The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(9/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Author: Auguste Frdric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont

Release Date: December 11, 2010 [EBook #34620]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) ***




Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)









MMOIRES
DU MARCHAL MARMONT
DUC DE RAGUSE

DE 1792  1841

IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT

CELUI DU DUC DE RAGUSE

ET QUATRE FAC-SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE.

TOME NEUVIME



PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR
41, RUE FONTAINE-MOLIRE, 41

L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction

1857

[Illustration: Portrait du Duc de Reichstadt.

Arriv prs de moi--par un joli sourire Tu me contais alors l'histoire
de mon pre Tu sais combien mon me attentive  ta voix s'chauffait au
rcit de ses nobles exploits.]

[Illustration:

Mon cousin, le Roi m'ayant donn le commandement en chef de ses troupes,
je vous donne l'ordre de vous retirer sur le champ avec toutes les
troupes sur St. Cloud. Vous y servirez sous mes ordres. Je vous charge
en mme temps de prendre les mesures ncessaires pour faire transporter
 Paris toutes les valeurs du trsor royal, suivant l'arrt que vient
d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez bien prvenir
immdiatement les troupes qu'elles ont pass dans mon commandement.

Louis Antoine

De mon quartier-gnral  St Cloud le 29 juillet 1830]

[Lettre manuscrite du duc d'Angoulme, Louis-Antoine de France, fils du
comte d'Artois, date du 29 Juillet 1830.]

[Illustration: St-Ptersbourg, 24 Septembre et 5 octobre 1830.

J'ai reu avec intrt mon cher Marchal, la lettre pour laquelle vous
m'avez exprim le dsir de vous rendre en Russie. Je n'ai pas besoin de
vous dire, combien je dplore les vnements qui ont ncessit cette
dtermination de votre part, ni combien j'ai apprci votre noble
conduite au milieu d'une si grande catastrophe. J'tais sr de vous
retrouver toujours dans le chemin de l'honneur et anim d'une sentiment
invariable de dvouement  votre souverain. Persuad comme vous l'tes
de l'estime que je vous porte, vous ne doutez assurment pas de la
satisfaction que j'aurai,  vous l'exprimer de vive voix. Recevez en
l'assurance mon cher Marchal, ainsi que celle de toute mon affection.

Sign: Nicolas.]

[Lettre manuscrite de l'empereur "Nicolas" au Marchal Marmont.]



MMOIRES
DU MARCHAL
DUC DE RAGUSE



LIVRE VINGT-CINQUIME

1833-1838

SOMMAIRE.--Reprise de mes _Mmoires_.--Publication de mon voyage en
Orient.--Instances du gnral de Witt pour que je prenne du service en
Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de
l'impratrice d'Autriche en Bohme.--Voyage en Bohme.--Richesses de la
Bohme.--Chteau de Rothenhof.--Chteau de Frauenberg.--Cristaux de
Bohme.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des
tats.--Muse.--Bibliothque.--Champ de bataille de Prague
(1757).--Fabriques de Prague.--Chteau de Brandeis.--Fabrique
Koeklin.--Chteau de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse 
Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le marchal Paskewitz.--tablissement
mtallurgique de Platz.--Carlsbad.
--Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.
--Champ de bataille de Znam.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
bataille de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystrieuse.--Les
contradictions de son caractre.--Pilnitz.--Trsor de Dresde.--Fabrique
de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.
--Colonie des Frres Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.
--Josephstadt.--Forges de Brnn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de
Lichtenstein.--Chteau de Malaczka, au prince Palffy.--Hiver 
Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--tudes sur les fours  puddler.

Deux choses ont occup principalement mon esprit dans ces dernires
annes: la rdaction des _Mmoires_ de ma vie et le rcit du voyage que
j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'tais impos l'obligation de terminer
le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie;
car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards,
de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque
poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux
qui entourrent,  son dbut dans la carrire, l'homme extraordinaire
qui a pes d'une manire si puissante sur son sicle, et aucun de ceux
qui avaient la mme position que moi auprs de lui n'ayant crit, mes
paroles feront foi. J'espre que l'esprit de vrit qui m'anime donnera,
aux yeux de la postrit, un crdit mrit  mes crits. Ayant t de
trs-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands
vnements de cette priode fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle
tant de prodiges presque incroyables se sont succd, jusqu' ce que des
malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai
beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes.
Pourvu d'une bonne mmoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant
pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous
les vnements sont encore prsents  mon esprit. La lecture de ces
_Mmoires_ servira donc  clairer sur la valeur des dclamations de
cette foule de charlatans dont notre poque et notre pays sont remplis,
et qui, suivant les circonstances des temps et les intrts du jour,
changent et modifient leur langage.

Le second ouvrage, le rcit de mes voyages, doit tre considr comme
faisant partie de mes _Mmoires_; mais, la nature des objets qu'il
traite comportant une publication immdiate, puisqu'il s'agit de
questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paratre sans
retard. Sa composition avait t un objet de grand intrt, et sa mise
au jour un motif de vives inquitudes. Le rle d'auteur que j'allais
prendre, et qui amne avec lui la critique, tait fait pour m'intimider.
Mon nom pouvait rveiller des passions populaires et m'occasionner une
critique injuste et passionne. Mes amis de Paris, dont l'attachement
pour moi est sincre, et dont les lumires m'inspirent la confiance 
juste titre, me dconseillaient cette publication; d'autres amis,
rsidant  l'tranger, taient d'un avis oppos. Aprs quelques
incertitudes, je me suis dcid  faire imprimer mon ouvrage, et je
rends grces au ciel de m'avoir inspir le courage de cette rsolution.
Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les
opinions, est venu me rcompenser de mon labeur. Je n'avais pas rv un
succs pareil, et il a t un heureux pisode de ma ple vieillesse.
Ainsi j'ai beaucoup  me fliciter d'avoir t, en 1834,  soixante ans,
entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers
climats. J'ai donn ainsi un emploi utile  quelques annes, qui, sans
cela, se seraient coules dans l'oisivet. J'ai ajout  mes
connaissances; je me suis clair sur l'avenir d'un pays dont les
destines seront pendant longtemps une grande proccupation pour
l'Europe: j'ai rveill les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu
l'occasion de recevoir partout ces tmoignages de considration et
d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs
encore que dans la prosprit. Je le rpte, un dernier rayon de soleil
a clair ma vie, et j'ai trouv les plus douces et les plus consolantes
sensations dans le voyage en lui-mme et les souvenirs qu'il m'a
laisss, dans le travail de rdaction qui l'a suivi et dans le succs
qui a accompagn sa publication.

Une chose que je n'ai pas mise dans mes rcits, et qui doit trouver sa
place ici, ce sont les efforts qu' mon passage en Russie, et au milieu
des honneurs qui m'ont t rendus, le gnral Witt n'a cess de faire
pour m'engager  entrer au service de Russie; mais, fidle aux souvenirs
de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu
risquer d'tre oblig de combattre contre mon pays, ou du moins de me
rjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon
essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain
que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un
pays o la dignit dont je suis revtu place au-dessus des plus grands
seigneurs, et dans les premiers rangs d'une arme qui est  la fois
nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un
des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu  faire.

Mon retour de l'Orient fut suivi d'un sjour de plus d'une anne en
Italie, qui m'a fait goter des jouissances toutes particulires. Les
charmes du sjour de Rome, quand il est prolong et libre de tous
devoirs, est inexprimable. En unissant les dlices des rveries 
l'tude des antiquits, je vivais entre des souvenirs de mille espces
et le bien-tre actuel que l'Italie peut seule donner. Des intrts
srieux me rappelrent  Vienne en 1836.

En m'y rendant, je m'arrtai  Florence, que je n'avais pas vue depuis
trente-six ans. Cette ville me parut, malgr son caractre particulier
et imposant, malgr ses palais forteresses qui, pour ainsi dire,
prsentent son histoire en relief, malgr ses richesses et les
chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possde, et le talent avec lequel
elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre
infrieur. Une circonstance particulire donna cependant de l'intrt 
mon passage.

Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre
poque, grand gomtre, et qui, par une bizarrerie singulire de la
nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au clbre
Lagrange, le savant le plus digne d'tre compar  Newton. Fossombroni,
autrefois charg d'affaires de la cour  Florence, auprs du grand-duc,
dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour
pour jour quarante ans,  l'audience du grand-duc Ferdinand, pre du
prince rgnant, lorsque j'avais t envoy auprs de ce souverain par le
gnral Bonaparte, au moment o l'arme marchait sur Livourne.

Ce qui me frappa le plus  Florence, ce fut le caractre de ses
habitants. Le peuple toscan possde les qualits des autres Italiens,
sans en avoir les dfauts. Les vertus qui lui sont propres sont une
grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincre pour les lois et,
par-dessus tout, un got exquis et une dlicatesse de sensation
remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans
d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur
Florence.

Aujourd'hui je veux arriver rapidement  une autre poque, o des
rcits d'un intrt gnral pourront m'occuper.

Aprs m'tre arrt quinze jours  Florence, je continuai mon voyage, et
je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise
de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingu, et qui est pour
moi l'objet d'une trs-ancienne et trs-constante affection. J'arrivai 
Vienne le 14 juillet. Le cholra y rgnait alors avec une grande
intensit. C'tait la seconde reprise, pire que la premire, et qui
causa une mortalit fort grande. Mais, comme on s'accoutume  tout, mme
aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et  l'effroi le plus
immodr avaient succd dans la population l'indiffrence la plus
absolue et la confiance la plus aveugle.

La cour se disposait  se rendre en Bohme, o l'empereur et
l'impratrice devaient tre couronns. Retenu  Vienne par la rdaction
de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette crmonie
porte un caractre particulier et prsente une circonstance unique au
monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays
ne donne l'exemple. La crmonie du couronnement de la reine est isole.
Un jour particulier lui est destin. Celui-l est entirement consacr
aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris.
Elles rgnent sans partage et sans contradiction, et, except le
capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont
reprsents, toutes les charges sont remplies par des femmes.

L'empereur et les hommes sont rangs parmi les spectateurs. Le lendemain
tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage
des droits que la socit lui a donns.

L'hiver se passa d'une manire monotone, comme toujours, et ma
publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que
j'ai prouve alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour
apprcier mes observations, pour en reconnatre la justesse et
l'intrt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'prouvai en voyant mme
mes ennemis politiques dposer leur haine et faire trve  leurs
sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre
justice. Ce rsultat a profondment touch mon coeur et m'a caus, je
l'avoue, un moment de bien-tre que je ne me croyais plus capable de
jamais sentir.


VOYAGE EN BOHME

Je n'avais pas visit la Bohme, ce pays si curieux et si intressant.
L't de 1837 arriv, je me dterminai  entreprendre ce voyage.
J'observai avec le plus grand dtail une partie de cette province et
j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y dveloppe.
L'agriculture prospre dans certains cantons, mais dans d'autres elle
est assez nglige. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare
prosprit qui va toujours croissant. La nature l'a dote de richesses
naturelles trs-grandes, et son industrie est dj fort ancienne. Depuis
un demi-sicle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux suprieurs
 tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays.
Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables 
celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont leves de tous les
cts. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut
disposer, non-seulement de forts qui semblent indestructibles, mais
encore de mines de charbon de terre de bonne qualit que l'on peut
regarder comme inpuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc
de charbon qui pourrait suffire  toute la consommation des fabriques
d'Europe.  ct de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de
fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi,
de toutes parts, il s'en lve de nouveaux, et, malgr un accroissement
de produits qui parat fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le
gouvernement est oblig d'accorder sans cesse la permission d'introduire
des fers trangers. Un seul mot donnera un aperu de cet tat de choses.
Il y a vingt-cinq ans, la totalit de la fabrication des tats
autrichiens, hormis la Hongrie, ne dpassait pas quatre cent cinquante
mille tonnes, et aujourd'hui elle est value  plus de deux millions
cinq cent mille tonnes, et chaque jour on tend l'emploi du fer dans les
constructions civiles.

J'allai visiter d'abord les tablissements du prince de Schwarzenberg,
et je partis de Vienne  la fin de juin. Les terres dont quelques
familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques,
tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine  croire
 mes rcits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en
Bohme, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de
Hongrie. Il faut excepter de cet tat de choses l'Autriche haute et
basse et le Tyrol; car ces pays sont constitus tout autrement. Dans ces
dernires provinces les seigneurs ont conserv des droits seigneuriaux,
mais presque aucune proprit, et les paysans possdent  peu prs tout
le sol. Une influence fcheuse sur les seigneurs, une erreur de
l'administration, ont contribu  multiplier outre mesure les colons.
Les grands propritaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne
agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de
beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomrations,
parce que cette population, investie de grands privilges, est devenue
riche; mais ailleurs, avec un bien-tre suffisant, il n'en est pas de
mme, et ni les seigneurs ni les paysans ne dpassent une certaine
aisance.

Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont
loin d'tre arrives partout  toute leur valeur. Le climat de cette
partie de la Bohme est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situ au
midi de la province, son lvation la rend trs-froide. La base de ces
vastes domaines consiste dans le duch de Krumau, qui lui donne de
trs-belles prrogatives, entre autres celle d'avoir des troupes;
prrogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et  laquelle il parat
avoir renonc par le fait. Les forts qui couvrent les montagnes lui
appartiennent. Dans ces cantons, il en runit cent quarante mille jochs,
c'est--dire  peu prs cent mille hectares, dont l'exploitation se fait
par des coupes rases. L'amnagement est de cent et cent vingt ans;
systme qui me parat moins bon que celui suivi en France, o l'on
tablit une rserve d'arbres de diffrents ges; mais peut-tre est-il
convenable pour des forts composes entirement d'arbres verts, dont la
croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carres donne un
produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.

Je me rendis  un charmant chteau destin  l'habitation de printemps,
 Rothenhof, o je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg.
J'avais travers la ville de Budweis, situe au milieu d'une immense
plaine, que possde presque en entier le prince de Schwarzenberg. La
ville de Budweis ressemble  toutes les villes de troisime ordre
d'Allemagne, toutes bties sur le mme plan.--Une place immense, des
arcades tout autour, des maisons barioles avec pignon sur la faade,
voil ce qui les compose. Cette ville renferme un dpt d'artillerie. On
ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et
assez prs de la frontire.

De Budweis je fus  Krumau, petite ville de six mille mes, et chef-lieu
de duch. Ici le pays devient triste et svre. Le chteau, bti sur un
rocher escarp entour de la rivire qui, quoique encore prs de sa
source, est bientt navigable, domine la contre. C'est une immense
maison sans architecture. Un assez grand jardin franais est plac sur
les montagnes voisines. Pour parvenir  les lier avec le chteau, on a
construit, sur des votes superposes et qui traversent le vallon, un
corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour
s'y rendre.

C'est une belle chose que le chteau, comme monument de famille. Il est
d'un bon effet  voir et  montrer; mais, comme habitation, il me parat
un des sjours les moins agrables que l'on puisse choisir. Aussi les
possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l't, ils
rsident  Rothenhof et l'automne  Frauenberg, chteau situ au
commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la
Moldau qui coule  son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes
de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau  Rothenhof est charmant,
silencieux et sauvage, sans tre triste. Il offre de beaux points de vue
et prsente une riche et belle vgtation.

Le chteau est d'une dimension borne; mais le jardin, trs-vaste,
renferme les arbres les plus beaux et les plus prcieux.

Ds le lendemain, nous partmes, le prince et moi, pour la tourne que
nous avions projete. Les terres que nous allions parcourir sont
habites par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses
corves[1], mais qui se rachtent, pour le plus grand nombre, en argent
et  fort bas prix. Chaque mnage doit cinquante-deux jours de travail
avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en
nature que la quantit absolument ncessaire  l'exploitation des
domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de
payer en argent le prix de sa corve au taux fort quitable. Ces
corves, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant
t originairement avantageuses  chacun. Elles sont le rsultat d'un
pacte, d'un trait dont les conditions ont t favorables aux deux
parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras
pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres
pour les occuper: chacun a donn  l'autre ce qui lui manquait.

[Note 1: Supprimes en 1818, et par toutes les lois postrieures. Toutes
les corves ou redevances fodales ont t values en argent et
reprsentes par un capital dont un tiers pay par l'tat, le deuxime
tiers par le corvable, et le troisime tiers au compte de l'ancien
seigneur propritaire, qui, se trouvant ainsi son dbiteur pour un
tiers, a d se contenter des deux tiers, qui lui sont pays en
obligations de l'tat hypothques sur les terres libres. (_Note de
l'diteur._)]

Des forts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais
situes  une aussi grande distance des lieux de grande
consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les
moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux
affluents des plus grandes rivires sont-ils disposs pour amener  ces
rivires les bois en mme temps que le tribut de leurs eaux.

De petits tangs destins  fournir une masse d'eau suffisante, et le
redressement du cours des ruisseaux, ont rsolu la question d'une
manire facile et conomique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en
Bohme d'une manire naturelle, puisque telle est la direction de tous
les cours d'eau, et, l'abondance du bois tant trs-grande dans cette
province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contres du midi de
la Bohme, il n'y a aucun minerai de fer  porte. On a remplac les
usines  fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de
la plus grande prosprit. Cependant elles sont encore insuffisantes
pour assurer la consommation,  un prix convenable, de ces combustibles
si abondants. On a donc cherch le moyen de faire arriver les bois en
Autriche et  Vienne, o un prix assez haut leur est assur.  cet
effet, on a profit d'un col peu lev qui permet de passer du bassin de
la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal  mi-cte de la
chane qui spare les deux provinces. Il a t plac  une assez grande
hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant
que possible les eaux et les bois suprieurs. Afin d'en augmenter encore
l'usage, on a tabli dans les localits favorables des plans inclins,
et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'lvent
tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transports ainsi de la
Moldau dans un canal d'o ils sont jets dans un ruisseau flottable qui
les conduit sur le bord du Danube. L ils sont embarqus pour Vienne sur
de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque anne dans
cette ville trente mille cordes de bois au moins.

Le canal est un travail vraiment monumental. Commenc par le grand-pre
du prince Adolphe, il a t termin par le prince Joseph. Sa longueur
est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une
toise, et aux bords suprieurs il en a deux. Sa profondeur est
considrable. Plac  mi-cte, il est trs-favorable  l'irrigation des
prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le
possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises
pour viter un contre-fort qui l'et allong beaucoup. Tout le systme
de flottage est trs-dvelopp, trs-bien entendu. C'tait le seul moyen
de tirer un parti convenable de ces immenses forts.

Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres.
Il a adopt pour systme de rduire le plus possible la culture directe
 laquelle il est oblig de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont
laboures  son compte ne dpassent pas dix-huit mille jochs ou dix
mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il
rcolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mrinos
s'lvent  cinquante mille ttes. Ses tangs factices, qui tour  tour
sont mis en culture ou empoissonns, lui rendent cent trente mille
francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante
mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impts.

Tels sont les lments de cette fortune colossale qu'une bonne
administration rendrait plus considrable encore. Il y aurait mille
dtails intressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru
devoir me borner  prsenter les masses et les rsultats.

Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prosprent
beaucoup. Depuis bien des annes, cette industrie est propre  la
Bohme. Les fabriques franaises leur sont trs-postrieures et ne les
galent pas dans la beaut des produits. La blancheur, l'clat des
couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, o
l'on emploie le plomb de prfrence  la chaux.

Le verre est un sel double de silice combin avec la potasse ou la soude
et de silice combin avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la
potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi
le bon verre est-il toujours fabriqu avec la soude, ce qui le rend plus
cher.

Chaque jour de nouvelles fabriques s'lvent. Elles sont au compte des
fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour
l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend  un prix fixe,
leur assure un affouage. Nous allmes en visiter plusieurs, et en
particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la
princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchmes.

En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand
talent, je dirai mme de gnie, fils d'un simple ouvrier, nomm Mayer,
l'a cr comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a t
transform en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont t levs; trente
ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reu de l'emploi. Les
plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donns au public au
prix le moins lev. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la
France pour ses exportations en Italie.

M. Mayer a modifi d'une manire avantageuse la construction des
fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au
surplus, il fait un secret. Il m'a donn les renseignements suivants sur
la manire dont on opre dans sa fabrique. Le travail est continu, et
les fourneaux ne sont teints qu'aprs un roulement de vingt-huit 
trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matires
premires, silice, potasse ou soude et chaux, y sont places. Vingt ou
vingt-quatre heures sont ncessaires pour que la pte soit dans l'tat
convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Aprs dix
heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de
nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment o le travail
recommence.

Je visitai ensuite plusieurs tablissements d'agriculture. J'ai trouv
les btes  laine de bonne espce, mais de petite taille. Deux faits
m'ont paru curieux: on nourrit  la paille les vaches, en soumettant
auparavant la paille  une fermentation qui dgage de l'alcool et lui
donne, au moment o on la distribue, une temprature assez leve.  cet
effet, on la place par lits successifs et saupoudrs de sel. Ces lits
sont mouills et presss convenablement dans des cuves de trois pieds de
haut, ouvertes sur un des cts. Au bout d'un certain temps, lorsque la
paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au btail, qui mange
cette nourriture avec plaisir. Par ce procd, les vaches donnent
beaucoup de lait, et l'on obtient une grande conomie. On m'a dit aussi
que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de
lait que celles nourries au trfle vert.

Enfin, avant de quitter les tablissements du prince de Schwarzenberg,
j'ai t voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa
profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'puisement m par une
machine  vapeur. Chaque anne, on extrait de dix  douze mille
quintaux, que l'Angleterre consomme en trs-grande partie.

Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague.
Pendant les deux premiers tiers, le pays est vari et ondul; les
sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est
assez beau; une culture soigne l'embellit constamment. En approchant de
Prague, le pays change de caractre; des plateaux levs et nus
environnent la ville et la cachent  la vue.

Le Hradschin seul, bti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau,
offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, parat
immense, mais dpeuple. Son enceinte fortifie, qui est peu de chose,
ne doit tre considre que comme un camp retranch.

J'allai voir les autorits, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se
mit  ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de
curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un migr franais,
comte de Poulli, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui
comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en pousant une
princesse de Cobourg, soeur du duc rgnant, et se trouve ainsi
beau-frre du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de
Portugal, du duc de Nemours, etc.

Cette division de l'Allemagne en petites souverainets, dont les princes
sont d'un rang gal  celui des ttes couronnes, produit des alliances
extraordinaires et qui donnent  l'aristocratie allemande un caractre
particulier. La fortune lve quelques-uns de ces princes
intermdiaires, tandis que la pauvret ou le hasard abaisse les autres;
et il se trouve que, entremls en mme temps dans des familles de
gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de
trs-prs  de grands souverains: ce qui relve la noblesse et abaisse
ceux qui occupent des trnes.

Il rsulte au moins de cet inconvnient un avantage, c'est de rappeler 
ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont
cependant pas trangers  l'humanit, comme certains individus de race
royale, bien connus de moi, en sont convaincus.

La ville de Prague mrite l'examen le plus attentif. Elle porte le
cachet d'une grande capitale dchue, mais qu'une industrie vivace relve
et enrichit. La beaut de ses palais, dont l'architecture rappelle
l'Italie, lui donne une physionomie imposante.

Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais,
la cathdrale, le muse et les habitations des principaux seigneurs.

Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractre. J'ai
visit la salie d'o, au commencement de la Rforme, on jeta par les
fentres divers membres des tats, qui furent la plupart sauvs par une
espce de miracle. La salle de reprsentation et de crmonie est grande
et belle, quoique un peu basse et d'un dcor mesquin. La salle des
ftes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles
proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de
fltrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs,
avait transform le palais en caserne; mais Franois Ier, mieux inspir,
a rtabli les choses telles qu'elles taient autrefois.

La cathdrale touche le chteau. Le choeur seul a t construit; la nef
et les bas-cts sont rests en projet. Ainsi cette glise est petite,
mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, trs-ornes, en
environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohme, y a son
tombeau. L'glise est sous l'invocation de saint Jean Npomucne, saint
en grande vnration dans le pays. La famille royale de France, exile,
qui, pendant son sjour  Prague, remplissait ses devoirs de pit dans
cette glise, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre
autres choses, lui a donn un ostensoir d'un travail estim, qui pse
quinze livres. Un beau tableau est plac sur le matre autel: il est de
Jean de Maubeuge et reprsente saint Luc faisant le portrait de la
Vierge.

De la cathdrale j'ai t voir le muse. La salle de peinture se compose
de tableaux fort nombreux, runis dans le mme local, et appartenant 
divers particuliers. On conoit qu'avec de pareils lments on n'ait pas
t difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des
Carlo Dolce, et particulirement de belles choses de l'cole allemande.

Aprs la galerie, j'ai visit le muse national, runion d'objets
prcieux, fond et entretenu par une socit. En gnral, beaucoup
d'tablissements crs dans l'intrt du bien public sont fonds aux
frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohme beaucoup de
patriotisme et de sentiments gnreux dans l'intrt de la gloire
nationale. Une collection de minraux et d'objets d'histoire naturelle,
tablie par ordre scientifique, et donne par le comte de Sternberg,
savant distingu, fondateur et bienfaiteur de cet tablissement, s'y
trouve place. La bibliothque, qui s'augmente chaque jour, renferme six
cents manuscrits prcieux. Il y a aussi une collection complte de
mdailles et monnaies de la Bohme, qui ne runit pas moins de six mille
pices. L'tude de ces monnaies et mdailles serait d'un grand intrt 
divers titres.

Je dsirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, o le grand
Frdric remporta une victoire signale sur l'arme autrichienne. Le
lieutenant-colonel Rondolphe, du rgiment de la Tour, vint me prendre
pour m'y conduire avec les cartes et plans ncessaires. Le prince
Charles de Lorraine commandait l'arme autrichienne, qui tait de dix
mille hommes plus forte que l'arme prussienne; mais les dispositions de
ce gnral furent telles, que la victoire devait lui chapper. Jamais
arme ne fut conduite d'une manire plus stupide. Le roi de Prusse
arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'arme, et venait
de Saxe. Le feld-marchal de Schewerin commandait deux corps et venait
de Silsie. La jonction de ces deux parties de l'arme prussienne
exigeait donc le passage des deux rivires, la Moldau et l'Elbe. L'arme
autrichienne, place entre ces deux rivires, sparait l'arme
prussienne, et se trouvait couverte, d'un ct, par l'Elbe, et, de
l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait
le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la
Moldau.

Le bon sens voulait que l'arme autrichienne allt camper  deux lieues
de Prague, observant  la fois les deux armes ennemies, pour accabler
la premire qui franchirait une des rivires, tandis qu'elle mettrait
obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre
parti: c'tait, en jetant un dtachement de sept  huit mille hommes
pour mettre obstacle au passage de la rivire par Schewerin, d'aller,
sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en
dbouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De
cette manire, elle lui et oppos une force double de la sienne, et,
selon toutes les apparences, elle aurait t victorieuse, puisqu'elle
combattait avec des forces si suprieures et surprenait son ennemi dans
son mouvement. Au lieu de cela, elle resta  Prague et sous le canon de
cette ville.

Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun
combat, la Moldau  deux lieues de Prague, tandis que Schewerin
traversait l'Elbe  Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut
opre. Pour tmoigner, on pourrait le croire, le mpris qu'il portait 
l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement
qui aurait d lui tre funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs
lieues en vue de l'arme ennemie; puis il fit tte de colonne  droite
et vint se former paralllement, en tournant le dos  l'Elbe, en face de
Prague,  une lieue de cette ville, s'loignant ainsi de son point de
passage, et renonant, par cette manoeuvre,  toute communication
assure avec les troupes qu'il avait laisses  la garde des ponts. Le
6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus
d'extension  sa gauche.

Les Autrichiens se placrent de la manire la plus absurde et semblrent
surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent  leur
connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie  leur
gauche, c'est--dire sur un terrain difficile, coup, dans des fonds
dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, place en l'air, dans
une plaine dcouverte, fut accable par la cavalerie prussienne. Le
terrain qui couvrait leur gauche, et qui tait la clef de la position,
et d'o, en dbouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens
dans un grand embarras, fut occup faiblement par quatre bataillons
seulement. Ils restrent dans cette mauvaise formation en attendant.
Attaqus, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance.
Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en dsordre
quand la cavalerie prussienne eut tourn l'aile droite.

Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces
vnements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais gnral ne fut plus
inepte que lui; jamais gnral ne fut plus imprudent que le roi de
Prusse; car celui-ci et mrit de perdre sa rputation sur ce champ de
bataille. En effet, indpendamment de ce que je viens de dire, sa
position tait pire, puisque le gnral Schewerin tait suivi de Daun,
qui prenait l'arme prussienne  revers. Mais Frdric savait  qui il
avait affaire.

La vue de ce champ de bataille m'a inspir des rflexions que souvent
les circonstances ont renouveles dans mon esprit. C'est qu'une bonne
arme est bien  plaindre quand elle est confie  des hommes
incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas.
Il faut savoir mettre en oeuvre les lments de succs. Quelle que soit
la richesse des mtaux, les ouvrages d'art ne reoivent un haut prix
que de la main d'un habile ouvrier. L'arme autrichienne semble avoir
t destine de tous temps  subir les plus fortes et les plus pnibles
preuves, sans jamais se dcourager et sans renoncer  l'esprance
d'avoir  sa tte un homme digne de la commander.

La bataille de Prague gagne, Frdric s'occupa  faire le sige de la
ville; mais, aprs six semaines, il ne put parvenir  la prendre. La
bataille de Kollin, livre et perdue par lui, le fora  lever le sige.
Cette bataille avait dpendu d'un mouvement semblable  celui de la
bataille de Prague. L'arme prussienne avait professionnellement dfil
pendant plusieurs heures devant l'arme autrichienne en position. Cette
fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas
qu'un homme tel que lui ait excut une semblable manoeuvre. On comprend
qu'une arme vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela,
excut par des colonnes qui marchent paralllement et se dploient
simultanment hors de la porte du canon, est un bon mouvement. Leur
direction dtermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le
rsultat d'une dfilade qui allonge les colonnes, opre un dcousu
funeste, et donne le moyen  l'ennemi d'en profiter.

D'un autre cot, l'arme prussienne devait avoir de bien mauvais
ingnieurs pour avoir chou devant Prague,  peine digne du nom de
place. Domine de trs prs par la montagne de Ziska, qui forme un
trs-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un
camp retranch y tait construit. Un systme de tours, comme  Lintz,
occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapt  cette
localit. Prague en serait le rduit, et une arme qui envahirait la
Bohme ne devrait ni dpasser cette ligne de dfense, ni rester quelque
temps dans cette province avec sret, puisque l'arme qui y serait
renferme, ne pouvant tre bloque, aurait toujours la facilit de
dboucher, aprs avoir t renforce, par telle direction qu'elle
voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opration
de l'ennemi.

Le reste de mon sjour  Prague fut employ  voir les fabriques qui, de
tous cts, s'lvent dans cette ville, favorises par le bas prix du
combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais
fournit au commerce d'excellentes machines  vapeur. Les fabriques de
toiles peintes prosprent et se multiplient. Une seule fournit deux cent
quatre vingt mille pices par an, et on imprime jusqu' quatre couleurs
simultanment, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les
dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, tablie par un
Franais qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces
objets  la consommation entire de la Bohme, et vend pour plus de
trois cent mille francs de ses produits,  raison de vingt-trois francs
les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi 
un Franais, donne de beaux produits et emploie d'ingnieuses
mcaniques.

Je fus voir la bibliothque publique, qui est en fort bel ordre et
renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint
 fresque qui prsente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu
me rendre compte. En le regardant de diffrents cts, il produit un
effet entirement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre.
L'cole des beaux-arts est place dans l'tage suprieur. Elle est peu
de chose, mais elle runit un assez grand nombre d'lves.

Je terminai mes courses par la visite de l'cole polytechnique et de
l'imprimerie. Le premier tablissement, fort important, est form 
l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences
mathmatiques et physiques appliques aux arts y est complet. Le nombre
des lves qui suivent les cours varie de six cent  mille.
L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et
possde un beau matriel consistant en plusieurs presses  main et en
deux presses mcaniques, excute un travail considrable avec une grande
rapidit. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journe. On y
imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches
qui se dcomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de
manire  n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et prsentant
ainsi une surface plane. Il y a  Prague un dernier tablissement qui
est digne de la curiosit des trangers: c'est la maison de rclusion et
de travail. Elle est tenue avec conomie et propret. Rarement ceux qui
en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils
reoivent les amliore. Leur travail, qui consiste dans la production de
quelques objets de fantaisie, leur prpare un petit capital d'environ
cinquante florins pour le moment o ils reoivent leur libert. Le
systme pnitentiaire porte sur la nourriture: elle s'amliore avec la
conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.

Je partis, le 6, pour me rendre  Toeplitz; mais je pris une route plus
longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus
beau et d'une plus grande tendue. Je passai l'Elbe  Brandeis, sjour
momentan de madame la duchesse de Berry. Le chteau de Brandeis, sur la
rive droite de ce fleuve, avait t la proprit du duc de Reichstadt.
De Brandeis je fus  Iung-Bunzlau, bourg situ dans un pays charmant, et
qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres
trs-considrables existent dans les environs; une, entre autres,
tablie depuis longtemps par un Franais, M. Koeklin, frre de celui de
Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle prsente une
invention trs-conomique. Une dpense assez considrable dans ces
sortes d'tablissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres.
Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est trs-chre.
Chaque cylindre revient  six cents francs, et sa valeur est nulle quand
on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il reprsente. M.
Koeklin a imagin de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il
incruste en relief les dessins en mtal fusible  basse temprature. 
cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il
veut reproduire. On le creuse avec facilit et correction, ce bois ayant
un grain fin et n'offrant aucune duret. Une fois creus, on y coule du
mtal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb,
ouvert pour recevoir la queue des pices coules.

Le dessin en relief dpasse la surface du cylindre, comme les caractres
d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont monts. Un cylindre
plac sur un mtier est envelopp d'un morceau de drap, ainsi qu'un
autre cylindre, destin  rpandre la couleur sur la partie saillante du
cylindre d'impression. Tout le systme tant mis en mouvement,
l'impression se fait d'une manire nette. Le fond de l'toffe est blanc,
ou a reu d'avance la couleur qu'il doit avoir.

L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu' six cylindres destins 
composer un mme dessin de couleurs diffrentes. Cette invention est
admirable par la beaut du travail et le bas prix des objets fabriqus.
On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des
anciens peut tre refondu et sert  en fabriquer de nouveaux. Toute la
dpense pour mettre un cylindre en tat d'imprimer ne revient pas 
cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvnient 
couler cent fois des caractres semblables.

Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de
petites montagnes varies, pittoresques, charmantes, et renfermant
autant de bois qu'il en faut pour les dcorer et pour laisser voir une
belle culture, excute par une population dont la physionomie annonce
le bien-tre de l'aisance. Cette seigneurie appartient  un comte de
Kaunitz, qui doit hriter du titre de prince, en devenant chef de cette
famille.

Le pays reste le mme, et devient plus beau encore aux environs de Leipa
et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dpt de verrerie aliment
par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux
que ceux de Leonor-Hain, dirig par M. Mayer. Un contre-fort bois, qui
se prolonge, en se dtachant du plateau de la Saxe, se prsente ensuite,
et doit tre franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je
couchai  Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le
lendemain matin, j'arrivai au chteau de Tetschen o j'tais attendu.
Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la
position du chteau est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y
trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrmement aimable et
distingue, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs
admirablement bien. Madame de Thun, ne comtesse de Brll, appartenant 
la famille du ministre de l'lecteur de Saxe de ce nom, qui tait si
fastueux, est ge et presque aveugle; mais c'est une des femmes les
plus aimables que j'aie jamais connues.

De beaux jardins entourent le chteau et suivent les bords de l'Elbe. De
superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient
ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui
psent jusqu' trois livres.

Parti du chteau dans l'aprs-midi, j'allai coucher  Toeplitz, et je
m'arrtai un moment le coeur serr et triste  Culm, lieu o commena la
srie des dsastres qui nous accablrent en 1813 et 1814. J'y revins
quelques jours plus tard pour tudier, sur le champ de bataille mme,
l'histoire des vnements de cette poque, et je ne ngligeai rien pour
reconnatre les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici,
ayant plac tout ce qui a rapport  cette partie de la campagne de 1813
dans les rcits de mes _Mmoires_. Je dois dire cependant que je les ai
retouchs et modifis depuis les tudes que j'ai faites sur les lieux et
les convictions que j'y ai acquises.

Toeplitz, ville charmante, situe  deux lieues de Tetschen, est place
au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et
de mieux cultiv; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux
thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en
parler. Trs-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont
frquentes par des malades de toute l'Europe, mais particulirement par
les Prussiens, qui en sont les plus  porte. Le feu roi
Frdric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqu d'y
venir passer un mois chaque anne, il tait plus souverain de ce
territoire que l'empereur lui-mme. Une foule de ses sujets, qui
n'avaient pas la facilit de le voir  Berlin, s'y rendaient pour lui
faire leur cour, et entre autres son beau-pre, le comte de Harrach,
pre de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter
la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du chteau, et  midi
il tenait sa cour dans la grande alle, o chacun se rendait, et o l'on
se formait en cercle.

Le roi me reut avec la plus grande bienveillance et me traita avec
beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans
tre magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien
dessins et bien plants. Des sources mesquines alimentent des pices
d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.

La princesse Clary, ne Choteck, faisait trs-bien les honneurs de
Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais
compris aux exigences de la vie de cour que la prsence du roi rendait
ncessaire.  sa place je me serais fait btir une jolie et simple
habitation  la maison de chasse, situe  une lieue. J'y aurais rsid
habituellement et je serais venue de temps en temps au chteau de
Toeplitz pour y tenir mes grands jours.

Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin,
immense et vilain chteau, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose
qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui
lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expdie
environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employ 
extraire de la magnsie.  cet effet, on remplit de grandes chaudires 
vaporation. On allume le feu sous les chaudires, et on les tient
pendant quatre semaines en vaporation, en remplaant chaque jour l'eau
vapore par de l'eau nouvelle. Aprs ce temps, on arrte le feu, et on
place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la
magnsie se prcipite et l'on dcante. La pte est place dans des
formes de bois, et, quand elle est sche, on livre la magnsie au
commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq
mille florins. Un autre tablissement, form aussi  Bilin par le prince
de Lobkowitz, et qui prospre, sans tre arriv  la perfection, est une
manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manire utile  la
culture des terres voisines qui lui appartiennent.

J'allai visiter le magnifique chteau de Duchs, appartenant  un comte
de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique.
Dans la cour se trouve un bassin orn d'un groupe trs-beau, construit
avec le bronze des canons pris aux Sudois. Le chteau renferme de
superbes tableaux, une belle bibliothque et une collection d'objets de
prix. De ce chteau, il y a quelque vingt ans, tait bibliothcaire le
clbre aventurier Casanova, qui a crit des mmoires forts licencieux,
mais trs-amusants.

Pendant mon sjour  Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le
marchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convnmes
rciproquement. Sa conversation m'intressait extrmement. Je lui
trouvai une grande simplicit et une nettet dans les ides qui me
frappa. Les rcits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli
beaucoup d'heures, qui m'ont paru trs-agrables. C'est un homme
distingu qui, je crois, mrite la rputation dont il jouit; chose rare
dans tous les temps, et peut-tre plus aujourd'hui que jamais! Quand il
parle guerre, il est dans son lment, et sa bonne foi en racontant est
surtout remarquable. Le marchal Paskewitch est n, en 1782,  Pultawa,
lieu clbre dans l'histoire de Pierre le Grand.

Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me dtournai
pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, o
il possde des tablissements mtallurgiques, de grandes forts, des
mines de fer trs-riches et de bonne qualit. Des houillres voisines
lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui
fait de la sablerie et une douzaine de marteaux taient en activit.
Jamais tablissement n'a t dans des conditions naturelles plus
favorables, mais jamais aussi on n'en a tir moins de parti. Son
fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de
zle de ses employs. Le jour o il aura un homme capable, il se crera
dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dpendent de
cette seigneurie, autrefois domaine des Clestins. Le chteau se compose
d'un immense et magnifique couvent.

J'arrivai le 20 juillet  Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne,
est btie dans un vallon troit qui rappelle celui de Plombires, dans
les Vosges. Une longue descente amne du plateau dans le fond de la
valle, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont
couverts de bois qui, traverss par de beaux chemins, offrent des
promenades charmantes en vue des bords de la rivire. Les points les
plus levs sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la
rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il
poursuivait, fut forc de se prcipiter du haut d'un rocher et tomba
dans la valle. Cette circonstance y fit dcouvrir les sources d'eaux
chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de mme nature, mais avec
des degrs de force diffrents. Elles renferment du carbonate de soude
et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en
Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une temprature de
59 et se boit  cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et
jaillit d'une manire ingale, mais priodique. Des espces de
pulsations se succdent, croissent et forment une srie qui recommence
de la mme manire. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est
trs-grande. Elle agit avec efficacit dans les embarras du foie, et
produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut tre
aussi trs-funeste. Elle cause quelquefois des congestions crbrales et
des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre
l'usage, sous peine de mourir promptement.

Cette source a prsent un phnomne qui prouve l'tendue des
communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre
de Lisbonne, en 1755, elle s'arrta tout  coup, et son cours fut
suspendu pendant vingt-quatre heures.

Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance  Carlsbad, et la
prsence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir.
Carlsbad est entour de fabriques dans toutes les directions. On en
voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines,
situe  une lieue dans la valle; mais une autre plus belle et plus
considrable est place  Elbogen, petite ville trs-pittoresque, situe
sur le chemin d'gra. Toutes ces manufactures sont leves avec
conomie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi
prosprent-elles.

La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut tre compare 
ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion
d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est
parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de
potasse. Les procds de fabrication sont les mmes que partout; mais on
emploie pour certains objets de trs-grande dimension, pour les vases
qui sortent de grandeur ordinaire, un procd qui mrite d'tre connu.
Un moule fait en pltre se compose de deux parties, qui se joignent
hermtiquement. On emplit le vase d'une pte liquide et, au bout de
quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touch le
moule s'est solidifie, le pltre du moule ayant absorb l'eau de la
pte. On donne au vase l'paisseur que l'on veut, en augmentant le temps
pendant lequel on laisse la pte liquide dans le moule; mais tout cela
est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on
spare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite
ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en dguiser les
inconvnients, on polit l'ouvrage extrieurement avant de le mettre au
feu, quand la pte est encore un peu molle, avec une rgle flexible et 
la main.  Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procd est
simple et ingnieux.

On opre sur le biscuit qui n'a t qu'au dgourdi et qui est encore
poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur
le mastic au moyen d'une plaque grave en cuivre. L'impression faite,
l'empreinte prise se trouve prsenter l'image renverse; mise sur le
biscuit, elle se trouve redresse. Le papier se dtache par le lavage,
sans emporter la moindre parcelle de la couleur entirement absorbe par
le biscuit. Le vernis est donn ensuite et l'objet est cuit. Si on y
ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour
dorer, on dissout l'or dans l'eau rgale, puis on le prcipite avec du
sulfate de fer. Il en rsulte une matire noire qui, combine avec de
l'huile, donne la couleur dont on se sert. Expos au feu et bruni  la
main, l'or est mis  nu et reprend sa couleur et son clat.

Arriv  gra, j'allai visiter la chambre o Waldstein fut assassin 
l'insu de ses gardes. La maison est reste la mme, et l'on montre
encore par quelle issue les assassins pntrrent jusqu' lui. Ce
logement n'tait gure en rapport avec ce qu'on nous raconte de son
faste. On m'a montr aussi  la maison de ville l'une des deux
hallebardes qui servirent  le tuer; l'autre est  Duchs. On a conserv
galement  la maison de ville l'pe qu'il faisait porter devant lui.
J'allai coucher  Franzensbad, situ  deux lieues d'gra.
L'tablissement est frais et bien plant, mais plac au milieu d'une
immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides,
gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On
les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec
des boues de marais fortement imprgnes de ces gaz, et dont le mlange
est fait aprs avoir suffisamment chauff l'eau. Une chose nouvelle pour
moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz.
Il y a des ouvertures d'o un gaz abondant, venant par-dessous terre,
est conduit par des tuyaux  robinet dans des baignoires fermes, o on
le reoit et o l'on se soumet  son action.

Les environs de Franzensbad ou Francisbad prsentent deux choses
remarquables. Une partie de la plaine est compose d'enveloppes
d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate
calcaire. Il est de mme nature que celui des environs de Postdam, en
Silsie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en
partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratre
d'un volcan teint, qui semble avoir t un volcan sous-marin.  une
distance assez considrable autour de lui, le terrain ne se compose que
des cendres qu'il a vomies.

Je partis de Franzensbad pour me rendre  Koenigswart, chteau du prince
de Metternich, o il m'avait donn rendez-vous. Je trouvai le pays mieux
que sa rputation ne me l'avait fait supposer. Il est svre, mais il a
du mouvement; les montagnes sont bien boises; tout est cultiv dans les
plaines. Une eau abondante et rgle arrose de trs-belles prairies.

Le chteau est vaste, mais sans aucune architecture; c'tait autrefois
une espce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait rparer,
augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et
convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant
le fer  cheval. Chaque aile est termine par deux tours carres qui
viennent d'tre leves. La maison tait couverte en bois; on y a
substitu une couverture en tle. Une fort belle chapelle, d'un bon
style et trs-grande, a t galement construite par le prince. Elle
est orne d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre
autres le corps d'un saint martyr contenu dans un trs-beau sarcophage
fait avec du granit provenu des dbris de l'glise Saint-Paul hors des
murs, qui fut brle il y a quelques vingt annes. L'intrieur du
chteau est sans luxe, mais confortable.

Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu  les enclore, on
a eu toute facilit pour les crer. On a pu se dispenser de former des
runions qui auraient t ncessaires. Le prince s'est content de faire
construire de belles alles, de faire planter beaucoup d'arbres, et de
rgler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent
convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils
peuvent tre sans limites, puisque, par le systme suivi, on peut
s'tendre autant qu'on le veut. De trs-belles pices d'eau, de
diffrents niveaux, occupent les environs immdiats du chteau. Une
ligne de rochers granitiques situs au midi, dont le sommet et les
pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traverses
par de belles alles, offre une promenade charmante o le soleil ne
pntre jamais. Une croix, objet de dvotion pour toute la contre,
existant de tout temps, est place sur le haut du plateau en face et
au-dessus de la maison. De nombreux plerins s'y rendent chaque jour
dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant
et en traversant les jardins. Je ne sais si,  la longue, ces nombreux
visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanment ces actes
de pit et ce mouvement donnent  cette localit une physionomie
particulire qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte
par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de
lianes, servent aux plerins. Beaucoup d'_ex-voto_ y sont suspendus, et,
rappelant les bienfaits reus, attribus  la puissance des prires
faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance  ceux qui
souffrent. On vient de loin la visiter.

En gnral la population des tats autrichiens est trs-porte  des
actes de pit, qui peut-tre ne sont pas toujours en harmonie avec les
bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plat, et personne ne blme
ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours
pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie
est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et
choisisse ceux que son coeur lui inspire.

Je passai prs de quinze jours  Koenigswart. La vie y est agrable et
remplie de libert. Le prince de Metternich est le plus agrable matre
de maison que je connaisse; son chteau ne dsemplissait pas de
diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens
considrables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.

Marienbad, situ  deux lieues et aux confins mmes de la terre de
Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand
nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce sjour charmant,
chaque anne le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est
une toute nouvelle cration qui appartient  l'abbaye de Toepel. Un
bassin circulaire, environn de bois, situ au pied des montagnes, en
arrire d'un dfil, en forme l'emplacement.  la circonfrence sont
bties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien plant.
Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la
richesse. Une quantit norme de ces eaux s'exporte, et cette petite
localit, qui tait nagure un marais, est le principe d'un revenu
trs-considrable que l'on value  plus de trois cent mille francs.
Tout le pays est rempli des mmes richesses d'eaux minrales. Dans le
seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent
vingt-cinq sources de diffrentes qualits.

Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement crer
des tablissements pour les administrer et recevoir des trangers, et
ensuite les mettre en rputation au moyen de mdecins estims.

Le prince de Metternich a un got dcid pour les collections. Les
objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le
faire, il ne manque jamais de les acqurir. Beaucoup de choses rares se
trouvent dans son muse de Koenigswart; mais ce got dcid a donn lieu
 une circonstance fort bizarre.

Le bourreau d'gra, par un caprice singulier, avait aussi le got des
mdailles et des monnaies antiques. Il avait pass sa vie  en former
une collection, particulirement de toutes celles qui se rattachent 
l'histoire de Bohme. Le prince de Metternich, qui en fut inform, lui
fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit  la lui cder
pour une rente viagre,  condition qu'il suivrait ce trsor, objet de
son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le
dmonstrateur de son cabinet. Le march fut conclu et le bourreau
d'gra, pass au service du prince, vint habiter son chteau. Le prince
m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son
serviteur, et j'avais cru longtemps  une plaisanterie de sa part; mais
je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez
lui. C'tait, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprci son
mtier d'une manire tout  fait particulire. Pendant plusieurs jours,
il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espce
d'horreur. Petit  petit, mes prventions s'effacrent, et j'en vins
jusqu' lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne
volontiers tous les dtails qu'on lui demande. Ses anciens instruments
de supplice sont l classs et servent  ses explications. Sur
l'observation que je lui fis de la rpugnance qu'un homme tel que lui
devait avoir prouv quand il tait charg d'ter la vie  l'un de ses
semblables, il me rpondit avec chaleur que ses fonctions taient
augustes. Il tait la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure
condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne
pouvait se tromper dans l'excution de ses devoirs. Cet homme singulier
tait un descendant direct du clbre Jean Huss, brl  Prague 
l'poque de la Rforme pour crime d'hrsie, et il approuvait beaucoup
le traitement qu'avait subi son aeul.

De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de
Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et  la comtesse de
Staremberg dans leur chteau de Hans, belle et noble habitation, bien
tenue, mais sans luxe, et situe dans le plus dlicieux pays du monde.
Rien de comparable  la Haute-Autriche, car on y trouve runis les
avantages qui, ailleurs, sont presque toujours spars. Un pays
pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici
les plus beaux accidents d'une nature varie offrent aux yeux de
magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de
la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait tre compar  ceux de
cette contre. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines
maisons, mais d'un territoire o les habitations des cultivateurs sont
parses dans la campagne et places sur la terre mme que les
propritaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croises de
faade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivs
l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la
spare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, 
force d'engrais et de soins, on obtient des rcoltes magnifiques. J'ai
vu,  cet gard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple
paysan qui a un revenu de deux mille florins, indpendamment de la
consommation en nature ncessaire  l'entretien de sa famille.

En opposition de ce tableau, on est frapp du degr d'abaissement o est
tombe la grandeur dchue des seigneurs. De trs-belles habitations
rappellent ce qu'ils taient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges
d'une puissance vanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs
forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient  peine
au seul entretien du chteau. Marie-Thrse, qui avait une prdilection
marque pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corves,
les rduisant  seize par an, et son influence dtermina les seigneurs 
se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.

Il est rsult de la succession des annes que les redevances et les
bois ont seuls form les revenus des seigneurs. Partie des redevances
est mme paye aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus
de payer en argent au fisc l'impt qui y correspond; chose d'une
injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle
ait t commise et puisse encore subsister. De cette manire, il est tel
seigneur qui paye plus qu'il ne reoit et serait plus riche s'il
abandonnait  l'tat sa proprit. Je passai quelques jours  Hans d'une
manire pleine d'agrments. Le gnral de Staremberg, bon soldat, franc,
ouvert, loyal et grand chasseur, m'entrana dans des expditions qui me
rappelrent les gots de ma premire jeunesse. La comtesse de
Staremberg, ne comtesse de Kaunitz, est arrire petite-fille du grand
ministre de Marie-Thrse. C'est une femme aimable et spirituelle.
Quelques personnes du voisinage ajoutaient  l'agrment de nos soires.

Une autre habitation charmante des environs est le chteau de Schwerberg
et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables
chteaux fodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg,
appartenant tous deux  la famille de Trheim, famille noble et d'une
grande anciennet, devenue pauvre. Ces deux chteaux furent plusieurs
fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre
chteau en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par hritage, au
comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intressante.

Le chteau de Riesenstein, ancienne forteresse dfendant la valle,
plac sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bti, il y a
environ deux cent cinquante ans. Alors un prjug fantastique existait,
et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait
placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant.
Le fils d'un riche paysan disparut, et le pre ne douta pas que son fils
n'et servi d'holocauste  la sret de son seigneur. Dans son
dsespoir, il rsolut de s'en venger. La balle meurtrire du pre
infortun enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours aprs, en
faisant la moisson, on dcouvrit les restes de l'enfant qui avait
disparu. L'assassin, bourrel de remords, alla s'accuser de son crime et
fut condamn  tre pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon
de sa fortune pour construire une chapelle o un mausole serait lev
au seigneur de Riesenstein, et o une messe serait dite  des poques
fixes de l'anne pour le repos de son me. La chapelle fut en effet
construite au milieu du chteau fort. Le mausole s'y voit encore et
reprsente la victime avec sa cuirasse perce des balles qui lui trent
la vie. La messe se dit rgulirement aux poques qui ont t fixes par
la fondation.

Je vins retrouver  Krummisbaum des amis avec lesquels je passais
toujours une grande partie de mes ts. Plus tard, je revins encore dans
ces contres pour me rendre  Frauenberg, chez le prince de
Schwarzenberg, afin d'assister  ses grandes chasses d'automne, d'o je
retournai  Vienne dans le courant de dcembre.

Mon hiver s'coula, comme de coutume,  Vienne. Je partageais mon temps
entre les tudes, qui remplissent  peu prs exclusivement ma vie, et
une socit bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux
chagrins. J'tais li intimement depuis bien des annes avec le comte et
la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne
sant. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de
graves inquitudes. Sa fin fut prmature. Il disparut de ce monde
lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva,
aprs une agonie de plusieurs jours. C'tait un homme d'esprit, d'un
jugement sr et d'une grande bont, universellement aim, et pour lequel
j'avais une tendre et sincre amiti. La comtesse, femme de bien,
possdant les plus hautes qualits et une grande sduction, sincrement
attache  son mari, fut frappe de cet vnement, qui a laiss chez
elle une empreinte douloureuse et mlancolique, que, jusqu' prsent,
rien n'a pu entirement effacer. Plonge dans une profonde douleur, elle
se dcida  aller passer, chez une de ses parentes, dans un chteau en
Hongrie, la plus grande partie de l't, afin de se trouver  proximit
pour se livrer  des actes de pit au caveau de famille o son mari
avait t dpos.

Cette mort prmature changea toutes les habitudes de ma vie. Je me
disposai  voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je
cherchais depuis longtemps, se prsentait. L'empereur venait  Toeplitz
pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette
fois je pris la route directe en passant par Znam et Iglau.

J'arrivai  Znam le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de
bataille o j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans
auparavant, et sur lequel j'avais reu le bton de marchal. Les faits
sont tellement encore prsents  mon esprit, qu'il me fut facile de
reconnatre toutes les localits, et j'prouvai une sensation profonde
et dlicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon
chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la
Bohme, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante,
varie et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui
l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux
frontires de la Bavire au midi, finissant en passant par le nord  la
Moravie.

Je traversai le champ de bataille de Kollin o le grand Frdric fut
battu par le gnral Daun, six semaines aprs avoir gagn la bataille de
Prague. Son arme tait infrieure  l'arme autrichienne. Il trouva
celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc
excute  porte de canon. Les Autrichiens se disposaient  la
retraite, quand un gnral prussien, qui tait  la droite et dont le
rle tait dfensif, descendit de sa position pour attaquer. L'arme
autrichienne fut oblige de rester, et la bataille s'engagea sous
d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commenc son
mouvement. Une dfaite complte en fut le rsultat pour les Prussiens.
Mais, cette dsobissance du gnral prussien n'et-elle pas eu lieu, on
ne pouvait gure esprer autre chose du plan suivi par Frdric; car on
ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus dlicat, plus
difficile que la manoeuvre opre  Prague. Pour qu'elle pt russir une
fois et  plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tte un
gnral stupide. Or le gnral Daun valait incomparablement mieux que
son devancier, le prince Charles de Lorraine.

J'arrivai  Prague o je ne restai qu'une journe, et je continuai ma
route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore
un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz,
o le grand Frdric obtint un brillant succs.

Le 19, l'empereur et l'impratrice de Russie arrivrent  Toeplitz, et,
le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au
bal. Ils m'accueillirent avec une extrme bont, et j'en prouvai un
vritable bonheur. Le sentiment que je porte  l'empereur Nicolas est
exempt de tout intrt. Il est le rsultat de la haute estime que j'ai
pour son caractre, pour la puret de ses intentions, car je crois que
le mobile de toutes ses actions est l'ide d'un devoir. Si quelquefois
il dpasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une svrit que
semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec
rpugnance qu'il se soumet  des mesures qu'il regarde comme des
ncessits commandes par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce
qui est beau, grand, gnreux. Sa tendresse pour les siens et sa
bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bont de son coeur.
J'prouvai donc un vritable bonheur de l'approcher encore une fois
avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bonts dont
j'avais t l'objet pendant mon voyage dans la Russie mridionale.
L'impratrice me reprocha avec une grande amabilit de n'avoir pas fait
un dtour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la premire fois qu'
mes propres yeux je reconnus ce tort.

Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait
l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis  le voir en
particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce
qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait  quelques
intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystrieusement
dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le
voyage que M. de la Ferronnays fit  Kirchberg, et une fois  son
retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une rsolution
constante qui doit tout renverser, il se laisse arrter journellement
par les plus petits obstacles et les plus minces considrations. Il
reconnat le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports
politiques avec lui, en mme temps qu'il ne peut se rsoudre  prononcer
son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la
Ferronnays et moi; il leur tmoigne ses sentiments; mais il ne peut leur
accorder le charme d'une intimit qu'il apprcie beaucoup, de peur de se
compromettre. Avec un esprit distingu, une instruction tendue, et un
caractre qui, dans les circonstances importantes, montre une grande
force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de
profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de
satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait t l'unique objet
de mon voyage.

L'impratrice resta deux jours seulement  Toeplitz; l'empereur, aprs
avoir pris les bains, se mit en route, le 10 aot, pour la rejoindre aux
eaux de Kreis, en Bavire, o elle s'tait rendue. Deux jours aprs, je
quittai Toeplitz, o je n'avais plus rien  faire et j'entrepris un
petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la
seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de
prendre avec plaisir aujourd'hui.

Je me rendis  Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes
souvenirs pour moi.  peine arriv  Dresde, je courus revoir le champ
de bataille clbre o la fortune nous rservait ses dernires faveurs.
Je reconnus avec facilit et avec un certain plaisir tous les lieux. Les
vnements se reprsentaient nettement  ma pense. Jamais le point
lev d'o nous sommes tombs ne se montra ainsi  moi d'une manire
plus clatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passe et les
temps hroques de ma jeunesse, je rsolus de consacrer plusieurs jours
 voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses
intressantes.

Avant de commencer cette tourne, j'allai faire ma cour au roi et  la
famille royale et dner  Pilnitz, rsidence d't. Le chteau est
clbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les
projets insenss que les souverains de l'Europe conurent contre notre
indpendance et notre libert, mais dont le rsultat fut si loin de
rpondre  leurs esprances. Ce chteau, d'une construction bizarre,
parat peu agrable  habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et
d'appartements qui ne forment pas de systme. De vastes carrs, dont le
milieu est rempli de verdure, forment les alentours du chteau et
prsentent un spectacle agrable  la vue. Je trouvai le roi un homme
instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande
bienveillance. L est un naturaliste distingu, le prince Jean, son
pre, un pote, et la princesse Amlie, un auteur dramatique dont les
ouvrages ont du succs sur tous les thtres de l'Allemagne. La famille
royale tait augmente de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut
trs-agrable. Comme mon sjour habituel  Vienne me met souvent dans le
cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrme bienveillance. Je
vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de
sa fidlit  Napolon. Elle me parla avec tristesse de l'poque o je
lui avais t prsent, poque bien voisine des dsastres qui devaient
tous nous accabler.

On peut appliquer  la Saxe un proverbe italien qui semble avoir t
fait pour les princes qui l'ont gouverne: _I principoni hanno soldati
e cannoni, i principini palazzi e quadri._ Que de richesses accumules
dans cette ville; que d'objets d'art y sont runis! N'ayant vu Dresde
qu'au milieu des vnements de la guerre, je n'en avais qu'une
trs-faible ide.

Je commenai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve
et j'y consacrai trois jours.

Aprs la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des
Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la
plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont runis;
mais on ne peut que dplorer le peu de soins qui prside  leur
conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'cole italienne s'y
trouvent runis, et  leur tte on voit la clbre Madone de San Sisto,
l'un des plus beaux ouvrages de Raphal. On ne peut se lasser de
l'admirer. Aucune _Vierge_ de Raphal n'a plus de dignit, de grandeur,
et n'est,  mon avis, plus en harmonie avec la destination divine
qu'elle a reue. Celle de la Sedia a peut-tre plus de douceur, mais
elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.

