The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglire, Volume II (of
2), by Jules Sandeau

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Title: Mademoiselle de la Seiglire, Volume II (of 2)

Author: Jules Sandeau

Release Date: December 19, 2010 [EBook #34693]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MADEMOISELLE DE LA SEIGLIRE

PAR

JULES SANDEAU

II

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

1847




I


Mademoiselle de La Seiglire veillait seule. Accoude sur l'appui d'une
fentre ouverte, le front appuy sur sa main, dont les doigts se
perdaient sous les nattes de sa chevelure, elle coutait d'un air
distrait les confuses rumeurs qui montaient des champs endormis, concert
de l'eau, du feuillage et des brises, nocturne de la cration, langage
harmonieux des nuits toiles et sereines.  toutes ces voix et  tous
ces murmures, mademoiselle de La Seiglire mlait les premiers
tressaillements d'un coeur o la vie commenait  poindre et  se
rvler. Il se faisait en elle comme un bruit de source cache, prs de
sourdre, et soulevant dj la mousse et le gazon qui la couvrent. Hlne
s'tait leve dans un monde gracieux, lgant et poli, mais peu
accident, froid, correct, compass, nous n'avons pas dit ennuyeux. Ses
entretiens avec le vieux Stamply, les lettres de Bernard, l'image et le
souvenir d'un mort qu'elle n'avait jamais connu, avaient t tout le
pome de sa jeunesse.  force d'entendre parler de ce mort,  force de
lire et relire ces lettres qui respiraient toutes une adorable pit
filiale unie aux exaltations de la gloire, lettres d'enfant autant que
de hros, caressantes et chevaleresques, toutes crites dans l'ivresse
du triomphe, le lendemain d'un jour de combat, elle en tait venue  se
prendre pour lui de cette potique affection qui s'attache  la mmoire
des jeunes amis moissonns avant l'ge. Peu  peu, ce sentiment trange
avait germ et s'tait panoui dans son sein comme une fleur
mystrieuse: petite fleur bleue de l'idal qui parfume le fond des mes,
aux heures solitaires Hlne se penchait sur son coeur pour la voir et
pour la respirer. Comment se serait-elle dfie d'un rve dont elle
n'avait jamais entrevu la ralit? comment aurait-elle pu s'effaroucher
d'une ombre dont le corps dormait au tombeau? Parfois elle emportait ces
lettres dans ses excursions, comme elle aurait pu faire d'un livre aim,
et ce matin mme, sur la pente des coteaux, assise sous un bouquet de
trembles, elle en avait relu la plus touchante, celle dans laquelle
Bernard envoyait  son vieux pre le premier bout de ruban rouge qui
avait brill sur sa poitrine. Le bout de ruban s'y trouvait encore,
terni par la fume de la poudre et par les baisers du vieux Stamply.
Hlne n'avait pu s'empcher de songer que cela valait bien,  tout
prendre, les oeillets, les roses ou les camlias que M. de Vaubert
portait toujours  sa boutonnire. Elle tait donc revenue la tte et
l'esprit tout remplis d'expressions de flamme, et de retour au chteau,
 peine entre dans le salon, on lui avait montr Bernard, Bernard
ressuscit, Bernard debout et vivant devant elle. C'tait plus qu'il
n'en fallait  coup sr pour surprendre vivement une imagination oisive,
qui ne s'tait jusqu' prsent exalte que pour des chimres.
L'apparition miraculeuse de ce jeune homme, qui ne ressemblait  rien de
ce qu'elle avait vu jusqu'alors, et qui ne rpondait pas trop mal au
type qu'elle s'en tait form confusment, la position de ce fils
qu'elle croyait dshrit par la probit de son pre, son air triste et
grave, son attitude digne et fire, le belliqueux clat de son front et
de son regard, ce qu'il avait endur et souffert, enfin tous les dtails
de cette trange journe avaient produit sur la belle enfant une
impression romanesque et profonde; mais, trop loin de souponner ce qui
se passait dans son tre pour pouvoir s'en alarmer, mademoiselle de La
Seiglire s'abandonnait sans trouble aux sensations qui affluaient en
elle comme les flots d'une nouvelle vie. Cependant elle comprit que,
puisque Bernard vivait, elle n'avait plus le droit de garder les lettres
que le vieux Stamply lui avait confies  son lit de mort. Prs de s'en
sparer, son coeur se serra; elle les prit toutes une  une, les relut
toutes une dernire fois, puis elle les glissa sous une mme enveloppe,
aprs avoir dit un silencieux adieu  ces amies de sa solitude,  ces
compagnes de son dsoeuvrement. Cela fait, la jeune fille revint au
balcon, et s'y tint quelque temps encore  regarder les toiles qui
scintillaient au ciel, la blanche vapeur qui traait dans l'air le cours
invisible du Clain, et la lune pareille  un disque de cuivre dont
l'horizon rongeait les bords.

       *       *       *       *       *

Quoiqu'il ft jour depuis plusieurs heures, Bernard se rveilla dans
l'obscurit; seulement un rayon de soleil, venant on ne sait d'o,
coupait en deux l'appartement par une bande lumineuse dans laquelle
tournoyait follement un essaim de petites mouches mles  un million
d'atomes, poussire d'or dans un sillon de feu. Aprs tre rest
quelques instants plong dans cet tat de bien-tre et de nonchalance
qui n'est ni la veille ni le sommeil, tout  coup, au mugissement sourd
de la ralit qui commenait  lui arriver comme le bruit de la mare
montante, il se dressa sur son sant, prta l'oreille, et promena autour
de lui un regard tonn. Le bruit se rapprochait, la mare montait
toujours. Inquiet, perdu, il se jeta  bas du lit, tira les rideaux,
ouvrit les volets, et, l'esprit et les yeux illumins en mme temps, il
vit clair  la fois dans sa chambre et dans sa destine. L'aigle qui,
aprs s'tre endormi libre dans son aire, se rveillerait sur un
perchoir, dans une cage de mnagerie, n'prouverait pas un sentiment de
rage et de stupeur plus sombre ni plus terrible que ne le fut celui de
Bernard au souvenir de ce qui s'tait pass la veille. Il se pressa le
front avec dsespoir, et se prodigua les noms de lche, de parjure et
d'infme. Il fut tent de jeter par la fentre les vases du Japon, la
coupe aux pices d'or, les babouches turques, le plateau de cigares, et
de consommer l'expiation en se prcipitant lui-mme. Il voulut aller
tordre le col  la baronne; il chercha quel chtiment il infligerait au
marquis; Hlne elle-mme ne trouva point grce devant sa colre.
Immobile devant une glace, il se demandait si c'tait bien son image
qu'il y voyait se reflter. tait-ce donc lui en effet? Tratre en un
jour  tous ses instincts, tratre  ses opinions,  ses sentiments, 
son origine,  ses devoirs,  ses rsolutions,  ses intrts mme, il
avait fray avec la noblesse, accept l'hospitalit des spoliateurs et
des assassins de son pre! Par quel charme funeste? par quel
enchantement tnbreux? Indign de s'tre fait jouer comme un enfant,
convaincu que le marquis n'tait qu'un vieux rou, sa fille qu'une jeune
intrigante leve  l'cole de madame de Vaubert, dgag de tous les
liens dont on l'avait insidieusement enlac, honteux et furieux  la
fois de s'tre laiss enchaner, comme Gulliver, par des nains, il prit
sa cravache, enfona son chapeau sur sa tte, et, sans vouloir seulement
prendre cong de ses htes, il sortit du chteau, dcide n'y plus
rentrer que lorsqu'il en aurait chass la race des La Seiglire.

       *       *       *       *       *

En traversant une cour plante de figuiers, de marronniers et de
tilleuls, pour gagner les curies et seller lui-mme le cheval qui
l'avait amen, il fut rencontr par mademoiselle de La Seiglire, qui
sortait de son appartement, en simple nglig de matin, encore plus
belle ainsi qu'il ne l'avait vue la veille, le front si pur et si
serein, la dmarche si calme, le regard si limpide, que Bernard, en
l'apercevant, sentit sa conviction s vanouir avec sa colre, de mme
qu'au soleil levant se disperse et se fond la brume des collines.
Souponner cette fire et suave crature de ruse, de mensonge,
d'intrigue et de duplicit, autant aurait valu accuser de meurtre et de
carnage les palombes au plumage ardois qui se becquetaient sur le toit
du colombier voisin. La jeune fille alla droit au jeune homme.

--Monsieur, je vous cherchais, dit-elle.

 ce timbre de voix plus doux et plus frais que l'haleine embaume du
printemps, plus franc, plus loyal et sincre que le son de l'or sans
alliage, Bernard tressaillit, et le charme recommena. Hlne et lui se
trouvaient en cet instant prs d'une petite porte qui donnait sur la
campagne. Hlne l'ouvrit, et, passant sa main sur le bras de Bernard:

--Venez, ajouta-t-elle. Il est encore de bonne heure, et mon pre s'est
vant hier soir en vous offrant d'aller battre avec vous, ce matin, nos
landes et nos gurets. Vous serez oblig de vous contenter d'une
promenade avec moi  travers champs. Vous y perdrez; mais les livres y
gagneront.

--Tenez, Mademoiselle, dit Bernard d'une voix tremblante en se dgageant
doucement de la main d'Hlne, je vous vnre et vous honore. Je vous
crois aussi noble que belle; je sens que douter de vous, ce serait
douter de Dieu mme. Vous avez aim mon pre; vous avez t l'ange
gardienne sa vieillesse. Vous l'avez assist souffrant; vous vous tes
assise  son chevet; vous l'avez aid  mourir. Soyez-en remercie et
bnie. Vous avez rempli les devoirs de l'absent; je vous en garderai
dans mon coeur une reconnaissance ternelle. Cependant laissez-moi
partir. Je ne saurais vous expliquer les motifs imprieux qui m'en font
une loi; mais puisque je la subis, cette loi, puisque j'ai la force de
m'arracher  la grce de vos instances, vous devez comprendre,
Mademoiselle, que les motifs qui me commandent sont bien imprieux en
effet.

--Monsieur, rpondit mademoiselle de La Seiglire, qui croyait connatre
ces motifs dont parlait Bernard; si vous tes seul ici-bas, si vous
n'avez point d'affection srieuse qui vous appelle ailleurs, si votre
coeur est libre de tout lien, je ne sais rien qui vous puisse dispenser
de vivre au milieu de nous.

--Je suis seul ici-bas, et mon coeur est libre de tout lien, rpliqua
tristement le jeune homme; mais songez que je ne suis qu'un soldat de
moeurs rudes et sans doute grossires. Je n'ai ni les gots, ni les
habitudes, ni les opinions de monsieur votre pre. tranger au monde o
vous vivez, j'y serais importun, et moi-mme j'y souffrirais peut-tre.

--N'est-ce que cela, monsieur? dit Hlne. Mais songez donc  votre tour
que vous tes ici sur vos terres, et que nul ne songera jamais 
contrarier vos gots, vos habitudes et vos opinions. Mon pre est un
esprit aimable, indulgent et facile. Vous nous verrez  vos heures; si
vous le prfrez, vous ne nous verrez jamais. Vous choisirez le genre de
vie qui vous conviendra le mieux, et,  part la temprature, dont nous
ne saurions disposer, il ne tiendra qu' vous de vous croire encore en
pleine Sibrie. Seulement vous ne glerez pas, et vous aurez la France 
votre porte.

--Soyez sre, mademoiselle, rpondit Bernard, que ma place n'est point
chez le marquis de La Seiglire.

--C'est me faire entendre, monsieur, que ce n'est point ici notre place,
rpondit mademoiselle de La Seiglire, car nous sommes ici chez vous.

Ainsi ces deux coeurs honntes et charmants abdiquaient chacun de son
ct pour ne pas s'humilier l'un l'autre. Bernard rougit, se troubla et
se tut.

--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne pouvez pas partir, et vous ne
partirez pas. Venez, ajouta Hlne en reprenant le bras du jeune homme.
Je vous ai hier transmis, pour ainsi dire, les derniers jours de votre
pre; il me reste encore un dpt qu'il m'a confi  son lit de mort, et
que je tiens  vous remettre.

 ces mots, elle entrana Bernard qui la suivit encore une fois, et tous
deux s'enfoncrent dans un sentier couvert qui courait  travers les
terres entre deux haies d'pines et de trones. Il faisait une de ces
riantes matines que n'ont point encore voiles les mlancolies de
l'automne. Bernard reconnaissait les sites au milieu desquels il s'tait
lev;  chaque pas, il veillait un souvenir;  chaque dtour de haie,
il rencontrait une frache image de ses jeunes annes. Ainsi marchant,
tous deux s'entretenaient des jours couls. Bernard disait son enfance
turbulente; Hlne racontait sa jeunesse grave et srieuse. Parfois ils
s'arrtaient, soit pour changer une ide, une observation ou un
sentiment, soit pour cueillir les menthes et les digitales qui bordaient
les marges du chemin, soit pour admirer les effets de lumire sur les
prs et sur les coteaux; puis, tout surpris de quelque rvlation
sympathique, ils poursuivaient leur route en silence jusqu' ce qu'un
nouvel incident vnt interrompre le langage muet de leurs mes. S'il
paraissait trange, disons le mot, inconvenant,  quelques esprits
rigoristes et timors que la fille du marquis de La Seiglire se
proment, en toilette de matin, au bras de ce jeune homme qu'elle avait
vu la veille pour la premire fois, c'est que ces esprits, dont nous
respectons d'ailleurs les susceptibilits exquises, oublieraient que
mademoiselle de La Seiglire tait trop chaste et trop pure pour avoir
la pudeur et la retenue que le monde enseigne  ses vestales; nous leur
rappellerions aussi qu'Hlne avait grandi dans la solitude et dans la
libert, et qu'enfin, en suivant le secret penchant de son coeur, elle
croyait accomplir un devoir. Au bout d'une heure de marche, ils
arrivrent, sans y songer et sans l'avoir cherche,  la ferme o
Bernard tait n.  la vue de cette humble habitation o rien n'avait
chang, Bernard ne put retenir son motion. Il voulut tout revoir et
tout visiter; puis il alla s'asseoir auprs d'Hlne, dans la cour, sur
ce mme banc o son pre s'tait assis quelques jours avant d'expirer.
Tous deux taient attendris, et ils restrent silencieux. Quand Bernard
releva sa tte, qu'il avait tenue longtemps entre ses mains, son visage
tait mouill de larmes.

--Mademoiselle, dit-il en se tournant vers Hlne, j'ai racont hier
devant vous six annes d'exil et de dur esclavage. Vous tes bonne, je
le sais, je le sens. Peut-tre avez-vous plaint mon martyre, et
pourtant, dans ce rcit indiscret de mes maux et de mes misres, je n'ai
pas fait entrer la plus cruelle de mes tortures. Cette torture n'a point
cess, je la porte en moi comme un vautour qui me ronge le sein. Quand
je quittai mon pre, il tait vieux dj et seul au monde. Vainement
m'objecta-t-il qu'il n'avait plus que moi sur la terre. Je le dlaissai
sans piti pour courir aprs ce fantme qui s'appelle la gloire. Au
milieu du bruit des camps et des enivrements de la guerre, je ne
songeais pas que j'tais un ingrat; dans le silence de la captivit, je
me sentis cras tout d'un coup sous le poids d'une pense terrible. Je
me reprsentai mon vieux pre sans parents, sans amis, sans famille,
frapp d'abandon, pleurant ma mort, mais accusant ma vie. Ds-lors,
cette pense qu'il se plaignait de moi et qu'il accusait ma tendresse ne
me donna ni trve ni merci; ce devint le mal de mon coeur, et je me
demande encore  cette heure s'il m'a pardonn en mourant.

--Il est mort en bnissant votre mmoire, rpondit la jeune fille; il
est parti joyeux, avec le doux espoir d'aller vous embrasser l-haut.

--Jamais ne parla-t-il de moi avec amertume?

--Il ne parla jamais de vous qu'avec amour, avec enthousiasme.

--Jamais n'a-t-il maudit mon dpart?

--Il n'a jamais que tressailli d'orgueil  l'ide de vos glorieux
travaux. Vous n'tiez plus pour lui, et cependant vous tiez encore sa
vie tout entire. Il vous pleurait, et cependant il n'existait qu'en
vous et que par vous. Prs d'expirer, il me livra vos lettres comme ce
qui lui restait de plus cher et de plus prcieux  lguer. Ces lettres,
les voici, dit Hlne en les tirant d'un sac de velours et en les
remettant  Bernard; elles m'ont appris  connatre et  aimer la
France, et j'ai vu souvent votre pre les tremper de ses pleurs et de
ses baisers.

--Mademoiselle, dit Bernard d'une voix mue, vous qui avez aid le pre
 mourir et qui aidez le fils  vivre, soyez remercie et bnie encore
une fois.

Ils s'en retournrent plus silencieux qu'ils n'taient venus. Encore
sous le coup du rve affreux qu'il avait fait la nuit, M. de La
Seiglire reut cordialement Bernard, qui ne put se dispenser de
s'asseoir  la table du djeuner, entre le marquis et sa fille. Livr 
lui-mme, le marquis fut charmant, et s'il lui chappa quelques
imprudences, ces tourderies eurent un caractre de franchise et de
loyaut qui ne dplut pas  la nature loyale et franche de son hte. Le
repas achev, la journe s'coula comme un rve, Bernard toujours prt 
partir, et toujours empch par quelque nouvel pisode. Il feuilleta des
albums avec Hlne, passa dans la salle de billard avec le marquis, se
laissa promener en calche dcouverte, visita les curies du chteau,
parla de chevaux avec le vieux gentilhomme qui les aimait et prtendait
s'y connatre. Dans l'aprs-midi survint madame de Vaubert, qui dploya
toutes les chatteries de sa grce et de son esprit. Le dner fut presque
joyeux. Le soir, au coin du feu, Bernard s'oublia encore une fois 
raconter ses batailles. Bref, sur le coup de minuit, aprs avoir serr
la main du marquis, il se retira dans son appartement, et, tout en se
promettant de s'loigner le lendemain, il fuma un cigare, se coucha et
fit de doux songes.

       *       *       *       *       *

Que devenait cependant notre jeune baron? Dans la matine de ce mme
jour, madame de Vaubert, qui avait dtourn son fils de se prsenter, la
veille, au chteau, le fit appeler auprs d'elle.

--Raoul, lui dit-elle aussitt, m'aimez-vous?

--Quelle question, ma mre! rpondit le jeune homme.

--M'tes-vous dvou corps et me?

--En avez-vous jamais dout?

--Si de graves intrts qui me concernent vous obligeaient de partir
pour Paris?

--Je partirais.

--Immdiatement?

--Je vais partir.

--Sans perdre une heure?

--Je pars, dit Raoul en prenant son chapeau.

--C'est bien, dit madame de Vaubert. Cette lettre renferme mes
instructions; vous ne l'ouvrirez qu' Paris. La malle de Bordeaux
passera  Poitiers dans deux heures. Voici de l'or. Embrassez-moi.
Maintenant, partez.

--Sans prsenter mes adieux au marquis et mes hommages  sa fille?
demanda Raoul hsitant.

--Je m'en charge, dit la baronne.

--Cependant...

--Raoul, m'aimez-vous?

--Que penseront?...

--M'tes-vous dvou?

--Ma mre, je suis parti.

       *       *       *       *       *

Trois heures aprs, M. de Vaubert roulait vers Paris, moins perplexe et
moins intrigu qu'on ne pourrait se l'imaginer, et convaincu que sa mre
l'envoyait tout simplement acheter les prsents de noce.  peine arriv,
il brisa le cachet de l'enveloppe qui renfermait les instructions de la
baronne, et il lut les instructions suivantes:

Amusez-vous, voyez le monde, ne frquentez que des gens de votre rang,
ne drogez en rien ni jamais, mnagez votre jeunesse, ne songez 
revenir que lorsque je vous rappellerai, et reposez-vous sur moi du soin
de votre bonheur.

Raoul ne comprit pas et ne chercha point  comprendre. Le lendemain, il
marchait gravement sur le boulevard, l'air froid et compass, et, au
milieu des splendeurs de ce Paris qu'il voyait pour la premire fois,
aussi peu curieux de voir et d'observer que s'il se promenait sur ses
terres.




II


Des semaines, des mois s'coulrent. Toujours prt  partir, Bernard ne
partit pas. La saison tait belle; il chassa, monta les chevaux du
marquis, et finit par se laisser aller au courant de cette vie lgante
et facile qui s'appelle la vie de chteau. Les saillies du marquis lui
plaisaient; bien qu'il conservt encore auprs de madame de Vaubert un
sentiment de vague dfiance et d'inexplicable malaise, il avait subi,
cependant, sans chercher  s'en rendre compte, le charme de sa grce et
de son esprit. Les repas taient gais, les vins taient exquis; les
promenades,  la nuit tombante, sur le bord du Clain ou sous les arbres
du parc effeuill par l'automne, les causeries autour de l'tre, la
discussion, les longs rcits, abrgeaient les soires oisives. Lorsqu'il
chappait au marquis quelque aristocratique boutade qui clatait comme
une obus sous les pieds de Bernard, Hlne, qui travaillait sous la
lueur de la lampe  quelque ouvrage d'aiguille, levait sa blonde tte et
fermait avec un sourire la blessure que son pre avait faite.
Mademoiselle de La Seiglire, qui continuait de croire que ce jeune
homme tait au chteau dans une position pnible, humiliante et
prcaire, n'avait d'autre proccupation que de la lui faire oublier, et
cette erreur valait  Bernard de si doux ddommagements, qu'il
supportait avec une hroque patience dont il tait tonn lui-mme les
tourderies de l'incorrigible vieillard. D'ailleurs, quoiqu'ils ne
s'entendissent sur rien, Bernard et le marquis en taient arrivs  se
prendre d'une espce d'affection l'un pour l'autre. Le caractre ouvert
du fils Stamply, sa nature franche et loyale, son attitude ferme, sa
parole brusque et hardie, l'exaltation mme de ses sentiments toutes les
fois qu'il tait question des batailles de l'empire et de la gloire de
son empereur, ne rpugnaient pas au vieux gentilhomme. D'un autre ct,
les chevaleresques enfantillages du grand seigneur agraient assez au
jeune soldat. Ils chassaient ensemble, couraient  cheval, jouaient au
billard, discutaient sur la politique, s'emportaient, bataillaient, et
n'taient pas loin de s'aimer.--Ma foi! pensait le marquis, pour un
hussard, fils de manant, ce brave garon n'est vraiment pas trop
mal.--Eh bien! se disait Bernard, pour un marquis, voltigeur de l'ancien
rgime, ce vieux bonhomme n'est pas trop dplaisant.--Et le soir en se
quittant, le matin en se retrouvant, ils se serraient cordialement la
main.

L'automne tirait  sa fin; l'hiver fit sentir plus vivement encore 
Bernard les joies du foyer et les dlices de l'intimit. Depuis son
installation au chteau, on avait cru devoir loigner par prudence la
tourbe des visiteurs. On vivait en famille: les ftes avaient cess.
Bernard, qui avait pass le prcdent hiver dans les steppes hyperbores
ne songea plus  rsister aux sductions d'un intrieur aimable et
charmant. Il reconnut qu'en fin de compte ces nobles avaient du bon et
qu'ils gagnaient  tre vus de prs; il se demanda ce qu'il serait
devenu, triste et seul, dans ce chteau dsert; il se dit qu'il
manquerait de respect  la mmoire de son pre en agissant de rigueur
contre les tres qui avaient gay la fin de ses jours, et que,
puisqu'on ne lui contestait pas ses droits, il devait laisser au temps,
 la dlicatesse et  la loyaut de ses htes, le soin de terminer
convenablement cette trange histoire, sans secousses, sans luttes et
sans dchirements. Bref, en s'abandonnant mollement  la drive du flot
qui le berait, il ne manqua pas de bonnes raisons pour excuser  ses
propres yeux et pour justifier sa faiblesse. Il en tait une qui les
valait toutes; ce fut la seule qu'il ne se donna pas.

       *       *       *       *       *

Le temps fuyait, pour Hlne, lger et rapide; pour Bernard, rapide et
lger. Il n'tait pas besoin d'une bien grande perspicacit pour prvoir
ce qui s'allait passer entre ces deux jeunes coeurs; mais notre
gentilhomme, qui s'entendait en amour comme en politique, ne devait pas
aborder l'ide que son sang pt s'prendre pour celui de son ancien
fermier. D'une autre part, madame de Vaubert, qui, avec toutes les
finesses de l'esprit, n'avait jamais souponn les surprises de la
passion, ne pouvait pas raisonnablement supposer que la prsence de
Bernard dt clipser l'image de Raoul. Mademoiselle de La Seiglire ne
le supposait pas davantage. Cette enfant se doutait si peu de l'amour,
qu'elle croyait aimer son fianc; et, se reconnaissant devant Dieu
l'pouse de M. de Vaubert, vis--vis de Bernard croyant n'tre que
gnreuse, elle s'abandonnait sans dfiance au courant mystrieux qui
l'entranait vers lui.

