The Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littraire Belge d\'expression
franaise depuis 1880, by Albert Heumann

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Title: Le Mouvement littraire Belge d\'expression franaise depuis 1880

Author: Albert Heumann

Release Date: December 29, 2010 [EBook #34783]

Language: French

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ALBERT HEUMANN

Le Mouvement littraire Belge d'expression franaise depuis 1880

PRFACE PAR M. CAMILLE JULLIAN, DE L'INSTITUT

PARIS

MERCVRE DE FRANCE

MCMXIII

[Illustration: Ddicace  Monsieur le Prfet Bernard]


      PAUL DESJARDINS

     En amiti respectueuse,

     A. H.




PRFACE


Beaucoup d'rudits et de lettrs s'imaginent volontiers que la Belgique
est une cration artificielle, oeuvre de l'histoire et des volonts
humaines, et ne s'appuyant sur aucun fait ternel de la nature: un nom
emprunt  la vieille chronique des Gaules, des intrts communs
unissant les villes, quelques circonstances heureuses, des adversaires
qui ne peuvent s'entendre pour en finir avec ce petit peuple, voil,
croit-on parfois, ce qui l'a fait et ce qui le maintiendra.--Que
l'histoire ou la vie des hommes ait fait pour lui plus que pour aucun
autre, mme que pour la Hollande sa voisine, cela serait facile 
montrer. Mais la nature ou la vie de la terre, elle aussi, a prsid 
sa naissance, justifi sa grandeur, prsag peut-tre son ternit.

Il a, quoi qu'on ait dit, ses frontires naturelles. Au nord, c'est le
Rhin, largi par endroits en vastes marcages, ou c'est la Meuse aux
replis parfois larges comme des golfes.  l'est, c'est cette mme Meuse
ou les terres basses qui l'accompagnent, et puis, toujours  l'est,
commencent les forts, qui continuent vers le sud  encadrer la
Belgique. Que de fois, dans nos livres de classe franais, on nous a
enseign qu'entre la France et la Belgique il n'y avait que des lignes
de limites artificielles! Que se cachait-il sous cette assertion? une
erreur fondamentale sur la nature des frontires? un vague souvenir des
prtentions lointaines de notre patrie sur ce peuple? je ne sais: ce
n'en tait pas moins une chose mauvaise que l'on disait, contrevrit et
contre-justice  la fois. En ralit, entre Belges et Franais, il y a
la fort, Ardennes ou Charbonnire, et la fort, autrefois comme
aujourd'hui, c'est une barrire entre les peuples au moins aussi dure 
franchir que la rivire et que la montagne. C'est elle qui a fait que
les Rmes au sud ont vcu tout  fait gaulois, et qui a fait que les
Nerviens au nord ont vcu  demi germains. Il m'est arriv bien des fois
de traverser et couper cette fort, de France en Belgique, de Belgique
en France, d'en constater l'tat actuel, d'en reprer les vestiges
anciens (noms de lieux, etc.), et chaque fois, suivant les vieilles
routes romaines qui la franchissaient, j'ai mieux compris les ennuis et
les dangers qu'elle infligeait aux tribus et pourquoi elles se sont
arrtes  sa lisire, plus craintives que devant des Pyrnes ou des
Alpes.

Du ct de l'ouest, cela va saris dire, la limite est l'Ocan. Mais ici,
c'est une limite d'un genre particulier. Nous sommes en prsence de ce
que j'appellerai volontiers la partie la plus humaine de l'Ocan. Nulle
part il ne voit converger plus de routes, s'ouvrir plus d'estuaires,
s'insinuer de plus importants dtroits. Du sud viennent les bouches de
l'Escaut et de la Meuse, au nord apparat celle de la Tamise, et plus
loin c'est l'Elbe qui dgorge ses flots, et plus prs c'est le passage
du Canal. Il y a l, pour l'Ocan Atlantique, une sorte de noeud d'eaux,
marines et courantes, de prodigieux carrefour qui ne fera que grandir
par l'histoire. Mais c'est la nature qui l'a fait.

Voil donc, somme toute, une terre bien dlimite, qui est faite pour
vivre d'elle-mme et par elle-mme. Et ce qui l'invite encore  cette
vie spciale, ce sont les natures propres des rgions auxquelles elle
tient: tout en demeurant attache  elles, la Belgique,  certains
gards, peut se sentir repousse par elles (j'emploie le mot dans un
sens purement physique).

Elle tient d'une part  la France, Mais elle est bien excentrique 
cette France, Celle-ci, c'est la rgion des grands fleuves qui circulent
autour du Massif Central, et les fleuves de la Belgique ne doivent rien
 ce Massif. Et elle tient d'autre part  l'Allemagne. Celle-l, c'est
surtout la rgion des grands fleuves parallles sortis de la Fort
Hercynienne et descendant vers le nord. Et les fleuves de la Belgique ou
n'empruntent rien  cette fort, ou regardent tous vers le couchant.

Entre ces deux rgions naturelles de France et d'Allemagne, la Belgique
s'intercale comme une rgion plus petite, mais galement naturelle,
_faisant coin_ entre ses deux grandes voisines. Elle forme, aux
extrmits symtriques de l'une et de l'autre, ce qu'on peut appeler _un
phnomne d'angle_. Et presque toute son histoire s'explique par cette
providentielle situation.

 l'intrieur mme de la Belgique, le sol appelait certaines conditions
de vie sociale et politique qui existaient dj  l'tat d'bauches
avant les Romains, et qui ont atteint leur pleine ralisation dans la
glorieuse Belgique de nos jours.

Cette rgion n'a pas de centre naturel, qui puisse imposer sa loi aux
terres environnantes. La France a le sien, Lyon ou Paris. L'Allemagne a
fini par retrouver le sien, Berlin, hritier du grand sanctuaire des
Semnons. En Belgique, vous n'avez pas de capitale dcisive. Et pour un
petit pays comme celui-l, c'est un trs grand bien. L'absence d'un lieu
dominateur permet  tous les bons carrefours de devenir chacun une bonne
ville, jouant son rle dans l'ensemble, prenant son caractre, donnant
sa note propre. Il y a Bruxelles, et il y a Gand, et Lige et Anvers,
dont chacune ne ressemble  personne. Comme l'tat belge est peu
considrable, ces divergences ne nuisent pas  son unit, et elles lui
assurent l'immense bnfice de cits qui se compltent, qui
s'entr'aident, pleines d'mulation, de groupes associs auxquels aucun
ne commande et qui tous travaillent pour tous.

Cela vient de ce que, je le rpte, il ne se trouve pas en Belgique un
centre physique absorbant. Gand, Anvers, Lige, Bruxelles sont de
simples carrefours de dtail: celle-ci est ne de son port, celle-l
d'un passage de rivire, d'autres d'une convergence de terres agricoles.
Mais aucune n'est une _croise_ gnrale de toutes les routes du pays,
comme l'est par exemple Paris pour l'Ile-de-France, Reims pour la
Champagne, Bordeaux pour le sud-ouest. Tant que les Belges demeureront
fidles  cette loi d'alliance dcentralisatrice, de _foedus oequum_; ils
sont srs de persister en une trs belle nation, renfermant plus
d'_originalits_ (je mets le mot au pluriel) que l'Allemagne et
l'Angleterre mmes.

       *       *       *       *       *

Toutes ces choses taient en germe dans la Belgique au temps de la
conqute romaine.

On a souvent not la prodigieuse diffrence de cette Belgique primitive
d'avec celle de maintenant. Je ne crois pas qu'il y ait en Occident deux
spectacles plus dissemblables, deux socits plus opposes, que Belges
d'Ambiorix et Belges de Lopold. Tandis que sur tant de points de la
Gaule, l'histoire d' prsent rappelle celle du pass, sur l'Escaut
l'une semble un dmenti de l'autre. Voyez en Provence: la Provence
grco-gauloise a eu deux capitales, la capitale intrieure et agricole,
Aix ou Entremont son devancier, et la capitale maritime et commerciale,
Marseille; cela demeure vrai au Moyen Age, et cela dfinit encore la
Provence  deux ttes de maintenant. Voyez le Languedoc: ce qui le
caractrise aujourd'hui, c'est cette ligne ininterrompue de villes qui
s'y succdent sur la mme route, y apparaissant  chaque fin d'tapes,
Perpignan, Narbonne, Bziers, Montpellier, Nmes; et tel tait l'aspect
que prsentaient dj ces terres il y a deux mille ans sous les Romains,
il y a vingt-cinq sicles sous les Celtes, les Ibres et les Ligures;
ds lors le Languedoc tait une srie de bourgs, chelons d'une mme
route.

Voyez au contraire la Belgique. Maintenant, c'est la plus belle
floraison de cits, de socits municipales qui existe au monde. Nulle
part le rgime antique des cits, presses l'une  ct de l'autre, n'a
plus brillamment reparu que sur les terres basses de l'Escaut et de la
Meuse. La Belgique est devenue la terre d'lection de la vie citadine,
de l'amour-propre urbain. Si vous voulez savoir comment et pourquoi,
lisez l'oeuvre de son plus grand historien, M. Pirenne.

Mais cela, c'est la ngation de son pass primitif. Au temps de Csar,
elle tait la rgion la moins municipale de la Gaule. Pass les
Ardennes, l'auteur des _Commentaires_ ne cite plus de nom de cit. Quand
il parle d'un refuge militaire, il donne simplement le nom du peuple
auquel il sert (exception faite pour le _castellum_ de Tongres,
_Aduatuca_). Rien, l, ne ressemble aux grandes villes du centre de la
Gaule, Bibracte, Avaricum, Gergovie. Ce ne sont que des villages, des
fermes disperses, des redoutes sur des caps de fleuves, comme Namur. Un
ancien, sans doute Tite-Live (et je note en passant que la guerre des
Gaules, chez Tite-Live, fut peut-tre raconte avec plus d'intelligence
du pays qu'elle ne le fut chez Csar lui-mme), un ancien a prcisment
fait remarquer ce caractre dispers, rural, de la Belgique prromaine.
Et les Romains, loin de vouloir forcer les habitudes des hommes,
semblent avoir prfr les maintenir, et laisser les socits suivre
dans ce pays leur voie traditionnelle.

Contrairement  ce qui s'est pass dans la plupart de leurs provinces,
ils n'ont pas impos  cette rgion le rgime urbain.  l'est de
Boulogne,  l'ouest des bourgades militaires de la frontire, ils n'ont
point fond de villes, et le systme municipal y demeure dans l'enfance.
Throuanne, Bavai furent peu de chose (et d'ailleurs ce n'est pas la
vraie Belgique de maintenant), A. Namur,  Tongres il n'y eut pas de ces
rassemblements permanents d'hommes qui font les vraies villes romaines
comme Reims ou Mayence. Cassel parat bien tre rest ou devenu le
centre administratif et le march principal de la Flandre. Mais les
btisses urbaines y taient bien peu de choses. Et sur son aire vaste et
 demi nue, isol au sommet de sa colline, spar encore des cultures de
la plaine par les rochers et les bois qui environnent ses flancs, Cassel
ressemblait beaucoup plus  la Bibracte des Celtes indpendants qu'au
Lyon des temps romains: lieu de march ou lieu de foire  certains
jours, alors bruyant et populeux, et demi-dsert en temps ordinaire.

Ce qui continuait  dominer en Belgique, c'tait, comme avant Csar, le
vaste domaine, la ferme princire, ce que le proconsul appelait
_oedificium_, avec son chteau rustique, ses communs, son horizon de
forts. Le lieu vraiment matre du pays, ce n'tait pas la ville,
c'tait la rsidence du grand seigneur. Et il serait difficile de
concevoir un tat en apparence plus diffrent de l'tat actuel. Je
comprends que les Belges soient fiers d'une histoire qui a si
compltement chang les choses, si bien que l'on peut dire que nulle
part en Europe l'homme n'a plus radicalement transform les conditions
de sa vie sociale.

Et toutefois, bien des ralits prsentes viennent de ce pass, si
distant par les temps et par l'aspect.

D'abord les lieux habits sont demeurs les mmes. De fermes ou de
chteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le mme point que
l'homme a travaill.

Voici Lige, incontestablement une des villes, dans le monde moderne,
qu'on dirait la plus indpendante de l'histoire primitive, celtique ou
romaine; Lige, qui semble ne devoir sa prminence qu'au vigoureux
labeur de ses socits humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point
de la Belgique fut prpondrant ds les temps les plus reculs. Sous les
Francs, c'est l qu'exista cette villa d'Hristal d'o est partie la
grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Hristal tait le
centre d'un norme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a t sans
doute que l'hritire. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a command au
pays, a habit prs de l,  Jupille peut-tre, ou plutt  Hristal
mme. Ambiorix, les Carolingiens, Lige enfin, c'est d'un mme coin de
terre que ces trois puissances sont sorties.

Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas
tablir des oppositions irrductibles. Nous savons un peu ce qu'taient
ces villas d'Hristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons complter
nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la
Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'taient, ces villas, un
amas de btisses varies, o,  ct de la demeure du matre,
s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles,
et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le mtal et
la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux.
C'taient dj des usines en effervescence. On s'y activait sous les
ordres d'un matre, et non sous la discipline d'une cit: mais enfin on
sentait dj sur ces lieux l'intensit de cette manufacture collective
qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je
crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain
pass, date de bien au del d'un millnaire, et par l n'en est que plus
durable, plus troitement lie  la nature des choses du pays.

Cette Belgique primitive, romaine et prromaine, relevait, comme la
ntre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique.
Ds le dbut de sa vie connue, et du fait mme de sa situation d'angle
au contact de deux peuples, elle a particip de l'une et de l'autre.

Je me borne ici  citer les faits certains. Dans la rgion qui forme
aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Mnapes de Flandre
et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou
Tongres de Hesbaye, quelques Trvires des Ardennes, tous ceux-ci 
moiti germains. Et c'est le mme dualisme que maintenant, entre gens de
langue franaise et gens de langue flamande.

Avec l'trange diffrence que voici. De nos jours, l'lment
linguistique d'origine germanique, c'est du ct de la mer qu'il
apparat, l o taient autrefois les Mnapes et les Morins. Et ceux-ci
taient censs d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinits
germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et
Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations  langue
franaise. Il y a eu interversion d'influences, d'lments ethniques ou
linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est
produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des
forts, par voies transversales d'entre Mastricht et Trves; les
Gaulois s'tendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour tre
le plus possible les matres de la rive ocanique, d'en occuper tous les
ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui
s'est produit. Le monde allemand a  son tour suivi les bords de la mer
du Nord, attir comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagres;
et les Franais sont tout naturellement descendus par la clbre valle
de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs
et rapides avec le foyer parisien.


Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance
considrable. Si cette rgion de Belgique a t divise de faon si
diffrente entre Germains et Gaulois, Allemands et Franais, mais si
elle a toujours t divise, c'est que cette division, ce partage entre
deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et ncessaire, et une
loi invitable de sa situation naturelle.

Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple mtis, fait moiti de
Flamands et moiti de Wallons, comme autrefois moiti de Mnapes et
moiti de Nerviens?

Mais quel dshonneur y a-t-il dans le mtissage? Il n'est point de
peuple au monde, pas mme ni surtout le ntre, le peuple franais, qui
ne soit un mlange. Chez nous, depuis des milliers d'annes le flot des
envahisseurs d'outre-Rhin n'a cess de se rencontrer avec le flot
d'migrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empch que la France n'ait
pour l'ternit la plus sduisante des physionomies personnelles. Et le
bilinguisme de la Belgique ne l'empche pas d'tre une nation,
individuelle et originale. Ce qui fait l'originalit d'un peuple, c'est
la faon dont il travaille avec les lments divers que la race ou la
langue lui apportent. Il est  lui-mme son Promthe, suivant le mot
tincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans
l'Europe de peuple qui, au mme degr que la Belgique, travaille  la
fois son me et sa terre, qui vive davantage de l'cole, du foyer et de
la forge. Laissez-le faire quelques annes encore, et il sortira de l
l'individualit nationale la plus intressante, la plus sympathique
qu'on puisse voir.

Ce sont des fous ou des misrables, ceux qui parlent de supprimer, de
dmembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui
tiennent  vivre. Former sur elles des projets de conqurant, ce serait
un crime contre la socit humaine et la vie divine du monde, crime
aussi grand que de tuer son pre ou de brler le Capitole, comme
disait Marc-Aurle.

Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destines de la Belgique
est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux
influences, de connatre plus de faits et d'attitudes, de savoir et de
pouvoir davantage. Les mtissages font souvent les plus fortes espces
d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur faon image de
traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le pre
de tous les mtis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont t
les Lybiphniciens, et si les Gaulois ont t d'abord si puissants dans
le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures.

Que ne fera-t-on pas un jour du mlange de l'esprit franais et de
l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux 
une gale admiration? La Belgique est l pour faire ce mlange, d'o il
sortira, grce  elle, quelque chose de plus que les deux lments
initiaux.

Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque
chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre
de ses forts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui
de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien;
elle donnera ce que j'ai constat ici tout d'abord, cette laboriosit
municipale qui rappelle Athnes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas
l'oublier, cette Belgique regarde l'Ocan, elle est une faade sur la
mer la plus passagre du Nord, le seul point de l'Atlantique,--entre
Calais et Hambourg,--qui par l'intensit du trafic puisse ressembler 
la mer ge du monde antique.

Cet lment maritime explique bien des choses dans l'histoire de la
Belgique. J'ai dj dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En mme
temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se
maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent,
devaient tre unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains
de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite,  conqurir les rivages de
la Flandre. C'est l qu'ont eu lieu les premires expditions des
proconsuls ou des lgats. Ils ont rv de faire de la mer du Nord une
mer romaine, et ce rve est peut-tre antrieur  celui d'une conqute
de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'
l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine matrise de la
mer dpend le sort ou l'originalit du pays.


Tout cela fait que, mme dans ses oeuvres franaises, mme dans ses
oeuvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le
reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce
qu'elle cre  l'aide de combinaisons nouvelles, c'est  l'auteur de ce
livre  nous le montrer.

Voil plus ou prs de trente ans que j'ai t moi-mme en contact pour
la premire fois avec la littrature franaise de la Belgique. Il
s'agissait, bien entendu, de livres d'rudition. C'est lorsque, dbutant
dans l'tude de l'antiquit classique, je connus le trait de _Droit
public romain_, du regrett Willems, Entre ce livre et les chefs-d'oeuvre
de Maeterlinck, il y a videmment un abme: rien n'est plus concis, sec,
dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti
rudit est merveill en l'ouvrant. Cela est d'une clart, d'une
prcision, d'une fermet prenante et stable qui ne laisse aussitt aucun
doute  la pense: c'est du meilleur des habitudes franaises. Et  ct
de cela, quelle sret d'informations, quelles recherches
bibliographiques, quelle matrise de la matire! c'est du meilleur de la
discipline allemande.

Je n'ai pas assez tudi l'histoire de l'rudition en Belgique pour
savoir ce qu'elle doit  Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est
beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de
Rome et de Grce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est
visible, franchement avoue, chez M. Waltzing, de Lige, et dans toute
l'cole philologique qui se rclame de ce dernier.

Le beau travail qu'elle a livr! Waltzing, dans son livre sur les
Corporations romaines, nous a donn un pur chef-d'oeuvre d'rudition,
admirablement dispos et compos, sobrement crit, o rien n'arrte et
ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probit, d'une vracit
tonnantes. De l sont sortis tous ces mmoires sur les Prfets des
Ouvriers, sur les Collges de Jeunes Gens, sur les Collges de Vtrans,
oeuvres des lves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses
thses allemandes. Comme je comprends que Lige ait voulu clbrer, il y
a quelques annes, le jubil de M. Waltzing!

La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Universit de Lige!
Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous
paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore  nos
facults franaises. Nous avons beaucoup  prendre et  apprendre de la
Belgique.

Le travail local m'a paru mieux organis que chez nous; des fdrations
de socits se sont fondes d'o il rsulte une saine entente et des
recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association
scientifique et ses publications. D'ici  vingt ans, si cela se
maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique
seront choses faites.

Il y restera, assurment, beaucoup  trouver. Mais ce sera surtout dans
le domaine de la prhistoire. L est  la fois l'esprance et l'cueil
de la science belge, L'cueil, parce qu'elle ne se rsigne pas, en ce
moment,  accepter les classifications, la mthode, la discipline des
prhistoriens franais, jusqu'ici les vrais matres en la matire, parce
qu'elle se lance perdument dans l'aventure, o j'ai peur qu'elle ne
trouve des dboires et pis encore. Et cependant c'est l'esprance de
l'avenir que cette exploration prhistorique de la Belgique: ce limon de
la Hesbaye, ces grottes ou abris de la Meuse, j'ai ide que ds les
temps de Chelles ou d'Aurignac, ils furent le patrimoine de populations
dj nombreuses et dj industrieuses. M. Commont, d'Amiens, a visit,
il y a un an, une partie de ces rgions: il en est revenu merveill.

Nous sommes loin de la Belgique de Maeterlinck. Non! nous y revenons.
Car ce que la prhistoire nous montrera, c'est la densit de la vie dans
cette rgion, l'activit robuste de ses habitants, c'est--dire des
choses que la Belgique possde toujours. Je crois bien qu' des
centaines de sicles en arrire, la nature et l'homme btissaient dj
les assises qui portent la nation.

Voil pourquoi,  qui veut tudier  fond la Belgique, analyser son
caractre comme un anatomiste le corps humain, il faut, non pas
seulement lire ses auteurs, mais regarder ses roches, et unir
l'admiration de Maeterlinck et de Verhaeren  la curiosit du travail
rudit et des aventures prhistoriques.

Aprs tout, Maeterlinck l'a fait. Avez-vous lu son morceau sur l'pe ou
son histoire du jeune chien? Je connais peu de choses semblables dans
notre littrature franaise. Cela est moins fameux que la _Vie des
Abeilles_, et c'est ce que je prfre  tout. Maeterlinck a
admirablement saisi ce que l'animal doit  l'ducation reue des hommes,
et ce que l'me de la bte tient de dix millnaires de traditions
humaines; et il a galement montr ce que l'arme a apport d'ides, de
sentiments, de passions nouvelles  l'homme des temps du bronze qui l'a
cre. Ces deux morceaux, c'est de la prhistoire rflchie, faite par
un psychologue, c'est de la psychologie explique, faite par un
historien.

Vous trouverez des qualits de mme ordre chez Verhaeren, que notre
jeune ami Heumann aime par-dessus tout, d'une amiti de tout instant et
d'une sympathie profonde. Vous les trouverez chez d'autres. Mais je
laisse  l'auteur de ce livre le soin d'en parler.

       *       *       *       *       *

Heumann a bien fait d'crire ces pages. Nous devons aimer les lettrs
belges comme des demi-frres, chez lesquels un sang diffrent du ntre a
donn des qualits qui nous manquent. Car Verhaeren, Maeterlinck, il n'y
a pas  le nier, c'est autre chose que ce qu'il y a chez nous, et,  de
certaines pages, c'est quelque chose de suprieur  nous.

En cela encore se rpte un fait constant dans l'histoire de la
Belgique. Sur la France mme ou sur la Gaule elle a,  de certaines
heures et pour de certaines choses, exerc une vritable prminence.
Maeterlinck, c'est un peu comme Ambiorix, un gnie qui s'impose  la
France. Ambiorix l'buron tait  demi germanique, mais il portait un
nom gaulois; il convia les Celtes  la libert, il fut le prcurseur de
Vercingtorix dans la cause de l'indpendance, et c'est au sud des
Ardennes qu'il regardait pour contempler ses amitis morales et ses
alliances politiques.

Plus tard, c'est encore de Belgique que nous sont venus les matres de
la France romane, ces extraordinaires Carolingiens de Hristal, dont
j'ai parl tout  l'heure. trange aberration que celle des Allemands
contemporains, qui veulent faire de ces Carolingiens, Charlemagne
compris et surtout, des Germains! Ils n'taient ni Germains, ni Gaulois,
ni Romains. C'taient de grands seigneurs du monde de la Belgique, ds
ce temps aussi distinct du reste de la Gaule qu'il l'a jamais t. En
eux, sans doute, il y avait du sang des Francs: mais faire des Francs de
purs Germains, alors que ces tribus du Salland et du Hamland taient les
plus romanises du pays rhnan, revendiquer les Francs pour la vraie
Germanie, m'a toujours galement paru une bizarrerie incohrente. Chez
les matres de Hristal, il y avait l'ducation romaine, le contact avec
les choses classiques dont la grande villa ne cessa de leur montrer les
restes. Et il y avait aussi des lments qui n'taient ni romains ni
francs, et qui venaient du pays mme, des traditions, du sol, de
l'horizon de Belgique.

Lige est la voisine, et, tout compte fait, l'hritire de Hristal.
Qu'elle continue  produire dans ses usines,  travailler dans ses
coles, et il est possible que comme au temps d'Ambiorix et au temps de
Ppin, la vie de la Gaule et de la France soit oblige de lui payer un
tribut de reconnaissance.

C'est pour cela qu'Albert Heumann a song  crire ce livre. Il l'a fait
parce qu'il doit beaucoup  Verhaeren et Maeterlinck. Il l'a fait parce
qu'il a voulu faire une oeuvre d'allure minemment franaise,
c'est--dire qui ft  la fois une marque de bon voisinage, un signe
d'amiti, un hommage de gratitude. Et moi, son matre et son vieil ami,
je crois aussi qu'il a ajout de nouveaux matriaux, et d'une vraie
valeur,  cette tche filiale qui est l'histoire de la pense franaise.

CAMILLE JULLIAN.