Des Corrge admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la
_Sainte Nuit_, puis un _Saint Georges_, o la force et la grce sont
runies. Paul Vronse, dont le style est si pur, a fourni un grand
nombre d'ouvrages, et l'_Adoration des Mages_ est sans doute un de ses
chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le mme plaisir.
Les _Noces de Cana_, du mme auteur; une admirable _Sainte Ccile jouant
de l'orgue_, de Carlo Dolce; une superbe _Vnus_ de Palma Vecchio; la
_Femme adultre_, de Marone; deux de Palma Vecchio; une _Esther  genoux
devant Assurus_, de il prete Genovese; un _Saint Matthieu
l'vangliste_, d'Annibal Carrache; l'_Ascension de la Vierge_, du mme
auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frapp; mais il y en a
encore un grand nombre qui sont dignes d'tre compars  ces
chefs-d'oeuvre, il faudrait crire un livre entier pour rendre compte de
toutes ces richesses. Indpendamment de ces admirables tableaux de
l'cole italienne, il y en a aussi un grand nombre de trs-estims de
l'cole allemande, et entre autres d'Albert Drer. Tout en apprciant
beaucoup leur beaut, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un
voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours 
voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.

J'allai visiter le trsor, objet digne de la plus grande curiosit.
Nulle part il n'existe, runies, autant de choses prcieuses en objets
d'or du moyen ge et des quinzime, seizime et dix-septime sicles. On
y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes
les espces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il
y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, mont sur un pied qui
renferme une mcanique cache, destine  le mettre en mouvement. Le
globe se divise, et la partie infrieure, servant de tasse  boire,
vient se prsenter d'elle-mme successivement  chaque convive. On ne
pouvait pas donner des dimensions plus grandioses  la dbauche. On se
rappelle que l'lecteur de Saxe, roi de Pologne, tait aussi
remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.

Beaucoup d'ouvrages des premiers matres de la Renaissance sont dans
cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants
sont d'une rare beaut. Leur valeur, comme gage (car ils ont t
plusieurs fois employs  procurer passagrement des ressources
financires), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande
 six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trsor de la
couronne de France n'est estim que quinze millions.

J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est
complte et range avec art, et, comme tout le reste, sur une chelle
immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes
de la maison de Saxe qui ont rgn, des garnitures de chevaux souvent en
pierres de couleur, et en particulier un quipage de cheval trs-beau,
avec une paire de pistolets donns par Louis XIV, un sabre et une armure
de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur dmesure et en mme temps
recourb. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnne et des hottes
de Napolon (places sous verre).

Le conservateur prtend que les petites armes  feu ont t inventes 
Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir t le
premier fabriqu. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans
un canal troit. Les pistolets et les fusils  rouet taient  peu prs
dans le mme cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier
produisait des tincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le
Fort, a laiss  ce muse une partie de sa toilette.

Il me restait  voir les statues et la collection des porcelaines,
runies dans un palais dit du Japon, belle maison, situe sur le bord de
l'Elbe  Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque
tous antiques. Ces divers objets ont t achets fort anciennement et se
composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une
autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop
dprcie. J'y trouvai des choses fort belles,  mon avis au moins,
mles avec un assez grand nombre de mdiocrits. J'admirai
particulirement un groupe compos d'un hermaphrodite et d'un satyre;
ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre:
l'expression est vraie et nergique. Une statue rappelant la Vnus de
Mdicis et lui ressemblant  s'y mprendre, sauf les restaurations
considrables dont elle a t l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des
empereurs Marc-Aurle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un
faune dans l'attitude de verser  boire; de beaux bas-reliefs en bronze,
des statues trouves  Herculanum, les premires, dit-on, qui furent
dterres, ou pour mieux dire enleves du bloc de lave qui couvre cette
ville, compltent cette collection que, malgr son peu de rputation,
j'ai eu un grand plaisir  visiter.

Je descendis pour voir les porcelaines places dans la partie infrieure
des btiments. On connat la richesse, la varit et le nombre
extraordinaire des pices qui la composent. On trouve d'abord des
porcelaines de la Chine et du Japon. Leur clbrit est rsulte de ce
qu'elles taient anciennement les seules au monde. Elle est devenue
ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les
conditions mises  la bonne porcelaine, elles sont infrieures  tout ce
qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont
remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de
Saxe, dont la pte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite
celles de Vienne et de Svres, qui sont aussi trs-bonnes, et enfin
arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont gure que du verre et ne
peuvent tre compares  aucune des autres.

La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut tablie 
Dresde, en 1704, par Frdric Becker, n en 1652, et peu aprs, en
1710, transporte  Meissen, o elle est reste depuis. D'abord on fit
de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine
polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on
inventa le biscuit, o le quartz est en plus grande quantit. Depuis
cette poque, ce travail est rest constamment le mme. On m'a montr la
collection des roses bleues, achetes au roi de Prusse par Auguste, pour
une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine
du dixime sicle, semblable  celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert
clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un lger relief. J'ai
appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de
deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans
compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pte. Ainsi, quand
le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays
lointain, on peut tre sr qu'il est de fabrique chinoise.

Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me
restait  visiter la Suisse saxonne et les tablissements de Freyberg,
si clbre par son cole et par les mines de cuivre et d'argent qui
s'exploitent dans ces contres par les meilleurs procds connus.

On appelle Suisse saxonne le pays situ sur la rive droite de l'Elbe et
s'tendant jusqu' la frontire de la Bohme. Malgr sa physionomie
pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui
ressemble  la Suisse. Celle-ci se compose de chanes de montagnes, et
ici il n'y en a pas trace. Un plateau lev constitue ce pays, et ce
plateau, dchir par les eaux, coup dans diffrentes directions,
prsente de jolies valles prises dans l'paisseur du plateau, et non
pas rsultant de lignes de montagnes superposes. Les valles de ce pays
ne sont que de larges et longs fosss creuss par la nature, qui donnent
cours  de belles eaux. La succession des sicles en a couvert les
pentes d'une belle vgtation et de belles forts.

En me rendant  la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour
visiter le camp clbre de Pirna, dont parle Frdric, et o l'arme
saxonne se renferma au moment o la guerre de Sept-Ans clata. Je ne
comprends pas comment il a t regard comme inexpugnable. Aujourd'hui
une arme aussi infrieure que l'arme saxonne devant l'arme prussienne
n'y serait pas en sret. Au surplus, Frdric avait du temps devant
lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son arme les
prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il tait donc
sage  lui d'viter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient
le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le
moment o la faim les forcerait  mettre bas les armes.

De Pirna je me rendis  Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont
l'importance me parat mdiocre. Au dessus du plateau, dont le
commencement est le Sonnenstein, s'lve un rocher de trois cents pieds,
autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosits et
bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze 
dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les
arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la
nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes ncessaire  sa
dfense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creus dans le
rocher, assure la possession de l'eau ncessaire. Le but particulier de
cette forteresse est de matriser le cours de l'Elbe; mais elle est si
leve, que, malgr quelques batteries basses, malgr la disposition des
affts qui permet de tirer sous un angle considrable, au-dessous de
l'horizon, elle gnerait mdiocrement la navigation pendant le jour, et
n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort
o l'on peut mettre en sret ses richesses et placer des
approvisionnements pour une arme qui opre. En 1813, une garnison
franaise l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rle
important.

De Koenigstein, je me rendis  Schandau, situ sur la rive droite de
l'Elbe, bourg plac au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la
charmante valle de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la
Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux
ferrugineuses d'un got trs-prononc. Parti de cette petite ville pour
parcourir le pays, je remontai la valle du Potenbach jusqu'au lieu o
la Sebuste se joint  lui. La valle, jusque-l, est frache et
charmante, d'une faible largeur; la rivire serpente au milieu des plus
belles prairies, en coulant constamment  plein bord, tandis que les
pentes des coteaux bien boises servent de cadre au tableau qui se
droule  la vue. Arriv sur le plateau, presque partout horizontal, on
voit une belle culture. Aprs en avoir travers une partie, on rentre
dans des ravins boiss que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis
arriv en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre ct du
Potenbach qui coule au pied de rochers escarps. Dans ce lieu, le vallon
est si troit, qu'il n'y a aucun chemin, mme aucun sentier sur les
bords. Cette vue est imposante et trs-belle. De l nous avons
rtrograd pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous
sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au
milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect vari prsente
toujours un riant tableau. Aprs avoir pass sous le rocher connu sous
le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et
le Rosenberg, et le Canap, nous avons gravi le rocher, pour arriver au
lieu connu par le nom de Bastei, o se trouve une auberge situe 
l'extrmit du rocher. Quelques saillies permettent de voir
l'escarpement, et de dcouvrir l'Elbe qui coule  son pied. Ce coup
d'oeil est magnifique et mrite sa rputation.

De la Bastei, nous sommes revenus  pied par la valle d'Altwald,
compose d'une crevasse entre les rochers. Aprs une heure de marche
pour arriver  Altwald et ayant mont cent cinquante marches, nous nous
sommes retrouvs sur le plateau, et prs de notre voiture qui s'y tait
rendue par des chemins constamment d'une gale hauteur, en vitant les
ravins et les tournant  leur naissance. De l on va voir le moulin de
Lokmhle situ  cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un
cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette
rivire s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du
pays appel la Suisse saxonne, trs-mal nomm, ainsi que je l'ai dj
dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais,
et mritant la lgre fatigue qu'on prouve en le parcourant. De
charmantes routes, au surplus, ont t excutes pour en faciliter le
parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour
de Dresde s'effectuent par la valle de l'Elbe. On passe  Pilnitz, et
en peu d'heures on est de retour  Dresde, en traversant Neustadt.

Le lendemain de mon retour  Dresde, je me rendis  Freyberg, muni d'une
lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben,
directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme
trs-distingu et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce
qui pouvait m'intresser. L'cole de Freyberg est clbre dans toute
l'Europe. Soixante lves, dont le plus grand nombre vient de
l'tranger, en suivent l'enseignement. Elle a form plusieurs
minralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je
visitai la collection complte des minraux que l'cole possde, et
j'allai voir ensuite l'usine consacre  l'amalgame qui se fait de la
manire la plus avantageuse et la plus parfaite.

L'opration s'excute ainsi: les minerais runis sont casss en petits
morceaux. Aprs avoir eu soin de mler les plus riches avec les plus
pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des
fourneaux  griller, en les mlangeant avec dix pour cent de sel commun.
On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps dtermin,
 l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brlent, et
il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le
minerai grill, on le porte au moulin pour le rduire en poudre
impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en
y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un mtal binaire, plomb et
argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermes dans
trente-deux onces de plomb fondu. Cette opration se renouvelle sur les
scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le
fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb,
et on retire au fur et  mesure la peau qui se forme  la surface des
mtaux en fusion dans les chaudires. On acclre cette oxydation au
moyen de soufflets dont le vent est dirig sur la surface. Le plomb
ainsi enlev, l'argent reste au fond; mais,  la premire fois, il n'est
pas pur, et l'opration est recommence sur des quantits moindres.

Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de
plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mles
vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent  divers
particuliers, et la proprit est divise en actions. Il y a dans cette
usine une pompe  incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau
 une trs-grande distance par un tube de six pouces de diamtre.
Quatre pompes runissent leur action, et l'eau cde  une pression de
sept atmosphres. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries o se
fait l'exploitation. Il y en a cinq, places les unes au-dessous des
autres. Des pompes amnent au-dessus de la galerie d'coulement les eaux
de la partie la plus basse, et, du point d'o elles retombent sur le
moteur, elles contribuent  le faire marcher au moyen d'un supplment de
forces et d'un courant intrieur, qui sert constamment  cet usage.

Le lendemain, j'allai voir une mine de la mme espce, mais qui renferme
un appareil qui tait nouveau pour moi, une turbine de la force de trois
chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la
quantit d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces
conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux
chevaux. Cependant cette ingnieuse machine n'est utile que dans des
circonstances donnes. Avec une trs-grande chute et peu d'eau, ou avec
trs-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec
des lments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits
plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante
de nouvelle invention, et compose d'un cylindre en fer battu de neuf
pieds de diamtre. Une vis d'Archimde incline sous un angle dtermin,
et le gros bout en bas, est enfonce aux deux tiers de son diamtre dans
l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre  chaque tour, produit un
courant rgulier avec une pression de trente pouces d'eau.

Je fis  Freyberg une rencontre agrable: j'y trouvai un clbre
voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois
l'Amrique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de
l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et rciproquement. Il se
disposait  continuer ses explorations et avait pass l'hiver  Berlin,
occup  complter son instruction pour rendre ses observations plus
utiles. Il comptait se mettre en route l'anne suivante pour le Caucase,
et de l sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus
levs de la chane du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rv,
auquel il s'tait pendant longtemps prpar, mais qu'il n'a pu excuter
et que l'intrt des sciences rclame encore aujourd'hui.

Je quittai Dresde le 26 aot, pour revenir en Bohme et visiter le nord
de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer 
Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'tait
rveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures 
les parcourir, et puis je m'arrtai  Hochkirch, o Frdric prouva un
grand revers, dont son ennemi, le marchal Daun, ne sut pas profiter.
L'arme prussienne tait mal poste. Elle occupait une mauvaise position
en face et  porte de l'arme autrichienne. Elle fut surprise et
battue; elle perdit deux cents pices de canon; mais, chose presque
incroyable! elle ne fut pas mise en droute, se retira  deux lieues et
prit position sur la Spre, o Daun la laissa tranquille, tant l'empire
qu'exerait sur son esprit le gnie de Frdric tait puissant! Cet
vnement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire
de cette guerre si fconde en miracles.

En approchant de Lbau, le pays est charmant, bien cultiv, et il
s'embellit encore aprs avoir pass cette petite ville. Je visitai
l'tablissement morave, d'une ravissante beaut, et o la prosprit, le
bien-tre et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de
personnes composent cette colonie, fonde, il y a environ cent ans, par
un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une
vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles;
elle en vend pour cinq cent soixante mille cus par an, ce qui donne 
cette population un bnfice de sept  huit cent mille francs.

Aprs avoir couch  Zittau, je me rendis  Friedland, chef-lieu du
duch rig en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le
lui retira au bout de deux ans, en lui tant en mme temps la vie.

Le chteau de Friedland, forteresse de l'poque, construit avec soin par
le chevalier Berka, est lev sur un rocher de basalte et soumis au
commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le
donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est gure
habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La
chapelle renferme un monument lev en l'honneur du feld-marchal baron
de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut
en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui  la famille de Clam-Gallas,
hritire du gnral Gallas,  qui Ferdinand la donna aprs la mort de
Waldstein et la confiscation de ses biens. Le chteau de Friedland fut
attaqu, mais sans succs, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la
guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantt aux Sudois,
tantt aux Impriaux. Il ne renferme rien d'intressant aujourd'hui,
except le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture
de draps existe  peu de distance du chteau.

De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez pres, 
Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est
le sige d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps,
de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre
une population de dix mille mes. Ce canton donne l'ide d'une ruche
d'abeilles par l'activit qu'on y remarque; il s'y fait des affaires
pour des sommes fort grandes. Ce dbouch pour pntrer en Bohme est un
des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au
milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.

De Reichenberg j'allai  Liebnau et  Turnau, o je couchai. L'industrie
de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des
pierres fines de Bohme, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et
dans la composition des pierres imites, faites avec du verre de
couleur. Cette industrie emploie  Turnau seul plus de six mille
ouvriers.

Le lendemain, je me rendis  Koenigsgratz, ville ancienne et bien
fortifie, place au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant
gnral Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands
dtails. Fortifie rgulirement, sa grande force lui vient des
inondations, que l'on peut crer  volont, en peu de moments, au moyen
de ponts-cluses construits sur chacune des deux rivires, inondations
que l'ennemi ne peut pas loigner. Elle a huit bastions avec de grandes
demi-lunes, des places d'armes retranches, des couvre-faces revtus; en
un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent
runies. Les tablissements sont d'une beaut extraordinaire; tous les
magasins sont casemats, et il y a des logements  l'abri de la bombe
pour dix mille hommes et un escadron. Tout a t prodigu pour rendre
cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en
remarquant toutefois que les dfauts de cette place sont d'avoir une
action difficile  l'extrieur, malgr deux rivires qui la favorisent,
 cause des longs dfils par lesquels il faut sortir. Du reste, des
pts placs dans les inondations, mais trs-prs de leur extrmit,
parent un peu  cet inconvnient, en loignant l'ennemi et protgeant,
par leur feu, la marche des colonnes sur les chausses et leur
dploiement.

Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possde
diffrents privilges. Elle montra un attachement et un dvouement
particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne,
devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trne de Bohme,
en 1458. Un fait qui m'a frapp ici, c'est le prix extrmement bas des
denres.

Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter
l'tablissement o mangent en commun, et parfaitement bien, officiers
suprieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des ftes aux dames
de Koenigsgratz, et la dpense mensuelle de chacun d'eux ne s'lve pas
au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un
pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas
absolue: elle rsulte de revenus suprieurs aux besoins, et les besoins
ont toujours, quoique variables, une limite dtermine.

De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est
loigne que de six lieues. Elle mrite le voyage d'un homme de guerre,
car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, o l'argent et les
soins ont t prodigus. On demande  quoi il tait bon d'lever une
seconde ville de cette importance aussi prs de Koenigsgratz, qui
remplit prcisment le mme objet qu'elle, celui de renfermer des
dpts, des magasins de toute espce et de donner  une arme dfensive
le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication
m'en a t donne, et elle montre le pouvoir magique que les hommes
suprieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frdric II avait camp
sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de
Bavire, et cette position trs-bonne avait tenu pendant longtemps en
chec l'arme autrichienne. Ds lors on donna une importance
surnaturelle  ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui
y est aujourd'hui, uniquement pour empcher l'ennemi de ne jamais plus
l'occuper. Sa force consiste particulirement dans des moyens de dfense
souterrains, qui y sont distribus avec un grand art et un trs-vaste
dveloppement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers tant
couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de
guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une
des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour
mettre  couvert douze mille hommes et trois escadrons sont  l'preuve
de la bombe. Elle a cot douze millions de florins (trente millions de
francs) et a t termine en 1787. Le gouverneur en tait le gnral
baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la
guerre autrefois  la tte du rgiment des dragons de la Tour, qu'il
commandait et qui avait acquis une grande rputation dans l'arme
franaise. Il avait pous une femme d'une grande beaut, d'une haute
naissance, Wradislas, et qui lui a donn la plus belle famille que l'on
puisse rencontrer.

Aprs avoir sjourn vingt-quatre heures  Josephstadt, je continuai mon
voyage par Holitz, o le grand Frdric a eu son quartier gnral
pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation
royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et btie en 1568, par un
baron Wradislas, sous la direction du clbre architecte italien
Battista, et j'arrivai  Brnn le 30 aot. J'allai visiter les beaux
tablissements mtallurgiques du prince de Salm  Plansko, sur la
Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et
un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'
quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de
cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulirement en
sablerie. Les usines ont t mises sur le pied actuel par un clbre
chimiste, nomm Reichenbach, qui a dcouvert la crosote, substance qui
entre dans la composition de la fume et lui donne la proprit de
conserver la chair; dcouverte d'une importance capitale pour la
mdecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront
plus tendues. Il ne s'est pas born  soigner les intrts de sa
gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a
fini par tre extrmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis,
s'est rompue avec clat.

J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves,
tablie galement par Reichenbach au compte du prince de Salm,  Reis, 
deux lieues de Plansko. Elle est sur une chelle gigantesque, nullement
en rapport avec les moyens de culture  porte de l'approvisionner. Une
autre manufacture de la mme espce, et qui est un modle de bonne
entente, o l'on trouve de l'conomie intelligente pour diminuer la
main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des
meilleures mthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les
plus perfectionnes. Elle appartient  un ngociant franais, tabli
depuis longtemps  Vienne, qui l'a btie  Sglovitz,  deux lieues de
Brnn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'tendue; elle
est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle
est calcule pour consommer vingt millions de betteraves, et elle
fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas
usage de presse: on y emploie le lvigateur. Une machine  vapeur de la
force de quinze chevaux suffit  tous les besoins. Le sucre est si bien
fait, qu'il n'prouve qu'un dchet de dix pour cent au raffinage. Le
capital employ dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.

Je visitai avec soin un tablissement d'une triste clbrit, le
Spielberg, maison de dtention pour les condamns. C'est l'ancienne
citadelle de Brnn, qui a t convertie en prison. Elle est parfaitement
tenue, et les prisonniers y sont traits avec beaucoup d'humanit. La
nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres.
Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur Franois, quelque
temps avant sa mort, avait fait vacuer. Au surplus, de son temps, ils
n'avaient rien de malsain; mais ceux qui taient habits au temps du
libral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clmente
Marie-Thrse, taient funestes  la vie des prisonniers. Ces cachots
amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit.
Aujourd'hui une philanthropie claire prside au rgime de cet
tablissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarque, c'est que
les condamns pour rcidive ne sont pas spars de ceux qui le sont pour
la premire fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts
seulement sont condamns  vie ou  plus de dix ans, et cependant cette
prison est le seul lieu de dtention pour les provinces des deux
Autriches, de la Moravie, de la Bohme, et correspond aux besoins d'une
population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui
montre la douceur des moeurs et la moralit de ces peuples. Les autres
prisonniers de la monarchie ont leur maison de dtention, et il y en a
une au chteau de Laybach, en Carniole, et une autre  Moukatch, dans
les Karpathes, pour la Hongrie.

Aprs toutes ces excursions, je me rendis  Eichhorn, chez la princesse
de Wasa, qui m'avait fort engag  aller la voir. Eichhorn est une bonne
et belle habitation, situe sur un rocher escarp, au pied duquel coule
la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir
une superbe rsidence d't; le pays, tout sauvage qu'il est, se
prterait facilement  des embellissements. La princesse en a commenc
qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent dj des rsultats
satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce sjour,
une bonne et douce existence; ils y sont aims et reoivent  merveille
ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont tendues, sans tre
belles. La vie passe dans ce lieu trs-agrablement.

La princesse me fit faire diverses excursions intressantes dans ce pays
pittoresque. Nous allmes voir la partie suprieure de la Schwarza, 
Adamsthall, et dner dans un chteau appartenant au prince de
Lichtenstein, situ au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et
 trs-peu de distance de grottes d'une trs-grande tendue et qu'il
faut longtemps pour visiter en totalit. Nous allmes en mme temps au
caveau de famille des Lichtenstein, tabli prs de Vrano. Le prince Jean
l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant
avec l'ancien. Son premier habitant a t le prince Jean lui-mme. Il se
compose d'une glise souterraine, place au-dessous d'une autre fort
belle revtue en grande partie de marbre, et btie il y a environ deux
cents ans. Je quittai bientt Eichhorn pour revenir  Vienne, mais je
devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a
de l'attrait  donner des soins  ceux dont la tte leve a t frappe
par la tempte, et qui supportent avec calme et dignit l'infortune qui
pse sur eux.

Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse
Palffy dans leur charmant tablissement de Marcheck, situ sur la rive
droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la
rsidence d't du chef de cette famille, riche et considrable, mais
dchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte
d'infriorit, jusqu' ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme
on l'a dj vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit
nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix
de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus
tendues.

Le chteau de Marcheck n'est pas considrable, mais il est arrang avec
soin. De trs-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue,
spars par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse
Palffy, femme de mrite et d'esprit, recommandable par ses hautes
qualits, en fait les honneurs  merveille. Nous parcourmes les
environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succs de ses affaires et
se consacre entirement  remettre en ordre une grande fortune drange
par son pre, fortune qui doit retourner  ses neveux, car il n'a pas
d'enfants, me montra ses tablissements d'agriculture, qui sont bien
tenus et bien conduits. Une fatalit  la manire des anciens a frapp
sur lui, et une impression profonde de tristesse a donn un cachet
particulier  son humeur et  sa physionomie. Son frre, qu'il aimait,
est mort de sa main  la chasse, et un pressentiment avait annonc  ce
frre, depuis longtemps, une fin prmature: on lui avait prdit qu'il
ne dpasserait pas l'an 1830. Il tait au moment d'achever cette triste
anne lorsque, tant  la campagne, le prince Palffy lui proposa et le
pressa de venir  la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle,
en ricochant, l'tendit roide mort. On conoit qu'un souvenir pareil
empoisonne la vie, et, en vrit, le prince Palffy se nourrit de sa
douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plat  exagrer ses
devoirs.

Dans nos promenades, nous allmes voir le chteau de Teben, plac sur
une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la
Marche dans le fleuve. Sa possession rend matre absolu de la
navigation. Nous avons,  cet effet, occup ce poste militaire en 1809,
et, en l'vacuant, nous l'avons dmantel. Aujourd'hui ce n'est plus
qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.

Peu aprs mon retour  Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein,
dont les tablissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la
fortune est peut-tre la premire du continent de l'Europe. Elle se
compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et
sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultives, beaucoup de
chteaux en bon tat, en un nombre presque ridicule. Sa famille,
trs-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours
compt, parmi ses membres, un grand nombre de gnraux distingus et de
bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est
un des lments de la puissance nationale.

Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frres et
soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mre, la
princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse
rencontrer et qui, sans tre jamais sortie de l'Autriche, parle un
franais aussi pur et aussi lgant que la personne la plus distingue
et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gte tous ces
avantages, et chacun la dplore; c'est une extrme surdit qui lui rend
 charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux
ornements.

Je passai une semaine  Eisgrub. La matine tait employe  la chasse
ou aux courses de curiosit, et la soire tait anime par une agrable
et nombreuse socit.

Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie;
il en a partout, mais c'est l qu'est le sige de ses grandes richesses.
Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg
appartenait autrefois  sa famille, et on prtend qu'un Lichtenstein la
perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a mme, 
peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui
rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le
prince de Lichtenstein, revenant chez lui aprs cette quipe et ayant
rencontr dans ce lieu sa femme  laquelle il fit la confession de sa
faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut leve, je ne
sais trop dans quelle intention, pour perptuer le souvenir de cet
vnement.

Les environs d'Eisgrub n'avaient pas t favoriss par la nature. Le
pays, tel qu'il est, a t cr par le prince Jean. Le sol tait
autrefois couvert de marais. On en a creus une partie pour faire de
vastes tangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a lev les
terres environnantes. D'immenses plantations ont t faites et, grce 
tout cela, on a eu en mme temps des lacs et des forts. L'habitation
d'Eisgrub ressemble plus  une maison de campagne des environs de Paris
qu' un chteau; mais c'est une maison de campagne d'une trs vaste
dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la
tenue en est soigne comme s'il tait de quelques arpents. Des
corbeilles de fleurs jetes  et l, une pice d'eau en face du
chteau, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles
seraient ailleurs des jardins, la pice d'eau un lac, et le gazon une
prairie.  la suite de ce magnifique lieu de promenade, du ct de
Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du ct de
Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice,
la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent tre faites dans
des pays clos ou ouverts.

La grande habitation, l'habitation fodale, le vritable chteau, n'est
cependant pas  Eisgrub: elle est  Felsberg, situ  deux lieues.

Ce chteau est dans les plus vastes dimensions. Le prince de
Lichtenstein s'y tablit  l'poque des grandes chasses. Il peut y
recevoir et y loger soixante  quatre-vingts trangers, et y mener une
existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le got n'tait
pas sr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses ides, se trompait
aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au chteau de Felsberg
son caractre fodal, il a voulu le moderniser. En dtruisant les
contrescarpes, en comblant et en plantant ses fosss, il a dfigur
cette habitation.

Le prince Jean avait un got dsordonn pour les fabriques formant point
de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses
possessions, et particulirement aux environs de Vienne, il a bti des
usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux
sicles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire
et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre
peut-tre je respecte les souvenirs, et ce qui les fait natre me plat
et m'inspire. Mais btir des ruines, mentir avec prtention, mettre les
rves de l'imagination  la place des vrits de l'histoire m'a toujours
paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a
pas donn dans ces carts-l  Eisgrub. Il a fait des crations qui
ornent le paysage, et plusieurs sont trs-belles, si toutes ne sont pas
de bon got. Ainsi il a bti un dlicieux pavillon, appel le pavillon
de la Frontire, parce qu'il est plac, avec son petit jardin de fleurs,
moiti en Moravie et moiti en Autriche. En face est une pice d'eau de
quelques mille arpents, donnant de trs-grands revenus par le poisson
qui s'y nourrit. Elle forme un vritable lac. La maison de la Frontire
est un but de promenade et un lieu o l'on va dner souvent en t. D'un
autre ct, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal
qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mmes dimensions que
l'arc de triomphe de Trajan,  Rome, et revtu d'assez beaux
bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est
une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle
est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues 
travers de belles glaces. Un monument reprsentant les propyles
d'Athnes, lev par le prince Jean  son pre et  ses frres, est
plac prs de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice
bizarre et une singulire dfiance de l'avenir, il y a mis aussi la
sienne. Cette construction n'est pas d'un got pur.

Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant btiment appel
Vohauska, destin  recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la
chasse au sanglier. Ces animaux, presss, sont forcs de traverser une
pice d'eau, et de passer  porte de fusil de la maison d'o on les
tire. Ceux qui chappent arrivent dans une prairie en face du revers de
la maison. L des cavaliers les attaquent  la lance; combat vritable,
chasse prilleuse, exercice chevaleresque qui doit tre d'un grand
intrt. Deux cavaliers sont toujours runis pour se soutenir et
s'entr'aider.

On raconte que le clbre prince Louis de Prusse, tu  Saalfed,
quelques jours avant la bataille d'Ina, tant venu  Eisgrub, fut
convi  cette chasse. Le prince Jean tait son soutien. Le prince
Louis, renvers de son cheval bless, allait tre victime quand le
prince Jean arriva et le dlivra en perant sur son corps le sanglier.

Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite  Malaczka,
chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense chteau
sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et
dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est
monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forts,
dont le produit est considrable  cause du voisinage de Vienne. Sur le
penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est
situe une belle ruine, Blessenstein, reste d'un chteau fodal de cette
contre. C'est dans le voisinage qu'est arriv l'vnement funeste dont
le prince Palffy gmit encore et gmira tout le reste de sa vie.

Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la
monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu gaye par l'arrive
du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un
tat de sant qui mettait en danger sa conservation, revenait de
l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands
efforts pour le bien recevoir, mais toutes les ftes de la cour
aboutirent  des tableaux qui furent assez agrables et  un spectacle,
l'poque de l'anne ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince
est fort beau et de moeurs trs-douces.

Un reste de forces rveillait encore mon ambition: non celle des
grandeurs, il y a longtemps qu'elle est teinte chez moi, mais celle
plus honorable qui tient au dveloppement des facults. Je formai le
projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M.
de Humboldt,  Toeplitz, avaient mri ce projet. Je voulais revoir la
Russie mridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibrie, en
visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir  Orenbourg, pour de l
aller faire un sjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de
comparer leurs moeurs et leur manire de vivre avec celles des Arabes
qui, sauf la diffrence du climat, sont dans des conditions sociales qui
se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne  Gourief, en suivre
les bords jusqu' Astrakan; traverser le Caucase; voir la Gorgie;
entrer en Perse; aller  Hrat, puis  Ispahan et au golfe Persique,
pour revenir en Gorgie, en Mingrlie et rentrer en Europe en
m'embarquant pour Odessa  Redout-Kal. C'tait une expdition de
dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas tre faite
sans la permission de l'empereur de Russie, et mme sans son appui,
j'crivis au comte de Nesselrode pour le prier d'tre l'intermdiaire de
l'expression de mes dsirs auprs de son souverain. Il me rpondit la
lettre la plus aimable o, en m'annonant le consentement de l'empereur
et me prvenant que les ordres seraient donns pour me recevoir d'une
manire conforme  ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part,
 remettre  une autre poque la partie de mon voyage qui concernait le
Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage tait la principale.
Je tenais  fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre
les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonai  mon voyage. En
rpondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majest de
ses nouvelles bonts pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en
faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or,  mon ge, un
ajournement est un abandon.

En gnral, le gouvernement russe parat redouter que des hommes en tat
de juger parcourent cette partie de ses frontires. Les Russes y ont une
existence si prcaire, un pouvoir si mal assis, et peut-tre si menac,
qu'ils ne veulent pas permettre que les trangers puissent y regarder,
pour publier ensuite le rsultat de leurs observations. Au surplus, la
question des Anglais et des Russes me parat fort claircie depuis que
les Anglais, intresss  tout laisser dans l'obscurit, ont dmontr,
bien imprudemment  mon sens, la possibilit d'aller les trouver dans
les Indes en traversant eux-mmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car,
s'ils ont pu venir  cette immense distance, dans un pays pauvre qui
leur est hostile,  plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans
l'Inde, pays de ressources et o ils trouveraient de nombreux allis.

Peut-tre l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de
voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce
dernier pisode a clos ma carrire un peu plus tt que je ne l'avais
pens, et  prsent, de toutes manires, je la regarde comme finie. Tout
l'intrt de ma vie doit se trouver plac dans mes relations avec
quelques amis intimes.

Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommenc mes courses en
Bohme et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette
nouvelle tourne, un agrable pisode embellit mon t.

M. le duc de Bordeaux, que je dsirais vivement revoir, vint  Vienne
aprs avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il
tait accompagn de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime,
entre autres du gnral Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de
l'arme franaise, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de
Bordeaux passa une semaine  Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai
sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les
mouvements des deux armes et les circonstances de la bataille. Il
comprit tout avec facilit et intelligence. Mes rapports avec lui me
furent fort agrables. Je lui trouvai un esprit juste, des manires
aises et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent
dsirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile
position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui rserve, mais il
me parat que, s'il est appel  jouer un rle, il est bien prpar pour
le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier
compltement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date dj de plus
de deux ans.

Je passai une saison  Carlsbad en bonne et agrable compagnie. J'allai
 Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath,
dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne;
puis je retournai  Toeplitz, o je devais rencontrer pour la dernire
fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps aprs. C'tait un
homme de bien et de conscience, lev  l'cole du malheur, et qui a eu
ensuite la force de supporter une grande prosprit. Je revins dans la
Haute-Autriche, o je passai tout le reste de mon automne chez des amis
qui habitent cette belle contre, et je rentrai  la fin de novembre 
Vienne, o j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la
duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont
t, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses
extraordinaires.

Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse
Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chre, fut en danger
de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connatre dans
toute son tendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'tre
spar pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la
respectons profondment.

L'anne prcdente, un matre de forges de Bourgogne, M. Matre, dont
les intrts avaient t autrefois communs avec les miens, et dont je
n'avais aucun motif de suspecter ni les lumires ni la bonne foi,
m'avait crit pour me faire part d'une dcouverte importante faite dans
la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines
soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reu des
renseignements prcis sur le succs des expriences, qui, s'il n'avait
pas t compltement obtenu, tait de nature  inspirer toute confiance.
On avait obtenu des fontes d'une qualit suprieure, des produits
trs-considrables, une grande conomie de combustible, et la facilit
d'en employer de toute nature. Enfin il en rsultait la facilit de
construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines 
vapeur, et, par consquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois
et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait
d'elle-mme et par l'action seule des forces naturelles et des courants.
Elle tait rgle par la force du tirage. Tout cela tait bien
sduisant, et les expressions employes dans les lettres de M. Matre
taient tellement prcises, que, malgr les objections que mon esprit me
suggrait et le doute que la rflexion faisait natre, je finis par y
croire. M. Matre faisait construire un fourneau sur une mine de charbon
de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses
travaux et des expriences qu'il renouvelait. Aprs s'tre entendu avec
l'inventeur, il m'engageait  faire prendre un brevet d'invention par
l'Autriche.

J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Matre devait me
donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le
mauvais temps avait mis obstacle  ce que les expriences pussent tre
faites d'une manire complte, et il les avait remises au printemps.
Tous ces dlais rpugnaient  mon impatience, et je conus l'ide de les
faire moi-mme et de construire, dans une usine impriale,  Neiberg en
Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je
modifiai les plans qu'on m'avait envoys et je mis en action toutes les
ressources de mon esprit pour arriver  un rsultat favorable.

Les travaux une fois avancs, je me rendis sur les lieux et je m'y
tablis, pour en diriger moi-mme l'achvement. L, mditant sur le plan
et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau
avec la chemine d'appel, l'ide d'employer les flammes qui sortaient du
fourneau  puddler la fonte me vint  l'esprit, et je fis construire un
four  puddler sur le canal et une seconde chemine d'appel, afin de
pouvoir,  volont, diriger les gaz par l'une ou l'autre chemine,
suivant que le four  puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le
fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manire la plus
active et la plus complte, malgr des charges de trente pieds. Le
minerai fut rduit, fondu; mais la partie infrieure du fourneau, le
creuset, tant rest froide, le mtal se prit, et, les tuyres s'tant
obstrues, le courant d'air fut intercept et le fourneau s'arrta. Je
fis rtrcir l'orifice intrieur des tuyres et leur donner une
direction plus incline, en mme temps que je fis rtrcir le creuset
pour y concentrer davantage la chaleur; mais les rsultats furent les
mmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui
formait le commencement d'un canal souterrain qui venait  la chemine
d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'tablit et chauffa le
creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit
de mtal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvele sur une plus
grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car,
levant les tuyres de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond,
tout le tirage se faisant par en bas, la partie suprieure du fourneau
fut froide, la rduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne
s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de
manire qu'une partie du tirage se ft par en haut et l'autre par en
bas; mais alors les deux effets furent manqus. Les dpenses que ces
expriences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je
dus les arrter. Mais les lumires qu'elles m'ont donnes ont fix mon
opinion sur la possibilit et la grande probabilit d'un rsultat
avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-aprs que
je crois incontestables.

Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le rsultat
de la diffrence des tempratures. On peut en augmenter la vitesse par
une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires,
on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air
avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et,
dans les autres, par pression. Ainsi la quantit d'air ncessaire  la
combustion est galement assure dans l'un et dans l'autre systme. Les
interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de
l'air, et la pression, que l'on a reprsente comme une chose
ncessaire, ne sert qu' donner une quantit convenable d'air dans un
temps dtermin. Mais la grande diffrence des deux modes constate en
ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a ncessairement la
combustion et les courants d'air dans la ligne droite que dterminent
par leur position respective les orifices d'entre et de sortie, tandis
qu'avec des machines soufflantes, l'action tant mcanique, on fait
arriver l'air d'o l'on veut, parce qu'il est lanc avec une force de
projection constante, dont on peut  volont faire varier la direction.
Ainsi c'est  diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur o
elle est ncessaire que tous les calculs doivent tendre pour les
fourneaux sans machines soufflantes.

Je pense, aprs avoir tudi la question avec soin et suivi les
phnomnes qui se sont passs sous mes yeux, qu'on doit regarder comme
constants les faits noncs ci-aprs. Le tirage, une fois tabli,
traverse sans peine les plus paisses charges de combustibles et de
minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussire. En rduisant les
fourneaux de quinze  dix-huit pieds et employant des minerais fusibles,
on ne trouve jamais d'obstacle de ce ct.

La chaleur ncessaire pour oprer la rduction et la fusion est obtenue
en se servant de la totalit des gaz et du calorique pour cet objet.

En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet
satisfaisant; et je conclus que l'on doit russir parfaitement avec un
fourneau de petite dimension, en tablissant la totalit des courants de
haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'excuterais.

Je construirais un fourneau avec une tour de quinze  dix-huit pieds,
dans la forme consacre par l'usage, avec un creuset carr de vingt
pouces de ct. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile
qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une
douzaine de tuyres  quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du
fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrs d'ouverture aux
orifices intrieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un ct jusqu' un
pied ou quinze pouces de hauteur  partir de la pierre du fond, et je
mettrais  la suite un four  peu prs semblable aux fours  rchauffer,
avec un floux de six pouces en hauteur et aprs une chemine de rappel
de dix-huit pouces d'ouverture place presque horizontalement, de
manire  pouvoir y placer aussi un four  puddler qui prendrait les
flammes pour les rendre  la chemine, ou les y laisserait passer
extrieurement, selon le besoin.

Je ne doute pas un moment d'un succs complet, car tous les
inconvnients remarqus seraient prvenus. Ce four  la suite,  vote
surbaisse, serait ferm par une dame et deviendrait le vritable
creuset, et une porte serait dispose pour faire la coule. Toute la
chaleur et les gaz du fourneau seraient employs: 1  rduire le
minerai et  le fondre; 2  chauffer le creuset, qu'ils traverseraient
en totalit. Aucun engorgement ne serait plus  craindre.

Pendant mes expriences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four
 puddler et j'essayai le puddlage, qui russit parfaitement bien. Ce
succs fit grande sensation parmi tous les industriels occups de
mtallurgie.

Je pensais qu'ayant pris un privilge pour l'emploi des flammes perdues
je trouverais dans cette invention un grand ddommagement de l'chec que
j'avais prouv; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le
mrite d'avoir eu le premier cette ide en Autriche et d'en avoir fait
l'application. Je n'avais apport aucun mystre dans mes travaux, et
moins auprs des employs du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque
c'tait dans une usine impriale et avec l'appui de l'administration que
j'oprais; mais l'ide d'appliquer les flammes perdues des hauts
fourneaux  puddler avait frapp le directeur de Mariazell, un sieur
Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorit
de mes ides sur les siennes et de mes travaux en pleine excution, il
se mit  construire de son ct, et il intressa l'amour-propre du
prince Lobkowtz, directeur du dpartement des mines et fonderies dans
son entreprise.

Je ne pris aucune prcaution contre un tel procd, ne pouvant pas
supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre
mes intrts. On soutint que ce n'tait pas la mme chose, puisque
j'avais employ un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que
l'on s'tait servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma premire
pense n'avait pas t de consacrer mon procd  ces mmes usines,
comme si mon brevet de privilge n'en faisait pas expressment mention.
On se rabattit sur ce que mes plans taient peu dtaills et le mmoire
peu explicatif, et on prtendit que le gouvernement, plus libral que
moi, voulait donner  chaque particulier la facilit de faire librement
chez lui ces amliorations sans payer aucun droit. Pour dfendre les
miens, il et fallu soutenir un procs et faire de grands frais. Ma
position ne comportait gure un procs entre moi et le gouvernement, et
je dus cder.

L'administration racheta mon privilge, et, convaincue enfin que mes
travaux avaient donn une impulsion utile  l'industrie, elle dcida
que mes frais d'exprience me seraient rembourss. Les employs
triomphrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le
triomphe de leur intrt pcuniaire et son tour, on dcouvrit qu'un M.
Fabre-Dufour avait puddl dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et
l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le
privilgier en Autriche; de manire que l'administration, qui,  mon
gard, prtendait avoir invent en mme temps que moi et annonc qu'elle
dfendait les droits de tous en m'empchant de jouir de mon privilge,
dclara plus tard qu'elle n'avait rien invent, et reconnaissait M.
Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilge de se servir
de ce procd et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais
seulement dans les usines impriales, abandonnant ainsi les droits du
public qu'elle avait prtendu protger. Ce rcit est assez clair et n'a
pas besoin de commentaire.

Fatigu de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, priv
de la prsence de personnes qui m'taient chres et qui voyageaient en
France, je pris le parti d'aller passer mon hiver  Venise, o une
grande libert, la jouissance d'une bonne temprature, un excellent
spectacle et une socit agrable et hospitalire, runissaient des
avantages prcieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et
n'a pas encore compltement cependant renonc au monde. C'est sous ces
influences, et  Venise mme, que j'cris en ce moment ces lignes.



LIVRE VINGT-SIXIME.

1839-1841.

SOMMAIRE.--Affaires d'Orient de 1839  1841.--Mes rapports avec
Mhmet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un
intermdiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de
Mhmet-Ali vis--vis de diverses puissances.--Intervention de la
Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mmoire sur
la question d'Orient, intitul: _De la crise de l'Orient et de la
politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspire  Vienne par le
trait du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
France.--Raisons de la faiblesse de l'arme gyptienne en
campagne.--Ibrahim-Pacha et
Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec
l'gypte.--Appendice.


J'ai racont de suite la manire dont j'ai pass les dernires annes
qui viennent de s'couler. Je n'ai pas parl des rapports que j'avais
conservs avec l'gypte. Cet pisode faisant un tout, et se liant avec
les affaires d'Orient qui se sont droules l'anne dernire d'une
manire si pnible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour
la France, j'ai cru devoir en faire le rcit  part; et, afin d'entrer
dans tous les dtails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont
inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage  prendre
connaissance de ce que j'ai crit sur l'gypte et sur Mhmet-Ali.

J'ai consign dans mes rcits les conseils que je lui ai donns. Ils
taient sincres et, je crois, trs-opportuns. Je n'ai cach qu'une
chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confi, ds mon
arrive, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan,
sachant l'esprit de haine qui rgnait contre lui au srail, et voyant
mme des prparatifs qui avaient pour but de le dpossder des droits
qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordes, il
trouvait contraire  la raison de fournir des secours  son ennemi et de
lui envoyer de l'argent; que, par consquent, il tait dispos  refuser
le tribut et  se dclarer indpendant.

Mhmet me demanda mon avis sur la conduite  tenir. Je lui rpondis que
l'accueil qu'il m'avait fait, l'ide que je m'tais forme sur lui et
mon propre caractre m'imposaient l'obligation de lui parler avec
franchise et sincrit; qu'en consquence je n'hsitais pas  lui
dclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait
funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les
sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai mme jusqu'
les lui certifier, car je n'avais entendu parler  Constantinople que
des projets guerriers de la Porte et du dsir d'en appeler aux armes. Je
savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur
influence tout entire, consacre  empcher une leve de boucliers qui
devait amener la perte du sultan et  calmer une ardeur et une colre
qui pouvaient avoir pour rsultat la crise la plus fcheuse et la plus
fatale, semblait quelquefois devoir tre impuissante.

Ainsi j'tais parfaitement d'accord avec Mhmet-Ali sur le point de
dpart de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai
bien vite: Malgr cela, vous ne pouvez suivre sans pril la marche que
vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous
avez acquis et qu'on vous reconnat. La puissance de fait, toute grande
qu'elle soit, et particulirement en Turquie, o souvent elle s'lve au
dtriment de la puissance de droit, ne fait pas disparatre celle-ci. Ne
renoncez donc pas  un auxiliaire utile. Vos droits datent du trait de
Kutaieh, o toute l'Europe est intervenue, et, grce  ce trait, vous
avez place dans le droit public de l'Europe. Mais,  quel titre, 
quelle condition, avez-vous reu l'investiture des provinces que vous
gouvernez?  titre de vassal, soumis  un tribut et  des conditions.
Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si
vous voulez vous en affranchir, vous dchirez de vos propres mains le
titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant
plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il
soit divis en deux fractions, dont l'une vous est subordonne, les
hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui rgne dans la partie que
vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet
tat de choses, le considrent, au contraire, comme une rorganisation,
un lment de forces. Le trait de Kutaieh dchir, qu'tes-vous? Un
simple pacha rvocable! Je sais bien que cette rvocation ne vous
renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle branlera votre
puissance et peut-tre la compromettra si une nouvelle crise survient.
Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous.
Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers
prtextes ou le faire partiellement; mais ne dclarez jamais que vous ne
voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidle, tant que
vos intrts ne seront pas compromis d'une manire directe et immdiate
par des hostilits effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle
est suffisamment connue en Orient. Rflchissez que le sang d'Othman,
malgr tant de rvolutions et d'vnements qui auraient d le fltrir,
est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux.
Ne sacrifiez point, par une dmarche imprudente, le certain pour
l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.

Mhmet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand
je lui parlais. Il finit en rptant quelques objections qui taient
plutt inspires par la passion que par la raison, et nous nous
quittmes sans qu'il et chang d'avis. Deux jours aprs, il me dit
qu'il avait profondment rflchi  ce que je lui avais dit, que mes
conseils taient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunit et qu'il
tait rsolu  les suivre. Il n'y a pas manqu; il n'a jamais autoris
les accusations que gratuitement on a diriges contre lui, et il n'a pas
un moment pens  renverser le trne du sultan ni  marcher sur
Constantinople. Ces explications devaient prcder ce qui va suivre.

Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Prigord,
se disposant  faire un voyage en gypte, me demandrent une lettre de
recommandation pour le pacha. J'crivis  Boghos-Bey, conformment 
leur dsir. Quelque temps aprs, je reus la lettre ci-jointe, qui se
rapportait aussi  l'ouvrage que j'avais publi sur l'gypte.

Alexandrie, le 15 septembre 1838.

Monsieur le marchal,

MM. de Prigord et de Mortemart, heureusement arrivs, m'ayant remis
la lettre dont vous m'avez honor, en date du 2 juin dernier, je me suis
fait un devoir de la soumettre  Son Altesse le vice-roi mon matre.

Les sentiments d'amiti que vous avez inspirs  Son Altesse lors de
votre bref sjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partags, lui font
une loi de vos moindres dsirs. Ces deux voyageurs, dj distingus sous
beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention
particulire. Ils ne pourront qu'tre satisfaits d'avoir t porteurs
d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le marchal, de ne
point avoir reu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de
l'ouvrage que vous avez publi, celui qui avait t destin pour Son
Altesse.

Le vice-roi, qui en a ordonn la traduction, s'est plu  reconnatre,
en ce qui concerne l'gypte, le coup d'oeil exerc de celui qui a brill
en administration aussi bien qu' la tte des armes, et a hautement
apprci l'impartialit qui a prsid  sa rdaction.

Rien ne pouvait tre aussi agrable  Son Altesse que l'intrt que
vous lui tmoignez, monsieur le marchal, en crivant que vous lisez le
rcit des vnements qui se passent dans ses tats et que vous faites
des voeux sincres pour ses succs. Aussi a-t-elle dit que la
Providence, en vous inspirant l'ide d'un voyage dans ces contres,
avait peut-tre rsolu de lui accorder un puissent auxiliaire.

Je crois inutile de vous prmunir contre tout ce qui s'imprime en
Europe sur le vice-roi et sur l'gypte dans les feuilles priodiques.
Vous devez assez connatre quelle foi mritent certaines correspondances
des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et compltement
termines, et, quoique la topographie de cette province et le caractre
de ses habitants se prtent  ces chauffoures, elles n'auront jamais
aucun rsultat srieux. Le commerce d'importation et d'exportation a
tripl sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant 
l'extrieur, vous devez avoir acquis, monsieur le marchal, par la
connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse
Mhmet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement 
esprer entre eux sans l'intervention des puissances europennes.

La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec
les diplomates les plus influents, et votre caractre particulier vous a
valu des tmoignages non quivoques de l'affection que vous portent
d'augustes personnages. La vrit et les besoins rels de l'gypte ne
peuvent tre mieux apprcis que lorsqu'ils sont annoncs par une voix
impartiale et digne de toute croyance.

viter une complication entre les puissances de l'Europe pour la
question d'Orient est le but qui a guid le vice-roi, lorsqu'il a
dclar tout rcemment  leurs consuls gnraux ici, qu'il se
contenterait de voir assure la succession de sa famille. Il a toute
confiance que sa demande modre sera comprise, et que, revenant  des
opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont  l'gypte
une existence positive en rcompense des immenses travaux du vice-roi
pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour
Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste franais.

Enfin Son Altesse le vice-roi espre, monsieur le marchal, que
l'intrt que vous lui portez ne sera pas entirement passif, et qu'au
fait des opinions particulires mises  Toeplitz par d'augustes
souverains vous aurez l'extrme bont de lui faire connatre les
modifications qu'elles pourront avoir subi, clairant Son Altesse sur la
marche  suivre dans sa position prcaire, dsormais insoutenable.

La prsente lettre est expdie  mon frre, M. Pietro Joussouf de
Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une
personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle
sera  votre disposition, monsieur le marchal, pour le cas o vous
jugeriez devoir la charger d'une rponse. Ce moyen m'a paru le plus
convenable pour la sret des dpches, vous certifiant, de mon ct,
que vous n'aurez  craindre aucune indiscrtion de notre part sur vos
communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent tre.

Aprs avoir excut dans ce qui prcde les ordres de mon matre
bien-aim, permettez-moi, monsieur le marchal, de vous prsenter
l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai
l'honneur d'tre votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

BOGHOS-JOUSSOUF.

Cette lettre, rdige avec soin, raisonnable et motive sur des faits
incontestables, provoquait, dans l'intrt du maintien de la paix, le
concours des puissances pour fixer un ordre de choses rgulier qui
assurt l'avenir. Les voeux de Mhmet-Ali, fort lgitimes, devaient
convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner
connaissance au prince de Metternich. Il en fut frapp et admit le
principe qu'elle consacrait. Nous discutmes ensemble quels taient les
avantages  accorder  Mhmet-Ali et sur lesquels les puissances
pourraient s'accorder. Il n'hsita pas un moment pour l'gypte
hrditaire; mais il crut que la Syrie viagre tait la seule chose que
l'on pt y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion,
parce que c'tait rejeter  une poque qui pouvait tre peu loigne, la
mort de Mhmet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-tre
deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractre passionn et
moins habile politique que son pre. Dans ma rponse, j'entrai avec
dtails sur la position de Mhmet-Ali et sur la manire dont je
l'envisageais. Je lui dmontrai la convenance, dans ses vrais intrts,
d'accepter l'hrdit de l'gypte avec la Syrie viagre, si l'on ne
pouvait pas obtenir l'hrdit  l'gard de cette dernire; et, quoique
la lettre de Boghos-Bey ft trs-sage, comme je connaissais l'instinct
intrieur de Mhmet-Ali, qui le poussait  prendre un parti extrme, et
que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des
journaux annonait s'tre rveill, j'insistai beaucoup dans ma lettre
sur l'importance dont il tait, pour le vice-roi, de n'enfreindre en
rien le trait de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:

Monsieur,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 15 septembre
m'a caus un vritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le
vice-roi met  mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre
en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante
amiti dont il m'a donn des tmoignages multiplis pendant mon sjour
en gypte et dont je conserverai toujours le souvenir.

Je m'associe de coeur  tout ce qui se passe dans vos contres, et les
nouvelles que j'en reois sont toujours d'un vif intrt pour moi.
J'apprcie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me
portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.

Pendant nos longues conversations avec Mhmet-Ali, faites sous vos
auspices, monsieur, je lui ai toujours parl avec franchise. Le cas que
je fais de son caractre et de ses lumires m'en imposait la loi.
loign de lui, je ne changerai pas de mthode, et je vais rpondre 
votre lettre avec le plus grand abandon.

Les bruits rpandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se
dclarer indpendant m'ont vivement alarm pour lui. Quoique je
connaisse sa grande capacit et sa grande nergie, il me semblait peu
digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de
la politique une existence toute faite et que chaque jour doit
consolider davantage. Le temps qui s'est coul depuis mon retour de
l'gypte n'a apport aucun changement aux opinions que je lui ai
manifestes  cet gard. Le trait, en consacrant ses droits, lui impose
des devoirs. Tout est li dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on
sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue rellement
sa puissance, quoique les moyens dont il est le crateur lui assurent la
dure de son pouvoir, la force morale du _droit_ ne peut lui tre
indiffrente. Elle ajoute d'une manire si directe et si efficace  la
puissance du _fait_, que le temps et une longue suite d'annes peuvent
seuls suppler  ce qui manque en crant le sentiment d'un nouveau droit
dans l'esprit des hommes.  mon avis, le vice-roi a donc fait sagement
de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y
rester, d'autant plus qu'il est matre absolu chez lui.

Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indpendance peut
suggrer  l'esprit, je dirai que, pour que cette dclaration et
quelque valeur, il faudrait qu'elle pt recevoir la sanction des grandes
puissances de l'Europe. Or tout me porte  croire qu'elles seraient fort
loignes de l'accorder, et la reconnaissance mme d'une d'elles ne
ferait qu'amener une complication, et peut-tre une collision dont
l'gypte, aprs avoir t l'occasion, deviendrait peut-tre la victime.

Je comprends le dsir de Mhmet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille.
Rien de plus juste et de plus lgitime. Les grandes choses que le pacha
a excutes ne peuvent donner des rsultats permanents et lui survivre
que sous les auspices du pouvoir qui les a cres. Revenant au pouvoir
direct du sultan, l'gypte rtrograderait rapidement vers le dsordre et
l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant
chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intrt  ce
que l'ordre y rgne et  ce qu'une riche culture mette  sa disposition
d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent
dsirer la stabilit de l'ordre de choses existant, et, si Mhmet-Ali
reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur
appui. En bornant ses demandes  faire donner, ds ce moment,  son fils
l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-tre pourrait-il
l'obtenir; et, cet objet ainsi rgl, le repos de l'avenir semble
assur. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours  assurer
seulement  Ibrahim-Pacha l'gypte pour hritage, Mhmet-Ali,  mon
sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant  lui,
la possession du reste lui est dvolue sans contestations et pour toute
sa vie. Et si, le jour o la Providence l'appellera  elle, ses tats
sont tranquilles, son arme en bon tat et son trsor rempli, nul doute
que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la ncessit, la
confirmation de la Porte pour la totalit des domaines de son pre.
C'est dj beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'tre d'avance
reconnu comme le matre futur de l'gypte, vritable et principal
lment de la puissance nouvelle.

Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intrts bien entendus, de
renoncer  la pense de s'affranchir d'une vassalit dont le poids est
lger, et qui contribue cependant  sa puissance relle, et de se borner
 rclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils
l'investiture des domaines qu'il possde.

En rsum, la dure de la cration de Mhmet-Ali dpend, aprs lui,
des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son
pre, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde
n'empcheraient pas sa chute, rsultat de la force des choses.

Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la dure
dans sa famille aprs avoir cess de vivre, Mhmet-Ali doit penser 
trois choses dont je l'ai entretenu dj plus d'une fois: s'occuper de
maintenir son arme sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la
discipline, de l'instruction et de la capacit des officiers; avoir un
trsor richement pourvu; car, dans la position particulire o il est,
le crdit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une
valeur variable, difficile  manier par les vieux gouvernements, n'est
nullement  son usage; en troisime lieu, maintenir la paix chez ses
sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le
moyen d'amliorer leur condition sans rien changer au systme
d'administration que je trouve convenable et mme ncessaire aux temps
actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir  concilier tous
les intrts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en
paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.

Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil
fait en gypte  MM. de Prigord et de Mortemart. J'prouve un vritable
chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous taient destins,
ne vous soient pas parvenus. Je vous ritre, etc.

Boghos-Bey m'crivit de nouveau, le 16 dcembre 1838. Je lui rpondis
sans retard, le 6 fvrier. Voici la lettre de Boghos-Bey.

Alexandrie, le 16 dcembre 1838.

Monsieur le marchal,

Son Altesse le vice-roi, mon auguste matre, m'avait dit, en partant
pour son voyage de la Nigritie: S'il arrive quelque lettre de mon ami
le marchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout o
je serai. Ses ordres ont t ponctuellement excuts. Un
courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre
dont vous avez daign, monsieur le marchal, m'honorer, en date du 8
novembre dernier.

Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour tre certain du
plaisir qu'elle prouvera en lisant la confirmation des sentiments
d'amiti constante que cette lettre exprime, et qu'elle apprciera des
conseils partant de si bonne source, et franchement donns, pour les
placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit esprer que la
mme conviction qui les a dicts pourra tre manifeste en sa faveur
auprs des augustes personnages dont le concours est ncessaire  sa
demande juste et modre, ayant pour but la conservation du fruit de sa
carrire laborieuse.

On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrive de Son Altesse 
Kartoum. Ses dernires dpches taient de Dongolah. D'aprs son
itinraire, elle pourra tre de retour au Caire vers la moiti de
fvrier, ne comptant pas s'arrter longtemps au Tarogdu.
J'ambitionnerais, monsieur le marchal, de pouvoir lui soumettre
quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite,  ladite
poque, l'opinion des hommes influents sur la question gyptienne, si
toutefois vous ne jugiez pas indiscrte la demande d'une nouvelle lettre
de votre part.

L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre
m'enhardit, et mon auguste matre, pntr que ses intrts ne sauraient
tre en de meilleures mains, se trouvera trs-flatt que vous daigniez
les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront
l'exiger.

Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il
vous a plu de m'crire de bienveillant, je viens vous renouveler,
monsieur le marchal, mes hommages, tribut de respect et de vnration,
avec lesquels j'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et trs-obissant
serviteur,

BOGHOS-JOUSSOUF.

Voici ma rponse  cette lettre.

Vienne, le 6 fvrier 1839.

