159.--_Revue des
traditions populaires_, IV, 368.--Reinsberg-Dringsfeld, _Traditions
de la Belgique_, I, 395; II, 137.--Communication de M.
Quarr-Reybourbon.--Schayes, _Usages, croyances des Belges_, 209.

MODISTES.--Mercier, _Tableau de Paris_, II, 126.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Franais_, II, 213, 216.--Fournier, _Histoire des
enseignes_, 249.--Fournier, _Varits historiques et littraires_,
VIII, 223.--Restif de la Bretonne, _Les jolies femmes du commun_,
III, 65.--_Revue des traditions populaires_, V, 51; IX, 684; X,
96.--_Annuaire des traditions populaires_, 1887, 80.

[Illustration: La Modiste, image tire des _Fleurs professionnelles_
(vers 1840).]




LAVANDIRES ET BLANCHISSEUSES


Le lavoir, qu'il soit en plein air, sur un bateau ou dans un de ces
grands tablissements qu'on voit  Paris, a toujours pass pour tre
l'un des endroits o les femmes donnent le plus volontiers carrire
 la dmangeaison de parler qu'on leur attribue; c'est l et au four
qu'elles exercent principalement leur langue aux dpens du prochain.

L'auteur d'une petite pice de 1613, le _Bruit qui court de
l'Espouse_, ne trouve rien de mieux pour caractriser un cancan que
de dire:

    C'est l'entretien des lavandires
    Et de celles qui vont au four
    Qu'une dame depuis nagures
    S'est fait demoiselle en un jour.

Dans le Bocage normand on raconte que des lavandires furent punies
de leur mdisance: Un jour des femmes occupes  laver  un douet,
voyant venir de loin sur son petit cheval un vieux mdecin qui
passait pour sorcier, se mirent  gloser  l'envi sur son compte, et
les quolibets pleuvaient sur lui aussi drus que coups de battoir sur
le linge. Les commres ne pensaient pas tre entendues du vieux
sorcier; mais son oreille tait, malgr la distance, tout prs de
leurs lvres, et il n'avait pas perdu un mot de leur difiante
conversation. Bonjour, braves femmes, leur dit-il en passant, vous
faites de bonne besogne, courage!  peine s'tait-il loign que
saisies d'une fureur subite, elles se mirent  s'injurier
rciproquement, puis, des paroles passant aux actes, elles se
prirent aux coiffes et s'aspergrent  l'aide de leurs battoirs et
de leurs tors de linge. Ce furent ensuite de folles gambades au beau
milieu du douet dont l'eau, souleve par leur sarabande et leurs
battoirs, les inondait comme un vritable dluge; elles auraient
bien voulu s'arrter, mais leurs pieds trpignaient malgr elles,
leurs mains puisaient dans l'eau et se la lanaient au visage.
Heureusement pour elles, le mdecin sorcier revint. Assez
travaill, allez vous reposer, maintenant, vous l'avez bien mrit,
leur dit-il, avec un sourire; goguenard. Ruisselantes et toutes
grelottantes de froid, elles purent alors regagner leur logis.

En Haute-Bretagne, pour dsigner un commrage, on dit qu'il a t
entendu au dou. Un proverbe bas-breton le constate aussi:

    _Er fourniou-red, er milinou,_
    _E vez klevet ar c'heloiou;_
    _Er poullou hag er sanaillou_
    _E vez klevet ar marvaillou._

    Au four banal, au moulin,--On entend les nouvelles;--Au
    lavoir et dans les greniers,--On entend les commrages.

Autrefois les gamins, en beaucoup de pays, se mettaient  regarder
les laveuses et  les dsigner avec le doigt, comme pour les
compter; ce geste avait le don de les rendre furieuses et d'attirer
 son auteur une borde d'injures. Semblable sort tait rserv 
celui qui leur adressait la question  double sens: Lavez-vous
blanc? C'tait vraisemblablement en pareille occurrence que celles
de Rennes se comportaient, comme l'indique un passage de Nol du
Fail: Quand les lavandieres de la Porte-Blanche sont _a quia_ et au
bout du rollet de leurs injures actives et passives, elles n'ont
autre recours de garentie qu' se monstrer et trousser leur derrire
 partie adverse. _Le Voyage de Paris  Saint-Cloud par mer_ (1748)
constate que celles des environs de Paris n'avaient pas laiss
tomber cette tradition en dsutude:  Chaillot, les femmes qui
taient sur la grve  essanger leur linge, battre et laver leur
lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne me
permet point de rpter. Les passagers ont rpondu par des rpliques
si corses, que la plus vieille de ces mgres, enrage de se voir
dmonte, a trouss sa cotte mouille et nous a fait voir le plus
pouvantable postrieur qu'on puisse jamais voir.

La _Lgende de Maistre Pierre Faifeu_ raconte comment ce coquin
mrite fit taire les lavandires de bue  Blois, un jour qui
descendait en bateau la rivire de Loire:

          ... Ung grant bruyt ont ouy.
    Dont de prinsault nul ne fut resjouy.
    Car il sembloit que fussent dix banieres
    De gens de guerre, et s'estoient buandieres
    Qui l estoient pour leur bue laver,
    Dont tout soubdain chascun se va lever,
    Les regardant se reputent infames
    Avoir peur ouyr le bruyt des femmes.
    Tout ce cas fait, ainsi comme j'entens,
    Faifeu leur dist pour faire passer temps,
    Que dix escuz contre eulz tout va mettre,
    Qu'il fera bien tout leur caquet remettre,
    Et que soubdain bien taire il les fera
    Sans les toucher et ne leur meffera
    Incontinent entre eulx fut fait la mise;
    Alors Faifeu s'est mis tout en chemise,
    Et d'un habit de diable il s'est vestu;
    Car  Paris il s'estoit esbatu
     l'achepter, pour maint passe-temps faire.
    Lui accoustr en ce point ne diffre,
    Bien tost monter tout au hault de la hune.
    Cryant, hurlant; incontinent pas une
    Femme qui fust n'a sonn un seul mot.
    Mais tus se sont, n'attendant que la mort.
    Car pour certain de grant peur admirable,
    Toutes cuydoient que ce fust le grant Diable.

Tabourot, dans ses _quivoques franois_, rapporte une plaisanterie
qui est encore usite: Les lavandires ont un proverbe ordinaire,
Si vous l'auez ne me le prestez pas, et si vous ne l'auez pas,
prestez-le moi. Qui s'entend d'une palette ou battoir, propre 
laver les draps.

Au XVIe sicle, les laveuses avaient, au point de vue des moeurs,
une rputation quivoque:

    Je m'en rapporte  ces maris
    Qui ont esprouv, bien souvent,
    Quelle marchandise elle vent.
    Et en tant qu'elle est lavandire
    Elle blanchit la pice entire;
    Puis vrayment, qui, en ung besoing,
    La trouveroit en quelque coing.
    Encore feroit-il conscience
    De ne la prendre en patience
    Tout au fin moins pour l'esprouver.

    Voil, voil ma lavandire
    Qui merque, ainsi comme fourrire,
    Les logis d'un nouvel amour.

Un peu plus tard, l'_Almanach prophtique_ de Tabarin les associe
aux filles de chambre, coureuses de rempart et autres canailles.

[Illustration: LA BLANCHISSEUSE]

En quelques pays, leur rencontre est quelquefois redoute: Chez les
Tchouvaches, une femme qui se rend  la rivire avec du linge sale
est d'un mauvais prsage pour le voyageur au moment o il se met en
route, tandis qu'il tire bon augure de la rencontre d'une femme qui
revient du lavoir avec du linge propre.

Il y a un certain nombre de jours dans l'anne pendant lesquels la
lessive passe pour tre dangereuse, soit pour celles qui la font,
soit plus gnralement pour la personne dont on lave le linge. Au
XVIIe sicle, le cur Thiers signalait, parmi les superstitions
courantes, celles de ne pas faire la lessive ni durant les
Quatre-Temps, ni durant les Rogations, ni pendant les jours o l'on
chante Tnbres, ni depuis Nol jusqu'aux Rois, ni pendant l'octave
de la Fte-Dieu, ni les vendredis, de crainte qu'il n'arrive quelque
malheur. Une partie de ces croyances sont encore vivantes: Dans les
Vosges faire la lessive pendant les Rogations, c'est mettre le
matre  la porte de la maison; dans l'Yonne, le linge ne blanchit
pas; en Franche-Comt:

    Celui qui fait la bue aux Rogations
    Sera au lit pour les moissons.

En Saintonge, les matresses de maison ne devaient pas songer 
faire la _buge_, parce que le linge blanchi alors causait plus tard
des chauboulures qui tournaient gnralement  la gale.

Dans la Charente, qui fait la bue pendant la semaine sainte court
risque de mourir dans l'anne. En Normandie, en Haute-Bretagne et en
Poitou, le danger de mort est pour une des personnes de la maison ou
pour une des lavandires; dans les environs de Brive, les hommes de
la maison sont exposs  mourir; dans le pays de Gex, c'est le chef
de la famille. Le Vendredi saint est encore plus funeste que les
autres jours de cette semaine; en Haute-Bretagne on lave son suaire;
 Valenciennes Dieu maudit les personnes qui lavent.

La prohibition dont cette date est l'objet est explique par des
lgendes: On raconte dans le nord de l'Angleterre que, lorsque Jsus
se rendait au calvaire, il passa devant une laveuse qui lui jeta 
la figure son linge mouill. Jsus dit: Maudit soit celui qui
dsormais lavera ce jour-l, et l'on assurait jadis que le linge
avait des taches de sang si on le mettait alors  scher. Des rcits
analogues sont populaires dans la Belgique wallonne: Jsus ayant
soif, passa prs d'une femme qui faisait la lessive et lui demanda 
boire. Elle lui donna une tasse d'eau de lessive; il la but sans
rien dire. Plus loin, il passa prs d'une maison o l'on cuisait du
pain et demanda de quoi manger. La femme lui donna un petit pain,
Jsus s'en alla en disant:

    Maudite soit la femme qui bue,
    Et bnie soit la femme qui cuit.

La Vierge se promenant, un jour de Vendredi saint, aux environs de
Namur, demanda un verre d'eau  des lavandires qui, au lieu de se
montrer charitables, l'aspergrent d'eau sale, de sorte que sa robe
en fut tout humide; elle entra dans un four o d'autres femmes la
firent se chauffer et se scher. C'est pourquoi elle bnit les
femmes qui cuisaient et maudit celles qui lavaient.

Dans la Suisse romande, il ne faut pas faire la lessive sous le
signe de la Vierge, parce que le linge se couvrirait de poux sur la
corde. En Poitou, Notre-Dame de Mars est la fte la plus observe:
le linge lav ce jour-l retournerait en paille, et la personne qui
a lav devrait, aprs sa mort, revenir au lavoir jusqu' ce qu'on
lui ait fait dire un certain nombre de messes.

La lessive est interdite, entre Nol et le jour de l'an, en Belgique
et dans l'Yonne; dans les Vosges, aux lessiveuses et lavandires qui
enfreignent la dfense, la mchante fe Herqueuche applique de
matres coups de battoir sur le dos et sur les reins.

En Haute-Bretagne, dans le Bocage normand, dans l'Yonne, la semaine
d'avant Nol et celle qui prcde le carnaval, sont au nombre des
priodes funestes. Un dicton provenal assure que les lavandires
qui font la bue en carnaval meurent dans l'anne:

    _Qu fai bugado entre Caremo et Carementrant_
    _Li bugadiero moron dins l'an._

En Basse-Normandie on fait rarement la lessive pendant les
vingtaines: dix derniers jours d'avril et dix premiers jours de mai,
 cause de l'inclmence prvue du temps. Les femmes de Lesbos
craindraient que le linge ne s'use trop vite si elles lavaient
pendant les Drummata, du 26 juillet au 3 aot.

 Marseille, pendant l'octave des Morts, les particuliers ne doivent
point laver, parce que cela rappelle trop le lavage du linge qui a
servi  celui que l'on a perdu. En Franche-Comt, la personne qui
lessive pendant cette semaine bue son suaire. Dans les Vosges, il
y aura bientt un cercueil dans la maison si l'on enfreint celle
prohibition. Dans les Hautes-Vosges, cela porte malheur au matre:
la femme qui coule alors la lessive tourmenterait les mes du
purgatoire; elle s'exposerait en outre  la vengeance de la fe
Herqueuche, qui chaude les lessiveuses. Si, ce qui arrive rarement,
elle monte sur le cuveau, l'une des personnes dont le linge y a t
jet mourra avant la fin de l'an.

Le vendredi est aussi un mauvais jour; on dit en Basse-Bretagne:

    _Neb a verv lichou dar gwener_
    _Birri a ra goad hor Salver._

    Qui bout la lessive le vendredi fait cuire le sang de notre
    Sauveur.

[Illustration: Laveuses au bord de la Seine, d'aprs un dessin
colori de Henry Mounier. Coll. G. Hartmann.]

Dans l'Yonne, on dit en commun proverbe:

    Qui coule la lessive le vendredi
    Veut la mort de son mari.

Il y a, par contre, des temps trs favorables: Dans le pays de
Lige, la grande lessive doit se faire entre les deux Notre-Dame,
Assomption, 15 aot, 8 septembre, Nativit, si l'on veut que le
linge ne jaunisse pas.

Au XVIIe sicle, le cur Thiers signalait la superstition de ceux
qui serraient les cendres en certains jours de la semaine, afin que
la lessive en ft meilleure.

L'_vangile des Quenouilles_ indique plusieurs pratiques que les
femmes du XVe sicle employaient: Se voulez, dit l'une, avoir belle
lessive et que vos linceux soient beaux et blancs, la premire fois
que vous getterez la lessive dessus la jarle, certainement vous
devez dire en la gestant: Dieu y ait part et monseigneur sainct
Cler. Ce saint tait alors invoqu par les personnes qui avaient 
faire la lessive, sans doute  cause de son nom; il en tait alors
de mme de sainte Claire. Je fis, dit une autre mnagre, une
requeste  madame saincte Clre que s'il lui plaisoit qu'il feist
beau temps, je luy donneroye une chandelle, et aincy il fist beau
temps.

En Lithuanie, les hommes de la maison devaient tre de bonne humeur
pendant tout le temps de la lessive, ou bien il pleuvait. En
Haute-Bretagne, si l'on veut avoir une bue sans pluie, il ne faut
point semer la cendre sur les foyers. Dans le Bocage normand, si
l'on arrose son courtil un jour de lessive, on provoque la pluie
pour le jour o elle sera mise  scher. En Allemagne, lorsque des
filles ou des femmes lavent des sacs, il ne tardera pas  pleuvoir.
En Dauphin, on dit communment au mari de la femme qui a beau temps
pour sa lessive: Votre femme ne vous a pas fait infidlit.

Dans les Vosges, il est dangereux de faire la lessive dans une
maison habite par une femme enceinte,  moins qu'on ne prenne la
prcaution de rouler dehors le cuvier ds qu'on a retir le linge.
La dlivrance serait retarde d'un temps gal  celui o le cuvier
vide serait rest  la maison. Dans l'Yonne, on a aussi soin de
mettre en pareil cas le cuvier  l'envers.

En Haute-Bretagne, les malades d'une maison o on fait la lessive
sont exposs  mourir.

Il tait certains mots qu'on ne devait pas prononcer. D'aprs
l'_vangile des Quenouilles_: Touteffois et quantes que faictes
vostre lessive, et que le chauldron est sur le feu plain de lessive,
et que le feu est dessoubz et que par la force du feu la lessive
bouille, vous ne devez pas dire: Ha, commre, la lessive boult, mais
vous devez dire qu'elle rit; autrement tous les draps s'en iroient
en fume. Au XVIIe sicle, d'aprs Thiers, il fallait dire: La
lessive joue. En Poitou, les femmes qui vont voir une lessive que
l'on coule ne doivent pas dire: La lessive bout-elle? car elle
chauderait, mais: La lessive fait-elle? En Allemagne, au sicle
dernier, pour que le fil devnt blanc, il fallait que les femmes qui
assistaient  l'opration disent des mensonges.

Ou tirait des prsages de certains faits qui se produisaient pendant
les lessives. En Poitou, si le savon d'une laveuse tombe  sa
gauche, elle ira aux noces sous peu; celle qui chante au lavoir aura
un homme fou. Dans le nord de l'cosse, lorsque le savon ne s'lve
pas sur les linges, c'est qu'il y a dans le cuvier le linge d'une
personne destine  mourir bientt. Dans la Montagne-Noire, si des
oiseaux passent au-dessus d'une femme qui lave les langes de son
enfant, il sera prochainement atteint de quelque maladie.

Dans les Vosges et en Belgique, la lavandire qui mouille son
tablier plus que de raison, pousera un ivrogne. Aux environs de
Menton, les femmes qui ne se mouillent pas en lavant sont des
sorcires.

En Basse-Normandie, l'on se garde bien de mettre les chemises sens
dessus dessous quand on est en train d'asseoir la lessive dans la
cuve, de peur d'attirer la mort sur quelqu'un de la maison. En
Normandie, quand la crasse du linge de corps est difficile 
dtacher, la personne  laquelle il appartient a un mauvais coeur.

La lessive peut tre ensorcele: Dans la Bresse, deux bohmiennes,
auxquelles une fermire occupe  faire sa lessive n'avait pas fait
l'aumne, touchrent du doigt son cuvier, et depuis elle ne put
jamais y faire blanchir son linge.

Les lavandires du Mentonnais, de peur que l'eau n'ait t l'objet
de malfices, jettent des pingles en croix dans le lavoir avant de
se mettre  l'ouvrage.

 la campagne, il y a dans la belle saison des lessives de nuit, qui
sont une occasion de s'amuser, de chanter des chansons, de dire des
contes ou des devinettes. En Haute-Bretagne on choisit, autant que
possible, une nuit o il fait clair de lune, car la lessive a lieu
en plein air. Les jeunes gens y viennent de loin, surtout quand il y
a de jolies filles aux environs, et ils les font danser, pendant que
les bonnes femmes s'occupent du cuvier et de la pole o bout le
linge; les garons leur aident toutefois  la lever pour montrer
leur force et leur adresse. En cosse, lors des grandes lessives qui
avaient lieu au printemps, de jeunes garons restaient la nuit 
garder le linge qui n'tait pas sec; ils passaient leur temps 
chanter,  dire des histoires de revenants ou des contes de fes: ou
bien  couter la jolie musique des fes lorsqu'ils se trouvaient
prs d'une de leurs grottes.

       *       *       *       *       *

On retrouve en un assez grand nombre de pays la croyance  des
lavandires surnaturelles, fes, sorcires ou damnes, qui viennent
laver leur linge: Dans la Marche, un amas de rochers porte le nom de
Chteau-des-Fes: un pied est un marais; lorsqu'on aperoit
au-dessus de la cime des arbres les vapeurs de ce marais, on dit:
_Las fadas fasan la bujade_: les fes font la lessive.

[Illustration: Le Maon et la Blanchisseuse (d'aprs Saint-Aubin?).]

En Haute-Bretagne, elles affectionnent certains endroits: elles
venaient y laver leur linge et elles l'tendaient sur les gazons; il
tait si blanc, qu'on dit encore en parlant du beau linge: C'est
comme le linge des fes. Celui qui aurait pu aller sans remuer les
paupires jusqu'au lieu o elles le schaient, avait la permission
de l'emporter; ds qu'on avait battu de la paupire, il
disparaissait. En Normandie, les fes mettaient leur lessive 
scher sur les pierres druidiques. Dans la Suisse romande, elles
venaient tendre leurs draps le long des rochers qui dominent le lac
d'Ormont, et ils brillaient au loin avec une blancheur incomparable.

D'autres fes lavaient la nuit pour rendre service aux hommes. En
Haute-Bretagne, lorsqu'on portait le soir prs des dous le linge
qu'on dsirait qui ft blanchi, les fes venaient  minuit et
faisaient la besogne des lavandires qui, le matin, trouvaient le
linge trs bien nettoy. Celles du Trou-aux-Fes, dans le Hainaut,
rendaient parfaitement blancs les draps que les habitants avaient
dposs la veille  l'entre de leur grotte, en ayant soin d'y
joindre quelques aliments.

Autrefois,  Corvay, dans les Ardennes, lorsque les laveuses
n'taient que trois ou quatre  laver au ruisseau, situ au fond
d'un bois, elles entendaient des cris tranges, et parmi eux
ceux-ci: O Couzietti! qui se rapprochaient peu  peu; les arbres
tremblaient, et elles apercevaient de tout petits nains, nus,
grimaants, qui s'approchaient par bandes du ruisseau. Elles
s'enfuyaient au village, abandonnant le linge; lorsqu'elles
revenaient en nombre, les nains et le linge avaient disparu.

La croyance aux lavandires de nuit est trs rpandue en France;
souvent elles accomplissent une pnitence pour expier un crime
commis pendant leur vie. En Berry, ce sont les mres dnatures qui
ont tu leur enfant et sont aprs leur mort condamnes  laver
jusqu'au jugement dernier le cadavre de leur victime. En
Ille-et-Vilaine, ce sont aussi des infanticides, ou bien des femmes
qui ont lav le dimanche. Celles-ci viennent, la plupart du temps
invisibles, au dou,  l'heure mme, du jour ou de la nuit, o elles
ont viol le repos dominical. En Basse-Bretagne, les lavandires de
nuit sont celles qui, de leur vivant, ont trop conomis le savon.
Dans quelques parties de la Haute-Bretagne, la femme  laquelle on
n'a pas mis un suaire propre, revient le laver toutes les nuits. En
Berry, ce que lavent ces maudites, ce ne sont pas, comme ailleurs,
des linceuls: c'est une espce de vapeur d'une couleur livide, d'une
transparence terne qui rappelle celle de l'opale. Cela semble
prendre quelque apparence de forme humaine et l'on jurerait que cela
pleure. On pense que ce sont des mes d'enfants trpasss sans
baptme ou d'adultes morts avant d'avoir reu le sacrement de
confirmation; elles s'acquittent de leur besogne avec une sorte
d'acharnement, presque toujours en silence; quelquefois, mais assez
rarement, elles font entendre un chant sourd et monotone, triste
comme un _De Profundis_ (p. 17).

Dans l'Yonne, on entendait aussi le bruit des battoirs des
lavandires de nuit. D'aprs la lgende que Souvestre a rapporte
dans le _Foyer breton_, en frappant les draps mortuaires, elles
chantent:

    Si chrtien ne vient nous sauver
    Jusqu'au jugement faut laver.
    Au clair de la lune, au bruit du vent.
    Sous la neige le linceul blanc.

Paul Fval, dans les _Dernires Fes_, met dans leur bouche ce
couplet:

    Tords la guenille.
    Tords,
    Le suaire des pouses des morts.

Si on a le courage de faire le signe de la croix, elles
s'vanouissent. Souvent elles demandent qu'on leur aide  tordre
leur linge. Lorsqu'on a eu l'imprudence de rpondre  leur
invitation, il faut avoir soin de tordre du mme cot qu'elles,
sinon on est bris.

Il y a certains lavoirs qui sont surtout hants; je n'ai pas besoin
de dire qu'ils sont dans des endroits isols et o le paysage prte
au fantastique; une lavandire de Dinan, passant auprs d'un dou,
souleva le paquet d'une laveuse, et s'aperut qu'elle avait une tte
de mort; au mme dou, un homme fut frapp au visage avec le linge
qu'il avait aid  tordre  une lavandire-fantme: quelquefois ces
laveuses disaient aux passants: Suivez votre route, je fais ce qui
m'est ordonn!

Il y a aussi des lavandires de nuit, d'un caractre trs nettement
malfaisant, qui pntrent dans les maisons. Une femme de
Plougastel-Daoulas tait alle  la nuit close, un samedi, laver son
linge et celui de son mari; elle vit arriver une grande femme mince
portant sur la tte un norme paquet de draps, qui aprs lui avoir
reproch d'avoir pris sa place, lui dit de retourner  la maison et
qu'elle ne tarderait pas  lui rapporter son linge tout lav. Elle
raconte son aventure  son mari, qui lui dit qu'elle a rencontr une
_Maous noz_ ou femme de nuit; par son conseil, elle suspend le
trpied  sa place, balaie la maison, met le balai la tte en bas
dans un coin, se lave les pieds, en jette l'eau sur le seuil de la
porte et se couche. Le fantme ne tarde pas  arriver et  demander
l'entre de la maison: comme on ne lui rpond pas, elle ordonne au
trpied de lui ouvrir.--Je ne puis, rpond le trpied, je suis
suspendu  mon clou.--Viens alors, toi, balai.--Je ne puis, on m'a
mis la tte en bas.--Viens alors, toi, eau des pieds.--Regarde-moi,
je ne suis plus que quelques claboussures sur le seuil de la
porte. La femme de nuit s'loigne alors en grondant.

[Illustration: Lavandire de nuit en Berry, d'aprs Maurice Sand
(_Illustration_, 1852).]

Un autre rcit breton parle d'une lavandire de nuit qui entre dans
une ferme, o la femme s'tait attarde  filer; elle file de son
ct avec une rapidit merveilleuse, puis elle lui aide  laver son
fil au dou et  le mettre bouillir. Le mari s'veille, et, voyant
les yeux de l'inconnue briller comme des charbons ardents, il
profite du moment o elle est alle chercher de l'eau  la fontaine
pour changer de place ou renverser tout ce qu'elle a touch. Il
ferme la porte, et quand la lavandire de nuit revient, elle demande
en vain  la femme, puis aux divers objets auxquels elle a touch,
de lui ouvrir. Elle s'enfuit en disant  la fermire que si elle
n'avait pas trouv quelque personne sage pour la conseiller, on
l'aurait trouve au point du jour cuite avec son fil.

On a essay d'expliquer, par des raisons d'un ordre naturel,
l'origine de cette superstition, l'une de celles qui terrifient le
plus le paysan: ce bruit de battoir serait produit par le cri d'une
sorte de grenouille ou d'un petit crapaud. Le prtendu revenant
n'est autre parfois qu'une femme trs vivante qui va laver la nuit,
parce qu'elle n'a pas eu le temps de le faire pendant le jour, ou
qu'elle ne veut pas tre vue s'occupant d'une besogne au-dessous de
sa condition.

Cette croyance a t, comme beaucoup d'autres, exploite par des
malfaiteurs. Dans un village du Vaucluse, on racontait qu'on voyait
 un certain endroit des lavandires de nuit: le garde champtre
voulut aller les voir. Il aperut deux formes blanches sous un
saule, qui tordaient du linge. Il leur intima l'ordre de cesser leur
besogne; mais les deux laveuses se mirent  ricaner, et l'une
d'elles lui cria de venir leur aider, tandis que l'autre le
saisissait au collet en lui disant ce seul mot: Tords! Il tordit
toute la nuit, et il s'aperut que le linge des lavandires tait
magnifique.  l'aurore, les lavandires s'en allrent, et dans la
journe on apprit qu'un vol de linge considrable avait t commis
dans un chteau voisin. Le linge tant sale, les voleurs avaient eu
l'audace de passer la nuit  le laver  la rivire voisine, aprs
s'tre affubls de deux peignoirs blancs, comptant sur la
superstition du pays pour n'tre pas drangs.

Les contes populaires parlent d'autres lavandires: Quelques-unes
qui vivent dans le pays indtermin de la ferie sont condamnes,
comme les laveuses nocturnes,  frotter du linge jusqu' ce que
vienne la seule personne qui puisse lui rendre sa blancheur
primitive. Dans un rcit gascon, la reine qui a pous le roi des
Corbeaux gravit une montagne et voit un lavoir au bord duquel
travaillait une lavandire ride comme un vieux cuir; elle chantait
en tordant un linge noir comme de la suie:

        Fe, fe,
        Ta lessive
    N'est pas encore acheve,
      La Vierge marie
    N'est pas encore arrive,
        Fe, fe.

La reine dit  la lavandire qu'elle va lui aider  laver son linge
noir comme la suie; elle ne l'eut pas plutt plong dans l'eau qu'il
devint blanc comme lait. Alors la lavandire se mit  chanter:

        Fe, fe,
        Ta lessive
        Est acheve.
    La Vierge marie
        Est arrive.
        Fe, fe.

Et elle dit  la reine: Pauvrette, il y a bien longtemps que je
t'attendais; mes preuves sont finies et c'est toi qui en es cause.

L'homme-poulain, hros d'un trange rcit breton, frappe sa femme
d'un coup de poing en pleine figure, le sang jaillit sur sa chemise
et y fait trois taches. Elle s'crie: Puissent ces taches ne
pouvoir jamais tre effaces jusqu' ce que j'arrive pour les
enlever moi-mme. Son mari part en disant qu'elle ne le reverra
qu'aprs avoir us trois chaussures de fer  le chercher. Elle se
met  sa recherche et, aprs avoir march dix ans, elle se trouve
prs d'un chteau o des servantes taient  laver du linge dans un
tang. L'une des lavandires disait: La voil donc encore, la
chemise ensorcele! Elle se prsente  toutes les bues, et j'ai
beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches
de sang qui s'y trouvent; la jeune femme s'approcha de la
lavandire et lui dit: Confiez-moi un peu cette chemise, je pense
que je russirai  faire disparatre ces taches. On lui donna la
chemise; elle cracha sur les taches, la trempa dans l'eau, la frotta
et les taches disparurent.

Dans plusieurs contes, le hros promet d'pouser la personne qui
pourra enlever la tache. Mais en vain les lavandires de profession,
les jeunes filles s'vertuent  cette besogne, en vain elles
appellent  leur aide les esprits, celle-l seul peut russir 
laquelle les puissances suprieures ont accord ce don. Le chevalier
du _Taureau noir de Norvge_, conte recueilli en cosse, a donn 
blanchir des chemises ensanglantes, en dclarant qu'il pouserait
celle qui parviendrait  enlever ces taches. Une vieille avait lav
jusqu' ce qu'elle ft lasse; puis elle avait appel sa fille et
toutes deux lavaient, lavaient soutenues par l'espoir d'obtenir le
jeune chevalier. Mais elles n'taient pas parvenues  faire
disparatre une seule tache, quand l'hrone qui a gravi la montagne
de verre arrive au lavoir: ds qu'elle a touch le linge, les taches
disparaissent. Un prince qui figure dans le rcit norvgien: _
l'Est du soleil et  l'Ouest de la lune_, ne doit prendre pour femme
que celle qui pourra enlever trois taches qui se trouvent sur sa
chemise; beaucoup entreprennent cette besogne, et s'y font aider par
des trolls, mais ces gnies ne russissent pas; plus ils lavent,
plus le linge devient noir et sale; mais il reprend sa blancheur
primitive ds que la jeune fille prdestine l'a tremp dans l'eau.

Dans l'_Assommoir_, Zola donne cette formulette, qui parat
d'origine populaire:

    Pan pan, Margot au lavoir
    Pan pan,  coups de battoir,
      Va laver ton coeur
      Tout noir de douleur.

Peut-tre faisait-elle partie d'une chanson de lavandire. En
Gascogne, les femmes qui lavent accompagnent la chanson qui suit du
bruit des battoirs frappant en cadence;  chaque couplet on diminue
de un le nombre des lavandires:

[Illustration: Le bavardage au lavoir, fragment du _Caquet des
femmes_ (XVIIe sicle).]

    _Nau que lauon la bugado_
          _Nau._
    _Nau que la lauon,_
    _Nau que la freton._
    _Bro Marioun, a l'oumbro,_
      _Bro Marioun,_
    _Anen a la hount_

    _Hoit que lauon la bugado,_
      _Hoit_, etc.

    Neuf lavent la lessive,--Neuf,--Neuf la lavent,--Neuf la
    frottent,--Belle Marion, allons  la fontaine.--Huit lavent
    la lessive,--Huit, etc.

Dans les pays o les lavandires sont  journes, on prtend
qu'elles sont difficiles  servir, et qu'il faut toujours qu'il y
ait quelqu'un occup  leur porter le linge,  leur donner de la
soupe ou du caf. La lavandire figure, au reste, parmi les
personnages qui aiment  s'humecter le gosier; l'estampe de
Saint-Lundi montre la mre Bonbec, lessiveuse, qui dbite ce petit
couplet:

    Pour te fter, sainte bouteille,
    Je vendrais jusqu' mon honneur,
    Mais je suis si laide et si vieille
    Qu' mon seul aspect l'acqureur
    Soudain s'enfuit comme un voleur.

       *       *       *       *       *

Il y a des lavandires qui ne font que laver;  la campagne c'est ce
qui arrive le plus habituellement.  Paris, beaucoup vont au lavoir
et repassent ensuite le linge  la maison. On leur donne plusieurs
surnoms: celui de poules d'eau vient de ce que, comme cet oiseau,
elles se tiennent sur le bord de l'eau; comme elles ont le verbe
haut, on les appelle baquets insolents, par allusion au baquet
professionnel. Les repasseuses sont des grilleuses de blanc, et on
les accuse d'employer parfois des fers trop chauds. Dans le peuple,
on qualifie de blanchisseuse de tuyaux de pipes la femme qui n'a
pas de mtier avouable.

Le nom de Margot a t souvent donn aux blanchisseuses; on voit
figurer dans une petite pice de 1774, sur l'arrive de la Dauphine
 Paris, Margot du batoir, blanchisseuse au Gros-Caillou.

Le blanchisseur est appel papillon; comme cet insecte, il arrive
de la campagne, et ses ailes blanches sont reprsentes par les
paquets de linge qu'il porte sur son paule.

Guillot, dans le _Dit des Rues de Paris_, qui remonte au XIIIe
sicle, parle de la rue des Lavandires, o il y a maintes
lavendires, et il nous fait entendre que ces filles ne se
bornaient pas  rincer du linge  la rivire. De tout temps les
blanchisseuses ont eu la mme rputation, et leur reine, qu'elles
lisaient chaque anne, avait des pouvoirs analogues  ceux du roi
des ribauds, mais seulement dans ses tats et sur ses sujettes.

Hamilton, au XVIIe sicle, fait allusion  leurs promenades  la
fte de Saint-Germain-en-Laye:

    Blanchisseuses et soubrettes,
    Du dimanche dans leurs habits,
    Avec les laquais leurs amis
    (Car blanchisseuses sont coquettes)
    Venoient de voir  juste prix
    La troupe des marionnettes.

Au sicle dernier, Vad mettait en scne des blanchisseuses qui ne
se laissaient courtiser que pour le bon motif. L'une d'elles dit 
sa fille: Une blanchisseuse n'est pas une grosse dame; y a
blanchisseuses et blanchisseuses, toi t'es blanchisseuse en menu; et
quand mme tu ne blanchirais que du gros, ds qu'on a de
l'inducation, fille de paille vaut garon d'or.

Dans la srie des _Grisettes_, Vernier a dessin un intrieur o
sont deux blanchisseuses: l'une d'elle menace de son fer chaud un
pompier trop entreprenant et lui dit: Pompier! pompier! si vous ne
finissez pas, vous allez tre brl. Une lithographie d'Hippolyte
Bellang montre aussi un pompier assis sur une chaise en quilibre
et un pied sur le pole, dans une attitude affaisse indiquant qu'il
a trop ft la bouteille que l'on voit  ses pieds; tout en
repassant une camisole, la blanchisseuse dit: C'est bien aimable un
pompier, mais a a des moments bien dsagrables.

[Illustration: Petite Blanchisseuse, d'aprs une lithographie de
Gavarni.]

Plusieurs caricatures sont bases sur les galanteries dont les
blanchisseuses sont l'objet; elles sont cependant bien moins
nombreuses que celles qui ont trait aux ouvrires de l'aiguille. Une
planche de la Restauration reprsente un jeune homme qui enlace une
blanchisseuse, dont il a renvers le fourneau avec le pied;
au-dessous est l'inscription: Vous repasserez demain. Une autre
lithographie colorie est intitule le Jour de la Blanchisseuse;
pendant que celle-ci, au minois veill, dpose son panier, un
clibataire pousse le verrou de son appartement. Dans la srie assez
grillarde de Linder (1855), une blanchisseuse a dispute avec un
client; dans la planche suivante, elle se rajuste devant une glace,
ce qui prouve que la discussion n'a pas t de longue dure.

[Illustration: La vieille blanchisseuse: Si tu gueules comme a, tu
n'iras pas voir le boeuf gras.]

M. Coffignon, dans son livre les _Coulisses de la Mode_, fait en ces
termes l'loge de la blanchisseuse: De toutes les ouvrires, c'est
celle qui nous a paru aimer le mieux son mtier, et cependant
l'ouvrage est rude et la profession pnible  exercer. Les laveuses
semblent tre les proches parentes des dames de la Halle. On leur
retrouve les mmes dfauts et les mmes qualits, le verbe haut et
le parler franc; mais aussi le coeur pitoyable et la main toujours
gnreusement tendue.

En Haute-Bretagne, les dersoures ou repasseuses font assez
souvent de bons mariages; c'est un des mtiers fminins les plus
estims.

D'aprs les _Industriels_, en 1842, il y avait  Paris trois classes
de moeurs assez diffrentes. La repasseuse affectait  l'gard de
ses autres compagnes une sorte de supriorit aristocratique. Elle
voulait tre mignonne, lgante, comme il faut. Avant d'entrer dans
un bal public, sous la protection d'un clerc de notaire ou d'un
commis-marchand, elle s'informe si la runion est bien compose, si
l'on n'y danse pas trop indcemment. Elle porte un chapeau de mme
que la modiste, et se drape artistement dans un chle. La savonneuse
a les gots plus grossiers, l'allure plus vulgaire, les moeurs
plus cyniques; elle travaille avec assiduit pendant toute la
semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage gnral; mais, le
dimanche, elle se rattrape: les guinguettes des barrires des
Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de blanchisseuses, qui
s'y prsentent firement, donnant le bras, les unes  des
sapeurs-pompiers, les autres  des gardes municipaux, d'autres  des
ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs. Au Carnaval,
morte saison du blanchissage, elle profite de ce qu'elle est moins
occupe pour ne pas s'occuper du tout, et embellir de sa prsence
les bals publics. Les blanchisseuses au bateau sont les employes
des blanchisseries en gros de l'intrieur de Paris. Si l'on en croit
les blanchisseuses de fin, les blanchisseuses au bateau sont le
rebut du genre humain. Pendant que le froid et l'humidit gercent
leurs mains et leur visage, leur moralit est gravement altre par
de frquentes relations avec les mariniers, les bcheurs et les
dbardeurs.

 Gand, les repasseuses qui clbrent le jour du Saint-Sacrement,
chment la veille de cette fte, vulgairement appele Strykerkens
avond veille des repasseuses.  Lige, les blanchisseuses et les
repasseuses honoraient autrefois la fte de sainte Claire, leur
patronne.

En Haute-Bretagne, les blanchisseuses des villes ont leur fte 
l'Ascension: les ouvrires vont porter des bouquets aux patronnes et
 leurs pratiques, qui leur donnent un pourboire qu'elles vont
dpenser dans les auberges.

On sait qu' Paris, la principale fte des blanchisseuses est  la
Mi-Carme; et cet usage est assez ancien. L'image de la fin du
sicle dernier que nous reproduisons, p. 13, est accompagne de
cette lgende: Les blanchisseuses sont  peu prs les seules
artisanes qui se runissent et forment  Paris une espce de
communaut; elles clbrent avec clat, entre elles,  la Mi-Carme,
une fte; elles s'lisent, ce jour-l, une reine et lui donnent un
cuyer; le matre des crmonies est ordinairement un porteur d'eau.
Le jour de la fte arriv, la reine, soutenue par son cuyer, se
rend dans le batteau o des mntriers l'attendent; on y danse et
c'est elle qui ouvre le bal; la danse dure jusqu' cinq heures du
soir, les cavaliers font pour lors venir un carrosse de louage, la
reine y monte avec son cuyer, et toute la bande gaye suit  pied,
elle va, avec elle, dans une guinguette pour s'y rjouir pendant
toute la nuit.

Vers 1840, voici, d'aprs les _Industriels_, comment la fte se
passait: Le jour de la Mi-Carme, les bateaux se mtamorphosent en
salles de bal; un cyprs orn de rubans est hiss sur le toit du
flottant difice: c'est la fte des blanchisseuses. Chaque bateau
lit une reine qui, payant en espces l'honneur qu'on lui fait, met
en rquisition rtisseurs et mntriers.  cette poque les
blanchisseuses de la banlieue clbraient aussi la Mi-Carme.

On sait que depuis quelques annes la Mi-Carme est l'occasion de
ftes brillantes,  l'clat desquelles collaborent les tudiants et
les blanchisseuses. La reine des reines, lue par l'assemble des
lavoirs, exerce pendant un jour une vritable royaut, entoure
d'une cour nombreuse aux costumes bariols, et se promne, comme une
souveraine en visite, sur un char qui est loin de ressembler au
modeste carosse de louage du sicle dernier. C'est un vritable
vnement parisien, et la vraie fte du Carme. Les journaux
illustrs publient le portrait de la reine des reines, les reporters
vont l'interviewer, et on vend par les rues un journal orn de
gravures, fait tout exprs pour la circonstance.

Le bal des blanchisseuses tait, il y a une trentaine d'annes, un
thme  caricatures, accompagnes de lgendes dans le got de ces
deux-ci, qu'on lit au-dessous de dessins de Cham: Vous ne pouvez
pas me donner mon linge la semaine prochaine, dit un client  sa
blanchisseuse.--Impossible, rpond-elle, il faut que j'tudie le pas
des lanciers, c'est jeudi prochain not' bal. Une grosse femme en
train de laver dans un baquet disait  son ouvrire: Tu vas aller
tout de suite chercher le linge de la comtesse, que je me dpche de
le laver. Je n'ai pas de chemise brode  mettre pour le bal des
blanchisseuses, jeudi prochain.

[Illustration: La Repasseuse, d'aprs Lant.]

Un passage des _Nuits de Paris_ prouve que ce n'est pas d'hier que
les blanchisseuses se servent, pour leur usage personnel, du linge
de leurs pratiques. Je me rendis chez moi, sans aucune autre
rencontre que celle de deux filles charges de linge qui allaient au
bateau avant le jour. L'une de ces filles disait  l'autre:--Comme
tu te quarrais donc, dimanche, avec ton dshabiller blanc garni!
Mais c'est que a t'alait.--Je le crais ben. C'est d'une belle dame,
et a est fait de la bonne main, par ma'm'selle Raguidon, de la rue
Guillaume, qui travaille... Je serais ben bte d'acheter des hardes!
J'ai du blanc tous les dimanches et toujours du nouveau! Ces
femmes-la ne salissent pas; moi, j'achve et je brille. Bas,
chemises, jupons, rien n'est  moi... Et toi, la Catau?--Et moi...
Mais... n'en dis mot, ou je te vendrais comme tu m'arais vendue...
C'est tout d'mme... Et je prte des mouchoirs, des chemises, des
cols, des bas au grenadier Latreur.--Et moi au Guet  pied
Lamerluche.--Des casaquins  la petite Manon.--Des chemises  la
Javote.--Et puis j'en loue.--Et moi de mme.

Dans une planche des _Petits mystres de Paris_, une blanchisseuse
dit  sa connaissance: J'savais que t'avais pas d'pantalon, j'tai
donn un coup d'savon au blanc de l'avou, qui te va si bien. Fifine
va lui dire qu'elle l'a oubli.

Dans les _Cancans_, petite pice du thtre des Ombres chinoises
(1820), le dialogue suivant s'engage entre une blanchisseuse et son
apprentie:

    MARGUERITE.--Oh! la la, les paules, que je suis chigne
    d'avoir port ce linge!

    MANON.--Et en as-tu beaucoup rapport?

    MARGUERITE.--Mais pas mal, je l'ai pos l-bas sur
    l'hangar. Tu ne sais pas? Madame Chifflart, elle s'est
    encore plainte que son linge n'tait pas assez blanc: elle
    n'est jamais contente; faudrait encore tout lui faire pour
    rien.

    MANON.--Sois tranquille, une autre fois je brosserai un peu
    plus fort, et surtout je n'oublierai pas l'eau de javelle.
    Ah ! la petite Criquet, on ne la voit plus depuis ququ'
    temps.

    MARGUERITE.--Pardi, a blanchit son linge soi seul, c'est
    si ladre: elle ne voulait jamais payer les jupons qu'un
    sou, aussi je ne lui repassais jamais les cordes.

    MANON.--Et je dis que tu faisais bien.

[Illustration: La blanchisseuse, d'aprs les _Arts et Mtiers_.]

Les blanchisseuses ne paraissent pas avoir, comme les lavandires de
la campagne, des superstitions nombreuses et varies. Voici les
seules qui soient venues  ma connaissance: Dans la Gironde, les
tisseuses prtendent que quand les fers placs sur le fourneau
remuent, c'est un prsage d'ouvrage prochain. Dans ce mme pays et
dans les Charentes, pour connatre si le fer  lisser est chaud 
point elles crachent dessus; si la salive est immdiatement
absorbe, c'est signe qu'il est en tat de servir. Le rle des
blanchisseuses, dans les rcits populaires, est assez restreint.
J'ai entendu maintes fois conter, en plusieurs pays de la
Haute-Bretagne, trs loigns les uns des autres, l'histoire
suivante, qui semble un cho lointain de la Barbe-Bleue: Trois
jeunes personnes blanchissaient le linge d'un monsieur, et elles
remarquaient que les torchons et les serviettes taient tachs de
sang. Elles allaient  tour de rle porter le linge. Un jour l'une
d'elles, en arrivant au bas de l'escalier, entendit des cris et
sentit quelque chose de chaud qui lui dgouttait sur la main.
C'tait du sang, et presque aussitt une main tomba sur la sienne;
elle la ramassa et se sauva sans avoir t vue. Peu aprs, le
monsieur invita les jeunes filles  dner; elles acceptrent, mais 
la condition que d'abord le monsieur et ses amis viendraient manger
chez elles. Elles prvinrent la justice, et  la fin du repas, celle
qui avait ramass la main conta ce qu'elle avait vu, en disant que
c'tait un rve;  la fin la justice arriva et emmena les trois
assassins.


SOURCES

E. Fournier, _Varits historiques et littraires_, I, 311.--Sauv,
_Lavarou Koz_.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II,
757.--Nol du Fail, _OEuvres_ (dition Asszat), II, 253.--_Ancien
Thtre franais_, IV, 257, 265.--Paul Sbillot, _Les Travaux
publics et les Mines_, 40; _Coutumes de la Haute-Bretagne_, 235,
287.--Nogus, _Moeurs d'autrefois en Saintonge_, 200.--Henderson,
_Folk-Lore of Northern Counties_, 80.--E. Monseur, _Le Folk-Lore
wallon_. 126, 131.--Reinsberg-Dringsfeld, _Traditions de la
Belgique_. I, 235, 392; II, 93.--Ceresole, _Lgendes de la Suisse
romande_. 89, 323.--Mistral, _Trsor_.--Rgis de la Colombire,
_Cris de Marseille_, 259.--Sauv, _Le Folk-Lore des Vosges_, 220,
308, 381.--Moiset, _Usages de l'Yonne_, 123.--_Revue des traditions
populaires_, II, 524; VI, 758; IX, 217.--Grimm, _Teutonic
mythology_, IV, 1777.--Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 177.--A. de
Nore, _Coutumes, etc., des provinces de France_, 100.--L. du Bois,
_Esquisses de la Normandie_, 344.--P. Renard, _Superstitions
bressannes_, 15.--Duval, _Esquisses marchoises_, 20.--Paul Sbillot,
_Traditions de la Haute-Bretagne_, I, 192,124; 229, 250.--Amlie
Bosquet, _La Normandie romanesque_, 179.--A. Meyrac. _Traditions des
Ardennes_, 199.--Laisnel de la Salle, _Lgendes du Centre_, II, 99,
123.--A. Le Braz, _Lgende de la mort en Basse-Bretagne_,
378.--_Socit archologique du Finistre_, XXI, 461.--A. Vaschalde,
_Superstitions du Vivarais_, 14.--J.-F. Blad, _Contes de la
Gascogne_, I, 22.-F.-M. Luzel, _Contes de Basse-Bretagne_, I,
303.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 68.--Dasent,
_Popular tales from the Norse_, 34.--J.-F. Blad, _Posies
populaires de la Gascogne_, II. 220.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--Jacob, _Curiosits de l'histoire de Paris_, 125.--Vad,
_Lettres de la Grenouillre_.--A. Coffignon, _Coulisses de la Mode_,
113, 119.--La Bdollire, _Les Industriels_, 107.--Restif de la
Bretonne, _Les Nuits de Paris_, 182.--C. de Mensignac,
_Superstitions de la Gironde_, 114; _La Salive et le Crachat_, 112.

[Illustration: Vieille blanchisseuse, d'aprs Daumier.]




LES CORDONNIERS


Le blason populaire des cordonniers et des savetiers est d'une
richesse exceptionnelle; il n'est probablement aucun corps d'tat
qui ait t dsign par autant de surnoms plaisants ou de
priphrases comiques.

Beaucoup sont des allusions ironiques  des professions plus
releves: en argot le matre cordonnier est appel pontife  cause
de la forme de son tablier, qui lui avait valu aussi le sobriquet de
porte-aumusse; au sicle dernier le surnom de porte-aumuche
dsignait une certaine catgorie de savetiers. Le simple cordonnier
a t qualifi d' ambassadeur.

La comparaison de l'alne avec une arme de guerre avait fait
imaginer un surnom que l'on lit sur l'estampe de la p. 29 chevalier
de la courte lance, le pied  l'estrier, la lance en arrest et dans
une petite pice de 1649:

    Chevalier de la courte lance
    Ou savetier, par rvrence.

Le trait de politesse factieuse du dernier vers tait encore usit
au XVIIIe sicle; d'aprs les _Causes amusantes_, on avait alors
coutume de ne nommer les savetiers qu'en disant, sauf votre respect,
et en tant le chapeau. On trouve en Russie un parallle satirique
assez voisin; lorsque quelqu'un prend un air d'importance on lui
dit: Ne faites pas attention, bonnes gens; je suis un cordonnier,
parlez-moi comme  votre gal.

On avait surnomm, au sicle dernier, les cordonniers lapidaires en
cuir  cause des petites pointes appeles diamants dont on garnit
la semelle des souliers; actuellement on les nomme encore
bijoutiers sur cuir ou bijoutiers sur le genou bijouti sus lou
geinoui  (Provence), expression qui viendrait du caillou rond ou
diamant sur lequel ils battent leur cuir. Dans le mme ordre d'ides
on peut citer: graveur sur cuir, _tisseran_ (Provence), tisserand
sur cuir et tireur de rivets.

Dans le langage argotique l'ouvrier est appel _gniaf_, le premier
ouvrier _goret_, terme dj usit au XVIIe sicle; le second ouvrier
_boeuf_, parce qu'il a les plus grosses charges; l'apprenti
_pignouf_, nom qui, en dehors de la corporation, est devenu
injurieux.

Le patron d'une maison de chaussures du dernier ordre est un
_beurloquin_; un _beurlot_ est un petit matre cordonnier, Le
bottier traite le cordonnier pour dames de chiffonnier. La
boutique de bottier est appele _breloque de boueux_. Le baquet de
cordonnier, o trempent le cuir et la poix, est dit: baquet de
science.

Le navet est une olive de savetier, l'oie une alouette de
savetier, le rsda ou le basilic un oranger de savetier.

S'il en faut croire Ptrus Borel, vers 1840, il courait dans la
corporation des tymologies fantaisistes sur l'origine du mot
cordonnier, qui a fini par devenir le terme gnral pour dsigner
les artisans de la chaussure: s'ils s'appellent Cordonniers, c'est
parce qu'ils donnent des cors. Le gniaf avait une autre explication,
aussi bonne que la premire, mais dont, parat-il, il tait trs
persuad: Le roi tant all un jour prendre mesure de souliers chez
son fournisseur, il y oublia son cordon:  son retour au palais le
roi s'en aperut et envoya aussitt un de ses pages le rclamer. Le
cordon fut ni, c'est--dire que l'artisan nia l'avoir trouv. Ce
fut, en un mot, un cordon ni. Le roi s'emporta, et, dans sa trop
juste colre, ordonna,  dessein d'imprimer un sceau de honte
indlbile et ternel sur le front de cet homme coupable, faisant
payer  tous la faute d'un seul, qu' l'avenir les confectionneurs
de chaussures s'appelleraient cordonniers.

Une autre lgende, populaire autrefois chez les ouvriers, racontait
que l'unique haut-de-chausses de Charles le Chauve rclamant une
prompte rparation, des savetiers furent appels et le recousirent;
en rcompense de ce service le roi accorda  la corporation troyenne
la faveur de clbrer la fte de son patron dans l'glise de
l'abbaye royale de Saint-Loup; les savetiers prtendaient mme avoir
l'original de cette permission dans le coffre de leur communaut, et
ils le conservaient comme un de leurs plus beaux titres.

Un sobriquet trs usit est celui de tire-ligneul, en Provence,
_tiro-lignou_, auquel fait allusion un couplet d'une petite chanson
de danse, populaire en Haute-Bretagne:

    Mon grand-pre tait cordonnier.
        Tire la lignette (_bis_).
    Mon grand-pre tait cordonnier,
    Tire la lignette des deux cts.

Le ligneul et la poix fournissent des allusions frquentes: dans les
estampes du sicle dernier, M. et Mme la Poix sont les noms courants
du savetier et de son pouse; en Provence, les savetiers et les
cordonniers sont appels _Pegots, la' Pegot_, la poix, _Det de
Pego_, doigt de poix, _li chivali de la Pego_. On dit
proverbialement en Gascogne:

    _Sense la pego e lou lign,_
    _Courdouni noble dinqu'au cot._

    Sans la poix et le ligneul, cordonnier noble jusqu'au cou.

    _Courdounis pudentz_
    _Tiron lou lignol dab las dentz._

    Cordonniers puants, tirent le ligneul avec les dents.

Cette accusation de sentir mauvais est ancienne; dans la _Farce
nouvelle trs bonne et trs joyeuse_, qui date du XVIe sicle, le
chauderonnier dit  un crieur de souliers, vieux houseaulx:

    Qu'esse qu'il te fault,
    Trs fort savetier pugnais?

Lorsque dans l'ancien compagnonnage un ouvrier rencontrait un
compagnon cordonnier, il lui disait: Passe au large, sale puant.
Dans le Loiret, les enfants poursuivent les savetiers de cette
formulette: Savetier punais, mal fait, contrefait, rhabille ma
botte, gnaf.  Marseille, ils font entendre devant eux le
sifflement du Kniaff, en l'accompagnant du geste que les ouvriers en
cuir font en cousant leur ouvrage. En Portugal, on crie:

    _Sapateiro remendo_
    _Bota-me aqui um taco._

    Savetier ravaudeur, jette-moi un talon.

L'attitude du cordonnier, qui travaille toujours assis, avait
inspir des sobriquets dans le genre de cu cousu, ou cu coll,
qui est populaire en Haute-Bretagne.

L'accusation de faire de mauvaise besogne ou de manquer de
scrupules, commune  tant de mtiers, est aussi adresse aux
cordonniers. En Haute-Bretagne, les vieilles gens prtendent qu'ils
font exprs de donner un coup de tranchet  certain endroit du cuir,
pour que les souliers ne durent pas trop, et dans le Loiret on leur
adresse ce quolibet:

    Cordonnier filou
    Qui met la pice au long du trou.

[Illustration: Boutique de cordonnier au XVIe sicle, d'aprs Jost
Amman.]

Il y a des dictons qui sont plus injurieux.

    --_Ges de plus mau caussa que lou sabati tiro-lignou._--Il
    n'y a rien de plus mauvais que le savetier tire-ligneul.
    (Provence.)

    --_Is e'n griasaiche math an duine 's briagaich' air
    thalamb._--Le bon cordonnier est le plus grand des voleurs.
    (cosse.)

    --Qui trompera le plus vite, si ce n'est le cordonnier?

Ce proverbe petit-russien peut tre rapproch de deux proverbes
russes qu'il faut prendre dans le sens ironique:

    --Les cordonniers, ce sont des saints (au moins ils se
    disent l'tre).

    --On dit qu'il n'y a pas de mtier plus honnte que celui
    de cordonnier.

Lorsque, d'aprs la lgende ukranienne, la sainte Vierge descendit
en Enfer, elle vit des hommes et des femmes tourments sans piti
sur le feu; les diables leur fourraient dans la bouche de la laine
et du cuir flamboyant, versaient dans leurs yeux le goudron
bouillant, dchiraient leurs corps avec des ongles de fer brlant,
etc. Qui sont ces gens? demanda la sainte Vierge.--Ce sont les
pelletiers, les corroyeurs et les cordonniers malfaiteurs, rpondit
saint Michel.

On sait que les cordonniers ont une dvotion particulire et fort
ancienne pour saint Crpin et saint Crpinien; on assure toutefois
qu'ils vnrent au moins autant saint Lundi.

Dans un des _Nols au patois de Besanon_, qui date de 1707, un
savetier, venu avec d'autres ouvriers pour rendre hommage au petit
Jsus, dit que pour lui faire honneur il ftera dsormais le lundi:

    _I seu lou grand rparateu_
    _De lai chaussure humaine,_
    _Y venet vo noute Sauveu:_
    _Encoot qu'y seu poure, y seu sieu_
    _Que mai race ot ancienne,_
    _Y fera fte ai son honeu_
    _Las Lundis das semaines._

Dans la Flandre occidentale, on dit qu'ils ne savent pas au juste
quel jour tombe la fte de saint Crpin, mais qu'ils savent
seulement que c'est un lundi; c'est pour cela qu'ils le ftent tous
les lundis de l'anne; en Angleterre ce jour est parfois appel
_Saint Monday_, Saint Lundi, ou _Cobbler's Monday_, le lundi des
cordonniers, nom aussi usit en France. Mais s'il en faut croire les
chansons et les dictons, un seul jour de culte ne leur suffit pas:

    Les cordonniers sont pir's qu'les vques (_bis_):
    Tous les lundis ils font une fte.
        Lon la,
    Battons la semelle, le beau temps viendra.

    Tous les lundis ils font une fte (_bis_),
    Et l'mardi ils ont mal  la tte.

    L'mercredi ils vont voir Cath'rinette,

    L'jeudi ils aiguisent leurs alnes,

    L'vendredi ils sont sur la sellette,

    L'samedi petite est la recette.

Cette chanson, qui a t recueillie aux environs de Saint-Brieuc, a
une variante en Belgique wallonne:

    Les cordonniers sont pires que des vques:
    Tous les lundis, ils en font une fte.
        Tirez fort, piquez fin!
        Coucher tard et lever matin.
    Et le mardi, ils vont boire la chopinette.
    Le mercredi ils ont mal  la tte.
    Et le jeudi, ils vont voir leurs fillettes,
    Le vendredi ils commencent la semaine,
    Et le samedi les bottes ne sont pas faites,
    Le dimanche ils vont trouver leur matre.
    Leur faut l'argent, les bottes ne sont pas faites.
    Tu n'en auras pas, si les bottes ne sont pas faites.
    --Si je n'en ai pas je veux changer de matre.

En Espagne, il y a aussi un dicton sur la semaine des cordonniers:

    _Lunes y Martes de chispa,_
    _Miercoles la estan durmiendo,_
    _Juves y Virnes mala gana_
    _Y el Sbado entra et estruendo._

    Lundi et mardi jour de vin, le mercredi ils sont  dormir;
    jeudi et vendredi mauvaise sant, et le samedi recommence
    le bruit.

L'imagerie populaire a souvent reprsent saint Lundi: en gnral un
savetier entour de gens de divers tats est juch sur un tonneau;
ses souliers sont culs et dchirs, il brandit un broc, ses bras
sont nus et portent un tatouage: deux bottes et un homme qui
courtise une femme (p. 9).

Le placard de Saint-Lundi, publi  pinal vers 1835, met ces vers
dans la bouche du savetier:

    Vous qui commencez la semaine
    Au troisime jour seulement,
    De Pompe  Mort, dit Longue-Haleine,
    Gai savetier, buveur ardent,
    Et de plus votre prsident,
    coutez tous un avis sage
    Que ma prudence va dicter:
    Abandonnez votre mnage
    Et venez tous rire et chanter.

Un des principaux personnages du Guignol lyonnais est Gnaffron
savetier, regrolleur, mdecin de la chaussure humaine et
par-dessus tout vnrable soifard.

Cette rputation n'est pas particulire aux cordonniers de France:

    --_Cobbler's law; he that take money must be the
    drink._--La rgle du savetier: celui qui reoit l'argent
    doit tre celui qui le boit. (Angleterre.)

    --Ivre comme cordonnier. (Prov. russe.)

    _Coblers and tinkers_
    _Are the best ale drinkers._

    Savetiers et cordonniers sont les plus grands buveurs de
    bire. Angleterre.)

    --Tailleur voleur, cordonnier noceur et forgeron ivrogne.
    (Russe.)

    --Jouer comme un savetier. (Lige.)

Une anecdote rapporte par Mercier est en relation avec la renomme
d'intemprance hebdomadaire attribue au corps: Un savetier voyant
un jeudi, au coin d'une borne, un sergent ivre qu'on tchait de
relever et qui retombait lourdement sur la pierre, quitta son
tire-pied, se posta devant l'homme chancelant, et, aprs l'avoir
contempl, dit en soupirant: Voil cependant l'tat o je serai
dimanche.

[Illustration: Saint Lundi, image populaire publie chez Dembour, 
Metz vers 1830.]

_Courdeniers, courtz de dins_, cordonniers  court de deniers, est
un dicton barnais fond sur un jeu de mots, qui signifie peut-tre
qu'ils dissipent vite ce qu'ils ont gagn; on disait dj au XVIe
sicle:

            Gain du cordouanier
    Entre par l'huys et ist (sort) par le fumier.

Dans la tradition sicilienne, le savetier est le type de l'ouvrier
pauvre par excellence, et les rcits populaires le reprsentent
comme se donnant beaucoup de mal sans parvenir  gagner leur vie. Un
conte anglais prtend que si la corporation n'est pas riche, c'est
qu'elle a encouru autrefois la maldiction divine. Un jour qu'une
dame du Devonshire reprochait  un pauvre cordonnier son indolence
et son manque d'esprit, elle fut bien tonne de l'entendre dire:
Ne vous inquitez pas de nous; nous autres cordonniers, nous sommes
une pauvre et misrable race et il en a toujours t ainsi depuis la
maldiction que Jsus-Christ a formule contre nous. Quand on le
conduisait au Calvaire, il vint  passer devant une choppe de
cordonnier; celui-ci le regarda de travers et lui cracha au visage.
Notre-Seigneur se retourna et dit: Tu seras toujours un pauvre et
tous les cordonniers aprs toi, pour ce que tu viens de me faire.

D'aprs la lgende, le Juif-Errant tait en effet cordonnier, et
l'imagerie populaire l'a plusieurs fois reprsent avec les
attributs de ce corps d'tat; dans une planche normande que dcrit
Champfleury, il est sorti de sa boutique pour voir passer le Christ,
et il l'insulte; une ancienne image parisienne le montre dans sa
boutique et criant: _Avance et marche donc_, comme le bois du muse
de Quimper, que nous reproduisons. Un proverbe de la Belgique
wallonne: Il est comme le savetier qui court, assimile le
Juif-Errant  un cordonnier.

Les proverbes qui suivent font allusion  la dmangeaison de parler
des cordonniers, qui les porte  altrer la vrit.

    --_N'am faighteadh ciad sagart gun 'bhi sanntach._
    _Ciad tillear gun 'bhi sunntach;_
    _Ciad griasaich' gun 'bhi briagach;_
    _Ciad figheadair gun 'bhi bradach;_
    _Ciad gobha gun 'bhi piteach;_
    _'Us ciad cailleach nach robhr iamh air chilidh._
    _Chuireadh iad an crn air an righ gun aon bhuille._

    S'il y avait cent prtres qui ne seraient pas gourmands;
    cent tailleurs qui ne seraient pas gais; cent cordonniers
    pas menteurs; cent tisserands pas voleurs; cent forgerons
    pas altrs; cent vieilles femmes pas bavardes, on pourrait
    couronner le roi sans crainte.

    --Le cordonnier ne fait pas un pas sans mentir.

    --La politique des cordonniers.

    --La grammaire honnte des cordonniers. (Proverbes russes.)

On a souvent donn aux cordonniers, non sans quelque intention
malicieuse, l'pithte de brave; dans le corps, on lui attribue
une origine illustre et tout  l'honneur du mtier. Le gniaf
rapporte avec orgueil qu'un jour Henri le Grand examinant une liste
de criminels, demanda qui ils taient. Il y avait des maons, des
charrons, des couvreurs, des tailleurs, mais de cordonniers, point!
ce que voyant, le roi s'cria: Les cordonniers sont des braves! Le
mot se rpandit et l'pithte de brave est reste depuis lors aux
cordonniers.

       *       *       *       *       *

Les matres cordonniers eurent d'assez bonne heure des enseignes sur
lesquelles taient peints les emblmes de la profession. Au-dessus
des boutiques tait souvent suspendu un tableau de bois, sur l'un
des cts duquel on voyait une superbe botte d'or sur un fond noir;
sur l'autre taient trois alnes d'argent sur fond rouge; dans les
armoiries des cordonniers, dont les auteurs de l'_Histoire des
Cordonniers_ (1852) ont reproduit la riche collection, la botte est
frquemment reprsente, moins pourtant que le soulier, soit seule,
soit accompagne de l'alne, et actuellement il n'est pas rare de
voir des bottes rouges  revers noirs servant d'enseigne  des
boutiques de savetiers; quelquefois des fleurs, gnralement des
penses, agrmentent la botte.

Certains cordonniers essayaient de se signaler par quelque trait
visant  l'originalit.  Bordeaux, au milieu du XVIIe sicle,
l'enseigne du _Loup bott_ tait celle d'un artisan qui eut son
heure de clbrit comme pote et comme inventeur. En 1677, on
imprima un livre qu'il avait compos sous ce titre: _Posies
nouvelles sur le sujet des bottes sans coutures prsentes au roi,
par Nicolas Lestage, matre cordonnier de Sa Majest_.

[Illustration: Le Juif-Errant, bois du muse de Quimper.]

Les cordonniers firent, au reste, plusieurs emprunts au rgne animal
et aux contes, et l'on peut encore voir  Paris des enseignes du
_Loup gris_, du _Renard bott_, du _Lion qui dchire la botte_; le
_Chat bott_ n'a pas t oubli, non plus que le _Petit Poucet_, les
bottes de l'ogre et la pantoufle de _Cendrillon_. Le succs de la
comdie de Sedaine, le _Diable  quatre_, o figuraient comme
personnages un cordonnier et sa femme, donna naissance  plusieurs
enseignes; l'une d'elles existait encore en 1825 et a t reproduite
dans le _Jeu de Paris en miniature_ (p. 20).

De leur ct, les savetiers ornaient leurs choppes d'emblmes de
mtier et d'inscriptions: _Lapoix_, _matre savetier suivant la
cour_; _Matre Jacques_, _savetier en neuf_, qui remontent au sicle
dernier. De nos jours, on a pu lire sur les devantures: _Au soulier
minion_; _ la botte fleurie_, _Courtin confectionne en vieux et en
neuf_; _Lacombe et son pouse est cordonnier_, etc. Aprs 1830, on
voit des enseignes  double sens qui touchent  la politique: _Au
Tirant moderne_, _Au Tirant couronn_, _Au nouveau Tirant_.

[Illustration: Boutique de cordonnier, d'aprs l'_Encyclopdie_.]

Les boutiques de cordonniers que la belle estampe d'Abraham Bosse,
souvent reproduite, reprsente comme assez luxueuses au XVIIe
sicle, taient, comme la plupart de celles des autres artisans,
trs simples  l'poque qui prcda la Rvolution. Les cordonniers
en rputation, dit Ant. Caillot, n'taient pas moins modestes, quant
aux ornements extrieurs de leurs boutiques, que la plupart des
savetiers de notre temps. Nulle dcoration, nulle peinture, nul
talage que celui des souliers auxquels ils travaillaient pour leurs
pratiques. Le mme auteur constatait, en 1825, qu'un changement
notable, qui remontait  l'Empire, s'tait opr: Voyez la propret
et la recherche qui y rgnent. Rien n'y manque: glaces, chaises 
lyre, comptoir d'acajou, tablettes faon du mme bois, tapis de
pied, vitrages au travers desquels sont rangs, dans le plus bel
ordre, des milliers de paires de souliers de toutes les mesures, de
toutes les modes, de toutes les couleurs.  ces ornements il faut
ajouter cinq ou six jeunes bordeuses, proprement vtues, qui
travaillent sous l'inspection de la matresse, dont le costume
rivalise avec celui des femmes d'une profession plus leve.