_AVANT-PROPOS_


La littrature belge d'expression franaise sollicita dj de nombreux
critiques franais, quelques-uns illustres. Les Maurice Barrs, les Lon
Bazalgette, les Albert de Bersaucourt, les Ad. van Bever, les
Ernest-Charles, les Remy de Gourmont, les Jules Lematre, les Raymond
Poincar, les Tancrde de Visan, d'autres encore ont consacr aux
crivains belges des pages judicieuses portant la marque de leurs
talents varis. Aucun, je crois, n'examina, dans un ouvrage gnral,
l'ensemble du mouvement auquel se sont intresss des Belges comme
Francis Nautet[1], Eugne Gilbert[2], Henri Liebrecht[3], ou un
Allemand, le Professeur Dr Hubert Effer[4]. Il m'a paru utile qu'un
Franais aussi accordt plusieurs chapitres  une littrature intimement
lie  la ntre, dpendante de notre culture, et considrt, du point de
vue franais, cette portion importante de notre patrimoine intellectuel;
combien ont eu trop souvent vellit d'en travestir le caractre! C'est
dans ce sentiment que j'entrepris mon travail. On constatera des
lacunes; il m'a fallu, maintes fois, laisser dans l'ombre certaines
oeuvres ou certaines parties d'oeuvres que je tiens en haute estime: leur
tude approfondie dmentirait le titre gnral de ce livre. Je me suis
inquit de mnager  chacun une place en harmonie avec son influence,
me souciant peu de la mesurer  l'paisseur des productions. J'ai jug
sans autre parti pris que de comprendre dans la grande famille
littraire franaise tant d'crivains qui l'honorent grandement; de
celui-ci j'assume, avec joie, la responsabilit.

A. H.

Saint-Cloud, octobre 1912.




I


CARACTRES GNRAUX


Aujourd'hui, leur littrature est presque nulle, crit Hippolyte
Taine, dans un chapitre de la _Philosophie de l'art_ consacr aux
Belges[5], et plus loin: Ils ne peuvent citer de ces esprits crateurs
qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales, ou enchssent leurs
conceptions dans de belles formes capables d'un ascendant universel[6].

L'essai sur l'art dans les Pays-Bas date de 1868; un tel jugement tait
alors trs juste. Aujourd'hui, les considrants qui l'appuient,
ingnieux et suggestifs, sur la strilit intellectuelle des Belges, se
trouvent infirms. L'illustre critique dmontre, en ce style alerte et
imag qui pare d'un si grand charme sa pense, combien les habitants des
Pays-Bas, ds l'heure o ils commencrent de dfricher et de rendre
saine leur terre, ont toujours eu, par ncessit gographique, un esprit
pratique, de dfense d'abord, puis de conservation, qui les initia plus
 jouir des matrialits qu'il ne les inclina  la posie ou  la
philosophie. Seulement, dans ce mme pays, voil que, vers 1880 et les
annes suivantes, un important mouvement littraire nat et se
dveloppe! Des romanciers apparaissent, des potes surgissent, mme,
sinon des philosophes, du moins des crivains dont il ne semble pas
tmraire d'assurer qu'ils ont une philosophie; moins de quarante ans
aprs la condamnation prononce par Taine, un Verhaeren, un Maeterlinck
crent des oeuvres capables d'un ascendant universel, lui donnent un
dmenti superbe, et confirment de leurs noms glorieux la faillite de ses
arguments! Cependant, ce n'est point par simple caprice que les Lettres
belges ne prennent essor qu'en 1880. Pour expliquer leur pauvret
jusqu' cette date, des raisons existent, autres que celles de Taine.
Lesquelles?

Si haut que nous remontions dans l'histoire des peuples, nous ne
rencontrons point de littrature fconde, indpendante d'une prosprit
matrielle parfaite, d'une autonomie politique absolue. Le sicle de
Pricls, le sicle d'Auguste, le sicle de Louis XIV brillent comme
autant de tmoignages qu'une floraison intellectuelle ne s'observe que
chez une nation saine et forte. Or, la Belgique subit toutes les
dominations. Depuis le XVIe sicle, successivement soumise aux
fantaisies de la monarchie espagnole, annexe par le trait d'Utrecht 
la Maison d'Autriche, runie, en 1795,  la France dont elle forme neuf
dpartements, jusqu'au jour o le Congrs de Vienne l'accouple  la
Hollande sous la souverainet du prince d'Orange-Nassau, ce n'est qu'en
1830 qu'elle se constitue en royaume libre. Envahie, saccage, durant
les guerres du rgne de Louis XIV, puis de la Rvolution, la Belgique
devient,  maintes occasions, le champ et le cimetire de l'Europe. Dans
un pays que des fortunes aussi diverses, mais galement malheureuses,
bouleversaient, o l'inscurit du lendemain obsdait, au point de
dtourner les intelligences et les nergies d'entreprises qui ne
s'attachaient point  la dfense d'intrts immdiats, imagine-t-on des
potes, des prosateurs crant des oeuvres immortelles[7]? Et lorsque, en
1830, ce pays conquiert enfin la vie paisible, il reste ncessairement,
assez longtemps, un tat fragile comme tous les tats jeunes; il doit
consolider ses institutions, affermir son influence, surveiller avec une
sollicitude minutieuse le jeu d'un organisme encore dlicat. Pendant
cinquante ans, les questions politiques et sociales absorbent l'activit
des Belges. Et, dans leurs efforts, ils sont merveilleusement encourags
et dirigs,  partir de 1865, par un homme d'affaires gnial, qui
dveloppe l'industrie, accrot le commerce, consacre la situation
internationale et impose la Belgique au respect du monde, le roi Lopold
II. Ce souverain, si indiffrent aux crivains, les favorisait sans le
savoir, en prparant  leur lan un admirable terrain; il semait pour
d'autres, la rcolte fut double.

M'objectera-t-on qu'au fond mes raisons ne diffrent gure de celles de
Taine, puisque, moi aussi, j'attribue l'insignifiance intellectuelle des
Belges dans le pass au besoin, si longtemps prdominant chez eux, de
lutter pour subsister? Mais Taine, lui, tire de ses observations une loi
sur l'impuissance littraire naturelle, instinctive, du peuple belge[8].
Qu'il constate cette impuissance au moment o il crit, fort bien. Il se
trompe (l'vnement l'a prouv) lorsqu'il semble l'imputer  la race
mme, et, partant, la considrer comme irrmdiable. Au contraire, nous
avons essay d'exposer comment des accidents historiques seuls avaient
t responsables de cette infriorit jusqu'en 1880, mais qu'une fois la
Belgique libre des soucis politiques ou sociaux qui troublaient sa
tranquillit matrielle et sa vie morale, des esprits s'taient
rencontrs, aussi aisment l qu'ailleurs, avides de travaux nobles et
dsintresss.

Sans doute, un chroniqueur scrupuleux pourrait relever les noms de
quelques crivains isols qui, dj, dans le courant du XIXe sicle,
publirent des recueils de vers ou de prose. Mais si nous exceptons
Charles de Coster, dont la _Lgende d'Ulenspigel_, cette pope
puissante, colore, mue, qualifie avec bonheur de bible nationale,
inspira maintes fois les romanciers belges contemporains, et le tendre
moraliste Octave Pirmez, en vrit ce ne sont ni les Van Hasselt, ni les
Mathieu, ni les Potvin, ni d'autres obscurs compilateurs acadmiques,
impersonnels et fades, qui mritent de retenir l'attention.

En 1880, toute une gnration de jeunes hommes, levs en un pays
prospre, enrichis des ides neuves qui, depuis la guerre
franco-allemande, circulaient  travers la Belgique et les excitaient,
se trouvent prts au combat. Car il ne s'agit de rien moins que d'un
combat, et le premier caractre du mouvement littraire dont nous nous
occupons, c'est d'tre,  l'origine, un mouvement rvolutionnaire.
L'attaque fut soudaine. Un adolescent de vingt ans, au masque
intelligent et audacieux, Max Waller, pote et conteur, fonde une revue,
_La Jeune Belgique_, groupe autour de lui un bataillon de volontaires
intrpides, parmi lesquels Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valre Gille, se
rue  l'assaut des ides bourgeoises et fanes dont quelques pdants
s'enorgueillissaient et plante sur leurs dbris le drapeau de l'Art
libre et de la Pense fire. D'autres revues s'organisent. _L'Art
Moderne_, _la Socit Nouvelle_, _la Basoche_, _la Wallonie_, des
journaux se fondent, les encouragements arrivent de Paris, et voil ne
la nouvelle littrature belge. Certes, le public ne se passionne pas
encore pour elle, certes le gouvernement ne lui facilite gure
l'existence, mais d'une telle pousse, inconnue jusqu'alors, de volonts
unies et d'efforts coordonns la victoire sortira. Lorsque, en 1889, Max
Waller fut ravi, si jeune,  l'affection de ses camarades, il avait pu
savourer dj la joie d'applaudir aux premiers succs des Lemonnier, des
Verhaeren, des Eekhoud, des Giraud, de presque tous ceux qui, par la
richesse de leur temprament et l'enthousiasme de leur coeur, allaient,
dans le domaine des Lettres, illustrer la Belgique pour la premire
fois.

       *       *       *       *       *

Les crivains belges, potes ou prosateurs, sont des peintres. Ils
s'inquitent peu de la composition; leur fougue s'emploie  dcrire. Les
crivains franais, eux, sont des architectes: l'oeuvre mal btie nous
froisse; des mesures gales, des dveloppements symtriques, voil ce
qu'exige notre temprament. Les natures septentrionales demeurent
rfractaires au besoin d'quilibre et de clart. Enchevtres,
impulsives, violentes, elles projettent des impressions dsordonnes,
mais plus vhmentes, plus colores que les ntres. Ainsi, les
littrateurs de Belgique, particulirement ceux des provinces flamandes,
se dsintressent volontiers de l'ordonnance d'un livre; l'expression
vive de ce qu'ils sentent, la peinture de ce qu'ils voient, souvent
clatante, mme brutale, les exaltent plus srement.

Les uns, Camille Lemonnier, mile Verhaeren dans _Les Flamandes_,
Georges Eekhoud, et, plus encore qu'aucun, Eugne Demolder, brossent 
larges coups de pinceau des fresques lumineuses, exubrantes de vie
paenne, qui voquent les somptueuses dcorations de Rubens, les
beuveries de Jordaens, les kermesses de Tniers, toujours la vie
plantureuse et sensuelle.

      mesure que se pressaient les jours, cette gaiet de la terre
     s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une
     plthore gonflait les choses; le vertige de la sve exasprait les
     chnes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des
     aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient
     le long des corces comme des apostumes par les fentes desquels
     coulaient les rsines; aux branches s'ouvraient des plaies
     pareilles  des bouches,  des flancs crass et spumants[9].

D'autres, au contraire, les conteurs Louis Delattre et Maurice des
Ombiaux, cisellent leurs oeuvres avec motion; les touches sont prcises,
dlicates, comme celles de jolis tableaux trs finis dont les nuances,
un peu recherches, s'harmonisent heureusement et l'on pense  tant de
petits peintres de la vie flamande intime. Voici les pomes d'Albert
Giraud; leur tenue parfaite, leur distinction un peu hautaine rappellent
certains portraits de Van Dyck:

     Sur le rve effac d'un antique dcor,
     Dans un de ces fauteuils toils de clous d'or
     Dont la rude splendeur ne sied plus  nos tailles,
     Le front lourd de penses et balafr d'entailles
     Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi,
     En un vaste silence o l'on sent de l'effroi,
     L'aventurier flamand qui commandait aux princes
     Et qui jouait aux ds l'empire et les provinces,
     Celui dont la mmoire emplit les grands chemins,
     Celui dont l'avenir verra les larges mains
     S'appuyer  jamais en songe sur l'pe[1].

Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van
Eyck qui,  tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van
Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux
primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en
littrature, l'adaptant  leur caractre, l'oeuvre mystique de Memling.
coutez la fin de la _Chanson d've_:

     Une aube ple emplit le ciel triste, le Rve
     Comme un grand voile d'or de la terre se lve.

     Avec l'me des roses d'hier,
     Lentement montent dans les airs,
     Comme des ailes tendues,
     Comme des pieds nus et trs doux,
     Qui se sparent de la terre,
     Dans le grand silence  genoux.

     L'me chantante d've expire,
     Elle s'teint dans la clart;
     Elle retourne en un sourire
      l'univers qu'elle a chant.

     Elle redevient l'me obscure
     Qui rve, la voix qui murmure,
     Le frisson des choses, le souffle flottant
     Sur les eaux et sur les plaines,
     Parmi les roses, et dans l'haleine
     Divine du printemps.

     En de vagues accords o se mlent
     Des battements d'ailes,
     Des sons d'toiles,
     Des chutes de fleurs,
     En l'universelle rumeur

     Elle se fond, doucement, et s'achve,

     La chanson d've[1]

Tous ces crivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud,
Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van
Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des bguines frlant  pas
touffs les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants
rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent,
puises, dans une atmosphre de recueillement, qu'elles clatent
joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une
cit ardente et rtive, ou du travail mthodique des abeilles, qu'ils
peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilit, leur imagination
hallucine ou leur mysticisme troublant, tous ces crivains sont,
d'abord, des coloristes. C'est  la couleur qu'ils s'attachent; plutt
que d'analyser des impressions, ils les extriorisent en couleurs. Avec
leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs
pinceaux. Les mmes paysages, la mme atmosphre qui inspiraient les
aeux, les inspirent aujourd'hui; de la mme manire leur nature ragit,
et cette belle page o Taine explique le coloris des peintres s'applique
aussi exactement au coloris des crivains:

     Hors des villes comme dans les villes, tout est matire  tableau;
     on n'aurait qu' copier. Le vert universel de la campagne n'est ni
     cru, ni monotone; il est nuanc par les divers degrs de maturit
     des feuillages et des herbes, par les diverses paisseurs et les
     changements perptuels de la bue et des nuages. Il a pour
     complment ou pour repoussoir la noirceur des nues qui, tout d'un
     coup, fondent en ondes et en averses, la grisaille de la brume qui
     se dchire, ou s'parpille, le vague rseau bleutre qui enveloppe
     les lointains, les papillotements de la lumire arrte dans la
     vapeur qui s'envole, parfois le satin blouissant d'un nuage
     immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un
     ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre  accorder, varier et
     faire valoir les tons de la terre, est une cole de coloristes[12].

Quelques littrateurs belges, aussitt aprs la renaissance de 1880, se
laissrent tout  fait asservir  des coles franaises. Nous
examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain,
mais, reconnaissons-le ds maintenant, si les premiers romans de
Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valre Gille, Gilkin
suivent avec servilit Leconte de Lisle et Hrdia, c'est que le roman
naturaliste aussi bien que la posie parnassienne, sensualistes l'un et
l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes crivains qu'une
naturelle disposition portait  observer, d'abord, en toutes choses, les
couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou potes ne peignirent que
par accident; en Belgique, ils peignent par ncessit. Chez nous, le
mouvement intellectuel, plus tt fcond, impressionna mme,  maintes
reprises, les arts plastiques et cra des peintres-littrateurs,
Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grce au gnie de ses
artistes que la terre de Flandre tmoigna deux fois, au XVe et au XVIIe
sicle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalit. Et rien ne
dtournera ceux de ses fils qui, par leurs crits, continueront  la
glorifier, d'tre encore et toujours des peintres.

       *       *       *       *       *

 tudier les crivains belges d'expression franaise de ces trente
dernires annes, leurs vies, leurs oeuvres, on s'aperoit que la plupart
sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant
avec fiert le temprament septentrional, sa sve bouillante et
dsordonne, ils dsirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature,
le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y russissent
pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans
leurs crits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons,
Latins naturels, cette loi se passe de dmonstration; quant aux auteurs
de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands
crivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrime, si son
nom trahit des attaches franaises, est n de mre flamande. Or, tous
les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach
habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines,
Verhaeren, chaque hiver, s'installe  Saint-Cloud, Maeterlinck partage
son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais
d'autres, de notorit moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!...
Sjournant en France, contractant les habitudes franaises, frquentant
des hommes de lettres, des artistes franais, sduits aussi peu  peu
par le charme prenant de nos paysages ou excits par le souffle brlant
de la ville, comment ces crivains rsisteraient-ils au besoin de donner
 leurs penses,  leurs sensations une forme franaise, de les
habiller, pour ainsi dire,  la franaise, sans toutefois les dformer
ni les amoindrir? videmment, la langue dont ils usent leur apporte un
prcieux avantage, mais crire en franais n'implique pas ncessairement
une culture franaise: le romancier Georges Eekhoud qui ne vcut point
en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement
Flamand, je ne discerne en son oeuvre nulle trace de notre influence. Au
contraire, les livres de Camille Lemonnier, trs flamands par les
descriptions robustes et colores, la vie puissamment truculente,
revtent une forme plus soigne, j'allais dire plus civilise que si
Lemonnier ne s'tait jamais loign de son pays. Les vers de Georges
Rodenbach pleurent des impressions et des mlancolies de terroir avec
une distinction rare, une prciosit presque maladive, qui rapproche cet
enfant de Bruges des potes de la dcadence romaine... Certaines pices
de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie
des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une excution toute
latine. Latin enfin, mile Verhaeren lui-mme, un Flamand s'il en fut,
le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des potes, et
non seulement dans quelques recueils du dbut, _les Flamandes_, _les
Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses rcents volumes, _les
Rythmes souverains_, les pomes les plus latins qu'il ait crs, soit
par le choix des lgendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce
dlicieux tableau du Paradis:

     Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;
     Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;
     Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
     Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
     Un lion se couchait sous des branches en fleur;
     Le daim flexible errait l-bas, prs des panthres;
     Et les paons dployaient des faisceaux de lueurs
     Parmi les phlox en feu et les lys de lumire.
     Dieu seul rgnait sur terre et seul rgnait aux cieux,
     Adam vivait, captif en des chanes divines;
     ve coutait le chant menu des sources fines,
     Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux;
     Un archange tranquille et pur veillait sur elle
     Et chaque soir, quand se dardaient, l-haut, les ors,
     Pour que la nuit ft douce au repos de son corps,
     L'archange endormait ve au creux de sa grande aile[1].

Tous les littrateurs belges s'assimilent la culture franaise,
assouplissent, grce  elle, leur procd d'expression, le rendent moins
touffu, plus dlicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands.

     Mme chez ceux de ces crivains qui ont cherch  se dnationaliser
     le plus possible, crit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas
     difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les
     traits de caractre, les faons de sentir propres aux Flamands, se
     retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime,
     propre aux vieux matres de Flandre, qui, mieux que tous les
     autres, surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethlem,
     chez d'autres, c'est le don de l'image colore, vivante, et un peu
     incohrente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres
     encore, c'est cette loquence familire si caractristique parmi
     les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuy, mais plein de
     saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste
     De Bruycker; ou encore ce flou dans le raisonnement abstrait qui
     parat  des crivains franais une vritable dloyaut
     intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique.

Que de vrit dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non
seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons gure sur l'idalisme
de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient
les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck crivain allemand,
annexent Verhaeren... Et voil les mthodes de Bismarck appliques  la
littrature! Stefan Zweig n'crit-il pas[16]: Et cette terre germanique
o Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren,
une patrie d'adoption? Or, contre une pareille affirmation, les faits
protestent avec vhmence. Prtend-on sincrement classer comme Germains
des crivains qui, toujours, ont pens et crit en franais, dont le
rythme est rfractaire  la langue allemande (les meilleures traductions
de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidlement ni
ses lans, ni ses exaltations), mais surtout des crivains marqus
nettement de notre culture  nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne
pouvaient point l'luder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les
Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement
que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonait plus
facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu' leur temprament flamand
insuffisant (nous expliquerons tout  l'heure pourquoi), il fallait un
complment, et que ce complment devait ncessairement tre latin.
Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin
d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est
qu'ils auraient acquis un style plus distingu, plus ordonn, plus
clair, habitu leur esprit  lire les mots de manire prcise et
pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pdanterie germaniques,
leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute paissies
et nous aurions peut-tre vu leurs oeuvres, prives de cette qualit
essentiellement latine, la mesure, dvier vers la trivialit... Un sr
instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui
leur manque, la culture latine[18].

Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres
anctres, les peintres flamands du XVIIe sicle, qui, eux aussi, pour
parfaire leur temprament, sont alls chercher la culture latine en
Italie. Rubens a vcu en Italie, Van Dyck a vcu en Italie. L'un et
l'autre bnficient de procds d'artistes italiens, vnitiens en
particulier, puis les accordent  des sensations d'hommes du Nord. Pour
extrioriser leurs personnalits tumultueuses, ils adoptent la forme, ou
mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaise des
Latins. Vronse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux,
encore plus dans Rubens. On admire au Muse de Dresde certaine
_Adoration des Mages_ par Vronse dont s'est inspir trs vivement
Rubens, un jour qu'il traitait le mme sujet[19]; le magnifique tableau
_Thomyris faisant plonger dans le sang la tte de Cyrus_[20] voque des
compositions de Vronse, par les attitudes des hommes groups  droite
et la dcoration du ciel. Comme les littrateurs d'aujourd'hui, les
matres d'autrefois prouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les
deux faits s'clairent l'un l'autre lumineusement.

J'entends l'objection: Vous voulez dmontrer que les Flamands, artistes
ou crivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au
XVe sicle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont
trouv en eux-mmes toutes leurs ressources, tous leurs trsors. Bien
plus, ce sont eux qui influencrent certains peintres italiens,
espagnols, ou de l'cole d'Avignon... Assurment, mais au XVe sicle,
tandis que Memling et Van Eyck travaillaient  leurs oeuvres immortelles,
la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie
ne connurent un aussi vif clat, jamais l'art ne s'imposa plus
splendidement qu' l'poque de Philippe le Bon, o Bruges dardait avec
orgueil la tour altire et fire de son beffroi. Voil pourquoi Memling
et Van Eyck purent se dvelopper compltement par leurs propres moyens.
Mais au XVIIe sicle, la Flandre gmit sous la botte espagnole;  toutes
les consciences,  tous les esprits,  tous les coeurs, la tyrannie
funeste de Philippe II avait impos une si crasante contrainte que des
natures mme gniales risqueraient fort de se desscher en ne voyageant
point. Aujourd'hui, la situation est diffrente; toutefois, la Belgique,
bien qu'indpendante et riche, se trouve serre entre des nations
beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses crivains,
s'ils veulent ne point touffer chez eux, s'ils rvent d'imprimer leur
marque sur le monde, sont obligs de se draciner, de partir vers
d'autres contres respirer plus largement, d'obtenir d'une autre
culture, la culture franaise, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs
tempraments flamands.

Aussi bien, puisque  propos des crivains belges contemporains, nous
avons rappel l'exemple des peintres du XVIIe sicle, proposons encore
cette comparaison. Comme Rubens, jadis, aprs s'tre enrichi de la
culture latine italienne, revcut dans l'cole franaise du XVIIIe
sicle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et
cela, par ses qualits purement nationales, la vigueur et l'exubrance
sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grce  la
culture latine franaise, impressionne un groupe de potes franais, les
Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Tho Varlet, par ce qu'il y a
de plus flamand dans son gnie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour
le rythme capricieux et rvolt du pote des _Villes tentaculaires_, ils
n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble  dcouvrir de la
posie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou
industrielle, qui en paraissent le plus dpourvues, pour les clbrer
superbement.  cet gard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec
vidence. Tel le peintre du XVIIe sicle, le pote du XXe s'assimile la
culture des Latins, puis insinue  ces mmes Latins des vertus de sa
race. Il y a l un phnomne d'change fort suggestif et aussi, pour le
moins, une concidence curieuse.

La littrature belge vit tributaire de la littrature franaise. En
sera-t-il toujours ainsi? Aprs une longue priode de prosprit, la
Belgique ne produira-t-elle point des crivains qui sauront devenir
universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement,
nous touchons  l'une des questions les plus brlantes dont se
tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en
Belgique, qui rve d'une culture purement flamande, sans odeur latine,
sans mme parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand
des penses et des sentiments flamands. Ce parti considre comme une
faute contre la patrie l'emploi de la langue franaise, dangereux
facteur de dnationalisation, et tmoigne d'une mauvaise humeur de plus
en plus mfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables
d'crire dans la langue de Racine. Aussi rclame-t-il la flamandisation
de l'Universit de Gand. Pour cette rforme, plutt ractionnaire, se
massent tous ses efforts. Et ce n'est l, dans l'esprit des flamingants,
que le dbut d'une srie de mesures destines  bannir de Belgique la
langue et la culture franaises. Maurice de Miomandre a fort bien
dit[21]: Le flamingantisme est la dernire tentative faite en Europe
pour affirmer une nouvelle nationalit. Examiner cette grosse querelle
entre Wallons et Flamands dpasse notre sujet: les lments religieux et
politiques y jouent un rle trop srieux, trop essentiel, pour qu'elle
trouve asile dans une tude littraire. Mais il faut envisager le
mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture
franaise, et,  ce titre, il proccupe. Doit-il inquiter? Peut-tre,
les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Universit de
Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les consquences de
cette entreprise sauvage se dvelopperaient, avant tout, sur le terrain
administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacit 
l'gard du mouvement littraire demeurerait peu dangereuse. Il importera
toujours que les crivains flamands usent du franais et se forment 
notre culture, s'ils dsirent tre lus et connus ailleurs qu' Bruges,
Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littrateurs de langue
flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier,
Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'crivant en
franais, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Lonce du
Catillon, fidles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulire
intelligence du patriotisme! Le jour o tous les auteurs flamands
emploieraient le flamand, la Flandre serait  ce point nationalise que
les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au
XVe sicle. De plus en plus, le franais devient la langue
internationale des lettrs; de plus en plus, pour crer une oeuvre belle
et durable, les Flamands devront combiner avec leur manire de
s'mouvoir notre manire d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans
cesse, largit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les
flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les
provinces flamandes, ils ne pourront cependant ragir contre une loi
naturelle, fatale, dont l'histoire et la gographie garantissent le
maintien, ils n'empcheront jamais la Belgique de rester une province
littraire de la France: les crivains belges emprunteront notre langue,
notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore,
s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos potes.
Encore une fois, leurs penses, leurs sensations doivent garder le
caractre de leur race, viter  tout prix de se parisianiser. Dans une
lettre adresse, voil vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui
procdait  une consultation sur ce sujet, Maurice Barrs envisageait
dj la question de manire excellente et dfinitive.

     Nous vous aimons, crivait-il, surtout quand vous tes Belges, car
     nous n'avons pas cess de souhaiter une forte dcentralisation de
     la pense franaise, devenue trop uniquement parisienne.

     Permettez-moi d'oublier les frontires politiques pour ne voir que
     la gographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous
     faites de l'excellente dcentralisation franaise.  mon point de
     vue de Franais, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre
     point de vue belge, vous devez trouver l un tmoignage de
     l'excellente nergie de la nation et du sol belges. Vous nous
     faites voir un aspect particulier de notre pense, comme le
     genevois Rousseau est indispensable  l'intgralit de la pense
     franaise.

     Vos penseurs et crivains font partie de notre courant
     intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous
     sommes des associs. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que
     des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des
     collaborateurs.