Elle comparait bien parfois la jeunesse hroque de celui-ci 
l'existence oisive de celui-l; parfois,  la lecture des lettres de
Raoul, songeant aux lettres de Bernard, elle s'tonnait bien de trouver
la tendresse de l'amant moins brlante et moins exalte que ne l'tait
la tendresse du fils; quand, l'oeil tincelant, le front illumin de
magiques reflets, Bernard parlait de gloire et de combats, ou qu'assis
auprs d'elle il la contemplait en silence, Hlne sentait bien remuer
dans son sein mu quelque chose d'trange qu'elle n'avait jamais prouv
en prsence de son beau fianc; mais comment aurait-elle pu deviner
l'amour aux tressaillements de son tre, elle qui, jusqu'alors, avait
pris pour l'amour un sentiment tide et paisible, sans trouble et sans
mystre, sans douleur et sans joie? Enfin, Bernard lui-mme s'enivrait 
son insu du charme qui l'enveloppait, et c'est ainsi que ces deux jeunes
gens se voyaient chaque jour, en toute libert comme en toute innocence,
s'efforant de se faire oublier l'un  l'autre leur position respective,
Hlne, redoublant de grce, Bernard d'humilit, et ne comprenant pas
l'un et l'autre que, sous ces adorables dlicatesses, l'amour s'tait
dj gliss. Cependant il arriva qu'un jour ils en eurent simultanment
une vague rvlation.

       *       *       *       *       *

Peu de temps avant l'arrive de Bernard, par une de ces fantaisies de
jeunesse assez familires  la vieillesse du marquis, celui-ci avait
fait l'acquisition d'un jeune cheval pur sang limousin qui passait pour
indomptable, et que nul encore n'avait pu monter. Hlne l'avait appel
Roland, par allusion sans doute au Roland furieux. Un pauvre diable, qui
se donnait pour un centaure, s'tant avis de vouloir le soumettre,
Roland l'avait dsaronn, et le centaure s'tait cass les reins.
Ds-lors, personne n'avait os se frotter au rude jouteur, qu'on vantait
d'ailleurs  dix lieues  la ronde pour sa merveilleuse beaut et pour
la puret de sa race. Un jour qu'il en tait question, Bernard se fit
fort de le mater, de le soumettre et de le rendre, en moins d'un mois,
doux et docile comme un mouton brid. Madame de Vaubert l'encouragea 
le tenter; le marquis s'effora de l'en dissuader; Hlne le supplia de
n'en rien faire. Piqu d'honneur, Bernard courut aux curies et parut
bientt sous le balcon o se tenaient la baronne, M. de La Seiglire et
sa fille, en selle sur Roland magnifique et terrible. Indign du frein,
la bouche cumante, les naseaux en feu et les yeux sanglants comme une
cavale sauvage qui sentirait la sangle et le mors, le superbe animal
bondissait avec une incroyable furie, se cabrait, pirouettait et se
dressait debout sur ses jarrets d'acier, le tout  la visible
satisfaction de madame de Vaubert, qui semblait prendre le plus vif
intrt  cet exercice, et aux applaudissements du marquis
qu'merveillaient la grce et l'adresse de l'cuyer.

--Ventre-saint-gris! jeune homme, vous tes du sang des Lapithes,
s'cria-t-il en battant des mains.

Quand Bernard rentra dans le salon, il aperut Hlne plus ple que la
mort. Le reste de la journe, mademoiselle de La Seiglire ne lui
adressa pas un mot ni un regard; seulement,  la veille, comme Bernard,
qui craignait de l'avoir offense, se tenait auprs d'elle, triste et
silencieux, tandis que le marquis et madame de Vaubert taient absorbs
par une partie d'checs:

--Pourquoi jouez-vous follement votre vie? dit  voix basse et
froidement Hlne, sans lever les yeux et sans interrompre son ouvrage
de broderie.

--Ma vie? rpondit Bernard en souriant; c'est un bien pauvre enjeu.

--Vous n'en savez rien, dit Hlne.

--Croyez que nul ne s'en soucie, rpliqua Bernard d'une tremblante voix.

--Vous n'en savez rien, dit Hlne. D'ailleurs, c'est une impit de
disposer ainsi d'un don de Dieu.

--chec et mat! s'cria le marquis. Jeune homme, ajouta-t-il en se
tournant vers Bernard, je vous rpte que vous tes du sang des
Lapithes.

-- la faon dont il s'y prend, dit  son tour madame de Vaubert, je
veux qu'avant huit jours monsieur Bernard soit matre de Roland et le
mne comme un agneau.

--Vous ne monterez jamais ce cheval, dit d'un ton de froide et calme
autorit mademoiselle de La Seiglire, les yeux toujours baisss sur son
ouvrage et de manire  n'tre entendue que du jeune homme, qui se
retira presque aussitt pour cacher le trouble de son coeur.




III


Les choses en taient l, et rien ne faisait prsumer qu'elles dussent
prendre de longtemps ni jamais une face nouvelle. Carrment tablie, la
position de Bernard paraissait inattaquable, et tout ce que le marquis
pouvait raisonnablement esprer, c'tait qu'il plt  ce jeune homme de
n'y rien changer et de s'y tenir.  parler net, le marquis tait aux
champs. Instinctivement entran vers Bernard, il l'aimait ou plutt il
le tolrait volontiers, toutes les fois qu'emport par la lgret de
son naturel, il oubliait  quel titre le fils Stamply s'asseyait  sa
table et  son foyer; mais aux heures de rflexion, aussitt qu'cras
sous le sentiment de sa dpendance, il retombait dans le vrai de la
situation, le marquis ne voyait plus en lui qu'un ennemi  domicile, une
pe de Damocls suspendue par un fil et flamboyant au-dessus de sa
tte. Il y avait pour lui deux Bernard, l'un qui ne lui dplaisait pas,
l'autre qu'il aurait voulu voir s'abmer  cent pieds sous terre. Il
n'avait plus, quand il en parlait avec madame de Vaubert, ces jolies
colres et ces charmants emportements que nous lui voyions autrefois. Ce
n'tait plus ce marquis ptulant et fringant, rompant  chaque instant
son attache, et s'chappant par sauts et par bonds dans les champs de la
fantaisie. La ralit l'avait dompt, et si parfois encore il essayait
de se drober, la rude cuyre l'arrtait court en lui enfonant dans
les flancs ses perons de fer. Madame de Vaubert tait loin elle-mme de
cette mle assurance qu'elle avait montre d'abord. Non qu'elle et
abandonn la partie: madame de Vaubert n'tait point femme  si tt se
dcourager; mais, quoi qu'elle pt dire pour le rassurer, le marquis la
sentait hsitante, incertaine, trouble, irrsolue. Le fait est que la
baronne n'avait plus cette confiante intrpidit qui l'avait longtemps
soutenue, et qu'elle tait longtemps parvenue  faire passer dans le
coeur du vieux gentilhomme. En tudiant Bernard, en l'observant de prs,
en le regardant vivre, elle avait su se convaincre que ce n'tait l ni
un esprit ni un caractre avec lesquels il ft permis d'entrer en
accommodements; elle comprenait qu'elle avait affaire  une de ces mes
susceptibles et fires qui imposent des conditions, mais qui n'en
reoivent pas, qui peuvent abdiquer, mais qui ne transigent jamais. Or,
comme il s'agissait ici d'une abdication d'un million, il n'tait pas
vraisemblable que Bernard s'y rsignt aisment, quelque dsintress
qu'on le suppost. Mademoiselle de La Seiglire pouvait seule tenter
d'accomplir un pareil miracle; elle seule pouvait consommer l'oeuvre de
sduction qu'avaient,  l'insu d'elle-mme, commence victorieusement sa
beaut, sa grce et sa jeunesse. Malheureusement Hlne n'tait qu'un
esprit simple et qu'une me honnte. Si elle avait le charme qui fait
les lions amoureux, elle ignorait l'art de leur limer les dents et de
leur rogner les griffes. Par quels dtours, par quels enchantements
amener ce noble coeur  devenir, sans qu'il s'en doutt, l'instrument de
la ruse et le complice de l'intrigue? Tel tait le secret que tout le
gnie de madame de Vaubert s'puisait vainement  chercher. Ses
entretiens avec le marquis n'avaient plus la verve et l'entrain qui les
animaient nagure. Ce n'taient plus ce haut ddain, ce mpris superbe,
cette verte allure qui, plus d'une fois peut-tre, ont fait sourire le
lecteur. Quand le chasseur part le matin, aux premires blancheurs de
l'aube, rempli d'ardeur et d'esprance, il aspire l'air  pleins
poumons, et trempe avec dlices ses pieds dans la rose des champs et
des gurets.  le voir ainsi, le fusil sur l'paule, escort de ses
chiens, on dirait qu'il marche  la conqute du monde. Cependant, sur le
coup de midi, quand les chiens n'ont fait lever ni perdreaux ni livres,
et que le chasseur prvoit qu'il rentrera le soir, au gte, le carnier
vide, sans avoir brl une amorce,  moins qu'il ne tire sa poudre aux
linots:  travers les ronces qui dchirent ses gutres, sous le soleil
en feu qui tombe d'aplomb sur sa tte, il ne va plus que d'un pas
boudeur, et s'assied dcourag sous la premire haie qu'il rencontre.
C'est un peu l l'histoire du marquis et de la baronne. Ils en sont 
l'heure de midi sans avoir pris le moindre gibier; plus  plaindre mme
que le chasseur, c'est le gibier qui les a pris.

       *       *       *       *       *

--Eh bien! Madame la baronne? demandait parfois le marquis en secouant
la tte d'un air constern.

--Eh bien! marquis rpondait madame de Vaubert, il faut voir, il faut
attendre. Ce Bernard n'est pas prcisment le drle sur lequel nous
avions compt. Feinte ou relle, a ne manque ni d'une certaine
lvation dans les ides ni d'une certaine distinction dans les
sentiments. Aujourd'hui tout le monde s'en mle. Grce aux bienfaits
d'une rvolution qui a confondu toutes les classes et supprim toutes
les lignes de dmarcation, la canaille a la prtention d'avoir le coeur
au niveau du ntre; il n'est pas de gens si pitres qui ne se crussent
dshonors, s'ils n'affichaient la fiert d'un Rohan et l'orgueil d'un
Montmorency. Cela fait piti, mais cela est. Ces gens-l finiront par
blasonner leur crasse et par avoir des armoiries.

--Toujours est-il, madame la baronne, ajoutait le marquis, que nous
jouons un vilain jeu, et que nous n'avons mme pas la chance pour
excuse; grce  vos conseils, je suis en passe de perdre du mme coup ma
fortune et mon honneur: c'est trop de deux. Comment finira cette
comdie? Vous me rptez sans cesse que nous tenons notre proie; c'est,
par Dieu! bien plutt notre proie qui nous tient. C'est un rat que nous
avons emprisonn dans un fromage de Hollande.

--Il faut voir, il faut attendre, rptait madame de Vaubert. Henri IV
n'a pas conquis son royaume en un jour.

--Il l'a conquis  cheval,  la pointe d'une pe sans tache.

--Vous oubliez la messe.

--C'tait une messe basse; celle que j'entends dure depuis trois mois,
et je n'en suis encore qu' l'_Introt_.

Quoiqu'il lui en cott de mettre des trangers dans le secret de cette
aventure, qui n'tait d'ailleurs un secret pour personne, quelque
rpugnance qu'il prouvt  se commettre avec des gens de loi, le
marquis en tait arriv  un tel tat de perplexit, qu'il se dcida 
prendre l'avis d'un clbre jurisconsulte qui florissait alors 
Poitiers, o il passait pour le d'Aguesseau de l'endroit. M. de La
Seiglire doutait encore de la validit des droits de son hte; il se
refusait  croire qu'un lgislateur, ft-il Corse, et pouss l'iniquit
au point d'encourager et de lgitimer des prtentions si exorbitantes.
Au risque de perdre sa dernire esprance, il fit appeler un matin dans
son cabinet le d'Aguesseau poitevin, et lui expliqua nettement la chose,
 cette fin de savoir s'il tait un moyen honnte de se dbarrasser de
Bernard, ou du moins de l'amener forcment  une transaction qui ne
compromettrait ni l'honneur ni la fortune de sa race. Ce clbre
jurisconsulte, il se nommait Des Tournelles, tait un petit vieillard
fin, spirituel et goguenard, d'une bonne noblesse de robe,  ce titre
estimant peu la noblesse d'pe et n'aimant point en particulier les La
Seiglire, qui avaient de tout temps trait de bourgeoisie les fourrures
et les mortiers. En outre, il avait gard mmoire d'une rencontre dans
laquelle notre gentilhomme l'avait reu du haut en bas, incident sans
porte qui remontait  plus de trente ans, depuis plus de trente ans
oubli de l'offenseur, mais dont le souvenir saignait encore au coeur de
l'offens. M. Des Tournelles fut secrtement charm de voir le marquis
dans un si mauvais cas. Aprs avoir approfondi l'affaire, aprs s'tre
assur qu'aux termes mme de l'acte de donation pass entre le vieux
Stamply et son ancien matre, les droits du donataire taient rvoqus
dans leur intgrit par le seul fait de l'existence du fils du donateur,
il prit un malin plaisir  dmontrer au gentilhomme que non seulement la
loi ne lui offrait aucun moyen d'expulser Bernard, mais encore qu'elle
autorisait celui-ci  le mettre, lui et sa fille, littralement  la
belle toile. Le vieux renard ne s'en tint pas l. Sous forme
d'argumentation, il dfendit le principe qui rintgrait Bernard dans la
proprit de son pre; il dveloppa la pense du lgislateur; il soutint
qu'en ceci, loin d'tre inique, ainsi que l'affirmait M. de La
Seiglire, la loi n'tait que juste, prvoyante, sage et maternelle.
Vainement le marquis se rcria, vainement il accusa la rpublique
d'exaction, de violence, et d'usurpation, vainement il essaya d'tablir
qu'il tenait ses biens non de la libralit, mais de la probit de son
ancien fermier, vainement il tenta encore une fois de s'esquiver par les
mille et un dtours qu'il connaissait si bien; le lgiste lui prouva
poliment qu'en s'appropriant les biens territoriaux des migrs, la
rpublique n'avait fait qu'user d'un droit lgitime, et qu'en lui
restituant le domaine de ses pres, son ancien fermier n'avait fait
qu'accomplir un acte de munificence. Sous prtexte d'clairer la
question, il crasa complaisamment le grand seigneur sous la gnrosit
du vieux gueux. Dou d'une inpuisable faconde, les paroles
s'chappaient de sa bouche comme d'un carquois une nue de flches, si
bien que le pauvre marquis, cribl de piqres et pareil  un homme qui
se ft jet tourdiment dans un essaim d'abeilles, suait  grosses
gouttes et s'agitait dans son fauteuil, maudissant l'ide qu'il avait
eue de faire venir cet impitoyable bavard, et n'ayant mme pas la
ressource de l'emportement et de la colre, tant le bourreau s'y prenait
avec grce, politesse et dextrit. Il y eut un instant o, pouss 
bout:

--Assez! monsieur, assez! s'cria-t-il; ventre-saint-gris! vous abusez,
ce me semble, de l'rudition et de l'loquence. Je suis suffisamment
instruit, et ne dsire pas en savoir davantage.

--Monsieur le marquis, rpliqua svrement le madr vieillard qui
prenait got au jeu et ne devait lcher la partie qu'aprs s'tre gorg
du sang de sa victime, je suis ici le mdecin de votre fortune et de
votre honneur, et je me croirais indigne de la confiance que vous m'avez
tmoigne en ce jour, si je n'y rpondais par une franchise pour le
moins gale. Le cas est grave; ce n'est ni avec des restrictions de
votre part, ni avec des mnagements de la mienne que vous pouvez esprer
en sortir.

Ces derniers mots tombrent comme une rose bienfaisante sur le coeur
ulcr du marquis.

--Ah ! Monsieur, demanda-t-il d'un air hsitant et soumis, tout n'est
donc pas dsespr?

--Non, sans doute, rpondit en souriant le rus Des Tournelles, pourvu
toutefois que vous vous rsigniez  tout avouer et  tout entendre. Je
vous le rpte, monsieur le marquis, vous ne devez voir en moi qu'un
mdecin venu pour tudier votre mal et pour tenter de le gurir.

Amolli par la crainte, allch par l'espoir, encourag d'ailleurs par
l'apparente bonhomie sous laquelle le vieux serpent cachait ses perfides
desseins, le marquis se laissa aller  des panchements exagrs. Pour
nous en tenir  la comparaison du jurisconsulte, il lui arriva ce qui
arrive aux gens qui, aprs avoir pass leur vie  se railler de la
mdecine, se jettent aveuglment entre les bras des mdecins aussitt
qu'ils ont cru sentir  leur chevet le souffle glac de la mort.  part
quelques dtails qu'il crut devoir omettre, il dit tout, son retour,
l'arrive de Bernard, et de quelle faon ce jeune homme tait install
au chteau. Pouss par le diabolique Des Tournelles, qui l'interrompait
 et l en s'criant:--Trs bien! c'est trs bien! c'est moins grave
que je ne l'avais d'abord imagin; du courage, monsieur le marquis! cela
va bien, nous en sortirons--il mit sa position  nu et se dshabilla,
c'est le mot, tandis que, le menton appuy sur le bec  corbin de sa
canne, le vieux rou touffait de joie dans sa peau de voir
l'orgueilleux gentilhomme talant ses infirmits et dcouvrant sans
pudeur les plaies de son gosme et de son orgueil. Quand celui-ci fut
au bout de ses confidences, M. Des Tournelles prit un air soucieux et
hocha tristement la tte.

--C'est grave, dit-il, c'est trs grave, c'est plus grave que je ne le
croyais tout--l'heure. Monsieur le marquis, il ne faut pas vous
dissimuler que vous tes dans la plus fcheuse position o se soit
jamais trouv gentilhomme d'aucun temps et d'aucun pays. Vous n'tes
plus chez vous. Ce n'est pas vous qui tolrez Bernard, c'est lui qui
vous tolre. Vous tes  sa merci; vous dpendez d'un de ses caprices.
Ce garon peut, d'un jour  l'autre, vous signifier votre cong. C'est
grave, c'est trs grave, c'est excessivement grave.

--Je le sais pardieu bien, que c'est grave! s'cria le marquis avec
humeur; vous me rpterez cela cent fois que vous ne m'apprendrez rien
de nouveau.

--Je n'ignore pas, poursuivit tranquillement M. Des Tournelles sans
s'arrter  l'interruption du marquis, je suis loin d'ignorer que ce
jeune homme a tout intrt  vous conserver sous son toit, vous et votre
aimable fille; je sais qu'il se procurerait difficilement des htes
aussi distingus et qui lui fissent plus d'honneur. Je vais plus loin:
je prtends qu'il est de son devoir de chercher  vous retenir; je
soutiens que la pit filiale lui commande imprieusement de vous
enchaner  sa fortune. Vous avez t si bon pour son pre! On a dit
avec raison que ce vieillard s'tait enrichi en se dpouillant, tant
vous l'avez entour, sur la fin de ses jours, d'attentions, de soins, de
tendresse et d'gards! Spectacle charmant! Il est beau de voir ainsi la
main qui donne vaincue en gnrosit par la main qui reoit. Quoique je
n'aie pas l'avantage de connatre M. Bernard, je ne doute point de ses
pieuses dispositions jusqu' prsent, tout rvle en lui un noble coeur,
un esprit lev, une me reconnaissante. Mais, outre qu'il ne convient
pas qu'un La Seiglire accepte une condition humiliante, la vie est
seme d'cueils contre lesquels viennent ncessairement se briser tt ou
tard les intentions les plus pures, les rsolutions les plus honntes.
Bernard est jeune, il se mariera, il aura des enfants. Monsieur le
marquis, je vous dois la vrit: c'est tout ce qu'on peut imaginer de
plus grave.

--Que diable! Monsieur, s'cria M. de La Seiglire, qui sentait son sang
lui chauffer les oreilles, je vous ai fait venir, non pour calculer la
profondeur de l'abme o je suis tomb, mais pour m'indiquer un moyen
d'en sortir. Commencez par m'en tirer, vous le mesurerez ensuite.

--Permettez, Monsieur, permettez, rpliqua M. Des Tournelles; avant de
vous tendre une chelle, il est bon pourtant que je sache de quelle
longueur il vous la faut. Monsieur le marquis, l'abme est profond...
Quel abme!... si vous en revenez, vous pourrez vous flatter, comme
Thse, d'avoir vu les sombres bords. Et quelle histoire, Monsieur, que
la vtre! quels bizarres jeux du sort! quelles tranges vicissitudes! Le
marquis de La Seiglire, un des plus grands noms de l'histoire, un des
premiers gentilshommes de France, rappel de l'exil par un de ses vieux
serviteurs! Ce digne homme qui se dpouille pour enrichir son seigneur
d'autrefois! Ce fils qu'on croyait mort et qui revient un beau matin
pour rclamer son hritage! C'est un drame, c'est tout un roman; nous
n'avons rien de plus intressant dans les annales judiciaires. Convenez,
monsieur le marquis, que vous avez t bien surpris en voyant apparatre
devant vous ce jeune guerrier, tu  la bataille de la Moscowa! Quoique
son retour dt jeter quelque trouble dans votre existence, je jurerais
que a ne vous a pas t dsagrable de voir vivant et bien portant le
fils de votre bienfaiteur.

--Au fait, Monsieur, au fait! s'cria le marquis, prs d'clater et plus
rouge qu'une pivoine. Savez-vous un moyen de me tirer de l?

--Vertudieu! monsieur le marquis, s'cria l'impitoyable vieillard, il
faudra bien que nous en trouvions un. Vous ne pouvez pas rester dans un
si cruel embarras. Il ne sera pas dit qu'un marquis de La Seiglire et
sa fille auront vcu  la charge du fils de leur ancien fermier, exposs
chaque jour  se voir renvoys honteusement, comme des locataires qui
n'auraient pas pay leur terme. Cela ne doit pas tre, cela ne sera pas.

 ces mots, M. Des Tournelles parut se plonger dans une mditation
savante. Il resta bien un bon quart d'heure  tracer avec le bout de sa
canne des ronds sur le parquet, ou, le nez en l'air,  regarder les
moulures du plafond, tandis que le marquis l'examinait en silence avec
une anxit impossible  dcrire, mais facile  comprendre, cherchant 
lire sa destine sur le front de ce diable d'homme, et passant tour 
tour du dcouragement  l'espoir, selon l'expression inquite ou
souriante que le perfide Des Tournelles donnait au jeu de sa
physionomie.

--Monsieur le marquis, dit-il enfin, la loi est formelle; les droits du
fils Stamply sont incontestables. Cependant, comme il n'est rien en
droit qui ne puisse tre contest, j'ai la conviction qu'avec beaucoup
de ruse et d'adresse vous pourrez russir  faire dbouter le fils
Stamply de ses prtentions. Mais voici le diable! pour en venir l, il
faudra recourir aux subtilits de la loi, et vous, marquis de La
Seiglire, vous ne consentirez jamais  vous engager dans les dtours de
la chicane.

--Jamais, Monsieur, jamais! rpliqua le marquis avec fiert; mieux vaut
sauter par la fentre, que d'essuyer la boue des escaliers.

--J'en tais sr, reprit M. Des Tournelles. Ces sentiments sont trop
chevaleresques pour que je veuille les combattre. Permettez-moi
seulement de vous faire observer qu'il s'agit du domaine de vos
anctres, d'un million de proprits, de l'avenir de votre fille et des
destines de votre race. Tout cela est  prendre en quelque
considration. Je ne parle pas de vous, monsieur le marquis; vous avez
le coeur le plus dsintress qui ait jamais battu dans une poitrine
humaine, la ruine vous effraie moins qu'une tache  votre blason. La
misre ne vous fait pas peur; vous vivriez au besoin de racines et d'eau
claire. C'est noble, c'est grand, c'est beau, c'est hroque! Je vous
vois dj reprenant sans plir le chemin de la pauvret.  ce tableau,
mon coeur s'meut et mon imagination s'exalte; car, on l'a dit avec
raison, le plus magnifique spectacle qui se puisse voir, est la lutte de
l'homme fort aux prises avec l'adversit. Mais votre fille, Monsieur,
votre fille, car vous tes pre, monsieur le marquis! s'il vous plat
d'accepter le rle d'OEdipe, imposerez-vous  cette aimable enfant la
tche d'Antigone? Que dis-je! aussi impitoyable qu'Agamemnon, la
sacrifierez-vous, nouvelle Iphignie, sur l'autel de l'orgueil, 
l'gosme de l'honneur? Je conois qu'il vous rpugne de traner votre
nom devant les tribunaux, et d'arracher par ruse  la justice la
conscration de vos droits. Cependant, songez-y, un million de
proprits! Monsieur le marquis, vous tes bien ici, ce luxe hrditaire
vous sied  ravir et vous va comme un gant. Et puis, voyons, entre vous
et moi, est-il plus honteux de chercher  frapper son adversaire au
dfaut de la loi, qu'il ne l'tait autrefois, entre chevaliers, de se
viser, la lance au poing, au joint de la visire et au dfaut de la
cuirasse?

--Allons, Monsieur, dit le marquis aprs quelques instants d'hsitation
silencieuse, si vous croyez pouvoir rpondre du succs, par dvouement
aux intrts de ma chre et bien-aime fille, je me rsignerai  vider
jusqu' la lie le calice des humiliations.

--Triomphe de l'amour paternel! s'cria M. Des Tournelles. Ainsi, c'est
convenu, nous plaidons. Il ne nous reste plus qu' trouver par quelles
dlicatesses nous arrivons  dpouiller lgalement de ses droits
lgitimes le fils du bonhomme qui vous a donn tous ses biens.