L'estampe de la page 25 reprsente un cordonnier de la fin du XVIIe
sicle, qui prend mesure  une dame; vers 1780, le cordonnier  la
mode portait un habit noir, une perruque bien poudre, sa veste
tait de soie: il avait l'air d'un greffier. Quand une cliente
distingue se prsentait, il venait lui-mme prendre mesure. Il
entre, dit Mercier, il se met aux genoux de la femme charmante:
Vous avez un pied fondant, madame la marquise; mais o donc
avez-vous t chausse? Vous avez dans le pied une grce
particulire. Je suis glorieux d'habiller votre pied. J'en ai pris
le dessin. J'en confierai l'expdition  mon premier clerc; jamais
son talent ne s'est prt  la dformation.

Les choppes des savetiers ont toujours t pittoresques: aussi les
peintres hollandais et flamands les ont souvent reprsentes, et les
auteurs des gravures sur les artisans aux derniers sicles se sont
plu  les dessiner. De nos jours,  Paris mme, il en est encore
dont l'aspect est tout aussi amusant. Vers 1840, sur la surface
intime de la porte se trouvait d'ordinaire le Juif-Errant et sa
romance, d'o venait, dit-on, la phrase proverbiale des vieilles
gouvernantes: Il est sage comme une image colle  la porte d'un
savetier. Maintenant on y voit des portraits de personnages  la
mode, des gravures empruntes aux journaux illustrs, parfois des
affiches colories ou des chromolithographies.

Les carreleurs, qui tirent leur nom de la pose des carreaux  la
semelle des souliers, ne viennent pour la plupart exercer leur
profession que pendant l'hiver, et aux premiers jours de soleil ils
s'en retournent en Lorraine s'adonner aux travaux des champs.

Une chanson de Charles Vincent dcrit assez bien la vie de ce pauvre
savetier qui, un bton  la main, s'en va jetant son cri de
Carr'leur soulier:

    Ainsi le savetier traverse
    Grand'ville, village et hameau;
    Pour braver le froid et l'averse,
    Sa hotte lui sert de manteau.
    Au printemps, dans les nuits superbes,
    Prenant le ciel pour htelier,
    Il s'tend dans les hautes herbes,
    Sa hotte lui sert d'oreiller.
        Carr'leur soulier!

    Prs d'une borne de l'glise.
    Tous les jours, au soleil levant,
    Il dballe sa marchandise
    Et vient s'tablir en plein vent.
    Sa hotte lui sert de banquette.
    Il chante en son vaste atelier,
    Et ses chants que l'cho rpte
    Vont veiller tout le quartier.
        Carr'leur soulier!

    Et pendant qu'il bat ses semelles,
    Chacun chez lui entre en passant
    Pour lui demander des nouvelles,
    Car il est le journal vivant.
    Il sait plus d'un petit mystre,
    Et dit, sans se faire prier,
    Pourquoi tous les soirs le notaire...
    Pourquoi la femme de l'huissier...
        Carr'leur soulier!

Autrefois, des savetiers ambulants parcouraient les rues, en criant,
pour avertir les clients qui avaient des chaussures  rparer ou 
vendre; voici leur cri au XVIIe sicle:

    Housse aux vieux souliers vieux!
    Il est temps que je pense  boire,

    (Devant que plus avant je voise)
    De bon vin, ft fort ou vieux.

    Qui a des vieux souliers
     vendre en bloc ou en tche!

[Illustration: Un savetier, d'aprs une eau-forte de Van Ostade.]

Au sicle dernier, ils s'annonaient comme rparateurs de la
chaussure humaine. Vers 1810, ils psalmodiaient sur un air
nasillard, que Gouriet a not:

    Carr'leu d'souliers!
    Avez-vous des souliers  raccommoder?

    Si vos souliers sont dchirs,
    Voil l'ouvrier
    Qui vous demande  travailler.

[Illustration: Un savetier, image rvolutionnaire. (Muse
Carnavalet.)]

Dans le Nord, on donnait le surnom de _quoie_  ceux qui
parcouraient les rues chaque lundi pour crier les vieux souliers.
Cet usage a cess  la Rvolution; c'est peut-tre lui, dit Hcart,
qui a donn naissance  l'expression lundi des savetiers, parce
qu'ils allaient le soir boire au cabaret le produit de la journe.
Aujourd'hui, tout au moins  Paris, ce mtier a disparu, de mme que
celui de revendeur de souliers ambulant; une estampe de Mitelli nous
montre un de ceux-ci, auquel manque prcisment une jambe (p. 41).

Ces industriels taient, comme beaucoup d'autres, en butte aux
quolibets des gens de la rue. En Sicile, quand le savetier se
promne en criant: _Scarparu_! les gamins s'empressent de lui
rpondre  la face: _Ogni puntunn ni fazzu un paru_! Chaque point ne
fait pas une paire.

C'est parce que les cordonniers, et surtout les savetiers, taient
populaires entre tous les artisans par leur esprit gai et caustique,
qu'ils tiennent une si grande place dans l'imagerie rvolutionnaire.
Au dbut, ils sont optimistes, comme celui de l'estampe de 1789,
dont le succs est attest par des variantes, et qui est intitule:
Le bon temps reviendra. Patience, Margot, dit le savetier  sa
femme, j'aurons bientt 3 fois 8. L'explication est sur un placard
dpos sur la table: Esprance pour 1794 (?) Pain  8 sous,--vin 
8 sous,--viande  8 sous. Celui de l'image reproduite, p. 17, fait
galement des rflexions trs senses.

Mais cette sagesse ne dura gure, tout au moins chez quelques-uns,
et on les voit se mler plus que de raison  la politique active; un
peu plus tard, une autre image montre un savetier, prsident d'un
comit rvolutionnaire, s'occupant de son art en attendant la leve
des scelles (_sic_).

Ds l'antiquit, on a attribu aux cordonniers une certaine dose de
philosophie, qui leur faisait exercer gaiement un mtier qui
habituellement ne chmait pas et qui nourrissait son homme, lui
laissant l'esprit libre pendant son travail. Ce n'est pas au hasard
que Lucien a mis en scne, dans la _Traverse_, le savetier Micyle,
joyeux et philosophe, et qu'il a choisi comme hros de sa fantaisie
du _Songe_ le mme Micyle, auquel son coq dmontre qu'il est le plus
heureux citoyen d'Athnes. Ds cette poque, les savetiers
chantaient comme aujourd'hui, et si Micyle n'a pas de linotte, du
moins il a un coq. _Le Savetier_ de La Fontaine

    Chantait du matin jusqu'au soir,
    C'tait merveille de le voir,
    Merveille de l'our: il faisait des passages,
    Plus content qu'aucun des sept sages.

D'aprs Sensfelder,  notre poque, les bonnes traditions de gaiet
ne sont pas perdues: Le cordonnier et le savetier sont gais,
grillards parfois, ayant toujours un refrain  la bouche; fatigus
de chanter, ils causent avec la pie ou font siffler leur merle,
oiseaux traditionnels qui, de temps immmorial, sont les htes
obligs de la boutique ou de l'choppe. Les fleurs sont aussi une de
leurs passions dominantes, et il est rare de ne pas voir la margelle
de leur fentre maille d'un pot de basilic ou de girofle.

Dans les farces, dit l'_Histoire des cordonniers_, les savetiers
paraissent au premier rang; leur rle c'est d'tre plaisants, et si
quelque niais est victime d'un bon tour, soyez sr que c'est un
savetier qui le lui a jou. De l, cette vieille expression
proverbiale: _Tour de savetier_, pour qualifier un bon tour joyeux
et plaisant, ce qu'on a depuis appel une mystification. Les
savetiers reprsentaient, pour ainsi dire, par leurs libres propos,
l'indpendance des opinions; la franchise du peuple respirait dans
leurs allures, et leur humeur originale et moqueuse conservait 
forte dose le sel caustique de l'ancien esprit gaulois. Leur choppe
tait le rendez-vous des plus vaillants compres du voisinage; c'est
l que s'apprenaient les nouvelles, que se propageaient les
mdisances, que se fabriquaient les lazzis et les mots piquants, que
s'changeaient les cancans du quartier, que se discutaient sans
arrire-pense les actes de la cour et les affaires de la ville.
C'tait l'cole des rvlations indiscrtes, des aventures galantes,
des innocentes mchancets.

On voit,  Carnavalet, une copie d'un tableau du XVIIe sicle que M.
Bonnardot possdait dans sa collection; il reprsente des scnes du
Mardi-Gras  l'endroit le plus large de la rue Saint-Antoine. Parmi
elles figurent des attrapes, dont la plus plaisante est celle dont
nous empruntons la description et la gravure au _Magasin
pittoresque_:

[Illustration: _Jeu de Paris en miniature_ (1823).]

Prs d'une choppe, dans le renfoncement de la rue, un apprenti
savetier a tendu sur le pav un beau morceau de cuir, aprs lequel
est attache une ficelle dont un bout ne quitte point sa main. Une
grosse paysanne avise ce cuir et se flicite de la trouvaille. Elle
calcule dj qu'elle y trouvera au moins une paire de semelles pour
elle et une pour son mari. Elle dpose son panier, se baisse, avance
les deux mains: mais la ficelle fait son devoir et la bonne femme
n'attrape rien que les pantalonnades d'un scapin plant l pour lui
remontrer  point nomm que ces choses-l ne se trouvent point sous
le pas d'un masque.

On s'est gay aux dpens des artistes de la chaussure en se servant
des mots  double sens que renferme le vocabulaire professionnel; la
plus curieuse, peut-tre, de ces charges, est celle qu'on lit au bas
de l'image intitule: Le Galant Savetier ou la _Dclaration dans
les formes_. (Paris, Nol, rue Saint-Jacques, dcembre 1816.)

    M. L'EMPEIGNE.--Mademoiselle, l'Amour qui me _talonne_ et
    me traite en vrai _tiran_ ne me donnant point de
    _quartier_, me rduit a vous faire ma dclaration dans les
    _formes_. Malgr sa violence, j'ai jusqu'ici enfonc mon
    amour entre _cuir_ et _chair_; mais enfin, il faut que je
    _tire pied_ ou aile  ce maudit aveugle qui me fait sentir
    ses _pointes_ cruelles. Dcidez du sort du malheureux
    l'Empeigne, car ses _mesures_ sont prises si vous lui
    faites essuyer un _revers_.

    MLLE CRPIN--Reprenez _haleine_, M. l'Empeigne, si votre
    amour n'est pas  propos de _bottes_, voyez M. Crpin,
    _tige_ de mon honorable famille, et qu'il vous accorde ma
    main, j'y ajouterai mon coeur.

    M. L'EMPEIGNE.--Ah! mademoiselle, _a vat_...

[Illustration: Le Cordonnier et la Servante, d'aprs le _Magasin
pittoresque_]

Une gravure colorie, de la mme date, montre un savetier qui
s'apprte  corriger sa femme: Ah! tu ne veux pas te taire! eh
bien! je vais t'enfoncer dans les _formes_! Elle faisait allusion,
de mme que bien d'autres,  la rputation qu'avaient les savetiers
de se servir volontiers de leur tire-pied pour corriger leur
pouse. C'est sur cette donne qu'est fond en partie
l'opra-comique de Sedaine, le _Diable  quatre_.

Parfois les femmes se regimbent, comme dans une estampe de ma
collection (vers 1840), o une femme poursuit  coups de balai son
mari qui l'a frappe de son tire-pied.

Les parodies du langage professionnel taient en somme assez
innocentes, et il est probable que ceux dont on faisait ainsi la
caricature les trouvaient plaisantes et taient les premiers  en
rire. Ils devaient moins goter les mauvaises charges qui, d'aprs
les _Franais peints par eux-mmes_, taient en usage vers 1840: Le
savetier a-t-il des vitres en papier, le polisson passera la tte 
travers pour demander l'heure; il tournera doucement la clef laisse
 la serrure et ira la planter un peu plus loin; puis il reviendra,
et cognant au chssis, il en prviendra gracieusement le pre
l'Empeigne; ou bien il lui demandera poliment de vouloir bien lui
donner la monnaie de six liards en pices de deux sous. Il n'tait
pas rare autrefois de trouver une choppe btie sur quatre
roulettes. Mais ce genre de construction a t peu a peu abandonn:
il prtait trop  l'espiglerie. Soit donn, par exemple, que le
pre Courtin et son choppe dans la rue Basse;  la faveur des
ombres de la nuit, des farceurs s'y attelaient et la tranaient
jusque rue des Singes ou de l'Homme-Arm. Et le lendemain, quand le
pre Courtin revenait  sa place accoutume, pas plus
d'tablissement que sur ma main.

Les conteurs du XVIe sicle et du XVIIe rapportent plusieurs rcits
dans lesquels les cordonniers sont dups, en dpit de la finesse
qu'on leur attribue. Celui qui suit est tir des _Sres_ de
Guillaume Bouchet: la _Lgende de matre Pierre Faifeu_, qui est un
peu plus ancienne, attribuait  ce fripon mrite un vol  peu prs
semblable. Un suppot de la matte (matois) ayant affaire d'une paire
de bottes, et estant en une hostellerie, s'advisa d'envoyer qurir
un cordonnier, pour en avoir une paire, sans argent. Les ayant
essayes, le mattois va dire au cordonnier que la botte du pied
gauche le blessoit un peu et le prie de la mettre deux ou trois
heures en la forme. Le cordonnier le laissant bott d'une botte,
emporte l'autre; mais le mattois, se faisant desbotter, envoie
soudain qurir un autre cordonnier auquel il dit, aprs avoir essay
ses bottes, que la botte du pied droit luy sembloit un peu plus
estroite que l'autre; parquoy le march fait, se fait desbotter afin
qu'il mist cette botte en la forme jusques  ce qu'il eust disn.
Que voulez-vous? sinon qu'ayant deux bottes de deux cordonniers,
l'une du pied gauche, l'autre du pied droit, baillant ses vieilles
bottes au garon d'estable, il paye son hoste, monte  cheval et
s'en va. Tantost aprs voicy arriver les maistres cordonniers ayant
chacun une botte  la main et se doutant qu'ils estoient gourez, se
prinrent  rire et firent mettre  leurs maistre-jurez de l'anne,
dans les statuts de la confrrie, que dfenses estoient faites aux
maistres de l'estat que cy aprs ils n'eussent  laisser une botte 
un estranger et emporter l'autre, soit pour l'habiller ou la mettre
en forme, avant qu'estre payez, sur peine de perdre une des bottes,
et l'autre, qui demeure entre leurs mains, tre confisque et
l'argent mis et appliqu  la botte du mestier.

[Illustration: Le Cordonnier.]

Une farce faite aux savetiers de Paris faillit tourner au tragique
et amener une meute. Me Mangienne, avocat des charbonniers, en fit
un rcit plaisant dans son mmoire, l'un des plus curieux des
_Causes amusantes et peu connues_: Le 31 juillet 1751, veille de la
fte de Saint-Pierre-s-Liens, que les matres savetiers ont choisi
pour leur patron, plusieurs charbonniers du port Saint-Paul et
autres ports, rsolurent de se divertir de quelques-uns de leurs
confrres maris avec de vieilles veuves; et  cet effet d'aller,
avec des instruments, leur prsenter des bouquets, prtendant que la
fte devait leur tre commune avec les savetiers qui ne travaillent
qu'en vieux cuir. Cette espce de ressemblance qu'ils avoient cru
voir entre leurs amis et ces derniers, leur fournit l'ide d'une
marche risible et propre  laisser entrevoir  ceux qui en toient
le sujet le prtendu rapport que l'on mettoit entre leur tat et
celui de la savaterie. Ils prirent pour cet effet deux nes, qu'ils
ornrent de tous les outils de la profession. Ils les couvrirent
d'un caparaon fort sale; aux extrmits qui en pendoient toient
attachs des pieds de boeuf en forme de glands; il y en avoit de
mme en guise de pistolets, et sur le caparaon on avoit cousu de
toutes les espces de plus vieilles savates. Deux d'entre eux
devoient monter ces nes avec des habits de caractre et de got;
l'un acheta  la friperie une vieille robe, avec veste et culotte
noire, toutes en lambeaux; il s'en affuble et met par-dessus, en
forme de cordes, de gauche  droite, un morceau de vieille toile sur
lequel toient cousus artistement des savates et tous les outils de
ce brillant mtier, avec une cocarde au chapeau et deux alnes en
sautoir. Un autre prit un vieil habit d'Arlequin, parsem des mmes
instruments et de vieilles savates de tout ge et de tout sexe.
Chacun de ces nes devoit tre conduit par deux hommes habills
grotesquement et du mme got, avec une pique  la main o, au lieu
de fer, il y aurait un pied de boeuf; tous ceux qui devoient
composer le cortge devoient avoir des cocardes et des marques
caractristiques de la savaterie. Tous les Garons-Plumets des
officiers charbonniers commencrent la marche deux  deux; ils
avoient  leur tte des tambours et des fifres; dans le milieu
toient les deux hros sur leurs nes; ils tenoient d'une main un
pied de boeuf et de l'autre un gros bouquet de fleurs ranges. Ils
partirent en bon ordre dans le dessein de n'aller que chez ceux de
leurs amis dans le cas d'tre rputs savetiers. Monteton, qui avoit
donn l'ide de cette mascarade, avoit t savetier avant que d'tre
charbonnier: c'tait lui qui montoit un des deux nes et qui,
sachant bien tourner un compliment dans le got et  la porte de
l'esprit des savetiers, se chargea de faire les harangues. Ce
cortge fut bien reu par un savetier de la rue Saint-Paul, auquel
on offrit un bouquet, et qui fit boire au cortge plusieurs
bouteilles de bire; mais un autre savetier de la mme rue, au lieu
de bien prendre la plaisanterie, se fcha, jeta  la tte des gens
un baquet d'eau puante, et dit qu'il tait petit-jur dans le corps
des savetiers, qui se trouvoit insult en sa personne. Il fit
prvenir le syndic de la communaut, les deux hommes monts sur des
nes furent mis en prison, et les savetiers poursuivirent les
charbonniers; et lorsqu'on voulut les apaiser, ils dclarrent
qu'ils taient dix-huit cents  Paris, et qu'ils se priveroient
plutt tous d'aller aux guinguettes pendant un mois pour employer
l'argent qu'ils y dpenseraient  pousser le procs que d'en avoir
le dmenti. La Cour les renvoya dos  dos, dpens compenss.

On n'a pas, que je sache, de document authentique dcrivant les
crmonies qui avaient lieu lors de la rception d'un matre
cordonnier ou savetier; il est permis de penser que quelques-uns des
dtails conservs dans une pice imprime  Troyes, en 1731, _Le
Rcit vritable et authentique de l'honnte rception d'un matre
savetier_, ne sont que le grossissement caricatural de ce qui se
passait rellement. Le dialogue suivant s'engage entre l'aspirant et
l'ancien:

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, pardonnez  mon
    ambition... Je vous supplie instamment de m'incorporer.

    L'ANCIEN.--Mon grand amy, nous louons votre zle; mais
    combien avez-vous fait d'annes d'apprentissage? Il faut
    absolument en avoir fait sept ou bien pouser une fille de
    matre.

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, il n'y a pas
    justement sept annes que je m'instruis; mais pendant plus
    de six ans qu'il y a que je travaille, j'y ay est enseign
    par un des plus habiles hommes de toute l'Europe.

    L'ANCIEN.--La loi sur le chapitre du corps est prcise et
    inviolable. Cependant si vous faisiez un chef-d'oeuvre...

    L'ASPIRANT.--J'aime mieux qu'il m'en cote quelque argent.

    L'ANCIEN.--H! combien avez-vous  mettre au coffre du
    mtier?

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, je n'ay que cinquante
    cus.

    L'ANCIEN.--Il faut deux cents livres.

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, contentez-vous 
    cela.

    L'ANCIEN.--Il faut autant, mon grand amy.

On finit par admettre l'aspirant, parce qu'il a t laquais de
l'Arsenac, celuy qui est un des plus grands de la France. C'est
alors que commence rellement la parodie de la crmonie de
rception.

    L'ANCIEN.--Levez la main. Ne jurez-vous pas d'observer les
    rglements de l'tat?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De ne vous rencontrer jamais en repas, sans vous
    enyvrer jusqu' dgobiler partout, et sans emporter  votre
    maison quelque morceau de viande dans votre poche?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De faire parler de vous dans la ville, 
    l'exemple de vos confrres, au moins trois fois dans votre
    vie?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--Et quand vous trouverez quelque maistre qui
    commencera quelque faute, de lui rpliquer qu'il ne sera
    jamais qu'un maon, ce mestier estant au-dessous de votre
    devoir pendant votre vie?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De ne travailler jamais le lundi?

    L'ASPIRANT.--Je le jure et le jure.

    L'ANCIEN.--D'avoir trois linottes et un geay  siffler, et
    leur enseigner fidlement?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De vous informer curieusement de tout ce qui se
    passe chez vos voisines?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De savoir la gnalogie de toutes les familles?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De vous introduire tant dans les paroisses,
    communautez et autres lieux, pour avoir titre d'office?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--Moi ancien du mtier, toujours vnrable
    Savetier carleur, rparateur de la chaussure humaine en
    cette ville de Rouen, de l'avis et consentement des gardes
    y assembls, je vous reois, admets et tablis et fais
    maistre Savetier, carleur, rparateur de la chaussure
    humaine en cette ville de Rouen, car tel est mon bon
    plaisir, aux fins de jouir des droits, dignitez, privilges
    et prminences y attribus.

Quand le nouveau matre a prsent ses remerciements, le dialogue
continue:

    L'ANCIEN.--Mon grand amy, il ne reste plus qu' savoir de
    quelle branche vous voulez estre, car remarquez, que nous
    en avons de trois sortes: 1 les _Vielus_.-2 les
    _Brelandiers_, 3 les _Porte-Aumuches_. Les Vielus ont 
    leur devanture une virole en cuivre en forme de jetton; les
    Brelandiers ont une pirouette; les Porte-Aumuches ont un
    petit morceau de cuir. Les Vielus ont une boutique  leur
    maison; les Brelandiers ont un estal ou un brelan au coin
    d'une rue; les Porte-Aumuches vont par les rues crier: _
    ces vieux souliers!_

    L'ASPIRANT.--Je dsire tre Porte-Aumuche.

    L'ANCIEN.--Prenez votre ton.

    L'ASPIRANT.--_ ces vieux souliers!_

    L'ANCIEN.--Tout beau; vous contrefaites la voix de matre
    Gaspard. Modrez votre ton.

    L'ASPIRANT.--_ ces vieux souliers!_

    L'ANCIEN.--Hol! vous n'y tes pas encore. Vous prenez le
    ton comme matre Albert. Un peu plus haut.

    L'ASPIRANT.--_ ces vieux souliers!_

    L'ANCIEN.--Bon! justement vous y voil. Gardez-vous bien
    d'oublier ce ton. C'est de tout temps immmorial que nos
    prdcesseurs ont sagement ordonn que l'on rglt la voix
    de chaque matre, pour viter  la confusion et aux
    surprises qui pourroient arriver. L'on vous dgraderoit si
    vous changiez seulement un iota. Allez faire trois tours
    par la ville et donnez des bouquets aux matresses. Quand
    vous passerez devant la boutique des matres Vielus, ou les
    rencontrant, quel salut ferez-vous?

    L'ASPIRANT.--Je dirai: Bonjour, matre.

    L'ANCIEN.--Et aux matres Brelandiers?

    L'ASPIRANT.--Bonjour, donc.

    L'ANCIEN.--Et  un Porte-Aumuche?

    L'ASPIRANT.--Bonjour!

Quand l'aspirant a t pass matre, il demande:

    --O irons-nous faire la feste de notre rception?

    L'ANCIEN.--Il n'est que d'aller en plein cabaret. Allons au
    Grand Gaillard Bois.

[Illustration: Cette estampe du XVIIe sicle a t inspire par le
chapitre XLIII du livre populaire des _Aventures de Til Ulespigle_,
intitule: Comment Ulespigle se fait cordonnier et demande  son
matre quels souliers il doit tailler. Le matre lui rpond:
Grands et petits, comme les btes que le berger mne aux champs.
Alors il taille des boeufs, des vaches, des veaux, des boucs,
etc., et gte le cuir.]

Une autre pice, imprime aussi  Troyes, et qui porte l'approbation
de Grosley, avocat, le factieux auteur des _Mmoires de l'Acadmie
de Troyes_, contient une description du _Magnifique et
superlicoquentieux Festin fait  Messieurs, Messeigneurs les
Vnrables Savetiers, Careleurs et Rparateurs de la chaussure
humaine_, par le sieur Maximilien Belle-Alesne, nouveau reu et
agrg au corps de l'tat, en reconnaissance des grandes obligations
qu'il a d'avoir t reu dans l'illustre corps, sans mme avoir fait
de chef-d'oeuvre. Les quatorze pages qui suivent dcrivent un
repas pantagrulique, accompagn de facties du mtier.

Une note crite par un inconnu au dos du cahier contenant le texte
manuscrit du rglement de 1442, aux archives municipales de Troyes,
montre combien ces artisans taient jaloux de leurs privilges. On
a oubli, dans les statuts des savetiers, cet article intressant:
Et si notre bon Roy que Dieu gard vouloit faire recevoir monsieur
son fils matre dudit mtier, point ne pourroit,  moins qu'il ne
luy fit faire trois ans d'apprentissage ou pouser une fille de
matre.

Au moyen ge, et dans la priode qui le suivit, les ouvriers
cordonniers taient sous la dpendance absolue des patrons. Leur
situation a t bien dcrite par les auteurs de l'_Histoire des
cordonniers_, auxquels j'emprunte, en l'abrgeant, ce qui est
relatif  l'ancien compagnonnage. Ils ne pouvaient, sous aucun
prtexte, quitter le matre qui les avait lous, avant l'expiration
de leur engagement,  peine de lui payer une indemnit et de devoir
 la confrrie une demi-livre de cire. S'ils restaient trois jours
conscutifs sans tre placs, ils taient, par ordonnance de la
police, apprhends au corps et conduits aux prisons du Chtelet
comme vagabonds. Pourtant ils ne pouvaient, sans engager fatalement
leur avenir, accepter l'ouvrage d'o qu'il vnt: ceux qui, sortant
de chez un matre, allaient travailler chez un chamberlan, devaient
renoncer  la matrise,  moins qu'ils ne prissent pour femme une
fille ou une veuve de matre. Les matres cordonniers, avant de
mettre un compagnon en besogne, taient tenus de prendre des
informations auprs de son dernier matre et de s'enqurir de ses
moeurs, de son aptitude et des causes qui lui avaient fait
abandonner son service. Fatigus de ses servitudes, ils
s'assemblaient quelquefois pour tcher de s'en affranchir; souvent
ils concertaient de dangereuses coalitions. Une sentence du Chtelet
de Paris leur dfendit de se runir entre eux et de former aucune
cabale. Plus tard, on incarcra ceux qui se dbauchaient les uns les
autres, s'attroupaient en quelque lieu que ce ft, ou mme
s'attablaient dans un cabaret, au del du nombre de trois.

[Illustration: Le Savetier, d'aprs Bouchardon, collection G.
Hartmann.]

Ces svrits excessives ne servirent qu' faire organiser le
compagnonnage,  lui donner une raison d'tre,  en tendre les
ramifications: empchs de s'assembler aux yeux de tous, les
ouvriers cordonniers se runirent secrtement et crrent une vaste
association dont eux seuls connaissaient les rglements et qui les
liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils
clbraient des crmonies mystrieuses, se soumettaient  des
preuves bizarres pour parvenir  l'initiation, avaient des modes
particuliers de rception, des symboles qui leur taient propres.
Mais nul parmi les profanes ne souponnait rien de ce qui se passait
dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur
le saint chrme, de ne rien rvler. Une pice annexe au rglement
des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe
sicle, donne de ce compagnonnage une ide peu avantageuse. Ce
prtendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: _Honneur 
Dieu_, _Conserver le bien des Maistres_, _Maintenir les Compagnons_.
Mais, tout au contraire, ces compagnons dshonorent grandement Dieu,
profanant tous les mystres de notre religion, ruinant les maistres,
vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale
se plaint d'avoir reu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les
dfauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour tre
employez  boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des
officiers, un prvost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont
des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils
se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une
ligue offensive contre les apprentis de leur mtier qui ne sont pas
de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent
d'entrer en leur compagnie. Les impits et sacrilges qu'ils
commettent en les passant maistres sont: 1 de faire jurer celui qui
doit tre reu sur les saints vangiles qu'il ne rvlera  pre ny
 mre,  femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en
confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent
un cabaret qu'ils appellent _la Mre_, parce que c'est l qu'ils
s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mre commune, dans
laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une
dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre
pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres
pour n'estre veux ni surpris en aucune faon; 2 ils luy font eslire
un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils
s'avisent, le baptisent par drision et font les autres maudites
crmonies de rception selon leurs traditions diaboliques. Ces
pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, taient 
cette poque communes  plusieurs autres mtiers; la mme pice
fournit des dtails, du rite exclusivement propre aux cordonniers.
Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de
l'eau, qu'ils appellent _les quatre alimens_, les mettent sur une
table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir
comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa
part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy
disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptis; et luy
ayant fait dclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui
se tient derrire, luy verse sur la teste une verse d'eau en luy
disant: Je te baptise au nom du Pre et du Fils et du Saint-Esprit.
Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost  luy enseigner
les choses apartenantes audit devoir. Le mme document formule
d'autres accusations encore plus graves: Ils s'entretiennent en
plusieurs dbauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux,
leurs femmes et leurs enfants, par ces dpenses excessives qu'ils
font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment
mieux dpenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur
famille. Ils profanent les jours consacrs au Seigneur. Les serments
abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilges
qui s'y font de nos mystres sont horribles. Ils reprsentent de ce
chef la Passion de Jsus-Christ au milieu des pots et des pintes.

[Illustration: La Nouvelliste.]

Ces abus se maintinrent longtemps sans que personne ost y porter la
main; il rpugnait d'attaquer une association qui se couvrait du
manteau de la religion, et dont les pratiques revtaient les
apparences les plus pieuses. Les juges ecclsiastiques reculaient
devant le scandale, les juges laques ignoraient le fond des choses
ou feignaient de l'ignorer pour ne point entreprendre une tche qui
demandait des forces suprieures. Le compagnonnage se dveloppait de
plus en plus. Le cordonnier Henry Buch, qui devait plus tard fonder
l'ordre semi-religieux des Frres Cordonniers, entreprit de rformer
ces abus, et se mit  prcher les compagnons, qui se moqurent de
lui. En 1645, il dnona les cordonniers et les tailleurs 
l'Officialit de Paris, qui en 1646 condamna ces pratiques. Il
entama ensuite des poursuites contre les compagnons de Toulouse, et
confia le soin de les diriger  quelques-uns de ses disciples; ils
furent assez habiles pour dcider quelques matres cordonniers, qui
avaient t dans leur jeunesse initis au compagnonnage,  leur
dlivrer une attestation crite dans laquelle ils en faisaient
connatre les crmonies les plus secrtes. Elle dbutait ainsi:
Nous, bailles de la confrairie de la Conception de Notre-Dame,
Saint-Crpin et Saint-Crpinien, des matres cordonniers de la
prsente ville de Thoulouse en l'glise des Grands-Carmes, dclarons
que la forme d'iceluy est telle qu'il s'ensuit. Les compagnons
s'assemblent en quelque chambre retire d'un cabaret; estant l, ils
font eslire  celuy qu'ils veulent passer compagnon un parrain et un
sous-parrain. Aprs cela, ils font plusieurs choses contenues dans
l'attestation touchant la forme de recevoir les compagnons; mais il
vaut mieux, dit le Pre Lebrun, les passer sous silence, pour les
mesmes raisons qu'ont les juges de brusler les procs des magiciens
afin d'pargner les oreilles des personnes simples et de ne pas
donner aux mchants de nouvelles ides de crimes et de sacrilge.
Il est vraisemblable que cet crit renfermait, avec plus de dtails,
une description analogue  celle de Reims dont nous avons parl
ci-dessus. L'archevque de Toulouse, qui eut connaissance de la
pice entire dfendit ces rceptions sous peine d'excommunication.
D'autres vques s'unirent  lui et il y eut une solennelle
abjuration du corps entier des compagnons cordonniers, lesquels
s'engagrent  n'user jamais  l'avenir de crmonies semblables,
comme tant impies, pleines de sacrilges, injurieuses  Dieu,
contraires aux bonnes moeurs, scandaleuses  la religion et contre
la justice. C.-G. Simon, dans son _tude sur le Compagnonnage_, se
demande si cette abjuration ne serait pas la vritable cause de la
haine traditionnelle des autres corps d'tat contre les cordonniers.

[Illustration: Arrive d'un compagnon chez un matre, bois de la
bibliothque bleue, collection L. Morin.]

[Illustration: Le Savetier

Estampe de Clarte (XVIIe sicle)]

La Facult de thologie dfendit, par sentence du 30 mai 1648, les
assembles pernicieuses des compagnons, sous peine
d'excommunication majeure. Il semble toutefois que si le
compagnonnage proprement dit, avec les rites et les initiations
d'autrefois, cessa d'exister  cette poque, il ne disparut pas
compltement et se continua  l'aide de diverses transformations. 
Troyes, en 1720, une requte des matres cordonniers dnonce leurs
compagnons comme ayant fond une confrrie en l'glise
Saint-Frobert. Quatre matres, dit-elle, ont t lus pour la
diriger, elle possde des registres o sont inscrits les noms des
compagnons, qui s'attroupent pour demander des augmentations de
salaires. Il parat qu'avec ce salaire, ils ne travaillaient que
trois jours par semaine et passaient le reste en dbauches. Ils
ont, dit le document, t attroupez dans les boutiques de tous les
matres pour faire perquisition chez eux et voir s'il n'y avoit
point de compagnons qui n'tant point de leur caballe,
travaillassent pour les faire quitter l'ouvrage et maltraiter,
voulant les mettre de leur party. Ils ont plus fait, car ils ont
menac les matres de les faire tous prir s'ils ne leur donnent pas
le prix qu'ils leur demandoient.

C'est seulement au commencement de ce sicle que les cordonniers
purent rentrer effectivement dans le compagnonnage; ils avaient
perdu toutes les notions lorsque, en 1808, un dimanche de janvier,
un jeune compagnon tanneur, d'autres disent corroyeur, d'Angoulme,
retenu  boire avec trois ouvriers cordonniers trahit, en leur
faveur, le secret de son devoir et les fit compagnons, leur rvlant
les secrets de l'initiation des tanneurs et tous les signes de
reconnaissance. Les ouvriers cordonniers, doutant de la vracit de
leur initiateur, deux le gardrent  vue, pendant qu'un troisime
allait  l'assemble mensuelle des tanneurs qui se tenait ce
jour-l. Ils purent se convaincre qu'il ne les avait pas tromps, et
ils s'empressrent de donner l'initiation  leurs camarades
d'atelier, et comme il y a partout des cordonniers en assez grand
nombre, ils ne tardrent pas  former un groupe considrable. Mais
ils ne jouirent pas paisiblement de leur compagnonnage, et ils
eurent  soutenir pendant huit jours une bataille affreuse contre
les corroyeurs. Il y eut des blesss et des morts.  la suite de
cette affaire, Mouton Coeur de Lion, cordonnier des plus
courageux, fut mis aux galres de Rochefort, o il mourut. Les
cordonniers vnrent la mmoire de ce compagnon, et dans un de leurs
couplets on trouve les vers suivants:

    Provenal l'Invincible,
    Bordelais l'Intrpide,
    Mouton Coeur de Lion
    Nous ont faits compagnons.

Le Devoir fut port d'Angoulme  Nantes et de l se rpandit dans
d'autres villes. Pendant quarante ans les cordonniers furent en
butte aux sarcasmes, aux violences et aux avanies des autres corps
de mtiers qui ne voulaient pas leur pardonner, bien qu'ils
l'eussent dj pardonn  d'autres, leur intrusion dans le corps du
compagnonnage. Ce ne fut qu'en 1845 qu'ils purent obtenir une sorte
de trait de paix des autres corps d'tat. Mais ils manquaient de
_pres_, et  dfaut des tanneurs qui ne voulurent jamais les
reconnatre pour leurs enfants, les compagnons tondeurs de drap
voulurent bien, en 1850, se dclarer les pres des cordonniers.

C.-G. Simon, qui nous a fourni une partie des dtails de la
rsurrection du compagnonnage des cordonniers, nous donne des
indications sur leurs coutumes vers 1850. En partant pour le tour de
France les cordonniers portent d'abord deux seuls rubans, un rouge
et un bleu, puis, dans chaque ville de leur devoir qu'ils traversent
ils reoivent une couleur nouvelle, si bien qu' la fin de leur
voyage on peut dire sans jeu de mots qu'ils sont couverts de
_faveurs_, c'est le nom qu'ils donnent  ces rubans secondaires.

Il se produisit des schismes dans ce compagnonnage: les margajas
cordonniers taient ennemis des compagnons. Vers 1840, la Socit
des Cordonniers indpendants, aprs s'tre forme sous l'invocation
de Guillaume Tell, avait fini par adopter des cannes et des couleurs
et par se rapprocher du compagnonnage. Les cordonniers taient, avec
les boulangers, au nombre des mtiers auxquels le compagnonnage
interdisait de porter le compas; parfois tous les compagnons du
Devoir des autres tats tombaient sur eux.

       *       *       *       *       *

On sait que saint Crpin est le patron des cordonniers; son nom est
d'un usage frquent dans le langage du mtier; on appelle
saint-crpin tous les outils d'un cordonnier et au figur tout le
bien d'un pauvre homme; au XVIIe sicle, ce terme dsignait mme un
patrimoine quelconque; d'aprs la Msangre, cette comparaison est
tire de la coutume des garons cordonniers qui, en allant de ville
en ville, portent dans un sac ce qu'ils appellent leur saint-crpin.
Le tire-pied est l'tole de saint Crpin et au commencement du
XVIIe sicle, on nommait lance de saint Crpin l'alne du
cordonnier. On dit familirement d'une personne chausse trop
troitement qu'elle est dans la prison de saint Crpin.

[Illustration: Saint Crpin et saint Crpinien, d'aprs une pierre
grave de la chapelle des matres cordonniers en l'glise des R. R.
P. Augustins de Chlons (XVe sicle).]

[Illustration: ARCHICONFRAIRIE ROIALE DE ST CRESPIN ET ST
CRESPINIAN FONDEE EN L'EGLISE ND DE PARIS]

Les actes de saint Crpin et de son compagnon saint Crpinien, qui
paraissent avoir t rdigs vers le huitime sicle, disent que les
deux saints taient frres, et que, fuyant la perscution de
Diocltien, ils arrivrent  Soissons, o personne n'osant leur
offrir l'hospitalit  cause de leur qualit de chrtiens, ils
apprirent l'tat de cordonnier, et y devinrent bientt trs habiles;
ils ne prenaient aucun salaire fixe, et la foule ne tarda pas  les
visiter et  venir les entendre prcher l'vangile; beaucoup de
personnes, persuades par eux, abandonnrent le culte des idoles. Le
gouverneur de la Gaule les arrta  Soissons, o ils faisaient des
souliers pour le peuple et les amena devant l'empereur Maximien
Hercule, qui les pressa d'abjurer, et, comme ils refusaient, le
gouverneur Rictius Varus leur fit subir d'horribles supplices sans
parvenir  branler leur constance. On leur lia des meules au cou,
et on les prcipita dans la rivire, mais ils nagrent avec facilit
et atteignirent l'autre rive; Varus les fit plonger dans du plomb
fondu qui ne les brla point, non plus que le bain de poix et
d'huile bouillante dans lequel il ordonna de les mettre. Maximien
finit par leur faire trancher la tte, et leurs corps furent
abandonns aux oiseaux et aux chiens qui n'y touchrent point.

Telle est la lgende des deux saints patrons; en voici une autre qui
n'a rien de commun avec le rcit des Actes des martyrs: Les
cordonniers autrefois, en travaillant le soir  la lumire de la
chandelle, se fatiguaient beaucoup les yeux, surtout dans certains
travaux de leur profession qui exigent un bon clairage, notamment
dans la pose de la petite pice de cuir que l'on place entre les
deux parties de la semelle et que l'on appelle l'me. Crpin tait
un compagnon cordonnier. Un soir que pendant son travail il avait
prs de lui une bouteille de verre au ventre rebondi remplie d'eau,
il remarqua que la lumire de la chandelle passant au travers du
liquide se concentrait en un seul point extrmement lumineux. Il eut
l'ide ingnieuse de mettre son travail sous ce point et ds lors
put l'excuter avec la mme perfection qu'en plein jour. Ses
compagnons l'imitrent, et c'est  partir de ce moment que les
cordonniers employrent des bouteilles d'eau sphriques pour
concentrer la lumire de leurs chandelles ou de leurs lampes. C'est
en reconnaissance de ce service que les cordonniers demandrent que
Crpin ft canonis et que ce saint est devenu le patron des
cordonniers.

Au moyen ge la fte des deux saints tait clbre avec beaucoup de
pompe: vers le XVe sicle, elle tait accompagne de reprsentations
dramatiques dont le sujet ordinaire tait la vie et le martyre des
deux illustres cordonniers. Les pisodes en taient aussi sculpts
dans les chapelles de la corporation (p. 40). Franois Gentil
excuta, pour les cordonniers de Troyes, un beau groupe que l'on
voit encore dans la cathdrale de Saint-Pantalon et qui a t
souvent reproduit.  Troyes les cordonniers avaient fait faire de
belles tapisseries reprsentant le mme sujet; et au sicle dernier
l'archiconfrairie roiale de saint Crpin et saint Crespinian avait
fait graver une grande image dont les mdaillons relatent les
pisodes du martyre des patrons de la cordonnerie (p. 41).

L'_Histoire des cordonniers_ dcrit la faon dont la fte tait
clbre: Les cordonniers se rveillaient le 25 octobre au bruit
des cloches sonnant  toute vole; ils se rendaient
processionnellement  l'glise o tait rige la chapelle des
patrons et l'on portait devant eux la croix et le cierge.  Bourges,
les matres qui s'exemptaient de ce devoir sans allguer de
lgitimes excuses taient redevables d'une livre de cire  la
chapelle. Aprs avoir entendu une messe solennelle, les cordonniers
revenaient avec le mme crmonial qu'ils taient alls.
L'aprs-midi un grand repas attendait les frres;  Issoudun, on
avait fait de cette coutume un statut obligatoire. Ils dnaient
ensemble en l'ostel du matre bastonnier, pour traiter des besognes
et affaires de la confrrie, et aussi  qui le baston seroit
baill. Pour empcher les gaiets de dgnrer en licence, les
statuts avaient imagin une pnalit; s'il y a aucun d'eux qui
pendant le temps o ils sont assembls jure, renie, dispute ou
maugre Dieu, notre Dame et les saints, ou face nuysance et noyse
entre eux, le dlinquant pour la premire fois paiera  la confrrie
demi-livre de cire, pour la deuxime fois une livre, et pour la
troisime deux livres. S'il persvre, il perdra sa franchise et ses
droits de mtier et en sera puni par la justice du roi comme
blasphmateur.

Tout cela disparut au moment de la Rvolution, et il ne parat pas
que sous l'empire on ait repris les anciennes traditions: elles
n'taient pas compltement oublies au commencement de la
Restauration.  Troyes, la confrrie de Saint-Crpin fut rorganise
en 1820; elle comprend la corporation des cordonniers en vieux et en
neuf. Elle organise une fte annuelle, clbre  l'glise
Saint-Urbain, le lundi qui suit le 25 octobre, par une messe et des
vpres. Le bton, qui est mis aux enchres au profit de la
communaut, est encore port  l'glise en grande pompe; il y figure
 ct de la bannire, qui accompagne aussi les obsques des membres
dcds, et de la belle tapisserie de Felletin, date de 1553, qui
appartient  la communaut. Le soir, un bal bien tenu runit les
familles et les jeunes gens; le lendemain un service a lieu 
l'intention des membres dfunts.

En d'autres endroits, depuis quelques annes, on ne fait plus la
Saint-Crpin. Jusqu'en 1870, les cordonniers de Moncontour se
runissaient dans une auberge  neuf heures, et se rendaient deux 
deux  l'glise, pour y assister  une messe; des corbeilles de
petits gteaux bnits par l'officiant, taient distribus en guise
de pain bnit. Chaque cordonnier en recevait un entier pour sa
famille, et les autres taient ports  l'auberge o ils faisaient
le principal dessert, car la crmonie de l'glise termine, ils
retournaient deux  deux dner tous ensemble. Sur leur passage les
gamins chantaient:

    C'est aujourd'hui lundi (ou mardi, etc.)
      Mon ami,
    Les Cordonniers se frisent
    Pour aller voir Crespin,
      Mon amin,
    Qui a fait dans sa chemise.

Les enfants chantent encore ce couplet, et c'est le seul souvenir
qui reste de cette crmonie.

[Illustration: Marchand de souliers  Bologne, d'aprs l'eau-forte
de Mitelli.]

Dans les contes populaires, le cordonnier tient une certaine place;
quelquefois il joue un rle qui n'a pas de rapport avec la
profession et qui est ailleurs attribu  d'autres corps d'tat. Il
est, presque aussi souvent que le tailleur, le hros du conte si
rpandu de l'ouvrier qui, ayant tu un grand nombre de mouches,
constate ce haut fait par une inscription quivoque: J'en ai tu
cent, fait accroire qu'il a une force prodigieuse, et, par son
astuce, vient  bout d'entreprises difficiles. Les conteurs le
reprsentent comme un personnage  l'esprit dli, plein de
ressources et assez sceptique  l'endroit du surnaturel. En
Lorraine, un cordonnier se rend  un chteau habit par des voleurs,
fait avec eux des gageures, comme celle, par exemple, de lancer une
pierre plus loin que qui que ce soit, et il trompe son adversaire en
lchant un oiseau qu'il tient cach. Un savetier sicilien va dans
une maison hante, assiste sans crainte  la procession nocturne des
revenants, des diables et des monstres, leur rsiste, et finit par
devenir possesseur d'un trsor enchant.

On raconte, en Provence, que la premire fois que les cordonniers
clbrrent la fte de saint Crpin, leur patron fut si content
qu'il demanda au bon Dieu de laisser voir le Paradis aux plus braves
des tire-ligneul. Alors saint Crpin fit pendre depuis le Paradis
jusqu' terre une chelle de corde bien garnie de poix. Les
meilleurs des cordonniers, par humilit chrtienne, restrent au
pied de l'chelle miraculeuse; les plus orgueilleux l'escaladrent,
et Dieu sait s'il en monta! Le jour o ils montrent, on clbrait
en Paradis la fte de saint Pierre, et le bon Dieu lui dit de
chanter la grand'messe. Saint Paul fut charg, pendant ce temps, de
garder la porte; les cordonniers gravissaient l'chelle, et l'on
sentit dans le Paradis une odeur de poix mle au parfum de
l'encens. Tout alla bien jusqu'au moment o l'officiant chanta
_Sursum corda!_ Saint Paul, qui avait l'oreille un peu dure depuis
sa chute sur le chemin de Damas, crut que saint Pierre lui disait:
_Zou sus la cordo!_ et il coupa la corde. Les cordonniers tombrent:
heureusement Dieu, qui est bon, ne voulut pas qu'ils fussent tus;
mais ils furent pourtant tous un peu maltraits. De l vient qu'il
est si difficile aux cordonniers de faire leur salut; c'est pour
cela aussi qu'il y en a tant qui sont estropis et bossus.

Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il
tait une fois, dit un conte allemand, un trs honnte cordonnier
qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire
vivre son mnage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce
qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir
il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin,
puis il alla se coucher. En se rveillant, il vit les souliers tout
faits sur la table, et si bien conditionns, que c'tait un vrai
chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus
cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux
paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits,
et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les ftes de Nol,
il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; 
minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent 
travailler et ne quittrent l'ouvrage que quand il fut entirement
achev. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils taient
tout nus, et qu'elle allait faire  chacun une petite chemise, un
gilet, une veste et une paire de pantalons. De son ct, le
cordonnier leur fit  chacun une paire de petits souliers. Quand ces
petits habillements furent prts, ils les placrent sur la table, au
lieu de l'ouvrage prpar qu'ils y laissaient ordinairement, puis
ils allrent se cacher.  minuit, les nains arrivrent, et, quand
ils aperurent les petits habits, ils se prirent  rire,
s'emparrent de leurs petits costumes et se mirent  sauter et 
gambader, puis, aprs s'tre habills promptement, l'un d'eux prit
une alne et crivit sur la table: Vous n'avez pas t ingrats,
nous ne le serons pas non plus. Ils disparurent comme 
l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua 
prosprer dans le mnage du cordonnier.

[Illustration: La Mchante Cordonnire, d'aprs une
chromolithographie de l'_Album de la Mre l'Oye_, imprim 
Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:

    Gardez-vous, petits enfants,
    De pleurer en vous couchant,
    Autrement la Cordonnire,
    De vous n'aurait pas piti,
    Et pendant la nuit entire
    Vous mettra dans un soulier,
    Loin de votre lit bien blanc
    Et des baisers de maman.
]

Dans la Haute-Sane, le lutin d'Autrey se montre sous la figure d'un
petit savetier qui, adoss  une borne, bat la semelle en chantant.
S'il voit venir quelque paysan, il lui souhaite le bonsoir et lui
dit qu'il n'a plus que trois clous  planter dans son vieux soulier,
et qu'ensuite ils feront route ensemble. Il lui cause jusqu'au
coucher du soleil; alors, il prtend qu'il est fatigu et saute sur
le dos du paysan, qui est forc de le promener toute la nuit.

[Illustration: Le cordonnier et les nains, figure tire des Vieux
Contes allemands, Paris, 1824.]

[Illustration: Gnaffron, personnage du Guignol lyonnais, dessin de
Raudon, dans le thtre de Guignol (Le Bailly).]


SOURCES

_Varits historiques et littraires_, I, 14.--Larchey,
_Dictionnaire d'argot_.--Mistral, _Tresor dou felibrige_.--_Causes
amusantes et peu connues_, I, 70, 85.--Leroux, _Dictionnaire
comique_.--_Les Franais_, II, 265, 267, 268.--Paul Sbillot,
_Coutumes de la Haute-Bretagne_, 74.--J.-F. Blad, _Proverbes de la
Gascogne_.--_Ancien Thtre franais_, II, 115.--E. Rolland. _Rimes
et jeux de l'Enfance_, 320.--Leite de Vasconcellos, _Tradioes de
Portugal_, 251,--_Revue des traditions populaires_, IX, 685; N, 157,
202.--_Paris ridicule_, 310.--Dragomanov, _Traditions populaires de
la petite Russie_, 280.--Jitt i slovo, V, 232.--Communications de
M. T. Volkov.--Ampre, _Instructions pour les posies
populaires_.--E. Monseur, _La Folk-Lore wallon_, 7,
74.--Communications de MM. H. Macadam, Alfred Harou.--Lespy,
_Proverbes de Barn_.--G. Pitr, _Costumi siciliani_, 14,
21.--Henderson, _Folk-Lore of Northern Counties_, 82.--_Calendario
popular_ (Fregenal), 1885, 16.--Paul Lacroix et Alfred Duchesne,
_Histoire des Cordonniers_, 117, 125, 162, 207.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Franais_, II, 213.--Sensfelder, _Histoire de la
Cordonnerie_, 21. 271.--Hcart, _Dictionnaire rouchi_.--_Magasin
pittoresque_, 1850, 141.--L. Morin, _Les Communauts des
cordonniers, basaniers et savetiers de Troyes_ (1895), 36,
62.--G.-S. Simon, _tude sur le compagnonnage_, 22, 75, 87, 110,
115.--A. Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I, 44.--E.
Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 257.--Paul Sbillot, _Contribution
 l'tude des contes_, 73.--Roumanille, _Li Conte prouvenau_,
86.--_Vieux contes allemands_, 1824, 194.--Ch. Thuriet, _Traditions
de la Haute-Sane_, 115.

[Illustration: Savetier, d'aprs une lithographie, _Arts et
Mtiers_.]




LES CHAPELIERS


La corporation des chapeliers est ancienne: elle figure dans le
_Livre des Mtiers_; il y avait alors les chapeliers de feutre, les
chapeliers de coton, les chapeliers de paon, les fourreurs de
chapeaux, les chapeliers de fleurs et les fesseresses de chapeaux
d'or et d'orfrois  quatre pertuis, et leurs statuts y sont
longuement numrs. Les trois premires catgories rentraient
seules  peu prs dans ce qu'on est convenu d'appeler la
chapellerie, les deux autres tant plutt du ressort de la mode.

[Illustration: Habit de Chapellier.]

En 1578, la corporation des chapeliers fut dfinitivement organise,
et elle eut un blason d'or aux chevrons d'azur, accompagn de trois
chapels de gueules. Elle devait son privilge au comte Antoine de
Maugiron, qui l'obtint de Henri III. Elle prit pour patron celui de
son protecteur, et saint Antoine fut depuis en grand honneur parmi
les chapeliers de Paris. Il tait mme de rgle qu'au jour
anniversaire de ladite fondation, les quatre matres jurs,
gouverneurs et rgents, vinssent es demeures du Louvre pour
congratuler notre doux sire le Roy et lui prsenter un jeune pourcel
vivant, de la grosseur d'un agnelain, adorn de fleurs, estendu par
pied d'une figurine de cire reprsentant monseigneur saint Antoine
d'Heracle. Ces petits cochons ont toujours t reus d'Henri III 
Louis XVI inclusivement.

[Illustration: Le chapelier, rclame amricaine

(Collection E. Flammarion.)]

Les statuts de 1578 furent confirms par Henri IV, en 1594, rforms
en 1612 par Louis XIII, et enfin augments et renouvels en 1706. En
1776, la communaut des chapeliers fut runie au corps des
bonnetiers en mme temps que celle des pelletiers. La chapellerie de
Paris se partageait en quatre classes: les matres fabricants, les
matres teinturiers, les marchands en neuf et les matres marchands
en vieux, qui ne formaient qu'une seule corporation. Les chapeliers
choisissaient ordinairement celle  laquelle ils voulaient
appartenir.

Le compagnonnage des ouvriers chapeliers tait l'un des plus
anciens: s'il en fallait croire le tableau chronologique rdig et
approuv, en 1807, par les compagnons de Matre Jacques, il aurait
pris naissance en 1410. C'tait l'un de ceux qui avaient les rites
d'initiation les plus secrets et les plus solennels. Voici, d'aprs
le P. Lebrun, comment ils procdaient en cette occasion au milieu du
XVIIe sicle: Les compagnons chapeliers se passent compagnons en la
forme suivante: Ils choisissent un logis dans lequel sont deux
chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre. En l'une
d'elles, ils dressent une table sur laquelle ils mettent une croix
et tout ce qui sert  reprsenter les instruments de la Passion de
Notre-Seigneur. Ils mettent aussi sur la chemine de cette chambre
une chaise, pour se reprsenter les fonts du baptme. Ce qui tant
prpar, celui qui doit passer compagnon, aprs avoir pris pour
parrain et marraine deux de la compagnie qu'il a lus pour ce sujet,
jure sur le livre des vangiles, qui est ouvert sur la table, par la
part qu'il prtend au Paradis, qu'il ne rvlera pas, mme dans la
confession, ce qu'il fera ou verra faire, ni un certain mot duquel
ils se servent comme d'un mot de guet pour reconnatre s'ils sont
compagnons ou non, et ensuite il est reu avec plusieurs crmonies
contre la Passion de Notre-Seigneur et le sacrement de baptme,
qu'ils contrefont en toutes ses crmonies.

Les ouvriers chapeliers s'engagrent, vers 1651,  renoncer  leurs
rites d'initiation; toutefois, leur compagnonnage ne cessa pas pour
cela. Les chapeliers compagnons passants du Devoir subsistent
encore, mais leur socit, de mme que toutes les autres, est bien
dchue de son ancienne importance. Actuellement, l'aspirant en
devenant compagnon, prte serment de fidlit aux rgles de la
socit; s'il le viole, il est ray du tour de France.

Les ouvriers chapeliers qui n'appartiennent pas au compagnonnage
s'appellent _drogains_ ou _drogaisis_.

Il y a entre les ouvriers chapeliers, tant  Paris qu'en province,
une grande solidarit. L'ouvrier voyageur reoit de l'aide non
seulement dans les villes o la socit a un sige, mais dans les
petites bourgades o existe une fabrique. Le tour de France, qui
tait appel trimard, tait autrefois beaucoup plus en usage
qu'aujourd'hui; l'ouvrier sur le tour de France tait battant
quand il tait arrivant chez la mre; il tait conduit dans toutes
les fabriques par l'homme du tour de France; parmi les ouvriers
sdentaires, il y en avait qui taient de semaine  tour de rle
pour recevoir l'arrivant et lui procurer du travail. Demander 
l'arrivant qui venait d'tre prsent: As-tu plan? c'tait lui
demander s'il tait embauch. L'ouvrier remerci tait dit sacqu.
L'ouvrier battant, en arrivant dans une localit, demandait si la
frippe (travail) tait bonne, s'il y avait l'oeil (crdit), et
si l'on pouvait faire chatte.

C'est surtout parmi les ouvriers chapeliers en soie ou soyeurs que
se manifeste cette solidarit. Celui qui, sur le tour de France, a
reu d'un compagnon des secours, doit audit compagnon, lors de son
passage, des secours plus levs et rciproquement. Sur le tour de
France, si un compagnon passe dans deux villes o a t tablie sa
socit, sans pouvoir travailler faute d'ouvrage,  la troisime
ville, le cas tant le mme, le _premier_ en ville cde sa place au
compagnon, et se met lui-mme sur le tour de France. Lorsqu'il y a
pnurie de travail, les compagnons tirent au sort pour savoir quels
sont ceux d'entre eux qui doivent quitter la ville et aller chercher
fortune ailleurs.

Une boutique est-elle occupe par les _drogaisis_, ouvriers non
socitaires compagnons, et ceux-ci sont-ils renvoys par le patron
qui a fait appel aux compagnons pour les remplacer, la socit dicte
 chaque groupe le nombre de Devoirants qu'il doit fournir; les
devoirants dsigns sont tenus d'aller occuper la boutique o ils
ont t appels.

Depuis vingt ans, ce compagnonnage a t peu  peu remplac par des
chambres syndicales et des groupes corporatifs locaux, qu'une vaste
socit a fdrs, en 1880, pour toute la France.

Les chapeliers de Paris, au nombre de 3.000  peine (ils taient
6.000 en 1886), sont partags en deux socits dites des Cartes
vertes et des Cartes rouges. Ces derniers, qui sont les plus
remuants, avaient, en 1894, d'aprs le _Monde illustr_, leur
runion dans un antre obscur de la rue du Pltre.

[Illustration: Boutique de chapelier (milieu du XVIIIe sicle)
(Muse Carnavalet).]

Lorsqu'on enterrait un ouvrier chapelier appartenant au
compagnonnage, les compagnons faisaient,  Paris, il y a quelques
annes, des passes d'armes avec des cannes de tambour-major
semblables  celles des compagnons charpentiers, puis ils se
rpandaient en gmissements dans leurs chapeaux; les uns disaient
qu'on enterrait leur frre, les autres simplement qu'ils pleuraient
leur frre.

L'ouvrier chapelier, qui est presque toujours  ses pices, est
gnralement travailleur; on appelle noceurs ceux qui ne
travaillent pas les premiers jours de la semaine; ils se rattrapent
presque toujours en donnant un coup de collier les derniers jours.
L'inscription qui accompagne l'image de saint Lundi, publie 
pinal vers 1835, place au sixime rang des dvots  ce saint le
chapelier Mal-Blanchi, et met dans sa bouche ces mots:

    On m'a dit et je m'en fais gloire
    Que j'tais un peu riboteur,
    Mais je suis, vous pouvez m'en croire.
    Malgr plus d'un propos menteur,
    Bon enfant, quoiqu'un peu licheur.

Parmi les autres surnoms donns aux chapeliers figurent ceux de
castor et de castorin, qui font allusion  l'espce de peau
qu'ils employaient autrefois.

Il est rare que les ouvriers chapeliers passent en police
correctionnelle pour vol. Les anciens rglements taient svres 
ce sujet; d'aprs les _Articles des gardes jurs_, 1684, art. IV: si
l'apprenti, pendant le temps de son apprentissage se trouvait
atteint, convaincu et condamn de quelque crime, vol ou autre dlit
considrable, le brevet de son apprentissage tait cass et rvoqu,
sans qu'il ft besoin de jugement ni arrt plus exprs.

Certains d'entre eux qui rougiraient  la pense d'un vol,
commettent des actes qui sont tout aussi reprhensibles. On les
appelle chatteurs: ce sont ceux qui s'amusent  ne pas payer le
marchand de vin, le logeur en garni ou le gargotier; cela s'appelle
faire chatte et n'est pas considr par les chatteurs comme un
acte coupable. L'euphmisme du mot voile la laideur de la chose; de
mme chez les coliers, chiper n'est pas voler. Il en est aussi qui
se livrent  la maraude, et font passer  la casserole la poule du
voisin qui s'gare; dans certains pays, quand une poule disparat,
on dit: Ce sont encore les chapeliers qui l'ont fricasse.

La fabrique est la bote; on dit d'une bote o l'on ne gagne pas
sa vie c'est la peau. L'apprenti est un armagnolle,  Paris un
_arpte_, l'ouvrier le plus ancien un goret, le contrematre un
sergent; celui-ci qui,  Paris, est appoint au mois, est second
par un sous-contrematre pay  la semaine et charg de la
prparation des matires premires, il porte tout naturellement le
nom de caporal; le matre ou chef d'usine est le Bausse dont le
nom vient peut-tre du flamand Bos (matre). Le jour o l'apprenti a
fini son temps, on lui fait payer une sorte de dme, appele
cassage, une douzaine de francs environ; les ouvriers ajoutent
quelque petite somme et tous ensemble vont festoyer.

Dans les ateliers on s'amuse  faire des farces aux ouvriers qui ont
mauvais caractre. Cela s'appelle monter la chvre.

La grve est dsigne sous le nom de sautage,

Battre la banque c'tait demander des avances au patron; si
celui-ci refusait, on disait qu'il avait pt.

Au milieu du XVIIe sicle on fit, sur plusieurs mtiers, des
caricatures qui taient bases sur des aventures relles ou
supposes. Celle du chapelier, que nous reproduisons, p. 61, est
accompagne des vers suivants:

    Un chapeli, un soir bien sou,
    Se mit  quereller sa femme,
    Mais elle l'appela: Vieux fou,
    Yvrogne et sac  vin infme!
    Le poussa de sur les degrs
    Et luy ferma la porte au ns.
    Se qui le mit en grand furie;
    Mais toutes fois n'en pouvant plus,
    Aprs des efforts superflus,
    Il entra dans une escurie.

    L ce pauvre homme s'endormit.
    Mais un cheval un coup luy porte:
    Luy, croyant estre dans son lit,
    S'crie: Mon voisin main-forte!
    Et se souvenant de l'affront,
    Pensant prendre sa fame au front,
    Prit la queue de ceste beste,
    Et, tirant  force de bras,
    Dit: Par la mort, et par la peste,
    Putin, tu me le paieras!

    Le cheval, se sentant tir
    Ses crins,  force de ruades,
    L'yvrogne les voulant parer,
    Luy donne en vain quelque gourmade;
    Mais tous les voisins acourus
    Au bruit de ce combat bouru
    Dont il avait la face bleue,
    Les sparrent en riant.
    Et chacun luy alloit criant:
    Allons, chapeli,  la queue!
     la queue!  la queue!

L'usage de donner un chapeau neuf en change de plusieurs vieux
existait dj ds le XVIe sicle; un passage des quivoques de la
voix, de Tabourot, le constate d'une manire assez plaisante: Comme
on disoit qu' Paris il estoit arriv vn chappelier de Mantou, qui
donnoit pour deux vieux chappeaux un oeuf, plusieurs recherchrent
leurs vieux chappeaux pour en aller demander vn neuf, estimant qu'on
leur donneroit vn chappeau neuf.

[Illustration: LE CHAPELIE A LA QVEV]

La vente des vieux chapeaux est galement ancienne, mais l'art de
leur rendre leur ancien lustre tait moins perfectionn
qu'aujourd'hui. Ce commerce avait lieu sous le Chtelet, le long du
quai de la Mgisserie. On voit, disent les _Numros parisiens_, des
chapeliers qui talent des vieux chapeaux,  qui on a donn un tel
apprt, qu'un pauvre diable d'auteur ne balance pas d'en donner le
prix qu'on lui demande. Ces chapeaux craignent l'eau et le soleil,
et, comme ils ne sont que de pices et morceaux colls, celui qui en
a fait l'emplette et qui se trouve surpris par une grande pluie, n'a
plus que la moiti ou le quart d'une calotte sur la tte lorsqu'il
rentre chez lui. Les marchands de chapeaux de ce genre font courir
leurs femmes dans tous les quartiers de Paris pour empletter des
vieux chapeaux, et quelque dlabre que soit la marchandise,
lorsqu'elle entre dans cette fabrique, on ne tarde pas d'en tirer un
parti trs avantageux.

Les enseignes des boutiques de chapeliers ne prsentaient pas autant
d'originalit que celles de certaines autres professions; elles
taient dsignes par des chapeaux en fer ou en zinc, affectant
assez souvent la forme de ceux des gnraux du premier Empire,
peintes en rouge avec une cocarde dore; on peut encore en voir
quelques-unes.--C'tait assez exceptionnellement qu'on en voyait
d'analogues  celles du Chapeau fort qui existait jadis rue de
l'cole-de-Mdecine, ou du Chapeau sans pareil, dont parle Balzac.
D'autres avaient cette inscription: Au chapeau rouge ou Au
chapeau de cardinal.

L'image que nous reproduisons, d'aprs une estampe du muse
Carnavalet, remonte au milieu du XVIIIe sicle; elle est accompagne
de ces deux quatrains (p. 57):

    Qu'il est  dsirer, dans le sicle o nous sommes,
    Que toute tte folle et vuide de bon sens
    En changeant de chapeau change de sentimens:
    Alors on trouveroit des hommes vraiment hommes.

    Si le chapeau pouvoit fixer tte volage,
    On conseilleroit fort de toujours le porter,
     ces jeunes faquins, qui, pour jamais l'ter,
    Le portent sous le bras et n'en font point usage.

Parmi les industriels qui font de la publicit, les chapeliers
tiennent de nos jours un des premiers rangs, ainsi que l'on peut le
constater en regardant les images peintes sur les murs, les
voitures-rclames et les prospectus distribus  la main.

[Illustration: Rue Mandar, No. 15. DANCR, _FLAMAND_, Tient un
assortiment de Chapeaux de Flandre et autres tout pret dans le
dernier gout. A PARIS.]

Ce dernier genre a t employ ds le commencement de ce sicle, et
probablement avant; mais on n'tait pas arriv au degr
d'ingniosit qui distingue la chapellerie de nos jours; on se
contentait, en gnral, de cartes dans le genre de celle ci-dessus,
et qui montre simplement les animaux dont le poil entrait dans la
composition des chapeaux de l'poque.

On a su aujourd'hui tre plus amusant, ainsi qu'on peut le voir par
les deux rclames (p. 64), dont l'une est une sorte de rbus;
l'autre, dont on peut voir sur les murs une variante
chromolithographique, est une imitation, peut-tre inconsciente,
d'une image de ma collection, o un papillon plac  l'extrmit
d'une planche est plus lourd qu'une femme qui se tient  l'autre
bout.

[Illustration]


SOURCES

_Monde illustr_, 1894.--_Revue des traditions populaires_, X,
200.--C.-G. Simon, _tudes sur le compagnonnage_, 79.--A. Coffignon,
_les Coulisses de la mode_, 86.--_Mlusine_, III, 367.--_Articles
des gardes jurs_, 1684, art. IV.--_Les Numros parisiens_, 26.

[Illustration: Ne pesant pas l'once]




LES COIFFEURS


Lorsque, en 1674, les barbiers furent rigs en corps de mtier, on
leur avait permis d'crire sur leur boutique: _Cans on fait le poil
proprement et on tient bains et tuves_. Cette inscription, qui se
bornait  indiquer leurs fonctions, ne tarda pas  leur paratre
trop simple, et il semble qu'il y ait eu entre les artistes
capillaires une sorte d'mulation pour inventer des enseignes plus
dignes de l'esprit factieux qu'on leur a accord de tout temps. On
ne sait au juste qui imagina le clbre _Demain on rasera gratis_,
dont le succs, attest par de nombreuses variantes, a dur prs de
deux sicles; il y a une trentaine d'annes on pouvait encore en
voir quelques-unes, peintes en blanc sur une planche noire, entre un
plat  barbe et des rasoirs en sautoir, dans plusieurs petites
villes de province:

    _Ici demain_
    _On rase et on frise pour rien._

On lit sur une pancarte, derrire la charge du dput-coiffeur
Chauvin: Demain on rase gratis. (_Pilori_, 3 mars 1895.)