II

LES ROMANS ET LES CONTES


Le roman apparat comme la vritable incarnation du temprament flamand.

Nous avons indiqu dj quelle parent rattachait les romanciers
contemporains aux peintres du XVIIe sicle, il faut le rpter encore,
car, si tous les crivains belges peuvent justement se rclamer des
artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement
que la posie ou le thtre, le roman invite aux descriptions: ainsi
s'exaspre ce besoin de peindre qui gt au fond de tout auteur belge.
Les romanciers belges sont des peintres et, en gnral, ne sont que des
peintres. Cette remarque s'applique particulirement, sinon
exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs
oeuvres d'tudes de caractre, de complications sentimentales: leur
psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de
Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugne Demolder, de Georges
Virrs, forment, comme la merveilleuse lgende de Charles de Coster,
leur matre  tous, une suite de tableaux d'o jaillit, en torrent, la
nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse
fastueuse, soit l'pret rude de la race flamande, sans grand souci
d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colores, tantt splendides,
tantt ignobles, talent la vie glorieuse ou tare; rarement cependant
elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce
qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur.
Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois mme
grossiers! Sous leur corce rugueuse, ces gaillards cachent une me
presque enfantine; grce  leur inaltrable fracheur, ils peuvent
crire des pages ordurires, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est
que leur ddain de toute affectation, leur insouciance de toute
coquetterie vaine, leur probit littraire parfaite donnent  la plupart
d'entre eux une allure de spontanit franche, de familiarit
bienveillante dont le charme exerce un irrsistible attrait.

Le superbe mle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et
riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaill de mches
rousses, la moustache firement dresse, les narines palpitantes et
avides, deux yeux, oh! trs doux et trs bons, mais qui flambent, toute
sa personne respire la vigueur et la crnerie.

N le 24 mars 1844,  Ixelles, prs de Bruxelles, Camille Lemonnier
n'tait plus un dbutant en 1880. Encore qu'_Un Mle_, sa premire oeuvre
importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout
de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que
son ge, une incontestable autorit. Aussi, ds les premiers efforts de
la _Jeune Belgique_, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les
jeunes crivains.

 ce moment, crit Lon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparat bien
le chef et le pre. Il avait t l'veilleur, l'homme providentiel qui,
du rameau de son art, avait touch au front les endormis.

Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas dj
prsenter son oeuvre? En elle se retrouve la vhmence sanguine et
voluptueuse de l'homme, comme la caresse nave de son regard. Deux
douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment
la sve inpuisable, rajeunie sans cesse, de cet crivain.

Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effrn de
la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et
vgtal qui l'enchante. Lui-mme se grisa,  vingt-cinq ans, de la vie
au plein air, et, dans les livres o il l'exalte, on peroit une motion
plus intime que s'il tente de rduire son fougueux enthousiasme  la
mesure des villes ou des salons. _Un Mle_ est l'hymne  l'existence
libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprs,
quelle belle bte humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes,
aime les filles; il fait vraiment partie de la fort, comme les arbres,
comme les plantes, comme les biches et ne raisonne gure plus qu'eux.
Dans ce roman tumfi, par endroits, de rutilantes kermesses, mais
sentant si bon les bois et les fermes, si parfum de fleurs, si chantant
de claires mlodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de
colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure o le soleil
se lve:

     La laiteuse clart bientt s'pandit comme une eau aprs que les
     vannes sont leves. Elle coulait entre les branches, filtrait dans
     les feuilles, dvalait les pentes herbues, faisant dborder
     lentement l'obscurit. Une transparence arisa les fourrs; les
     feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris
     ressemblaient  des prtres couverts de leurs toles dans l'encens
     des processions. Et petit  petit le ciel se lama de tons d'argent
     neuf.

     Il y eut un chuchotement vague, indfini, dans la rondeur des
     feuillages. Des appels furent siffles  mi-voix par les verdiers.
     Les becs s'aiguisaient, grinaient. Une secoue de plumes se mla 
     la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des
     claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de
     bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se
     rpondaient  travers les branches; les pinsons tirelirrent; des
     palombes roucoulrent; les arbres furent emplis d'un gosillement
     de roulades. Les merles s'veillrent  leur tour, les pies
     garrulrent et le sommet des chnes fut rabot par le cri rauque
     des corneilles[26].

Aussi peu fards, aussi clatants sont les paysages dans _Le Mort_, bien
qu'autrement farouches, dans _L'le Vierge_, dans _Adam et ve_, dans ce
dlicieux rcit qui s'intitule: _Au coeur frais de la fort_.

Mais ailleurs Lemonnier clbre l'usine dvorante (_Happe-Chair_), conte
les aventures d'une toile de caf-concert (_Claudine Lamour_), les
souffrances de la femme adultre (_La Faute de Mme Charvet_); il crit
_L'Hystrique_, _Le Possd_, _l'Homme en amour_, et nous initie  des
vices honteux,  des dpravations infmes... En de tels romans, bien
qu'il demeure peintre puissant et prodigieux vocateur, Lemonnier,
dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu.
Nous le sentons gn, incommod par les turpitudes dont il nous
entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'vanouit qui, au cours
de certains romans, prte aux descriptions tant de grce prenante sans
les dpouiller de leur nergie. Camille Lemonnier est l'homme de la
nature sincre et gnreuse; il touffe dans les atmosphres lourdes de
compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, aprs tous ces
ouvrages  l'cre relent, paraissent _L'le Vierge_, _Adam et ve_,
surtout _Au Coeur frais de la fort_, l'un de ses romans les plus exquis,
il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons
alors le Lemonnier d'_Un Mle_, mais moins farouche, plus troubl, plus
prostern devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une
Divinit, que seule il croit capable de rgnrer l'humanit. Et sa foi
se grandit de l'horreur des dpravations dont ses rcents volumes lui
avaient impos le spectacle. Elle est difiante l'histoire des deux
jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte... S'tant enfoncs dans la
fort pour y vivre, insensiblement ils se dbarrassent de toutes les
tares dveloppes en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons
et sains au contact de la nature. Le beau chant  la gloire de la Fort,
magicienne qui gurit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce
livre tant de sduction douce, tant d'innocence cline, qu'on aime  s'y
plonger comme en une source de rconfortante puret pour oublier les
vilenies et les laideurs de l'existence:

     Nous vivions innocents et charms. Un sens nous inclina vers le
     mystre, vers la beaut du ciel et des heures, une sensibilit
     merveille d'enfants devant un prodige. C'tait si gentil, cette
     Iule, cueillant la rose  ses cheveux et l'gouttant en
     arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux blouis! Couche sur
     le ventre, prs de moi, elle regardait glisser  ma peau les files
     de soleil comme des scarabes vermeils et elle criait de plaisir.
     Elle sentait bon le jour qui se lve, l'corce humide, le
     brouillard mont de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles
     d'armes. Elle avait l'odeur du froment mr et du pain[27].

Bien des ouvrages de Lemonnier, _Un Mle_, _Le Mort_, _Happe-Chair_, par
exemple, sont, autant que des tableaux, des popes. Lemonnier considre
la Fort, l'Usine comme des tres anims qui dominent et inspirent son
rcit. Il en fait une reprsentation symbolique de la vie rustique ou de
la vie des villes.  cet gard, sa conception rappelle celle d'mile
Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance  grossir le
symbole,  le transfigurer,  l'idaliser, de sorte que les pages les
plus ralistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique.
Combien de critiques ont proclam dj que _Happe-Chair_, le pome de
l'Usine, tait une transposition de _Germinal_, le pome de la Mine!
Sans doute, _Happe-Chair_ parut un an aprs _Germinal_, mais,  en
croire Lon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement
celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, mme si _Happe-Chair_ fut
compos avant la publication de _Germinal_, la manire de Zola a
manifestement influenc Lemonnier dans cette oeuvre, et dans d'autres
comme _Mme Lupar_ ou _La Fin des Bourgeois_.

Aussi bien, puisque nous parlons d'influence franaise, convient-il de
noter  quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en
crivant la plupart des nouvelles qui illustrrent maints journaux
parisiens, avant de paratre en volumes. Toute cette partie de l'oeuvre
du romancier n'est pas appele  de glorieuses destines. En vrit,
Camille Lemonnier dgrade son admirable personnalit, s'il s'gare loin
de la vie naturelle et libre.

Toutefois, ce bon gant, dont des sujets si varis ont tent la verve,
ne fit jamais preuve d'une spontanit plus exquise qu'en composant ses
dlicats, ses touchants _Nols flamands_, ou encore _Le Vent dans les
moulins_, _Le Petit Homme de Dieu_, deux romans qui chantent la vie
intime du pays de Flandre, celui-l, les paysages chris et les
multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles,
les mes simples et croyantes. Ne ngligeons pas non plus _L'Histoire de
huit btes et d'une poupe_, _La Comdie des jouets_, _Les Joujoux
parlants_, autant de contes pour les enfants, o Lemonnier se fait
grand-papa avec une bonhomie souriante et amuse.

Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet
ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante
_Belgique_, o Lemonnier dpense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur
de son pays, toute sa force et toute sa foi.

Cet crivain, qui frquenta peut-tre davantage les peintres que les
hommes de lettres, possde, pour voquer la nature, des trsors de notes
tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les
mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille
Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connat la
proprit de tous les mots, de tous les mots spciaux  toutes les
situations,  tous les mtiers, mais il sait l'art de les distribuer
dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette,
selon les exigences du rcit ou les harmonies du dcor. Rappelez-vous
avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'_Un
Mle_, le faste d'une aurore printanire. Admirez en quel style sensuel
et gras, il projette la folie d'une fte villageoise:

     Midi tomba sur la solerie. Le grsillement des ctelettes  la
     pole chuinta derrire les huis. On entendit remuer les vaisselles
     dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffs par le soleil
     passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les
     estomacs, les cabarets se vidrent. Les hommes allrent nourrir
     leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, aprs avoir mang,
     se jetrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des
     hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une rverbration
     aveuglante,  ras du pav. Les toits de chaume, taps  cru du
     jaune d'or de la lumire de midi, avaient des tons de poissons
     rissols dans le beurre[28].

Il faut reconnatre que, dans les premires productions de Lemonnier,
des expressions de mauvais got dparent trop souvent l'originalit de
la langue. Elles sont devenues de moins en moins frquentes,  mesure
que Lemonnier s'affinait  notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles
pas un peu comme la ranon invitable de ce temprament toujours en
tumulte?

L'oeuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honntes, des plus
franches, des plus mues, des plus vaillantes qu'on ait donnes. Il ne
semble gure possible de la mieux caractriser qu'en laissant la parole
au Matre lui-mme, dont la solidit et la fracheur permettent
d'esprer de beaux livres encore:

     Je ne me suis jamais spar des choses et des hommes qui
     m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie
     mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs
     nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon
     tre et me valut des joies infinies. Peut-tre avec un got mieux
     calcul pour ses entranements, aurais-je pu atteindre  des
     altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir
     t un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts,
     plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai
     vcu surtout avec tnacit la vie des gens de mon pays[29].

Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'crivains veuillent
les mditer!

La renomme de Georges Eekhoud ne s'tend pas aussi loin que celle de
son illustre an. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage
rvolt. Sa passion de la nature gale, en ardeur, celle de Camille
Lemonnier, mais elle reste pre: jamais un sourire, jamais un abandon.
Ou entend mordre, sous cet amour froce et jaloux, la haine de tant
d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse dveloppa chez Georges Eekhoud
des instincts de bte traque et dfiante. Il ne s'est jamais apprivois
depuis. La socit lui inspire une sainte horreur; pour trouver grce
auprs de ce rfractaire, il faut exhiber des titres de misre; les
vagabonds, les dvoys, tous les parias de l'humanit qui grouillent
dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intresser 
leur sort que l'homme honnte ou heureux. En eux seuls il sent des amis,
pour eux seuls il rserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud
fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue
sur _Mes Communions_:

     Gnralement, les rares individus qui ont excit mon dgot en ce
     monde, taient des gens florissants et de bonne renomme. Quant aux
     coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je
     pense  eux,  tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance.

Remarquer  quel point Georges Eekhoud possde peu les dons qui rendent
un crivain sduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu?
Tenacement attach  sa terre,  sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud
se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier
de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre
et ingrate et que les habitants des pays riches la mprisent et qu'elle
fait figure de dclasse, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces
malheureux dont le visage maci rebute. Et il peint son pays avec un
acharnement rageur, froce, pour le venger; dans presque tous ses livres
il le clbre, lui, et ses villages, et ses paysans opinitres, ttus,
courbs sur la glbe aride. Les descriptions sont d'un ralisme brutal
et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces gaillards
massifs, rbls comme des boeufs du terroir s'abandonnent  d'excessives
folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excits
par la bire, les salaisons, les victuailles fumes, la chair des
filles, ils se livrent aux plus grossires dbauches.  ces rcits, mais
 ceux-l seulement, Eekhoud prte une physionomie moins rbarbative,
plus plaisante et comme un petit air sans faon, qui ne messied point.
Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire
_Kees Doorik_, _Les Kermesses_, _Les Fusills de Malines_, _Cycle
patibulaire_, _Mes Communions_, _Escal Vigor_; _Kees Doorik_ est
l'histoire d'un valet de ferme btard, qui devient amoureux de sa
patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries pouse Jurgen, le
beau villageois. Kees, dj fort agit par d'exagres libations,
apprend la nouvelle en revenant d'une fte, de la bouche mme de son
rival. En proie  un dsespoir furieux, il le tue. Ce scnario banal
donne  Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les
plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que
btard, parce que mpris et injuri, provoque sa sympathie. Dans _La
Nouvelle Carthage_, Eekhoud exalte la vie de la cit anversoise, du
moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les
coquins, tous ceux que la socit poursuit de ses lois haineuses, lui
les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les
bourgeois, mais les commerants, mais les boursiers, mais tous ceux qui
doivent leur scurit au triomphe de conventions sclrates, tous
ceux-l, le romancier les crase sous son mpris. N'importe, le livre
nous vaut des peintures d'une nergie fauve vraiment saisissante et les
pages consacres au monde des dbardeurs comme celles qui voquent une
sance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges
Eekhoud ait crites.

Cet insurg intrpide compromet cependant la richesse de son oeuvre par
des passages d'un caractre rvoltant. Son exaspration l'entrane
parfois hors des frontires du bon got. Tmoin, l'assassinat de Jurgen
par Kees Doorik:

     Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le
     frappa de nouveau. Il avait eu soin d'carter les vtements du
     malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrt
     pas de rsistance. Au premier coup port dans les reins, la victime
     supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Piti! Ah Maie!...

     Kees n'coutait plus. Il se tenait  califourchon sur ce vivant
     dont il tait absolument matre. Il serrait les hanches de Jurgen
     entre ses genoux comme il et serr le bon Kouss, le cheval moreau.
     D'une main il empoignait son ennemi  la gorge pour touffer ses
     cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de
     son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant:
     Harr! Et vlan, et encore!

     Les gmissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire
     compltement, Kees lui enfona une dernire fois son lierrois dans
     la nuque, comme on fait aux cochons sacrifis. Tout rle cessa. Un
     flot de sang sortit par la bouche. Les membres se dtendirent,
     rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30].

En vrit, la bestialit de cette scne coeure: nous ne sommes point 
la boucherie. Trop d'abcs analogues gangrnent malheureusement les
romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de piti
attendrie, si frquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne
dsinfecte jamais. Quant  la langue, elle manque essentiellement de
distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions
rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privs
d'huile... Georges Eekhoud est, je crois, le seul crivain belge
d'expression franaise, qui se dfende de notre culture[31]; on s'en
aperoit. Estimons les nobles parties de son oeuvre, respectons
l'intransigeance irrductible de son temprament. Quant  l'aimer!...

Eugne Demolder, quel gai compagnon! Celui-l va nous ragaillardir! Son
oeuvre clate d'orgies joyeuses; elle est l'apothose de toutes les
passions du Flamand matrialiste et jouisseur.  ct d'Eugne Demolder,
Lemonnier semble un timide; mme chez de Coster, on ne trouve point une
sve aussi effervescente ni une telle dsinvolture dans l'talage des
indcences. Et puis, circulant par toute cette grossire dbauche, un
courant clair de mysticisme rafrachissant... En Demolder se confondent
merveilleusement la nature sensuelle et le caractre religieux de la
race flamande:

     Ainsi, crit Dsir Horrent[32], Demolder, par ce mlange de pit
     et de jovialit, montre qu'il appartient  la race des Flamands du
     littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent
     aux folies et aux saouleries des kermesses,  la race de ces marins
     et de ces pcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer
     refltent leur songe d'infini.

Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres crivains
de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les muses dans ses
livres. Seul, peut-tre, parmi les auteurs belges, il demeure aussi
indiffrent  la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaant les tableaux
d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint,
dirait-on, avec sa plume sur son papier. _La lgende d'Yperdamme_? Une
toile de Breughel. Voici, dans le mme dcor de la contre natale, la
mme cit imaginaire, la mme foule bariole et burlesque, les mmes
tonalits somptueuses, la mme puissance enveloppante de l'me
patriarcale. _Les Rcits de Nazareth_, _Le Royaume authentique du grand
Saint-Nicolas_, _Les Patins de la Reine de Hollande_, autant de lgendes
dans lesquelles Demolder accorde son got des descriptions sanguines 
un sens mystique dlicieux. Une oeuvre image et enflamme s'il en fut,
_la Route d'meraude_, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe
sicle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la
courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'poque.
Devant nos yeux dfilent les tableaux ralistes les plus oss. Nez
empourprs, trognes chauffes, silhouettes titubantes, buveurs en
ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie
sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait,
comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Tniers
et de Jordaens se dtacher de la toile, gesticuler, hurler... Ah! le
beau tapage, et que voil de grasses agapes dont se ft rgal notre
Gargantua! Mais nous assistons aussi  la visite difiante de Rembrandt
dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons rvler devant Kobus
illumin le mystre de son art et confier, avec quelle motion! comment
il conut _les Plerins d'Emmas_. Voici, d'autre part, la vie
grouillante et bigarre d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le
malheureux Kobus, ensorcel par Siska, se dgrade et oublie son art.
C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis,  Harlem,
inspir la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son
relvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperoit
des tableaux et gravures du Matre.

     Kobus pench sur les oeuvres se releva frmissant. Alors, au milieu
     de cette exhibition aprs faillite, de ce bazar qu'attendaient les
     enchres, au sein de cette foule qui suait le dsir du lucre, une
     rdemption s'opra d'un coup. L'appel mystrieux qui avait sonn
     dans les trompettes des anges de Lucas,  Leyde, chanta  nouveau
     dans l'me de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle
     nervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase
     frissonnante nagure incomprhensible pour lui, cette ivresse dans
     laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie
     des forces secrtes de sa nature et qui ne s'tait pas tarie[33].

Et le peintre ressuscit regagne le vieux moulin du pre Barent o il
illustrera sur ses toiles le dcor rconfortant du pays et les moeurs de
ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute
puissance de la nature.

Aprs cette reconstitution enthousiaste du XVIIe sicle hollandais,
Demolder, que dcidment le prsent sduit peu, tenta celle, plus
inattendue, du XVIIIe sicle franais, dans _Le Jardinier de la
Pompadour_. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en le de France: la
rgion de Melun, Bellevue, les mandres de la Seine formeront le cadre
de ces peintures nouvelles. Un pareil roman parat singulirement propre
 exciter notre curiosit, puisqu'il met en lumire l'empreinte de notre
culture sur Demolder. Jamais l'auteur de _La Route d'meraude_ n'aurait
crit le _Jardinier de la Pompadour_, s'il n'avait vcu dans les
environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude
jovialit aux minauderies de notre XVIIIe sicle? Ne risquait-il point
d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de
l-bas? N'allait-il point prter aux dames d'honneur de la Belle
Jardinire les allures dbrailles des gouges dans les kermesses? Telle
est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture
presque autant de mesure lgante que, jusqu'alors, de verve outre. Je
dis presque autant, car, malgr tout, et Dieu merci, il ne billonne
pas constamment sa virulence; certain repas de noce du _Jardinier de la
Pompadour_ et le genre de plaisanteries qui s'y changent font plutt
songer aux tableaux de Brower qu' ceux de Lancret. Toutefois, quelques
pages exceptes, Demolder devient le confrre de Watteau et de
Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la
grce, de la joliesse caressante.

     Soudain la brise rveilla tout  fait la Seine; dans un
     frmissement, sous le soleil ple en sa rondeur d'hostie, l'eau se
     pailleta d'argent. bloui, Jasmin regarda les spirales opalines que
     le vent poussait contre les buissons[34].

Ou bien:

     Jasmin s'arrta devant deux tubreuses. Blanches, sur leurs longues
     tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupt qui
     s'manait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu
     d'un groupe de bromlias bigarrs qui semblaient pris des
     nouvelles venues[35].

Voici d'autres tableaux o Demolder ne mnage aucune des touches tenues
et mignardes, des harmonies manires et prcieuses, si recherches au
XVIIIe sicle:

     Mme de Pompadour donnait souvent des ftes. Et Jasmin prenait grand
     plaisir  la voir clbrer par les seigneurs orgueilleux dont les
     habits  pans bouillonns se mariaient aux massifs et aux
     parterres, grce  leurs tons de fleurs de pommiers, de verts
     rsdas et de violettes fournis d'argent et d'or[36].

Plus loin:

     Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gnes ou de
     Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!)
     par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Jude. Les
     danseurs se tenaient  bras trs allongs,  cause des paniers 
     gondole ou  guridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait
     songer Jasmin  l'orgue de son glise au printemps, chantait:

     Nous n'irons plus au bois
     Les lauriers sont coups![37]

N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau?

Dans cet aimable roman o le jardinier, qui rpond au nom parfum de
Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a
des hrones, les fleurs; elles rpandent leur arme par tout le livre.
Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le
culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugne Demolder
s'imprgnent toujours d'une motion religieuse, ceux-l pntrs de
mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idal, et voil bien le secret de
leur vivifiante joie.

On a frquemment rapproch Georges Virrs de Georges Eekhoud, parce que
lui aussi clbre la Campine. Si _Les Gens du Tiest_ illustrent
l'existence d'une petite ville de province, _En pleine terre_, _La
Bruyre ardente_, _L'Inconnu tragique_ sont des hymnes brlants  ces
landes dsoles,  ces hommes qu'une destine invincible rive  leur
sol. Mais Virrs ressemble bien peu  Eekhoud! Ce chtelain, d'allure
lgante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour
les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent.
La vieille me religieuse des Flandres se perptue en lui. Comme les
autres romanciers, Virrs se proccupe fort de la plastique, il peint,
il peint mme des scnes violentes de dbauche ou de sang, mais jamais
il ne s'y complat, et je ne m'tonnerais point qu'il y vt un moyen de
rendre plus difiante la partie mystique de son oeuvre. Dans _La Bruyre
ardente_, Roek, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent
haineusement: Au fond des annes, au del des mmoires des plus
anciens, avait germ l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Roek
et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimiti dans toutes les veines;
c'tait le plus sr hritage des parents[39]. Cette rivalit dveloppe
chez les uns et les autres des sentiments dtestables, excite tous leurs
sens, les pousse au meurtre: de l, le lugubre et le tragique du livre.
Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la
silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu
prolixe, qu'elle synthtise, idalement et sans aucune invraisemblance,
parmi les crudits d'un ralisme aigu, la mysticit mdivale,
ataviquement perptue en cette terre campinoise avec l'hrocit calme
et la vertu sublime des vertus primitives[40].

Georges Virrs accorde  son style le plus grand soin. La distinction
naturelle s'accommode mal de formules banales. Il crit avec infiniment
de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que
de sensibilit souple et de dfrente motion.

     Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires
     d'anges. Le paysan avait mis la tte  la fentre, et la grce
     balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondment. La
     saveur de la Campine automnale flottait dans les premires lueurs
     de la journe. Un parfum de feuilles jaunies et l'arme des pins
     s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientt les terres
     arables dgagrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la
     senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y
     eut l'envahissement des bouffes chaudes qui venaient de la cour de
     la ferme[41].

Nous devons  un jeune crivain, Prosper-Henri Devos, le livre
remarquable qu'est _Monna Lisa_. Pour la premire fois, sans doute, un
romancier belge compose son oeuvre non point seulement pour peindre ou
crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de
dvelopper une ide. Voici la pense de Devos: la femme revient
fatalement  l'homme qui modela son me vierge; de mme l'artiste a
toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans
l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idalistes du roman,
trop touffu peut-tre, mais singulirement ardent et muscl, peuvent se
rsumer en ces quelques lignes:

     ... Ce n'est pas impunment que deux mes se mlent  l'heure o un
     grand rve vient en elles de s'allumer. Il les fond au mme creuset
     et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance premire.
     Chacun a laiss dans l'autre la moiti d'elle-mme. Ainsi leur
     amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils
     peuvent bien, loigns l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet
     amour reste immense et sacr[44].

Il convient aussi de rendre hommage au talent sincre et gnreux
d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie  la vie lamentable des
forats militaires ou dcrit avec crudit les maisons mal fames
d'Anvers. Voil une nature robuste et pleine de souffle, trs pitoyable
en mme temps aux dshrits, mais en hostilit manifeste avec toute
forme d'expression un peu tudie.

       *       *       *       *       *

 ct de ces crivains au temprament bouillant, dont le coloris brutal
blouit souvent, la Belgique possde des romanciers ou conteurs,
d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractre autrement paisible,
qui peignent avec des tonalits moins sanguines les paysages plus
aimables, les moeurs plus douces de leur contre. Les descriptions n'ont
ni l'envergure, ni l'hrosme de celles des auteurs flamands. N'tant
point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligs de s'expatrier pour
chercher la culture franaise, puisque en leurs veines circule du sang
latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province,
regardent autour d'eux, pas trs loin, puis nous offrent des dcors
discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement
fanatiques, avec un souci persistant de notations prcises ou de
subtilits psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que
sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au
matrialisme pais et au mysticisme se substituent la grce et
l'motion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs crits,
beaucoup plus largement que leurs confrres flamands, une bonhomie fort
touchante. Aussitt nous devenons amis avec eux; mme nous oublions un
peu que nous lisons un livre  la disposition de tout le monde.
L'histoire n'est-elle pas conte pour nous seuls dans la bonne intimit
d'une soire d'hiver?