Monsieur,

J'ai reu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'crire, le 16 dcembre dernier, et je m'empresse d'y
rpondre. Je vous remercie tout  la fois des bonnes nouvelles que vous
me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez  mes
conseils. Vous avez pu juger de leur sincrit. Ils sont le rsultat de
ma vritable amiti pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu
acqurir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe  son gard.
S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens
que je lui ai indiqu, je pense qu'il pourrait manifester ses dsirs aux
consuls gnraux qui rsident prs de lui. Son retour en gypte lui en
fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu' son dpart
pour le Sennaar, par gard pour les souverains de l'Europe, et malgr
des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a
acquitt le tribut, fait preuve de soumission, et montr son intention
de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui
il est autoris  rclamer les garanties pour son avenir et  demander
la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession.
Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une
disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi
son repos. Il voudrait donc obtenir, ds ce moment, du sultan, pour son
fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir aprs
lui aux mmes conditions que son pre, et il demande aux consuls
gnraux d'en rendre compte  leurs gouvernements respectifs, et de
solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la
permanence d'un ordre de choses o le bien tre de l'Europe et le repos
du monde sont intresss. Cette dmarche me semble devoir tre le dbut
naturel de la ngociation et le moyen de provoquer les puissances de
l'Europe  y intervenir.

Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les
opinions que je professe  l'gard du pacha, et je ne cesserai pas de le
faire de nouveau en toute circonstance. C'est prcisment  l'occasion
de semblables conversations que j'ai pu fixer mes ides sur la manire
dont est envisage la position du pacha.

Si j'tais retourn en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais
servi les intrts de Mhmet-Ali; mais, des motifs particuliers en
ajournant l'poque, j'ai profit d'une circonstance favorable pour agir
dans le mme sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc
convaincu que le pacha, en faisant la dmarche que je lui conseille,
trouvera partout une disposition bienveillante et favorable  ses
dsirs. Se bornt-on  ne vouloir appuyer, pour le moment, que
l'investiture de l'gypte, je crois que le vice-roi devrait s'en
contenter.

Je pense, monsieur, avoir rpondu aux demandes renfermes dans votre
lettre. Continuez  vous adresser  moi pour tout ce que vous croirez
utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facults. Je trouverai
toujours un vritable plaisir  remplir ses dsirs et  lui prouver
l'amiti que je lui conserve, comme aussi  vous-mme, monsieur, etc.

Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui,
par suite de mes entretiens, conut l'ide de provoquer les puissances 
intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants
auprs des consuls gnraux, que leurs gouvernements respectifs
n'couteraient pas, et qui laisseraient toujours la mme incertitude et
le mme vague dans les affaires d'Orient. Il fit  cet effet des
communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me
charger des intrts communs, comptant sur l'influence que je pourrais
avoir sur Mhmet-Ali pour l'amener  la modration, esprant ainsi
prvenir tout nouveau conflit et parvenir  fixer dfinitivement
l'avenir.

La France rpondit d'une manire assez favorable, mais incomplte. La
Russie tait d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre
rpondit d'une manire vasive absolument ngative.

On tait en voie de ngociations pour arriver  un rsultat, quand tout
 coup la guerre clata en Orient par suite des intrigues de
l'ambassadeur d'Angleterre, espce de fou et d'nergumne qui servait
d'une manire aveugle et mme avec exagration les folles passions de
lord Palmerston contre nous; car il est bien prouv que la haine de
l'Angleterre contre Mhmet-Ali avait pour base l'amiti de ce dernier
pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.

Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un
auxiliaire utile  leurs succs dans l'aveuglement et les passions de
Mahmoud, dans l'incapacit et l'ignorance confiantes de ceux qui
l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprme
de l'arme, portait  Mhmet-Ali. L'arme turque en marche et les
hostilits tant commencs, tout le monde s'alarma. La France,
l'Autriche et la Russie envoyrent des agents pour chercher  les faire
cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimit; mais les intrigues
et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des gyptiens
n'tait plus tenable, la bataille fut livre, on se rappelle le
rsultat[2].

[Note 2: Peut-tre sera-t-on bien aise de connatre la relation de cette
bataille, que Soliman-Pacha m'envoya ds le surlendemain de la victoire:
on la trouvera en note  la fin de l'ouvrage, accompagne de quelques
rflexions.]

Mhmet-Ali, fidle  son systme et voulant prouver sa modration,
donna l'ordre  son fils de s'arrter. Il demanda ce qu'il avait rclam
avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille
hrditairement, du pouvoir qu'il exerait, comme vassal de la Porte,
dans les provinces qui lui avaient t cdes par le trait de Kutaieh.

Mahmoud tait mort; la flotte turque, mouille aux Dardanelles, avait
fait voile pour Alexandrie; tout moyen de dfense avait disparu. Le
Divan allait signer un trait qui terminait tout. Malheureusement
Mhmet-Ali avait compliqu la question pour satisfaire ses passions
personnelles contre Khosrew-Pacha.

Jamais inimiti plus vive n'a exist entre deux hommes. Khosrew est
assurment un homme peu recommandable, un malheureux toujours prt 
vendre l'empire, et  ce titre Mhmet-Ali devait le har. Mais, d'un
autre ct, Mhmet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il tait
pacha d'gypte, et que lui Mhmet-Ali s'est rvolt, tant ben-bachi
sous ses ordres, et l'a renvoy en lui tirant des coups de fusil. Or,
comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de
haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Mhmet-Ali un
double motif de perscuter Khosrew-Pacha, au moment o la fortune
l'avait rendu matre de sa destin. Il comprit, dans les conditions de
paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a chang en un
instant toute sa situation. Sans elle la paix et t faite un jour;
avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les
intrts de l'empire n'taient rien en comparaison de ceux de sa
position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter.
On tait au moment de signer,  Constantinople, l'acceptation des
conditions imposes par Mhmet-Ali quand une intervention funeste,
provoque par l'Autriche, vint tout arrter, tout compliquer, tout
ajourner.

La bataille de Nzib avait produit une rvolution complte dans l'esprit
du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du
souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilits
n'taient pas venues de Mhmet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui
qui avait la preuve de la modration du vice-roi, par l'ordre que
celui-ci avait donn  son fils de s'arrter, vit, on ne sait pourquoi,
son arrive comme immdiate  Constantinople. Or il y a quarante marches
de Nzib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu
l'intention de faire pour empcher les affaires d'Orient de devenir le
commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de
hter la conclusion des dbats intrieurs de l'empire ottoman, il
intervint et fit natre de nouvelles incertitudes, prpara des
complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les
consquences ne pouvaient pas tre calcules.

Il donna l'ordre  l'internonce de prsenter sur-le-champ une note  la
Porte pour engager le gouvernement ottoman  ne pas se soumettre aux
exigences de Mhmet-Ali et  rclamer l'assistance des envoys des
grandes puissances pour concourir  sa sret, et, comme il craignait
que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refust sa
participation, il le fit inviter d'une manire pressante, en son nom (se
faisant fort, auprs de son souverain), par M. Itruve, charg d'affaires
de Russie auprs de l'Autriche,  se joindre  la dmarche qu'il
prescrivait  M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral
Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, tait hostile
 Mhmet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la dsirait
ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprim, et une
dmarche collective, faite avec des lments qui n'avaient aucune
homognit et dans des vues contradictoires, empcha, non seulement la
signature d'un trait qui rtablissait la paix le mme jour, mais
encore fit natre la confusion dans les affaires d'Orient, confusion
dont les consquences auraient pu tre si graves et si funestes.

Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique
suivie tait si loin de convenir au cabinet de Saint-Ptersbourg, que la
proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, prouva son
refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai
rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le
singulier spectacle de deux actes opposs excuts en mme temps par un
gouvernement et son ministre.

 la question d'intervention des puissances se liait ncessairement
sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant
l'tablir avec l'omnipotence dont il se croit investi, dcida qu'en cas
d'appel  Constantinople de l'escadre de l'arme russe les flottes
anglaise et franaise s'y rendraient galement. Il n'avait pas pens 
la manire dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour
eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris
que la question de leur clture pour toutes les puissances de l'Europe
est tellement grave pour eux, qu'une dcision favorable et une
reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop
pays par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce
dtroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de
l'Europe, tandis que la facult de s'en servir  leur gr et toutes les
fois que des circonstances importantes leur prsenteront de grands
avantages ne peut leur tre enleve tant que la puissance charge de les
garder sera faible et sous leur dpendance; facult qui leur donne des
moyens offensifs au coeur de l'Europe.

Cette proposition, adresse  Saint-Ptersbourg, reut l'accueil qu'un
homme moins prvenu aurait pu prvoir. L'empereur Nicolas en eut un des
accs de colre auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne
faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas
sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie
sur l'ambassadeur d'Autriche. Il dclara qu'il voyait dans cette
conduite du prince de Metternich une vritable trahison, et que peu s'en
fallait qu'il ne ft entrer immdiatement une arme en Gallicie!

Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les
consquences graves qui pourraient rsulter d'une semblable impression,
et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgr leur
tendue, les trouvant encore insuffisants, et aprs mre rflexion, il
se dcida, prtextant un cong,  les porter lui-mme  Vienne, o il
arriva d'une manire tout  fait inopine. Cette apparition subite et
l'explication qu'il en donna glacrent d'effroi le prince de Metternich.
Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant
la bataille, pour empcher une collision; mais, depuis, la bataille de
Nzib avait rsolu la question, et les puissances n'avaient plus rien 
faire. Telle tait la manire de voir du gouvernement russe; mais que, 
l'gard du mode  intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intrts
les plus chers lss, et regardait comme une hostilit directe contre la
Russie le projet qui avait t libell et qu'on lui avait soumis. La
sensation prouve par le prince de Metternich fut si douloureuse et si
profonde, qu'il entra dans son lit le mme jour et fit une maladie de
vingt jours, o sa vie fut dans le plus grand danger.

J'tais  Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nzib. Je
trouvai, en arrivant  Vienne, le prince de Metternich presque mourant.
Des soins assidus et son bon temprament parvinrent  le remettre. Je le
vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilit de
l'intervention qu'il avait provoque, et dont, au fond du coeur, il
regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'ide. Ds ce moment, il conut
sa politique comme appuye sur la base unique de l'Angleterre. Il se
trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait gure de
scurit. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche,
parce qu'il n'y a ni intrts opposs entre ces deux puissances, ni
point de contact qui puissent les faire natre. Ds lors il devint le
trs-humble serviteur de Palmerston.

Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte
de Fiquelmont  la tte du ministre des affaires trangres, charg des
rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer
par le Johannisberg les courriers chargs des rponses qu'il croirait
devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les rponses
reussent son approbation avant de paratre. Une note de la France
proposait de reconnatre l'hrdit de l'gypte dans la famille de
Mhmet-Ali et la possession viagre des provinces d'Asie. Ce systme si
modr, si sage et conforme  ce que le prince de Metternich avait
trouv juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait d lui
convenir aujourd'hui; car une bataille gagne aussi compltement, suivie
d'une conduite pleine de modration et de sagesse, ne pouvait pas faire
descendre Mhmet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont,
homme d'un esprit clair, d'une instruction tendue et d'un trs-grand
mrite, n'hsita pas  accepter des propositions aussi conformes  la
justice et  la raison. Il expdia le courrier avec une rponse
affirmative et une proposition conforme  l'Angleterre; mais sa marche
fut arrte  Johannisberg. Le prince de Metternich dsapprouva un
systme qu'il savait ne plus convenir  Palmerston, et il y fit
substituer un projet de confrences qui devaient avoir lieu  Londres,
et dont les effets taient d'ajourner  un temps indtermin la dcision
d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe tait fond.

La confrence fut institue, et les protocoles se succdrent sans qu'on
pt s'entendre; les courriers traversaient frquemment l'Europe sans
amener aucun rsultat. La Russie, ds le principe, avait pris l'attitude
la plus sage et la plus convenable: elle s'tait abstenue de vouloir
intervenir. Forte de sa position et des avantages qui rsultent des
conditions gographiques dans lesquelles elle est place par rapport 
la Turquie et  l'Europe, elle sait bien que, hritire principale et
ncessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence
irrsistible, elle dictera des lois  tous au moment de la chute. Mais
elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et
franais le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, ds ce
moment, elle se dcida, au prix de beaucoup de sacrifices,  donner  la
confrence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de
l'Angleterre, bien que celle-ci ft gouverne par les whigs. Ainsi,
l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et
motive, tant moins vive que celle qu'il portait  Louis-Philippe, il
regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait
prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible  sparer
deux allis que des intrts opposs divisent et d'anciennes haines
sparent depuis bien des sicles, mais que des circonstances passagres
avaient rapprochs. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut
devoir l'arrter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque
sparation qu'a amene le trait du 15 juillet. Mais, si ce trait
s'explique de la part de l'Angleterre par son intrt et sa jalousie
contre la France, et de la part de la Russie par les passions
personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de
l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intrts ni passions qui
pussent les entraner.

Je reus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey 
laquelle je rpondis sur-le-champ, et ds ce moment une correspondance
rgulire s'tablit entre nous. On la trouvera tout entire  la suite
de cet crit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de
Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connatre Mhmet-Ali, et l'on
trouvera, j'espre, que mes conseils taient dicts par la raison et se
trouvaient d'accord avec ses vritables intrts.

Cette grande affaire d'Orient tant le point de contact d'intrts si
varis, si graves, et qui intressaient la France d'une manire toute
particulire, la connaissant peut-tre plus qu'un autre, puisque je
l'avais tudie sur les lieux, je m'occupai de la rdaction d'un mmoire
o je la traitai  fond et avec tous les dveloppements qu'elle
comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'ide
que peut-tre il me demanderait  le connatre; mais il n'en fit rien,
et je devais m'y attendre, car il croit  sa prvoyance et  son
infaillibilit. Il m'en avait dj donn une preuve, il y a quelques,
annes, lorsqu' mon retour d'gypte et de Constantinople il ne me
demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais
essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais d y voir, mais mme ce
que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de
Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amiti
et de confiance malgr leur anciennet. Nos conversations intimes
devinrent rares et gnes. Nous partions de points trop opposs pour
pouvoir nous entendre.

Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le dsir de connatre ce travail.
Je le lui lus, et il en fut frapp. Je crus de mon devoir de bon
Franais d'en faire remettre une copie au marchal Soult, alors
prsident du conseil, afin que le gouvernement et des notions positives
sur les lments qui devaient servir de base  sa politique. Il m'en fit
faire de grands remercments. J'en donne ici la copie exacte.

DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE QU'ELLE SEMBLE EXIGER.

J'ai tabli ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de
la Turquie; sur la dpendance oblige de celle-ci envers la premire,
rsultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je
crois avoir fait voir, quant  l'autorit  exercer  Constantinople, la
disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire
immense qui grandit sans cesse et s'est plac, par une politique habile,
persvrante et patiente, en moins d'un sicle,  la premire place dans
la communaut europenne.

La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compt
au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-tre pas loign o
tout disparatra  la fois. Comme cet vnement, quelle qu'en soit
l'poque, arrivera certainement un jour, il parat convenable, pour
traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment
de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera
facile de conclure la conduite  tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas
tre en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire,
prparer les moyens de les satisfaire.

Mes rcits d'autrefois, bass sur des faits, amenaient naturellement
les conclusions que j'ai tires. Des esprits prvenus ont cru voir, de
ma part, un penchant dcid vers la Russie, et on m'accusait d'tre
Russe au moment mme o je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime
 se repatre d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux carts d'un
orgueil fond sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimres.
Mais l'homme sens, en approfondissant les choses, va de bonne foi  la
recherche de la vrit, et, quand il l'a dcouverte, il la proclame sans
crainte et sans rserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on
ne prend pas l'engagement d'en subir les consquences; mais, en le
signalant, on provoque les bons esprits  la recherche des moyens de le
surmonter. Plus tt ils sont veills, et plus promptement on arrive au
but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux
hommes, et la prvoyance, si ncessaire  toutes choses, a pour effet
et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je
rpte ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la
Russie sont immenses, mais je ne prtends pas que cette puissance soit
irrsistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'esprance de
triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.

Je suppose donc que le gouvernement croule  Constantinople, que le
moment du partage de l'empire soit ncessairement arriv, et que les
vnements qui en seront la consquence se dveloppent immdiatement. 
coup sr les Russes arriveront  l'instant mme  Constantinople et aux
Dardanelles, point o, depuis plusieurs annes, ils considrent leur
frontire militaire comme place de ce ct. Ils ne tiennent pas runis
 Sbastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de
transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prts  tre
embarqus au premier ordre, sans avoir la rsolution bien arrte de
s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas
cependant, dans le dbut, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir
dmontr ailleurs; car tout y serait  notre dsavantage. Mais, si
l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession
dfinitive ne leur en est pas assure, et ils ne peuvent y rester avec
scurit qu'en possdant une large base qui assure leurs communications
par terre, et des points d'appui qui la protgent. S'il en est ainsi, eu
gard  la seule ville de Constantinople,  plus forte raison encore
quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point
isol qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie
des dfils maritimes ne puisse tre compromise et occupe par les
troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit 
celles-ci pour fermer le passage, et c'est la libert entire du passage
qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.

Les Russes, pour la possder avec sret, ont besoin d'occuper les
trois provinces du Bas-Danube, et de s'y tablir, de tenir en force
Silistrie; et, en mme temps, il leur est utile de n'tre point
inquits du cot de l'Asie Mineure et d'y rester matres de leurs
mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident
ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la
Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une
bonne et forte place; si elle forme un camp retranch permanent sur le
versant des Karpathes, du ct de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte
la masse de ses forces de ce ct, elle peut menacer la Russie dans la
possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et
lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui,  mes yeux, sont
la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arriv, il serait dans les
intrts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la
possession dfinitive  l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France
s'empareraient des les de l'Archipel et entretiendraient  Lemnos et 
Tndos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres
russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas
Danube, que la scurit de l'Europe me paratrait moins compromise par
la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens tant
tablis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occup par des
forces anglaises et franaises, les Russes taient matres et fortifis
dans les principauts; car, dans le premier cas, il nous serait toujours
facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le
second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette
ville et de nous y remplacer.

Sans doute ces vues n'ont pas chapp au gouvernement russe. La preuve
s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montre pour la Moldavie
et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi 
leur gard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en dpossder, il
ne se dcidt plutt  faire la guerre que d'y renoncer. Mais la
question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et
l'indpendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si
favorables  l'Autriche pour oprer de ce ct, car tout y est pour
elle: bases d'oprations larges et inexpugnables, flancs couverts par
les rivires, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne
d'opration, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout,
dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point
effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il
le fallait, sacrifier jusqu' leur dernier cu et leur dernier soldat,
plutt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube
appartinssent  d'autres qu' l'Autriche, ou  un souverain particulier
sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de
celle-ci de tenir garnison  Silistrie et dans les autres forteresses.

Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance
intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre clate;
le roi de Prusse, cdant aux conseils de la prudence, dans les intrts
de l'avenir et aux sentiments nergiques dont son peuple et son arme
sont anims contre les Russes, se joindra probablement  un systme qui
aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaante pour lui. Alors
il porte son arme principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie,
tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas
Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les
Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre
stationnent devant les Dardanelles et tiennent en chec les escadres
russes, ou mme entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du
corps autrichien qui, matre de la Chersonse, assurerait la libert de
leur passage. Si, en mme temps, une arme gyptienne en bon tat,
tablie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille
Franais, dbouche sur l'Euphrate, et, arrive aux sources de ce fleuve,
se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excits  venger leurs
injures et  rparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en
campagne, les Russes, malgr leurs forces immenses et leurs moyens si
redoutables, ne peuvent rsister au concours de tant d'attaques
simultanes, et peut-tre en deux campagnes seraient-ils rejets en Asie
au del du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le
Dniester et sur le Nimen. Alors, d'un ct, les Circassiens, cette
plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu
cicatriser, secourus et dlivrs, se raniment, tandis qu'en Europe les
Polonais se rveillent. Le royaume de Grce reoit la plus grande
extension possible. Les Autrichiens, aprs s'tre solidement tablis sur
le bas Danube et avoir cr une barrire infranchissable, s'emparent de
la Roumlie et de Constantinople. De pareils rsultats font disparatre
la Russie comme puissance prpondrante, et des sicles s'coulent avant
qu'elle puisse revenir  ce point o elle est aujourd'hui.

Ds ce moment toutes les questions relatives aux dtroits sont faciles
 rsoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir
des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure,
abandonne  elle-mme, verrait s'lever par la force des choses un
grand nombre de petites souverainets. Les ctes intrieures, mises sous
la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles 
tout le monde. Le passage des dtroits serait ouvert  tout le monde
aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur
volont, librement naviguer sur la mer Noire et la Mditerrane, ou bien
on renoncerait, pour les escadres anglaises et franaises, au droit de
naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui
d'entrer dans la Mditerrane, et chacun resterait dans les eaux qui
semblent plus particulirement lui appartenir. La Russie jouirait d'une
libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties
contre son ambition et ses agressions.

On voit dans l'hypothse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de
l'Occident dans l'arme gyptienne, et la puissante diversion qui en
rsulterait. Si donc elle doit tre utile alors, il parat sage de se
bien garder de porter atteinte  la puissance qui l'a cre, et, loin de
menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider
et assurer son avenir.

Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman,
mais chacun l'entend  sa manire. La Russie le veut tel qu'il est
aujourd'hui, c'est--dire faible et dpendant. Les autres puissances le
voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui
semblent s'opposer  une espce de restauration. Dans leur conduite,
elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le
systme suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a
adopt et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de
deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalit, et c'est
celle-ci qu'on veut dtruire pour ressusciter l'autre! En vrit ne
semble-t-il pas voir un mdecin qui, pour rendre le mouvement  un
membre paralys, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses
fonctions?

L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre clatt
tait une haute pense, un acte de politique habile. Empcher les
Ottomans de s'entre-dtruire, conserver les crations nouvelles et
assurer leur avenir, rtablir la paix et amener une rconciliation entre
les individus d'une mme famille, cette belle conception devait porter
des fruits; mais, aprs la bataille, arriver pour mettre en question ce
qui tait dcid, et empcher une rvolution morale de s'accomplir, ne
pouvait donner aucun rsultat conforme aux esprances conues, et
peut-tre devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux
branches de la famille ottomane taient runies. Le vice-roi, satisfait
et content, n'avait plus rien  prtendre et voyait l'avenir de sa
famille assur. Le dpart de Khosrew laissant aux Musulmans la libert
d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de
Mhmet-Ali  Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement
gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la rputation
de son habilet, par les forces positives et matrielles dont il
dispose, il rtablissait une espce d'empire, sinon bien redoutable, au
moins ayant quelque consistance et possdant les moyens d'ordre.

Une vrit doit toujours tre prsente  l'esprit: il n'y a d'autre
point d'appui possible dans ce pays, pour arriver  quelque chose de
satisfaisant, qu'en le prenant en gypte. Je ne me dissimule pas
l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du
vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validit de l'argument,
je rpondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intrt unique du
sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but
d'opposer une barrire aux Russes; et qu'importe aux dpens de qui elle
s'lve? Et est-il possible d'hsiter entre le choix du moyen qui doit
certainement la crer, et celui qui en offrira  peine la plus faible
image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des
ambitieux, aprs avoir rgn sous le nom des derniers rejetons d'une
race abtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais
d'abord un certain nombre d'annes est ncessaire pour prparer les
esprits et rendre possible cette usurpation, et Mhmet-Ali est bien
vieux; et puis, quand cela arriverait, Mhmet ne ferait que recommencer
ce qui s'est fait, non-seulement frquemment en Asie, mais en Europe, et
mme en France  deux reprises dans le moyen ge: sous la premire race
quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de
Charles-Martel  remplacer sur le trne le sang dgnr de Clovis, et
qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la
couronne au prjudice des hritiers du faible Louis V.

Un des inconvnients de l'intervention est de se prsenter sans
ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de rpression.
Aucune d'elles, except la Russie, ne peut exercer une action redoutable
pour Mhmet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui:
la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique
loigne par ses armes, mais au moyen d'une marche longue, pnible,
aprs avoir surmont de grandes difficults de diverse nature, et en
employant un temps considrable avant d'entrer en action et de joindre
Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes
et ses passions la rendraient bien aveugle si elle prfrait voir plutt
les Russes occuper la Syrie que les gyptiens.

Si donc une rflexion sage fait rpugner  employer le secours d'un
auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Mhmet-Ali?
Des vaisseaux? mais ce moyen est strile, et, except un blocus, dont
l'effet se rduirait  gner les oprations administratives du vice-roi,
il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les
effets de la pnurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu
l'arme gyptienne avec quatorze mois d'arrir de solde, et personne ne
se plaignait. On sait se passer d'argent en gypte, et les moyens de
nourriture, tant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire 
tout. Mais, quant  une action directe des vaisseaux sur l'escadre
renferme dans le port, on se demande  quel point d'ignorance et
d'orgueil sont arrivs les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir
ordonner  l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha
du port d'Alexandrie. Prcisment les circonstances fcheuses de ce port
le mettent  l'abri de toute insulte. Les difficults d'y entrer et d'en
sortir sont telles, que l'art et une libert absolue dans les mouvements
dirigs par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le pril
auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en
avoir la clef, et, si lord Palmerston a donn l'ordre que les journaux
ont rapport, semblable  ces despotes de l'antiquit dont l'histoire a
consacr les aberrations, il a cru que sa volont suffirait pour
matriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne
peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement
maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-mme l'impuissance dans
le mme lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetes sur
Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne
produisirent aucun dommage.

Des troupes de terre sont seules redoutables pour Mhmet-Ali. Une
arme de dbarquement pourrait sans doute tre  craindre, mais d'abord
il la faut considrable. Sans cela aucune chance de succs, et certes
une expdition de cette importance, conduite  cette distance, est un
peu chre pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intrt bien
entendu de l'Angleterre est tout  fait oppos  la marche suivie. Et
puis cette escadre, o arriverait-elle? et o dbarquerait l'arme? En
Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette cte
inhospitalire.

On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu
d'importance et le peu d'utilit dont serait sa possession. Cette place
peut servir aux gyptiens pour y conserver des magasins, pour tre le
centre d'un grand camp retranch que l'arme pourrait venir occuper en
cas de soulvement du pays. Mais, environne de bas-fonds, elle n'a
aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de
dbarquement, sont seuls  six lieues, au pied du mont Carmel.

Une fois les troupes anglaises matresses de Saint-Jean-d'Acre, que
feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes
de Jude, si arides, et o,  chaque pas, elles rencontreraient des
obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espce? On
compterait sur une insurrection des habitants? pure chimre! Jamais les
musulmans ne se rvolteront contre Mhmet-Ali en faveur des chrtiens.
Une arme de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef
suprme de la religion et de l'empire du padischa, qui reprsente le
calife, n'a pu rien oprer. Qu'on juge de l'effet produit par une arme
d'infidles!

Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette
opration; car enfin un succs donnerait des rsultats importants, et on
combattrait prs des vaisseaux et  porte de ses moyens. Mais
l'opration est difficile. Alexandrie, sans tre une place proprement
dite, est cependant fortifie. Sa position ajoute  sa force. Elle est
environne d'un dsert o les assigeants, en hostilit avec l'intrieur
du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espce. Mhmet-Ali
entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de
bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins
huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal,
et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'lvent 
plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au del de trente mille
hommes  mettre sur les remparts d'Alexandrie. Mhmet-Ali, plac au
milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me
parat assez redoutable pour penser qu'il convient d'y rflchir  deux
fois avant de se dcider  venir l'attaquer.

Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce ct encore il ne manque
pas de difficults. Afin d'oprer avec confiance, il faut qu'ils se
prsentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des
bords de l'Araxe  la frontire de Syrie, plus de cinquante marches 
travers de hautes montagnes pres et difficiles, dans un pays pauvre, au
milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'arme
 sa destination, pour s'y soutenir et l'empcher d'tre compromise, il
faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des
prparatifs immenses. La misre et les souffrances des troupes
serviraient beaucoup la cause des gyptiens. Elles seraient encore
augmentes par les dvastations ordonnes. La multitude des Arabes
bdouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de
l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiariss avec la
domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'arme
gyptienne se retirant  quelques marches, le sort de l'arme russe
empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment o les gyptiens
se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-tre, sous de
tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une dfaite des
Russes, avancs si loin, entranerait leur destruction et l'expdition
serait  recommencer; d'abord avec les mmes obstacles et de plus avec
les chances contraires dont l'opinion serait frappe et chez les Russes,
et chez les populations musulmanes, et chez les soldats gyptiens.

Tel est donc l'tat des choses, et, si je me suis expliqu clairement,
je crois avoir dmontr que la destruction de Mhmet-Ali, aujourd'hui
l'homme de l'Orient et le vritable chef des musulmans, est uniquement
dans l'intrt russe; que sa conservation et les garanties donnes  son
avenir, tout en conservant l'unit de l'empire ottoman, entrent dans les
lments d'une sage rsistance combine, que les envahissements de la
puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire
ottoman ne peut tre ressuscit, il faut au moins lui conserver les
parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir
acqurir de la force et des moyens de dure. Enfin il faut reconnatre
que l'arrive de Mhmet-Ali  la puissance, vnement vritablement
providentiel, offre aux hommes d'tat de l'Europe l'occasion et le
moyen de jeter les bases d'un systme qui rparerait en partie les
fautes de leurs devanciers.

La confrence de Londres poursuivait lentement et pniblement ses
travaux, et semblait ne devoir produire aucun rsultat. Elle se montrait
comme une ple imitation de cette autre confrence dont les travaux sans
fin n'ont abouti qu' fatiguer et  ennuyer l'Europe, en traitant
pendant plusieurs annes les affaires de la Belgique. Cependant le
dnoment approchait, et, quand on le croyait encore relgu dans un
vague absolu, le trait du 15 juillet, prpar dans le silence et sign
dans le mystre, fut conclu.

On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer
la question d'une manire amicale avec la France, en faisant faire par
le baron Neumann, ministre d'Autriche  Londres, une ouverture 
l'ambassadeur de France, dont l'objet tait de lui proposer de s'appuyer
sur elle pour faire assurer  Mhmet-Ali l'hrdit de l'gypte et la
possession viagre des provinces d'Asie, moins Adana et un district de
la Syrie. Le cabinet franais rpondit d'une manire vasive. Mais, vu
la gravit des circonstances et les consquences de la dcision qui
serait prise, peut-tre et-il t d'une sage politique de parler
catgoriquement et, avant de signer le trait du 15 juillet, de donner
confidentiellement connaissance de la rsolution o l'on tait de le
conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystre en approchant du
moment critique. On agit dans l'ombre. D'un ct, cette rsolution
hardie qui n'tait nullement en harmonie avec les habitudes du
gouvernement autrichien, de l'autre, la lgret et la fatuit
franaise, enfin les insurrections clates dans le Liban, servirent
merveilleusement les dsirs de ceux qui voulaient en amener la
ralisation. Il fut sign,  l'tonnement universel de toute l'Europe.

Jamais peut-tre acte de politique n'tait moins fait pour amener le
rsultat dsir par les parties contractantes,  l'exception de la
Russie, qui avait un but spcial qu'elle atteignit tout d'abord. Les
autres allaient directement dans un sens oppos. L'Angleterre voulait
dtruire la puissance de Mhmet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait
employer, il tait dmontr, aux yeux de tous les gens raisonnables,
qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question
qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a
t au moment de la faire clater. Enfin la Prusse, trangre aux
intrts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans
raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu
s'pargner les dangers; mais la vanit propre  la puissance
prussienne, qui, en ralit puissance du second ordre, veut marcher de
pair avec celles du premier, l'a entran  signer un acte europen. Je
souhaite pour elle qu'elle se dfie une autre fois de sa fortune, car
elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi lgre. Bien que la
supriorit et les merveilles de son administration claire et l'esprit
de son peuple l'autorisent  se placer plus haut que le chiffre de sa
population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute
autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure,
celle dont un gouvernement clair ne doit jamais se dpartir, c'est
celle des intrts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient
de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour
la Prusse. Elle lui a d sa fortune et son lvation; et plus tard,
quand elle lui a t infidle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et
un miracle seul a pu la sauver. Les tats prussiens ne sont pas de force
et constitus de manire  renouveler souvent une pareille exprience.

L'Autriche tait place dans une condition tout autre. Grande puissance,
libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'ide
de la contraindre. Ses intrts lui commandent de protger l'gypte,
dont la prosprit est un des lments de la sienne, et elle doit
dsirer sincrement tout ce qui donnera de la force  l'empire ottoman.
Or il est incontestable que, si cet tat, qui croule par la faiblesse et
le dsordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que
gouverne Mhmet-Ali. Nulle prosprit possible avec le dsordre. Or le
vice-roi a dtruit l'anarchie. L'autorit est le premier besoin des
peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses
que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni rgles ni limites, se modifie de
toutes les manires, se multiplie et se reproduit sous toutes les
formes. Le pacha a rappel la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais
bien que c'est  son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur
fort limit; mais le moindre adoucissement dans son rgime peut amener
une civilisation vritable, progressive et durable. Il a habitu le
peuple  travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion
quitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'gypte est
compltement chang. Le cultivateur, arriv  l'aisance, aura la facult
de satisfaire  ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse;
ds lors le mouvement est imprim, et les rsultats sont infaillibles.
La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le dsordre;
disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et crez-leur
des besoins; tout ira ensuite de lui-mme.

La conservation de l'empire ottoman intresse l'Autriche de plus d'une
manire. Place la premire des puissances de l'Europe en face de la
Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que
lui assure le partage, lui sera plus funeste qu' tout autre. Arrive au
point de puissance que l'on peut conserver avec les lments qui en
garantissent le progrs, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que
d'avoir les dbouchs dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce
qui contribuera  reconstruire cet tat, si vaste et si faible, est dans
les intrts de l'occident et du midi de l'Europe.

Mais la puissance des tats et la cration de leurs moyens d'action ne
peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou
celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance nat de la
conqute, avec l'enthousiasme et les intrts qu'elle produit, et encore
ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumires pour la
constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un gnie
suprieur qui se trouve tout  coup l'apanage d'un souverain respect et
obi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se
trouve dans les lments de la socit mme, dans ses besoins et dans
les agglomrations qui en sont la consquence.

Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de
dpart. Mhmet-Ali, par la domination qu'il exerce, a cr un lment
puissant. L'ordre rgnait dans ses tats, et il ne fallait, pour assurer
une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modrer un peu son
avidit et son amour de l'argent.

La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la
justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection
qu'ils rclament, et le dveloppement des connaissances dans les
sciences et dans les arts. Les crations de Mhmet-Ali taient donc
utiles  la puissance du sultan. Ses querelles passagres taient sans
consquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilits
venaient plutt du Grand Seigneur que de son vassal.

Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient  la conservation
de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer
l'obissance du vassal envers le souverain. C'tait chose aise pourvu
que l'existence du vassal ne ft pas mise en question ou incertaine. Il
ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprme tait
intempestif. Beaucoup d'annes doivent prcder l'arrive sur le trne
d'un homme n sujet, que des circonstances extraordinaires dsignent
pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs dlais.
Si, dans le systme que j'tablis, les enfants ou les petits-enfants de
Mhmet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent t appels, par
l'opinion de l'Orient,  remplacer un jour la race dgnre d'Osman,
quel inconvnient en serait-il rsult pour le monde? L'histoire
n'est-elle pas remplie d'vnements semblables? Plusieurs des principaux
souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'anctres  qui les
ncessits de l'poque o ils ont vcu, plus que leurs droits, ont fait
prendre la couronne?

Je crois avoir tabli d'une manire incontestable l'aspect sous lequel
le gouvernement autrichien aurait d envisager la question d'Orient;
mais l'Angleterre part d'un point de vue tout diffrent. Elle ne veut
pas que l'gypte soit forte et que ce pays, poste intermdiaire entre
elle et ses possessions d'Asie, puisse rsister  ses caprices. Elle
veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et
un concours utile  tous les besoins de son commerce. En un mot, nous
avons intrt  ce que l'gypte soit forte et une utile allie pour
nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intrt  ce que
le sultan soit matre chez lui, et la Russie veut qu'il soit  ses
ordres. De l l'alliance et l'harmonie qui rgnent en ce moment entre
ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances
et la France survenue en mme temps.

On comprend et l'on ne peut blmer l'affection de l'Autriche pour
l'Angleterre. Les deux tats n'ont pas un seul intrt en opposition.
Chacun d'eux a un rle particulier, qui se trouve tre le complment de
l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse arme et sa grande
population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante
par sa marine, et son arme est secondaire. L'une est riche par un
commerce tendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son
agriculture et son industrie, qui n'a rien  redouter de celle de
l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et,
des rapports naturels  l'amiti et  l'alliance, il n'y a pas loin. Les
sicles ont consacr ces relations. Elles n'taient qu'interrompues
depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu  les rtablir. Il y a
aussi un autre point de vue qui mrite d'tre remarqu; c'est que la
Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et
qu' ce titre les intrts de l'Autriche et de l'Angleterre se
confondent, tandis que la France, ncessairement rivale et ennemie de
l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche
accidentellement de la Russie.  ce titre, le gouvernement autrichien
devait tre port  resserrer ses liens avec la puissance britannique;
mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais
s'unir avec la perspective fonde d'une humiliation probable et les
chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien prparer et dont les
consquences taient impossibles  calculer. Le concours de l'Autriche,
dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas tre
excus, et le seul moyen de le justifier aurait t d'en faire une
dclaration formelle  la France avant la signature, au lieu d'avoir
gard avec elle un profond silence et apport un mystre impntrable
dans cette transaction. Cette dmarche et t un acte de dfrence et
d'amiti qui rendait moins amre une politique isole, et le rsultat
infaillible de cette communication et t d'empcher la sparation de
la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa
position, avec les opinions et toutes les circonstances qui
l'environnent, n'aurait voulu consentir  courir les chances que la
signature du trait amnerait probablement. C'est donc le silence gard
pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France
peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles
elle est tombe ne blessent que ses intrts propres et son avenir.

L'Angleterre, seul vritable auteur du mouvement qui se prparait, et
entrane par une passion acharne  la destruction de Mhmet-Ali,
entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgr le succs obtenu,
taxer de ridicules. Il n'tait pas un seul homme en Europe, except lord
Palmerston peut-tre, qui crt le succs possible avec les armements qui
s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun rsultat
favorable d'une entreprise excute avec si peu de moyens; et, plus
tard, quand un succs inespr est venu tonner l'Europe, il n'a pas
chang de langage. C'tait un acte de complaisance envers l'Angleterre
auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il rpugnait  l'emploi
de moyens plus puissants, il avait regard les hostilits comme sans
consquence et devant tre de courte dure. Peut-tre lord Palmerston
avait-il l'arrire-pense de le mener plus loin; peut-tre aussi y
serait-il parvenu; mais tout cela tait un jeu dangereux; car l'orgueil
de l'Angleterre, humilie par un non-succs, avait aussi de graves
inconvnients, et l'avenir,  tout homme prvoyant, devait paratre
couvert de sombres nuages. La politique insense de la France, runie
aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Mhmet-Ali, et les
turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientt les dissiper.

Il est vident, pour tout Franais raisonnable et instruit, que
l'intrt bien entendu de la France tait de ne pas se sparer de
l'alliance, afin d'influer d'une manire importante sur les dcisions du
conseil europen. M. Guizot[3] s'est laiss tromper et a t dupe de
l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspir. Nul doute que
Louis-Philippe, inform de la rsolution des puissances d'agir
sparment, ne se ft rattach  la proposition de l'Autriche dont j'ai
parl, afin d'obtenir un rsultat pacifique. Mais, une fois la faute
commise, une fois le trait sign et la France exclue de l'alliance et
isole, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopt.
Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer
une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'ide. Elle
devait traiter la question d'une manire isole et comme une chose
dtermine. Elle devait dclarer que le trait du 15 juillet, dont le
but tait la destruction de Mhmet-Ali, lui paraissait un trait
prliminaire de partage de l'empire ottoman; les vnements qui se
prparaient taient trop graves  ses yeux pour qu'elle se dispenst
d'intervenir; toute hostilit contre l'empire gyptien tait donc une
cause de guerre  ses yeux. En faisant cette dclaration, il fallait
l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en dclarant
toutefois  l'Allemagne que, trangre  ces dbats, elle ne pouvait
tre l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire
aucune espce de dispositions sur la frontire du Rhin qui ft natre
les plus lgres inquitudes, mais en mme temps envoyer sans retard 
Alexandrie l'escadre franaise avec trois mille hommes de dbarquement
et trois ou quatre mille matelots, destins, en cas de besoin,  monter
l'escadre turque, et en mme temps ordonner le rassemblement d'une arme
de cent mille hommes  Lyon, destine  entrer en Italie  la premire
hostilit en Orient, et faire faire une dclaration formelle  cet gard
au prince de Metternich; mais se bien garder d'veiller les passions
rvolutionnaires, de faire chanter la _Marseillaise_ et de menacer les
bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France ft nette,
juste, modre et motive, et c'est l le cachet de la force.. L'effet
en et t immense. On devait ajouter, pour faire connatre les
vritables intentions du cabinet franais, que tous les armements
seraient abandonns au moment mme o l'on assurerait  Mhmet-Ali,
comme vassal de la Porte, hrditairement la jouissance de la Syrie et
de l'gypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant,
au moment o les hostilits auraient pu clater, trente vaisseaux de
ligne, dont vingt franais et dix gyptiens. Notre armement si
suprieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille
hommes d'infanterie franaise auraient occup, eussent impos aux
populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'et boug. Les
armements en France eussent continu, parce que les Anglais auraient
ordonn les leurs; et une supriorit de vingt vaisseaux nous assurait
pour longtemps la possession exclusive de la Mditerrane. L'Europe et
t aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages
au del des limites de la raison, aurait dict des lois sans tirer un
seul coup de canon. Le ministre de Palmerston et t renvers, et
l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prvoir,
et mis tout en oeuvre pour prvenir une guerre dont elle devait
prouver les premires calamits.

[Note 3: Ministre de France  Londres.]

J'tais  Vienne quand le trait du 15 juillet et les armements qu'il
occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de
mcontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au mme degr. On
se demandait  quel titre et pourquoi on s'tait mis brusquement en
opposition et en hostilit avec la France. Le crdit disparut dans un
moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de
trente pour cent, amenrent diverses catastrophes commerciales. L'tat
du crdit tait tel, qu'il n'tait pas possible de concevoir l'ide d'un
emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.

L'arme, entirement sur le pied de paix, et ne pouvant pas tre mise
sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait  la discrtion de
l'arme franaise, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et
venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de
Metternich, se tenait loign de Vienne et ne voulait apporter aucun
concours  un collgue qui avait mis l'tat dans un si grand pril et
amen une si grande crise par des actes qui lui taient personnels. Si
la guerre et clat, elle ne pouvait pas tre heureuse pour cette
puissance. On et dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez
amen la guerre pour des intrts au moins trangers aux ntres, s'ils
n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prvenir ni vous
prparer  la faire. L'archiduc Louis blmait hautement le prince de
Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de
gouvernement, et le prince de Metternich, oblig de se retirer, perdait
pour toujours le pouvoir et la rputation d'habilet qu'on lui a faite.
Il disparaissait  jamais de la sphre leve dans laquelle il tait
plac. On peut supposer aisment les efforts qu'il attrait faits pour
empcher une collision si fcheuse  son pays, et qui pour lui,
personnellement, et amen des rsultats si funestes. Il est certain que
trois mois ne se seraient pas couls avant qu'un trait glorieux, dict
par la France, et t sign.

Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement franais? Il a appel aux
armes la nation, en lui annonant, non pas que ses intrts le lui
commandaient, mais en faisant croire que sa libert et son indpendance
taient menaces. Il ressuscite les passions rvolutionnaires qui
amnent les dsordres et la confusion. Partout on fait chanter la
_Marseillaise_, comme si les vnements qu'elle rappelle taient un gage
de victoire.

M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments rvolutionnaires qui
nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas
avec leur secours, mais malgr eux. Les rvolutions sont incompatibles
avec l'ordre, et le dsordre amne toujours et partout la faiblesse.
Notre rsistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et
la Rvolution n'a concouru  ce rsultat qu'en engendrant la terreur,
dont la violence accumula les dfenseurs et peupla nos armes de soldats
innombrables. Bientt l'esprit belliqueux des Franais donna de la
valeur  cette runion d'hommes; et de bons officiers, de bons gnraux,
se formrent promptement. Voil tout le mystre des guerres de la
Rvolution et des succs qui les ont accompagnes, quand on dpouille
les vnements de la fantasmagorie dont on se plat  les entourer. Les
gens de mon ge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine
d'erreurs et de prjugs, doit, si elle veut s'instruire, lire le
premier volume des _Mmoires_ du marchal Gouvion-Saint-Cyr, o
l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement explique et
raconte.

Aprs cette premire faute, immense, impardonnable, qui menaait le
repos public et compromettait le dveloppement rgulier de nos forces et
les rendait mme dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a
fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurment, il
est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le
nombre de ses ennemis.

Que la France, plutt que de s'abaisser, essaye de rsister  l'Europe
runie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgr le peu de chances
de russir; mais l'attaquer capricieusement, la dfier et menacer le
repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette
conduite est insense. Qu'avaient  faire dans la question d'Orient le
roi de Bavire, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de
s'adresser  eux pour rparer des torts dont ils sont innocents
qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous
aiment. Et cette ternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter
encore? Certes, j'ai plus que personne dplor la perte de nos provinces
de la rive gauche et de la Belgique; peut-tre mme a-t-il t d'une
mauvaise politique, au congrs de Vienne, de nous enlever des conqutes
qui n'ajoutaient  l'ancienne France que juste ce qui tait ncessaire
pour conserver l'quilibre avec les tats qui, tous, depuis cinquante
ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera
favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne
prenez pas pour une rsolution magnanime ce qui n'est que de la
jactance.

De cette politique tourdie et insense est rsult chez les Allemands
le dveloppement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien
n'avait t prpar, depuis vingt-cinq ans pour la dfense, rien n'avait
t organis; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement
menacs dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur
honneur, se sont mis en dfense. Ainsi l'on a dtruit la confiance que
l'habitude et les intrts de la paix avaient fonde. Mais, en jetant
ainsi le gant  l'Europe, en rsultat, on n'a rien os, on n'a donn
aucun secours  Mhmet-Ali, et, avec des escadres suprieures  celles
des Anglais, on s'est ht de regagner le port. On a t fanfaron dans
les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations
comme des hommes privs: la sagesse commande de craindre les dangers
loigns; le talent les fait dcouvrir de bonne heure et prpare les
moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivs, le courage les fait
mpriser et surmonter. Mais faire prcisment l'oppos, voil ce qui
couvre de ridicule et de mpris un souverain et une nation.
Louis-Philippe, en adoptant le systme qui lui a t suggr, a perdu en
mme temps l'opinion de sagesse dont il jouissait,  bon march
peut-tre, et qu'il devait  la longanimit de son caractre,  l'espce
de talent que la nature lui a donn, et qui ne dpasse pas le moyen de
conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentan, mais qui ne
s'lve ni  concevoir un systme ni  l'excuter.

Voil le spectacle que la France a donn  l'Europe et dont j'ai eu
l'me navre. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que
j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractre
franais.

On sait quel fut l'enchanement des vnements et les complications
intrieures et extrieures qui survinrent. On se rappelle le dbut des
oprations des allis avec des moyens si peu en harmonie avec leurs
prtentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas russir.
Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre
Mhmet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout
dans les montagnes, est toujours une chose trs-grave. Des gens plus
redoutables que les gyptiens ont souvent succomb dans une lutte
pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prvoir, ni
croire, c'tait l'tat dans lequel tait tombe l'arme gyptienne et
les carts inous de l'administration. Et ici je suis intress
personnellement  montrer pourquoi cette arme a rpondu si mal aux
esprances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouve si
diffrente de ce que j'ai dit qu'elle tait. J'ai vu ces troupes il y a
sept ans, et le compte que j'en ai rendu tait exact. Elles promettaient
de devenir chaque jour meilleures; mais une arme est une cration o il
y a tant d'art, o tant de conditions sont  remplir pour la conserver,
que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manire claire,
peu de mois suffiront pour dtruire les efforts de plusieurs annes.

Or Mhmet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop
ignorant pour pouvoir tre juge du choix des moyens. Les moeurs turques
se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent,
l'avidit et l'avarice jouent un grand rle. Il a laiss dprir son
arme d'une manire dplorable et insense. Quand lui, n en Macdoine,
trouve trs-bien au Caire d'tre revtu dans l'arrire-saison d'une
bonne pelisse, il imagine que les soldats ns en gypte peuvent exister
en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des
habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit,
souvent gt, et ne leur fait pas donner de viande. Rduite  un pareil
tat de souffrance sans exemple et continuel, une pareille arme se
change en hpital, sans lits, sans remdes et sans mdecins. La
dsaffection s'empare de chacun, et l o on avait trouv mulation,
zle, dvouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse,
indiffrence et lchet.

Mhmet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses
forces de nouvelles leves, composes d'hommes mcontents, et commandes
par des officiers que le nombre devait rendre ncessairement mauvais, et
il n'a pas compris que de pareils renforts taient plutt une charge
qu'un profit. Au lieu d'avoir une arme exerce, satisfaite, discipline
et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes.

Je lui avais conseill l'tablissement de plusieurs camps permanents, o
les moyens d'instruction, de bien tre et de discipline seraient runis
pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de
la salubrit  ceux d'un site agrable,  porte d'excuter des travaux
utiles. Mais ces ides, qu'il avait accueillies et qui avaient frapp
son esprit, en taient sorties, sans doute peu aprs mon dpart, car il
parat que rien de semblable n'a t excut.

Les effets funestes de ces aberrations furent augments par l'apathie et
les dsordres privs d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des
dbauches de la table, et d'autres excs qui l'nervaient, tandis que sa
vanit et sa jalousie lui rendaient suspect et dsagrable
Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient
presque uniquement fait ses succs dans d'autres temps.

Soliman-Pacha, loign d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les
dispositions qui furent prises  l'apparition des Anglais. Plac 
Beyrouth avec quelques troupes extnues et malades, il n'avait aucune
force respectable  ses ordres, et Ibrahim-Pacha, tabli  Balbeck, o
il n'avait rien  faire, ne pensait ni  combattre l'ennemi s'il
dbarquait, ni  empcher l'insurrection de natre, ni  disposer ses
forces de manire  la rprimer, si elle venait  clater. Avec une
pareille conduite et de semblables lments, les rsultats qui sont
survenus taient infaillibles.

Ibrahim-Pacha et d choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses
troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de
dbarquement des Anglais et  deux ou trois lieues; stimuler ses troupes
par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du
Liban par le reste de son arme afin d'imposer une crainte salutaire aux
Maronites. Dix  douze mille hommes qu'il et eus sous la main lui
auraient donn les moyens de jeter  la mer les cinq ou six mille Turcs
qui s'avanaient runis  douze cents Anglais, force relle de
l'expdition. Un masque de troupes, laiss dans le Taurus, suffisait
pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure.
La question allait se dcider sur le bord de la mer. Les vritables
ennemis taient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se
trouvaient hors d'tat de rien entreprendre le jour o les troupes de
dbarquement auraient t battues. Osman-Pacha, avec un dtachement, fut
dirig sur le point o Ibrahim,  la tte de ses troupes, aurait d se
placer lui-mme. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion,
chez les gyptiens, dtruisit tout moyen ultrieur de dfense, donna une
confiance sans bornes  la population insurge, dtermina la dfection
de l'mir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes
dbarques et t repousse, et que les Anglais eussent t forcs de
regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs dbarqus dsertaient et
venaient se joindre aux troupes de Mhmet-Ali. C'est donc dans ce
combat misrable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous
le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, aprs
cet vnement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que
celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remdier 
ses fautes en adoptant le systme qu'il avait alors  suivre.

Ibrahim-Pacha laissa ses troupes parpilles sur la cte, dans de
petites places qui toutes furent enleves successivement, ce qui
augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui tait contraire.

Puisqu'il avait laiss clater la rvolte du Liban, et que les troupes
ne voulaient pas combattre, il devait les loigner et les runir, afin
de les retremper par l'ascendant de son autorit et les moyens de toute
espce qu'il avait encore  sa disposition. Il devait vacuer sans
retard le Taurus et toute la cte, except Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et
Gaza, et placer toute son arme en Palestine, sur les bords du Jourdain
 Nazareth,  Jrusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de
Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit  dix mille hommes serait rest 
Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se
trouvant  l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre
communication avec l'arme. La principale force de la cavalerie et t
runie dans la plaine d'Esdrelon, d'o elle aurait pu se porter dans
toutes les directions. La communication avec l'gypte se trouvait
assure. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi
appuy, tait difficile  prendre.

Je sais bien que, vu la manire dont les choses se sont passes 
l'gard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empch
l'ennemi de s'en emparer; mais il tait facile de la mettre en meilleur
tat de dfense. D'abord il fallait blinder le magasin  poudre, afin de
le mettre  l'abri des bombes, et,  cet gard, les Turcs, mme les
anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc
pas avoir lieu. Ensuite, jamais dfense maritime n'a t moins bien
prpare. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqu le mauvais
systme de batteries places sur des terrasses votes, protges
seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigu  rpter 
Mhmet-Ali que ces sortes de dfense ne signifient rien; que la
maonnerie, en fortifications, pour tre utile, doit tre couverte, et
que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit tre en terre et
suffisamment lev, pour mettre  l'abri les dfenseurs; qu'ainsi, 
Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas rgulariser la dfense, il
fallait placer extrieurement des batteries sur le bord de la mer, en
avant des remparts; mais tout cela a t oubli. Les canonniers
cependant sont rests  leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne
peut concevoir de quelle stupidit tait dou leur commandant, puisque,
ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies tablir des
boues dans des points dtermins, il pensa que c'tait l'indication du
lieu o les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'tait celle des
bas-fonds qu'il fallait viter. Il fit, ds ce moment, pointer les
canons de la forteresse sur les points o personne ne devait se
prsenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avanant beaucoup plus prs
qu'il ne l'avait suppos, il n'imagina pas de faire pointer plus bas.
Toute l'artillerie gyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les
atteignant pas, se borna, par son feu,  percer quelques voiles et 
endommager quelques manoeuvres.

Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre et t mieux dispos contre
l'attaque d'une flotte, celle-ci et prouv des prils, et la ville et
moins souffert. La garnison, en liaison avec l'arme, et t
encourage. Comme, pour prendre une place maritime qui se dfend, il
faut d'abord dbarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs
n'auraient os excuter leur descente et s'loigner de la cte, parce
que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs allis, les
Maronites, qui n'auraient pas os quitter les montagnes, ils pouvaient
tre accabls. Ds ce moment, la rsistance de Saint-Jean-d'Acre
rtablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver tant arriv,
les Anglais, forcs de s'loigner d'une cte dangereuse et sans abri,
devaient remettre au printemps la suite de leurs oprations.

On avait alors du temps devant soi, et tout tait chang. L'arme
gyptienne, renforce par les envois de l'gypte, reprenait, aprs le
dpart des Anglais, possession des pays qu'elle avait vacus. Les
insurgs du Liban auraient pu tre chtis, et, l'anne suivante, tout
tait  recommencer de la part des allis.

Jamais, je le rpte, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de
combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et
le sort d'une arme. Le plan ci-dessus dvelopp pendant les oprations,
je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu
alors le prince de Metternich. L'arme gyptienne avait toujours sa
retraite sur l'gypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait
matresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise
fortune.

Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tte est militaire, n'ait
conu et voulu ce systme d'oprations; mais, loign de son chef, il
n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.

Je n'cris pas l'histoire de cette misrable et dplorable campagne.
Ainsi je n'entrerai pas dans plus de dtails  cet gard. On sait ce qui
arriva; on connat cette retraite par le dsert, au milieu de l'hiver,
avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui
entranrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent rduits 
suivre cette direction. Soliman-Pacha, charg du commandement de cette
colonne, a montr, par la force d'me et l'nergie qu'il a dployes,
tout ce qu'il vaut, et il a justifi pleinement le cas que je fais de
lui et les loges que je lui ai donns.

Les lments de rsistance taient devenus nuls pour Mhmet-Ali, et il
tait vident que cette fatalit, ces illusions et cette force de
l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientt sa
perte en gypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombt
pas, et cette circonstance, au moment o il tait oblig de combattre
corps  corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgr la
mauvaise foi de celui-ci, qui ne se dmentit pas un seul moment.

Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la
politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intrts
de la paix du monde, et, satisfait d'avoir chapp aux pouvantables
chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards.
Plus qu'un autre, il avait peine  croire aux rsultats que la
combinaison politique dans laquelle il tait entr, peut-tre bien
lgrement, avait amens,  l'tonnement du monde entier. Aucun, au
surplus, de ceux qui y ont concouru n'a port un jugement diffrent sur
cette issue; mais lui n'a pas manqu une occasion de le proclamer.

Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre.
Dans l'instant o la dcomposition de l'arme gyptienne s'tait opre,
il n'tait plus possible d'esprer des chances favorables pour
Mhmet-Ali.

Je l'engageai donc  accepter tout de suite, sans plus de difficults,
les propositions qui lui taient faites, en prenant cependant des
garanties pour qu'elles fussent excutes de bonne foi, et ces conseils
ne lui ont pas t donns en vain. Les changements survenus dans la
situation des choses ayant fait renatre naturellement nos conversations
avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie
indirecte, les mmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me
rpondrait une lettre  la communication que je lui avais faite, et que
je l'enverrais en original  Boghos-Bey, comme par suite d'une
indiscrtion. Depuis ce moment, tous les dbats ont t termins. Les
arrangements entre le Grand Seigneur et Mhmet-Ali ont t conclus, et
il ne reste plus qu'un voeu  former, c'est que Mhmet-Ali emploie les
annes qu'il lui reste  vivre  assurer la dure de ses oeuvres, en
s'occupant avec efficacit du bien-tre et du bonheur des peuples qu'il
gouverne et qu'il lguera  ses enfants.

APPENDICE

Aprs avoir fait le rcit des crations de Mhmet-Ali et prsent le
tableau de la puissance qu'il avait leve par son irrsistible volont,
on peut tre tonn de la faible rsistance qu'il a oppose  l'attaque
dont il a t l'objet; je crois donc  propos de chercher la cause de sa
chute et d'en faire connatre les circonstances.

Aucune exagration n'a exist dans le jugement que j'ai port en sa
faveur.

Les troupes gyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait
une valeur relle. Ses diffrentes armes taient suffisamment instruites
pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont
donn la preuve. L'examen circonstanci auquel je me suis livr, en
inspectant les troupes qui m'ont t prsentes, a confirm mes
premiers aperus, et je dclare de nouveau que particulirement
l'artillerie et la cavalerie pouvaient tre compares  des troupes
europennes. Une bonne organisation, bien calcule, avait t donne 
cette arme et ajoutait  sa valeur. La campagne faite aux sources de
l'Euphrate et la bataille de Nzib, gagne, le 24 juin 1839, sur l'arme
ottomane, fort suprieure en nombre et en artillerie, la destruction
complte de celle-ci et la perte de tout son matriel ont confirm de
nouveau le jugement port et les loges donns.

Mais, si des soins intelligents, une forte volont, avaient cr cette
arme, les soins d'entretien lui avaient compltement manqu. Sans solde
pendant plus d'une anne, misrablement nourrie, vtue de toile au
milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit  vue d'oeil et
perdit bientt son nergie. Aucune arme europenne n'aurait support
mieux qu'elle cette difficile preuve; car, si l'on peut exiger de
bonnes troupes de rsister  de grandes souffrances et de grandes
privations, ce ne peut tre que pendant un temps assez court dont on
aperoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces
de l'homme ont des bornes, et une arme est une chose si artificielle,
que, pour la conserver au milieu des lments de destruction qui ne
cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour 
chercher  l'amliorer. Mhmet-Ali tait Turc et en avait conserv les
moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'tait leve
au-dessus de la leur, sous d'autres il tait rest  leur niveau. Avide,
il ne concevait pas des bnfices qui ne fussent pas pour lui. Prt 
tout sacrifier, et sans mesure, pour oprer et excuter ce qui tait
l'objet de sa passion, il se livrait  la plus grande parcimonie pour en
assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un
gouvernement que de savoir dpenser  propos et avec mesure. Ainsi,
quand l'Europe se prparait  intervenir, par la force des armes, dans
la querelle turco-gyptienne, l'arme gyptienne tait dans un tat
misrable; et, au lieu de pourvoir  ses besoins, il faisait de
nouvelles leves qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur.
Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispers ses forces d'une manire peu
judicieuse. La plus grande partie tait sur l'Euphrate, en prsence de
quelques troupes ottomanes nullement menaantes ni dangereuses; d'autres
 Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chane
du Liban, tandis que c'tait l, en prsence des Europens, qu'il devait
runir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait  son bord, il
est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents
Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur
nombre; mais elles taient nouvelles pour les gyptiens, dont les forces
taient tellement parpilles, qu'ils ne purent opposer aucune
rsistance srieuse; de manire qu'une action d'un moment entre quelques
milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes
de dbarquement. Mais ce qui, indpendamment des mauvaises combinaisons
du gnral gyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des
Maronites. L tait le seul vritable danger de Mhmet-Ali, danger
qu'il avait t le matre de prvenir et d'viter en administrant avec
modration et douceur les habitants de la Syrie en gnral et les
Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais dmontr si souvent
l'importance. Ces populations l'avaient appel de leurs voeux, l'avaient
reu comme un librateur, et s'taient soumises  ses lois avec
empressement et reconnaissance,  cause de leur loignement pour les
Turcs de Constantinople, qui leur taient odieux par suite de leurs
exactions. Mhmet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il
avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modrer les impts et
de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et
moins d'avidit, il et pu faire des Maronites l'appui fondamental de
son autorit en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'gypte.