    _Menier, perruquier,_
    _Arrivant de Paris,_
    _Rase aujourd'hui pour de l'argent,_
    _Et demain pour rien._

    _Pierre Bois,_
    _Perruquier et auberge_
    _Rase aujourd'hui en payant et demain pour rien,_
    _Et on trempe la soupe._

Celle-ci qui dsignait, de mme que la suivante, un barbier
restaurateur:

    _Par devant on rajeunit,_
    _Par derrire on rafrachit_

tait le dveloppement d'une inscription: _Ici on rajeunit_, trs
usite au sicle dernier.

L'imagerie rvolutionnaire parodia souvent les inscriptions de la
barberie; une estampe qui a pour titre le proverbe bien connu: Un
barbier rase l'autre, montre une enseigne sur laquelle est crit:
_Ici on rase tout_; un proltaire est assis bien  l'aise dans un
fauteuil, et se fait raser par un noble, auquel un abb sert de
garon perruquier. _Ici on scularise tout_, lit-on sur une autre,
suspendue au-dessus d'un moine savonn, sur les genoux duquel s'est
assise une femme qui, un rasoir  la main, s'apprte  lui faire la
barbe.

Une sorte de navet malicieuse semble avoir prsid  la
composition de certaines enseignes, du genre de celle-ci, qu'on
lisait nagure assez frquemment en Belgique: _Ici on rase  la papa
et on coupe les cheveux aux oiseaux_. Dans l'amusant vaudeville de
Scribe, _Coiffeur et perruquier_, ce dernier, auquel on reproche ses
antiques faons, s'crie: Qu'est-ce qu'elle a donc, mon enseigne?
Depuis trente ans elle est toujours la mme: _Poudret,
perruquier; ici on fait la queue aux ides des personnes_.

L'art des inscriptions a t cultiv jusqu'au milieu de ce sicle
par les coiffeurs. En 1826, Lambert, rue de Nazareth, avait fait
peindre sur sa boutique ces deux distiques engageants; le premier
s'adressait aux hommes, le second au beau sexe:

    _Vous satisfaire est ma loi_
    _Pour vous attirer chez moi._

    _Aux dames, par mon talent._
    _Je veux tre un aimant._

 la mme poque on lisait sur une devanture de la rue
Saint-Jacques: _Au savant perruquier_; pour justifier ce titre, le
patron l'avait orne de deux vers grecs et de deux vers latins;
voici ces derniers:

    _Hic fingit solers hodierno more capillos_
    _Dexteraque manu novos addit ars honores._

Il croyait que les tudiants auraient traduit facilement ce latin de
collge qui voulait dire: Ici un art ingnieux faonne les cheveux 
la mode du jour, et d'une main habile y ajoute de nouveaux
agrments.

Ainsi qu'on l'a vu, il arrivait assez frquemment en province que
les barbiers cumulaient plusieurs mtiers, comme ce perruquier
normand, qui tenait un petit restaurant, et s'adressait en ces
termes  sa double clientle:

    _Toussaint, perruquier,_
    _Donne  boire et  manger,_
    _Potage  toute heure_
    _avec de la lgume;_
    _On coupe les cheveux par-dessus._

Dans son _Histoire des livres populaires_, Nisard reproduit une
longue pice qui a pour titre: Enseigne trouve dans un village de
Champagne et qui n'est vraisemblablement que le grossissement
caricatural d'une inscription de barbier cumulard. En voici une
partie:

Barbi, perruquer, sirurgien, clair de la paroisse, matre de
colle, maraischal, chaircuitier et marchant de couleure; rase pour
un sout, coupe les jeveux pour deux soux, et poudre et pomade par
desus le marchai les jeunes demoisel jauliment lev, allument lampe
 l'anne ou par cartier.

[Illustration: Jeu des Rues de Paris (1823).]

Les perruquiers n'avaient pas laiss aux barbiers-coiffeurs le
monopole des inscriptions; il semble mme qu'ils les avaient
devancs dans la voie de la rclame. C. Patru, surnomm le
Petit-Suisse, avait fait imprimer une carte (vers 1650) reprsentant
son portrait orn d'une perruque et entour des armoiries des
cantons; on y lisait:

Aux treize cantons Suisses, le Petit-Suisse, marchand perruquier,
fait et vend toute sortes de perruques et des plus  la mode, vend
aussi toutes sortes de cheveux de France, d'Angleterre, de Hollande,
Flandre, Allemagne et d'autres, des plus beaux en gros et en dtail,
demeurant  Paris sur le quay de l'Orloge du Palais entre les deux
grosses tours.

[Illustration: MLLe DES FAVEURS A LA PROMENADE A LONDRES

(Muse Carnavalet.)]

On lit dans L'_Eloge des Perruques_, qu'un perruquier de Troyes
avait pour enseigne un Absalon pendu par les cheveux au milieu d'une
fort et transperc par la lance de Joad. Au bas taient ces vers:

    _Passant, contemplez la douleur_
    _D'Absalon pendu par la nuque;_
    _Il et vit ce malheur_
    _S'il avait port la perruque._

Cette inscription, dont l'auteur est rest anonyme, avait fait
fortune; on la retrouvait dans plusieurs autres villes, et  Paris
mme, en 1858, elle figurait encore sur une boutique du boulevard
Bonne-Nouvelle.

Dans la seconde moiti du sicle dernier, alors que les coiffures
fminines avaient quelque chose d'architectural et de majestueux,
les artistes qui les difiaient crurent pouvoir signaler leurs
laboratoires en crivant sur la porte en gros caractres: _Acadmie
de Coeffure_; mais, dit Mercier, M. d'Angiviller trouva que c'tait
profaner le mot acadmie, et l'on dfendit  tous les coiffeurs de
se servir de ce nom respectable et sacr. Cela ne les empcha pas
toutefois de se qualifier du nom d'acadmiciens de coiffure et de
mode. Lorsque, en 1769, la communaut des perruquiers avait intent
un procs aux coiffeurs de dames, l'avocat de ceux-ci publia un
factum dans lequel il disait: Leur art tient au gnie et est par
consquent un art libral. L'arrangement des cheveux et des boucles
ne remplit pas mme tout notre objet. Nous avons sans cesse sous nos
doigts les trsors de Golconde; c'est  nous qu'appartient la
disposition des diamants, des croissants des sultans, des aigrettes.

Comme la plupart des autres boutiques, celles des coiffeurs ont
subi,  une poque qui n'est pas trs loigne de nous, une
transformation qui leur a fait perdre beaucoup de leur originalit.
Les enseignes amusantes ont disparu, et elles n'ont gure conserv
que les petits plats en cuivre qui se balancent au-dessus de la
devanture, et auxquels fait pendant une boule dore d'o part une
touffe de cheveux lorsque le coiffeur s'occupe aussi de postiches; 
la vitrine on voit souvent une poupe en cire et des flacons de
parfumerie.

Il n'en tait pas ainsi jadis: d'abord il y avait barbier et
barbier. La boutique de ceux qui taient barbiers-chirurgiens tait
peinte en rouge ou en noir, couleur de sang ou de deuil, et des
bassins de cuivre jaune indiquaient que l'on y pratiquait la saigne
et qu'on y faisait de la chirurgie. Les bassins des perruquiers
devaient tre en tain; ils n'taient pas astreints  peindre leur
devanture d'une faon uniforme. Ils avaient toutefois fini par
adopter un bleu particulier, qui encore aujourd'hui est connu sous
le nom de _bleu-perruquier_.

Autrefois, en Angleterre, un rglement plac dans un endroit
apparent de la boutique dfendait certaines choses, comme de manier
les rasoirs, de parler de couper la gorge, etc.; on voyait beaucoup
de ces pancartes dans le Suffolk vers 1830, et en 1856 il y en avait
encore une  Stratfort-sur-Avon, que le patron se souvenait d'y
avoir vue cinquante ans auparavant, lorsqu'il y tait entr comme
apprenti; son matre, qui tait en fonctions en 1769, parlait
souvent de ce rglement comme tant nagure en usage dans toute la
confrrie, et il disait qu'il remontait  plusieurs sicles.
Shakspeare y fait allusion au cinquime acte de _Mesure pour
mesure_. Ce barbier se rappelait avoir vu employer pour savonner des
coupes on bois: une chancrure pour le cou, semblable  celle des
plats en tain, en cuivre ou en faence, y avait t mnage. Les
clients qui payaient par quartier en avaient un, dont on se servait
seulement lorsque le payement tait exigible; on y lisait ces mots:
Monsieur, le moment de votre quartier est venu. En France il y a
eu des plats  barbe trs orns, dont quelques-uns portaient des
inscriptions, dans le genre de celles-ci: A mon bon savon de
Paris, ou La douceur m'attire.

[Illustration: Le Barbier patriote.]

[Illustration: Boutique de perruquier, d'aprs Cochin]

Mercier nous a donn la description suivante d'une boutique de
perruquier vers 1783; bien que le tableau soit un peu charg dans
les dtails, il devait tre assez exact comme ensemble:

Imaginez tout ce que la malpropret peut assembler de plus sale.
Son trne est au milieu de cette boutique o vont se rendre ceux qui
veulent tre propres. Les carreaux des fentres, enduits de poudre
et de pommade, interceptent le jour; l'eau de savon a rong et
dchauss le pav. Le plancher et les solives sont imprgns d'une
poudre paisse. Les araignes tombent mortes  leurs longues toiles
blanchies, touffes en l'air par le volcan ternel de la poudrire.
Voici un homme sous la capote de toile cire, peignoir banal qui lui
enveloppe tout le corps. On vient de mettre une centaine de
papillotes  une tte, qui n'avait pas besoin d'tre dfigure par
toutes ces cornes hrisses. Un fer brlant les aplatit, et l'odeur
des cheveux brids se fait sentir. Tout  ct voyez un visage
barbouill de l'cume du savon; plus loin, un peigne  longues dents
qui ne peut entrer dans une crinire paisse. On la couvre bientt
de poudre et voil un accommodage. Quatre garons perruquiers,
blmes et blancs, dont on ne distingue plus les traits, prennent
tour  tour le peigne, le rasoir et la houppe. Un apprenti
chirurgien, dit Major, sorti de l'amphithtre o il vient de
plonger ses mains dans des entrailles humaines, ou dont la main
ftide sent encore l'onguent suspect, la promne sur tous ces
visages qui sollicitent leur tour. Des tresseuses faisant rouler des
paquets de cheveux entre leurs doigts et  travers des cardes ou
peignes de fer, ont quelque chose de plus dgotant encore que les
garons perruquiers. Elles semblent pommades sous leur linge jauni.
Leurs jupes sont crasseuses comme leurs mains; elles semblent avoir
fait un divorce ternel avec la blanchisseuse, et les _merlans_
eux-mmes ne se soucient point de leurs faveurs.

La matine de chaque dimanche suffit  peine aux gens qui viennent
se faire pltrer les cheveux. Le matre a besoin d'un renfort. Les
rasoirs sont mousss par le crin des barbes. Soixante livres
d'amidon, dans chaque boutique, passent sur l'occiput des artisans
du quartier. C'est un tourbillon qui se rpand jusque dans la rue.
Les poudrs sortent de dessous la houppe avec un masque blanc sur le
visage. L'habit du perruquier pse le triple; je parie pour six
livres de poudre. Il en a bien aval quatre onces dans ses
fonctions, d'autant plus qu'il aime  babiller. L'estampe du
Barbier patriote, p. 8, et la gravure, de Cochin, p. 9, peuvent
servir de commentaire au passage ci-dessus du _Tableau de Paris_.

Cette malpropret tait le rsultat de l'usage de la frisure qui
avait gagn tous les tats: clercs de procureurs (p. 25) et de
notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versaient, dit
ailleurs Mercier,  grands flots de la poudre sur leur ttes, et
l'odeur des essences et des poudres ambres saisissait chez le
marchand du vin du coin, comme chez le petit-matre lgant.

 la mme poque les femmes avaient donn  leurs coiffures des
formes extraordinaires et dmesures. L'art du perruquier ordinaire
ne leur suffisait plus, il fallait y joindre celui du serrurier pour
ajuster tous les ressorts de ces machines normes qu'elles portaient
sur leurs ttes. Cette mode ridicule donna naissance  une foule de
caricatures: On reprsenta les femmes ainsi costumes suivies de
maons et de charpentiers qui devaient agrandir les portes afin de
leur laisser passage. Une estampe montre l'armature qu'il a fallu
construire et soutenir par un chafaudage pour pouvoir tager une
coiffure. Des commis d'octroi trouvaient parmi les cheveux d'une
lgante une foule d'objets soumis aux droits. Mlle des Faveurs se
promenait  Londres avec une coiffure si haute, que l'on tirait sur
les pigeons qui s'y taient perchs (p. 5). Une autre lgante tait
suivie d'un ngre charg de soutenir,  l'aide d'une fourche, son
difice capillaire.

[Illustration: Caricature du rgne de Louis XVI, d'aprs le _Magasin
pittoresque_.]

Le principal personnage de la comdie des _Panaches ou les Coeffures
 la mode_ (1778) est un inventeur auquel des dames de mondes trs
varis viennent commander des choses aussi extravagantes que
celle-ci: Je dsirerais que ma coiffure tonnt le monde par sa
nouveaut. Je dsirerais par exemple qu'on y put cacher une
serinette et un orgue de barbarie qui jout diffrentes contredanses
et qui occasionnt un transport universel.

[Illustration: Il faut souffrir pour tre belle (album du Bon ton,
1808).]

Les coiffures monumentales ne durrent qu'un petit nombre d'annes:
elles disparurent lorsque la reine Marie-Antoinette, ayant perdu sa
magnifique chevelure, se coiffa d'une faon plus simple; cette
raction s'accentua encore pendant la priode rvolutionnaire; en
mme temps disparaissaient presque entirement la poudre et la
frisure, et en 1827, alors que la transformation tait  peu prs
complte, Ant. Caillot constatait que ces boutiques o, de quelque
ct qu'on se tournt, on exposait son vtement  tre graiss par
la pommade ou souill par la poudre d'un perruquier malpropre,
s'taient changes en autant de petits boudoirs, qui n'taient point
ddaigns par les jeunes lgants et les petites matresses.

Ds l'antiquit les barbiers avaient une rputation mrite de
loquacit, et leurs boutiques taient, comme  une poque assez
voisine de nous, une sorte de bureau d'esprit, o se rendaient ceux
qui aimaient  parler,  dire des nouvelles et  en entendre.
Coutumirement, dit Plutarque dans son _Trait de trop parler_,
traduction Amyot, les plus grands truands et fainans d'une ville et
les plus grands causeurs s'assemblent et se viennent asseoir en la
boutique d'un barbier, et de cette accoutumance de les our caqueter
ils aprenent  trop parler. Parquoy le roi Archelaus respondit
plaisamment  un sien barbier qui estoit grand babillard aprs qu'il
lui eut acoustr son linge alentour de lui et lui eut demand:
Comment vous plaist-il que se face votre barbe, sire?--Sans mot
dire. Mais la plupart de ces babillards se perdent eux-mesmes,
comme il advint que dans la boutique d'un barbier aucuns devisoient
de la tyrannie de Dionysius, qu'elle estoit bien asseure et aussi
malaise  ruiner que le diamant  couper. Je mesmerveille, dit le
barbier en souriant, que vous dites cela de Dionysius, sur la gorge
duquel je passe le rasoir si souvent. Ces paroles estant reportes
 Dionysius, il fit mettre le barbier en croix.

La lgende de Midas constatait aussi que les barbiers ne pouvaient
s'empcher de parler. Apollon, pour punir ce roi de Phrygie de lui
avoir prfr Pan, lui mit des oreilles d'ne. Pendant longtemps il
put les cacher sous un bonnet  la mode de son pays, mais son
barbier, qui seul connaissait son secret, ne pouvant le garder et
craignant de le trahir, alla le confier  la terre; des roseaux
tant venus  crotre  l'endroit o il avait parl, rvlrent 
tout le monde le malheur de Midas.

Au commencement de ce sicle Cambry recueillit dans le Finistre une
tradition analogue. Le roi de Portzmarc'h avait des oreilles de
cheval, et craignant l'indiscrtion de ses barbiers, il les faisait
tous mourir. Il finit par se faire raser par son ami intime, aprs
lui avoir fait jurer de ne pas dire ce qu'il savait. Mais le secret
ne tarda pas  peser  celui-ci, qui alla le raconter aux sables du
rivage. Trois roseaux poussrent eu ce lieu, les bardes en tirent
des anches de hautbois qui rptaient: Portzmarc'h, le roi
Portzmarc'h a des oreilles de cheval. En 1861, j'ai ou raconter
l'histoire du sire de Karn, qui demeurait dans la petite le de ce
nom, presque en face d'Ouessant; parmi les redevances qu'il exigeait
de ses vassaux de terre ferme, figurait l'envoi de barbiers pour le
raser et lui couper les cheveux; aucun de ceux qui taient alls 
l'le n'en tait revenu. Un garon hardi rsolut de tenter
l'aventure; il fut introduit auprs de Karn qui, d'une voix
terrible, lui ordonna de le raser. En mme temps il ta sa coiffure,
qui dissimulait des oreilles de cheval. Sans s'mouvoir, le jeune
homme se mit  le savonner doucement, puis comprenant pourquoi ceux
qui l'avaient prcd avaient t tus, il trancha d'un coup de
rasoir le cou du seigneur de Karn.

L'amusante Histoire du Barbier que les _Mille et une Nuits_ ont
rendue populaire, prouve qu'en Orient la dmangeaison de parler
semblait aussi insparable de la profession: Avant de raser un jeune
homme qui a un rendez-vous galant, il se met  consulter les astres,
lui tient toutes sortes de discours, lui vante son esprit, son
habilet quasi-universelle, se met  danser, et est cause, par son
indiscrtion, qu'il arrive malheur  son client.

Au moyen ge, et jusqu' une poque assez rcente, on bavarda
beaucoup chez les barbiers de France; une tradition qui tait encore
populaire  Pzenas en 1808, prtendait que Molire avait fait son
profit de traits plaisants qu'il avait entendus pendant son sjour
en cette ville, chez un barbier dont la boutique tait le
rendez-vous des oisifs, des campagnards de bon ton et des lgants.
Le grand fauteuil dans lequel il s'asseyait et que l'on montrait
nagure encore, occupait le milieu d'un lambris qui revtait 
hauteur d'homme le pourtour de la boutique. Dans ses _Diversitez
curieuses_, l'abb Bordelon, presque contemporain de Molire, donne
un dtail intressant: Si on trouve la place prise, on regarde les
images; mais comme on ne change pas tous les jours d'images, on les
regarde seulement la premire fois, et, dans la suite on cause, et
de quoi causer, si ce n'est de la guerre et des affaires
politiques.

Au sicle dernier, d'aprs les _Nuits de Paris_, tout au moins en
cette ville, une transformation s'tait opre: Autrefois, avant que
les barbiers-perruquiers fussent spars des chirurgiens, les
boutiques de raserie taient des bureaux de nouvelles et d'esprit.
On y passait la journe du samedi, la matine du dimanche, et en
attendant son tour on parlait nouvelles, politique, littrature.
Tout cela est bien chang! s'crie Restif. A-t-on bien fait de
sparer les barbiers des chirurgiens? Est-ce qu'il est bas de raser?
Pas plus que de saigner.

[Illustration: Le Barbier politique, lithographie de Pigal.]

De nos jours on ne cause plus gure dans les boutiques des
coiffeurs; quand il y a presse, chacun y attend son tour, les uns
songeant, les autres lisant un journal,  peu prs comme dans un
bureau d'omnibus ou dans l'antichambre d'un ministre. Dans quelques
villes de province seulement se sont conserves les habitudes
d'autrefois. En Basse-Bretagne, les barbiers figuraient, il y a une
vingtaine d'annes, au premier rang des personnes qui connaissaient
les contes populaires, les anecdotes, les cancans et les mots
plaisants. Tout en rasant le client qui tait sur la sellette, ils
les disaient tout haut pour amuser ceux dont le tour n'tait pas
encore venu, et qui souvent lui donnaient la rplique. Ceux-ci
taient assis sur des bancs de bois qui garnissaient le tour de la
boutique et ils causaient comme  une veille de village; il y avait
mme des patrons qui, le samedi, le jour par excellence des barbes,
faisaient venir un conteur qui racontait des histoires
traditionnelles, en les assaisonnant de plaisanteries, de mots de
gueule, et d'pisodes grotesques.

Le vaudeville de Scribe, _Le Coiffeur et le Perruquier_, date de
l'poque o les premiers avaient dfinitivement supplant leurs
rivaux, qui ne conservaient gure que la clientle des vieillards;
ce qu'ils avaient gard c'tait la loquacit de jadis: Tous ces
perruquiers sont si bavards, s'crie un coiffeur, et celui-l
surtout! mme quand il est seul, il ne peut pas se faire la barbe
sans se couper, et pourquoi, parce qu'il faut qu'il se parle 
lui-mme!

Vers 1864, un coiffeur de la rue Racine avait mis sur sa boutique
une inscription grecque destine  prvenir ses clients hellnistes
qu'il n'tait pas comme ses confrres: Cheir tachista chai siop.
Je rase vite et je me tais.

J'ai vu  Dinan, en 1865, une enseigne qui avait pour but de
rassurer les clients sur la lenteur proverbiale des barbiers:

    _Ribourdouille,_
    _Barbier, marchand de perruques,_
    _Fait la barbe en moins de cinq minutes._

Le dicton Quart d'heure de perruquier tait nagure trs usit
pour dsigner un temps plus long que celui qui avait t annonc.
Ds l'antiquit, on a blasonn la lenteur des barbiers dans des
pigrammes de l'espce de la suivante, que Lebrun a imite de
Martial:

    Lambin, mon barbier et le vtre,
    Rase avec tant de gravit,
    Que tandis qu'il rase d'un ct
    La barbe repousse de l'autre.

Dans la comdie du _Divorce_, Regnard a reproduit cette
plaisanterie, en la poussant jusqu' la charge:

    SOTINET.--Faites-moi, s'il vous plat, la barbe le plus
    promptement que vous pourrez.

    ARLEQUIN.--Ne vous mettez pas en peine, monsieur; dans deux
    petites heures votre affaire sera faite.

    SOTINET.--Comment, dans deux heures! Je crois que vous vous
    moquez.

    ARLEQUIN.--Oh! que cela ne vous tonne pas: j'ai bien t
    trois mois aprs une barbe, et, tandis que je rasais d'un
    ct le poil revenait de l'autre.

L'auteur d'un _Million de btises_ a reproduit une anecdote,
vraisemblablement ancienne, qui rentre dans cet ordre d'ide: Deux
frres jumeaux, d'une parfaite ressemblance, voulurent un jour se
divertir d'un barbier qui ne les connaissait point; l'un d'eux
envoya qurir le barbier pour se faire raser. L'autre se cacha dans
une chambre  ct. Celui  qui l'on fit l'opration tant ras 
demi, se leva sous prtexte qu'il avait une petite affaire: il alla
dans la chambre de son frre qu'il savonna et  qui il mit au cou
son mme linge  barbe et il l'envoya  sa place. Le barbier voyant
que celui qu'il croyait avoir barbifi  demi avait encore toute sa
barbe  faire, fut trangement surpris. Comment, dit-il, voil une
barbe qui est crue en un moment! voil qui me passe! Le jumeau,
affectant un grand srieux, lui dit: Quel conte me faites-vous l?
Le barbier prenant la parole lui explique naturellement ce qu'il a
fait, qu'il l'a ras  demi et qu'il ne comprend pas comment cette
barbe rase est revenue si promptement. Le jumeau lui dit
brusquement: Vous rvez, faites votre besogne.--Monsieur, dit le
barbier, je m'y ferais hacher, il faut que je sois fou ou ivre, ou
qu'il y ait de la magie. Il fit son opration en faisant de temps
en temps de grandes exclamations sur cet vnement. La barbe tant
faite, celui qui tait barbifi entirement va prendre le barbifi 
demi, et, pendant qu'il se tient cach, il le substitue  sa place.
Celui-ci, avec son linge autour du cou: Allons, dit-il au barbier,
achevez votre besogne. Pour le coup, le barbier tomba de son haut,
il ne douta plus qu'il n'y eut de la magie, il n'avait pas la force
de parler. Cependant le sorcier prtendu lui imposa tellement qu'il
fallut qu'il achevt l'ouvrage; mais il alla publier partout qu'il
venait de raser un sorcier qui faisait crotre sa barbe un moment
aprs qu'on le lui avait faite.

[Illustration: Boutique de barbier.--Image anglaise du XVIIIe
sicle.]

En Champagne, on raconte que le diable lui-mme s'amusa un jour  se
faire raser par un barbier. Quand il tait ras d'un ct, la barbe
repoussait aussitt.

[Illustration: Le fer trop chaud, gravure de Marillier.]

La lgret de main que les barbiers apportaient gnralement dans
l'exercice de leur profession ne les mit pas  l'abri du reproche
de maladresse; l'accusation d'entamer l'piderme des clients est
constate par des proverbes: Ha! ha! barbier, tu m'as coup, s'crie
un personnage de la _Sottie des Trompeurs_, qui veut dire simplement
qu'il a t tromp. L'espagnol Quevedo, dans la factie _Fortuna con
seso_, o pendant une heure les rles de chacun sont intervertis,
fait raser un barbier avec un couteau brch, et d'Aceilly a crit
cette pigramme:

    Quand je dis que tu m'as coup,
    Tu dis que je me suis tromp,
    Et qu'il ne faut pas que je craigne:
    C'est donc ma serviette qui saigne!

L'usage des fers pour la frisure fournit aussi matire  des
reproches: Fils de cent boucs, s'crie un personnage du roman
d'_Estevanille Gonzals_, me prends-tu pour un saint Laurent! (p.
21). Vers 1830, Grandville reprsenta un coiffeur avec une tte de
perroquet qui, frisant un bouledogue, lui disait: a va chauffer en
Belgique.--Tu me brles le cou, rpondait le patient. Ce thme a
t aussi trait par Daumier, et tout rcemment la _Coiffure
franaise_ publiait une srie o un client tait savonn et ras
d'une trange manire par un garon plus occup des scnes de la rue
que de son ouvrage.

Jadis, les coiffeurs de campagne plaaient une grande cuelle de
bois ou un plat sur la tte de leur client et ils coupaient tout ce
qui dpassait les bords. En Haute-Bretagne, on dit de celui qui a
les cheveux mal taills qu'on les lui a coups  l'cuelle; en
Hainaut, qu'on lui a mis un plat sur la tte; une gravure qui
illustre un roman moderne montre mme une lourde marmite qui encadre
la tte d'un garon  qui l'on coupe les cheveux.

 Dourdan, on lisait au fronton d'une boutique:

    _Au blaireau de Louis XIII._
    _Lejuglard, barbier,_
    _Rase au pouce et  la cuiller._

et l'on y voyait un vieux blaireau qui, d'aprs la lgende, avait
servi  savonner le fils de Henri IV. Quant au mode de raser annonc
par l'enseigne, il tait en usage en beaucoup de pays: en Berry, la
barbe au pouce cotait deux liards, celle  la cuiller un sou.
Quelquefois on mettait une noix  la place du pouce. Ces procds
sont encore employs dans des villages de France et de Belgique; en
1862, d'aprs la _Physiologie du coiffeur_, on s'en servait dans le
quartier Mouffetard; mais les clients, devanant la mthode
antiseptique, exigeaient que le barbier trempt au pralable son
pouce dans du cognac.

Les coiffeurs actuels ont comme anctres professionnels, pour une
partie tout au moins de leur mtier, plusieurs corps d'tat dont les
attributions se sont considrablement modifies avec le temps. Les
barbiers ou barbiers-chirurgiens formaient  Paris, dit Chruel, une
corporation importante ds le XIIIe sicle; leurs anciens statuts ne
sont pas conservs, mais ils furent renouvels en 1362 et confirms
par lettres patentes de 1371. La corporation tait place sous la
direction du premier barbier, valet de chambre du roi; on n'y
entrait qu'aprs examen, et la corporation avait le droit d'exclure
les indignes. D'aprs de Lamare, les chirurgiens de robe longue et
les chirurgiens-barbiers formaient deux communauts diffrentes. Les
uns avaient le droit d'exercer toutes les oprations de la chirurgie
et n'avaient pas la facult de raser; les autres taient astreints 
la saigne,  panser les tumeurs et les plaies o l'opration de la
main n'tait point ncessaire, et eux seuls avaient le droit de
raser. Ceux-l avaient pour enseigne saint Cosme et saint Damien,
sans bassin, et ceux-ci des bassins seulement; les deux communauts
furent incorpores en 1655.

Il y avait aussi des barbiers tuvistes, qui formaient sous ce nom
une corporation spciale; elle fut surtout florissante au XVIe
sicle.

Les Franais avaient rapport des guerres d'Italie l'habitude de
laisser crotre leur barbe. Elle persista sous Franois Ier, qui
avait inaugur la mode des grandes barbes. Il y eut alors plus de
chirurgiens que de barbiers, quoiqu'une bien singulire mode ft
venue aussi d'Italie en ce temps-l. Hommes ou femmes se faisaient
raser impitoyablement tout le poil du corps, comme nous l'apprend ce
rondeau de Marot, qui prouve que les barbiers de ce temps pouvaient
exercer leur mtier dans des tuves.

    Povres barbiers, bien estes morfonduz
    De veoir ainsi gentilshommes tonduz
    Et porter barbe; or, avisez comment
    Vous gaignerez; car tout premirement
    Tondre et saigner ce sont cas dfenduz
    De testonner on n'en parlera plus:
    Gardez ciseaux et rasouers esmouluz
    Car dsormais vous fault vivre aultrement,
          Povres barbiers.

    J'en ay piti, car plus comtes ni ducz
    Ne peignerez; mais comme gens perduz,
    Vous en irez besongner chaudement
    En quelque estuve; et l gaillardement
    Tondre Maujoint ou raser Priapus.
          Povres barbiers.

Les barbiers-perruquiers furent crs en dcembre 1637 et formaient
une communaut spare, qui prit une grande extension:  Paris,
crivait Mercier en 1783, douze cents perruquiers, matrise rige
en charge et qui tiennent leurs privilges de saint Louis, employent
 peu prs six mille garons. Deux mille chambrelands font en
chambre le mme mtier. Six mille laquais n'ont gure que cet
emploi. Il faut comprendre dans ce dnombrement les coiffeurs. Tous
ces tres-l tirent leur subsistance des papillotes et des
bichonnages.

[Illustration: La toilette du clerc de procureur, d'aprs Carle
Vernet.]

La police n'tait pas tendre pour ceux qui exeraient l'tat sans
avoir t reus matres. Il faut, dit encore Mercier, que ce mtier
si sale soit un mtier sacr, car ds qu'un garon l'exerce sans en
avoir achet la charge, le chambreland est conduit  Bictre comme
un coupable digne de toute la vengeance des lois. Il a beau
quelquefois n'avoir pas un habit de poudre; un peigne dent, un
vieux rasoir, un bout de pommade, un fer  toupet deviennent la
preuve de son crime, et il n'y a que la prison qui puisse expier un
pareil attentat! Oui, pour raser le visage d'un fort de la halle,
une chevelure de porteur d'eau, peigner un savant, papilloter un
clerc de procureur, il faut pralablement avoir achet une charge!
La Rvolution supprima ce privilge, aprs avoir accord aux
titulaires une indemnit.

Aux sicles derniers, les ouvriers capillaires taient soumis  un
rgime svre. L'ordonnance du 30 mars 1635 enjoignait  tous
garons barbiers de prendre service et condition dans les
vingt-quatre heures, ou bien quitter la ville et les faubourgs de
Paris,  peine d'tre mis  la chane et envoys aux galres. Les
syndics de la communaut avaient le droit, vers 1780, de faire
arrter les garons perruquiers vacants et non placs.

Au XVIe sicle, des barbiers allaient, en t, dans les villages et
ils sonnaient de la trompe pour avertir ceux qui voulaient se faire
raser. Des coutumes analogues existaient un peu partout en Europe,
surtout en Espagne, et dans les romans d'aventures, on voit souvent
figurer des barbiers ambulants qui, comme Figaro, parcouraient
philosophiquement l'Espagne riant de leur misre et faisant la
barbe  tout le monde. Avant la Rvolution, il y avait beaucoup de
Franais qui allaient exercer le mtier  l'tranger. Nos valets de
chambre perruquiers, dit Mercier, le peigne et le rasoir en poche
pour tout bien, ont inond l'Europe: ils pullullent en Russie et
dans toute l'Allemagne. Cette horde de barbiers  la main lente,
race menteuse, intrigante, effronte, vicieuse, Provenaux et
Gascons pour la plupart, ont port chez l'tranger une corruption
qui lui a fait plus de tort que le fer de nos soldats. Nagure
encore, en 1862, dans les grandes villes de Russie, presque tous les
coiffeurs taient franais.

Les barbiers de village, au sicle dernier, se faisaient payer en
nature, trois oeufs pour une barbe, un fromage pour deux barbes,
etc.

En beaucoup de pays, l'apprentissage consiste d'abord  savonner les
joues et le menton des clients, que rasera ensuite le patron ou le
garon en titre. On exerce aussi les apprentis, parfois,  promener
le rasoir sur une tte de bois. Lorsqu'ils ont pu se faire une ide
suffisante du maniement du rasoir, on offre  de pauvres gens la
barbe gratuite, qui parfois entame quelque peu leur piderme. Ce
petit conte de La Monnoie, imit des _Joci_ d'Otomarus Luscinius
(Augsbourg, 1524), se rapporte  cet usage.

    Un gros coquin, veille de Fte-Dieu,
    Chez un barbier fut prsenter sa face,
    Le suppliant de lui vouloir, par grce,
    Faire le poil pour l'amour du bon Dieu.
    --Fort volontiers, dit le barbier honnte,
    Vite, garon, en faveur de la fte,
    Dpchez-moi cette barbe _gratis_.
    Aussitt dit, un de ses apprentis
    Charcute au gueux le menton et la joue:
    Le patient faisoit piteuse moue,
    Et comme il vit parotre en ce moment
    Certain barbet navr cruellement,
    Pour vol par lui commis dans la cuisine:
    --Ah! pauvre chien, que je vois en ce lieu,
    S'cria-t-il, je connois  ta mine
    Qu'on t'a ras pour l'amour du bon Dieu!

L'auteur de l'_Histoire des Franais des divers tats_ a donn,
d'aprs des documents du temps, une description pittoresque de la
crmonie de rception des matres perruquiers: Au milieu de la
salle est assis un gros homme; c'est un matre; il a bien voulu
prter sa tte et sa chevelure, pour ne pas introduire un profane
qui pt divulguer le secret de la sance.  quelques pas est le
lieutenant ou sous-lieutenant du premier barbier du roi, le haut
magistrat du mtier. Il prside. Le fer  friser, dit-il, au
rcipiendaire, vtu d'un habit sur lequel est tendu un peignoir
blanc, propre, ayant manches et larges poches. Le fer est-il
chaud?--Oui, monsieur.--Faites, dfaites les papillotes! Voyons
d'abord la grecque! O est le coussinet en fer--cheval pour
soutenir la chevelure?--Le voil!--Et pour y attacher les pingles
noires, simples, doubles?--Les voil.--Faites vos boucles?
Faites-les  la montauciel, en aile de pigeon.

On donne encore populairement aux coiffeurs le sobriquet de
_merlans_; c'est un hritage qui leur vient des perruquiers du
sicle dernier. Alors ils taient souvent couverts de poudre, et
ressemblaient  des merlans saupoudrs de farine pour tre mis  la
pole; on les appela d'abord _merlans  frire_, puis merlans tout
court. C'est ce dernier terme qu'emploie dans l'opra-comique des
_Raccoleurs_ (1756) la harengre Javotte qui, s'adressant  Toupet,
gascon et garon frater, lui dit: Ma mre f'rait ben d'vous pendre
 sa boutique en magnire d'enseigne; un merlan comme vous s'verrait
de loin, a li porterait bonheur; a y attirerait la pratique! En
Provence les enfants criaient jadis aprs les perruquiers: Merlan 
la sartan (friture)!

_Frater_ dsignait autrefois le garon chirurgien ou le barbier; ce
mot est encore un peu usit.

Des dictons populaires semblent dater de l'poque o, par suite de
la transformation de la coiffure, le mtier de perruquier devint
assez prcaire;  Paris, on donne le nom de _ctelette de
perruquier_  un morceau de fromage de Brie; en Saintonge, un _louis
de perruquier_ est une pice de menue monnaie. En Belgique, _faire
une ribote de perruquier_ est l'quivalent du proverbe s'enivrer
d'eau claire; on l'explique, en disant qu'au moment de la dcadence
des perruques, la seule distraction qui ft  la porte des
perruquiers ligeois consistait  se promener sur les bords de la
Meuse et  y faire des ricochets dans l'eau.

L'iconographie comique des artistes capillaires est considrable;
nous avons eu l'occasion d'en parler plusieurs fois au cours de
cette monographie. Les dessinateurs d'animaux se livrant  des
occupations humaines n'ont eu garde de les oublier, et ils figurent
dans la srie des singeries.

[Illustration: Les Singeries humaines (1825): Le jour de barbe.]

C'est surtout  l'poque rvolutionnaire et sous le rgne de
Louis-Philippe que les caricaturistes ont us et abus des allusions
 double sens, facilement comprises de tous, que pouvaient fournir
les perruques et la barberie. L'une des premires caricatures de la
Rvolution est celle du _Perruquier patriote_ (1789), que nous avons
reproduite d'aprs une gravure appartenant  M. Dieudonn (p. 5);
au-dessous est cette lgende:

    Au sort de la patrie, oui, mon coeur s'intresse;
    Que l'on me laisse faire, il n'est plus de dbat;
    Je rase le Clerg, je peigne la Noblesse,
    J'accommode le Tiers tat.

Elle eut assez de succs pour tre imite et reproduite en divers
formats; un peu plus tard, la note, qui n'tait d'abord que
plaisante, s'accentue, ainsi que nous l'avons dj dit en parlant
des enseignes; une caricature, dont il existe plusieurs variantes,
faisant allusion  la mainmise sur les biens du clerg, a cette
inscription: Vous tes ras, monsieur l'abb! et vers 1793, on
voit employer souvent la sinistre plaisanterie du rasoir national.

Sous la monarchie de Juillet, on a reprsent Louis-Philippe en
coiffeur, en train de tordre les cheveux d'une femme qui tient  la
main un bonnet phrygien. L'image a pour lgende: Pauvre libert,
quelle queue! Dans une autre charge, le roi,  son tour, est sur un
fauteuil et regarde dans un miroir sa figure, qui a pris la forme
d'une poire; un coiffeur lui dit: Vous tes ras, a n'a pas t
long.


DEVINETTES ET PROVERBES

    --Devant quelle personne le roi se dcouvre-t-il?
    Devant le coiffeur.

    --Glorieux comme un barbier.

On trouve dans le roman de _Don Pablo de Sgovie_, un commentaire de
ce proverbe.

    Mon pre tait, selon l'expression vulgaire, barbier de son
    mtier; mais ses penses taient trop leves pour qu'il se
    laisst nommer ainsi; il se disait tondeur de joues et
    tailleur de barbes.

Le proverbe: Tout beau, barbier, la main vous tremble, fait
peut-tre allusion  un conte du _Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles_: Un barbier avait consenti,  la sollicitation
d'hritiers avides,  couper le cou  un seigneur auquel il faisait
la barbe. Il vint chez le gentilhomme et vit en plusieurs lieux
cette devise: Quoi que tu fasses, pense  la fin. En mouillant la
barbe du seigneur, il rflchissait  la promesse qu'il avait faite,
et il tait mu: la main lui tremblait si fort que, lorsqu'il prit
le rasoir pour faire la barbe, il n'aurait pas t capable de la
faire. Le seigneur qui s'en aperut, lui prit le poing, et lui dit:
Qu'est-ce l, barbier, vous tremblez? Par la morte bieu, vous avez
envie de faire quelque mal! Le barbier se jeta  ses pieds, lui
avoua tout; les hritiers furent pendus, et lui l'aurait t, si le
gentilhomme n'avait intercd pour lui.

On a dj vu quelques rcits populaires o figurent les barbiers;
dans les contes, ils ne jouent gure qu'un rle pisodique, qui
pourrait presque toujours tre rempli par un personnage d'une autre
profession. C'est ainsi que dans un conte dont on a recueilli
plusieurs versions une princesse ddaigne le fils d'un roi. Celui-ci
se prsente au palais, dguis, en se donnant pour un perruquier
habile; il plat tellement  la princesse, qu'elle finit par
l'pouser; il l'emmne et lui fait exercer des mtiers pnibles,
jusqu'au jour o, la voyant suffisamment punie de ses ddains, il
lui fait connatre sa vritable qualit.


SOURCES

Lemercier de Neuville, _Physiologie du coiffeur_, 56,
138.--Fournier, _Histoire des enseignes_, 135, 303. 157.--(Balzac)
_Petit dictionnaire des enseignes de Paris_, 14.--Akerlio, _Eloge
des perruques_, 161.--Lefeuve, _Histoire de Paris, rue par rue_, I,
505.--Mercier, _Tableau de Paris_, I, 58; II, 113; VI.
70.--Challamel. _Histoire-muse de la Rvolution_
(_passim_).--Timbs, _Things generally not known_, I. 124; II.
20.--Ant. Caillot, _Vie publique des Franais_, II, 117.--Cambry.
_Voyage dans le Finistre_ (d. 1836), 308.--_Revue des traditions
populaires_. I. 327; IX, 503.--Sarcaud, _Lgendes du Bassigny
champenois_, 33.--_Magasin pittoresque_, 1836. 245; 1837,
401.--Chruel. _Dictionnaire des Institutions_.--De Lamare, _Trait
de la police_, II, 116, 335.--Communications de MM. Amde Lhote,
Eloy, Alfred Harou. Dieudonn, Lecoq.--Monteil, _Histoire des
Franais_, III, 247; V, 78, 122.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_,
II, 100.

[Illustration: Une boutique de perruquier vers 1800, d'aprs une
eau-forte de Duplessis-Bertaux.]




LES TAILLEURS DE PIERRE


Comme la plupart des ouvriers dont les travaux s'excutent au
dehors, ou tout au moins dans des chantiers o l'air circule
librement, les tailleurs de pierre sont plus gais que les artisans
soumis au rgime de l'usine; ils chantent volontiers et leurs
chansons, loin de reflter des ides tristes, parlent avec une sorte
d'orgueil du mtier et des qualits de ceux qui l'exercent; il est
vrai que c'est l'un de ceux qui demandent de l'habilet manuelle, de
la rflexion; le travail est assez bien rtribu, il est vari.
Poncy a trouv pour la chanson qu'il a compose sur eux un refrain
assez heureusement inspir:

    En avant le maillet d'acier,
    Il donne une me au bloc grossier.
    . . . . . . .
     nous ces blocs normes:
    Notre bras sait comment
    Du flanc des monts informes
    On taille un monument.

Vers 1850, les ouvriers qui taillaient le grs,  Fontainebleau,
chantaient une chanson dont voici deux couplets:

    Tous les piqueurs de grs
    Sont de fameux sujets,
    C'est  Fontainebleau
    Ce qu'il y a de plus beau.

    Ah! si le roi savait
    Qu'on est bien en fort.
    Il quitterait son beau
    Chteau de Fontainebleau.

La chanson de compagnonnage suivante, recueillie dans les
Ctes-du-Nord, exprime des ides analogues, et elle prtend aussi
que les tailleurs de pierre sont au premier rang des ouvriers
honntes:

    On y sait dans Paris,
    Dans Lyon, dans Marseille,
    Toulouse et Montpellier,
    Bordeaux et la Rochelle:
    Tous nos plus grands esprits
    N'ont jamais pu savoir,
    Sans tre compagnon,
    Ce que c'est que l'devoir.         (_bis_)

    Vous voyez nos maons
    Le long de leur chelle,
    Le marteau  la main,
    Dans l'autre la truelle,
    Criant de tous cts:
    Apporte du mortier,
    J'ai encore une pierre,
    Je veux la placer.                 (_bis_)

    Et nos tailleurs de pierre,
    Tous compagnons honntes,
    Le ciseau  la main,
    Dans l'autre la massette,
    Criant de tous cts:
    Apportez-nous du vin,
    Car nous sommes des joyeux,
    Qui n'se font pas de chagrin.      (_bis_)

     la porte de l'enfer,
    Trois cordonniers s'prsentent,
    Demandent  parler
    Au matre des tnbres.
    Le matre leur rpond
    D'un air tout en courroux:
    Il me semble que l'enfer
    N'est faite que pour vous.           (_bis_)

    Quant aux tailleurs de pierre,
    Personne ne se prsente:
    Il y a plus d'dix-huit cents ans
    Qu'ils sont en attente.
    Il faut que leur devoir
    Soit bien mystrieux,
    Aussitt qu'ils sont morts
    Ils s'en vont droit aux cieux.       (_bis_)

Dans le centre de la Haute-Bretagne, pays de carrires de granit,
une chanson que chantent les ouvriers des autres mtiers assure que,
de mme que les cordonniers et les tisserands, ils ne commencent
leur semaine que vers les derniers jours:

    Les tailleurs de pierre sont pis que des vques, (_bis_)
    Car du lundi ils en font une fte.

    Va, va, ma petite massette,
    Va, va, le beau temps reviendra.

    Car du lundi ils en font une fte
    Et le mardi ils continuent la fte.

    Et le mercredi ils vont voir leur matresse.

    Et le jeudi ils ont mal  la tte.

    Le vendredi ils font une pierre peut-tre,

    Le samedi leur journe est complte.

    Et le dimanche il faut de l'argent mettre.

Une lgende de Java, qui est empreinte d'une certaine philosophie,
met en mme temps en relief la puissance de l'ouvrier qui dompte la
pierre la plus dure: Un homme qui taillait des pierres dans un roc
se plaignit un jour de sa rude tche, et il forma le voeu d'tre
assez riche pour pouvoir reposer sur un lit  rideaux; son souhait
est accompli; il voit passer un roi, et dsire d'tre roi, puis
d'tre comme le soleil qui dessche tout; un nuage l'obscurcit; il
souhaite d'tre nuage; il se place sous cette forme entre le soleil
et la terre, et de ses flancs coulent des torrents qui submergent
tout, mais ne peuvent branler un roc; il dsire tre roc; mais
voici qu'un ouvrier se met  frapper la pierre avec son marteau et
en dtache de gros morceaux. Je voudrais tre cet ouvrier, dit le
roc, il est plus puissant que moi. Et le pauvre homme, transform
tant de fois, redevient tailleur de pierre et travaille rudement
pour un mince salaire, et vit au jour le jour, content de son sort.

Au XVe sicle, la rception d'un matre tailleur de meules donnait
lieu  une crmonie assez bizarre: On avait, dit Monteil, prpar
une salle de festin, et, au-dessus, un grenier o, pendant que dans
la salle les matres faisaient bonne chre, se divertissaient, le
dernier matre reu, le manche de balai  la ceinture en guise
d'pe, avait conduit celui qui devait tre reu matre, et il ne
cessait de crier comme si on le battait  tre tu. Un peu aprs il
sortait, tenant par le bras le matre qui l'avait reu, et tous les
deux riaient  gorge dploye. Les coups qui, dans les temps
barbares, taient franchement donns et reus, alors n'taient plus
que simuls; ils prcdaient et suivaient les promesses faites par
les nouveaux matres de s'aimer entre confrres du mtier, de ne pas
dcouvrir le secret de la meulire.

Les ouvriers tailleurs de pierre ont jou un grand rle dans
l'ancien compagnonnage; ils prtendaient que leur Devoir remontait
jusqu' Salomon, qui le leur avait donn pour les rcompenser de
leurs travaux; il est  peu prs prouv que ds le XIIe sicle, au
moment o les confrries de constructeurs tendaient  se sculariser
peu  peu, par le mariage de leurs membres, quelques associations
d'ouvriers tailleurs de pierre s'taient organises en France sous
le titre de Compagnons de Salomon, lesquels s'adjoignirent ensuite
les menuisiers et les serruriers. En 1810, les compagnons trangers,
dits les Loups, taient diviss en deux classes, les _Compagnons_ et
les _Jeunes Hommes_. Les premiers portaient la canne et des rubans
fleuris d'une infinit de couleurs qui, passs derrire le cou,
revenaient par devant flotter sur la poitrine; les seconds
s'attachaient  droite,  la boutonnire de l'habit, des rubans
blancs et verts.

[Illustration: Tailleurs de pierre au XVIe sicle, d'aprs Jost
Ammon.]

L'ouvrier qui se prsentait pour faire partie de la Socit
subissait un noviciat pendant lequel il logeait et mangeait chez la
mre, sans participer aux frais du corps. Au bout de quelque temps,
et sitt qu'on avait pu se convaincre de sa moralit, on le recevait
Jeune Homme. Les Compagnons et les Jeunes Hommes portaient des
surnoms composs d'un sobriquet et du nom du lieu de leur naissance,
tels que la _Rose de Morlaix_, la _Sagesse de Poitiers_, la
_Prudence de Draguignan_,  l'inverse de ce qui avait lieu dans la
plupart des socits.

Les tailleurs de pierre de l'association des Enfants de Salomon,
initiateurs de tous les autres, portaient le surnom de Compagnons
trangers. Il leur fut appliqu, dit la tradition, parce que
lorsqu'ils travaillrent au temple de Salomon, ils venaient tous, ou
presque tous, de Tyr et des environs, et se trouvaient, par
consquent, trangers pour la Jude. L'pithte de loup viendrait,
suivant Perdiguier, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font
entendre dans toutes leurs crmonies. Clavel fait driver cette
qualification et celle de chiens donne  d'autres compagnons de la
coutume des anciens initis de Memphis, de se couvrir la tte d'un
masque de chacal, de loup ou de chien.

La dnomination de Gavots aurait t donne aux enfants de Salomon
parce que leurs anctres, arrivant de Jude, dbarqurent sur les
ctes de Provence, o l'on appelle gavots les habitants de
Barcelonnette, localit voisine du lieu de leur dbarquement.

Les tailleurs de pierre, enfants de matre Jacques, prennent, comme
tous les ouvriers qui se rattachaient  lui, le titre de Compagnons
du Devoir. Ils s'appellent aussi _Compagnons passants_ et taient
surnomms _loups-garous_.

Ils forment deux classes: les _compagnons_ et ceux qui demandent 
l'tre ou _aspirants_; les premiers portent la longue canne  tte
d'ivoire et des rubans bariols de couleurs varies, attachs autour
du chapeau et tombant  l'paule. Ils se traitent de _coterie_,
portent des surnoms semblables  ceux des compagnons trangers,
pratiquant le topage et ne hurlant pas, quoique loups-garous. Ils
traitent leurs aspirants avec hauteur et duret. Les loups et les
loups-garous taient de sectes diffrentes; ils se dtestaient
souverainement et laissaient difficilement passer une occasion d'en
venir aux prises. Les chantiers de Paris ont seuls le privilge
d'tre pour les deux socits ennemies un terrain neutre et commun
o une sorte de bonne intelligence est conserve.

En 1720 les tailleurs de pierre, compagnons trangers, jourent pour
cent ans la ville de Lyon contre les compagnons passants. Ces
derniers perdirent et se soumettant  leur sort, abandonnrent la
place aux vainqueurs; cent ans plus tard, les temps d'exil tant
expirs, ils crurent pouvoir retourner de nouveau dans la cit
lyonnaise; mais leurs rivaux ne l'entendirent pas ainsi, et, quoique
trs nombreux, les passants furent repousss, ils se rejettent alors
sur Tournus, o l'on taille la pierre pour Lyon; les passants
voulurent encore les repousser. On se battit, il y eut des blesss
et mme des morts.

Dans la Loire-Infrieure, on prtend que si les maons et les
tailleurs de pierre ont choisi pour leur fte l'Ascension, c'est
parce que c'est un tailleur de pierre qui retira la dalle qui
recouvrait le tombeau de Jsus-Christ, et un maon qui en dmolit la
maonnerie pour lui permettre de s'lancer au ciel.

Dans le pays de Vannes, le diable devint tailleur de pierre; sa
coterie et lui avaient chacun une belle et grande pierre  tailler.
Il tait convenu que celui qui aurait fini sa tche le premier
aurait tout l'argent. Le tailleur de pierre donna au diable un
marteau de bois, et il avait beau travailler, il n'avanait pas; le
compagnon, muni d'une bonne pioche  la pointe d'acier, travaillait
comme il voulait. Le diable, en voyant cela, jeta son marteau de
bois dans un tang.

Voici, sur les tailleurs de pierre, une sorte de casse-tte
mnmotechnique: Je suis Pierre, fils de Pierre, fils du grand
tailleur de pierre. Jamais Pierre, fils de Pierre, fils du grand
tailleur de pierre, n'a si bien travaill la pierre que Pierre, fils
de Pierre, fils du grand tailleur de pierre qui a taill la premire
pierre pour mettre sur le tombeau de saint Pierre.

Dans le pays d'Antrain (Ille-et-Vilaine) l'usage s'est conserv de
graver sur la tombe des maons et des tailleurs de pierre des signes
gomtriques, qui sont l'emblme du mtier.

[Illustration: Tailleur de pierre, d'aprs Bouchardon.]




LES MAONS


On donne quelquefois aux maons le surnom de compagnons de la
truelle. Limousin est synonyme de maon, parce que,  Paris,
beaucoup d'ouvriers sont originaires de cette ancienne province.

Dans le Forez, le sobriquet des maons habiles est Jean fait tout,
Jean bon  tout;  Marseille, le mauvais maon tait appel _Pasto
mortier_, gche mortier. Quand les maons s'interpellent entre eux,
ils se disent: Oh la coterie!

En argot, leur auge est un oiseau, parce qu'elle se perche sur
l'paule, comme un perroquet ou un volatile apprivois.  Nantes,
ils donnent le nom de gagne-pain  un petit morceau de bois dont ils
se servent pour prendre plus facilement le mortier dans la truelle.

L'apprenti maon est un voltigueur, parce qu'il voltige sur les
chelles, ou un chtif, titre que justifient les brimades dont ces
jeunes gens sont l'objet. Un proverbe du XVe sicle dit, pour
exprimer une chose pnible, que mieux vauldroit servir les maons.
Un personnage de la _Reconnue_, comdie de Remy Belleau, s'exprime
d'une manire analogue:

    Plustost serois aide  maon
    Que de servir ces langoureux,
    Ces advocaceaux amoureux,
    Qui ne vendent que les fumes
    De leurs parolles parfumes.

Les faons plus que brusques des maons  l'gard du jeune garon
qui les sert ne datent pas, comme on le voit, d'hier. Les _Mmoires
d'un ouvrier_ assurent que de tout temps le maon a eu le droit de
traiter son gcheur paternellement, c'est--dire de le rosser pour
son ducation.  la moindre infraction, les coups pleuvaient avec un
roulement de maldiction: on et dit le tonnerre et la giboule. Un
vieil ouvrier qui s'intresse  un apprenti lui conseille de prendre
ces manires en patience: Sois, lui dit-il, un vrai bon goujat, si
tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre mtier,
les meilleurs valets font les meilleurs matres; va donc de l'avant,
et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant;
 ton ge la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de
le mriter.

Les maons qui,  leurs dbuts dans le mtier, ont t en butte 
des vexations traditionnelles, ne manquent pas de les faire subir 
leur tour aux enfants chargs de les servir. Un compagnon, perch 
l'tage suprieur, appellera son garon; celui-ci monte les cinq ou
six chelles, saute d'chafaudage, de poutre en poutre: Dis-donc,
gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe, et la victime
redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout
aussi srieuse. Mais quand l'apprentissage sera termin, quand il
sera compagnon, le manoeuvre aura aussi un garon pour aller
qurir sa pipe ou son tabac.

Si peu difficile qu'il paraisse, ce mtier d'aide n'est pas  la
porte de tout le monde; une lgende dauphinoise raconte que le
diable ne put l'apprendre; son matre d'apprentissage le mit au rang
de servant. Pour monter de l'eau, on lui donna un panier  salade,
et pour monter du mortier, on lui donna une corde. Au commandement:
De l'eau! le diable grimpait  l'chelle avec son panier  salade et
arrivait sur l'chafaudage tout penaud, sans pouvoir verser une
goutte d'eau dans l'auge  mortier. Si l'on criait d'en haut: Du
mortier! il liait une charge de mortier et le montait en le perdant
aussitt. Son matre en riait, et le diable, honteux de n'avoir pu
servir un maon, s'enfuit de son chantier. En Franche-Comt, des
maons ayant appel Satan, celui-ci accourut et les servit 
souhait. Pour l'embarrasser, ils lui demandrent d'apporter dans une
bouteille du mortier trs liquide. Ceci demandait du temps et le
mortier disparaissait bien vite. Ils en redemandaient immdiatement,
si bien que le diable ne pouvait suffire  leurs exigences et se
fatiguait  remplir la bouteille. Les maons rclamant des pierres,
elles arrivaient aussitt; enfin le plus rus demanda une pierre 
la fois ronde, plate et carre. Le diable fut ainsi attrap et ne
put prendre les mes des maons.

Les maons voyageurs ont coutume de porter les tourtes de pain
enfiles  leurs btons. Ils vivent entre eux sans se faire d'amis
dans les pays trangers. Les Forziens, qui ont toujours t ennemis
des Auvergnats, raillent les enfants de saint Lonard en racontant
le dicton suivant: Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lve-toi,
fouchtr.--Ah! mon mestre, le vent rifle.--Eh ben, tourne te
coucha.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lve-toi.--Par que faire, mon
mestre?--Par voir travaill.--Ah! mon mestre, que le ventre me fait
m.--Eh ben, tourne te coucha!--Jeanot?--Abs, mon
mestre.--Lve-toi.--Par que faire, mon mestre?--La muraille va
zingu.--Que le zingue, que le crave, la soupe est tremp, je vous
la manj.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lve-toi.--Par que faire, mon
mestre?--Par manj la soupa.--Oh! hi! lau la! je me lve, je me
lve, me v'la lev.

En Saintonge, on raconte sur les maons limousins une factie
analogue:--Pierre, leve-tu?--P'rqu fare, mn pre?--P'r porta le
mourti, fouchtra!--Y e la colique, mon pare.--Piau lve-ta?--P'rqu
fare, mon pre.--P'r mang'he la soupe  la rabiole, mn fils.--Y m
lve, mon par, tralala.  Paris on appelle maon un pain de
quatre livres; quand les maons du Limousin vont prendre leur repas,
ils apportent toujours leur pain.

Les maons, en Angleterre, passent aussi pour tre de bon apptit,
et on leur adresse cette formulette: _Mother, here's the hungry
masons, look to the hen's meat._ Ma mre, voici les maons affams,
prenez garde  votre poule; en France, on appelle soupe de maon ou
de Limousin, une soupe compacte, et l'on dit de celui qui mange
beaucoup qu'il mange du pain comme un Limousin. Un proverbe galique
a le mme sens: _Cnimh mor'us feoil air, fuigheal clachair._ Un
gros os et de la chair dessus, dessert de maon.

D'aprs une petite lgende de la Haute-Bretagne, un oiseau donna des
conseils utiles  un maon qui, construisant un mur, ne savait
comment s'y prendre pour faire tenir une pierre, une caille qui
tait derrire lui cria:

    Bout pour bout.

Dans la Creuse, on adresse aux femmes des maons la formulette
suivante:

    _Hou! hou! hou!_
    _Fennas de maous,_
    _Prpares draps et bouraous._

_Clachair Samhraidh, diol-dirc Geamhraidh._ En t maon, en hiver
mendiant, dit un proverbe galique: les travaux de maonnerie sont
en effet interrompus pendant l'hiver.

[Illustration: Maons et tailleurs de pierre, d'aprs une miniature
du XVe sicle.]

Comme les maons, obligs de calculer la place des pierres, de
rogner ce qui dpasse, vont plus lentement que d'autres gens de
mtiers, des proverbes les accusent de se mnager  l'excs:

    Sueur de maon
    O la trouve-t-on?

    --Sueur de maon vaut un louis.

    --On ne sait pas ce que cote une goutte de sueur de maon.
    (Lige.)

On dit, par injure,  toutes sortes d'ouvriers qui travaillent
grossirement et malproprement  quelque besogne que ce soit, que ce
sont des vrais maons.

En Portugal, le maon a t maudit, parce qu'il a jet des pierres 
la sainte Vierge; celle-ci lui dit:

    _Pedreiro, Pedreiro,_
    _Hade ser sempre pobreto e alagrete._

Maon, tu seras toujours pauvre et gai. En effet le maon chante et
siffle, mais il ne s'enrichit gure.

Les deux formulettes suivantes, si elles sont injurieuses pour
d'autres corps d'tats, sont tout  la louange de la probit des
maons:

    Alleluia pour les maons!
    Les cordonniers sont des fripons,
    Les procureurs sont des voleurs,
    Les avocats sont des liche-plats,
        Alleluia!       (Haute-Bretagne.)

    _Alleluia per li massoun,_
    _Li courdouni soun de larroun,_
    _Li mouni soun de cresto-sac,_
        _Alleluia!_          (Provence.)

Un proverbe sicilien compare les dangers de la construction  ceux
de la mer:

    _Marinari e muraturi_
    _Libbirtinni, Signuri._

    Des marins et des maons, prenez piti, Seigneur.

Lorsque les maons hissent une pierre sur une maison, ils ont
coutume de pousser un son haut et aigu, que l'on peut plus ou moins
bien traduire par: u-u---u, et qui a un grand caractre de
monotonie et de tristesse.

 Paris, ils ont un cri d'appel: Une truelle au sas! qui a pour but
d'avertir le goujat plac prs de l'chelle.

Les superstitions en rapport avec la construction sont extrmement
nombreuses; voici quelques-unes de celles dans lesquelles les maons
jouent un rle actif.

 Lesbos, quand on creuse les fondements d'une construction
nouvelle, le maon lance une pierre sur l'ombre de la premire
personne qui passera; celle-ci mourra, mais la btisse sera solide.

La pose de la premire pierre est une opration importante, et en un
grand nombre de pays elle est accompagne d'actes qui prsentent un
caractre parfois religieux, plus souvent superstitieux. Dans le
Morbihan, les ouvriers pratiquaient autrefois un trou dans la
premire pierre et y posaient une pice de monnaie frappe de
l'anne, puis tous, ainsi que le propritaire, allaient donner un
coup de marteau; ensuite l'un d'eux se mettait  genoux, rcitait
une petite prire pour demander  Dieu de protger la nouvelle
construction, puis, s'adressant  la pice d'argent, il lui disait:

    Quand cette maison tombera,
    Dans la premire pierre on te trouvera,
    Tu serviras  marquer
    Combien de temps elle a dur.

Les maons du pays de Menton croient qu'il arrivera malheur  celui
qui posera la premire pierre s'il n'a pas soin de faire une prire.
Aux environs de Namur, le propritaire l'asperge avec un buis bnit
tremp dans l'eau bnite et qui est ensuite scell dans le mur.

 ct de ces coutumes qui ont tout au moins une apparence
chrtienne, il en est d'autres, usites encore de nos jours, qui
sont des survivances de l'poque o des rites barbares se
rattachaient  la construction. C'est ainsi que nagure, dans le
nord de l'cosse, la pierre tant place sur le bord de la tranche,
le plus jeune apprenti ou,  son dfaut, le plus jeune ouvrier, se
couchait, la tte enveloppe dans un tablier, au fond de la
tranche, la face contre terre, droit au-dessous de la pierre qui
avait t laisse sur le bord; on rpandait sur sa tte un verre de
whisky, et lorsqu'on avait cri par trois fois: Prparez-vous! les
deux autres maons faisaient le geste de placer la pierre sur le dos
du compagnon couch, et un autre maon lui frappait par trois fois
les paules avec un marteau; lorsqu'il s'agissait de constructions
importantes, les maons saisissaient la premire crature, homme ou
bte, qui passait, et lui faisaient toucher la premire pierre ou la
plaaient pendant quelques instants dessous. On a l videmment un
souvenir du temps o une victime vivante tait rellement place
sous les fondations. Au XVIIe sicle, au Japon, il y avait des
hommes qui se sacrifiaient volontairement: celui qui se couchait
dans la tranche tait cras avec des pierres.

Des lgendes, qui ont surtout cours dans la presqu'le des Balkans,
mais qu'on retrouve aussi en Scandinavie, racontent que pour assurer
la solidit de certaines constructions, il fallait y emmurer une
crature humaine. Au Montngro, pendant que l'on construisait la
tour de Cettigne, un mauvais gnie renversait la nuit le travail
fait la veille. Les ouvriers se runirent en conseil et dcidrent
que pour faire cesser le malfice on enterrerait vivante, dans les
fondations, la premire femme qui passerait. On raconte la mme
lgende  propos de la tour de Scutari; ce fut un oracle qui ordonna
d'y enterrer vivante une jeune femme.

[Illustration: Maon Italien, d'aprs Mitelli.]

Un autre rite voulait que les fondations fussent arroses de sang
humain; les magiciens de Vortigern, roi de la Grande-Bretagne, lui
avaient dit que sa forteresse ne serait solide qu'aprs avoir t
arrose avec le sang d'un enfant n sans pre. D'aprs la tradition,
les Pictes, anciens habitants de l'cosse, versaient sur leurs
fondations du sang humain. En pleine Europe civilise, on constate
un souvenir adouci de cette coutume: Au milieu de ce sicle, on ne
btissait pas une maison, dans le Finistre, sans en asperger les
fondations avec le sang d'un coq. Si un propritaire ne se
conformait pas  cette coutume, les maons allaient la lui rappeler.
En cosse, il fallait aussi faire couler du sang sur la premire
pierre et on frappait dessus la tte d'un poulet jusqu' effusion de
sang. Les maons grecs disent que la premire personne qui passera,
la premire pierre pose, mourra dans l'anne; pour acquitter cette
dette, ils tuent dessus un agneau ou un coq noir.

Certaines autres coutumes qui,  l'origine, ont eu un caractre
superstitieux, ne sont plus qu'un prtexte  pourboire. En cosse,
la sant et le bonheur ne rsident pas dans la maison, si on n'a
soin, lors de la pose des fondements, de rgaler les ouvriers avec
du whisky ou de la bire, accompagns de vin et de fromage; si un
peu de liquide tombe  terre, c'est un prsage favorable.

Dans le Bocage normand le propritaire doit prendre la truelle et le
marteau et donner aux ouvriers la pice tape; on a soin aussi de
lui demander force pots pour arroser le mortier. En Franche-Comt,
l'an des enfants pose la premire pierre et frappe dessus trois
coups de marteau. Aprs cette crmonie, les maons passent la
journe en fte chez celui qui les occupe. Dans le Hainaut, le
propritaire doit offrir autant de tournes qu'il a frapp de fois
avec la truelle sur la pierre.

 Paris, certains maons demandent qu'on leur donne les verres dans
lesquels ils ont bu au moment de la pose de la premire pierre,
prtendant que sans cela il arrivera malheur  celui qui fait btir
la maison. Parfois, mais plus rarement, il est d'usage de rgaler
les ouvriers au cours de la construction. Dans la Gironde, les
moellons qui sont assez longs pour traverser un mur de part en part
sont appels _chopines_. Les maons ne rognent les bouts qui
dpassent que quand le propritaire a pay  boire.

Dans la Suisse romande, quand on btit une maison, si les tincelles
jaillissent souvent sous le marteau des maons ou sous le rabot des
menuisiers, c'est un prsage de malheur et d'incendie pour
l'difice. En cosse on croyait encore, au milieu du sicle, que
lorsqu'on btissait une cathdrale, un pont ou quelque difice
important, un ou plusieurs des maons devaient ncessairement tre
tus par accident.

L'achvement des murs est presque partout un prtexte 
rjouissances.  Paris, vers 1850, voici comment cela se passait,
d'aprs les _Industriels_: Quand les ouvriers ont termin un
btiment, ils se cotisent, achtent un norme branchage encore
couvert de sa verdure, qu'ils ornent de fleurs et de rubans, puis
l'un d'eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison que
l'on vient de construire le bouquet resplendissant des maons, et
quand tout l'atelier voit se balancer firement dans les airs le
joyeux signe, il applaudit et lance un joyeux vivat. Cette crmonie
accomplie, on prend deux autres bouquets, puis on se rend chez le
propritaire, puis chez l'entrepreneur. Tous deux, en change de
cette offrande, donnent quelques pices de cinq francs avec
lesquelles on termine joyeusement la journe.

En Franche-Comt, on met un bouquet au-dessus du pignon ou de la
chemine d'un difice dont on vient d'achever la construction, et
les maons appellent arroser le bouquet, boire amplement au compte
du propritaire qui leur doit un festin.

 Paris, le rendez-vous gnral des compagnons maons est, disent
les _Industriels_,  la place de Grve. Ds cinq heures du matin ils
y arrivent en foule, et non seulement les ouvriers s'y rendent soit
pour attendre de l'ouvrage, soit pour chercher des compagnons, mais
le rdeur (on appelle ainsi le compagnon spcialement charg de
trouver des engagements) et l'entrepreneur y viennent pour enrler
des travailleurs: c'est de ce point de runion qu'est venu
l'expression de faire grve, applique aux maons qui sont oisifs,
soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons
nouvellement dbarqus  Paris pour y tenter la fortune, vont tout
d'abord  la place de Grve. C'est encore l, chez le marchand de
vin, qu'on vient tour  tour se payer des rasades en attendant
l'ouvrage, et souvent bien des coalitions, des complots, parfois
d'honntes projets pour l'avenir se sont forms l. Actuellement il
y a une seconde grve, place Lvy, aux Batignolles.