Louis Delattre chrit la vie: il en observe les manifestations de
manire clairvoyante, les interprte avec indulgence, les clbre avec
amour. Tantt il dcrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales
qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont
gure de cach. Tantt il voque, en des rcits simples, nafs, aux
dialogues vifs et colors, les existences claires ou tristes des gens de
son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il
comprend si bien les petits, les humbles, leurs misres et jusqu' leurs
vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoy, pour pardonner
et rconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux btes! Le
ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout
parfum d'innocence et de bont! On se sent le coeur gros en lisant
l'agonie du pauvre Friquet qui avait tant de bonheur  tre chien...
Louis Delattre a dj beaucoup produit; un roman _La Loi de pch_, et
de nombreuses nouvelles runies en une vingtaine de volumes. _Les Contes
de mon village_, _Une Rose  la bouche_, _Les Carnets d'un mdecin de
village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop
peu connus en France, o Delattre se rvle un charmeur exquis dont la
familiarit n'exclut point la dlicatesse. Dans un rcent volume, _Le
Parfum des Buis_ avec six autres histoires pour exalter la radieuse
misre de vivre, son talent s'affirme encore plus sduisant, surtout
plus lev, plus difiant; et l'on dplore de ne point citer entirement
des rcits comme _La Bablutte_, _Le Rveillon de M. Piquet_, _La Chale
Maclotte_, d'un dveloppement ais, d'une langue alerte et image, d'une
tendresse si enveloppante. Voyez et coutez la marchande de marrons:

     C'est grande fte, demain. C'est Nol. Les sous sortent facilement
     des poches. Les pauvres eux-mmes trouvent quelques vieux liards
     couverts de vert de gris pour goter  la pulpe fumante des
     chtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir
     la boutique du feu. Les mains roules dans son tablier, elle
     pitine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots
     sur les dalles. Son visage frip tincelle comme une pomme rouge et
     ratatine, sous les replis de son chle de laine.

     Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'branlent 
     la petite glise voisine.

     Son nez goutte... Et elle agite la tte au rythme du bime-bame de
     bronze...

     Chauds, chauds, les marrons!

     Il lui semble  chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule,
     mais toute elle-mme, parcourt et couvre au galop la place autour
     d'elle. Comme elle attise le feu du rchaud, et retourne  pleines
     mains sur la tle les marrons qui roussissent et crpitent! De sa
     grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme
     sur une joyeuse cymbale... Voil! Elle fait son pauvre mtier ainsi
     qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons  vendre comme une
     autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fivre d'ardeur:
     et c'est la joie[45].

Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente  Louis Delattre.
Il dit le caractre douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les
Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un trs
beau et trs affligeant, dans lequel s'puisent lamentablement de
pauvres tres traqus par le malheur. Point de calamits bruyantes; une
histoire efface, qui se droule avec simplicit, comme si l'infortune
faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris
que les poux Leduc glissent  leur ruine, insensiblement, mais avec une
sret fatale; l'tau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette
peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobrit morne, trahit
l'immense piti et le brlant amour de Krains pour la profonde
souffrance des hommes.

Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant
d'Edmond Glesener, _Le Coeur de Franois Remy_. Le pauvre coeur de
Franois Remy, comme il est aimant, irrsolu, meurtri! Jamais Franois
ne trouve le courage de fuir la misrable vie o sa passion le rduit;
aprs la mort de Louise, il revient  la roulotte, tout de mme, par
lchet..., par amour! Avec quelle intelligence comprhensive, avec quel
tact, quelle pudeur, Glesener analyse la dtresse du malheureux!
Cependant, l'atmosphre du _Coeur de Franois Remy_ semble plus lumineuse
que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scnes
divertissantes l'animent; les notes claires se mlent aux notes
plaintives, les romances aux gmissements. Et puis de jolies
descriptions le fleurissent:

     Une fois on s'arrta dans une gorge solitaire, prs d'une maison
     entoure de prairies, au milieu desquelles un ruisseau talait une
     nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. Franois s'tant avanc
     pour mieux voir, aperut,  une fentre du rez-de-chausse, deux
     jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier
     o des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison
     et d'y vivre avec Louise jusqu' la fin de sa vie[46].

Ailleurs:

     C'taient de belles nuits d't, sereines et transparentes. Les
     forts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et
     pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argente,  travers
     laquelle le frisson de la feuille semblait continuer le
     frmissement des toiles. Un pre parfum, la respiration nocturne
     de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs
     ardentes traner au fond des bois, ou un cri de bte s'lever au
     loin, mlancolique comme un appel d'amour[47].

Ferdinand Bouch, avant de publier son recueil de contes, _Les
Chrysalides_, avait racont un drame d'amour farouche, en un roman trop
long, ingal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].

_Le Prestige_, _L'Impossible libert_, _Vieilles amours_ de Paul Andr
tmoignent galement, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un
effort trs heureux pour tudier les situations sentimentales complexes.
La littrature belge ne se montre point prodigue de romans
psychologiques, mais des oeuvres telles que celles d'Edmond Glesener et
de Paul Andr, autorisent toutes les esprances.

Maurice des Ombiaux nous ramne dans une atmosphre plus frivole et plus
joyeuse. Que n'est-il n en Flandre! Une pareille gaiet, une pareille
sve chez un Wallon! Avec lui, on ne se dlasse des kermesses qu'en
suivant les cortges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fte
perptuelle chez des Ombiaux. Aprs la lecture du _Joyau de la Mitre_,
de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tte vous
rsonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet
tourdissement, tant il rgne par les livres de bonne camaraderie
entranante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces
interminables numrations, pittoresques je veux bien, trop renouveles
toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de
la Mitre_. Le ct plus grave du talent de des Ombiaux apparat dans _Le
Maugr_ o se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques
des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse
abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.

Ces crivains, dont plus haut dj nous avons tent de fixer certaines
particularits, communient dans le culte de leur terre natale. Ils
n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un
chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays
wallon,  ses coteaux,  ses valles,  ses rivires. S'ils manquent
parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir
dlicieusement!

Nous voudrions prsenter maints autres romanciers ou conteurs belges,
mais cette tude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner
par le dtail toutes les productions d'une littrature que d'en indiquer
les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la
physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une
pliade d'crivains dont le mrite exigerait souvent plus d'attention.
Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment
d'apprcier la Posie, le Thtre ou la Critique.

_L'Aeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes 
Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur
Daxhelet, les pages dlicates d'Alfred Lavachery, les rcits coquets de
Sander Pierron rpandent encore le parfum de la contre wallonne ou du
Brabant.

Andr Fontainas dans _L'Indcis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel
surtout, dont les _mes de couleur_ attestent la sensibilit intuitive,
aigu et nuance, Henri Vignemal, nous guident avec ingniosit par le
ddale des complications de l'me.

Albert Mockel dveloppe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour
les enfants d'hier_.

Les _Escales galantes_ permettent de goter l'art probe et l'lgance
libertine d'Andr Ruyters.

D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font
revivre l'antiquit par des ouvrages comme _Leucono_ ou le _Peplos
vert_, constells d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voil
loin de la valle mosane!

Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique,
_La Cit ardente_, tincelante pope  la gloire de Lige.

Dans un genre diffrent, et sans omettre ni l'ironiste Charles
Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus 
l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de
Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de
Lopold Courouble qui,  en croire Eugne Gilbert, dcouvrit le frisson
de l'humour belge. En tous les cas, la parent de _La Famille
Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute...

En face de tant d'oeuvres varies, ingales, mais gnralement bien en
chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands,
chantent la vie, pre ou facile, dvergonde ou raffine, qui, toutes,
honorent l'effort et la lutte, s'estompe misrablement la silhouette
falote d'un roman dont la sduction morbide conquit Paris jadis,
_Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le dcor fig de
Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthnique, accommode aux gots
d'un public perverti. Ce livre dsolant engourdit l'me, use l'nergie,
son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder
intacte l'impression de belle sant gaillarde et fire que nous a donne
le roman belge.




III

LA POSIE


Qui prtend considrer le mouvement de la posie en Belgique, depuis
trente ans, se pose ncessairement cette question: dans quelle mesure
l'influence de la posie franaise du XIXe sicle s'est-elle manifeste,
plus prcisment celle du romantisme et de l'cole parnassienne?

Si l'on excepte certaines parties de l'oeuvre d'mile Verhaeren, le
romantisme n'a gure impressionn les potes belges[49]. Quoi
d'tonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement
consentie qu'un temprament. Or comment concevoir la fusion, chez le
mme individu, de la nature encline  l'exaltation bruyante des
sentiments avec celle que le monde extrieur sollicite avant tout? L'art
essentiellement plastique des crivains belges ne pouvait s'accommoder
du romantisme.

Par contre, aux potes encore vacillants de la Jeune Belgique qui
commencrent d'crire entre 1880 et 1885, les thories parnassiennes
offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colors, des
formules luxueuses, des images richement ciseles sduisait leur
penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne rsista. Thodore
Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, mile Verhaeren
lui-mme, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de
Jos Maria de Heredia[50]. En mme temps, certains d'entre eux se
laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une
tempte de Baudelairisme svit alors sur la Jeune Belgique, dont les
remous bouillonnrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle
soumission de quelques-uns aux tendances franaises anantit chez eux
toute originalit et les rduisit au rle de versificateurs
consciencieux. Nous rprouvons le despotisme, mme non voulu, de notre
culture. Son rle est de complter, en en adoucissant l'expression, le
temprament d'une autre race, non point de le paralyser.

Les coles littraires n'ont jamais asservi que les crivains dnus de
personnalit. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren,
rejettent toute tutelle. La seconde gnration de la Jeune Belgique,
les Maurice Maeterlinck, les Grgoire Le Roy, les Charles van Lerberghe,
ne s'y soumettent dj plus. C'est qu' cette poque, de 1885  1890, se
produit un violent mouvement de raction contre la rigidit
impersonnelle de l'cole parnassienne; le symbolisme nat et se
dveloppe. Chose trange: la petite phalange qui lutte aux cts de
Stphane Mallarm se compose, en grande partie, d'trangers; Jean
Moras, mile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins
que Gustave Kahn ou Henri de Rgnier,  dfendre une nouvelle conception
de la posie, et, convenons-en, de la vie.  d'autres le soin d'examiner
le monde comme une pice d'orfvrerie! Eux le voient sans cesse
renouvel,  travers leur sensibilit intime et mouvante: pour traduire
la souplesse, la fluidit de leurs mobiles impressions, il leur faut
bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mtre le
rythme.

J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: Vous
expliquiez tout  l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au
sens plastique des littrateurs belges et maintenant vous devez vous
incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renonc  l'art
pictural des parnassiens pour une posie d'motion intrieure; n'est-on
pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du
romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si diffrentes
de ces deux mouvements littraires  l'gard des potes belges?
L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse
introduction  _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrde de
Visan dclare: les symbolistes continuent le romantisme en
l'largissant, et plus loin,  la page 76: ... de recherches
objectives sur les origines franaises du symbolisme, on retire cette
certitude que notre gnration continue l'volution naturelle du
romantisme vers une posie plus lyrique et plus intrieure. Nous
n'avons pas  examiner les titres de parent du symbolisme avec le
romantisme. Loin de protester contre les ides de Tancrde de Visan,
nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme
trouve dans le chant de la vie intrieure sa fin, sa raison d'tre. Au
contraire, les symbolistes demandent  leurs sentiments intimes de les
aider  mieux apprcier le monde; ils en disposent comme d'un moyen,
pour voir, reprsenter, dcrire. Les potes belges symbolistes ne
cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur coeur autant
qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe crivait 
propos de sa _Chanson d've_, pome symboliste par excellence:

     Tous mes pomes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des
     tableaux. Ma _Chanson d've_ est peinte autant que chante. C'est
     trs juste. J'allais passer des heures le matin, des heures
     d'adoration ravie, devant telle oeuvre comme _La Naissance de Vnus_
     de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Lonard, et je rentrais dans
     mon jardin d've de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet
     blouissement[52].

Je crois, me sparant sur ce point de Tancrde de Visan, du moins en ce
qui concerne les potes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est
plus _dcrit_ que _chant_. Et sans doute convient-il d'expliquer par
cette facult la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez
ceux que les dernires vagues de la mare romantique n'avaient pu
entraner.

       *       *       *       *       *

Si les _Rimes de Joie_ de Thodore Hannon[53] rappellent souvent les
pomes somptueusement ouvrags de Thophile Gautier par le choix de
qualificatifs prcieux et de mots scintillants, elles font surtout
penser  Baudelaire: mme got pour les charmes pernicieux de la femme,
mme obsession de fleurs fanes, de parfums malsains et de vice, mme
atmosphre de dcouragement, de rancoeur... En lisant les _Rimes de
Joie_, on ne peut s'empcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant,
malgr la diffrence des titres, les inspirations morbides se
ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents
luxurieux.

Quelques strophes de Thodore Hannon en feront foi:

     Sachant mon dgot libertin
     Pour ce que le sang jeune claire
     De son hmatine,--un matin
     Tu te maquillas pour me plaire.

     Tu connais le bizarre aimant
     Et les attirances damnes
     Qu'ont pour moi les choses fanes
     Troublantes dsesprment:

     Boutons d'un soir morts sur la tige,
     Larmes des aubes sans lueurs,
     Parfums vents et tueurs
     Sur lesquels mon me voltige[54].

Iwan Gilkin runit sous ce titre significatif _La Nuit_, des pomes
imprgns de la mme nervosit, du mme pessimisme baudelairiens.

     Je suis un mdecin qui dissque les mes
     Penchant mon front fivreux sur les corruptions,
     Les vices, les pchs et les perversions
     De l'instinct primitif en apptits infmes.

Gilkin est obsd par les ides de dbauche et de mort; il aperoit
partout la ruse, la haine et dcrit une bien triste humanit.

     Dans la rue, au thtre, au bal, je dcompose
     Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal,
     Qui sous les teints cuivrs, la graisse ou la chlorose,
     Dcoupe en grimaant un profil d'animal.

     La brute qui vgte au fond de l'me impose
     Au galbe lentement son rictus bestial;
     L'tre humain se dissout et se mtamorphose
     En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.

     L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure,
     Sous le faux vernis des civilisations
     Trahissent lchement notre ignoble nature;

     Les muscles vigoureux et les carnations
     Superbes font aux os d'inutiles toilettes
     O transparat l'horreur intime des squelettes![55]

Le sonnet intitul _Fmina_ fltrit odieusement la femme. Une odeur cre
de mensonge et de dpravation empoisonne presque tous les pomes; aucune
clart dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:

     Deux grands camlias, l'un blanc, l'autre carlate,
     Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux,
     Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
     Leur lumire jumelle ainsi qu'un phare clate.

     Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
     La chevelure sombre et houleuse, o je veux
     Lcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes voeux
     En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,

     Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
     Avec un bercement lent et lourd de frgates,
     Comme avant le combat arborent leurs couleurs.

     Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates
     Et des pleurs d'opale, o je bois tour  tour
     Le capiteux xrs et l'orgeat de l'amour[56].

Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement
de sensualit, de richesse, de posie dans La Chevelure de Baudelaire!

     Je plongerai ma tte amoureuse d'ivresse
     Dans ce noir ocan o l'autre est enferm;
     Et mon esprit subtil que le roulis caresse
     Saura vous retrouver,  fconde paresse,
     Infinis bercements du loisir embaum!

     Cheveux bleus, pavillon de tnbres tendues,
     Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
     Sur les bords duvets de vos mches tordues
     Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
     De l'huile de coco, du musc et du goudron.

     Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinire lourde

     Smera le rubis, la perle et le saphir,
     Afin qu' mon dsir tu ne sois jamais sourde!
     N'es-tu pas l'oasis o je rve, et la gourde
     O je hume  longs traits le vin du souvenir![57]

Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la
philosophie plus rconfortante de son pome dramatique _Promthe_,
surtout les petites posies et aimables odelettes qu'il prsente sous
cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_.

     Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux.
         Chantons la joie!
     Il pleut des roses dans mon coeur, et dans les cieux,
         L'azur flamboie[58].

L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des tats d'me de rechange! Il
assouplit son art aux thmes les plus varis, fait montre d'une grande
dextrit. Que n'est-il moins froid et plus personnel!

Albert Giraud? Un parfait pote, expert, soigneux, lgant. Son oeuvre,
toute parnassienne, voque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de
_Hors du sicle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des
_Trophes_. Souvenez-vous des _Conqurants_:

     Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,
     Fatigus de porter leurs misres hautaines,
     De Palos de Moguer, routiers et capitaines
     Partaient, ivres d'un rve hroque et brutal.

     Ils allaient conqurir le fabuleux mtal
     Que Cipango mrit dans ses mines lointaines,
     Et les vents alizs inclinaient leurs antennes
     Aux bords mystrieux du monde occidental,

     Chaque soir, esprant des lendemains piques,
     L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
     Enchantait leur sommeil d'un mirage dor;

     Ou penchs  l'avant des blanches caravelles,
     Ils regardaient monter en un ciel ignor
     Du fond de l'Ocan des toiles nouvelles[59].

En face, placez ces autres Conqurants ddis  Camille Lemonnier:

     Ta gloire voque en moi ces navires houleux
     Que de fiers conqurants aux gestes magntiques
     Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,
     Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.

     Ils mettaient  la voile en ces soirs merveilleux
     O le ciel, enflamm de rougeurs prophtiques
     Verse royalement ses richesses mystiques
     Dans le coeur dilat des marins orgueilleux.

     Et les hommes du port, demeurs sur les grves,
     Regardaient s'enfoncer les mts, comme des rves,
     Dans l'blouissement de l'horizon vermeil;

     Et leurs cerveaux obscurs,  la fin de leur ge,
     Se rappelaient encore le splendide mirage
     De ces grands vaisseaux noirs entrs dans le soleil[60].

La muse d'Albert Giraud, effarouche par la vie prsente, se rfugie
dans les sicles passs:

     Puisque je n'ai pu vivre en ces sicles magiques,
     Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui,
     Je m'exile  jamais dans ces vers nostalgiques
     Et mon coeur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.

C'est donc  ces sicles magiques de la Renaissance que Giraud demande
presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui dcouvrir, pour
cela, une me romantique? Heredia, lui aussi, a chant la Renaissance!
Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de
Giraud, sans songer aussitt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo.
Qu'on en juge:

     Le peuple a vu passer des hommes nergiques,
     Au masque imprieux, charg de volont,
     Parlant haut dans leur force et dans leur majest
     Pour tirer du sommeil les races lthargiques.

     Jetant au vent du ciel des syllabes magiques,
     Leur verbe qui vibrait d'une pre charit,
     S'emplissait, pour venger l'idal insult,
     De glaives menaants et de buccins tragiques,

     La foule a retenu leur nom mystrieux
     Et le lance parfois en chos glorieux
     Dans l'acclamation d'une ardente victoire.

     Le marbre lgendaire o vit leur souvenir
     S'lve sur le seuil clatant de l'histoire,
     Et leur geste indign traverse l'avenir[61].

Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu
court,  la frmissante chevauche de la _Lgende des Sicles_; tout de
mme, c'est un arrire-petit-cousin...

_Hors du sicle_, le chef-d'oeuvre d'Albert Giraud, voque ces galeries
de portraits o les anctres occupent les places d'honneur. Ils ont tous
grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:

     Qui pleure d'tre heureux et dont la tte lasse
     Plie adorablement sous l'orgueil de sa race,
     Comme sous un tragique et trop pesant cimier...

Au palais des Borgia,

     Sigent dans l'carlate et les appels de cor
     Les cardinaux romains rouges comme des laves.

Puis, dans les dcors clatants d'autrefois, les princes arrogants et
cruels, les fiers aventuriers chamarrs d'or... Certains tableaux des
_Dernires Ftes_ sont aussi flambants:

     Primat de Chypre, prince vque d'Amathonte
     Patrice de Byzance  la crosse d'orgueil,
     Sous les plis fminins de sa robe de honte,
     Monseigneur de Paphos rve dans son fauteuil

     Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
     Au souffle d'ventails de pourpre, regard
     Du vitrail carlate o des flammes fleuries
     Versent de l'or qui brle et du soleil fard,

     Et dans ce fier dcor de rubis et de laves
     Qu'exaspre un dsir d'tre plus rouge encor,
     coute loin, l-bas, aux bouches des esclaves,
     Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].

Le mme talent se manifeste dans des recueils plus rcents, _La
Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourpre_ (1912).

La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare
et ennoblit tous ses pomes; mais aussi leur impose parfois une allure
un peu guinde, nuit  leur simplicit,  leur bonne grce: la plupart
manquent d'motion. Albert Giraud possde les qualits d'un admirable
joaillier, il reste trop insensible aux misres et aux gloires de la
vie. Rarement, il consent  rentrer dans le sicle; il prfre badiner
avec Pierrot son cousin par la Lune[63], et ne rien voir, ne rien
entendre qui rponde mal  ses exigences artistiques.

     La multitude abjecte est par moi dteste.
     Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil;
     Et pour m'ensevelir loin de la foule athe,
     Je saurai me construire un monument d'orgueil.

Le nom de Valre Gille parat insparable de ceux d'Iwan Gilkin et
d'Albert Giraud. Sa muse impassible est,  n'en point douter, parente
des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Chteau des Merveilles_,
_La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'bne_ renferment des
vers conformes aux rgles de la mtrique. Le second de ces recueils nous
offre des pomes inspirs de l'antiquit, La Douleur d'Hracls, La
Naissance d'Apollon, La Prire d'Hippolyte, ou des descriptions de
paysages. Il convient d'en apprcier la ddicace:

     Aux potes Iwan Gilkin et Albert Giraud
      mes chers amis
     En souvenir
     De notre campagne littraire
     Pour le triomphe
     De la tradition franaise
     En Belgique.

Je veux croire que le jour o l'Acadmie Franaise couronna _La
Cithare_, elle entendit surtout tmoigner sa reconnaissance au membre
de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans  crer
dans leur pays un mouvement littraire analogue au ntre et qui y ont
russi, en flicitant le pote d'un volume remarquable de posies
antiques o se retrouve l'inspiration d'Andr Chnier et de Leconte de
Lisle[64].

Cet chantillon des produits Valre Gille:

     Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.
     Allant et revenant, de nombreux laboureurs
      pas pesants et srs conduisaient la charrue.
     La terre nourricire, en tous sens parcourue,
     Montrait son limon gras dans le creux du sillon;
     Les boeufs lourds se htaient, presss par l'aiguillon.
     Lorsqu'au bout de la glbe, admirant leur ouvrage.
     Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,
     Un serviteur plac sur un tertre voisin
     Offrait  chacun d'eux une coupe de vin[65]

Estimons tous ces potes pour des ouvriers probes. Mais comme ils
manquent de temprament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des
parnassiens ou tentent de se composer une sensibilit  la Baudelaire.
La perfection de leur mtier n'a d'gale qu'une impersonnalit dont,
depuis l'abb Delille, peu de potes avaient donn la preuve.

       *       *       *       *       *

Georges Rodenbach connut tt la gloire parisienne: elle ne lui survcut
gure... Pour relle qu'ait t sur lui l'influence de Baudelaire et de
Franois Coppe, gardons-nous de l'exagrer: son motion porte une
marque originale et nous rencontrerons dans cette tude peu de natures
aussi affines que la sienne. Rodenbach reprsente intensment la
religiosit de l'me flamande,  aucun degr il ne traduit son
exubrance. L'atmosphre dsole et dsolante de Bruges devait
impressionner une imagination maladive, branle dj par des deuils de
famille. Rodenbach a trouv en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie
matresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la clbre dans des
vers qui ressemblent plus aune prire des morts qu' un _Te Deum_.
Attir par tout ce qui se fane et disparat, Rodenbach craint la
lumire, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le
silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne  cette
jouissance mystique.

Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Rgne du Silence_, _Le
Miroir du ciel natal_, les leitmotive gmissent, monotones et lents.
L'inspiration reste toujours enferme, clotre en une troite sphre,
mais elle rvle une manire de sentir bien propre  Rodenbach et comme
un besoin morbide de sangloter ternellement, sur le mme ton, la mme
litanie navrante. De l, un rythme d'une musique pntrante, qui nous
alanguit, nous dsempare, nous prend de force!

Les pomes intimistes voquent la maison paternelle, la vie des
chambres:

     Les chambres vraiment sont de vieilles gens
     Sachant des secrets, sachant des histoires,
     --Ah! quels confidents toujours indulgents!
     Qu'elles ont cachs dans les vitres noires,
     Qu'elles ont cachs au fond des miroirs
     O leur chute lente est encore en fuite
     Et se continue  travers les soirs,
     Chute de secrets dont nul ne s'bruite![66]

Ils chantent encore la tendre socit des lampes:

     La lampe est une calme amie
     Qui nous console et nous conseille
     Chaque soir de la vie;

     La lampe est une soeur
     Qui nous montre son coeur
     Comme un soleil[67]

Et puis, passent les femmes en mantes:

     Les Mantes! Les Mantes!
     De leur obscurit, l'obscurit s'augmente!
     Elles ont toujours l'air d'apporter un dsastre.

Et puis, viennent les communiantes:

     Les premires communiantes toutes blanches

Et puis, sonnent les cloches:

     Les cloches ont de vastes hymnes
     Si lgres dans l'aube,
     Qu'on les croirait en robes
     De mousseline.

Et quelle dsesprance fatale dans ces vers dont s'exhale la mlancolie
lourde et oppressante des dimanches!

     Dimanche, c'tait jour de lentes promenades
     Par des quais endormis, de vastes esplanades,
     Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort
     O le brouillard,  peine une heure, se dissipe...
     Dimanche! ah! quel silence! Et l'me qui se fripe
      tout ce petit vent acidul du nord!
     Silence du dimanche autour du Sminaire
     Et silence partout Place de l'vch
     O divaguait parfois le bruit endimanch
     D'une cloche trs vieille et valtudinaire[68].

La grce plaintive des pomes de Rodenbach devient trop aisment mivre
et prcieuse; elle irrite autant qu'elle charme.