Une fois la rvolte du Liban devenue gnrale, l'arme gyptienne
s'occupa  se runir. Elle vacua ses positions et se rapprocha de
l'gypte. Les mouvements furent lents et dcousus. On avait nglig les
dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure
de rsister  un bombardement; de manire qu'un armement
trs-considrable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune
espce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, dtruisit toutes les
dfenses et fit sauter le magasin  poudre. La partie de l'arme qui
tait venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'tre en arrire,  peu
de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison
en conservant sa communication avec elle, s'tait loigne sans motifs
et sans raison, sans se lier avec le gros de l'arme, qui, rassemble 
Damas et compltement isole, dut faire sa retraite par le dsert, sur
Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise
aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau
et de vivres, et aprs avoir souffert tout ce que l'histoire peut
prsenter dans ses rcits de plus dplorable et l'imagination concevoir
de plus triste. En peu de jours, l'arme gyptienne perdit toute sa
puissance relle et tout son prestige. Aussi Mhmet-Ali n'eut-il plus
qu' implorer les conditions les moins dures et  s'y soumettre. Toute
rsistance tait devenue impossible. Le sort de l'gypte tait fix.

Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les
puissances de l'Europe, et je chercherai  reconnatre d'abord si elle a
t quitable et si elles n'ont pas foul aux pieds les droits de
Mhmet-Ali, qu'elles-mmes avaient reconnus et consacrs.

En 1832, les dbats survenus entre Mhmet-Ali et Abdalla-Pacha
amenrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui
avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse
pour le pacha d'gypte, et son arme, aprs une suite de victoires dont
j'ai expos les circonstances, arriva jusqu' Konieh, o il fit
prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Aprs chaque succs,
Ibrahim-Pacha s'tait arrt, attendant le moment de rentrer dans
l'ordre naturel de soumission qu'il devait  son souverain, mais avec
les garanties ncessaires  sa sret. De Konieh, il et pu se rendre 
Scutari sans obstacle, et le sultan tait  sa discrtion; car les
secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crime, n'tant pas
arrivs, n'auraient pu empcher des entreprises plus graves, mais il ne
voulait que la paix. Les puissances europennes tant intervenues dans
ces dbats, un trait fut sign qui laissait  Mhmet-Ali
l'administration des pays au del du Taurus, avec un tribut dont la
quotit fut fixe; la soumission et l'obissance furent rtablies entre
le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.

Mais l'humiliation du sultan avait profondment bless son coeur, et, en
signant le trait, il n'tait occup que d'arriver au moment o il
croirait pouvoir le dtruire. Lorsqu'en 1834 j'tais  Constantinople,
je fus frapp des bruits de guerre qui y rgnaient et des projets
hautement avous de recommencer les hostilits. Les ambassadeurs et les
ministres trangers n'taient occups qu' empcher le gouvernement turc
d'entrer dans une voie si funeste, et  calmer une ardeur si peu
opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il tait
hors de leur puissance d'en dtruire le germe.

 mon arrive en gypte, Mhmet-Ali, parfaitement instruit de toutes
ces choses, rpugnait  payer des tributs qui taient destins  fournir
les moyens de l'craser. Mais la moindre observation et son bon sens
naturel lui firent bientt sentir que rien ne serait plus contraire 
ses intrts que d'hsiter  remplir ses engagements, attendu qu'eux
seuls fondaient ses droits  la position exceptionnelle qu'il occupait.
Le trait de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et
qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de
l'Europe, qui, ds lors, lui servait de garantie. Il a t fidle  ce
parti et a enlev au Grand Seigneur tout prtexte de le combattre et de
chercher  dtruire sa puissance. Mais le sultan avait augment le
nombre de ses troupes, et, pouss par les intrigues des Anglais, il se
dcida tout  coup  commencer des hostilits et attaqua l'arme de
Mhmet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et
l'arme turque fut anantie  Nzib. Alors le sultan comprit la
consquence de sa conduite et le danger dont il tait menac. Il se hta
de rparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de
la paix. Elle tait convenue et au moment d'tre signe quand
l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et
l'on s'occupa, non pas de protger les droits et les intrts de celui
qui avait t fidle  ses engagements, mais au contraire de celui qui
les avait viols. Si l'Europe ne ft pas intervenue, tout rentrait dans
l'ordre, suivant les stipulations du trait de Kutayeh. La vice-royaut
de l'gypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan
aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le
dfendre. Tous les lments de forces rassembls, qui chaque jour
pouvaient s'accrotre, ont disparu, l mme o ils avaient le plus de
chance de dveloppement. Les ennemis de Mhmet-Ali rpondent qu'au lieu
de cela le sultan aurait pri renvers par son vassal. Nullement, erreur
complte: jamais le vice-roi n'a conu la pense, prouv le dsir de
dtrner son matre. Le sang d'Othman a encore trop d'clat en Orient
pour cesser de rgner. Ce lien peut tre plus ou moins serr, mais on ne
peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la
religion, qui joue un si grand rle parmi ces peuples.

L'empire turc, depuis prs d'un sicle, prsente le spectacle de la
faiblesse, du dsordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut tre
rtablie dans son ensemble que lorsque l'ordre rgnera dans ses
principales parties, que l'obissance y sera habituelle,  l'tat
normal, et l'intelligence en voie de dveloppement. C'est le seul moyen
de le rendre  la vie; mais il est trop tendu et trop vaste pour que
l'action centrale puisse se faire sentir d'une manire efficace  ses
extrmits avant qu'on les ait prpares  la recevoir; pour y parvenir,
il faut que plusieurs centres d'actions, d'o partent des efforts
simultans, agissent dans ce but. C'est  l'gypte, dont la population
est arabe, qui, par sa position gographique et les rapports de tous
les temps, possde une action facile sur tout ce qui est Arabe, 
remplir cette mission sur tout le midi de l'empire,  le rorganiser et
 le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle ragira
puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile.
L'gypte rendue faible, tout reste dans le dsordre et l'anarchie, aucun
progrs utile ne peut tre espr; et, comme rien n'est stationnaire
dans ce monde, les lments de faiblesse et de destruction s'accrotront
toujours l o Mhmet-Ali avait trouv le secret de crer une autorit
irrsistible, car sa volont ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pt
vaincre; on lui obissait ponctuellement dans toute l'tendue de ses
domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontires de
l'Abyssinie, les communications taient parfaitement sres, au grand
tonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amlioration
matrielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant
dans toute sa force et sa libert.

L'intrt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation
de la puissance de Mhmet-Ali, et l'Europe aurait d chercher  exercer
sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et  le diriger
sans s'occuper  le dtruire; il pouvait devenir l'lment principal de
la rorganisation et de la force de l'empire ottoman. Mhmet-Ali
jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit
d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrs
rapides, ardente, passionne, la premire de l'Asie; car la population
arabe, enfin, n'en est pas  faire ses preuves de capacit. N'a-t-elle
pas prcd les Europens dans la civilisation, dans les sciences, dans
la pratique des moeurs sociales gnreuses et dans la culture des
sentiments qui honorent le coeur humain.

Assurment, si on compare l'lment mridional de l'empire ottoman 
l'lment septentrional, tout est  l'avantage du premier. Une
population presque homogne l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup
sur celles qui sont divises par les races et les religions. Les
millions de chrtiens placs au milieu des Osmanlis rendront toujours,
quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnrable. Elle est
plus prs des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que
l'autre assez prs de la premire pour la secourir dans toutes ses
provinces, ne peut tre attaque dans le centre de sa puissance et peut
tre mise trs-facilement hors de toute atteinte.

Les puissances de l'Europe, dont les confrences sur les affaires
d'Orient n'amenaient aucun rsultat, avaient des vues diffrentes, car
la France voulait la conservation de la puissance de Mhmet-Ali, tandis
que l'Angleterre avait la passion de la dtruire; aussi se
sparrent-elles, et tout  coup le trait du 15 juillet, qui consacrait
une alliance hostile  l'gypte, fut sign entre l'Angleterre,
l'Autriche et la Russie. On avait rclam l'adhsion de la France, sans
la mettre dans le secret absolu des conventions arrtes, mais non
encore signes. La lgret de l'ambassadeur de France et une sorte de
hauteur ddaigneuse l'empchrent d'ajouter foi aux avis confidentiels
qui lui furent donns par le ministre d'Autriche. Le gouvernement
franais apprit avec tonnement qu'il tait exclu d'un concours o il
aurait pu exercer une influence utile.

L'Angleterre tait seule passionne dans cette question; l'Autriche et
la Russie agissaient de complaisance, et peut-tre croyaient-elles sans
danger pour Mhmet-Ali les faibles armements dont il tait menac, et
qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui
voulait le sauver et qui par son isolement tait matresse de ses
actions, s'effraya trop du danger de faire clater, par une attitude
ferme et dcide, une guerre dont personne ne voulait. Une seule
dmonstration et tout termin  notre gloire. Il fallait, au lieu de
rappeler l'escadre  Toulon, l'envoyer  Alexandrie avec de doubles
quipages pour remplacer  bord de l'escadre ottomane les matelots turcs
que l'on aurait fait dbarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie
franaise avec un gnral intelligent et de choix  Saint-Jean-d'Acre
pour y tenir garnison; leur prsence et assur le repos et l'obissance
des Maronites et prvenu l'insurrection gnrale du Liban, vritable
danger de Mhmet-Ali.

Le dbut de la lutte et t terrible pour l'alliance par suite de notre
grande supriorit; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se
fussent dcids  runir plus de moyens et  ajourner les hostilits, la
saison avance forait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver,
les esprits se seraient calms; tout se serait pacifi; la puissance de
Mhmet-Ali tait sauve, et le but que se proposait lord Palmerston
avec tant d'audace tait manqu.

J'ai dit que l'gypte, source de richesses inpuisables, peut tre mise
 l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme
un rduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui
viendraient en aide  l'empire, comme le feraient ses allis d'Europe
s'il tait attaqu. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour
parvenir  la rendre telle, il suffit de rtablir le lac Marotis, en y
introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace troit par
lequel serait tablie sa communication avec la mer. Cette mer
intrieure, portant une flottille, conserverait  cette place,  plus de
trente lieues dans l'intrieur de l'gypte, des communications d'o elle
pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques
fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empcher toute
descente. Un dbarquement est impossible sur la cte du Delta; il en est
presque de mme au-dessous de Damiette. Reste donc le dsert de Syrie,
qui se trouve impossible  traverser pour peu qu'il soit dfendu par
quelques forts vritables qui assurent la possession des puits. Ainsi,
par toutes ces circonstances, il entrait dans les intrts bien entendus
de la force de l'empire ottoman de conserver Mhmet-Ali puissant et
grand, assur qu'une fois tranquille sur son existence politique il
consacrerait pour le soutien de son matre et la dfense de l'empire
dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il
l'avait dj fait avec empressement lors de la guerre contre la Grce
rvolte, quand le sultan lui fit la demande de son arme et de sa
flotte. C'tait cependant toujours au nom de l'intrt et du salut de
l'empire ottoman que l'on s'occupait de dtruire son meilleur appui,
celui qui aurait pu et d tre le bras droit du sultan.

L'Angleterre tait conduite dans sa politique haineuse et ardente contre
Mhmet-Ali tout  la fois par ses passions contre la France et par un
intrt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des
prfrences dont la France tait l'objet en gypte, et rvant la
possession de ce pays. Sans le langage nergique de la France et de
l'Autriche, elle et obtenu ce rsultat. Ce but manqu, lord Palmerston
voulait au moins enlever  l'gypte tout moyen de rsister quand la
situation de l'Europe lui laisserait la facult de s'en emparer.

Si quelques doutes pouvaient subsister  cet gard, ils seraient
facilement levs si on rflchit avec quelle instance et quelle tnacit
le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de
fer pour tablir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait
eu la pense d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il parat
qu'on y a renonc. J'ai dmontr dans le cours d'un autre ouvrage
combien cette construction tait inutile, difficile et inopportune; et
cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insens que
celui de la valle du Nil. S'il a pour objet spcial de diminuer le
temps ncessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le
temps ncessaire pour effectuer ce voyage est dtermin par la marche
des btiments  voile et  vapeur sur les diffrentes mers  parcourir,
on demande quel avantage il pourrait y avoir  conomiser un ou deux
jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps gnral ne
peut tre raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation
dans l'intrieur de l'gypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune
marchandise d'Europe n'arrive en gypte pour y tre vendue. Ce pays ne
consomme  peu prs rien: des toiles suffisent pour l'habillement du
peuple, et, pour la classe leve, fort peu nombreuse, des draps
fabriqus sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits
du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les
conduire  Alexandrie. Dans la haute gypte, les transports ne peuvent
s'loigner de son cours,  cause mme du peu de largeur de la valle.
Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient.
Trois ou quatre petits bateaux  vapeur suffiraient et au del  tout le
mouvement commercial de l'gypte. Quant aux transports des individus, il
suffit d'avoir entrevu l'gypte pour tre assur qu'aucun fellah ne
payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course
ft-il rduit  un mdin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers
d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilit, aucun
emploi possible; et, par consquent, l'ide de le construire est
compltement dpourvue de bon sens et de raison.

Il y a sans doute cependant un but cach, et il ne peut tre que
d'tablir partout des ateliers anglais, de multiplier les tablissements
anglais, d'accoutumer les gyptiens  voir partout des Anglais commander
et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et aprs avoir pris une
espce de possession, ils puissent se dclarer les matres du pays.
Voil le vritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de
Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multipli ses
efforts pour refuser une concession que Mhmet-Ali n'avait jamais voulu
accorder.

Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les
temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des
matriaux aux gyptiens, matriaux qui ne leur serviront  rien, et en
excutant des travaux chrement pays, qui ne donneront aucun rsultat
utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des tromps; mais,
assurment, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront
les capitaux ncessaires pour crer et tablir un chemin de fer dans la
valle du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour rgler
ainsi leurs intrts.



CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIME


Alexandrie, le 6 aot 1839.

Monsieur le marchal,

Une lettre reue par le bateau  vapeur franais, arrive ici le 4 de
ce mois, et date de Carlsbad, le 9 juin coul, m'a fourni l'occasion
de soumettre  Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et
trs-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le
marchal. Son Altesse y a t doublement sensible et par l'autorit de
leur source et par le tmoignage de bon souvenir. Elle m'a spcialement
charg d'invoquer pour l'gypte la continuation de cette amiti si
prcieuse  laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien
noble aliment. Son Altesse espre aussi qu'ayant diffr le voyage de
Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le
marchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos crits,
qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le
marchal, l'gypte compte parmi ses plus beaux moments celui o vous
l'avez honore de votre prsence: on y connat aussi que l'amiti d'un
grand homme est un bienfait des dieux. Elle a toute confiance dans vos
sentiments.

En ce moment, votre prsence auprs de personnes augustes ne peut tre
que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitus  voir surgir
en Turquie des hommes de la trempe de Mhmet-Ali (et ils sont fort
rares, en effet), ont d apprcier la conduite pleine de convenance, de
modration et de dignit qu'il a tenue dans les circonstances critiques
o le plaait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan.
La victoire clatante qui a dissip l'arme sous les ordres de
Masin-Pacha a d moins les surprendre, parce que de vous-mme, monsieur
le marchal, ils avaient appris la supriorit en instruction,
discipline et courage des troupes gyptiennes, et ils auraient vainement
cherch un meilleur juge en cette matire; mais ce qui ne doit pas
manquer de produire une sensation propre  provoquer leur sympathie pour
Mhmet-Ali, c'est la modration dont il a fait preuve lorsqu'il s'est
trouv victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par
mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la
Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut tre
grand, de cette grandeur d'me qui est le partage des hommes vraiment
prdestins: toute hostilit cessa au mme instant. Ce qu'il demandait
constamment pour sa scurit et celle de sa famille, pour la
conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger
violemment par la force, l'hrdit pour tous les pays sous sa
domination, aucun except, il le demande au nouveau sultan,
Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui dclarant qu'il ne fera point la
guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique,
mrite, non arrache par la violence, et promet son concours  la
rorganisation et  la dfense de l'empire, qu'il veut, avant tout et
par-dessus tout, uni et formidable.

Il est vrai qu'en mme temps il porte au pied du trne l'expression de
son dsir de voir loigner de la direction des affaires le sadi-arem
actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de
personnalit. Mhmet-Ali est d'un caractre trop suprieur pour
s'arrter  l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet
homme, qui a vou  lui-mme et  bien d'autres personnages clairs une
haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman,
dans sa position minente de sadi-arem, avec un sultan si jeune.
Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la frocit, et, pour le
triomphe de ses cratures et de ses convenances, il n'aurait gard ni 
aucune tte respectable ni  aucun principe; tout moyen lui est licite,
dt-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire  feu et 
sang. Nous ne sommes plus dans un sicle, monsieur le marchal, o la
puissance d'un pareil grand vizir puisse tre maintenue; ceux qui le
soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie,
s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.

Mhmet-Ali s'attend  voir ses demandes exauces pour le bien de tous
et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en tait
autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes
modifications; il est rsolu, et sans retour, de se maintenir dans sa
position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne
pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les
forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une
portion seulement de ce qu'il possde, il devrait croire qu'on veut
dtruire le peu de vitalit qui existe encore dans l'empire et sa
nationalit; il se croirait dans la ncessit d'une rsistance d'autant
plus opinitre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale.
Mhmet-Ali, mme avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut
faire encore avec du courage et de la rsolution.

Agrez, etc., etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Voici les deux lettres que je lui crivis en rponse:


Vienne, le 8 septembre 1839.

Monsieur,

J'ai reu avec un vritable plaisir la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'crire, le 6 aot, qui vient seulement de me parvenir. Je
me suis identifi avec les intrts de l'gypte, avec la cause de
Mhmet-Ali, et j'ai joui du succs de ses armes. Aussi toutes les
nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intrt pour
moi, et, quand elles me sont adresses, elles sont reues avec
reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que
vous me faites de m'crire souvent, et je prends l'engagement de vous
rpondre exactement.

J'ai joui beaucoup de la victoire de Nzib; elle a satisfait mon
penchant et ralis mes prdictions. J'avais annonc  tout le monde
ici et rpt  satit que, s'il y avait une collision, l'arme
ottomane serait, non-seulement battue, mais encore disperse et
dtruite, et il me semble que les choses se sont passes prcisment
ainsi. J'ai reu de Soliman-Pacha une relation trs-intressante de la
bataille, que j'ai communique  plusieurs personnes; lue avec un grand
intrt, elle a appris  chacun combien l'arme gyptienne est devenue
manoeuvrire, car on ne pouvait pas excuter le mouvement dcisif qui a
t fait sans avoir des troupes trs-instruites et trs-disciplines.

Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont
l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours.
Chacun a son systme, et, pour mon compte, je remets  une poque peu
loigne  vous communiquer mes ides  cet gard, pouvant profiter
alors d'une occasion sre; mais tout le monde s'accorde  trouver que le
vice-roi a prouv une grande habilet en montrant une si grande
longanimit avant l'explosion, en apportant ainsi  l'Europe la preuve
qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en
s'en tenant  une dfensive lgitime et ncessaire. En cette
circonstance, il est vrai, il a t servi puissamment par les passions
et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire prcieux pour
arriver  ses fins, dont un homme aussi vritablement habile que Mhmet
ne manque jamais de profiter.

Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir
et la puissance de sa famille; car, assurment, l'occasion est
favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre
lettre: elles conviennent  sa position, et je ne puis qu'approuver une
politique que je crois promettre des avantages, ne pas prsenter de
vritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le
rsultat doit tre de faire arriver, le plus tt possible,  un tat de
choses dfinitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je
m'expliquerai d'une manire plus intelligible.

Soyez assez bon, etc., etc.


Vienne, le 10 septembre 1839.

Monsieur,

Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des
intrts de Mhmet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des
choses. Je vous rpterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, ds
le dbut, adopter une marche si sage et montrer une si grande
modration. Cette conduite l'a beaucoup lev dans l'opinion, et il a
montr en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le
rsultat de combinaisons positives et de projets conus avec autant de
maturit qu'excuts avec rsolution.

Une seule chose m'a tonn aprs la victoire, c'est qu'il ait confondu
avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande porte que la
possession hrditaire de ses tats pour sa famille une question de
personnes, question momentane et transitoire. Assurment, je sais tout
ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mrite; mais il avait
naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'et
pas t une des conditions imposes par le vainqueur, nul doute que les
demandes de Mhmet-Ali n'eussent t immdiatement accordes. Une fois
le trait fait, sign et accept, les puissances de l'Europe n'avaient
plus rien  faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer
l'existence du nouvel ordre de choses, garantir  chacun la jouissance
de ses droits, et fonder d'une manire durable la paix de l'avenir. Au
lieu de cela les puissances sont arrives assez  temps pour se placer
au milieu d'intrts qui leur taient assez trangers, et elles ont
compliqu la question, sans qu'il puisse en rsulter aucun avantage pour
elles, en laissant cependant une chance ouverte  de nouvelles
combinaisons qui peuvent natre  chaque moment. Je trouve donc
qu'autant cette intervention commune tait utile, convenable, d'une sage
prvoyance avant la bataille, autant elle est peu  sa place
aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'tablissait, il
y a six mois, pour l'exercer tait la consquence et le rsultat des
lettres que vous m'avez crites, et dont j'avais fait un utile usage
pour veiller la sollicitude des puissances pour prvenir une collision
et ses suites, et pour contribuer  assurer l'avenir de la famille de
Mhmet-Ali.

Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune 
exercer en ce moment, mais elle perd son caractre par le peu d'accord
qui rgne. La Russie parat se refuser maintenant  en faire partie; le
gouvernement franais se prononce d'une manire formelle pour
Mhmet-Ali et se spare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que
celle-ci serait tente d'employer. L'Autriche, par sa position
gographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la
Prusse ne doit tre prononc que pour mmoire. Voil donc de quoi se
compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable tat
de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car
il ne court aucun danger vritable. Encore une fois, la France est son
amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule
agir d'une manire directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas
arrivait, l'Angleterre frmirait de rage en voyant les Russes avancer
sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en
avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette
puissance contre Mhmet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne
justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes
imaginaires, elle peut faire natre des vnements dont les consquences
seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et
le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment.

Je crois donc que le pacha n'a  craindre que la flotte anglaise; mais,
except un blocus du ct de l'gypte, qui pourrait le gner, et qui,
dans tous les cas, ne saurait tre que momentan, je ne vois pas ce qui
le menacerait. C'est aujourd'hui  Mhmet-Ali  calculer le plus ou
moins grand inconvnient qui rsulterait pour lui de ce genre
d'hostilit, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour
assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur.

Mais, tout en abondant dans le systme qu'il suit, j'engage le vice-roi
cependant  ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de
sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession
actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le
rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours
unanime, d'accord avec les dlibrations du sultan, peut seule mettre la
dernire main  l'difice qu'il lve. C'est donc  atteindre ce
rsultat le plus tt possible que tous ses efforts doivent tendre; il
faut que Mhmet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se
relcher et le fasse connatre par insinuation et sans clat. Les
puissances, s'tant engages dans cette affaire, ne voudront pas, pour
leur propre honneur, renoncer  obtenir de meilleures conditions du
sultan, puisque c'est dans ce but avou qu'elles se sont mises en avant.
Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le
premier prtexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au
moins celle dont je suis plus  mme de connatre les intentions. Il est
donc dans l'intrt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je
crois qu'au langage calme et fier que Mhmet a pris,  la rsolution
sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des
ouvertures secrtes, et de s'adresser ici o rien de malveillant
n'existe, et  la France, dont les sentiments sont nergiquement
prononcs en sa faveur. Quant  la flotte, quels qu'aient t les cris 
cet gard, mon opinion personnelle est tout entire d'accord avec la
conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment
o il aura tout termin.

Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pense sans
rserve.

Veuillez bien, monsieur, etc., etc.


Ces deux lettres furent crites, la premire pour accuser rception, et
l'autre pour leur parler avec abandon des intrts du pacha, ayant une
occasion sre pour faire arriver ma lettre  Trieste avant le dpart du
bateau  vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste,
quoiqu'elle ne contnt assurment rien que je ne puisse avouer; mais,
les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'tant plus
nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu
de le mettre dans la confidence de ce que je lui crivais.

Cette correspondance se poursuivit, et je continuai  recevoir de
frquentes lettres de Boghos-Bey et  lui communiquer mes ides sur la
situation du vice-roi et le parti qu'il avait  prendre. Cette partie de
notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amne
jusqu'au moment de la signature du trait du 15 juillet.


Alexandrie, le 6 octobre 1839.

Monsieur le marchal,

Je m'empresse de vous faire connatre en mon pouvoir les lettres que
vous avez daign m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son
Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tourne dans
la Basse-gypte, est arriv au Caire dans la journe d'hier. Nous
l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forc, monsieur le
marchal, de retarder une rponse catgorique jusqu'au prochain courrier
du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.

Recevez, etc., etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Alexandrie, le 27 octobre 1839.

Monsieur le marchal,

En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser rception des lettres
que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je
diffrais la rponse catgorique au courrier suivant,  cause de
l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai
prvenu mon frre de Trieste que son arrive tait immdiate; en effet,
Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps tait trop court
pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma
promesse.

Son Altesse a t extrmement flatte de la part que vous avez prise au
succs de l'arme gyptienne, qui a rempli vos prophties. Elle a agr
de bien bon coeur vos flicitations et m'a exprim le dsir, monsieur le
marchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprs des
personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance.

Puisque vous m'invitez  une correspondance sur les affaires courantes,
j'ai l'honneur de vous crire, monsieur le marchal, qu'il n'est plus
question en ce moment de la restitution pralable de la flotte; que la
France dsirerait que l'hrdit dans la famille de Mhmet-Ali ft
limite  l'gypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les
frontires de la Syrie seraient portes  l'Euphrate, qui, avec le
Taurus, formerait une barrire naturelle; que l'le de Candie et le
district d'Adana, exclus de l'hrdit, seraient nanmoins conservs par
Son Altesse jusqu' sa mort.

Mhmet-Ali, persuad, comme vous voulez bien l'crire, monsieur le
marchal, et certainement d'aprs des inspirations puissantes, qu'il
devait se relcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes,
bien fondes et bien dfendues, pour faciliter un arrangement
convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une
intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait
certainement pas la moindre ncessit, a saisi cette occasion pour
prouver qu'il continuait dans son systme de modration, et a rpondu
verbalement  M. le consul gnral de France, et que, relativement 
Adana, il consentait  renoncer, pour lui et les siens,  l'hrdit de
ce pays et du territoire jusqu' Lamanos,  condition que le
gouvernement en serait confi par la Porte  un de ses enfants, qui
n'hriterait pas du gouvernement d'gypte, Syrie et Arabie; que (la
possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait  la
mdiation du gouvernement franais pour l'indemnit qu'il jugerait
ncessaire d'accorder  la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce
district.

Que, relativement  l'le de Candie, Son Altesse consentait  ce
qu'elle ft rendue  la Porte aprs sa mort.

Vous jugerez, certes, monsieur le marchal, que ces concessions sont
trs-importantes dans l'tat de la cause du vice-roi et dans sa position
avec la nation musulmane. Il fait la volont des autres relativement 
Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus  d'autres qu' un
des siens, et s'y rsigne ds aujourd'hui, pour viter un complot
quelconque dans une poque plus loigne, parce qu'il vise  consolider
ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables.

Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie,
fille de la peur, ne sera jamais homme  travailler pour sa nation. Elle
a tout  craindre de lui et de ses cratures; s'il a gard le masque,
c'est qu'il y tait contraint par l'opposition franche de Mhmet-Ali.
Aujourd'hui que les puissances europennes sanctionnent l'arrangement de
l'gypte avec la Porte, qu'on n'a plus  traiter simplement avec un
grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa dmission comme
ncessaire; et, priv de cet intrt, Khosrew-Pacha ne peut durer
longtemps.

L'opinion europenne n'a pas encore rendu justice entire au
capitan-pacha, qui, pour prvenir une guerre dsastreuse et fatale  sa
nation, divise en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte
sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha tait
partage par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point
forc ceux qui taient dans d'autres sentiments et sont rentrs 
Constantinople; il n'a point conduit sa flotte  un ennemi, ne l'a pas
employe contre son souverain. Il a acclr par sa venue ici la
solution d'une question qui aurait t termine en huit jours, sans
l'intervention annonce par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote,
en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec
les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni
protestations ni murmures, bien que stimuls  chaque courrier par des
agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent
patiemment d'tre loin de leurs familles, trs-satisfaits d'avoir pu
concourir  la pacification malgr eux retarde, et d'avoir ralis
presqu'au lendemain de la bataille de Nzib la fraternisation des Turcs
avec les gyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres 
s'entre-dtruire.

Monsieur le marchal, je vous cris _currente calamo_ et avec tout
l'abandon; votre position  Vienne, vos titres, vos relations, vos
connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut
concourir avec succs  faire rallier les opinions des personnes
dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et,
comme vous aviez influ pour un congrs avant les vnements, vous
pourrez influer pour un arrangement prompt et dfinitif, d'aprs le
contenu de la prsente. Permettez-moi, monsieur le marchal, d'esprer
que vous n'y serez pas tranger, et agrez, etc., etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Voici la lettre que je rpondis:


Bergheim, le 24 novembre 1839.

Monsieur,

J'ai reu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrme. Je ne
puis que vous rpter combien est grande mon admiration pour la sagesse,
la fermet et la haute habilet du vice-roi dans la conduite de ses
affaires. Le bon vouloir du gouvernement franais pour lui et
l'initiative qui en a t la suite me paraissent de la plus haute
importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les
intrts bien entendus de sa scurit et de son avenir avec la dfrence
qu'on doit  une grande puissance amie. Qu'il persvre dans son
systme, et la force des choses amnera ncessairement une solution
conforme  ses dsirs et vaincra les rsistances qu'a cres la haine
aveugle de lord Palmerston, haine rellement insense, car les intrts
bien entendus de l'Angleterre, loin d'tre opposs  ceux de
Mhmet-Ali, leur sont au contraire homognes.

J'ai reu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mmoire dont
je vous ai parl et dont l'envoi y a t fait, il y a environ six
semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi  corroborer
les opinions dj adoptes par le gouvernement.

Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir
des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville
dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne
puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle
l'assurance de ne pas ngliger une seule occasion de servir les intrts
du vice-roi, ni de montrer tout  la fois l'inutilit et le danger de
nouveaux dlais et l'avantage de hter le moment d'une solution qui,
mettant chacun  sa vritable place, peut et doit tre le principe d'un
grand bien pour l'avenir. Si j'ai dj pu, par mes paroles et mes
crits, tre utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une
manire efficace  ramener un rsultat dfinitif conforme  ses voeux,
j'en prouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa
prosprit des voeux plus sincres et plus ardents que moi.

Mes hommages bien empresss  Son Altesse.


Alexandrie, le 27 novembre 1839.

Monsieur le marchal,

Je m'empresse d'accuser rception, monsieur le marchal, de votre
trs-honore lettre du 24 octobre dernier, qui s'est croise avec celle
que j'ai pris la libert d'crire le 27 du mme mois.

N'ayant point reu jusqu' ce jour celle qui a t remise  M. Abro, et
dans l'incertitude qu'on puisse l'avoir bientt, je dois vous adresser
la prire, monsieur le marchal, de m'en expliquer, par la prochaine, le
contenu, dans le cas qu'il ft d'un intrt majeur pour les
circonstances du moment.

Nous connaissons ici que ce serait  Vienne o raisonnablement
pourraient recevoir une solution les affaires de l'Orient, par
l'intervention europenne, soit par sa position centrale et proche de la
Turquie, soit par l'influence du grand diplomate qui est  la tte du
cabinet, soit enfin parce que les opinions opposes des autres
gouvernements y seraient peses en juste balance et modifies. C'est sur
cette base, aussi bien que pour rpondre  l'amiti et  la confiance
dont vous avez donn, monsieur le marchal, des tmoignages  Son
Altesse le vice-roi, que j'avais reu l'ordre de vous communiquer, ainsi
que je l'ai fait dans ma prcdente du 27 octobre, sa rponse aux
ouvertures faites par le cabinet franais.

Ladite communication allant au-devant de l'offre gracieuse contenue
dans votre lettre prcite du 28 du mois dernier, il est  croire
qu'elle pourra tre employe utilement; car, si l'on veut un
arrangement stable dans les affaires turco-gyptiennes, pour arriver
ensuite  s'entendre sur les affaires orientales en gnral, qui sont
d'une porte bien plus leve, il est indispensable que les dfils du
Taurus, s'ils ne doivent pas appartenir  l'hritier de la Syrie et de
l'gypte, soient au moins entre les mains de quelqu'un qui n'ait pas
intrt  lui nuire, et, en proposant que le district d'Adana dt tre
rendu  la Porte  la mort du vice-roi, on manifeste une arrire-pense
qui soulvera une autre guerre.

J'aime  me persuader, monsieur le marchal, que vos lumires pourront
clairer les hommes d'tat  qui la question turco-gyptienne ne serait
point assez familire, et leur faire comprendre que Son Altesse le
vice-roi ne pourrait accepter un arrangement qui,  l'poque de sa mort,
remettrait en question ce qu'il aurait obtenu pour sa famille. La
possession par la Porte du district d'Adana servirait admirablement
toute arrire-pense, comme je l'ai dj dit, et l'on doit viter ces
consquences.

J'ai l'honneur de vous renouveler, etc., etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Voici maintenant ma rponse:


Vienne, le 27 dcembre 1839.

Monsieur,

J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire en date
du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles
favorables et dcisives pour les intrts du vice-roi, mais tout est 
peu prs stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements
survenus semblent se borner  indiquer une tendance  une meilleure
harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des lments
hostiles  Mhmet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa
conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas
moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce
cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les
affaires d'Orient seraient termines  la satisfaction de celui-ci, par
suite de l'active bienveillance et de l'intrt sincre que lui porte le
gouvernement franais, intrt qu'il m'est agrable de penser que j'ai
contribu  dvelopper et  rendre durable.

Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'tat des choses en
gnral, et peut-tre ne lui apprendrai-je rien de nouveau  cet gard.
Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche
probable des vnements. C'est  lui  suivre ensuite la politique qu'il
croira la plus convenable  ses intrts. La France est donc l'amie
sincre de Mhmet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est
d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter
de ce ct sur un appui moral constant et sur une intervention utile
toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le
gouvernement franais ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui.

Il servira toujours ses intrts quand il pourra le faire sans grand
inconvnient pour lui-mme, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire;
voil les limites dans lesquelles il s'est plac, et dont il ne sortira
pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des
mers intrieures de Constantinople en cas d'vnements majeurs qui
appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu' prsent, je vois une
harmonie plus en projet qu'en ralit, et plutt une esprance qu'un
fait accompli; car il y a des difficults de dtail  rsoudre qui me
paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser 
reconnatre, ainsi que je l'ai dj dit, une tendance amicale et une
disposition  s'entendre.

Malgr les passions de l'Angleterre, il parat qu'on a renonc  toute
espce de moyens d'action contre Mhmet-Ali, et que toutes les mesures
se rduiront au _statu quo_. Mais, d'un autre ct, il parat bien
arrt qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices
considrables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de
l'hrdit, les puissances de l'Europe garantiraient  la famille de
Mhmet-Ali la possession de l'gypte et de ses autres domaines. Dans le
cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort
dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux ventualits que le temps
peut faire natre. Cette double combinaison peut faire rflchir le
vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est,  coup sr, un
avantage rel pour lui: elle place sa famille dans une position
exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet
avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il
est  propos d'en reconnatre les effets. Avant tout, on doit voir, dans
la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une
puissance effective que les successeurs de Mhmet-Ali trouveront de
vritables garanties pour fonder leur scurit; et, si la puissance
gyptienne se trouvait dpourvue d'une bonne arme et prive d'argent,
tandis que le sultan, tant parvenu  runir et  organiser des moyens
d'action redoutables, essayerait de reconqurir l'gypte, je doute que
les puissances de l'Europe missent une grande activit et une grande
nergie  protger cet tat au moment de succomber. Quelques dmarches
insignifiantes et sans rsultat les acquitteraient,  leurs yeux, de
leurs engagements, et les successeurs de Mhmet-Ali disparatraient de
la scne du monde.

Pour dterminer la conduite  tenir par Mhmet-Ali, _tout dpend, 
mes yeux, de l'tat de ses moyens matriels et de ses ressources
intrieures_. S'il peut soutenir d'une manire indfinie le _statu quo_
je crois qu'il est dans ses intrts de s'y conformer et de ne pas se
dpartir de la frontire qu'il demande, et qui est ncessaire  sa
sret. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus
assure que s'il tait faible et plac sous la protection de l'Europe;
et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances
favorables et faire dsirer aux puissances d'en finir sur cette question
d'Orient, qui est toujours un motif d'inquitude et d'agitation. Je
crois donc que le vice-roi doit accepter le _statu quo_, si quelques
motifs intrieurs ne le lui rendent pas trop  charge, et en mme temps
ne rien ngliger pour arriver  une transaction avec Constantinople;
car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux
de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et rparer ainsi la
faute qu'ils ont commise de se mler intempestivement d'une question qui
ne les regardait pas: s'ils s'en taient abstenus, depuis longtemps il
n'en serait plus question.

Voil, monsieur, dans mon opinion, l'tat des choses et la conduite 
tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnrable. Il a pris une
bonne position, et les vnements ne peuvent qu'amener des chances
favorables dont il saura profiter avec son habilet accoutume. Il faut
attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je
m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne
jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider
constamment ses intrts avec la mme chaleur. En me conduisant ainsi,
j'agirai dans ma conviction et trouverai un vritable plaisir  lui
prouver la sincre affection avec laquelle, etc., etc.


Alexandrie, le 16 janvier 1840.

Monsieur le marchal,

Mon premier devoir, aussitt reue l'honorable dpche dont il vous a
plu de me favoriser en date du 27 dcembre dernier, a t d'en soumettre
une traduction exacte  Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouv une
parfaite conformit d'ides avec celles que lui suggre sa position,
s'est plu  rendre hommage  l'attachement que vous lui tmoignez en
disant: M. le marchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se
placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gr, car cela
prouve qu'il pense rellement  moi, qui suis sincrement son ami.

Rien ne gne le gouvernement gyptien dans son intrieur; ses troupes
et ses employs sont presque solds; les agents du gouvernement pays;
aucune dette arrire  l'extrieur ou  l'intrieur, les recettes de
l'anne passe faisant face  l'exercice courant, et au del; les
recettes de cette anne, plus abondantes que jamais pour l'anne
prochaine. Aussi Son Altesse a-t-elle refus les propositions d'emprunt
qui lui taient adresses de la part des capitalistes franais et de
celles de plusieurs banquiers puissants de Francfort-sur-Mein, pour ne
pas charger d'une dette son pays sans ncessit. La rcolte des
crales, dj favorable l'anne dernire, et dont les exportations
continuent, sera extrmement plus abondante cette anne-ci, et le pays
sera  son aise, quoi qu'il en soit du dehors.

Son Altesse le vice-roi s'tonne  bon droit qu'on veuille lui supposer
une ambition sans bornes et des vues sur Constantinople, tandis qu'il a
prouv, aprs les affaires de Nzib et par son systme de dfense,
qu'il tait loin d'avoir de pareilles intentions; car, s'il les avait
eues, il n'aurait pas manqu de profiter des circonstances. Cependant on
devrait facilement comprendre que celui qui a tant fait doit aspirer,
dans son ge avanc,  conserver seulement,  transmettre  ses
hritiers.

 part les conqutes que Son Altesse a faites de ce pays insoumis  la
Porte, les services qu'il a rendus  Candie, en More, et ceux bien
autrement chers en Arabie pour reprendre et conserver  l'islamisme les
lieux saints, auraient mrit un tmoignage clatant du souverain envers
sa famille. En se dfendant contre d'injustes attaques, ouvertes et
caches, il s'est trouv possesseur d'autres pays qui lui ont t
garantis sa vie durant. On le fora de se dfendre encore. Il pouvait
conqurir, bouleverser l'empire, et il s'en est bien gard, parce que,
anim d'un esprit national, il a voulu pargner l'effusion du sang
prcieux qu'il tait intress  conserver pour rendre l'empire ottoman
fort et indpendant, quoiqu'il en et menac feu le sultan Mahmoud,
parce que, le premier de tous, il avait reconnu que l'intgrit de
l'empire tait ncessaire  sa conservation.

Les dclarations des cabinets ne sont venues qu'aprs coup, comme leurs
forces ne se runirent que trop tard pour s'opposer d'une manire
srieuse  ce qu'il aurait pu entreprendre s'il avait jamais eu les
intentions qu'on lui prte. Il est impossible de ne pas croire
aujourd'hui  son union franche et loyale avec le sultan et  son dsir
de l'assister dans la rgnration de ses peuples.

Mhmet-Ali, ayant ce qu'il possde en hrdit (hormis Candie et sauf
les exceptions consenties  l'gard de l'Arabie dans sa note  la
Turquie, remise  M. le consul de France  la mi-dcembre, et dont la
traduction est ci-jointe), sera fidle vassal de son suzerain, qui
pourra compter sur son secours en paix comme en guerre; mais, si on veut
l'humilier et le punir de sa modration et de ses bonnes intentions,
l'tat souffrant de la Turquie sera prolong malgr lui; il attendra et
se maintiendra. La pense d'attaquer ne trouve pas plus de place
aujourd'hui que dans les poques les plus favorables; il se dfendra,
et, pour faire tout ce qui dpend de lui pour viter la guerre et la
rendre moins longue si on l'y forait absolument, il vient d'ordonner
que la ville d'Alexandrie fournira deux rgiments de milice pour sa
dfense avec les soldats de la marine. Toutes les troupes rgulires
disponibles en gypte, infanterie, cavalerie et artillerie, ainsi que
les troupes irrgulires et les cavaliers bdouins, sont runis dans la
Basse-gypte pour former un camp de quarante  cinquante mille hommes,
qui, en quelques heures, pourront se porter sur les points de la cte
menacs.

Les compagnies d'ouvriers de l'arsenal d'ici, de celui du Caire, des
diffrentes fabriques de l'gypte, formeront un contingent de quelque
importance d'hommes robustes, dvous et disciplins.

Il est prescrit  Son Altesse Ibrahim-Pacha de se tenir constamment sur
le mme systme de dfense.

Ces mesures ont t prises en consquence de quelques rumeurs rpandues
ici par des correspondants du dehors qu'une puissance maritime se
chargeait seule, et  dfaut du concours des autres, d'employer des
mesures pour faire agrer des propositions inacceptables au vice-roi.

Il serait temps que ceux qui s'intressent de coeur  la sret, 
l'intgrit et  la force de l'empire ottoman reconnussent enfin qu'on
peut amender une faute commise en agissant franchement: qu'agir contre
Mhmet-Ali n'aura d'autre effet, si l'on y parvient, que de rendre
toujours plus faible l'empire ottoman que l'on veut relever, parce qu'on
dtruira ses meilleurs matriaux et on le laissera  la merci des
trangers, surtout du plus puissant voisin; il serait temps qu'ils
reconnussent qu'ils travaillent prcisment en opposition de principes
par eux-mmes tablis; qu'ils se persuadent que ce que l'on parviendrait
 arracher  Mhmet-Ali ne pourra jamais donner de la force au sultan,
tandis qu'en confirmant au premier ce qu'il possde, moyennant
l'hrdit, on est sr d'avoir, par l'organisation de ce qui existe, une
bonne organisation de l'autre moiti de l'empire. Il pourra alors se
suffire  lui-mme sans secours de protecteurs, et devenir en peu
d'annes cette nation forte, intermdiaire, qui sera la sauvegarde de
l'Europe.

Mhmet-Ali a fait toutes les concessions compatibles avec sa position
pour obtenir l'hrdit; il ne lui reste plus qu' dplorer de voir ses
bonnes intentions travesties ou sans croyance, et  se dfendre s'il
tait attaqu; sa longue carrire militaire lui en fait une loi, et,
s'il tait crit qu'il dt succomber, ce sera du moins au champ
d'honneur, aprs avoir fait tout ce qui dpendait de lui pour rgnrer
sa nation.

Daignez, monsieur le marchal, agrer, etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


NOTE REMISE DE LA PART DE MHMET-ALI AU CONSEIL DE FRANCE ET INCLUSE
DANS LA PRCDENTE LETTRE.

Mhmet-Ali ne peut jamais consentir  abandonner les pays qu'il
possde. On ne pourra les lui arracher que par la force, et il est
fermement rsolu  user de tous les moyens qu'il a et qu'il aura  sa
disposition pour se les conserver si l'on vient l'attaquer. Il prfre,
s'il doit succomber, sacrifier toute sa famille et les siens plutt que
de leur laisser un hritage, bien et dment acquis, mutil par une
lchet. Ce n'est pas un gnral qui peut capituler et se vendre aprs
une honorable rsistance, c'est un homme qui a travaill toute sa vie
pour l'avenir, et ne peut s'en dessaisir cote que cote.


Je rpondis en peu de mots  cette lettre.


Vienne, le 30 janvier 1840.

Monsieur,

J'ai reu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 16 janvier, et je me flatte de vous dire tout le plaisir
qu'elle m'a caus. Le vice-roi a pris une attitude digne de lui, digne
de ses antcdents, et dont le rsultat, j'en ai la persuasion intime,
sera favorable  ses intrts. J'ai prouv une vritable jouissance 
le voir rpondre si compltement  l'ide que je me suis forme de son
habilet et de son caractre. Chaque jour on reconnatra davantage la
solidit de la base sur laquelle il s'est plac, et, pour mon compte,
je n'ai pas manqu de proclamer hautement mes convictions  cet gard.
Je regarde aussi comme certain que, malgr toutes les nouvelles dont
sont remplis les journaux, les ngociations de Londres n'amneront aucun
rsultat qui lui soit contraire, et dj divers indices prouvent
l'impossibilit de s'entendre. J'applaudis cependant beaucoup aux
mesures de prvoyance dont on s'occupe en gypte et dont vous voulez
bien m'entretenir. Le temps rcompensera de si nobles efforts, et
j'aurai bientt, j'espre,  fliciter le vice-roi de ses succs. Il
faut seulement de la patience. Je suis avec une constante proccupation
tout ce qui se passe chez vous et concerne Mhmet-Ali, et je ne perds
jamais l'occasion de chercher  lui tre utile quand elle se prsente.
Je vous demande, de votre ct, monsieur, de me tenir exactement au
courant de ce qui se passe en gypte; vous me devez cette complaisance,
en raison de l'amiti que je porte au vice-roi.

Agrez, etc., etc.


Alexandrie, le 16 avril 1840.

Monsieur le marchal,

Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du
11 fvrier, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon
matre, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se
passe chez nous. Dans le dsir de pouvoir annoncer quelque chose de
nouveau, j'ai retard ma rponse jusqu' ce jour; diffrer davantage, ce
serait manquer aux gards qui vous sont dus, monsieur le marchal, et
cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien 
ajouter  la lettre crite le 16 janvier dernier.

Son Altesse le vice-roi continue dans son systme de modration et
attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est
uniquement dans les vues d'une dfense lgitime. Son Altesse
Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du
vice-roi, et cet ordre ne serait donn qu'en cas qu'on ft attaqu. Vous
avez eu, monsieur le marchal, des entretiens trs-frquents et assez
intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connatre sa manire
de penser et sa loyaut; on affecte aujourd'hui de ne pas croire  ses
promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y
tre religieusement fidle. Il attend, et sa demande malgr les
vnements et les circonstances n'a jamais chang, l'hrdit pour sa
famille de ce qu'il possde et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de
son obissance, de son attachement  son souverain, au service duquel il
veut se dvouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que
de penser que les trangers seront toujours trangers en Turquie, que
son organisation dfinitive ne peut s'obtenir que pas  pas, en
procdant du connu  l'inconnu, en employant les musulmans dj
instruits  former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de
l'mulation aux uns et aux autres. Voil son tort; il est grave, parce
qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le
monde ne peut pas avoir un seul et mme intrt; si celui du vice-roi
est conforme  la majorit, pourquoi l'liminer?

Soyez bien convaincu, monsieur le marchal, que Son Altesse le vice-roi
respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui tre utile,
qu'il n'a aucune difficult  reconnatre les grandes puissances, ou
telle qui serait plus particulirement indique, comme garant de ses
obligations.

Il suffit qu'on satisfasse  sa juste demande et qu'on se conduise 
son gard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le rpter, Mhmet-Ali
ne commencera jamais les hostilits; mais il ne reculera pas devant la
guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce
qui pourra arriver.

J'ai  vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la
population au Caire. Les cheiks de la mosque El-Ahzar ont voulu tre
eux-mmes  la tte des milices qui se forment avec une grande rapidit;
les officiers gyptiens et trangers s'tonnent du progrs que font
journellement ces milices dans le maniement des armes.

Agrez, monsieur le marchal, etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Je rpondis la lettre suivante:


Monsieur,

J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'tais nullement
tonn de n'en pas recevoir, vu le _statu quo_ qui subsiste partout.
J'admire sincrement les fortes rsolutions que le vice-roi a adoptes,
l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le
mnera au rsultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine
cependant les embarras financiers qu'il peut prouver; mais la force de
son caractre suffit pour les vaincre, et l'gypte, d'ailleurs, est
certainement le pays du monde o l'on peut pendant plus longtemps faire
de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme;
l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il
n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a t
intempestive une intervention o personne n'tait d'accord ni sur le
but ni sur les moyens, et dont l'excution offrait des questions
insolubles et des difficults insurmontables. Les auteurs de cette
intervention ne se sont pas douts qu'elle serait, comme il est arriv,
plus  la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu' celui qu'ils
voulaient combattre, et qu'elle tendrait  affaiblir encore un empire
dj si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que
Mhmet-Ali doit persvrer dans le systme qu'il suit, mais redoubler
ses efforts pour arriver  traiter et  s'arranger directement avec la
Porte. Le jour o il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se
trouveront soulags d'un grand poids; et, joyeux d'un vnement qui
assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura t fait
pour accrotre les gages de la scurit et du repos de l'avenir. Je
crois donc que le vice-roi ne doit ngliger aucun moyen pour arriver 
ce rsultat. Les Turcs clairs de Constantinople doivent reconnatre
qu'il n'y a aucun bnfice et aucune scurit pour l'empire turc 
laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intrts de
plusieurs son sort et sa destine; les exalts religieux doivent tre
mcontents de la politique suivie jusqu' ce jour; ainsi le pacha doit
avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra
augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion  celle que
lui donnent dj sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le
triomphe de Mhmet-Ali et la consolidation de l'difice politique qu'il
a cr correspondent aux calculs et aux prvisions de mon esprit et
satisferont aux sentiments que je lui porte.

Adieu, monsieur, etc., etc.


Alexandrie, le 16 juin 1840.

Monsieur le marchal,

J'avais eu l'avantage de vous crire en date du 16 avril, et la rcente
lettre dont vous m'avez favoris le 12 mai porte tous les caractres
d'une rponse  ma susdite. M'tant parvenue aprs que Son Altesse le
vice-roi s'tait mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs
par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai d, en mme temps,
attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la
correspondance que vous avez daign autoriser; l'absence de Son Altesse
et le manque de nouvelles de quelque intrt m'y obligeaient.

Je suis heureux, monsieur le marchal, de pouvoir vous annoncer que,
par suite de la rcente destitution de Khosrew-Pacha, la principale
pierre d'achoppement tant leve, Son Altesse le vice-roi, suivant les
impulsions plus d'une fois manifestes et toujours mconnues, a saisi la
circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour
donner  son suzerain un tmoignage public et officiel de son respect et
de son dvouement. En consquence, aujourd'hui mme, par bateau  vapeur
exprs, Son Excellence Samy-Bey, gnral et premier aide de camp de Son
Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre
de flicitations analogue  la circonstance, et spcialement charg
d'exprimer  Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme
fidle vassal, ainsi que de son dsir de cooprer au bien de l'empire
par tous les moyens  sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a
l'autorisation d'appuyer, par des tmoignages de fait, les assurances
dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses,
ces preuves feront foi entire des sentiments obsquieux de Mhmet-Ali,
et ne peuvent tre attribus ni  la faiblesse ni  la contrainte.

Le vice-roi doit esprer que sa noble conduite ne sera pas mconnue et
qu'elle portera ses fruits.

Veuillez agrer, monsieur le marchal, etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Voici ma rponse:


Monsieur,

Je n'ai pas eu l'honneur de rpondre  votre dernire lettre et de vous
crire par le dernier paquebot, parce que je n'avais  vous mander rien
d'intressant. J'attendais avec une confiance extrme le succs de la
mission de Samy-Bey  Constantinople pour faire mon compliment bien
sincre au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et dsire
ardemment de voir terminer cette pnible affaire qui compromet le repos
de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'couler sans amener le
rsultat que j'attendais, et en mme temps les rvoltes de Syrie, qui
retentissent beaucoup et dont on exagre peut-tre l'importance, donnent
du crdit aux ennemis de Mhmet-Ali, leur fournissent des arguments et
raniment leurs esprances.

Tout semblait devoir marcher rapidement  une solution favorable, quand
les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout
incertain. Pour ma part, j'en ai prouv un vritable chagrin, et je
suis persuad encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa rsolution,
d'un ct, et la modration qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen
de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce rsultat promptement,
il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous
les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas  sa destine
et sera  la hauteur des vnements qui peuvent survenir.

Je rencontre souvent M. le consul de Danemark  Alexandrie, qui
s'occupe avec zle des intrts de l'gypte et me semble trs-dvou au
vice-roi. Je trouve du plaisir  causer avec quelqu'un dont les opinions
sont aussi en harmonie avec les miennes. Il voulait partir pour
Alexandrie; je l'ai engag  rester encore, parce que je crois sa
prsence utile aux intrts du pacha.

Veuillez agrer, monsieur, etc., etc.


Boghos-Bey me rpondit:


Alexandrie, le 16 juillet 1840.

Monsieur le marchal,

Les journaux et les salons de l'Europe ont sans doute fait retentir aux
oreilles des personnes marquantes que des troubles existaient en Syrie,
 la montagne du Liban; car il importait  ceux qui voulaient arracher
cette province  sa domination actuelle de faire excuter un mouvement
qui pt donner crdit  leurs prsages diplomatiques et les tablir sur
le trpied de prophtes.

Le mouvement a eu lieu, en effet; mais, comme il devait essentiellement
tenir de l'essence de sa cration trangre, il ne put jamais prendre
naissance dans le pays; il n'a eu aucune base fixe, aucun but avou,
aucun chef de marque. De pauvres montagnards ont t tromps; leurs yeux
n'ont pu se dessiller qu'au moment o le gouvernement gyptien s'est vu
dans la ncessit de prouver que, s'il leur avait accord du temps pour
se reconnatre, c'tait l'effet de la magnanimit de notre vice-roi (qui
veut le repentir du coupable plutt que sa destruction) et non de la
faiblesse.

Sans faire le moindre dplacement dans les cantonnements des troupes en
Syrie, et en crivant  son fils Ibrahim-Pacha qu'il en faisait son
affaire, Mhmet-Ali a runi  Beyrouth, Sada et Balbeck un nombre plus
que suffisant de troupes pour rduire les insurgs, quand mme ils
auraient oppos une opinitre rsistance. Son Altesse Abbas-Pacha fut
envoy d'gypte pour commander en chef les oprations.

Vous comprendrez, monsieur le marchal, que, ces dispositions acheves,
tout devait se terminer sans autre dlai. On signifia aux chefs
insurgs, gens de nulle valeur, de mettre bas les armes; ils firent
sentir qu'ils se rendraient si on leur assurait des avantages
personnels. Une pareille proposition faisait sentir que le mouvement
insurrectionnel demeurait toujours factice et n'avait point de racine
dans la population; mais il aurait t honteux de l'accepter, et, aprs
avoir signifi le refus, on en vint aux armes.

Cette dmonstration fit vanouir tous les projets conus sur l'opinion
d'une faiblesse qui n'existait que dans des cerveaux malades; on
s'empressa de livrer les armes et d'implorer le pardon.

Je renouvelle, monsieur le marchal, etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Alexandrie, le 27 aot 1840.

Monsieur le marchal,

J'ai eu l'honneur de recevoir et de soumettre  Son Altesse le vice-roi
la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 25 juillet dernier. Son
Altesse, qui apprcie en tout temps vos bons conseils, a remarqu avec
plaisir une concidence nouvelle dans les ides; les troubles de la
Syrie ont t apaiss par la vigueur de sa rsolution, accompagne et
suivie de sa modration. Aussitt que les Maronites ont quitt la partie
et remis leurs armes, la montagne du Liban a t vacue par les
troupes, afin de prvenir les excs auxquels leur prsence aurait pu
donner lieu; les chefs mmes des rvolts ont obtenu la vie sauve et ont
t expdis au Sennaar.

Il a t fort malheureux que les cabinets de l'Europe, trs-mal
renseigns depuis quelque temps par leurs agents officiels, aient pu
croire que de pareils troubles, dans une province comme la Syrie,
pussent se changer en insurrection gnrale. Aucun motif de plaintes
srieux n'avait t donn, et ceux qui ont forg des griefs pour remuer
les masses ne sont parvenus  sduire qu'un petit nombre; les faits
l'ont prouv  l'vidence. Ces troubles mmes auraient t plus tt
touffs si Son Altesse le vice-roi n'avait pas ordonn  Son Altesse
Ibrahim-Pacha de ne point s'en inquiter, qu'il en ferait son affaire.

Cela est d'autant plus malheureux, qu'il a pu faire prendre avec une
prcipitation que rien ne saurait justifier, et presque _ab irato_, une
dcision  Londres, criante d'injustice contre Son Altesse le vice-roi,
et tellement criante, qu'elle a t repousse  Constantinople mme
parmi les ennemis de Mhmet-Ali; mais les personnes dirigeantes n'ont
d'autre planche de salut que l'importance que leur donnent la question
actuelle et l'appui de l'tranger.

Rifaat-Bey, commissaire de la Porte, a notifi cette dcision 
Mhmet-Ali, le 16 aot. Son Altesse lui a exprim combien il tait
pein de voir que le sultan, qui lui avait fait concevoir, depuis son
avnement au trne, les meilleures esprances d'un arrangement direct
plus ou moins loign, et toujours bas sur le dvouement de Mhmet-Ali
 sa personne et au bien de sa nation, voult s'appuyer sur une dcision
prise  l'tranger sur des pices fausses ou errones; qu'elle croyait,
d'aprs cette tournure des affaires, devoir s'en remettre  la mdiation
de la France, mieux instruite et plus dsintresse dans la question;
qu'elle n'attaquerait pas en attendant, ne voulant point se prvaloir
des circonstances, mais qu'elle se tiendrait en mesure de repousser la
force par la force.

Les quatre consuls gnraux ont ensuite adress  Son Altesse leurs
rflexions sur la ncessit de se soumettre  la dcision mane; et,
comme le vice-roi en a tmoign le dsir, ces rflexions furent remises
par crit, escortes d'une lettre d'accompagnement. Hier 26, Rifaat-Bey,
avec les quatre consuls gnraux qui seuls ont empch son retour 
Constantinople, depuis la rponse qui lui a t donne, s'est prsent
de nouveau  Son Altesse le vice-roi, esprant sans doute que son
opinion se serait modifie depuis l'arrive de la presque totalit de
l'escadre anglaise sur notre rade, avec l'amiral Stafford et deux
frgates autrichiennes. Son Altesse se contenta de lui dire Dieu seul
prend et distribue les empires. Le consul anglais voulant rpliquer, le
vice-roi dit alors: Tout est inutile, car je n'ai rien d'autre 
ajouter.

Notre cte est garnie de batteries, pour empcher un coup de main. Il y
a assez de troupes pour repousser un dbarquement; d'autres sont en
marche et arriveront demain probablement. Les vaisseaux sont embosss
sur deux lignes, dans le port, prs des passages, et quatre d'entre eux
dfendront spcialement l'arsenal et le bassin o l'on a plac les
autres navires moindres, prpars pour tre couls bas dans le cas
d'urgence. La grande passe du port a t ferme avec des caissons
remplis de lest; de sorte que les seuls btiments avec trs-peu de
tirant d'eau pourront entrer dans le port vieux.

Les provenances du dehors sont, par les pilotes, conduites dans le port
neuf, o les navires marchands dbarqueront; ils ne passeront dans le
port vieux qu'aprs s'tre assurs par la visite qu'ils sont vides,
prts  charger, et n'ayant pas de matires inflammables.