--Eh bien! Monsieur? demanda-t-il.

--Eh bien! monsieur le marquis, rpondit M. Des Tournelles en prenant
tout d'un coup un air piteux et constern, vous tes perdu, perdu sans
ressource, perdu sans espoir. Tout considr, tout pes, tout calcul,
plaider serait un pas de clerc: vous y compromettriez votre rputation
sans y sauver votre fortune. Je me ferais fort de tourner la loi et de
vous arracher aux treintes de l'article 960 du chapitre des donations;
avec le Code, il y a toujours moyen de s'arranger. Malheureusement, les
termes de l'acte qui vous a rintgr dans vos biens sont trop nets,
trop prcis et trop explicites, pour qu'il soit permis, avec la
meilleure volont du monde, d'en altrer et d'en dnaturer le sens; un
avou lui-mme y perdrait sa peine et son temps. Le vieux Stamply ne
vous a fait don de sa fortune que dans la conviction que son fils tait
mort; le fils vit: donc le pre ne vous a rien donn. Tirez-vous de
l.--Mais je voudrais bien savoir, s'cria-t-il d'un air vainqueur,
pourquoi nous nous amusons, vous et moi,  chercher si loin un dnoment
fcheux, s'il n'tait impossible, lorsque nous en avons un l, tout
prs, sous la main, honorable autant qu'infaillible. Pour peu que vous
possdiez vos auteurs comiques, vous n'tes pas sans avoir remarqu sans
doute que toutes les comdies finissent par un mariage, si bien qu'il
semble que le mariage ait t spcialement institu pour l'agrment et
pour l'utilit des potes. Le mariage, monsieur le marquis! c'est le
grand ressort, c'est le _Deus ex machina_, c'est l'pe d'Alexandre
tranchant le noeud gordien. Voyez Molire, voyez Regnard, voyez-les tous:
comment sortiraient-ils de leurs inventions, s'ils n'en sortaient par un
mariage? Dans toutes les comdies, qui rapproche les familles divises?
qui termine les diffrends? qui clt les procs, teint les haines, met
fin aux amours? Le mariage, toujours le mariage. Eh! vertu-dieu! s'il
est vrai que le thtre soit la peinture et l'expression de la vie
relle, qui nous empche, nous aussi, de finir par un mariage?
Mademoiselle de La Seiglire est jeune, on la dit charmante; de son
ct, M. Bernard est jeune encore, et, dit-on, passablement tourn.
Mariez-moi ces deux jeunesses: Molire lui-mme,  cette aventure, n'et
pas cherch un autre dnoment.

 ces mots, malgr la gravit de la situation, le marquis fut pris d'un
tel accs d'hilarit, qu'il resta prs de cinq minutes  se tenir les
ctes et  se tordre dans son fauteuil en riant aux clats.

--Par Dieu! Monsieur, s'cria-t-il enfin, depuis deux heures que vous me
tenez sur la sellette, vous me deviez ce petit ddommagement.
Rptez-moi cela, je vous prie.

--J'ai l'honneur de vous rpter, monsieur le marquis, repartit le malin
vieillard avec un imperturbable sang-froid, que le seul moyen de
concilier en cette affaire le soin de votre rputation et celui de vos
intrts, est d'offrir mademoiselle de La Seiglire en mariage au fils
de votre ancien fermier.

Pour le coup, le marquis n'y tint plus. Il se renversa sur son fauteuil,
se leva, fit deux fois le tour de la chambre, et vint se rasseoir, en
proie aux convulsions de ce rire maladif qu'excite le chatouillement.
Quand il se fut un peu calm:

--Monsieur, s'cria-t-il, on m'avait bien dit que vous tiez un habile
homme, mais j'tais loin de vous souponner de cette force-l.
Ventre-saint-gris! comme vous y allez! Quel coup-d'oeil prompt et sr!
quelle faon d'arranger les choses! Pour en tre,  votre ge, arriv 
ce point de savoir et d'rudition, il faut qu'on vous ait envoy bien
jeune  l'cole. Monsieur votre pre tait sans doute procureur. Vous
auriez rendu des points  Bartole, et matre Cujas n'et pas t digne
de serrer le noeud de votre catogan. Vive Dieu! quel puits de science!
Madame Des Tournelles, quand vous la promenez le dimanche  Blossac,
doit porter un peu haut la tte.--Monsieur le jurisconsulte, ajouta-t-il
en changeant brusquement de ton, vous avez oubli que je vous ai fait
appeler pour vous demander une consultation, et non pas un conseil.

--Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit sans s'mouvoir M. Des
Tournelles, je comprends parfaitement qu'une pareille proposition
rvolte vos nobles instincts. Je me mets  votre place; j'accepte toutes
vos rpugnances, j'pouse toutes vos rbellions. Cependant, pour peu que
vous daigniez y rflchir, vous comprendrez  votre tour qu'il est des
ncessits auxquelles l'orgueil le plus lgitime est oblig parfois de
se plier.

--Brisons l, Monsieur, dit le marquis d'un ton svre qui n'admettait
pas de rplique, ce qui n'empcha pas le vieux fourbe de rpliquer.

--Monsieur le marquis, reprit-il avec fermet, le sincre intrt, les
vives sympathies que m'inspire votre position, le respectueux
attachement que j'ai vou de tout temps  votre illustre famille, la
franchise et la loyaut bien connues de mon caractre, tout me fait une
loi d'insister; j'insisterai, duss-je, pour prix de mon dvoment,
encourir vos railleries ou votre colre. Je suppose qu'un jour le pied
vous manque et que vous tombiez dans le Clain: ne serait-il pas criminel
devant Dieu et devant les hommes, celui qui, pouvant vous sauver, ne
vous tendrait pas une main secourable? Eh bien! vous tes tomb dans un
gouffre cent fois plus profond que le lit de notre rivire, et je
croirais faillir  tous mes devoirs, si je n'employais, au risque de
vous blesser et de vous meurtrir, tous les moyens humainement possibles
pour essayer de vous en arracher.

--Eh! Monsieur, s'cria le marquis, si c'est leur bon plaisir, laissez
les gens se noyer en paix. Mieux vaut se noyer proprement dans une eau
pure et transparente que de se retenir au dshonneur et de se cramponner
 la honte.

--Ces sentiments vous honorent; je reconnais l le digne hritier d'une
race de preux. Je crains seulement que vous ne vous exagriez les
dangers d'une msalliance. Il faut bien reconnatre qu' tort ou 
raison, les ides se sont singulirement modifies l-dessus. Monsieur
le marquis, les temps sont durs. Quoique restaure, la noblesse s'en va;
sous le factice clat qu'on vient de lui rendre, elle a dj la
mlancolie d'un astre qui plit et dcline. J'ai la conviction qu'elle
ne pourra retrouver son antique splendeur qu'en se retrempant dans la
dmocratie, qui dborde de toutes parts. J'ai mrement rflchi sur
notre avenir, car, moi aussi, je suis gentilhomme, et ce qui prouve 
quel point je suis pntr de la ncessit o nous sommes de nous allier
 la canaille, c'est que je me suis rsign tout rcemment  marier ma
fille ane  un huissier. Que voulez-vous? Il en est aujourd'hui de
l'aristocratie comme de ces mtaux prcieux qui ne peuvent se solidifier
qu'en se combinant avec un grain d'alliage. Dans notre poque, une
msalliance n'est autre chose qu'un pare--tonnerre. Droger, c'est
prendre un point d'appui, c'est se prmunir contre la tempte. Il se
prpare  cette heure un jeu de bascule curieux  observer: avant qu'il
soit vingt ans, le gentilhomme bourgeois aura remplac le bourgeois
gentilhomme. Voulez-vous, monsieur le marquis, connatre toute ma
pense?

--Je n'y tiens pas, dit le marquis.

--Je vais donc vous la dire, reprit avec assurance l'abominable petit
vieillard. Grce  votre grand nom,  votre grande fortune,  votre
grand esprit, grce enfin  vos grandes manires, il se trouve
naturellement que vous tes peu aim dans le pays. Vous avez des
ennemis: quel homme suprieur n'en a pas? Plaignons l'tre assez
dshrit de la terre et du ciel pour n'en point avoir deux ou trois. 
ce compte, vous en avez beaucoup; pourrait-il en tre autrement? Vous
n'tes pas populaire: quoi de plus simple, la popularit n'tant en
toutes choses que le cachet de la sottise et la couronne de la
mdiocrit? Bref, vous avez l'honneur d'tre ha.

--Monsieur!...

--Trve de modestie! on vous hait. Vous servez de point de mire aux
boulets rams d'un parti cauteleux dont l'audace grandit chaque jour, et
qui menace de bientt devenir la majorit de la nation. Je me garderai
bien de vous rapporter les basses calomnies que ce parti sans foi ni loi
ne se lasse pas de rpandre, comme un venin, sur votre noble vie. Je
sais trop quel respect vous est d pour que je consente jamais  me
faire l'cho de ces lches et mchants propos. On vous blme hautement
d'avoir dsert la patrie au moment o la patrie tait en danger; on
vous accuse d'avoir port les armes contre la France.

--Monsieur, rpliqua M. de La Seiglire avec une vertueuse indignation,
je n'ai jamais port les armes contre personne.

--Je le crois, monsieur le marquis, j'en suis sr; tous les honntes
gens en sont convaincus comme moi; malheureusement les libraux ne
respectent rien, et les honntes gens sont rares. On se plat  vous
signaler comme un ennemi des liberts publiques; le bruit court que vous
dtestez la charte; on insinue que vous tendez  rtablir dans vos
domaines la dme, la corve et quelque autre droit du seigneur. On
assure que vous avez crit  sa majest Louis XVIII pour lui conseiller
d'entrer dans la chambre des dputs peronn, bott, le fouet au poing,
comme Louis XIV dans son parlement; on affirme que vous ftez chaque
anne le jour anniversaire de la bataille de Waterloo; on vous souponne
d'tre affili  la congrgation des jsuites; enfin on va jusqu' dire
que vous insultez ostensiblement  la gloire de nos armes en attachant
chaque jour  la queue de votre cheval une rosette tricolore. Ce n'est
pas tout, car la calomnie ne s'arrte pas en si beau chemin: on prtend
que le vieux Stamply a t victime d'une captation indigne, et que, pour
prix de ses bienfaits, vous l'avez laiss mourir de chagrin. Je ne
voudrais pas vous effrayer; cependant je dois vous avouer qu'au point o
en sont les choses, si une seconde rvolution clatait, et Dieu seul
peut savoir ce que l'avenir nous rserve, il faudrait encore une fois
vous empresser de fuir, sinon, monsieur le marquis, je ne rpondrais pas
de votre tte.

--Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie? s'cria M. de la
Seiglire,  qui les paroles du satanique vieillard venaient de mettre
la puce  l'oreille; savez-vous que ces libraux sont d'affreux coquins?
Moi, l'ennemi des liberts publiques! Je les adore, les liberts
publiques; et comment m'y prendrais-je pour dtester la charte? je ne la
connais pas. Les jsuites! mais, ventre-saint-gris! je n'en vis jamais
la queue d'un. Le reste  l'avenant; je ne daignerai pas rpondre  des
accusations qui partent de si bas. Quant  une seconde rvolution,
ajouta gament le marquis comme les poltrons qui chantent pour se
rassurer, j'imagine, Monsieur, que vous voulez rire.

--Vertudieu, Monsieur, je ne ris point, rpliqua vivement M. des
Tournelles. L'avenir est gros de temptes; le ciel est charg de nuages
livides: les passions politiques s'agitent sourdement; le sol est min
sous nos pas. En vrit, je vous le dis, si vous ne vouiez tre surpris
par l'ouragan, veillez, veillez sans cesse, prtez l'oreille  tous les
bruits, soyez nuit et jour sur vos gardes, n'ayez ni repos, ni trve, ni
rpit, et puis tenez vos malles prtes, afin de n'avoir plus qu' les
fermer au premier coup de tonnerre qui partira de l'horizon.

M. de La Seiglire plit, et regarda M. Des Tournelles avec pouvante.
Aprs avoir joui quelques instants de l'effroi qu'il venait de jeter
dans le coeur de l'infortun:

--Sentez-vous maintenant, monsieur le marquis, l'opportunit d'une
msalliance? Commencez-vous d'entrevoir qu'un mariage entre le fils
Stamply et mademoiselle de La Seiglire serait, de votre part, un acte
de politique haute et profonde? Comprenez-vous qu'ainsi faisant, vous
changez la face des choses? On vous souponne de har le peuple; vous
donnez votre fille au fils d'un paysan. On vous signale comme un ennemi
de notre jeune gloire; vous adoptez un enfant de l'empire. On vous
accuse d'ingratitude; vous mlez votre sang  celui de votre
bienfaiteur. Ainsi, vous confondez la calomnie, vous dsarmez l'envie,
vous ralliez  vous l'opinion, vous vous crez des alliances dans un
parti qui veut votre ruine, vous assurez contre la foudre votre tte et
votre fortune; enfin, vous achevez de vieillir au sein du luxe et de
l'opulence, heureux, tranquille, honor,  l'abri des rvolutions.

--Monsieur, dit le marquis avec dignit, s'il en est besoin, ma fille et
moi, nous monterons sur l'chafaud. On peut rpandre notre sang, mais on
ne le souillera pas tant qu'il coulera dans nos veines. Nous sommes
prts; la noblesse de France a prouv, Dieu merci! qu'elle savait
mourir.

--Mourir n'est rien, vivre est moins facile. Si l'chafaud tait dress
 votre porte, je vous prendrais par la main et vous dirais: Montez au
ciel! mais d'ici l, monsieur le marquis, que de mauvais jours  passer!
Songez...

--Pas un mot de plus, je vous prie, dit M. de La Seiglire en tirant du
gousset de sa culotte de satin noir une petite bourse de filet qu'il
glissa furtivement entre les doigts de M. Des Tournelles.--Vous m'avez
singulirement diverti, ajouta le marquis; il y a longtemps que je
n'avais ri de si bon coeur.

--Monsieur le marquis, rpliqua M. Des Tournelles en laissant tomber
ngligemment la bourse sur le parquet, je suis suffisamment rcompens
par l'honneur que vous m'avez fait en me jugeant digne de votre
confiance; d'ailleurs, s'il est vrai que j'aie russi  vous faire rire
dans la position o vous tes, c'est mon triomphe le plus beau, et je
reste votre oblig. Toutes les fois qu'il vous plaira de recourir  mes
faibles lumires, sur un mot de vous je viendrai, trop heureux si, comme
aujourd'hui, je puis faire descendre dans votre esprit quelque confiance
et quelque srnit.

--Vous tes trop bon mille fois.

--Comment donc! vous avez beau ne plus tre ici chez vous, et n'avoir
dsormais en propre ni chteau, ni parc, ni forts, ni domaines, pas
mme un pauvre coin de terre  vous o vous puissiez dresser votre
tente, vous tes encore et serez toujours pour moi le marquis de La
Seiglire, plus grand peut-tre dans l'infortune que vous ne le ftes
jamais au fate de la prosprit. Je suis fait ainsi; l'infortune me
sduit, l'adversit m'attire. Si mes opinions politiques me l'eussent
permis, j'aurais accompagn Napolon  Sainte-Hlne. Veuillez croire
que mon dvoment et mon respect vous suivront partout, et que vous
trouverez en moi un fidle courtisan du malheur.

--De votre ct, monsieur, soyez persuad que votre respect et votre
dvoment me seront d'un bien prcieux secours et d'une bien douce
consolation, rpondit le marquis en tirant le cordon d'une sonnette.

M. Des Tournelles s'tait lev. Prs de se retirer, il s'arrta, promena
autour de lui un regard complaisant, et considra dans tous ses dtails
le luxe de l'appartement o il se trouvait.

--Sjour dlicieux! rduit enchant! murmura-t-il comme se parlant 
lui-mme. Tapis d'Aubusson, damas de Gnes, porcelaines de Saxe, meubles
de Boule, cristaux de Bohme, tableaux de prix, objets d'art, fantaisies
charmantes... Monsieur le marquis, vous tes ici comme un roi. Et ce
parc! c'est un bois, ajouta-t-il en s'approchant d'une croise. Vous
devez, au printemps, du coin de votre feu, entendre chanter la nuit le
rossignol.

En cet instant, la porte du salon s'ouvrit et un valet parut sur le
seuil.

--Jasmin, dit M. de La Seiglire en poussant du pied la bourse qui
gisait encore sur le tapis et laissait voir le jaune mtal, reluisant 
travers les mailles du filet comme les cailles d'un poisson dor,
ramassez ceci: c'est un prsent que vous fait M. Des Tournelles. Adieu,
monsieur Des Tournelles, adieu. Mes compliments  votre pouse. Jasmin,
reconduisez monsieur; vous lui devez une politesse.

Cela dit, il tourna le dos sans plus de faon, s'enfona sous un double
rideau dans l'embrasure d'une fentre, et colla son front sur la vitre.
Il croyait dj le Des Tournelles hors du chteau, quand tout  coup
l'excrable vieillard, qui s'tait gliss comme un aspic, se dressa sur
la pointe des pieds, et la bouche  fleur d'oreille:

--Monsieur le marquis... dit-il  demi-voix et d'un air mystrieux.

--Comment, s'cria M. de La Seiglire en se retournant brusquement,
Monsieur, c'est encore vous?

--Un dernier avis, il est bon: le cas est grave; voulez-vous en sortir?
mariez votre fille  Bernard.

L-dessus, envoy par le marquis  tous les diables, M. Des Tournelles
fit volte-face, et, suivi de Jasmin qui se confondait en salutations, la
canne sous le bras, souriant et se frottant les mains, il s'esquiva,
joyeux comme une fouine qui sort d'un poulailler, enivre de carnage et
se pourlchant les babines.

       *       *       *       *       *

Ainsi, tout en ayant l'air de n'y pas toucher ou de n'y toucher que pour
les gurir, le Des Tournelles n'avait fait qu'envenimer et mettre  vif
les blessures de sa victime; ainsi M. de La Seiglire, qui auparavant se
sentait dj bien malade, venait d'acqurir la certitude que sa maladie
tait mortelle et qu'il n'en reviendrait pas. Tel fut le beau rsultat
de cette consultation mmorable: un marquis se noyait; un jurisconsulte
qui passait par l lui prouva qu'il tait perdu et lui mit une pierre au
cou, aprs l'avoir durant deux heures, sous prtexte de le sauver,
tran et roul dans la vase.

Or, le coeur du marquis n'tait pas le seul tourment dans la valle du
Clain. Sans parler de madame de Vaubert, qui n'tait pas prcisment
rassure sur le dnoment de son entreprise, Hlne et Bernard avaient,
chacun de son ct, perdu le repos, et la srnit de leur me. Depuis
longtemps dj, mademoiselle de La Seiglire s'interrogeait avec
inquitude. Pourquoi, dans aucune de ses lettres  M. de Vaubert,
n'avait-elle os parler de la prsence de Bernard? Sans doute elle avait
craint de s'attirer les railleries du jeune baron, qui n'avait jamais pu
tolrer le vieux Stamply. Mais pourquoi, vis--vis de Bernard, toutes
les fois qu'il s'tait agi du fils de la baronne, n'avait-elle jamais
os parler de son union prochaine avec lui? Parfois il lui semblait
qu'elle les trompait l'un et l'autre. D'o venait ce vague effroi ou
cette morne indiffrence qu'elle ressentait depuis quelque temps  la
pense du retour de Raoul? D'o venait aussi que ses lettres, qui
l'avaient distraite d'abord, sinon charme, ne lui apportaient plus
qu'un profond et mortel ennui? D'o venait enfin le sentiment de
lassitude qui l'accablait chaque fois qu'il fallait y rpondre?  toutes
ces questions, sa raison s'garait. Ce n'tait pas seulement ce qui se
passait en elle qui la troublait ainsi; elle comprenait instinctivement
qu'il s'agitait autour d'elle quelque chose d'quivoque et de
mystrieux. La tristesse de son pre, le brusque loignement de Raoul,
son absence prolonge, l'attitude de la baronne, tout alarmait cette
conscience timore qu'un souffle aurait suffi  ternir. L'clat de ses
joues plit; ses beaux yeux se cernrent; son aimable humeur s'altra.
Pour s'expliquer le trouble et le malaise qu'elle prouvait auprs de
Bernard, elle s'effora de le har; elle reconnut que c'tait depuis
l'arrive de cet tranger qu'elle avait perdu le calme et la limpidit
de ses jeunes annes; elle l'accusa dans son coeur d'accepter trop
humblement l'hospitalit d'une famille que son pre avait dpouille;
elle se dit qu'il aurait pu chercher un plus noble emploi de son courage
et de sa jeunesse, et regretta de ne lui point voir plus d'orgueil et de
dignit. Puis, se rattachant  M. de Vaubert de toutes ses forces et de
tout son courage, prenant ainsi sa conscience pour de l'amour et son
amour pour de la haine, elle s'loigna peu  peu de Bernard, renona aux
promenades dans le parc, cessa de paratre au salon, et vcut retire
dans son appartement. Rduit  l'intimit du marquis et de la baronne,
depuis que mademoiselle de La Seiglire n'tait plus l pour couvrir de
sa candeur, de son innocence et de sa beaut les ruses et les intrigues
dont il avait t le jouet, Bernard devint sombre, bizarre, irascible,
et c'est alors que le marquis, par une rsolution qui mriterait d'tre
couverte de toutes les pithtes qu'entassait ple-mle madame de
Svign  propos du mariage d'une petite-fille d'Henri IV avec un cadet
de Gascogne, se dcida brusquement  passer sous les fourches caudines
que M. Des Tournelles lui avait indiques comme la seule voie de salut
qui lui restt en ce bas monde.




X


Depuis son entrevue avec l'abominable Des Tournelles, notre marquis
avait perdu le sommeil, le boire et le manger. Grce  la frivolit de
son esprit et  l'tourderie de son caractre, il avait pu garder
jusqu'alors quelque espoir et nourrir quelques illusions. Ce n'taient
dj plus, il est vrai, ces vives allures, ces vertes saillies, ces
folles quipes qui nous gayaient autrefois; mais encore parvenait-il 
s'chapper de loin en loin et retrouvait-il  et l l'entrain, la verve
et la ptulance de son aimable et bonne nature. C'tait un papillon
bless, mais qui battait encore de l'aile, quand, sous prtexte de le
tirer de peine, l'affreux jurisconsulte, le saisissant dlicatement
entre ses doigts, l'avait fix vivant sur le carton d'airain de la
ralit. Ds-lors avait commenc pour le marquis un martyre non encore
prouv. Que devenir? quel parti prendre? Si l'orgueil lui conseillait
de se retirer tte haute, l'gosme tait d'un avis contraire, et si
l'orgueil avait de bonnes raisons  mettre en avant, l'gosme en avait
dans son sac d'aussi bonnes, sinon de meilleures. Le marquis se faisait
vieux; la goutte le travaillait sourdement; vingt-cinq annes d'exil et
de privations l'avaient guri des hroques escapades et des
chevaleresques exaltations de la jeunesse. La pauvret lui agrait
d'autant moins, qu'il avait vcu dans son intimit; il sentait son sang
se figer dans ses veines rien qu'au souvenir de ce morne et ple visage
qu'il avait vu pendant vingt-cinq ans assis  sa table et  son foyer.
Pour tout dire enfin, quoiqu'il n'aimt rien autant que lui-mme, il
adorait sa fille, et son coeur se serrait douloureusement  la pense que
cette belle crature, aprs s'tre acclimate dans le luxe et dans
l'opulence, pourrait retomber dans l'atmosphre terne et glace qui
avait envelopp son berceau. Il hsitait: nous en savons plus d'un qui,
en pareille occurrence, y regarderait  deux fois, sans avoir pour
excuse une fille adore, soixante ans passs et la goutte. Que faire
cependant? De quel ct qu'il se retournt, M. de La Seiglire ne voyait
que la ruine et la honte. Madame de Vaubert, qui ne rpondait  toutes
ses questions que par ces mots:--Il faut voir, il faut
attendre,--n'tait rien moins que rassurante. Le gentilhomme en voulait
secrtement  sa noble amie du rle trs peu noble qu'ils jouaient tous
deux depuis six mois. D'une autre part, la nouvelle attitude qu'avait
prise tout  coup Bernard glaait le marquis d'pouvante. Depuis
qu'Hlne ne les charmait plus de sa prsence, les journes se
tranaient tristement, les soires plus tristement encore. Le matin,
aprs le djeuner o mademoiselle de La Seiglire avait cess de
paratre, Bernard, laissant le marquis  ses rflexions, montait 
cheval et ne revenait que le soir, plus sombre, plus taciturne, plus
farouche qu'il n'tait parti. Le soir, aprs dner, Hlne allait
presqu'aussitt s'enfermer dans son appartement, et Bernard restait seul
au salon, entre le marquis et madame de Vaubert, qui, ayant puis les
ressources de son esprit et profondment dcourage d'ailleurs, ne
savait qu'imaginer pour abrger le cours des heures silencieuses.
Bernard avait de temps en temps une certaine faon de les regarder tour
 tour qui les faisait frissonner des pieds  la tte. Lui si patient
tant qu'Hlne avait t l pour le contenir ou pour l'apaiser avec un
sourire, sur un mot du marquis ou de la baronne, il se livrait  des
emportements qui les terrifiaient l'un et l'autre. Il avait remplac le
rcit par l'action; il donnait des batailles au lieu d'en raconter, et
lorsqu'il s'tait retir, le plus souvent ple et froid de colre, sans
avoir serr la main du vieux gentilhomme, demeurs seuls au coin du feu,
le marquis et la baronne se regardaient l'un l'autre en silence.--Eh
bien! madame la baronne?--Eh bien! monsieur le marquis, il faut voir, il
faut attendre, disait encore une fois madame de Vaubert: et le marquis,
les pieds sur les chenets et le nez sur la braise, s'abandonnait  de
muets dsespoirs, d'o la baronne n'essayait mme plus de le tirer. Il
s'attendait d'un jour  l'autre  recevoir un cong en forme. Ce n'est
pas tout. M. de La Seiglire savait,  n'en pouvoir douter, qu'il tait
pour le pays, ainsi que l'avait dit M. Des Tournelles, un sujet de rise
et de raillerie, en mme temps qu'un objet de haine et d'excration. Les
lettres anonymes, distraction et passe-temps de la province, avaient
achev d'empoisonner sa vie, imbibe dj d'absinthe et de fiel. Il ne
s'coulait point de jour qui ne lui apportt  respirer quelqu'une de
ces fleurs vnneuses qui croissent  l'ombre et foisonnent dans le
fumier des dpartements. Les uns le traitaient d'aristocrate et le
menaaient de la lanterne; les autres l'accusaient d'ingratitude envers
son ancien fermier, et de vouloir dshriter le fils aprs avoir
lchement et tratreusement dpouill le pre. La plupart de ces lettres
taient enrichies d'illustrations  la plume, petits tableaux de genre
pleins de grce et d'amnit, qui supplaient avantageusement ou
compltaient agrablement le texte. C'tait, par exemple, une potence
orne d'un pauvre diable, figurant sans doute un marquis, ou bien le
mme personnage aux prises avec un instrument fort en usage en 95. Pour
ajouter  tant d'angoisses, la gazette, que le marquis lisait assidment
depuis son entretien avec le d'Aguesseau poitevin, regorgeait de
prdictions sinistres et de prophties lamentables; chaque jour, le
parti libral y tait reprsent comme un brlot qui devait incessamment
faire sauter la monarchie,  peine restaure. Ainsi se confirmaient dj
et menaaient de se raliser toutes les paroles de l'excrable
vieillard. pouvant, on le serait  moins, M. de La Seiglire ne rvait
plus que bouleversements et rvolutions. La nuit, il se dressait sur son
sant pour couter la bise qui lui chantait la _Marseillaise_, et
lorsque enfin, bris par la fatigue, il russissait  s'endormir,
c'tait pour voir et pour entendre en songe le hideux visage du vieux
jurisconsulte, qui entr'ouvrait ses rideaux et lui criait:--Mariez votre
fille  Bernard! Or, le marquis n'tait pas homme  longtemps se tenir
dans une position si violente et qui rpugnait  tous ses instincts. Il
n'avait ni la patience ni la persvrance qui sont le ciment des mes
nergiques et des esprits forts. Inquiet, irrit, humili, exaspr, las
d'attendre et de rien voir venir, accul dans une impasse et
n'apercevant point d'issue, il y avait cent  parier contre un que le
marquis sortirait de l brusquement, par un coup de foudre; mais nul,
pas mme madame de Vaubert, n'aurait pu prvoir quelle bombe allait
clater, si ce n'est pourtant M. Des Tournelles, qui en avait allum la
mche.