Comme Rodenbach terminait ses tudes au collge des Jsuites de Gand,
trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientt distraire
de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grgoire Le Roy, Charles
van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinits que celle de l'ge.
Ils suivaient les cours de l'Universit de Gand en 1886, et venaient de
publier leurs tout premiers vers  Paris dans _La Pliade_ de Rodolphe
Darzens (o Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils
demandrent  Rodenbach l'hospitalit de _la Jeune Belgique_. Le talent
de l'an et les leurs se touchaient par quelque ct si l'on observe
que tous quatre inclinaient  chanter l'me des choses. Mais les trois
amis du collge Sainte-Barbe se laissaient sduire, Maeterlinck plus que
les autres, par l'art de Stphane Mallarm. De cette poque  peu prs
datent les _Serres chaudes_[69], petits pomes d'un symbolisme outr et
parfois incohrent, inquiets et mystrieux, annonciateurs de l'oeuvre
dramatique prochaine.

     Mon me est malade aujourd'hui,
     Mon me est malade d'absence,
     Mon me a le mal des silences
     Et mes yeux l'clairent d'ennui.

     J'entrevois d'immobiles chasses,
     Sous les fouets bleus des souvenirs,
     Et les chiens secrets des dsirs
     Passent le long des pistes lasses.

      travers de tides forts
     Je vois les meutes de mes songes,
     Et vers les cerfs blancs des mensonges
     Les jaunes flches des regrets.

     Mon Dieu, mes dsirs hors d'haleine,
     Les tides dsirs de mes yeux,
     Ont voil de souffles trop bleus
     La lune dont mon me est pleine[70].

_Mon Coeur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les
titres dj pleins de souffrance des livres de Grgoire Le Roy.
Regardant autour de lui les misres et les peines, il les dit,
simplement, navement, avec une tendresse comprhensive et une
rsignation douce.

     Dans la misre de mon coeur
     Dans ma solitude et ma peine
     Dans l'immmoriale plaine
     De mon pass tout en douceur,
     Sous un peu de lune d'amour,
     Par une ple fin de jour,
     Trois blanches filles taciturnes
     Plus tnbreuses, plus nocturnes
     Que la polaire et vaine plaine,
     Trois blanches filles ont pass
     Sur un peu de lune d'amour...
     Et c'est cela tout mon pass[71].

Mais:

     coutez le joueur d'orgue
     Qui trane sa pauvre romance
      travers les heures mornes
     De cet aprs-midi de dimanche.
     coutez sa musique... et votre me,
     Il fait renatre le pass!
     La chanson qui grince et qui pleure
     Et qui n'est plus la vraie chanson,
     C'est dans votre enfance meilleure,
     Une heure, rien qu'une heure,
     Mais l-bas, dans la bonne maison,
     coutez l'orgue des chimres,
     Voyez en vous tous les mystres
     De cette musique alanguie[72].

J'eusse aim pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La
Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_.

Grgoire Le Roy est un trs pur pote, au rythme joliment lass, dont
l'motion chante en notes chaudes et troublantes.

Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien
l'impression d'un officier nergique; en ralit, il fut un timide et un
faible; cet homme  la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui
adressait la parole; tous ceux qui l'approchrent s'accordent sur la
candeur de son me enfantine. Van Lerberghe, aprs de solides tudes
classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vcut 
Londres,  Dresde,  Munich,  Rome,  Florence (sans parler des fugues
en France), observa les diffrentes civilisations et s'enrichit  leur
contact. J'attire l'attention sur ces sjours de Van Lerberghe 
l'tranger, car les littrateurs belges, si l'on en excepte une
demi-douzaine, apprcient trop frquemment le monde depuis Bruxelles ou
Paris. Encore que n'ayant jamais accord de trs longs moments  notre
pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les crivains dont nous nous
occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous
qu'il appartenait par sa mre  la Wallonie. Du Flamand, il ne connut
jamais la truculence et perdit vite toute religiosit. Naturellement
fort dlicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il
affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilit
dj si veille s'exaspra, son got des nuances se subtilisa.

Charles van Lerberghe avait donn ds 1889, un petit drame symboliste,
_Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant
neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits pomes
suaves, d'une musique dlicieusement frache, clairs et nafs, tels
certains tableaux de primitifs, vous semblez composs pour des vierges,
vous tes des pomes blancs!

     Dans une barque d'Orient
     S'en revenaient trois jeunes filles;
     Trois jeunes filles d'Orient
     S'en revenaient en barque d'or!

     Une qui tait noire,
     Et qui tenait le gouvernail
     Sur ses lvres, aux roses essences,
     Nous rapportait d'tranges histoires
     Dans le silence!

     Une qui tait brune,
     Et qui tenait la voile en main,
     Et dont les pieds taient ails,
     Nous rapportait des gestes d'ange
     En son immobilit!

     Mais une qui tait blonde,
     Qui dormait  l'avant,
     Dont les cheveux tombaient dans l'onde,
     Comme du soleil levant,
     Nous rapportait, sous ses paupires,
     La Lumire[74].

Ou encore:

      quoi dans ce matin d'avril,
     Si douce et d'ombre enveloppe,
     La chre enfant au coeur subtil
     Est-elle ainsi tout occupe?

     La trace blonde de ses pas
     Se perd parmi les grilles closes...
     Je ne sais pas, je ne sais pas!
     Ce sont d'impntrables choses.

     Pensivement, d'un geste lent,
     En longue robe, en robe  queue,
     Sur le soleil au rouet blanc
      filer de la laine bleue;

      sourire  son rve encor
     Avec ses yeux de fiance,
      tresser des feuillages d'or
     Parmi les lys de sa pense[75].

Aprs les _Entrevisions_, Van Lerberghe commena de visiter le monde.
Les annes vcues hors de Belgique dvelopprent chez lui l'amour de la
vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conut ce
pome assez long pour former tout un livre, _La Chanson d've_.

Bien des fragments de _la Chanson d've_ furent crits  Florence.
Quelques impressions du pote claireront l'influence sur lui de
l'atmosphre florentine:

     ... La belle poque que celle de notre sjour,  Mockel et  moi, 
     Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.

     Nous vcmes l tout le bel t de 1901, aprs avoir vcu ensemble
      Rome, tout le printemps prcdent.

     C'tait dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline
     d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin
     magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hant, en plus, de
     beaux fantmes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air
     mme est satur,  Florence. C'est l que nous crivions
     l'aprs-midi et le soir d'ordinaire, aprs nous tre pntrs, le
     matin, dans les muses et les glises, de pure beaut[76].

       *       *       *       *       *

Ce dcor enchanteur inspira  Van Lerberghe une oeuvre d'une pure beaut,
elle aussi:

     _La Chanson d've_, crit Albert Mockel, au cours de la trs
     remarquable tude qu'il consacra  son ami[77] c'est la divine
     enfance de la premire femme, mais c'est aussi la lgende ternelle
     de la jeune fille qui s'veille de l'innocence  l'amour, 
     l'ivresse de comprendre et  la tristesse de savoir.

     Rien de cela ne sera directement expliqu, car ce n'est pas une
     dissertation qu'un pome. Mais tout apparatra peu  peu dans une
     lumire de rve; les nuages se joindront pour se prter une
     mutuelle force et les ides vont natre avec elle dans une
     tremblante clart.

Et, en effet, dans ce dlicieux pome, Van Lerberghe se gardera de rien
prciser, il suggrera les sensations grce  des sons, des couleurs,
des armes, des murmures, des frlements, des effluves soudaines,
phmres, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible 
l'Invisible, le Rel  l'Irrel, grce  ces mille impressions menues et
fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous
continuera de chanter _La Chanson d've_... Van Lerberghe s'vade
dlibrment de la mtrique rgulire qui nuit souvent au plein
panouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes
ailes, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.

Les Premires Paroles nous disent une ve merveille, tourdie de la
splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience
d'elle-mme, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle
admire tout et ne sait rien:

     Ne suis-je vous, n'tes-vous moi,
      choses que de mes doigts
     Je touche, et de la lumire
     De mes yeux blouis?
     Fleurs o je respire, soleil o je luis,
     me qui penses
     Qui peut me dire o je finis,
     O je commence?

     Ah que mon coeur infiniment
     Partout se retrouve! Que votre sve
     C'est mon sang!
     Comme un beau fleuve,
     En toutes choses la mme vie coule
     Et nous rvons le mme rve[78].

Cette premire partie de _La Chanson d've_ est d'une limpidit
cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste
lumire! Elle nous apparat un peu comme en un rve thr,  travers la
transparence d'une bue d'or. On n'oserait la lire  voix trop haute: sa
gracilit mystrieuse oblige au recueillement.

Mais ve, insensiblement, s'meut et s'inquite de sensations
nouvelles...

     Or Vnus, une nuit, vint m'apporter des roses.

     Et je lui dis:  reine
     Comme ce nom dont mes lvres apprennent
     Le murmure bloui,
     Suavement sonne dans le silence,
     Et comme ta prsence,
     A parfum la nuit!
     Devant toi, mes anges s'inclinent.
     Et je t'adore, et je cherche en mon coeur
     Des paroles qui soient,
     Comme ta grce et ta beaut divines.
     Mais hlas! Nos mes humaines
     N'ont, pour dire leurs bonheurs,
     Comme leurs peines,
     Qu'un murmure ineffable, et des pleurs...


     Et tout  coup, dans le son de ma voix,
      travers l'air plein de chants et de roses,
     Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,
     Doucement vint vers moi...
     Et je sentis sur mon coeur embras.
     Comme des lvres se poser[80].

Bientt la Tentation se fait plus insistante, le chant des sirnes
plus invitant...

      Sirnes, sirnes!...
     Que vous chantez bien,
     Au rythme gai des flots,
     Cette chanson des eaux,
     Dont vos mes sont faites,
     Et qu'elle est belle,
     Sur vos lvres,
     Sa vrit nouvelle!
     Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'me?
     Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]

Et la mlodie ensorcelante des sirnes insinue son exquis poison:

     ..... Parfois, les nuits de lune,
     Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une
     Dsire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,
     Celle dont le parfum fit plus tides les eaux,
     Et dont le cri voil lointainement appelle.
     Et soudain, toutes deux se trouvent et se mlent,
     Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
     Ensemble, cument, crient, clatent et s'croulent,
     Et sans doute est-ce l ce que l'on nomme amour.

     Comme sous un baiser, les vagues  l'entour
     S'apaisent, l'aube nat, une haleine se lve;
     La vivante lumire a dissip le rve,
     Les yeux couleur de mer dans la mer sont pars,
     La clart de ses eaux s'est faite leur regard.
     On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,
     On sent parmi la mer ses lvres se dissoudre.
     Ses mains s'tendre, et sa chevelure qui fond,
     Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.

     On se sent une chose immense et qui respire,
     Qui s'abaisse et s'lve, que le ciel attire
     Et qu'un souffle parpille en cumes de fleurs.
     On est on ne sait quoi qui est toute la mer.
     Et sans doute est-ce l ce qu'on nomme mourir[82].

La nature entire devient complice des sirnes; et la senteur des
arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des
oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsdent l'esprit et les
sens d've, l'enlacent, l'treignent, la brisent...

Elle a commis La Faute, elle a cueilli le beau fruit d'or:

     Je l'ai cueilli! Je l'ai got,
     Le beau fruit qui enivre
     D'orgueil et je vis!
     Je l'ai got de mes lvres
     Le fruit dlicieux de vertige infini,
     Mon me chante, mes yeux s'ouvrent
     Je suis gale  Dieu[83]!

ve a cess de croire en Dieu:

     Mon me sois joyeuse!
     Il n'existe pas; Il n'existe plus.
     Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,
     Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,
     Je le sais du soleil, des toiles, des roses,
     De toutes les choses qui l'ont vaincu.
     Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!

Alors l'amour se manifeste comme une ralit; ve l'observe, le comprend
en toutes choses, elle l'exalte et le clbre dans les fleurs, dans les
souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans les mille voix
claires des fontaines. Mais dj elle s'identifie  toutes ces
expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la
fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit
bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus  rendre la
frnsie de son dlire, ve danse maintenant dans la belle nuit bleue,
sous la lune qui se lve, ve danse et danse et chante...

     Et je danse et je chante et danse encore
     Je danse nue blouie et superbe
     Comme un serpent dans les hautes herbes.
     Je rampe et rampe dans les airs
     Comme une flamme de l'enfer.

     Je danse aile, frmissante et sonore,
     Au fond du tourbillon vivant,
     Du tourbillon qui me dvore,
     Du tourbillon o je descends.

     Je danse jusqu' ce que j'en sois lasse,
     L'me enivre et chancelante
     Du vin de la danse,
     Et du vin de mon sang[85].

 la suavit de cette musique enjleuse! Et la magie de ce rythme! 
cette apothose ferique de la femme, en qui se confondent toutes les
nergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!

ve sait, mais ve est triste de savoir. Depuis qu'elle a pntr le
mystre, l'den change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, ve dsire
la mort, ve appelle la mort et l'ange Azral vient:

     Il souffle la flamme, teint le bruit,
     Met le silence de sa bouche
     Sur la bouche qui sourit,
     Et pose doucement, sur le coeur qui s'apaise
     Sa main qui ne pse
     Pas plus qu'une fleur[86].

Telle est la _Chanson d've_. Pote de l'ineffable, crit Albert
Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui,
tant de trsors chappent  la critique et ne relvent que du coeur! Il
faut lire sa _Chanson d've_ et la sentir, non point la commenter. Elle
ne peut vraiment se comparer  rien[87], ni  une peinture de
Botticelli, ni  une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais
surtout, dans une atmosphre diapre et irise, l'ternelle chanson de
l'me humaine, qui bouleverse profondment et nous lve vers la beaut
claire. En elle se devinent les vellits, les indcisions, les pudeurs,
les dsirs, les tmrits, les triomphes, les ivresses de la vie, puis
ses dsillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe
est nimb d'un mysticisme difiant, les descriptions capiteuses de son
den semblent purifies par la caresse des anges et les volupts
terrestres comme spiritualises...  l'admirable _Chanson d've_ je dois
d'avoir prouv, peut-tre, le sens mystrieux de ces mots: puissance
de la grce.

Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui
consacrer l'une des tudes les plus ferventes que je connaisse, l'amiti
n'tait pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut
lgitimement reprsenter aujourd'hui le pote disparu.

Albert Mockel, l'un des tout premiers, crivit en vers libres et je n'en
vois point qui se soient autant inspirs de la musique. Lui, chante plus
qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu nave_ et _Clarts_ voquent des
cahiers de lieder.

Mockel se maintient constamment, selon l'expression image de Tancrde
de Visan, en tat d'aspiration lyrique.

     Mockel, crit son distingu commentateur[89], par sa thse de
     l'aspiration poursuivie  travers les transformations d'une me en
     perptuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux
     tats d'esprit potique manifest  la fin du XIXe sicle et qui
     pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme
     d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associs,
     s'efforce de mouler aussi troitement que possible l'inspiration
     subjective du pote sur les manifestations extrieures de la
     ralit mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le mme
     transport la vie, qui est mobilit, continu, etc., avec
     l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.

_Chantefable un peu nave_ et _Clarts_ illustrent cette conception.
D'abord l'ingnuit de l'adolescence se trouble de toutes les
manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus
prcises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un
renouvellement perptuel d'impressions fugitives, l'me du pote doit
s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes
pages de Mockel dcrivent le cours, prend la signification d'un symbole
essentiel.

Mockel a l'esprit prcis, mticuleux, avide des finesses les plus
subtiles; pour atteindre un but, il rpugne aux lignes droites, les
chemins compliqus lui plaisent qui invitent  fouiller la contre avec
soin; parfois la simplicit de l'oeuvre en souffre, mais peu de potes
possdent, au mme degr, le tact, l'intuition, surtout ce charme
berceur, enlaant, fminin sans trop de mivrerie, auquel on ne rsiste
gure:

     De loin, de loin, on ne sait d'o
     Un homme arriva qui portait une lyre,
     Et ses yeux taient clairs comme ceux d'un fou,
     Et il chantait, et il chantait,
     Aux cordes brves de la lyre,
     L'amour des femmes, le vain languir,
     Sur sa lyre[90].

Je regrette de ne pouvoir faire connatre tout le dlicieux Mai
Juvnile[91];

     Vois, disait-il.--coute, disais-je,
     coute la mlodie immense!...
     Des voix s'lvent, en longues haleines,
     Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;
     coute: tout chante! C'est l'heure de vivre,
     Et l-bas, saluant l'aurore non pareille,
     Le bois harmonieux se ddie au soleil.
     L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,
     Sur les rayons comme sur des lyres,
     Naissent et glissent des cantilnes,
     Et la terre et le ciel entrelacent leurs thmes.
     coute le dsir dont frmit la ramure:
     Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre
     Et parmi les tumultes ariens d'ailes
     En toute voix oue est une me qui s'veille[92].

Fernand Sverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa
fracheur, son incomparable don d'enfance permettent de l'associer 
van Lerberghe et  Mockel. Parmi les potes belges, Sverin est l'un des
plus sensibles, des plus mus. Trs attach  la forme classique, il ne
donne jamais l'impression de la monotonie tant son coeur dborde de
candide tendresse. Il s'merveille de toutes choses comme s'il n'avait
jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour
traduire ses extases ou ses rveries:

     Mon coeur est perdu des tangs et des bois
     Comme s'il les voyait pour la premire fois[93]!

Ou bien:

     En quel jardin ferm me suis-je rveill?
     Ah! rien que les sanglots d'un coeur merveill,
     Des mots ne diront pas ce que l'me veut dire!

     Quelle ve m'gara vers la paix de ces bois?
     Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix:
     Mon me est une enfant et ne sait pas sourire.

     Mon coeur sanglote! Hlas! Ne le voyez-vous pas?
     Mon coeur qu'elle a ravi, dfaille entre ses bras.
     Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].

Sverin a fui la vie trpidante des villes; il s'est rfugi dans la
nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il
aime la nature de toute son me, il aime les grands bois:

     C'est pour les couter que j'ai fui loin du monde!
      bois mlodieux que fait chanter le vent,
     Je n'ai jamais ou votre rumeur profonde
     Sans qu'un trouble sacr saist mon coeur fervent[95]!

L'amour de la nature apprend  ne jamais dsesprer:

     Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus,
     Devant les bois, les monts et la plaine fleurie;
     Et, le regard au loin, dans une rverie
     Qui franchit  son gr la distance et le temps,
     Tu revis en esprit les lumineux distants...
     Pourquoi connatrais-tu la tristesse et le doute!
     Rien n'est perdu. Tantt tu reprendras ta route
     Avec un coeur si pur, si jeune, si fervent,
     Qu'il s'merveillera de tout, comme un enfant...[96]

 travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins
angliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frmissement
consolateur de la nature. Dans ces pomes, nul artifice prcieux ne
voile jamais la puret sraphique de l'atmosphre. Par la langue claire
et noble, Fernand Sverin s'apparente  Racine, par l'inspiration douce,
 Lamartine, mais son talent dvoile toujours les secrtes pudeurs,
innocemment gracie uses, d'une me dlicate et loyale.

Le symbolisme reprend ses droits avec Andr Fontainas, pote moins
inquiet qu'habile et somptueux. Il ne semble pas le pote des violentes
et frquentes motions. Il reprsente le calme des lacs abrits et des
palais sans tragdie[97].

     En mon me d'ennui jamais ne s'lve
     Le dsir d'un dsir, ni le rve d'un rve,
     Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir,
     Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir,
     Loin des appels de femmes ou de futiles gloires,
     O mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires,
     En dpit de l'exil aux mirages d'espoir,
     Loin des ftes et des splendeurs de mon manoir,
     Dans mon me d'ennui jamais ne s'lve,
     Le dsir d'un dsir, ni le rve d'un rve[2].

_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'piphanies_, _Les Estuaires d'ombre_,
_Le Jardin des les claires_, _La Nef dsempare_ tmoignent d'un art
extrmement honnte et fort disciplin, trop disciplin mme, car on
aimerait trouver dans l'oeuvre de Fontainas moins de recherche et plus de
vie.

Max Elskamp est un miniaturiste catholique des sicles passs, gar
parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] clbre les petites gens de
Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une
prcision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des
vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las.
Rptitions voulues des mmes mots, constructions tranges et parfois
incohrentes des phrases, souci de commencer souvent un pome par les
adverbes or ou car, toutes ces modalits donnent  _La Louange de la
Vie_ un aspect archaque et navement religieux qui voque la mre
Flandre de jadis et meut fort. J'aime surtout ces six chansons de
pauvre homme.

     Un pauvre homme est entr chez moi
     Pour des chansons qu'il venait vendre;
     Comme Pques chantait en Flandre
     Et mille oiseaux doux  entendre,
     Un pauvre homme est entr chez moi.

     Si humblement que c'tait moi
     Pour les refrains et les paroles
      tous et toutes bnvoles,
     Si humblement que c'tait moi
     Selon mon coeur comme ma foi.

     Or, pour ces chansons, les voici,
     Comme mon me, la voil,
     Sainte Ccile, entre vos bras;
     Or, ces chansons bien les voici,
     Comme voil bien mon pays,

     O les cloches chantent aussi
     Entre les arbres qui s'embrassent
     Devant les gens heureux qui passent,
     O les cloches chantent aussi
     Des dimanches aux samedis;

     Et c'est pour toute une semaine
     Qu'ici mon coeur, sur tous les tons,
     Chante les joies de la saison,
     Et c'est dans toute une semaine
     O chaque jour a sa chanson[100].

Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent
obscurs et peu comprhensibles, en raison de leur forme inattendue, et
aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion.
Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus
allgres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.

Aux cts de Max Elskamp se rangent d'autres potes catholiques. Thomas
Braun chante les bndictions de la maison, de la famille, des aliments,
des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit,
pleure et vit, avec une foi profonde et un coeur simple. OEuvre trs
personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charit
chrtienne, _Le Livre des Bndictions_ est aussi le livre des
consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des tres branls.
Je le prfre au volume plus rcent _Fume d'Ardenne_, d'o s'exhale
moins d'motion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte
extase, l'me ardemment croyante de Thomas Braun.

     Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie,
                Sans doute au saut des sapinires
                O je chassais l'anne dernire.
     Un douze cors auguste et dont les bois taient
                panouis comme une lyre.
                Je songe  ton moi
                Quand tu vis luire
                Un crucifix entre ses bois.
                Et je te vois  deux genoux,
                       Timide
                       Et fou,
                Dans les myrtilles et la mousse,
                Priant la bte rousse
                Au mufle humide
                Qui pardonne, de ses yeux doux
                 des mtins pouvants
                Et au coursier qui t'a port,
     Dans le ravin, par les bouleaux heurts
                 la poursuite
                De sa fuite...[101]

Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] la
mentalit d'un franciscain du XIIIe sicle, mystique, artiste et un peu
visionnaire, qui, condamn pour ses pchs  vivre de nos jours, se
serait pris de la littrature du dernier bateau. _Le Chant des trois
rgnes_, tout imprgn de la symbolique chrtienne, surprend souvent par
sa forme audacieuse.

Victor Kinon lui-mme dans _L'me des saisons_ nous dcrit une nature
anime de cloches, berce de litanies, de prires et de messes. Les
pomes de Kinon attestent une sensibilit bien frache, une foi tonne
et sre de petit enfant:

     L'_Ave Maria_ dans les bois
     On le rcite  demi-voix
     On le rcite  l'heure brune
     L'_Ave Maria_ dans les bois.

     C'est un pays avec des bois.
     Et de grands espaces de lune
     Et des oiseaux dont l'un parfois
     Risque une note de hautbois...

     Que si dans la clairire on voit
     Fuir les bonshommes de la lune
     Ah! vite alors, haussant la voix,
     L'_Ave Maria_ dans les bois...

Et voil la troisime chanson du petit plerin  Notre-Dame de Montaigu.

_L'Heure de l'me_ laisse apprcier les tendances idalistes de l'abb
Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingus et les plus dous
de la renaissance catholique.

Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres
talents!

Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak!  le livre
souriant et clair! Le joli moi courageux dont il s'imprgne! Spaak,
ayant visit l'Italie puis la Grce, remonte vers son pays. En
apercevant la chre terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces
accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une me belle et
haute. Les voyages, s'ils tonifirent son patriotisme, l'ont allg des
vains prjugs; il rapporte une conception plus large, plus intelligente
du monde. Je ne rsiste pas au plaisir de citer tout ce noble pome dont
les dernires strophes sont d'une magnifique envole:

     Oui! Sois de ton pays! Connais l'idoltrie
     De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil
     Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil!
     Il faut avoir l'motion de sa patrie!
     Il est bon pour son me de communier
     Avec le paysage intime et coutumier;
     Il est bon d'prouver  quel point on s'enlace
     Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race,
     Et de sentir combien leur treinte fervente
     Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!

     S'augmentant de leur vie en y participant,
     L'on peut comprendre et savourer comme on dpend
     D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-mme,
      tout ce qui vcut sur le sol que l'on aime!

     Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux
      la ralit du monde spacieux,
     Et pour mieux te garder  ton pays fidle,
     Qu'il ne rduise par l'ampleur de ton coup d'aile!

     Si ton esprit est ferme et ton me aguerrie,
     Ils voudront dpasser, dans l'lan de leur vol,
     Le cercle trop troit qui limite ton sol,
     Car le monde est plus beau que toutes les patries!

     Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste!
     Et comme les splendeurs multiples qu'il recle
     Exaltent le pouvoir du coeur enthousiaste,
     Capable d'absorber la vie universelle!

     Ah! regarde ce chne aux ramures royales,
     ternel et puissant comme un pilier de marbre,
     Et qui dresse, dans notre fort patriale
     Son front large au-dessus de la cime des arbres!

     Ses racines, paisses comme des cordages,
     Le retiennent au sol dont nous le nourrissons,
     Mais sa tte a mont si haut dans les nuages,
     Que tous les vents du ciel y mlent leurs chansons[103].

_L'Anmone des Mers_, _L'Aile mouille_ de Jean Dominique (ce pseudonyme
cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irrelle 
force de subtilit.

Isi Collin nous mne vers _La Valle Heureuse_ o nous retiennent les
accords invitants de ses strophes:

     C'tait l'heure infinie o, mourantes, les fleurs
     Balancent leurs parfums que la brise parpille,
     O, par la paix du ciel, les toiles scintillent
     Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs.
     C'tait l'heure infinie o tout un peu se meurt[104].

Plus mlancolique, la muse de Paul Grardy[105], le doux pote des
_Roseaux_:

     Oh! c'est un lied bien monotone
     Pleurant toujours les mmes pleurs,
     Chantant toujours les mmes fleurs
     Le lied que mon me chantonne.

_La Route enchante_ d'Adolphe Hardy, _Les Pomes Pacifiques_ de Prosper
Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin
Brogneaux font revivre des coins de terre chris et voquent le pays
natal avec une amnit persuasive.