[Illustration: Qui btit ment, d'aprs Lagniet (XVIIe sicle).]

Les _Mmoires d'un Ouvrier_ ont conserv une histoire qui se raconte
parmi les maons avec mille variantes, et qui met en relief
l'habilet de certains d'entre eux: Le gros Mauduit tait un matre
compagnon qu'on avait surnomm _quatre mains_, parce qu'il faisait
autant d'ouvrage que les deux meilleurs ouvriers. Il travaillait
toujours seul, servi par trois goujats qui pouvaient  peine lui
suffire. Vtu d'un habit noir, chauss d'escarpins cirs  l'oeuf
et coiff  l'oiseau royal, il achevait sa besogne sans qu'une tache
de pltre ou un choc de soliveau nuist  son costume. On venait le
voir travailler des quatre coins de la France, et il y avait
toujours sur son chafaudage autant de curieux que devant les tours
Notre-Dame. Personne n'avait jamais entrepris de lutter contre lui,
quand il arriva un jour de la Beauce un petit homme nomm Gauvert,
qui, aprs l'avoir vu travailler, demanda  concourir avec le roi
des matres compagnons. Gauvert n'avait pas cinq pieds et tait tout
costum de drap couleur marron, avec un petit cadogan qui pendait
sur le collet de son habit. On plaa les deux adversaires aux deux
bouts d'un chafaudage et,  un signal donn, la lutte commena. Le
mur grandissait  vue d'oeil sous leurs doigts, mais en se
maintenant toujours de niveau, si bien qu' la fin de la journe
aucun d'eux n'avait dpass l'ouvrage de son concurrent de
l'paisseur d'un caillou. Ils recommencrent le lendemain, puis le
jour suivant, jusqu' ce qu'ils eussent conduit la maonnerie  la
corniche. Comprenant alors l'impossibilit de se vaincre, ils
s'embrassrent en se jurant amiti, et le gros Mauduit donna sa
fille au petit Gauvert. Les descendants de ces deux vaillants
ouvriers ont aujourd'hui une maison  cinq tages dans chacun des
arrondissements de Paris.

Les maons limousins racontent que saint Lonard, leur patron, est
le plus grand saint du paradis: Avant que le bon Dieu ft bon Dieu,
il demanda  saint Lonard s'il voulait l'tre  sa place.--Non,
rpondit saint Lonard, cela donne trop de peine. Fouchtra! j'aime
mieux tre le premier saint du paradis. Dans le Morbihan, les maons
ont une dvotion toute particulire pour saint Cado, qui fit le
diable lui construire un pont et le trompa.

Les maons et charpentiers de Paris avaient tabli leur confrrie,
qui est de saint Blaise et de saint Louis, en l'an 1476 dans la
chapelle de ce nom, sur la rue Galande, et ils y faisaient dire une
grande messe tous les dimanches et bonnes ftes.

Les lgendes o les maons jouent un rle sont,  part celles qui
ont trait aux rites de la construction et aux emmurements, assez peu
nombreuses: Lorsque l'on construisit la cathdrale d'Ulster, il y
avait une vache miraculeuse qu'on mangeait tous les jours, et qui
renaissait entire, si on avait soin de ne briser ni endommager
aucun de ses os, mais de les rassembler et de les mettre dans la
peau. Un jour, elle boitait; le saint qui conduisait la construction
fit rassembler ses hommes et leur demanda qui avait bris l'os pour
en enlever la moelle: le maon gourmand se dclara, et le saint lui
dit que, s'il n'avait pas avou, il aurait t tu par une pierre
avant la fin de l'difice.

En mme temps que l'on btissait le clocher du prieur d'Huanne,
dans le Doubs, on travaillait  la construction du clocher de
Rougemont. Celui-ci s'levait dj  plusieurs mtres du sol, que
les fondations du clocher d'Huanne n'taient pas encore termines.
Les constructeurs se vantaient rciproquement de travailler vite, et
ils convinrent que ceux qui atteindraient les premiers une certaine
lvation, placeraient sur le mur une pierre en saillie reprsentant
un objet ridicule pour faire honte aux autres. Ceux de Rougemont,
qui croyaient gagner la partie, avaient prpar  l'avance une
pierre sculpte en forme de figure humaine, tirant une langue
monstrueuse. Mais ils furent punis de leur fanfaronnade, car ceux
d'Huanne parvinrent les premiers  la hauteur convenue et y
posrent, en regard de Rougemont, cette pierre ronde qui affecte
encore grossirement la forme de deux fesses. Le lendemain, ceux de
Rougemont placrent, en regard d'Huanne, leur figure avec sa langue
tire dmesurment, et ils eurent grand'honte quand ils apprirent le
tour qui leur avait t jou la veille par les maons d'Huanne.

Plusieurs lgendes font venir le diable au secours des matres
maons dans l'embarras. En Haute-Bretagne, l'un d'eux avait promis 
un seigneur de lui construire une tour qui aurait autant de marches
qu'il y a de jours dans l'anne; mais ses ouvriers avaient peur de
tomber et ne voulaient plus y travailler; le diable lui proposa de
l'achever en une nuit,  la condition d'emporter le premier ouvrier
qui monterait sur le haut aprs l'achvement. Le maon y consentit,
mais en stipulant que si le maudit ne pouvait l'attraper du premier
coup, il n'aurait aucun recours contre lui. La tour acheve, le
matre maon dit  l'un de ses ouvriers d'y monter, en suivant son
chat, qui avait une corde au cou. Ds que le chat arriva au haut de
la tour, le diable le saisit pendant que l'ouvrier descendait en
toute hte. J'ai cit dans mon livre sur _les Travaux publics et les
Mines_ un grand nombre de rcits populaires dans lesquels le diable,
qui est venu au secours d'architectes et de maons qui l'ont appel,
est dup par eux, et reoit pour son salaire au lieu d'un homme, un
chat, un coq ou bien un cochon.

[Illustration: Maons  l'ouvrage, d'aprs Eisen (fin du XVIIIe
sicle).]

Dans un conte sicilien recueilli par Pitr, un maon est charg par
un roi de lui construire un chteau o il puisse mettre ses trsors.
Il le btit avec son fils, mais en ayant soin de mnager une
ouverture cache par laquelle un homme pouvait entrer. Quand le
chteau eut t achev, le maon, voyant que personne ne le gardait,
s'y rendit avec son fils, dplaa la pierre et remplit un sac d'or.
Il y retourna plusieurs fois, et le roi, qui vit que son tas d'or
diminuait, fit placer des gardes qui ne prirent personne, parce que
les deux voleurs ne firent pas leur visite accoutume. Alors on
conseilla au roi de placer  l'intrieur des murailles des tonneaux
remplis de poix. Quand le maon vint avec son fils, il tomba dans
l'un d'eux et ne put s'en dptrer. Il ordonna  son fils de lui
couper la tte. Le roi, trouvant ce cadavre dcapit, donna l'ordre
de le promener par la ville, et de regarder si quelqu'un pleurait.
La veuve du maon se mit  verser des larmes, et son fils, qui tait
devenu ouvrier charpentier, se coupa les doigts, et alors la mre
dit qu'elle pleurait parce que son fils tait mutil. Une chanson
populaire trs rpandue est celle qui dbute ainsi:

    Mon pre  fait btir maison
    Par quatre-vingts jolis maons.
    Dont le plus jeune est mon mignon.

Souvent les couplets qui suivent n'ont plus de rapport avec le joli
maon; parfois, comme dans la version poitevine, un dialogue, tout
 l'avantage de la profession, s'engage entre le pre et la jeune
fille:

    --Mon pr', pour qui cette maison?

    --C'est pour vous, ma fille Jeanneton.

    Ma fille promettez-moi donc
    De n'pouser jamais garon.

    --J'aimerais mieux que la maison
    Ft toute en cendre et en charbon
    Que d'r'noncer  mon mignon.

En Gascogne, le dialogue suivant s'engage entre le pre et la fille:

    --Voulez-vous prince ou baron?

    --Mon pre, je veux un maon
    Qui me fera btir maison.

    --Que diront ceux qui passeront:
     qui est cette maison?

    --C'est  la femme d'un maon.


DEVINETTES ET PROVERBES

    --Qui est-ce qui fait le tour de la maison et qui se trompe
    quand il arrive  la porte?--C'est le maon. (Morbihan.)

    --Maon avec raison fait maison. (XVIe sicle.)

    --C'est au pied du mur qu'on reconnat le maon.

    --Avant d'tre apprenti maon, ne fais pas le matre
    architecte. (Turc.)

    -- force de btir le maon devient architecte. (Turc.)

    --Il n'est pas bon masson qui pierre refuse. (XVIe sicle.)

    --_Non e buon murator chi rifuata pietra alcuna._
    (Italien.)

    --_An auld mason make a gude barrowman._--Un vieux maon
    fait un bon brouetteur. (cosse.)

    --_Coussira massons ta ha soulis._--Aller chercher des
    maons pour faire des souliers. (Barn.)

    --_My man's a mason to-morow's the first of March._--Mon
    homme est maon, c'est demain le premier mars. C'est  ce
    jour que se termine le temps d'hiver, et qu'on accorde aux
    ouvriers paie entire. (cosse.)

[Illustration: Ils s'abregent et se facilitent leurs travaux par les
secours mutuels qu'ils se donnent.]




LES COUVREURS


Le couvreur est appel chat parce qu'il court sur les toits comme
un chat.

Dans l'argot breton de La Roche-Derrien, les couvreurs en ardoises
sont,  cause du bruit qu'ils font: Potred ann tok-tok, les hommes
du toc-toc, ou marteau.

 Paris, on donne le nom de _voleur au gras-double_ ou de
_limousineux_  des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des
couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes,
puis l'aplatissent et le serrent  l'aide d'un clou, ils en forment
ainsi une sorte de cuirasse qu'ils attachent  l'aide d'une courroie
sous leurs vtements. Ce nom de Limousineux leur vient, dit Larchey,
de ce que l'on compare ce vtement de plomb aux gros manteaux nomms
_limousines_.

Quand on veut parler d'un couvreur, disent les _Farces
tabariniques_, on dit que le vent lui souffle au derrire.

Dans le Bocage normand, les couvreurs prsentent au matre une
ardoise enrubanne, aussi finement dcoupe qu'une lgre dentelle,
avec une croix au milieu de la rosace taille dans l'ardoise. Elle
est ensuite fixe au bord de la toiture. Ce prsent doit tre, bien
entendu, rcompens par une gratification.

Grimm rapporte, dans les _Veilles allemandes_, que d'aprs les lois
qui rgissaient le corps des couvreurs, quand un fils montait pour
la premire fois sur un toit en prsence de son pre et qu'il
commenait  perdre la tte, son pre tait oblig de le saisir
aussitt et de le prcipiter lui-mme afin de n'tre pas entran
avec lui dans sa chute.

Un jeune couvreur devait faire son coup de matre et haranguer le
peuple du haut d'un clocher heureusement achev. Au milieu de son
discours il commena  se troubler, et tout  coup il cria  son
pre, qui tait en bas parmi une foule nombreuse: Pre, les
villages, les montagnes des environs qui viennent  moi! Le pre se
prosterna aussitt  genoux, pria pour l'me de son fils et engagea
le monde qui tait l  en faire autant. Bientt le fils tomba et se
tua. J'ai entendu en Haute-Bretagne un rcit qui rappelle celui de
Grimm: un couvreur tait mont sur un clocher avec son fils, lorsque
celui-ci lui cria: Papa, voil les gens d'en bas qui montent! Le
pre comprit que son fils tait perdu, et il fit le signe de la
croix en rcitant le _De profundis_!

Les couvreurs et faiseurs de clochers figuraient au nombre des
artisans auxquels il tait interdit de tester en justice. Le
chapitre 156 de la _Trs ancienne Coutume de Bretagne_ le disait
expressment, en les mettant au rang des mtiers mpriss pour des
causes diverses: Ceux, dit-elle, sont vilains nattes de quelconque
lignage qu'ils soient qui s'entremettent de vilains mtiers, comme
estre corcheurs de chevaux, de vilaines bestes, garzailles,
truendailles, pendeurs de larrons, porteurs de pasts et de plateaux
en tavernes, crieurs de vins, cureurs de chambres coies, faiseurs de
clochers, couvreurs de pierres, pelletiers, poissonniers... telles
gens ne sont dignes d'eux entremettre de droit ni de coutume.
Hevin, dans son _Commentaire_, dit que si la _Trs ancienne Coutume_
compte entre les infmes _qui repelluntur a testimonio dicendo_ les
couvreurs de clochers ou d'ardoises, la raison doit en tre tire
d'Aristote qui range dans cette catgorie les gens de mtier qui
exposent leur vie pour peu de chose.

[Illustration: Couvreurs sur un toit, d'aprs Duplessi-Bertoux.]

Dans le compagnonnage, les charpentiers ont reu les couvreurs; les
novices s'appellent simplement aspirants. Les couvreurs avaient des
rubans fleuris et varis en couleurs; ils les portaient au chapeau
et les faisaient flotter derrire le dos; d'aprs leur manire de
voir, ceux qui travaillaient au fate des maisons devaient porter
les couleurs au fate des chapeaux.  leurs boucles d'oreilles, ils
avaient un martelet et une aissette.

Il est vraisemblable que les compagnons couvreurs avaient, de mme
que beaucoup d'autres, des rites spciaux lors des enterrements. En
1893, un ouvrier couvreur s'tant tu en tombant du haut de l'glise
Sainte-Madeleine,  Troyes, sur les grilles qui entourent l'difice,
le cortge partit de l'Htel-Dieu et, dit le _Petit rpublicain de
l'Aube_, quatre ouvriers vtus de leur costume de travail portaient
les quatre coins du pole et, de leur autre main, tenaient le
marteau plat dont ils se servent pour faonner et pour clouer leurs
ardoises. Derrire le corbillard venaient deux autres ouvriers  qui
leurs camarades avaient confi la jolie couronne qu'ils avaient
achete en commun pour dcorer la tombe du dfunt.

       *       *       *       *       *

Au sicle dernier, le comte de Charolais, prince de sang, tirait,
pour exercer son adresse, sur de malheureux couvreurs perchs sur
les toits. D'aprs les rcits populaires, il aurait eu des
prcurseurs ou des imitateurs. Dans le pays de Bayeux, en parlant
des exactions fodales, le peuple ne manque jamais de citer les
seigneurs de Creuilly et ceux de Villiers qui, par passe-temps,
tuaient les couvreurs sur les toits; quoiqu'on ne prcise aucune
poque, il est probable, dit Pluquet, que cette tradition est fonde
sur des faits anciens. Aux environs de Falaise on accuse un seigneur
de Rouvre, dont la mmoire est excre, d'avoir, revenant bredouille
de la chasse, dcharg son fusil sur un couvreur. Dans le
Bourbonnais, on a donn le surnom de Robert le Diable  un mchant
seigneur qui,  l'poque de la rgence, fusillait les couvreurs.

 Lige, sainte Barbe tait la patronne de l'ancien mtier des
couvreurs, comme elle l'est de tous les ouvriers travaillant la
pierre.

Boileau, dans une lettre  Brossette, dit que les couvreurs, quand
ils sont sur le toit d'une maison, laissent pendre une croix de
latte pour avertir les passants de prendre garde  eux et de passer
vite. Dans la satire sur les _Embarras de Paris_, il indique

            Une croix de funeste prsage,
    Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maison,
    En font pleuvoir l'ardoise et la tuile  foison.

Ce procd est encore en usage en province;  Paris, le triangle ou
la croix ont t remplacs par des planches poses en angle aux deux
cts de la maison; en outre, un jeune garon ou un vieillard, arm
d'une latte, carte les passants qui seraient tents de marcher sur
l'endroit dangereux du trottoir.

D'aprs le _Dictionnaire de Trvoux_, on dit:  bas couvreur, la
tuile est casse! quand on commande  quelqu'un de descendre d'un
lieu o il est mont. L'estampe des _Embarras de Paris_ au XVIIe
sicle, dont voici un fragment, donne cette variante: En bas
couvreur, vous cassez nos tuiles.

[Illustration]


SOURCES

TAILLEURS DE PIERRE--Ch. Poncy. _La Chanson de chaque mtier_.--Ph.
Kuhff, _Les Enfantines du bon pays de France_, 280.--_Revue des
traditions populaires_, VI, 170; VIII, 128; X, 98.--X. Marinier,
_Contes de diffrents pays_, I, 321.--Monteil, _Histoire des
Franais_, II. 130.--A. Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I,
20, 31.--C.-S. Simon, _tude sur le Compagnonnage_, 86, 91, 104.

MAONS--Nolas, _Lgendes forsiennes_, 97, 121, 151.--Rgis de la
Colombire, _Cris de Marseille_, 175.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_. --Paul Eudel, _Locutions nantaises_.--_Ancien Thtre
franais_, IV, 363.--_Magasin pittoresque_, 1850, 50, 66.--La
Bdollire, _Les Industriels_, 219, 222.--_Revue des Traditions
populaires_, VI, 173, 698; VII, 194, 207, 454, 961; VIII, 178, 564;
IX, 334; X, 158.--Ch. Thuriet, _Traditions de la Haute-Sane_,
131.--E. Lemari, _Fariboles saintongheaises_, 32.--Paul Sbillot,
_Traditions de la Haute-Bretagne_, II, 154.--E. Rolland, _Rimes de
l'Enfance_, 321.--Communications de M. A. Harou.--Leite de
Vasconcellos, _Tradioes de Portugal_, 250.--Mistral, _Tresor dou
felibrige_.--Pitr, _Proverbi siciliani_, II, 433.--Georgiakis et
Lon Pineau. _Folk-Lore de Lesbos_, 347.--Tylor, _Civilisation
primitive_, I, 124.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 50.--E.
Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 343.--F. Daleau,
_Traditions de la Gironde_, 49;--Ceresole, _Lgendes de la Suisse
romande_, 334.--_Socit des Antiquaires_, IV (1re srie), 397.--L.
Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 338.--Ch. Thuriet,
_Traditions du Doubs_, 355.--Pitre, _Fiabe popolari siciliani_, III,
210.--J.-F. Blad, _Posies franaises de l'Armagnac_, 88.

COUVREURS--N. Quellien, _L'Argot des nomades en Bretagne_.--E.
Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, II, 344.--Grimm, _Veilles
allemandes_, I, 309.--Communication de M. le Dr A. Corre.--A.
Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I, 60.--_Revue des
traditions populaires_, X, 96.--Pluquet, _Contes de Bayeux_, 25.--
Tixier, _Glossaire d'Escurolles_ (Allier).--Amlie Bosquet, _La
Normandie romanesque_, 477.

[Illustration: Couvreurs, d'aprs Couch (1802).]




LES CHARPENTIERS


La sparation en spcialits des industries du bois n'a d gure
s'oprer que vers le commencement du moyen ge; jusque-l il est
vraisemblable que la plupart des ouvriers connaissaient l'ensemble
du mtier, et que ceux qui faisaient les charpentes savaient aussi
fabriquer les chariots, les tonneaux et tout ce qui est maintenant
du ressort de la menuiserie, comme cela a lieu encore en diverses
contres, et mme en France dans les campagnes. Ainsi les
Anglo-Saxons appelaient le charpentier _wright_, c'est--dire
l'artisan, le faiseur, terme qui montre l'importance qu'avait alors
son art, et l'tendue des services qu'on lui demandait. Tout objet
fait de bois, dit l'_Histoire de la Caricature_, rentrait dans ses
attributions. Le _Colloque_ de l'archevque Alfric met en prsence
les artisans les plus utiles qui discutent sur la valeur relative de
leurs divers mtiers, et le charpentier dit aux autres: Qui de vous
peut se passer de moi, puisque je fais des maisons et toutes sortes
de vases et de navires! Jean de Garlande nous apprend que le
charpentier, entre autres choses, fabriquait des tonneaux, des cuves
et des barriques.  cette poque, o le bois et les mtaux taient
par excellence les matriaux sur lesquels s'exerait le travail de
la main, l'ouvrier qui mettait en oeuvre le bois passait avant le
forgeron lui-mme. Les constructions en pierre taient beaucoup plus
rares que de nos jours, et le bois formait, comme maintenant encore
en plusieurs pays de l'Europe, la matire la plus employe, mme
pour l'extrieur, dont souvent, dans les maisons particulires, le
soubassement seul tait en pierres.

Il semble que le _Livre des Mtiers_ a t rdig peu de temps aprs
la rpartition entre un certain nombre d'ouvriers spciaux d'une
partie de ce qui rentrait autrefois dans la charpenterie. Sous le
titre unique de charpentiers sont runis tous ceux qui euvrent du
trenchent en merrien, c'est--dire qui travaillent le bois avec des
outils. Les catgories sont nombreuses; on en compte dix: les
Charpentiers grossiers, les Huchiers faiseurs de huches ou de
coffres (Bahutiers), les Huissiers faiseurs de huis ou de portes,
les Tonneliers, Charrons, Charretiers, Couvreurs de maisons, les
Cochetiers faiseurs de bateaux, les Tourneurs et les Lambrisseurs.
Au XIVe sicle, le principal instrument des charpentiers tait la
grande cogne  lame droite, et on les appelait charpentiers de la
grande cogne pour les distinguer des charpentiers de la petite
cogne ou menuisiers.

De nos jours, le mtier figure parmi les plus estims: en
Basse-Bretagne, les charpentiers et les charrons sont au premier
rang des ouvriers. Il en est de mme  peu prs dans toute la
France.

En Russie, pays o la plupart des maisons sont en bois, plusieurs
proverbes sont  leur louange:

    --Le noble est comme le charpentier, il fait ce qu'il veut.

    --Le juge est comme le charpentier, il peut faire tout ce
    qu'il veut.

Il est rare qu'ils soient l'objet de dictons moqueurs: tout au plus
peut-on constater qu'on les blasonne assez lgrement, comme dans la
chanson du garon charpentier, populaire en Ille-et-Vilaine:

    Est-il rien de si drle,
    Parfanire, pertinguette et congreu,
    Qu'un garon charpentier? (_ter_)

    S'en vont scier d'la brure (bruyre)
    Pour faire des chevrons.

    Des chevrons de brure
    Pour faire des maisons.

    Le maire s'en fut les voir:
    --Courage, mes enfants;

    Vous aurez de l'ouvrage
    Pour toutes les maisons (_ter_);

    Il n'y a que l'petit Pierre,
    Mais nous le marierons

    Avec sa petite Jeannette
    Qui travaille  son gr.

On ne peut gure ranger, parmi les traits vritablement satiriques,
la _Question tabarinique_ suivante, qui est plutt une sorte de jeu
d'esprit factieux:

    --Qui sont les mauvais artisans? La rponse faite par le
    bouffon est celle-ci: Les plus mauvais artisans sont les
    charpentiers et les menuisiers, parce que quand ils ont
    fait une besongne, bien qu'elle soit toute neufve et qu'on
    leur reporte, ils ne veulent jamais s'en servir. Par
    exemple si un charpentier a fait une potence, bien qu'elle
    n'ait servy qu'une fois, il ne la veut pas reprendre pour
    soy; le mesme en est d'un menuisier quand il fait une
    bire: au diable si jamais on luy voit reprendre.

Lorsque les charpentiers taient employs  la construction des
maisons, il tait d'usage de les traiter avec certains gards;
c'tait un hommage rendu  leur habilet, qui avait aussi pour but
de les encourager  faire de leur mieux ou de les empcher de se
livrer  des actes qui auraient pu tre dangereux: En Cochinchine,
un sortilge trs redout est celui qui consiste  enfoncer un clou
dans une des colonnes de la maison. Il se pratique aussi dans la
construction des bateaux: les affaires du propritaire du bateau se
mettent alors  dcliner. Les charpentiers, qui ont toute facilit
pour commettre ce mfait, sont trs craints; aussi se donne-t-on
garde, pendant la construction, de leur donner des motifs de
mcontentement. Un dicton russe constate la croyance, qui n'est
vraisemblablement pas isole en Europe, d'aprs laquelle les
charpentiers peuvent, au moyen de charmes, ensorceler la maison. Il
y avait tout intrt, pour ceux qui faisaient construire,  se
mettre bien avec des gens investis de ce redoutable privilge.

C'est peut-tre l l'origine de l'usage si rpandu de leur faire des
prsents lorsqu'ils ont achev les parties importantes de la maison;
dans le gouvernement de Kazan, il y a pour eux une bouillie spciale
qui leur est offerte le jour o ils ont pos les solives du plafond.
Ils se gardent bien d'ailleurs de laisser tomber en dsutude des
coutumes qui leur sont agrables, et ils ont en plusieurs pays des
faons plus ou moins ingnieuses de les rappeler  ceux qui seraient
tents de les oublier. En Franche-Comt, quand on place les deux
principales colonnes, ils font intervenir adroitement le
propritaire dans un travail soi-disant difficile; son rle est
d'enfoncer  coups de marteau une cheville dans un trou trop petit.
Pendant qu'il s'vertue en vain, les ouvriers comptent les coups
frapps: chaque coup de marteau reprsente une bouteille, que le
brave homme est oblig de payer sur-le-champ.

Dans le Bocage normand, lorsque la dernire pice de la charpente a
t pose, les ouvriers offrent  la femme du propritaire une croix
de bois orne de rubans et d'une branche de laurier. Celui qui est
charg du prsent lui fait un compliment, puis il invite le matre 
le suivre pour placer la croix au faite de la maison et enfoncer
l'une des chevilles qui assujettiront l'assemblage des poutres. En
gnral, celui-ci dcline cette invitation, et l'un des ouvriers le
remplace; il leur remet une gratification.

[Illustration: Charpentiers au XVIe sicle, d'aprs Jost Amman.]

Le signe qui annonce la leve de la charpente est trs rpandu;
actuellement, il consiste souvent en un drapeau plac sur le faite,
un laurier ou un bouquet form de diverses fleurs et entour de
rubans aux couleurs nationales. En Lorraine, les charpentiers et les
maons offrent au propritaire un petit sapin orn de fleurs et de
rubans, qui est ensuite mis sur le dernier chevron de la toiture.
Partout il est d'usage d'arroser le bouquet, et c'est le
propritaire qui paye.

En Basse-Bretagne, on distribue aux ouvriers qui ont fini une
construction le vin d'accomplissement, ainsi que le constate ce
proverbe:

    _Ann heskenner hag ar c'halve_
    _A blij d'ezho fest ar' maout mae._

    Scieur de long et charpentier--Aiment le festin du mouton
    de mai.

Dans le Bocage normand, autrefois il y avait un vritable festin
lors de la leve de la charpente, accompagn de coups de fusils de
chasse et de danses; le lendemain la famille assistait  une messe.

On tirait des prsages de certaines particularits qui se
prsentaient pendant la construction. D'aprs une croyance rapporte
par Grimm, si, lorsque le charpentier enfonce le premier clou dans
la charpente d'une maison, son marteau fait jaillir une tincelle,
la maison sera brle. En d'autres pays d'Allemagne, c'est
l'tincelle du dernier clou qui expose  ce malheur. Sur les ctes
de la Baltique, si l'on voit briller une tincelle lorsqu'on frappe
le premier coup sur la quille d'un navire en construction,  son
premier voyage le navire se perdra.

En France, les charpentiers ont l'habitude de se faire un sac 
outils avec une botte, dont le pied est enlev et remplac par une
rondelle de cuir ou de bois qui forme le fond.

En Haute-Bretagne, ils ne doivent pas se passer leurs outils de la
main  la main, dans la crainte que cette action n'amne entre eux
une brouille. Je ne crois pas toutefois que cette superstition, qui
existe aussi chez les couturires, soit gnrale dans le mtier.

Dans plusieurs parties de la Saintonge, ce sont les charpentiers qui
ont le privilge de gurir les affections de certaines glandes du
cou ou du sein. Aprs quelques oraisons, ils disent au patient de se
coucher sur l'tabli, et font mine d'assner un coup sur la partie
malade. En Beauce, un charpentier gurissait de l'charpe avec le
vent de sa cogne.

Saint Blaise tait le patron de la confrrie des maons et des
charpentiers. La mention de son nom dans le titre prouve que son
patronage avait d tre adopt depuis longtemps. Le plus ancien
titre connu de ce patron, que la corporation conserva toujours, est
de l'anne 1410.

Au XIIIe sicle, tout prs de Saint-Julien-le-Vieux, en la paroisse
de Saint-Sverin, il y avait une chapelle de Saint-Blaise, o chaque
anne les confrres maons et charpentiers runis venaient apporter
leurs offrandes et chanter leurs cantiques. L, tout apprenti
aspirant  la matrise, construisait ou taillait un chef-d'oeuvre
en prsence des jurs, des marguilliers, et vouait au saint patron
de la communaut ou  la Vierge ce travail important qui allait
fixer sa destine.

Les charpentiers ont un autre patron, saint Joseph, et c'est celui
qu'ils honorent le plus gnralement aujourd'hui; sa fte est
l'occasion d'une promenade traditionnelle qui, jusqu' ces derniers
temps, parcourait les rues de Paris, prcde d'une musique. En
1883, les compagnons passants du Devoir de la ville de Paris se
rendirent  la mairie du Xe arrondissement, escortant une calche
attele de deux chevaux enrubanns dans laquelle se trouvaient le
prsident de la corporation des charpentiers et la _Mre_. Dans le
cortge figurait aussi le chef-d'oeuvre, ouvrage de charpenterie
trs compliqu et trs orn que portaient sur leurs paules une
douzaine de compagnons. Ils furent reus par le maire, qui leur
adressa une allocution et offrit un bouquet  la Mre. Le cortge se
dirigea ensuite vers le Conservatoire des arts et mtiers, o les
charpentiers firent une visite. En 1863, la fte commenait par une
sorte de procession; on y portait aussi le chef-d'oeuvre, et on
allait chercher la Mre pour la conduire  l'glise. Les compagnons
taient enrubanns et avaient des cannes, comme dans la figure de la
page 17, rduction d'une gravure de l'_Histoire des Charpentiers_.
Aprs la messe avait lieu un dner, et la soire se terminait par un
bal. Cette mme _Histoire des Charpentiers_, dont le texte ne
s'occupe gure que de la partie rtrospective du mtier, contient
plusieurs planches intressantes, qui reprsentent des runions de
compagnons, l'arrive d'un devoirant chez la Mre, et la procession
annuelle, dans laquelle on voit le chef-d'oeuvre port comme un
saint sacrement, et  quelque distance une sorte de dais sur lequel
est la statuette de saint Joseph.

[Illustration: Saint Joseph, l'Enfant Jsus et la Vierge, image du
XVIe sicle.]

Le quatrain suivant est populaire en Espagne:

    _San Jos era carpintero,_
    _Y la Virgen costutera,_
    _Y el Nio labra la Cruz_
    _Porque ha de morir en ella._

    Saint Joseph tait charpentier, et la Vierge couturire, et
    l'Enfant travaillait  la croix parce qu'il devait mourir
    dessus.

[Illustration: La Sainte Famille, d'aprs un bois du XVIe sicle.]

Il pourrait presque servir d'pigraphe  toute une srie d'images,
qui montrent la sainte Famille occupe  des ouvrages de
charpenterie et de mnage. Ce sujet a inspir de grands artistes
comme Carrache, dont le Raboteux (p. 13) est l'un des tableaux les
plus clbres. L'illustration des livres de pit et l'imagerie
l'ont aussi trait frquemment. Dans le bois ci-dessus, emprunt 
une Bible du XVIe sicle, saint Joseph quarrit du bois, pendant que
la Vierge file et que de petits anges sont occups  ramasser des
copeaux; dans une autre image de la mme poque (p. 8), l'Enfant
Jsus, debout sur un chevalet, aide son pre nourricier  scier une
poutre, et des anges transportent des planches; ailleurs, des anges
viennent en aide au petit Jsus, qui est en train de clouer une
barrire dont saint Joseph a quarri les morceaux.

Au mtier de charpentier se rapportait une assez singulire
redevance fodale qui a exist jusqu' la Rvolution en plusieurs
parties du Poitou:  Thouars, le jour du mardi gras, chaque nouveau
mari, dont la profession se rapportait  la construction ou 
l'ameublement des maisons, tait tenu de se rendre, avec une pelote
ou boule de bois, sur un grand emplacement situ devant la porte de
la ville, appele la porte du Prvt. L, chacun d'eux jetait
successivement sa pelote soit dans une mare, soit sur les maisons,
soit ailleurs o bon lui semblait, et tous les ouvriers des mmes
tats couraient en foule pour s'en emparer. Celui qui la dcouvrait
la rapportait au nouveau mari qui l'avait jete, et recevait une
lgre rtribution conforme  ses facults.

Le compagnonnage des charpentiers tait l'un des plus curieux, et
celui peut-tre qui prsentait le plus grand nombre de coutumes et
de faits d'un caractre particulier; au milieu de ce sicle, il
tait encore trs vivant, et voici, d'aprs deux auteurs
contemporains, le rsum de ce qui se passait dans cette
corporation: les charpentiers faisaient remonter leur origine  la
construction du temple de Salomon, et le pre Soubise, savant dans
la charpenterie, aurait t leur fondateur. Ces enfants du pre
Soubise portaient les surnoms de _Compagnons passants_, ou
_Bondrilles_, ou _Drilles_, et ils se disaient aussi _Dvorants_.
Ils portaient de trs grandes cannes  ttes noires et des rubans
fleuris et varis en couleur; ils les attachaient autour de leurs
chapeaux et les faisaient descendre par devant l'paule; ils avaient
des anneaux de l'un desquels pendaient l'querre et le compas
croiss, de l'autre la bisaigu.

Les Aspirants se nommaient Renards; les compagnons taient peu
commodes  leur gard; on en a vu qui se plaisaient  tre nomms le
Flau des Renards, la Terreur des Renards, etc. Le compagnon est un
matre, le renard un serviteur, et il avait  subir toutes sortes de
brimades. Le compagnon disait: Renard, va me chercher pour deux
sous de tabac; renard, va m'allumer ma pipe; renard, verse  boire
au compagnon; renard, prend ce manche  balai et va monter la garde
devant la porte; renard, passe la broche dans ce sabot et fais-le
tourner devant le feu, etc. Le renard obissait ponctuellement et
srieusement, dans la pense que plus tard, lorsqu'il serait
compagnon, il ferait subir les mmes humiliations  d'autres.

 la veille d'une rception, les injures et les taquineries
redoublaient  son gard: il tait soumis  la faction, un manche 
balai  la main, devant la porte de la salle o les compagnons
s'humectaient le gosier; il devait arroser avec de l'eau une vieille
savate embroche devant le feu; ou bien debout derrire les
compagnons, il devait les servir humblement  table, et, une
serviette  la main, leur essuyer les lvres  chaque morceau qu'ils
portaient  la bouche,  chaque verre qu'il leur plaisait de
s'ingurgiter.

En province, un renard travaillait rarement dans les villes; on l'en
expulsait violemment pour l'envoyer dans les broussailles. 
Paris, le compagnon charpentier se montrait moins intolrant et le
renard y pouvait vivre.

Les drilles, dit Perdiguier, hurlent dans leurs crmonies et
reconnaissances; ils topent sur les routes, et, comme ils sont en
gnral vigoureux et bien dcoupls, ils cherchent volontiers
querelle  tout ce qui n'est pas de leur bord. Ils considrent
surtout comme une bonne fortune toute occasion d'triller un
boulanger ou un cordonnier.

Les compagnons ont une prdilection pour les dnominations
zoologiques, chez les charpentiers du pre Soubise, l'apprenti est
un _lapin_, l'aspirant un _renard_, le compagnon un _chien_, et le
matre un _singe_. C'est une vritable mtempsycose, sans doute
originaire des forts o travaillaient les charpentiers de haute
futaie. Le lapin, faible et timide, victime du renard et du chien,
donna son nom au pauvre apprenti; l'aspirant dut se contenter d'tre
un renard et laisserait compagnon plus robuste le droit d'tre un
chien hargneux pour lui et l'apprenti. Quant au nom de singe, Simon
suppose qu'il fut donn, dans le principe,  celui des deux scieurs
de long qui se tient perch sur les bois  refendre et veille, de ce
poste lev,  la direction de la scie.

D'anciens renards, rvolts de l'intolrable tyrannie des drilles,
dsertrent un jour les drapeaux de matre Soubise et passrent sous
ceux du grand Salomon en s'intitulant: _Renards de libert_. Mais ce
nom leur rappelant leur ancienne servitude, ils l'changrent
bientt contre celui de _Compagnons de libert_. Comme ils ont
conserv leur vieille pratique de hurlement, les anciens Enfants de
Salomon en tirent prtexte pour ne les reconnatre qu' demi comme
frres.

 Paris, les charpentiers compagnons de libert habitent la rive
gauche de la Seine, la rive droite appartient aux compagnons
passants et chacun ne doit travailler que sur le territoire de son
domicile. Celui qui violerait cette rgle s'exposerait  des
aggressions dangereuses.

Les charpentiers des deux partis se disent coterie.

Les charpentiers drilles ont des anneaux de l'un desquels pendent
l'querre et le compas croiss, et de l'autre la bisaigu; les
cannes des charpentiers ont toutes la tte noire.

[Illustration: Le Raboteux, d'aprs un tableau de Carrache.]

Au moment o un compagnon quittait une ville o il avait sjourn
pendant quelque temps, on allait le conduire en lui chantant des
chansons, dont la suivante qui, d'aprs le _Dictionnaire Larousse_,
est de provenance normande, peut donner une ide:

    V'l qu'tu pars, garon trop ainmable,
    C'est vesquant, faut en convenir,
    Au moins charpentier z-estimable
    Je garderons ton souvenir.
    O e'qu'tu veux qu'en ton absence
    Je trouv' pour deux liards d'agrment.
    Faut qu'tu soie une oie si tu penses
    Que j'mm'enbterai pas joliment!
    Va! je s'rai comm' un' vielle machine
    Qu'a les erssorts ainterrompus,
    Et j'dirai mme  Proserpine:
    Y tait, pourquoi qu'y est pus?

    Oh! vieux, t'es un homm' salutaire
    Pour les amis qu'en a besoin,
    C'est pas toi qu'est t-involontaire
    Quand i viennent rclamer ton soin.
    Tu leus zy fais la chansonnette
    Quand d'l'amour y s'trouvent imbus!
    Mme c'est toi qui paye la galette.
    Te v'l l et tu y s'ras pus!

    Comme qui dirait une jeunesse
    Qu'a l'coeur pris par la tendret
    Qui verrait sans dlicatesse
    Son individu la quitter.
    Elle n'aurait pas, c'te pour' bte,
    Des chagrins plus indissolus
    Que moi, quand j'm'fourr' dans la tte
    Le v'l l et i y s'ra pus!

Il existe quelques formulettes sur les scieurs de long:

Les geais, qui sont des oiseaux moqueurs, se plaisent  contrefaire
le bruit des divers mtiers, et l'on assure qu'ils crient, comme les
scieurs de long:

    Hire o zigne,
    Hire o zigne.

On dit en pays wallon:

    _V'l l'cas,_
    _Tti l'avocat;_
    _Vl l'noeud,_
    _Tti l'souyeux._

    Voil le cas,--Dit l'avocat;--Voil le noeud,--Dit le
    scieur. (Voil la grande affaire, voil ce qui arrte).


DEVINETTES ET PROVERBES

Dans les _Factieuses nuits_ de Straparole est une devinette 
double sens, sur les scieurs de long, qui ne peut tre reproduite
ici.

    --_You may know a carpenter by his chips._

    Vous pouvez reconnatre le charpentier  ses copeaux.

Ce proverbe s'applique gnralement aux grands mangeurs, qui
laissent beaucoup d'os sur leur assiette.

    --_Like carpenter like chips._--Comme est le charpentier,
    comme sont les copeaux.

En Dauphin, on emploie le dicton suivant, qui dsigne la faon dont
les ouvriers du bois doivent se comporter dans leur mtier:

    Charpentier, gai,
    Charron, fort;
    Menuisier, juste.

    --_Tthd le goird  ghobha, agus Tthahd leobharan
    t-saoir._--La prompte soudure du forgeron, le long ajustage
    du charpentier. (Proverbe galique.)

    _--Heb ar skodou hag ar c'hoat-tro_
    _'Ve muioc'h kilvizien hag a zo._

    N'taient les noeuds et le bois tordu,--Il y aurait plus
    de charpentiers qu'on n'en voit. (Basse-Bretagne.)

    --Les charpentiers gagnent hors de la maison.--Le salaire
    des charpentiers est hors du village. (Russie.)

    --Les menuisiers et les charpentiers sont damns par le bon
    Dieu, parce qu'ils ont abm beaucoup de bois. (Russie.)

Une petite lgende nivernaise raconte qu'autrefois les scieurs de
long avaient beaucoup de peine  fendre leurs pices, parce qu'ils
ne pensaient pas  les assujettir, comme ils font aujourd'hui au
moyen de cales. Un jour que le corbeau les voyait s'reinter sans
parvenir  mettre leur poutre d'aplomb, il se prit  crier: Cal'
la! Cal' la! Les scieurs de long comprirent, calrent la pice et
tout alla bien.

Il n'est rien qui soit aussi dsagrable aux charpentiers que les
noeuds du bois, surtout ceux de certaines espces. D'aprs une
lgende provenale,  l'heure de sa mort, saint Joseph, le divin
charpentier, enveloppa d'un immense pardon tout ce qui l'avait fait
souffrir sur la terre, mais les noeuds du pin ne furent pas
compris dans cette suprme absolution.

Suivant plusieurs rcits populaires, autrefois le bois tait sans
noeuds, et ils doivent leur origine  une punition cleste.

On raconte en Alsace qu' l'poque o Jsus et saint Pierre
parcouraient les villes et les villages avec violon et contrebasse
et chantaient, devant les maisons, des cantiques spirituels, ils
arrivrent un dimanche devant une auberge o des charpentiers se
livraient  une joie sauvage en buvant et en jouant. Ceux-ci leur
commandrent d'entrer et de leur jouer des airs de danse. Comme
Jsus et saint Pierre s'y refusaient, les charpentiers sortirent en
foule, les saisirent, les battirent et brisrent leurs instruments.
Quand les deux musiciens furent dbarrasss de ces vilains
compagnons, saint Pierre, indign d'un tel traitement, pria le
Seigneur de faire suivre le crime d'un chtiment svre et qui ne
finirait jamais. Il faut que tu leur changes, dit-il, le bois
qu'ils ont  tailler en corne des plus dures. Le Seigneur rpondit:
Non, Pierre, le chtiment ne doit pas tre si grand, mais je le
rendrai suffisant pour rappeler leur mfait. Le bois que les
charpentiers travaillent aura la duret que tu dsires, mais 
certaines places seulement. Et depuis ce jour les charpentiers
trouvent dans le bois ces noeuds qui leur donnent souvent tant de
mal.

[Illustration: Compagnon charpentier, d'aprs l'_Histoire des
Charpentiers_. (1851).]

Une lgende hongroise roule sur le mme thme: Un jour que
Notre-Seigneur Jsus-Christ cheminait sur la terre avec saint
Pierre, ils passrent devant une auberge dans laquelle on faisait un
grand vacarme: c'taient des charpentiers qui s'y amusaient. Pierre
voulut  tout prix savoir quels gens se trouvaient l-dedans.
Notre-Seigneur eut beau dire: Pierre, n'y va pas, on te battra, il
ne l'coutait pas. Notre-Seigneur, voyant qu'il avait affaire  un
sourd, le laissa agir, mais il lui flanqua sans que l'autre s'en
apert, une contrebasse sur le dos, puis il s'en alla. Pierre entre
 l'auberge, la contrebasse sur le dos; il arrivait comme tambourin
en noce. Aussi lui fit-on fte, et tous de crier: En avant le
violon! car on le prenait pour un Tsigane. Pierre se rcrie en vain,
en disant qu'on se trompe, les charpentiers s'obstinent, et plus il
se dfend plus ils ont envie de l'entendre.  la fin, ils
s'ennuyrent de ses refus et ils tombrent sur lui. Alors le saint
courut aprs Notre-Seigneur, qui tait dj loin, et quand il l'eut
rattrap, il se plaignit amrement de ce qui tait arriv.
Notre-Seigneur lui rpondit: Ne t'avais-je pas prvenu? Mais saint
Pierre voulait se venger, il demanda  Notre-Seigneur ce qui fchait
le plus les charpentiers, et celui-ci lui rpondit que c'taient les
noeuds qu'ils trouvent dans le bois. Alors saint Pierre le pria de
mettre beaucoup de noeuds dans les arbres pour que les
charpentiers aient grand mal  les extraire; il voulait mme que ces
noeuds fussent en fer pour briser leurs outils. Notre-Seigneur n'y
consentit pas; mais pour donner une leon aux charpentiers et
contenter en mme temps saint Pierre, il mit des noeuds--mais
seulement, en bois--dans chaque arbre. Malgr cela, on en trouve
toujours d'assez durs, et lorsque les charpentiers les rencontrent,
ils ne manquent pas de maudire saint Pierre.

On raconte dans le mme pays que c'est  cause des jurements des
charpentiers que Dieu leur a inflig cette punition: et les noeuds
proviennent du crachat de saint Pierre.

Dans le Morbihan on dit que, lorsque le diable vint sur terre pour
apprendre un mtier, il fit rencontre de deux scieurs de long. Sur
sa demande, le voil embauch apprenti. On le laissa choisir sa
place sous ou sur un chevalet. Il se mit dessous. Il tirait
vigoureusement sur la scie; mais une chose l'ennuyait, c'est que la
sciure de bois lui tombait dans les yeux et l'aveuglait. Il changea
de place et monta sur le chevalet. Il vit une croix dans le haut de
la monture de la scie. Je n'aime pas la croix, dit-il. Changeons de
bout  la scie; prends pour toi ce bout-ci et donne-moi l'autre. Ce
qui fut dit fut fait. Mais le travail tait pnible pour le diable.
Allons, dit le scieur, tire sur la scie. a ne va pas; tu n'as pas
de sciure. Le diable faisait des efforts, il suait  grosses
gouttes, il n'en pouvait plus. Il tait reint. Pendant la nuit il
s'enfuit comme un voleur.

Dans les contes populaires, le rle des charpentiers n'est pas trs
considrable; les musulmans de l'Inde racontent qu'un jour le lion
partant pour rechercher l'homme  la tte noire, afin de lutter avec
lui, rencontra un charpentier la tte couverte d'un turban blanc et
lui demanda de le conduire  l'homme  la tte noire. Le charpentier
le mena  un grand arbre, prit ses outils et tailla un grand trou
dans le tronc, puis il fabriqua une planche et la fixa au haut du
tronc, de faon qu'elle pt glisser comme une trappe de souricire.
Quant tout fut prt, il pria le lion de mettre la tte dans le trou
et de regarder droit devant lui jusqu' ce qu'il apert l'homme 
la tte noire. Le lion obit, et le charpentier, qui avait grimp
sur l'arbre, laissa retomber la trappe sur le cou du lion, si fort
qu'il l'trangla presque; tant alors son turban, il lui dit: Voici
votre serviteur, l'homme  la tte noire.

Suivant une fable turque, un charpentier glissa, bien contre son
gr, du haut du toit dans la rue; dans sa chute il tomba sur un
passant qui fut tu du coup. Le fils du mort appelle le charpentier
en justice, rclamant contre lui l'application de la peine du talion
pour le meurtre commis par lui. Le juge entend l'affaire et prononce
aussitt l'arrt suivant: Conformment  la loi sacre, nous
dcidons que tu monteras sur la maison dont il s'agit; le
charpentier se tiendra  l'endroit mme o se trouvait feu ton pre
au moment de sa mort, et tu te laisseras choir du haut du toit sur
le dfendeur. Ainsi sera-t-il mis  mort comme l'ordonne la loi.

Dans la comdie du _Menteur vridique_, on trouve une factie assez
analogue: L'Anglais furieux prtend que j'ai jet exprs un homme
sur lui; je cherche  arranger l'affaire; je lui propose mme sa
revanche en lui accordant un tage de plus, c'est--dire qu'on le
jettera sur moi du premier.

[Illustration: Intrieur de menuisier, d'aprs une gravure du XVIIe
sicle (Muse Carnavalet.)]




LES MENUISIERS


Lorsque les menuisiers se sparrent des charpentiers pour former un
mtier distinct, ils s'appelrent d'abord charpentiers de la petite
cogne, et, aprs avoir port les noms de huissiers, parce qu'ils
fabriquaient les huis ou portes, et de tabletiers, ils furent
dsigns,  partir de 1382, par celui de menuisier, qui drive de
menu.

Leur mtier est l'un des plus intressants: il porte sur des objets
varis, qui tiennent constamment l'esprit en veil, et l'on comprend
que Rousseau ait pu dire dans l'_mile_: Le mtier que j'aimerais
le mieux qui ft du got de mon lve, est celui de menuisier. Il
est propre, il est utile, il peut s'exercer  la maison. C'est
l'tat que le pre de M. Carnot, prsident de la Rpublique, avait
fait apprendre  son fils, et je me souviens qu'on le lui rappela au
cours d'un voyage prsidentiel, lorsqu'il visita l'cole des arts et
mtiers d'Aix, en 1890.

Les menuisiers ont toujours t tenus en une certaine estime, mme
dans les pays, comme la Basse-Bretagne, o la culture est considre
comme devant tenir le premier rang. Aussi la malice populaire s'est
peu exerce  leur gard; s'ils n'chappent pas aux sobriquets dont
aucun mtier n'est exempt, ceux qu'on leur donne ne sont pas d'une
nature injurieuse, et rentrent gnralement dans l'esprit de celui
de pot  colle, qui leur est donn  Genve et ailleurs.

Au contraire, s'ils figurent dans les chansons, les couplets qu'on
leur adresse sont du genre de celui-ci, qui vient de la
Haute-Bretagne:

    Quand ces beaux menuisiers s'en iront d'Moncontour,
    Les filles de Moncontour seront sur les remparts,
    Toujours en regrettant ces menuisiers charmants
    Qui leur ont tant donn de divertissements,
          Sur l'air de tire-moi le pied,
          Sur l'air de lche-moi le bras,
          Sur l'air du traderidera,
                Tra la la.

Dans l'association des menuisiers de Salomon, dits compagnons du
Devoir de libert ou Gavots, il y avait trois ordres distincts,
savoir: _compagnons reus_; _compagnons frres_; _compagnons
initis_. Les aspirants au titre de compagnon reu, premier degr de
l'initiation du Devoir de libert, prenaient le nom d'affilis
pendant tout le temps de leur noviciat.

Lorsqu'un jeune menuisier dsirait se faire gavot, il tait
introduit dans l'assemble gnrale des compagnons et affilis, et
lorsqu'il avait tmoign de sa ferme rsolution d'adopter les
enfants de Salomon pour frres, on lui donnait lecture du rglement
auquel il devait se soumettre. S'il rpondait qu'il ne pouvait s'y
conformer, on le faisait sortir immdiatement; si au contraire il
rpondait oui, on le dclarait affili et il tait plac  son rang
de salle; et si par la suite il faisait preuve d'intelligence et de
probit, il pouvait aspirer  tous les ordres et  toutes les
fonctions et dignits de son compagnonnage.

Les gavots avaient la petite canne et se paraient de rubans bleus et
blancs, qu'ils attachaient  la boutonnire de l'habit, et qu'ils
faisaient flotter du ct gauche.

Dans chaque ville du tour de France, le chef de la socit prenait
le titre de premier compagnon, s'il appartenait au deuxime ordre,
s'il faisait partie du troisime; on le nommait dignitaire. Le
premier compagnon portait des rubans termins par des franges d'or,
et les jours de grande crmonie un bouquet de deux pis de bl du
mme mtal tait attach  son ct. Le dignitaire se passait de
droite  gauche en sautoir une charpe bleue  franges d'or, sur le
devant de laquelle taient brochs une querre et un compas
entrelacs.

La socit lisait ses chefs deux fois par an, au scrutin secret.
Les affilis taient admis  voter. Le chef des gavots accueillait
les arrivants dans sa ville natale et disposait du rouleur. Affilis
et compagnons marchaient sur le pied d'galit dans leurs relations
ordinaires; les lois de la socit interdisaient la pratique du
topage. Dans les assembles gnrales des gavots, le tutoiement
tait interdit d'une faon absolue et chacun devait y donner
l'exemple de la propret et de la tenue. Les compagnons gavots ne
hurlaient pas dans leurs crmonies. Ils portaient des surnoms qui
veillaient des ides gracieuses, artistiques ou morales, tels que:
Languedoc la Prudence, Rouennais l'Ami des Arts, Bordelais la Rose,
etc.; entre eux, ils s'appelaient pays.

Les menuisiers du Devoir, appels dvorants par les gavots, se
disaient entre eux dvoirants, par drivation naturelle de devoir,
et portaient le surnom de chiens. Ils se classaient, comme dans
toutes les socits se disant de matre Jacques, en compagnons et
aspirants, et taient rgis par une rgle partiale qui subordonnait
les premiers aux seconds, en les faisant vivre  part et se former
en runions spares; avec cette diffrence qu'un compagnon avait le
droit d'entrer  l'assemble des aspirants, qui ne pouvaient pntrer
dans celle des compagnons. Chez la mre, ils avaient leurs dortoirs
spars et mangeaient  des tables distinctes; partout et toujours,
mme les jours de fte, le compagnon affectait vis--vis de
l'aspirant des airs de supriorit.

[Illustration: Menuisier coffretier, d'aprs Jost Amman.]

Entre eux, les menuisiers du Devoir se dsignaient par le nom de
baptme et l'indication du pays natal, dans la forme suivante:
Mathieu le Parisien, Paul le Dijonnais, etc. Ils portaient des
petites cannes et avaient pour couleurs des rubans verts, rouges et
blancs, attachs  la boutonnire, comme les gavots. Ils portaient
en outre des gants blancs pour prouver, disaient-ils, qu'ils ont les
mains pures du sang du clbre Hiram.

Le compagnon rcemment reu n'entrait dans la jouissance de tous ses
droits qu'aprs un court noviciat, pendant lequel il portait le
titre de pigeonneau. Dans les villes du tour de France, le compagnon
le plus ancien tait nomm le premier en ville. Il tait le chef
officiel des aspirants qui ne reconnaissaient pas l'autorit du chef
lectif dsign par les compagnons. Les compagnons menuisiers du
Devoir ne s'affiliaient que des ouvriers catholiques, de mme que
plusieurs autres corps de mtiers, placs sous le patronage de
matre Jacques.

[Illustration: Petits gnies menuisiers, d'aprs une peinture
pompienne.]

Vers 1830, un schisme divisa les gavots menuisiers en deux partis:
les vieux et les jeunes. Ceux-ci l'emportaient en nombre et en
force. Ils ridiculisaient les vieux en les traitant de _damas_,
d'_piciers_, et ceux-ci se vengeaient en infligeant aux jeunes les
noms fltrissants de _rvolts_ et de _rengats_.

Les menuisiers avaient des rites qu'ils observaient encore au milieu
de ce sicle. Lorsque les compagnons gavots convoquent l'assemble,
disait Moreau en 1843, si l'ouvrier auquel ils s'adressent nettoie
gravement son tabli, croise l'querre et le compas sur un bout de
cet tabli, noue sa cravate, passe sa veste, prend son chapeau et
s'avance silencieusement, en faisant force salamalecs, vers l'un des
compagnons qui a plant sa canne dans le trou du volet et l'attend
pour lui dire tout bas  l'oreille: Vous vous trouverez demain, 
deux heures, chez la Mre, il a fait un mystre.

Les menuisiers et les serruriers du Devoir de Libert portaient les
rubans bleus et blancs attachs au ct gauche. Les menuisiers, les
serruriers du Devoir et presque tous les compagnons dvoirants
avaient le rouge, le vert et le blanc pour couleurs premires, puis
ils en cueillaient d'autres en voyageant, dans chaque ville du tour
de France. Tous les attachent, du ct gauche,  une boutonnire
plus ou moins haute de l'habit.

Ces compagnons ont eu quelquefois maille  partir avec les
charpentiers. C'est ainsi qu'en 1827,  Blois, les drilles allrent
assiger les gavots chez leur Mre: deux charpentiers furent tus,
un menuisier eut plusieurs ctes enfonces.

Lors des enterrements, les menuisiers observaient un crmonial
assez compliqu, dont Agricol Perdiguier nous a laiss la
description: Le cercueil d'un compagnon est par de cannes et de
croix, d'une querre et d'un compas entrelacs, et des couleurs de
la Socit. Chaque compagnon a un crpe noir attach au bras gauche,
un autre  sa canne, et, quand les autorits le permettent, il se
dcore des couleurs insignes de son compagnonnage. Lorsque le
cercueil est arriv sur le bord de la fosse, ils forment un cercle
autour. Si les compagnons sont des menuisiers soumis au Devoir de
Salomon, l'un d'eux prend la parole, rappelle  haute voix les
qualits, les vertus, les talents de celui qui a cess de vivre et
ce qu'on a fait pour le conserver  la vie. Il pose enfin un genou 
terre, tous ses frres l'imitent, et adressent  l'tre suprme une
courte prire en faveur du compagnon qui n'est plus. Lorsque le
cercueil a t descendu dans la fosse, on place aussitt sur le
terrain le plus uni, deux cannes en croix; deux compagnons en cet
endroit, prs l'un de l'autre, le ct gauche en avant, se fixent,
font demi-tour sur le pied gauche, portent le droit en avant, de
sorte que les quatre pieds puissent occuper les quatre angles forms
par le croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se
parlent  l'oreille et s'embrassent. Chacun passe, tour  tour, par
cette accolade, pour aller de l prier  genoux sur le bord de la
fosse, puis jeter trois pelletes de terre sur le cercueil. Quand la
fosse est comble, les compagnons se retirent en bon ordre. La
crmonie des menuisiers du Devoir de matre Jacques diffre peu de
celle-ci.

Les menuisiers sont en gnral travailleurs, et ne ftent pas outre
mesure saint Lundi. Dans l'image d'pinal qui reprsente les divers
ouvriers qui observent ce culte, le menuisier appel, par jeu de
mots Bois sec (boit sec), s'exprime ainsi:

    Je suis trs sobre par nature,
    Mais dans l'tat de menuisier,
    Si je bois trop, je vous l'assure,
    C'est que d'un bois rude et grossier
    La sciure tient au gosier;
    Ma femme, parfois singulire,
    Ne veut pas gonfler ma raison.
    Pour fuir son humeur tracassire,
    Je quitte  l'instant la maison.

 ct des menuisiers  moeurs tranquilles, il y en avait,
parat-il, qui travaillaient peu; une caricature du rgne de
Louis-Philippe en reprsente un qui a fait un paquet de ses outils
et rpond  un camarade: Un ouvrier flambard ne reste jamais plus
de deux jours dans la mme boutique, il ramasserait de la mousse.

Dans le Vivarais, les menuisiers seuls ont le don de couper la
rostoulo, enflure des pieds ou des bras. Ils font placer le membre
malade sur leur tabli, puis ils coupent d'un coup de hache deux
ceps de vigne poss en croix dessus, en prononant ces paroles
caractristiques: _D qu coupe icou?--La rastoulo ey noum d
Dico_. Qu'est-ce que je coupe, moi?--La rastoule, au nom de Dieu.

 Genve, le 1er avril, on charge les apprentis menuisiers ou
charpentiers d'aller chercher une varlope  remplir le bois, une
mche  percer les trous carrs, la lime pour affter le rabot 
dents, l'chenaillon  placage, l'querre double, etc.

Les menuisiers ont sainte Anne pour patronne; des lgendes de la
Haute-Bretagne expliquent ce choix  leur faon.

Lorsque spars des charpentiers ils se dcidrent  avoir un
patron, cinq d'entre eux furent dlgus pour aller au Paradis en
demander un. Mais saint Pierre leur ferma la porte au nez en leur
disant qu'ils taient cinq nes. Les cinq compagnons revenaient peu
charms et se demandaient comment ils rendraient compte de leur
mission, quand l'un d'eux se frappant le front dit: Nous devons
avoir mal entendu, saint Pierre a d vouloir dire que nous prenions
sainte Anne. Et depuis lors, sainte Anne est la patronne des
menuisiers.

Dans le pays de Dol on dit que la Mre de la Vierge devint la
patronne des menuisiers parce qu'elle construisit le premier
tabernacle. Une autre explication fantaisiste prtend que c'est
parce qu'elle avait un petit chien appel Rabot.

Il est d'usage que les menuisiers clbrent leur fte et en laissent
sur leur maison un signe extrieur; il consiste souvent en rubans de
bois orns de faveurs de couleur, qui sont suspendus au-dessus de la
porte. Ceux de la Loire-infrieure y mettent un mdaillon en bois
sculpt, dit _chef-d'oeuvre_ ou travail d'art, entour d'une
couronne de fleurs et de verdure enrubanne. Tous les ans, les
ouvriers remplacent la couronne fane par une frache et les patrons
rgalent en consquence. Les quasi-enseignes artistiques ont t
excutes par les ouvriers les plus habiles, gnralement des
ouvriers de passage, en train de faire leur tour de France; les
motifs sont en relief: compas, querres, nom du patron et
profession, sainte Anne, vive sainte Anne! etc. Les lettres sont
dcoupes  la main, sur une certaine paisseur et espaces trs
rgulirement.

[Illustration: Amours menuisiers, d'aprs Cochin.]

Dans les rcits populaires, les menuisiers figurent assez rarement
et n'ont pas le principal rle. Le prince Coeur de Lion, hros
d'un conte indien, marie le menuisier, l'un de ses trois compagnons,
 une princesse. Quand la femme du prince a t enleve par une
vieille sorcire, il construit un palanquin qui vole dans les airs
et la lui ramne. Un des personnages du conte de Grimm, _la Table,
l'Ane et le Bton merveilleux_, est un garon qui a appris l'tat de
menuisier. Quand il eut atteint l'ge voulu pour faire sa tourne,
son matre lui fit prsent d'une petite table en bois commun et sans
apparence, mais doue d'une prcieuse proprit. Quand on la posait
devant soi et qu'on disait: Table, couvre-toi, elle se couvrait 
l'instant mme d'une nappe, de mets et de boisson. Le garon se
croit riche pour le restant de ses jours, et il se met  courir le
monde, o il ne manquait de rien, grce  sa table. Un soir, il a
l'imprudence de montrer son talisman; pendant la nuit, l'aubergiste
lui prend sa table, et lui en substitue une toute pareille. Plus
tard, le menuisier rentre en possession de sa table, grce  l'un de
ses frres qui, avec son bton merveilleux, force l'aubergiste  la
lui restituer.

On raconte en Franche-Comt que le diable voulant attraper saint
Joseph pendant qu'il dormait  midi, lui tordit mchamment les dents
de sa scie. Or, quand le saint se rveilla, la scie marchait comme
un charme. Le diable lui avait donn de la voie sans s'en douter.

Les _Fables et Contes_ de Bidpa rapportent une assez plaisante
aventure: Un menuisier tait assis sur une pice de bois qu'il
sciait, et pour manier la scie avec plus de facilit, il avait deux
coins qu'il mettait dans la fente alternativement,  mesure qu'il
avanait son ouvrage. Par hasard, le menuisier alla  quelque
affaire. Pendant son absence, le singe monta sur la pice de bois et
s'assit de manire que sa queue pendait au travers de la fente.
Quand il eut t le coin qui maintenait les deux cts scis sans
mettre l'autre auparavant, les deux cts se resserrrent si
fortement que sa queue en fut meurtrie et crase. Il fit de grands
cris et il se lamentait; le menuisier survint et vit le singe en ce
pitoyable tat: Voil, dit-il, ce qui arrive  qui se mle d'un
mtier dont il n'a pas fait l'apprentissage.

Un menuisier d'Orlans, dont les affaires n'avaient pas prospr,
rsolut d'en finir avec la vie; mais aprs avoir prpar pour ses
cranciers une mise en scne curieuse: il devait les convoquer tous
 huitaine, et dans son arrire-boutique il voulait se montrer
couch dans sa bire entre quatre cierges. Il fabriqua sa bire, et,
avec l'argent qui lui restait, il se mit  faire quatre repas par
jour,  boire du meilleur et  chanter. Il donna assignation  ses
cranciers de se prsenter au jour indiqu avec leurs titres et
cdules, et quand on l'interrogeait il disait, d'un air  double
entente, que dans huit jours les gens qui l'avaient tourment en
seraient tout penauds et marris. Le bruit se rpandit que le diable
lui avait fait trouver un trsor. Ses cranciers et d'autres vinrent
lui faire leurs offres de service, et comme il avait pris got  la
vie, il se mit  travailler et prospra si bien qu'au bout de
quelques annes il acheta la maison o il habitait. Pour faire
croire  l'existence du trsor, il ferma sa cave d'une porte mure.
Peu de temps avant sa mort, il avoua au religieux qui le confessait,
que le prtendu trsor n'tait autre qu'un cercueil qu'il avait fait
lorsqu'il avait rsolu de mourir.

[Illustration: Figure de menuisier forme d'une runion d'outils,
d'aprs une image messine de Dembour (vers 1840).]


SOURCES

CHARPENTIERS.--Wright, _Histoire de la caricature_, 127.--Monteil,
l'_Industrie franaise_, I, 102.--Dal, _Proverbes russes_, III,
130.--_Revue des traditions populaires_, IV, 528; VI, 168, 759; VII,
169, 315, 675; IX, 683; X, 32, 169, 675.--_Excursions et
reconnaissances_, 1880, 455, 485.--Tabarin, _OEuvres_, d. Jannet,
II, 98.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, II, 343.--Richard,
_Traditions de Lorraine_, 60.--Sauv, _Lavarou Koz_.--Grimm,
_Teutonic Mythology_, IV, 1793, 1796.--_Mlusine_, III,
364.--_Calendario popular_, Fregenal, 1885.--Nogus, _Moeurs
d'autrefois en Saintonge_, 166.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_,
36.--Paul Lacroix, _Histoire des charpentiers_, 19.--Lo Desaivre,
_Jeux et divertissements en Poitou_, 21.--G. Simon, _le
Compagnonnage_, 83, 106, 145, 151.--A. Perdiguier, _Le Livre du
compagnonnage_, I, 41, 47, 56, 113.--Paul Sbillot, _Traditions de
la Haute-Bretagne_, II, 179.--Dejardin, _Dictionnaire des
spots_.--P. Ristelhuber, _Contes alsaciens_, 1.--Ch. Poncy,
_Chansons de chaque mtier_, 242.--Decourdemanche, _Fables turques_,
237.

MENUISIERS--G. Simon, _le Compagnonnage_, 52, 92, 104, 122, 123,
151.--Vaschalde, _Superstitions du Vivarais_, 22.--_Revue des
traditions populaires_, VIII, 368, 497; X, 30.--A. Perdiguier, _le
Livre du compagnonnage_, I, 48, 49, 65.--Blavignac, l'_Empro
genevois_, 365.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 26.--Grimm,
_Contes choisis_ (trad. Baudry), 157.--_Contes et fables de Bidpa
et Lokman_ (Panthon litt.), 414.--Ch. Thuriet, _Traditions de la
Haute-Sane_, 600.--_Magasin pittoresque_, 1850, 170.

[Illustration: Menuisiers, d'aprs une gravure de Couch (1802).]




LES BOISIERS ET LES SABOTIERS


La fort, pour peu qu'elle ait une certaine tendue, est le centre
d'une population toute spciale qui vit de la mise en oeuvre de
ses produits. Elle habite les villages de son voisinage immdiat, ou
plus habituellement encore elle campe sous son couvert, dans des
demeures construites d'une faon primitive, et qui ne sont pas
destines  durer plus longtemps que l'exploitation d'une coupe.

Diffrents par la race, par les habitudes, parfois mme par le
langage des paysans qui les entourent, les boisiers n'ont point
comme eux l'attachement au sol que produit la proprit ou la
jouissance de la terre. La fort est leur vritable patrie; ils se
transportent sans regret d'un endroit  un autre, et changent mme
au besoin de fort. Ils savent que leur mtier exige des
dplacements frquents, et ils ont bientt fait d'emporter leur
mobilier sommaire, de se reconstruire un abri, et de s'habituer 
leur nouveau voisinage.