Un soir d'avril, seule avec le marquis, madame de Vaubert tait
silencieuse et regardait d'un air visiblement proccup les lignes
tincelantes qui couraient sur la braise  demi consume. Il et t
facile, en l'observant, de se convaincre qu'une sourde inquitude pesait
sur son coeur comme une atmosphre orageuse. Son oeil tait vitreux, son
front charg d'ennuis; les doigts crochus de l'gosme aux abois
pinaient et contractaient sa bouche, autrefois panouie et souriante.
Cette femme avait,  vrai dire, d'assez graves sujets d'alarmes. La
situation prenait de jour en jour un caractre plus dsesprant, et
madame de Vaubert commenait  se demander si ce n'tait pas elle qui
allait se trouver enveloppe dans ses propres lacets. Dcidment Bernard
tait chez lui, et bien qu'elle n'et pas encore perdu tout espoir,
quoiqu'elle n'et point encore jet, comme on dit, le manche aprs la
cogne, prvoyant cependant qu'une heure arriverait peut-tre o M. de
La Seiglire et sa fille seraient obligs d'vacuer la place, la baronne
dressait dj le plan de campagne qu'elle aurait  suivre dans le cas o
les choses se dnoueraient aussi fatalement qu'il tait permis de le
craindre; n'admettant pas que son fils poust mademoiselle de La
Seiglire sans autre dot que sa jeunesse, sa grce et sa beaut, elle
cherchait dj de quelle faon elle devrait manoeuvrer pour dgager
vis--vis d'Hlne et de son pre la parole et la main de Raoul. Tel
tait depuis quelques semaines le sujet inavou de ses secrtes
proccupations.

       *       *       *       *       *

Tandis que madame de Vaubert tait plonge dans ces rflexions, assis 
l'autre ct du foyer, le marquis, silencieux comme elle, se demandait
avec anxit de quelle faon il allait engager la bataille qu'il tait
sur le point de livrer, et comment il devait s'y prendre pour dgager
vis--vis de Raoul et de sa mre la parole et la main d'Hlne.

--Ce pauvre marquis! se disait la baronne en l'examinant de temps en
temps  la drobe; s'il faut en venir l, ce lui sera un coup terrible.
Je le connais: il se console en pensant que, quoi qu'il arrive, sa fille
sera baronne de Vaubert. Il m'aime, je le sais; voil prs de vingt ans
qu'il se complat dans la pense de resserrer notre intimit, et de la
consacrer en quelque sorte par l'union de nos enfants. Excellent ami! o
puiserai-je le courage d'affliger un coeur si tendre et si dvou, de lui
arracher ses dernires illusions? Je m'attends  des luttes acharnes, 
des rcriminations amres. Dans ses emportements, il ne manquera pas de
m'accuser d'avoir courtis sa fortune et de tourner le dos  sa ruine.
Je serai forte contre lui et contre moi-mme: je saurai l'amener 
comprendre qu'il serait insens de marier nos deux pauvrets, inhumain
de condamner sa race et la mienne aux soucis rongeurs d'une mdiocrit
ternelle. Il s'apaisera; nous gmirons ensemble, nous confondrons nos
pleurs et nos regrets. Viendront ensuite la douleur d'Hlne et les
rvoltes de Raoul: hlas! ces deux enfants s'adorent; Dieu les avait
crs l'un pour l'autre. Nous leur ferons entendre raison. Au bout de
six mois, ils seront consols. Raoul pousera la fille de quelque
opulent vilain, trop heureux d'anoblir son sang et de dcrasser ses
cus. Quant au marquis, il est trop entich de ses aeux et trop ancr
dans ses vieilles ides pour consentir jamais  s'enrichir par une
msalliance. Puisqu'il tient aux parchemins, eh bien! nous chercherons
pour Hlne quelque hobereau dans nos environs, et j'enverrai ce bon
marquis achever de vieillir chez son gendre.

Ainsi raisonnait madame de Vaubert, en mettant les choses au pire.
Toutefois, elle tait loin encore d'avoir lch sa proie. Elle
connaissait Hlne, elle avait tudi Bernard. Si elle ne souponnait
pas ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille,--mademoiselle de
La Seiglire ne le souponnait pas elle-mme,--la baronne avait su lire
dans le coeur du jeune homme, elle tait plus avant que lui dans le
secret de ses agitations. Elle comprenait vaguement qu'on pouvait tirer
parti du contact de ces deux nobles mes: elle sentait qu'il y avait l
quelque chose  trouver, un incident, un choc  susciter, une occasion 
faire natre. Mais quoi? mais comment? Sa raison s'y perdait, et son
gnie vaincu, mais non rendu, s'indignait de son impuissance.

--Cette pauvre baronne! se disait le marquis en jetant de loin en loin
sur madame de Vaubert un regard timide et furtif; elle ne se doute gure
du coup que je vais lui porter. C'est,  tout prendre, un coeur aimable
et fidle, une me loyale et sincre. J'ai la conviction qu'en tout ceci
elle n'a voulu que mon bonheur; je jurerais qu'en vue d'elle-mme, elle
n'a pas d'autre ambition que de voir son Raoul pouser mon Hlne.
Quoiqu'il arrivt, elle s'empresserait de nous accueillir, ma fille et
moi, dans son petit manoir, et s'estimerait heureuse de partager avec
nous sa modeste aisance. Que son fils pouse une La Seiglire, ce sera
toujours assez pour son orgueil, assez pour sa flicit. Chre et tendre
amie! il m'et t bien doux, de mon ct, de raliser un rve si
charmant, d'achever mes jours auprs d'elle. En apprenant que nous
devons renoncer  cet espoir si longtemps caress, elle clatera en
reproches sanglants, hlas! et mrits peut-tre. Cependant, en bonne
conscience, serait-il raisonnable et sage d'exposer nos enfants aux
rigueurs de la pauvret, et de nous enchaner de part et d'autre par un
lien de fer qui nous blesserait tt ou tard, que nous finirions par
maudire? La baronne est remplie de sens et de raison; les premiers
transports apaiss, elle comprendra tout et se rsignera, et, comme les
Vaubert ne plaisantent pas sur les msalliances, eh bien! Raoul est beau
garon; nous trouverons aisment pour lui, dans nos alentours, quelque
riche douairire qui s'estimera trop heureuse de mettre, au prix de sa
fortune, un second printemps dans sa vie.

Ainsi raisonnait le marquis, et, s'il faut tout dire, le marquis tait
dans ses petits souliers, il se ft senti plus  l'aise dans un buisson
d'pines qu'en ce moment sur le coussin de son fauteuil. Il redoutait
madame de Vaubert autant qu'une rvolution; il avait la conscience de
ses trahisons;  la pense des orages qu'il allait affronter, il sentait
son coeur dfaillir et s'teindre dans sa poitrine. Enfin, par une
rsolution dsespre, prenant son courage  deux mains, il engagea
l'affaire en tirailleur, par quelques coups de feu isols et tirs 
longs intervalles.

--Savez-vous, madame la baronne, s'cria-t-il tout  coup en homme peu
habitu  ces sortes d'escarmouches, savez-vous que ce M. Bernard est un
garon vraiment bien remarquable? Ce jeune homme me plat. Vif comme la
poudre, prompt comme son pe, emport, mme un peu colre, mais loyal
et franc comme l'or! Il n'est pas prcisment beau; eh bien! j'aime ces
mles visages. Quels yeux! quel front! Il a le nez des races royales. Je
voudrais savoir o ce gaillard a pris un pareil nez. Et sous sa brune
moustache, avez-vous observ quelle bouche fine et charmante? Dieu me
pardonne, c'est une bouche de marquis. De l'esprit, de la distinction;
un peu brusque encore, un peu rude, mais dj dgrossi et presque
transfigur depuis qu'il est au milieu de nous. C'est ainsi que l'or
brut s'pure dans le creuset. Et puis, il n'y a pas  dire, c'est un
hros; il est du bois dont l'empereur faisait des ducs, des princes et
des marchaux. Je le vois encore sur Roland: quel sang-froid! quel
courage! quelle intrpidit! Tenez, baronne, je ne m'en cache pas: je ne
suis point humili quand je sens sa main dans la mienne.

--De qui parlez-vous, marquis? demanda nonchalamment madame de Vaubert,
sans interrompre le cours de ses rflexions silencieuses.

--De notre jeune ami, rpondit le marquis avec complaisance, de notre
jeune chef d'escadron.

--Et vous dites...

--Que la nature a d'tranges aberrations, et que ce garon aurait d
natre gentilhomme.

--Le petit Bernard?

--Vous pourriez, pardieu! bien dire le grand Bernard, s'cria le marquis
en enfonant ses mains dans les goussets de sa culotte.

--Vous perdez la tte, marquis, rpliqua brivement madame de Vaubert
qui reprit son attitude grave et pensive.

Encourag par un si beau succs, comme ces prudents guerroyeurs qui,
aprs avoir dcharg leur arquebuse, se cachent derrire un arbre pour
la recharger en toute scurit, le marquis resta coi, et il y eut encore
un long silence, troubl seulement par le cri du grillon qui chantait
dans les fentes de l'tre et par les crpitations de la braise qui
achevait de se consumer.

--Madame la baronne, s'cria brusquement M. de La Seiglire, ne vous
semble-t-il pas que j'ai t un peu ingrat envers le bon M. Stamply? Je
dois vous avouer que l-dessus ma conscience n'est pas parfaitement
tranquille. Il parat que, dcidment, cet excellent homme ne m'a rien
restitu, qu'il m'a tout donn. S'il en est ainsi, savez-vous que c'est
un des plus beaux traits de dvoment et de gnrosit que l'histoire
aura  enregistrer sur ses tablettes? Savez-vous, Madame, que ce vieux
Stamply tait une grande me, et que ma fille et moi, nous devons des
autels  sa mmoire?

Enfonce trop avant dans son gosme pour pouvoir seulement s'inquiter
de savoir o le marquis voulait en venir, madame de Vaubert haussa les
paules et ne rpondit pas.

M. de La Seiglire commenait  dsesprer de trouver le joint,
lorsqu'il se souvint fort  propos de la leon de M. Des Tournelles. Il
tendit la main vers un guridon de laque, prit une gazette, et tout en
ayant l'air d'en parcourir les colonnes:

--Madame la baronne, demanda-t-il d'un air distrait, avez-vous suivi en
ces derniers temps les papiers publics?

-- quoi bon? rpliqua madame de Vaubert avec un lger mouvement
d'impatience; en quoi voulez-vous que ces sottises m'intressent?

--Par l'pe de mon pre! Madame, s'cria le marquis laissant tomber le
journal, vous en parlez bien  votre aise. Sottises, j'en conviens;
sottises, tant que vous voudrez; mais, vive Dieu! je ne m'y connais pas,
ou ces sottises nous intressent, vous et moi, beaucoup plus que vous ne
paraissez le croire.

--Voyons, marquis, que se passe-t-il? demanda madame de Vaubert d'un air
ennuy. Sa majest daigne jouir de la sant la plus parfaite; nos
princes chassent, on danse  la cour; le peuple est heureux, la canaille
a le ventre plein; que voyez-vous en tout ceci qui doive nous alarmer?

--Voil trente ans, nous ne tenions pas un autre langage, dit le marquis
ouvrant sa tabatire et y plongeant dlicatement le pouce et l'index; la
canaille avait le ventre plein, nos princes chassaient, on dansait  la
cour, sa majest se portait  merveille: ce qui n'empcha pas, un beau
matin, le vieux trne de France de craquer, de crouler, de nous
entraner dans sa chute, et de nous ensevelir, morts ou vivants, sous
ses dcombres. Vous demandez ce qui se passe? Ce qui se passait alors:
nous sommes sur un volcan.

--Vous tes fou, marquis, dit madame de Vaubert, qui, tout entire  ses
proccupations, mdiocrement convaincue d'ailleurs de l'opportunit
d'une discussion politique entre onze heures et minuit, ne crut pas
devoir prendre la peine de relever et de combattre les opinions du vieux
gentilhomme.

--Je vous rpte, madame la baronne, que nous sommes sur un volcan. La
rvolution n'est pas morte; c'est un feu mal teint qui couve sous la
cendre. Vous le verrez au premier jour clater et consumer les dbris de
la monarchie. Il est un antre o se runissent un tas de vauriens qui se
disent les reprsentants du peuple; c'est une mine creuse sous le trne
et qui le fera sauter comme une poudrire. Les libraux ont hrit des
sans-culottes; le libralisme achvera ce qu'a commenc 93. Reste 
savoir si nous nous laisserons encore une fois craser sous les ruines
de la royaut, ou si nous chercherons notre salut dans le sein mme des
ides qui menacent de nous engloutir.

--Eh! marquis, dit la baronne, c'est bien de cela qu'il s'agit. Vous
vous proccupez d'un incendie imaginaire, et vous ne voyez pas que votre
maison brle.

--Madame la baronne, s'cria le marquis, je ne suis point goste, je
puis dire hautement que l'intrt personnel ne fut jamais mon fait ni ma
devise. Que ma maison brle ou non, cela importe peu. Ce n'est pas de
moi qu'il s'agit ici, c'est de notre avenir  nous tous. Qui se soucie,
en effet, que la race des La Seiglire s'teigne silencieusement dans
l'oubli et dans l'obscurit? Ce qu'il importe, Madame, c'est que la
noblesse de France ne prisse point.

--Je suis curieuse de savoir comment vous vous y prendrez pour que la
noblesse de France ne prisse point, rpliqua madame de Vaubert, qui, 
cent lieues de souponner le but o tendait le marquis, n'avait pu
s'empcher de sourire en voyant ce frivole esprit aborder tourdiment
des considrations si ardues et si prilleuses.

--Grave question que j'ai pu soulever, mais qu'il ne m'appartient pas de
rsoudre, s'cria M. de La Seiglire, qui, se sentant enfin dans la
bonne voie, avana d'un pas plus assur et prit bientt un trot tout
gaillard. Cependant, s'il m'tait permis d'mettre quelques ides sur un
sujet si important, je dirais que ce n'est pas en s'isolant dans ses
terres et dans ses chteaux que la noblesse pourra ressaisir la
prpondrance qu'elle avait autrefois dans les destines du pays;
peut-tre oserais-je ajouter--bien bas--que nos vieilles familles se
sont allies trop longtemps entre elles, que, faute d'tre renouvel, le
sang patricien est us, que pour retrouver la force, la chaleur et la
vie prs de lui chapper, il a besoin de se mler au sang plus jeune,
plus chaud, plus vivace du peuple et de la bourgeoisie. Enfin, madame la
baronne, je chercherais  dmontrer que, puisque le sicle marche, nous
devons marcher avec lui, sous peine de rester en chemin ou d'tre
crass dans l'ornire. C'est dur  penser, mais il faut avoir pourtant
le courage de le reconnatre: les Gaulois l'emportent et les Francs
n'ont de salut  esprer qu' la condition de se rallier au parti des
vainqueurs et de se recruter dans leurs rangs.

Ici, madame de Vaubert, qui, ds les premiers mots de ce petit discours,
s'tait tourne peu  peu du ct de l'orateur, s'accouda sur le bras du
fauteuil dans lequel elle tait assise, et parut couter le marquis avec
une curieuse attention.

--Voulez-vous savoir, madame la baronne, reprit M. de La Seiglire
triomphant de se sentir matre enfin de son auditoire, voulez-vous
savoir ce que me disait l'autre jour le clbre Des Tournelles, un des
esprits les plus vastes et les plus clairs de notre poque?--Monsieur
le marquis, me disait ce grand jurisconsulte, les temps sont mauvais;
adoptons le peuple pour qu'il nous adopte; descendons jusqu' lui pour
qu'il ne monte pas jusqu' nous. Il en est aujourd'hui de la noblesse
comme de ces mtaux prcieux qui ne peuvent se solidifier qu'en se
combinant avec un grain d'alliage.--Pense si profonde que j'en eus
d'abord le vertige;  force d'y regarder, je dcouvris la vrit au
fond. Vrit cruelle, j'en conviens; mais mieux vaut encore, au prix de
quelques concessions, nous assurer la conqute de l'avenir, que de nous
coucher et de nous ensevelir dans le linceul d'un pass qui ne reviendra
plus. Eh! ventre-saint-gris! s'cria-t-il en se levant et en marchant 
grands pas dans la chambre, voil assez longtemps qu'on nous reprsente
aux yeux du pays comme une caste incorrigible, repoussant de son sein
tout ce qui n'est pas elle, infatue de ses titres, n'ayant rien appris
ni rien oubli, remplie de morgue et d'insolence, ennemie de l'galit.
L'heure est venue d'en finir avec ces basses calomnies et ces sottes
accusations; mlons-nous  la foule, ouvrons-lui nos portes  deux
battants, et que nos ennemis apprennent  nous respecter en apprenant 
nous connatre.

 ces mots, M. de La Seiglire, pouvant de sa propre audace, regarda
timidement madame de Vaubert et prit l'attitude d'un homme qui, aprs
avoir allum la trane de poudre qui doit faire sauter une mine, n'a
pas eu le temps de s'enfuir, et se prpare  recevoir un quartier de roc
sur la tte. Il en advint tout autrement. La baronne, qui avait une
assez pauvre opinion de son vieil ami pour ne pas suspecter sa candeur
et sa probit, tait bien d'ailleurs trop proccupe d'elle-mme pour
souponner qu'en ce bas-monde il pt exister  cette heure un autre moi
que son moi, un autre intrt que le sien. Sans songer seulement  se
demander d'o venaient au marquis des aperus si nouveaux et si
incongrus, madame de Vaubert ne vit d'abord et ne comprit en ceci qu'une
chose, c'est que le marquis venait lui-mme d'entr'ouvrir la porte par
laquelle Raoul pourrait un jour s'chapper, s'il en tait besoin.

--Marquis, s'cria-t-elle avec un empressement plein d'urbanit, ce que
vous dites l est plein de sens, et quoique je n'aie jamais dout de
votre haute raison, bien que j'aie toujours souponn sous la grce de
vos apparences un esprit srieux et rflchi, cependant je dois convenir
que je suis aussi surprise que charme de vous trouver dans un ordre
d'ides si leves et si judicieuses. Je vous en fais mes compliments.

 ces mots, le marquis releva la tte et regarda madame de Vaubert de
l'air d'un homme  qui l'on vient de jeter une poigne de roses  la
face, au lieu d'une vole de mitraille qu'il s'attendait  recevoir.
Trop goste de son ct pour rien supposer en dehors de lui-mme, loin
de chercher  se rendre compte des suffrages de la baronne, il ne songea
qu' s'en rjouir.

--C'est un peu notre histoire  tous, rpliqua-t-il gament en se
caressant le menton avec une adorable fatuit. Parce qu'il nous est chu
quelque grce et quelque lgance, les pdants et les cuistres se
vengent de la supriorit de nos manires en nous dniant le gnie de
l'intelligence. Quand nous daignerons nous en mler, nous prouverons que
tous les champs de bataille nous sont bons, on nous verra jouer de la
parole et de la pense comme autrefois du glaive et de la lance.

--Marquis, reprit madame de Vaubert qui tenait  conserver  l'entretien
le tour qu'il avait pris d'abord, pour en revenir aux considrations
auxquelles vous vous livriez tout  l'heure, il est certain que c'en est
fait de la noblesse, si, au lieu de chercher  se crer des alliances,
elle continue, comme vous l'avez dit excellemment, de s'isoler dans ses
terres et de s'enfermer dans son orgueil. C'est un difice chancelant,
qui croulera d'un jour  l'autre, si nous n'avons l'art et l'habilet de
transformer les bliers qui l'branlent en arcs-boutants qui le
soutiennent. En d'autres termes, passez-moi l'image peut-tre un peu
crue, pour nous prserver des atteintes du peuple, il ne nous reste plus
qu' nous l'inoculer.

--C'est, par Dieu! bien cela, s'cria M. de La Seiglire, de plus en
plus joyeux de ne pas rencontrer l'opposition qu'il avait redoute.
Dcidment, baronne, vous tes admirable! Vous comprenez tout; rien ne
vous surprend, rien ne vous meut, rien ne vous tonne. Vous avez l'oeil
de l'aigle; vous regarderiez le soleil en face sans en tre blouie.
Cette pauvre baronne! ajouta-t-il mentalement en se frottant les mains;
elle s'enferre, avec tout son esprit.

--Ce bon marquis! pensait de son ct madame de Vaubert; je ne sais
quelle mouche le pique, mais l'tourdi me fait la partie belle: il vient
lui-mme de jeter le filet dans lequel, au besoin, je le prendrai plus
tard. Marquis, s'cria-t-elle, voil bien longtemps que j'avais ces
ides; mais j'avoue que je craignais, en vous les communiquant,
d'irriter vos susceptibilits et de m'aliner votre coeur.

--Par exemple! rpliqua le marquis; quelle opinion, baronne, aviez-vous
de votre vieil ami! D'ailleurs, outre qu'en vue de notre sainte cause,
il n'est point d'preuve  laquelle je ne puisse me soumettre et me
rsigner, je dois vous dire que je ne sentirais, pour ma part, aucune
rpugnance  donner l'exemple en m'aventurant le premier dans l'unique
voie de salut qui nous soit offerte. J'ai toujours donn l'exemple;
c'est moi qui migrai le premier. Autres temps, autres moeurs! Je ne suis
pas un marquis de Carabas, moi! je marche avec mon sicle. Le peuple a
gagn ses perons et conquis ses titres de noblesse. Il a, lui aussi,
ses duchs, ses comts et ses marquisats; c'est Eylau, c'est Wagram,
c'est la Moscowa: ces parchemins en valent d'autres. Au reste, madame la
baronne, j'excuse vos scrupules et j'admets vos hsitations, car
moi-mme, si j'ai tard si longtemps  m'ouvrir  vous l-dessus, c'est
que je craignais d'effaroucher vos prjugs et de me mettre en guerre
avec une amie si fidle.