Nous gotons la mme sensibilit un peu triste dans l'_me en exil_ de
Georges Marlow, dans les pomes de Franz Ansel.

Citons encore les luxueux sonnets d'mile van Arenberghe, les posies
harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de
soie_, les vers lgants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_
de Lon Legavre, o se rencontrent frquemment certains rythmes
qu'affectionne Verhaeren.

Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency,
les van de Putte, les Louis Pirard, les Lon Souguenet, les Fernand
Crommelynck, les Gaston Heux, les Lon Wauthy, les Sylvain Bonmariage,
les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement
prsenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidles assidus du
Bois Sacr.

On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de potes... Depuis
vingt-cinq ans, les proccupations politiques et sociales n'ont point
dtourn la Belgique d'aspirations dsintresses. C'est sans
arrire-pense, et joyeusement, qu'elle doit clbrer ses noces d'argent
avec Apollon.

       *       *       *       *       *

Nous avons rserv le plus grand des potes belges, et, il faut
l'avouer, le plus grand des potes contemporains de langue franaise.
Intercaler le gnie d'un mile Verhaeren entre les talents, si
remarquables soient-ils, de ses confrres, et t l'impertinence mme.
D'ailleurs, une telle oeuvre ne crverait-elle point le cadre o l'on
tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites
ncessairement troites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les
manifestations de la vie sollicitent? Dj, le caractre de ce livre ne
permet point de consacrer  Verhaeren une monographie dtaille; nous
nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions
mesures, qu'une tude fort incomplte[106].

Le corps nerveux, band, comme prt  bondir, une certaine brusquerie
dans sa dmarche pesante de paysan ttu, le visage maigre profondment
labour de rides, une moustache formidable,  la gauloise, o s'emmlent
aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren
rvle une nature tonnamment candide et spontane. Impulsif, gnreux,
avide d'activit nouvelle, il donne l'impression de la sant physique et
morale. Il cre de la joie autour de lui.

En lisant l'oeuvre de Verhaeren, on reste tonn tout d'abord de sa
puissance et de son universalit. Il n'est point, comme ceux que nous
quittons, le pote d'un sentiment, l'artiste d'une manire. Tour 
tour grave et brutal, tendre et emport, il chante tous les sentiments
et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les
multiples vibrations de l'orgue rsonnent en lui... L'homme qui crivit
_Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes
tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La
Multiple Splendeur_, _Les Bls mouvants_ sont dus  l'auteur des
_Dbcles_ et des _Flambeaux noirs_...

N le 21 mai 1855  Saint-Amand, prs d'Anvers, mile Verhaeren entra, 
quatorze ans, au collge Sainte-Barbe de Gand, o il devait rencontrer
Georges Rodenbach. Il y reut une solide instruction classique, mais les
Pres Jsuites ne tolraient gure de potes modernes et c'est la nuit,
au dortoir,  la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire
dvorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le
collge, Verhaeren s'en fut tudier le droit  l'Universit de Louvain:
il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans
cet espoir, pour viter de prendre la succession de son oncle,  la tte
d'une importante huilerie. En vrit, les Muses l'occupaient dj plus
que les articles du Code. Aprs quelques rares et insignifiantes
plaidoiries, il dserta le prtoire pour gravir les pentes autrement
prometteuses du Parnasse.

_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute
parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est
en se promenant dans les muses, en admirant les belles formes grasses
de Rubens et les kermesses endiables de Tniers que Verhaeren conut
ses pomes, je voulais dire ses tableaux,  la gloire de truculente mre
Flandre. Le livre fut remarqu et discut: il affirmait un temprament.
Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractre de la
nature flamande, le caractre religieux. Ainsi, les deux premires
oeuvres de Verhaeren, malgr leur forme trs latine, apparaissent comme
essentiellement reprsentatives de sa race.

 ce moment, survient dans la vie du pote une crise de neurasthnie,
provoque par des troubles stomacaux, que refltent des livres aux
titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Dbcles_ (1887), _Les
Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la
dtresse rvolte d'une me qui ne croit plus, pour laquelle persvrer
dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:

     Le soir, plein de dgots du journalier mirage,
     Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
     Je mords en moi mon propre coeur et je l'outrage
     Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].

Ou bien:

     ... Sois ton bourreau toi-mme;
     N'abandonne l'amour de te martyriser,
      personne, jamais. Donne ton seul baiser
     Au dsespoir; dchane en toi l'pre blasphme;
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]

Comme, d'autre part,  cette poque, Verhaeren sjourne souvent en
Angleterre, la rvlation des villes industrielles et des ports
l'impressionne au point que son imagination malade transforme les
spectacles quotidiens en colossales et dmentes apparitions. Aussi bien,
il commence  se librer des lois prosodiques qui entravaient la
traduction libre de ses sensations dsordonnes.

Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de

     Se replier, s'appesantir et se tasser
     Et se toujours, en angles noirs et mats, casser

succdent, sinon encore la parfaite sant, du moins des dispositions
plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici _Les
apparus dans mes chemins_ (1891), puis _Les Campagnes hallucines_
(1893) avec leurs extravagantes Chansons de fou et leurs vocations
angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines
l-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des
crocs.

     Ils s'avancent, par l'pret
     Et la strilit du paysage,
     Qu'ils refltent, au fond des yeux
     Tristes de leur visage;
     Avec leurs bardes et leurs loques
     Et leur marche qui les disloque,
     L't, parmi les champs nouveaux,
     Ils pouvantent les oiseaux;
     Et maintenant que dcembre sur les bruyres
     S'acharne et mord
     Et gle, au fond des bires
     Du cimetire,
     Les morts,
     Un  un, ils s'immobilisent
     Sur des chemins d'glise,
     Mornes, ttus et droits,
     Les mendiants, comme des croix[109].

_Les Villages illusoires_ (1895) sont un livre trs symboliste.
Verhaeren chante les petits mtiers de Flandre en leur attribuant un
sens gnral, ternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les
pcheurs reprsentent autant d'ides emblmatiques. J'aime
particulirement le pome du Passeur d'eau, allgorie de l'effort vers
un rve dont la ralisation, sans cesse, chappe.

Par _Les Villes tentaculaires_, parues galement en 1895, se dchanent
les passions qui enfivrent une cit. Non loin des usines:

     Se regardant de leurs yeux noirs et symtriques

la Bourse s'affole:

     Oh l'or! l-bas, comme des tours dans les nuages,
     Comme des tours, sur l'tagre des mirages,
     L'or norme! Comme des tours l-bas,
     Avec des millions de bras vers lui,
     Et des gestes et des appels la nuit
     Et la prire unanime qui gronde,
     De l'un  l'autre bout des horizons du monde[110]!

Ailleurs:

     C'est un bazar tout en vertiges
     Que bat, continment, la foule, avec ses houles
     Et ses vagues d'argent et d'or;
     C'est un bazar tout en dcors,
     Avec des tours de feux et des lumires,
     Si large et haut que, dans la nuit,
     Il apparat la bte clatante de bruit
     Qui monte pouvanter le silence stellaire[111].

Puis, nous traversons les quartiers mal fams du port o:

     Des commres, blocs de viande tasse et lasse,
     Interpellent, du seuil des portes basses,
     Les gens qui passent[112];

Voici la Rvolte:

     La rue, en un remous de pas,
     De corps et d'paules d'o sont tendus des bras
     Sauvagement ramifis vers la folie,
     Semble passer volante,
     Et ses fureurs, au mme instant, s'allient
      des haines,  des appels,  des espoirs;
     La rue en or,
     La rue en rouge, au fond des soirs[113].

Admirables pomes, haletants et convulss, par quoi toute la vie
d'aujourd'hui se trouve glorifie superbement! Ce pilote, nagure
dsorient, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un oeil confiant,
d'un geste sr, et contemplez: il a hiss le grand pavois! teints, les
flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volont, maintenant, c'est
l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren
veut hurler! L'ancien dsespr entonne l'hosanna, devient le chantre
dlirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages
de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], o
s'entrechoquent toutes les nergies humaines, o surgissent toutes les
audaces. Vigoureuse et vaillante, la sve jaillit, une autre religion
est ne, celle des hommes et de l'univers:

     Celui qui me lira dans les sicles, un soir,
     Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
     Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
     Comment ceux d'aujourd'hui s'taient arms d'espoir;

     Qu'il sache avec quel violent lan, ma joie
     S'est  travers les cris, les rvoltes, les pleurs,
     Rue au combat fier et mle des douleurs,
     Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.

     J'aime mes yeux fivreux, ma cervelle, mes nerfs
     Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
     J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force
     Que donne et prend ma force  l'homme et l'univers[116]!

_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle
apothose de ses rayons blouissants la rsurrection du pote. Comme il
aime la vie!

     Tout m'est caresse, ardeur, beaut, frisson, folie,
     Je suis ivre du monde et je me multiplie
     Si fort en tout ce qui rayonne et m'blouit
     Que mon coeur en dfaille et se dlivre en cris[118]!

_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'oeuvre essentielle de
Verhaeren. Du moins la chrit-il fort, car elle traduit intensment son
panthisme dlirant, sa ferveur acharne.

     Nous apportons, ivres du monde et de nous-mmes,
     Des coeurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.
     Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphme;
     Notre force est en nous et nous avons souffert[119].

Ces vers rsument toute la philosophie de Verhaeren.

Elle reparat dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120],
galement ardente, mais enveloppe d'une forme plus paisible. J'entends
clater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et dsordonn du
plerin qui, parvenu au sommet de la montagne, aprs une ascension
longue et tumultueuse, dcouvre  l'infini de lumineux horizons. _Les
Rythmes souverains_ attestent une flicit aussi radieuse, seulement le
voyageur s'est repos, il a ordonn un peu ses sensations; dsormais, il
exaltera moins son moi que les gestes hroques de l'activit humaine,
passs ou prsents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie
jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse
cependant, des _Rythmes souverains_, revt une belle allure classique,
ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais cr des
chefs-d'oeuvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_,
_Michel-Ange_, _Le Matre_, s'il n'avait laiss jadis caracoler
furieusement Pgase; aux pousses chaotiques d'antan, il doit de librer
son alexandrin des banalits et des fadeurs. D'autre part, je considre
_Les Rythmes souverains_ comme la consquence du sjour prolong de
Verhaeren en France. Cette Lgende des sicles exhale un parfum des
plus latins, auquel contribuent et les sujets, emprunts pour la plupart
 l'antiquit, et la manire dont ils se dveloppent. L'influence de
notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; mme il se
plat  reconnatre que l'eurythmie de son livre doit beaucoup 
l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud o il habite une
partie de l'hiver.

Aussi bien, _Les Bls mouvants_, recueil rcent de pastorales, de scnes
champtres, de chansons mystiques, tmoignent, avec vidence, d'un
temprament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubrance,
s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus chtie.

Aux cts de l'oeuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux
autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une pope,
_Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premires_[121],
_La Guirlande des dunes_[122], _Les Hros_[123], _Les Villes 
pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus
comme _Les Flamandes_  travers des souvenirs de muse, mais aprs
l'exprience de la vie et la dcouverte du monde; une trilogie intime,
_Les Heures claires_[126], _Les Heures d'aprs-midi_[127], _Les Heures
du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren dlaisse l'univers; il nous confie
son amour pour la compagne admirablement comprhensive qui, l'ayant
sauv de la noire dtresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares
retentissantes succde un chant discret; l'orchestre cesse de bondir,
nous n'entendons que les notes mlodieuses du violon. Exquis petits
pomes! Et comme ils s'imprgnent d'une dvotion respectueuse et
brlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement!
 la tendresse des violents! s'crie Lon Bazalgette[129]:

     Chaque heure o je pense  ta bont
     Si simplement profonde,
     Je me confonds en prires vers toi.
     Je suis venu si tard
     Vers la douceur de ton regard
     Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
     Tranquillement, par  travers les tendues!
     J'avais en moi tant de rouille tenace
     Qui me rongeait,  dents rapaces,
     La confiance;
     J'tais si lourd, j'tais si las,
     J'tais si vieux de mfiance,
     J'tais si lourd, j'tais si las
     Du vain chemin de tous mes pas.
     Je mritais si peu la merveilleuse joie
     De voir tes pieds illuminer ma voie,
     Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,
     Et humble,  tout jamais, en face du bonheur[130].

Nous emes l'occasion, au dbut de ce chapitre, d'associer au mot
romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le pote des _Villes
tentaculaires_ fait souvent songer  Hugo, dans ce livre et dans
d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le got de
l'norme, le sens de l'pique. Ils sont tous les deux de gigantesques
forgerons d'images, de prodigieux vocateurs et leurs vers ressemblent
parfois  des chevauches fantastiques claires de foudroyantes
visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo:
elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les
phnomnes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voil
bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le pote du paroxysme!
Il aperoit les routes et les bois, les foules et les villes  travers
une perptuelle hallucination. L'univers l'meut  ce point qu'il
l'exaspre, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles
l'attirent et le troublent singulirement, la mer, le vent:

     Si j'aime, admire et chante avec folie,
     Le vent,
     Et si j'en bois le vin fluide et vivant
     Jusqu' la lie,
     C'est qu'il grandit mon tre entier et c'est qu'avant
     De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
     Jusques au sang dont vit mon corps,
     Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
     Immensment, il a treint le monde[131].

Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantit de travaux matriels, en
particulier de l'industrie moderne, une posie profonde que beaucoup ne
souponnaient gure[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres,
Hambourg, Marseille; aprs Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne,
l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promen par les quartiers
ouvriers et populeux, toujours il a rd prs des fabriques ou des
docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or
magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les
trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fume
prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification
splendidement lyrique. Dissmins dans toute l'oeuvre, maints pomes
clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hant.

     Oh ces villes, par l'or putride, envenimes!
     Clameurs de pierre et vols et gestes de fumes,
     Dmes et tours d'orgueil et colonnes debout
     Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout,
     En aimas-tu l'effroi et les affres profondes
                  toi, le voyageur
             Qui t'en allais, triste et songeur
     Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?

Ailleurs:

      l'or! sang de la force implacable et moderne,
     L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel,
     L'or des trnes, l'or des ghettos, l'or des autels;
     L'or souterrain dont les banques sont les cavernes
     Et qui rve en leurs flancs, avant de s'en aller,
     Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule,
     Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,
     Le coeur myriadaire et rouge de la foule[134].

Aux images intrpides et rutilantes, aux transports vhments,
correspond un rythme heurt, plutt irrespectueux de la syntaxe (nous
avons not,  cet gard, dans les derniers livres, un changement
apprciable), qui permit  Giraud d'accuser, certain jour,
spirituellement, Verhaeren de mener la danse du scalpel autour de la
grammaire. Ne nous plaignons pas trop; ces intemprances nous valent de
beaux mois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant  la fin
d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen
d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui rsultent des sonorits
obtenues par le rapprochement immdiat de syllabes  dsinences
analogues et, gnralement, rudes. Ainsi, qui ne peroit le tumulte de
la mer en lisant  voix haute les vers suivants?

     La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
         Et les granits du quai, la mer dmente,
         Tonnante et gmissante, en la tourmente
                 De ses houles montantes[135].

coutez ce bruit sec et cassant:

     Puis il redescendit d'un pas prcipit
             Et verrouilla, d'une main forte,
                     La porte[136].

Voici enfin la bourrasque et le crpitement de la foudre, rendus par un
rythme essouffl, crisp, o les mots ronflent et cognent comme les
grondements du tonnerre:

     Le nuage approchait, livide et sulfureux,
     Il tait dbordant de menaces tonnantes
     Et tout  coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
          l'endroit mme o les herbes sauvages
                 taient chaudes encor
     D'avoir t la couche o s'aimrent leurs corps,
                 Toute la rage
         Du formidable et tnbreux nuage
                     Mordit[137].

Telle apparat, succinctement rsume, l'oeuvre de celui qui sur les
paules de la muse belge, encore frle et timide, a jet, d'un geste
libre et puissant, une large toffe aux couleurs tincelantes[138].
Cette oeuvre est riche, rconfortante, idaliste. Elle enseigne le culte
de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend  ne jamais dsesprer
de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble temprament
septentrional, sauvage, imptueux, et comme pris constamment dans une
tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifi son
esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, o
existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le
traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car,
d'clatante manire, il illustre les Lettres franaises.




IV

LE THTRE


Le thtre n'a pas sduit les crivains belges, comme le roman ou la
posie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites
d'un sujet strict, faire oeuvre de psychologue et non de peintre,
dissquer des sentiments, en surveiller les volutions, les combiner
entre eux, en un mot quilibrer une oeuvre d'imagination rflchie et de
calcul, mme base sur l'observation de la ralit, les et contraints 
composer singulirement avec la franchise spontane de leur nature. Bien
peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le
groupement d'efforts, le faisceau d'activits qui crent,  proprement
parler, un mouvement littraire. De beaux talents se sont affirms mais
dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le
caractre gnral du thtre belge.

Les aspirations de la Jeune Belgique se concrtisrent d'abord en
romans et en pomes. Avant 1889, la nouvelle littrature ne compta pas,
pour ainsi dire, d'oeuvres dramatiques;  cette poque van Lerberghe et
Maeterlinck l'enrichirent de petites pices. Mais, contrairement  ce
qui s'tait pass en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni  la
scne franaise ni mme  la culture franaise. _Les Flaireurs_, _La
Princesse Maleine_, _L'Intruse_ rvlaient le thtre d'angoisse,
apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par
son got du symbole et du mystre.

 van Lerberghe revient l'honneur d'avoir cr ce thtre d'angoisse.
_Les Flaireurs_ crits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889,
furent jous  Paris une premire fois le 5 fvrier 1892 au Thtre
d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, 
l'OEuvre, par les soins de Lugn-Poe. Une partie du public protesta
contre ces trois courtes scnes que Francisque Sarcey qualifiait un peu
durement de prtentieux et macabre enfantillage[139]. On n'tait pas
habitu  voir prsenter le problme de la mort sous une forme aussi
sinistrement symbolique! Mais l'ide ne manque jamais de noblesse qui
met aux prises l'me humaine impuissante avec la Fatalit. Il est
intressant de lire,  cet gard, la lettre que Maeterlinck crivit lors
de la premire des _Flaireurs_ au Thtre d'Art en 1892. Elle se
trouvait insre au programme en rponse  ceux qui accusaient van
Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:

     Il importe d'viter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van
     Lerberghe, et d'assigner  l'initiateur et  celui qui n'a fait que
     suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards
     aveugles auraient pu intervertir dans la pense de plusieurs. Les
     _Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut
     publie vers la fin du mois d'aot de la mme anne et _L'Intruse_
     en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront  prouver
     tout ce qu'il faut prouver.

     _Les Flaireurs_ ne ressemblent pas  _L'Intruse_, mais _L'Intruse_
     ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste,
     si le thme des deux drames est  peu prs identique, on verra
     qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas
     dans ma petite pice, et je ne crois pas qu'un pote ait jamais
     plus souverainement oblig le monde extrieur  exprimer une ide
     qu'on n'y avait pas vue. Un trange et grand rveur a, pour la
     premire fois, subitement et formidablement rendu visible le drame
     secret, unique, virtuel et abominable, que nous reclons tous
     depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus
     profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesur ici
     pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres
     missaires de la mort, des trois coups sans cho qu'ils frappent 
     notre coeur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui
     jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer
     la porte  la nuit sans toiles et sans heures; et des admirables
     illusions de l'me qui dj n'a plus peur parce qu'elle est sur le
     point d'tre seule, et qu'elle sait tout  son insu, et enfin de
     cette effrayante scne finale o la porte cde tout  coup  la
     pression de l'ternit, et qui exprime si incomparablement la
     suprme mle de la vie et de la mort, la fuite illimite de l'me,
     la chute de l'espoir et l'invasion des tnbres sans fin...

     Je suis profondment heureux,--car quelle amiti n'est plus noble,
     plus prcieuse et meilleure que toute littrature?--d'avoir eu
     l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet
     hommage que je devais entre tant d'autres,  une me qui fut
     toujours la soeur ane, l'ducatrice et la bonne protectrice de la
     mienne. Il m'a fallu le faire  son insu.

     MAURICE MAETERLINCK.

Cette lettre est galement flatteuse pour celui qui la rdigea et pour
celui dont elle clbre la louange. Mais l'amiti n'incline-t-elle pas
Maeterlinck  s'exagrer l'influence de van Lerberghe sur son oeuvre?
Sans doute aurait-il, mme sans _Les Flaireurs_, compos ses drames...
D'ailleurs entre cette pice et _L'Intruse_[141] si l'ide inspiratrice,
celle de la mort, reste identique, de srieuses diffrences d'excution
s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les
Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. L, des vnements
soutiennent l'action: successivement frappent  la porte l'homme avec
l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se
passe:  ct de la chambre o la mre agonise, les enfants et le pre
changent des propos d'une parfaite banalit et l'atmosphre si
impressionnante doit infiniment moins  la forme plastique du drame qu'
la vie intrieure des personnages.

Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages
irrels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits
tres aux attitudes tranges, aux gestes inachevs, aux propos
hallucins qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous
pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en tat
d'pouvante...

Toutefois, cette pouvante provient aussi de notre certitude
inconsciente qu'une force dissimule mais inluctable se manifestera, le
moment venu, pour broyer les fragiles hros de la tragdie: la mort
habite le thtre de Maeterlinck, y rgne en despote. C'est elle, le
personnage principal; o ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La
Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous
de _Pellas et Mlisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et
d'_Intrieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et
Slysette_. Parfois, dans _Pellas et Mlisande_ ou _Aglavaine et
Slysette_, nous esprons la voir, enfin, cder  l'amour, mais elle
reprend bientt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un
instant, de les abandonner.

Maintes fois, l'histoire du thtre offrit le spectacle de la mort
impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scne une
Fatalit galement tyrannique. Tout de mme, elle ne trouble pas tant...
En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagk_] et
les hommes semble plus quilibre: les victimes rsistent et se
dfendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une
nergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de
Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si
frles, si dlicats, sans volont, sans direction; gars, dirait-on,
dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal,
mais fuient spontanment de leur organisme dbile! Les pauvres
marionnettes, effarouches, inquites et gauches, les pauvres et tendres
marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timore! Elles
ressuscitent, par leurs poses, les grces innocentes des primitifs; nous
connaissions Pellas, Mlisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis,
peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli
vacillaient dj leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la
Fatalit les crase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles
ne se doutaient de leur raison de vivre?...

Le tragique ne rsulte pas exclusivement dans le thtre de Maeterlinck
de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez
 _La Princesse Maleine_,  _L'Intruse_,  _Intrieur_,--il nat de ce
que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de
Jules Lematre), savons qu'il est arriv malheur  l'un des personnages
et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache[146].
_Intrieur_ me parat, en ce sens, un pur chef-d'oeuvre. Au fond d'un
jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chausse la famille
groupe autour de la lampe, le pre, la mre, deux filles. Un vieillard
et un tranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent 
voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille
qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fentre,
si le pre remue... Ils hsitent  entrer, ils n'osent pas... La jeune
fille dont ils parlent avec motion tait leur fille,  ces parents si
paisibles, l, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le
lendemain et ne s'inquitent point... Comment leur faire connatre la
catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noye?... Le vieillard
veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant
peut-tre, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne
saurait dire une si affreuse chose  des tres pleins de confiance, qui
n'apprhendent rien! Ils ont pris tant de prcautions, ils ont mis aux
fentres des barreaux de fer, consolid les murs, verrouill les trois
portes de chne, ils ont prvu tout ce qu'on peut prvoir. Seulement,
ils ne se doutent pas que la Fatalit les a marqus; ils se croient
invulnrables derrire leurs murs et dj la mort est chez eux... La
scne cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette
famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher
les paysans; si ce vieillard tarde  entrer, ils rvleront aux parents
leur deuil... Alors, le vieillard se dcide, il frappe  la porte...
moi dans la maison; le pre ouvre, le vieillard pntre, s'assied... Il
n'a pas parl encore... Soudain, la mre tressaille, se dresse,
l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dvisagent avec
anxit... Il incline la tte...

Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.

Pour s'assimiler toute la pense de Maeterlinck, il convient
d'apercevoir la vie mme  travers ses drames.

     Il n'est pas draisonnable, crit-il[147], d'envisager ainsi notre
     existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgr tous
     les efforts de nos volonts, le fond de notre vrit humaine.
     Longtemps encore,  moins qu'une dcouverte dcisive de la science
     n'atteigne le secret de la nature,  moins qu'une rvlation venue
     d'un autre monde, par exemple une communication avec une plante
     plus ancienne et plus savante que la ntre, ne nous apprenne enfin
     l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours
     peut-tre, nous ne serons que de prcaires et fortuites lueurs,
     abandonnes sans dessein apprciable  tous les souffles d'une nuit
     indiffrente.

Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanit. Ils sont rels 
force d'irralit[148]. En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience
frquente de nos rsolutions et de nos actes, nos maladresses, nos
incohrences, nos dsarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous
laisse dcouvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au
moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les esprances de
tant d'annes et ce vertige dont la plupart demeurent tourdis comme si
le fil d'une puissance occulte les balanait sans cesse dans le vide,
voil ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck.
Contre la mort, notre volont se brisera ncessairement. Le destin se
joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pellas_;
malgr la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entranera.
La scne dchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre
atrocement cette ide.  nous non plus, la porte ne cdera point. Nous
sommes autant de Tintagiles!

Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie
dsesprante qui nie la vertu de l'effort et encourage  la passivit
lche. L'auteur de _La Sagesse et la Destine_ saura s'en librer.

Les autres pices de Maeterlinck n'ont dj plus ce caractre
dmoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition franaise,
_Monna Vanna_ surtout, par le dveloppement plus limpide de l'action,
par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame
romantique. La prose, harmonieusement rythme, donne la sensation du
vers. Au reste, les alexandrins y abondent.

Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150],
allgorie trs potique, o rapparaissent certaines inquitudes
relatives aux forces inconnues qui psent sur notre vie.

_L'Oiseau bleu_[151], rdite sous une luxueuse et attrayante ferie
cette constatation banale que l'homme s'vertue  chercher trs loin le
bonheur si voisin de lui.

Nous devons, enfin,  Maeterlinck une remarquable traduction de
_Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'tait
qualifi pour pntrer intimement le chef-d'oeuvre de Shakespeare et le
rendre avec un sens aussi aigu de l'intrt dramatique.