Je ne finirais pas si je vous dtaillais toutes les mesures qui ont t
prises, ou qui se prennent par prcaution.

La Syrie est compltement tranquille. Les propositions que le
commandant Napier a faites  Son Excellence Abbas-Pacha, le 14 aot
(deux jours avant la notification de la dcision de Londres 
Mhmet-Ali), ont t repousses; il en a t de mme des ouvertures
faites  Hassan-Pacha, gnral de division des troupes de
Constantinople.

L'mir Bechir a assur le vice-roi de toute sa fidlit et du dsir de
la Montagne, qui ne veut ni trangers ni insurrection.

Des corps de troupes nombreux gardent toutes les ctes de la Syrie, et
les vaisseaux anglais ne pourront, en dernire hypothse, jamais
commander au del de la porte de leurs canons.

Son Altesse Mhmet-Ali a bon espoir que l'on saura enfin la vrit en
Europe, et qu'on reconnatra combien l'on a t tromp sur la porte de
la prtendue rvolte de la Syrie. Que si on s'est fourvoy une seconde
fois, le 15 juillet,  Londres, comme on s'est fourvoy  Constantinople
en rclamant la demande d'intervention, il y aura toujours moyen (
moins qu'on ait des raisons pour soulever une guerre gnrale) de
conseiller au sultan d'user de sa munificence, et, en faisant un acte de
souverain favorable  Mhmet-Ali, rendre  la Turquie sa force et 
l'Europe le repos.

Je suis, etc., etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Ma rponse tait conue en ces termes:


Monsieur,

Mon retour tardif  Vienne m'a empch de rpondre par le paquebot
dernier  la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 28
aot, et en mme temps de vous entretenir de la mesure insense prise 
Constantinople contre le vice-roi. Vous imaginez sans peine la sensation
que j'en ai ressentie; mais ce que je regrette de ne vous avoir pas dit
plus tt, c'est que cet acte, qui a eu une dsapprobation universelle, a
mcontent de la manire la plus vive le prince de Metternich, et que
l'internonce autrichien, qui y a concouru, a t l'objet de son blme le
plus svre. Cet vnement, jug partout en Europe de la mme manire,
acclrera je l'espre la fin d'une crise dont tout le monde souffre, et
servira probablement les intrts du vice-roi, au lieu de leur tre
contraire. L'attitude qu'il a prise et qu'il conserve, les concessions
qu'il a faites en dernier lieu, et qui paraissent suffisantes  tout ce
qui n'est pas aveugl par la passion, sont des motifs de croire que tout
s'arrangera bientt. C'est un voeu que je forme ardemment; personne ne
s'en rjouit davantage, comme personne plus que moi n'admire plus
sincrement la dignit et la raison qui ont constamment prsid aux
rsolutions du vice-roi.

Veuillez, etc., etc.


Alexandrie, le 16 septembre 1840.

Monsieur le marchal,

J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernire lettre sous date du 27
aot dernier; et, sans en attendre la rponse, je suis l'engagement pris
avec vous, monsieur le marchal, de vous tenir au courant de ce qui se
passe dans nos contres.

Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls gnraux,
quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a dclar
qu'il acceptait la disposition du trait de Londres quant  l'hrdit
de l'gypte, etc.; mais que son intention tait, en fidle vassal, de
reprsenter  son souverain ses services passs, et d'obtenir de lui et
de l'quit de ses augustes allis une plus large part en ce qui
concerne la Syrie. Sa dpche fut envoye  Constantinople, d'o elle
aura t communique aux principales cours d'Europe.

Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi tant
indispose, elle dlgua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les
commissaires de la Porte et MM. les consuls gnraux. Cette sance
ratifia officiellement ce qui avait dj t dit et propos dans la
premire.

Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son
Altesse, qui est bien dcide  rsister  l'injustice et  ne cder
qu'aux armes ce qu'il doit  ses armes, a voulu prouver qu'il aime 
tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiter sur
ses droits; mais, d'un autre ct, si la politique passionne des
trangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernire porte pour la
pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des
arrire-penses contre l'existence de l'empire et qu'on voult sa
destruction en commenant par lui tirer le peu de sang qui reste dans
ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera trac.

Mhmet-Ali, oblig, forc de lutter, soit pour son existence, soit
pour sauver l'empire, n'aurait plus de mnagement  garder. Il sait bien
qu'en dpit de tous les efforts rien de srieux ne peut tre tent
contre lui qu'au printemps prochain; et,  moins que tout sentiment de
justice,  moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les
nations intresses  la tranquillit de l'Orient, un blouissement dont
on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte.
L'histoire n'aura pas  dire que toutes les nations polices se sont
coalises pour touffer la civilisation renaissant en Orient par
l'gypte, qui avait t son premier berceau.

J'ai dit touffer la civilisation renaissante, parce qu'il est
invitable que les pachas de la Porte se borneraient  des
dmonstrations, comme l'on fait  Constantinople, et que Mhmet-Ali et
sa dynastie peuvent seuls donner le complment aux institutions solides
implantes sur ce sol.

Je dplore toujours que le cabinet autrichien, ami rellement de la
Turquie, se soit laiss entraner par je ne sais quelle illusion ou
quelle ncessit. On s'accorde  dire que Son Altesse le prince de
Metternich avait nonc une opinion contraire: en effet, le plus habile
diplomate de notre sicle devait mieux apprcier les choses qu'il ne l'a
fait.

La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais
dploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but  eux
particulier. M. le colonel Hodges cherche  donner de la gravit aux
moindres vnements pour forcer la patience du vice-roi  se lasser;
mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le
voir. Je prends la libert de vous adresser, monsieur le marchal, les
pices relatives  une dernire affaire dont les journaux s'empareront
sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout
autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer
pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en
toute scurit, sauf, dans le cas contraire,  entendre signifier que le
pavillon anglais est insult pour tre oblig de se rendre  la Douane;
je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis.

Est-ce que les quatre puissances allies ont jamais entendu faire les
affaires particulires de l'une d'elles, tout en annonant vouloir
pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins
vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule.

Daignez agrer, monsieur le marchal, etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Alexandrie, le 6 novembre 1840.

Monsieur le marchal,

Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste matre, attache 
votre bienveillante amiti et  vos conseils lui a fait recevoir avec
beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honor, monsieur le
marchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a charg de vous en
prsenter ses remercments et de vous rpter qu'elle dsire beaucoup
que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite  votre
correspondance.

Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent tre en ce
moment rpandues dans le public. Vous m'avez impos le devoir, monsieur
le marchal, de vous tenir au courant des vnements; je le remplirai
fidlement.

Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestes
depuis des sicles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces
dissidences, dont le germe n'a pu tre entirement dtruit par le court
espace de temps coul depuis que la Syrie entire se trouvait sous la
domination de l'gypte, ont t exploites, je ne vous dirai pas au
profit de qui, mais au dtriment de la tranquillit locale.

L'meute venait d'y tre comprime, et Son Altesse traitait avec
humanit et avec clmence les chefs des troubles; j'en donnai avis au
corps consulaire le 15 juillet, et le mme jour on signait  Londres une
convention qui dclarait Mhmet-Ali incapable de gouverner la Syrie.

Vers les premiers jours d'aot parurent les vaisseaux anglais devant
Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous dtaillerai point ce qui
a t dit ou fait, car cela est dj du domaine public; mais ce qu'il
m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le marchal, c'est
qu'il y avait  dfendre une cte syrienne de cent vingt-cinq lieues de
longueur, dpourvue d'ouvrages propres  rsister aux batteries de
plusieurs vaisseaux (et on en a employ dix, sans compter les frgates,
corvettes, et six  huit bateaux  vapeur de grande force); il tait
donc impossible de rsister sur la plage  toute dmonstration srieuse
sans exposer des soldats en pure perte, comme il tait impossible de
refouler les troupes dbarques, qui se tenaient sous la protection des
batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner
plusieurs points de la cte, et alors les montagnards, en dissidence
avec l'mir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils
ne refusent jamais pour se rendre forts et indpendants chez eux. Son
Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit
demander le motif de leur mcontentement. Ils rpondirent qu'ils
n'avaient pas de griefs contre le gouvernement gyptien, mais qu'ils
taient vexs et pills par l'mir Bechir, que ce gouvernement
soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la
montagne que dornavant l'mir Bechir n'avait plus  recevoir aucun
impt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui taient contraires
taient arms par les Anglais, et que son influence avait reu un chec
de la part du gouvernement gyptien, jugea que sa position n'tait plus
tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent
vingt personnes de sa suite. Ils ont tous t embarqus pour Malte.

Un nouvel mir Bechir, hostile au gouvernement gyptien, a t nomm,
et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complte. Son
Altesse Ibrahim-Pacha a d juger convenable de ne pas laisser ses
troupes dans un lieu o elles n'auraient pu tre d'aucune utilit; une
retraite fut opre derrire le Liban, se rapprochant des plaines, et
dans celle-ci, comme dans les mouvements antrieurs, par l'effet de la
sduction comme par celui des tranards, on compte de cinq  six mille
hommes qui se trouvent passs  l'ennemi, et avec eux un drapeau de
rgiment.

Les montagnards ne sont gure disposs  quitter leurs positions pour
se battre les uns contre les autres; ils se bornent  intercepter les
communications et  piller tout ce qu'ils trouvent, amis ou ennemis. Nos
courriers ne peuvent passer sans escortes considrables.

Je doute que les Anglais puissent tre satisfaits de leur oeuvre, et
surtout que le sultan puisse jamais reprendre la domination de la
montagne par ses propres moyens,  moins qu'il ne se contente d'une
illusion. Voil comme on rtablit l'intgrit de l'empire ottoman.

Son Altesse Ibrahim-Pacha, ayant avec lui Son Excellence Soliman-Pacha
et vingt-cinq mille hommes de troupes, devait en recevoir quinze mille
de l'arme du Taurus, qui a ordre de ne pas quitter ses cantonnements;
il se trouvera donc avec un effectif de quarante mille hommes. On va
envoyer du Caire,  sa rencontre, six rgiments, tant cavalerie
qu'infanterie, pour faire diversion et rouvrir les communications; ils
sont sous les ordres de Leurs Excellences Achmet-Pacha et Ibrahim-Pacha
jeune, tous deux neveux du vice-roi, lesquels taient employs  la
guerre d'Arabie; avec eux, un corps nombreux de Bdouins pour
avant-garde et flanqueurs.

Il reste  voir  prsent si les troupes dbarques en Syrie, quoique
ayant des officiers anglais  leur tte, voudront bien en venir  une
affaire, car on ne peut pas dire qu'il y ait eu d'engagement jusqu'
prsent. Si on a jet l'anarchie dans le Liban, on n'a pas conquis la
Syrie pour cela, et les nouvelles que l'on envoie de Syrie 
Constantinople, d'o elles se rpandent dans les journaux europens,
quoique forges pour donner du contentement au sultan et de l'impulsion
aux sujets de la Porte, ne sont pas moins accompagnes de
trs-puissantes demandes d'argent et de troupes. Son Altesse le
vice-roi, toujours avec son sang-froid ordinaire, n'envisage pas encore
comme arriv le moment d'employer des moyens extraordinaires. Elle est
fort persuade qu'on clairera le sultan, et ne veut se prter  rien
qui puisse troubler son empire ou faire chanceler son intgrit.

J'ai l'honneur de vous ritrer, etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Alexandrie, le 6 novembre 1840.

Monsieur le marchal,

Honor par la bont de Son Altesse le vice-roi, mon auguste matre, qui
me permet d'assister quelquefois  ses conseils et d'y exprimer
librement mon opinion, je prends la libert, monsieur le marchal, de
vous adresser cette lettre particulire, o je viens rclamer le
concours de vos lumires pour agir et parler en temps et lieu dans les
vrais intrts de celui que vous appelez votre ami et que je rvre
comme mon matre et bienfaiteur, de celui auquel j'ai vou toute mon
existence, comme un faible acquit de toutes les obligations que sa
confiance m'impose.

Vous avez parcouru l'Orient, monsieur le marchal, et avez pu juger de
ce qui existe, de ce qui peut former l'intgrit de l'empire ottoman;
vous avez connaissance pleine et entire des dbats qui ont eu lieu dans
la question actuelle, et des sentiments levs de Son Altesse le
vice-roi; vous avez dans votre dernire lettre approuv la dignit et
la raison qui ont prsid aux rsolutions prises dans des circonstances
difficiles. Vous n'ignorez pas que Son Altesse aurait dsir en appeler
 la mdiation de toutes les puissances qui doivent chercher le maintien
de la paix, et que la France seule, tant exclue de la convention du 15
juillet, se trouvait ncessairement la seule des hautes puissances  qui
la mdiation ft chue, et avec d'autant plus de raison, qu'elle avait
toujours donn des conseils pacifiques, malgr son abstention de
concourir aux mesures proposes et ensuite adoptes contre l'gypte.

Nanmoins, ayant toujours considr la mission Brunow sous un point de
vue o la question gyptienne n'tait que secondaire, j'ai d concevoir
l'esprance que d'autres cabinets ne seraient pas aussi hostiles 
Mhmet-Ali que celui de Londres, quoique possiblement pousss par des
rapports haineux. La haute sagesse de Son Altesse le prince de
Metternich m'a toujours fait croire qu'elle n'a pas accd de plein gr
 ladite convention, et qu'elle profiterait des nouvelles circonstances
pour rtablir l'quilibre que d'autres circonstances l'avaient forc
d'abandonner.

En cela la conduite de Mhmet-Ali servira admirablement ceux qui
chercheront  lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les
apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie europenne
et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on
imprime, vu l'tat des partis qu'elle a dans son sein et les progrs de
son industrie, n'entrerait dans une guerre que force par _une ncessit
absolue et pour son compte_. Ainsi je compte dj trois cabinets sur
cinq enclins  la paix.

Restent les deux antagonistes, aujourd'hui allis, entre lesquels les
autres auront de la peine  maintenir la balance. La Russie, par sa
force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur
l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui dispute et
presque enleve par l'Angleterre, qui, tant trop loigne, cherche 
prendre des _positions rapproches_, aux dpens du sultan qu'elle entend
protger et au dtriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites,
l'gypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis.
Cette ide se trouve renforce lorsque je jette les yeux sur une dpche
que la chancellerie impriale a adresse  M. le comte de Mdem, consul
gnral russe en gypte, le 21 juin 1839, signe par M. le comte de
Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien cart de la
volont de Sa Majest l'empereur Nicolas, relate mot  mot dans la
susdite dpche. Il peut donc esprer que la Russie ne lui sera plus
ennemie, comme elle ne chercherait  lui faire aucun mal tant qu'il se
bornera  dfendre ce qu'il possdait du consentement de son souverain.

Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a
aucun grief  opposer  Mhmet-Ali, veuille, par son consentement et au
besoin par ses forces, concourir  l'abaissement du mme Mhmet-Ali et
lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il
possdait dj du consentement de son souverain, et cela lorsque
Mhmet-Ali n'a point tir parti de sa position heureuse, aprs Nzib,
pour acclrer la fin du diffrend, prcisment par respect pour les
puissances et d'aprs leurs assurances bienveillantes.

Monsieur le marchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer
vos propres lumires et les liaisons que votre clatant mrite vous a
procures avec des personnes augustes, pour avoir en dtail, par les
faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du
cabinet de Saint-Ptersbourg et sur ses intentions envers Mhmet-Ali et
sa famille.

Vous me rendrez un grand service, monsieur le marchal, en m'aidant 
fixer mes ides sur ce point important, et vous me faciliterez les
moyens de me rendre utile  mon auguste matre.

Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de libert dont je fais
usage en cette occasion; vous m'y avez encourag et ne saurez me blmer
 prsent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du
dvouement avec lesquels, etc., etc.


Je lui rpondis la lettre suivante:


25 novembre 1840.

Monsieur,

Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des
souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met  mon amiti. Elle est
sincre et me cause en ce moment de vritables chagrins par suite des
vnements funestes qui se succdent en Syrie, vnements hors de tous
les calculs et de toutes les prvisions. Je plains sincrement
Mhmet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il prouve que des
circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une arme
dsorganise au point o parat l'tre l'arme gyptienne, tant sous le
rapport moral que sous le rapport matriel. Cette arme, dont les succs
sont encore dans tous les souvenirs, a donc t bien abandonne pour
tre devenue en si peu de temps si diffrente de ce qu'elle tait et de
ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus afflig de ce qui se passe,
que ces vnements diminuent l'intrt que les amis du pacha lui
portaient en Europe et leur ferment la bouche.  mon avis, le vice-roi
n'a rien de mieux  faire aujourd'hui que d'en finir promptement et
d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignit de
son caractre ne peut tre compromise, puisqu'il a cd  la force
irrsistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas
dpasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos
mains, il faut viter tout ce qui peut en acclrer la destruction.

Il me serait difficile de vous rpondre avec dtail, vu le peu de
sret de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans
votre lettre particulire; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que,
dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de
quelques puissances  l'gard de Mhmet-Ali ne vient pas de sentiments
qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont trangres.
En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique
suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles
ne dsirent sincrement la conservation de Mhmet-Ali et de sa famille
en gypte. Les dernires dcisions de la confrence de Londres, rsultat
de leur influence, en sont une preuve irrcusable. Mais elles dsirent
aussi que Mhmet-Ali se prte  arrter promptement un torrent qui
semble vouloir le renverser.


Alexandrie, le 26 dcembre 1840.

Monsieur le marchal,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 25 novembre
dernier est venue confirmer entirement nos ides dans les suppositions
qui motivrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son
Altesse le vice-roi se conduisait tout  fait dans la ligne des conseils
que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis
indirects annoncent qu'on se disposait  envoyer de Constantinople un
personnage distingu  Alexandrie; ainsi nous ignorons la dcision qui
sera prise et sommes dans l'attente. De notre ct, il ne reste plus
rien  faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous prsenter, etc.,
etc.

BOGHOS-JOUSSOUF.


Voici ma rponse  la prcdente:


Vienne, le 23 janvier 1841.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous accuser rception de la lettre que vous avez
bien voulu m'crire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincre
que j'ai prise aux malheurs qui ont afflig le vice-roi, en mme temps
que j'ai admir sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi
suprieur sait toujours se soumettre  l'empire de la ncessit. J'ai
donc prouv une vritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se
dcider  prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour
lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople
est le thtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre
excepte, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres
puissances sont bienveillantes pour Mhmet-Ali et sincres dans leurs
rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde  le faire
investir enfin de l'hrdit qui lui a t promise. Je m'en rjouirai
sincrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un
ordre rgulier tabli et la paix assure, le vice-roi s'occupe  rparer
les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait prouver
 l'gypte. Cette illustre contre mrite de jouir d'un bien-tre qui
assure l'tablissement fond par Mhmet-Ali.

Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache  mes conseils;
les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en
adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec
plaisir l'occasion de lui tre utile. Ainsi mon affection pour lui ne
cessera jamais d'tre la mme.

Veuillez agrer, etc., etc.


Alexandrie, le 6 avril 1841.

Monsieur le marchal,

J'aurais dsir, en reprenant la plume pour vous crire, pouvoir vous
annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette gypte  laquelle
vous prenez tant d'intrt. Ce dsir a t cause du retard que j'ai mis
 vous accuser rception de votre honore missive du 23 janvier dernier.
Je ne m'arrterai point  vous dtailler le hatti-schriff que l'on a
envoy  Son Altesse Mhmet-Ali, ni la manire avec laquelle il a t
reu. Toute l'Europe en est informe aujourd'hui, et vous avez d sentir
l'impossibilit d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien
que la rserve mise en les repoussant.

Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-mme, des
hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du
bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictes ou conseilles par
quelques puissances trangres,  part le blme svre qui tombe sur les
ministres ottomans, elles doivent veiller l'attention des autres
puissances europennes sur le but et le moyen qui tendent galement  la
destruction, et les obliger  se demander:  qui le profit?  qui le
dommage?

Beaucoup de personnes impartiales dsireraient qu'une occasion pt se
prsenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question
d'Orient, isolement assez naturel d'aprs la manire de voir que le
gouvernement franais peut avoir acquise sur l'indpendance et
l'intgrit de l'empire ottoman, par les relations vridiques et
exemptes de passion de ses agents. Il tait impossible de prvoir qu'une
occasion aussi favorable se prsenterait pour ce rapprochement; car
toute puissance dsirant sincrement la paix demeurera convaincue des
raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela mme une
occasion de ralliement pour le bien-tre de l'Orient et de l'Europe
entire.

L'gypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise,
parce que les faits n'ont point tard  justifier que sa manire de voir
tait la plus exacte et la plus en rapport avec la vritable situation
de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adapte aux
circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jet, qu'on ne
voudra plus sacrifier le peu qui existe  des principes, lorsqu'ils
manquent d'appui moral dans le pays o l'on veut les imposer. Cependant
cet espoir pourrait tre du, dans l'incertitude des choses humaines.
Toutes les puissances sont aujourd'hui armes extraordinairement; une
tincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son
Altesse a recours  vos lumires et  votre exprience, monsieur le
marchal, pour tracer la conduite de l'gypte, ne ft-ce que dans un
billet spar et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore 
la reconnaissance qui vous est voue.

Mhmet-Ali m'a dit: Le marchal m'a honor du titre d'ami; l'amiti
ne fait pas dfaut en des temps difficiles. crivez-lui, et je suis sr
qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.

Daignez agrer, etc.


Je lui rpondis:


Monsieur,

J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 6
avril. Vous imaginez sans peine le chagrin vritable que j'ai ressenti
en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte
envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui
imposer. Mhmet-Ali a pris, dans les circonstances o on l'a plac, le
seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y et 
adopter. Il n'y a pas de personne sense, en Europe, qui ne l'approuve
dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de
remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre
que des engagements excutables. Je pense donc que, dans ses intrts
bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au
sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions excutables
et compatibles avec sa scurit et un avenir tranquille. Ma conviction
intime est que toutes les puissances veulent l'hrdit effective dans
la famille de Mhmet-Ali, avec la suzerainet relle du Grand Seigneur.
Et, si les intrigues  Constantinople ont pu faire croire  la mauvaise
foi du gouvernement ottoman, les dcisions de la confrence de Londres
donnaient en mme temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand
l'hrdit stipule dans le hatti-schriff ouvrait une large porte aux
intrigues et  la corruption, et, par suite, aux dsordres, la
confrence voulant que l'hrdit ft simple et par ordre de
primogniture, je crois que les trois objets les plus importants sont
fixs aux yeux des cabinets de l'Europe: succession tablie et acquise
par droit de naissance, et qu'une incapacit dmontre pourrait seule
supprimer; nomination rserve  Mhmet-Ali des officiers de son arme
jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sret; tribut
tabli par abonnement et valu  une somme fixe, seule manire de
terminer cette question, dans laquelle un contrle est impossible sans
amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me
parat d'accord, concds par la Porte, le vice-roi doit se rendre
facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assur.
Mais, en mme temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup  ne rien
ngliger pour tenir en bon tat et compacts son arme et son trsor, en
adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que
soient les droits reconnus et les titres lgitimes dont on est revtu,
le moyen le plus sr de leur dure et de leur force, c'est de possder
la puissance de les faire respecter.

J'espre donc que Mhmet-Ali pourra bientt se livrer  des travaux
intrieurs et  des amliorations qui ne seront pas sans gloire et sans
utilit pour lui.

Recevez, monsieur, etc.


RELATION DE LA BATAILLE DE NZIB


Nzib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).

Monsieur le marchal,

J'ai reu, avant mon dpart de Sada, l'ouvrage que vous avez eu la
bont de m'envoyer, avec une lettre  la date de 1837. Je prsume que
l'ouvrage que vous m'avez adress ne m'est point arriv, et qu'on en a
substitu un autre. J'ai crit  Votre Excellence trois ou quatre
lettres, qui toutes sont restes sans rponse. Je prsume, et j'ai des
raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais
prpar  Sada, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des
Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait t le thtre;
mais je n'ai pas eu le temps de la finir,  cause de la guerre qui a
clat entre la Turquie et l'gypte.

Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre
l'arme gyptienne et l'arme turque. Cette dernire a t battue
compltement et mise en pleine droute. J'ai fait tout mon possible,
Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifeste sur
moi dans votre ouvrage.

Comme je pense que quelques dtails vous feront plaisir, voici en peu
de mots ce qui s'est pass. Je vous prie de m'excuser si le croquis que
je vous envoie est peu soign. Il a t fait  la hte. J'espre, 
Sada, tre assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini
et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que
j'avais dj prpar sur la guerre des Druses.

Le 20 juin, nous sommes arrivs au village de Msar,  une lieue  peu
prs de l'arme turque, campe au village de Nzib.

Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ
quinze cents Bdouins, quatre rgiments de cavalerie et deux batteries
d'artillerie  cheval. Pendant que nos troupes lgres tiraillaient et
que l'artillerie changeait quelques coups de canon, je me suis port le
plus prs possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position,
trop forte pour tre attaque de front ou de flanc. Leur front tait
protg en arrire par des hauteurs fortifies et couronnes
d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protge par
une hauteur assez leve, o il y avait dans une redoute un rgiment
d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuye
 une redoute d'assez grande dimension, et place sur un mamelon  pente
roide. L'attaque tait donc trs-difficile sur le front; elle aurait
fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le rsultat dsirable.
Je me dcidai sur-le-champ  tourner l'ennemi par la gauche, par une
marche de flanc.

Nous rentrmes au camp dans la nuit; les prparatifs furent faits, et,
le 22 au point du jour, l'arme leva le camp et se mit en marche par une
marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tte. Aprs dix
heures de marche, nous arrivmes au pont de Hordgan. Dans l'aprs-midi,
les Turcs prsentrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. 
l'instant mme j'occupai un mamelon  notre droite, o je pris position
avec deux batteries d'artillerie et deux rgiments d'infanterie en ligne
par bataillons en masse, chaque bataillon ploy en double colonne sur le
centre. J'envoyai  notre gauche un rgiment d'infanterie et un de
cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps
turc. Ces dispositions lui en imposrent. Il se retira, et l'arme,
aprs avoir continu tranquillement sa route, vint prendre position sur
la rive gauche de la rivire. La journe du 25 fut employe  prparer
les armes pour la bataille et aux revues passes  l'artillerie, 
l'infanterie et  la cavalerie.

Dans la nuit du 23 au 24,  peu prs vers minuit, l'ennemi amena deux
batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ
deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques dsordres; un
de mes aides de camp eut son cheval bless d'un clat d'obus, et nous
emes sept  huit hommes tus et une trentaine de blesss. Il parat que
l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand
nombre des obus vint tomber autour de moi.  l'instant mme je me portai
aux avant-postes, et leur feu fut bientt teint par un feu roulant
d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais dispose 
cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent
plusieurs canonniers tus et blesss, et ils se retirrent dans leur
camp en dsordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps
j'avais fait prendre les armes  toute l'arme.  mon retour, chacun
reprit son poste, et nous attendmes le jour.  peine il commenait, que
l'arme se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la premire
ligne formant la premire colonne et marchant par divisions  distances
entires; la deuxime ligne, deuxime colonne, marchant par bataillons
en doubles colonnes sur le centre et  intervalles de dploiement; la
troisime ligne, rserve, troisime colonne, marchant par bataillons en
doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les
bataillons. Six rgiments de cavalerie marchant en colonne serre, par
rgiment, en avant et sur la direction de la troisime ligne, deux
rgiments de cavalerie  l'arrire-garde. En ouvrant la marche, je
marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire 
la ligne de bataille turque, pensant que peut-tre ils dboucheraient
dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne.

Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'excutai un changement de
direction  gauche, et marchai, paralllement  leur ligne,  peu prs
deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques
dispositions pour manoeuvrer en consquence. Ayant reconnu leur
intention bien prononce d'accepter la bataille sur l'emplacement o ils
se trouvaient, je changeai de direction  gauche, et me dirigeai sur un
mamelon qui se trouvait  hauteur de leur droite, devenue leur gauche
par leur face en arrire. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite,
en refusant mon centre et ma gauche. En consquence, je me dirigeai
obliquement par rapport  leur ligne de bataille. Mon but tait, dans le
cas o je n'aurais pas russi avec la droite, de la retenir sous la
protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre.

Arrive  quatre cents pas du mamelon, l'arme prit son ordre de
bataille, la deuxime et la troisime ligne par un changement de
direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par
des changements de direction par rgiments  gauche. Pendant que l'arme
excutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une
batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les
Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu
d'artillerie, ce qui ne m'empcha pas d'assurer la position de la
batterie et d'indiquer moi-mme aux canonniers sur quelle direction ils
devaient tirer. Je redescendis  la droite et ordonnai  l'artillerie de
se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux rgiments d'infanterie et
quatre de cavalerie furent envoys sur notre extrme droite pour
protger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagrent de
toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hsitation, et nos
troupes furent un instant ramenes sur la droite. Cependant nous tnmes
bon, et la gauche turque fut force de se replier. En apercevant ce
mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et
j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et  la gauche d'arriver sur la
ligne des feux et de dvelopper les siens. L'arme turque ne put
rsister  toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup
d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut
poursuivie par notre artillerie de premire ligne et par les premire et
deuxime lignes d'infanterie. La troisime ligne d'infanterie et
d'artillerie de rserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient
le camp turc. C'est  cet instant que l'arme turque fut mise en pleine
droute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus
sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai prouv une
trs-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a t
enlev par un boulet  l'instant o je me portais avec toute ma droite
sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tu. Nous avons pris dans le camp
cent quarante-quatre pices de canon avec leurs caissons, trente-cinq
pices de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnes par
les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu' celle
du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de
dix-huit  vingt mille fusils, et de douze  quinze mille prisonniers,
qui ont t sur-le-champ envoys dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit
chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les rgiments m'ont
fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris  l'ennemi, et je ne vous
cache pas, Excellence, que je me suis surpris tre un peu fier, entour
de ces nobles trophes.

Agrez, etc., etc.

SOLIMAN.


NOTA. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne
donnera suffisamment la preuve de la stupidit sans exemple du gnral
de l'arme turque. L'arme ottomane est place sur une forte position,
rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des
rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont
escarps, et qu'on ne peut passer que sur un pont situ  peu de
distance de sa gauche, et qui est domin par un plateau situ sur la
mme rive qu'elle, et elle laisse l'arme gyptienne matresse de ses
mouvements, sans entreprendre de l'arrter, et sans l'attaquer quand
elle est divise. Si, voyant le mouvement dcid de l'arme ennemie
entire pour tourner sa gauche, le gnral turc et envoy une division
pour dfendre le passage du pont, il et donn une nouvelle direction
aux oprations; ou si, aprs avoir laiss passer la moiti de l'arme,
il l'et attaque avec toutes ses forces, il l'et dtruite. Au lieu de
cela, il laisse, pendant deux jours, l'arme gyptienne le contourner et
se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais paralllement  son
front et sur ses derrires, de manire que pour la combattre il faut
qu'il fasse demi-tour. On ne conoit pas qu'un tre humain ait pu se
livrer  de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son ct, a manoeuvr
avec une immense imprudence: il devait prir dans cette opration. Sans
doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux prcautions 
observer: 1 oprer son mouvement de conversion plus loin de l'arme
turque, de manire  passer le ravin  une plus grande distance et
arriver sur elle form en colonnes parallles et prt  se dployer; 2
se dployer perpendiculairement  son front, afin de forcer les Turcs 
prendre une nouvelle ligne de bataille, et  conserver, en supposant un
chec, une libre retraite s'il et t battu; car, dans ce cas, et aprs
ce mouvement trange, un chec l'et perdu.



LIVRE VINGT-SEPTIME

1841

SOMMAIRE.--Je reprends la plume pour consigner encore quelques
souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Apprciation de son
caractre.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me dtermine 
m'tablir  Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place
Saint-Marc.--Considrations sur les diffrentes phases de la puissance
de Venise.--Socit de Venise.--Peintures.--Les
Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le
P.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gnes.


L'anne 1841 apporta un changement douloureux  ma position. Le comte de
Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis prs de huit
ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Li avec lui
d'une tendre amiti, chrissant toute sa famille, sa maison tait
devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les
douleurs de l'exil.

Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire  l'ambassade
d'Autriche. La considration et l'estime mrite qu'on lui tmoignait,
sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succs. Les
bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est
susceptible d'en prouver (car, si elle prend souvent les apparences de
l'amiti, on s'aperoit bientt qu'elle n'en a gure que l'corce), lui
semblaient acquis; mais le grand loignement de France rendait rares les
voyages qu'il pouvait faire  Paris. La monotonie toujours croissante de
la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouv dans
le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui
avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin
l'esprance d'tre envoy  Londres, ou le mouvement intellectuel est
plus en rapport avec ses facults et ses gots, taient des motifs
dcisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et
les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la
France et l'Angleterre, et il en serait l'intermdiaire. De semblables
motifs taient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses
dmarches; mais, tout en me rjouissant de ses succs pour lui, je les
dplorais pour moi.

M. de Sainte-Aulaire tait venu  Vienne sous les auspices les plus
dfavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Rvolution
de juillet tait dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit
de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il  surmonter de grands
obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande
politesse, beaucoup de dignit, beaucoup de rserve, et une maison
convenablement monte. Il fut prvenant auprs de la socit, et accepta
avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun dsir,
aucun besoin d'entrer dans l'intimit de personne. Sa vie habituelle se
passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette
attitude; car sa famille, qui tait fort nombreuse, composait la plus
aimable tribu.

Madame de Sainte-Aulaire, qui la prsidait, est assurment une des
femmes les plus distingues qui aient jamais exist, d'une grce
charmante, de l'esprit le plus cultiv, mais sans pdanterie, possdant
un coeur aussi noble que son mari. Elle tait entoure de trois filles,
leves sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule tait alors marie.
Elle avait pous le baron de Langsdorff, premier secrtaire
d'ambassade, homme d'un esprit trs-remarquable et d'une grande
capacit. Elle avait prs d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire,
deuxime secrtaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un
des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrs. Aucun individu
ne m'a inspir une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret,
aucun intrt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait
jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble
famille, la marquise de Sainte-Aulaire, ne d'Estourmel, femme de
beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractre, et digne de
faire partie de cette dlicieuse association.

On conoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base,
M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant
l'espace de huit ans, et que moi, admis et accept compltement dans cet
intrieur, j'y aie trouv de grandes consolations.

M. de Sainte-Aulaire a cette dlicatesse qui appartient  un homme bien
n et  un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les
paroles qu'il pronona en me parlant, la premire fois que nous nous
rencontrmes aprs son arrive  Vienne. Je l'avais vu  Paris dans le
monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimit.
Cependant il me dit immdiatement: Sur nos rapports futurs, mon cher
marchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce
que vous voudrez. Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin
d'aucun commentaire.

M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans
les propos inconsidrs et les passions capricieuses de la princesse de
Metternich. Avec un homme moins mesur, les consquences pouvaient avoir
beaucoup de gravit. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la
modration, y mettre un terme et donner  la princesse une leon propre
 demeurer dans son esprit.  une fte, la princesse de Metternich,
rayonnante de beaut, de jeunesse et de parure, portait un beau diadme
en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu suranne, vint
lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui rpondit
brutalement: Au moins celui-ci n'est pas vol! faisant ainsi allusion
 l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et rpt par elle avec
complaisance  plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun.
Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au srieux, et, le lendemain, il
demanda par crit au prince de Metternich une audience o la princesse
se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec nettet et
autorit; leur dveloppa les consquences graves qui pourraient rsulter
des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en
chargeait sa conscience. En mme temps, il la prvint que, n'tant
nullement d'humeur  recevoir de semblables humiliations, que ses
devoirs et sa dignit lui commandaient de repousser; il la prvint,
dis-je, qu' l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades
avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin  les cacher
et  les couvrir d'un voile. La princesse lui a gard rancune de cette
leon svre, mais elle en a profit. Depuis ce moment, elle s'est
tenue avec lui dans des termes convenables. De son ct, il a vit
toute intimit qui et pu amener une dangereuse familiarit, mais sans
montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exerce depuis envers
elle a t de lui refuser, malgr ses demandes, son portrait, qu'elle
dsirait placer dans une collection qu'elle s'est plu  former, et qui
se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'poque,
ou qui ont fait partie de sa socit habituelle.

 cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de
leon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit  la princesse.

L'union de la France et de l'Angleterre avait inspir  la princesse de
Metternich autant de colre contre celle-ci que contre la premire.
Ayant pris en passion les intrts de Charles V en Espagne, la leve du
sige de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'tait exprime devant
trente personnes, en ma prsence, avec une extrme violence. Entre
autres choses, il lui chappa de dire: Je voudrais voir Lamb pendu, et
j'irais le tirer par les pieds. Le propos ne pouvait rester secret, et
Lamb en fut inform.

Quelque temps aprs, la princesse lui fit la demande accoutume de son
portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au
lieu de le lui apporter dans le format dtermin et de demander  tre
plac dans un album, il lui remit un grand portrait dessin au crayon,
avec un cadre, et il lui annona qu'il avait choisi cette dimension pour
lui procurer le plaisir de le pendre.....

M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je rsolus d'aller me fixer sous
un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon dpart fut suspendu
de quelques jours par l'arrive de M. le duc de Bordeaux, qui, aprs le
terrible accident qu'il avait prouv pendant le cours de l't, s'tait
cru dans un tat de convalescence assez avanc pour se mettre en route
pour Gritz. Mais, arriv  Vienne, de nouvelles souffrances le
retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme,
une instruction assez dveloppe, de la modration, de bons sentiments
et le mouvement d'esprit qui convient  la jeunesse. J'eus grand plaisir
 le revoir et  causer longuement avec lui. J'prouvai un vritable
chagrin que mes arrangements personnels me forassent  partir et
missent obstacle  ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de
sa prsence.

Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me
rendre  Venise, o j'arrivai le 6. Un logement agrable m'y tait
prpar sur le grand canal. J'avais laiss l'hiver  Vienne et je
retrouvai l'automne le plus chaud, le plus dlicieux. On croit renatre
et revenir  la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de
rigoureux frimas contre la plus douce temprature. Souvent j'avais
travers Venise, mais jamais mon sjour dans cette ville n'avait dpass
une semaine. Toujours une sensation agrable avait accompagn mon
arrive en voyant cette superbe cit, si belle encore, mme au milieu de
ses ruines, quelque dchue qu'elle soit des splendeurs et des
magnificences qui l'ont rendue clbre. Mais on ne connat une ville que
lorsqu'on y demeure d'une manire suivie. D'abord l'tude du matriel
exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit.
 Venise, l'art a un caractre original et expressif. L'architecture des
palais sert comme d'interprte  l'histoire de cette reine du moyen ge.
Il faut ncessairement tudier les fastes de la rpublique en mme temps
qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un
esprit srieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme 
Rome: on y trouve la trace des moeurs des diffrents ges dans les
palais et les ruines que l'on a sous les yeux.

La place et l'glise de Saint-Marc reurent,  juste titre, mes premiers
hommages. Quel bel ensemble et quelle lgance on remarque dans toutes
les constructions! que de richesse dans les matriaux et quelle
recherche dans les moindres ornements! Les Vnitiens ont pris le type de
leur style  Constantinople; mais ils se le sont appropri. Bien qu'il
porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses dtails.
L'glise Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'tudie, plus on
l'admire. Son tendue n'a rien de grandiose: elle n'tait pas l'glise
du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la srnissime
rpublique.  ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande
dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en
rflchissant que la coupole principale, environne de huit coupoles
plus petites, forme son dme. Toutes sont revtues, ainsi que les parois
de l'glise, dans tout leur dveloppement, de belles mosaques
reprsentant des objets de pit. Les dorures les plus riches se mlent
partout  ces produits de l'art. La direction de la lumire, habilement
mnage, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de
vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se
trouvent rparties dans ce monument. La faade, trs-haute et des plus
magnifiques dimensions, malgr les ornements dont elle est surcharge,
runit le grandiose le plus imposant  la grce la plus coquette. La
vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les clbres chevaux
de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a
fait beaucoup voyager. Couls en Grce et placs d'abord  Corinthe, ils
furent transports  Constantinople, puis apports de Constantinople 
Venise, aprs la conqute de cette ville par les croiss. Ils vinrent 
Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent,
aprs nos malheurs et nos dsastres, au lieu d'o nous les avions tirs
et o ils avaient sjourn le plus longtemps.

Cette belle glise, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie,
commence dans le dixime sicle, ne fut termine que dans le
dix-huitime.

Rien n'est plus curieux que de rechercher les diffrentes phases de
cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable
pendant tant d'annes, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La
cration de Venise eut pour cause immdiate les malheurs des temps. Elle
fut l'expression des besoins de la socit. Des invasions de barbares
avaient,  plusieurs reprises, ravag le nord de l'Italie. Le besoin de
scurit dcida une partie de la population  venir chercher un refuge
au milieu des eaux. De nombreuses les couvraient la mer intrieure qui
forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y tablir purent y vivre en
paix,  l'abri de leurs ennemis, qui taient dpourvus de tout moyen
maritime. L'exigence de ses besoins fora cette population  se livrer
 une navigation continuelle, qui, d'abord applique aux circonstances
de tous les jours, reut promptement un assez grand dveloppement pour
crer des richesses et assurer leur indpendance.

Il rsulta de cet ordre de choses que le gnie de ce nouveau peuple fut
tout  la fois navigateur, guerrier et commerant. Les soins de la
sret commune tablirent des rapports intimes entre ses diverses
fractions disperses dans les diffrentes les. Il se trouva, dans son
ensemble, compos d'une runion de petites agrgations distinctes, mais
toutes gales entre elles. La premire forme de gouvernement fut, en
consquence, la dmocratie. Mais bientt les mmes individus, occupant
habituellement les mmes emplois, levrent leurs familles dans
l'opinion, par le fait mme de l'exercice du pouvoir. De l une
considration particulire, qu'une fortune plus grande rehaussa encore.
Il en rsulta bientt que l'tat, quoique lgalement dmocratique,
devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nomm  vie et
investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une
monarchie lective assiste d'un conseil choisi par le peuple. Sous
cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus
d'une rvolution arracha du trne celui qui l'occupait. Un ordre
politique semblable, s'il et exist plus longtemps, et amen
infailliblement l'tablissement du pouvoir hrditaire d'un seul; mais
Pierre Gradenigo, lu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en
limitant  un nombre dtermin de familles, qui furent dsignes, le
droit d'tre lu au grand conseil. Un sicle plus tard, en 1436, aprs
les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut
que la totalit de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand
conseil et sans lection, de manire qu'en elles consista la
souverainet. Ds ce moment, le gouvernement fut tabli sur les bases
les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.

Ce fut  ce grand vnement que Venise dut la longue dure de son
existence politique. Les aristocraties ont en elles mmes des principes
de conservation qui leur permettent une trs-longue vie. Quand, dans le
cours des sicles, des rvolutions interviennent, elles ne font
ordinairement que les rajeunir. Quand un corps hrditaire possde la
souverainet, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord,
de longues discussions prcdent et prparent les grandes rsolutions,
et amnent ncessairement des lumires sur tous les actes importants.
Ensuite, l'immense intrt que chacun a dans la dure de l'organisation
sociale, et l'impossibilit o il est de gagner  un changement,  moins
de s'emparer du pouvoir suprme, font que le plus ambitieux, abandonn 
ses forces seules, doit prfrer de partager le sort commun et rduire
ses efforts  exercer une influence lgale que rien ne dfend et rien ne
proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut,
pour exercer une grande puissance  l'extrieur, qu'elle dlgue un
grand pouvoir  son chef. C'est ce qu'elle a fait  Venise pendant
longtemps, alors que les doges taient tout-puissants. C'est sous ce
rgime particulirement que la rpublique a bloui et vivifi le monde.
Mais, quand une jalousie mesquine s'est empare des esprits, quand la
crainte, les soupons, ont caractrise toutes les dmarches, ds ce
moment, la rpublique de Venise a tir sa plus grande force des
souvenirs de son histoire.

La nature de sa puissance, dans le moyen ge, avait cr de grandes
richesses. La navigation tablit des rapports frquents avec l'empire
grec, o la civilisation s'tait rfugie. Le dveloppement des
connaissances, le got des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise
devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance
exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et
les lumires qu'elle possdait, sa marine et l'tendue de ses relations
lui donnrent bientt une suprmatie, qu'elle n'a perdue que lorsque
d'autres tats,  son exemple, dvelopprent leurs facults, et vinrent
partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement.
Quand elle les possdait seule dans le moyen ge, elle jouait un rle
qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'chelle sur
laquelle est organis aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans
doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des diffrentes
nations chrtiennes, les Vnitiens avaient une proportion peut-tre plus
grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.

Un grand pouvoir pour l'excution, bas sur une forte aristocratie
hrditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable  la
dure des gouvernements et  leur puissance extrieure. C'est encore de
ce point que l'on peut tablir une juste comparaison entre Venise et
l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre.
L'aristocratie anglaise cre et conserve toute la puissance publique;
ses lgislateurs ont eu en outre une haute prvoyance de l'avenir en
s'occupant d'assurer les moyens de perptuer dans cette aristocratie
l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler
incessamment  elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a
oubli que ses intrts, comme ceux de l'tat, lui commandent d'adopter
les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui
s'lve dans l'opinion. Elle reoit ainsi constamment des secours
salutaires, se renforce de toutes les influencs utiles, modifie ses
moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter 
son clat. Ouverte  tous ceux qui ont des titres pour y tre reus,
elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'esprance de tous.

Il en est tout autrement d'un pouvoir fond sur la dmocratie. Tout y
est variable et fragile: tout y est incertain; ds lors tout y est
faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientt
d'une autorit sans bornes, aid par les ambitieux qui, n'ayant rien 
perdre, ont tout  gagner en se runissant  lui. Est-il faible, le
moindre choc le renverse, et la rvolution qui le dtruit en appelle
mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a cr, le
corps social n'est pas branl dans sa base; car elle n'a fait que
substituer un nom  un autre. Des combinaisons d'intrt peuvent se
faire facilement entre un nombre born de familles. Elles sont
impossibles quand on opre sur une multitude confuse, livre  une foule
de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les
ambitions individuelles, dans un tat de choses semblable, amnent
bientt et ncessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie.
Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers
rsistent  l'action des vents qui remuent facilement les sables. La
Suisse, depuis la cration, n'a pas chang de forme, tandis que l'gypte
est chaque jour la proie du dsert remu par la tempte.

La rpublique de Venise a pri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est
ternel. Elle a pri de vieillesse. Elle est tombe en lambeaux faute
d'avoir conserv une des vertus publiques qui l'avaient tant distingue
autrefois. Elle a pri sans avoir oppos la moindre rsistance avec un
peuple dvou, avec une arme fidle, et faute d'avoir voulu vivre.
Malgr les changements survenus dans l'ordre proportionnel des tats de
l'Europe, elle et pu avoir encore une longue existence; mais il et
fallu que son gouvernement ne s'abandonnt pas lui-mme. Son nom et les
souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait
entre ses mains des moyens positifs et matriels de puissance que la
moindre prvoyance et une faible nergie auraient pu rendre redoutables.

Jamais puissance ne s'croula d'une manire plus misrable et moins
digne de son origine.

Il tait entr de tout temps dans la politique du gouvernement vnitien
d'isoler compltement de la politique les habitants de Venise. Rien
n'avait t nglig pour faire natre chez eux le got des plaisirs.
Cette passion avait pris un dveloppement effrn. Les habitudes du
mystre, consacres d'abord  la politique, avaient t appliques aux
relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la
mme forme et la mme couleur aux gondoles, servait merveilleusement le
secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystre tait
tellement dans les moeurs, que les masques taient d'usage pendant trois
mois de l'anne; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en
portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils taient 
tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise tait donc
une vie toute de plaisir et de dbauche pour ceux qui n'occupaient pas
les hauts emplois de la rpublique. Il tait rsult d'habitudes
semblables, consacres par les sicles, une grande douceur dans les
moeurs et une sociabilit que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs.
Les consquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage
des masques et des dominos soit pass de mode et qu'on ne fasse plus
maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un
peuple plus doux, une socit plus hospitalire et plus gracieuse, des
femmes plus attrayantes et plus remplies de sductions.

On peut faire  Venise une remarque qui m'a souvent frapp dans le cours
de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mmes par l'empire
des circonstances o la socit est place et des ncessits que
celles-ci amnent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus
gnrale  Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que
les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont
compltement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'excuter si facilement et
se couvrir d'un voile si pais et si difficile  percer. Jamais rien
n'est tent contre l'ordre public, malgr l'obscurit qui rgne
ncessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de
vritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et
sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur
donnant le moyen de faire disparatre en un moment les traces de leurs
attentats. Transportez  Venise la population d'une autre ville, de
Milan par exemple, o chaque nuit on ne circule avec quelque scurit
que sous la protection d'une multitude de sentinelles places presque en
vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans
tous les sens, et Venise deviendra rellement en un moment tout  fait
inhabitable.

Je trouvai la socit de Venise compose de gens gracieux, et j'y fus
reu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants
d'une grande distinction. Ils y sont recherchs et honors. Un institut
venait d'y tre fond. Les savants fixs  Padoue, dans cette ville
consacre de tout temps aux tudes, venaient y siger  des jours
dtermins. Au nombre de ceux dont la rputation est la plus tendue se
trouvait M. Santini, astronome clbre, directeur de l'observatoire. Je
me liai d'une manire particulire avec un gomtre et un gologue. Le
premier, directeur gnral des ponts et chausses, M. Paleocopa, est un
homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. lev
 l'cole d'artillerie et du gnie de Modne, il avait servi dans le
corps du gnie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les
dernires campagnes de l'Empire. Rpugnant  servir dans une autre arme
que celle dans laquelle il avait dbut, il entra dans la carrire
civile quand le nord de l'Italie revint  l'Autriche. Il trouva
l'occasion de montrer sa capacit et d'excuter de beaux et grands
travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui
composaient ma socit habituelle se trouvrent le secrtaire de
l'institut, M. Passini, gologue (ses connaissances sont trs-tendues
et varies, son activit est trs-grande), et un jeune officier de
marine d'une grande distinction, charg de la direction de
l'observatoire, le baron de Willersdorff.

Je passai ainsi mon hiver d'une manire assez douce, partageant mon
temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une
socit agrable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la
Fenice double les avantages.

Il serait sans intrt d'entrer dans le dtail de la vie que l'on mne 
Venise. Je me bornerai  dire qu'elle a perdu la fougue et l'activit
qui la caractrisaient autrefois. Elle est plus rgulire peut-tre que
dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant
du domaine du pass, et, quoique sans doute le temps prsent lui
fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appeles
 entrer dans les plaisirs journaliers.

Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers,
l'Acadmie des beaux-arts, les glises et les btiments publics ne
sauraient tre trop visites; car on y dcouvre sans cesse de nouvelles
beauts. On reconnat facilement quel rang on doit donner, parmi les
coles du moyen ge,  cette cole vnitienne, dont le caractre est si
pur, si vrai, l'expression si nergique. On ne peut aussi se lasser de
contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la varit
infinie chasse la monotonie, sans nuire  la beaut. Cependant,
au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels
ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-tre, qui ait rappel en
Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustr la Grce antique. Cinq
mois s'coulrent ainsi dans Venise de la manire la plus douce. J'en
sortis au printemps pour entreprendre un agrable voyage en Toscane, o
m'appelait l'arrive d'une amie de France, madame la comtesse de
Damrmont, qui s'y tait rendue pour m'y voir et passer quelque temps
avec moi.

Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord  Bologne, et je
profitai de ce voyage pour voir en dtail les murazzy, les travaux de
Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaants pour les
provinces qu'ils traversent.

Les lagunes sont spares de la mer par une bande de terre dont la
largeur varie. Divise par les intervalles qui unissent les lagunes  la
mer, elle forme plusieurs les dans la partie mridionale, et elle est
rduite  la plus mince paisseur. La sret de Venise a rendu
ncessaire de crer une dfense artificielle. Sans ce rempart,
l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait
bientt submerg la ville et l'aurait dtruite.

Les murazzy ont donc t construits dans un but de dfense et de
conservation. Ce sont des travaux semblables  ceux que l'on voit en
Hollande, avec cette diffrence que ces derniers ont t construits en
terre et ont pour objet d'isoler compltement le pays de la mer, tandis
que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour
but de diminuer, de rgler et de limiter l'entre des eaux de
l'Adriatique dans cette mer intrieure et si peu profonde que forment
les lagunes.

Mais, si Venise doit tre prserve de l'action des eaux, elle a besoin
de communiquer avec la mer, et de possder au moins un passage d'une
profondeur suffisante pour permettre l'entre et la sortie des vaisseaux
d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beaut et
de la grandeur. On serait tent de croire que ces travaux remontent 
l'poque glorieuse et puissante de la rpublique. Il en est autrement;
c'est un ouvrage de sa vieillesse et le rsultat d'un calcul conomique.
C'est vers 1740 que ces travaux furent commencs. Jusque-l, on avait
entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois
remplies de pierres, qui, places d'une manire contigu, formaient une
digue et brisaient les vagues; mais, les bois tant devenus rares et
chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus
durable, et les murazzy furent commencs. Quoiqu'on n'ait pas cess d'y
travailler, ils ne sont pas encore achevs aujourd'hui. Ils se composent
de pierres de trs-grandes dimensions, qui sont lies entre elles par un
mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est
trs-douce, qui rsiste facilement au choc des vagues et prsente un
obstacle invincible  l'action de la mer.

Mais, procurer  la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la
profondeur ncessaire aux besoins de la navigation, tait chose plus
difficile. Aprs un long examen et une discussion approfondie des
meilleurs ingnieurs, on a arrt, pour tre plac sous la direction du
chevalier Paleocopa, l'un des ingnieurs les plus distingus de
l'Italie, si riche en individus de cette espce, un systme de travail
dont l'achvement est presque complet au moment o j'cris. Les opinions
qu'avait manifestes autrefois notre clbre ingnieur Prony ont
prvalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de
l'action extrieure et de l'action intrieure. Pour arrter ceux-ci, on
a construit une digue qui a dplac le passage et produit compltement
l'effet dsir. Elle a t excute sous le gouvernement franais. On
vient maintenant d'excuter une digue extrieure, perpendiculaire  la
cte, de deux mille cent mtres, qui arrte les sables que les courants
du sud amnent, et qui, en redressant et contenant les courants qui
deviennent plus rapides dans les mouvements des mares, les force 
dblayer et  creuser constamment la passe, comme il arrive en France
dans certains ports de la Manche au moyen des cluses de chasse. Ce beau
travail rendra le port de Venise d'un facile accs. Dans quelques
sicles sans doute, les mmes inconvnients se renouvelleront; mais
alors de semblables travaux, repris et continus, remdieront de nouveau
au mal.

Je visitai Chioggia, petite ville de pcheurs situe  l'autre extrmit
des lagunes. Son nom se rattache  une poque de grands dsastres, mais
peut-tre aussi  la plus glorieuse poque de la rpublique. Rduite 
la dfense de la ville mme, elle sut rsister  ses ennemis, et, quand
elle semblait au moment de prir, elle prit une attitude offensive qui
la dlivra tout en se dfendant, et humilia profondment Gnes sa
rivale.

En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menac par les
eaux, souvent envahi par elles, et qui serait compltement submerg si
des travaux continuels ne parvenaient  le garantir. Il est curieux
d'tudier les circonstances qui ont amen cet tat de choses. Les
anciens Vnitiens, dont la scurit tait fonde sur leur loignement de
la terre ferme, avaient tabli en principe que la conservation des
lagunes tait de premier intrt et de premire ncessit. En
consquence, la direction donne aux fleuves au voisinage de leurs
embouchures les en avait constamment cart, afin d'empcher les
atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait
la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des
lagunes. Elle fut dvie dans son cours et dirige de manire  arriver
directement  la mer. Mais il en rsulta que la pente, rpartie sur un
dveloppement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que
les eaux s'panchrent en frquentes inondations, qui mettaient  l'tat
de marcages un pays riche et fertile. Ce mal tait augment par la
runion de deux petites rivires, le Bacchiglione et le Gorzone, qui
affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient galement  la mer
par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable tablissait
la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays
compris entre le Bacchiglione et le Gorzone tant en grande partie
inond, un canal de desschement, dit le canal des Cuori, fut creus
pour porter les eaux dans le lit des fleuves runis. Le baron Testus a
entrepris ensuite le desschement de ce territoire, compos de
soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une
partie est inonde accidentellement, l'autre plus frquemment, et une
dernire partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de
six machines  vapeur, de la force runie de cent vingt chevaux, le
dbarrasserait de trois mille mtres cubes d'eau par minute et que le
travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix  quatre-vingts jours.
Ce calcul s'est trouv compltement erron. Il n'a obtenu que des effets
mdiocres avec des moyens trs-dispendieux. Le simple bon sens semble
indiquer la marche  suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en
deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de
la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la
premire  la mer par un canal, au moyen de portes-cluses qui
permettent aux eaux de s'couler  la mer basse, et qui se ferment  la
mer haute pour empcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite,
n'appliquer les machines d'puisement qu' la deuxime partie, dont les
eaux ne peuvent avoir par elles-mmes aucun coulement. Des travaux
semblables se voient partout en Hollande, et leur systme, inspir par
le plus simple bon sens, donne constamment les rsultats les plus
satisfaisants.

Nous avons remont la rive gauche du Gorzone, puis pass cette rivire
pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De l nous
sommes arrivs sur l'Adigetto qui, autrefois, tait une drivation de
l'Adige. Runi au Tartaro, dont les sources sont prs de Vrone, et
grossi de la Molinella qui passe  Castellaro, prs de Mantoue, il forme
un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec
l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite  son
origine; mais la prise d'eau a t supprime, et le nom lui est rest.
Le canal arrive  Adria, d'o il continue jusqu' la mer, dans laquelle
il dbouche par un ancien bras du P, spar aujourd'hui du fleuve, et
qui porte le nom de P-di-Levante. Il communique avec le P vritable
par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite
pour l'coulement des eaux dans le P quand le fleuve est plus bas que
le canal Blanc.

Nous couchmes  Adria, jolie petite ville, trs-ancienne, aujourd'hui
loigne de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui
donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays
situs sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en
pril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus lev que la
campagne, la domine de deux  trois pieds. Les eaux s'lvent
quelquefois jusqu' trente pieds. Que l'on juge combien est menaante
cette puissante masse d'eau en mouvement!

Cet tat de choses est venu de ce que ces pays ont t trop tt habits
et trop tt cultivs. La nature a destin les fleuves  desscher les
marais, en levant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se dcide
 cultiver un terrain bas, travers par un fleuve, il faut de toute
ncessit diguer la rivire pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et
dans l'intrt de l'avenir, afin d'empcher des rsultats tels que ceux
que nous voyons, il faudrait adopter un double systme de digues,
c'est--dire placer d'abord de petites digues propres  resserrer le
fleuve, et ensuite lever de grandes digues de dfense, qui, places 
une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'tendre, ce
qui diminuerait l'lvation des eaux dans les crues, et ralentirait
beaucoup l'lvation du sol en offrant un plus grand espace pour
recevoir les alluvions; mais c'est une prvoyance que nulle part on n'a
eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulirement en Hollande, o
on rencontre une analogie relle avec ce que l'on voit ici: chaque
anne, l'existence des deux pays est galement menace par les eaux, et
par les mmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a t si
anciennement habite et cultive, et  une poque si barbare, qu'il
n'est pas tonnant que des mesures semblables de prcaution n'aient t
ni prises ni conues. Une fois la culture dveloppe, les populations
fixes sur les bords du fleuve s'y sont trouves enchanes. Leur
scurit de chaque jour les a forces  ajouter chaque anne  la
hauteur des digues,  mesure que le fond du fleuve se rehaussait
lui-mme, et on en est venu  ce que l'on voit aujourd'hui.

Le 12, nous avons visit le P et examin les pis construits dans le
double but de prserver ses bords, et de diriger les courants dans
l'intrt de la navigation. Un des pis construits en pierre ressemble
par son importance et sa dimension  un mle de port de mer. Le P, tout
menaant qu'il est pour la campagne, car il s'lve beaucoup dans les
crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de
ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous
visitmes la Cavanella dont j'ai parl dj, extrmit du canal de
communication entre Chioggia et le P. Il y a deux cluses de sept pieds
de hauteur, qui sont places  la suite l'une de l'autre. Ce canal sert
aussi de dgagement des eaux du canal Blanc dans le P, quand celui-ci
est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer
dans le P, soit pour en sortir. Lorsque la diffrence des niveaux des
eaux est de six  sept pieds, on runit les deux cluses, et on les
traite comme une seule; quand la diffrence est de quinze pieds, on les
ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une
autre cluse, avec le canal des Cuori qui runit les eaux du Gorzone et
du Bacchiglione. Enfin une dernire porte s'ouvre et fait entrer les
bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation
intrieure est tablie entre Venise et le P.