--C'est trange, se dit madame de Vaubert, qui commenait  dresser les
oreilles; o le marquis veut-il en arriver? Effaroucher mes prjugs!
s'cria-t-elle; me prenez-vous pour la baronne de Pretintailles?
M'a-t-on jamais vue refuser de reconnatre ce qu'il y a chez le peuple
de grand, de noble, de gnreux? M'a-t-on jamais surprise  dnigrer la
bourgeoisie? Ne sais-je pas bien que c'est au sein de la roture que se
sont rfugis aujourd'hui les sentiments, les moeurs et les vertus de
l'ge d'or?

--Oh! oh! oh! se dit le marquis,  qui la rflexion commenait de venir,
tout ceci n'est pas clair; il y a quelque serpent sous roche.

--Quant  vous mettre en guerre avec moi, srieusement, marquis,
l'avez-vous craint? ajouta madame de Vaubert; c'est qu'alors vous
prsumiez de mon coeur tout aussi mal que de mon esprit. Vous savez bien,
ami, que je ne suis pas goste. Que de fois n'ai-je pas t sur le
point de vous rendre votre parole, en songeant qu'en change de
l'opulence que lui apporterait votre fille, mon fils ne donnerait qu'un
grand nom, le plus lourd de tous les fardeaux!

--Ah! , se dit le marquis, est-ce que cette ruse baronne, pressentant
ma ruine prochaine, chercherait  dgager la main de son fils? Pour le
coup, ce serait trop fort. Madame la baronne, s'cria-t-il, c'est
absolument comme moi. Bien souvent je me suis accus d'entraver l'avenir
de M. de Vaubert; je me demande bien souvent avec effroi si ma fille ne
sera pas un obstacle dans la destine de ce noble jeune homme.

--Ah! , se dit madame de Vaubert, qui voyait apparatre peu  peu et
se dessiner dans la brume le rivage vers lequel le marquis dirigeait sa
barque, est-ce que ce retors de marquis aurait la prtention de me
jouer? Combl de mes bonts, ce serait vraiment trop infme! Certes,
marquis, rpliqua-t-elle, il m'en coterait de rompre des liens si
charmants; cependant, si votre intrt l'exigeait, je saurais vous
immoler le plus doux rve de ma vie tout entire.

--Le tour est fait, pensa le marquis, je suis jou; mais a m'est gal.
Seulement, devais-je m'attendre  un pareil trait de perfidie de la part
d'une amie de trente ans? Comptez maintenant sur le dsintressement des
affections et sur la reconnaissance des femmes! Baronne, reprit-il avec
un sentiment de rsignation douloureuse, s'il fallait renoncer 
l'espoir d'unir un jour ces deux aimables enfants, mon coeur ne s'en
relverait jamais; rien qu'en y songeant, il se brise. Toutefois, en vue
de vous, noble amie, en vue de votre bien-aim fils, il n'est pas de
sacrifice qui ne soit au-dessous de mon abngation et de mon dvoment.

Madame de Vaubert touffa dans son coeur un rugissement de lionne
blesse, puis, aprs un instant de farouche silence, fixant tout  coup
sur le vieux gentilhomme un oeil tincelant:

--Marquis, dit-elle, regardez-moi en face.

Au ton dont furent dits ces trois mots, comme un livre trottant sur la
bruyre, et qui, en levant le nez, aperoit  dix pas devant lui le
chasseur qui le couche en joue, le marquis tressaillit, et regarda
madame de Vaubert d'un air effar.

--Marquis, vous tes un fourbe!

--Madame la baronne...

--Vous tes un tratre!

--Ventre-saint-gris, Madame!...

--Vous tes un ingrat!

Atterr, foudroy, M. de La Seiglire resta muet sur place. Aprs avoir
joui quelques instants de sa stupeur et de son pouvante:

--J'ai piti de vous, dit enfin madame de Vaubert; je vais vous pargner
l'humiliation d'un aveu que vous ne pourriez faire sans mourir de honte
 mes pieds, Vous avez rsolu de marier votre fille  Bernard.

--Madame...

--Vous avez rsolu de marier votre fille  Bernard, rpta madame de
Vaubert avec autorit. Cette rsolution, je l'ai vue germer et fleurir
sous l'engrais de votre gosme: voil prs d'un mois que j'assiste, 
votre insu, au travail qui se fait en vous. Comment vous tes-vous avis
de vouloir jouer avec moi au plus fin et au plus habile? comment
n'avez-vous pas compris qu' pareil jeu vous perdriez  coup sr la
partie? Ce soir, au premier mot qui vous est chapp, vous vous tes
trahi. Depuis un mois, je vous observais, je vous guettais, je vous
voyais venir. Ainsi, Monsieur le marquis, tandis que mon esprit, qui
rpugne aux dtours, s'puisait pour vous seul en combinaisons de tout
genre, tandis que je sacrifiais au soin de vos intrts mes gots, mes
instincts, jusqu' la droiture de mon caractre, vous, au mpris de la
foi jure, vous tramiez contre moi la plus noire des perfidies; vous
complotiez de livrer  votre ennemi la fiance de mon fils et la place
que je dfendais; vous mditiez de porter un coup de Jarnac au champion
qui combattait pour vous!

--Vous allez trop loin, madame la baronne, rpliqua le marquis, confus
comme un pcheur qui se serait pris dans sa nasse. Je n'ai rien rsolu,
je n'ai rien dcid: seulement, j'en conviens, depuis que je sais que le
bon M. Stamply ne m'a rien restitu, qu'il m'a tout donn, je me sens
ployer sous le poids de la reconnaissance, et comme, nuit et jour, je me
creuse la tte et le coeur pour trouver de quelle faon nous pourrions,
ma fille et moi, nous acquitter envers la mmoire de ce noble et
gnreux vieillard, il est possible que la pense me soit venue...

--Vous, Monsieur le marquis, vous, ployer sous le poids de la
reconnaissance! s'cria madame de Vaubert l'interrompant avec explosion.
 moins que vous ne vouliez rire, ne venez pas me conter de ces
choses-l. Je vous connais, vous tes un ingrat. Vous vous souciez de la
mmoire du vieux Stamply tout juste autant que vous vous tes souci de
sa personne. D'ailleurs, vous ne lui deviez rien; c'est  moi que vous
devez tout. Sans moi, votre ancien fermier serait mort sans mme
s'inquiter de savoir si vous existiez. Sans moi, vous et votre fille,
vous grelotteriez  cette heure au coin de votre petit feu d'Allemagne.
Sans moi, vous n'auriez jamais remis le pied dans le chteau de vos
anctres. Que vous le savez bien! mais vous feignez de l'ignorer, parce
qu'encore une fois vous tes un ingrat. Tenez, marquis, jouons cartes
sur table. Ce n'est pas la reconnaissance, c'est l'gosme qui vous
tient. Cela vous enrage, de marier votre fille au fils de votre ancien
fermier; vous en avez pli, vous en avez maigri, vous en desscherez.
Vous hassez le peuple, vous excrez Bernard; vous ne comprenez rien,
vous n'avez rien compris au mouvement qui s'est fait et qui se fait
encore autour de nous. Vous tes plus fier, plus orgueilleux, plus
entt, plus arrir, plus infest d'aristocratie, plus incorrigible en
un mot qu'aucun marquis de chanson, de vaudeville et de comdie. Marquis
de Carabas, c'est vous qui l'avez dit; mais vous avez encore plus
d'gosme que d'orgueil.

--Eh bien! ventre-saint-gris! vous en penserez tout ce que vous voudrez,
s'cria le marquis en jetant pour le coup son bonnet par-dessus les
moulins. Ce que je sais, moi, c'est que je suis las du rle que vous me
faites jouer; c'est que depuis longtemps le coeur m'en lve, c'est que je
suis indign de tant de ruses et de basses manoeuvres, c'est que j'en
veux finir  tout prix. Morbleu! vous l'avez dit, ma fille pousera
Bernard.

--Prenez garde, Marquis, prenez garde!...

--Accablez-moi de vos mpris et de vos colres, traitez-moi de fourbe et
d'ingrat, jetez-moi au visage les noms d'goste et de tratre; vous le
pouvez, vous en avez le droit. Vous tes si dsintresse, vous, Madame!
Dans toute cette affaire, vous vous tes montre si franche et si
loyale! Sur la fin de ses jours, vous avez t si bonne pour le pauvre
vieux Stamply! Vous avez entour sa vieillesse de tant de soins, de
tendresse et d'gards! En bonne conscience, vous lui deviez cela, car
c'est vous qui l'avez amen  se dpouiller vivant de tous ses biens.

--C'tait pour vous, cruel!

--Pour moi! pour moi! dit le marquis en hochant la tte; madame la
baronne,  moins que vous ne vouliez rire, il ne faut pas venir me
conter de ces choses-l.

--Il vous sied bien d'ailleurs de m'accuser d'ingratitude, reprit avec
hauteur madame de Vaubert, vous, donataire, qui avez abreuv d'amertume
le donateur!

--Je ne savais rien, moi; mais vous qui saviez tout, vous avez t sans
piti.

--C'est vous, s'cria la baronne, qui avez chass votre bienfaiteur de
sa table et de son foyer!

--C'est vous, s'cria le marquis, vous qui, aprs avoir capt la
confiance d'un vieillard crdule et sans dfense, l'avez repouss du
pied et laiss mourir de chagrin.

--Vous l'avez relgu  l'antichambre!

--Vous l'avez plong au tombeau!

--C'est la guerre, marquis.

--Eh bien! va pour la guerre, s'cria le marquis; je ne mourrai pas sans
l'avoir faite au moins une fois.

--Songez-y, marquis! la guerre impitoyable, la guerre sans trve, la
guerre sans merci!

--Une guerre  mort, madame la baronne, dit le marquis en lui baisant la
main.

 ces mots, madame de Vaubert se retira menaante et terrible, tandis
que le marquis, rest seul, cabriolait de joie, comme un chevreau, dans
le salon. De retour au manoir, aprs avoir longtemps march  grands pas
dans sa chambre, se frappant le front et se pressant la poitrine avec
rage, elle ouvrit brusquement la fentre, et comme une chatte qui guette
une souris, tomba en arrt devant le chteau de La Seiglire, dont la
lune faisait en cet instant tinceler toutes les vitres. Malgr la
fracheur de la nuit, elle demeura bien prs d'une heure, accoude sur
le balcon, en contemplation muette. Tout  coup son front rayonna, ses
yeux s'illuminrent et, comme Ajax menaant les dieux, jetant au chteau
un geste de dfi, elle s'cria:--Je l'aurai! Cela dit, la baronne
crivit  Raoul ce seul mot: Revenez, puis, s'tant couche, elle
s'endormit en souriant de ce sourire que doit avoir le gnie du mal
lorsqu'il a rsolu la perte d'une me.




XI


 partir de cette soire mmorable, madame de Vaubert ne reparut plus au
chteau, et le chteau s'en trouva bien. Durant le peu de jours qui
s'coulrent jusqu'au dnoment de cette petite et trop longue histoire,
il s'tablit entre Bernard et le marquis des relations plus douces que
ne l'avaient t les premires. N'tant plus irrit par la prsence de
la baronne, contre qui Bernard avait toujours nourri, en dpit de
lui-mme, un vague sentiment de dfiance et de sourde colre, ce jeune
homme redevint plus familier et plus traitable; de son ct, depuis
quelques semaines, le marquis avait affect peu  peu, vis--vis de son
hte, une attitude plus cordiale, plus affectueuse, presque tendre. Tous
d'eux paraissaient avoir modifi, pour se complaire, leurs opinions et
leur langage. Le soir, au coin du feu, rduits au tte  tte, ils
causaient, discutaient et ne disputaient plus. D'ailleurs, depuis la
disparition de madame de Vaubert, leurs entretiens avaient pris
insensiblement un tour moins politique et plus intime. Le marquis
parlait des joies de la famille, des flicits du mariage, et parfois il
laissait chapper des paroles qui faisaient frissonner Bernard et
passaient sur son coeur comme de chaudes bouffes de bonheur. Il arriva
qu'un soir M. de la Seiglire exigea doucement que sa fille restt au
salon, au lieu de se retirer dans sa chambre. La contrainte des premiers
instants une fois dissipe, cette soire s'coula en heures enchantes:
le marquis s'y montra spirituel, aimable, tourdi; Bernard, heureux et
triste; Hlne, rveuse, silencieuse et souriante. Le lendemain, les
deux jeunes gens se rencontrrent dans le parc, et le charme recommena,
plus inquiet, il est vrai, qu'il ne l'avait t d'abord, plus voil,
partant plus charmant.

Cependant, comment aborder la question vis--vis d'Hlne? Par quels
sentiers dtourns et couverts l'amener au but dsir? Pour rien au
monde, le marquis n'aurait consenti  lui rvler la position humiliante
dans laquelle ils se trouvaient depuis six mois, elle et lui, vis--vis
de Bernard. Il connaissait trop bien la noble et fire crature, il
savait trop bien  quelle me il avait affaire. C'tait pourtant cette
me honnte et simple qu'il s'agissait de rendre complice de l'gosme
et de la trahison.

       *       *       *       *       *

Un jour M. de La Seiglire tait plong dans ces rflexions, lorsqu'il
sentit deux bras caressants s'enlacer autour de son cou: en levant les
yeux, il aperut, comme un lis pench au-dessus de sa tte, le visage
d'Hlne qui le regardait en souriant. Par un mouvement de brusque
tendresse, il l'attira sur son coeur, et l'y tint longtemps embrasse, en
couvrant ses blonds cheveux de caresses et de baisers. Lorsqu'elle se
dgagea de ces treintes, Hlne vit deux larmes rouler dans les yeux de
son pre, qui ne pleurait jamais.

--Mon pre, s'cria-t-elle en lui prenant les mains avec effusion, vous
avez des chagrins que vous cachez  votre enfant. Je le sais, j'en suis
sre; ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperois. Mon pre,
qu'avez-vous? dans quel coeur, si ce n'est dans le mien, verserez-vous
les afflictions du vtre? ne suis-je plus votre bien-aime fille? Quand
nous vivions tous deux au fond de notre pauvre Allemagne, je n'avais
qu' sourire, vous tiez consol. Mon pre, parlez-moi. Il se passe
autour de nous quelque chose d'trange et d'inexplicable. Qu'est devenue
cette aimable gat qui faisait la joie de mon me? Vous tes triste;
madame de Vaubert parat inquite; moi-mme je m'agite et je souffre,
parce que sans doute je sens que vous souffrez. Mais pourquoi
souffrez-vous? si ma vie n'y peut rien, ne me le dites pas.

En voyant ainsi la victime s'offrir d'elle-mme sur l'autel du
sacrifice, le marquis ne se contint plus;  ces accents si vrais, 
cette voix si charmante et si tendre, le vieil enfant fondit en larmes
dans le sein d'Hlne perdue.

--Oh! mon Dieu! que se passe-t-il? de tous les malheurs qui peuvent vous
atteindre, en est-il donc un seul qui soit plus grand que mon amour!
s'cria mademoiselle de La Seiglire, qui se jeta dans les bras de son
pre en clatant elle-mme en sanglots.

Quoique sincrement mu et vritablement attendri, le marquis jugea
l'occasion trop belle, pour tre nglige, l'affaire assez bien engage
pour mriter d'tre poursuivie. Un instant, il fut sur le point de tout
dire et de tout avouer: la honte le retint, et aussi la crainte de venir
chouer contre l'orgueil d'Hlne, qui ne manquerait pas de se rvolter
au premier aperu du rle qu'on lui rservait dans le dnouement de
cette aventure. Il se prpara donc encore une fois  tourner la vrit,
au lieu de l'aborder de front. Ce n'est pas que cette faon d'agir allt
prcisment  la nature de son caractre: bien loin de l; mais le
marquis tait hors de ses gonds. Madame de Vaubert l'avait engag dans
une voie funeste d'o il ne pouvait dsormais se tirer qu' force de
ruse et d'adresse. Une fois hors de la grand'-route, on ne peut y
rentrer qu'en prenant  travers champs, ou par les chemins de traverse.
Aprs avoir essuy les pleurs de sa fille et s'tre remis lui-mme d'une
si vive motion, il dbuta par rpter, avec quelques variantes, la
scne qu'il avait joue devant la baronne, car il faut bien le
reconnatre, ce n'tait pas, comme madame de Vaubert, une imagination
fertile en expdients; toutefois, grce aux leons qu'il avait reues en
ces derniers temps, le marquis avait dj plus d'un bon tour dans sa
gibecire. Il se lamenta donc sur la rigueur et sur l'inclmence des
temps; il gmit sur les destines de l'aristocratie qu'il reprsenta,
image neuve autant qu'originale, comme un navire incessamment battu par
le flot rvolutionnaire. Profitant de l'ignorance d'Hlne, qui avait
vcu toujours en dehors des proccupations de la chose publique, il
peignit avec de sombres couleurs, qu'il savait exagrer lui-mme,
l'incertitude du prsent, les menaces de l'avenir. Il employa tous les
mots du vocabulaire alors en usage; il fit dfiler et parader tous les
spectres et tous les fantmes que les journaux ultra-royalistes
expdiaient sous bande, chaque matin,  leurs abonns. Le sol tait
min, l'horizon charg de temptes: l'hydre des rvolutions redressait
ses sept ttes: le cri, guerre aux chteaux! allait retentir d'un
instant  l'autre; le peuple et la bourgeoisie, comme deux hynes
dvorantes, n'attendaient qu'un signal pour se ruer sur la noblesse sans
dfense, se gorger de son sang et se partager ses dpouilles. On n'tait
pas sr que M. de Robespierre ft bien mort; le bruit courait que l'ogre
de Corse s'tait chapp de son le. Enfin il mit en jeu et entassa
ple-mle tout ce qu'il pensa devoir effrayer une jeune imagination.
Lorsqu'il eut tout dit:

--N'est-ce que cela, mon pre? demanda mademoiselle de La Seiglire avec
un sourire plein de calme et de srnit. Si le sol est min sous nos
pieds, si le ciel est noir, si la France, comme vous le dites, nous
excre et veut notre ruine, que faisons-nous ici? Partons, retournons
dans notre chre Allemagne; allons-y vivre comme autrefois, pauvres,
ignors et paisibles. Si l'on crie guerre aux chteaux! on doit crier
aussi paix aux chaumires! Que nous faut-il de plus? Le bonheur vit de
peu, l'opulence ne vaut pas un regret.

Ce n'tait pas l'affaire du vieux gentilhomme, qui savait heureusement
un chemin plus sr pour arriver  ce noble coeur.

--Mon enfant, rpliqua-t-il en branlant la tte, ce sont l de beaux
sentiments: voil quelque trente ans, je n'en avais pas d'autres. Je fus
un des premiers qui donnrent le signal de l'migration; patrie,
chteau, fortune hrditaire, domaine des aeux, j'abandonnai tout, et
rien ne me cota pour offrir cette preuve de dvoment et de fidlit 
la royaut en danger. J'tais jeune alors et vaillant. Aujourd'hui, je
suis vieux, mon Hlne; le corps trahit le coeur; le sang ne sert plus le
courage; la lame a us le fourreau. Je ne suis plus qu'un pauvre
vieillard, mang de goutte et de rhumatismes, cribl de douleurs et
d'infirmits. Par crainte d'alarmer ta tendresse, j'ai soigneusement
cach jusqu'ici les souffrances et les maux que j'endure. Le fait est,
ma fille, que je n'en puis plus. On me croit frais et vert, ingambe et
bien portant;  me voir, il n'est personne qui ne me donnt hardiment
encore un demi-sicle  vivre. Trompeuses apparences! de jour en jour,
je dcline et m'affaisse; regarde mes pauvres jambes, si l'on ne dirait
pas des fuseaux! ajouta-t-il en montrant d'un air piteux un mollet
vigoureux et rond. J'ai la poitrine bien malade! Ne nous faisons pas
illusion: je ne suis plus qu'un rameau de bois mort qu'emportera bientt
un coup de bise.

--Oh! mon pre, mon pre, que dites-vous l! s'cria mademoiselle de La
Seiglire en se jetant tout plore au cou du nouveau Sixte-Quint.

--Va, mon enfant, ajouta le marquis avec mlancolie, quelque force
morale qu'on ait reue du ciel, il est cruel  mon ge de reprendre le
chemin de l'exil et de la pauvret, alors qu'on n'a plus ici-bas d'autre
espoir ni d'autre ambition que de s'teindre tranquillement et de mler
ses os  la cendre de ses anctres.

--Vous ne mourrez pas, vous vivrez, dit Hlne avec assurance, en le
pressant contre son sein. Dieu, que je prie pour vous dans toutes mes
prires, Dieu, juste et bon, vous doit  mon amour; il me fera la grce
de prendre sur ma vie pour prolonger la vtre. Quant  l'autre pril qui
nous menace, mon pre, est-il si grand et si pressant que vous semblez
l'imaginer? Laissez-moi vous dire que vous vous alarmez peut-tre hors
de propos. Pourquoi le peuple vous harait-il? Vos paysans vous aiment
parce que vous tes bon pour eux. Quand je passe le long des haies, ils
interrompent leurs travaux pour me saluer avec bienveillance; du plus
loin qu'ils m'aperoivent, les petits enfants viennent  moi, joyeux et
bondissants; plus d'une fois, sous le toit de chaume, les mres ont pris
ma main pour la porter doucement  leurs lvres. Ce n'est point l le
peuple qui nous hait. Vous parlez de sol min, de bruits sinistres, de
sombre horizon? Regardez, la terre fleurit et verdoie, le ciel est bleu,
l'horizon est pur; je n'entends d'autres cris que le sifflement du
pinson et le chant loign des bouviers et des ptres; je ne vois
d'autre rvolution que celle que le printemps vient d'accomplir contre
l'hiver.

--Aimable jeune coeur, qui ne voit et n'entend sur cette terre de
mchants que les images de la nature et les harmonies de la cration!
dit le marquis en baisant le front d'Hlne avec une motion sincre.
Mon enfant, ajouta-t-il aprs un instant de silence, voil bientt
trente ans, les choses ne se passaient pas autrement. Comme aujourd'hui,
les champs se paraient de verdure et de fleurs, les ptres chantaient
sur le flanc des collines; les pinsons sifflaient sous la feuille
naissante, et ta mre, ma fille, ta belle et noble mre, tait comme toi
l'ange bni de ces campagnes. Pourtant il fallut fuir. Crois-en ma
vieille exprience, l'avenir est sombre et menaant. C'est presque
toujours sous ces ciels sereins que s'agite la colre des hommes et
qu'clate la foudre des rvolutions. Supposons cependant que le pril
soit loin encore; admettons que j'aie le temps de mourir sous le toit de
mes pres. Puis-je mourir en paix, avec l'ide que je te laisserai
seule, sans soutien, sans appui, au milieu de l'orage et de la
tourmente? Quand je ne serai plus, que deviendra ma fille bien-aime?
Est-ce M. de Vaubert qui te protgera dans ces temps d'pouvante?
Malheureux enfants, vous avez tous deux un nom qui attire le tonnerre.
Vous n'aurez fait, en vous unissant, que doubler vos chances funestes;
vous ne serez l'un pour l'autre qu'une charge et qu'un danger de plus;
chacun de vous aura contre lui deux fatalits au lieu d'une; vous vous
dnoncerez l'un l'autre  la fureur des haines populaires. J'en causais
l'autre soir affectueusement avec la baronne: dans notre sollicitude
alarme, nous nous demandions s'il tait bien prudent et sage de donner
suite  ces projets d'union.

 ces mots, Hlne tressaillit et tourna vers son pre un regard de
biche effarouche.

--Et mme j'ai cru entrevoir, ajouta M. de La Seiglire, que la baronne
ne serait pas loigne de me rendre ma parole et de reprendre la sienne
en change.--Marquis, me disait-elle avec cette haute raison qui ne
l'abandonne jamais, unir ces deux enfants, n'est-ce pas vouloir que deux
vaisseaux en perdition essaient de se sauver l'un l'autre? Isols, ils
ont encore, chacun de son ct, chance de s'en tirer; ils sombrent, 
coup sr, en mariant leurs fortunes.--Ainsi parlait la mre de Raoul; je
dois ajouter que c'est aussi l'avis du clbre Des Tournelles, vieil ami
de notre famille, et qui, sans t'avoir jamais vue, te porte le plus vif
intrt.--Marquis, me disait un jour ce grand jurisconsulte, un des plus
vastes esprits de notre poque, donner votre fille au jeune de Vaubert,
c'est l'abriter, par un temps d'orage, sous un chne en rase campagne,
c'est appeler sur sa tte le feu du ciel.

--Mon pre, rpondit la jeune fille avec une froide dignit, M. Des
Tournelles n'a rien avoir ici; c'est  peine si je reconnais  madame de
Vaubert elle-mme le droit de dgager ma main de celle de son fils. M.
de Vaubert et moi, nous sommes devant Dieu engags l'un  l'autre. J'ai
sa parole, il a la mienne. Dieu, qui a reu nos serments, pourrait seul
nous en dlier.