Quoi que valent ces diffrentes oeuvres, on accordera toujours plus
d'importance aux petits drames du dbut. Maeterlinck leur dut sa
rputation. Aprs _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste
d'Octave Mirbeau le rendit tout  coup clbre en France. C'est en effet
dans cette partie, la plus considrable, de son thtre qu'il affirme
une originalit. Maeterlinck a dot la littrature franaise d'lments
qu'elle ne possdait pas encore, Il nous a obligs  considrer, 
apprcier,  admirer ces scnes, issues de l'esprit mystique et
compliqu d'un Flamand, qui, par leurs tnbreux symboles, heurtaient
nos traditions. Nous sommes alls  lui avant qu'il ne vienne  nous.

Pour en terminer avec le thtre d'angoisse, signalons encore _Le
Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand
Crommelynck, fit reprsenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers
_Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les
Flaireurs_ dcoreraient l'autre, l'oeuvre de Maeterlinck occupant le
panneau central.

       *       *       *       *       *

En Verhaeren, l'homme de thtre cde au pote. Des quatre pices qu'il
crivit, trois s'adaptent mdiocrement  la scne dont les combinaisons
et les exigences tracassires rpugnent  ses lans fougueux. Incapable
de s'assouplir aux ncessits du mtier ou de ruser avec elles,
Verhaeren les nglige et passe outre. Ses drames sont des compositions
lyriques enflammes qui, sans inconvnient, prendraient place dans
l'tude de l'oeuvre gnrale, s'il ne les avait catalogus sous une autre
tiquette. Peut-tre, esprait-il, en leur imposant un dcor et une
forme dialogue, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante
sans sacrifier jamais aux gots du public... Ainsi s'explique la raret
de reprsentations auxquelles peut seulement s'intresser un nombre
restreint d'initis et d'artistes.

_Les Aubes_[152], _Le Clotre_[153], _Philippe II_[154], _Hlne de
Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part
(et c'est l une heureuse rminiscence shakespearienne), sauf dans
_Hlne de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pense calme
ou d'un caractre purement pratique se traduit en prose; ds que l'me
s'meut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres
s'opre sans le moindre heurt et comme naturellement.

J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien  la gloire
de Verhaeren, mais _Le Clotre_ et _Hlne de Sparte_ mritent une belle
destine.

_Les Aubes_, d'une ralisation scnique impossible, rappellent
extrmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucines_.

_Philippe II_ est une tragdie romantique o s'opposent, en Philippe et
en Carlos, le caractre ferm, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature
exubrante et gnreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scnes.
Nationale, car elle fltrit l'oppresseur d'autrefois, cette pice jouira
toujours, malgr son manque d'ampleur, d'une certaine popularit en
Belgique.

Autrement mouvant, _Le Clotre_! Le pote reprend un sujet qui, jadis,
avait dj tent son inspiration. En ces moines retirs de la vie,
toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et
l'ambition et l'envie et la mchancet et la flatterie. Le Clotre est
une minuscule humanit en marge de la grande, compose, comme elle, de
puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de
vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le
prieur songe  confier sa succession, quitta le monde, voil dix ans,
aprs avoir assassin son pre; un innocent expia  sa place. Le prieur
n'ignore rien: les pnitences et les jenes n'ont-ils pas purifi dom
Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar;
l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il prouve le besoin d'un
aveu, de rvler le crime aux moines assembls[156]: devant tout le
Clotre, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le
savent, c'est peu; sa fivre de confession s'chauffe au point qu'il ne
peut plus le cacher au monde; en prsence des fidles venus  l'office,
il dlivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement
l'expulsent. L'intrt du _Clotre_ rside dans l'exaltation, en bonds
progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoque par un sentiment de
justice, son humiliation lui procure bientt une sorte de volupt; au
dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa
confession devient une orgie.

     Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
     Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.
     Je me jette moi-mme au ban de l'Univers;
     Je veux qu'on me crache  la face;
     Qu'on me coupe ces mains qui ont tu;
     Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitu;
     Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.
     Je m'offre aux poings qui frapperont
     Et aux pierres qui blesseront
     De leur rage, mon front[157].

Le Clotre, nous l'avons dit, est une humanit rduite; elle a sa morale
 elle, sa justice  elle. Puisque Balthazar fut absous par le Clotre,
il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui
pardonne point, c'est de le livrer  ceux du dehors, de leur abandonner
un tel secret, c'est de rompre

     La rgle sainte et le claustral esprit,

c'est de substituer  l'autorit du prieur celle de la socit, au
jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse
profanation en tablissant un contact entre la demeure o, dans
l'intrt suprieur de la religion, il faut que les consciences
touffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejet avec
horreur pour avoir attent  la vie _une et indivisible_ du Clotre.

_Hlne de Sparte_, pice beaucoup plus quilibre, crite en
alexandrins, d'une langue riche et soigne, d'une excellente facture
latine, est  l'oeuvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes
souverains_  l'oeuvre potique. Je la qualifierais de tragdie
classique, n'tait le caractre profondment paen du dernier acte. Et
l n'apparat point la moindre originalit d'_Hlne de Sparte_...

Aussi bien, nous n'tions gure habitus  voir reprsenter une Hlne
dj vieillie, revenant  Sparte, lasse des aventures, avec la ferme
rsolution de vivre auprs de Mnlas en pouse fidle.

     Oh le dclin du corps, les angoisses mordantes!
     Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils!
     Mais aujourd'hui, je te reviens, l'me meilleure,
     Sachant quel bonheur sr mon coeur a nglig,
     En arrachant sa vie aux soins de ta demeure;
     Je t'apporte mon tre trangement chang
     Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].

Mais la Fatalit s'acharne sur Hlne. Elle est condamne  inspirer,
sans rpit, des passions funestes. Son propre frre, Castor, l'aime
prement; lectre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle
n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le dsir.  Pollux, elle
ose confier ses apprhensions:

     Comprenez-vous, Pollux, ma dtresse et ma crainte
     Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;
      vous, l'an des miens, dont les conseils sans feinte
     Affermissaient jadis ma naissante raison,
     Des yeux fixs sur moi tout  coup me convoitent,
     La bouche qui m'approche est brlante soudain,
     La main que l'on me tend est attirante et moite
     Et l'on dirait que les lvres du vent ont faim,
     En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frle.
     Quand la foule m'entoure ou me suit pas  pas,
     Je n'ose prononcer les plus simples paroles
     De peur qu'un sourd dsir n'y rponde tout bas[159].

Par jalousie, Castor tue Mnlas;  son tour, il succombe sous les coups
d'lectre. Encore une fois, malgr elle, Hlne dchane des luttes
sanguinaires, des dsastres, des ruines. Alors, le dcouragement, le
dgot l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trne aux
cts de son frre.

     POLLUX

     La terre entire exulte et baise tes pieds nus
     Avec la bouche en feu de ses foules ardentes;
     Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes,
     Renais: l'heure est unique et je me sens au coeur
     Tant de force assure et de pouvoir vainqueur
     Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne,
     Je tiens le sort en main: je suis matre et je rgne!

     HLNE

     Et que m'importe,  moi, que tu rgnes ou non
     Sur ce pays funeste et dsormais sans nom
     Dont les eaux des torrents et les eaux des abmes
     En vain dborderaient pour effacer ses crimes.
     Ma volont est morte et ne tend plus  rien.
     Ton insolent bonheur me fait har le bien;
     Tout mon tre est bris jusqu'au fond de mon me,
     Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
     Dans mon sein dvast ni dans mes yeux dserts[160].

Hlne, coeure de la vie, va disparatre, mais  cette heure suprme
encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent
des bois, des naades mergent des rivires, des bacchantes en feu
dvalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les
vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La
nature entire frmit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hlne que
l'angoisse treint:

     Je veux mourir, mourir, mourir et disparatre!
     O dsormais marcher, o dsormais dormir,
     O respirer encor sans que souffre mon tre
     Et qu'il sente soudain toute sa chair frmir!
     Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
     Lvres fraches des eaux, feuilles des bois mouvants,
     Aubes, midis et soirs, et toi, lumire[161].

Affole par les appels des satyres, des naades et des bacchantes,
Hlne invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothose.

Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un pote et un pote
tel que Verhaeren, pour imaginer un dnouement aussi imprvu et accorder
le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la
tragdie ne brle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren
sut crer aussitt, et maintenir constamment, cette atmosphre de
passion fauve, criminelle, inluctable qui, embrassant les quatre actes,
excuse les situations les plus oses. J'admire comme, avec si peu
d'vnements sur la scne, il parvint  donner, presque sans accalmie,
la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la
conception panthiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses
et franaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand,
voil quelle tentative audacieuse Verhaeren ralise. Il ne renie pas son
temprament, mais rend  la culture latine l'hommage le plus neuf, le
plus magnifique.

       *       *       *       *       *

Parmi les rares dramaturges belges proccups des conflits de la famille
et de la socit, Gustave Van Zype s'inscrit en tte. Le succs de son
oeuvre ne fut pas toujours proportionn  sa valeur. Les questions qui le
sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pices telles que
_Le Patrimoine_, _Tes Pre et Mre_, _La Souveraine_, _les tapes_, _Le
Gouffre_, _Les Liens_ ont une beaut tragique un peu rude et une grande
noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le
savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir chapp
 sa terrible hrdit, quand des troubles crbraux lui rvlent le
sort fatal dont il est menac. Malgr l'avis des mdecins, il continue
ses recherches scientifiques, dans l'intrt de l'humanit. Mais il
s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le
mme mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant
tout du bonheur de son enfant, recourt  un stratagme atroce, fait
croire  son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du
malheureux ne rsiste pas  cette cruelle rvlation.

Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et leve; il n'abandonne
rien au hasard. C'est un crivain probe qu'il faut estimer.

Henry Kistemaeckers exploite le mme domaine que Gustave van Zype, mais
se souciant beaucoup plus de rendre son art agrable, il le met  la
porte de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pices,
vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure
brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont
rvl  Paris o, rcemment, _La Flambe_ lui valut un bel et lgitime
succs. Une situation dsesprment angoissante, qui se dnoue  force
de sentiments nobles et beaux, le dvouement, le sacrifice, le culte de
la patrie, la subordination des rancunes personnelles  l'intrt
gnral, tel apparat, en raccourci le thme par quoi _La Flambe_
exprimait puissamment les aspirations de tous les Franais que le
souvenir encore frais d'une offense dressait frmissants[162].

La comdie de moeurs, de moeurs lgres, trouve en Francis de Croisset un
bien aimable reprsentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet
enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire,  se boulevardiser.
C'est indiquer assez qu'il prfre aux problmes passionnants de l'me,
les grces lgres, les frivolits parfois scabreuses de la vie mondaine
et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_,
de _La Bonne Intention_, de _Chrubin_, compltement inapte 
mouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilit, et,
plus rcemment, _Le Coeur dispose_ semble marquer une volution vers un
genre peut-tre moins superficiel. Mais les scnes de Francis de
Croisset restent amusantes, ses dialogues ptillants de traits incisifs,
mordants, cinglants, fouetts d'une verve railleuse et insolente sans
mchancet, dont le judicieux dosage produit cet esprit trs spcial qui
a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.

Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs annes, s'tait engag dans la
mme voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient
toutefois d'esprer une oeuvre bien srieuse d'un auteur trop inquiet
d'effets ingnieux et du faux clinquant de la forme.

La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit
deux comdies, _Miss Lili_ et _L'Effrne_, l'une un peu superficielle,
l'autre mieux tudie, d'une psychologie plus fouille. Henri Liebrecht
signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'cole des
Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants.

_L'crivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Flix Bodson
divertissent agrablement.

Mais remercions surtout les dj clbres Frantz Fonson et Fernand
Wicheler des si francs clats de rire que nous devons  cette pice
rjouissante et pleine d'motion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_.
Qualits et ridicules de la bourgeoisie belge y sont nots avec une
indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins
mousseux sans doute que celui de Paris, mais dlicat et savoureux. Voil
de bonne comdie.

       *       *       *       *       *

Edmond Picard (nous le rencontrons pour la premire fois, mais le
retrouverons bientt), examine dans son thtre d'ide quelques-uns des
secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme
ddaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez droutante
souvent, la pense ardente et originale de Picard se tourmente des
problmes de l'Au-del et envisage la mort comme un soulagement  ces
vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science
fragile et incertaine.

_Psuk_, _Le Jur_, _Jricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de
vivre_, _La Joyeuse entre de Charles le Tmraire_ refltent
diversement, en un style color et violent, toutes ces proccupations
philosophiques.

Nous en remarquons d'analogues, prsentes sous une forme plutt
nbuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_.

Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme  une
comdie satirique, _Pan_, o de relles beauts voisinent avec des
bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne
reconnat plus en cet trange pamphltaire le pote de _La Chanson
d've_.

Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au thtre, ses tudes
raffines de l'me humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisment
perceptibles qui clairent aussitt les dispositions intrieures; il
s'attache  saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience,
d'imprcis, d'indfinissable, de flou, il recherche ce je ne sais quoi
qui, parfois, dtermine plus srement nos rsolutions que les raisons
solides ou les sentiments avrs. Il ausculte l'me, essaie d'y entendre
chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'me. Dans _tude
de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages
agits, point d'actions orageuses, mais des atmosphres qui enveloppent
et laissent rveurs. Son art dramatique, crit excellemment Henri
Liebrecht d'Henri Maubel, atteint  l'extrme limite de l'art parl. Au
del, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystrieux de la
pense pure, les mots devraient perdre leur sens prcis et devenir des
sons[163].

D'autres crivains, conteurs ou potes pour la plupart, ont tent, sans
grand bonheur gnralement, d'accorder aux ncessits de la scne leur
got pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le
Fataliste_ de Louis Delattre, _Hlne Pradier_ d'Andr Fontainas,
_Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'tait qu'un rve_ de Valre
Gille, quelques scnes jolies ou passionnes ne font oublier ni les
longueurs ni les gaucheries.

Les pices de Paul Spaak recrent l'atmosphre saine et rafrachissante
des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en
Flandre_ sait matriser son motion sans la restreindre; il garde une
noble nergie dans les abandons les plus doux. Son oeuvre sent bon la vie
simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux
d'intrieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_  un
Terburg en rupture de cadre.

Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort
aux Berceaux_ d'Eugne Demolder?

_Le Voile_, qui ouvrit  Rodenbach les portes de la Comdie-Franaise,
impose de nouveau l'affligeante atmosphre de Bruges-la-Morte...

       *       *       *       *       *

Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin,
dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beaut, dresse,
de manire saisissante, la silhouette altire du moine fanatique.
J'apprcie moins _Les tudiants Russes_, tude consciencieuse mais
froide de l'me russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y
combattent.

Georges Eekhoud, aprs avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_
de Webster, _douard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et
Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au
XVe sicle, prtendit au trne d'Angleterre, et, grce  cette
reconstitution, clbre ardemment sa race.

En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pice
romantique de Flix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens,
_Les Intellectuels_, _L'Oiseau mcanique_, _La Victoire_ d'Horace van
Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pices extraites
par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui
ont vu_, _Ednie_, et qui leur demeurent infrieures, sans doute
aurons-nous esquiss un tableau  peu prs complet de la littrature
dramatique belge  la fin du XIXe sicle et au commencement du XXe.




V

LES ESSAIS--LA CRITIQUE--LE MOUVEMENT DES IDES


Le thtre de Maeterlinck nous a montr un tre dsempar en face de la
Fatalit. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux arm et
fort d'une philosophie nouvelle.  vrai dire, _Le Trsor des Humbles_,
ce premier ouvrage o se devinent des dispositions meilleures, parut la
mme anne (1896), mais avant _Aglavaine et Slysette_; aussi, dans ce
petit drame la mort se heurte-t-elle  une rsistance inconnue
jusqu'alors et l'horizon se dgage-t-il lgrement. En 1898 fut publie
_la Sagesse et la Destine_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le
Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence
des Fleurs_ (1907).

Dans _Le Trsor des Humbles_, livre de misricorde et d'amour,
Maeterlinck cherche encore sa loi morale.  sa conception du monde se
mle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalit comme
une puissance extrieure inluctable; le tragique vrai de la vie est le
tragique quotidien, celui qu'aucun vnement ne met en relief, celui que
nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'mane ni de nos actes, ni
de nos gestes, ni de nos paroles.

     Il arrive  tout homme dans la vie quotidienne d'avoir  dnouer
     par des paroles une situation trs grave. Songez-y un instant.
     Est-ce toujours en ces moments, est-ce mme d'ordinaire ce que vous
     dites ou ce qu'on vous rpond qui importe le plus? Est-ce que
     d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas
     mises en jeu qui dterminent l'vnement?[164].

Puisque la Fatalit tragique couve dans les rgions les plus intimes,
les plus inconscientes de notre me, nous devons nous orienter, pour lui
rsister, vers la vie profonde et la beaut intrieure:

     Il faut que tout homme trouve pour lui-mme une possibilit
     particulire de vie suprieure dans l'humble et invitable ralit
     quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble  notre vie[165].

Et encore:

     Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beaut, il n'y a rien
     au monde qui s'embellisse plus aisment qu'une me. Il n'y a rien
     au monde qui s'lve plus naturellement et s'ennoblisse plus
     promptement. Il n'y a rien au monde qui obisse plus
     scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].

Pour tenir en chec la destine, nous possdons la sagesse. Elle nous
permet de raliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous.
Des forces mystrieuses et formidables ont beau nous dominer, nous
menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner,
incapables de puiser dans leur me la sagesse et l'nergie ncessaires:

     Si vous vous dfiez des tragdies imaginaires, pntrez dans l'un
     ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez
     que la destine et l'homme y ont les mmes rapports, les mmes
     habitudes, les mmes impatiences, les mmes soumissions et les
     mmes rvoltes. Vous verrez que l aussi la partie la plus active
     de ce que nous nous plaisons  nommer fatalit est une force
     cre par les hommes. Elle est norme, il est vrai, mais rarement
     irrsistible. Elle ne sort pas,  un moment donn, d'un abme
     inexorable, inaccessible et insondable. Elle est forme de
     l'nergie, des dsirs, des penses, des souffrances, des passions
     de nos frres, et nous devrions connatre ces passions puisqu'elles
     sont pareilles aux ntres. Mme dans les moments les plus tranges,
     dans les malheurs les plus mystrieux et les plus imprvus, nous
     n'avons presque jamais  lutter contre un ennemi invisible ou
     totalement inconnu. N'tendons pas  plaisir le domaine de
     l'inluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne
     connaissent pas toutes les forces qui s'opposent  leurs projets,
     mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi
     courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent
     souvent. Nous aurons singulirement affermi notre scurit, notre
     paix et notre bonheur, le jour o notre ignorance et notre violence
     auront cess d'appeler fatal tout ce que notre nergie et notre
     intelligence auraient d appeler naturel et humain[167].

Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce
n'est pas parce que nos destines nous chappent et que notre rle dans
le monde demeure inexpliqu qu'il nous faut renoncer  perfectionner
notre existence et  l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend,  cet
gard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans
quel but elles furent cres? Devinent-elles l'utilit de leur labeur
tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur
fonction dpendait le mcanisme gnral du monde. Ainsi doivent agir les
hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et
l'insignifiance de leur volont vis--vis de l'organisme fantastique de
l'Univers, puisqu'ils ont la facult d'apprcier en leur fragile
existence un phnomne assez riche pour se suffire  lui-mme et
satisfaire leur ardeur, car seul il relve de la ralit?

     Oui, c'est une vrit, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la
     plus certaine des vrits, que notre vie n'est rien, que l'effort
     que nous faisons est drisoire, que notre existence, que
     l'existence de notre plante n'est qu'un accident misrable dans
     l'histoire des mondes; mais c'est une vrit aussi que notre vie et
     que notre plante sont pour nous les phnomnes les plus
     importants, et mme les seuls importants dans l'histoire des
     mondes. Laquelle est la plus vraie? La premire dtruit-elle
     ncessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force
     de formuler la premire? L'une s'adresse  notre imagination et
     peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intresse
     directement notre vie relle. Il convient que chacune ait sa part.
     L'essentiel n'est pas de s'attacher  la vrit qui est peut-tre
     la plus vraie au point de vue universel, mais  celle qui est
     certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le
     but de l'univers et si les destines de notre espce lui importent
     ou non; par consquent, l'inutilit probable de notre vie ou de
     notre espce est une vrit qui ne nous regarde qu'indirectement et
     qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vrit, celle
     qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans
     doute plus troite, mais nous touche actuellement, immdiatement et
     incontestablement[168].

Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitul L'volution du mystre
dveloppe cette ide. Chapitre singulirement suggestif! Je le tiens,
avec celui sur Le Tragique quotidien dans _Le Trsor des Humbles_,
pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de
Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes  peu prs identiques,
certaines pages de la Prface  son Thtre, en y intercalant telles
rflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi
qu'il parle (page 112)  propos de ses drames des inquitudes,
d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment invitables
pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se
laisse aller au mystre, et plus loin (page 114) toujours au sujet de
ses drames: Il n'est pas draisonnable, _mais il n'est pas salutaire_
d'envisager de cette faon la vie...

Ah, certes, Maeterlinck n'a pas lucid le mystre de la vie! Mais il
s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de cder,
vaincu d'avance, au destin dprimant, il croit  la force bienfaisante
de l'me, espre et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double
Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une
srnit presque confiante. On y trouve,  ct de chapitres inspirs
par des problmes de morale ou les manifestations varies de l'activit
humaine, maints propos ingnieux sur les fleurs, les parfums, les
femmes.

Il est intressant de comparer la courbe morale et littraire de
Maeterlinck  celle de Verhaeren. Tel le pote des _Soirs_, des
_Dbcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse,
une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le
dcouragement d'une me athe qui cherche vainement le salut. Le dogme
nouveau dont il a besoin, il le dcouvre, comme Verhaeren, dans le culte
de l'homme. Il ne se raffermit que le jour o il a foi en la beaut de
la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son oeuvre s'panouit
 partir de _La Sagesse et la Destine_, avec la mme sret que celle
de Verhaeren, aprs _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont
devenus de fervents idalistes aprs avoir t de farouches dsesprs:
les deux plus grands crivains belges volurent paralllement.

On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de
personnalit, de reproduire simplement la pense de Plotin, de
Swedenborne, de Novalis, surtout d'merson; on fait, en mme temps,
grief  l'auteur du _Trsor des Humbles_ de demander son inspiration 
des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fivre et ne nous
encombrons point de susceptibilits peu pertinentes. Il est
incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck
l'Admirable, lu et comment Novalis, merson, il les connat  fond et
les aime. Manifestement merson apparat partout dans l'oeuvre
philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases
du moraliste amricain:

     D'o vient la sagesse? O est la Source de la force? L'me de Dieu
     se rpand dans le monde  travers les penses des hommes. Le monde
     repose sur des ides et non sur du fer et du coton, et le fer du
     fer, le feu du feu, l'ther et la source de tous les lments,
     c'est la force morale. Comme la nue sur la nue, et la neige sur
     la neige, comme l'oiseau sur l'air et la plante en fuite dans
     l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent
     sur les penses des hommes[170].

Toutefois, ce qui appartient en propre  Maeterlinck, ce que ni Novalis
ni merson ne lui ont prt, c'est la manire de prsenter les ides. Et
si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux
sources anglo-saxonnes (mais aprs tout, il nous plat de le penser, ni
Novalis, ni merson n'ignorrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait
le nier, elle acquiert bien droit de cit parmi nous, cette pense,
coule dans la langue franaise la plus pure, la plus souple, la plus
harmonieuse, qui nous arrive filtre  travers une forme essentiellement
latine! Un crivain tranger  notre culture, aurait-il jamais crit la
_Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de
l'univers et son idal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races
septentrionales, mais sa sensibilit persuasive, le parfum insinuant et,
par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement
latin.

En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie
des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_,
tmoignent d'un sens plastique gal au sens mystique; mais plus que
peintre, il est pote. Sa prose ondule en un rythme admirable et
d'innombrables images s'y dploient. Certaines pages du _Double Jardin_,
par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rims;
on les compte par sries. En voici quelques-uns, au dbut de cette belle
vocation lyrique: Les sources du printemps.

     Ici, aux bords toujours tides de la Mditerrane--cette mer
     immobile et qui semble sous verre,--o durant les mois noirs du
     reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis  l'abri des neiges
     et du vent, en un palais de paix, de lumire et d'amour...[171]

Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le
crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta gure
d'ides neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres
en pastilles dlectables. Ses essais subsisteront pour perptuer la
belle motion, la noblesse rconfortante, la posie de son me
gnreuse.

       *       *       *       *       *

Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catgorie littraire
contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet
exercice. Prodigieuse, l'activit d'Edmond Picard s'est employe en tous
sens et je ne vois gure de travaux intellectuels qui n'aient passionn
cet esprit intrpide. Journaliste littraire et politique, chroniqueur,
crivain de voyages, dramaturge mme, romancier et pote  ses heures,
Matre Edmond Picard reste avant tout clbre avocat autant que savant
jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalis son ardeur vers une fin
unique, il exera une influence relle sur un grand nombre de ses
compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partag avec bien des
dbutants s-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la
Jeune Belgique trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en
partie  son dvouement, au combat tenace qu'il mne dans l'_Art
Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cess,
soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les crivains de
langue franaise, ni de travailler lui-mme  l'illustration d'une cause
qui lui tient  coeur. Son nom demeurera attach  la renaissance
glorieuse de la Belgique.

L'oeuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus sduisante aussi, ces
_Scnes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le
paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le
Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres
littraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste
seulement  tudier les lois dans les livres. Il aperoit le Droit 
chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut
suggrer l'ide du Droit aux jeunes gens en les obligeant  observer
autour d'eux. Aussi rsume-t-il ses ides en des nouvelles ou autres
fictions fort agrables, dont l'esprit avis et charmant, la forme
joliment fringante, s'ils voquent trs peu la scheresse des articles
du Code, dveloppent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un
stagiaire frais moulu coute le Matre minent lui exposer les devoirs
professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); l, un
btonnier confie  ses confrres, en un rcit mouvant, comme lui fut
inculp l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et
toujours, Picard dcouvre des horizons insouponns, incite  mditer,
instruit par la plus savoureuse des leons. Flicitons-le d'avoir cru
que ces matires abstraites, toujours prsentes jusqu'ici sous un
accoutrement doctoral, qui les rendait  la fois peu attrayantes et
accessibles seulement aux initis, pourraient supporter, sans rien
perdre de leur gravit et de leur valeur, une accommodation moins
pdantesque[172].