Nous rentrmes  Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de
l'Adige. Ses dignes avaient t rompues. Une grande invasion des eaux
avait couvert la campagne; un village avait t emport. Ces accidents
se renouvellent malheureusement trop souvent.  chaque accident
semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand
soin. Le moyen employ pour leur donner de la solidit est de les
tablir sur un lit de fascines. Les eaux y pntrent et y dposent un
limon d'alluvion, qui empche les infiltrations. Or c'est toujours par
des infiltrations que les digues viennent  percer. On n'a souvent que
du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez
facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le
revers; puis, peu de temps aprs, arrive une catastrophe.

Aprs avoir examin ces travaux importants, que malheureusement on est
oblig de reprendre trs-souvent, j'ai de nouveau t coucher  Adria.
Ds le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne.
Je passai le P  la Mezzola, domaine d'une trs-grande valeur,
appartenant au pape. Pendant la possession franaise, elle tait devenue
un bien national. Elle avait t donne  des fournisseurs. Avec le
temps, elle est revenue  son ancien propritaire.  peu de distance
sont les grandes pcheries de Comacchio. Dans ces pcheries, on lve le
poisson sur une trs-grande chelle. Les poissons extrmement petits,
qui viennent de natre, sont pris dans la mer avec des filets dont les
mailles sont trs-troites. On les place ensuite dans de vastes espaces
isols de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des
portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant
plusieurs annes. C'est un tablissement de mme nature que les valles
des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces valles sont au nombre
de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur dveloppement,
 la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers
d'hectares de superficie. Dans tous ces tablissements, et  Comacchio
surtout, on lve une quantit immense d'anguilles que l'on sale, et qui
servent  l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces valles
rapporte,  ma connaissance,  son propritaire plus de cinquante mille
francs par anne.

Les tableaux de l'cole des Beaux-Arts,  Bologne, sont peu nombreux,
mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands
matres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une runion, immense par le
nombre, admirable par le mrite, et qui semble au-dessus des moyens d'un
particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de
neuf cents tableaux, dont un Raphal et des Titiens.

Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et vari. Une
multitude d'lgantes maisons de campagne, et le voisinage immdiat des
collines, ajoutent  la beaut du paysage. Mais une chose unique au
monde, le Campo Santo, mriterait seul le voyage pour un homme instruit
et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pense, ou, au moins,
nulle part on ne l'a excute avec un semblable grandiose. On s'est
servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conserv et
restaur l'glise avec un soin tout particulier. De vastes carrs vides
forment des clotres qui se succdent. Contre ces murs sont placs les
monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont
consacrs. Les vides de carrs sont destins  l'enterrement des
personnes du commun; mais on a plac  chaque tombe un numro qui
correspond  celui du registre, de manire qu'au bout de quelques
annes on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs.
Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une ide
morale qui rend l'ide de la fin moins douloureuse et moins triste.

Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ,
tablit une communication facile et praticable dans tous les temps entre
le Campo et la ville, et donne  chacun la facilit d'aller faire des
actes de pit au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le rpte,
qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui
l'ont fond et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre
chose digne de remarque  Bologne est la transformation en bibliothque
publique des btiments de l'ancienne universit, qui n'existe plus.
Aujourd'hui on lui donne un style svre, simple et beau. Un usage
ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs tudes classiques 
l'universit de Bologne, trangers ou nationaux, laissassent leurs armes
peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dgrad
tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin;
il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses
anctres. En gnral, Bologne est remarquable par l'esprit de
patriotisme de ses habitants.

Une ancienne et fidle amie, madame la comtesse de Damrmont, m'avait
donn rendez-vous  Florence, et je partis pour m'y rendre aprs avoir
sjourn deux jours  Bologne. J'ai parl ailleurs de Florence avec
quelque peu de dtail; je n'en dirai rien ici; mais je rpterai qu'elle
est du nombre des villes privilgies que l'on revoit toujours avec un
nouveau plaisir. Les arts y sont plus honors qu'ailleurs et y sont
cultivs avec plus de got et de succs. Madame de Damrmont, possdant
le got des beaux-arts au plus haut degr, jouissant plus qu'un autre de
ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement
clair, dveloppait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On
ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beaut. On ne juge
convenablement que lorsqu'on peut communiquer  d'autres ses remarques,
s'clairer rciproquement par la critique et motiver une admiration
rflchie.

La collection de tableaux que prsentent le palais Pitti et les Uffizi
est compose de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une
runion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les
dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit
qu'on rend en Toscane un vritable culte aux beaux-arts. Cependant
l'cole moderne de peinture semble morte aujourd'hui  Florence. La
sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est
cultive avec beaucoup plus de succs. Bartolini est le plus grand
sculpteur des temps modernes. Je le crois bien suprieur  Canova. Ses
compositions sont plus vraies et leur simplicit est plus dans la
nature. La vrit y a moins d'apprt que chez ses devanciers. Rien de
plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais  l'achever;
car chez lui l est la difficult.

Aprs deux mois d'un sjour rempli de charmes et qu'embellissaient les
jouissances d'une vive amiti, je me mis en route pour me rendre 
Gnes, o d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi.
Je visitai Livourne, Lucques et la cte orientale de Gnes, que je
n'avais jamais parcourue. L'tat de Lucques me parut charmant. Il est le
type de ces principauts qui dispensent les souverains des soins
laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attaches  la
possession d'une belle proprit indpendante. C'est un pays dlicieux,
o l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais
autrefois rempli de tableaux de choix, une belle fort, des eaux
thermales o l'on accourt de toutes parts, et une population
intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit,
anim de l'amour des sciences, pourrait voir couler sa vie dans
l'idal du bonheur; mais il faudrait qu'il ft quelque chose par
lui-mme et qu'il pt baser son existence sur le sentiment de ses
facults heureusement appliques.

Je continuai ma route en parcourant cette rivire du Levant, si clbre.
On la compare naturellement  celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se
retrouve cependant entre elles. La rivire du Levant, couverte de villes
riches et peuples, admirablement bien cultive et commerante, est tout
autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habite que de loin
en loin. Mais une admirable localit militaire en rend la possession
prcieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son
tendue et la sret qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents
de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et
reprsentant par sa richesse une rivire souterraine, fontaine
artsienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la
facilit  toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin,
sa facile entre et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale
sur la cote d'Italie, compltent ses avantages. De grands travaux
projets par Napolon devaient en faire notre tablissement principal de
marine sur cette partie des ctes de la Mditerrane, et il voulait la
mettre  l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En
deux jours d'un voyage intressant et agrable, j'arrivai  Gnes la
Superbe.

Pendant mon sjour assez long dans cette ville, je fus tmoin de ftes
brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De l, je
me rendis en Suisse, o m'attendaient des amis. J'y passai un t
dlicieux.  la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de
Munich, d'o je retournai  Venise pour y passer l'hiver.



MLANGES

Sommaire.--Lettre du comte de Fiquelmont sur le commerce de la
Russie.--Promenades dans Rome.--Des rvolutions et des circonstances qui
les amnent.--Des vertus des peuples barbares.


LE COMTE DE FIQUELMONT, ANCIEN MINISTRE D'AUTRICHE, AU MARCHAL DUC DE
RAGUSE.

SUR LE COMMERCE DE LA RUSSIE.

Vienne, le 14 fvrier 1831.

Monsieur le marchal,

Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire en date du 29
janvier, vous m'avez exprim le dsir d'avoir par crit les donnes
principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le
souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la
Russie compares  celles du nord. J'tais, et je suis encore de
l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de
force et de dveloppement dans la direction du nord que dans celle du
sud. Voici, monsieur le marchal, quelle tait la base de mon
raisonnement.

Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la
mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le
canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Nva.
Ce systme fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes
les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du
gouvernement. Pierre le Grand en a t le crateur; mais les
perfectionnements modernes dans l'art de l'ingnieur ont augment
beaucoup les ramifications de ce systme, auquel on a runi presque tous
les cours d'eau de l'intrieur. La nature des pays fait que les
distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir 
peu de frais.

Il existait un ancien trac du canal qui avait pour objet de runir le
Dniper  la Vistule, et d'tablir ainsi une communication entre la mer
Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit
qu'il y ait eu des difficults de terrain ou peu d'utilit, il a t
fort nglig; il est, je crois, rest  l'tat de projet. La Dwina et
ses affluents portent  Riga tous les produits de cette partie de la
Russie. On a, d'un autre ct, travaill  rendre le Dniper navigable,
ce qui n'tait pas fait quand j'ai quitt la Russie. Si les difficults
que prsente cette navigation, qui sont des cataractes, taient
surmontes, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont
presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.

Voil dj un fait intrieur tabli, qui assure au nord la supriorit
du commerce.

Le second fait est plus dcisif: c'est celui de la navigation maritime.
Votre sjour  Venise vous met  mme, monsieur le marchal, d'y
recueillir les notions les plus exactes sur les oprations commerciales
de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manire la
plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis
Odessa jusqu' Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut
passer  Gibraltar pour y attendre le vent ncessaire pour la sortie du
dtroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de
Saint-Ptersbourg aux tats-Unis.

La Mditerrane ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord
fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage 
se relier au nord qu'au midi, quand bien mme le systme de sa
navigation fluviale ne lui en et pas impos la loi.

Je crois, monsieur le marchal, avoir, par ce simple expos, rpondu 
la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en
Europe; j'ai regrett, par cette raison, que vous ayez, dans votre
ouvrage, fortifi l'ide que les forces du midi de la Russie sont
susceptibles d'un trs-grand dveloppement; j'entends ici par force,
productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y
existe un besoin d'expansion qui serait tt ou tard menaant pour
Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me
permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des
principaux lments de la politique de l'Europe envers la Russie.

Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatriques qui
ramnent,  des intervalles presque gaux, des annes de complte
disette, quelquefois destructives de la totalit du btail, btes 
cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine,
alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe;
cela est arriv deux fois pendant les douze annes que j'ai passes en
Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la rcolte des
crales est mdiocre; trop de scheresse en est toujours la cause; on
est content quand elle ne va pas jusqu' brler l'herbe; cependant les
annes de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont
fertiles rend possibles des approvisionnements de prcaution. Ce ne sont
pas des greniers d'abondance, ce sont de simples conomies domestiques.

J'ai connu quelques propritaires russes qui, sduits par l'apparence
d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs
terres de l'intrieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant
l'excdant, qui leur devenait une charge au lieu d'tre un revenu, dans
des terrains de pturages au midi: ils eurent tous  le regretter. Un
comte Gourief fit, au contraire, cette mme opration du centre de la
Russie vers le Volga, au del du Saratov: il doubla sa fortune.

Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent
l'explication d'un phnomne historique que je ne comprenais pas. Je
m'tais demand souvent pourquoi cette longue zone mridionale, qui
s'tend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais t ni
peuple ni civilise. Les colonies grecques n'avaient pas dpass les
ctes de la Crime; les Romains n'avaient pas t plus loin que la
Valachie. Toute cette zone n'avait t qu'une route de passage pour les
migrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga infrieur;
aucun d'eux ne s'y tait arrt. Les Tartares, qui arrivrent jusqu' la
Crime, au moment o les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent,
pour ainsi dire, point d'tablissements; ils ne pouvaient ni avancer ni
reculer; ils y restrent, mais  l'tat nomade. L'incertitude de la
production fut pour moi la rponse  la demande que je me faisais.
L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de
l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit
loign de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc
pas cherch  tendre sa domination vers l'intrieur? Cela paraissait
naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause
permanente.

J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui tablit le rapport de
la classe des industriels  la population totale de chaque gouvernement.
Ce rapport est, pour Saint-Ptersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou,
de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermdiaires. De
Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574;
de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don,
de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui
suffit au but, combien l'industrie diminue  mesure qu'on avance vers ce
midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la
force de l'empire russe.

L'impossibilit d'y augmenter la population,  cause de l'incertitude de
la production, apporte un obstacle invincible  l'tablissement d'une
grande industrie. Il n'y a donc point l richesse de capitaux; les
maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Ptersbourg,
de Moscou ou de l'tranger; il n'y a rien l qui ait sa racine dans le
sol.

Il y a des hommes qui croient que l'tablissement des routes de fer
pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la
production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des
bnfices pour les propritaires; mais seraient-ils en rapport avec les
dpenses que causeraient l'tablissement et l'entretien de pareilles
voies? Le gnral Destrem, ingnieur habile, et, plus qu'aucun autre,
comptent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouv, avec la dernire
vidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher.
La terre y gle, mme dans ce soi-disant midi,  quatre pieds de
profondeur; le dgel ne drangerait-il pas toujours la ligne horizontale
des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des
rparations  faire sur d'aussi grandes distances?

Dans les pays assez riches pour que des associations particulires
puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction:
c'est une manire de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve
ce mode de voyager meilleur march. Mais en est-il de mme quand les
tats empruntent pour construire des routes de fer? Les intrts 
payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impts? Il
en rsulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de
ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien
particulirement le cas en Russie, o l'tat seul pourrait les
construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Ptersbourg
prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles 
vaincre que des montagnes.

Un grand tablissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus
brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu,
monsieur le marchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses
colonies militaires, en 1837, le dcida  en changer entirement
l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille cration, si peu
d'accord avec ce qui l'entourait. La supriorit morale de cette
population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un
instrument d'oppression contre le pays ou de rbellion contre le
gouvernement.--La rvolte si tragique des colonies du Nord (de
Novogorod) tait un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le
gnral Witt prsenta  l'empereur,  Voskresensk, quelques mille jeunes
gens non encore rangs dans les rgiments, mais dj assez instruits et
forms pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous
parfaitement lire, crire et compter. Il y avait, cette anne, dans
l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivs  ce degr
d'instruction. Witt demanda  l'empereur ce qu'il devait en faire. Une
dcision tait d'autant plus embarrassante, que, d'aprs l'organisation
de ces colonies, chaque anne devait augmenter ce nombre. L'empereur
n'hsita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies
redevinrent des paysans comme tous les autres. Les rgiments furent,
depuis ce jour, complts par les recrues que leur donnait la leve
gnrale de l'empire, comme le sont les rgiments qui ne sont point
coloniss. L'instruction fut borne aux enfants des rgiments. La partie
administrative aura d tre modifie dans une mesure analogue  la
rforme militaire. J'ignore les nouveaux rglements qui auront t
donns; je suppose qu'on aura, petit  petit, diminu l'immense monopole
agricole qu'exeraient ces colonies.

Je prcdais de deux jours l'impratrice, qui se rendait  Voskresensk.
On avait,  Pultawa, arrang pour elle une exposition des produits de ce
gouvernement. J'y vis des chantillons nombreux de superbe laine
mrinos; les principaux producteurs taient les Kotschubei et les
Rasoumowski. J'en faisais compliment  l'homme trs-intelligent,
propritaire lui-mme, qui tait mon cicerone. Oui, me dit-il; mais il
faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des
prix, qui est augmente par une cause que personne ne peut calculer,
parce qu'elle est place en dehors des intrts de ce commerce.

Voici l'explication qu'il me donna. Les colonies militaires sont en
possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car
chaque rgiment possde entre douze et vingt mille mrinos de la plus
belle espce. Plusieurs rgiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans
leur caisse pour faire face aux dpenses d'quipement et d'habillement
qu'exigeait la circonstance, furent autoriss par l'administration
coloniale  vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des
prix du march d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible  l'intrt
des autres producteurs; pour cette anne notre march est gt; les
petits propritaires auront  en souffrir.

Je vis  cette occasion que l'tablissement colonial n'tait pas
populaire. Un autre monopole qu'il exerait vint dranger une autre
branche de l'conomie agricole dans des gouvernements loigns. Le
gnral Witt, qui conduisait son tablissement en homme de gnie, mais
en homme spcial, montra  l'empereur deux cent quarante talons, les
plus belles btes que l'on put voir, car l'administration tait assez
riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; prs de
vingt mille juments avaient t runies dans un district assez resserr.
Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livr  cette revue d'un
nouveau genre. Le nombre des juments tait bien plus considrable;
chaque rgiment en comptait plusieurs milliers.

Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de
Voronej taient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit
propritaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les
plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un talon  frais
communs; la race chevaline y tait depuis longtemps distingue, et
fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de
luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Ptersbourg.--Peu d'annes
suffirent pour les dtruire; la vente certaine aux remonteurs de la
cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de
cavalerie, surtout ceux des rgiments de la garde, n'eurent plus le
choix de leurs remontes; elles furent envoyes des colonies  un prix
fix par le gouvernement.

Il resterait encore  faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le
pays a gagn ou perdu  l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion
personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des
colonies sont plus levs que le seraient ceux des particuliers. Ce
phnomne ne doit cependant pas tre condamn; les immenses rsultats
obtenus en si peu de temps ont prouv l'incapacit du gouvernement civil
de les amener dans des voies qui auraient d tre les siennes. Mais des
moyens naturels de production ont t dtruits; c'est une perte
positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que
le gnral Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue
srie de successeurs  un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi
intgre, tant  la fois homme de troupe et crateur en administration.

Pardon, monsieur le marchal, etc., etc.

FIQUELMONT.



PROMENADES DANS ROME.

La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le sige d'une
immense puissance. L'tude de son histoire et de sa langue remplit
encore nos premires annes. Fonde sous les auspices de la violence et
de l'amour du butin, agite par des rvolutions continuelles, Rome
devint la matresse du monde et fut la tte d'un ordre social dont
aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tomb, la ville
ressaisit dans le moyen ge une puissance d'opinion qui remplaa en
partie la puissance matrielle qu'elle avait possde et perdue. Elle
sut, par la majest et la grandeur de ses souvenirs, imposer une
modration presque miraculeuse aux barbares qui menaaient de la
dtruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les ides religieuses une
sorte de suprmatie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville
ternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit
la sensation  laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux
taient accoutums  la vue des antiquits que ces pays renferment. Leur
conservation, la beaut des matriaux, leur grandeur et mme leur
immensit empchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les
monuments de Rome sont dnus de tout ornement. Ces masses de
construction en briques donnent d'abord l'ide de dcombres, de masures,
que la misre et une mauvaise administration ont produits. tez les
noms, et,  quelque exception prs, le voyageur ne verra ces ruines
qu'avec une sorte de dgot.

Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'glise de Saint-Pierre
est le symbole de l'glise triomphante, de mme qu'un superbe palais
indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite.
Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il
offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus
dvelopp dans les objets de sculpture et la perfection dans les
peintures. Il est,  cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts,
le lieu le plus digne d'intrt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme
recueilli et dispos  vivre de mditation, est incommod par la
splendeur qui y rgne. L'clat de la lumire l'importune. Les grandeurs
de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en vidence.
Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source
dans son esprit et dans son coeur.  Jrusalem, j'ai vu, avec motion,
l'glise souffrante, l'glise dans sa misre et dans son humiliation. La
pit y semble naturellement inspire. La vue et le nom des lieux o de
si grandes choses se sont passes laissent des traces ineffaables dans
les souvenirs. La vue de Rome, le sjour  Saint-Pierre, devraient, tout
en donnant des ides de puissance et de prosprit, rappeler aussi les
ides tristes qui s'associent naturellement au christianisme et
contribuent  sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les
circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite
ncessaire, je n'ai rien crit pour retracer  ma mmoire ce que j'ai
vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous
les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en rsum ce que j'ai
vu et ce que j'ai entendu de lui.


PREMIRE PROMENADE.

Nous commenmes nos mises en nous rendant au Capitole. De la tour on
voit galement bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome
ancienne avait  son extrmit le Capitole, comme la Rome nouvelle. 
l'est est la premire.  l'ouest est la seconde, qui est btie sur le
sol mme de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que
Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la premire habite. Les
dbordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'tait
dans ces marais mme que Romulus et Rmus, son frre, enfants, avaient
t exposs. Un temple de trs-petite dimension, fond dans ce lieu en
mmoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui.
Il a t transform en une glise de Saint-Thodore.

Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants
dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une
heureuse destine. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en
font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur  un
enfant: Il n'a pas t port dans l'glise de Saint-Thodore. Tant il
est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se
conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les
superstitions de leurs anctres! C'est  peine si les temps et les
diffrences de croyance apportent quelques changements dans l'expression
de ces sentiments.

Un temple de Vesta existait tout prs de celui-l. C'est celui o les
vestales veillaient  la conservation du feu sacr. Ce temple est devenu
une glise sous le nom de Sainte-Marie-Libratrice.

Le grand cirque tait entre le mont Palatin, le mont Aventin et le
Tibre. L furent donns par les Romains ces jeux publics fameux qui
attirrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; l
eut lieu l'enlvement des Sabines. Aprs une guerre acharne, les Sabins
et les Romains se rencontrrent dans l'emplacement du forum, et ils y
conclurent le trait de paix qui rtablit la bonne harmonie entre les
deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en
observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour tablir la
communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la _Voie
sacre_. Les deux peuples n'en firent bientt plus qu'un seul, et,
Tatius ayant pri dans une expdition dirige contre le Lavinium,
Romulus resta seul souverain. Le Capitole reut son nom de la
circonstance qu'une tte reprsentant celle de Jupiter fut trouve dans
l'excavation que les travaux ncessitrent. Il devint la citadelle de
Rome, et fut en outre destin  recevoir les temples des dieux
suprieurs.

Tullus Hostilius, troisime roi de Rome, ayant soumis les habitants
d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite
dtruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains,
ses habitants furent transports  Rome, tablis sur le mont ou Clius
et ses principaux citoyens admis dans le snat.

Numa, deuxime roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se
dfendre contre les Sabins, et des travaux y furent excuts par Tarquin
l'Ancien dans le mme objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom
de Romulus.

Ancus Marcius, quatrime roi, envoya une colonie  Ostie, prs de
l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour
faciliter cet tablissement; mais cette rivire, qui sparait le Latium
du pays des trusques, tait considre comme un fleuve sacr. Il
institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer  ces travaux
sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains
furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de _pontifices_,
et depuis ce nom n'a plus exprim qu'une fonction religieuse, tandis
que dans l'origine elle n'tait qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi
occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre ct du Tibre.

Le mont Capitolin tait plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est
masqu par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs
reu un exhaussement considrable. Il s'tend jusqu'au Tibre. Dans le
moyen ge, des papes l'encombrrent de constructions pour empcher le
peuple de s'y runir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient
mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de mme dans le
Forum, sous prtexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit
de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple
qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le
peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'tait
propos.

La ville de Rome se trouva compose de sept collines, savoir: 1 du
Palatin, o fut le commencement de la ville; 2 du mont Capitolin; 3 du
mont ou Clius; 4 du mont Quirinal; 5 du mont Aventin; 6 du mont
Viminal; 7 du mont Esquillin.

L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la
mme jusqu' Aurlien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius
Tullius fut tout entire sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait
immdiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie.
Le mont Janicule a toujours t extrieur. Les trois quarts de la
population, sous Auguste, taient en dehors des murs. L'amphithtre
flavien, bti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de
Colise, tait considr comme tant  peu prs au centre de la ville.
La situation de la population sur des collines leves rendit ncessaire
la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus
grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les
dbris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des
pentes rgulires, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'
soixante-quatre milles de dveloppement. En gnral, jamais les Romains
n'ont recul devant les difficults quand ils ont reconnu une grande
utilit publique  les vaincre.

Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut
jusqu' quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'levait, d'aprs
des calculs certains,  un million deux cent mille mtres cubes par
vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le
produit est de cent cinquante mille mtres cubes par vingt-quatre
heures, c'est--dire la huitime partie de la quantit ancienne, et
cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux
dote en eau.

Quand les barbares et les guerres civiles eurent dtruit en partie les
aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines,
et vint s'tablir prs du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses
maisons. Les eaux de la fontaine de Trvi, amenes  Rome par Agrippa,
gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et
n'avaient jamais cess de couler. Ce fut une raison de plus pour ce
changement. Voil l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le
pape Sixte V eut fait rtablir les aqueducs, les eaux furent diriges
dans les lieux habits, et la ville est reste sur le nouvel emplacement
qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes
bien distinctes: la ville nouvelle, btie dans l'ancien champ de Mars,
et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de
maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquits existant dans la
partie de Rome habite aujourd'hui vient des temples construits du temps
d'Auguste, et postrieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet
tait encore d'en diminuer l'tendue pour gner les grandes runions du
peuple.

Aprs avoir jug de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole,
nous sommes alls sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'
Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius,
censeur, qui la fit construire. Nous avons visit le tombeau de Cecilia
Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec Csar et Pompe, du
premier triumvirat, et qui prit dans la guerre contre les Parthes. Ce
tombeau a de la grandeur et avait de la beaut quand les riches
matriaux dont il tait couvert et rempli se trouvaient encore  leur
place.

Toute la voie Appienne tait garnie de tombeaux de gens clbres, la
plupart levs aux frais de la rpublique, comme honneur, les autres aux
frais des familles. Ils se composaient en gnral de massifs en
maonnerie de briques, avec une chambre spulcrale, et l'extrieur
revtu eu marbre sculpt et orn. Ces tombeaux avaient environ trente
pieds d'lvation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus lev, a
servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen ge. Ils avaient bti un
chteau dont les dpendances, formant une vaste enceinte, se liaient
avec le tombeau de Metella. Celui-ci en tait comme le donjon et la
citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est
la disposition des fentres des btiments du moyen ge. Elle indiquait 
quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propritaire.
Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unit: c'tait une colonne
place au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant
la construction en quatre parties gales, tait suppose le symbole de
l'galit. De cette croix aux fentres est venu pour nous le mot croise
pour le mot fentre. Tous les chteaux, en Allemagne, ont des fentres 
une colonne, parce que l'on y tait Gibelin. Les crneaux taient
simples ou diviss en deux parties, suivant qu'on tait Gibelin ou
Guelfe.

Une circonstance particulire  l'ouverture du tombeau de Cecilia
Metella mrite d'tre rapporte ici. Le corps de cette Romaine se trouva
intact; et, comme le peuple,  Rome, prend pour un signe de saintet ces
conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prtendue
sainte n'occasionnt des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre.
C'est sous Paul III Farnse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage
de Cecilia Metella est encore aujourd'hui dpos dans la cour du palais
Farnse.


DEUXIME PROMENADE.

Le 25 novembre s'excuta une seconde course avec M. Visconti. Nous
sortmes par la _porta Pia_, qui mne dans la Sabine. Nous fmes, sans
nous arrter, jusqu'au mont Sacr, petite hauteur situe sur la rive
droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira,
mcontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et rsolu
d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses
anctres taient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome
qu'eut lieu cet vnement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de
Virginie. Des ngociations eurent lieu entre le snat et le peuple. On
lui promit des magistrats spciaux pour dfendre ses droits. De l
l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont
Sacr et sur le bord de la route. Ils furent levs, l'un  Mnnius
Agrippa, qui avait ramen le peuple, l'autre  Anna Perenna, qui l'avait
nourri pendant son sjour sur le mont Sacr, et dont le nom pourrait se
traduire par union perptuelle. En commmoration de l'vnement du mont
Sacr, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux
frais des patriciens. La rivire l'Anio, venant de Tivoli, o elle a
form des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre
plus bas. En arrire sont les coupures et les escarpements excuts pour
rendre dfensifs ces coteaux. Le pont qui y est bti se nommait
autrefois Nomentanus. Dtruit par les Goths et rtabli par Narss, leur
vainqueur, il prit le nom de ce gnral. Le pape Nicolas V fit
construire la tour qui en rend matre.

En nous rapprochant de la ville, nous vmes un colombarium dcouvert
depuis peu d'annes. Un grand espace parat avoir t consacr  en
recevoir plusieurs. Celui que nous visitmes renfermait quatre cents
urnes. Des peintures et des inscriptions le dcorent. Il y a des
inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait
dpos les cendres de son fils, g de vingt-deux ans dit: Je fais pour
toi ce qu'il et t dans l'ordre que tu fisses pour moi. Une autre
dit: Celui dont les cendres sont recouvertes a vcu quatre-vingts ans,
et ajoute: C'est bien.

Aprs le colombarium, nous fmes voir l'glise de Sainte-Agns, garnie
de colonnes antiques de dimensions et d'ordres diffrents, tires de
monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agrable 
l'oeil. Il y a des traves suprieures. Elles taient, dans la primitive
glise, exclusivement occupes par les femmes. Cette glise fut btie
par Constantin. La statue reprsentant la sainte tait en albtre
oriental; on lui a substitu une tte, des mains et la partie infrieure
du corps en bronze. Une tte trs-belle, trs-expressive, dernier
ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette glise.  ct est un
ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous
ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous
dtruits, except celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut
converti en glise. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes
dpareilles. Elle rappelle l'glise situe prs de Noura, dans le
royaume de Naples, on bien le beau pristyle du palais de Caserte,
au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaques dans cette
rotonde, comme aussi des mosaques du style byzantin dans l'glise de
Sainte-Agns.

En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous
laquelle nous passions tait inacheve. Il nous raconta,  cette
occasion, que le dessin en avait t fourni par Michel-Ange au pape Pie
IV, du nom de Mdicis. Ce pape n'tait point de la maison de Mdicis,
mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait
rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de
vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du
pre du pape. On s'aperut de l'intention avant la fin des travaux, et
ils furent suspendus.

Nous terminmes notre journe en visitant la villa Colonna. Le mont
Quirinal avait t coup  pic par Nron, du ct qui regardait le champ
de Mars. Cet escarpement tait revtu en marbre. Sur la plate-forme
tait un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses
morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du
fronton et de l'architrave, sont encore sur place et orns du plus beau
travail. Prs de l sont les thermes de Constantin, excavs dans la
montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont
devenus une proprit de la maison Colonna. En gnral, les grandes
maisons se sont attribu, dans le moyen ge, les difices publics. C'est
 ce titre que le thtre de Marcellus est rest la demeure en mme
temps que la forteresse de la maison des Orsini.

C'est aux catacombes existantes auprs de l'glise de Sainte-Agns que
l'on proposa  Nron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que,
tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement  voir la
lumire. Il passa l'Anio, se rfugia dans la maison de Phaon, son
affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon tait dans
l'emplacement o se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del
Gregorio.

Le sjour des catacombes tait respect,  Rome, par les dpositaires du
pouvoir. Le malheur auquel s'taient condamns ceux qui les habitaient
les rendait en quelque sorte sacres. Peut-tre aussi craignait-on
d'empiter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans
leur empire.


TROISIME PROMENADE.

Le 27 novembre, nous fmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne 
Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les
directions. Le pays est ondul, et prsente  la vue des lignes
agrables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes.
Ses champs sont d'une fertilit extrme. La terre est excellente et rend
vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de
la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre.
Nous traversmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprs du
tombeau lev  Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du
snat. Le discours  sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est
grav sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions
approchant de celui de Cecilia Metella. Il a t converti en poste
militaire du temps de Paul II, pour la dfense des approches de Tivoli,
et cette circonstance l'a conserv.

Les monuments anciens chapps  la destruction n'ont t sauvs que
lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matriels sont venus les
protger. Ainsi les temples, transforms en glises et surmonts d'une
croix, sont devenus sacrs. Le thtre de Marcellus, devenu une
habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il
n'y a que le Colise qui fasse exception. Encore, pendant un certain
nombre d'annes, a-t-il jou le rle de forteresse entre les mains des
Frangipani; mais ensuite, pendant bien des sicles, il a t livr  la
destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est tendue
sur lui.

De l nous sommes alls  la ville Adrienne, situe  peu de distance du
tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour
de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulire pense de la
composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visits. Il
btit le Poecile tel qu'il existait  Athnes. C'tait une double
galerie ouverte, dont le toit tait support d'un ct par des colonnes.
Le mur qui sparait les deux galeries tait couvert de peintures
semblables  celles existant dans le mme lieu  Athnes et reprsentant
les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son tendue. Il
btit aussi le Lyce, l'Acadmie, etc. Il creusa une valle, qu'il nomma
la valle de Temp, et o il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi
les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour reprsenter la
branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vnus. C'est comme
une espce de naumachie, o il y avait des chambres sous l'eau,
consacres, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais
proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses,
sont immenses et prsentent de trs-grandes masses. Le pays, qui est
fort accident, offre de trs-belles vues. L'enceinte des jardins tait
de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouv l'immense
cuve de porphyre place au muse du Vatican. Cette villa d'Adrien tait
remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter  Rome
pour dcorer les bains qu'il y fit btir.

Nous fmes ensuite  Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du
cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creus
pour assurer la conservation de la ville. Il a donn naissance  une
nouvelle cascade, trs-abondante et trs-belle. Le temple de Vesta, dont
la colonnade est bien conserve, embellit beaucoup le paysage et lui
donne un caractre tout particulier. Je descendis et je m'approchai de
la grotte de Neptune, qu'une forte crue a dtruit depuis. Je revins au
temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a t
transform en une glise sous l'invocation de saint Georges.

Le temps tait mauvais et la journe avance; je ne fus pas voir les
cascatelles et les usines; mais,  un autre voyage, j'allai les
contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une
branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la
montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de
nombreuses usines, tablies dans le palais de Mcne, encore debout. Je
vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este,
protecteur de l'Arioste. La position est trs-belle, et la vue
extrmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les
escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux
cyprs, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des
statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus
mauvais got. Il y a cependant quelques fresques estimes dans la
maison.

Dans cette journe, j'ai encore vu deux choses remarquables. La premire
est la colonne leve devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu o
l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reut,
dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du
pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome,  Tivoli, est
un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble  une rivire, et pourrait,
prs de sa source, servir  des tablissements de bains d'une grande
importance. Ces eaux taient frquentes autrefois; elles ont rendu la
sant  Auguste. Des embarras dans leur coulement avaient form un lac,
o des dpts successifs ont form une couche de pierre, une crote dure
qui couvre la terre et s'oppose  la vgtation. Un canal, fait aux
dpens du cardinal d'Este, a donn une issue aux eaux, et la plaine
s'est trouve depuis  dcouvert; mais elle est improductive. En
enlevant la crote de dpt, on retrouve la terre vgtale et la
fertilit.


QUATRIME PROMENADE.

Le 4 dcembre, nous vmes la voie Ostensienne et les antiquits places
aux environs. Nous commenmes par l'glise de Saint-Paul hors des murs.
Elle fut dtruite par un incendie il y a dix ans; mais la pit des rois
de l'Europe et le zle des papes en ont commenc la restauration. Cette
glise, btie par Constantin, embellie et augmente par Honorius et
Arcadius, tait l'objet d'une dvotion particulire. Elle renferme les
restes de saint Paul, inhum dans remplacement o elle est btie. C'est
 peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est
consacr par un monastre et deux glises.

Le couvent attenant  l'glise de Saint-Paul est de l'ordre des
Bndictins et a t la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette
glise tait d'une richesse extrme en matriaux. Des colonnes de
porphyre, de granit d'gypte et de marbre de Grce la dcoraient. Un
incendie violent a presque tout ananti. Le plafond, en bois de cdre,
devenu trs-sec par la succession des sicles, s'enflamma si
promptement, qu'en peu de moments tout fut rduit en cendres et qu'aucun
secours ne put arrter le mal. La chute de ces bois enflamms produisit
entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou
dtruites ou en grande partie altres, et la porte de bronze, qui tait
d'un beau travail, entra elle-mme en fusion. Ces colonnes de marbre ne
laissent intacts que des dbris, dont la runion a servi  rtablir
quatre colonnes, destines  rappeler, par leurs dimensions et leurs
ornements, les anciennes colonnes, qui taient au nombre de dix-huit.
Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes
dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le
plus parfait. Elles ont t fournies par l'empereur d'Autriche et
transportes par le canal de Pavie, le P, la mer et le Tibre. Le
travail est conduit avec une grande activit, et, dans une douzaine
d'annes, cette glise sera termine et plus belle qu'elle n'tait. Elle
sera pave avec les dbris des anciennes colonnes de granit. La
colonnade du portail sera change; une autre colonnade extrieure, de
trente-six colonnes, la dcorera, et masquera ou dguisera ce que les
contre-forts ont de dsagrable et de dfectueux  la vue. Enfin elle
reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrtient.
C'est la plus grande glise de l'Italie aprs Saint-Pierre et la
troisime de l'Europe. Des belles mosaques du style byzantin qui
existaient, la plus grande partie a chapp aux ravages de l'incendie;
elles ont t parfaitement rpares. Le corps de saint Paul a t sauv
et est rest intact au milieu des dsastres. La dpense des
constructions est de trois cents cus romains par semaine; ainsi la
main-d'oeuvre cotera encore, en supposant un travail de douze ans, une
somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds
ncessaires sont faits ou  peu prs.

En retournant  la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite
chapelle, o un bas-relief reprsente saint Pierre et saint Paul
s'embrassant et se disant adieu au moment o l'un et l'autre marchaient
au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui
surgirent, dit-on, tout  coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint
Pierre vers le Janicule. Saint Paul, tant citoyen romain, fut dcoll;
saint Pierre, tant Juif, fut crucifi.

La porte de la ville a des tours rondes, bties par Blisaire. Le
tombeau de Caus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignit n'a fait
connatre, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de
construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau.
Elle dut tre acheve dans une anne et recouverte en beau marbre de
Grce. Le massif est compos de tuf rduit en poudre, ml avec de la
chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre spulcrale
tait peinte, et il reste encore des fresques intactes, reprsentant des
Victoires, figures allgoriques se rapportant  la secte philosophique 
laquelle appartenait Caus Cestius. Cette secte considrait la vie comme
un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre
s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghse. C'est le pape
Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et dcouvrir les environs.

Prs de l sont les tombeaux des individus morts  Rome et n'appartenant
pas  la religion catholique: ce sont particulirement ceux des Anglais.
Leur runion prsente  l'oeil quelque chose d'lgant et de bon got.
On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de
lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a pri
par accident au moment o elle allait se marier.

Nous fmes le tour du mont Testacio. Il est compos uniquement de
l'agglomration de dbris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modle
de ceux qui servaient  renfermer les tributs envoys  Rome. Aprs les
avoir reus, on versait l'argent au trsor, et ils taient briss. La
montagne entire est compose de ces dbris. La surface seulement ayant
t constamment et depuis beaucoup de sicles soumise  l'action de
l'atmosphre, s'est dcompose, et, la vgtation ayant produit des
dtritus, il en est rsult la formation d'une couche fort mince de
terre vgtale. Les Romains modernes y ont pratiqu des caves o des
dpts considrables de vins sont placs, et ces souterrains sont
prcds de constructions qui forment des celliers ferms avec des
portes. Des ftes populaires, au mois d'octobre, des espces de
bacchanales, y sont clbres par les femmes du quartier transtevrin.

Aprs le mont Testacio, nous suivmes la rive gauche du Tibre, et nous
passmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occup aujourd'hui par une
villa appartenant  l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adosses 
la montagne, sont des maonneries antiques considrables. Ces ruines
sont les restes des anciens magasins de bl qui existaient  Rome.
Placs ainsi prs du Tibre, ils taient bien situs.  peu de distance
est un emplacement consacr autrefois au dpt des marbres venant de
Grce. La destination en est toujours la mme, mais les marbres
aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom mme n'est pas chang.

Nous nous arrtmes  l'glise de la Madonna della Scola. Ce nom lui
vient de ce que saint Augustin y a enseign. Cette glise tait
autrefois un temple lev par Octavie, soeur d'Auguste et femme
d'Antoine,  la pudicit patricienne. Ce monument est d'un beau style,
et les dtails de l'architecture sont d'un travail achev. Comme glise,
elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hirarchie dans
toute sa rigueur. La surface de l'glise est divise en trois parties
dans sa longueur, et chacune a un niveau diffrent. La premire, 
l'entre et la plus basse, tait pour le peuple; la seconde, plus
leve, pour les diacres et les aspirants  la prtrise; la troisime,
plus leve encore, renfermant l'autel avec le choeur et environne
d'une grille basse, tait uniquement rserve pour les prtres. C'tait
un sacrilge pour un laque d'y entrer. Deux chaires en marbre, places
au milieu de l'glise, servaient, l'une pour lire l'ptre, l'autre pour
lire l'vangile. Un plateau rond, en marbre sculpt, figurant un masque
et ouvert aux yeux,  la bouche et au nez, est plac sous le pristyle.
Ce plateau servait probablement  l'coulement des eaux de quelque
gout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus
coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en taient
la victime et perdaient la main aussitt. Cette superstition a fait
donner  cette glise le nom de Madonna della Verita.

En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entour de
colonnes canneles d'une belle conservation. Le marbre dont il est
revtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le
temps de la rpublique, on n'employa pas cette matire prcieuse. Il y a
dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a t converti en une
glise sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.

 peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome
probablement, lev par le sixime roi de Rome, Servius Tullius,  la
fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protg et
fait monter sur un trne, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un
got parfait, d'une architecture pure et lgante. Il a t converti en
glise sous le nom de Sainte-Marie-gyptienne. On a runi le pristyle
au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'glise; mais, si
ce mur tait dtruit, le temple reparatrait dans toute sa puret.

M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y
avait trois espces de temples dont la forme tait toujours circulaire:
1 ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, reprsentait la terre, suppose
ronde par les anciens; 2 ceux du soleil, parce que le soleil, chaque
jour, faisait le tour de la terre; 3 ceux d'Hercule, parce qu'il avait
purg la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le
tour du monde.  cela je rpondrai que les anciens n'avaient nullement
l'ide absolue que la terre ft ronde, et que toutes les gographies
anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu
cette ide, inspire par son gnie. J'ajouterai que tous les temples
levs au soleil n'taient pas circulaires, car celui d'Hliopolis
(Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au
contraire, il tait carr. Ces deux observations me prouvent qu'il ne
faut pas s'abandonner aveuglment aux suppositions, aux observations
trop gnralises et aux systmes des antiquaires.

Prs du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347,
pendant que Clment VI avait fix sa rsidence  Avignon, et par suite
des maux dont les Romains taient affligs, il se fit dlguer
l'autorit suprme  Rome sans employer la violence et par la seule
puissance de son loquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut
investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration,
d'abord salutaire pour les Romains, devint bientt tyrannique. Renvers
 la suite d'excs dont il s'tait rendu coupable, il dut sa
conservation  la fuite. Poursuivi par le pape Clment VI et menac de
prir, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il
gagna la confiance. Investi du mme pouvoir, il en abusa de nouveau et
fut assassin au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de
Ptrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du rveil
des beaux-arts et une espce de renaissance du got.

En face est le pont rompu. C'tait le pont snatorial o se passaient
des crmonies dans quelques circonstances. Il est situ  un coude du
Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Rpar plusieurs fois, il a
toujours t renvers.  ce point o la direction du fleuve change, le
courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, 
quelque distance, les piles du pont o Horatius Cocls arrta les
troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont
derrire lui.

L'le situe au-dessus tait du temps des Romains consacre  recevoir
les malades qui venaient y chercher la sant. Elle renferme encore
aujourd'hui le meilleur hpital de Rome.

Nous terminmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant
quatre cts que Septime-Svre avait fait construire au milieu d'une
place destine au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux
ngociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il tait revtu
de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Trs-prs de l est
un autre monument lev par le commerce  Septime-Svre, en
reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument prsente deux
choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employs
aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux
objets employs dans notre culte; ensuite une inscription o Gta, fils
de Septime-Svre, avait son nom. Elle fut remplace, sous le rgne de
Caracalla, son frre et son assassin. On reconnat le travail qui a
effac, et ce qui fut substitu en caractres de dimension moins grande.
Des louanges sont prodigues au fratricide. On voit aussi vide la place
que l'image de Gta occupait sous les aigles des lgions. Le Janus a t
conserv, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le
monument du commerce a t sauv, parce qu'il a servi de contre-fort 
un clocher. Enfin, nous vmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin,
magnifique gout o un char charg de foin pouvait passer. Il a prouv
un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore  l'usage
auquel il fut d'abord destin; il est mme indispensable  la salubrit
de Rome.


CINQUIME PROMENADE.

Le 14, nous visitmes le mont Esquilin et nous nous rendmes  la porte
Maggiore qui prend son nom de la proximit de l'glise de
Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de
triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur,  l'occasion d'une
prtendue victoire remporte sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe
qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a t
lev  l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurment,
malgr sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De l nous allmes voir
l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce
temple faisait partie du palais occup par cet empereur. Il l'appelait
grain d'or, en opposition au palais d'or de Nron. Il est de grande
dimension, de forme ronde et d'une lvation considrable. Revtu alors
en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques.

La porte Majeure, place dans le voisinage, tait primitivement un
passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de
Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le
traverser. Claude voulut que ce passage prsentt  la vue quelque chose
de majestueux. En consquence, on construisit cinq arches avec fronton.
Deux taient pour le passage des voitures, trois pour celui des pitons.
Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre
d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employ aux monuments
qui n'taient destins ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrs aux
choses et aux animaux. Son caractre propre, c'est que la coupe des
pierres n'avait d'autre but que la solidit des monuments, et aucun
parement  la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux
orns, mais elles ne se composaient que de tronons dgrossis. Claude
fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau
Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il runissait l'eau de trois aqueducs.
Cet aqueduc fut rtabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reut le nom
de _aqua felice_, du nom de religion Felice, qu'avait port, comme moine
cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurlien construisit l'enceinte actuelle
de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions
existantes  cet usage. En consquence, les murs de la ville furent
appuys  l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture
couvrant le passage mnag sur la route de Preneste est en partie
masque par la maonnerie de cette poque, et ce passage devint la
porte existante aujourd'hui.

Nous suivmes l'enceinte extrieurement. Nous vmes les brches faites
par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournmes un espace
semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est dcor de colonnes
dont les proportions sont lgantes, et qui, comme les murailles, sont
construites en briques. C'tait un amphithtre connu sous le nom
d'_Amphitheatrum castrense_. Il est du temps de la rpublique et servait
de lieu d'exercice pour les soldats. L aussi il y eut des brches
faites par Totila. Nous arrivmes  la porte de Saint-Jean.  peu de
distance est la porte _Asinaria_,  laquelle celle-ci a t substitue.
La porte Asinaria servit  l'entre de Totila; les soldats isauriens,
chargs de la garde, la lui livrrent par trahison. Depuis cette poque,
elle a t et elle est reste mure.

Nous vnmes  Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de
monument qui faisait partie d'un vaste difice. La partie extrme en
cul-de-lampe est seule debout et restaure; une mosaque du got
byzantin s'y trouve. Jsus-Christ est reprsent avec ses douze aptres,
et, dans les parties latrales, Charlemagne reoit la couronne impriale
des mains du pape. C'est dans cet difice qu'il fut couronn. Nous
visitmes l'glise et le palais de Latran. Le baptistre est de
construction antique; c'tait la partie du palais romain o taient les
bains. Bien de plus beau et de plus lgant que l'architecture de ce
btiment; rien de plus riche que les matriaux. De belles colonnes de
granit rouge sont  l'entre; des colonnes de porphyre et de marbre
forment deux cercles concentriques et composent les lignes de
l'intrieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est l que
Constantin fut baptis par le pape Sylvestre. Il est consacr au baptme
de tous les catchumnes, et, chaque anne, le samedi saint, il y a une
crmonie solennelle de juifs convertis  la foi chrtienne,  laquelle
prside le cardinal-vicaire.

Du baptistre, nous fmes  l'glise de Saint-Jean. Elle est belle et
vaste, orne de fresques estimes. Des statues de saints la dcorent,
et, quoique d'un travail mdiocre, ces statues, de trs-grande
dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des glises de
Rome, elle n'est pas vote, et son plafond est en bois orn, sculpt et
dor. Diverses chapelles y servent  la spulture des grandes familles
de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un
sarcophage en porphyre de la plus grande beaut. Les cendres d'Agrippa y
taient dposes autrefois; aujourd'hui il contient la dpouille
mortelle de Clment XII, de la famille Corsini, qui a rgn dans le
dix-septime sicle.

L'glise de Saint-Jean renferme les ttes de saint Pierre et de saint
Paul: elles sont dposes dans une chsse au-dessus du matre autel.
L'glise de Saint-Jean est la premire de Rome et de la chrtient;
c'est l'glise du pape, celle de son sige comme vque de Rome.

 l'entre de l'glise, sous le pristyle, il y a une statue de Henri
IV, leve  l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le
titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les
rois d'Espagne ont obtenu d'tre premiers chanoines de
Sainte-Marie-Majeure.

Un palais est joint  l'glise; le pape actuel le fait rparer pour
pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque anne. Il est beau,
simple et convenable, sans tre immense. Il y a une grande quantit de
fresques plus ou moins estimes, et un tableau d'une trs-grande
dimension, reprsentant le martyre de saint Andr, copie d'une fresque
du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour
le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris.

Voici par quelle suite d'vnements le palais de Latran est devenu le
sige et le sjour des papes. Nron, faisant construire la maison d'or,
s'tait tabli  Ostie. Ce sjour le fatiguant, et voulant revenir 
Rome, il demanda quelle tait la plus belle maison de particulier. On
lui indiqua celle d'un patricien nomm Latran. Le patricien fut
proscrit, sa maison confisque et habite par Nron. Elle devint le
sjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurle,
qui, vivant en philosophe et sans faste, la prfrait au palais du mont
Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, dcore la place du Capitole, y fut
place. Constantin habita ce mme palais, et, en quittant Rome, il en
fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette
statue reprsentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva.
Saint-Jean-de-Latran est situ entre les monts Esquilin et Clius. Le
palais de Saint-Jean-de-Latran a t rebti par Sixte-Quint, le mme
pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui
sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laiss un si grand nom, n'a
rgn que cinq ans. lu en 1585, il est mort en 1590.

Nous finmes notre journe en visitant le temple lev  Claude lors de
son apothose. C'est une rotonde d'une architecture lgante et simple,
compose de deux rangs de colonnes en corde concentrique; elles taient
 jour; un dme les couvrait. La vote ayant t dtruite, et les
ouvriers n'tant pas assez habiles pour la rtablir dans ses
dimensions, deux colonnes, plus grandes que les autres, et galement de
granit gris, furent places dans l'intrieur pour soutenir un arc qui
porte la toiture. Ce monument, quoique beau, manque de grce, parce que
l'lvation n'y est pas proportionne au diamtre. C'est aujourd'hui une
glise sous l'invocation de saint tienne (le Rond). Une suite de
fresques couvre tout le pourtour du mur circulaire et des chapelles, et
reprsente les martyrs avec leurs noms et le genre de leur supplice.
C'est une suite de tableaux dont la vue produit des sensations pnibles.

J'ai oubli de noter dans ce journal qu'en nous rendant  la porte
Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte mure qui donnait
entre dans un jardin appartenant  un magicien dans le dix-septime
sicle, et o, dit-on, des sortilges s'opraient. Les montants de la
porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpt; des
lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses
natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de
Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses
extraordinaires: _un Dieu fait homme, une vierge mre, et trois qui ne
font qu'un_.


SIXIME PROMENADE

Le 18 dcembre, nous fmes notre sixime promenade. Nous retournmes sur
la voie Appia. Nous visitmes la valle de la nymphe grie, vallon qui
serait dlicieux s'il tait arrang, plant et cultiv. Les mouvements
de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle vgtation, et
tous les lments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapproche de
la ville, il existe un temple lev au dieu du retour. C'est le point
d'o les Carthaginois, commands par Annibal, ont menac la ville de
Rome. C'est l qu'est situ le champ mis en vente pendant que les
Carthaginois y taient camps et dont la valeur ne fut nullement
diminue par cette circonstance. Le temple marque les limites o
s'arrtrent les ennemis, et d'o ils partirent pour s'loigner. Il est
petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de
la rpublique, dcor de colonnes  huit faces. Il y avait des statues
intrieurement. Des votes levaient son sol  une certaine hauteur, et
un escalier de quelques marches y conduisait.

En remontant la valle,  assez peu de distance, on trouve la grotte de
la nymphe grie. Un bois sacr l'entourait. Il reste encore, tout
auprs de la hauteur, un bouquet de chnes verts composs de jets peu
gs, mais qui viennent de souches trs-anciennes, et chaque souche
appartient  plusieurs arbres  la fois et tablit ainsi entre eux une
liaison. L, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les
inspirations des dieux, ou plutt pour rendre ses rsolutions sacres
aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creuse dans le tuf et d'o
sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans
doute  toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient
des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple 
quelques pas de l. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but
d'effacer les souvenirs de la rpublique, qui aimait  embellir Rome et
voulait rappeler son nom constamment  l'esprit du peuple par la vue de
ses ouvrages, fit revtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue
de marbre blanc, reprsentant la nymphe grie, y fut place. Elle est
mutile, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue
occupant encore la place o elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau
au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bti et ddi aux bonnes
inspirations lgislatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait
du prix  voir son nom rapproch de celui de Numa. Il ambitionnait
d'tre considr comme le second lgislateur de Rome. Il cherchait  se
placer dans l'opinion, relativement  Jules Csar, dans des rapports
semblables  ceux qui avaient exist entre Numa et Romulus. Aussi fit-il
excuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de
marbre canneles d'un beau travail, pour lui donner un pristyle. Ce
pristyle a t runi au temple par un mur, et les colonnes y sont
renfermes en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un
ermite.

 quelques pas de l sont des cavernes creuses de main d'homme et assez
profondes. Le sol tant de tuf, ce travail a t facile. Ces grottes ont
servi de demeure aux aborignes. Des divisions font voir que plusieurs
familles ont pu les habiter simultanment. Dans tous les pays o le
climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherch un
logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les
pays les plus favoriss par la nature, et o le climat est constamment
doux, ils ont cherch un abri  la surface de la terre, en construisant
leur demeure lgrement avec du bois. Il en rsulte des points de dpart
diffrents pour l'architecture, et une diffrence marque dans les
lments qui la composent. Les Grecs ont ignor les arts consacrs dans
les premires constructions romaines, et ont employ les colonnes et
les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placs
perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.

Nous revnmes en arrire, et nous fmes visiter le cirque de Caracalla.
C'est le seul monument de ce genre rest assez intact pour faire juger
de la manire dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situ
dans Rome, tait beaucoup plus grand, mais il est entirement dtruit.
Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il tait renferm
dans une construction en maonnerie soutenant huit ou dix gradins en
amphithtre, au-dessus de votes qui formaient un corridor. Ce
corridor, embrassant tout le dveloppement du monument, donnait les
moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de
l'empereur, place au ct gauche, tait  un tiers de la longueur
environ. Douze entres, contenant chacune un char, occupaient
l'extrmit, et ces douze chars,  un signal donn, partaient en mme
temps. Ils devaient faire un nombre de fois dtermin le tour du cirque.
Une pine (construction intrieure) tait leve au milieu et dans la
longueur du cirque, de manire  sparer les deux routes de l'aller et
du retour, et  forcer les chars  en suivre tout le dveloppement.
Comme il y aurait eu, en suivant le point de dpart des chars, une
distance ingale  parcourir, si les loges qui les contenaient avaient
t places sur une ligne perpendiculaire  l'axe, cette ligne tait
suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrmit de l'pine la plus
rapproche du point de dpart tait plus prs du ct gauche que du ct
droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du
dpart, le mouvement commenant par la droite. Au-dessus des loges et en
arrire, tait place une maison o beaucoup de prostitues se rendaient
et se livraient  leur profession. En arrire du cirque taient places
les curies, et de ct aussi un mur d'une grande lvation, recouvert
de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les
gnalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et
qui avaient triomph. Extrieurement tait un pavillon imprial, o
l'empereur se rendait avant les courses, et o il se reposait pendant
les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille
spectateurs.

En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement
de route o il existe encore un Trivium. C'tait un monument plac 
tous les carrefours. Ordinairement compos d'une fontaine, orne de
trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en
faveur des passants la bonne direction, la sret et la sant. 
Pompia,  ces carrefours on avait plac des puits.

La porte Appienne, ou de Saint-Sbastien, est revtue en marbre  sa
base. Elle est la mme qu'Aurlien fit construire; mais elle fut
exhausse et augmente de tours par Blisaire.

Rentrs dans l'enceinte, nous nous arrtmes pour voir les tombeaux de
la famille des Scipions. Dans ce lieu tait le temple de Mars _extra
muros_. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des
puissances qui n'taient pas les allies des Romains. La famille de
Scipion reut comme distinction la faveur d'tablir le lieu de sa
spulture prs de ce temple. On pntre dans des souterrains excavs
dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y
trouvent et font connatre les noms de ceux qui y ont t placs. Ces
inscriptions sont en gnral trs-vaines, trs-louangeuses et
trs-emphatiques.

Voici ce que nous raconta M. Visconti  l'occasion des funrailles des
anciens. Quand un homme appartenait  une grande famille, il tait port
au tombeau de ses anctres et cens tre reu par les plus marquants de
ceux qui l'y avaient prcds. Ceux-ci taient reprsents par des
esclaves masqus et habills de manire  rappeler, autant que possible,
les personnages qu'ils taient chargs de reprsenter. Ils venaient avec
des torches  la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette
crmonie valait  ces esclaves la libert. Il nous dit aussi que
l'adoption dont le but tait de perptuer les familles et de les
conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les
recrutant d'hommes d'un mrite suprieur, tait prcde de la visite
des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses tait faite, et on
demandait  l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de
justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en tait effray, on
lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il
prouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir
pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'nergie que
commanderaient les circonstances.

Nous passmes devant une petite chapelle situe au-dessous du mont
Palatin,  ct de l'emplacement du grand cirque. Elle est ddie 
Saint-Sbastien. C'est l qu'il reut la couronne du martyre. Il tait
dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrtien et mis 
mort  coups de flches par l'ordre de Domitien.


SEPTIME PROMENADE.

Le 30 dcembre, nous fmes visiter les Thermes. Nous commenmes par
ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empcha d'y
entrer. Nous fmes voir ceux de Trajan, situs sur le mont Esquilin.
Les rservoirs des eaux sont rests intacts. Ils sont trs-vastes, au
nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur runion renfermait une
masse d'eau immense. Des ruines parses sont encore debout et montrent
la grande tendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'tait une
suite de salles rondes renfermant des niches o taient places des
statues. Les parois intrieures de ces salles taient revtues en
marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'ide de la
disposition des citernes et un premier aperu du dveloppement de ces
lieux de plaisir.

Nous visitmes ensuite l'glise de Saint-Pierre-aux-Liens, glise
charmante, d'lgante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul
morceau, de marbre d'gine et canneles. Ce marbre a la proprit, quand
il est chauff par le frottement, de dgager une odeur sulfureuse.
Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments
modernes, construits avec des dbris d'anciens monuments. Dans cette
circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un mme difice,
aux thermes de Trajan. Cette glise appartient  un couvent de chanoines
rguliers. Elle renferme le _Mose_ de Michel-Ange, faisant partie du
mausole de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention,
est d'une beaut extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on
voit que l'artiste a eu en vue de reprsenter la puissance et la force,
et de donner l'ide d'une nature suprieure. La statue du pape s'y
trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la
Rovre, qui a eu la pense de la basilique de Saint-Pierre. Il en
commena l'excution sur les dessins et les plans du clbre Bramante.

De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allmes voir les thermes de Diocltien,
dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a
t convertie en glise sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut
charg d'approprier ce local  son usage actuel. On entre par une
rotonde place au milieu de la longueur de l'difice et sur la partie
latrale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour
complter la croix. Huit colonnes de granit gyptien, dont le ft est
d'un seul morceau, le diamtre de cinq pieds et la hauteur de quarante
environ, sont places au-dessous de la coupole principale, situe au
centre de l'glise. Le terrain ayant t exhauss pour empcher
l'humidit, ces colonnes sont enterres de plusieurs pieds, et  leur
base on a plac des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit
qui sont cachs par le sol. En entrant,  droite, il y a une belle
statue colossale de saint Bruno. Du ct oppos, correspondant et au
del, on voit une superbe fresque du Dominiquin, reprsentant le martyre
de saint Sbastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris ft aussi vif
et aussi beau. Elle a t tire d'ailleurs et transporte avec le mur
qu'elle revtissait. Une ligne mridienne est trace sur le sol de cette
glise.

Nous entrmes dans le clotre des Chartreux. Il est trs-vaste et a cent
colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine
au centre. Trois magnifiques cyprs, plants, dit-on, par Michel-Ange,
l'ombragent. L'un d'eux a t frapp plusieurs fois par la foudre. Tout
cet espace et un autre, extrieur au jardin, toute la place en avant de
l'glise, faisaient partie des thermes de Diocltien et appartenaient 
leur enceinte.

On aurait une fausse ide de ces tablissements si l'on renfermait
l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui
chez nous. Les bains n'taient qu'un accessoire, un moyen spcial et un
prtexte de jouissance. Ces lieux taient consacrs aux plaisirs,  la
volupt et  toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors
autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que
plusieurs milliers de personnes pussent se runir dans leur enceinte.
Trois mille pouvaient s'y baigner  la fois. Il y avait des promenades,
des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les
genres; des jouissances accumules offertes au peuple dans des
dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine  les
comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant taient familires aux
Romains.