--Loin de moi la pense, s'cria le marquis, de vouloir te prcher la
trahison et le parjure! Je crains seulement que tu ne t'exagres la
gravit et la solennit des engagements qui t'enchanent. Raoul et toi,
vous tes fiancs, rien de plus; or, comme on dit dans le pays,
fianailles et mariage font deux. Tant que le sacrement n'a point pass
par l, on peut toujours, d'un mutuel accord, se dgager sans faillir 
Dieu ni forfaire  l'honneur. Avant d'pouser ta mre, j'avais t
fianc neuf fois, la neuvime  treize ans, la premire  sept mois.
Ensuite, mon Hlne, je me garderai bien de contrarier tes inclinations.
Je conois que tu tiennes au jeune de Vaubert. Vous avez t levs tous
deux dans l'exil et dans la pauvret; il peut vous sembler doux d'y
retourner ensemble.  votre ge, mes chers enfants, il n'est si triste
perspective que la passion n'gaie, n'enchante et n'illumine. tre deux,
souffrir et s'aimer, c'est le bonheur de la jeunesse. Cependant, j'ai
remarqu qu'en gnral ces liaisons qui se sont formes si prs du
berceau manquent du je ne sais quoi qui fait le charme de l'amour. Je ne
me donne pas pour expert en matire de sentiment; toutefois j'ai fini
par dcouvrir qu'on aime peu ce qu'on connat beaucoup. Notre jeune
baron est d'ailleurs un aimable et gracieux cavalier, un peu froid, un
peu compass, faut-il dire le mot? un peu nul, mais blanc comme un lis
et rose comme une rose. Celui-l ne s'est pas durci les mains au
travail, le feu de l'ennemi ne lui a pas bronz le visage. Il a surtout
une faon d'arranger ses cheveux qui m'a toujours ravi.

--M. de Vaubert est un galant homme, mon pre, rpliqua gravement
Hlne.

--Je le crois, pardieu bien! et un digne garon qui n'a jamais fait
parler de lui, et un hros modeste qui n'ennuiera jamais personne du
rcit de ses victoires. Ventre-saint-gris! ma fille, s'cria le marquis
en changeant brusquement de ton, c'est triste  dire, mais il faut le
dire: nos jeunes gentilshommes d'aujourd'hui ont l'air de croire qu'il
ne sied qu'aux petites gens de faire de grandes choses. De mon temps, la
jeune noblesse en agissait autrement, Dieu merci! Moi qui te parle... je
n'ai point fait la guerre, c'est vrai; mais, par l'pe de mes aeux!
lorsqu'il a fallu se montrer, je me suis montr, et l'on me cite encore
 la cour comme un des premiers fidles qui s'empressrent d'aller
protester par leur prsence  l'tranger contre les ennemis de notre
vieille monarchie. Voil, ma fille, voil ce que ton pre a fait, et si
je ne me suis pas couvert de lauriers dans l'arme de Cond, c'est qu'il
m'en cotait trop d'aller cueillir des palmes arroses du sang de la
France.

--Mais mon pre, dit Hlne d'une voix hsitante, ce n'est pas la faute
de M. de Vaubert, s'il a vcu jusqu' prsent dans l'inaction et dans
l'obscurit; et-il un coeur de lion, il ne peut pourtant pas donner des
batailles  lui tout seul.

--Bah! bah! s'cria le marquis; les mes altres de gloire trouvent
toujours moyen d'tancher leur soif. Moi, lorsque j'migrai, j'tais sur
le point de partir pour m'aller battre chez les Mohicans; si je gagnai
l'Allemagne au lieu de l'Amrique, c'est qu' l'heure du danger je
compris que je me devais  notre belle France. Regarde ce jeune Bernard.
a n'a pas encore vingt-huit ans; eh bien! a vous a dj un bout de
ruban  la boutonnire; a s'est promen en vainqueur dans les capitales
de l'Europe; a s'est fait tuer  la Moscowa. Il comptait vingt ans 
peine, quand l'empereur, qui, quoi qu'on dise, n'tait pas un sot, le
remarqua  la bataille de Wagram. Ce que je t'en dis, mon enfant, n'est
pas pour te dtacher de Raoul. Je ne lui en veux pas, moi,  ce garon,
de n'tre rien du tout. D'ailleurs, il est baron;  son ge, c'est dj
gentil. Il ne faut pas non plus tre trop exigeant.

--Mon pre, dit Hlne de plus en plus trouble, M. de Vaubert m'aime;
il a ma foi, et pour moi c'est assez.

--Pour a, il t'aime, je le crois d'autant mieux que je m'en suis
rarement aperu: les feux cachs sont les plus terribles. Seulement, je
sais bien qu' sa place, je ne serais point parti pour aller faire 
Paris la belle jambe, prcisment le lendemain du jour o ce jeune hros
s'est install sous notre toit.

--Mon pre...! dit Hlne en rougissant comme une fleur de grenadier.

--Il est vrai que Raoul t'envoie chaque mois une lettre. Je n'en ai lu
qu'une seule: joli style, papier ambr, bonne orthographe, ponctuation
exacte; mais, vive Dieu! ma fille, je te prie de croire que, de notre
temps, ce n'est point ainsi que nous crivions au tendre objet de notre
flamme.

--Mon pre...! rpta mademoiselle de La Seiglire d'une voix
suppliante, en souriant  demi.

Ici, jugeant la place suffisamment dmantele, l'insidieux marquis
revint  ses premires batteries. Il dmontra qu'en ce temps d'preuve,
la noblesse n'avait de chances de salut qu'en se crant des alliances
au-dessous d'elle. Il joua vis--vis de sa fille le rle que le malin
Des Tournelles avait jou quelques mois auparavant vis--vis de lui. Il
se peignit encore une fois pauvre, exil, proscrit, mendiant comme
Blisaire et mourant loin de la patrie. Encore une fois il mouilla les
beaux yeux d'Hlne. Puis, par une transition habilement mnage, il en
vint  parler du vieux Stamply; il s'attendrit sur la probit de
l'ancien fermier, et regretta de ne l'en avoir pas suffisamment
rcompens de son vivant. Il sut veiller les scrupules du jeune coeur,
sans toutefois veiller ses soupons. Du pre au fils, il n'y avait
qu'un pas. Il exalta Bernard, et le reprsenta tour  tour comme une
digue contre la fureur des flots, comme un abri durant la tempte. Bref,
de dtours en dtours, pied  pied, pas  pas, il en arriva tout
doucement  ses fins, c'est--dire  se demander tout haut, sous forme
de rflexion, si, par ces mauvais jours, une alliance avec les Stamply
n'offrirait pas aux La Seiglire plus d'avantage et de scurit qu'une
alliance avec les Vaubert. Le marquis en tait l de son discours,
lorsqu'il s'interrompit brusquement en apercevant Hlne si ple et si
tremblante qu'il pensa l'avoir tue.

--Voyons, voyons, dit le marquis en la prenant entre ses bras, tu n'as
point affaire au bourreau. Ai-je parl, comme Calchas, de te traner au
sacrifice et de t'immoler sur les marches de l'autel? Que diable! tu
n'es pas Iphignie, je ne suis pas Agamemnon. Nous causons, nous
raisonnons, voil tout. Je comprends qu'au premier abord, une La
Seiglire se rvolte et s'indigne  l'ide d'une msalliance; mais, mon
enfant, je te le rpte: songe  toi, songe  ton vieux pre, songe au
dvouement de mademoiselle de Sombreuil. Ce jeune Bernard n'est pas un
gentilhomme; mais qui est gentilhomme aujourd'hui? Avant qu'il soit
vingt ans, on ne se baissera mme pas pour ramasser un titre. Je
voudrais que tu pusses entendre M. Des Tournelles causant sur ce sujet.
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aeux, a dit le sublime
Voltaire. D'ailleurs, de tout temps on s'est msalli; les grandes
familles ne vivent et ne se perptuent que par des msalliances. Pour en
finir avec les Normands, un roi de France, Charles-le-simple, maria sa
fille Ghisle  un certain Rollon, qui n'tait qu'un chef de vauriens,
prouvant bien par ceci qu'il tait moins simple que l'histoire ne devait
le prtendre. Tout rcemment, un soldat de fortune a pous la fille des
Csars. Et puis cela fera bon effet dans le pays, que tu pouses un
Stamply; on verra que nous ne sommes point ingrats; on se dira que nous
savons reconnatre un bon procd, et, pour ma part, lorsque je me
trouverai l-haut, nez  nez avec l'me de mon vieux fermier, eh bien!
j'avoue qu'il ne me sera pas dsagrable de pouvoir annoncer  ce brave
homme que sa probit a reu sa rcompense sur la terre, et que nos deux
familles n'en font qu'une dsormais. a lui fera plaisir aussi  ce
bonhomme, car il t'adorait, mon Hlne; vous tiez une paire d'amis.
Est-ce que parfois il ne t'appelait pas sa fille?  ce compte il
prendrait rang parmi les prophtes.

Le marquis parlait ainsi depuis un quart d'heure, dployant, pour
vaincre les rpugnances de sa fille, tout ce qu'il avait appris de
finesse, de ruse et d'astuce  l'cole de la baronne, quand tout  coup
Hlne, qui s'tait dgage peu  peu des bras de son pre, s'chappa,
vive et lgre comme un oiseau, et le marquis resta bouche bante au
milieu d'une phrase,  la voir courir sur les pelouses du parc, et
disparatre  travers les rameaux.

       *       *       *       *       *

Aprs l'avoir longtemps suivie des yeux:--Est-ce que par hasard, se
demanda le marquis en se touchant le front d'un air pensif et rflchi,
est-ce que par aventure ma fille aimerait le hussard? Qu'elle l'pouse,
passe encore; mais qu'elle l'aime... ventre-saint-gris!




XI


Pourquoi mademoiselle de La Seiglire s'tait-elle chappe tout  coup
des bras de son pre? pourquoi, quelques instants auparavant, la pleur
de la mort avait-elle pass sur son front? pourquoi presque aussitt
tout son sang avait-il reflu violemment vers son coeur? pourquoi, tandis
que le marquis essayait de lui dmontrer la ncessit d'une alliance
avec Bernard, venait-elle de s'enfuir, agite, tremblante, perdue, et
cependant, vive, heureuse et lgre? Elle-mme n'aurait pu le dire.
Arrive au fond du parc, elle se laissa tomber sur un tertre, et des
larmes silencieuses roulrent sans effort le long de ses joues, perles
humides, gouttes de rose sur les ptales embaums d'un lis. Ainsi le
bonheur et l'amour ont des pleurs pour premier sourire, comme s'ils
avaient l'un et l'autre en naissant l'instinct de leur fragilit et la
conscience qu'ils naissent pour souffrir.

       *       *       *       *       *

On touchait  la fin d'avril. Le parc n'tant pas assez vaste pour
contenir l'ivresse de son me, Hlne se leva et gagna la campagne. Sous
ses pieds, la terre tait en fleurs, le ciel bleu souriait sur sa tte,
la vie chantait dans son jeune sein. Elle avait oubli Raoul et songeait
 peine  Bernard. Elle allait au hasard, absorbe par une pense vague,
mystrieuse et charmante, s'arrtant de loin en loin pour en respirer le
parfum, et reportant  Dieu les joies qui l'inondaient dans tous les
replis de son me; car c'tait, ainsi que nous l'avons dit dj, une
nature grave aussi bien que tendre, et profondment religieuse.

       *       *       *       *       *

Ce ne fut qu'en voyant le soleil baisser  l'horizon, qu'Hlne songea 
reprendre le chemin du chteau. En revenant, du haut de la colline
qu'elle avait gravie et qu'elle se prparait  descendre, elle aperut
Bernard qui passait  cheval dans le creux du vallon. Elle tressaillit
doucement, et son regard mu le suivit longtemps dans la plaine. Elle
revint en rflchissant sur la destine de ce jeune homme qu'elle
croyait pauvre et dshrit: pour la premire fois, mademoiselle de La
Seiglire se prit  contempler avec un sentiment de bonheur et d'orgueil
le chteau de son pre qu'embrasaient les rayons du couchant, et la mer
de verdure que les brises du soir faisaient onduler  l'entour.
Cependant, en dcouvrant sur l'autre rive le petit castel de Vaubert
sombre et renfrogn derrire son massif de chnes, dont le printemps
n'avait point encore reverdi les rameaux, elle ne put se dfendre d'un
mouvement de tristesse et d'effroi, comme si elle et compris que
c'tait de l que devait partir le coup de foudre qui briserait sa vie
tout entire. Ce coup de foudre ne se fit pas attendre. Arrive  la
grille du parc, Hlne allait en franchir le seuil, lorsqu'elle fut
aborde par un serviteur de la baronne qui lui remit un paquet sous
enveloppe, scell d'un triple cachet aux armes de Vaubert. En
reconnaissant  la suscription l'criture du jeune baron qui tait
arriv la veille et qu'elle ne savait pas de retour, l'enfant plit,
dchira l'enveloppe d'une main tremblante, et trouva, mle  ses
propres lettres que lui renvoyait Raoul, une lettre de ce jeune homme.
Hlne en dchira les feuillets encore tout humides, et, aprs l'avoir
lue sur place, elle demeura atterre, comme si en effet le feu du ciel
venait de tomber  ses pieds.

       *       *       *       *       *

Assez semblable  ces automates qu'en pressant un ressort on fait 
volont paratre et disparatre, M. de Vaubert tait revenu comme il
tait parti, sur un mot de sa mre, avec le mme sourire sur les lvres
et le mme noeud  sa cravate. Pour n'tre pas prcisment un aigle,
c'tait,  tout prendre, un esprit droit, une me honnte, un coeur bien
plac. Non-seulement il n'avait jamais tremp dans les intrigues de sa
mre, mais, grce aux trsors d'intelligence et de perspicacit que lui
avait dpartis le ciel, nous pouvons affirmer qu'il ne les avait mme
pas souponnes. Jusqu' prsent, il avait navement pens, comme
Hlne, que le vieux Stamply, en se dpouillant, n'avait fait que
restituer aux La Seiglire des biens qui ne lui appartenaient pas, et
qu'en ceci le bonhomme avait obi seulement aux suggestions de sa
conscience. Raoul ne s'tait jamais,  vrai dire, beaucoup proccup de
toute cette affaire, et n'en avait vu que les rsultats, qui, pour
parler net, ne lui dplaisaient pas. Pauvre, il avait eu, de tout temps,
le got de l'opulence, et n'imaginait pas qu'un cadre d'un million pt
rien gter  un joli portrait. Toutefois, il aimait Hlne moins pour sa
fortune que pour sa beaut; il l'aimait  sa manire, froidement, mais
noblement; sans passion, mais sans calcul. Il savait d'ailleurs ce que
vaut une parole donne et reue; jamais le souffle des vils intrts
n'avait fltri sa fleur d'honneur et de jeunesse. En apprenant ce qui
s'tait pass durant son absence, la rsurrection miraculeuse du fils
Stamply, son retour au pays, son installation au chteau, ses droits
incontestables, d'o rsultait invitablement la ruine complte du
marquis et de sa famille, M. de Vaubert, comme on le peut croire, ne se
livra point  de bien vifs transports d'allgresse; son visage
s'allongea singulirement, et le jeu de sa physionomie n'exprima qu'une
satisfaction mdiocre; mais lorsqu'aprs lui avoir montr le fond des
choses, madame de Vaubert demanda rsolument  son fils quel parti il
comptait prendre en ces conjonctures, le jeune homme releva la tte et
n'hsita pas un instant. Il dclara simplement, sans effort et sans
enthousiasme, que la ruine du marquis ne changeait absolument rien aux
engagements qu'il avait contracts vis--vis de sa fille, et qu'il tait
prt  pouser, comme par le pass, mademoiselle de La Seiglire.

--Je n'attendais pas moins de vous, rpliqua madame de Vaubert avec
fiert; vous tes mon noble fils. Malheureusement ce n'est pas tout. Le
marquis, pour conserver ses biens, a rsolu de marier sa fille 
Bernard.

--Eh bien! ma mre, rpondit M. de Vaubert qui ne laissa voir aucune
motion, si mademoiselle de La Seiglire croit pouvoir, sans forfaire 
l'honneur, retirer sa main de la mienne, que mademoiselle de La
Seiglire soit libre; mais je ne cesserai de me croire engag vis--vis
d'elle que lorsqu'elle aura cess la premire de se croire engage
vis--vis de moi.

--Vous tes un noble coeur, s'cria avec un mouvement de joie la baronne,
qui comprit que l'affaire allait s'entamer ainsi qu'elle l'avait
souhait. crivez donc en ce sens  mademoiselle de La Seiglire. Soyez
digne, mais aussi soyez tendre, afin qu'on ne puisse pas supposer que
vous avez crit seulement pour l'acquit de votre conscience. Cela fait,
quoi qu'il arrive ensuite, vous aurez dignement rempli les devoirs d'un
amant fidle et d'un preux chevalier.

Sans plus tarder, M. de Vaubert se mit devant un bureau, et sur un joli
papier qu'il avait rapport de Paris, glac, musqu, timbr aux armes de
sa maison, il crivit les lignes suivantes, auxquelles la baronne, aprs
en avoir pris connaissance, donna sa maternelle approbation, bien
qu'elle et dsir y trouver plus de passion et de tendresse. Ainsi, les
hostilits allaient commencer; entre les mains de la ruse baronne, ce
double feuillet de papier lustr, armori, parfum, et couvert sur la
premire page d'une belle criture anglaise, n'tait rien moins qu'une
bombe qui, lance dans la place, devait, en clatant, exercer des
ravages prvus, calculs, d'un effet  peu prs certain.

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     MADEMOISELLE,
#/

J'arrive et j'apprends en mme temps la rvolution qui s'est opre
dans votre destine, et les nouvelles dispositions qu'a prises M. votre
pre pour replacer sur votre tte l'hritage de ses anctres, que vient
de lui ravir le retour du fils de son ancien fermier. Qu' ces fins M.
le marquis ait cru pouvoir prendre sur lui de dsunir deux mains et deux
coeurs unis depuis dix ans devant Dieu, Dieu en jugera; je m'abstiens. Il
ne sied pas d'ailleurs  la pauvret de se mettre en balance avec la
fortune. Seulement, il est de mon honneur, bien moins encore que de mon
amour, de vous dclarer, Mademoiselle, que si vous ne partagiez pas en
ceci les sentiments de M. votre pre, et ne pensiez pas, comme lui, que
la foi jure ne soit qu'un vain mot, j'aurais autant de bonheur 
partager avec vous ma modeste condition que vous en auriez eu vous-mme
 partager avec moi votre luxe et votre opulence. Aprs cet aveu, dont
vous ne me ferez pas l'outrage de suspecter la sincrit, je n'ajouterai
pas un mot; c'est  vous seule qu'il appartient dsormais de dcider de
mon sort et du vtre. Si vous repoussez mon humble offrande, reprenez
ces lettres qui ne m'appartiennent plus; je souffrirai sans me plaindre
ni murmurer. Si vous consentez, au contraire,  venir embellir ma vie et
mon foyer, renvoyez-moi ces prcieux gages, je les presserai avec joie
et reconnaissance contre un coeur fidle et dvou.

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     RAOUL.
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Ramene violemment au sentiment de la ralit, Hlne n'hsita pas plus
que Raoul n'avait hsit. Aprs tre sortie de l'espce de stupeur dans
laquelle venait de la jeter la lecture de ces quelques lignes, elle
courut  son appartement, et l, touffant sans faiblesse le rve d'une
heure au plus, rayon teint aussitt qu'entrevu, fleur brise au moment
d'clore, elle prit une plume pour crire elle-mme et signer l'arrt de
mort de son propre bonheur; mais, n'en trouvant pas le courage, elle se
contenta de mettre ses lettres sous enveloppe et de les renvoyer
immdiatement  Raoul. Cela fait, elle cacha sa tte entre ses mains, et
ne put s'empcher de verser quelques larmes, bien diffrentes, hlas! de
celles qu'elle avait rpandues le matin. Cependant, sous la mlancolie
d'un vague regret  peine dfini, elle sentit bientt une sourde
inquitude remuer et gronder dans son sein. En lisant d'un seul regard
le billet de M. de Vaubert, elle n'avait vu clairement, et nettement
compris qu'une chose, c'est que ce jeune homme la rappelait
solennellement  la foi jure sous peine de parjure et de trahison; dans
l'exaltation de sa conscience, Hlne avait nglig le reste. Une fois
apaise par le sacrifice, l'esprit plus calme et les sens plus rassis,
elle se remmora peu  peu quelques expressions de la lettre de son
fianc, auxquelles sa pense ne s'tait pas arrte d'abord, mais qui
avaient laiss en elle une impression confuse et pnible. Tout  coup,
ses souvenirs se dgageant et devenant de plus en plus distincts, elle
prit entre sa robe et sa ceinture le billet de Raoul, qu'elle avait
gliss l, sans doute pour dfendre et protger son coeur; aprs l'avoir
relu attentivement, aprs avoir pressur chaque mot et creus chaque
phrase pour en faire jaillir la lumire, mademoiselle de La Seiglire le
relut encore une fois; puis, passant insensiblement de la surprise  la
rflexion, elle finit par s'abmer dans une mditation profonde.

       *       *       *       *       *

C'tait un esprit pur, un coeur pieux et fervent, une me immacule qui
n'avait jamais touch, mme du bout des ailes, aux fanges de la vie.
Toutes les illusions habitaient dans son sein. Elle croyait au bien
naturellement, sans effort, et n'avait jamais souponn le mal. Pour
tout dire en un mot, telle tait sa nave candeur, qu'il ne lui tait
pas arriv de suspecter la loyaut, la bonne foi et le dsintressement
de madame de Vaubert elle-mme. Toutefois, depuis l'installation de
Bernard, elle avait compris vaguement qu'il se tramait autour d'elle
quelque chose d'quivoque et de mystrieux. Quoique d'un naturel ni
dfiant ni curieux, elle s'en tait confusment proccupe, surtout en
voyant s'altrer et s'assombrir l'humeur de son pre, qu'elle avait
connu de tout temps, mme au fond de l'exil, joyeux, souriant, tourdi,
charmant. Elle s'tait tonne de la subite disparition de Raoul et de
son absence prolonge, qu'on n'avait pu russir  motiver suffisamment:
elle n'tait pas sans avoir remarqu le brusque changement qui s'tait
opr tout d'un coup dans les mondaines habitudes du marquis et de la
baronne,  partir du jour o Bernard avait partag la vie du chteau;
enfin, elle s'tait demand parfois,  ses heures de trouble et
d'pouvante, comment il pouvait se faire que ce jeune homme, dans la
force de l'ge, acceptt si longtemps une condition humiliante et
prcaire, au lieu de chercher  se crer une position indpendante,
ainsi qu'il et convenu  un caractre nergique et fier. Que se
passait-il? Hlne l'ignorait; mais  coup sr il se passait quelque
chose d'trange qu'on s'tudiait  lui cacher. La lettre du jeune baron
fut un clair dans cette sombre nuit.  force d'y rflchir, si
mademoiselle de La Seiglire ne devina point la vrit tout entire et
dans tout son clat, du moins la vit-elle apparatre comme un point
lumineux qui, bien que presque imperceptible, la dirigea dans ses
investigations. Une fois sur la voie, Hlne se souvint de quelques
discours inachevs, chapps au vieux Stamply, durant le cours de sa
longue agonie, et dont elle avait alors essay vainement d'interprter
le sens: elle se rappela dans tous ses dtails l'accueil empress, plus
qu'hospitalier, qu'on avait fait au retour du fils, aprs avoir humili
la vieillesse du pre; bref, elle promena, comme un flambeau, le billet
de Raoul  travers tous les incidents qui avaient signal le sjour de
Bernard, et dont elle s'tait jusqu' prsent puise en efforts
inutiles pour soulever le voile et percer la morne obscurit. D'pisode
en pisode, elle en vint ainsi  se demander pourquoi la baronne
semblait s'tre retire du chteau depuis une semaine et plus, pourquoi
M. de Vaubert, au lieu d'crire, ne s'tait pas prsent en personne;
puis, lorsqu'enfin elle en fut arrive  l'entretien qu'elle avait eu
quelques heures auparavant avec son pre, sentant ici tout son sang
indign lui monter au visage, elle se leva firement et sortit d'un pas
ferme pour aller trouver le marquis.




XIII


 la mme heure, assis auprs d'un guridon, notre marquis, en attendant
le dner, tait occup  tremper des mouillettes de biscuit dans un
verre de vin d'Espagne, et, quoique cruellement frapp dans son orgueil,
il se sentait pourtant en apptit, et jouissait de ce sentiment de
bien-tre et de satisfaction qu'on prouve aprs avoir subi une
opration douloureuse devant laquelle on avait longtemps recul. Il en
avait fini avec la baronne, s'tait  peu prs assur des dispositions
de sa fille, et, quant  l'assentiment de Bernard, il ne s'en
proccupait pas. Peu expert en matire de sentiment, ainsi qu'il l'avait
dit lui-mme, cependant le marquis s'y entendait assez pour avoir
entrevu depuis longtemps que le hussard n'tait pas insensible  la
beaut d'Hlne; d'ailleurs il aurait bien voulu voir que ce fils de
vilain ne s'estimt pas trop heureux de mler le sang de son pre 
celui de ses anciens seigneurs. L-dessus, il tait tranquille;
seulement il s'affligeait de n'avoir pas rencontr auprs de sa fille
plus d'obstacles et de rsistance. L'ide qu'une La Seiglire pouvait
aimer un Stamply le plongeait dans une consternation impossible 
dpeindre; c'tait la lie de son calice.--Que la main se msallie, mais,
vive Dieu! sauvons du moins le coeur! se disait-il avec indignation, En
revanche, ce qui le charmait dans cette aventure, c'tait de penser  la
mine que devaient faire dans leur petit castel madame de Vaubert et son
grand bent de fils. En y rflchissant, le diable de marquis se
frottait les mains, se renversait sur son fauteuil, se livrait  des
bats de chat en gat, et, se rappelant ce que la baronne lui avait
tant de fois rpt, que Paris vaut bien une messe, il clatait de rire
dans sa peau en songeant que tout ceci allait finir prcisment par une
messe, par une messe de mariage.