La description que Souvestre a laisse du principal campement des
boisiers de la fort du Gvre, situ au milieu de la coupe, donne
une ide assez exacte de leurs demeures: Je voyais se dessiner 
et l, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui
formaient, dans l'immense clairire, comme un rseau de villages
forestiers. Toutes les huttes taient rondes, bties en branchages,
dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse,
et recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant
ces portes, fermes par une simple claie  hauteur d'appui, les
chiens-loups accroupis prs de l'tre se levaient en aboyant, des
enfants demi-nus accouraient sur le seuil et me regardaient avec une
curiosit effarouche. Je pouvais saisir tous les dtails de
l'intrieur de ces cabanes claires par les feux de bruyres sur
lesquels on prparait le repas du soir. Une large chemine en
clayonnage occupait le ct oppos  la porte d'entre; des lits
clos par un battant  coulisses taient rangs autour de la hutte
avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le
centre se dressaient les tablis de travail auxquels hommes et
femmes taient galement occups. J'appris plus tard que ces
baraques, disperses dans plusieurs coupes, taient habites par
prs de quatre cents boisiers qui ne quittaient jamais la fort.
Pour eux, le monde ne s'tendait point au del de ces ombrages par
lesquels ils taient nourris.

Parmi ces ouvriers les catgories sont assez nombreuses: les
bcherons, les charbonniers et les sabotiers forment des espces de
communauts, dont chacune a des usages particuliers; ils exercent en
gnral pendant toute l'anne leur mtier, qui exige un
apprentissage. Il en est de mme des petits industriels qui
fabriquent la vaisselle de bois, les boisseliers. Ceux qui tressent
des paniers en osier ou en bourdaine, qui font des cages ou des
balais sont dj moins les enfants de la fort, et quelques-uns n'y
viennent gure que pour chercher les matriaux ncessaires  leur
industrie. Dans l'ouest de la France, on dsigne tous ces ouvriers
sous le nom gnrique de boisiers. Bien qu'il s'applique aussi 
d'autres catgories d'ouvriers du bois, je runis sous ce titre les
gagne-petit de la fort, qui ont bien des traits communs, et ne
mritent pas une description particulire.

Sans vivre compltement  l'cart de leurs voisins sdentaires, ces
artisans s'y mlent peu, et les alliances sont rares entre eux et
les paysans. Dans le Morbihan ceux-ci les appellent _Ineanu Koet_,
mes de bois; ils les considrent comme des espces de bohmes,
vivant au jour le jour, et ils ont  leur gard une mfiance,
d'ailleurs assez justifie par le sans gne des gens de la fort 
l'gard des pommes de terre, des choux et des autres lgumes. Comme
les primitifs, auxquels ils ressemblent par plusieurs points, les
hommes du _couvert_ ont des notions assez vagues de la proprit et
ne considrent pas comme un vol certains prlvements en nature.
C'est plutt,  leurs yeux, une sorte de bon tour jou aux paysans
qu'ils mprisent et auxquels ils se croient trs suprieurs.

Il en est pourtant qui vivent facilement de leur travail, achtent
et paient rgulirement leurs denres et le bois qu'ils mettent en
oeuvre; mais beaucoup regardent la fort comme un domaine qui
n'appartient pas bien directement  quelqu'un. L'tat, ou le grand
propritaire qui la possde, sont presque des abstractions pour eux;
ils ne les connaissent gure que par les gardes-chasse ou les
forestiers, qu'ils ne sont pas loigns de considrer comme les
gnant dans l'exercice d'un certain droit de jouissance qu'ils
pensent leur appartenir, comme tant de pre en fils habitants du
couvert. Aussi ils s'ingnient  mettre en dfaut, par toutes sortes
de ruses, une surveillance qui leur est importune.

On trouve partout, comme dans le Bocage normand, les maraudeurs des
bois, fabricants de cages, paniers, corbeilles, grils  galette et
engins de pche, qui vont la nuit y grapiller la bourdaine, le
saule, les jeunes branches de chne, le mort-bois, qui sont les
matriaux indispensables  leur petite industrie.

Ceux mme qui, ns dans les forts, sont habitus  ses obscurits
mystrieuses, aux bruits varis que produisent le sifflement du
vent, les branches et les feuilles qu'il fait craquer ou frmir, ne
peuvent gure se dfendre de croire aux hantises du couvert. Des
rcits tranges, qui se transmettent de loge en loge depuis des
milliers d'annes peut-tre, parlent d'apparitions d'tres
surnaturels, de dames vertes, de pleurants des bois, d'hommes qui
ont le pouvoir de mener les loups et de s'en faire obir comme de
chiens dociles, ou qui peuvent, au moyen d'onguents ou de
conjurations, revtir momentanment des formes animales. Ceux des
boisiers qui ne croient qu'assez faiblement  toute cette mythologie
sylvestre, se plaisent  en entretenir le souvenir et  raconter des
choses terribles aux paysans avec lesquels ils sont en rapport, pour
que ceux-ci ne soient pas tents de les dranger dans leurs
expditions nocturnes. La fort de Fontainebleau avait son grand
Veneur; celle du Gavre, le Mau-piqueur, qui faisait le bois, tenant
en laisse son chien noir et ayant l'air de chercher les pistes: ses
yeux laissaient couler des flammes et il prononait les mauvaises
paroles:

    Fauves par les passes,
    Gibiers par les foules.
    Place aux mes damnes.

[Illustration: La chasse fantastique, d'aprs Maurice Sand
(_Illustration_, 1852)]

Il annonait la grande chasse des rprouvs qui tantt est sous le
couvert, tantt, comme la chasse  Bdet berrichonne (p. 5) ou la
mene Hellequin des Vosges, se voit dans les airs.

Ces rcits, les sons d'un cor fantastique qui se font parfois
entendre la nuit, des cris discordants et bizarres, ont pour but de
semer la terreur ou d'attirer sur un point dtermin l'attention des
gardes, pendant qu'ailleurs ont lieu des chasses qui n'ont rien de
surnaturel; de tout temps les gens de la fort ont t braconniers,
et ont considr comme trs lgitime de garnir leur garde-manger aux
dpens du gibier du roi ou du seigneur.

Les paysans ont  l'gard des boisiers des dictons moqueurs qui font
allusion  l'tat misrable de quelques-uns d'entre eux. C'est ainsi
que sur la lisire de la fort de Loudac, on rcite le petit
dialogue suivant: J'ai mari ma fille, dit une bonne femme  sa
commre.--V'ez mari vot' fille? La z'avous ben marie?--Vre (oui)
donc, je l'ai marie  un homme d'tat.--Quel tat?--Fabricant
d'binires (sorte de paniers); il est binier et sorti de binire
(boisier de pre en fils).--Ah! commre, rpond l'autre, o det (elle
doit) manger du pain!

On a jusqu'ici peu tudi les superstitions particulires  ce
groupe; il est vrai que l'enqute serait assez difficile, car ces
gens sont assez dfiants  l'gard de ceux qui ne vivent pas dans
les bois.

Les fendeurs, les boitiers et les bcherons de la fort de Bersay
(Sarthe), ont l'habitude d'allumer du feu prs de leurs ateliers,
mme en t. Ils prtendent que ce feu leur tient compagnie;
peut-tre est-ce un souvenir des temps o il fallait carter les
fauves avec des brasiers.

Dans le Bocage normand, les boisseliers, qui portent le nom de
boisetiers, tournent de la vaisselle de bois  l'usage des pauvres
gens des villages, confectionnent cuelles, jattes, cuillers,
poivrires, cuelles  bouillie et taillent galement les pelles 
four et  marc. Ces produits trouvaient dans le pays et les contres
voisines un coulement plus facile qu'aujourd'hui, une partie de ces
ustensiles ayant t remplacs par des similaires en faence ou en
mtal.

Dans le Maine, quelques boisetiers dbitaient eux-mmes leur
vaisselle de bois au lieu de la vendre en gros. leve en pyramide
sur une hotte d'osier, ils la promenaient  dos, en criant d'une
voix tranante: Boisterie! Boisterie! oui! ouie! au grand plaisir
de la marmaille, qui les suivait en rptant leur mlope tremblante
et prolonge. Au moyen ge, les boisseliers avaient l'habitude,
lorsqu'un pauvre venait leur demander l'aumne, de lui donner une
cuiller de bois. Parfois c'taient, comme dans certaines forts de
Bretagne, des jeunes filles qui colportaient dans les foires de
village les ustensiles fabriqus sous le couvert, conduisant
plusieurs chevaux qui portaient la marchandise, et elles
s'efforaient de leur mieux de faire l'article.

Dans la Sarthe, quand le boitier est devenu vieux, s'il est
industrieux, il cherche une occupation analogue  son ancien mtier:
il lace des paniers ou se met  fabriquer les pingles de bois
appeles jouettes dans le pays. Ce sont de petites branches de
chnes plus grosses que le doigt, longues de treize centimtres,
dans lesquelles on pratique avec la vrille un trou qui les traverse,
puis avec l'aide de la serpe on enlve le bois en faisant une
ouverture de huit centimtres de long, formant le V, qui,  son
extrmit infrieure offre une entaille de un centimtre, se
terminant  trois millimtres, grosseur de la vrille. Ces pingles
ou fiches servent  fixer le linge mouill sur des cordes. Cent
jouettes valent environ un franc. Lorsque le boitier a taill
quelques centaines d'pingles, il va les vendre  la ville. La
ficelle qui sert de ruban  son chapeau porte une couronne de sa
marchandise. Il crie d'une voix casse: pingles! pingles!.

Ces gens de la fort ont conserv par tradition une sorte de
sculpture primitive qui a une certaine analogie avec les grossiers
essais que l'on retrouve chez les sauvages contemporains: elle
consiste  prendre un morceau de bois dont l'corce est intacte, 
enlever celle-ci ou  la soulever, de faon  ce qu'elle serve
d'habit ou de bras: les parties dcouvertes sont tailles et troues
de faon  former des figures. Celles de la page 9, que j'ai
dessines d'aprs des figures que m'avaient donnes des boisiers de
la fort de Haute-Sve (Ille-et-Vilaine), donnent une ide
suffisante de leur faon de procder.

Les boitiers font leur fte  l'Ascension; ils chantent et ils
dansent.

En Normandie, les balaisiers ou marchands de balais se rendaient ds
le matin dans la lande pour y arracher les touffes de bruyres; ils
colportaient eux-mmes leurs balais et en approvisionnaient toutes
les mnagres de la contre. Le surplus se vendait dans les villes.

Un des contes balzatois met en scne deux marchands de balais, qui
arrivent  Angoulme chacun avec son petit ne charg de balais.
L'un les crie  huit sous, l'autre  six. Ils finissent par se
rencontrer, et celui qui les vendait huit sous dit  son concurrent:
Comment peux-tu vendre tes balais six sous? Moi, je ne peux les
donner qu' huit, et encore je chipe le bois pour faire des
manches.--Moi, dit l'autre, je vends mes balais six sous, et je
gagne six sous tout ronds, parce que je les vole tout faits.

[Illustration: Figures humaines en bois, sculptes par les boisiers
des forts de l'Ille-et-Vilaine: 1. L'enfant.--2. Le pre. --3. La
mre.--4. Le cur. 5. Le seigneur.--6. La bonne soeur.]

Le hros d'un conte de Grimm est un pauvre fabricant de balais,
frre d'un riche orfvre, qui va  la fort pour y ramasser les
branchages ncessaires  son industrie; un jour il voit un oiseau
d'or et l'abat avec une pierre, si adroitement, qu'il fait tomber
une de ses plumes; il la vend  son frre; le lendemain, il voit
l'oiseau sortir d'une touffe d'arbres; c'tait l qu'tait son nid:
il y prend un oeuf d'or. La troisime fois, il atteint l'oiseau
d'or lui-mme, et le vend un bon prix  son frre. C'tait un oiseau
merveilleux: celui qui aurait mang son coeur et son foie devait
trouver une pice d'or tous les matins sous son oreiller. L'orfvre,
qui le savait, ordonna  sa femme de faire cuire l'oiseau pour lui
et de bien prendre garde que rien n'en ft distrait. Pendant qu'on
le rtissait, les deux fils du fabricant de balais vinrent chez leur
oncle: ils virent tomber du corps de l'oiseau deux petits morceaux
qu'ils avalrent, avant que leur tante et eu le temps de s'y
opposer. Elle tua un petit poulet et mit  la place son coeur et
son foie. L'orfvre dvora tout l'oiseau, mais le lendemain il ne
trouva pas, comme il s'y attendait, une pice d'or sous son
oreiller. Les enfants, au contraire, avaient des pices d'or chaque
matin. L'orfvre, qui le sut, persuada  son frre qu'ils avaient
fait un pacte avec le diable, et il les chassa. Ils furent
recueillis par un chasseur, et, aprs tre devenus habiles dans leur
mtier, ils se mirent  courir les aventures, et l'un d'eux pousa
la fille d'un roi.

Dans un conte de l'Aube, un marchand de balais, trs paresseux, est
toujours  la recherche des moyens de vivre sans rien faire, et il
commet diverses escroqueries. Il va chez un orfvre et lui propose
de lui vendre un morceau d'or gros comme son sabot; l'orfvre le
retient  dner, puis, quand il lui demande o est son or, il
rpond: Je n'en ai pas, mais si quelquefois j'en trouvais en faisant
mes balais, je venais vous demander combien vous me le payeriez.

 Paris, on voyait autrefois des marchands ambulants qui vendaient
les balais qui avaient t fabriqus dans les forts voisines. Les
graveurs, qui ont laiss de si curieuses sries sur les petits
mtiers, ne les ont pas oublis (p. 12 et 13), et l'on a conserv
plusieurs des cris par lesquels ils s'annonaient. Au XVIe sicle,
voici leur quatrain dans les _Crys d'aucunes marchandises qui se
vendent  Paris_:

     Paris on crie mainteffois
    Voire de gens de plat pays
    Houssouers emmenchez de bois
    Lesquelz ne sont pas de grant prix.

Les _Cris de Paris_, fin du XVIIe sicle, faisaient dire au marchand
de balais:

    Quand hazard est sur les balets,
    Dieu say comme je boy a plein pot;
    Il ne m'en chaut, soient beaux ou laids:
    Si les vendrais-je  mon mot.

Au XVIIIe sicle, c'tait:

    Mes beaux balais! mes beaux balais!

Au-dessous de la marchande de balais de Cochin, on lit ce quatrain:

    Quiconque veut se garantir
    De l'amende du commissaire,
    De mes balais doit se garnir;
    On ne sauroit jamais mieux faire.

Vers 1850, on rencontrait des marchands sur la voie publique avec un
assortiment de petits balais suspendus  leur boutonnire et
plusieurs grands balais chargs sur les paules. Ils criaient: Des
balais! eh! l'marchand de balais! ou bien: Faudra-t-il des
balais?

Parmi les types populaires de la rue, vers le milieu du sicle,
figuraient les marchandes de balais alsaciennes. Le _Charivari_, de
1832, reprsentait le ministre Humann en Alsacienne vendeuse de
petits balais; plus tard, dans l'oprette d'Offenbach, _Litchen et
Fritchen_, Litchen chantait:

        Petits palais!
        Petits palais!
    Je vends des tuts petits palais!
        Petits palais!
        Petits palais!
    Ah! voyez qui's sont pas laids!

       *       *       *       *       *

En Basse-Bretagne, on appelle les sabotiers _Botawr prnn_,
cordonniers en bois; ailleurs ils portent le sobriquet de
fabricants de cuir de brouette, qui rentre dans le mme ordre
d'ides. Les proverbes qui ont trait  cette profession sont peu
nombreux:

[Illustration: _Balets, Balets, achetez mes bons Balets_

Marchand de balais, d'aprs Poisson (fin du XVIIIe sicle).]


    _Po vez ker al ler_
    _E c'hoarz ar boutaouer._

    Quand le cuir est cher,--Rit le sabotier. (Basse-Bretagne.)

    --_On 'pout b iesse chaboti et fer des taile di bois._--On
    peut bien tre sabotier et faire des terrines de bois.
    (Pays wallon)

[Illustration: Balais Balais]

Au XVIIe sicle, on disait ironiquement  un fainant qui n'avait
qu'un mtier imaginaire: C'est Guillemin Croquesolle, carreleur de
sabots.

Les paysans font figurer en bon rang les sabotiers parmi les
artisans qui ont vou un culte spcial  saint Lundi; la chanson qui
suit, recueillie en Haute-Bretagne, prtend qu'ils chment galement
plusieurs autres jours de la semaine:

    Ce sont messieurs les sabotiers
    Qui s'croient plus qu'des vques.
    Car du lundi
    Ils en font une fte.

    Il faut bcher,
    Il faut creuser.
    Tailler vite et parer fin,
    Se coucher tard
    Et lever matin.

    Et le mardi
    Ils vont voir leur matresse,

    Le mercredi,
    Ils ont mal  la tte,

    Et le jeudi
    Ils s'y reposent en matres,

    Le vendredi
    Ils travaillent  tue-tte,

    Et le samedi:
    --Il faut de l'argent, matre.

    --Va-t'en au diable,
    Il t'en donnera peut-tre.

Voici la traduction d'une chanson en breton du Morbihan, qui
provient de la lisire de la fort de Camors:

    coutez et coutez,
    Diguedon, maluron-malurette,
    coutez et coutez,
    Une chanson rcemment compose,
    Une chanson rcemment compose.--Diguedon, etc.
    Compose sur un sabotier de bois.

    Son domaine est dans la fort,
    Et sur sa maison des fentres de bois.
    Et l'intrieur en est verni
    Avec le feu et la fume,
    Et les toiles d'araignes.
    Comment enverrai-je le dner,
    Je ne sais ni chemin ni sentier.
    Il y a trois chemins au bout de la maison,
    Prenez celui du milieu,
    Celui-l vous mnera le plus loin.
    Quand je fus rendu au milieu de la fort,
    J'entendis le bruit du sabotier de bois
    Et le bruit de la hache et de l'herminette.
    Le sabotier est de mauvaise humeur,
    Si la tarire gratte doucement.
    Le sabotier est de bonne humeur,
    Quand le sabotier travaille.
    Il n'est pas oblig de boire de l'eau;
    Il peut aller aux auberges
    Boire du cidre plein son ventre.

Dans le Morbihan, les sabotiers appellent les paysans des couys
(sots) et les mprisent; de leur ct, les paysans ont peu d'estime
pour eux, et ils leur adressent des dictons mprisants:

    Sabotier, sale botier,
    Sabotier en cuir de brouette.

    _Sabatour kaed e hra perpet_
    _Lestri de gas tud de goahet._

    Le sabotier fait en tout temps--Vaisseaux  mener ch...r
    les gens.

Entre eux les sabotiers se traitent de cousins. C'est au reste une
population  part qui nat, vit et meurt dans le bois; elle forme 
sa manire une sorte d'aristocratie. Pour tre _vrai sabotier_, il
faut tre fils de pre et de mre, de grands-pres et de grand'mres
sabotiers, autrement on n'est que sabotier btard.

Quand un sabotier se marie, tous les _cousins_ assistent  ses
noces; mais chacun porte son dner. La mme chose se produit lors
des enterrements.

Les huttes de sabotiers, places sur la lisire des bois ou dans des
clairires, au milieu d'un fouillis pittoresque, ont souvent t
reproduites par les peintres. L'auteur des _Esquisses du Bocage
normand_ en fait la description suivante, qui est assez exacte, et
peut s'appliquer  presque toutes les demeures de sabotiers de
l'ouest de la France: La loge est assez grossirement construite de
troncs d'arbres et d'argile, couverte de mottes de gazon, et elle
est flanque d'une rustique chemine en clayonnage attach avec des
harts et rempli de terre glaise. Debout sous l'appentis, au milieu
de copeaux abattus par sa gouge et sa plane, et le genou appuy sur
le bloc entaill qui lui servait d'encoche, le sabotier
dgrossissait en fredonnant quelque _bihot_ ou sabot sans bride, ou
vidait, planait, faonnait avec soin un fin et lger sabot de jeune
fille. De la cahute voisine s'chappaient des nuages d'une paisse
fume de bois vert, destine  teinter en jaune et  vernir les
guirlandes de chaussures termines qui tapissaient l'intrieur.
Aimant  rire et  chanter aprs boire, le sabotier tait un joyeux
compre, quelque peu musicien. Volontiers il donnait le bal le soir
 la frache, et le dimanche,  la vpre, garons et filles se
trmoussaient joyeusement sur la pelouse au son de sa vielle.

Il est probable que la danse de la sabotire, qui a eu quelque
succs autrefois au thtre, tait l'une de celles que l'on dansait
sur la pelouse  ct de la loge: dans une des figures, les sabots
du danseur et de la danseuse, placs dos  dos, taient choqus en
cadence.

Les sabotiers, qui taient tablis  demeure fixe, avaient parfois
une enseigne en rapport avec le mtier: celle d'un vieux sabotier,
prs de Pornic, tait un norme sabot dor, dont la gueule non
creuse portait cette inscription: Au sabot d'amour.

[Illustration: Atelier de sabotier, d'aprs l'_Encyclopdie_.]

Quelquefois, dit La Msangre, les sabotiers gravent sur le ct et
sur le dessus des sabots des dessins appels pis, dentelle,
rayette, trfle. Quand les sabots sont commands pour une matresse,
ils y reprsentent des oiseaux, des papillons, des coeurs. Au
sicle dernier, d'aprs le _Dictionnaire de Trvoux_, les dames du
Limousin portaient des sabots orns pour se tenir les pieds chauds
l'hiver; cet usage est encore conserv par les dames dans certaines
provinces. Tout le monde connat les sabots coquets que l'on
fabrique en Bresse, et dont on a fait de mignonnes rductions pour
les tagres.

En Belgique, les sabotiers sont au premier rang des artisans qui
aiment  faire des farces aux jeunes ouvriers.  un mur de
l'atelier, un _ancien_ attache gravement un mauvais sabot, de telle
sorte qu'on n'en puisse voir l'intrieur.  une distance de quatre
ou cinq mtres, on doit s'vertuer  jeter un gros sou dans le
sabot: celui qui peut y russir le premier, ramasse les sous qui ont
manqu le but, quelquefois encore des paris s'engagent. Les
anciens, tous maladroits, manquent leur coup. Le novice arrive,
l'air narquois, se prpare avec rflexion, lance sa pice dans le
sabot, court joyeusement la rechercher et plonge sa main dans... une
matire que l'on devine. Une autre fois, on met un demi-franc au
fond d'un seau  moiti rempli d'eau. La pice sera pour celui qui,
sans se mettre sur ses genoux, pourra la prendre avec ses dents.
Tous les anciens font des efforts inous, mais inutilement. Un
novice vient. Il se penche, il va saisir la pice... mais un vieux
compagnon relve le manche du seau, tandis qu'un autre pique le
patient aux fesses. Prestement, l'apprenti se relve, coiff du seau
dont le contenu lui procure une douche trs dsagrable. On organise
encore la _procession_: chacun s'empare d'un des outils rangs dans
la hutte. Dans un pot en terre, un ancien a mis un document humain.
Prenant  part un apprenti, il lui dit que lorsqu'il entendra
chanter: _Sancte pot_, il devra jeter le pot sur celui qui le
prcde: ce  quoi le novice consent, tout heureux. La litanie
commence. Selon l'outil que chacun porte, on chante: _Sancte
hach._--_Ora pro nobis_, rpondent en choeur tous les
sabotiers.--_Sancte plan._--_Ora pro nobis._--_Sancte
cuiller._--_Ora pro nobis_. Il est de tradition que, lorsqu'on dit
_Sancte mailloch_, celui qui porte le maillet, et qui se trouve
toujours plac derrire l'apprenti au pot, donne un vigoureux coup
de son outil sur le vase que soutient le novice et l'oint avec le
maillet.

Autrefois les sabotiers avaient saint Jacques pour patron; il y a
environ quarante ans, ceux de la Loire-Infrieure, mcontents de
voir leur industrie pricliter par suite de la fabrication de la
chaussure  bon march, rsolurent de changer de saint; ils
envoyrent des dlgus consulter les membres de la corporation dans
les districts forestiers o la saboterie tait encore florissante,
et l'on choisit saint Ren, qui est le patron de la corporation dans
le Bourbonnois, les diocses de Vannes, de Troyes, etc. D'aprs la
lgende, saint Ren, vque d'Angers, s'tant dmis de ses fonctions
d'vque, se retira dans la solitude prs de Sorrente, au royaume de
Naples. C'est l qu'il inventa les sabots, c'est pour cela que, de
temps immmorial, il fut le patron des sabotiers. Ceux-ci appellent
_cervelle de saint Ren_ la cire au moyen de laquelle ils
dissimulent les dfauts des sabots qu'ils ont fabriqus. La fte du
saint tombe le 12 novembre, le lendemain de la Saint-Martin, et peu
de temps aprs la Saint-Michel, poques o se tiennent encore des
foires pour la vente des sabots. Les sabotiers sont ainsi assurs
d'avoir quelque argent pour boire  la sant de leur patron favori.

Les sabotiers figurent dans quelques rcits populaires. On raconte,
dans le Morbihan, que le diable voulut apprendre l'tat; mais il eut
une dispute ds le premier jour avec son matre. Celui-ci prtendait
que le premier coup de harpon donn  la cule de l'arbre devait
tre gratuit, comme toujours. Le diable ne voulant pas travailler
sans salaire, n'apprit pas le mtier de sabotier.

Les contes reprsentent les sabotiers comme exerant volontiers
l'hospitalit. Lorsque le bon Dieu, saint Pierre et saint Jean
voyageaient en Basse-Bretagne, ils vinrent demander asile pour la
nuit dans une hutte de sabotier. Le sabotier et sa femme les
reurent de leur mieux et leur cdrent mme leur lit, qui n'tait
pas luxueux. Le lendemain, Notre-Seigneur dit  la femme qu'il
priait Dieu de lui accorder qu'elle pt faire, durant toute la
journe, la premire chose qu'elle ferait aprs le dpart. Quand ils
eurent quitt la hutte, la sabotire se dit:--J'ai l un peu de
toile, pour faire des chemises  mes enfants, et comme le tailleur
doit venir demain, je veux la passer  l'eau ce matin, puis la faire
scher, puisque le temps est beau. Quand la femme eut pass sa toile
 l'eau, elle se mit  la tirer, mais elle avait beau tirer, il en
restait toujours, et elle continua ainsi jusqu'au coucher du soleil.
Il y en avait tant qu'il fallut plusieurs charrettes pour les
transporter. Ils se firent marchands de toile et gagnrent beaucoup
d'argent.

Un conte de la Haute-Bretagne raconte que le roi Grand-Nez, qui
allait souvent se promener, dguis en homme du peuple, s'gara dans
la fort et fut bien aise  la nuit d'apercevoir une loge de
sabotier; il demanda l'hospitalit au sabotier, qui lui dit qu'il
n'tait pas riche, mais qu'il le recevrait de son mieux. Vous ne
mangerez pas, dit-il, votre pain tout sec; ce matin j'ai tu un
livre et vous en aurez votre part.--Vous savez, dit son hte, que
la chasse est svrement dfendue.--Oui, rpondit le sabotier, mais
je pense que vous ne me vendrez pas au roi Grand-Nez. Quelque temps
aprs le roi le fit venir  la cour, et, pour le rcompenser de
l'avoir reu de son mieux, il ft de lui un de ses premiers sujets.
Dans un autre conte de la mme rgion, une sirne enrichit un
sabotier qui l'avait prise, et avait consenti par compassion  la
remettre  l'eau.

Les sabotiers partagent, avec les bcherons et les charbonniers, le
privilge des familles nombreuses; mais les rcits o ils figurent
et ceux qu'ils racontent sont trs optimistes, et il y a aussi
toujours quelque petit Poucet qui russit; comme eux ils ont parfois
tant d'enfants qu'ils sont embarrasss pour trouver des parrains et
des marraines dans le voisinage. Alors le pre se met en route, un
bton  la main,  la recherche de quelque personne charitable qui
veuille bien tenir le nouveau-n sur les fonts baptismaux. Cet
pisode est surtout frquent dans les rcits des deux Bretagnes. Le
sabotier rencontre sur sa route des gens trangers au pays,
quelquefois d'origine surnaturelle, qui sont venus tout exprs pour
cela, souvent par bont d'me, quelquefois mus par un sentiment
oppos. Une lgende chrtienne de F.-M. Luzel prsente mme cette
trange particularit d'un enfant dont le diable, sous la forme d'un
monsieur bien mis, s'offre d'tre le parrain, alors que presque
aussitt aprs on trouve comme marraine une belle dame, qui n'est
autre que la sainte Vierge. Le baptme a lieu et le diable, qui n'a
manifest aucune rpugnance pour entrer  l'glise, dit qu'il
viendra chercher son filleul quand celui-ci aura atteint l'ge de
douze ans, pour l'emmener en son chteau. Un rcit de Haute-Bretagne
raconte que le diable fut parrain du fils d'un sabotier, mais il
n'entre pas  l'glise, comme celui de la lgende de Luzel; il
attend sous le porche que la crmonie soit accomplie: son filleul
marchait seul au bout de trois jours,  quatorze mois il avait la
taille d'un homme. Son parrain l'emmne  son chteau, et lui
ordonne de bien soigner deux chevaux et de battre une mule. Celle-ci
lui rvle que son parrain est le diable et lui conseille de fuir,
en emportant divers ustensiles; il monte sur son dos, et, comme le
diable les poursuit, il jette son dmloir, et ils sont changs en
une glise, avec un prtre  l'autel; puis, lors d'une autre
poursuite, le peigne ayant t jet, en un jardin et un jardinier.
Le garon rencontre, ayant soif, un marchand de lait que le diable
avait mis l pour le perdre; il rsiste  la tentation et, ayant
franchi un tang au del duquel le diable n'avait plus de pouvoir,
il revient  la hutte de ses parents, et la mule servait  porter
des sabots.

Jean-le-Chanceux, hros d'un long rcit berrichon, est aussi le fils
d'un sabotier; il entre au service du diable, apprend ses secrets
dans des livres, et aprs toute une suite d'aventures et de
mtamorphoses, il finit par devenir riche et par pouser la fille du
roi.

[Illustration: Marchande de balais d'aprs une planche des _Cris de
Paris_ (fin du XVIIIe sicle), qui fait partie de la collection de
M. l'abb Pinet.]




LES TONNELIERS


 Paris, les tonneliers taient aussi nomms dchargeurs de vins,
parce que, dit le _Trait de la police_, l'on ne se sert que d'eux
en cette ville pour descendre le vin dans les caves, et que c'est un
privilge qu'ils ont seuls, chacun tant persuad qu'ils savent
mieux conduire et gouverner les futailles qu'ils font, qu'aucune
autre personne que l'on pourrait employer  cet ouvrage, qui est
difficile et souvent prilleux (p. 24). Leurs statuts dtaills, et
qui taient fort anciens, furent confirms  diverses reprises
depuis 1398 jusqu'en 1637; ils ne contiennent rien qui intresse
l'histoire des moeurs.

En Bretagne, le mtier tait un de ceux que les lpreux pouvaient
exercer; les tonneliers portent encore le nom de _cacous_, et ils
passent, en certaines localits, pour descendre de cette race
maudite. Au milieu de ce sicle, dans le Finistre, le peuple
conservait pour eux, d'aprs M. de la Villemarqu, une sorte
d'aversion et de mpris hrditaires. Il est probable que, depuis,
les prventions dont ils taient l'objet ont beaucoup diminu. En
Haute-Bretagne je n'ai pas constat la mme rpulsion, et je ne
connais aucun dicton injurieux  leur gard. Il est vrai de dire que
dans ce pays les tonneaux sont, la plupart du temps, fabriqus ou
rpars par les menuisiers, artisans trs estims des gens de
campagne.

[Illustration: Tonnelier encavant, gravure de Mrian. (XVIIe
sicle).]

Les proverbes franais sur les tonneliers sont peu nombreux: ils ne
sont pas caractristiques, et ne sont,  vrai dire, ni trs
satiriques ni trs logieux: souvent ils constituent une sorte de
jeu de mots  double sens, comme celui qui figure dans la _Comdie
des proverbes_: Je pense que tu es fils de tonnelier, tu as une
belle avaloire.

Les trois qui suivent, populaires en Ukraine, montrent que dans ce
pays ces artisans sont tenus en grande estime:

    --O! tu es le tisserand, embrouilleur de fils, et moi, je
    suis la fille du tonnelier: nous ne sommes pas gaux.
    Va-t'en!...

    --Toc, tak et piatak (monnaie de cinq kopeks).--Le
    tonnelier n'a que frapper une ou deux fois avec son marteau
    pour gagner l'argent.

    --Elle est belle comme une fille de tonnelier.

[Illustration: Tonneliers  l'ouvrage, d'aprs une gravure
hollandaise (fin du XVIIe sicle).]

Il en est de mme de ces deux proverbes galiques d'cosse:

    --_Greim cubair._--La griffe du tonnelier, c'est une chose
    assure.

    --_Sid a bhuille aig an stadadh m'athair arsa nighean a'
    chbair._--Celui qui joue ici, mon pre l'arrtera, dit la
    fille du tonnelier.

 Bruges (Flandre occidentale), on donnait aux tonneliers le
sobriquet de _sotte kuypers_ (fous tonneliers), parce qu'ils
tournent autour des objets qu'ils confectionnent. En raison du
caractre bruyant de leur mtier, on les a fait figurer parmi les
gens importuns: l'en-tte du _Charivari_, en 1833, dont nous
reproduisons une partie (p. 32), avait au centre un norme tonneau,
sur lequel des ouvriers frappent  grands coups de maillet pour
faire entrer les cercles: le bruit qu'ils font en se livrant  cette
opration se combine avec celui d'orgues de Barbarie, de brimbales
de pompes, d'une batterie de tambours et de divers instruments
grinants. Dans le mme journal (1834), Louis-Philippe et un juge
essaient de renfoncer la bonde d'un tonneau; au-dessus est cette
lgende: Frappez, frappez la bonde! les ides fermentent: elles
feront explosion tt ou tard. Ce sont les deux seules caricatures
sur les tonneliers que j'aie releves; quant aux tonneaux, on les
voit figurer dans un grand nombre d'images comiques, surtout dans
celles qui sont en relation avec les auberges et les buveurs. Les
_Illustres proverbes_ de Lagniet en montrent  eux seuls au moins
une douzaine.

Au XVIe sicle, pour tre reu matre tonnelier, il fallait faire
son chef-d'oeuvre; c'tait un cuvier, et le nouveau matre donnait
aux confrres un grand pain et un lot de vin.

Bien qu'ayant  vivre dans un milieu qui semblerait devoir provoquer
et presque justifier certains excs, la corporation des tonneliers
se fait remarquer, en gnral, par un niveau trs honorable de
sobrit. D'aprs un article de la _Mosaque_, les exemples
d'intemprance ne se rencontrent gure que parmi les _gerbeurs_,
hommes de peine recruts un peu partout, qui servent d'auxiliaires
aux tonneliers, soit pour le roulage ou l'empilement de tonneaux,
soit pour le rinage ou soutirage.

Tout tonnelier, quel que soit son rang, a droit d'abord au vin qu'il
consomme  discrtion sur place pour les repas ou collations que,
pendant la journe, il fait dans l'intrieur des magasins, repas
dont les aliments sont  ses frais, mais qu'il a intrt  ne pas
aller prendre au dehors, puisque la _bote_, ou baril, est pleine
d'un mlange rconfortant. Chaque jour, en outre, il reoit pour ses
besoins personnels du dehors, ou pour en disposer comme bon lui
semble, un litre de vin pris au mme baril.

Il existait autrefois, parmi les tonneliers d'Auxerre, un genre
d'exercice qui s'excutait avec des cercles; Moiset dit que ce jeu
est depuis si longtemps abandonn, qu'on ne saurait le dcrire. On
voit seulement, dans un programme trac pour la rception de Louis
XIV  Auxerre, en 1654, que les tonneliers de la ville seront
mands pour les avertir de se mettre en habits blancs aux gallons de
plusieurs couleurs pour aller au-devant de Leurs Majests jusques 
la chapelle de Saint-Simon, avec fifres et tambours, pour divertir
leurs dites Majests par les tours de souplesse qu'ils ont accoutum
de faire avec leurs cercles peints de diverses couleurs.

Les tonneliers, tout au moins dans la Gironde, figuraient parmi les
artisans qui, en raison de leur mtier, pratiquaient une sorte de
mdecine particulire; ceux qui ont exerc l'tat depuis trois
gnrations ont le don de gurir, en le palpant, le _fourcat_,
grosseur qui vient entre les orteils; ils ont aussi le privilge de
gurir le jable, maladie assez indtermine, par une assimilation
entre ce nom et le jable des tonneaux.

    _Ar barazer a oar dre c'houez_
    _Hag hen a voz tra vod er pez._

    --Le tonnelier sait  l'odeur--S'il y a bonne chose en la
    pice. (Basse-Bretagne.)

Dans les _Farces tabariniques_, Tabarin dit  son matre que les
meilleurs mdecins et qui connaissent mieux les maladies sont les
tonneliers. Quand un tonnelier va visiter une pice de vin, il ne
demande pas: Est-il blanc? est-il clairet? sent-il mauvais? a-t-il
les serceaux rompus? L'on ne cognoist jamais les maladies que par
l'intrieur. Il y regarde luy mesme et pour ce faire, il ouvre le
bondon qui est au-dessus de la pice et y met le nez; puis, des deux
mains,  chaque cost du fond il donne un grand coup de poing. La
vapeur alors s'exhale et sort par la partie suprieure, et ainsi il
cognoist si le vin est bon ou non.

Les _Contes_ d'Arlotto contiennent une autre factie  leur sujet:
On disputoit un jour, en bonne compagnie, lequel de tous les
artisans estoit ou le meilleur ou le plus meschant; qui disoit un
tel, qui disoit un autre. Le cur (Arlotto) conclud que les plus
meschants estoient les tonneliers et faiseurs de cercles, parce que
d'une chose toute droite ils en faisoient une tortue.

Autrefois, il y avait dans les villes des tonneliers ambulants; ils
n'taient pas comme ceux que l'on entend crier  Paris: Avez-vous
des tonneaux, tonneaux, tonneaux! ou Chand d'tonneaux! Avez-vous
des tonneaux  vendre! et qui sont surtout des acheteurs de
barriques vides, bien qu'ils sachent aussi remettre les cercles et
faire quelques menues rparations. Ces petits industriels, qui
gagnent assez bien leur vie, sont environ deux cents  Paris; ils
parcourent pendant la semaine tous les quartiers de la ville, en
s'annonant par un cri, et chargent sur des charrettes les tonneaux
que leur ont vendus les particuliers; une fois chez eux, ils
rajustent leurs cercles, puis, le dimanche matin, ils les revendent
aux marchands de futailles en gros.

Ceux de jadis offraient au public des tonnes, des barils ou des
baquets, et se chargeaient de rparer ceux auxquels manquaient des
cercles ou de nettoyer ceux qui avaient mauvais got ou dans
lesquels on avait laiss sjourner la lie.

[Illustration: Le Tonnelier, d'aprs Bouchardon (XVIIIe sicle).]

Actuellement,  Paris, on donne le nom de tonneliers  des gens dont
le mtier consiste surtout  soutirer le vin,  le mettre en
bouteille et  le cacheter. Leur boutique est signale par un broc
suspendu au-dessus de la devanture; quelquefois on voit en haut un
petit tonneau, un seau et un broc.

Voici, dans les cris du XVIIe sicle, le quatrain qui concerne les
tonneliers ambulants:

    Tinettes, tinettes, tinettes!
    A beaucoup de gens sont propices,
    Et si font beaucoup de services,
    Regardez: elles sont bien nettes.

 Londres, au sicle dernier, le cri tait:

    --_Any work for the Cooper!_--Avez-vous de l'ouvrage pour
    le tonnelier?

L'pigramme des _Cris de Londres_ fait en ces termes l'loge d'un
tonnelier populaire: Aucun tonnelier, qui parcourt les rues, ne peut
tre compar  William Farrell, pour le raccommodage soign d'un
baquet ou la faon dont il remet le cercle  un baril. Quand on
enlve la bonde, si l'on donne un coup au tonneau, je vous engage 
prendre le vieux Farrell, de prfrence  tout autre tonnelier. Car,
quoiqu'il ait toujours aim le liquide et ne peut s'empcher d'y
goter, il est sensible  cette bonne maxime: le pch consiste 
abuser.

La fabrication des cuviers rentrait dans les attributions des
tonneliers, comme cela a encore lieu  la campagne, et c'taient eux
aussi, suivant toute vraisemblance, qui faisaient les couvercles 
lessives. Cette dernire industrie semble, d'aprs les _Cris de
Paris_ de la fin du XVIe sicle, avoir t exerce par des artisans
de la campagne, qui venaient les dbiter  la ville:

    Aprs toutes les matines,
    Vous orrez ces villageois,
    Qui vont pour couvrir les bues,
    Criant: Couvertouez! couvertouez!

Le rle des tonneliers, dans les traditions populaires de France,
est trs restreint.

En Gascogne et dans le Quercy, on chante la chanson du _Tonnelier de
Libos_, les deux versions sont incompltes:

    _Din lou bourg de Libos_
    _Y a'n tsentil barricayr._

    _L'Annto de Trentel_
    _Cado tsour lou ba br._

    _--Antouno, mon ami,_
    _Maridn nous ensembl._

    _--Annto de Trentel,_
    _Attenden  diments._

    _--A diments,  douma,_
    _You souy lasso d'attendr!_

    Dans le bourg de Libos,--Il y a un gentil
    tonnelier.--L'Annette de Trentels,--Chaque jour va le
    voir.--Antoine, mon ami,--Marions-nous ensemble.--Annette
    de Trentels.--Attendons  dimanche-- dimanche, 
    demain.--Moi, je lasse d'attendre!

[Illustration: Tonneliers  l'ouvrage, d'aprs Jost Amman (XVIe
sicle).]


SOURCES

BOISIERS ET SABOTIERS.--E. Souvestre, _Derniers paysans_, 257,
277.--Communication de M. P.-M. Lavenot (Morbihan).--Lecoeur,
_Esquisses du Bocage normand_, I, 57.--Paul Sbillot. _Blason
populaire des Ctes-du-Nord_, 23.--_Revue des traditions
populaires_, I, 56; IV, 229; VI, 170; VIII, 329, 449; X,
476.--_Magasin pittoresque_, 1861, 392.--Chapelot, _Contes
balzatois_, I, 53.--Communication de M. L. Morin.--Paris ridicule et
burlesque, 306.--Kastner, _Les Voix de Paris_, 38.--L.-F. Sauv,
_Lavarou Koz_.--Dejardin, _Dictionnaire des spots_.--Leroux,
_Dictionnaire comique_.--F.-M. Luzel, _Lgendes chrtiennes de la
Basse-Bretagne_, I, 10.--Paul Sbillot, _Contes de la
Haute-Bretagne_, II, 16, 149; _Contributions  l'tude des contes_,
43.--Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I, 139.

LES TONNELIERS.--De Lamare, _Trait de la police_, IV, 664.--H. de
la Villemarqu, _Barzaz-Breiz_, 454.--Communication de M. T. Volkov
(Ukraine).--_Revue des Traditions populaires_, X, 30, 158.--Monteil,
_L'Industrie franaise_, I, 237.--_La Mosaque_, 1874, 166.--C.
Moiset, _Croyances de l'Yonne_, 108.--F. Daleau, _Superstitions de
la Gironde_, 38.--L.-F. Sauv, _Lavarou Koz_.--Tabarin, _OEuvres_
(d. Jannet), I, 28.--Arlotto, _Facties_ (d. Ristelhuber), 51.--A.
Coffignon, _L'Estomac de Paris_, 314. _Paris ridicule_, 304.--A.
Certeux, _Cris de Londres_, 110.--Kastner, _Les Voix de Paris_,
38.--J.-F. Blad, _Posies populaires de la Gascogne_, II, 148.

[Illustration: Les Tonneliers, fragment du frontispice du
_Charivari_ (1833).]




LES CHARRONS


Ces artisans, du moins ceux qui sont en contact direct avec le
peuple, sont assez peu nombreux, et il est assez rare que l'on
parle d'eux. Il est vraisemblable qu'ils sont  peu prs partout,
comme en Bretagne, au rang des ouvriers dont le mtier est le plus
estim; on les place sur la mme ligne que les menuisiers, au-dessus
des charpentiers. En Angleterre, on dit: _A bad wheelwright makes a
good carpenter_; un mauvais charron fait un bon charpentier; dans le
Suffolk, le proverbe est encore plus nergique: _A wheelwright dog
is a carpenter's uncle_; un chien de charron est l'oncle du
charpentier.

La chanson gasconne des bruits de mtiers, qui formule un reproche 
l'gard de presque tous, pargne le charron, et le montre attentif 
son ouvrage:

    _Quant lou charroun h l'arrodo_
    _Tico tac, dab la hocholo,_
    _De l'arrai au boutoun_
    _Espio se lou tour es boun._

    Quand le charron fait la roue,--Tic tac, avec
    l'herminette,--Du rayon au bouton--Il regarde si le tour
    est bon.

Dans le Maine, il y avait une sorte de charron qui, lorsqu'il
n'avait pas de charrettes  construire, allait travailler dans les
fermes et tait pay  la journe. Il rendait aux paysans de grands
services, car il remplaait,  lui seul, le charpentier, le
menuisier et mme le couvreur; aussi tait-il le bien venu, et on le
chargeait de toutes les menues rparations que demandaient les
charrettes et les maisons.

Les charrons ne jouent pas de rle spcial dans le compagnonnage:
ils y ont d'ailleurs t admis assez tard. Les forgerons les
reurent en 1706,  condition qu'ils s'inclineraient devant leurs
ans, et qu'ils attacheraient les couleurs  la dernire
boutonnire de l'habit. Les charrons promirent tout ce qu'on voulut;
mais  peine reus compagnons, ils s'manciprent et voulurent nouer
leurs rubans aussi haut que leurs pres. C'est de l que sont venues
les haines et les querelles entre ces deux corps d'tat.

M. Ch. Guillon a recueilli, dans l'Ain, une chanson de
compagnonnage, dont le hros est un charron:

    C'est un compagnon charron,
    Roulant de ville en ville.
    Il a fait une matresse,
    L-bas dans ce quartier.
    Oh! depuis sa boutique,
    Oh! il l'entend chanter.

    Tous les soirs il la va voir,
    En lui disant:--La belle,
    En voudrais-tu, ma chre,
    Un compagnon charron?
    Mon mtier pi le vtre,
    Belle, s'y conviendront.

    --Et moi, jeune galant,
    Je le vas dire  mon pre.
    La fille dit  son pre:

    --Pre, mariez-moi
    Avec un charron bien drle,
    Compagnon du Devoir.

    --Tu veux te marier:
    Tu es-t-encore bien jeune.
    Il faut faire tes promesses
    Jusqu'au bout de la saison,
    Pour apprendre  connatre
    Le mtier de charron.

    Le mtier de charron,
    C'est un mtier bien drle,
    En faisant des voitures,
    En coulant l'herminette,
    Les pieds sur le sentier (chantier).

Les charrons de Rouen avaient pour patronne sainte Catherine, dont
l'emblme est une roue, et ils clbraient leur fte  l'glise
Saint-Ouen. Leur chef-d'oeuvre de rception  la matrise
consistait dans l'ajustage d'une roue ou le montage d'une voiture.

Dans certaines processions ils promenaient, comme les charpentiers,
une sorte de chef-d'oeuvre. Lors des ftes qui eurent lieu 
Strasbourg, au moment de l'inauguration de la statue de Gutenberg,
et o les divers mtiers dfilrent, on fit paratre toute une suite
de lithographies colories; dans celle des charrons, on les voit
portant sur leurs paules un chariot.

Le rle de ces artisans dans les rcits populaires est des plus
restreint, et n'est pas en rapport bien direct avec le mtier. Un
charron de la Gascogne, dont le pre tait malade et ne pouvait tre
guri que s'il mangeait la queue d'un cur-loup, est chang par le
devin en loup, et aide ses compagnons  voler des veaux et des
brebis; le jour saint Sylvestre, a lieu la messe dite par le
cur-loup; le charron accepte de lui servir de clerc; au dernier
vangile, il ne reste plus que le cur-loup et son clerc. Celui-ci
dit qu'il allait lui aider  se deshabiller; d'un grand coup de
gueule il lui coupa la queue, le loup partit en hurlant, et le
charron se trouva transport dans la maison du devin.

Le _Moyen de parvenir_ fait d'un charron le hros d'une petite
anecdote assez plaisante: Un bonhomme de Vannes qui tait charron,
s'tait confess, le cur lui dit: Dites votre _Confiteor_?--Je ne
le sais pas.--Dites votre _Ave_.--Je ne le sais pas.--Que sais-tu
donc?--Je sais faire de belles civires rouleresses; je vous en en
ferai une quand il vous plaira et  bon march.

[Illustration: Charron, d'aprs Jost Amman (XVIe sicle).]




LES TOURNEURS


Le P. Plumier, religieux minime, qui crivit, au commencement du
XVIIIe sicle, un gros volume sur l'_Art de tourner_, accompagn de
nombreuses planches techniques, faisait remonter ce mtier jusqu'
l'antiquit la plus recule; il pensait mme qu'il tait antrieur
au dluge. Tubalcan, dit-il, n'aurait pu fabriquer et arrondir tant
de tuyaux qui lui ont t ncessaires, s'il n'avait trouv dans
l'art du tour cette forme ronde que demandent la plupart des parties
qui entrent dans les instruments de musique. Plus loin il cite
d'autres passages bibliques, entre autres celui o l'pouse, d'aprs
le _Cantique des cantiques_, a les bras ronds comme s'ils avaient
t faits au tour.

Il est regrettable que la curiosit de cet auteur ne l'ait pas
port, aprs avoir tabli l'anciennet du mtier,  jeter un regard
autour de lui, et  tudier les moeurs et les prjugs des
artisans dont il a dcrit les procds avec tant de dtails. Les
autres crivains qui ont trait ce mme sujet ne s'en sont pas plus
proccups que lui, pas mme Charles Lebois, avocat, qui composa un
pome en quatre chants, l'_Art du tour_ (Paris, 1819), dont nous
reproduisons le frontispice (p. 32).

Les recherches assez nombreuses que j'ai faites ne m'ont donn qu'un
petit nombre de traits qui se rattachent aux moeurs et aux
coutumes du mtier. Un proverbe anglais constate qu'il est difficile
et n'est bien exerc que par peu de gens: _All are not turners that
are dish throwers_. Tous ceux qui tournent des plats ne sont pas de
vrais tourneurs.

Au XVIIe sicle, d'aprs Monteil, la mode tait de tourner une
partie de la menuiserie;  Pronne on avait crit sur toutes les
portes de la ville que le nombre des ouvriers tait suffisant.
Lorsqu'il venait un jeune tourneur avec l'intention de s'y tablir,
un des tourneurs se rendait  son htellerie, le rgalait et lui
donnait un cu pour sa passade, puis, comme dlgu des autres
tourneurs, il l'emmenait  la porte de la ville, et, devant
l'inscription, lui montrait un gros bton de buis, court et noueux,
cach sous son habit. L'ouvrier tranger comprenait tout de suite le
sens de l'inscription et se htait de s'loigner.

Les tourneurs avaient t admis au nombre des Enfants de matre
Jacques par les menuisiers, en 1700; mais, contrairement  ce qui se
pratiquait chez leurs parrains, ils hurlaient dans leurs crmonies.

Ils jouent dans les contes populaires un ct assez restreint. Un
rcit portugais, dont certains pisodes rappellent la _Belle et la
Bte_ et la _Barbe-Bleue_, met en scne un tourneur qui avait
l'habitude d'aller dans une fort,  quelque distance de sa maison,
pour y couper le bois ncessaire  la confection de ses cuillers et
autres ustensiles. Un jour qu'il tait en train de scier un
vnrable chtaignier, il remarqua un grand trou qui se trouvait
dans l'arbre, et ayant eu la curiosit de s'y introduire pour savoir
ce qui tait dedans, il vit aussitt, paratre un Maure enchant,
qui lui dit d'une voix terrible: Puisque tu as os pntrer dans
mon palais, je t'ordonne de m'amener la premire crature que tu
rencontreras en arrivant  ta maison, sinon tu mourras sous trois
jours. Lorsque le tourneur rentrait chez lui, c'tait
habituellement un petit chien qui venait  sa rencontre. Ce jour-l
ce fut sa fille ane qui se prsenta devant lui. Elle consentit 
aller chez le Maure, qui lui remit toutes les cls de son palais
enchant, et lui passa au cou une jolie chane d'or  laquelle
pendait une clef. Celle-ci ouvrait une chambre, o il lui dfendit
de pntrer sous peine de mort. La jeune fille ne put s'empcher
d'aller visiter la chambre interdite; elle y vit des cadavres
dcapits, et quand le Maure fut de retour, ayant remarqu sur la
chane une petite tache de sang, il coupa la tte de la jeune fille
et laissa son corps parmi les autres.

Peu de jours aprs, le tourneur revint  l'arbre pour avoir des
nouvelles de sa fille. Le Maure lui rpondit qu'elle se portait
bien, mais qu'elle demandait une compagne. La seconde soeur vint
au palais du Maure et il lui arriva la mme aventure qu' l'ane.

Le Maure ordonna au tourneur d'amener sa troisime fille, et,  son
arrive au palais il lui donna les mmes instructions qu' ses
soeurs. Elle pntra aussi dans la chambre o taient les
cadavres; mais, malgr l'horreur qu'elle ressentit, elle eut assez
de courage pour y rester et l'examiner en dtail, et, voyant que le
corps de ses soeurs tait encore chaud, elle eut le dsir de les
rendre  la vie. Il y avait dans la chambre des pots de terre pleins
de sang, et sur deux d'entr'eux taient crits le nom de ses
soeurs; avec ce sang elle recolla leurs ttes; quand elle vit
qu'elles tenaient bien, elle essuya le sang, et elles revinrent  la
vie. Elle leur dit de rester silencieuses, et elles lui
recommandrent de bien nettoyer la clef, afin que le Maure ne
s'apert de rien.

[Illustration: Tourneur au XVIe sicle, d'aprs Jost Amman.]

 son retour celui-ci n'eut aucun soupon et crut qu'elle tait une
pouse obissante; il se mit  l'aimer et  faire toutes ses
volonts. Un jour elle lui demanda de porter un baril de sucre  son
pre qui tait trs pauvre. Elle y mit l'une de ses soeurs, et
elle dit au Maure qu'elle se tiendrait eu haut de la tour de guette
pour le voir mieux, et elle recommanda  sa soeur qui tait dans
le baril de dire de temps en temps: Je te vois, mon chri, je te
vois. Peu de jours aprs elle pria le Maure de porter un second
baril, et elle eut le mme succs. Il ne restait plus qu'elle dans
le palais enchant. Elle fit un mannequin de paille, qu'elle habilla
comme elle tait d'habitude, et le plaa en haut de la tour, puis
elle demanda au Maure de porter chez son pre un troisime baril,
dans lequel elle se cacha, et elle rptait les mmes mots que ses
soeurs.

Quand le Maure revint, il monta sur la tour pour embrasser la jeune
fille, mais il fit un faux pas et tomba dans les fosss du chteau,
presque mort. Aussitt le vnrable chtaignier et le palais
disparurent.

[Illustration: Le tourneur

Il y a plusieurs preuves de cette image de Lagniel; sur
l'une d'elles est crit, au-dessus du tourneur: Il faut
aller rondement en besogne. Sur le haut du vitrage: Il
n'y a si petit mtier, quand on veut travailler, qui ne
nourrisse son matre. Sur les vitres du bas: L'homme
pauvre personne ne l'attaque, il est abandonn d'un
chacun.]

Dans un conte allemand de Grimm, trois fils d'un tailleur vont
apprendre un mtier diffrent; leurs matres, contents de leurs
services, leur font cadeau d'objets merveilleux. Les ans se les
laissent drober par un aubergiste astucieux. Le troisime s'tait
mis en apprentissage chez un tourneur, et comme le mtier est
difficile, il y resta plus longtemps que les deux autres. Ils lui
mandrent par une lettre que l'aubergiste leur avait vol les objets
magiques dont ils taient possesseurs. Quand il eut fini son
apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son matre, pour
le rcompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel
tait un gros bton. Ce bton avait la vertu, ds qu'on disait:
Bton, hors de mon sac, de battre les gens jusqu' ce qu'on lui
et ordonn de rentrer. Le jeune homme arriva le soir chez
l'aubergiste et lui dit, en causant, qu'il avait vu bien des objets
merveilleux, mais qu'aucun d'eux ne valait ce qu'il portait dans son
sac. Lorsqu'on se coucha, le jeune homme s'tendit sur un banc et
mit son sac sous sa tte en guise d'oreiller. Quand l'aubergiste le
crut bien endormi, il s'approcha de lui tout doucement et se mit 
tirer lgrement sur le sac pour essayer s'il pourrait l'enlever et
en mettre un autre  sa place, mais le tourneur, qui faisait
seulement mine de dormir, le guettait et il s'cria: Bton, hors de
mon sac, et aussitt le bton se mit  sauter au dos du fripon et 
rabattre comme il faut les contours de son habit. Le malheureux
demandait pardon et misricorde; mais plus il criait, plus le bton
lui daubait les paules, si bien qu'enfin puis, il tomba par
terre. Alors le tourneur lui dit: Si tu ne rends  l'instant ce que
tu as vol  mes frres, la danse va recommencer.--Fais rentrer ce
diable dans le sac, dit l'hte d'une voix faible, et je restituerai
tout. C'est ainsi que le tourneur rentra en possession de la table
et de l'ne merveilleux qui avaient t drobs  ses frres.




LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS


En argot, le peintre en btiment est appel balayeur, par allusion
au pinceau  long manche, dont se servent surtout les badigeonneurs,
et qui porte le nom de balai. Les ouvriers qui travaillent dans les
petites boutiques de peintres-vitriers, dites petites botes, ont
reu des compagnons engags par les entrepreneurs le surnom de
_cambrousiers_, qui ne fait pas l'loge de leur habilet, puisque,
dans le langage argotique, cambrousier est synonyme de campagnard,
c'est--dire de maladroit.

Les peintres ont de tout temps eu la rputation d'aimer la
bouteille; les anciennes estampes les font figurer parmi les adeptes
les plus fervents de saint Lundi. Dans l'image d'pinal (1855)
Toujours soif, un peintre badigeonneur rcite ce couplet:

    Pour qui se targue de sagesse
    Doit savoir mpriser les biens:
    A nous, notre seule richesse,
    C'est de vivre en picuriens,
    En aimables et francs vauriens.
    Des thsauriseurs le systme
    J'en conviens ici m'irait mal;
    Ils font de la vie un Carme.
    Pour moi, c'est toujours Carnaval.

Ceux que dpeignaient ces vers de mirliton n'taient gure disposs
 suivre le sage conseil que Charles Poney leur donnait dans le
refrain de sa chanson du _Peintre en btiment_:

    Barbouilleurs
    De couleurs
    Ftons nos dimanches;
    Mais, gais travailleurs,
    Le lundi retroussons nos manches.
    Barbouilleurs
    De couleurs
    Ftons nos dimanches.
    C'est bien le moins qu' table assis
    On trinque un jour sur six.

L'image allgorique Crdit est mort tait populaire ds la
premire moiti du XVIIe sicle; le peintre ne figure pas dans
l'estampe de Lagniet, mais on le voit, sur les placards d'pinal,
mettre  mort cet illustre personnage, en compagnie du musicien et
du matre d'armes; au-dessous est cette inscription:

    O peintre, artiste de gnie,
    Que son art pouvait enrichir,
    Indolemment passe sa vie
    A boire,  manger,  dormir.
    Il jure contre la fortune,
    Il se plaint partout du sort,
    Mais ce qui surtout l'importune
    C'est que matre Crdit est mort.

[Illustration: Peintre en btiment Italien, d'aprs Mitelli (1680).

Au-dessous est une inscription, qui indique que ce mtier ne fatigue
pas l'intelligence, parce qu'il consiste  tendre des couches de
blanc.]

En dpit de cette emphatique allusion au gnie, il ne s'agit pas ici
des artistes peintres, dont la condition, assez misrable jadis, a
longtemps inspir l'ancienne caricature, mais d'un peintre
d'enseignes; l'imagier d'pinal a en effet copi le dcorateur au
port ambitieux, que reprsente la lithographie de Carle Vernet, dont
nous parlons plus loin. C'est bien  lui que s'applique
l'inscription  double sens d'une de ces estampes: Rouge ou blanc
m'est gal.

Au commencement du sicle dernier, un personnage de la comdie de
Lesage, les _Trois Commres_, formulait cet aphorisme: Un peintre
qui loge dans un cabaret est l comme un poisson dans l'eau. Plus
rcemment, on a dit: Il n'a que des cabarets en tte, des ides de
peintre.

Chez les peintres, de mme que dans la plupart des mtiers o les
ouvriers sont runis en chantiers ou en ateliers, il y a d'assez
nombreuses circonstances qui, d'aprs la coutume, sont le prtexte
de libations plus ou moins copieuses.

Lorsque, aprs trois ans d'apprentissage, l'_arpte_ ou apprenti
devient compagnon, on arrose sa premire blouse, et il paye 
boire  ses camarades d'atelier. Il est aussi d'usage d'arroser les
galons du compagnon qui passe caporal, c'est--dire chef d'une
quipe. Quand il devient matre compagnon, et est alors charg de la
surveillance gnrale des chantiers de la maison, il doit aussi
rgaler les ouvriers. Autrefois, quand un compagnon entrait dans une
nouvelle maison, il devait payer sa bienvenue. Cet usage tend 
disparatre.

Certaines maladresses donnent lieu  des amendes, qui sont dpenses
chez le marchand de vin: lorsqu'un ouvrier laisse tomber quelque
outil du haut de son chelle, un de ses camarades se hte de le
ramasser, et celui auquel il le rend sait qu'il devra verser quelque
chose. L'amende est aussi applique  celui qui, peignant une porte,
par exemple, manque de touche ou, par oubli, a laiss une partie
sans lui donner une couche. Quand un tranger a l'imprudence de
manier un outil, de prendre une brosse et d'essayer de peindre, les
ouvriers lui disent qu'en pareil cas l'usage est de leur payer une
bouteille de vin ou une tourne.

Lorsque les peintres en btiment ont soif, et qu'ils vont se
dsaltrer chez le marchand de vin, ils disent qu'ils vont faire un
raccord; le raccord est de rgle  trois heures; c'est  ce moment
que les ouvriers prennent leur repos de l'aprs-midi.

 Marseille, on dit proverbialement Peintre, pingre! L'ancien
proverbe: Gueux comme un peintre, qui s'tait d'abord appliqu aux
artistes, tait, dit le _Dictionnaire comique_, devenu faux en ces
derniers jours, o la peinture a t cultive et anoblie. Mais il
tait,  la fin du sicle dernier, d'un usage courant en parlant des
peintres en btiment.

 ct de dtails curieux et pris sur le vif, le livre des
_Industriels_, que La Bdollire publia en 1842, renferme un certain
nombre de passages o, pour tre pittoresque, l'auteur sacrifie
parfois l'exactitude, et semble appliquer  tout un corps d'tat ce
qui n'est le fait que de quelques individus. Il trace des peintres
d'alors un portrait qui n'est pas flatt: Ils commettent, dit-il,
des ravages dans la cave et dans la cuisine, de complicit avec les
femmes de chambre, auxquelles ils font une cour assidue et
intresse. Amis du plaisir et de l'oisivet, ils s'arrangeaient
toujours pour travailler le plus lentement possible, aller faire de
temps en temps des stations au caf, jouer au billard et fumer avec
une nonchalance asiatique. C'est en l'absence de tout surveillant
masculin que les ouvriers peintres s'abandonnent le plus
scandaleusement  une douce fainantise, et, non contents d'obtenir
des rafrachissements par l'entremise de la bonne, ils tendent des
piges  la matresse elle-mme.

    --Quelle insupportable odeur de peinture! s'crie celle-ci.
    N'y aurait-il pas moyen de la dissiper?

    --Si fait, madame, rien n'est plus facile, rpond le
    premier ouvrier. Quand l'air de votre chambre est vici,
    comment vous y prenez-vous?

    --Ordinairement je fais brler du sucre sur une pelle.

    --C'est parfait, madame, mais cela ne suffit pas. Pour
    chasser le mauvais air et faire scher en mme temps la
    couleur, nous employons un procd fort simple et trs
    conomique: nous prenons un litre d'eau-de-vie de bonne
    qualit, nous y mlons du sucre, un peu de citron, et nous
    mettons chauffer le tout sur un fourneau au milieu de la
    pice, qu'on a soin de bien fermer; il se dgage des
    vapeurs alcooliques, qui ont je ne sais quel mordant,
    quelle force dessiccative, et, en moins de rien, les
    parfums les plus agrables succdent  l'odeur de la
    peinture.

Si la bourgeoise se rend  la justesse de ce raisonnement, les
travailleurs se groupent autour d'un bol de punch, ferment
hermtiquement les portes et se rchauffent l'estomac aux dpens
d'une trop confiante htesse.

Voici un autre exemple du mordant des vapeurs alcooliques: Un
ouvrier peintre donne  entendre qu'il est indispensable de nettoyer
les glaces, et demande, pour ce faire, un grand verre d'eau-de-vie.
Il le boit lentement, ternit par intervalles, de son haleine, la
surface du miroir, qu'il essuie avec un torchon.

Ces factieuses pratiques sont encore quelquefois employes par les
ouvriers peu scrupuleux et farceurs; elles les exposent  tre
remercis par le patron. Parfois les colleurs de papier, s'ils
voient qu'ils ont affaire  un naf, lui disent qu'en mlangeant de
l'absinthe  la colle, on met l'appartement  l'abri des punaises.
Le liquide obtenu par ce moyen est, bien entendu, absorb par les
colleurs.

[Illustration: Le pote Pope nettoyant une faade (caricature
anglaise).]

Il est vraisemblable que les divers ouvriers appartenant  cette
catgorie du btiment ont, comme les autres, quelques superstitions
ou observances particulires. On les a peu releves jusqu'ici, et
l'enqute que j'ai faite  Paris a t infructueuse. On n'y connat
mme pas la superstition des peintres de la Gironde qui, lorsque
leur couteau se pique en tombant  terre, se croient assurs d'avoir
prochainement de l'ouvrage. On comprend en gnral, parmi les
peintres en btiment, les badigeonneurs, bien qu'ils s'en
distinguent pourtant par certains cts: ils ne font pas comme eux
un apprentissage de trois ans, parce que le mtier est moins
difficile et moins vari, et qu'il ne demande pas autant de got
pour composer et varier les couleurs. Ils ne peignent pas  l'huile
et ne travaillent gure qu' l'extrieur des maisons. Ce sont eux
que l'on voit assis sur une sorte de sellette attache  une corde 
noeuds, et qu'ils peuvent faire glisser le long de cette corde.
Ils nettoient les faades, puis  l'aide d'un large pinceau,
emmanch parfois au bout d'un bton, ils les revtent d'une couche
de chaux ou de peinture  la colle.

Quelquefois ils sont perchs sur des chafaudages, et soit qu'ils
nettoient  grande eau, soit qu'ils enduisent en plongeant leur
pinceau dans une sorte de bidon rempli de couleur, il en rsulte,
pour les promeneurs qui passent trop prs d'eux, des inconvnients
analogues  ceux que montre l'estampe anglaise de la page 17, qui
est une allusion satirique  l'_Essai sur le got_, du pote Pope,
et  la faon dont il traitait certains de ses contemporains.

Une lithographie du _Charivari_, de 1834, reprsentait
Louis-Philippe assis sur une sellette soutenue par une corde 
noeuds, et badigeonnant, avec un pinceau  long manche, un mur sur
lequel est crit en grosses, lettres _Charte_.

       *       *       *       *       *

En argot, on appelle les dcorateurs _gaudineurs_, du vieux mot
_gaudinier_, s'amuser; la gaiet des peintres en btiment est
proverbiale.

Dans _Germinie Lacerteux_, les frres de Goncourt ont trac un
amusant portrait d'un peintre dcorateur, moiti artiste, moiti
ouvrier: Gautruche avait la gaiet de son tat, la bonne humeur et
l'entrain de ce mtier libre et sans fatigue, en plein air, 
mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une chelle
au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en btiment,
il faisait la lettre, il tait le seul, l'unique homme  Paris qui
attaqut l'enseigne sans mesure  la ficelle, sans esquisse au
blanc, le seul qui, du premier coup, mt  sa place chacune des
lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute 
les ranger, filt la majuscule  main leve. Il avait encore la
renomme pour les lettres _monstres_, les lettres de caprice, les
lettres ombres repiques en ton de bronze ou d'or, en imitation de
creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journes de quinze 
vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en tait pas plus
riche, et il avait toujours des ardoises arrires chez les
marchands de vin.

Il possdait une _platine_ inpuisable, imperturbable; sa parole
abondait et jaillissait en mots trouvs, en images cocasses, en ces
mtaphores qui sortent du gnie comique des foules. Il avait le
pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il tait tout
dbordant d'histoires rjouissantes et de bouffonneries, riche du
plus riche rpertoire des scies de la peinture en btiment. Membre
de ces bas caveaux qu'on appelle des _lices_, il connaissait tous
les airs, toutes les chansons et les chantait sans se lasser.