Sous la rpublique, il n'y avait aucun de ces tablissements. C'taient
le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui
occupaient les esprits et absorbaient toutes les facults. Quand la
libert croula, que les empereurs eurent intrt  distraire le peuple
romain des affaires publiques, ils crrent ces lieux de plaisirs, qui
devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut lev
sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthon fut
destin  en faire partie. L'opinion s'tant rvolte sur l'emploi
destin  un pareil monument, il fut converti en un temple  tous les
dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes
dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Diocltien,
qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers.
On dit que les thermes dcouverts  Ostie prsentent encore un spectacle
plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont
ils consacraient l'existence.

Nous fmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situs entre le
Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste tait plac dans le mme
lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa btie sur ses ruines. Un
cirque tait construit dans le vallon, et un temple  Vnus Ericina se
trouvait  son extrmit. Ce temple est encore d'une belle conservation,
et, sauf les ornements dont il tait revtu et les marbres qui le
dcoraient, il est presque intact.

En rentrant, nous visitmes l'glise de la Victoire. Elle a t btie 
l'occasion de la victoire de Lpante, par Paul V, qui l'a mise sous
l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matriaux,
revtue entirement en marbre, et ressemble  une des plus belles
glises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrtmes
pour voir l'glise de Saint-Isidore. L'architecture en est lgante. Ses
dimensions sont gales  celles du plan horizontal d'un des piliers
principaux de l'glise de Saint-Pierre. On a peine  comprendre leur
dimension en voyant ce rapprochement.

NOTE SUR LE SYSTME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RPUBLIQUE ROMAINE ET
AVANT LES EMPEREURS.

_Monnaie de cuivre._--Pices de douze onces, appeles _assi_; de six
onces, appeles _senes_; de quatre onces, appeles _trientes_; de trois
onces, _quadrantes_; de deux, _sixantes_; d'une, _oussia_.

_Monnaies d'argent._--_Denarium_, dix assis; _quinarium_, cinq assis;
_sexcutarium_, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pices d'or.


HUITIME PROMENADE.

Le 6 janvier, nous fmes voir l'glise de Saint-Laurent hors des murs,
et les catacombes voisines. L'glise est situe sur la route de Tivoli.
Cette glise, place sous l'invocaton du martyr qui mourut par le
supplice du feu, fut btie par Constantin, et depuis augmente par le
pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a t cependant
construite avec les dbris de monuments plus anciens. Des colonnes de
marbre du plus bel ordre d'architecture, canneles, mais de dessins
diffrents et trangers les uns aux autres, y sont rassembles. On
reconnat l'ancienne division destine  sparer les sexes  l'glise.
La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchsse au
fond du choeur. Cette glise est une basilique et possde un autel
dispos pour que le pape puisse y officier. Comme dans les glises les
plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de
l'ptre, et l'autre pour celle de l'vangile.

La partie extrieure de l'glise, qui a t btie par le pape Honorius,
est orne de colonnes de granit de diffrentes dimensions, qui viennent
de monuments dtruits. Cette partie antrieure n'a rien que de
trs-ordinaire et de trs-commun. Le plafond est en bois sculpt. Il est
moderne et ne remonte pas au del de cent cinquante ans. Le portail du
pristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc
canneles  cannelure incline; deux autres sont en marbre gris et
unies. Cette glise appartient  un monastre de chanoines rguliers
fort riche. Anciennement ce couvent tait un hospice, et des charits
considrables taient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent
des fresques assez bien conserves, remontant au douzime sicle. 
l'entre de l'glise,  droite, on voit une belle cuve carre en marbre
antique, revtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les ftes d'un
mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi.

Prs du monastre on construit un vaste cimetire, qui servira 
recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent
soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les
morts de la journe. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrs,
et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de
plus d'un sicle. Les caveaux seront scells de manire  empcher
toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetire;
intrieurement et inhrents  ce mur, il y aura des caveaux pour former
des spultures de famille. Tout cet espace sera ensuite plant. Ce vaste
tablissement runira la dignit, la pit, le respect que l'on doit aux
morts, aux mesures de salubrit publique dsirables. On ne saurait trop
donner d'approbation  un pareil arrangement.

Nous entrmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et
d'une tendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une
quantit immense de tombes dont les corps ont t enlevs. On en a tir
d'abord des matriaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi
tout  la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de spulture aux
premiers chrtiens. L o fut enterr un martyr se trouve un vase, une
fiole, o l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance
en distance. Ils indiquent le lieu o fut enterr un martyr ou un
pontife, et souvent celui o les restes d'un homme qui fut l'un et
l'autre ont t dposs. Les autels sont recouverts d'un arc de vote.
Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas ge,
ns sans doute dans ces mmes catacombes, et qui ne virent jamais la
clart du jour. Diverses rues avec des embranchements s'tendent sous
la campagne de Rome de ce ct,  une grande distance. On a rassembl
dans le clotre du couvent diverses antiquits, tires de ces
catacombes. Une trs-grande quantit de marbres funbres porte des
inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les
martyrs sont reconnus  deux marques: l'instrument du supplice est
souvent grav sur le tombeau, ainsi qu'une colombe reprsentant l'me
qui s'envole et va rejoindre Jsus-Christ, indiqu par un signe de
convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent
 leur bec un vase, rappelant celui o le sang du martyr tait renferm.
Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre.

Nous rentrmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste,
qui sert encore aujourd'hui. Nous visitmes le forum d'Auguste, dont le
mur d'enceinte, prodigieusement lev, existe en partie. Cette grande
hauteur lui a t donne pour cacher l'intrieur de la vue du mont
Esquilin, et rciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne
pt pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une
basilique, lieu o l'on rendait la justice, et une place pour le peuple.
Auguste, en le faisant construire, voulut ter au peuple l'usage du
forum rpublicain et dtruire l'influence des souvenirs. Donatien en
tablit un autre, qu'il plaa entre le forum d'Auguste et celui
construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son
nom. Il fut ddi  Pallas, et cette divinit y eut un temple. Deux
belles colonnes connues sous le nom de _Colonnacie_, enterres aux deux
tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules
choses qui en restent.

Nous terminmes par le forum de Trajan, certainement un des plus
admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait
d'abord d'une immense salle o le prteur rendait la justice et o le
peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothque et
d'un arc de triomphe plac au ct oppos  la colonne. Sous l'arc de
triomphe tait place une superbe statue questre de Trajan. La colonne
rige  l'honneur de Trajan, et place prs du temple et de la
bibliothque, est couverte de bas-reliefs reprsentant les travaux
guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa
hauteur est gale  celle de la partie du mont Quirinal enleve pour
aplanir le lieu o le forum est bti. La colonne a cent vingt pieds de
hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposs,
ouverts et taills intrieurement en escalier. C'est un ouvrage
admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.

En nous rendant  Sainte-Marie-Majeure, nous traversmes un quartier de
Rome connu sous le nom de _Montaniates_. C'est une population assez
considrable, qui a des moeurs  part. Elle est rivale de celle des
Transteverins. Elle passe pour trs-passionne et a peu de rapports avec
les citoyens de Rome.


NEUVIME PROMENADE.

Nous nous rendmes d'abord  la maison dore de Nron. Elle tait
construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin,
berceau de Rome, le mont Clius et le mont Esquilin. L'emplacement du
Colise tait compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac,
dont les bords taient plants. Le _Laocoon_, chef-d'oeuvre de
l'antiquit romaine, a t trouv dans la maison dore. Plusieurs salles
se suivent; leur lvation est immense, et elles se succdent sans se
communiquer directement. Leur ouverture est toujours tourne vers la
cour. En dblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit
gris. Elle servait  une fontaine, et aujourd'hui elle est employe au
mme usage au milieu de la cour du Belvdre, au Vatican. Cette double
dcouverte eut lieu sous Jules II. Dans le mme temps et sous le mme
pape, l'_Apollon_ fut trouv au port d'Antium, o Nron avait une maison
de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues clbres sont
restes comme type reprsentant la nature du gnie des deux artistes
illustres qui vivaient alors. L'_Apollon_ rappelle la manire idale,
sublime, de Raphal quand il reprsente la Divinit, et le _Laocoon_
l'expression passionne et nergique de Michel-Ange. L'ouverture des
chambres et la cour de la maison d'or taient au nord, dans la direction
du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont trs-vives
encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont
pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modle aux peintures de
Raphal, excutes dans les loges du Vatican.

Nron, pour construire ce palais, avait expropri un grand nombre de
Romains, et il l'leva sur les dcombres des maisons occupant auparavant
cet emplacement. Aprs la mort de Nron, on abandonna, comme
ddommagement, aux citoyens dpossds des emplacements dans une partie
du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit
encore aujourd'hui, et l'on reconnat de mme les vestiges des maisons
dtruites antrieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux
thermes portant son nom l'tendue qu'il jugea ncessaire, se servit de
la maison dore pour y suppler. Il fit continuer ses constructions sur
cet difice. La cour fut vote; des pieds-droits d'une grande hauteur
furent levs  cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi
cr avec celui sur lequel les thermes taient dj btis. Ainsi il
construisit comme un supplment  la montagne. Les difficults ne
l'arrtaient pas, quelle que ft leur nature; car il faut se rappeler
que, pour mettre de niveau le lieu o il plaa son forum, il fit enlever
une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur gale  celle de la
colonne qui en est la mesure.

De la maison dore de Nron, nous allmes visiter le Vivarium, situ sur
le mont Clius. C'tait l que les btes froces taient conserves. Des
constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur
destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un
souterrain fut creus dans le roc pour leur crer de nouvelles demeures
et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colise. Nous en visitmes une partie.
Ce fut un beau travail et une louable pense de police que l'ouverture
de ce chemin. Au-dessus taient logs les gladiateurs. Ceux-ci
dbouchaient  l'amphithtre en suivant une route suprieure, et
entraient par la mme porte que les btes froces; ils sortaient
ensuite par la porte  droite pour revenir combattre. Une source de
bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une
tour leve dans le moyen ge  la manire des Lombards, pour porter les
cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux
martyrs servant dans les gardes prtoriennes du temps de Julien, immols
ensemble. La pierre sur laquelle ils furent dcapits est dans l'glise.
La congrgation qui occupe le monastre n'est pas ancienne: elle date de
Clment XIV. Sa rgle est trs-svre. On appelle ces religieux les
Pres de la Passion.

Nous allmes de l au Colise, et nous suivmes les ruines du palais
qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen ge, la famille
d'Anitia. Saint Grgoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grgoire
Ier, tait de cette famille. Il a fond le monastre des Camaldules,
situ  peu de distance, et d'o le pape actuel est sorti. Ce nom de
Grgoire a t glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes
l'illustrrent: Saint Grgoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se
voient encore dans l'glise; Grgoire VII, le clbre Hildebrand, qui
mit les souverains  ses pieds: et Grgoire XIII, rformateur du
calendrier, et dont le nom est rest au calendrier actuel, en usage
dans toute l'Europe, except en Russie.

Le Colise, amphithtre consacr aux combats des gladiateurs les uns
contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les btes
froces, fut commenc sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en
fit la ddicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent
les yeux  Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font
encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'tait-ce
quand, couvert de marbre et orn de statues, il tait rempli d'un peuple
immense? Quatre-vingt mille spectateurs y taient habituellement
rassembls. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'levait
 cent dix mille. Toute la partie infrieure tait consacre 
l'empereur et  sa cour, au snat, aux chevaliers et aux citoyens
romains. Les gradins suprieurs, construits en bois,  cause de
l'lvation et pour diminuer le poids, taient occups par les Barbares.
Trois rangs de galeries votes formaient des abris pour mettre 
couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers
correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entre
et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orn
de huit cents statues, consacr aux plaisirs des Romains, fut construit
par les Juifs amens de Jrusalem par Titus aprs la prise de cette
ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'toffe prcieuse,
couvrait ce vaste difice, et se manoeuvrait suivant les circonstances
pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la
ddicace, cent reprsentations furent donnes au peuple par l'empereur,
et treize mille btes froces y combattirent et y prirent. Dans ces
runions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des
billets en exprimant la promesse, ou de petits modles des choses
servant de symbole, taient jets au peuple, et, le lendemain, chacun
allait rclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou
moins de valeur tait dpendant de son caprice et de sa volont.

M. Visconti,  l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est
relatif aux gladiateurs. Un homme tait condamn  mort; quand il tait
jeune, fort et bien constitu, on lui proposait de se faire gladiateur.
Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le
plaait dans un lieu sain; on le soumettait  un rgime convenable pour
augmenter ses forces, en mme temps qu'on le formait aux exercices du
combat. Quand il tait instruit, il tait prsent au peuple au cirque,
ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation.
Quelquefois sa bonne mine intressait, et alors le peuple le graciait.
Le signe convenu en pareil cas, c'tait que chacun levait le pouce, le
poing tant ferm. Alors il tait dispens de combattre, et on le
munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorit dans la
police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grce, grce
pouvant aussi dpendre d'une vestale, qui se levait, il avait
l'obligation de livrer un combat  mort. Une fois vainqueur, sa dette
tait paye, et le mot _liberatus_, inscrit sur la plaque d'ivoire,
tait comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que
volontairement et pour de l'argent.

Il y avait des gladiateurs de plusieurs espces. Les uns, destins 
combattre les btes froces; les autres individuellement d'autres
gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est--dire en certain nombre
contre un nombre pareil. On annonait au peuple pour quel genre de
combat ils avaient t destins. Quand un gladiateur intressait par son
ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de
prir dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois rclamait
par des cris pour qu'il lui ft envoy du secours. Quand un gladiateur
tait vaincu aprs avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au
peuple de lui accorder sa grce. Dans ce cas, il tait transport hors
de l'amphithtre et soign dans l'esprance de le gurir. Dans le cas
contraire il tait mis  mort. Il arrivait aussi que de jeunes
dbauchs, des gens de mauvaise vie, se livraient  ce mtier
volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs.
Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et
souscrivaient telles conditions qui se trouvaient  leur convenance. On
demandait  un jeune gladiateur dans quelle manire de combattre il
voulait tre instruit, et il choisissait ou la mthode gauloise ou la
mthode germaine, chacune de ces nations ayant une cole particulire.
La premire tait fonde particulirement sur l'adresse et l'agilit, et
l'autre sur la force. Un gladiateur graci, ayant rempli sa tche, ne
pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des
hommes privs, donnaient ces spectacles, c'tait ordinairement  prix
d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.

Le Colise a eu des destinations varies. Dans le moyen ge, il fut
occup par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y
tablirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les
Orsini dans le thtre de Marcellus. Ces deux dernires familles,
n'ayant pas cess d'habiter Rome, sont restes en possession des
monuments publics dont elles s'taient empares. Les Frangipani furent
obligs par l'empereur Henri III de partager le Colise avec les
Annibaldi; mais ils chassrent bientt ces comptiteurs et reurent
l'infodation du Colise du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet
difice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis,
les Frangipani l'ayant perdu, il a t, sous Sixte-Quint, un hpital,
puis une manufacture de draps. C'tait avant Pie VI un lieu destin 
recevoir les immondices. Ce souverain clair s'occupa de sa
conservation, de son nettoiement, et le livra  l'tude des antiquaires.
Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'excution
de grandes constructions dans le but d'en empcher la destruction.
C'tait une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prdcesseurs,
qui l'avaient trait comme une carrire; car il a fourni les matriaux
ncessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de
l'immortel Michel-Ange), le palais Farnse, le palais de Venise et
d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le dtruire; mais
il tait construit si solidement, que les efforts dont on voit les
traces furent impuissants. Ceux qui en taient chargs trouvrent
beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin
 la carrire de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties
sont lies avec un soin et une solidit inimaginables. Une belle pense
a occup un pape, c'est l'rection d'une chapelle dans le Colise, sous
l'invocation des saints martyrs du Colise, en mmoire et  l'intention
des chrtiens morts dans le cirque, victimes du got des Romains pour
les plaisirs froces. Cette chapelle avait t abandonne, mais elle a
t rtablie par le pape Benot XIV, qui y a fait ajouter des stations
de prires.


DIXIME PROMENADE.

Le 27 janvier, nous commenmes par nous rendre au mont Palatin,  la
villa Mils.  la partie mridionale, donnant sur le grand cirque, tait
le palais d'Auguste. On reconnat encore une suite de salles formant ses
appartements. Ces salles, ordinairement rondes, ont presque toujours
trois rentrants, formant trois niches, o taient places des statues.
Les entres taient masques par des colosses autour desquels on
tournait. Ce palais avait son entre par le ct qui regarde le cirque
et l'Aventin. Une suite de gradins en arc de cercle faisait arriver
jusqu' son niveau. De ces marches qui taient au pied du palais, on
pouvait voir dans l'intrieur du cirque, et elles se trouvaient ainsi
former un supplment pour recevoir les spectateurs. Ce palais tait
beau, mais d'une dimension borne.

Auguste fit construire  ct un temple  la Victoire regardant le
Forum, en mmoire de la bataille d'Actium. Ce temple tait dcor de six
colonnes en marbre. Tibre augmenta l'tendue du palais d'Auguste en
btissant entre le temple et lui. Une partie fut occupe par Livie, sa
mre, et femme d'Auguste. Les ornements intrieurs existant encore sont
remarquables par la puret du got, l'lgance des dessins, et des
dorures lgres.

Caligula ajouta encore  l'tendue de ce palais, et fit construire une
caserne pour une cohorte prtorienne. Elle est place plus  gauche, et
borde le Palatin de ce ct, en dominant le temple lev  Romulus,
converti en glise de Saint-Thodore.

Le mont Palatin et ses environs dans toutes les directions taient
occups par une multitude d'habitations appartenant  des citoyens
romains. Nron, pour agrandir son palais, voulant s'emparer de
l'emplacement sur lequel elles taient bties, fit mettre le feu  ce
quartier de Rome, qui fut rduit en cendre. Alors il excuta ses vastes
projets. D'normes constructions furent faites au sud-est du mont
Palatin, et par leur grande lvation, se trouvrent arriver  la mme
hauteur que le sommet du mont, de niveau avec lui, et agrandirent ainsi
sa surface. Elles se trouvrent en liaison avec le palais d'Auguste;
puis, traversant la valle de l'est, elles atteignirent au mont Clius,
et formrent ce qu'on appela la maison de passage: elle tait situe l
o furent placs plus tard le vivarium et les maisons des gladiateurs.
Continuant au nord, les constructions allrent gagner le mont Esquilin
o fut construite la maison dore. L'emplacement du Colise fut creus,
et devint un lac autour duquel furent construites des maisons d'esclaves
et d'affranchis. Enfin un hippodrome pour l'usage particulier de
l'empereur fut tabli dans le rentrant ou vallon qui se trouve  l'est
du mont Palatin, et dont l'ouverture donnait sur le grand cirque.

Nous finmes ainsi le tour du mont Palatin, en reconnaissant les
constructions des diffrentes poques, les dveloppements successifs de
ce palais, le plus vaste qui fut jamais. Les ides avaient tant de
grandeur, et les dimensions taient si colossales, que, l'empereur Nerva
ayant limit l'emplacement du palais imprial au seul emplacement du
mont Palatin, on considra cette disposition comme la marque d'une
grande modration. C'est du mot Palatin, o tait situ le palais des
Csars, qu'est driv le mot palais, consacr pour exprimer les grandes
habitations.

Du mont Palatin nous fmes voir le thtre de Marcellus. Ce thtre,
bti par Auguste, est consacr au nom de son neveu Marcellus, destin 
lui succder  l'empire. Il fut occup dans le moyen ge par les
Ursins, dont il est devenu la proprit et l'habitation. Auguste fit
btir prs de ce thtre un vaste portique, pour mettre  couvert de la
pluie les spectateurs quand elle arrivait d'une manire imprvue. Ce
portique reut le nom d'Octavie, sa soeur, mre de Marcellus. C'tait un
long paralllogramme avec un double rang de colonnes. Celles qui
existent encore aujourd'hui formaient une des entres principales. Elles
reprsentent deux faades semblables, une extrieure et l'autre
intrieure. Ce portique renfermait deux temples, l'un  Jupiter et
l'autre  Junon.

Nous terminmes notre journe en allant voir le Panthon. Ce monument,
bti par Agrippa, gendre d'Auguste, tait destin  faire partie des
thermes qu'il voulait faire construire. Les moeurs publiques
rprouvaient alors une pareille magnificence  l'usage des hommes, et il
le convertit en un temple  tous les dieux. Il y avait douze autels
ddis aux douze dieux principaux. Au-dessus, la vote tait soutenue
par des cariatides-colonnes qui furent enleves par l'ordre de
Septime-Svre, et transportes  son palais, l'une d'elles ayant t
frappe par la foudre. Toutes les rosaces de la coupole taient en
bronze, ainsi que la partie suprieure et extrieure de la coupole et du
fronton. Tout le pourtour de la rotonde tait recouvert  l'extrieur
en marbre. Ce monument, dans son tat de dgradation actuel, est encore
un des plus beaux monuments de l'antiquit, donnant la plus juste ide
du bon got et de la grandeur qui rgnaient  Rome du temps d'Auguste.
C'est le pape Urbain VIII, Barberini, qui a dpouill le Panthon de ses
bronzes, et les a employs  faire construire le baldaquin de
Saint-Pierre et  fondre des canons. Une inscription consacre avec loge
cette action de barbare sur le lieu mme o elle fut commise.


ONZIME ET DERNIRE PROMENADE.

Il nous restait  voir le Forum et ses environs, le Forum de Marc-Aurle
et le tombeau d'Auguste. Nous visitmes ces lieux.

Le Forum rpublicain tait le lieu o le peuple s'assemblait pour
s'occuper des affaires publiques. Il tait situ entre le mont Capitolin
et le mont Palatin, et  leurs pieds. L'espace qu'il occupait, assez peu
considrable, tait encore encombr d'difices. Auguste les rebtit, et
les fit plus grands, afin d'enlever plus d'espace au peuple. Pour
dterminer les limites du Forum, il faut parler des diffrents monuments
qui l'entouraient.

Au pied du Capitole tait le temple de la Concorde. C'est l que les
snateurs s'assemblaient extraordinairement quand il y avait entre eux
de puissants motifs de dissentiment. C'est l que Cicron pronona ses
_Catilinaires_. Se rassembler dans un pareil lieu tait un moyen tacite
de rappeler aux patriciens que leur puissance et leur force consistaient
dans leur union. En avant tait l'arc de triomphe lev 
Septime-Svre; il est encore intact aujourd'hui. Immdiatement aprs
commenait la place.  ct du temple de la Concorde se trouvait le
temple lev  Jupiter tonnant, action de grce d'Auguste envers la
divinit pour avoir chapp  la foudre, qui tua un homme plac prs de
lui sans le blesser, en Espagne, lors de la guerre des Cantabres. Il en
reste trois colonnes. En tournant, on voit les restes du temple lev 
la fortune de Rome et reconstruit, aprs un incendie, par l'empereur
Maxence. Il en existe huit colonnes. En s'approchant du mont Palatin, on
retrouve l'emplacement du btiment destin aux comices, ensuite le
temple de Vesta, aujourd'hui glise de Sainte-Marie-Libratrice; plus
prs du mont Palatin, le temple de Romulus, aujourd'hui glise de
Saint-Thodore; enfin la Curie, ou le lieu o se rassemblait le snat.
Il tait soutenu par des colonnes et ouvert.  l'extrmit du Forum
tait le temple de Castor et Pollux, rebti par Auguste. Il en reste
trois colonnes. Du ct oppos se trouvaient la prison Mamertine et les
Gmonies, le lieu o les archives du snat taient conserves, le temple
de Saturne, le temple de Janus, la basilique milienne, enfin le temple
d'Antonin et de Faustine, qui dj se trouvait en dehors du Forum. Au
milieu de la place tait place la tribune aux harangues, orne de
trophes rostraux, en honneur des victoires maritimes remportes par les
Romains sur les Antiates.

La prison Mamertine fut construite par Ancus Martius, quatrime roi de
Rome, et creuse dans le roc. Les coupables y taient descendus par un
trou qui existe encore. Une seconde prison, en dessous de celle-ci, fut
creuse sous le rgne de Servius Tullius, sixime roi de Rome, et
particulirement destine aux excutions. On laissait cependant
ordinairement aux condamns le choix de leur mort. Leur corps tait
ensuite expos sur l'escalier extrieur conduisant  la prison et appel
les Gmonies. Ce nom vient des gmissements de ceux qui le montaient
pour entrer dans une prison o probablement ils devaient trouver la
mort. Quand les criminels avaient t l'objet de la haine du peuple,
leurs corps taient abandonns  sa fureur, et, aprs avoir t mis en
lambeaux, ils taient prcipits dans le Tibre. Dans le cas contraire,
ils recevaient la spulture par les soins de leur famille. Saint Pierre
fut dtenu dans cette prison et s'en chappa.

Au-dessus de la prison Mamertine, on a bti une glise sous l'invocation
de saint Joseph. Elle appartient  la corporation des menuisiers.

Le lieu o taient places les archives du Snat est immdiatement
aprs; il est devenu une glise sous le nom de Sainte-Martine. Vient
ensuite le temple de Saturne, o tait dpos le trsor de la
rpublique, qui se composait de la dme leve sur les dpouilles des
peuples vaincus et rduite en lingots d'or. Jules Csar s'en empara
frauduleusement pendant la guerre civile, et fit substituer des morceaux
de bois dors aux lingots qu'il avait fait enlever. Le temple de Saturne
est devenu l'glise de Saint-Adrien.

 ct tait le temple de Janus, toujours ouvert pendant la guerre et
ferm seulement deux fois: la premire sous Numa, et la seconde sous
Auguste. Il n'en reste pas vestige. La basilique milienne, construite
par Paul-mile, monument remarquable et par les colonnes en marbre
violet de Phrygie qui la dcoraient et parce que ce fut la premire fois
que des matriaux de cette richesse furent employs dans la construction
des monuments de Rome, tait place  ct du temple de Janus. Il y
avait des portes de bronze qui ont t transportes 
Saint-Jean-de-Latran. Cet difice est aujourd'hui un magasin de bl. Le
temple d'Antonin et Faustine, dont il reste encore de beaux vestiges,
vient ensuite. Sur ses dbris est btie l'glise de
Saint-Laurent-in-Miranda.

En continuant, on trouve le temple de Romulus et Rmus, aujourd'hui
glise de Saint-Cme-et-Saint-Damien; c'tait une rotonde. L'extrieur,
dcor par un portique, existe encore en partie; il s'y trouve aussi de
belles portes de bronze. Caracalla fit rparer ce temple. Le pav
reprsentait le plan de Rome arrive  son plus grand dveloppement.
Dans le moyen ge, on y ajouta des constructions nouvelles. On fit une
nef qui donna  cet difice l'tendue ncessaire pour devenir une
glise. Des mosaques du douzime sicle dcorent le cul-de-lampe.  peu
de distance de l sont deux colonnes unies par un fronton, qui
appartenaient  la basilique Opimia.

En continuant notre marche, nous arrivmes devant d'immenses ruines, en
face du mont Palatin, qui servaient d'abord d'entre au palais de Nron.
Plus tard, cette partie du palais ayant t dtache, des constructions
nouvelles en retournrent la faade, et ce btiment devint le temple de
la Paix. Son lvation, sa hardiesse, ses dimensions, en font quelque
chose de remarquable.

Nous arrivmes enfin  un lieu o Adrien avait fait construire sur ses
propres plans un double temple, dont l'un tait adoss  l'autre,
levs, l'un  Rome, l'autre  Vnus. La critique de leur plan cota,
dit-on, la vie  Apollodore, architecte clbre de Trajan; et
l'amour-propre d'Adrien, bless comme architecte, veilla la cruaut de
l'empereur. Au-dessous de ces temples, auprs du Colise, tait un
immense colosse de Nron et une fontaine; puis, sur la voie Appia, un
arc de triomphe existant encore, d'abord lev  Trajan, et ensuite
ddi  Constantin, dont il porte le nom aujourd'hui.

En arrire, et  moiti chemin du Forum, est l'arc de triomphe de Titus.
En retournant jusqu'au Forum, on trouve la colonne btie d'o l'on
comptait les distances sur les diverses voies romaines, et aussi une
colonne isole, leve  l'empereur Phocas par un gouverneur de Rome.
Elle est d'un bon style et vient d'un ancien monument.

Nous rentrmes en ville, et nous fmes  la Douane. Douze colonnes du
plus beau style sont les restes d'un temple lev  Marc-Aurle, faisant
partie du forum construit par ce prince et s'tendant jusqu' la colonne
dite Antonine, qui y tait comprise. Enfin nous terminmes par le
tombeau d'Auguste. Son massif est assez considrable pour servir de base
 un amphithtre construit  sa partie suprieure. Une double
enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de
sa famille. Ses cendres taient dposes dans une chambre spulcrale
place au milieu. Ce monument fut bti au milieu du champ de Mars: ainsi
on continua aprs sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui
consistait  gner les runions du peuple, en occupant par des difices
les espaces vides o il pouvait se rassembler.



DES RVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMNENT.

J'ai vcu dans un temps o la socit a t si bouleverse et j'ai si
souvent entendu expliquer les rvolutions qui se sont succd d'une
manire tout  fait oppose, j'ai si frquemment entendu appeler
rvolutionnaires des gens qui taient amis de l'ordre, de bons citoyens
devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient
pris part, que j'ai cherch  me rendre compte de ce qu'il y avait de
fond dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques
dans l'tat social, changements dont le nom gnrique est le mot:
rvolution.

J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la
nature des socits de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de
l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une
manire imperceptible,  mesure des besoins, et quand les secousses
sociales sont vites, l'tat semble tre toujours le mme, quoique les
circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes
diffrentes.

Quand le pouvoir lgal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui
possdent la force, l'tat est dans l'ordre naturel; chaque chose est 
sa place; chacun est dans la jouissance des droits rsultant de la
nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise,
inquitude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du lgislateur
n'intervient pas pour rtablir l'harmonie, le repos est toujours
prcaire, et au moindre obstacle,  la moindre difficult, tout prend
avec violence une nouvelle forme.

La force existe par elle-mme; mais elle se place dans la socit
diffremment, suivant les temps et les poques. Deux choses la
constituent et en sont le principe: les richesses et les lumires. Ceux
qui en sont dpositaires doivent tre forcment les matres de la
socit, et, si leur pouvoir est contest un moment, ils finissent
bientt par le recouvrer.

Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle  notre
imagination et joue un grand rle dans nos destines; je veux parler de
l'clat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance
s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne
dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela
les souvenirs, au lieu de les grandir, les crasent.

Dans le moyen ge, en Europe, la noblesse et le clerg possdaient tout.
Le clerg, en outre, seul tait instruit. Dans les clotres s'taient
rfugies la science et les lumires. Le peuple tait pauvre et
ignorant. Toute la puissance de la socit, tout son nerf, tait donc
entre les mains de la noblesse et du clerg; et,  juste titre, les
droits y taient aussi.

Quand les villes se formrent, quand la marche du temps dveloppa
l'industrie, il se cra de nouveaux intrts et de nouveaux lments de
puissance. Le tiers tat, en se constituant, dut entrer en partage de la
puissance publique. La force se rpartit alors en trois classes, au lieu
de l'tre dans deux. De l les privilges des villes, le systme
municipal et les moyens de police, de sret et de dfense que prirent
pour elles-mmes toutes les agrgations, obliges de pourvoir  tous les
besoins que l'tat de la socit leur faisait prouver. Leur influence
dans les destines des tats se fit sentir et elle augmenta  mesure
que les causes qui l'avaient fait natre devinrent plus puissantes, 
mesure que l'influence du clerg, par l'affaiblissement des croyances
religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son
appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'teignait chaque
jour.

Ces tablissements nouveaux furent protgs et encourags par les rois.
Les rois, il y a quelques sicles, ne jouissaient encore que d'un
pouvoir incertain, souvent contest. Ils taient souvent en guerre avec
leurs grands vassaux, dont la puissance relle l'emportait quelquefois
sur la leur. Ils avaient donc besoin d'allis et d'appuis. Ils
trouvrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait
aussi tout  craindre de ces mmes seigneurs et se trouvait
perptuellement en lutte avec eux. Or la communaut de danger est de
tous les intrts le plus puissant pour unir les hommes.

Cet tat de choses a eu une marche rgulire et constamment progressive.
Les villes se sont multiplies, elles ont augment de population et de
richesse, et la part que le tiers tat a fini par avoir dans ce qui
constitue la puissance de l'tat l'a enfin emport, en France, sur les
deux autres. Or c'est prcisment alors qu'une politique insense a
pris  tche de le repousser de tous les emplois publics, et par
consquent de la participation au pouvoir lgal. Cette marche
irrflchie, ce systme coupable peut russir momentanment; encore pour
cela faut-il bien gouverner.

Les intrts matriels et les intrts moraux des peuples doivent tre
satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-tre de
chacun. S'il en est autrement, les intresss demandent  tre appels
au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement
et par des actes de violence, on est en rvolution.

Les rvolutions sont donc le rsultat d'une prtention que l'on croit
fonde et non satisfaite, et, quand cette prtention a pris un grand
degr d'intensit, les rvolutions clatent, ou tout d'abord par
l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui,
en affaiblissant le pouvoir et le dconsidrant, amnent des changements
complets dans l'ordre tabli.

Alors chaque changement en prpare un autre. Ils se succdent
quelquefois jusqu' l'infini; d'abord parce que les dpositaires d'un
pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui
appartiennent naturellement  ceux d'un pouvoir ancien; parce que
ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour dtruire ne convenant
ni pour difier ni pour maintenir, ils sont obligs de changer de
langage, ce qui nuit ncessairement  leur crdit et  leur puissance
morale sur les peuples.

Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et
quelquefois funestes? Je vais le dire: les honntes gens prtent trop
souvent leur concours  ceux qui font les rvolutions. Les gouvernants
et les gouverns ne sauraient trop avoir prsent  l'esprit cette
vrit.

Il y a dans chaque socit une masse plus ou moins nombreuse d'individus
soumise  de mauvaises passions, qui dsirent des changements par suite
d'intrts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux
d'intrt public. Ces gens-l, malgr leur habilet, sont trop peu
nombreux pour arriver seuls  leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires
et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les
intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une
critique fonde, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se
dclare contre lui, les hommes que je viens de dsigner s'en rendent
souvent l'organe, et une popularit dont ils ne voient d'abord que les
douceurs et les charmes, mais dont ils connatront plus tard la rigueur
et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les
choses marchent vite. Une fois le mouvement imprim, les mchants s'en
emparent. Tout est renvers; la confusion arrive; et ceux qui se
croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'tat par le
moyen d'actes dont ils n'ont pas jug toute la porte sont les premires
victimes; leurs compagnons se dfient de gens d'intentions droites, qui,
ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient
plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.

Si on applique les principes exposs ci-dessus  ce qui s'est pass de
notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnatre la vrit et
l'exactitude. Avant 1789, tout tait exception et privilge en France,
et cette ingalit, pousse  l'excs, portant sur tout, datait
cependant d'une poque peu loigne.

Une nation claire, riche et vaine devait souffrir d'un tat de choses
qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie
nombreuse s'tait forme. Sa richesse et ses lumires devaient lui
donner des droits  tout, et on l'avait exclue de tout. Elle tait
belliqueuse, et il fallait tre gentilhomme pour tre sous-lieutenant de
milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les
carrires, aucune barrire ne lui tait oppose, et alors il y avait
quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la
noblesse tait rduite  dix-sept mille familles, et elle devait tout
avoir. Mais, dans la noblesse mme, il y avait des dispositions
blessantes et des privilges consacrs, qui, en froissant les intrts
du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre
du plus petit.

Ainsi, d'un ct, le bourgeois ne pouvait pas tre officier, et le noble
tabli  la cour pouvait seul tre colonel, tandis que le gentilhomme de
province, sans faveur, vgtait dans les grades subalternes, bien qu'il
n'et aucune autre carrire  prendre, et que le service militaire lui
ft impos par l'opinion. Or cet tat de choses existait au moment o la
haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son
clat: sa puissance, car toutes les fortunes taient dtruites ou
obres; son clat, car le sjour constant  la cour l'avait prive de
son action sur les provinces, et aucune gloire rcemment acquise ne lui
avait conserv des droits au monopole de la considration publique.

Les dpenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques
taient devenues pesantes, et les corps de l'tat les plus riches
taient exempts ou de tout l'impt ou d'une partie des impts. Un
systme semblable, contraire  la justice,  la raison, au bon sens,
autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles,
auxquelles on ne fait pas droit, amnent bientt la rsistance; et de la
rsistance  l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances
sont courtes.

Si ds longtemps on se ft rendu compte des besoins de la socit, si on
et fait par autorit et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par
dpendance, la Rvolution franaise n'aurait pas eu lieu. Elle mourait
dans son germe. Elle tait touffe dans son principe; mais il faut,
pour que telle chose arrive, plus de lumires, ou au moins autant de
lumires dans les gouvernants que dans les gouverns, chose
malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France
a t en gnral un des pays les plus mal gouverns de toute l'Europe.

Quand celui qui conduit est clair, il prend une route plus ou moins
praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend
compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumires, il marche au
hasard, et bientt chacun s'aperoit de la fausse route tenue. Alors
tout le monde rclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix
fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge
de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout
est renvers. Une nation prsente  l'esprit l'ide de voyageurs runis
dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit
parcourir, on s'en aperoit et on commence par le maltraiter. Les mmes
erreurs continuent, et on le dpossde. Le plus adroit des voyageurs ou
le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conserv
jusqu' ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son
devancier.

Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher
quand un grand esprit de justice et une grande habilet caractrisent
les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont
contentes et les rvolutions s'loignent. Quand au contraire le
mcontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras
lger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; tincelle qui
embrase des matires combustibles imprudemment accumules.

Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment  ce
que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais runies! Les tincelles
peuvent paratre sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont
rien chez eux.

Quelques souverains ont march en avant des temps o ils ont vcu, et
ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne
demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont dtruit le
germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre
leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volont du
souverain, quand ils sont fonds sur quelque chose de raisonnable et
dans l'intrt des masses, sont sans dangers vritables. Ils peuvent
causer du mcontentement, blesser des intrts privs, mais ils
n'amnent pas de rvolutions. Au contraire, les changements demands,
exigs par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste
est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude
de cder encourage celle d'exiger, et bientt le mpris du pouvoir fait
natre la confusion. Si l'tat n'est pas perdu, c'est seulement au prix
des plus funestes expriences et de grands malheurs qu'il retrouve
l'quilibre, le calme et la prosprit.

Rarement les rvolutions amnent des rsultats conformes aux esprances
des premiers rformateurs. Les passions des hommes une fois dchanes,
les questions se compliquent, et les esprits levs et de bonne foi ne
peuvent jamais en prvoir les solutions. C'est donc avec le plus grand
mnagement que les changements rclams par l'tat social doivent tre
demands aux souverains. Il faut leur faire sentir les ncessits des
temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et
rguliers autoriss par les lois, mais jamais ne rien exiger par la
force. Le jour o l'on emploie la violence l'tat est dans le plus grand
pril; mais beaucoup de gens  doctrines ignorent ces vrits et croient
que les affaires o les passions des hommes jouent un si grand rle
peuvent se rgler et se mitiger  volont. Ils ne pensent qu' une
chose, c'est  dterminer la manire d'exister, et ils oublient qu'avant
de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le
principe avec la consquence, et cette inversion mne  la destruction.

Un homme sage ne doit jamais rien faire qui branle le pouvoir, mais
tout faire pour l'clairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y
parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intrt. De
grands abus valent souvent mieux que les plus belles amliorations en
perspective promises par une rvolution. Le bien que doit amener une
rvolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le
pouvoir, ce mystre de la socit, est le premier besoin de sa
conservation: anathme  celui qui en compromet l'existence!

Les hommes dpositaires du pouvoir devraient toujours se rpter que
leur vritable intrt personnel est tout entier dans un gouvernement
juste, quitable et ferme.

Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans
contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour
bien gouverner, il faut tre anim d'un esprit de justice assez puissant
pour s'affranchir de l'influence des intrts privs qu'on trouve autour
et prs de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir.
S'il agit en consquence, il est sr de sa marche et certain d'atteindre
le but qu'il s'est propos. Mais, pour ne pas s'garer, il faut encore
avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque  beaucoup d'entre eux ou de
leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empcher de reconnatre la
vrit de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que tous les
maux de ce monde viennent d'nerie.

Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protge efficacement
et visiblement les intrts du grand nombre, quand il est accessible aux
rclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de
ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il
y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sret. Mais, je le
rpte, pour avoir une marche sre, il faut s'clairer, runir le plus
de lumires possibles. Cela est autant dans son intrt personnel que
dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains
repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je
parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui
le rclame, et soumis  des conditions qui le garantissent de toute
espce de rivalit.

Un souverain clair sur ses intrts doit aller  la recherche des
besoins rels, tre le premier  diriger l'enqute qui doit l'clairer.
Il en discute et en fait apprcier la valeur et le poids, et puis il
dcide. Voil la marche raisonnable qui prvient les rvolutions; mais,
quand il craint des conseils salutaires, quand il vite des examens
destins  l'instruire, quand il s'isole des intrts publics et de ceux
des particuliers, quand il se croit plac sur le trne uniquement pour
jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas
avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augments
par un blme mrit et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour
satisfaire l'opinion et allger le fardeau, on rclame des conseils et
un concours qui rendent dpendants. Des rivalits de pouvoir
s'tablissent, et les rvolutions arrivent. La plus simple rflexion
prsente donc  l'esprit le moyen de les empcher.

L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indpendants dans le
gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le rsultat
des fautes qui ont prcd. C'est une manire d'expiation des torts
passs; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche
plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne
intention plutt qu'une garantie relle; car les assembles appeles 
dcider sur les intrts de l'tat sont souvent ignorantes et
passionnes; elles s'abandonnent  mille influences diverses et
s'garent frquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en
affranchir; quand leur tablissement est un moyen de pacification entre
des intrts opposs, un mode de transaction, on conoit la ncessit de
s'y soumettre; mais une chose tonnante est d'avoir vu des souverains
qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les
administraient avec ordre, conomie et l'approbation universelle, se
crer  plaisir des embarras de toute espce et se mettre en tutelle par
divertissement. Un amour immodr de popularit, sentiment bon et
louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui
peuvent animer un souverain quand il l'entrane dans des fautes
semblables, impossibles  rparer. L'empereur Alexandre s'tait livr 
des sentiments gnreux et irrflchis, et sous son influence les
souverains subalternes, anims du mme esprit, ont jet partout, dans la
socit europenne, des lments de troubles qui portent le germe d'une
maladie difficile  gurir.

D'un autre ct, j'ai entendu de bons esprits et des esprits suprieurs
tablir le principe d'une stabilit absolue dans les lois. Quoique les
socits changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas
constamment les mmes, les choses condamnes par le temps tombent
d'elles-mmes, et l'opinion en fait justice.  cette occasion, on citait
l'exemple du gouvernement de l'glise, dont la sagesse est si vidente,
et qui s'est modifi par le _fait_ sans avoir rien altr dans le
_droit_. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de
l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont
mousses et qu'elles n'imposent plus  personne; mais il y a une grande
diffrence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destins 
agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le
matriel de la vie et sur l'administration. Il faut ncessairement
s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et
qui doivent tre changes. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai
dj dit, deux causes ont influ d'une manire directe sur la Rvolution
de 1789: l'inadmissibilit  beaucoup de places pour ceux qui n'taient
pas gentilshommes et l'ingalit de l'impt. Pour changer cet ordre de
choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le
gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arriv aux menaces et
aux voies de fait, et une premire rvolution en a amen mille autres.

En Autriche, un souverain est arriv au trne avec des ides nouvelles
nullement populaires encore dans son pays. Il a bris avec violence ce
qui existait et a fait disparatre ce qui, avec le temps, pouvait
motiver du mcontentement, des demandes importunes, et amener une
rvolution, et il en a tu le germe.

Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le
mode d'excution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, press par
le temps, hte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa
prcipitation.

Le temps, cet lment de toute chose, est surtout ncessaire pour
l'excution de projets qui touchent  l'tat de la socit,  sa
constitution,  ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, mme
pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blme surtout en lui
ce mpris du pass qu'il n'a jamais cess d'afficher, et son ddain pour
les gnrations teintes. La vie des socits ne se compose pas d'un
jour, et qui manque au respect d  ses anctres mrite d'tre trait 
son tour sans respect par la postrit. Les gnrations forment une
chane dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut
seul croire que la Providence a rserv  l'poque o il vit toutes les
connaissances, tout l'esprit qu'elle a dpartis  l'espce humaine. Les
socits ont vcu, donc elles ont cr, suivant les diffrents ges, ce
qui tait ncessaire  leur conservation. Il n'y a pas une seule des
institutions du moyen ge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse
tre justifie par les circonstances relatives  son tablissement.

Malgr cette critique mrite des actes et de la conduite de Joseph II,
il est certain qu'il a fait tout dans l'intrt des masses. Depuis lors,
les masses ont la profonde conviction d'tre protges. Elles sentent
qu'aucun ordre de choses diffrent ne pourrait leur promettre de plus
grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du
clerg, cet appt si puissant pour des novateurs, dpouille si riche
pour qui veut bouleverser la socit, ne sont plus l pour servir
d'auxiliaires et de prtexte aux changements, et ainsi une rvolution,
dans le sens o on le comprend, c'est--dire dans une modification
complte des rapports respectifs entre les diverses classes de la
socit, est devenue impossible; car les classes infrieures n'ont rien
 prtendre ni rien  esprer de mieux que ce qu'elles possdent.

Je crois avoir dmontr les vrits suivantes:

I. Les rvolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui
gouvernent. Les dpositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens
pour le conserver, et, quand il leur chappe, il faut qu'ils n'aient pas
distingu le moyen  employer pour le fixer entre leurs mains.

II. Pour prvenir les rvolutions, il faut avant tout bien gouverner.
Les bienfaits d'une administration quitable et claire sont si grands,
qu'ils suffisent pour contenter les peuples.

III. Pour gouverner conformment aux voeux lgitimes et aux besoins, il
faut que le souverain cherche de bonne foi  s'entourer de toutes les
lumires possibles.

IV. Associant  leurs travaux les hommes les plus clairs,
indpendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent
 leur autorit la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes
suprieurs.

V. Il faut donner  ceux-ci toute espce de libert dans l'mission de
leur pense, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une
autorit qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source
indpendante.

VI. Enfin les changements que les lumires indiquent comme ncessaires
ne sauraient tre d'abord essays, ensuite excuts, avec trop de
lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays
doivent se rpter qu'il y a peu d'amliorations qui mritent l'emploi
de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les
seules bonnes et utiles  la socit sont celles qui viennent lentement,
sans secousses, et qui drivent du pouvoir.



DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.

Partout o l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnatre et
ensuite les honorer, quelle qu'en puisse tre la cause. Cependant il
n'est pas dfendu d'en rechercher les principes et de distinguer les
circonstances qui les ont dveloppes. On suivra une marche certaine
pour y parvenir si on tudie les besoins de la socit dans l'tat
particulier o elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce
qui est ncessaire  la conservation; et, sans que personne s'en rende
compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.

La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a t la plus
vante, est l'hospitalit, la protection donne  l'tranger, ft-il
mme un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans
civilisation, dans un pays o l'industrie et l'intrt particulier n'ont
cr nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent,
l'hospitalit a d ncessairement s'tablir et s'exercer, car elle est
seulement un change de service et un prt fait dont on obtiendra un
jour le remboursement. Chacun,  son tour, a besoin de quitter sa
famille et sa maison pour vaquer  ses affaires. S'il ne reoit ni
secours ni protection en route, son voyage sera pnible, dangereux,
peut-tre impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit  sa
sret pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se
prsentant, qu'il rendra le mme service  ceux qui l'ont reu; car la
base de la socit humaine dans tous les tats o elle se trouve, et de
quelque manire qu'on l'envisage, est toujours un change continuel de
services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalit a d tre
consacre par le droit et l'usage; mais, si elle n'entranait pas l'ide
d'une sret inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle
servirait de voile aux plus infmes trahisons. Aussi les moeurs ont
rendu toute maison un asile sacr, inviolable, une fois la porte
franchie, mme pour un ennemi. S'il en et t autrement, on aurait
toujours trouv un prtexte, une raison plus ou moins plausible, pour
assassiner le malheureux sans appui. Mais  l'enceinte de la maison se
borne la protection; et, dans un pays o l'autorit ne veille pas  la
sret des citoyens, o chacun se charge de sa propre dfense et se
fait justice, il fallait que chacun rentrt le plus tt possible dans sa
position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances
fcheuses qu'il court. Ces garanties rciproques, premier pas vers
l'ordre et premire expression du besoin des hommes runis en socit,
sont la loi fondamentale des tribus du dsert.

La fidlit des ngociants turcs  tenir leurs engagements verbaux est
une consquence du mme principe. Dans un pays o personne ne sait
crire, les transactions verbales doivent tre sacres, sous peine de
voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour
satisfaire  divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors 
la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays o on sait
crire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont crits
portent avec eux leurs preuves, et peuvent tre motivs et
circonstancis, on les adopte de prfrence. Alors, les engagements
verbaux tant moins ncessaires, offrant moins de garanties, l'opinion
ne les rend plus aussi sacrs. Enfin, quand des officiers publics
existent, ils interviennent dans les actes crits pour leur donner plus
d'authenticit; les crits privs eux-mmes perdent de leur importance.

Ce sont donc les besoins de la socit diversement exprims et sentis,
suivant son tat, ce sont les intrts de sa conservation et de son
bien-tre, qui sont la base des moeurs, les principes d'o drivent
l'opinion et l'origine des lois.

Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les
garantissent sans les avoir consacrs, et supplent en partie aux
lacunes des lois et  leur insuffisance.



NOTE RECTIFICATIVE A QUELQUES PASSAGES DES MMOIRES CONCERNANT M. LE DUC
DE BLACAS.

Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces _Mmoires_ ont donn lieu 
une rclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est
question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuad que
nous sommes que l'impartialit du duc de Raguse en aurait fait autant,
et que, d'ailleurs, la lumire se fait par la discussion mme.

L'histoire psera les arguments apports de part et d'autre et jugera en
dernier ressort.

(_Note de l'diteur._)

Voici la note de M. de Blacas fils:

C'est une exagration de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas
servi. Capitaine de dragons dans le rgiment du roi, en 1790, il fit
toutes les campagnes de l'arme de Cond et ne vint se fixer
momentanment  Florence qu'aprs le licenciement. Jamais M. de Blacas
n'a reu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit
millions qui lui auraient t confis au retour de Gand par le roi
Louis XVIII, voici l'entire vrit:

Une somme considrable fut en effet remise par le roi  M. de Blacas
avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'chiquier et
autres valeurs anglaises. La ngociation se fit par l'intermdiaire de
banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque
anne, M. de Blacas prsentait un rapport au roi sur le revenu et sur
l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut
lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dpt, et il lui en
remit tous les titres.  partir de ce moment, l'administration en fut
confie  M. de Belleville, qui donna une dcharge signe de lui et
_approuve_ par le roi. Cette pice, ainsi que les comptes rendus de
1815  1824, qui portent tous le _vu et approuv_ de la main du roi
Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans
les papiers que M. de Blacas a laisss  sa famille. Ce fut sous le nom
de M. de Belleville que ces fonds figurrent dsormais chez les
banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont
t l'unique ressource du roi Charles X  son arrive en Angleterre
aprs la Rvolution de 1830.

FIN DU TOME NEUVIME ET DERNIER.


TABLE DES MATIRES


LIVRE VINGT-CINQUIME.--1835-1838.

Reprise de mes _Mmoires_.--Publication de mon voyage en
Orient.--Instances du gnral de Witt pour que je prenne du service en
Russie.--Le savant Fossombroni.

Couronnement de l'empereur et de l'impratrice d'Autriche en
Bohme.--Voyage en Bohme.--Richesses de la Bohme.--Chteau de
Rothenhof.--Chteau de Frauenberg.--Cristaux de Bohme.--Fabrique de
Leonor-Hain.

Prague.--Palais des tats.--Muse.--Bibliothque.--Champ de bataille de
Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Chteau de Brandeis.--Fabrique
Koeklin.--Chteau de Telschen.

Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse  Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le
marchal Paskewitz.--tablissement mtallurgique de Platz.--Carlsbad.
--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.

Champ de bataille de Znam.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
bataille de Lowositz.

L'empereur Nicolas.--Entrevue mystrieuse.--Les contradictions de son
caractre.--Pilnitz.

Trsor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse
saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frres
Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brnn.--Le
Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.

Chteau de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver  Vienne.--M. le duc de
Bordeaux.--tudes sur les fours  puddler.

LIVRE VINGT-SIXIME.--1839-1841.

Affaires d'Orient de 1839  1841.--Mes rapports avec Mhmet-Ali.
Confidences.

Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermdiaire utile.

Opinion du prince de Metternich.--Situation de Mhmet-Ali vis--vis de
diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de
Metternich s'appuie sur l'Angleterre.

Mmoire sur la question d'Orient, intitul: _De la crise de l'Orient et
de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspire  Vienne par
le trait du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
France.--Raisons de la faiblesse de l'arme gyptienne en campagne.

Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes
relations avec l'gypte.--Appendice.

CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIME

Correspondance entre le marchal Marmont et Boghos-Joussouf.
Relation de la bataille de Nzib par Soliman-Pacha. Observations du
marchal sur cette bataille.

LIVRE VINGT-SEPTIME.--1841.

Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de
Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Apprciation de son caractre.--Sa
famille.--Ses embarras.--Anecdotes.

Je me dtermine  m'tablir  Venise.--M. le duc de Bordeaux.

Venise.--Place Saint-Marc.--Considrations sur les diffrentes phases de
la puissance de Venise.--Socit de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.

Chioggia.--L'Adige.--Digues.

Le P.

Bologne.--Peintures.

Florence.--Tableaux.

Gnes.

MLANGES.

Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au marchal duc de
Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 fvrier 1851).

Promenades dans Rome.

Des rvolutions et des circonstances qui les amnent.

Des vertus des peuples barbares.

Note relative  quelques passages des _Mmoires_ concernant M. le duc de
Blacas.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TOME NEUVIME ET DERNIER.


NOTES RELATIVES A QUELQUES PASSAGES DES MMOIRES DU DUC DE RAGUSE

Les deux documents qui suivent nous ont t adresss avec prire de les
publier  la suite des _Mmoires_: l'un est destin  faire connatre,
par des pices officielles, la part que le prince Eugne avait prise aux
vnements de 1814; l'autre a trait  M. le duc de Blacas.
                                                 (_Note de l'diteur._)


N 1.--LETTRE DU ROI DE BAVIRE, MAXIMILIEN-JOSEPH, AU PRINCE EUGNE.

Nymphenbourg, le 8 octobre 1813.

Mon bien-aim fils,

Vans connaissez mieux que personne, mon bien cher ami, la scrupuleuse
exactitude avec laquelle j'ai rempli mes engagements avec la France,
quelque pnibles et onreux qu'ils aient t. Les dsastres de la
dernire campagne ont surpass tout ce qu'on pouvait craindre; cependant
la Bavire est parvenue  lever une nouvelle arme, avec laquelle elle a
tenu en chec jusqu'ici l'arme autrichienne aux ordres du prince de
Reuss. Cette mesure couvrait une partie de ma frontire, mais laissait 
dcouvert toute la ligne qui court le long de la Bohme, depuis Passau
jusqu' Egra, ainsi que toute la frontire de la Franconie, du ct de
la Saxe. J'ai attendu d'un moment  l'autre que cette immense lacune du
systme dfensif ft remplie, mais mon attente a t vaine. Les princes
voisins, comme le roi de Wurtemberg, ont refus tout secours, sous
prtexte qu'ils avaient besoin de leurs forces pour eux-mmes. L'arme
d'observation de Bavire a reu une autre destination et n'a jamais
suivi aucune espce de correspondance avec le gnral de Wrede. On a
laiss le temps aux troupes lgres ennemies d'occuper, sur les
derrires de l'arme, tout le pays entre la Saal et l'Elbe, d'y dtruire
divers corps franais et de se rendre redoutables  mes frontires, aux
rserves de Benningsen, de gagner la Bohme, d'o elles sont  porte de
se jeter, sans trouver d'obstacle ni de rsistance, sur mes provinces en
Franconie ou dans le Haut-Palatinat, et de l sur le Danube, opration
qui ne laisserait d'autre retraite  Wrede, de son propre aveu, que les
gorges du Tyrol, et laisserait  dcouvert le reste de mes tats. Je
serais forc de les quitter avec ma famille, dans un moment o il serait
le plus dangereux d'en sortir. Dans une situation aussi critique, et
presque dsespre, il ne m'est rest d'autre ressource que de me rendre
aux instances vives, ritres et pressantes des cours allies de
conclure avec elles un trait d'alliance. Je crois avoir remarqu 
cette occasion, avec assez de certitude pour me croire fond  vous le
dire, que les Autrichiens ne seraient pas loigns de se prter du ct
de l'Italie  un armistice sur le pied de la ligne du Tagliamento. C'est
votre pre, et non le roi, qui vous dit ceci, persuad que vous saurez
allier _vos intrts_ avec, ce que vous devez  l'honneur et  vos
devoirs.

J'ai, comme bien vous pouvez croire, fait rendre le chiffre de l'arme
au ministre de France, sans en prendre copie. Je vous prie de mme
d'tre persuad que les malades qui sont dans mes hpitaux seront
traits  mes frais et renvoys libres chez eux. Il en sera de mme des
individus franais et italiens qui se trouveront en Bavire.

J'espre, mon cher Eugne, que nous n'en serons pas moins attachs l'un
 l'autre, et que je serai peut-tre  mme de vous prouver _par des
faits_ que ma tendre amiti pour vous est toujours la mme. Elle durera
autant que moi.

Je vous embrasse un million de fois en ide.

Votre bon pre,

MAX.-JOSEPH.

La reine vous embrasse.


N II.--LE PRINCE EUGNE AU ROI DE BAVIRE, SON BEAU-PRE.

Gradisca, le 15 octobre 1813.

Mon bon pre,

Je reois  l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira
facilement tout ce que le mien a d souffrir en la lisant. Encore si je
ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la sant de ma pauvre
Auguste lorsqu'elle sera informe du parti que vous vous tes cru oblig
de prendre.

Quant  moi, mon bon pre, quel que soit le sort que le ciel me rserve,
heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de
vous appartenir, je mriterai la conservation des sentiments d'estime et
de tendresse dont vous m'avez donn tant de preuves.

Vous me connaissez assez, j'en suis sr, pour tre convaincu que dans
cette pnible circonstance je ne m'carterai pas un instant de la ligne
de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi
que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre
chre Auguste, pour vos petits-enfants, un pre et un ami.

Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le gnral Hiller
sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans
les positions que nous occupons, c'est--dire sur les deux rives de
l'Isonzo; je ne sais ce qu'il rpondra; mais, vous le sentirez, je ne
puis faire au del. Si cette premire proposition est juge
insuffisante, si la fortune m'est  l'avenir aussi contraire qu'elle m'a
t favorable jusqu' prsent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et
ses enfants n'aient pas reu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu
leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour
hritage  mes enfants une mmoire sans tache.

Je ne sais, mon bon pre, ce que votre nouvelle position vous rendra
possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais
manquer  mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez
ni votre fille ni vos petits-enfants.

Je suis, mon bon pre, avec les sentiments de respect et de tendresse
que vous me connaissez et que je vous ai vous pour la vie.

Votre bien affectionn fils,

EUGNE.

Je prsente mes hommages  la reine; j'embrasse frres et soeurs.


N III.--LE ROI DE BAVIRE AU PRINCE EUGNE.

Francfort-sur-Mein, le 16 novembre 1813.

Vous pouvez ajouter foi, mon cher Eugne,  tout ce que vous dira le
prince Taxis, porteur de la prsente. Il a toute ma confiance, et,
quoique jeune, il en est digne. Le papier ci-joint vous donnera une ide
gnrale de la situation des choses. Brlez-le ds que vous l'aurez lu.
Je vous embrasse tendrement, et vous aimerai, vous, ma fille et mes
petits-enfants, jusqu' mon dernier soupir.

Votre bon pre et meilleur ami,

MAX.-JOSEPH.

Il ne dpendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous
mritez de l'tre; tout le monde _de ce ct-ci_ vous aime et vous
respecte; c'est ce que j'entends tous les jours.


N IV.--RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOY PAR
LES SOUVERAINS ALLIS AUPRS DU PRINCE EUGNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE 
MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSE  SON ALTESSE ROYALE MADAME LA
DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGNE.

Madame,

D'aprs l'autorisation du roi mon matre, dont Votre Altesse Royale m'a
donn l'assurance au nom de son auguste frre, je m'empresse d'obir 
ses ordres, et de lui soumettre un rcit fidle de la mission dont je
fus charg au mois de novembre de l'anne 1813.