Il tait dans un de ces accs de gaillarde humeur, quand la porte du
salon s'ouvrit, et mademoiselle de La Seiglire entra, si grave, si
fire, si vraiment royale, que le marquis, aprs s'tre lev pour
l'entourer de ses bras caressants, resta interdit devant elle.

--Mon pre, dit aussitt d'une voix altre, mais calme, la belle et
noble crature, rpondez-moi franchement, loyalement, en bon
gentilhomme, et, quoi que vous ayez  me rvler, soyez sr d'avance que
vous ne me trouverez jamais au-dessous des devoirs et des obligations
que pourra m'imposer le soin de votre propre gloire. Rpondez-moi donc
sans dtour, je vous en prie au nom du Dieu vivant, au nom de ma sainte
mre, qui nous voit et qui nous coute.

--Ventre-saint-gris! pensa le marquis dj troubl, voil un dbut qui
ne me promet rien de bon.

--Mon pre, demanda la jeune fille avec assurance,  quel titre M.
Bernard habite-t-il au milieu de nous?

--Quelle question! s'cria le marquis de plus en plus alarm, mais
faisant encore bonne contenance;  titre d'hte et d'ami, j'imagine.
Nous devons assez  la mmoire de son bonhomme de pre pour que nul
n'ait le droit d'tre surpris de voir ce jeune homme  ma table. 
propos, ajouta-t-il en tirant de son gousset une montre d'or maill,
suspendue  une chane charge de breloques, de bagues et de cachets,
est-ce que ce maraud de Jasmin ne sonnera pas le dner aujourd'hui? Tu
vois bien ce petit bijou? regarde-le, a n'a l'air de rien; en ralit,
a vaut  peine un cu de six livres; je ne le donnerais pas pour les
diamants de la couronne. C'est une histoire qu'il faut que je te conte.
Imagine-toi qu'un jour, c'tait en mil sept cent...

--Mon pre, vous avez une autre histoire  me raconter, dit gravement
Hlne en l'interrompant avec autorit, une histoire plus rcente, et
dans laquelle il est aussi question d'un joyau, mais plus prcieux que
celui-l, puisqu'il s'agit de notre honneur. M. Bernard est ici  titre
d'hte, m'avez-vous rpondu; mon pre, il vous reste encore 
m'apprendre qui de nous ou de lui reoit l'hospitalit, qui de lui ou de
nous la donne.

 ces mots, et sous le regard qu'Hlne venait d'attacher sur lui, le
marquis, plus blanc que le jabot de sa chemise, se laissa lourdement
tomber dans un fauteuil.

--Tout est perdu! se dit-il avec un morne dsespoir; l'enrage baronne a
parl.

--Enfin, mon pre, reprit l'impitoyable enfant en croisant ses bras sur
le dos du fauteuil dans lequel M. de La Seiglire s'tait affaiss, je
vous demande si nous sommes chez M. Bernard ou si ce jeune homme est
chez nous.

Las de ruse et de mensonge, convaincu d'ailleurs que sa fille tait au
courant de tout, le marquis ne songea plus qu' corriger la vrit et 
la mitiger de son mieux dans ce qu'elle pouvait avoir de trop amer pour
son orgueil et pour son amour-propre.

--Ma foi! s'cria-t-il en se levant d'un air exaspr, si tu veux que je
te le dise, moi-mme je n'en sais rien. On a profit de mon absence pour
faire un code de lois infmes; M. de Buonaparte, qui ne m'a jamais aim,
a gliss l-dedans un article tout exprs pour embrouiller mes affaires.
Il y a russi, le Corse! Les uns prtendent que je suis chez Bernard,
les autres affirment que Bernard est chez moi; ceux-ci que le vieux
Stamply m'a tout donn, ceux-l qu'il m'a tout restitu. Tout ceci,
vois-tu, c'est la bouteille  l'encre; Des Tournelles ne sait qu'en
penser, et le diable y perdrait son latin. Au reste, ma fille, il est
bon que tu saches que c'est cette infernale baronne qui nous a mis dans
ce mauvais pas. Rappelle-toi comme nous vivions gentiment tous deux dans
notre petit trou d'Allemagne! Voil qu'un jour madame de
Vaubert,--apprends  la connatre,--s'imagine de vouloir me faire
rentrer dans la fortune de mes pres, sachant bien qu'aux termes de nos
conventions, cette fortune reviendrait plus tard  son fils. Elle
m'crit que mon ancien fermier est bourrel de remords, qu'il m'appelle
 grands cris et ne saurait mourir en paix qu'aprs m'avoir rendu tous
mes biens. Je crois cela, moi! j'ai piti de la conscience trouble de
ce brave homme et ne veux pas qu'on puisse m'accuser d'avoir caus la
perte d'une me. Je pars, je me hte, j'arrive, et qu'est-ce que je
dcouvre un beau matin? que ce digne homme ne m'a rien rendu, et que
c'est un cadeau qu'il m'a fait. Voil du moins ce que disent mes
ennemis; j'en ai des ennemis, car, ainsi que le disait Des Tournelles,
quel tre suprieur n'en a pas? Sur ces entrefaites, Bernard, qu'on
croyait mort, nous tombe sur la tte comme un glaon de Sibrie. Que
va-t-il se passer? M. de Buonaparte a si bien arrang les choses, qu'il
est impossible de s'y reconnatre. Suis-je chez Bernard? Bernard est-il
chez moi? je n'en sais rien, il n'en sait rien; Des Tournelles lui-mme
n'en sait pas davantage. Telle est l'histoire, et telle est la question.

       *       *       *       *       *

Hlne avait grandi et s'tait leve en dehors de toutes les
proccupations de la vie relle. Elle n'avait jamais rien souponn des
intrts positifs qui jouent un si grand rle dans l'existence humaine,
qu'ils l'absorbent presque tout entire. N'ayant, sur toutes choses,
reu d'autres enseignements que ceux de son pre, qui tait l'ignorance
la mieux nourrie, la plus sereine et la plus fleurie du royaume, les
connaissances qu'avait mademoiselle de La Seiglire en droit franais se
trouvaient galer les notions qu'elle pouvait avoir sur la lgislation
japonaise. Mais cette enfant, qui ne savait rien, possdait pourtant une
science plus grande, plus sre, plus infaillible que celle des
jurisconsultes les plus habiles et des lgistes les plus consomms. Dans
une me honnte et simple, elle avait conserv aussi pur, aussi limpide,
aussi lumineux qu'elle l'avait reu, ce sentiment du juste et de
l'injuste que Dieu a dpos comme un rayon de sa suprme intelligence
dans le sein de toutes ses cratures. Elle ignorait les lois des hommes;
mais la loi naturelle et divine tait crite dans son coeur comme sur des
tablettes d'or, et nul souffle malsain, nulle passion mauvaise n'en
avait altr le sens ni terni les sacrs caractres. Elle dgagea donc
sans efforts la vrit des nuages dont son pre cherchait encore 
l'obscurcir; sous la broderie, elle sut dmler la trame. Tandis que le
marquis parlait, Hlne s'tait tenue debout, calme, impassible, ple et
froide. Lorsqu'il se tut, elle alla s'accouder sur le marbre de la
chemine, et demeura longtemps silencieuse, les doigts perdus sous les
nattes de ses cheveux, regardant avec une muette pouvante l'abme dans
lequel elle venait d'tre prcipite, comme une colombe mortellement
atteinte en glissant dans l'azur du ciel, et qui tombe, l'aile
fracasse, sanglante et palpitante, entre les roseaux d'un marais impur.

       *       *       *       *       *

--Ainsi, mon pre, dit-elle enfin sans changer d'attitude et sans
tourner les yeux vers l'infortun gentilhomme qui, ne sachant plus 
quel saint se vouer, rdait autour de sa fille comme une me en peine:
ainsi ce vieillard, dont la vie s'est acheve tristement dans l'abandon
et dans la solitude, s'tait dpouill pour nous enrichir! Ah! bni soit
Dieu qui m'inspira d'aimer cet homme gnreux, puisque, sans moi, notre
bienfaiteur serait mort sans une main amie pour lui fermer les yeux.

--Que veux-tu? s'cria le marquis d'un air confus; la baronne s'est
montre en tout ceci d'une ingratitude horrible. Moi, je l'aimais, ce
vieux; il me rjouissait; je lui trouvais bonne faon: l, vrai, j'avais
plaisir  le voir. Eh bien! la baronne ne pouvait pas le souffrir.
J'avais beau lui dire:--Madame la baronne, ce vieux Stamply est un brave
homme; il nous a fait du bien; nous lui devons quelques gards. Si
j'avais voulu la croire, j'aurais fini par le chasser de ma maison. Le
roi lui-mme m'et pri de le faire, que je n'y aurais point consenti.

--Ainsi, reprit Hlne aprs un nouveau silence, quand ce jeune homme
s'est prsent arm de ses droits, au lieu de lui restituer loyalement
les biens de son pre et de nous retirer tte haute, nous avons obtenu,
 force d'humilit, qu'il consentt  nous garder,  nous laisser vivre
sous son toit! De votre fille, qui ne savait rien, vous avez fait votre
complice!

--J'ai voulu partir, s'cria le marquis; Bernard venait de se nommer que
j'avais dj pris ma canne et mon chapeau. C'est la baronne qui m'a
retenu; c'est elle qui nous a jous tous; c'est elle qui nous a tous
perdus.

Ici, mademoiselle de La Seiglire se retourna firement, prte 
demander compte  son pre de l'entretien qu'ils avaient eu tous deux
dans cette mme chambre; mais la parole expira sur ses lvres: sa
poitrine se gonfla, son front se couvrit de rougeur, et, se jetant dans
un fauteuil, elle fondit en pleurs, son sein clata en sanglots.
tait-ce seulement l'orgueil rvolt qui se plaignait en elle, et
l'amour touff ne mlait-il pas ses soupirs aux cris de la dignit
offense? Le coeur le plus pur et le plus virginal est encore un abme o
la sonde s'gare, et dont pas une n'a touch le fond. En voyant le
dsespoir de sa fille, le marquis acheva de perdre la tte. Il se
prcipita aux genoux d'Hlne, et lui prit les mains qu'il couvrit de
baisers, en pleurant de son ct comme un vieil enfant qu'il tait.

--Ma fille! mon enfant! disait-il en la pressant entre ses bras;
calme-toi, mnage ton vieux pre; ne le fais pas mourir de douleur  tes
pieds. Veux-tu partir? partons. Allons vivre au fond des bois comme deux
sauvages; si tu l'aimes mieux, retournons dans notre vieille Allemagne.
Qu'est-ce que a me fait,  moi, la fortune, pourvu que tu ne pleures
pas? La fortune! je m'en soucie comme de a! En vendant mes bijoux, ma
montre et mes breloques, j'aurai toujours des fleurs pour mon Hlne.
Allons je ne sais o; je serai bien partout o tu me souriras. Je te
contais ce matin que je n'avais plus qu'un souffle de vie; je mentais.
J'ai une sant de fer. Regarde ce mollet; si l'on ne dirait pas du
bronze coul dans un bas de soie! Cet hiver, j'ai tu sept loups; je
fatigue Bernard  me suivre, et j'espre bien enterrer la baronne, qui a
quinze ou vingt ans de moins que moi,  ce qu'elle prtend, car je la
connais trop maintenant pour croire seulement la moiti de ce qu'elle
avance. Vite donc, essuyons ces beaux yeux; un sourire, un baiser, ton
bras sur mon bras, et, gais Bohmiens, vive la pauvret!

--Ah! mon noble pre, je vous retrouve enfin! s'cria mademoiselle de La
Seiglire avec un lan de joie. Vous l'avez dit, partons; ne restons pas
ici davantage: nous n'y sommes rests dj que trop longtemps.

--Partir! s'cria l'tourdi gentilhomme, qui ne s'tait pas assez dfi
de son premier mouvement, et qui pour beaucoup aurait voulu pouvoir
rattraper les paroles imprudentes qui venaient de lui chapper; partir!
rpta-t-il avec stupeur. Eh! ma pauvre fille, o diable veux-tu que
nous allions? Tu ne sais donc pas que je suis en guerre ouverte avec la
baronne, et qu'il ne nous reste mme plus la ressource d'aller maigrir 
sa table et greloter  son foyer!

--Si madame de Vaubert nous repousse, nous irons o Dieu nous conduira,
rpondit Hlne; mais du moins nous nous sentirons marcher dans le
chemin de notre honneur.

--Voyons, voyons, dit M. de La Seiglire en s'asseyant d'un air clin 
ct d'Hlne, c'est trs bien qu'on aille o Dieu vous conduit, on ne
saurait choisir un meilleur guide; malheureusement, Dieu qui donne le
couvert et la pture aux petits des oiseaux, n'est pas si libral envers
les petits des marquis. Il est charmant de se dire ainsi: Partons,
allons o Dieu nous mne! cela plat aux jeunes imaginations; mais quand
on est parti et qu'on a fait six lieues, et qu'on arrive au soir avec la
perspective de coucher, sans avoir soup,  la belle toile, on commence
 trouver le chemin de Dieu un peu rude. S'il ne s'agissait que de moi,
voil beau temps que j'aurais chauss les sandales du plerin et repris
le bton de l'exil; mais il s'agit de toi, mon Hlne! Laissons l ces
pieux enfantillages; causons raisonnablement, avec calme, ainsi qu'il
convient entre de vieux amis comme nous. Voyons, est-ce qu'il n'y aurait
pas un moyen d'arranger cette petite affaire  la satisfaction de toutes
les parties intresses? Est-ce que, par exemple, ce que je te disais ce
matin...

--Ce serait votre honte et la mienne, rpliqua froidement Hlne.
Savez-vous ce que dirait le monde? Il dirait que vous avez vendu votre
fille: la pauvret n'a pas droit de msalliance. Que penserait M. de
Vaubert? et que penserait-il, ce jeune homme au-devant de qui je suis
alle avec empressement, le croyant pauvre et dshrit? Tandis que l'un
m'accuserait de trahison, l'autre me souponnerait de n'avoir fait la
cour qu' sa fortune, et tous deux me mpriseraient. Marquis de La
Seiglire, relevez la tte et le coeur: noblesse et pauvret obligent.
Qu'y a-t-il d'ailleurs de si effrayant dans la destine qui nous est
chue? Sommes-nous sans asile? Je rponds de M. de Vaubert.

--Mais, ventre-saint-gris! s'cria le marquis, je te rpte qu'entre la
baronne et moi c'est une guerre  mort.

--Le roi nous aidera, dit Hlne; il doit tre bon, juste et grand,
puisqu'il est le roi.

--Ah bien oui, le roi! il ne se doute mme pas de ce que j'ai fait pour
lui. L're des grandes ingratitudes date de rtablissement de la
monarchie.

--J'irai me jeter  ses pieds, je lui dirai: Sire...

--Il refusera de t'entendre.

--Eh bien! mon pre, s'cria mademoiselle de La Seiglire avec fermet,
il vous restera votre fille. Je suis jeune et j'ai bon courage; je vous
aime, je travaillerai.

--Pauvre enfant, dit le marquis en baisant l'une aprs l'autre les mains
de la blonde hrone; le travail de ces jolis doigts ne suffirait pas 
nourrir une alouette en cage. Pour en revenir  ce que je te disais ce
matin, tu prtends donc que ce serait ma honte et la tienne? Je me pique
d'avoir l'piderme de l'honneur quelque peu chatouilleux, et pourtant en
ceci je ne vois pas les choses comme toi, mon Hlne. Mettons de ct la
question du monde; quoi qu'on fasse,  quelque parti qu'on se rende, le
monde y trouve toujours  gloser: fou qui s'en soucie! Tu crains que M.
de Vaubert ne t'accuse de trahison et de parjure? L-dessus, sois bien
rassure; la baronne est une fine mouche qui ne permettra jamais  son
fils de s'allier avec notre ruine, et bien que je ne doute pas du
dsintressement de Raoul, entre nous, c'est un grand dadais que sa mre
mnera toujours par le bout du nez. Quant  Bernard, pourquoi te
mpriserait-il? Je conviens qu'il ne saurait raisonnablement prtendre 
l'amour d'une La Seiglire; mais la passion ne raisonne pas, et ce
garon t'aime, ma fille.

--Il m'aime? dit Hlne d'une tremblante voix.

--Pardieu! dit le marquis, il t'adore.

--Qu'en savez-vous, mon pre? murmura mademoiselle de La Seiglire d'une
voix mourante et en s'efforant de sourire.

--Il n'y a plus de doute, pensa le marquis en touffant un soupir de
rsignation, ma fille aime le hussard. Ce que j'en sais! s'cria-t-il;
ma jeunesse n'est dj pas si loin, que je ne me souvienne encore
comment ces choses-l se passent. L'hiver, au coin du feu, quand il
racontait ses batailles, crois-tu que ce ft pour les beaux yeux de la
baronne qu'il se mettait en frais de poudre, d'loquence et de coups de
sabre?  partir du soir o tu ne fus plus l, le diable ne lui et pas
arrach trois paroles. Est-ce que je n'ai pas bien compris ds-lors la
cause de sa tristesse, de son silence et de son humeur sombre? N'ai-je
pas vu son front s'claircir, quand tu nous as rendu ta prsence? Et le
jour o il s'exposa  se faire rompre les os par Roland, penses-tu que
ce ne ft point l une bravade d'amoureux? Il t'adore, te dis-je; et
d'ailleurs, ft-il un fils de France, je voudrais bien voir qu'il se
permt de ne t'adorer pas!

Le marquis s'interrompit pour considrer sa fille, qui l'coutait
encore.  ces paroles de son pre, Hlne avait senti son rve mal
touff tressaillir dans son coeur, et elle tait l, pensive,
silencieuse, oubliant qu'elle venait de river la chane qui la liait
pour jamais  Raoul, s'abandonnant,  son insu, au courant insensible
qui l'entranait vers une rive o chantaient la jeunesse et l'amour.

--Allons! se dit le marquis, nous aurons deux msalliances au lieu
d'une.

Et, prenant gament son parti, il se frottait dj les mains, quand tout
 coup la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et madame de Vaubert se
prcipita comme une trombe dans l'appartement, suivie de Raoul,
impassible et grave.

--Venez, aimable et noble enfant, s'cria la baronne en tendant vers
Hlne ses deux bras tout grands ouverts, venez, que je vous presse sur
mon coeur. Ah! que je savais bien, ajouta-t-elle avec effusion, en
couvrant de baisers le front et les cheveux de mademoiselle de La
Seiglire, que je savais bien qu'entre l'opulence et la pauvret votre
belle me n'hsiterait pas! Mon fils, embrassez votre femme; ma fille,
embrassez votre poux: vous tes dignes l'un de l'autre.

Ainsi parlant, elle avait doucement attir Hlne vers le jeune baron,
qui lui baisa la main avec respect.

--Vous les voyez, marquis, reprit-elle d'un air attendri; vous voyez
leurs transports. Dites maintenant, eussiez-vous un coeur d'airain, une
ourse vous et-elle allait au berceau, dites si vous aurez le courage
de briser des liens si charmants? Ce n'est plus seulement de votre
gloire qu'il s'agit dsormais, c'est aussi du bonheur de ces deux nobles
cratures.

--Ma foi! se dit le marquis, dont nous renonons  peindre la
stupfaction, si j'y comprends quelque chose, je veux que la baronne ou
la peste m'touffe.

--Monsieur le marquis, dit Raoul en faisant vers lui quelques pas et en
lui tendant une main loyale, les rvolutions ne m'ont laiss que peu de
chose de la fortune de mes pres, mais le peu qui m'en reste est  vous.

--Monsieur de Vaubert, dit Hlne, c'est bien.

--Magnanimes enfants! s'cria la baronne. Marquis, vous tes mu. Vos
yeux s'humectent; une larme a roul sous votre paupire. Pourquoi
cherchez-vous  vous dfendre de l'attendrissement qui vous gagne? Vos
jambes se drobent sous vous; votre coeur est prs de se fondre. Ne vous
raidissez pas, laissez agir la nature. Elle agit, je le sens, je le
vois. Vos bras s'entr'ouvrent, ils vont s'ouvrir, ils s'ouvrent...
Raoul, courez embrasser votre pre, ajouta-t-elle en poussant le jeune
baron dans les bras du marquis et en les regardant avec ivresse
s'embrasser d'assez mauvaise grce.

--Et nous, mon vieil ami, s'cria-t-elle ensuite, ne nous
embrasserons-nous pas?

--Embrassons-nous, dit le marquis.

Et tandis qu'ils taient dans les bras l'un de l'autre:

--Baronne, dit le marquis  demi-voix, je ne sais pas o vous voulez en
venir, mais je sens que vous tramez quelque chose d'infme.

--Marquis, dit la baronne, vous n'tes qu'un vieux rou.

--Raoul, Hlne, vous aussi, vieil ami, reprit-elle aussitt avec
effusion, en les runissant tous trois sous un mme regard et dans une
mme treinte; si j'en dois croire la joie qui m'inonde, le manoir de
Vaubert va devenir l'asile de la paix, du bonheur et des tendresses
mutuelles; nous allons y raliser le rve le plus doux et le plus
enchant qui se soit jamais lev de la terre au ciel. Nous serons
pauvres, mais nous aurons pour richesse l'union de nos mes, et le
tableau de notre humble fortune humiliera plus d'une fois l'clat du
luxe et le faste de l'opulence. Que nous vous gterons, marquis! que
d'amour et de soins  l'entour de votre vieillesse pour lui faire
oublier les biens quelle a perdus! Aim, chri, ft, caress, vous
comprendrez un jour que ces biens taient peu regrettables, et vous vous
tonnerez alors d'avoir pu songer un seul instant  les racheter au prix
de votre honneur.

Aprs avoir hasard quelques objections que Raoul, Hlne et madame de
Vaubert se runirent tous trois pour combattre, aprs avoir inutilement
cherch une issue par o s'chapper, harcel, traqu, pris au pige:

--Eh bien! ventre-saint-gris! a m'est gal, s'cria gaiement le
marquis; ma fille sera baronne, et ce vieux coquin de Des Tournelles
n'aura pas la satisfaction de voir une La Seiglire pouser le fils d'un
manant.

Il fut dcid, sance tenante, que le marquis, dans le plus bref dlai,
signerait un acte de dsistement en faveur de Bernard, et que, cela
fait, le gentilhomme dpossd se retirerait avec sa fille dans le petit
castel de Vaubert o l'on procderait aussitt au mariage des jeunes
amants. Les choses ainsi rgles, la baronne prit le bras du marquis,
Raoul offrit le sien  Hlne, et tous quatre s'en allrent dner au
manoir.




XIV


Or, tandis que cette rvolution s'accomplissait au chteau, que faisait
Bernard? Il suivait au pas de son cheval les sentiers qui longent le
Clain, la tte, l'esprit et le coeur tout remplis d'une unique image. Il
aimait, et chez cette nature libre et fire que n'avait point appauvrie
le frottement du monde, l'amour n'tait pas rest longtemps  l'tat de
vague aspiration, de rve flottant et de mystrieuse souffrance, il
tait devenu bientt une passion ardente, nergique, vivace et profonde.
Bernard faisait partie de cette gnration active et turbulente dont la
jeunesse s'tait coule dans les camps, et qui n'avait pas eu le temps
d'aimer ni de rver.  vingt-sept ans,  cette heure encore matinale o
les enfants de notre gnration oisive ont follement dispers  tous les
vents leurs forces sans emploi, il n'avait connu que la belle passion de
la gloire. On pouvait donc aisment prvoir que si jamais le germe d'un
amour srieux venait  tomber dans cette me, il en absorberait la sve
et s'y dvelopperait comme un arbuste vigoureux dans une terre vierge et
fconde. Il vit Hlne et il l'aima. Par quel art aurait-il pu s'en
dfendre? Elle avait en partage la grce et la beaut, la candeur et
l'intelligence, toute la distinction de sa race, sans en avoir les ides
troites ni les opinions surannes. Avec la royale fiert du lys, elle
en exhalait le suave et doux parfum;  la posie du pass, elle joignait
les instincts srieux de notre ge. Et cette noble et chaste crature
tait venue  lui, la main tendue et la bouche souriante! elle lui avait
parl de son vieux pre, qu'elle avait aid  mourir! C'est elle qui
avait remplac le fils absent au chevet du vieillard, elle qui avait
recueilli ses derniers adieux et son dernier soupir. Il avait vcu de sa
vie,  table auprs d'elle et prs d'elle au foyer. Au rcit des maux
qu'il avait endurs, il avait vu ses beaux yeux se mouiller; il les
avait vus s'enflammer au rcit de ses batailles. Comment donc en effet
ne l'et-il point aime? Il l'avait aime d'abord d'un amour inquiet et
charmant, comme tout sentiment qui s'ignore; puis, en voyant Hlne se
retirer brusquement de lui, d'un amour silencieux et farouche, comme
toute passion sans espoir. C'est alors que, plongeant du mme coup dans
son coeur et dans sa destine, il tait rest frapp d'pouvante. Il
venait de comprendre en mme temps qu'gar par le charme, il avait,
sans y rflchir, accept une position quivoque, qu'on l'en blmerait
publiquement, qu'il y allait de son honneur vis--vis de ses frres
d'armes, et que, pour en sortir dsormais, il lui fallait dpossder,
ruiner, chasser la fille qu'il aimait et son pre. Comment s'y ft-il
rsign, lui qui dfaillait rien qu' la pense que ses htes pouvaient
d'un jour  l'autre s'loigner de leur propre gr, lui qui se demandait
parfois avec terreur ce qu'il deviendrait seul dans ce chteau dsert,
s'il leur prenait fantaisie de porter leurs pnates ailleurs? S'il
aimait Hlne par-dessus toutes choses, ce n'tait pas elle seulement
qu'il aimait. Au milieu mme de ses emportements et de ses colres, il
se sentait secrtement attir vers le marquis. Il s'tait aussi pris
d'une sorte d'affection pour tous les dtails de cet intrieur de
famille dont il n'avait jamais souponn jusqu'alors ni la grce facile,
ni les exquises lgances. L'ide d'pouser Hlne, cette ide qui
conciliait tout et devant laquelle le gentilhomme n'avait point recul,
Bernard ne l'avait mme pas entrevue. Sous la brusquerie de ses
manires, sous l'nergie de son caractre, sous l'ardeur qui le
consumait, il cachait toutes les dlicatesses et toutes les timidits
d'un esprit craintif et d'une me tendre. La conscience qu'il avait de
ses droits le rendait humble au lieu de l'enhardir: il avait la dfiance
et la pudeur de la fortune. Cependant, depuis plus d'une semaine, tout
avait pris en lui comme autour de lui une face nouvelle. En mme temps
qu'autour de lui les bois et les prs verdoyaient, il s'tait fait en
lui comme un avril en fleurs; Mademoiselle de La Seiglire avait reparu
dans sa vie ainsi que le printemps sur la terre. La prsence d'Hlne
retrouve, les entretiens rcents qu'il avait eus avec le marquis,
l'amiti cordiale et presque tendre que lui tmoignait le vieux
gentilhomme, quelques mots qui lui taient chapps dans la matine de
ce mme jour, tout cela, ml aux chaudes brises,  la senteur des
haies, aux rayons joyeux du soleil, remplissait Bernard d'un trouble
inexpliqu, d'une ivresse sans nom, de ce vague sentiment d'effroi, qui
est le premier frisson du bonheur.