Les auteurs des enseignes les plus russies auraient pu s'exprimer 
l'gard de leur oeuvre comme la lgende humoristique mise par
Gavarni au-dessous d'un chafaudage sur lequel est juch un
dcorateur: L'huile est toujours de l'huile, mais il y a enseigne
et enseigne! Pour des Singe vert, des Tte noire, des Boule rouge,
on peut faire poser les bourgeois, mais pour des Bonne Foi, c'est
plus a.

Lorsque les peintres en btiment parlent des dcorateurs, ils disent
que ce sont des artistes, et ils les considrent, non sans raison,
comme formant une sorte d'anneau intermdiaire entre eux et ceux qui
peignent les tableaux destins aux salons.

Mais il en est parmi eux qui posent  l'artiste et exagrent les
manires excentriques de ceux qu'ils se sont proposs comme modles,
en vue d'pater les bourgeois. La caricature s'est parfois gaye
de leurs faons ridicules. Une lithographie colorie de Carle Vernet
a pour titre: la Dernire touche et reprsente un dcorateur qui
vient de peindre sur un volet un poulet, tout plum, suspendu par
les pattes avec des rubans de couleur  un clou trompe-l'oeil. Ce
poulet est destin  servir d'enseigne  une auberge; son travail
achev, l'artiste, sangl dans une redingote bleue, le cou orn
d'une immense cravate, coiff d'un chapeau haut de forme, quelque
peu bossu, est descendu de son chelle, et a pris une pose
sculpturale et admirative pour contempler son chef-d'oeuvre. Une
lithographie d'Hippolyte Bellang est plus bienveillante; il est
vrai que le vieux peintre en lunettes, coiff d'une casquette, et
les manches de sa chemise retrousses, n'a pas l'air de considrer
comme un pidestal l'chelle sur laquelle il est perch pour peindre
ou pour restaurer l'enseigne du Moulin d'Amour. Des jeunes gens
qui, en compagnie de jeunes filles, ont djeun dans un des cabinets
de l'tablissement, lui offrent un verre de champagne en disant:
Honneur aux artistes! L'intention satirique est plus vidente et
mieux justifie dans le dessin du _Charivari_, o Charles Jacque a
dessin un peintre en casquette, dbraill, au nez de soiffard, qui,
la main sur la hanche, les jambes croises l'une sur l'autre, est
sur le pas de sa boutique, surmonte de cette enseigne orgueilleuse:
_Bernard, peintre, seul doreur des cornes et sabots du boeuf
gras_. Le dessin a pour titre: Nous autres artistes.

[Illustration: SES OUVRIERS DVOUS

9 FVRIER 1851

_Rduction d'une lithographie offerte  M. Leclaire par ses
ouvriers_]

Vers 1840, il circulait aussi des chansonnettes comiques, dont
quelques couplets du _Peintre vritablement artiste_ de Blak et
Charles Plantade peuvent donner une ide.

    Il est neuf heures du matin, c'est l'instant du djeuner,
    l'arrire-boutique du peintre-vitrier est lgrement
    parfume de la vaporeuse odeur du mastic. Alors l'artiste,
    avec les couleurs de son imagination de feu, se broie une
    immortalit sur la palette.


    Depuis que je m'suis mis artiste,
    C'est uniqu' comme j'ai des succs,
    N'y a pas d'ouvrage qui me rsiste,
    Je suis le vrai peintre franais.
    Les Grard, les Grecs, les Herace,
    Ont un bon p'tit genr' de talent,
    Mais moi n'y a pas d'genre qui fasse,
    J'les risque tous inclusivement.

    Faut voir comm' ma propritaire
    Rend bien justice  mon talent,
    J'lai peinte ainsi qu'madam' sa mre,
    J'ai peint son chien et son enfant;
    J'ai peint aussi sa cuisinire.
    Son frotteur et puis son portier,
    J'ai peint la maison entire,
    Y compris mme l'escalier.

On sait que le blanc de cruse prsente pour la sant des ouvriers
de rels inconvnients, et qu'il expose  des coliques et  des
accidents ceux qui n'observent pas une hygine rigoureuse, et
surtout ceux qui s'imaginent, bien  tort, que les liqueurs fortes
peuvent combattre ses manations.

Jusqu'au milieu de ce sicle, la cruse se vendait en pains de forme
conique, analogue  ceux, peints de diverses couleurs, que l'on voit
encore comme une sorte d'enseigne parlante au-dessus de la devanture
bariole des marchands de couleurs. Il y avait alors une cause
d'empoisonnement gnral aussi bien pour l'enfant qui nettoyait les
formes dans lesquelles on versait la cruse pour en faire des pains,
que pour le peintre qui crasait laborieusement ces pains trs durs.
Ces dangers avaient proccup les hyginistes, et le gouvernement en
avait t mu. L'ordonnance royale du 5 novembre 1823 dfendit dans
tout le royaume la fabrication et la vente de la cruse en pain,
essayant ainsi de supprimer le travail dangereux du peintre. Mais
elle ne fut gure observe, parce que l'on n'adopta pas sans
difficult l'usage de la cruse broye qui, disait-on, prtait  la
falsification.

Vers 1850, le blanc de zinc, qui n'tait consomm qu' l'tat de
curiosit sur les plus fines palettes, fit, dit M. Henri Faure, son
apparition sur le march comme produit industriel; sa blancheur de
neige, son innocuit relative, favorisrent une rclame bruyante, et
le gouvernement dcrta que tous les travaux publics devraient tre
excuts avec le nouveau produit,  l'exclusion de la cruse.

Ce fut un industriel parisien, M. Leclaire, qui, mettant en pratique
une formule donne par le chimiste Guiton de Morveau, trouva le
moyen de produire conomiquement le blanc de zinc. Sa dcouverte fit
du bruit, et le 24 fvrier 1851, ses ouvriers lui offrirent la
lithographie que nous reproduisons, un peu rduite (p. 21) et qui
reprsente le triomphe du blanc de zinc sur la cruse. Elle tait
accompagne d'une pice de vers qui exaltait les mrites du nouveau
produit.

    Nos pinceaux autrefois de cruse empests
    Exhalaient parmi nous des gaz empoisonns.
    On nous voyait soudain trembler de tous nos membres.
    Les jeunes ouvriers, vieillards avant le temps,
    Dlaissant l'atelier, maudissaient dans leurs chambres
    La colique, la fivre, et mille autres tourments.

        ... Guiton de Morveau proclama hautement
    La cruse coupable et le zinc innocent...

    Longtemps on oublia que le fameux problme
    tait dans un bon livre en deux mots rsolu.
    Quand, aprs soixante ans, dans ce pril extrme,
    Un sage entrepreneur, habile praticien,
    Sut en l'y dcouvrant, changer notre destin.
    Vive le blanc de zinc! et ses deux inventeurs.
    La cruse  jamais fuit loin de nos couleurs:
    Nous pouvons les mler sans nulle dfiance
    Que son subtil poison nous verse la souffrance.
    Vive le cher patron, dont le soin paternel
    veille dans nos coeurs un amour ternel!

Le mtier de vitrier est assez moderne. Jusqu'au milieu du XVe
sicle, les fentres, dans les maisons particulires et mme dans
les chteaux, taient garnies de toile cire transparente ou mme de
papier huil.

[Illustration: Vitrier assujettissant ses vitrages avec des chssis
de plomb.

(Gravure de Lagniet, XVIIe sicle).]

[Illustration: Le vitrier et le savetier, (coll. G. Hartmann.)

Op! triiii.--Tenez, mon imbcile qui rit parce que j'ai cass mes
carreaux.]

C'est vers cette poque que le verre put tre vendu  un prix
relativement modr, et qu'au lieu d'tre rserv aux verrires
peintes de couleurs clatantes, on put l'employer  garnir les
fentres. L'apprentissage des vitriers tait alors trs long, parce
qu'il ne s'agissait pas seulement de tailler les verres, mais aussi
de les faire tenir dans de petits cadres de plomb; il se terminait
toujours par un an d'exercice chez un des jurs du mtier. Les frais
de rception se montaient  huit livres, dont une partie tait
verse au tronc de la confrrie et l'autre  la bannire militaire.
Le patron de la corporation tait saint Marc. Les ouvriers vitriers
entrrent assez tard dans le compagnonnage; c'est en 1701 seulement
que les serruriers les reurent au nombre des compagnons passants du
Devoir; ils hurlaient dans leurs crmonies.

Actuellement, ils ne forment plus un corps de mtier  part: la pose
des vitres est faite par les ouvriers peintres employs par les
entrepreneurs de peinture et de vitrerie; ceux-ci, quand ils ont
d'importantes commandes, embauchent quelquefois des vitriers
ambulants; par contre, pendant l'hiver, des ouvriers peintres sans
ouvrage endossent pour quelque temps le portoir, et vont crier par
les rues: Au vitr! comme les vitriers ambulants ou chineurs,
que l'on voit parcourir les villes et les campagnes, et dont la
spcialit est de remettre les vitres casses. Ces artisans, dont le
mtier est facile, ne font point d'apprentissage. Ils sont, en
gnral, originaires du Pimont, du Limousin ou de quelque autre
province franaise du Midi.  Paris, disent les _Industriels_, le
vitrier ambulant s'associe  quelques-uns de ses compatriotes et
paye sa part d'une chambre situe hors barrire, ou dans les
environs de la place Maubert. La femme de l'un d'eux tient le mnage
et apprte le riz, la viande et les pommes de terre que chacun
achte  tour de rle. Au bout de quelques annes d'exercice, le
vitrier nomade est atteint de nostalgie: il part, va de ville en
ville, revoit son clocher. Il retrouve sa fiance, chevrire ou
manufacturire de fromages, l'pouse et entreprend une nouvelle
campagne afin de gagner un patrimoine  sa postrit future. Il
continue ainsi jusqu' ce que, glacs par l'ge, ses membres lui
refusent toute espce de service.

Le cri des vitriers est en gnral, dit Kastner, franc, mais trs
intense, trs aigu et lanc brusquement, avec une nergie telle que
l'on croirait l'ouvrier ambulant plutt dispos  casser les
vitres qu' les remettre au besoin.

Ils criaient: Au vitrier! Eh vitrier! ou V'l vitrier! avez-vous
besoin du vitrier! Actuellement, leur cri est: Au vitri-i! ou
V'l l'vitri-i!

C'est par analogie avec le portoir qui reluit au soleil qu'on a
appel vitriers les chasseurs  pied, parce que le sac en cuir verni
de ces soldats reluisait au soleil comme les vitres sur le dos des
vitriers ambulants.

De mme que les peintres en btiment, les vitriers n'ont dans les
rcits populaires qu'un rle trs restreint: une lgende danoise
raconte que jadis, pendant la nuit, les cadavres disparaissaient de
la cathdrale d'Aarhus, o on les avait placs la veille. On n'y
comprit rien d'abord, mais une nuit on remarqua qu'un dragon, qui
avait son repaire prs de l'glise, y pntrait et mangeait les
cadavres. En mme temps, on s'aperut qu'il ne se contentait pas de
ce mfait, mais qu'il mettait la cathdrale elle-mme en danger, en
creusant des galeries souterraines. On avait en vain demand des
conseils et des remdes, lorsqu'arriva  Aarhus un vitrier ambulant
qui promit de dbarrasser la ville du monstre. Il se fit un cercueil
de glace, o il n'y avait qu'un seul trou, juste assez grand pour
qu'il pt sortir son pe. En plein jour il se plaa dans le
cercueil qu'on avait port dans l'glise, et, vers minuit, on alluma
quatre cierges, un  chaque coin du cercueil. Le dragon arriva peu
de temps aprs, et, comme il aperut sa propre image sur le cercueil
de glace, il crut que c'tait sa femelle. Le vitrier saisit
l'occasion et lui donna un coup dans la gorge avec une si grande
force que le dragon mourut. Mais le sang et le venin qui sortaient
de sa blessure taient d'une nature si pernicieuse que le vitrier
prit lui-mme dans son cercueil. On voit encore aujourd'hui, dans
la cathdrale, une vieille image qui reprsente cette lgende.

Un rcit picard met, sous forme de conte factieux, une aventure qui
est peut-tre arrive et qu'il me semble avoir dj lue dans un
ancien auteur.

Un vitrier, se rendant  Mzires pour y placer des carreaux,
suivait la valle qui se trouve entre ce village et Dmuin. Arriv
en face du bois de l'Harcon, il s'assit sur un rideau afin de se
reposer quelques instants. Il avait gard sur son dos le crochet
qu'il portait et qui contenait plusieurs grandes pices de vitre. Or
le berger communal faisait patre son troupeau sur la montagne. Tout
 coup, le blier apercevant son image rflchie par la vitre, crut
avoir affaire  un rival; il se recula de quelques pas, et, aprs
plusieurs mouvements de tte, il prit son lan et alla donner un
fort coup de front dans la vitre, culbutant ainsi le crochet et le
vitrier.

       *       *       *       *       *

 Paris, les boutiques des petits patrons peintres en btiment sont
assez frquemment signales par des attributs peints sur les cts
de la devanture, sur laquelle figure en grosses lettres
l'inscription:
Peinture--Vitrerie--Lettres--Attributs--Dcors--Encollage de
papiers, qui montre les diverses varits du btiment qui sont du
ressort de la maison. En province autrefois, du moins dans les
petites villes, on lisait sur des enseignes: X...
--Peintre--Vitrier--Doreur. Le peintre de campagne appliquait en
effet l'or ou l'argent en feuilles aussi bien sur les panneaux que
sur les cadres ou sur les statues de bois des glises. Cette partie
du mtier a beaucoup perdu de son importance depuis que les vieux
saints taills aux sicles derniers, et dont beaucoup n'taient pas
sans mrite, ont t relgus dans des coins obscurs pour faire
place aux produits, d'une si fade et si insignifiante lgance, des
fabriques qui avoisinent l'glise Saint-Sulpice.

[Illustration: Le Doreur, d'aprs une estampe du XVIIe sicle.
(Muse Carnavalet.)]

Ce peintre-vitrier-doreur tait un personnage populaire qui, en
raison des rparations  faire aux saints ou aux autels, avait des
accointances avec l'glise; lorsqu'il s'agissait de renouveler la
dorure des ailes des chrubins ou de la robe de la Vierge, on
apportait parfois la statue chez lui, et les enfants le regardaient
avec admiration poser ses feuilles d'or.

Il n'en tait pas bien plus riche pour cela, et Thomas le Doreur,
qui figure dans un conte de la Haute-Bretagne, n'est pas un
personnage invent de toutes pices.

Il tait aussi pauvre que l'artisan dguenill, sale et maigre, que
Lagniet a reprsent travaillant  dorer un cadre, dans une mansarde
misrable, au milieu d'un fouillis d'outils, de pipes et de verres 
boire (p. 29). Thomas le Doreur habitait,  l'entre d'une fort,
une vieille cabane dlabre, de si pitre apparence, que les
fabriciens qui viennent le chercher pour dorer les saints en bois
d'une glise neuve, ne peuvent croire d'abord que c'est l que
demeure cet habile artisan. Ils entrent dans son misrable logis,
lui montrent les plans, et conviennent avec lui d'un certain prix.
Quand ils sont partis, il dit  sa femme de chercher des feuilles
d'or; mais ils ne peuvent en trouver en tout que quatre, et il n'y
avait pas d'argent  la maison pour en acheter d'autres. Thomas ne
voulait pas demander d'avances au recteur, et il ne savait comment
faire, quand il songea  un seigneur du pays auquel tout russissait
parce que, disait-on, il avait fait un pacte avec le diable, et il
se dit: Je n'ai plus qu' appeler  mon aide le compre de
monseigneur. Aussitt il vit paratre devant lui un beau monsieur
qui lui dit de se trouver  onze heures  la Tour Maudite, s'il a
bien l'intention de vendre son me. Thomas s'y rend, et y trouve le
diable et le seigneur. Le diable ordonne  celui-ci de donner de
l'or qui vienne de ses parents, parce que avec l'or du diable on ne
peut dorer les saints. Il est convenu que le pacte sera sign quand
l'ouvrage aura t achev. Thomas achte des feuilles d'or, et se
met  travailler: la dorure tait si belle qu'on venait de tous
cts pour la voir. Le jour o la dernire feuille fut pose, le
recteur lui dit d'apporter son compte le lendemain, et  la porte de
l'glise Thomas rencontre le diable qui lui dit que puisque son
ouvrage est termin, il faut qu'il signe le pacte.--Non, rpond le
Doreur, je n'ai pas encore fini de dorer l'oreille du chien de saint
Roch. Le recteur, qui avait tout entendu, lui donne de l'argent pour
rembourser le seigneur ami du diable; et en passant par l'glise,
ils remarquent que la dorure, si brillante un instant auparavant,
tait verdtre et noircie comme si la pluie tait tombe dessus.--Tu
as pris l'argent du diable? dit le recteur.--Non, rpond Thomas,
c'tait celui du seigneur.--En ce cas, tout n'est pas perdu. Le
recteur va chercher de l'eau bnite et quand il en a asperg les
statues elles redeviennent peu  peu brillantes. Thomas va reporter
l'argent au seigneur qui lui dit de retourner vite chez lui, parce
que le chteau va tre foudroy.

[Illustration: Une enseigne du Jeu de Paris en miniature]


SOURCES

CHARRONS.--Lady Gurdon, _Suffolk Folk-Lore_, 145.--_Magasin
pittoresque_, 1874 (avril).--J.-F. Blad, _Posies populaires de la
Gascogne_, II, 268.--A. Perdiguier. _Le livre du Compagnonnage_, I,
47; II, 196.--Ch. Guillon, _Chansons populaires de l'Ain_,
196.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_,
181.--J.-F. Blad, _Contes populaires de la Gascogne_, II, 362.

TOURNEURS.--Reinsberg-Dringsfeld, _Sprichwrter_.--Monteil,
_l'Industrie franaise_, II, 81.--A. Perdiguier, _Le livre du
Compagnonnage_, II, 43.--C. Pedroso. _Pertuguese folk-tales,
Folk-Lore record_, IV, 132.--Grimm, _Contes choisis_, traduction
Baudry, 164.

PEINTRES, VITRIERS, DOREURS.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--La Bdollire, _Les Industriels_, 89 et
suivantes.--Communications de M. Vinkel.--Rgis de la Colombire,
_Les Cris de Marseille_, 68.--C. de Mensignac. _Superstitions de la
Gironde_.--Monteil, _l'Industrie franaise_, I, 234.--Henri Faure,
_Histoire de la Cruse_. 54, 56.--A. Perdiguier, _Le livre du
Compagnonnage_, I, 24; II, 196.--Kastner, _Les Voix de Paris_,
108.--_Revue des Traditions populaires_, VII, 590.--A. Ledieu,
_Traditions de Demuin_, 168.--Paul Sbillot, _Contes populaires de
la Haute-Bretagne_, II, 200.

[Illustration: Amour tourneur, frontispice de l'_Art de tourner_.]




LES BUCHERONS


Dans les pays de forts, les bcherons vivent dans des villages de
la lisire, ou sous le couvert, dans des huttes faites de perches,
de gents et de gazons, auxquelles ils donnent le nom de _loges_;
ils ne se mlent gure aux populations agricoles qui les entourent,
et celles-ci prtendent qu'en gnral ils ont mauvais caractre et
qu'ils sont assez disposs  traiter les hommes avec aussi peu
d'gards que les chnes.

En Limousin, on donne le nom de bcheron de Saint-Jal  un mauvais
coucheur; on cite le colloque suivant entre un bcheron de cette
localit et son voisin de Lagraulire: (_Quo vat bin, tu ses un
amic, te bourrara mas de la tt, autrament, te bourrarias plas
d'a ta._ C'est bon, tu es un ami, je ne te frapperai que de la
tte (de mon hachereau), sans cela je t'aurais servi avec plaisir du
taillant. L'autre, non moins batailleur, riposte: _Te parara de mon
billard_. Je te parerai de mon bton. On disait autrefois qu'
Saint-Jal il y avait un loup-garou sur sept personnes.

De mme que la plupart des gens qui vivent en fort, les bcherons
ont en effet la rputation d'tre quelque peu sorciers. On raconte,
dans le Bocage normand, qu'un soir l'un d'eux, rencontrant un
charretier devant une auberge, lui demanda de lui payer une
pinte.--Nenni, rpondit le charretier, je n'ai pas le temps. Le
bcheron s'loigna en hochant la tte, et quoi qu'on ft en place
droite, le charretier ne put forcer son cheval  faire un seul pas.
Ce fut seulement au bout d'une demi-heure, au retour du bcheron et
 son commandement, que le cheval repartit.

On sait que dans l'antiquit classique certaines divinits de second
ordre avaient pour demeure les arbres; les Dryades pouvaient les
quitter, et leur existence n'tait pas, comme celle des Hamadryades,
lie  la leur. Des croyances analogues existent encore chez les
Malais et chez quelques autres peuples non civiliss, qui croient
que des dmons ou des esprits habitent les arbres; dans l'est de
l'Europe, ces ides n'ont pas encore compltement disparu: un sylphe
habitait un vieil arbre de la fort de Rugaard, auquel il ne fallait
pas toucher, et la Vierge demeurait dans un arbre sculaire de
l'Heizenberg; quand on l'abattit, on leva une chapelle  la Vierge
pour l'apaiser. D'aprs Tylor, bien des gens en Europe croient que
les saules pleurent, saignent et mme parlent quand on les coupe; le
vieil arbre de l'Heizenberg poussa des gmissements quand il fut
attaqu par la hache du bcheron; un homme, qui s'apprtait  couper
un gnvrier, entendit une voix qui lui criait: Ne touche pas au
genvrier! Un conte allemand de Grimm rapporte qu'une voix dit  un
bcheron, sur le point d'en abattre un, que celui qui le toucherait
devait mourir. Une lgende estonienne parle d'un temps o les arbres
avaient un langage que les hommes pouvaient comprendre: Jadis un
homme alla dans la fort pour couper du bois. Quand il voulut mettre
sa hache dans le bouleau, celui-ci le pria de le laisser vivre,
parce qu'il tait encore jeune et avait beaucoup d'enfants qui le
pleureraient. L'homme exaua sa prire et se tourna vers le chne.
Mais le chne, ainsi que tous les arbres, le prirent de leur
laisser la vie, en lui donnant chacun un prtexte. L'homme, attendri
par leurs prires, les laissa tous vivre et s'assit pour rflchir 
ce qu'il devait faire. D'une part, il n'avait pas le coeur
d'abattre les arbres qui le priaient si gentiment, d'un autre ct,
il n'osait rentrer sans bois, car sa mchante femme lui aurait fait
une scne. Pendant qu'il rflchissait, un vieillard habill
d'corce, _le pre de la fort_, vint prs de lui, le remercia
d'avoir laiss la vie  ses enfants, et lui remit une petite
baguette en or avec laquelle il pourrait se procurer tout ce qu'il
lui fallait. Mais il lui recommanda, sous peine de malheur, de ne
pas souhaiter l'impossible. Quand l'homme rentra chez lui sans bois,
sa femme le reut avec des cris et des insultes: Que toutes les
branches de bouleau se transforment eu faisceaux de verges et te
battent! s'cria-t-elle. L'homme brandit la baguette d'or et dit:
Que ta volont s'accomplisse.  l'instant, la femme battue par des
verges invisibles, se mit  crier de toutes ses forces. Aprs cette
correction, l'homme employa sagement la force magique de sa
baguette: les fourmis construisirent ses maisons, les abeilles lui
apportrent du miel, les araignes tissrent ses toffes, les taupes
labourrent ses terres. Il vcut heureux jusqu' la fin de ses
jours. Il en fut de mme pendant plusieurs gnrations pour ses
enfants et ses petits-enfants, auxquels il lgua sa baguette
magique. Mais un de ses descendants fit un voeu sacrilge: il
voulut faire descendre le soleil pour se mieux chauffer le dos. Le
soleil descendit et le brla, lui et tous ses biens. Les arbres
furent tellement effrays par les rayons ardents du soleil descendu
qu'ils perdirent depuis ce temps leur langage.

Si en France on ne croit plus gure dans le monde des forts aux
arbres qui parlent, il est des gens qui leur prtent un certain
animisme. Dans le Maine, quand il fait du vent, les bcherons disent
qu'ils entendent les chnes se battre: en Normandie, ils
s'imaginent, quand le vent souffle harmonieusement  travers les
branches, entendre la voix des anciens forestiers dont les mes
reviennent.

Certains arbres doivent tre respects, ou il arrive malheur  ceux
qui sont assez audacieux pour y toucher. En Haute-Bretagne, un
bcheron de la fort de Rennes prouva toute sa vie un tremblement
nerveux, pour avoir os jeter par terre un chne que la cogne ne
devait pas frapper. Dans le canton de Rougemont (Doubs), la
tradition prtend que l'Arbre des sorciers, qui est sculaire, n'a
jamais pu tre abattu. Un jour un bcheron voulut braver ce qu'il
qualifiait de superstition. Il prit une hache toute neuve et alla
pour l'abattre. Au premier coup qu'il porta, sa hache vola en clats
et le manche lui chappa des mains. On dit que depuis ce temps-l
plusieurs autres bcherons ont essay, sans plus de succs,
d'entamer l'arbre ensorcel.

Chez les non-civiliss, avant d'entamer un arbre, on prend certaines
prcautions pour dtourner la colre des esprits; en Afrique, le
bcheron fait un sacrifice  son bon gnie, ou en portant le premier
coup de hache, il laisse adroitement tomber quelques gouttes d'huile
de palmier, et se sauve pendant que l'esprit lche l'huile;  la
cte des Esclaves, il se couvre la tte d'une poudre magique. Les
Siamois font une offrande de gteaux et de riz; en Birmanie, on fait
une prire  l'esprit. Caton rapporte qu'avant de s'attaquer  un
bois sacr, le bcheron devait sacrifier un cochon aux dieux et aux
desses du bois. Chez les Dayaks de Borno, l'arbre doit tre coup
perpendiculairement  son axe; ceux qui l'abattent en V, 
l'europenne, sont frapps d'une amende.

[Illustration: Le Casseu d'bois, d'aprs Maurice Sand.
_Illustration_, 1853).]

Une tradition, rapporte par Grimm, semble se rapporter  l'usage de
tracer des croix avant ou aprs l'abattage, pour dtourner les
esprits malfaisants. Une petite ramasseuse de mousse s'approcha d'un
homme qui abattait du bois et lui dit: Quand vous cesserez votre
ouvrage, ne manquez pas de tracer trois croix sur le tronc du
dernier arbre que vous aurez abattu. L'homme n'en fit rien, et le
lendemain la petite ramasseuse de mousse lui dit: Pourquoi
n'avez-vous pas mis hier les trois croix? Cela nous et fait du bien
 tous les deux, car le chasseur sauvage nous poursuit, il nous tue
sans piti et ne nous laisse aucun repos,  moins que nous ne
puissions trouver des arbres marqus de trois croix. La petite
ramasseuse de mousse battit l'homme, qui, depuis, se conforma  ses
instructions.

Les bcherons figurent dans les contes et dans les fables et ils y
jouent un rle important. Ils sont, en gnral, les plus pauvres des
artisans, ils ont bien du mal  nourrir leur nombreuse famille. Il
est rare que, comme dans le rcit recueilli par Grimm, un ange
gardien vienne chercher leur petite fille pour l'lever en paradis.
Aussi il en est qui, le coeur navr, vont garer leurs enfants
dans la fort pour ne pas les voir mourir de faim sous leurs yeux.
Heureusement l'aventure finit presque toujours bien: le petit
Poucet, par sa prsence d'esprit, empche ses frres d'tre mangs
par l'ogre, lui vole ses bottes et fait fortune  la cour. Hansel et
Gredel, le garon et la fille d'un pauvre bcheron allemand,
deviennent riches grce  une oie d'or. Ces rcits de la fort, o
se retrouvent comme un cho des rves des pauvres gens, font les
fils des bcherons pouser des princesses, trouver des talismans qui
changent en argent tout ce qu'ils touchent, ou gurissent 
l'instant toutes les blessures; les filles secourent, par bont
d'me, des fils de rois mtamorphoss, et quand elles les ont
dlivrs, elles se marient avec eux, et toute la famille est
heureuse. Tous ces contes de la fort ont un caractre optimiste, et
sans doute plus d'un bcheron, aprs les avoir raconts  ses
enfants, s'endormait, rvant comme eux  l'intervention des fes, 
la dcouverte de talismans ou d'un trsor aussi prcieux que celui
que l'un d'eux se procura par son courage avis, et ils se gardaient
bien d'imiter ce pauvre bcheron de l'le de Lesbos qui, las de
travailler sans devenir plus riche, se dit un jour: Si je restais
couch du matin jusqu'au soir, qui sait si la Fortune n'aurait pas
piti de moi? Il demeure dans son lit, et un de ses voisins vient
lui emprunter ses deux mules. Comme celui-ci transportait dessus un
trsor qu'il avait trouv, il vit les gendarmes et alla se cacher,
pendant que les mulets revenaient chargs d'or  la maison de leur
matre.

On raconte en Berry qu'un jour un bcheron vit dans une clairire un
norme amas de serpents, dont les corps emmls, nous les uns aux
autres, formaient une boule vivante, affreuse  voir, qui se mouvait
lentement et au hasard, et de laquelle partaient des sifflements
stridents et continus. Un point brillant scintillait  la surface de
cette espce de sphre, et il semblait qu'il allait toujours
grossissant  mesure que les sifflements des reptiles augmentaient
d'intensit. Lorsqu'il eut atteint le volume d'un oeuf, les corps
des serpents se dtendirent et se laissrent aller sur le sol comme
briss par la violence de l'exercice auquel ils venaient de se
livrer. Il ne resta plus de cette boule qu'un serpent monstrueux qui
en formait le noyau et paraissait plein de vigueur. Sur son front
resplendissait un norme diamant. Il se dirigea vers le lac, laissa
tomber son diamant sur le gazon du rivage, but avidement et
longtemps, et l'ayant repris, disparut dans la fort.  partir de ce
moment, le bcheron ne cessa de songer au moyen de s'emparer de la
pierre merveilleuse. Il disposa un tonneau en forme d'embarcation
pour s'y rfugier, et au bout d'un an et un jour il revit le mme
spectacle. Il put saisir le diamant pendant que le serpent tait 
boire, se rfugia dans son tonneau, dont il ferma la porte sur lui,
et chappa au grand serpent qui n'ayant plus son diamant, tait
devenu aveugle. Il alla porter au roi cette pierre, qui avait la
vertu de changer en or tout ce qu'elle touchait. Le roi lui assura
une existence paisible et riche,  la condition qu'il irait rejeter
le diamant dans le lac.

Dans le Morbihan, o les msaventures du diable forment un cycle
assez tendu, voici comment un bcheron se joua de l'ennemi du genre
humain: Un jour le diable trouva un bcheron qui mondait des
arbres.--Apprends-moi ton mtier, lui dit-il.--Trs volontiers,
rpondit le bcheron, ce sera bien facile. Prends ma hache, monte
sur ce beau chne que tu vois l. Tu t'assiras sur la plus haute
branche et tu la couperas auprs du tronc. Tu feras de mme pour la
seconde, la troisime et les autres branches jusqu'au bas de
l'arbre.--Compris, dit le diable; et le voil  l'oeuvre. Le chne
tait haut et les branches taient grosses, grosses comme des arbres
ordinaires. Le diable travaille et bientt la branche est coupe. Le
diable, qui tait assis dessus, dgringole de cette hauteur
vertigineuse, et, pour comble de malheur, l'norme branche lui tombe
sur le dos.

La hache est l'instrument par excellence du bcheron, son
gagne-pain, comme dit notre La Fontaine. Aussi est-elle l'objet de
ses proccupations. Un ancien petit conte allemand rapporte que
saint Pierre ne voulait pas laisser entrer en Paradis un bcheron,
bon travailleur, mais qui n'avait fait aucune bonne action dans sa
vie.  la fin, il lui accorda d'y entrer  condition qu'il ne
toucherait pas sa hache. Il tait rendu  la dernire marche, quand
le manche lui tomba sous la main: il ne put s'empcher de le serrer
et il retomba dans l'enfer.

[Illustration: Porteur de fagots, d'aprs Abraham Bosse.]

La Fontaine a rendu populaire la fable du Bcheron et de la fort,
qui tait bien antrieure  lui, et dont voici une version
emprunte, ainsi que l'image (p. 16),  un fabuliste son
contemporain, le sieur Le Noble (1697):

    A long sarrot et courte manche,
    Certain bcheron autrefois
    Portoit en passant dans un bois
    Le fer d'une hache sans manche.
    Mais en levant les yeux il vit heureusement
    Que d'un chne pendoit une fort belle branche.
    Pour Dieu, prtez-la moi, dit-il fort humblement,
    Monsieur Duchne, je vous prie,
    C'est si peu de chose pour vous;
    Mais croiez que toute ma vie
    Le souvenir m'en sera doux.
    L'arbre rpond d'un coup de tte
    A cet honnte compliment,
    Et d'une complaisance bte,
    Fournit l'assortiment
    A l'instrument.
    A remplir son devoir, la cogne ainsi prte,
    Que fait le bcheron? La prenant  deux bras,
    Contre le pi du chne il frappe,
    L'entame, le mine, le sape,
    Et le renverse enfin  bas.
    De sa faute, trop tard, la fort s'aperut,
    Mais quand des coups qu'elle reut,
    Elle se vit par terre: Ingrat! s'cria-t-elle,
    Est-ce l me rcompenser;
    Ah! si je n'avois point arm ta main cruelle,
    Cette main n'auroit pas de quoi me renverser.

Autrefois, lorsqu'il y avait peu de routes, le transport du bois
tait difficile et coteux; aussi regarda-t-on avec raison
l'invention du flottage comme un vritable bienfait. Jean Rouvet,
marchand bourgeois de Paris, l'an 1549, imagina qu'en rassemblant
les eaux de plusieurs ruisseaux et de petites rivires non
navigables on pourrait y jeter le bois qui serait coup dans les
forts les plus loignes, les faire descendre jusqu'aux grandes
rivires, en former des trains et les conduire  flot sans bateaux
jusqu' Paris. Il commena, dit Lamare,  faire cette exprience
dans le Morvant, contre situe partie en Bourgogne et partie dans
le Nivernois, qui est assez remplie de montagnes charges de bois,
o courent plusieurs ruisseaux et la petite rivire de Cure, non
navigable, qui se rend dans la rivire d'Yonne. Il fit son possible
de rassembler les eaux de ces ruisseaux et de les faire tomber dans
cette petite rivire; mais ce grand dessein ne reut sa perfection
que vers l'an 1566, que Ren Arnout, successeur de Rouvet, obtint
des lettres patentes de Charles IX, qui levrent tous les obstacles
qui s'opposaient  cette nouvelle espce de navigation. Il fit
aussitt jeter  bois perdu celui qu'il avait fait couper dans les
forts du Morvant, le fit conduire jusqu' Crevant, o il en forma
des trains sur la rivire d'Yonne, qui entre dans la Seine 
Montereau, et les fit ainsi arriver  Paris. En 1549, lorsque le
flottage eut russi, on alluma par ordre du roi des feux de joie le
long des rivires de Seine et d'Yonne.

Cet usage dut se rpandre par toute la France,  moins qu'il n'y ft
usit avant Rouvet, dans d'autres rgions. Voici ce qu'on lit dans
la _Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vrit_, publie
vers 1579: Un marchand de bois de nostre forest (en Normandie)
faisoit ces jours passez par un sien serviteur flotter plusieurs
quarterons de buches dedans la rivire du Lieurre qui va  Lyons par
Rosay et Charleval, tomber dans Andelle, et ce jeune homme allait
costeyant ladite rivire, portant en sa main un long croc  buches
pour deffermer le bois quand il estoit arrest.

Le _Trait de la police_ donne des dtails intressants sur la faon
dont ce procd fonctionnait au sicle dernier: Chaque marchand a
son marteau, dont il marque toutes ses bches  l'un des bords, ce
qui est facile, parce que c'est tout bois coup  la scie. Ces
bches sont d'abord jetes  bois perdu dans les ruisseaux, o ils
les font pousser par des gens de journe jusqu' Vermanton, sur la
rivire de Cure, ce qu'ils appellent le premier flot; le tout tant
arriv  cet endroit-l et arrt par des cordes ou des perches qui
traversent cette petite rivire, le bois en est tir; chaque
marchand reconnat le sien et le met en piles sur la terre, le
laissant essuyer pendant deux ou trois mois; ils l'assemblent
ensuite par coupons qu'ils rejettent  l'eau, les conduisent
jusqu'au port de Crevant, et l ils forment leurs trains en joignant
entre des perches, qu'ils nomment branches, plusieurs coupons de
soixante bches chacun, qui sont attachs  ces perches ou branches
avec des harts que les marchands appellent rouettes, chacun de ces
trains ayant ordinairement de large quatorze de ces coupons; de
profondeur, 2  3 pieds, et de long, 12, 15, 18 et les plus longs 25
toises. Le coupon de devant et celui du milieu sont ordinairement de
bois blanc, et on ajoute une futaille  chacun de ces endroits pour
faciliter le flottage.

[Illustration: Mouleur de bois, d'aprs Caffiery.]

Voici comment cela se passe actuellement: aprs avoir pris la
_moule_, on charrie le bois coup pendant l'hiver et on l'empile,
pendant l't, sur les ports des rivires ou des ruisseaux
flottables; l on le martelle, en appliquant aux deux bouts des
bches la marque de chaque marchand, afin qu'on puisse les
reconnatre plus tard. Puis,  un jour dsign d'avance, les cluses
qui retiennent les eaux des tangs ou rservoirs mnags  la source
des ruisseaux sont ouvertes, et le flot commence. Une quantit
considrable d'hommes, de femmes et d'enfants garnissent alors les
rives des ruisseaux et des rivires: les uns jettent les bches 
l'eau, c'est ce qu'on appelle le _flottage  bches perdues_; les
autres, appels _meneurs d'eau_, veillent, arms de longs crocs, 
ce que le bois ne s'arrte pas le long des rives ou au milieu de la
rivire. Si la _goulette_ ou le milieu du lit vient  s'obstruer,
les _flotteurs_ runissent leurs efforts pour dtruire la _rtie_ ou
accumulation des bches. Arriv  Clamecy ou  Vermanton, le bois de
moule est retenu par des _arrts_ placs dans la rivire, retir de
l'eau et tri suivant les marques des marchands. De Clamecy, le bois
est conduit en bateau jusqu' Paris, o nagure il descendait en
train. Au sicle dernier, ces trains taient dchirs, dit Mercier,
et des hommes, tritons bourbeux, vivant dans l'eau jusqu' mi-corps
et tout dgouttants d'une eau sale, portaient, pice  pice sur
leur dos, tout ce bois humide, qui doit tre brl l'hiver suivant.

Autrefois, il y avait sur les ports et dans les chantiers des
officiers appels Mouleurs, qui taient commis pour mouler et
mesurer les bois. L'estampe de Caffiery (p. 13), qui montre l'un
d'eux dans l'exercice de ses fonctions, est accompagne de ce
quatrain:

    Le mouleur attentif corrige les abus
    Que trop souvent introduit la licence.
    Dans les chantiers, si l'on ne trompe plus,
    C'est l'heureux fruit de sa prsence.

Les mouleurs taient tenus par l'ordonnance d'avoir des mesures de
quatre pieds pour mesurer les membrures, et des chanes et anneaux
pour le bois de compte, cotrets et fagots. Ils devaient mettre des
banderoles aux bateaux et piles de bois contenant la taxe. Les
mouleurs et leurs aides ne devaient point mettre en membrures les
bois tortus, et ils ne pouvaient mettre dans chaque voie plus d'un
tiers de bois blanc.

Vers 1844, d'aprs les auteurs de la _Grande Ville_, il se passait
dans les chantiers de bois des fraudes au sujet de la mesure des
bois achets: La mesure de la voie est place, le cordeur s'avance,
la dame qui vient d'acheter ne manque pas de lui dire: Cordez-moi
bien, je vous donnerai pour boire. On lui rpond: Soyez
tranquille, ma petite dame, je vais vous soigner. Voil notre homme
qui se met  la besogne. Il prend les bches, les place dans la voie
avec une telle vivacit, que la pratique n'y voit que du feu.
Cependant le cordeur glisse dans son bois des tortillards, qui font
ce qu'on appelle des chambres  louer. La petite dame, qui aperoit
beaucoup de creux dans sa voie, veut s'approcher de son cordeur pour
se plaindre. Mais, patatras! un bruit effrayant retentit  ses
oreilles. Ce sont des bches que l'on fait rouler du haut en bas
d'une norme pile. La petite dame est toute trouble par le bruit,
ces bches ont l'air de vouloir rouler sur elle. Pendant qu'elle
s'loigne de la pile et des bches qui roulent, le cordeur continue
lestement sa besogne, et il glisse dans la voie qu'il mesure les
bches les plus informes. La dame, s'apercevant de la manire dont
elle est soigne par le cordeur, veut de nouveau s'approcher pour se
plaindre. Mais voil maintenant le charretier qui s'approche avec sa
voiture; il la fait avancer du ct de cette dame. Elle n'a que le
temps de se ranger pour ne pas tre crase; elle s'esquive, elle
cherche par un autre ct  se rapprocher de son bois et de son
cordeur, mais la maudite charrette ne reste pas un moment
tranquille; le charretier prend  tche de faire avancer, reculer,
retourner sou cheval, de faon qu'tant,  chaque instant occupe du
soin de sa sret, il n'est gure possible  la personne qui achte
d'avoir l'oeil sur le cordeur.

Au moyen ge et jusque vers le milieu de ce sicle, les marchands
ambulants promenaient du bois dans les rues de Paris; au XVe sicle,
voici comment ils annonaient leur marchandise:

    L'autre crie qui veut le ten,
    L'autre crie la busche bone,
    A deux oboles le vous done.

    Soit en detour ou en embuche,
    On va criant semblablement,
    A ieun ou yure, busche, busche,
    Pour se chauffer certainement.

    Aprs orrez sans nulz arrestz
    Parmy Paris plusieurs gens
    Portant et criant les costeretz
    O ils gaignent de l'argent.

    Puis vous orez sans demeure
    Parmy Paris  l'estourdy,
    Fort crier bourre, bourre!
    Par vrit, cela vous dy.

 Marseille, les marchands de sarments de vigne, dsireux de se
dbarrasser de leurs derniers fagots, criaient: _Leis gaveous! va!
va!  l'acabado!  l'acabado!_ Les sarments! va!  l'achvement.

[Illustration: L'Arbre et le Bcheron, gravure des Fables du sieur
Le Noble, 1697.]




LES CHARBONNIERS


Parmi les gens qui vivent dans la fort, les charbonniers occupent
une place  part; dans le Bocage normand, ils se runissaient en
socit de trois, quatre ou cinq membres qui achetaient un certain
nombre de cordes de chne ou de htres. Avec un art vritable ils en
formaient des brasiers ronds,  toits coniques recouverts de bltes
et se relevaient  la garde de ces bchers fumeux. Rarement ils
emmenaient leur famille au campement. Jour et nuit retenus auprs de
leurs fourneaux pour en activer ou modrer la chaleur, ils n'avaient
pour demeure que des huttes de branchages dresses au moment o ils
venaient exploiter une coupe de bois.

Les charbonniers du Forez, menaient une vie trs rude: isols et
nomades, ils quittent, dit Noelas, pendant de longs mois d'hiver la
chaumire de leur famille et vont btir, dans les forts, des loges
qu'ils dtruisent et reconstruisent  chaque campement; les parois
en sont formes de branches de fayard bien garnies de feuilles
sches et de mousse. Une claie horizontalement fixe forme un tage
suprieur et un lit sur la fougre; le foyer s'allume sur une pierre
plate, et un panneau mobile de branches entrelaces que l'on laisse
retomber sur soi pendant la nuit, sert  la fois de porte, de
fentre et de chemine. Pendant le jour, le charbonnier scie des
rondins de bois et les assemble symtriquement autour d'une perche
en mnageant des vents pour l'entre de l'air; il couvre sa meule,
ainsi prpare, de terre humide et de mottes de gazon, y met le feu
avec une certaine solennit, puis quand le charbon est sec et rend
son cri il l'entasse dans des sacs grossiers qu'il charge sur une
mule, et l'homme et la bte descendent  la ville. Souvent le
charbonnier confectionne le charbon avec sa famille ou avec des
aides qu'il emmne avec lui. Dans certaines forts, les leveurs
mettent en cordes le bois  charbon dont les _dresseurs_ forment des
monticules appels fourneaux. Les charbonniers recouvrent les
fourneaux de feuillages et de terre, allument la mche prpare par
les prcdents ouvriers et veillent jour et nuit autour du brasier.
Pour que la carbonisation ait lieu, il faut viter tout contact de
l'air avec la matire en combustion; et que de peines cote ce
rsultat! Avec quelle attention l'on doit suivre, rgler, matriser
les progrs du feu!

La rudesse d'allures et de langage que les charbonniers devaient 
leur existence constamment solitaire, leur visage tout hriss d'une
barbe inculte, barbouill de noir et o les yeux luisaient comme des
charbons ardents, leur accoutrement sordide, bruni par la fume,
leur donnaient un aspect quelque peu diabolique, et l'on comprend
que les mres aient song  en faire une sorte d'pouvantail pour
les enfants. En Haute-Bretagne, on avait peur d'eux et surtout des
charbonnires qui, il y a quarante ans, venaient des forts de la
Basse-Bretagne escortant, une courte pipe  la bouche, les petits
chevaux de landes qui portaient les sacs de charbon. Dans le Bocage
normand, quand les marmots pleuraient  chaudes larmes, on les
menaait d'appeler le charbonnier. Celui-ci apparaissait-il dans la
rue, ils s'enfuyaient perdus, et lorsque l'homme noir se mettait 
crier  tue-tte: V'l du charbon! V'l d'la braise! ils couraient
se cacher sous le tablier de la mre.

Dans le Forez, les charbonniers sont des tres  part, chez lesquels
se sont conserves les curieuses superstitions des montagnes et les
souvenirs des scnes mystrieuses que la nuit recle au fond des
bois. C'est le charbonnier qui rencontre Gabriel le Loup prs des
pierres grises, qui entend des voix sur les mornes striles,
aperoit des fantmes le long du ruisseau, ou, dormant sur son lit
de fougres, entend tout  coup rugir la chasse maligne, la meute
royale conduite par le grand veneur. On raconte que l'un d'eux ayant
eu l'imprudence de crier: Bonne chasse! fut contraint de monter
sur sa mule et de suivre le veneur et sa meute infernale, et qu'il
ne put la quitter qu'au petit jour, o il tomba dans sa loge, et
avec lui un bras de sorcier que le chasseur avait perdu.

Un proverbe de la Basse-Bretagne dit que le charbonnier dans les
bois comme le loup hurle sans cesse. Les paysans de la
Haute-Bretagne, voisins des lisires des forts, prtendent que les
charbonniers mnent des loups, c'est--dire peuvent s'en faire
obir et les faire servir  leurs desseins.

D'aprs les _Mmoires de la Socit des Antiquaires_, ils avaient un
pouvoir encore plus redoutable. Personne n'ignore, disent-ils, que
les bons cousins charbonniers ne soient malignement occups  faire
la pluie, la grle, les temptes quand ils sont assembls pour se
divertir en un lieu cart,  l'ombre d'un chne ou au bord d'un
ruisseau aussi tranquille qu'eux.

En Basse-Bretagne, les lutins et le diable prennent parfois, pour
jouer des tours aux chrtiens, l'apparence des charbonniers. Le
petit charbonnier ou le Kourigan noir est une sorte de lutin qui
semble, pour les gens de la presqu'le gurandaise, personnifier le
malheur; toujours quelque chagrin suit son apparition. Il avait une
courte taille, un costume noir et un grand feutre qui lui tombait
sur le nez. Dans un conte breton, le diable se fait charbonnier,
pour ennuyer avec la fume de ses fours un ermite appel Mikelik,
protg de saint Michel.

Les _carbonari_ ou charbonniers taient, comme on le sait, une
socit secrte trs bien organise qui,  l'poque de la
Restauration, joua, en plusieurs parties de l'Europe, surtout en
Italie et en France, un rle considrable.

[Illustration: le Fendeur de Bois.]

Nodier qui,  la Rvolution, tout jeune encore, passa quelque temps
au milieu des forts, nous a laiss sur eux des dtails
intressants. Il existait en France, dit-il, un compagnonnage moins
connu que la maonnerie, celui des bons cousins charbonniers. Plus
ancien probablement que celui des maons, car il comprend dans sa
nomenclature technique des archasmes de notre langue, dont il ne
reste presque pas d'autres monuments, il conservait au premier degr
toute la navet de son institution primitive. Le bon cousin
charbonnier de ce grade tait en effet le plus souvent un
charbonnier ou un bcheron ordinairement nomade, selon les moeurs
de cette profession, et pour qui la combinaison et les devoirs de
l'institut n'taient pas un simple divertissement d'imagination,
mais une ncessit d'existence.  ct se dveloppaient des
agrgations urbaines, presque toutes formes dans la classe des
artisans laborieux et honntes; acquis graduellement par la socit,
ils n'en avaient altr ni le principe, ni les crmonies, et, comme
aux premiers temps de la fondation, les ventes solennelles se
tenaient encore dans les bois. Les dogmes du carbonari taient
simples et frappants, les rites empreints d'une majest naturelle
que les imitateurs n'ont pu qu'imparfaitement contrefaire. Jamais
l'assistance du charbonnier n'a manqu au charbonnier, sans
acception de parti, et quand nous avions atteint la fort, on savait
bien qu'on ne nous y retrouverait pas.

Vers le milieu du XVIIe sicle, l'autorit ecclsiastique s'effora
de ragir contre les divers compagnonnages qui avaient pris un
dveloppement considrable. Les charbonniers et leurs adhrents
furent l'objet d'une ordonnance de Nicolas Colbert, vque d'Auxerre
(1673), qui les accusait d'un certain nombre de mfaits tant
spirituels que temporels: Sur ce qui nous a t dmontr par notre
procureur gnral, qu'en plusieurs paroisses de notre diocse il y a
des forgerons, charbonniers et fendeurs qui font des serments avec
certaines crmonies, qui profanent ce qu'il y a de plus sacr dans
nos plus saints et augustes mystres, et par lesquels ils s'obligent
 maltraiter tous ceux qui n'excutent pas toutes les lois qu'ils
s'imposent  eux-mmes contre toutes raisons et au prjudice de
personnes publiques et particulires, et de ne pas souffrir ceux de
leurs mtiers travailler avec eux, avant qu'ils ayent jur en leur
prsence d'une manire si dtestable, nous avons enjoint  nos
diocsains, qui ont t assez aveugles pour s'engager  un aussi
horrible serment, d'y renoncer incessamment, en prsence de leur
cur et de deux notables de leurs paroisses, sous peine
d'excommunication; faisant dfense  toutes sortes de personnes de
le faire  l'avenir, ni d'y assister sous les mmes peines. Le
compagnonnage des forts rsista mieux que les autres aux censures
ecclsiastiques et aux menaces de l'autorit sculire; il continua
 se recruter et  pratiquer les initiations mystrieuses dont
Clavel a recueilli les dtails prcis, que ne connaissaient pas sans
doute par le menu les juges ecclsiastiques: Les compagnons
charbonniers se runissaient dans une fort; ils se donnaient le
titre de bons cousins et le rcipiendaire tait appel gupier.
Avant de procder  la rception, on tendait sur terre une nappe
blanche sur laquelle on plaait une salire, un verre d'eau, un
cierge allum et une croix. On amenait ensuite l'aspirant qui,
prostern, les mains tendues sur l'eau et le sel, jurait par le sel
et l'eau de garder religieusement le secret de l'association. Soumis
alors  diffrentes preuves, il ne tardait pas  recevoir la
communication des signes et des mots mystrieux  l'aide desquels il
pouvait se faire reconnatre pour un vritable et bon cousin
charbonnier dans toutes les forts. Le compagnon qui prsidait lui
expliquait le sens emblmatique des objets exposs  sa vue: Le
linge, lui disait-il, est l'image du linceul dans lequel nous serons
ensevelis; le sel signifie les vertus thologales; le feu dsigne
les flambeaux qu'on allumera  notre mort; l'eau est l'emblme de
celle avec laquelle on nous aspergera, et la croix est celle qui
sera porte devant notre cercueil. Il apprenait au nophyte que la
vraie croix de Jsus-Christ tait de houx marin, qu'elle avait
soixante-dix pointes, et que saint Thibaut tait le patron des
charbonniers. Ce compagnonnage, qui existe encore dans une grande
partie de l'Europe, y a conserv le mme crmonial mystrieux. La
Fort-Noire, les forts des Alpes et du Jura sont peuples de ses
initis. Moins exclusifs que les autres compagnons, ils n'admettent
pas uniquement parmi eux des personnes exerant la profession de
charbonnier, mais ils agrgent galement des personnes de toutes les
classes, auxquelles ils rendent,  l'occasion, tous les bons offices
qui dpendent d'eux. Pendant la Rvolution, M. Briot, qui avait t
reu charbonnier prs de Besanon, oblig de se soustraire par la
fuite  un dcret de proscription, se rfugia  l'arme. Fait
prisonnier par les Autrichiens, il parvient  s'chapper et cherche
un refuge dans une fort; mais il s'y gare et vient tomber au
milieu de la troupe du chef de partisans Schinderhannes. On
l'entoure, et c'en tait fait de lui peut-tre quand il aperoit
dans la troupe quelques charbonniers qu'il reconnat  leur costume.
Il se hte de faire les signes de la charbonnerie, et les frres
qu'il trouve dans les rangs de ses ennemis l'accueillent avec les
marques de la plus affectueuse cordialit et le prennent sous leur
protection.

[Illustration: Le Meunier et le Charbonnier, gravure de Lagniet,
_Illustres proverbes_.]

[Illustration: LA CHARBONNIERE.]

Les charbonniers de la fort de la Puisaye (Yonne) ont, par
tradition du temps o ils taient associs par corporation, une
sorte de tlgraphie secrte et des signes mystrieux. Quelques
coups frapps sur une douve ou planche suspendue  la main se font
entendre,  leurs oreilles exerces,  plusieurs kilomtres de
distance. Chaque nombre de coups a sa signification, qu'eux seuls
connaissent. Ils s'en servaient avec vigilance pour protger,
pendant la Rvolution, les prtres qui s'taient rfugis dans leurs
forts.  la premire apparition des brigades de gendarmerie,
l'veil tait ainsi donn et les suspects se mettaient  couvert.
Depuis plus de quarante ans, dit-on, l'association des Cousins de la
Gueule noire n'existe plus. Ceux de ses anciens membres qui vivent
encore aujourd'hui se contentent de se reconnatre entre eux au
moyen de certains signes et de serrements de main particuliers.

Les charbonniers pratiquent une sorte de mdecine empirique  l'aide
de laquelle ils croient se gurir eux-mmes de diverses
indispositions. S'ils veulent panser une foulure, ils commencent par
apostropher le nerf qu'ils supposent malade: Nerf, retourne  ton
entier comme Dieu t'a mis la premire fois, au nom du Pre, du Fils
et du Saint-Esprit. Aprs avoir rpt trois fois ces paroles, ils
appliquent une compresse d'huile d'olive, de trois blancs d'oeufs
et d'une poigne de filasse, et, si la douleur est violente, un
cataplasme de vieux oing qu'on fait bouillir avec du vin. Quand l'un
d'eux a mal aux dents, il prend un clou neuf, le met en contact avec
la dent malade, le plante dans un bois de chne et dit cinq _Pater_
et cinq _Ave_ en l'honneur de sainte Apolline.

Il y avait des esprits qui se plaisaient  teindre les foues; dans
un conte de la Haute-Bretagne, deux frres qui gardaient leur foue
de charbon sont prvenus, un peu avant minuit, par un petit nain,
qu'un gant haut comme un chne, le Corps sans me, va venir pour
l'teindre, mais qu'il ne faut pas se laisser effrayer par ses
menaces. Ils lui rsistent avec courage, et il s'en va; le
troisime, qui n'a t prvenu ni par ses frres ni par le petit
nain, se laisse intimider, et le Corps sans me teint la foue.

Les lgendes reprsentent les charbonniers comme prts  accorder
aux voyageurs qui traversent les forts une hospitalit sommaire,
mais cordiale; ils partagent cette rputation avec les autres
boisiers, et on ne les accuse pas d'avoir tent de s'emparer de
l'argent ou des habits de leurs htes. Les rcits qui suivent
montrent que leur bonne volont ne reste pas sans rcompense. Dans
un conte espagnol, un pauvre charbonnier reoit dans sa cabane
Notre-Seigneur et saint Pierre qui parcouraient l'Espagne; il les
traite de son mieux, allume du feu et met sur la table ses maigres
provisions. Deux voyageurs se prsentent encore, puis il vient
jusqu' ce qu'ils soient au nombre de treize: c'taient Jsus-Christ
et les douze aptres. Le Christ touche du doigt le pain du
charbonnier et les fruits, et ils se multiplient de telle sorte
qu'il en reste encore aprs que tout le monde a t rassasi. Le
lendemain, avant de le quitter, les voyageurs lui disent de formuler
un don. Il souhaite d'avoir le plaisir de gagner chaque fois qu'il
jouera aux cartes. Cela lui est accord  la condition qu'il n'ira
jamais au del d'un petit enjeu. Il joue avec le diable l'me d'un
agent d'affaires et la lui gagne.

Par contre, il est un certain nombre de contes o les charbonniers
se conduisent assez mal  l'gard de princesses errantes; leur
imposture finit d'ailleurs toujours par tre dmasque.
Habituellement, un charbonnier qui, ayant assist de loin au combat
livr  un monstre, pour dlivrer la princesse qu'il doit manger, se
donne faussement pour son librateur; dans un conte lorrain, ce sont
trois charbonniers qu'elle rencontre par hasard qui la forcent 
dire qu'ils sont les vainqueurs du monstre.

Dans plusieurs autres rcits, les charbonniers montrent rellement
du courage et surtout de la finesse. On raconte  Menton que le jour
de la fte de Saint-Jean-Baptiste, deux charbonniers qui
travaillaient dans le bois ont chacun une conduite diffrente: l'un
va  la ville, l'autre reste  son poste et est surpris par un
orage; il se rfugie sous un noyer; l il entend des voix, et tant
grimp dans l'arbre, il apprend que le fils du roi doit mourir le
lendemain si on ne retourne le pot de terre dans lequel la sorcire
a mis la moelle qu'elle lui a enleve. Le charbonnier sauve le
prince et le roi l'adopte pour son hritier.

La corporation des charbonniers jouissait de grands privilges;
toutefois ils ne formaient point  Paris de communaut, parce qu'il
ne peut y avoir de fabrique de charbon dans la ville. Parmi leurs
privilges, il en est un auquel ils tenaient extrmement: c'tait le
droit d'envoyer, lors de la naissance ou du mariage des princes de
la famille royale, une dputation qui prsentait leurs compliments
de flicitations; aux reprsentations gratuites, ils occupaient les
loges d'avant-scne, conjointement avec les dames de la Halle.

Les matres charbonniers appelaient leurs valets: Garons de la
pelle ou plumets; dans l'estampe d'Abraham Bosse, p. 5, on peut voir
que sous Louis XIII, ils portaient des plumes sur la tte: ce terme
de Plumet tait en usage  la fin du XVIIe sicle; au-dessous de
l'estampe de Bonnart, qui reprsente le charbonnier, on lit ce
quatrain qui fait allusion au proverbe: Noir comme un charbonnier.

    Bien qu'on juge  voir sa figure
    Qu'il soit de l'infernal manoir;
    Ce plumet, comme on nous assure.
    N'est pas si diable qu'il est noir.

[Illustration: La vendeuse de Mottes]

Dans le Finistre, on appelle plaisamment le charbonnier qui vient
vendre son charbon en ville: _Ar Mare' hadour gwiniz d_, marchand
de froment noir.

Depuis le commencement de ce sicle, le charbon de terre a pris une
place de plus en plus grande dans le chauffage parisien; mais le
charbon de bois, destin surtout  la cuisine, est encore l'objet
d'un important commerce, et on le trouve dans les trs nombreuses
boutiques de charbonniers rpandues un peu partout dans Paris. On ne
le crie plus comme autrefois. L'auteur d'un petit livre en quatrains
sur les _Cris de Paris_, imprim au commencement du XVIe sicle, en
a consacr un aux marchands de charbons:

    ... Vous orrez  haulte voix
    Par ses rues, matin et soir,
    Charbon, charbon de ieune bois,
    Treffort (trs fort) crier pour dire voir.

Un peu plus tard, d'aprs la _Chanson nouvelle des Cris de Paris_,
on criait:

    Charbon de rabais en grve,
    Le minot  neuf douzaines.

Au XVIIe sicle, les cris pour le charbon taient:

    _Charbons de jeune bois!_
    Il n'est qu' trois sols le minot!
    Il est en grve, en batteau:
    Qui en voudra vienne voir.

    _Charbons de jeune bois!_
    J'en amenai encore hier.
    Surtout ne crains que du gruyer
    Le rencontrer par o je vais.

Le crocheteur annonait la vente des cotrets et du menu bois:

    Je crie: _Coterets, bourres, buches!_
    Aucune fois: _Fagots ou falourdes!_
    Quand je vois que point on ne me huche,
    Je dis: _Achetez femmes lourdes!_

Les charbonniers de Paris, originaires pour la plupart de
l'Auvergne, ont l'habitude de signaler leurs boutiques par des
dcorations parlantes. C'est une tradition qui est observe  tel
point, qu'il serait difficile de trouver une boutique, mme la plus
pauvre, qui ne ft pas orne de peintures. M. Flix Rgamey a
dessin, dans la _Plume_ (janvier 1895), un certain nombre de ces
curieuses enseignes. Nous en reproduisons une ci-dessous.

 l'industrie du chauffage se rattachent les marchands de mottes.
Leurs cris se font entendre, surtout en hiver, et dans les quartiers
pauvres. L'un des plus populaires, vers 1850, tait celui-ci, qu'un
couple de revendeurs, homme et femme, chantait alternativement: Des
bons poussi' d'mott's, des mott's  brler, des mott's! ou bien:
Qui veut des mott's? qui veut des mott's? achetez tous du poussi
d'mott's! Tantt ces marchands poussaient devant eux une petite
charrette, tantt ils portaient sur le dos une petite hotte dans
laquelle ils entassaient les mottes  brler.

[Illustration: Enseigne de charbonnier, d'aprs Flix Rgamey.]


SOURCES

J.-B. Champeval, _Proverbes limousins_, 33.--Lecoeur, _Esquisses
du Bocage normand_, I, 55; II, 54, 73.--Tylor, _Civilisation
primitive_, II, 282, 287.--Grimm, _Teutonic Mythology_, II,
652.--_Revue des traditions populaires_, VII, 168; VIII, 485.--Ch.
Thuriet, _Traditions du Doubs_, 364.--Bouche, _la Cte des
Esclaves_, 241.--Ch. Letourneau, _Sociologie_, 471.--Grimm,
_Veilles allemandes_, I, 69; _Mrchen_ (_passim_).--Georgiakis et
Lon Pineau, _le Folk-Lore de Lesbos_, 170.--Laisnel de la Salle,
_Lgendes du Centre_, I, 203.--Pitr, _Fiabe novelle siciliani_,
III, 67.--De Lamare, _Trait de la police_, IV, 367, 866.--A.
Joanne, _Nivre_.--Mercier, _Tableau de Paris_, VII, 87.--Paul de
Kock, _la Grande ville_, I, 42.--Kastner, _les Voix de Paris_, 37,
97.--Rgis de la Colombire, _Cris de Marseille_, 251.--Noelas,
_Lgendes forziennes_, 255, 257, 262.--La Bdollire, _les
Industriels_, 222.--_Mmoires de la Socit des antiquaires_, 1823,
40.--E. Souvestre, _Derniers paysans_, 61.--Dulaurens de la Barre,
_Nouveaux fantmes bretons_, 63.--Nodier, _Souvenirs de la
Rvolution et de l'Empire_.--C. Moiset, _Usages de l'Yonne_, 141,
143.--Clavel, _Histoire pittoresque de la franc-maonnerie_,
362.--Paul Sbillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, II, 126.--X.
Marmier. _Contes de diffrents pays_, II, 97.--E. Cosquin, _Contes
de Lorraine,_ I, 78.--Andrews, Stories from _Mentone_.--_Paris
ridicule_, 300.

[Illustration: Noir comme marchands de charbons, silhouette du
_Chaos_ (vers 1840).]




LES FORGERONS


La malice populaire qui, surtout au moyen ge, blasonna, souvent
sans mesure, la plupart des mtiers et leur prodigua les pithtes
mprisantes, les proverbes et les dires injurieux, ne se manifeste
que rarement  l'gard des ouvriers du fer. Les traits satiriques
qui leur sont lancs sont peu nombreux, et, au lieu de s'attaquer 
leur probit ou  leurs dfauts professionnels, ils ne visent gure
que leur vanit. Celle-ci tait en quelque sorte justifie par les
qualits que devaient dployer les forgerons, et par la
considration qu'elles leur valaient  une poque o l'on prisait
par-dessus tout la force physique. Ceux qui tiraient de la forge des
blocs de mtal incandescent et les frappaient de leurs lourds
marteaux pour leur faire prendre la forme qu'ils dsiraient,
devaient tre plus estims que les ouvriers dont l'tat n'exigeait
pas de si grands efforts musculaires, et les forgerons qui
semblaient jouer avec le feu, et en avoir fait leur serviteur, qui
savaient assouplir le mtal le plus dur, et le transformer  leur
fantaisie en objets tour  tour puissants ou dlicats, paraissaient
suprieurs aux autres artisans. En outre, les forgerons
n'taient-ils pas ceux qui fabriquaient les armures, les fers des
lances et des pes, et qui s'occupaient de ferrer et de gurir les
chevaux, que l'on regardait comme les plus nobles des animaux?

Dans la pratique ordinaire de la vie, il n'y avait pas entre eux et
leurs clients ces petits conflits journaliers, qui provenaient la
plupart du temps de ce que, l'un fournissant la matire premire,
celui qui la mettait en oeuvre passait,  tort ou  raison, pour
en conserver une partie qui ne lui tait pas due. Les forgerons
travaillaient en gnral des mtaux qui leur appartenaient, et si on
trouvait qu'ils faisaient chrement payer leur talent, on ne pouvait
leur reprocher des soustractions analogues  celles dont on accusait
les meuniers, les tailleurs et les tisserands.

Il n'tait pas un corps de mtier qui pt se passer de leur
concours, soit pour fabriquer les outils, soit pour les rparer ou
les remettre  neuf. Une lgende que racontaient nagure les
forgerons du Sussex met en relief d'une faon ingnieuse la
supriorit des ouvriers du fer, et la ncessit o tous les autres
se trouvent de recourir  leurs bons offices. Au temps jadis, le
dix-sept mars, le bon roi Alfred runit tous les mtiers au nombre
de sept, et dclara qu'il ferait roi des mtiers celui dont
l'ouvrage pourrait se passer de l'aide des autres pendant la plus
longue priode de temps. Il annona qu'il donnerait un banquet,
auquel il invita un reprsentant de chaque profession, et il mit
comme condition que chacun d'eux montrerait un spcimen de son
ouvrage et les outils dont il s'tait servi pour le faire. Le
forgeron apporta son marteau et un fer  cheval, le tailleur ses
ciseaux et un vtement neuf, le boulanger son pelleron et un pain,
le cordonnier son alne et une paire de souliers neufs, le
charpentier sa scie et un tronc quarri, le boucher son couperet et
un gros morceau de viande, le maon son ciseau et une pierre
d'angle. Aprs examen, les convives proclamrent unanimement que
l'ouvrage du tailleur tait suprieur  celui des autres, et il fut
install comme roi des mtiers. Le forgeron fut courrouc de cette
dcision, et, dclarant que tant que le tailleur serait roi, il ne
travaillerait pas, il ferma sa boutique et s'en alla on ne sait o.
Mais on ne tarda pas  regretter son dpart. Le roi fut le premier 
avoir besoin des services du forgeron, son cheval s'tant dferr;
l'un aprs l'autre les six compagnons brisrent leurs outils; ce fut
le tailleur qui put travailler le plus longtemps; mais le 23
novembre de la mme anne, il lui fut impossible de continuer. Le
roi et les ouvriers se dterminrent  ouvrir la forge et  essayer
de faire eux-mmes l'ouvrage: le cheval du roi le frappa, le
tailleur se brla les doigts,  chacun il arriva de pareilles
msaventures; tous se mirent  se quereller et  se frapper, et dans
la dispute l'enclume fut heurte et renverse avec fracas. Alors
arriva saint Clment, donnant le bras au forgeron. Le roi fit un
humble salut  saint Clment et au forgeron, et leur dit: J'ai
commis une grande erreur en me laissant sduire par le drap brillant
et la savante coupe du tailleur; en bonne justice le forgeron, sans
l'aide duquel les autres ne peuvent rien faire, doit tre proclam
roi. Tous les ouvriers, sauf le tailleur, le prirent de leur
refaire des outils; il y consentit et il forgea mme pour le
tailleur, une paire de ciseaux neufs. Le roi runit de nouveau les
mtiers, et proclama roi le joyeux forgeron, auquel tous
souhaitrent bonne sant et longue vie. Le roi demanda  chacun de
chanter une chanson, et le forgeron commena par celle du _Joyeux
Forgeron_, qui est reste populaire et que l'on chante encore aux
ftes du mtier en Angleterre.