J'tais,  cette poque, major et aide de camp du feu roi
Maximilien-Joseph, attach pour la dure de la guerre  l'tat-major
gnral de M. le marchal prince de Wrede, qui se trouvait  Francfort,
o en mme temps tous les souverains allis taient prsents. Le roi de
Bavire s'y tait galement rendu.--Ce fut le 16 novembre que le
marchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la rsolution de faire
des dmarches pour dtacher, si cela serait possible, l'Italie entire
du systme ennemi sans effusion de sang: que dj on avait entam des
ngociations avec le roi Joachim  Naples, et que maintenant les
puissances allis avaient engag le roi de Bavire, comme le beau-pre
du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures  ce sujet  son
gendre.--De plus, j'appris que c'tait moi qui avais t choisi pour
cette mission, et je reus l'ordre de me rendre immdiatement chez Sa
Majest. Le roi me donna une lettre adresse  son beau-fils, et
m'ordonna d'aller trouver, avant mon dpart, M. le prince de Metternich,
chancelier d'tat de Sa Majest l'empereur d'Autriche, lequel me
donnerait des instructions verbales.

Arriv au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire
dlicate devait tre traite avec le plus grand secret, je devais me
prsenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'arme franaise
en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me
dit que l'intention des souverains allis tait que je fisse tout ce qui
serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugne d'accepter les
propositions contenues dans la lettre du roi de Bavire;  quoi je pris
la libert de rpondre que j'avais l'honneur de connatre
personnellement le vice-roi, et que j'tais intimement persuad que tous
les efforts seraient infructueux, quand mme mon loquence serait aussi
grande que possible, ce que d'ailleurs j'tais bien loign de croire;
mais que toutefois, tant militaire, je saurais obir. M. de Metternich
rpliqua que sans aucun doute le prince Eugne possdait l'estime de
l'Europe entire, mais que la situation gnrale des affaires lui
faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la dmarche en
question. Puis il me donna une lettre pour le gnral baron Hiller,
quoique son successeur, le marchal comte de Bellegarde, tait dj
nomm.

Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort,
passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'
Trente, o j'tais oblig de la quitter, vu la position respective des
deux armes. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par
Citadelle et Bassano.

Enfin, le 21 de grand matin, j'tais rendu  Vicence, o se trouvait le
quartier gnral autrichien. Peu aprs, je me fis annoncer chez le
gnral Hiller, et lui remis la dpche concernant les dtails
accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir
l'uniforme d'un officier suprieur de son tat-major gnral; tout fut
arrang de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de
Vicence, dguis et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera,
o je remis une lettre du gnral Hiller au gnral Pflachner, qui
commandait les avant-postes, dans laquelle il lui tait enjoint de me
faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner
par un trompette aux avant-postes franais.

Bientt aprs, j'avais pass les dernires vedettes autrichiennes, et,
avanant sur la grande route de Vrone, j'aperus dix minutes plus tard
un piquet de chasseurs  cheval; je fis donner le signal d'usage, et
dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit
(comme c'est l'usage gnral) que je ne pouvais passer en aucun cas
jusqu'au quartier gnral du vice-roi, vu que le gnral Rouyer, qui
commandait les avant-postes franais, avait les instructions gnrales
pour se faire remettre toutes les dpches apportes par un
parlementaire quelconque. Comme cette difficult tait prvue, je lui
remis une lettre crite par moi, mais cachete par le gnral Hiller, et
dans laquelle je prvenais le prince que des communications de la plus
haute importance devaient lui tre faites verbalement. Puis j'ajoutais
que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la rponse
du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientt aprs pour
m'annoncer que le gnral Rouyer venait d'expdier un aide de camp afin
de porter ma lettre  Vrone.

J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer
que le prince me recevrait dans l'glise du petit village de
San-Michle, qui se trouvait  peu prs  mille cinq cents pas des
avant-postes; j'eus les yeux bands, comme c'est l'usage en pareil cas,
et je fus conduit  cette glise, o on ta de nouveau le mouchoir.

Quinze minutes aprs, le prince Eugne descendit de cheval et entra dans
le local o je me trouvais; il me reconnut  l'instant mme o je lui
remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa
suite, en disant: Comme nous n'avons rien  cacher  Monsieur dans un
pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air. Nous sortmes donc
tous, et, tandis que la suite se tenait prs du pristyle de l'glise,
le vice-roi se promenait avec moi  cent pas de distance.

Ce n'est qu'aprs m'avoir demand des nouvelles de la sant de son
auguste beau-pre que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois,
ainsi qu'une note qui y tait incluse, et puis me dit, sans la moindre
hsitation: Je suis bien fch de donner un refus au roi, mon
beau-pre, mais on demande l'impossible.

C'est ici, madame, o la partie importante de ma narration parat
commencer seulement, qu'elle est, pour ainsi dire, dj termine; car
tout le reste de cette conversation roula sur les mmes termes. J'avais
beau me servir des expressions mille fois rebattues de politique,
d'utilit, d'intrt du moment, etc., etc., avec les deux mots bien
simples du devoir, de la reconnaissance et de la saintet du serment
prt, l'avantage restait toujours du ct du prince. Cependant
j'essayerai de retracer encore  Votre Altesse Royale textuellement
quelques phrases prononces par le feu prince, son illustre poux.
Lorsque je lui parlais du sort de ses enfants, il me dit: Certainement
j'ignore si mon fils est destin  porter un jour la couronne de fer;
mais, en tout cas, il ne doit y arriver que par la bonne voie. Puis,
lorsqu'il apprit par moi que les puissances allies taient bien
dcides  passer le Rhin avec des forces suprieures, il me rpondit:
On ne peut nier que l'astre de l'Empereur commence  plir; mais c'est
une raison de plus pour ceux qui ont reu de ses bienfaits de lui rester
fidles. Et puis il ajouta que mme les offres qui venaient de lui tre
faites ne resteraient pas un secret pour l'Empereur. Enfin, lorsque,
comme dernier argument, je commenais, ainsi que mets instructions me le
prescrivaient, de lui parler des dispositions assez claires que le roi
Joachim avait tmoignes de traiter avec les souverains allis, et
lorsque j'ajoutais qu'avant six semaines son flanc droit se trouverait
expos, compromis peut-tre, le prince me dit: J'aime  croire que vous
vous trompez; si toutefois il en tait ainsi, je serais certainement le
dernier pour approuver la conduite du roi de Naples; encore la situation
ne serait-elle pas exactement la mme: lui est souverain; moi, ici, je
ne suis que le lieutenant de l'Empereur. Enfin notre conversation se
termina exactement comme elle avait commenc; la rsolution du prince
resta inbranlable.

Pour ce cas, j'avais l'ordre de le prier de dchirer en ma prsence la
lettre du roi de Bavire, ainsi que la note incluse, ce qu'il fit 
l'instant mme; puis il me dit qu'il allait rentrer  Vrone, et que l
il crirait une lettre  son beau-pre pour lui expliquer les motifs de
son refus; puis il appela le gnral Rouyer, l'engagea  me faire dner
avec lui, et remonta  cheval avec toute sa suite.

Vers huit heures du soir, ce mme jour, 22 novembre, un officier
d'ordonnance m'apporta la lettre en question, et je quittai San-Michle
immdiatement aprs pour regagner les vedettes autrichiennes. Le
lendemain de grand matin, je me prsentai chez le gnral Hiller pour
lui dire en peu de mots que ma mission n'avait pas russi, et vers le
coucher du soleil, aprs avoir repris mon uniforme bavarois, je repartis
pour l'Allemagne. Mes instructions portaient de me rendre d'abord 
Carlsruhe, o le roi Maximilien-Joseph avait eu l'intention de se
rendre; ce fut l que je lui remis la rponse du prince Eugne. Il la
lut en disant: _Je le leur avais bien dit_, la recacheta aussitt, et
m'ordonna de repartir immdiatement pour Francfort, afin de la remettre
au prince Metternich, et de lui faire de vive voix un rapport sur ma
mission.

J'arrivai  Francfort le 30 novembre au matin, et m'acquittai
sur-le-champ de ce qui m'tait prescrit. M. de Metternich me dit combien
il regrettait que la dmarche et chou, tout en rendant la justice la
plus entire au beau caractre du prince: ensuite il ajouta qu'il
communiquerait la rponse du prince aux souverains allis, et qu'il la
renverrait plus tard au roi par un courrier de cabinet.

C'est ici, madame, que ma narration est finie. Peut-tre Votre Altesse
Royale la trouvera-t-elle incomplte, mais j'ose compter sur son
indulgence. J'ai dit tout ce que ma mmoire avait gard, et vingt-trois
ans ont pass depuis. Le point essentiel pour l'histoire est toujours de
savoir que le prince a non-seulement fait ce que l'honneur exigeait,
mais qu'il n'a pas mme hsit un seul instant  le faire.

En me mettant aux pieds de Votre Altesse Royale, j'ai l'honneur d'tre
avec le plus profond respect, madame,

De Votre Altesse Royale, le trs-obissant, trs-soumis et trs-dvou
serviteur,

Sign: LE PRINCE AUGUSTE DE LA TOUR ET TAXIS, Gnral major  la suite
de l'arme.

Pour l'authenticit de la signature l-dessus.

Le secrtaire gnral au ministre de la guerre,

(L. S.)

Munich, le 15 novembre 1836.

Sign: GLOCKNER.

Le soussign, secrtaire intime au ministre des affaires trangres de
Bavire, certifie l'authenticit de la signature ci-contre du secrtaire
gnral au ministre de la guerre.

Munich, le 15 novembre 1836.

(L. S.)

Par autorisation du ministre.

Sign: GESSELS.

Pour copie conforme,

Munich, le 15 novembre 1836.

GESSELS.

Secrtaire intime.

Sceau des affaires trangres de Bavire.


N V.--LETTRE DU PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Vrone, le 23 novembre 1813.

Je t'envoie, ma bonne Auguste, une lettre que j'ai reue du roi par un
officier parlementaire. Cet officier n'tait autre que le prince Taxis.
J'ai caus plus d'une heure avec lui, et je t'assure que je n'ai dit que
ce que je devais. En deux mots, il m'a apport la proposition de la part
de tous les allis, pour me faite quitter la cause de l'Empereur, de me
reconnatre comme roi d'Italie.

J'ai rpondu tout ce que toi-mme, tu aurais rpondu, et il est parti
mu et admirateur de ma manire de penser; comme il a vu que je ne
voulais entendre  rien qu' un armistice, il m'a assur que le roi
l'obtiendrait d'autant plus, que les allis admiraient mon caractre et
ma conduite.

C'est dj une bien belle rcompense que de commander ainsi l'estime 
ses ennemis.

Dchire le billet du roi, ne parle de rien de tout cela.

Dans l'arme on ne sait qu'il est venu un parlementaire que comme
officier autrichien.

Adieu, etc., etc.


N VI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Saint-Cloud, le 17 novembre 1813.

Mon fils, le gnral Danthouard arrive. Vous avez encore une belle
arme, et, si vous avez avec cela cent pices de canon, l'ennemi est
incapable de vous forcer, il ne s'agit que de gagner du temps. J'ai ici
six cent mille hommes en mouvement; j'en runirai cent mille en Italie.
Je vais prendre des mesures pour porter tous vos cadres au grand complet
de neuf cents hommes par bataillon. Faites-moi connatre si tous les
rgiments de l'arme d'Italie d'ancienne formation auraient de l'toffe
pour tablir les siximes bataillons.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.

_P. S._ Vous trouverez ci-joint la note du dpart des colonnes
italiennes.


N VII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.

Mon fils,

J'ai reu votre lettre sur la situation des esprits en Italie. J'envoie
 Gnes le prince d'Essling avec trois mille hommes tirs de Toulon. Je
vous ai envoy aujourd'hui un ordre pour la formation de plusieurs
siximes bataillons. Vous y aurez vu que vous pouvez compter sur un
renfort de quinze  seize mille hommes, et qu'en outre quarante mille
hommes seront runis avant le 1er janvier  Turin et  Alexandrie. On
fera encore de plus grands efforts. Dans ce moment, tout est ici en
mouvement. Ne vous laissez point abattre par le mauvais esprit des
Italiens. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des peuples. Le
sort de l'Italie ne dpend pas des Italiens. J'ai dj six cent mille
hommes en mouvement. Je puis employer l-dessus cent mille hommes pour
l'Italie. De votre ct, remuez-vous aussi. crivez au prince Borghse.
Il me semble que la grande-duchesse et le gnral Miollis pourraient
envoyer des colonnes dans le Rubicon. J'ai envoy le duc d'Otrante 
Naples pour clairer le roi et l'engager  se porter sur le P. Si ce
prince ne trahit pas ce qu'il doit  la France et  moi, sa marche
pourra tre d'un grand effet.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.


N VIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.

Mon fils,

Je viens de dicter au gnral Danthouard ce qu'il doit faire  Turin,
Alexandrie, Plaisance et Mantoue: il vous fera connatre mes intentions.

Il ne faut point quitter l'Adige sans livrer une grande bataille; les
grandes batailles se gagnent avec de l'artillerie: ayez beaucoup de
pices de 12. tant  porte des places fortes, vous pourrez en avoir
autant que vous voudrez. Vous n'avez plus rien  craindre d'une
diversion sur les derrires, puisque l'artillerie ne passe nulle part.
Mettez deux cents hommes et six pices de canons  Brescia,  la
citadelle. Ayez des barques armes, qui vous rendent absolument matre
du lac de Peschiera, du lac de Lugano, du lac Majeur et du lac de Cme.
Faites construire de bonnes redoutes fraises et palissades sur le
plateau de Rivoli et qu'elles battent le chemin de Vrone, sur la rive
gauche de l'Adige. Faites construire des ouvrages du ct de Montebello
(_ce dernier mot est effac et remplac de la main de l'Empereur par la_
Couronne).

Si vous tes  temps, occupez les hauteurs de Caldiero et faites-y faire
des redoutes; coupez les digues de l'Alpon et inondez le bas Adige.
Enfin, la grande manoeuvre serait d'attaquer l'ennemi en concertant les
moyens de passer rapidement, et sans qu'il le st, par Mestre. Cette
manoeuvre concerte en secret, et avec les grands moyens que vous avez,
pourrait vous donner des avantages considrables.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.


N IX.--LETTRE DU GNRAL DANTHOUARD AU PRINCE EUGNE.

Sans date.

Monseigneur,

J'ai l'honneur d'adresser  Votre Altesse Impriale une copie des
instructions que l'Empereur m'a dictes et que j'ai crites  la vole.
Je pense que Votre Altesse est dj au courant de tout cela, mais il y a
des articles intressants. J'ai crit comme l'Empereur parlait. Il y a
eu ensuite une conversation d'une heure. Il est dj pass cinq mille
conscrits pour Alexandrie, et il y en a sept mille passs de Pimont en
France.

Je n'ose m'exprimer sur ce que je pense des travaux militaires du
Mont-Cenis; il faudra une division pour les garder si on les achve;
mais je parie qu'il en sera pour ce point comme pour Peschiera.

Votre Altesse Impriale verra que je sais encore loin d'elle pour
plusieurs jours. Je ne sais comment le prince Borghse prendra ma
mission; mais, s'il la prend bien, je la ferai bien; s'il la prend mal,
je ne pourrai la remplir en entier. L'Empereur m'a dit de lui rendre
compte directement et en mme temps m'a ajout:

Tout ce que vous allez faire tant pour le vice-roi, vous le
prviendrez de tout ce qui sera ncessaire. Je prie Votre Altesse
Impriale de m'adresser ses ordres  Turin pour ces premiers jours; il
est probable que je n'irai  Plaisance qu'aprs Casal, et passant par
Milan.

J'ai l'honneur d'tre avec un profond respect, Monseigneur,

De Votre Altesse, le trs-humble et dvou,

Comte DANTHOUARD.


N X.--ORDRES ET INSTRUCTIONS DICTS PAR L'EMPEREUR, LE 20 NOVEMBRE
1813,  ONZE HEURES DU MATIN.

Danthouard m'crira du Mont-Cenis o en est la forteresse, si on peut
l'armer, si elle est  l'abri d'un coup de main, etc.

Il verra le prince Borghse qui doit avoir reu la copie de l'ordre que
j'ai sign hier, ayant deux buts, ou qui la lui fera voir.

_Premier but._--1 L'envoi de dix-huit mille hommes de renforts 
l'arme d'Italie sur la conscription des cent vingt mille hommes. Ces
dix-huit mille hommes sont fournis aux six corps qui forment l'arme
d'Italie,  raison de sept cents hommes; total, quatre mille deux cents
hommes. Plus, huit cents hommes  prendre au dpt du 156e pour le 92e;
en tout, cinq mille hommes, et en sept mille hommes qui font partie des
rgiments qui sont  l'arme d'Italie et dpts au del des Alpes.
Enfin, en six cents hommes du dpt du 156e rgiment pour le 36e lger,
six cents hommes pour le 133e, six cents hommes pour le 132e, etc.;
total, seize mille hommes.

Au reste, le prince Borghse lui remettra le dcret qui est
trs-dtaill, afin qu'il en ait pleine connaissance pour l'excution de
ses ordres.

Il reconnatra: 1 si les conscrits sont beaux hommes et forts,
s'assurera de la quantit, si la dsertion a occasionn des pertes et
combien, etc.

2 Il s'informera du directeur de l'artillerie s'il a les armes pour ces
seize mille hommes.

3 Il s'assurera si l'habillement, grand et petit quipement, sont
prts, ou quand ils le seront, etc.

4 Cet seize mille hommes sont destins aux premier et deuxime
bataillons de l'arme d'Italie; mais j'ai en outre une arme de rserve
de trente mille hommes par dcret d'hier (19 novembre), et  prendre sur
la leve des trois cent mille hommes. Ces trente mille hommes se
lveront en Provence, en Dauphin, Lyonnais, et seront runis 
Alexandrie  la fin de dcembre.

Il faut voir si les armes sont prtes ainsi que l'habillement, ou bien
si les mesures sont prises pour cela, pour ces trente mille hommes. Ces
trente mille hommes, formant trois divisions, seront incorpors, pour la
premire division, dans les quatrime et sixime bataillons de l'arme
d'Italie, le quatrime bataillon existant  Alexandrie. Le vice-roi fera
former les cadres des siximes bataillons et les enverra de suite 
Alexandrie.

2 La deuxime division sera forme des bataillons qui ont leur dpt
en Pimont. Plusieurs retournent  la grande arme, en sorte qu'il ne
faut compter que sur la moiti; il faut donc former des cadres en
remplacement et les diriger sur ces dpts.

3 La troisime division sera forme de onze  douze cinquimes
bataillons, dans les vingt-septime et vingt-huitime divisions
militaires.

La premire division recevra    9,000
La deuxime division recevra    7,500
La troisime division recevra   5,500
                               22,000 hommes.

Indpendamment de ces trois divisions, je forme une rserve en Toscane
des troisime, quatrime, cinquime bataillons du 112e rgiment, des
quatrime, cinquime bataillons du 33e lger, qui reoivent deux mille
cinq cents hommes sur la leve des trois cent mille hommes.

Plus, je forme une rserve  Rome des troisime, quatrime, bataillons
du 22e lger, des quatrime, cinquime bataillons du 4e lger, des
quatrime, cinquime bataillons du 6e de ligne, qui recevront trois
mille hommes sur les trois cent mille hommes, non compris ce qu'ils
reoivent des cent vingt mille hommes; total, vingt-huit mille hommes.

Il reste deux mille hommes pour l'artillerie d'Alexandrie, Turin, pour
les sapeurs, les quipages... Je veux une artillerie pour l'arme de
rserve.

J'ai envoy le prince d'Essling  Gnes avec trois mille hommes de
gardes nationales, leves depuis un an  Toulon. Il est possible que je
lui confie le commandement de l'arme de rserve; mais, s'il est
totalement hors d'tat de le remplir  cause de sa poitrine, j'y
enverrai probablement le gnral Caffarelli.

Ainsi donc, avant le 1er janvier, le vice-roi recevra seize mille hommes
des cent vingt mille hommes pour recruter les trois premiers bataillons
des rgiments, tout cela de l'ancienne France; il n'y aura ni
Pimontais, ni Italiens, ni Belges; plus trente mille hommes de l'arme
de rserve; total, quarante-six mille hommes runis d'ici au mois de
fvrier, tous vieux Franais et gs de vingt-trois, vingt quatre,
vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente,
trente et un, trente-deux ans.

Le principal soin doit tre de former les siximes bataillons et de
tirer des corps pour former les cadres dont nous manquons et qu'on ne
peut crer.

Le roi de Naples m'a crit qu'il marche avec trente mille hommes. S'il
excute le mouvement, l'Italie est sauve; car les troupes autrichiennes
ne valent pas les Napolitains.

Le roi est un homme trs-brave, il mrite de la considration, il ne
peut diriger des oprations, mais il est brave, il anime, il enlve et
mrite des gards. Il ne peut donner de l'ombrage au vice-roi; son rle
est  Naples, il n'en peut sortir.

Danthouard me rendra compte de l'tat dans lequel se trouve la citadelle
de Turin, son armement, ses magasins de guerre et de bouche, son
commandant, les officiers du gnie, de l'tat-major, etc., etc.

Il me rendra le mme compte sur Alexandrie, en joignant le calque des
ouvrages; il me fera rapport sur les officiers, l'tat-major, etc., etc.

Mme rapport sur la citadelle de Plaisance. On me parle de la citadelle
de Casal; il s'y rendra, et me rendra compte si cela vaut la peine
d'tre arm et approvisionn. Si le vice-roi avait enferm dans les
places les fonds de dpts comme quartiers-matres, ouvriers, etc., il
faut les retirer, il faut mme vacuer tout ce qui, dans ce genre, se
trouve  Mantoue; on y a mme enferm le cinquime bataillon en dpt du
3e lger; j'ai donn des ordres pour que ce dpt reoive six cents
conscrits  Alexandrie; Danthouard se fera rendre compte o cela en est,
et que cela soit dirig d'Alexandrie; ensuite que le dpt major,
ouvriers, soient  Plaisance pour recevoir ce qui revient de la grande
arme et organiser un bataillon. Danthouard trouvera  Alexandrin sept
cents hommes pour le 13e de ligne. Le vice-roi a enferm le dpt 
Palma-Nova; ces sept cents hommes vont se trouver seuls. J'ai ordonn
d'en former le sixime bataillon. Il faut que le vice-roi fournisse
quelques officiers, et le prince Borghse formera le cadre. J'ai ordonn
qu'un demi-cadre du 13e soit envoy de Mayence; mais, jusqu' l'arrive,
il faut pourvoir  la rception, organisation, instruction, et mettre ce
bataillon  la citadelle d'Alexandrie. Danthouard trouvera  Plaisance
le dpt du neuvime bataillon des quipages militaires. Il faut diriger
tout l'atelier, le matriel, les magasins sur Alexandrie, qui est une
place sre.

Si les approvisionnements des citadelles de Turin et d'Alexandrie
n'taient pas complets, il faudrait en rendre compte au prince Borghse,
pour qu'il y pourvoie de suite.

Danthouard donnera des ordres en forme d'avis pour tout ce qu'il croira
ncessaire d'aprs mes intentions et me rendra compte des ordres qu'il
aura donns.

Il faut que les fortifications soient en tat, fermer les gorges en
palissades, voir ce qui est ncessaire pour les parapets et banquettes 
rtablir, etc., etc. Porter une grande attention sur les inondations.
Compte-t-on dans le pays sur l'inondation du Tanaro et la rsistance du
pont clus?

Un rgiment croate de treize cents hommes et six cents chevaux est 
Lyon. Je donne ordre  Corbineau de faire mettre pied  terre et
d'envoyer cette canaille sur la Loire, et de donner trois cents chevaux
 chacun des deux rgiments, 1er hussards et 31e de chasseurs.

Je vais m'occuper de la cavalerie pour l'arme d'Italie: 1 J'envoie 
Milan tout ce qui appartient au 1er de hussards et 31e de chasseurs; 2
je vais y envoyer deux bons rgiments de dragons d'Espagne de douze
cents chevaux chacun.

J'ai ordonn que toutes les troupes italiennes de la grande arme se
rendent  Milan, il y a quatre mille hommes. Mme ordre pour les mmes
qui sont en Aragon et en Espagne; il y a six mille hommes, tout cela est
en marche. J'ai ordonn  Grouchy de se rendre  l'arme d'Italie. Il
est un peu susceptible, mais le vice-roi fera pour le mieux. Le vice-roi
peut avoir grande confiance en Zucchi; j'en ai t trs-content.

Il ne faut pas donner du crdit  Pino, il faut lever en crdit
Palombini et Zucchi et soutenir Fontanelli. L'exprience m'a prouv que
l'ennemi s'occupe particulirement de gagner les gnraux trangers que
nous portons en avant et leur accordent crdit et confiance. Ainsi de
Wrede, pour qui j'ai tout fait, a t tourn contre moi, mais il est
mort. Les trois gnraux que j'indique peuvent tre mis en avant en ce
moment et annuler Pino.

Il faut que les approvisionnements des places soient pour six mois. Je
dsire que Danthouard examine Saint-Georges et me dise sur quoi je puis
compter.



OPRATIONS.

Le vice-roi ne doit pas quitter l'Adige sans une bataille. Il doit avoir
de la confiance; il a quarante mille hommes, il peut avoir cent vingt
pices de canon, il est sr du succs. Quitter l'Adige sans se battre
est un dshonneur. Il vaut mieux tre battu.

Il faut qu'il y ait beaucoup d'artillerie, il ne doit pas en manquer 
Mantoue et Pavie. Il n'y a que les attelages qui pourraient manquer;
mais les dpts sont trop voisins pour que l'on ait besoin de traner
beaucoup de caissons. Ce n'est pas comme l'arme attaquante qui est
oblige  avoir avec soi ses deux approvisionnements. Il faut une
rserve de dix-huit pices de douze pour un moment dcisif. L'attelage
bien ncessaire est celui de la pice et d'un caisson et demi, il n'est
pas ncessaire d'attelages rguliers pour les affts, les forges, les
rechanges, etc., lorsque l'on est aussi prt de ses places et dpts.

Lorsqu'il verra venir la bataille, il doit avoir cent cinquante  deux
cents pices. Je n'attache pas d'importance  la perte des canons, si
les chances de prises peuvent tre compenses par les chances de succs.

Je suppose que la demi-lune de la porte de Vrone  Caldiero est tablie
et arme; en cas contraire, il faut l'tablir sur-le-champ et l'armer
avec du huit et du douze en fer on mauvais aloi  tirer des places,
puisque l'on n'a pas occup Caldiero, qui tait la vritable position.
J'avais dans le temps fait tablir cette demi-lune.

L'occupation des hauteurs de Caldiero, couverte d'ouvrages de campagne,
ne peut tre force, l'Alpon en avant. On doit y tre sans inquitude,
la Rocca-d'Anfo barre le seul chemin par o l'on puisse venir avec de
l'artillerie. Il y faut deux chaloupes armes pour le lac; il faut deux
ou trois barques annes pour le lac de Come. Il faut tirer des marins de
la cte pour ce service, et, s'il n'y en a pas en demander au prince
Borghse, de Gnes, o il se trouve des marins de l'ancienne France. Il
faut trois  quatre cents hommes dans la citadelle de Bergame et de
Brescia. Quelques poignes d'hommes de gardes nationales pour
l'intrieur de la ville et deux mauvaises pices  la citadelle.

Il faut des bateaux arms pour les lacs de Mantoue, et qu'il y ait un
lieutenant de vaisseau de la vieille France pour chef; il faut rester
matre de tous les points des lacs.

Il faut se maintenir en communication avec Brondolo par la rive droite
de l'Adige. Il faut  Rivoli une bonne redoute palissade, arme de
canons, ce qui rend impraticable la grande route de Vrone.

Il faut occuper le Montebaldo, et un ouvrage  la Corona.

Il faut alors que l'ennemi passe l'Adige, et je ne vois pas de
difficults  couper les digues de l'Alpon et mme les digues de l'Adige
sous Legnago  Chiavari (en batardeau). Il faut des bateaux arms sur le
lac Majeur et sur le lac de Lugano, sans violer les Suisses. Il y a un
point au royaume d'Italie. Dans ces situations inforables, il ne faut
pas quitter sans une bataille; une manoeuvre que j'indique, que je ne
conseille pas, que je ferais, serait de passer par Brondolo-sur-Mestre,
et de forcer sur Trvise ou la Piave avec trente mille hommes; il ne
manque pas de moyens de transports  Venise. Je la ferais, mais je ne
conseille pas si on ne me comprend pas. On obtiendrait des rsultats
incalculables. L'ennemi opre par Conegliano et Trvise; on le coupe,
on le disperse, on le dtruit, et, s'il faut se retirer, on le fait sur
Malghera et l'Adige. Mais je ne conseille pas cette manoeuvre hardie;
c'est l ma manire, mais il faut comprendre et saisir tous les dtails
et moyens d'excution, le but  remplir, les coups  porter, etc.,
etc....... L'arme serait....... (_Sa Majest en est reste l court_).

Si le vice-roi perdait la bataille et abandonnait l'Adige, il a la ligne
du Mincio qui n'est pas bonne, mais qu'il faut prparer d'avance pour
s'en servir pour un premier moment de retraite et voir venir; ensuite
l'Adda, le Tessin, etc., etc. Je pense que, forc sur le Tessin, il doit
se jeter sur Alexandrie et la Boquette. Il serait,  Alexandrie,
renforc par l'arme de rserve, sa ligne d'opration serait par Gnes.

Je prfre dfendre Gnes au mont Cenis parce que d'Alexandrie et Gnes
il protge davantage la Toscane. Au cas de retraite, il faudra prvenir
les garnisons de Turin et du mont Cenis, et celle du Simplon, qui doit
se retirer sur Genve que je fais mettre en dfense.

Quand bien mme le vice-roi quitterait le Mincio et l'Adda, la
grande-duchesse doit rester  Florence; l'ennemi ne peut y envoyer un
dtachement de son arme. D'ailleurs, si la grande-duchesse tait
force, elle se replierait sur Rome; si elle y tait encore force, elle
se replierait sur Naples.

La prsence du prince d'Essling avec trois mille hommes  Gnes, o les
dpts se forment, et les marins assurent la place. D'ailleurs les
Gnois ne sont pas Autrichiens.

Il n'y a rien  craindre des Suisses; s'ils taient contre nous, ils
seraient perdus. Ils sont bien loin de se dclarer aujourd'hui quoi
qu'on dise. Enfin, pass fvrier, je serai en mesure, et j'enverrai
d'autres renforts. J'ai en ce moment huit cent mille hommes en
mouvement, etc. L'argent ne me manque pas.

Si les autorits italiennes taient obliges d'vacuer Milan, elles se
retireraient  Gnes.

Dans tout ceci, j'ai fait abstraction du roi de Naples, car, s'il est
fidle  moi,  la France et  l'honneur, il doit tre avec vingt-cinq
mille hommes sur le P. Alors beaucoup de dispositions sont changes.

Je connais parfaitement les positions; je ne vois pas comment l'ennemi
passerait l'Adige. Quand bien mme l'ennemi se porterait d'Ala sur
Montebaldo, il ne peut y conduire d'artillerie sur la Corona. Il y a de
superbes positions o j'ai donn ma bataille de Rivoli.

L'infanterie autrichienne est mprisable; la seule qui vaille quelque
chose est l'infanterie prussienne.  Leipsick, ils taient cinq cent
mille hommes, et je n'en avais que cent dix mille; je les ai battus deux
jours de suite, etc., etc.

Il faut un pont sur le P au-dessous de Pavie vers Stradella. Il faut
faire travailler  la citadelle de Plaisance.

Si j'avais su sur quoi compter pour l'artillerie, j'aurais vu si je
devais aller en Italie; dans tous les cas, on peut laisser bruiter que
j'irai en Italie, etc., etc.


N XI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Paris, le 28 novembre 1813.

Mon fils, je reois votre lettre du 22 novembre[4]. Je reconnais bien l
la politique de l'Autriche; c'est ainsi qu'elle fait tant de tratres.

[Note 4: Jour de l'entrevue avec le prince Taxis.]

Je ne vois pas de difficults  ce que vous fassiez un armistice de deux
mois; mais le principal est de bien stipuler que les places seront
ravitailles journellement, afin qu'au moment o l'armistice viendra 
se rompre elles soient aussi bien approvisionnes qu'avant. Je pense, au
reste, que cela se borne  Osoppo et Palma-Nuova, puisque vous conservez
vos communications avec Venise.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.


N XII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Paris, le 3 dcembre 1813.

Mon fils, j'ai accord les dcorations de la Lgion d'honneur et de la
Couronne de fer, que vous m'avez demandes pour l'arme dans votre
lettre du 23 du mois dernier.

Le roi de Naples me mande qu'il sera bientt  Bologne avec trente mille
hommes. Cette nouvelle vous permettra de vous maintenir en communication
avec Venise et vous donnera le temps d'attendre l'arme que je forme
pour pouvoir reprendre le pays de Venise. Agissez avec le roi le mieux
qu'il vous sera possible; envoyez-lui un commissaire italien pour
assurer la nourriture de ses troupes; enfin faites-lui toutes les
prvenances possibles pour en tirer le meilleur parti. C'est une grande
consolation pour moi de n'avoir plus rien  craindre pour l'Italie.

Je vous ai mand que toutes les troupes italiennes qui taient en
Catalogne, en Aragon et  Bayonne sont actuellement en marche pour vous
rejoindre.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.


N XIII.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Vrone, le 17 janvier 1814.

Il parat, ma chre Auguste, qu'il sera impossible de s'entendre avec
l'ennemi pour une suspension d'armes. Oh! les vilaines gens! le
croirais-tu? ils ne consentent  traiter que sur la mme question que
m'avait dj faite le prince Taxis. Aussi a-t-on de suite rompu le
discours. Dans quel temps vivons-nous! et comme on dgrade l'clat du
trne en exigeant, pour y monter, lchet, ingratitude et trahison! Va,
je ne serai jamais roi!

Adieu, ma bonne Auguste, etc.

EUGNE.


N XIV.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE. (LETTRE EN CHIFFRES, L'EXPLICATION
SE TROUVE AVEC LA LETTRE)

Paris, le 17 janvier 1814.

Mon fils, vous aurez su, par les diffrentes pices qui ont t
publies, tous les efforts que j'ai dj faits pour avoir la paix. J'ai
depuis envoy mon ministre des relations extrieures  leurs
avant-postes: ils ont diffr  le recevoir, et cependant ils marchent
toujours.

Le dur d'Otrante vous aura mand que le roi de Naples se met avec nos
ennemis: aussitt que vous en aurez la nouvelle _officielle_, il me
semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre arme. _Le
cas chant_, vous laisserez des Italiens pour la garnison de Mantoue et
autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et les effets prcieux
de la maison et les caisses.

Votre pre affectionn,

NAPOLON.


N XV.--LE DUC D'OTRANTE AU PRINCE EUGNE.

Florence, le 21 janvier 1814.

Monseigneur, une lettre de M. Metternich a dcid la reine de Naples 
entrer dans la coalition. Je ne connais pas le trait, mais je sais
qu'il est conclu. Prvoyant le rsultat prochain, j'ai eu l'honneur
d'crire, il y a quelques jours,  Votre Altesse de prendre ses mesures
comme s'il tait sign.

La lettre de M. Metternich est perfide; aprs avoir fait le tableau des
forces de la coalition et des dsastres de la France, elle ajoute que
l'empereur Napolon, dans des ngociations avec les puissances
coalises, cde toute l'Italie et mme Naples; toutefois qu'il a fait
demander par le roi de Bavire le Milanais pour Votre Altesse.

Le projet de la coalition est simple: c'est de remettre les choses comme
elles taient avant 1789; le roi de Naples en sera convaincu trop tard.

Votre Altesse sait ce qui vient de se passer  Rome; nous allons tre
forcs d'vacuer la Toscane; la grande-duchesse fait rassembler tous les
militaires qui ne sont pas ncessaires pour la garde des forts, et les
enverra au quartier gnral de Votre Altesse; le prince Flix doit s'y
rendre, et j'aurai l'honneur de l'y accompagner.

Je prie Votre Altesse de recevoir, etc.

Le duc d'OTRANTE.


N XVI.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Vrone, le 25 janvier 1814.

Les moments deviennent bien pressants, ma bien-aime Auguste, surtout 
cause de ces maudits Napolitains. Peut-on voir plus de perfidie: ne pas
se dclarer et continuer  s'avancer sur nos derrires! N'importe, j'en
aurai un morceau, je t'en rponds.  tout vnement, je fais partir
demain[5] Triaire pour Milan.

[Note 5: Le gnral Triaire, aide de camp du prince et cuyer, devait
accompagner la vice-reine en cas de dpart.]


N XVII.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Vrone, le 28 janvier 1814

Gifflinga est revenu aujourd'hui de Naples. Le roi est dcidment contre
nous, et il sera  Bologne d'ici  quelques jours; je vais donc me
prparer  un mouvement sur le Mincio, pour tre de l plus  porte de
passer le P, et donner sur le nez des Napolitains, si l'occasion s'en
prsente.

Il faut penser srieusement  ton voyage, quoique je sois certain de
pouvoir toujours te prvenir. Rien ne peut t'empcher de passer par
Turin, le col de Tende et Nice pour aller  Marseille; la route de Gnes
serait peut-tre moins sre,  cause des Anglais, qui sont toujours le
long des ctes.

Tu feras bien de dire  Triaire de faire partir pour Aix ou pour
Marseille mes caisses de livres et de cartes topographiques.

Adieu, ma bonne Auguste.

EUGNE.


N XVIII.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Goito, le 9 fvrier 1814.

Encore une bataille de gagne, ma bonne et chre Auguste! l'affaire a
t chaude et a dur jusqu' huit heures du soir. En mme temps que je
passais le Mincio pour attaquer l'ennemi, il passait lui-mme sur un
autre point. Je l'ai pourtant battu et fait prs de deux mille cinq
cents prisonniers. Nos troupes se sont bien conduites, surtout
l'infanterie. Ma sant est bonne; je suis seulement trs-fatigu.

EUGNE.


N XIX.--LE DUC DE FELTRE, MINISTRE DE LA GUERRE, AU PRINCE EUGNE.

Paris, le 9 fvrier 1814.

Monseigneur,

L'Empereur me prescrit, par une lettre date de Nogent-sur-Seine, le 8
de ce mois, de ritrer  Votre Altesse Impriale l'ordre que Sa Majest
lui a donn de se porter sur les Alpes, _aussitt que le roi de Naples
aura dclar la guerre  la France_.

D'aprs les intentions de Sa Majest Votre Altesse Impriale ne doit
laisser aucune garnison dans les places de l'Italie, si ce n'est des
troupes d'Italie, et elle doit de sa personne venir avec tout ce qui est
Franais sur Turin et Lyon, soit par Fenestrelle, soit par le mont
Cenis. L'Empereur me charge de mander  Votre Altesse Impriale
qu'aussitt qu'elle sera en Savoie elle sera rejointe par tout ce que
nous avons  Lyon.

J'ai l'honneur, etc.

_Le ministre de la guerre_,

Duc DE FELTRE.


N XX.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Goito, le 11 fvrier 1814.

Je t'annonce que le roi de Naples, aussitt qu'il a su que j'avais gagn
la bataille du Mincio, m'a envoy un officier pour me faire quelques
ouvertures. J'y envoie de suite Bataille pour l'entendre; ce serait un
beau rsultat pour moi si je pouvais obtenir qu'il se dclart en notre
faveur.

EUGNE.


N XXI.--LETTRE DU PRINCE EUGNE  L'EMPEREUR.

Volta, le 18 fvrier 1814.

Sire,

Une lettre que je reois de l'impratrice Josphine m'apprend que Votre
Majest me reproche de n'avoir pas mis assez d'empressement  excuter
l'ordre qu'elle m'a donn par sa lettre en chiffres, et qu'elle m'a fait
ritrer le 9 de ce mois par le duc de Feltre.

Votre Majest a sembl croire aussi que j'ai besoin d'tre excit  me
rapprocher de la France, dans les circonstances actuelles, par d'autres
motifs que mon dvouement pour sa personne, et mon amour pour ma patrie.

Que Votre majest me le pardonne, mais je dois lui dire que je n'ai
mrit ni ses reproches ni le peu de confiance qu'elle montre dans des
sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes
actions.

L'ordre de Votre Majest portait expressment que, dans le cas o le roi
de Naples dclarerait la guerre  la France, je devais me retirer sur
les Alpes. Cet ordre n'tait que conditionnel: j'aurais t coupable si
je l'eusse excut avant que la condition qui devait en motiver
l'excution et t remplie. Mais cependant je me suis mis aussitt, par
mon mouvement rtrograde sur le Mincio, et en m'chelonnant sur
Plaisance, en mesure d'excuter la retraite que Votre Majest me
prescrivait, aussitt que le roi de Naples, sortant de son indcision,
se serait enfin formellement dclar contre nous. Jusqu' prsent ses
troupes n'ont commis aucune hostilit contre celles de Votre Majest; le
roi s'est toujours refus  cooprer activement au mouvement des
Autrichiens, et, il y a deux jours encore, il m'a fait dire que son
intention n'tait point d'agir contre Votre Majest, et il m'a donn en
mme temps  entendre qu'il ne faudrait qu'une circonstance heureuse
pour qu'il se dclart en faveur des drapeaux sous lesquels il a
toujours combattu. Votre Majest voit donc clairement qu'il ne m'a point
t permis de croire que le moment d'excuter son ordre conditionnel ft
arriv.

Mais, si Votre Majest veut supposer un instant que j'eusse interprt
ses ordres de manire  me retirer aussitt que je les aurais reus,
qu'en serait-il rsult?

J'ai une arme de trente-six mille hommes, dont vingt-quatre mille
Franais et douze mille Italiens. Mais, de ces vingt-quatre mille
Franais, plus de la moiti sont ns dans les tats de Rome et de Gnes,
en Toscane et dans le Pimont, et aucun d'eux assurment n'aurait
repass les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux dpartements du
Lman et du Mont-Blanc, qui commencent dj  dserter, auraient bientt
suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouv dans les dfils
du mont Cenis ou de Fenestrelle, comme je m'y trouverai aussitt que
Votre Majest m'en aura donn l'ordre positif, avec dix mille hommes 
peine, et attirant  ma suite sur la France soixante-dix mille
Autrichiens, et l'arme napolitaine qui alors, prive de la prsence de
l'arme franaise qui lui sert encore plus d'appui que de frein, et t
force aussitt d'agir offensivement contre nous. Il est d'ailleurs
impossible de douter que l'vacuation entire de l'Italie aurait jet
dans les rangs des ennemis de Votre Majest un grand nombre de soldats
qui sont aujourd'hui ses sujets.

Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre
Majest aurait t trs-funeste  ses armes, et qu'il est fort heureux
que, jusqu' prsent, je n'aie pas d l'oprer. Mais, si l'intention de
Votre Majest tait que je dusse le plus promptement possible rentrer en
France avec ce que j'aurais pu conserver de son arme, que n'a-t-elle
daign me l'ordonner? Elle doit en tre bien persuade, ses moindres
dsirs seront toujours des lois suprmes pour moi; mais Votre Majest
m'a appris que dans le mtier des armes il n'est pas permis de deviner
les intentions, et qu'on doit se borner  excuter les ordres.

Quoiqu'il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient ns
dans le coeur de Votre Majest. Un dvouement aussi parfait que le mien
doit avoir excit la jalousie; puisse-t-elle ne point parvenir  altrer
les bonts de Votre Majest pour moi! elles seront toujours ma plus
chre rcompense. Le but de toute ma vie sera de les justifier, et je ne
cesserai jamais de mettre mon bonheur  vous prouver mon attachement et
ma gloire  vous servir.

Je suis, Sire, etc.

Sign: EUGNE NAPOLON.


N XXII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Nangis, le 18 fvrier 1814.

Mon fils,

J'ai reu votre lettre du 9 fvrier, j'ai vu avec plaisir les avantages
que vous avez obtenus; s'ils avaient t un peu plus dcisifs et que
l'ennemi se ft plus compromit, nous aurions pu garder l'Italie. Tascher
vous fera connatre l'tat des choses ici; j'ai dtruit l'arme de
Silsie, compose de Russes et de Prussiens; j'ai commenc hier  battre
Schwarzenberg; j'ai, dans ces quatre jours, fait trente  quarante mille
prisonniers, pris une vingtaine de gnraux, cinq  six cents officiers,
cent cinquante  deux cents pices de canon et une immense quantit de
bagages; je n'ai perdu presque personne; la cavalerie ennemie est  bas,
leurs chevaux sont morts de fatigue; ils sont beaucoup diminus;
d'ailleurs ils se sont trop tendus.

Il est donc possible, si la fortune continue  nous sourire, que
l'ennemi soit rejet en grand dsordre hors de nos frontires et que
nous puissions alors conserver l'Italie. Dans cette supposition, le roi
de Naples changerait probablement de parti.

Votre pre affectionn,

NAPOLON.


N XXIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Au chteau de Surville, prs Montereau, le 19 fvrier 1814.

Mon fils,

Il est ncessaire que la vice-reine se rende sans dlai  Paris pour y
faire ses couches, mon intention tant que, dans aucun cas, elle ne
reste dans le pays occup par l'ennemi. Faites-la donc partir
sur-le-champ. Je vous ai expdi Tascher; il vous fera connatre les
vnements qui ont eu lieu avant son dpart. Depuis j'ai battu
Wittgenstein au combat de Nangis, je lui ai fait quatre mille
prisonniers russes et pris des canons et des drapeaux, et surtout j'ai
enlev  l'ennemi le pont de Montereau sans qu'il ait pu le brler.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.


N XXIV.--EXTRAIT D'UN RAPPORT DU COMTE TASCHER DE LA PAGERIE, ENVOY
AUPRS DE L'EMPEREUR APRS LA BATAILLE DU MINCIO, LE 9 FVRIER 1814, ET
REPARTI DE PARIS LE 18 FVRIER.

Quartier gnral della Volta, le 27 fvrier.

................................ Le lendemain matin (18), Sa Majest me
fit appeler; je fus introduit dans son cabinet, et elle me dit:
Tascher, tu vas partir tout de suite pour retourner en Italie; tu ne
t'arrteras  Paris que pour voir ta femme, sans communiquer avec qui
que ce soit; tu diras  Eugne que j'ai t vainqueur  Champaubert et 
Montmirail des meilleures troupes de la coalition; que Schwarzenberg m'a
fait demander cette nuit, par un de ses aides de camp, un armistice,
mais que je n'en suis pas dupe, car c'est pour me leurrer et gagner du
temps. Tu lui diras que, si les ordres qui ont t donns hier au
marchal Victor avaient t ponctuellement excuts, il en serait
rsult la perte des corps bavarois et des Wurtembergeois, pris au
dpourvu par ce mouvement, et qu'alors, n'ayant plus devant lui que des
Autrichiens, qui sont de mauvais soldats et de la canaille, il les
aurait mens  coups de fouet de poste; mais que, rien de ce qui avait
t ordonn n'ayant t fait, il a fallu recourir  de nouvelles
chances. Sa Majest ajouta: Tu diras  Eugne que je lui donne ordre
de garder l'Italie le plus longtemps possible; de s'y dfendre; qu'il ne
s'occupe pas de l'arme napolitaine, compose de mauvais soldats, et du
roi de Naples qui est un fou, un ingrat; en cas qu'il soit oblig de
cder du terrain, de ne laisser dans les places fortes qu'il sera oblig
d'abandonner que juste le nombre de soldats italiens ncessaire pour en
faire le service; de ne perdre du terrain que pied  pied en le
dfendant, et qu'enfin, s'il tait serr de trop prs, de runir tous
ses moyens, de se retirer sous les murs de Milan, d'y livrer bataille;
que, s'il est vaincu, d'oprer sa retraite sur les Alpes comme il
pourra; ne cder le terrain qu' la dernire extrmit. Dis  Eugne que
je suis content de lui; qu'il tmoigne ma satisfaction  l'arme
d'Italie, et que sur toute la ligne il fasse tirer une salve de cent
coups de canon en rjouissance des victoires de Champaubert et de
Montmirail.  Lyon, tu verras le prfet; tu diras au marchal Augereau
qui y commande qu'ayant pris douze mille hommes de vieux soldats, y
compris le 13e de cuirassiers et le 11e de hussards, d'y runir les
nouvelles leves, les gardes nationales, la gendarmerie, de marcher
sur-le-champ, tte baisse, sur Mcon et Chlons, sans s'occuper des
mouvements de l'ennemi sur sa droite; qu'il n'aura  combattre que le
corps du prince de Hesse-Hombourg, compos des troupes de nouvelle leve
des petits princes allemands, commands par des officiers de la noblesse
allemande sans aucune exprience de la guerre; qu'il doit les vaincre et
ne pas s'effrayer du nombre.  Turin, tu diras au prince Borghse de
contremander l'vacuation de la Toscane s'il en est encore temps; mais,
dans le cas contraire, d'arrter les troupes dans leurs mouvements; de
dfendre les diffrentes positions en avant de la ville de Gnes, de
mettre cette ville dans un tat imposant de dfense et donner
connaissance de ces dispositions au vice-roi.

De Votre Altesse Impriale, etc., etc.

L. TASCHER DE LA PAGERIE.


N XXV.--LE PRINCE EUGNE  L'EMPEREUR.

Volta, le 27 fvrier 1814, au soir.

Sire,

J'ai reu ce matin les ordres de Votre Majest, en date du 19,
concernant le dpart de la vice-reine de Milan. J'ai t profondment
afflig de voir, par la forme de cet ordre, que Sa Majest s'tait
mprise sur mes vritables intentions, en pensant que j'eusse jamais eu
celle de laisser la vice-reine dans des lieux qu'auraient occups les
ennemis de Votre Majest,  moins d'un obstacle physique. Je croyais,
par toute ma conduite, avoir mrit que Votre Majest ne mt plus mes
sentiments en doute.

La sant de ma femme a t trs-mauvaise depuis trois mois; les derniers
vnements, en redoublant ses inquitudes, avaient encore aggrav son
mal. Je vais lui communiquer les intentions de Votre Majest, et, ds
que sa sant le lui permettra, elles seront remplies. Je le rpte,
Sire, elles ne pouvaient nous chagriner que par les motifs injustes qui
vous les auraient suggrs, et qui sont trangers, j'ose le dire, 
votre coeur paternel.

Je suis avec respect, Sire, de Votre Majest,

Le bien soumis et tendre fils et fidle sujet.

EUGNE NAPOLON.


N XXVI.--LE MINISTRE DE LA GUERRE AU PRINCE EUGENE.

Paris, le 3 mars 1814.

J'ai reu les lettres dont Votre Altesse Impriale m'a honor sous les
dates des 16, 18, 20 et 22 fvrier, et j'ai eu soin d'en transmettre le
contenu  l'Empereur. Sa Majest y aura vu plusieurs choses
satisfaisantes, mais elle n'a encore rien fait connatre  cet gard. Je
dois croire que l'Empereur est dispos  laisser en ce moment l'arme
d'Italie dans la position o elle se trouve; et que Sa Majest se
bornera  faire revenir les garnisons de la Toscane et des tats
romains, comme l'ordre en a t donn. Dj la garnison de Livourne est
replie sur Gnes, d'aprs les dispositions arrtes par madame la
grande-duchesse, qui devait ngocier aussi pour le retour des garnisons
de Sienne, Montargentaro et des forts de Florence.

Quant  l'arme d'Italie, il parat que les succs remports par Votre
Altesse Impriale, joints  ceux que l'Empereur a obtenus de son ct,
lui procureront les moyens de se maintenir dans sa position et
d'attendre les vnements.

J'ai l'honneur,

Sign: Duc DE FELTRE.


N XXVII.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Mantoue, le 9 mars 1814, au soir.

Ma bonne Auguste, le roi de Naples a enfin lev le masque. Il nous a
attaqus hier matin  Reggio avec dix-huit  vingt mille hommes; je n'y
avais pas trois mille hommes, et on a tenu toute la journe; le gnral
Severoli y a eu la jambe emporte et nous y avons perdu deux cent
cinquante  trois cents hommes. Nos troupes se sont replies sur Parme
et ont pris en arrire la position de Toro; cela me fera faire un second
mouvement sur Plaisance, surtout si le roi de Naples continue 
s'avancer. Le gnral ***, que j'ai laiss sur le Mincio, a une peur de
tous les diables depuis que je n'y suis plus.

Je t'engage, ma bonne amie,  continuer tes prparatifs, et demain ou
aprs-demain je t'enverrai Triaire; tout cela dpendra, du reste, des
nouvelles et des vnements!

EUGNE.


N XXVIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGNE.

Soissons, le 12 mars 1814.

Mon fils, je reois une lettre de vous, et une de la vice-reine, qui
sont de l'extravagance; il faut que vous ayez perdu la tte: c'est par
dignit et honneur que j'ai dsir que la vice-reine vnt faire ses
couches  Paris, et je la connais trop susceptible pour penser qu'elle
puisse se rsoudre  se trouver dans cet tat au milieu des Autrichiens.
Sur la demande de la reine Hortense, j'aurais pu vous en crire plus
tt; mais alors Paris tait menac. Du moment que cette ville ne l'est
plus, il n'y aurait rien de plus simple aujourd'hui que de venir faire
ses couches au milieu de sa famille, et dans le lieu o il y a le
moindre sujet d'inquitude. Il faut que vous soyez fou pour supposer que
tout ceci se rapporte  de la politique. Je ne change jamais ni de
style ni de ton, et je vous ai crit comme je vous ai toujours crit.

Il est fcheux, pour le sicle o nous vivons, que votre rponse au roi
de Bavire vous ait valu l'estime de toute l'Europe. Quant  moi, je ne
vous en ai pas fait compliment, parce que vous n'avez fait que votre
devoir, et que c'est une chose simple. Toutefois vous en avez dj la
rcompense, mme dans l'opinion de l'ennemi, de qui le mpris pour votre
voisin est au dernier degr.

Je vous cris une lettre en chiffres pour vous faire connatre mes
intentions.

Votre affectionn pre,

NAPOLON


N XXIX.--COPIE DE LA LETTRE EN CHIFFRES.

Mme date.

Mon fils, je vous envoie copie d'une lettre fort extraordinaire que je
reois du roi de Naples. Lorsqu'on m'assassine, moi et la France, de
pareils sentiments sont vraiment une chose inconcevable.

Je reois galement la lettre que vous m'crivez avec le projet de
trait que le roi vous a envoy. Vous sentez que cette ide est une
folie. Cependant envoyez un agent auprs de ce tratre extraordinaire,
et faites un trait avec lui en mon nom. Ne touchez au Pimont ni 
Gnes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce trait
reste secret jusqu' ce qu'on ait chass les Autrichiens du pays, et que
vingt-quatre heures aprs sa signature le roi se dclare et tombe sur
les Autrichiens. Vous pouvez tout faire en ce sens; rien ne doit tre
pargn dans la situation actuelle pour ajouter  nos efforts les
efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car aprs une
pareille ingratitude et dans de telles circonstances rien ne lie.

Voulant l'embarrasser, j'ai donn ordre que le pape ft envoy par
Plaisance et Parme aux avant-postes. J'ai fait crire au pape qu'ayant
demand, _comme vque de Rome_,  retourner dans son diocse, je le lui
ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager  rien relativement au
pape, soit  le reconnatre, comme  ne pas le reconnatre.

Votre affectionn pre,

NAPOLON.


N XXX.--LE PRINCE EUGNE  LA PRINCESSE AUGUSTE.

Mantoue, le 16 mars 1814, au soir.

Les dernires lettres de Paris nous donnent quelque espoir de paix, et
on m'assure que tout devait tre termin le 18. Esprons qu'avant le 1er
avril notre sort sera entirement termin; car tu ne pourrais pas
attendre plus longtemps  te fixer un lieu dfinitif de tes couches, et,
si alors tu peux rellement encore voyager, nous choisirons une petite
ville du midi de la France. Mais tout cela dans le cas o rien ne
finirait, et cela n'est pas possible.


N XXXI.--LE MME  LA MME.

Mantoue, le 19 mars 1814, au soir.

Ma bonne Auguste, je te renvoie la lettre de l'Empereur, et j'y joins
celle qu'il m'a adresse sur le mme sujet; elles prouvent bien qu'il se
repent de ce qu'il nous avait crit primitivement pour ton dpart.
L'Empereur m'envoie en chiffres l'autorisation de m'arranger avec le roi
de Naples; cela est trop tard, je crois; il y a trois mois que je la
demande; mais enfin j'essayerai. Ne parle de cela  personne, car le
trait doit tre secret.


N XXXII.--LE MME  LA MME.

Mantoue, le 23 mars 1814, au soir.

Je te rpondrai demain sur tes ides de rester  Alexandrie ou  Mantoue
pour tes couches. Cette dernire ide me sourit beaucoup au premier
abord; il y aurait pourtant de terrible l'ide de te laisser sans aucune
espce de communication, si je me retirais. Ce matin je suis trs-occup
car j'ai  rendre compte  l'Empereur des tentatives faites auprs du
roi de Naples. Aprs avoir donn les plus grandes protestations d'amiti
et d'attachement  l'Empereur, il prtend m'obliger  faire passer les
Alpes  toutes les troupes franaises, et alors, dit-il, il s'entendra
avec moi. Comme je connais l'homme, tu sens bien que je ne me mettrai
jamais en position d'tre  sa discrtion.

Quel pouvantable tratre!


Voici la note de M. de Blacas fils:

C'est une exagration de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas
servi. Capitaine de dragons dans le rgiment du roi, en 1790, il fit
toutes les campagnes de l'arme de Cond et ne vint se fixer
momentanment  Florence qu'aprs le licenciement. Jamais M. de Blacas
n'a reu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit
millions qui lui auraient t confis au retour de Gand par le roi Louis
XVIII, voici l'entire vrit:

Une somme considrable fut en effet remise par le roi  M. de Blacas
avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'chiquier et
autres valeurs anglaises. La ngociation se fit par l'intermdiaire de
banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque
anne, M. de Blacas prsentait un rapport au roi sur le revenu et sur
l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut
lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dpt, et il lui en
remit tous les titres.  partir de ce moment, l'administration en fut
confie  M. de Belleville qui donna une dcharge signe de lui et
_approuve_ par le roi. Cette pice, ainsi que les comptes rendus de
1815  1824, qui portent tous le _vu et approuv_ de la main du roi
Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans
les papiers que M. de Blacas a laisss  sa famille. Ce fut sous le nom
de M. de Belleville que ces fonds figurrent dsormais chez les
banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont
t l'unique ressource du roi Charles X  son arrive en Angleterre
aprs la Rvolution de 1830.

FIN DU TOME NEUVIME ET DERNIER.


TABLE DES MATIRES


LIVRE VINGT-CINQUIME.--1835-1838.

Reprise de mes _Mmoires_.--Publication de mon voyage en
Orient.--Instances du gnral de Witt pour que je prenne du service en
Russie.--Le savant Fossombroni.

Couronnement de l'empereur et de l'impratrice d'Autriche en
Bohme.--Voyage en Bohme.--Richesses de la Bohme.--Chteau de
Rothenhof.--Chteau de Frauenberg.--Cristaux de Bohme.--Fabrique de
Leonor-Hain.

Prague.--Palais des tats.--Muse.--Bibliothque.--Champ de bataille de
Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Chteau de Brandeis.--Fabrique
Koeklin.--Chteau de Tetschen.

Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse  Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le
marchal Paskewitz.--tablissement mtallurgique de
Platz.--Carlsbad.--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.
--Riesenstein..

Champ de bataille de Znam.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
bataille de Lowositz.

L'empereur Nicolas.--Entrevue mystrieuse.--Les contradictions de son
caractre.--Pilnitz.

Trsor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse
saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frres
Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brnn.--Le
Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.
Chteau de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver  Vienne.--M. le duc de
Bordeaux.--tudes sur les fours  puddler.

LIVRE VINGT-SIXIME.--1839-1841.

Affaires d'Orient de 1839  1841.--Mes rapports avec Mhmet-Ali.
Confidences. 108

Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermdiaire utile.

Opinion du prince de Metternich.--Situation de Mhmet-Ali vis--vis de
diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de
Metternich s'appuie sur l'Angleterre.

Mmoire sur la question d'Orient, intitul: _De la crise de l'Orient et
de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspire  Vienne parle
trait du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
France.--Raisons de la faiblesse de l'arme gyptienne en campagne.

Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes
relations avec l'gypte.--Appendice.

CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIME

Correspondance entre le marchal Marmont et Boghos-Joussouf.

Relation de la bataille de Nzib par Soliman-Pacha.

Observations du marchal sur cette bataille.

LIVRE VINGT-SEPTIME.--1841.

Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de
Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Apprciation de son caractre.--Sa
famille.--Ses embarras.--Anecdotes.

Je me dtermine  m'tablir  Venise.--M. le duc de Bordeaux.

Venise.--Place Saint-Marc.--Considrations sur les diffrentes phases de
la puissance de Venise.--Socit de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.

Chioggia.--L'Adige.--Digues.

Le P.

Bologne.--Peintures.

Florence.--Tableaux.

Gnes.

MLANGES.

Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au marchal duc de
Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 fvrier 1831).

Promenades dans Rome.

Des rvolutions et des circonstances qui les amnent.

Des vertus des peuples barbares.

Notes relatives  quelques passages des _Mmoires_ du duc de Raguse
concernant le prince Eugne et M. le duc de Blacas.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TOME NEUVIME ET DERNIER.









End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse (9/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) ***

***** This file should be named 34620-8.txt or 34620-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/3/4/6/2/34620/

Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