       *       *       *       *       *

Ainsi troubl sans oser se demander pourquoi, Bernard revenait au galop
de son cheval, car dj la nuit commenait  descendre des coteaux dans
la plaine, lorsqu'en dbouchant par le pont, il dcouvrit la petite
caravane qui s'acheminait vers Vaubert. Il arrta sa monture et reconnut
tout d'abord, dans la pnombre du crpuscule, mademoiselle de La
Seiglire suspendue au bras d'un jeune homme, qu'aussitt il supposa ir
tre le jeune baron. Bernard ne connaissait pas Raoul et ne savait rien
de l'union projete; cependant son coeur se serra. Il souffrait aussi de
voir l'intimit renoue entre le marquis et la baronne. Aprs avoir
longtemps suivi les deux couples d'un regard chagrin, il mit son cheval
au pas, revint lentement au chteau, dna seul, compta tristement les
heures, et pensa que cette soire de solitude, la premire qu'il passait
ainsi depuis son retour, ne s'achverait pas. Il fit vingt fois le tour
du parc, se retira mcontent dans sa chambre, et demeura appuy sur le
balcon de la fentre, jusqu' ce qu'il et vu passer, comme deux ombres,
sous la feuille, M. de La Seiglire et sa fille, dont la voix arriva
jusqu' lui dans le silence de la nuit.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, au repas du matin, il attendit vainement Hlne et son
pre. Jasmin, qu'il interrogea, rpondit que M. le marquis et sa fille
taient partis depuis une heure pour Vaubert, en prvenant leurs gens
qu'ils ne rentreraient pas pour dner. Pendant cette journe, qui
s'coula plus lentement encore que ne s'tait coule la soire de la
veille, Bernard remarqua un mouvement inusit des serviteurs allant tour
 tour du chteau au manoir, du manoir au chteau, comme s'il s'agissait
d'installation nouvelle. Il pressentit quelque affreux malheur. Un
instant, il fut tent d'aller droit au castel; mais un sentiment
d'invincible rpulsion, presque d'horreur, l'en avait toujours loign.
Comprenait-il, lui aussi; comme Hlne, que c'tait l que venait de se
forger la foudre qu'il entendait dj gronder sourdement  l'horizon?
Cependant il poussa jusqu' mi-chemin; en apercevant au bras de Raoul,
sur l'autre rive,  travers le feuillage argent des saules, Hlne dont
il ne pouvait distinguer la dmarche affaisse ni le ple visage, il
sentit la jalousie le mordre comme un aspic au sein. C'tait une me
douce et tendre, mais imptueuse et terrible. Il rentra dans sa chambre,
dtacha ses pistolets suspendus  l'encadrement de la glace, les examina
d'un oeil sombre et farouche, en fit jouer les ressorts d'un doigt
brusque et violent; puis, honteux de sa folie, il se jeta sur son lit,
et ce coeur de lion pleura. Pourquoi? il ne le savait pas. Il souffrait
sans connatre la cause de son mal, de mme qu'il ignorait la veille
d'o lui arrivaient le bonheur et la vie.

       *       *       *       *       *

La soire fut moins orageuse.  la tombe de la nuit, il se prit  errer
dans le parc en attendant le retour du marquis. La brise rafrachit son
front; la rflexion apaisa son coeur. Il se dit que rien n'tait chang
dans sa vie, et revint peu  peu  des rves meilleurs. Il tait assis
depuis quelques instants sur un banc de pierre,  cette mme place, o
tant de fois, auprs d'Hlne, il avait vu, au dernier automne, les
feuilles jaunies se dtacher et tourbillonner au-dessus de leurs ttes,
quand tout  coup le sable de l'alle cria doucement sous un pas lger;
un frlement de robe se fit entendre le long de l'aubpine en fleurs; en
levant les yeux, Bernard aperut devant lui mademoiselle de La
Seiglire, ple, triste et plus grave que d'habitude.




XV


--Monsieur Bernard, c'est vous que je cherchais, dit-elle aussitt d'une
voix douce et calme.

En effet, Hlne s'tait chappe dans l'espoir de le rencontrer.
Sachant qu'il ne lui restait plus que deux nuits  passer sous le toit
qui n'tait plus celui de son pre, prvoyant bien que toutes relations
allaient se trouver brises dsormais entre elle et ce jeune homme, elle
tait venue  lui, non par faiblesse, mais par fier sentiment
d'elle-mme, ne voulant pas que, s'il dcouvrait un jour les ruses et
les intrigues qu'on avait ourdies autour de sa fortune, il pt croire ou
mme supposer qu'elle en avait t complice. Elle ne se dissimulait pas
d'ailleurs qu'avant de se retirer elle avait vis--vis de lui des
obligations  remplir, qu'elle devait au moins un adieu  cet hte si
dlicat qu'elle n'avait pu souponner ses droits, au moins une
rparation  cette me si magnanime qu'elle avait pu, dans son
ignorance, l'accuser de servilit. Elle avait compris enfin qu'elle
devait  ce jeune homme de l'instruire elle-mme de son prochain dpart,
pour lui en pargner l'humiliation, sinon la douleur.

--Monsieur Bernard, reprit-elle aprs s'tre assise auprs de lui avec
une motion qu'elle ne chercha pas  cacher; dans deux jours, mon pre
et moi, nous aurons quitt ce parc et ce chteau qui ne nous
appartiennent plus; je n'ai pas voulu en sortir sans vous dire combien
vous avez t bon pour mon vieux pre, et que j'en resterai touche le
reste de ma vie dans le plus profond de mon me. Oui, vous avez t si
bon, si gnreux, qu'hier encore je ne m'en doutais mme pas.

--Vous partez, Mademoiselle, vous partez! dit avec garement Bernard
d'une voix perdue. Que vous ai-je fait? Peut-tre, sans le savoir, vous
aurai-je offense, vous ou monsieur votre pre? Je ne suis qu'un soldat,
je ne sais rien de la vie ni du monde, mais partir! vous ne partirez
pas.

--Il le faut, dit Hlne; notre honneur le veut et le vtre l'exige. Si
mon pre, en s'loignant, ne se montre pas vis--vis de vous aussi
affectueux qu'il devrait l'tre ou voudrait le paratre, pardonnez-lui.
Mon pre est vieux;  son ge, on a ses faiblesses. Ne lui en veuillez
pas; je me sens encore assez riche pour pouvoir ajouter sa dette de
reconnaissance  la mienne, et pour les acquitter toutes deux.

--Vous partez! rpta Bernard... mais si vous partez, Mademoiselle, que
voulez-vous que je devienne, moi? Je suis seul en ce monde; je n'ai ni
parents, ni amis, ni famille; les seules amitis que j'aie retrouves 
mon retour, je m'en suis spar violemment pour mler ma vie  la vtre.
Pour rester ici, prs de votre pre, j'ai rpudi ma caste, abjur ma
religion, dsert mon drapeau, reni mes frres d'armes: il n'en est
plus un  cette heure qui consentt  mettre sa main dans la mienne. Si
l'on devait partir, pourquoi ne l'a-t-on pas fait quand je me suis
prsent pour la premire fois? J'arrivais alors le coeur et la tte
remplis de haine et de colre; je voulais me venger. J'tais prt; je
hassais votre pre; vous autres nobles, je vous excrais tous. Pourquoi
donc alors n'tes-vous pas partis? Pourquoi ne m'a-t-on pas cd la
place? Pourquoi m'a-t-on dit: Confondons nos droits, ne formons qu'une
seule famille? Et maintenant que j'ai oubli si je suis chez votre pre
ou si votre pre est chez moi, maintenant qu'on m'a appris  aimer ce
que je dtestais,  honorer ce que je mprisais, maintenant qu'on m'a
ferm les rangs o je suis n, maintenant qu'on a cr et mis en moi un
coeur nouveau et une me nouvelle, voil qu'on s'loigne, qu'on me fuit
et qu'on m'abandonne!

--Ainsi, Mademoiselle, reprit Bernard avec mlancolie, en relevant sa
tte brlante, qu'il avait tenue longtemps entre ses mains, ainsi je
n'aurai apport dans votre existence que le dsordre, le trouble et le
malheur, moi qui donnerais ma vie avec ivresse pour pargner un chagrin
 la vtre! Ainsi, j'aurai pass dans votre destine comme un orage pour
la fltrir et la briser, moi qui verserais avec joie tout mon sang pour
y faire germer une fleur! Ainsi, vous tiez l, calme, heureuse,
souriante, panouie comme un lis au milieu du luxe de vos anctres, et
il aura fallu que je revinsse tout exprs du fond des steppes arides
pour vous initier aux douleurs de la pauvret, moi qui retournerais
triomphant dans l'exil glac d'o je sors pour vous laisser ma part de
soleil!

--La pauvret ne m'effraie pas, dit Hlne; je la connais, j'ai vcu
avec elle.

--Cependant, mademoiselle s'cria Bernard avec entranement, si, exalt
par le dsespoir comme  la guerre par le danger, j'osais vous dire 
mon tour ce que je n'ai point encore os me dira  moi-mme?  mon tour
si je vous disais: Confondons nos droits et ne formons qu'une mme
famille! Si, encourag par votre grce et votre bont, enhardi par
l'affection presque paternelle que M. le marquis m'a tmoigne en ces
derniers jours, je m'oubliais jusqu' vous tendre une main tremblante,
ah! sans doute vous la repousseriez, cette main d'un soldat encore toute
durcie par les labeurs de la captivit, et vous indignant avec raison de
voir qu'un amour parti de si bas ait os s'lever jusqu' vous, vous
m'accableriez de vos mpris et de votre colre! Mais si vous pouviez
oublier comme je l'oublierais avec vous, que j'ai jamais pu prtendre 
l'hritage de vos pres, si vous pouviez continuer de croire, comme je
le croirais avec vous, qu' vous est la fortune,  moi la pauvret, et
si je vous disais alors d'une voix humble et suppliante: Je suis pauvre
et dshrit, que voulez-vous que je devienne? gardez-moi dans un coin
d'o je puisse seulement vous voir et vous admirer en silence; je ne
vous serai ni gnant ni importun, vous ne me rencontrerez dans votre
chemin que lorsque vous m'aurez appel; d'un mot, d'un geste, d'un
regard, vous me ferez rentrer dans ma poussire! Peut-tre alors ne me
repousseriez-vous pas, vous auriez piti de ma peine, et cette piti, je
la bnirais et j'en serais plus fier que d'une couronne de roi.

--Monsieur Bernard, dit Hlne en se levant avec dignit, je ne sais pas
de coeur si haut plac auquel ne puisse s'galer votre coeur; je ne sais
pas de main que la vtre ne puisse honorer en la touchant. Voici la
mienne; c'est l'adieu d'une amie qui priera pour vous dans toutes ses
prires.

--Ah! s'cria Bernard en osant pour la premire fois, pour la dernire,
hlas! porter  ses lvres la blanche main d'Hlne: vous emportez ma
vie! Mais, noble enfant, vous et votre vieux pre, quelle destine est
la vtre?

--Notre destine est assure, dit mademoiselle de La Seiglire sans
songer qu'en voulant s'pargner la piti de Bernard, elle portait au
malheureux le coup de la mort; M. de Vaubert est, lui aussi, un noble
coeur: il trouvera autant de bonheur  partager avec moi sa modeste
fortune que j'en aurais trouve moi-mme  partager avec lui mon
opulence.

--Vous vous aimez? demanda Bernard.

--Je crois vous avoir dit, rpliqua mademoiselle de La Seiglire en
hsitant, que nous fmes levs ensemble dans l'exil.

--Vous vous aimez? rpta Bernard.

--Sa mre me servit de mre, et nos parents nous fiancrent presque au
berceau.

--Vous vous aimez? dit Bernard encore une fois.

--Il a ma foi, rpondit Hlne.

--Adieu donc! ajouta Bernard d'un air sombre. Adieu, rve envol!
murmura-t-il d'une voix touffe en suivant des yeux,  travers ses
larmes, Hlne qui s'loignait pensive.




XVI


Le lendemain tait le jour fix pour la signature de l'acte de
dsistement. Sur le coup de midi, le marquis, Hlne, madame de Vaubert
et un notaire venu tout exprs de Poitiers, se trouvaient runis dans le
grand salon du chteau, qui se ressentait dj du dsordre du prochain
dpart. On n'attendait plus que Bernard. Hlne tait grave et fire; le
marquis, heureux d'en finir, tait lger comme un papillon.

--Eh bien! madame la baronne, disait-il gaiement en se frottant les
mains, nous allons donc vivre dans votre petit castel, nous allons
reprendre le petit train de notre vie d'Allemagne. Ce sera charmant,
nous pourrons encore nous croire en exil. C'est  vous, gnreuse amie,
que le dernier des La Seiglire aura d le pain et le sel.

Madame de Vaubert souriait; mais une violente proccupation se
trahissait sur son front et dans son regard.

Bernard entra bientt, peronn, bott, la cravache au poing. La baronne
se prit tout d'abord  l'observer avec inquitude; mais nul n'aurait pu
deviner sur le visage de cet homme ce qui se passait dans son coeur.

Aprs avoir lu  haute et intelligible voix l'acte qu'il avait rdig
d'avance, le marquis prit une plume, releva sa manchette de point
d'Angleterre, signa sans sourciller, et offrit  Bernard, avec une
politesse exquise, la feuille aux armoiries du fisc.

--Monsieur, lui dit-il en souriant avec grce, vous voici rentr
authentiquement _dans la sueur_ de monsieur votre pre.

Le moment tait dcisif; madame de Vaubert plit et attacha sur Bernard
un regard ardent.

Bernard hsita; impassible et morne il paraissait n'avoir rien vu, rien
entendu. Un clair de triomphe traversa les yeux de la baronne.

--Ventre-saint-gris! Monsieur, s'cria le marquis, allez-vous faire des
faons maintenant?

--Noble jeune homme! murmura la baronne d'une voix attendrie.

Comme s'il se ft rveill en sursaut, Bernard tressaillit, prit la
feuille de la main du marquis avec une brusquerie militaire, la plia en
quatre, la glissa dans la poche de sa redingote, qu'il reboutonna
aussitt, puis se retira gravement, sans avoir dit une parole.

Madame de Vaubert resta consterne.

--Allons! dit le marquis en belle humeur, voil une bonne journe qui ne
nous cote qu'un million.

--Me serais-je trompe? se demanda madame de Vaubert d'un air
visiblement proccup. Est-ce que dcidment ce Bernard ne serait qu'un
vaurien?

--Mon Dieu! qu'il avait donc l'air triste et sombre! se dit mademoiselle
de La Seiglire, dont le coeur frissonnait sous un vague pressentiment.

La journe s'acheva au milieu des derniers prparatifs de
l'expatriation. Le marquis dcrocha lui-mme assez gament les
vnrables portraits de ses aeux, et sur chacun trouva le mot pour
rire; mais la baronne ne riait pas. Hlne s'occupa de recueillir ses
livres, ses broderies, ses albums, ses palettes et ses aquarelles.
Bernard, aussitt aprs la sance qui venait de le rintgrer
solennellement dans ses droits, tait mont  cheval; il ne rentra que
bien avant dans la nuit. En traversant le parc, il aperut mademoiselle
de La Seiglire qui veillait  sa fentre ouverte; il demeura longtemps,
appuy contre un arbre,  la contempler.

       *       *       *       *       *

Hlne passa sur pied cette nuit tout entire, tantt accoude sur le
balcon de sa croise, regardant,  la lueur des toiles, les beaux
ombrages qu'elle allait quitter pour toujours, tantt rdant autour de
son appartement, disant adieu dans son coeur  ce doux nid de sa
jeunesse.

       *       *       *       *       *

Brise par la fatigue, elle se jeta tout habille sur son lit aux
premires blancheurs de l'aube. Elle dormait depuis prs d'une heure
d'un sommeil lourd et pnible, lorsqu'elle fut rveille brusquement par
un pouvantable vacarme; elle courut  la fentre, et, bien qu'on ne ft
point en saison de chasse, elle aperut tous les piqueurs du chteau
runis, les uns  cheval et donnant du cor  branler les vitres, les
autres retenant la meute complte, qui poussait des aboiements effrns
dans l'air sonore du matin.

Mademoiselle de La Seiglire commenait  se demander si c'tait le jour
de son exil du chteau qu'on clbrait ainsi  grand fracas, et d'o lui
pouvait venir cette srnade bruyante et matinale, quand tout  coup
elle poussa un cri d'effroi en voyant paratre au travers de la meute,
au milieu des piqueurs qui semblrent eux-mmes frapps d'pouvant,
Bernard, peronn, bott comme la veille et en selle sur Roland.
Contenant avec grce l'ardeur du terrible animal, il le fit avancer en
pitinant jusque sous la fentre o se tenait Hlne, plus ple que la
mort; puis il leva les yeux vers la jeune fille, et, aprs s'tre
dcouvert respectueusement, il rendit la bride, enfona ses perons dans
les flancs du coursier, et partit comme la foudre, suivi de loin par les
piqueurs, au bruit clatant des fanfares.

--Ah! le malheureux! s'cria mademoiselle de La Seiglire en se tordant
les bras avec dsespoir, il veut, il va se tuer!

Elle voulut courir, mais o? Roland allait plus vite que le vent. Il
avait t convenu la veille que Raoul et sa mre viendraient le
lendemain, dans la matine, chercher le marquis et sa fille pour les
conduire et les installer dfinitivement dans leur nouvelle demeure.
Comme Hlne se disposait  sortir de sa chambre pour se rendre au
salon, elle rencontra sur le seuil Jasmin, qui, en courtisan du malheur,
lui prsenta sur un plateau d'argent une lettre sous enveloppe. Hlne
rentra prcipitamment, rompit le cachet et lut ces lignes, videmment
traces  la hte:

/#
     Mademoiselle,
#/

Ne partez pas, restez. Que voulez-vous que je fasse de cette fortune?
Je ne pourrais l'employer qu' faire un peu de bien; vous vous en
acquitterez mieux que moi, avec plus de grce, d'une faon plus agrable
 Dieu. Seulement je vous prie de me mettre par la pense pour moiti
dans tous vos bienfaits; a me portera bonheur. Ne vous souciez pas de
ma destine; je suis loin d'tre sans ressources. Il me reste mon grade,
mes paulettes et mon pe. Je reprendrai du service; ce n'est plus le
mme drapeau, mais c'est encore et toujours la France. Adieu,
Mademoiselle. Je vous aime et vous vnre. Je vous en veux pourtant un
peu d'avoir pens  m'embarrasser d'un million; mais je vous pardonne et
vous bnis parce que vous avez aim mon vieux pre.

/#
     BERNARD.
#/

Sous le mme pli se trouvait un testament olographe ainsi conu:

Je donne et lgue  mademoiselle Hlne de La Seiglire tout ce que je
possde ici-bas en lgitime proprit.

/#
     Fait  mon chteau de La Seiglire, le 25 avril 1819.
#/

Lorsqu'elle entra dans le salon, o venaient d'arriver madame de Vaubert
et son fils, Hlne tait si ple et si dfaite, que le marquis s'cria:
Qu'as-tu? La baronne et Raoul lui-mme s'empressrent aussitt autour
d'elle; mais la jeune fille, repoussant leur sollicitude, demeura froide
et muette.

--Ah! , dit le marquis, est-ce que le coeur te manque  prsent?

Hlne ne rpondit pas.

L'heure fixe pour le dpart approchait. La baronne attendait toujours
que Bernard y vnt mettre obstacle, et, ne voyant rien venir, ne prenait
dj plus la peine de dissimuler sa mauvaise humeur. De son ct, le
jeune baron n'tait pas,  proprement parler, transport d'enthousiasme.
Enfin, n'tant plus excit par son entourage, le marquis ne montrait
dj plus la bonne grce dont il avait fait preuve durant tous ces
jours.

-- propos, dit-il tout  coup, ce drle de Bernard nous a servi ce
matin un plat de sa faon.

--De quoi s'agit-il, marquis? demanda la baronne qui, au nom de Bernard,
venait de dresser les oreilles.

--Croiriez-vous, Baronne, que ce fils de bouvier n'a mme pas attendu
que nous fussions partis pour prendre possession de mes biens? Au soleil
levant, il s'est mis en chasse, escort de ma meute et suivi de tous mes
piqueurs.

Ici, mademoiselle de La Seiglire qui s'tait approche de la porte
toute grande ouverte sur le perron, jeta un cri terrible et tomba dans
les bras de son pre, qui n'eut que le temps de la soutenir. Roland
venait de filer le long de la grande alle comme un caillou lanc par
une fronde. La selle tait vide, et les triers battaient contre les
flancs dchirs du coursier.




 quelque temps de l, il y eut au chteau de La Seiglire une scne
passablement comique; ce fut quand le malin vieillard, qu'on n'a pas
oubli sans doute et que nous appelons Des Tournelles, vint
officieusement dmontrer au marquis que, depuis la mort de Bernard,
moins que jamais il tait chez lui, et l'engager  dguerpir
sur-le-champ, s'il ne voulait encourir les rigueurs de l'administration
des domaines. Mais  quoi bon prolonger ce rcit?

Deux mois aprs la mort de Bernard, qui fut attribue naturellement 
une folle quipe de hussard, un incident d'une autre nature proccupa
beaucoup les grands et petits, beaux et laids esprits de la ville et des
environs: ce fut l'entre en noviciat de mademoiselle de La Seiglire
dans un couvent de l'ordre des filles de Saint-Vincent-de-Paul. On en
parla diversement: les uns n'y virent que le rsultat d'une pit active
et d'une vocation fervente; les autres y souponnrent un grain d'amour
en dehors de Dieu. On approcha plus ou moins de la vrit; mais nul ne
mit le doigt dessus, si ce n'est pourtant, notre marquis, dont le reste
de l'existence fut empoisonne par l'ide que dcidment sa fille avait
aim le hussard. Cependant, lorsqu'il put, le testament de Bernard  la
main, faire dbouter de ses prtentions  la succession vacante
l'administration des domaines, le marquis ne put s'empcher de convenir
que ce garon avait bien fait les choses. Il continua de vivre comme par
le pass, sans que l'loignement de sa fille et rien chang  ses
habitudes. Il mourut d'motion en 1830, en entendant une bande de jeunes
gars qui s'taient attroups sous ses fentres pour chanter la
_Marseillaise_ et lui briser quelques vitres. Notre jeune baron est
entr dans une riche famille roturire o il joue le rle de George
Dandin retourn. Le beau-pre se raille des titres de son gendre et lui
reproche les cus qu'il lui a compts; sa femme l'appelle monsieur le
baron en lui faisant les cornes. Madame de Vaubert vit encore. Elle
passe ses journes en arrt devant le chteau de La Seiglire; toutes
les nuits elle rve qu'elle est change en chatte, et qu'elle voit
danser devant elle, sans pouvoir seulement lui allonger un coup de
patte, le chteau chang en souris. Aprs la mort de son pre,
mademoiselle de La Seiglire a dispos de tous ses biens en faveur des
pauvres; on assure que le chteau mme deviendra bientt une maison de
refuge pour les indigents.

FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglire, Volume
II (of 2), by Jules Sandeau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MLLE DE LA SEIGLIERE (2/2) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at https://pglaf.org

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