Les lgendes faisaient des premiers forgerons des dieux ou des
hros, et leur attribuaient souvent une taille et une force
suprieures  celles des autres hommes. En Grce, Vulcain et Ddale
passaient pour les inventeurs de l'art de traiter les mtaux, et la
Bible en fait honneur  Tubalcan, dont le nom figure encore dans
les chansons de fte des ouvriers du fer en Angleterre. Les cyclopes
Titans, qui forgrent la foudre de Jupiter, taient des gants, et
ceux qui travaillaient dans les forges de l'Etna, sous la direction
de Vulcain, taient si puissants que parfois leurs coups de marteau
branlaient la Sicile et les les voisines. L'habile forgeron
Vland, hros d'un cycle trs rpandu au moyen ge, est le fils d'un
gant. Si les nains que les traditions Scandinaves et germaniques
reprsentent occups  forger le fer dans les cavernes recules des
montagnes sont de petite taille, ils ont une origine surnaturelle et
leur adresse est prodigieuse. Le forgeron finnois qui figure dans
_Kalevipoeg_, pome national des Estoniens, mle  son adresse un
peu de sorcellerie. Chez les peuples des bords de la Baltique, le
dieu Ilmarinen dont parle l'pope finnoise du _Kalevala_, avait
invent la forge: c'tait lui qui avait forg la vote du ciel, et
martel la vote de l'air, les faisant si bien unis que les coups de
marteau et les morsures des tenailles n'y paraissaient pas. Il est
vraisemblable que saint Pierre et le diable, qui, d'aprs les
lgendes de l'Ukraine, ont appris aux hommes l'art de forger le fer,
ont t substitus par les chrtiens  des divinits paennes.

Un jour, dit un rcit de l'Ukraine, les hommes trouvrent un morceau
de fer; aprs avoir essay en vain de le manger, pour l'amollir, ils
le mirent  cuire dans de l'eau,  rtir sur le feu, puis ils le
battirent avec des pierres. Le diable qui les vit leur dit:
Qu'est-ce que vous faites-l? Les hommes rpondirent: Un marteau
pour battre le diable. Alors celui-ci leur demanda o ils avaient pu
se procurer le sable ncessaire  leur travail. Les hommes
comprirent qu'il faut du sable pour travailler le fer, et c'est 
partir de ce moment qu'ils commencrent  fabriquer tous les outils.

[Illustration: Cette gravure forme la moiti gauche d'une
composition dont la droite est occupe par la dispute d'un menuisier
et de sa femme: au milieu est un cartouche ovale avec cette
inscription: Le temps corrompu. Pierre Saincton, ex. auec priv. du
Roy. (Muse Carnavalet.)]

Ailleurs, surtout dans l'Europe occidentale, le diable, loin d'tre
l'inventeur du mtier, essaie en vain de l'apprendre, et est dup
par les forgerons. Un jour qu'il voyageait dans le pays de Vannes,
il entra dans une forge et, ravi des beaux ouvrages qu'il voyait
faire, il voulut apprendre le mtier. H bien! dit le forgeron,
prends-moi ce gros marteau et quand le fer que j'ai dans le feu sera
rouge, je le mettrai sur l'enclume, et tu vas dauber dessus
vigoureusement, en alternant tes coups de marteau avec les miens.
Le diable se met  frapper fort, mais les puces de forgeron, ou, si
vous aimez mieux, les tincelles, sautent autour de l'enclume et, si
le forgeron a un tablier de cuir pour protger son ventre, le diable
n'a le sien protg que par son poil de bouc. Aussi ces puces le
mordent-elles impitoyablement. De plus le forgeron laissa le fer
rouge tomber sur les jambes du diable, qui se crut de nouveau dans
son enfer et se mit  fuir le plus vite possible.

En Haute-Bretagne, il n'eut pas beaucoup plus de chance: Un jour il
arriva chez un marchal, avec lequel il lia conversation.--Vos
souliers, dit le forgeron, ne sont pas des meilleurs; si vous
voulez, je vous ferrerai le talon, et ils seront comme neufs. Le
diable y consentit. Le forgeron fit des clous pointus comme des
alnes et longs comme le bras, puis il dit:--Maintenant, pour vous
ferrer, il faut que je vous attache; vous savez que jamais on ne
ferre les chevaux sans les attacher. Le diable se laissa faire, et
quand les fers furent rouges, le forgeron en prit un, le plongea
dans l'eau bnite et le mit sur le pied du diable, qui poussait des
cris pouvantables; mais le forgeron continuait  les enfoncer, il
ferra mme le second pied en protestant qu'il n'avait jamais fait un
ouvrage  moiti, et il les arrosait d'eau bnite en disant: Quand
on a ferr un cheval, on arrose le fer. Il ne laissa le pauvre
diable s'en aller qu'aprs l'avoir contraint, par un papier bien en
rgle,  renoncer  tous ses droits sur lui.

Dans un autre conte du mme pays, le forgeron qui s'appelle Misre,
n'ayant plus de fer dans sa forge, prend une grosse boucle d'argent
et ferre l'ne du bon Dieu, qui, pour le rcompenser, lui accorde
trois dons: ce qui entrera dans sa blague ne pourra en sortir sans
sa permission, qui s'assira dans sa chaise ne pourra se lever, et
ceux qui monteront dans son noyer y resteront jusqu' ce qu'il leur
permette de descendre. Peu aprs Misre se donne au diable, qui doit
l'emporter au bout de vingt ans; quand ils sont rvolus, et qu'il
vient le chercher, il lui dit de s'asseoir dans sa chaise; pour lui
permettre de s'en aller, il exige vingt ans de rpit, au bout
desquels il persuade au diable de monter dans son noyer; il exige un
autre dlai pour le laisser descendre, et quand il est expir, il
dfie le diable de se transformer en fourmi; celui-ci accepte la
gageure, et quand Misre l'a enferm dans sa blague, il le met sur
son enclume et le bat jusqu' ce que les forces lui manquent.

Le forgeron Sans-Souci, auquel Jsus-Christ avait accord trois dons
pour le rcompenser du courage avec lequel il travaillait, trouve
moyen de duper la Mort elle-mme et la retint pendant cent ans sur
son banc.

Plusieurs lgendes, qui constatent l'orgueil que leur habilet
inspirait aux forgerons, racontent la faon dont ils en sont punis;
mais l'aventure n'a pas pour eux de suites bien fcheuses. Un jour,
dit un rcit lorrain, l'Enfant Jsus voyant son pre rveur, lui
demande ce qu'il a; Dieu le pre lui rpond qu'il y a en Limousin un
forgeron, bon chrtien, charitable aux pauvres gens, de bon compte
avec ses pratiques, mais qui ne deviendra jamais un grand saint,
parce qu'il a trop d'orgueil. Jsus demande  son pre la permission
de descendre sur terre pour le convertir. Il se dguise en apprenti
et arrive dans le village o demeurait loi, qui avait une enseigne
sur laquelle taient ces mots: _loi le marchal, matre de tous les
matres_, _forge en deux chaudes_. En entrant, Jsus dit:--Je vous
souhaite le bonjour, matre, et toute la compagnie; avez-vous besoin
d'un ouvrier?--Non, rpond loi; et l'apprenti s'en va. Mais dans la
rue, il rencontre des gens qui lui conseillent de retourner en
saluant comme il est crit sur l'enseigne. Jsus retourne et
dit:--Je vous souhaite le bonjour, matre des matres. Avez-vous
besoin d'un ouvrier?--Entre, rpondit-il aussitt; mais coute:
quand tu me parleras, aie soin de toujours dire: Matre de tous les
matres, parce que, ce n'est point pour me flatter, mais des
marchaux comme moi qui font un fer en deux chaudes, il n'y en a pas
deux en Limousin.--Chez nous, dit l'apprenti, nous forgeons en une
seule chaude. Jsus fait rougir un morceau de fer, le prend dans ses
mains, en disant qu'il n'a pas besoin de tenailles, le martle sur
l'enclume, et en peu de temps, il a un fer parfaitement arrondi.
Saint loi veut l'imiter; mais il se brle les doigts et ne peut
finir le fer en une seule fois. Peu aprs arrive un cavalier,
c'tait saint Martin, dont le cheval tait dferr. loi appelle son
apprenti pour tenir le pied du cheval. Celui-ci lui rpond que dans
son pays on ne se donne pas tant de peine. Il coupe le pied du
cheval, le met sur l'enclume, et quand il a t ferr, il le replace
si bien qu'il n'y parat pas. loi veut faire comme lui, mais il ne
peut venir  bout de remettre le pied. Alors, il se jette aux genoux
de l'apprenti, et reconnat qu'il a un matre. Quand il se relve,
cavalier et cheval ont disparu. loi ferme sa forge, et va partout
prcher la parole de Notre-Seigneur. On raconte, en Irlande, une
lgende analogue, sous une forme plus courte; et c'est l'ange
gardien de saint loi qui vient le gurir du pch d'orgueil.

[Illustration: Cette gravure, signe Lenfant exeudit, est la copie,
pour le motif principal, d'une autre gravure carre signe Danuel o
les tableaux pisodiques sont disposs autrement. (Muse
Carnavalet.)]

Les variantes de ce thme sont extrmement nombreuses, et, dans
plusieurs, on retrouve au-dessus de la porte l'orgueilleuse
enseigne: Le Matre des matres, dans le pays basque; en Norvge:
Ici demeure le Matre marchal; en Allemagne: Ici demeure le Matre
de tous les matres.

Dans un conte allemand de Simrok, Jsus-Christ ferre galement un
cheval dont il a coup la jambe; le marchal n'essaie pas de
l'imiter; mais au lieu de s'avouer vaincu, il demande d'autres
preuves. Jsus prend un petit vieillard qui vient d'entrer dans la
forge, et dit qu'il va le rajeunir, en le forgeant, sans lui faire
de mal. Il prend le petit vieux, le plonge dans la fournaise jusqu'
ce qu'il devienne rouge comme une rose, le tire hors du feu et
quand, aprs l'avoir touch une seule fois avec son marteau, il eut
fait couler assez d'eau pour le rafrachir, il le pose par terre
transform en jeune homme de vingt ans. Le forgeron a tellement
confiance en son habilet, qu'il essaie d'imiter Jsus; il coupe les
pieds d'un cheval, mais ne russit qu' les brler, et sa
belle-mre, vieille et bossue, au lieu de rajeunir par le feu, n'est
plus qu'un petit monceau de cendres. Alors, il avoue qu'il a trouv
son matre, et d'un coup de marteau, il brise son enseigne. Le
Seigneur, touch de son repentir, rajeunit la vieille et remet les
quatre pieds au cheval.

En Russie, on raconte aussi l'pisode du rajeunissement opr par le
feu. Ce n'est plus une divinit bienfaisante qui veut donner une
leon  un ouvrier vaniteux, mais le diable qui, comptant sur
l'orgueil du forgeron, opre ce miracle dans un simple but de
vengeance. Un vieux forgeron avait fait peindre sur sa porte un
dmon semblable  l'un de ceux qu'il avait vus sur un tableau du
Jugement dernier, et il tait toujours poli avec lui. Mais il
mourut, et son fils frappait sur l'image et lui crachait  la figure
quand il allait  l'glise. Le dmon, pour se venger, se dguisa en
apprenti. Un jour qu'il tait seul  la forge, il proposa  une
vieille dame de la rajeunir pour cinq cents roubles. Il la mit dans
la fournaise, puis plongea les os dans une jatte de lait: quand il
les retira, la dame tait redevenue jeune. Elle retourna chez son
mari et lui dit de se faire rajeunir par le forgeron. Celui-ci
essaie d'imiter son apprenti; mais il ne russit pas, et on le
trane  la potence. Le dmon lui fait promettre de ne plus jamais
le maltraiter, et il rajeunit aussi le seigneur.

La plupart des rcits que nous avons rapports sont des espces de
moralit, qui mettent en relief l'habilet des forgerons, et
montrent comment ils ont t punis de leur orgueil; dans les contes
d'aventures, leur rle est aussi important: ils sont les hros mme
du rcit, ou, plus rarement, des personnages pisodiques, et
gnralement ils finissent par russir.

Des contes de pays trs varis parlent d'un garon fort, appel
souvent Jean de l'Ours, qui va apprendre le mtier de forgeron, et,
devenu habile, obtient de son matre assez de fer pour forger une
canne d'un poids norme. Quand il l'a faite, il part chercher
fortune, s'associe des compagnons qui tous sont remarquables par le
dveloppement d'une qualit physique, dlivre des princesses, qui
chacune lui remettent une boule. Il leur dit qu'il les reverra plus
tard, et elles l'oublient. Lui, aprs avoir parcouru le monde,
arrive au pays des princesses o il se loue comme apprenti chez un
forgeron, dont la boutique, grce  son habilet, devient trs
achalande. Le roi demande  son patron de lui refaire trois boules
d'aprs un modle qui n'est autre que celui des boules des
princesses. Son patron lui confie la besogne, il remet les boules
qui lui avaient t donnes: les filles du roi reconnaissent leur
librateur, et il pouse celle des trois qu'il a choisie.

Parfois, ce n'est pas le hros qui forge lui-mme son arme: il est
le fils d'un forgeron, auquel il demande de lui fabriquer une canne
de fer, ou bien, comme dans le conte de Petite-Baguette, recueilli
en Haute-Bretagne, il prie sa mre d'aller lui faire forger une
baguette de fer; il manie comme une plume la premire qu'on lui
avait faite; il n'est content que lorsqu'il en a une pesant sept
cents livres. Kalevipoeg, le hros du pome estonien qui porte ce
titre, va trouver un clbre forgeron finnois, et lui demande une
pe. On lui en prsente un grand nombre et il les brise en mille
morceaux, en frappant un rocher; il brche les autres en frappant
sur l'enclume; on finit par lui apporter le roi des glaives, auquel
le forgeron avait travaill pendant sept ans en accumulant toutes
les forces magiques et en le trempant dans l'eau des sept mers et
lacs sacrs. Avec lui, le hros fend l'enclume en deux morceaux, et
le glaive reste intact.

Un forgeron russe n'avait jamais vu le Mal; il partit pour aller 
sa recherche, et rencontra un tailleur qui ne l'avait jamais vu non
plus.  la nuit, les deux compagnons entrent dans une chaumire: une
vieille femme, qui n'avait qu'un oeil, y fait un grand feu et
mange le tailleur comme un poulet. La vieille, voyant que le
forgeron a deux yeux, lui demanda de lui forger un second oeil. Il
fait chauffer un clou et l'enfonce dans le bon oeil de la
sorcire; puis il retourne sa pelisse, qui tait poilue en dedans,
et marche  quatre pattes; la vieille, comme Polyphme, tte ses
moutons au sortir de la maison, mais grce  sa ruse, le forgeron
lui chappe.

Les Petits-Russiens racontent que le hros Petit-Pois, poursuivi par
un dragon femelle, dont il a tu le mari, se rfugie dans une forge
tout en fer et demande protection au forgeron. Ils ferment les
portes de fer, et quand le monstre somme le forgeron de lui livrer
son hte, celui-ci lui dit de passer la langue par-dessous la porte;
quand elle y est entre, il la saisit avec ses tenailles rougies au
feu, et la maintient pendant que Petit-Pois broie les os du dragon.

En Suisse, un forgeron, condamn  mort, offre au magistrat qui
l'avait jug, d'aller tuer le dragon de Naters; sa proposition
accepte, il forge avec une barre d'acier une pe, qu'il trempe
dans les eaux glaces du Rhne; il combat le dragon, et finit par
tre victorieux.

Un prince, qui figure dans un rcit du Pendjab, a pour compagnons
des ouvriers appartenant  divers corps d'tat, et, parmi eux, un
forgeron, qu'il tablit roi d'un pays. La destine du prince tait
lie  son pe; si celle-ci tait brise, il devait mourir. Quand
l'pe a t mise en morceaux, le prince meurt, mais le forgeron,
qui en est aussitt averti, rassemble les morceaux, reforge l'pe
et lui rend la vie.

On raconte, dans la Suisse romande, que jadis,  une poque trs
recule, les fes qui demeuraient dans une caverne de la montagne,
venaient en hiver se chauffer dans les forges de Vallorbe, quand les
ouvriers s'taient retirs, et un coq vigilant annonait, une heure
 l'avance, le retour des forgerons, pour qu'elles eussent le temps
de s'chapper. Un jeune forgeron pntre dans leur caverne et s'y
endort.  son rveil, une fe lui propose de rester avec elle et de
le rendre heureux pendant un sicle,  la condition qu'il ne la
verra que quand il lui plaira de paratre  ses yeux, et que si elle
se retire dans une partie recule de sa demeure, il ne cherchera pas
 y pntrer. Pendant quinze jours, le forgeron observe le pacte;
mais aprs le dner du seizime jour, la fe entra dans un cabinet
voisin, pour y faire sa mridienne, laissant la porte entrouverte.
Le jeune homme ne put rsister  l'envie de regarder: la fe tait
tendue sur un beau lit de velours, sa longue robe tait un peu
releve, et il vit qu'elle avait un pied sans talon, comme une patte
d'oie. La fe se rveilla, et le chassa en lui disant que s'il avait
t discret pendant un mois, elle l'aurait pris pour poux.

Il est assez rare que le peuple accuse les forgerons de s'emparer du
bien d'autrui ou de dtourner de la marchandise. Les _Exempla_ de
Jacques de Vitry rapportent pourtant l'histoire peu difiante d'un
marchal ferrant qui avait coutume d'enfoncer trs avant un clou
dans le pied des chevaux des trangers qui passaient devant sa
forge. Le cavalier remontait dessus, et, un peu plus loin, quand le
cheval boitait, un compre se prsentait et proposait de le lui
acheter un bon prix. Le marchal lui retirait le clou du pied et,
peu de jours aprs, le cheval tait guri. Dans un rcit qui parat
tre d'origine polonaise, la sainte Vierge descend aux enfers et y
voit les supplices endurs par les gens des mtiers: des hommes
taient dans des cavernes incandescentes, o les diables allumaient
du feu et faisaient de la fume; d'autres diables leur
introduisaient dans la bouche des fers brlants, leur enfonaient
des broches rougies dans les oreilles, pinaient leurs corps avec
des tenailles ou les battaient  coups de marteau. La Vierge demanda
 saint Michel, qui lui servait de guide, quel pch ces gens
avaient commis: Ce sont, rpondit l'archange, les forgerons qui ont
vol le fer d'autrui en travaillant.

En Normandie, les ouvriers des grosses forges sont appels cousins
du foisil (poussire de charbon). Le nom de gueule noire, semble
un terme gnrique pour dsigner les ouvriers que leur profession
expose  tre noircis. En Poitou, ou donne au diable le nom de
Marichaud, sans doute par une allusion de couleur.

Au sicle dernier, c'tait dans la boutique du taillandier, qui
joignait habituellement  ce mtier celui de marchal-expert,
toujours brillamment illumine, qu'aux premires heures de la nuit,
s'assemblaient les jeunes gens pour entendre ou pour faire des
histoires de grands voleurs, des contes de btes froces. En
Angleterre, la boutique du forgeron tait le rendez-vous des gens
qui dsiraient savoir des nouvelles. En plusieurs pays, la boutique
du marchal ferrant a comme enseigne des trophes de fers, des fers
 cheval ou des tenailles imprimes sur la devanture.

Les forgerons de campagne sont assez frquemment taillandiers,
cloutiers et surtout marchaux ferrants. En Belgique, de mme qu'en
France, ils remplissent souvent l'office de mdecins, de dentistes
et de vtrinaires. Un passage du _Moyen de parvenir_ montre qu' la
fin du XVIe sicle, il y en avait qui cumulaient dj plusieurs
mtiers: Le marchal de Ballon tait notaire et aussi barbier; et
quand on le demandait, il disait: Me voulez-vous pour ferrer, ou
barber, ou ajourner? pensez que depuis il fut sergent.

Le tablier de cuir des forgerons est une sorte d'insigne de la
profession, et ils ne le quittent gure. La prise de tablier est
fte en certains pays, et il est probable qu'autrefois elle avait
le caractre d'une vritable initiation, dont la coutume actuelle
n'est qu'une survivance affaiblie. Dans la Sarthe, quand un apprenti
forgeron met le tablier de cuir, on le baptise. Il va au cabaret
avec ses camarades, chacun prend une _verre_ de vin rouge, puis le
verre vide est enduit de vin et appliqu sur l'envers du tablier o
il marque son rond: chacun crit son nom au milieu, c'est une sorte
de cachet. En Haute-Bretagne, lorsqu'un marchal a un tablier neuf,
il se rend  l'auberge et ses camarades le contrlent. Ils tracent
sur l'envers une marque  l'encre, ou font chauffer une pice de
monnaie ou un fer qui laisse son empreinte sur le cuir;  chaque
contrle, le marchal doit payer un pot de cidre.

Maintenant les tabliers ne sont plus, en France,  ma connaissance
du moins, taillads comme autrefois; une gravure du livre de
Franqueville, montre qu'en 1691 ils taient termins par des dents
rgulires. En Angleterre, les forgerons portent un tablier coup
carrment et dont le bord est taill en forme de frange; on lui
attribue une origine ancienne. Lorsque le temple de Salomon fut
bti, il y eut un souper auquel furent invits tous les ouvriers,
except le forgeron. Celui-ci prit son mtier en dgot, et, lorsque
les autres ouvriers eurent besoin de rparer leurs outils, le
forgeron refusa de travailler. Alors Salomon donna un second souper,
auquel il convia le forgeron, et il fit tailler  son tablier de
cuir une frange qu'il fit dorer. Suivant une autre lgende, lors de
la dispute des mtiers, au temps du roi Alfred, le tailleur, pour
remercier le forgeron de lui avoir fait une paire de ciseaux neufs,
se glissa sous la table, lui tailla carrment son tablier et y
dcoupa des franges. Actuellement, il y a des forgerons qui ont, 
leurs tabliers, cinq entailles qui imitent la patte du lion.

[Illustration: Gravure du _Miroir de l'Art et de la Nature_, 1691.]

[Illustration: (Muse Carnavalet): Une autre gravure reprsente une
forge o des femmes s'occupent aussi  forger la tte des hommes; la
moiti de la composition est occupe par un paysage. Vers le
commencement de ce sicle, une autre image colorie, publie  Paris
chez Jean, roula sur le mme thme.]

De mme que plusieurs ouvriers de diffrents corps de mtiers,
certains forgerons ont des superstitions en rapport avec les jours.
Les vieilles femmes de la Suisse racontent que saint Bernard tient
le diable enchan dans quelqu'une des montagnes qui environnent
l'abbaye de Clairvaux: c'est pour cela que les marchaux du pays ont
coutume de frapper, tous les lundis, avant de se mettre  la
besogne, trois coups sur l'enclume, comme pour resserrer la chane
du diable, afin qu'il ne puisse s'chapper.

En Belgique, les marchaux considrent le jeudi comme un jour
heureux. Aucun de ceux du nord du comt de Durham ne consentirait 
enfoncer un clou le Vendredi saint, en souvenir de l'usage sacrilge
auquel le marteau et les clous ont t employs le premier Vendredi
saint.

Dans les Vosges, saint loi, patron des marchaux, les prserve des
ruades et les garde de tout accident quand ils ont  ferrer des
chevaux vicieux. On peut d'ailleurs ferrer tout cheval, quelque
difficile qu'il soit, si on a la prcaution d'en faire le tour, en
disant: Je te conjure, au nom de Dieu, et te commande d'avoir  te
laisser ferrer pour homme porter, ni plus ni moins que Jsus fut
port en gypte, par la sainte Vierge. Cette oraison doit tre
suivie d'un _Pater_ et d'un _Ave_.

Lorsqu'un jeune cheval est ferr pour la premire fois, il y a une
sorte de fte, en cosse; son propritaire vient  la forge muni
d'une bouteille de whisky. La besogne accomplie, le marchal, et
tous ceux qui sont prsents, reoivent une pice blanche et
quelquefois deux.

En Normandie, on croit que les ouvriers du fer qui se brlent par
accident, peuvent se gurir rapidement, en prononant sur leurs
blessures certaines paroles.

J'ai runi, dans cette monographie, ce qui se rapporte aux ouvriers
qui travaillent le fer en gros: les forgerons, les marchaux
ferrants, les taillandiers. Dans le compagnonnage, ces ouvriers sont
distincts: les fondeurs sont de 1601; les forgerons dont l'admission
parmi les compagnons passants du Devoir, remonte  1609 ont donn
leur devoir aux marchaux ferrants, en 1795, mais les deux
corporations sont spares et ennemies, et leur fte n'a pas lieu le
mme jour, les forgerons ftant la Saint-loi d'hiver, les marchaux
la Saint-loi d't.

Les marchaux formaient, sous le second empire, une des plus fortes
associations; ils se rpandaient partout et on les trouvait dans les
villes et dans les villages. Vers 1850, ils observaient, lors du
dpart d'un compagnon, une curieuse crmonie, qui est ainsi dcrite
par Agricol Perdiguier, qui en avait t tmoin aux environs de
Nantes. Ils taient dans un champ,  ct de la route, faisant ce
qu'ils appellent le devoir. C'tait une crmonie en plein vent, une
conduite en rgle,  propos d'un partant. Leurs cannes sont plantes
en terre, et des rubans rouges, verts et blancs flottent  leurs
boutonnires. Ayant coudes contre coudes, ils forment une immense
circonfrence, et regardent tous vers le centre. Un des leurs,
portant dans sa main droite un verre de vin bien color, se met 
courir, fait le tour extrieur de cette circonfrence en criant, en
hurlant, et se rapproche de sa place, o un compagnon, le partant
sans doute, l'attendait, tenant aussi un verre  la main. Ils se
dressent vis--vis l'un de l'autre, regardent fixement, font des
signes, avancent, inclinent sur un ct, passent leurs bras droits
l'un dans l'autre, et boivent tous deux en mme temps. Celui qui
avait cri et couru rentre dans son rang. Le voisin en sort,
l'imite, et tous, l'un aprs l'autre, se livrent au mme exercice, 
la mme action. Il y eut aussi des cris d'ensemble. Le partant
s'loigne, ayant son sac en peau de chvre sur le dos, sa longue
canne  la main, sa gourde pendante au ct. Deux belles boucles
d'or ornes d'un fer  cheval pendent  ses oreilles. Chacun de
l'appeler et de l'appeler encore. Mais il s'en va sans dtourner la
tte, sans montrer aucune faiblesse. On redouble d'agaceries, de
sductions, rien n'y fait, il marche firement devant lui. Tout 
coup, il prend son chapeau dans ses mains, le jette par-dessus sa
tte, bien loin derrire son dos, et se met  fuir. Des compagnons
courent le ramasser, poursuivent le fuyard, l'atteignent  la
longue, et le lui enfoncent sur la tte. Le partant reste
insensible; il ne sait, il ne veut savoir qui lui a rendu son
couvre-chef; il marche d'un pied ferme, sans se dtourner ni 
droite ni  gauche; ses autres compagnons retournent sur leurs pas;
la conduite est acheve. Le patient a fait preuve de fermet.

Dans certains cas, les compagnons marchaux portent des boucles
d'oreille d'or, ornes d'un fer  cheval. En 1853, les forgerons,
dans les crmonies de corps, avaient la culotte courte et le
chapeau mont.

Le tatouage est assez frquent chez les ouvriers du fer. Les
emblmes les plus frquents sont: fer  cheval, enclume, pince,
marteau, fer  cheval entour de petits fers, fer, marteau,
taille-corne, clous.

En France et en Belgique, les forgerons et la plupart des ouvriers
du marteau ont pour patron saint loi; au XVIIe sicle, les
marchaux habillaient quelquefois ce saint en marchal, dans la
pense, dit le cur Thiers, qu'il avait t de leur profession, ce
qui est une erreur partage par le peuple et par les conteurs
populaires; en ralit, il fut orfvre et non pas forgeron. Sa fte
est clbre, en beaucoup d'endroits, par les ouvriers du fer.

Dans l'Yonne, ds la veille, les jeunes forgerons, marchaux,
charrons, etc., parcouraient, le soir, le pays, avec des torches,
chantant, avec accompagnement d'instruments, la chanson: _Saint loi
avait un fils_, etc.; le matin, une salve d'artillerie invitait les
ouvriers  se prparer  la fte, et l'office tait annonc,  dix
heures, par une nouvelle dtonation.

Avant 1836, aux forges de la Hunaudire, prs de Chteaubriant, les
forgerons clbraient la fte de saint loi. Comme elle tombait le
1er dcembre, alors que l'tablissement tait en pleine activit,
elle tait remise au lendemain de la Saint-Jean, o tout le monde
chmait, except le fourneau. Aprs la messe  la chapelle, on se
rendait  la forge pour fleurir le marteau. Le directeur, le commis
et toutes les dames, ainsi que le cur, assistaient  cette
crmonie: chacun prenait un clou et l'enfonait dans le bouquet
pour le fixer solidement au marteau. C'est alors que les ouvriers
entonnaient avec un entrain merveilleux la chanson des forgerons:

    C'est aujourd'hui la Saint-loi,
    Suivons tous l'ancienne loi;
    Il faut fleurir le marteau,
    Portons-lui du vin nouveau.

    Saint loi avait un fils
    Qui s'appelait Oculi;
    Et quand le bon saint forgeait
    Son fils Oculi soufflait.

     vot' sant, bons marteleurs!
    Sans oublier vos chauffeurs.
    Et vous autr' p'tits forgerons
    Qui passez pour bons garons.

    S'il y a des filles dans nos cantons
    Qui aiment bien les forgerons,
    Elles n'ont pas peur du marteau
    Quand elles sont dessus le haut.

    Allons  la messe promptement,
    M'sieur le cur nous attend,
    La messe il va nous chanter.
    Il nous faut aller l'couter.

En mme temps, on levait la canne ou pelle, et le marteau frappait
avec violence sur un gros levier qu'il devait craser.  ce signal,
tout le monde se mettait  danser  la ronde. Le chef de
l'tablissement donnait une barrique de cidre pour aider  clbrer
plus gaiement la fte. Chaque ouvrier apportait, devant son feu de
forge, sa table et son repas, auquel prenait part toute sa famille,
et chacun allait boire  la barrique commune. Dans la soire, tous
les petits valets fleurissaient leurs outils et se rendaient chez le
directeur, devant lequel ils chantaient des chansons appropries 
la circonstance, et le directeur arrosait copieusement le bouquet.
De son ct, sa femme, au soir de la fte, rgalait les femmes des
ouvriers d'une outre de vin rouge, aprs quoi les danses
recommenaient et duraient toute la nuit.

En Haute-Bretagne, les marchaux mettent, lors de leur fte,
au-dessus de leur porte, un laurier, accompagn de rubans rouges,
blancs et verts; le soir, ils chantent la chanson du _Roi Dagobert_.

Dans la province d'Anvers, les marchaux et les forgerons se rendent
 l'glise, pour y assister  la messe qui est clbre, en
l'honneur du saint, et qui, pour cette raison, est appele
Looimis, c'est--dire, Messe de saint loi. Durant toute la
journe, mais principalement le soir, les paysans des environs se
rendent  la forge du village, sur le toit de laquelle le drapeau
flotte. Il est d'usage qu'ils aillent rgler, ce jour-l, les
comptes de toute l'anne chez les marchaux ferrants, qui, dans la
campagne, exercent en mme temps le mtier de forgeron et celui de
serrurier. Les grands fermiers se font accompagner de leurs valets.
Le forgeron, qui tient ordinairement auberge, sait bien de quelle
manire il doit traiter ses chalands pour s'assurer continuellement
leur faveur. Sur une certaine somme, il leur accorde, chaque fois,
un rabais de 5 cens (10 centimes), et cet argent leur sert 
prendre maints pintjes et borreltjes (des verres d'orge et des
petits verres de genivre). Dans le pays wallon, le rgal offert
consiste en une petite collation de jambon ou de viande sale,
accompagne d'une quantit de petits verres.

Dans l'Yonne, on donne des oeufs de Pques teints aux marchaux et
aux forgerons.

En Angleterre, la fte des forgerons avait lieu le jour de la
Saint-Clment, dans le Sussex, et, suivant la coutume ancienne
dsigne sous le nom de Clemmenning, ils allaient quter des
pommes et de la bire, usage encore conserv dans quelques pays.
Pour fter leur saint patron, ils placent un peu de poudre dans le
trou de leur enclume, et ils la font clater comme une fuse. Il y a
quelques annes,  l'auberge de Burwath, on asseyait sur un fauteuil
un mannequin orn d'une perruque et ayant une pipe  la bouche, que
l'on appelait Old Clem, nom familier de saint Clment, le premier
homme qui ait, suivant la tradition, ferr un cheval.

Dans plusieurs tablissements privs, le patron donne  ses ouvriers
une _way-goose_, c'est--dire une jambe de porc sans os, et le porc
rti avec de la sauge et des oignons. Le plus vieux forgeron prside
le banquet dont le plus jeune est vice-prsident. La crmonie est
accompagne de toasts traditionnels, du chant du _Jolly Blacksmith_,
et l'on boit  la mmoire du Vieux Clem et  la prosprit de ses
descendants. L'on souhaite aussi que la face du brillant marteau et
de l'enclume ne soit jamais rouille par manque d'ouvrage. 
Londres, le repas avait lieu au _Cheval Blanc_; un des forgerons y
tait revtu d'un tablier neuf avec des franges dores, et l'on
servait  ce souper une boisson spciale, compose de gin, d'oeufs
et d'pices. Le feu d'artifice du marteau n'est plus fait par les
ouvriers de cette ville.

Les forgerons, de mme que plusieurs autres corps d'tat, donnent
quelquefois, par une sorte d'assimilation  un tre anim, des noms
 ceux de leurs outils qui leur servent souvent ou qui prsentent
quelque particularit remarquable. Dans _l'Assommoir_, Zola parle de
deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier,
que les ouvriers nommaient Fifine et Ddle.

Les forgerons, marchaux et taillandiers tiennent une place
considrable dans l'imagerie allgorique, surtout dans celle du
XVIIe sicle; nous avons reproduit quelques planches qui sont
intressantes au double point de vue du mtier et de l'histoire des
moeurs; telle est celle o l'on voit la servante ferrer la mule
(p. 9), expression qui a t remplace par la danse de l'anse du
panier. La belle estampe de Larmessin est suffisamment explique
par la lgende qu'on lit au-dessous (p. 5). Avant de voler le chat
de la mre Michel, Lustucru avait t quelque peu rformateur et
forgeron. Quelque foltre, dit Tallemant des Raux, s'avisa de faire
une espce de forgeron, grotesquement habill, qui tenait une femme
avec des tenailles et la redressait avec son marteau. Son nom toit
L'Eusses-tu-cru, et sa qualit mdecin cphalique, voulant dire que
c'toit une chose qu'on ne croyoit pas qui pt jamais arriver que
de redresser la tte d'une femme. On vit paratre un grand nombre
d'images, quelques-unes d'un vritable mrite artistique, qui
montrrent Lustucru dans son rle de rformateur de la tte et de la
frivolit des femmes; d'autres sont trs naves, comme le bois
normand reproduit dans l'_Imagerie populaire_ de Champfleury:
Lustucru, en compagnie d'un ouvrier, frappe  tour de bras une tte
de femme, qu'il tient avec des pinces sur une enclume, et s'crie:
Je te rendrai bonne!  quoi le compagnon ajoute: Maris,
rjouissez-vous! Une autre tte de mauvaise femme se trouve sur le
foyer de la forge, attendant que le forgeron lui fasse subir la mme
opration, pour la rendre bonne galement.

[Illustration: LA FORGE MERVEILLEUSE.

Les numros indiquent les couplets o sont numrs les dfauts des
maris forgs  neuf et rendus excellents.

1. Le brutal.--2. Le paresseux.--3. L'ivrogne.--4. Le jaloux.--5. Le
joueur.--6. Libertin et volage.--7. L'avare--8. Le gourmand.]

Les femmes voulurent avoir leur revanche, et d'autres images
reprsentrent Lustucru massacr par les femmes, ou la grande
destruction de Lustucru par les femmes fortes et vertueuses: ce sont
elles qui,  leur tour, forgent la tte des hommes (Voir la gravure
de la page 17). La Forge merveilleuse, image populaire, qui parut 
Metz, vers 1840, chez Demboug, et qui pourrait bien avoir t
dessine par Grandville, montre une matresse de forge qui rend aux
femmes leurs maris guris de leurs dfauts, quand ils ont pass par
le feu, et ont t forgs sur l'enclume. Elle s'adresse  la foule
et lui dit:

    De cette forge merveilleuse,
    Voyez les effets surprenants:
    Intemprance, humeur fougueuse,
    S'envolent en quelques instants.
    D'une amiti constante,
      Docile influence,
    L'homme, chose tonnante,
    Est un tre charmant!
      Cette forge, en vrit,
        Merveille
        Sans pareille,
    Rend, par sa proprit,
      L'esprit et la bont.

Il n'est pas impossible que toute cette srie ait eu pour point de
dpart un cho affaibli des lgendes que l'on constate  des poques
fort anciennes, et dans lesquelles des vieillards sont rajeunis
magiquement par le feu.

La malice populaire s'exerce peu frquemment aux dpens des ouvriers
du fer: voici deux formulettes, l'une de l'Armagnac, l'autre de
Basse-Bretagne; je donne seulement le texte patois de la premire
qui est grossire:

    _Haure, haure, haurilloun,_
    _Treize petz dans un cujoun (gourde)._
    _Lou cujoun se crbo,_
    _Lou haure tout merdo._

    _Marichal krign-karn,_
    _Chaoker kac'h houarn._

    Marchal, grignoteur de cornes.--Mcheur d'excrments de
    fer.

Les devinettes sur les forgerons paraissent assez rares. M. Walter
Gregor en a publi trois recueillies en cosse. Voici la mieux
venue:

    _Fah made the first pair o' shoes without leather_
    _Before the shoemaker made:_
    _Fire, air, earth, water,_
    _All put elements together,_
    _And each ane took two pair of shoes?_

    --Qui a fait la premire paire de souliers sans cuir avant
    le cordonnier;--Qui met ensemble les lments:--Le feu,
    l'air, la terre, l'eau,--Et  qui chaque client demande
    deux paires de souliers?

La rponse de cette devinette de l'Ukraine est l'enclume:

    Je suis petite, utile pour tout le monde; mais dans mon
    ventre il y a toujours le bruit, et l'homme frappe mon
    coeur et mes entrailles.


PROVERBES

    --_Fit fabricando faber._

    -- forger on devient forgeron.

    --En forgeant devient-on febvre.

    --Chacun est forgeron de sa fortune.

    --Un apprenti marchal apprend  ferrer sur l'ne de
    l'infidle. (Turc.)

    --C'est pour cela que le forgeron tient les tenailles--pour
    ne pas se brler les mains. (Ukraine.)

    --Le marchal forge des pinces pour ne pas se brler.
    (Russie.)

    --Si tu n'es pas forgeron, il ne faut pas prendre de
    tenailles. (Ukraine.)

    --Le forgeron bat le fer quand il est chaud. (Ukraine).

    --L'argent du forgeron s'en va en charbon. (Turc.)

    --Le forgeron trouve tout arbre propre  faire du charbon:
    chacun conduit son examen au point de vue de son intrt.
    (Turc.)

    --_Ch'est comme -che maricho de Saint-Clair, quand il ot
    du cairbon, i' n'a pu de fer._ (Picardie.)

    --La forge de s'il y avait ne fait ordinairement pas de
    fer. (Proverbe Basque.)

    --Feves et forniers boivent volontiers. (XVe sicle.)

    --Tailleur voleur, cordonnier noceur, forgeron ivrogne.
    (Russie.)

    --Dormir plus qu'un forgeron (dormir beaucoup). (Ukraine.)

Le dicton qui suit accompagne l'image ci-dessous:

    --_Daer er weel smeden moet flach houden._

    --Quand on veut beaucoup forger il faut marteler avec
    persvrance.

    Il vaut mieux tre marteau qu'enclume. Il vaut mieux battre
    que d'tre battu. (Belge.)

    Lorsque tu es enclume, souffre comme une enclume; lorsque
    tu es marteau, frappe comme un marteau. (Hollandais et
    Anglais.)

[Illustration: Intrieur de forge hollandaise, gravure tire des
oeuvres de Jacob Cats (1665).]

Balzac met dans la bouche de l'un des personnages de _Pierrette_,
cette comparaison: Vous tes comme le chien du marchal, que le
bruit des casseroles rveille et qui dort sous la forge. Elle n'a
pas t enregistre par les auteurs des recueils franais, mais elle
se trouve en Italie: _Il cane del fabbro dorme al rumor del martello
e si desta a quello delle ganesce_: Le chien du forgeron dort au
bruit du marteau et se rveille  celui des mchoires. Une fable
turque, qui s'applique  un corps d'tat voisin, peut lui servir de
commentaire: Certain serrurier avait un chien. Tant que son matre
forgeait, l'animal dormait sans jamais ouvrir les yeux; mais 
l'heure des repas, il se levait incontinent et dvorait les os qu'il
jetait de la table. Misrable! s'crie le serrurier irrit de cette
conduite, je ne comprends rien  ta manire d'agir: tout le temps
que je frappe le fer, tu dors comme un paresseux, et  peine ai-je
commenc  jouer des mchoires, que tu t'veilles et t'approches de
moi en remuant de la queue.

[Illustration: Intrieur de forge au XVIIIe sicle avec des
forgerons frappant en mesure avec le marteau. (Gravure de
Chodowiecki.)]

    --_I n' ft nin qwitter l' marih sins li payi ses fir._

    Il ne faut pas quitter le marchal sans lui payer ses fers.
    Ne demeure pas le dbiteur de celui avec qui tu te
    brouilles. (Belgique wallonne.)

    --_Quand on quitte chs marichaux, i feut payer les vins
    fers._ (Picardie.)

    --_A marih s'cl. A chaque marih s'cl._

    Chacun ne doit s'occuper que de son mtier. (Belgique
    wallonne.)

    --_Bau mey paya haure que haurillon._

    Il vaut mieux payer un bon forgeron qu'un mauvais. Mieux
    vaut s'adresser  Dieu qu' ses saints. (Barn.)

    --Les coups sont inutiles sur le fer froid. (Algrie.)

    --O va ton argent,  muletier? il s'en va en fers et en
    clous: se dit d'une personne qui a fait de mauvaises
    spculations. (Algrie.)

On applique aux forgerons le proverbe commun  tant de mtiers, dont
le type le plus connu en France est: Les cordonniers sont toujours
les plus mal chausss. Un ancien dicton anglais associe mme les
deux professions: _The smith's mare and the souter's wife are aye
warst shod_: La jument du forgeron et la femme du cordonnier sont
toujours les plus mal chausses. Sa forme plus moderne est celle-ci:
_Who goes more bare than the shoemaker's wife and the smith's mare_:
Qui est plus nu-pied que la femme du cordonnier ou la jument du
marchal. En voici quelques autres qui se rattachent au mme ordre
d'ides. En Italie, on dit: _In domo de ferreri schidoni de linna_.
Dans la maison du forgeron, broche de bois. En Espagne: _En casa del
herrero cuchillo mangorerro_. Chez le forgeron, le plus mauvais
outil est le couteau. En Portugal: _En casa de ferreiro espeto de
po_. Dans la maison du forgeron broche de bois.

En Poitou, dans le Lot et  Guernesey, les nourrices, en frappant
lgrement sur la plante des pieds des enfants, leur chantent ces
deux formulettes:

    Quand je ferre mon cheval
        Al,
    Je lui donne trois coups,
        Ou!

    Ferre, ferre, mon poulain.
    Pour aller  Saint-Germain!
    Ferre, ferre ma pouliche
    Pour allar cis ma nourriche! (Guernesey.)

En cosse, pour amuser les enfants pendant qu'on les chausse, on
leur chante une petite chanson qui dcrit l'opration en imitant
aussi exactement que possible l'action du marchal qui ferre un
cheval.

Dans les chansons nuptiales des pays slaves, surtout dans celles de
l'Ukraine, il est souvent question d'un forgeron qui est convi 
venir pour forger des objets symboliques: un bateau en cuivre, des
roues en argent, le couteau destin  partager le pain de la noce,
la cl pour ouvrir le lieu o se trouve la fiance.

En France, parmi les jeux  gages, figure celui qui porte le titre
de: Marchal, sais-tu bien ferrer? La personne qui commence le
cercle s'adresse  son voisin de droite en lui prsentant un objet
quelconque, et aprs qu'elle a lgrement frapp sur son pied, le
voisin prend l'objet; mais si par malheur, il n'a pas observ qu'on
lui a donn l'objet d'une main aprs avoir frapp l'autre, et qu'il
le tende  son tour de la mme main dont il s'est servi pour frapper
sa semelle, il est assur de donner un gage.


SOURCES

_Folk-Lore Journal_, II, 322; 108, 109 (ftes), 326.--_Karkowski
Sbornik_, III, 48, 64.--_Revue des traditions populaires_, VI, 169;
IX, 143, 372.--Sbillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I, 256, 260;
II, 52, 139.--Luzel, _Lgendes chrtiennes_, I, 316.--Adam, _Les
patois lorrains_, 441.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_,
226, 330.--Dasent, _Popular Tales from the Norse_, 105.--Cerquand,
_Lgendes basques_, IV, 5.--Frank, _Contes allemands du temps
pass_, 131, 265.--L. Brueyre, _Contes populaires de la Russie_,
63.--Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 27.--_Folk-Lore Record_, IV,
13.--Wratislaw, _Folk Tales from slavonic sources_, 138.--Blad,
_Proverbes de l'Armagnac_.--Sauv, Lavarou-Koz.--_Traditions de la
Suisse romande_, 121, 87.--Monteil, _Histoire des Franais_, V,
77.--Monseur, _Folk-Lore wallon_, 118, 131.--Collin de Plancy,
_Dictionnaire infernal_, II, 102.--Henderson, _Folk-Lore of Northern
counties_, 81.--L.-F. Sauv, _F. L. des Hautes-Vosges_, 355.--C.-G.
Simon, _tude sur le compagnonnage_, 120, 152, 192.--A. Perdiguier,
_Mmoires d'un compagnon_, 8.--_Mlusine_, IV, 499.--Goud,
_Histoire de Chateaubriant_, 325.--Communications de M. C. de
Cock-Reinsberg-Dringsfeld, _Traditions de la Belgique_, II,
297.--Brand, _Popular antiquities_, I, 408.--W. Gregor, _Trans. of
Banfshire-club_ 1880 et 1883.--Leroux de Lincy, _Livre des
proverbes_.--Decourdemanche, _Proverbes turcs_.--Ledieu, _Traditions
du Demuin_.--Dejardin, _Dictionnaire des
Spots_.--Reinsberg-Dringsfeld, _Sprichwrter_.--Decourdemanche,
_Fables turques_, 226.--Corblet, _Gloss. picard_.--Rolland, _Rimes
de l'Enfance_.--Communications de MM. T. Volkov (Russie et Ukraine),
A. Harou (Belgique).--Mme Celnart, _Jeux_. 102.

[Illustration: _Serruriers et Forgerons._

_Jeu universel de l'Industrie._]




LES CHAUDRONNIERS


Les chaudronniers ou maigniens ne figurent pas dans le _Livre des
Mtiers_. Pourtant ils formaient, dit Chruel, une corporation fort
ancienne, dont les statuts furent confirms par Louis XII en 1514.
On distinguait les chaudronniers-grossiers qui bauchaient
l'ouvrage, les chaudronniers-planeurs qui l'achevaient, les
chaudronniers faiseurs d'instruments de musique, et enfin, les
chaudronniers au sifflet qui parcouraient les campagnes. Ces
derniers sont  peu prs les seuls qui prsentent de l'intrt au
point de vue qui nous occupe. On appelait ainsi, aux sicles
derniers, les chaudronniers des provinces, particulirement
d'Auvergne, qui, courant la campagne, se servaient d'un sifflet
antique pour avertir les habitants des lieux o ils passaient, de
leur apporter  raccommoder les ustensiles de cuisine; ils
achetaient aussi et revendaient de vieux cuivres. Le Bocage normand
partageait, dit Lecoeur, avec l'Auvergne, le privilge de fournir
la France de chaudronniers ambulants, fondeurs, tameurs,
raccommodeurs de vaisselle et fabricants de soufflets. C'est au
commencement du printemps que ces braves gens dsertent leurs
paroisses natales. Ils emmnent avec eux pour chiner, et les aider
dans leur travail, leurs jeunes garons ds qu'ils ont atteint l'ge
de douze ans. Chacun de ces Raquinaudeux ou Rouleurs, ainsi qu'on
les appelle, gagne alors son canton ordinaire, va revoir sa petite
clientle. Ils se dissminent sur tous les points de la France, mme
jusque sur les frontires de Suisse, d'Italie et d'Espagne. On les
rencontre sur toutes les routes, cheminant  petites journes,
l'chine pniblement courbe sous le poids de leur _bataclan_:
bassine de fer  trois pieds, soufflet, moules  cuillers, marteaux
et autres ustensiles de leur mtier. Derrire le pre trottine
l'enfant, s'attardant parfois au rebord des haies o les oiseaux
recommencent  difier leurs nids. L'hiver les ramne au logis; ils
le regagnent vers la Toussaint, rapportant le produit de leur
travail et de leurs conomies. Le petit magot pniblement amass est
le pain de la famille pendant la dure saison. Souvent  force de
persvrance et de courage les pres amassent, pour leurs enfants,
un petit patrimoine. Durant l'absence du chef de la famille, c'est
la femme qui a le gouvernement de la maison et qui s'occupe des
rcoltes. Le mari  son retour trouve tout en ordre et s'occupe des
labours et de la pilaison des pommes ou des poires.

Les chaudronniers auvergnats et normands ne sont pas les seuls qui
viennent exercer dans les campagnes ce mtier et quelques petites
industries qui s'y rattachent; mais ils sont les plus connus; leurs
visites taient, surtout autrefois, priodiques; ils se mlaient 
la vie des paysans qui avaient l'habitude de les voir revenir chaque
anne. Leurs clients de la campagne les accueillaient avec plaisir,
et la description que Mme Destrich a donne dans le _Magasin
pittoresque_ de l'arrive dans un village du Maine d'un tameur
ambulant pouvait s'appliquer  beaucoup d'entre eux. Celui-l
portait le sobriquet caractristique de pre Bontemps, qui attestait
sa popularit et qu'il devait sans doute  sa joyeuse humeur. Il
venait dans une petite charrette attele d'un ne, et quand il
s'tait install et qu'il avait dball ses outils et son attirail,
il tait entour des commres du hameau qui lui demandaient et lui
disaient des nouvelles pendant qu'il repassait les ciseaux, et
lorsqu'il fondait les cuillers ou qu'il tamait les casseroles, les
gamins le regardaient curieusement.

En Basse-Normandie, les paillers ou chaudronniers ambulants qui,
pour la plupart, taient originaires de Villedieu et des environs,
recevaient l'hospitalit chez les habitants. Ceux-ci se plaisaient 
les faire causer et s'amusaient de leur prononciation tranante et
chante. Les paillers racontaient aussi des contes et surtout des
histoires extraordinaires, des mensonges normes, qui font songer
aux lgendaires exploits de M. de Crac. Jean Fleury, dans sa
_Littrature orale de la Basse-Normandie_, en a donn quelques
chantillons sous le titre de Propos de paillers.

Mais  ct de ces petits industriels, populaires dans les
campagnes, il en tait d'autres qui taient moins estims. C'tait
le cas des tameurs de casseroles, qui sont en mme temps fondeurs
de cuillers de plomb ou d'tain. Ils se faisaient marchands
voyageurs et quittaient pendant la belle saison la grande ville pour
parcourir les campagnes. Ils voyagent avec femme et enfants, disent
les _Franais peints par eux-mmes_, pre et mre, et souvent un
petit chien et une grande chvre. Ils montent habituellement leur
tablissement devant la mairie, l'glise ou le presbytre. Les
familles de ces raccommodeurs ressemblent beaucoup  celles des
bohmiens; leur vie est une vie nomade; ils couchent parfois  la
belle toile, ils mangent  la gamelle et en plein air, tout  ct
d'un rchaud allum et d'un berceau garni souvent de deux ou trois
raccommodeurs en herbe. Le chaudronnier ambulant a plus d'une
industrie; il raccommode les vieux soufflets ou les change contre
des neufs. Mais il y a surtout un moment o il est beau de gloire et
de puissance: c'est celui o il daigne se manifester comme fondeur
de cuillers aux regards de la foule bahie. L'heureux vnement pour
les enfants du village que l'arrive de cet habile prestidigitateur!
Toute la journe ils se tiennent en cercle autour de cette pole
dans laquelle fondent le plomb et l'tain. Ils oublient le boire et
le manger, et surtout l'cole en voyant les dbris de cuillers se
transformer en une substance fluide et argente.

Les chaudronniers exeraient, ainsi qu'on l'a vu, le mtier
d'tameur de casseroles: dans les villes, ceux-ci formaient une
catgorie  part de petits industriels. Voici, d'aprs les
_Franais_, comme ils opraient vers 1840: Coiff d'un chapeau 
larges bords, vtu d'une veste brune, d'un pantalon flottant dont le
fond en lambeaux accuse de frquents contacts avec le pav,
l'tameur de casseroles parcourt les rues tenant au bras son
rchaud, la main orne d'une norme cuiller de fer ou de plomb,
portant sur ses paules les casseroles, poles et botes au lait, et
poussant son cri si reconnaissable: Eh! le chaudronnier ou tameur
de casseroles! Rarement il marche sans un compagnon, grand garon
de quinze  vingt ans, dont l'office est d'aller en qute des
pratiques. Pendant que l'un, s'adossant  quelque coin de mur,
allume le feu de son rchaud et prpare ses outils, l'autre explore
chaque rue, chaque impasse du quartier, fait une station dans toutes
les cours pour y chanter deux autres fois sur le _Pater_ son
raccommodeur de casseroles, et ne recule mme pas devant un escalier
 six tages pour se mettre en communication plus directe avec la
mnagre, qui peut ne pas l'avoir entendu. Charg d'un butin de
cafetires et de marmites, il retourne vers son compagnon,  qui il
explique qu'il faut tamer celle-ci, mettre une pice  celle-l,
et, pendant que la besogne se fait, il la quitte de nouveau pour
aller se livrer  d'autres explorations.

[Illustration: le Chaudronier]

 Paris, ils criaient:

    Rrrrtameurr rrrfondeur!

Kastner a not, dans ses _Voix de Paris_, plusieurs autres de leurs
cris. Ils se distinguent, dit-il, par des formes assez varies:
c'est tantt un cri bref comme celui du vitrier, tantt un court
rcitatif, dbit avec volubilit:

    Voy' (voil) l'tameur, voy' tameur de cass'rol; voy' l'raccommodeur!
    tameur, v'l l'fondeur tameur, tameur des cass'roles, voil l'tameur.

Actuellement, leur appel le plus habituel est:

    Voil le raccommodeur! Voil l'tameur!

 Marseille, les fondeurs d'tain se divisent en deux tats bien
distincts: ceux qui fondent les vieux ustensiles en tain pour en
faire des couverts neufs, au moyen de moules en fer qu'ils
transportent avec eux, et qui tament les cuillers en fer; leur cri
est en franais:

    Blanchir les fourchettes, fondeur d'tain!

et les tameurs; ceux-ci ont un vritable chant auquel ils ajoutent
mme quelques fioritures:

    _Stammar le marmitta,_
    _Cassarol' estamar,_
    _Peirols raccoumoudar!_

    tamer les marmites,--Les casseroles tamer,--Les chaudrons
    raccommoder.

Quelques-uns disent:

    _Abrazar marmitta,_
    _Cassarol' estamar!_

Braiser (souder) marmites, casseroles tamer. Ce qu'ils ajoutent 
ce mauvais italien est du franais: comme il faut, comme il faut,
avec de nombreuses variations.

Autrefois, les paysans avaient une assez grande mfiance  l'gard
de certains des chaudronniers ambulants; ils taient pour la plupart
trangers, et comme tous les nomades, ils traitaient avec beaucoup
de sans gne la proprit prive, comme le font encore les Bohmiens
rtameurs et fondeurs, dont les caravanes viennent quelquefois
camper dans les villages. Il est vraisemblable aussi qu'on les
accusait quelque peu de sorcellerie; un reproche plus mrit tait
celui de commettre des fraudes en raccommodant les objets qui leur
taient confis. Ainsi qu'on l'a vu, il en est qui sont bien
accueillis dans les villages o ils reviennent priodiquement.

Il n'en a pas toujours t ainsi: des dictons et des lgendes
assurent que plusieurs furent punis du dernier supplice,  cause de
leurs vols ou de leur grossiret. On dit encore dans les environs
de Dijon:

    On pend les magniens  Dampierre,
    On les pend  Beaumont.

Selon la tradition populaire, quatre chaudronniers de Villedieu
rencontrant un inconnu l'insultent, le forcent  porter leurs
paquets jusqu' Domfront, o ils entrent  midi. L'tranger se fait
reconnatre pour le roi, et se venge du peu de courtoisie de ses
compagnons en ordonnant leur supplice. C'est de l que serait venu
le blason de la ville:

    Domfront, ville de malheur,
    Arriv  midi, pendu  une heure.

On raconte dans le Bocage normand comment une bonne femme, quelque
peu sorcire, punit une des fraudes les plus habituelles aux
chaudronniers ambulants. Elle avait confi ses vieilles cuillers
d'tain fin, pour les refondre,  un fondeur de cuillers ambulant,
en lui faisant la recommandation expresse de ne pas leur en
substituer d'autres en plomb, selon l'habitude de ces gens, trop peu
scrupuleux d'ordinaire. Le fondeur promit de faire sa besogne en
conscience, ce qui ne l'empcha pas, au moment de la fonte, de
remplacer dans la bassine les cuillers d'tain fin par du plomb. En
retirant la premire cuiller du moule, il s'aperut qu'elle tait
aussi perce de trous qu'une cumoire. Il crut s'y tre mal pris, et
recommena plusieurs fois son opration sans plus de succs. La
bonne femme, peu confiante dans sa promesse, l'avait vu accomplir sa
fraude. Elle avait dtach de sa baverette une grosse pingle jaune,
et, relevant un coin de son tablier, elle s'tait mise  le cribler
de coups d'pingles, en marmottant quelques mots tranges  chaque
cuiller mise au moule.

Il est vraisemblable qu'ils avaient aussi la rputation d'tre peu
respectueux des choses saintes.

Prs de Pont-Audemer, une croix de carrefour est surnomme la
Croix-des-Magnants, parce que des hommes qui exeraient la
profession de chaudronniers ambulants furent engloutis  cet
endroit, aprs avoir commis un acte d'impit. Ils continurent
d'habiter l'abme souterrain o leur crime les avait prcipits;
nagure encore on croyait entendre le bruit sourd et mesur du
marteau sur leurs chaudrons, qu'ils ne doivent point cesser de
battre jusqu' la fin des sicles.

Un grand nombre de dictons et de formulettes les accusent d'une
maladresse volontaire lorsqu'ils font des rparations  un ustensile
us ou perc.

Dans le Morvan, on leur adresse la formulette suivante:

    _Magnin clidou,_
    _Mai lai pice ai cot deu trou,_
    _T'ar mai d'ovraige._

    Chaudronnier,--Mets la pice a ct du trou,--Tu auras plus
    d'ouvrage.

Dans l'Aube, les enfants les poursuivent en leur adressant ce
refrain:

[Illustration: Chaudronnier ambulant, d'aprs Gurard.]

    _Chaudrongna matou,_
    _Qui met lai pice au long du trou._

    Chaudronnier matou,--Qui met la pice  ct du trou.

On disait, d'ailleurs, en parlant d'un homme qui voulant remdier 
une chose n'y apportait point le remde ncessaire: Il fait comme
le chaudronnier, il met la pice  ct du trou. Ce reproche est
ancien; il est formul au XVIe sicle dans la _Farce nouvelle et
fort joyeuse des femmes qui font escurer leurs chaulderons et
deffendent que on ne mette la pice auprs du trou_.

    Avons que faire du maignen,
    Du maignen, commre, du maignen.
    --Tenez nostre maistre,
    Savez qu'il est. N'allez pas mettre
    Icy la pice auprs du trou...
    Gardez bien de tirer le clou.
    Ne les pices auprs du trou,
    Comme maignens ont de coustume.

Dans la Farce _d'un chauldronnier_, celui-ci arrive sur la scne en
criant:

    Chaudronnier, chaudron, chaudronnier!
    Qui veult ses poeles reffaire?
    Il est heure d'aller crier
    Chaudron, chaudronnier!
    Seigneur je suis si bon ouvrier
    Que pour un trou je say deulx faire.

Dans la _Farce nouvelle_, une dispute a lieu entre un savetier et un
chaudronnier, le savetier lui dit:

    Tu faictz pour ung trou deux,
    Et pour ce tu as tant de plet.

Ce dicton se retrouve en Angleterre:

_Like Banbury tinkers who in stropping one hole make two_ Comme les
chaudronniers de Banbury qui, en bouchant un trou, en font deux.

Les chaudronniers sdentaires ont moins que les ambulants, dont ils
diffrent d'ailleurs, attir l'attention populaire.

En Normandie, ou blasonnait toutefois les habitants de Villedieu;
ils sont appels Sourdins,  cause de la dinanderie qu'ils
fabriquent; car tout le monde en cette petite ville travaille 
fondre ou  battre le cuivre, ce qui fait un tintamarre si
continuel, qu'un grand nombre parmi eux deviennent sourds; d'o leur
est venu le nom de Sourdins. Aussi, n'est-il pas trs sr d'aller
dans quelque atelier demander l'heure qu'il est, sans courir le
risque de recevoir quelque mauvais compliment, ou quelque chose de
pire, car ils jettent, assurait-on jadis, le marteau  la tte.
D'aprs un ancien auteur, Charles de Bourgueville, les habitants de
Villedieu qui sont poesliers ou magnants, sont bien faschez quand
on leur demande quelle heure il soit, parce qu'ils ne peuvent ouyr
l'horloge pour le bruit qu'ils font.

En Belgique, le jour Saint-Gilles, les apprentis chaudronniers se
promenaient par la ville: l'un d'eux s'tait coiff d'une sorte de
shako surmont d'un panache, tandis que l'autre portait sur une
espce d'estrade, soutenue par un long manche, la statue du saint,
entoure de fleurs; de l'estrade pendaient des cuillers, des pots et
autres menus ustensiles. Ils allaient demander un pourboire chez les
clients.

Au moyen ge, le chaudronnier avait assez d'importance pour que les
rglements, royaux ou fodaux, se soient occups de lui dans des
articles spciaux. Grosley a donn dans ses _phmrides troyennes_
un extrait de la _Pancarte du droit de page du canton de Lesmont_,
qui leur accorde une sorte de privilge en raison peut-tre de leur
pauvret:

    Art. XXIII.--Un chaudronnier, passant avec ses chaudrons,
    doit deux deniers, si mieux n'aime dire un _Pater_ et un
    _Ave_ devant la porte dudit sieur comte de Lesmont ou son
    fermier.

Le seigneur de Pac, en Anjou, avait le droit de faire travailler
les chaudronniers qui passaient, en leur payant chopine.

[Illustration: _Chaudronier, chaudronier_

D'aprs Poisson (XVIIIe sicle).]

Au XVIe sicle, les chaudronniers sont au premier rang des artisans
qui figurent dans les petites comdies; ils le devaient au
pittoresque de leur costume,  leur rputation de gens  rplique
facile, et aussi aux plaisanteries  double sens, trs en usage 
cette poque, auxquelles prtait le dicton si populaire, qui les
accusait de mettre la pice  ct du trou.

[Illustration: _Chaudronniers argent des rechaux_

D'aprs Brbiette (XVIIe sicle).]

La _Farce nouvelle des femmes qui font refondre leurs maris_ est
bien plus ancienne que la _Factie de Lustucru_, qui fut si en vogue
au milieu du XVIIe, et dont nous avons parl dans la monographie des
Forgerons. Lorsque les femmes, lasses de voir les images qui
reprsentaient les forgerons en train de leur redresser la tte,
voulurent avoir leur revanche, les dessinateurs se ressouvinrent
sans doute de la petite comdie joue cent ans auparavant, et qui
vraisemblablement n'tait pas compltement oublie. Elle met en
scne un personnage qui est appel fondeur de cloches, mais qui est
en ralit un chaudronnier, puisqu'il arrive en criant: _Ho,
chaulderons vielz, chauderons vielz_.

    Je say de divers metaulx
    Fondre cloche, s'il est mestier
    Pour trouver maniere de vivre.
    De fer, de layton et de cuivre
    Say faire de divers ouvrages
    Comme chaudires, poilles pour menaiges...
    Mais surtout j'ay une science
    Propice au pays o nous sommes;
    Je say bien refondre les hommes
    Et affiner selon le temps;
    Car un vieillard de quarante ans
    Say retourner et mettre en aage
    De vingt ans, habile et saige.
    Bien besongnant du bas mestier...
    Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
    Que je ne face jeune  mon aise
    Par la vertu de ma fournaise.

Deux femmes veulent faire refondre leurs maris et Pernette, l'une
d'elles, dit au sien:

    Le maistre est log en la ville
    Qui en a j refondu (dix) mille
    Et retournent beaux et plaisants.

Les deux maris persuads viennent trouver le fondeur, qui leur dit:

    Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
    Que (je) ne face jeune  mon aise
    Par la vertu de ma fournaise.
    Ne s'y mette qui ne vouldra.
    Mais il me fault premierement
    Savoir le pourquoy et comment
    Vos femmes y consentent,
    Affin s'elles se repentent
    Qu'elles ne m'en demandent rien.
    Je croy qu'il vauldroit mieulx garder
    Vos marys en l'aage qu'ilz sont.

Les femmes rpondent:

    Refondez les tost, nostre maistre,
    Et vienne qu'en peut advenir.

Pendant qu'ils sont en la forge, ce sont elles qui soufflent, comme
dans les _Facties de Lustucru_ et de la _Forge merveilleuse_.
L'opration dure longtemps;  la fin le fondeur s'crie:

    Hol, ho, tout est form:
    Ilz ne sont borgnes ne camus,
    Chantez Te Deum laudamus.
    Voicy vos marys beaulx et gents.

    JENNETTE.

    Par mon serment, ilz sont jolys;
    Je ne vouldroye pour grand chose,
    Qu'il fust  faire.

    LE FONDEUR.

            Je suppose
    Que jai bien gagn mon sallaire.
    Mais qu'il ne vous vueille desplaire
    Chacun recoignoisse le sien.

    JENNETTE.

    Je cuyde que voicy le mien:
    Avez-vous point  nom Thibault?

    THIBAULT.

    Ouy vrayement, hardys et baus,
    Qui estoyes dous et courtoys,
    Et vous estes ma mesnagire.
    Mais il fauldroit changer manire,
    Je veulx gouverner  mon tour.

Les hommes refondus et rajeunis veulent commander, et c'est alors
que les femmes dsirent que le fondeur dfasse son ouvrage; la pice
se termine par cette morale:

    Pour viter autres perilz,
    Et bien vous gardez haut et bas
    De refondre vos bons maris.

En Angleterre, le chaudronnier tait aussi populaire: il tait plac
parmi les artisans joyeux: dans une petite pice qui se jouait
autrefois tous les ans dans le Stafforshire et le Shropshire, il
arrivait sur la scne et disait: Je suis un joyeux chaudronnier--et
je l'ai t toute ma vie: ainsi je pense qu'il est temps de chercher
une frache et jolie femme. C'est alors qu'avec les amis nous
mnerons une vie plus joyeuse que jamais je ne l'ai eue. Je ferai
rsonner vos vieux chaudrons.

Shakspeare et ses contemporains les ont aussi mis  la scne des
chaudronniers. Christophe Ft (Sly), porte-balle de naissance,
cartonnier par occasion, par transmutation montreur d'ours, et
prsentement chaudronnier de son tat, s'tant couch ivre-mort, un
seigneur qui le voit s'amuse  le transformer en lord; il se
rveille, comme le dormeur veill des _Mille et une Nuits_, dans un
appartement somptueux, et les gens qui le servent lui annoncent
qu'on va jouer devant lui une pice qui n'est autre que la _Mchante
mise  la raison_. Tom Snout (museau) est dans le _Songe d'une nuit
d't_ l'un des artisans qui reprsentent une comdie.

[Illustration: Apprentis chaudronniers visant leurs pratiques le
jour de Saint-Gilles, d'aprs une lithographie colorie de Madou.]

Il y a quelques chansons populaires dont les chaudronniers sont les
hros: M. de Puymaigre en a recueilli une dans le pays messin, qui
raconte comment furent accueillis les galanteries de l'un d'eux:

    C'est un drle de chaudronnier
    Qui s'appelait Grgoire.
    Un jour passant par Chaumont,
    Pour y vendre ses chaudrons,
    Fut bien attrap,
    Fut bien trill
    Par trois jeunes filles
    Gaillardes et gentilles.

    Il s'en va par la ville,
    Criant  voix haute:
    --Argent de tous mes chaudrons!
    Trouve z une belle brune.
    Parfaite en beaut:
    --O z en vrit,
    Oh! mademoiselle,
    Que vous tes belle!

    Je voudrais pour tous mes chaudrons
    Petite brunette,
    Avoir fait collation
    Avec vous seulette...

    --Entrez dans ma chambre,
    J'en suis bien contente,
    Nous ferons sans faon
    La collation.

    Quand la belle eut la bourse:
    --Notre affaire est faite.
    Attendez un petit moment,
    J'y reviens dans l'instant;
    Je m'en vais chez Martin,
    Chercher du bon vin,
    Car il nous faut faire
    Une bonne chre.

    La belle fut avertir
    Trois de ses voisines.
    Elles sont venues toutes les trois
    Comme  la sourdine,
    Donner du balai
    Sur le chaudronnier.
    Son pauvre derrire
    Paya le mystre.

    --Ae! ae! ne frappez pas tant.
    Laissez ma culotte,
    Que les cent diables soient de l'amour!
    Jamais je ne le ferai de mes jours.

    Voil mes chaudrons
    Tous en carillon;
    Tout mon ballottage
    A rest pour gage.

Dans le Lot on chante sur un air qui rappelle le cri modul de
l'tameur une chanson o un de ces artisans, galement galant, a un
rle plus avantageux. Il est vrai que cette chanson a t transmise
par les tameurs ambulants:

    _Se n's un paour peyr_
    _Qu s boulio marida._

    _Fa, fa, foundr las culliros,_
    _Ds claous, ds cassettos,_
    _El de candliers,_
    _El des boutons de mancho._

    _Del, s'en bay d bourg en bilo_
    _Per uno fillo trouba._

    _La prumire qu rencountro_
    _La fille d'un aboucat._

    _--Diga, m, midamiselle,_
    _Boulez-bous bous marida?_

    _--Noun, pas amb tu, lou payr,_
    _Ls ngr coumo un talpo._

    _--Sabez pas, midamisello,_
    _Terro ngro fay boun blat._

    Il est un pauvre peyr tameur
    Qui se voulait marier.

    Faire, faire fondre les cuillres,
    Des clous, des cassettes
    Et des chandeliers,
    Et des boutons de manche.

    Lui s'en va de ville en ville
    Pour trouver une fille.

    La premire qu'il rencontre
    Est la fille d'un avocat.

    --Dites-moi, mademoiselle,
    Voulez-vous vous marier?

    --Non pas avec toi, le peyr,
    Tu es noir comme une taupe.

    --Vous ne savez pas, mademoiselle,
    Terre noire fait bon bl.

Bien qu'en gnral les chaudronniers, habitus  courir le monde,
soient loin d'tre sots, quelques rcits leur attribuent une assez
forte dose de navet: on raconte en Gascogne qu'un jour trois
tameurs Auvergnats, chargs de chaudrons, de poles et de
casseroles montaient au galop la grande Pousterle d'Auch. Quand ils
furent tout en haut, ils taient rouges comme le sang et soufflaient
comme des blaireaux. Ils s'tonnaient de voir d'autres gens arrivs
en haut de la grande Pousterle dispos et pas du tout essouffls.

--Comment donc avez-vous fait? leur demandrent les trois
Auvergnats.

--Nous sommes monts doucement.

Les trois Auvergnats descendirent la grande Pousterle, pour la
remonter doucement aussi.

       *       *       *       *       *

Le _Blason populaire de Villedieu_ est un recueil d'histoires
comiques dont _les Poliers_ sourdins sont les hros. Le _Moyen de
parvenir_ rapporte une aventure arrive en Franche-Comt, dans
laquelle un chaudronnier fut pris pour le diable: En ce pays-l les
maisons sont prs la montagne et n'ont qu'une chemine au milieu,
sur le haut de laquelle deux fentres ou portes, pour donner le vent
par rencontre, afin que la fume n'importune point. Or, le vent
tant tourn, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir
une et fermer l'autre, de laquelle un des gonds tant rompu ou
arrach il n'en put venir  bout, si qu'il lui fut force de monter
en haut, et ce, par la chemine. tant en haut il avisa le dfaut,
mais il n'avait point de marteau pour s'aider  descendre. Il se
fchait, de sorte qu'il alla par le toit droit sur la montagne
qurir une pierre, et ainsi il fit un petit sentier: il raccoutra sa
porte, puis descendit. Il y avait un pauvre chaudronnier qui
cherchait logis, mais pour ce qu'il brunait il ne pouvait voir de
chemin, joint qu'il avait neig depuis que le monde se fut retir.
Ce chaudronnier, bien empch, ne savait que faire, il levait le nez
 mont, dcouvrant  et l; enfin, il avisa le sentier qu'avait
fait ce valet, et lui, l, il suivit, et, voyant la clart de la
chandelle, il ouvre la porte et cuidant entrer, il se pousse dans la
chemine. tant branl, il n'y eut pas moyen de se retenir, si
qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: Dieu soit cans!.
Nous vmes ce personnage noir et ses chaudrons, qui firent  nos
oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous
fumes tous, cuidant que ce ft le marchal des logis de Lucifer,
qui vnt mettre dans ses chaudires les petits enfants pour les
faire cuire et nous envahir comme repues franches.

[Illustration: tameur ambulant vers 1850, d'aprs une eau-forte
(Muse Carnavalet).]

Dans la Cornouaille anglaise, le chaudronnier est un personnage trs
populaire, et dit Loys Bruyre, il y personnifie les mines d'tain,
trs abondantes en ce pays. Il figure dans plusieurs contes: Tom
Hickathrift, le tueur de gants, fut longtemps sans trouver
quelqu'un qui ost se mesurer avec lui: un jour, en traversant un
bois, il rencontra un vigoureux chaudronnier qui avait un bton sur
l'paule; devant lui trottait un gros chien qui portait son sac et
ses outils. Tom lui ayant demand ce qu'il faisait l, le
chaudronnier lui rpondit: De quoi vous mlez-vous; ils tombrent 
bras raccourcis l'un sur l'autre, mais  la fin Tom dut s'avouer
vaincu, et ils s'en revinrent ensemble les meilleurs amis du monde.
Le chaudronnier courut alors les aventures avec le hros, et lui fut
d'un grand secours en maintes occasions. Quand Tom eut  combattre
un grand gant mont sur un dragon et qui commandait une troupe
compose d'ours et de lions, le chaudronnier vint  son secours. 
eux deux, l'un avec son pe  deux mains, et l'autre avec son long
bton pointu, ils eurent bientt tu les six ours et les huit lions
de la suite du dragon. Malheureusement le chaudronnier prit dans le
combat et Tom en fut inconsolable.

D'aprs un proverbe cossais, les chaudronniers ne figuraient pas en
ce pays parmi les gens courageux. Jamais, dit-il, le chaudronnier
n'a t un preneur de villes.

Dans un conte finlandais, un chaudronnier qui a abandonn le hros
Mattu quand il tait en danger, est lanc par celui-ci dans les
nuages noirs; il est l captif, et lorsqu'il s'irrite de ne pouvoir
reprendre sa libert, il frappe sur son chaudron: de l le bruit que
le peuple appelle le roulement du tonnerre.




LES SERRURIERS


En argot, le serrurier est un tape-dur; on l'appelle aussi un
bruge, du vieux mot frapper, heurter;  Genve, c'est un
mchur;  Troyes il est connu, ainsi que tous les ouvriers du fer,
sous le surnom de gueule noire.

 Marseille, pour dsigner un mauvais ouvrier:

    _Es lou sarrailhir de ma tanto._--C'est le serrurier de ma
    tante.

La sret des maisons et le secret des coffres-forts reposant, pour
ainsi dire, entre les mains des serruriers, ils s'efforcrent de
gagner la confiance de leurs clients par une inviolable fidlit.
Pour parvenir  ce but, quelques-uns gravaient sur leurs estampilles
ou cachets de marque ces deux mots: _Fidlit et secret_. C'tait
pour le mme motif que les statuts dfendaient  tous matres ou
compagnons d'ouvrir une serrure en l'absence de son possesseur, ou
de faire des cls sur des moules de cire ou de terre, sous peine de
punition ou d'amende:

Afin de bien prouver que la cl lui avait t commande, il lui
tait interdit d'en faire aucune sans avoir sous les yeux la
serrure. Nus Serreuriers ne puet faire clef a serreure, se la
serreure n'est devant lui en son hostel. Au XVIIe sicle, les
serruriers prvaricateurs taient pendus, et l'on mettait sur le
gibet cette inscription: Crocheteur de porte.

[Illustration: ALMANACH DES MAITRES SERRURIERS.]

Dans le compagnonnage, d'aprs G. S. Simon, les serruriers du Devoir
de libert suivent la mme rgle que les menuisiers, avec lesquels
ils se confondent administrativement, toutes les fois que dans une
mme ville, ils sont en trop petit nombre pour former un groupe
distinct. Les serruriers dvoirants sont peu nombreux, la plupart
des aspirants de cette profession tant passs  la socit de
l'Union. Leurs rglements sont identiques  ceux des menuisiers,
avec lesquels ils vivaient nagure en parfait accord; depuis
quelques annes, cette bonne harmonie est rompue, pour des causes
dont Agricol Perdiguier dit avoir connaissance sans vouloir les
divulguer.

[Illustration: _Habit de Serrurier_

Travestissement du XVIIe sicle, d'aprs Vuick.]

En Suisse, parmi les farces usites au premier avril, il en est de
particulires aux serruriers, qui envoient les apprentis nafs
vendre le mchefer chez les marchands d'eau de Seltz ou le laver
pour en faire de la limonade.

Les enseignes des serruriers n'ont pas en gnral beaucoup
d'originalit; leur attribut le plus ordinaire est une grande cl,
souvent dore, suspendue au-dessus de leur boutique.

Il en est peu qui ait fait usage d'enseignes dans le genre de celle
que l'on voyait  Lige: un petit groupe en fer reprsentait No
ivre conduit par ses deux fils, avec cette inscription, dont le
rapport avec la serrurerie est assez difficile  deviner:  l'excs
de nos grands-pres.

Dans la Cte-d'Or, on donne  la msange charbonnire le nom de
serrurier, parce que son cri imite le grincement d'une scie qu'on
lime. Ce bruit est l'un des plus dsagrables qui existent; lorsque
Grandville fit sa planche assez alambique du charivari qui pend 
l'oreille de MM. Guizot, Dupin, etc., il plaa au premier rang un
diable serrurier qui limait une scie.

Les serruriers, comme tous les gens de mtiers exercs par peu de
personnes et qui ne prsentent pas de particularits, occupent une
petite place dans les traditions populaires, et ce qu'on raconte 
leur sujet rentre plutt dans le cadre des anecdotes que dans celui
des contes. Voici ce qu'on lit dans la _Nouvelle fabrique des
excellents traits de vrit_:

Quelque serrurier, passant le bois pour aller en certain village
porter serrures, rencontra un grand porc sanglier que les chiens de
monsieur de Verniquet avoient eschauff, fort espouvantable 
regarder, lequel voyant cet homme commena de faire  venir vers
lui. Au moyen de quoy le pauvre diable fut si effray qu'il pensoit
estre mort et ne sceut autre chose faire sinon monter  un chesne
qui estoit prochain de luy. Ledit sanglier estant parvenu auprs de
l'arbre et n'ayant peu attaindre son homme, commena  escumer par
la gueulle, regardant contre mont et tournoyant  l'entour, comme
s'il eust voulu monter aprs et ainsi eschauff en sa colre, de ce
qu'il ne pouvoit approcher, donna si furieusement de l'une de ses
dfenses contre ledit chesne qu'il le passa tout outre, de faon que
le croc sortoit de l'autre cost un grand demy pied; ce que voyant
ledit serrurier descendit promptement, et avec son marteau abaissa
et riva le bout dudit croc en crochant et le cacha dans le bois bien
avant, comme l'on fait un clou attachant serrures et pentures. Par
ce moyen ledit sanglier demeura prins et attach, et le pauvre
serrurier eschappa le peril de la mort et fit du porc sanglier tout
ce qu'il voulut. Premirement il le tua, il l'habilla, il
l'escorcha, il le trencha, il le couppa, il le donna, il en joua, il
en mangea, il en salla, il en mucha, il en presta, il en gasta, il
s'en saoulla, il en vendit, et si en fit de bon pastez.

Une autre anecdote nous est fournie par le _Factieux Rveil des
esprits mlancoliques_:

Un serrurier voulant aller au march,  Bourgueil, vendre des
serrures, avoit arrt avec ses voisins de partir de bonne heure; il
arriva donc que, s'tant lev plus matin que les autres, il se mit
en chemin; mais ayant fait une bonne lieue et voyant qu'il tait
trop matin, se voulut reposer en attendant ses compagnons, et, sans
y penser, se coucha au pied d'une potence o on avoit attach un
larron depuis quelques jours, et s'y endormit. Le jour venant, ses
compagnons passant prs de l, dirent qu'il falloit appeler le
pendu, si bien que l'un va crier: Ho! compagnon, ho! ho! veux-tu pas
venir, tu as assez demeur l? Le dormeur qui toit dans la fosse
s'veille, et croyant qu'ils parloient  lui, rpondit: Oui, oui,
j'y vais, haut, attendez-moi. Ces passants se trouvrent grandement
surpris, croyant que c'toit le pendu qui leur avoit parl, et le
serrurier de courir aprs eux avec ses ferrements, et eux de fuir
pensant que ce ft le pendu avec sa chane: le serrurier les appelle
et les suit de toute sa force: eux fuyant encore plus pouvants;
aussi ne cessrent les uns et les autres de fuir et de suivre
jusqu' ce qu'ils furent  Bourgueil, o ils se reconnurent.

[Illustration: Le Serrurier galant, d'aprs Pigal.]




LES CLOUTIERS


Les cloutiers ou fabricants de clous ont bien perdu de leur
importance, depuis qu'on a trouv le moyen de les faire en gros, par
des procds qui diminuent le prix de revient. On peut considrer ce
mtier comme en voie de disparition. Sans tre au premier rang des
travailleurs du fer, les cloutiers y faisaient une certaine figure.
Un Nol de la Franche-Comt, compos en 1707, et qui fait venir
autour de la crche de l'Enfant-Jsus les divers corps d'tat,
prsente les cloutiers, non sans insinuer qu'ils boivent assez
volontiers:

    _Les clouties que sont tous en rond_
    _Autoot de lieute forge,_
    _Fant das pointes pou las chevrons;_
    _Lou Mtre airou sas compaignons_
    _De toute sothe en borge:_
    _Lou feu, lai bise en ste saison_
    _Lieu faut soichie lai gorge._

Dans le Bocage normand, d'aprs Richard Sguin, on rencontrait
frquemment, au coin d'un bois ou d'une pice de terre, une mchante
cabane noircie, o, ds le point du jour, en t, et plusieurs
heures avant le lever du soleil, en hiver, se rendaient deux ou
trois cloutiers qui travaillaient  la mme forge. Un petit garon,
encore trop faible pour manier le marteau, faisait marcher le
soufflet, assis sur le billot. Le dimanche ils portaient leurs sacs
chez les grossiers, qui les leur payaient et rapportaient un paquet
de verges de fer qu'ils mettaient en oeuvre la semaine suivante.
Ils travaillaient beaucoup et leur gain tait petit.

Les cloutiers figuraient dans le compagnonnage; ils prsentaient
mme cette particularit que, plus que tout autre corps d'tat, ils
suivaient les plus anciennes coutumes; ils commandent leurs
assembles, dit Perdiguier, ils font leurs grandes crmonies en
culotte courte et en chapeau mont. De plus, ils ont des cheveux
longs et tresss sur leur tte. Si un membre de la socit vient 
mourir, ils quittent leurs chapeaux, dfont, dlient leurs longues
tresses et vont l'enterrer avec les cheveux en dsordre et leur
couvrant presque tout le visage. Les cloutiers sont nombreux 
Nantes et se soutiennent comme frres.

Brizeux, qui avait eu l'occasion de voir souvent des cloutiers en
Bretagne, o, il y a une trentaine d'annes, ils taient renomms
pour la jovialit de leur caractre et leur esprit port  la farce,
a crit la chanson du cloutier, l'une des plus jolies pices qui
aient t faites sur les ouvriers:

    Sans relche dans mon quartier
    J'entends le marteau du cloutier.

    Le jour, la nuit son marteau frappe!
    Toujours sur l'enclume il refrappe!

    Voyez ses bras noirs et luisants
    Retourner le fer en tout sens.

    Jamais il ne voit le ciel bleu,
    Mais toujours la forge et son feu.

    C'est pour sa femme et ses enfants
    Qu'il fait tant de clous tous les ans.

    Grands clous  tte et petits clous,
    Oh! combien de fer pour deux sous!

    Rarement le cabaretier
    Voit dans sa maison le cloutier.

    Mais le dimanche, il chme enfin,
    Et chante  l'office divin.

    Que Dieu dans son noir atelier,
    Dieu bnisse cet ouvrier!

[Illustration: Atelier de serrurerie, d'aprs Jost Amman.]

Le lutin allemand Htchen, ainsi nomm parce qu'il se montrait la
tte couverte d'un petit chapeau de feutre, donna  un pauvre
cloutier d'Hildesheim un morceau de fer dont il pouvait faire des
clous d'or, et  sa fille un rouleau de dentelles d'o l'on pouvait
toujours tirer, sans crainte de le diminuer.


SOURCES

CHAUDRONNIERS.--_Dictionnaire de Trvoux_.--Lecoeur, _Esquisses du
Bocage normand_, I, 51; II, 62.--_Les Franais peints par
eux-mmes_, II, 169, 368.--Rgis de la Colombire, _Les Cris de
Marseille_, 214.--Clment-Janin, _Blason populaire de la Cte-d'Or,
Dijon_, 31.--Amlie Bosquet, _La Normandie romanesque_, 363.--E.
Rolland, _Rimes et Jeux de l'enfance_, 321.--Baudouin, _Glossaire du
patois de la fort de Clairvaux_ (Aube).--_Ancien thtre franais_,
I, 63, 90, 110; II, 10, 116.--_Folk-Lore Record_, II, 77.--_Blason
populaire de Villedieu-les-Poles_, 79.--Blavignac, l'_Empro
genevois_, 302.--Michelet, _Origines du droit franais_,
196.--_Folk-Lore Journal_, IV, 260.--Comte de Puymaigre, _Chansons
populaires du pays messin_, I, 203.--Daymard, _Vieilles chansons du
Quercy_, 156.--J.-F. Blad, _Contes populaires de Gascogne_, III,
362.--Loys Brueyre, _Contes populaires de la Grande-Bretagne_,
31.--X. Marmier, _Contes populaires de diffrents pays_, II, 297.

SERRURIERS.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Revue des _Traditions
populaires_, X, 31.--Rgis de la Colombire, _Cris de Marseille_,
175.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_,
184.--G.-S. Simon, _tudes sur le Compagnonnage_, 94,
105.--Blavignac, l'_Empro genevois_, 365.--_Le Conteur vaudois_, 30
juillet 1887.--Communication de M. Alfred Harou.--_Wisla_, 1893,
309.--Communication de M. Vladimir Bugiel.

CLOUTIERS.--_Recueil des Nols anciens au pays de Besanon_, 1773,
111.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I, 49.--A.
Perdiguier, _Le livre du Compagnonnage_, I, 44.--Grimm, _Veilles
allemandes_, I, 121.

[Illustration: tameur ambulant, d'aprs le _Jeu brlant des
Enseignes_ (1823).]




LES IMPRIMEURS


Lorsque l'imprimerie fut invente, ou, pour parler plus exactement,
quand on imagina les caractres mobiles, la Renaissance n'tait pas
loin, et le temps tait dj pass o toute chose qui tonnait
s'expliquait par une lgende: un peu plus tt, on aurait sans doute
attribu  des causes surnaturelles, aux saints ou plus probablement
au diable, l'origine de cet art, d'une si incomparable puissance
pour la conservation et la diffusion de la pense humaine. Il est
juste de dire que la typographie ne frappa pas tout d'abord les
imaginations, et qu'au dbut l'on n'y vit qu'un procd plus rapide,
plus conomique et plus rgulier que l'criture; au XVe sicle,
personne n'aurait pens  crire la phrase clbre de Victor Hugo:
Ceci tuera cela.

Cent ans aprs les premiers essais de l'imprimerie, en plein
mouvement de la Rforme, on a pu constater que les ides n'ont point
de vhicule plus puissant, et plusieurs villes revendiquent
l'honneur d'avoir vu les premires presses fonctionner dans leurs
murs.

 Strasbourg, on prtendit qu'un certain Jean Mentelin, citoyen de
cette ville, avait invent l'imprimerie, et qu'ayant confi son
secret  un de ses serviteurs, Jean Goensfleich, natif de Mayence,
celui-ci l'aurait transmis  Gutenberg, qui, n'osant s'en servir 
Strasbourg, alla  Mayence, o parurent les premiers produits de cet
art nouveau. La _Revue d'Alsace_ de 1836,  laquelle nous empruntons
ces dtails, extraits d'une ancienne chronique manuscrite, dit que
ce mme document ajoute plus loin: Dieu, qui ne laisse aucune
infidlit sans chtiment, punit Goensfleich en le privant de la
vue. Ce dernier trait, o figure une des punitions familires  la
_Lgende dore_, constitue dj une circonstance merveilleuse;  la
fin du XVIe sicle, un chroniqueur hollandais nous en donne une
autre:

En 1588, dans un livre intitul _Batavia_, Adrien Junius disait
avoir appris d'hommes respectables par leur ge et les fonctions
qu'ils avaient exerces, une tradition qu'ils tenaient de leurs
anctres. Un jour, vers 1420, Laurent Jean, surnomm Coster, se
promenant dans un bois voisin de la ville, comme font aprs les
repas ou les jours de ftes les citoyens qui ont du loisir, se mit 
tailler des corces de htre en forme de lettres, avec lesquelles il
traa sur du papier, en les imprimant l'une aprs l'autre en sens
inverse, un modle compos de plusieurs lignes, pour l'instruction
de ses petits-fils. Encourag par ce succs, son gnie prit un plus
grand essor, et d'abord, de concert avec son gendre, il inventa une
espce d'encre plus visqueuse et plus tenace que celle qu'on emploie
pour crire, et il imprima ainsi des images auxquelles il avait
ajout ses caractres en bois. Adrien Junius tait un savant, et il
n'est pas difficile de reconnatre dans ce rcit une variante de
l'ancienne lgende grecque, bien connue  l'poque de la
Renaissance, du berger qui, voyant l'ombre de sa fiance se projeter
sur le sable, imagina d'en cerner les contours, et inventa ainsi
l'art du dessin; il est vraisemblable que Junius ou les personnes
qu'il cite s'en inspirrent pour justifier les prtentions des
Hollandais  la priorit d'une des inventions qui font le plus
honneur  l'esprit humain.

L'imprimerie eut le sort commun  toutes les dcouvertes qui
froissent des prjugs ou lsent des intrts. Les crivains ou
copistes, que ruinait le bon march des livres sortis des premires
presses, et dont l'aspect rappelait les manuscrits, ne trouvrent
rien de mieux, pour se dbarrasser de cette concurrence, que de
lancer contre les imprimeurs l'accusation de sorcellerie. On ne
connat pas le dtail des griefs qu'ils formulrent; ils devaient
diffrer assez peu de ceux qui taient d'usage en semblable
occurrence: pacte avec le diable, intervention de puissances
surnaturelles et impits. Selon Voltaire, qui ne cite pas la source
de cette anecdote, ils avaient intent un procs  Gering et  ses
associs, qu'ils traitaient de sorciers. Le Parlement commena par
faire saisir et confisquer tous les livres. C'est alors que le roi
intervint entre les perscuts et le tribunal perscuteur. Il lui
fit dfense, dit Voltaire, de connatre de cette affaire, l'voqua 
son conseil, et fit payer aux Allemands le prix de leurs ouvrages.

L'espce de mystre dont les premiers imprimeurs entouraient leur
art, l'isolement dans lequel vivaient les compagnons, presque tous
trangers au dbut, pouvaient donner quelque vraisemblance  la
dnonciation des copistes. Ils avaient probablement appris qu'on
n'tait initi aux mystres de l'imprimerie qu'aprs un temps
d'preuve et d'apprentissage: un serment terrible liait entre eux
les compagnons qui avaient t jugs dignes, par le matre, d'tre
admis dans l'association. On peut mme supposer que le matre ne
confiait  personne certains procds de main-d'oeuvre qu'il
excutait seul.

[Illustration: Imprimerie au XVIe sicle, d'aprs Stradan.]

Quand la priode difficile fut passe, le nombre des imprimeurs
devint considrable, et l'initiation des ouvriers dut perdre peu 
peu le caractre rituel qu'elle avait au dbut; mais il en subsista
des traces dans des crmonies, o elles taient conserves par
tradition, alors que le sens primitif en tait oubli. Au sicle
dernier, la rception d'un ouvrier imprimeur tait l'occasion
d'preuves bizarres, qui formaient l'objet d'un rituel spcial,
cach soigneusement aux profanes et aux non initis, et qui taient
de tradition dans tout atelier de typographie allemande. L'apprenti,
dit la _Revue des arts graphiques_, qui venait de terminer son
apprentissage et demandait  faire partie de l'association des
chevaliers du Livre, y tait admis  la suite d'une sance
solennelle o la bire coulait  flots. Le rcipiendaire tait
dsign sous le nom de Gehrnter Bruder, frre Cornu. Cette
dnomination venait de ce qu'on le coiffait d'un bonnet orn de
gigantesques cornes de diable, dont on ne le dbarrassait qu'aprs
lui avoir fait subir toute une srie de mauvais traitements, dont
l'ordre tait soigneusement indiqu. On lui remplissait les narines
de poivre, on le frappait  coups de poing et de coups de pied, on
le jetait brusquement  terre. Le nouvel initi avait-il une belle
barbe, vite on le rasait; parfois mme, la barbe lui tait arrache
par quelqu'un des malins compagnons qui, pendant tout le temps de la
crmonie, chantaient des cantiques lugubres, dont les couplets
alternaient bizarrement avec des refrains obscnes. Le rcipiendaire
devait subir patiemment ces preuves, auxquelles il s'attendait
quelque peu; il tait d'ailleurs solidement ficel sur l'escabeau,
qui lui servait de banc de torture. Pour clore la crmonie, un des
assistants, affubl d'une grotesque dfroque ou d'ornements
sacerdotaux, inondait d'eau le frre Cornu, aprs lui avoir fait
jurer sur la lame d'un glaive de ne rien rvler des preuves qu'il
venait de subir, lui donnant, au nom de Crs, de Vnus et de
Bacchus, le baptme qui le consacrait ouvrier et compagnon.

Ces coutumes se conservent encore en Autriche et surtout dans la
Suisse romande; mais le rite a t adouci. En Suisse, le baptme
subsiste, mais l'eau lustrale y est administre d'une faon moins
barbare: le rcipiendaire, que de vigoureux camarades saisissent par
la tte et par les pieds, est plong  plusieurs reprises dans un
baquet garni d'ponges et de vieux chiffons des machines, imbibs ou
plutt inonds d'eau. Un camarade jovial rgale parfois l'initi
d'une douche supplmentaire, mais tout se borne l, et le soir, dans
un punch d'honneur, dont il paye les frais, le nouveau confrre
reoit des plus anciens un diplme de _baptme d'ponges_, qui reste
pour lui la preuve qu'il a satisfait  cette formalit, sans
laquelle en ce pays nul ne peut tre ouvrier du livre.

En France, ces crmonies semblent avoir disparu d'assez bonne
heure: dans l'enqute faite au milieu du XVIIe sicle sur les rites
sacrilges attribus aux compagnons des divers tats, les imprimeurs
ne sont pas mentionns. Mais jusqu' ces derniers temps, lorsqu'un
apprenti avait fini son temps, l'usage l'obligeait  payer une sorte
de redevance avant de prendre place parmi les ouvriers en pied. 
Troyes, de 1845  1848, suivant un rglement conventionnel observ 
cette poque, on payait les droits de tablier, de bonnet de papier,
etc. Un collgue du rcipiendaire lisait, en 1827, les _Heures
typographiques_, aprs quoi on allait manger un morceau chez un
dbitant voisin, et la fte durait parfois jusqu'au soir.

Les imprimeurs trangers trouvaient meilleur accueil en France que
les compagnons franais qui allaient chercher de l'ouvrage dans les
pays voisins. Qu'un imprimeur allemand, dit en 1796 Ant.-Franois
Momoro dans son _Manuel de l'Imprimerie_, vienne travailler en
France, il est bien reu partout; il travaille librement, ne paie
aucuns droits que celui de bienvenue de 30 sous, et celui de
premire banque de 9 livres; une fois ces droits modiques pays, il
participe  tous les bons de chapelle. Mais qu'un Franais aille en
Allemagne pour y travailler dans les imprimeries, on ne le regarde
pas; on le moleste, on l'oblige  travailler tte nue, tandis que
messieurs les Allemands ont leurs bonnets ou leurs chapeaux sur la
tte; il ne participe  aucuns bons, n'est admis  aucuns conseils;
et si on a quelque chose  dlibrer dans l'imprimerie, on le fait
sortir; et pour ne pas tre expos  cet insultant mpris, on est
contraint de payer une somme de cinquante cus dans certains
endroits, d'un peu moins dans d'autres, mais toujours exorbitante
pour des compagnons qui ne sont jamais trop pcunieux.

Les imprimeurs ont eu, ds une poque assez recule, la rputation
de n'tre point ennemis de la bouteille;  la fin du XVIe sicle,
ils figurent en bon rang dans la _Chanson nouvelle de tous les
drolles de tous estats qui ayment  bien boire_:

    Faut enroller premierement
    Tous les libraires.
    Imprimeurs sont de nos gens.
    Ils ayment  boire.

    Parcheminiers et papetiers
    Sont bien des nostres.
    Mes drolles, mes drolles.
    Venez trestous, qu'on vous enrolle.

L'image de saint Lundi, publie  pinal, est accompagne de vers
que rcitent chacun des corps d'tat qui y sont reprsents;
l'imprimeur Boit sans soif s'exprime en ces termes:

    Mes amis, je vous fais sans peine
    De ma foi la profession;
    Si j'honore sainte Quinzaine,
    La bouteille  discussion
    Est ma seule religion.
    Que me fait enfin dans le doute
    Que notre fin soit bien ou mal.
    Si je m'amuse sur la route,
    Je vais tout droit  l'hpital.

La _Physiologie de l'imprimeur_ et un grand nombre de pices
contemporaines ne sont pas loignes de prtendre que les
imprimeurs, surtout les pressiers, sont parmi les meilleurs clients
des marchands de vins. L'amour du pittoresque a sans doute pouss
ces divers auteurs  gnraliser; sans vouloir enrler les
typographes parmi les adeptes des socits de temprance, il serait,
je crois, injuste de prendre  la lettre ces assertions, si rptes
qu'elles soient.

Ce qui a pu y donner lieu, c'est le nombre de circonstances qui
motivent un arrosage. Le soir de sa premire banque ou paye,
l'ouvrier nouvellement embauch dans une maison offre  boire  ses
compagnons. Cela s'appelle payer son _quants_ (quand est-ce), ou
bien payer son article 4. Dans le rglement des confrries ou
chapelles d'autrefois, l'article 4, le seul qui soit, par tradition,
rest en vigueur, dterminait tous les droits dus par les
typographes. On ajoute quelquefois, en parlant de cet article,
verset 20, qu'il est facile de traduire par versez vin. Dans le
nord de la France, s'acquitter du droit de bienvenue, c'est payer
ses quatre heures. On clbre de la mme manire, la sortie de la
maison.

On arrose la rglette d'un nouveau metteur en pages, la premire
page d'un ouvrage important, le premier numro d'un journal, avec le
concours et aux frais de l'administration: le premier qui emploie
une fonte neuve est parfois moralement oblig d'offrir une tourne 
ses compagnons. Un bouquet est plac en haut d'une presse neuve le
jour o l'on achve de la monter, et le patron est tacitement invit
 l'arroser. Dans quelques villes de province, quand un tranger
visite l'atelier, on secoue derrire lui une jatte dans laquelle se
trouvent quelques lettres, pour imiter le bruit d'un ballon de
quteur, et lui faire comprendre qu'une gnrosit  la chapelle
sera la bienvenue; mais peu nombreux sont ceux qui comprennent la
sorte, et moins encore ceux qui s'excutent.

[Illustration: Presses et pressiers (XVIe sicle) frontispice d'un
livre de Josse Badius.]

 l'imprimerie de l'abb Migne qui, d'aprs un manuscrit conserv 
la Chambre syndicale des typographes, tait appele en 1832
_refugium Sarrasinorum_, le compositeur qui n'avait pas commis de
bourdon ou de doublon dans la semaine avait droit  un petit verre
d'eau-de-vie qu'on lui versait consciencieusement et qu'il avalait
de mme.

L'apprenti est dsign quelquefois sous le nom ironique
d'_attrape-science_. Vers 1840 on l'appelait aussi _ptissier_,
parce qu'on l'employait  faire du pt, c'est--dire  trier les
caractres mls et brouills;  la mme poque, d'aprs la
_Physiologie de l'imprimeur_, les ouvriers lui donnaient le nom de
_cabot_.

En Angleterre le _Printer Devil_, diable d'imprimerie, est le petit
garon charg de porter et d'aller chercher les preuves chez les
auteurs; Douglas Jerrold, traduit dans les _Anglais peints par
eux-mmes_, pensait que ce nom pouvait dater de l'poque o
l'imprimeur tait un sorcier, un magicien, et que ce fut alors que
ce petit garon fut ainsi baptis. Dans l'imprimerie, le diable est
l'homme de peine; il n'y a pas d'occupation trop sale pour lui, pas
de fardeau trop lourd pour ses forces, pas de course trop longue
pour ses jambes; il doit courir, il doit voler; car c'est un axiome
que le diable d'imprimeur est oblig de ne jamais marcher.

En France, l'apprenti imprimeur est le factotum des compositeurs; il
va chercher le tabac et fait passer clandestinement la chopine ou le
litre qui sera bu derrire un rang par quelque compagnon altr. Il
va chez les auteurs porter les preuves, et fait en gnral plus de
courses que de _pt_. Quand il a le temps on lui fait ranger les
interlignes ou trier quelque vieille fonte, ou bien encore il est
employ  tenir la copie du correcteur en premire, besogne pour
laquelle il montre d'ordinaire une grande rpugnance.

Si sa condition n'est pas trs brillante, elle s'est pourtant bien
amliore depuis le commencement de ce sicle. L'auteur de la
_Misre des garons imprimeurs_, un certain Dufrne, qui s'tait
fait une spcialit de dcrire en vers trs mdiocres les misres
des divers apprentis, nous a laiss une description des dbuts d'un
jeune compositeur vers 1710; bien que parfois charge, elle prsente
des dtails intressants: Voici comment il est accueilli  son
arrive: Le prote d'un air dur et rbarbatif lui dit:

    --Est-ce vous qui venez ici comme apprentif?
    --Ouy, Monsieur.  ces mots la main il me presente
    Et me fait compliment sur ma force apparente.
    --Quel compre, dit-il, vous suffirez  tout,
    Et des plus lourds fardeaux seul vous viendrez  bout.
    Portez donc ce papier et le rangez par piles.
    Moi, qui sens mon coeur faible et mes membres dbiles,
    Je ne veux pas d'abord chercher  m'excuser,
    De peur que de paresse on ne m'aille accuser;
    Je m'efforce et ployant sous ma charge pesante,
    Chaque pas que je fais m'assomme et m'accravante;
    Je monte cent degrez charg de grand-raisin.
    J'en porte une partie dans le haut magazin;
    Et pour le faire entrer dans une troite place,
    Avec de grands efforts je le presse et l'entasse.
    N'ayant encore fait ma tche qu' demy,
    J'entends crier d'en bas: Hola! donc! eh! l'amy!
    Je descends pour savoir si c'est moi qu'on appelle.
    --Oui, dit le prote, il faut allumer la chandelle.
    --O l'iray-je allumer?--Attendez, me dit-il,
    Je m'en vais vous montrer  battre le fusil.
    En deux coups je fais feu.--Bon, vous tes un brave;
    Bon coeur, vous irez loin. Descendez  la cave.
    Quand vous aurez remply de charbon ce panier,
    Vous viendrez allumer le feu sous le cuvier.

Aprs sa journe, l'apprenti va se coucher dans une espce de
soupente humide, esprant dormir tout son content; mais c'est une
illusion qui dure peu:

    ... Je commence  peine  sommeiller,
    Je n'ay pas ferm l'oeil, qu'il me faut me rveiller.
    Car j'entends tirailler une indigne sonnette,
    Qui de son bruit perant branlant ma couchette,
    Me dit d'aller ouvrir la porte aux compagnons.
    Je saute donc du lit, et, marchant  ttons.
    Souvent transi de froid, je tempte et je jure
    De ne pouvoir trouver le trou de la serrure...

Avec le jour l'ouvrage recommence pour l'apprenti, auquel on fait
allumer le pole, et l'on crie aprs lui parce qu'il s'y est pris
maladroitement. Cette besogne faite, une autre l'attend:

    Le baquet put, dit l'autre, on dirait d'une peste.
    Nettoyez le dedans et vuidez l'eau qui reste...
    Le baquet plein, j'entends d'une voix de lutin
    Cinq ou six alterez crier: D***! au vin!
    L'un dit: Je bus dimanche, au bas de la montagne,
    D'un vin qui sur ma foy vaut le vin de Champagne.
    Si, sur un tel rapport, un autre en veut goter,
    Ft-ce encore plus loin, il faut m'y transporter;
    Celui-ci veut du blanc, celui-l du Bourgogne.
    Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne.
    Sans songer que souvent, pour leurs demy-septiers,
    Il faut aller quter chez dix cabaretiers.
     l'un faut du gruyre,  l'autre du hollande;
    Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande.
    Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait
    Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.
    Je ne rplique rien, mais dans le fond j'enrage
    De me voir accabl de fatigue et d'ouvrage.
    Et d'tre  tous momens grond mal  propos,
    Pendant que ces messieurs djeunent en repos.

[Illustration: Apprenti imprimeur, d'aprs Ch. de Saillet (1842).]

Cet apprentissage tait doux si on le compare  ce qui, d'aprs M.
Salvadore Landi, se passait il y a cinquante ans en Italie: Il tait
facile  un enfant d'entrer dans une imprimerie: on ne lui demandait
pas quelle instruction il avait. Ce n'tait pas d'ailleurs un
ouvrier,  peine une crature; c'tait un instrument, une petite
machine, de laquelle on exigeait tous les services, et auquel on
faisait porter tous les fardeaux. S'il avait bonne volont et s'il
se mettait  lire rapidement les feuilles imprimes, on le mettait 
la casse, et il s'appelait le _stampatorino_, mais c'tait un titre
assez vain, qui ne le dispensait pas d'accomplir des besognes
pnibles, dont la plupart n'avaient rien de commun avec
l'imprimerie. C'est ainsi qu'il tait charg d'aller le matin
chercher chez le patron la clef de l'atelier et de la reporter le
soir. Quand il avait ouvert l'atelier, il devait le balayer de fond
en comble, ramasser les lettres tombes  terre et nettoyer les
chandeliers; s'il manquait un homme on le mettait  rouler la
presse. Du matin jusqu'au soir il devait tre en tout point le
serviteur des ouvriers et obir  tous leurs caprices. Il avait beau
faire de son mieux, il n'chappait pas aux reproches et aux mauvais
traitements. Pour une erreur, pour une plainte, pour un mot de
rplique ou de rvolte, il tait injuri et frapp. Si le manquement
tait plus grave, si envoy en commission, il s'tait trop attard,
 son retour il trouvait tout dispos pour ce que l'on appelait
_funerale solenne_. Le prote, apost  l'entre, lui barbouillait la
figure avec un torchon imbib d'essence, et, arm d'une corde
emprunte aux balles de papier, frappait  coups redoubls sur le
maigre corps de l'enfant. Celui-ci poussait des cris dsesprs, qui
avaient fait donner  cette punition le nom de funrailles. Pour les
ouvriers, la punition du pauvre apprenti tait un passe-temps, un
spectacle, une crmonie divertissante. Au premier cri de la
victime, il y avait dans tout l'atelier une explosion de gros rires,
puis pour que les funrailles eussent plus de caractre, derrire
les ranges de casses, les voix des ouvriers imitaient le son des
cloches qui sonnent pour les morts en faisant entendre un _din_,
_don_, _don_ prolong, qui croissait de ton  mesure que les cris du
pauvre enfant devenaient plus aigus.

Les compagnons s'amusaient aussi aux dpens du nouveau venu, et il
tait l'objet de farces traditionnelles.  Genve, le 1er avril, on
envoie un apprenti imprimeur bien novice demander la pierre 
aiguiser le composteur, les gants en fer pour fondre les rouleaux ou
des espaces italiques.  Troyes, on lui dit d'aller emprunter chez
des confrres ou dans d'autres salles de la maison le marteau 
enfoncer les espaces fines, la machine  cintrer les guillemets, le
soufflet  gonfler le cylindre, les ciseaux  moucher les becs de
gaz, l'cumoire  passer les gros points et autres ustensiles
imaginaires.

L'homme de conscience est le compositeur pay  la journe et non
aux pices; on dsignait sous le nom de conscience l'ensemble de
ces ouvriers. Le _Code de la Librairie_ (1723) dit que les protes et
autres ouvriers travaillant  la semaine ou  la journe, qu'on
appelait vulgairement travailleurs en conscience, ne pouvaient
quitter leurs matres qu'en les avertissant deux mois auparavant, et
s'ils avaient commenc quelque labeur, ils taient tenus de le
finir. De leur ct les matres ne pouvaient les congdier qu'en les
avertissant un mois auparavant, si ce n'est pour cause juste et
raisonnable. La sortie des ouvriers aux pices tait subordonne 
l'achvement du labeur pour lequel ils avaient t embauchs, et
sujette  un avertissement pralable de huit jours seulement.

En 1840, on dsignait sous le nom d'_ogres_ les compositeurs
d'imprimerie qui travaillaient, dit Moisand, pour leurs enfants; ils
taient  la conscience.

L'homme de bois tait, en 1821, celui qui, dans les imprimeries,
rajustait les planches avec des petits coins en bois. D'aprs
Boutmy, c'est une dsignation ironique qui sert  dsigner un
ouvrier en conscience; elle s'applique  peu prs exclusivement
aujourd'hui  celui qui distribue, corrige et aide le metteur en
pages.

Les _caleurs_ ou goippeurs taient ceux qui  chaque instant se
drangeaient de leur place pour admirer la beaut d'un animal
quadrupde qui se promenait tranquillement sur les toits; ou bien,
s'ils n'apercevaient pas de chat, ils allaient conter des _piaux_ ou
blagues aux autres caleurs, leurs amis; ceux-l travaillaient aux
pices, et on les payait seulement en raison de leur travail.

Quand l'ouvrier caleur ou trimardeur a roul dans toutes les
imprimeries de la capitale, et qu'il ne peut plus s'embaucher nulle
part, il se met  faire un paquet de toute sa petite garde-robe (son
Saint-Jean), et, un beau matin, il prend la barrire Saint-Denis,
dcid  visiter la Picardie, la Normandie et autres pays s'il se
plat en province. Lorsqu'il arrive dans une ville quelconque, son
premier soin est d'aller chez les imprimeurs demander du travail,
mais, hlas! on n'a rien pour le moment, et notre hros prie le
patron de vouloir bien lui permettre de visiter son atelier.  ses
saluts ritrs,  son air confus, on le reconnat de suite, et,
avant qu'il n'ait dit un mot, le prote lui demande son livret, il le
lit attentivement, puis il quitte sa place pour prier ses camarades
de secourir notre infortun sans ouvrage; bientt on a ramass cinq
ou six francs que l'on remet au malheureux voyageur qui tire sa
rvrence avec un plaisir extrme, en assurant de sa reconnaissance
ternelle. Quand il a parcouru un espace de deux cents lieues, il
commence  se fatiguer de sa vie de coureur. il ne trouve pas
toujours la _passe_ que les ouvriers donnent aux compagnons sans
ouvrage. Alors il revient  Paris, et retourne chez son ancien
bourgeois le prier de le rembaucher, en promettant de devenir ogre,
et en jurant que la province ne vaut pas Paris.

Il y avait en outre parmi les typographes des gens ayant des dfauts
de caractre ou des vices. Les _gourgousseurs_, dit
Dcembre-Alonnier, ont le caractre morose et grondeur, lisant assez
volontiers leur copie  haute voix, sans s'inquiter des
rcriminations de leurs voisins que cela empche de travailler, et
ils entremlent leur lecture de rflexions _ad hoc_. Le gourgousseur
est presque toujours en mme temps _chevrotin_, c'est--dire
irascible. Le _fricoteur_, le premier arriv  l'imprimerie, passe
rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le
mme caractre que le sien et prlve un impt sur chacun. On
l'appelle aussi _pilleur de boites_.

[Illustration: _Habit d'Imprimeur en Lettres._]

La _Physiologie de l'imprimeur_ dpeint le pressier comme un
personnage  la figure bourgeonne,  la taille petite, mais norme,
propritaire d'un lger extrait de barbe ou commencement
d'ivresse, qu'il espre couper bientt par quelques petits verres de
cognac, et qui a chez le marchand de vins une ardoise remplie. Les
pressiers taient dsigns sous le nom d'_ours_. Ce terme est
vraisemblablement ancien, la _Misre des garons imprimeurs_ parle
de cinq ou six malotrus ressemblant  des ours. Le mouvement de
va-et-vient, qui ressemble assez  celui d'un ours en cage, par
lequel les pressiers se portent de l'encrier  la presse leur a sans
doute, dit Balzac, valu ce sobriquet. Lors de l'introduction des
mcaniques ceux qui tournaient la manivelle taient appels
_cureuils_. En revanche les ours ont nomm les compositeurs des
_singes_,  cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper
les lettres (p. 31). Il y avait autrefois une sorte d'inimiti entre
ces deux catgories, d'ailleurs trs diffrentes, d'employs
d'imprimerie.

Il est trs rare, dit l'auteur de _Typographes et gens de lettres_,
de voir un imprimeur s'aventurer dans l'atelier des compositeurs, 
moins qu'il n'ait des formes  y porter; alors on peut tre assur
qu'un dialogue dans le genre de celui-ci s'tablit: Ah! voil
Martin! monte  l'arbre!--Monte  l'arbre toi-mme, mal appris!--H!
l-bas, tchons d'tre poli!--Tu ne vois donc pas que c'est un ours
mal lch!--Je te vas faire lcher ma savate; parce qu'on n'a pas
reu qu qu'indu... Le bruit des composteurs frappant sur les
casses et les rires couvrant la voix du malheureux, il descend
auprs de son compagnon exhaler ce qui lui reste de mauvaise humeur.
Il est juste de dire que quand un compositeur s'aventure aux
presses, il est reu avec la mme dfrence; pour le conducteur il
en est de mme.

Au sicle dernier et au commencement de celui-ci, les ouvriers de
chaque imprimerie, compositeurs et pressiers, formaient entre eux,
dans l'atelier, une petite socit qui avait ses usages, ses rgles,
ses privilges mme, et  laquelle ils donnaient le nom de
Chapelle; les adhrents taient tout naturellement appels
chapelains. En dpit de son nom, la chapelle n'avait aucun caractre
religieux. Elle n'tait ferme  personne: pour devenir chapelain,
il suffisait de verser en entrant dans l'atelier la somme fixe pour
le droit d'admission, qui n'tait que de trente sous, plus un autre
droit prlev sur la premire banque ou paye du postulant, et qui se
montait  neuf livres. Le rglement spcifiait, en outre de ces deux
taxes obligatoires, bon nombre d'autres cas qui taient un prtexte
 la perception d'un droit ou d'une amende: L'apprenti qui dbutait
ou terminait son apprentissage et devenait ouvrier; le confrre qui
se mariait; les ouvriers qui se querellaient, se battaient ou
plaisantaient trop grossirement; celui qui oubliait d'teindre sa
chandelle en quittant l'atelier  la fin de la journe, ou lorsqu'il
s'absentait, ne ft-ce que pour quelques minutes; le sortier qui,
pour faire pice  l'imprimeur, mettait de l'eau sur la poigne du
barreau ou de l'encre sur la manivelle d'une presse, etc., devaient
tous payer une somme plus ou moins leve, et le refus de verser
entranait la dchance de tous droits dans le partage de la caisse.
Les chapelains avaient une autre source de revenus dans les qutes
qu'il faisaient deux fois par an chez tous les auteurs ou clients en
rapport avec l'imprimerie, en mme temps que chez les fondeurs,
fabricants de papiers, marchands d'encre, en un mot chez tous les
fournisseurs; aux sommes ainsi perues venaient se joindre trois
exemplaires de chaque ouvrage compos et imprim par eux, qui, sous
le nom de copies de chapelle, leur taient offerts par l'diteur.

La veille de la Saint-Jean et de la Saint-Martin, le partage tait
fait entre tous les socitaires, et le lendemain ils se runissaient
pour commencer la fte qui, gnralement, se prolongeait, laissant
plusieurs jours les rangs dserts et les presses silencieuses. Le
bourgeois, ainsi qu'on appelait alors le patron, avait beau tempter
et gmir, il n'empchait pas les chapelains de s'amuser le mieux et
le plus longtemps possible. Les chapelles n'existent plus dans les
imprimeries actuelles.

On donnait le nom de Bonnet  une espce de ligue offensive et
dfensive que formaient quelques compositeurs employs depuis
longtemps dans une maison, et qui avaient tous, pour ainsi dire, la
tte sous le mme bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet, dit
Boutmy: il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue
les mises en pages et les travaux les plus avantageux  ceux qui en
font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers plus rcemment
entrs qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est
tyrannique, injuste et goste comme toute coterie: il tend 
disparatre.

       *       *       *       *       *

Certaines des amendes qui existaient au temps des chapelles sont
encore aujourd'hui en pleine vigueur: on en a ajout d'autres. C'est
ainsi qu'on astreint  une redevance le compagnon qui nglige de
fermer une porte  la clture de laquelle l'atelier est intress;
celui qui s'en va sans achever une ligne commence; celui qui
oublie, en s'en allant, d'teindre le bec de gaz ou la lampe de sa
place. Un confrre s'empresse alors de l'teindre et emmanche
aussitt dans le verre un long cornet de papier, que le compagnon
oublieux trouve le lendemain matin et qui lui annonce ce qu'il a 
payer.

[Illustration: L'imprimerie]

Lorsqu'un confrre reste longtemps absent et qu'on ne craint pas la
visite du prote, on fait un catafalque sur sa casse: on place ses
outils en croix, on tend sa blouse, s'il a une chandelle on
l'allume: enfin on tche de figurer quelque chose de lugubre. On a
surtout soin d'empiler un grand nombre d'objets lourds et difficiles
 manier, de faon que lorsque le malheureux veut reprendre
possession de sa place, il soit trs longtemps  la dbarrasser. Un
apprenti est plac en vedette pour signaler son arrive; aussitt
qu'il parat on se met  psalmodier quelque chose de tranant sur un
mode grave, une espce de scie  faire fuir les plus intrpides:

    C'pauvre monsieur Chicard est mort (_bis_),
    Il est mort, on n'en parlera plus!
    Hue! Hue!

Tous n'ont pas le caractre  prendre la chose du bon ct; il y en
a qui sortent furieux; alors  la psalmodie funbre succde un
vritable choeur de bacchanal qui branle les solives de l'atelier
et fait bondir le prote:

    Tu t'en vas et tu nous quittes.
    Tu nous quittes et tu t'en vas.

L'imprimerie reprsentait autrefois, alors que l'accs des ateliers
tait svrement interdit aux profanes, une sorte de lieu mystrieux
et qui paraissait quelque peu diabolique aux gens qui n'avaient fait
qu'entrevoir le travail des compositeurs et le mouvement des
presses; les mains et les vtements noircis par l'encre grasse
pouvaient aussi suggrer des comparaisons, et il est mme assez
curieux de ne rencontrer aucun proverbe qui rentre dans cet ordre
d'ides.

L'auteur des _Fariboles saintongheaises_, petite revue patoise
humoristique qui paraissait  Royan vers 1877, a mis dans la bouche
d'un paysan la description suivante d'une imprimerie qu'il tait
cens avoir visite: Y ai vu la machine oure qu'on met les
Fariboles en emol. A semble in moulin  venter, s'rment a l'est pu
grand, toute en fer et graisse de ciraghe d'in bout  l'autre. O
l'y a t'in gars, qu'a in bonnet de pap, qui l'a fait marcher et
qu'a du virer la broche dans sa j'henesse, parce qu'au j'hour
d'anneut o ly sied trop ben. In aut'e gars, qu'est rond comme un
tonquin, se promenait tout autour, mettait d'au ciraghe, brassait
d'au pop, chantusait, parlait de mangh'er d'au gighot avec des
chtagnes. Dans le bout, o l'y avait trois ou quatre Monsieux qui
preniant d'aux p'tites lettres an fer dans des boites et les
mettions  cot des ines des autres; n'on voyait pas marcher zeux
mains. In aut'e faisait virer un' g'huillotine qui copait mais d'in
cent de feuilles de pap  la fou.

Une habitude assez rpandue consiste  installer des muses
fantaisistes sur les murs de l'atelier de composition. Concurremment
avec les affiches et autres impressions voyantes russies de la
maison, on voit des collections ple-mle ou mthodiquement alignes
sur le mur. Toutes sortes de dbris disparates s'y coudoient, avec
des inscriptions abracadabrantes, o l'esprit ne fait pus toujours
dfaut. Tel vieux clou servit  fixer Jsus-Christ sur la croix,
telle poigne de filasse fut la chevelure de Sarah Bernhardt, telle
savate sans forme, raccommode avec des ficelles et des porte-pages,
fut la pantoufle de Cendrillon. On y trouve aussi de petits
souvenirs d'atelier: la pipe d'un camarade qui a cass la sienne;
la carte d'un repas pris en commun, etc.

Au sicle dernier, les imprimeurs appelaient leur Saint-Jean, 
l'instar des cordonniers qui donnaient  leur sac  outils le nom de
Saint-Crpin, les objets dont ils devaient se munir  leurs frais:
en 1791, les ouvriers de la casse devaient se procurer le
chandelier, le composteur et les pointes; les pressiers des ciseaux,
un peloton, une lime, un couteau  ratisser les balles, un
bauchoir.

De tout temps les ouvriers imprimeurs avaient employ entre eux un
langage et des signes particuliers qu'ils appelaient le _tric_,
signal de quitter le travail pour aller boire ou quelquefois pour se
mettre en grve. Plusieurs ordonnances l'avaient interdit sans
beaucoup de succs.

Ce mot a disparu de la langue des typographes; mais ils ont conserv
des coutumes analogues et un vocabulaire spcial, qui n'est pas trs
tendu, si l'on considre comme  peu prs complet le _Dictionnaire
de l'argot des typographes_, publi par Eugne Boutmy, en 1878 et en
1883.

Dans quelques ateliers, au coup de quatre heures, les imprimeurs et
compositeurs altrs poussent le cri d'appel: B! B! imitant le
blement du mouton.

La taquance se fait pour signifier que l'on ne croit pas ce que
vient de dire un confrre. Elle consiste  frapper trois coups sur
le bord de la casse ou mme partout ailleurs.  Troyes, celui dont
les paroles sont ainsi mises en doute s'crie alors: Celui qui taque
n'a pas de chemise.

Quand un _sarrasin_, ouvrier non syndiqu, pntre dans une galerie,
quand un compositeur est vu d'un mauvais oeil, qu'il est ridicule
ou ivre, qu'il a mis une ide baroque et inacceptable, les
typographes manifestent bruyamment leur dplaisir par une
_roulance_. C'est un tapage assourdissant, que les ouvriers d'un
atelier font tous ensemble, en frappant avec leur composteur sur
leur gale ou sur les compartiments qui divisent les casses en
cassetins, sur les taquoirs avec les marteaux; en mme temps ils
frappent le sol avec les pieds. Ce charivari ne respecte rien: les
protes, les patrons eux-mmes n'en sont pas  l'abri.

L'exclamation _il pleut!_ a pour but d'avertir les camarades de
l'irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un
tranger. Dans quelques maisons, elle est remplace par:
_Vingt-deux!_

La composition demandant une attention soutenue amne une fatigue de
tte, qui doit avoir quelque analogie avec celle des crivains;
c'est l vraisemblablement la cause du besoin que les compositeurs
prouvent de laisser un moment la casse, pour ne plus penser pendant
quelque temps  lever la lettre. Ils ont imagin plusieurs faons
ingnieuses de se distraire sans quitter l'atelier.

Le jeu des cadratins est assez usit: l'enjeu est toujours une
chopine, un litre ou toute autre consommation. Les cadratins sont de
petits paralllipipdes de mme mtal et de mme force que les
caractres d'imprimerie, mais moins hauts que les lettres de
diverses sortes. Ils servent  renfoncer les lignes pour marquer les
alinas, et portent sur une de leurs faces un, deux ou trois crans.
Ce sont ces marques qui ont donn l'ide aux typographes de s'en
servir comme de ds  jouer. Les compositeurs qui calent,
c'est--dire qui n'ont pas d'ouvrages pour le moment, s'amusent
parfois  ce jeu sur le coin d'un marbre. Le coup nul, celui o les
cadratins n'ont montr que leur face unie, est dit faire blche;
lorsque par hasard l'un d'eux reste debout, on a fait bonhomme. Ce
coup merveilleux annule le coup de blche.

[Illustration: L'Imprimerie, figure allgorique de Gravelot.]

Parfois le baquet  tremper le papier est transform par les
apprentis en un billard aquatique, sur lequel roulent lgrement
trois boules  peu prs sphriques, tailles dans des morceaux de
pierre ponce; des biseaux, ou,  dfaut, de fortes rglettes,
tiennent lieu de queues, ou bien un grand chssis, pos sur le
marbre et dans lequel trois billes sont emprisonnes, forme un
billard sec. Les biseaux servent aussi d'pes aux jeunes
escrimeurs. Ils confectionnent encore des lampes primitives  l'aide
de gros cadrats de 60 ou 80, remplis d'huile  machines et
surmontes d'un filet pos  plat et perc d'un trou, dans lequel
s'emmanche un petit tube form d'une interligne roule, garni de
filasse; des papiers de couleur, disposs autour, en font des
lanternes vnitiennes.

Jusqu' la Rvolution, les imprimeurs eurent leur fte du mai.
Partout, elle tait clbre avec pompe et allgresse; mais c'est
surtout  Lyon qu'il faut la chercher pour la retrouver dans toute
sa splendeur. Les imprimeurs de cette ville faisaient ordinairement
planter un mai devant l'htel du gouverneur.

Un autre mai des imprimeurs tait un placard en vers, assez
mdiocrement pay sans doute  quelque pote famlique, et que les
membres de la corporation affichaient dans leur boutique, auprs du
rameau de verdure dtach du mai annuel et votif de la confrrie.

Les imprimeurs de Paris et ceux des autres villes de France avaient,
dit l'_Histoire de l'Imprimeur_, la permission de se runir aux
jours de ftes solennelles et religieuses sous la bannire de
Saint-Jean-Porte-Latine.  ce patron orthodoxe, les imprimeurs de
Lyon en joignaient un burlesque, dont ils clbraient non moins
exactement la fte: c'tait le momon ou mannequin bizarre qu'ils
appelaient le seigneur de la Coquille, et qui n'tait sans doute
autre chose que la trs trange personnification des fautes
typographiques ou coquilles. S'il en tait ainsi, l'impnitence des
imprimeurs  l'gard des erreurs de leur mtier aurait t complte,
puisqu'ils en riaient au lieu de s'en corriger. Voici ce qu'on lit
dans une pice rarissime de ce temps intitule: _Recueil faict au
vray de la Chevauche de l'Asne faicte en la ville de Lyon: et
commence le premier jour du moys de septembre mil cinq cent
soixante six avec tout l'ordre tenu en icelle. Lyon, Guillaume
Testefort_: Un drle ou masque tenoit une lance en main o estoit le
guidon du seigneur de la Coquille, estant iceluy de taffetas rouge
et au milieu d'iceluy un grand V verd, et au dedans d'iceluy V
estoit escrit en lettres d'or: Espoir de mieux. Quant  la prsence
du V sur cette bannire du patron des bandes typographiques, par
prfrence  toute autre lettre, il faut vraisemblablement
l'attribuer  ce que cette lettre, qui tait alors notre _u_ actuel,
pouvant aisment tre retourne et ainsi passer pour un _n_, se
trouvait tre de toutes celles de l'alphabet la plus favorable aux
coquilles.

Cette mascarade solennelle se maintint longtemps  Lyon. Chaque
anne elle recevait, avec des rites nouveaux, des chants burlesques
et des discours  l'avenant, dont le seigneur de la Coquille faisait
naturellement les frais d'impression. Ils portaient des titres dans
le genre de celui-ci: _Plaisants devis... extraits la plupart des
Oct. de AZ recitez publiquement le dimanche 6 mars 1591, imprime 
Lyon par le seigneur de la Coquille._

Vers 1840, d'aprs la _Physiologie de l'imprimerie_, voici comme se
passaient les ftes de l'imprimerie: Le 6 mai, jour de la
Saint-Jean-Porte-Latine, est la fte des compositeurs; le singe fait
ce qu'il appelle ses frais. Tous les compagnons du mme atelier se
runissent pour aller dner aux _Vendanges de Bourgogne_, et cet
illustre restaurant devient alors le thtre des dbauches les plus
dsordonnes. Cette dlicieuse noce dure au moins trois jours,
jusqu' ce qu'enfin les eaux soient devenues tellement basses qu'il
faille retourner  ce maudit atelier. Quand vient la Saint-Martin,
patron des ouvriers imprimeurs, les ours se partagent le _boni_, ou
si vous aimez mieux toutes les amendes de l'anne, et au lieu, 
l'exemple des singes, d'employer leur argent  faire un fameux
dner, ils dissipent leur _Saint-Jean_ en bourgogne ou en gris de
Suresnes.

Les imprimeurs sont trop modernes et vivent trop  l'cart des
ouvriers ordinaires pour jouer un rle quelconque dans les contes
populaires, ils ne figurent mme pas,  ma connaissance, dans ceux
qui appartiennent  la srie comique ou satirique. Les chansons
populaires n'en parlent pas davantage, et s'ils ont t quelquefois
mis sur la scne de nos jours, l'ancien thtre ne les connat pas.
Des artistes d'un grand mrite nous ont laiss des intrieurs
d'imprimerie (p. 5, 9) ou ont grav des compositions o l'art de la
typographie est surtout un caractre emblmatique (p. 21, 25); mais
l'imagerie proprement dite des _typos_ est assez pauvre. Les
caricatures, se bornent presque toujours  reprsenter l'ouvrier, ou
l'apprenti coiff du bonnet de papier qui fut, pendant la premire
moiti de ce sicle, un des attributs de la profession, mais qui
appartient maintenant  l'archologie. Le surnom de _singe_,
appliqu aux compositeurs, n'a gure tent que les caricaturistes
amricains (p. 31).

En revanche, il existe un certain nombre d'historiettes ou d'_ana_,
plus ou moins amusants, dont les typographes sont les hros.

On sait qu'un typographe met en pte ou fait de la pte quand il
laisse tomber une poigne de lettres composes; le rsultat de cet
accident se nomme _pt_, de mme que l'assemblage sans ordre des
lettres ainsi mlanges dans une composition postrieure. Au sicle
dernier, Des compagnons imprimeurs s'taient aviss de former une
affiche avec deux paquets de pt recompos. Ce texte tait tabli
sur deux colonnes, prcd du titre AVIS AU PUBLIC et d'une initiale
orne, et termin par une dfense au public de dchirer ledit
placard, ainsi qu'aux afficheurs de le couvrir avec d'autres. Une
enqute ouverte pour rechercher les auteurs de cette gaminerie amena
leur dcouverte; on reconnut qu'ils avaient tir de leur oeuvre
une douzaine d'exemplaires, dont un est joint  la note d'enqute,
pour s'amuser  l'occasion du Carnaval.

[Illustration: Printer devil d'aprs _Les Anglais peints par
eux-mmes_.]

Mercier donne une version plus plaisante: Un apprentif, un jour de
fte, seul dans l'imprimerie, s'avisa, pour s'amuser, d'imprimer un
exemplaire du pt, et puis examinant l'ouvrage indchiffrable, il
lui vint dans l'ide de faire une affiche au coin d'une vue. C'toit
dans un temps o les placards tenoient toute la police en mouvement.
La multitude s'arrte, veut lire, et ne pouvant rien comprendre,
s'attroupe pour deviner ce que cela pouvoit tre. On invoque le
Cicron du quartier qui y perd son latin; le commissaire arrive, et
n'y comprenant rien lui-mme, imagine la satyre la plus effrne. Il
couvre respectueusement du pan de sa robe l'affiche prsume
scandaleuse. On la dtache avec le plus grand soin, pour la porter
au lieutenant de police. L'inspecteur et les exempts forment un
rempart et empchent les regards de la multitude de se porter sur
l'engin. Ils arrivent en tremblant chez le magistrat, dposent
l'imprim. Tous les dchiffreurs, les algbristes sont mands. On
puise les combinaisons. Oh! c'est la langue du diable; mais cette
langue dit beaucoup. Chacun hasarde ses conjectures; il y a une
infernale malice sous ces mots, car enfin ce sont des lettres
franoises. L'imagination enfante vite un libelle diffamatoire
contre des personnes sacres et pis encore.  force de soins et de
recherches on dcouvre le petit apprentif, on l'arrte; on le mne
devant le lieutenant de police qui l'interroge: Eh! Monseigneur,
rpondit l'autre, c'est un pt d'imprimerie.

On a parodi,  l'usage de divers mtiers, les Commandements de
l'glise. Voici les commandements du compositeur typographe:

    La casse o tu composeras,
    Tu dois la tenir proprement.

    Du manuscrit ne lveras
    Jamais les yeux en travaillant.

    Point de fautes tu ne feras,
    S'il est possible, en composant.

    De l'auteur ne retrancheras,
    Ni mot, ni ligne, absolument.

    Le mme espace tu mettras
    Entre les mots galement.

    Et surtout tu t'appliqueras
    A justifier justement.

    Chaque paquet ficelleras
    Avec soin, bien solidement.

    Les preuves tu tireras
    Chaque fois bien lisiblement.

    Les corrections n'omettras
    De faire trs exactement.

    Toute copie enfermeras
    Dans ton tiroir soigneusement.

    Les coquilles t'efforceras
    D'viter en distribuant.

    De ton patron couteras
    Les avis attentivement.

    A l'atelier tu te rendras
    Aux heures rgulirement.

    Et des travaux tu garderas
    Le secret scrupuleusement.

[Illustration: Singe compositeur, caricature amricaine.]


SOURCES

_Revue d'Alsace_, mai 1836.--Jacob, _Curiosits de l'Histoire des
Arts_, 91--P.-L. Lacroix et E. Fournier, _Histoire de l'Imprimerie_,
83, 152, 149--_Revue des Arts graphiques_, 9 mars
1895.--Communications de M. Edmond Morin.--_Magasin pittoresque_,
1846, 281.--Communications de M. Louis Morin (surtout pour ce qui a
rapport  Troyes).--Moisand, _Physiologie de l'Imprimeur_, 38, 57,
73, 75.--Boutmy, _Dictionnaire de l'argot des typographes_.--_Les
Anglais peints par eux-mmes_, 394.--Albert de Saillet, _Les Enfants
peints par eux-mmes_, 293.--Salvador Landi, _Il Ragazzo di
stamperia di cinquant' anni_, 8, 13.--E. Blavignac, l'_Empro
genevois_, 365.--Lordan Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--Dcembre-Alonnier, _Typographes et Gens de lettres_, 67,
133, 214.--_Intermdiaire des Imprimeurs_, septembre 1890.--E.
Lemari, _Fariboles saintongheaises_ (Royan), nos 25, 99.--Bouland,
_Manuel de l'Imprimeur_.--E. Fournier, _Varits historiques et
littraires_, V. 235; VII, 133.--_Revue des Traditions populaires_,
IX, 630.--Mercier, _Tableau de Paris_, IX, 177.

[Illustration: L'Imprimerie, vignette de B. Picart.]





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Paul Sbillot

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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