La critique littraire belge ne date, comme le roman, la posie ou le
thtre, que d'une trentaine d'annes. J'ignore si les bonnes oeuvres
font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne
rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le
moins obscur, Gustave Frdrix, se distingue surtout par ses attaques
violentes contre La Jeune Belgique et Francis Nautet.

Francis Nautet concevait en effet, la critique de faon nouvelle.
Nullement effarouch par les jeunes crivains qui venaient de
rvolutionner la vie littraire, il essayait de se composer, sur les
hommes et les livres, une opinion  lui, inspire de principes larges,
soutenue par des ides gnrales, sans daigner se soumettre aux doctes
dits de messieurs les pdants  lunettes. Son enthousiasme, a dit
Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des
premires moissons d'art. En fallait-il tant pour dchaner la meute
des timors et des jaloux?

Deux volumes de _Notes sur la littrature moderne_ et une _Histoire des
lettres belges d'expression franaise_[73], non termine, forment
l'oeuvre de Nautet, arrach, dans la force de l'ge,  son labeur, tel,
trois ans plus tt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan
des deux tomes sur les Lettres belges a beau tre mdiocrement tabli,
la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut tudier les crivains
belges, doit l'avoir lu. Une pense riche et pntrante, un esprit juste
non sans ingniosit, le souci incessant de ne point voir mesquin, de
rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidit
perspicace de sa mthode lve Nautet  la hauteur d'un historien
littraire.

Mmes qualits dans les _Notes sur la littrature moderne_ o les
Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents
articles sur le Nihilisme littraire, Catulle Mends, Alphonse
Daudet, L'Art et la Bourgeoisie, Charles Baudelaire crits en une
langue saine et alerte. J'apprcie tout particulirement le chapitre du
Mouvement naturaliste et celui en l'honneur du grand Dostoewsky.
Voici une page prouvant  quel point Nautet a compris et su mettre en
lumire le gnie des Russes.

     Les Russes, de prfrence, dpeignent les cratures complexes; ils
     dmlent les sentiments dans les mes ravages et dbrouillent dans
     les cerveaux l'emmlement des ides, en notant, avec une prcision
     merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En
     opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un
     caractre. On dirait difficilement de certains personnages de
     Tourgueneff et de Dostoewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est
     leur dfaut ou leur qualit dominante; on n'y trouve pas de types
     qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus  cette
     littrature lmentaire, qui consiste  prsenter les gens avec un
     dfaut, ou une vertu persistant toujours, sans dtente, sans
     contrastes, sans brusques dmentis. Leurs hros ont une ralit
     frappante, prcisment parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils
     conservent des coins inconnus, qu'ils sont varis, inconsquents,
     divers, contraires  eux-mmes et aux apparences, comme l'est en
     ralit l'tre humain. Ils sont ouverts  des mobiles diffrents et
     contradictoires, souples, sans caractre fixe, des anges y ont des
     griffes de dmons, des gens vertueux, dvous et bons rvlent tout
      coup des abmes de sclratesse. Et des sclrats, au milieu de
     leurs instincts mauvais, ont des claircies exquises, des
     jaillissements de tendresse et de douceur[174].

Aujourd'hui la critique littraire se trouve reprsente par une pliade
d'crivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine
tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacit de
son esprit, l'opulence de son rudition. Il faut tenir l'minent
professeur  l'Universit de Lige pour un dfenseur opinitre de la
culture franaise en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas
reproch de rattacher avec partialit la littrature belge  la
littrature franaise, de voir en celle-l le corollaire trop strict de
celle-ci? Quant  nous, comment le blmerions-nous d'une attitude qui
constitue un si juste titre  notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a
beaucoup voyag, il parle cinq ou six langues et possde les principales
littratures europennes. Infatigable, il prche sa doctrine et bataille
pour la prdominance de notre culture. Ni ses confrences, ni ses
innombrables articles n'ont pu toujours tre recueillis, mais plusieurs
volumes permettent d'apprcier la sret de sa science et le caractre
original d'ides que l'on respecte, mme s'il arrive de ne les point
partager. _Les tudes de dialectologie wallonne_, _Les Passions
allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien thtre franais_,
_La Belgique littraire et politique_, _Les tudes critiques sur la
tradition littraire en France_ attestent la diversit des recherches et
l'clectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite
de la naissance du drame liturgique se termine par une tude sur
l'esthtique des symbolistes en passant par Franois Villon, Joachim
du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugne Fromentin, tous envisags sous
un jour spcial et nouveau, avec une tendance trs accentue  juger de
haut,  tirer, le plus souvent possible, une loi gnrale d'un
groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappel l'accueil
plutt froid rserv aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi:

     Au XVIe sicle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay
     provoquait de mme l'ire de Fontaine et des disciples entts de
     Marot par l'apparente nouveaut de quelques-unes de ses
     affirmations et l'audacieux pdantisme de son style, tout crnel
     de grec et de latin. Au sicle suivant, le fondant, le melliflu des
     expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine,
     indignaient Saint-vremond, grand et bel esprit pourtant, et
     causait  Madame de Sevign le dpit d'une chose inconnue et
     dplaisante. C'est ce dpit qu'elle a traduit par la phrase
     historique: Racine fait des comdies pour la Champml.... Et,
     plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brise de La
     Bruyre et de son observation impitoyable, succdant  la priode
     cicronienne et aux critiques de moeurs toutes gnrales des
     sermonnaires? C'est la loi de nature, l'ternel recommencement des
     mmes grimaces, apeures ou dgotes, devant l'effort des nouveaux
     venus; chaque gnration est ncessairement martre pour celle qui
     lui succdera[175].

Louis Dumont-Wilden ne se spcialise pas dans la critique littraire. Il
est aussi bien publiciste, essayiste, crivain d'art. Mais je le
rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat
pour la culture franaise. Esprit trs distingu, trs ouvert, trs au
courant de la pense contemporaine en Europe, d'une activit ptulante,
souple et avise, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques
parpilles par les journaux et revues, nous mne, en guide averti, vers
les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses apprhensions de sociologue
(_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore clbre son pays dans _La
Belgique illustre_, ouvrage trs attrayant et trs utile, prfac par
mile Verhaeren. Rcemment, en collaboration avec Jules Souguenet,
Dumont-Wilden fit paratre la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux
 tous les coeurs franais. Les deux auteurs belges racontent leur voyage
 travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq.
Ils en revinrent persuads que l'amour de la France persistait
tenacement sur la terre annexe. Comme leurs rcits meuvent et
rconfortent!

Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'claireurs
sans cesse en veil, intrigus et sollicits par toute ide jeune, qui
crivent, parlent, vivent sur la brche pour dfendre la littrature
d'expression franaise et la pense franaise. _Les Physionomies
littraires_ tmoignent de son talent nerveux et clairvoyant.

Henri Liebrecht, avec lequel nous emes l'occasion dj de nous
rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littrature belge
d'expression franaise_, des origines  nos jours, travail srieux,
document, complet, d'une information sre, clairement difi,
harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la
forme attrayante, souvent personnelle.

Plus chtif, le petit volume, assez ancien  la vrit, d'Eugne
Gilbert, sur _Les Lettres franaises dans la Belgique d'aujourd'hui_.

_Les crivains Belges_ de Dsir Horrent contiennent des chapitres
parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren,
Eekhoud, Giraud, Sverin, Demolder, toujours mrement penss, crits
avec lgance.

Quant  Maurice Gauchez, il runit dans _Le Livre des Masques belges_
bien des monographies instructives.

Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les
_Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littrature
contemporaine_ font estimer la nettet de jugement, les potes Victor
Kinon, qui nous prsente (_Portraits d'auteurs_) de fortes tudes,
souvent partiales, mais d'un caractre lev, concernant certains
crivains septentrionaux, franais, belges, et Georges Ramaekers, auteur
de plaquettes intressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrs.

Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_nergie
belge_ d'douard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par
Oscar Thiry, les articles toujours trs agrables de Grard Harry, ceux
de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges
Doutrepont.

Maints potes, maints romanciers se sont adonns  la critique. mile
Verhaeren a parfois apprci les productions de ses confrres en une
prose image et rutilante. On lui doit galement des notes sur les
Lettres franaises en Belgique. Albert Giraud, Andr Fontainas, Georges
Eekhoud, Paul Andr, bien d'autres encore, signrent ou signent
maintenant des feuilletons littraires.

Il est un pote dont l'oeuvre critique importe presque autant que l'oeuvre
lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littrature_
(tudes sur Francis Viel-Griffin et Henri de Rgnier) et trois
plaquettes consacres  Mallarm, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste
pote: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la mme
motion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par
ailleurs, la complexit minutieuse, la susceptibilit inquite de Mockel
s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher ides et sensations en
parcelles tnues, s'allie, pour notre plus grande joie,  l'tat de
perptuelle exaltation lyrique. coutez Mockel parler d'Henri de
Rgnier.

     ... M. de Rgnier communie avec les choses plus qu'il ne thorise;
     et cette communion fait natre une mlodie pntrante et persuasive
     qui, sur un mode gal et lent de tristesse sans rvolte, s'enlace
     invinciblement  l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer  ces
     dards fleuris des feries qui percent comme en une caresse et dj
     sont devenus un captivant rseau. C'est un long geste, sans
     surprise, levant par guirlandes de riches, somnifres et
     troublantes corolles bientt noues  notre front; ou bien un doigt
     haut lev en un signe conduit nos yeux jusqu' les perdre parmi les
     fondantes magies de l'horizon qui se droule[176].

Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velout plus
succulent que celles inspires  Mockel par l'auteur de _La Chanson
d've_. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi
appropris, aussi dlicats, aussi suavement vocateurs, jamais on ne
recrera, au moyen d'un art  ce point comprhensif et cajoleur, le pur
enchantement d'une atmosphre quasi divine.

Nous notions, aux premires pages de ce travail, que les crivains
belges taient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient
naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cdrent 
ce got instinctif.

Camille Lemonnier, qui avait dbut dans la vie littraire par ses
_Salon de Bruxelles_ (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre
remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une _Histoire des Beaux-Arts
en Belgique (1830-1887)_, en 1888 les sensations profondes prouves en
face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la mme anne,
_Les Peintres de la Vie_, contenant des tudes dfinitives sur Alfred
Stevens et Flicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique crivain
d'art, parce qu'il comprend et aime profondment ceux dont il parle. Le
profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses
propres conceptions, il constate si ses thories s'accommodent ou non de
leurs talents. Lemonnier, lui, souponne leurs motions, partage leurs
enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs.

mile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique  _L'art
Moderne_ et  _La Nation_. Il ft paratre, en 1885 et 1887, deux
opuscules; _Joseph Heymans peintre_ et _Fernand Knopff_, plus rcemment
(1905) un trs beau livre sur Rembrandt.

On doit  Eugne Demolder, outre son volume d'_Impressions d'art_, de
belles monographies: Constantin Meunier, Flicien Rops, James Ensor;
Georges Eekhoud s'est intress aux peintres animaliers, aprs avoir
traduit du nerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens.

Andr Fontainas nous offre une excellente _Histoire de l'art franais au
XIXe sicle_ et une forte tude sur Franz Hals.

Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent
galement sur un domaine dont d'autres crivains se sont fait un fief.
De ceux-ci, le plus document et le plus brillant est sans conteste
Hippolyte Fierens-Gevaert. _Les Essais sur l'art contemporain_, _La
Renaissance septentrionale et les premiers matres des Flandres_, les
livres consacrs  Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la
sret de son instinct.

Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destre, qui se proccupa
particulirement des oeuvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus,
parfois Edmond Picard ont aiguill ou aiguillent leurs recherches vers
le mme but.

Les travaux minents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul reprsentent
avec clat l'rudition. Ce savant devint vite populaire en France, car
il se voua tout entier  l'oeuvre de Balzac et au romantisme franais.
_L'Histoire des oeuvres d'H. de Balzac_, _La Gense d'un roman de
Balzac_, _Une page perdue d'H. de Balzac_, _Autour de H. de Balzac_,
_L'Histoire des oeuvres de Th. Gautier_, _La Vritable histoire de Elle
et Lui,_ _Sainte-Beuve inconnu_, autant d'ouvrages indispensables 
ceux qui dsirent lucider l'histoire littraire de la premire moiti
du XIXe sicle, sur des textes prcis et mticuleusement tablis.

La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges
Dwelshauwers, dont la _Synthse mentale_ nous autorise  le regarder
comme un disciple de Bergson, l'honore dignement.

L'histoire groupe plus de fervents. Un matre de l'Universit de
Bruxelles, Lon Vanderkindere, tenta dans _Le sicle des Artevelde_
(1879) de rattacher l'histoire de la Belgique  l'histoire gnrale et
s'astreignit  l'analyser suivant une mthode srieuse. Il fut 
l'histoire ce que Nautet devait tre  la littrature. Vanderkindere
laisse, en outre, une _Histoire de la Formation territoriale des
principauts belges au Moyen ge_.

L'impulsion donne, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-tre
moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, crivit une _Histoire
de la civilisation moderne_.

Henri Pirenne devait profiter de toutes ces tudes, les augmenter, les
mettre au point. Son _Histoire de la Belgique_ s'lve comme le premier
monument en l'honneur de la nation belge. Rsolu  ne point voir dans la
formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne
l'explique en reliant le peuple belge aux principaux vnements de
l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis
les temps les plus reculs, aux grands mouvements europens. L'oeuvre de
Pirenne est une oeuvre nationale[178].

On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique,
mi-physiologique d'Eugne Baie sur la sensibilit collective, dont la
premire partie _L'pope flamande_[179] reconstitue le gnie du peuple
flamand d'aprs sa manire de sentir adapte aux diverses manifestations
de son existence.

Les souvenirs de voyages ont excit la verve de quelques auteurs. Sous
la signature d'Edmond Picard parurent _Monseigneur le Mont-Blanc_, _En
Congolie_, _El Moghreb el Aska_. Jules Leclercq, James Vandrunen,
Lopold Courouble racontent leurs sjours en Afrique et Adrien de
Gerlache nous entrane vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il
est ais de parcourir l'Espagne en auto avec Eugne Demolder ou de
visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Lon Dommartin. N'oublions
point enfin les notes varies et intelligentes de Dumont-Wilden.

       *       *       *       *       *

La vie littraire belge ne s'observe pas seulement  travers les livres.
Il convient, pour en apprcier la vigueur, de jeter aussi un regard sur
les nombreuses revues. On connat dj cette _Jeune Belgique_,
aujourd'hui dfunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait
toutes les aspirations nouvelles. Peu d'annes aprs, naissaient _L'Art
moderne_ et _La Socit nouvelle_ (1884); _La Wallonie_ d'Albert Mockel
ne tardait pas  paratre. _La Jeune Belgique_ et _La Wallonie_
n'existent plus, mais que de revues fraches ont surgi! Et combien ont
dj disparu, revues de jeunes dont l'phmre existence apporte
cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni
_Le Coq rouge_, ni _Le Magasin littraire_. Actuellement les trois
revues les plus importantes sont _La Revue de Belgique_, dirige par
Maurice Wilmotte, d'esprit trs libral et de tendances franaises, _La
Revue Gnrale_, organe plutt catholique, _La Belgique artistique et
littraire_, dont la neutralit semble parfaite, o collaborent Paul
Andr, Maurice des Ombiaux, Lopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux,
Maurice Gauchez, etc. D'autres priodiques d'excellente allure, _L'Art
Moderne_ (Octave Maus), _La Socit nouvelle_[180], _La Vie
Intellectuelle_ (Georges Rency et Jean de Bre), _Durandal_ (abb
Moeller) mritent galement les suffrages des lettrs. Attirons aussi
l'attention sur _La Fdration Artistique_, _La Plume_, _Le Thyrse_, _La
Belgique franaise_, _L'Essor_, _Wallonia_[181], _Le Florilge_[182],
_L'Art et l'cole au Foyer_[183], _Les Moissons Futures_[184], _La Jeune
Wallonie_[185].

D'autre part, les critiques dont nous avons tout  l'heure relev les
noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y
rencontre mme des conteurs, puisque le dlicieux Delattre assume la
tche, dont il s'acquitte fort heureusement, de prsenter les livres
nouveaux aux lecteurs du _Petit Bleu_.

Les proccupations littraires font dsormais partie intgrante de la
vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres,
les revues, les journaux, se trouve encore encourage au moyen de
confrences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Lige, Mons,
des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque anne des sries.
De leur ct, _Les Amitis Franaises_ se ramifient de plus en plus en
Belgique et crent un peu partout des sections qui contribuent
intensment, grce  des causeries, des excursions, des brochures, au
dveloppement de la culture franaise. Rendons un hommage particulier 
l'habile et ingnieuse activit de Maurice Wilmotte: il prte son
concours  tant de runions utiles pour notre cause!

D'ailleurs, un courant permanent s'est tabli entre la Belgique et la
France dont les deux pays profitent. Si nos matres, nos hommes de
lettres vont se faire entendre  Bruxelles,  Anvers, des professeurs
belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public
franais[186]. Les crivains belges envoient prose et vers aux revues
franaises et se font diter couramment  Paris. Le _Mercure de France_
en a plus hospitalis, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois!
Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, rvla des auteurs
belges  la Belgique elle-mme et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas
certain matin projet brusquement en lumire par Octave Mirbeau?

Mais quels que soient les liens qui unissent troitement les destines
de la littrature belge  celles de la littrature franaise, ils ne
doivent empcher ni d'apercevoir, ni d'apprcier les caractres spciaux
trs marqus d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-mme.
 cet gard, la Belgique a suffisamment affirm sa robustesse depuis
plus d'un quart de sicle pour que nous envisagions son avenir avec
confiance. Dsormais elle vivra d'une vie continue, sans priode
strile, et jouera un rle sans cesse grandissant dans l'histoire
littraire universelle. Dj cette anne, un crivain belge n'obtint-il
pas le prix Nobel?

 l'enthousiasme des littrateurs s'est ajout, depuis peu, un lment
tout nouveau de succs. Longtemps, le gouvernement les ngligea ou les
mprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent
aucune occasion de leur tmoigner une affectueuse sollicitude. Ces
souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor
industriel et commercial la belle sant de leur peuple. On s'en rendit
bien compte au discours qu'Albert Ier pronona en inaugurant la section
littraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles
puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine lisabeth
recevaient Verhaeren dans l'intimit du chteau de Ciergnon, et
honoraient de leur prsence, en mai dernier, le festival offert 
Maeterlinck au Thtre de la Monnaie. Voil donc la littrature
officiellement classe, en Belgique, comme une manifestation essentielle
de l'activit nationale. Rjouissons-nous-en, et admirons quelle
merveilleuse pousse de sve l'enleva, en trente-deux ans, de
l'obscurit  la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence
franaise!




BIBLIOGRAPHIE




I

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Je dois ici des remerciements  mon ami M. Louis Chatelain, ancien
membre de l'cole franaise de Rome, attach  la Bibliothque
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II

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--_Des Potes simples_. _Francis Jammes_. Bruxelles, dition de la Libre
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--_Propos d'Hier et d'Aujourd'hui_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1908.

--_Paul Verlaine en Ardennes_. Paris, Dumoulin, 1909.

--_Philatlie_. Paris, Bibliothque de l'Occident, 1910.

--_Fume d'Ardennes_. Bruxelles, Deman, 1912. Collin (Isi).--_Des Vers_.
Lige, Impr. Grard, 1898.

--_Les Baisers_. Lige, Impr. Grard, 1898.

--_L'tang_. Lige. Impr. Grard, 1900.

--_Quinze Ariettes_. Bruxelles, Weissenbruch, 1901.

--_ Pan ou l'Exil Littraire_. Lige, Impr. Faust-Truyen, 1903.

--_La Valle Heureuse_. Lige, Bnard, 1903. Paris, L'Ermitage, 1903.

Delattre (Louis).--_Croquis d'coliers_. Mons, Manceaux, 1888.

--_Contes de mon Village_. Bruxelles, Lacomblez, 1890.

--_Les Miroirs de Jeunesse_. Bruxelles, Lacomblez, 1894.

--_Une Rose  la Bouche_. Bruxelles, d. du Coq rouge, 1896.

--_La Loi de Pch_ (roman), Paris, Mercure de France, 1899.

--_Marionnettes Rustiques_. Lige, Bnard, 1899.

--Le Jardin de la Sorcire. Contes traduits des frres Grimm. Bruxelles,
Dechenne, 1906.

--_Fany_ (thtre). Bruxelles, Larcier, 1906.

--_La Mal Venge_ (thtre). Bruxelles, Larcier, 1907.

--_Le Roman du Chien et de l'Enfant_. Bruxelles, Dechenne, 1907.

--_Avril_. Bruxelles, Lamertin, 1908.

--_Le Jeu des Petites Gens_. Lige, Bnard, 1908.

--_Les Voyageurs et La Dissolution de l'Instinct sexuel_. Bruxelles,
Impr. Vve Fron, 1909.

--_Le Pays Wallon_. Bruxelles. Dechenne, 1910.

--_Les Carnets d'un Mdecin de Village_. Bruxelles, Dechenne, 1910.

--_Contes d'avant l'Amour_. Bruxelles, Larcier, 1910.

--_Petits Contes en Sabots_. Bruxelles, Lebgue, 1911.

--_Le Parfum des Buis_. Bruxelles. Dechenne, 1912.

Demolder (Eugne).-_Impressions d'Art_. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.

--_Contes d'Yperdamme_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.

--_James Ensor_, avec un dessin d'Ensor. Mort mystique d'un thologien.
Bruxelles, Lacomblez, 1892.

--_Les Rcits de Nazareth_. Bruxelles, Ch. Vos, 1893.

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--_La Lgende d'Yperdamme_. Paris, Mercure de France, 1896.

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--_Sedan_ (Les Charniers), Bruxelles, Muquardt, 1871.

--_Histoires de Gras et de Maigres_. Paris, Librairie de la Socit des
Gens de Lettres. Bruxelles, Landsberger et Cie, 1874.

--_Derrire le Rideau_ (contes). Paris, Casimir Pont, 1875.

--_Contes Flamands et Wallons_. Paris, Librairie de la Socit des Gens
de Lettres, 1875.

--_G. Courbet et ses OEuvres_. Paris, Lemerre, 1878.

--_Bbs et Joujoux_. Paris, Hetzel, 1879.

--_Un Coin de village_. Paris, Lemerre, 1879.

--_Un Mle_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1881.

--_Le Mort_. Bruxelles, d. des bibliophiles, 1882.

--_Thrse Monique_. Paris, Charpentier, 1882.

--_Les Petits Contes_. Bruxelles, Parent et Cie, 1882.

--_Histoire de Huit Btes et d'une Poupe_. Paris, Hetzel, 1884.

--_Ni Chair ni Poisson_. Bruxelles, Brancart, 1884.

--_L'Hystrique_. Paris, Charpentier, 1885.

--_Happe-Chair_. Paris, Monnier de Brunhoff et Cie, 1886.

--_Histoire des Beaux-Arts en Belgique_ (1880-1887). Bruxelles,
Weissenbruch, 1887.

--_En Allemagne_. Paris, Librairie illustre, 1888.

--_Mme Lupar_. Paris, Charpentier, 1888.

--_La Belgique_. Paris, Hachette, 1888.

--_Les Peintres de la Vie_. Paris, Savine, 1888.

--_La Comdie des Jouets_ (contes). Paris, Piaget, 1888.

--_Ceux de la Glbe_ (contes), Paris, Savine, 1889.

--_Le Possd_. Paris, Charpentier, 1890.

--_Un Mle_ (pice en 4 actes, en collaboration avec Anatole Bahier et
J. Dubois), Paris, Tresse et Stock, 1891.

--_Les Joujoux Parlants_ (contes), Paris, Hetzel, 1892.

--_Dames de Volupt_ (nouvelles). Paris, Savine, 1892.

--_La Fin des Bourgeois_. Paris, Dentu, 1892.

--_Claudine Lamour_. Paris, Dentu, 1893.

--_Le Bestiaire_ (nouvelles). Paris, Savine, 1893.

--_L'Arche_. Paris, Dentu, 1894.

--_L'Ironique Amour_ (nouvelles). Paris, Dentu, 1894.

--_La Faute de Mme Charvet_. Paris, Dentu, 1895.

--_L'le vierge_. Paris, Dentu, 1897.

--_L'Aumne d'Amour_ (nouvelles). Paris, Borel, 1897.

--_L'Homme en amour_. Paris, Ollendorff, 1897.

--_Une Femme_. Paris, Flammarion, 1898.

--_La Petite Femme de la Mer_ (nouvelles). Paris, Mercure de France,
1898.

--_La Vie secrte_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1898.

--_Adam et ve_. Paris, Ollendorff, 1899.

--_Thtre_. Paris, Ollendorff, 1899.

--_Le bon Amour_. Paris, Ollendorff, 1900.

--_Au Coeur frais de la Fort_. Paris, Ollendorff, 1900.

--_C'tait l't_... (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1900.

--_Le Vent dans les Moulins_. Paris, Ollendorff, 1901.

--_Le Sang et les Roses_. Paris, Ollendorff, 1901.

--_Les Deux Consciences_. Paris, Ollendorff, 1902.

--_Le Petit Homme de Dieu_. Paris, Ollendorff 1902.

--_Poupe d'amour_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1902.

--_Comme va le ruisseau_. Paris, Ollendorff, 1903.

--_La Maison qui dort_. Paris, Ollendorff, 1909.

--_La Chanson du Carillon_. Paris, Lafite et Cie, 1911.

--_Ednie_ (thtre), Paris, Librairie Gnrale des Sciences, Arts et
Lettres, 1912.

Lerberghe (Charles van).--_Les Flaireurs_ (drame). Paris, Mercure de
France. puis.

--_Entrevisions_. Paris, Mercure de France, 1898.

--_La Chanson d've_. Paris, Mercure de France, 1904.

--_Pan_ (comdie satirique). Paris, Mercure de France, 1906.

Le Roy (Grgoire).--_La Chanson d'un Soir_. puis.

--_Mon coeur pleure d'autrefois_. Paris, Vanier, 1889. puis.

--_La Chanson du Pauvre_. Paris, Mercure de France, 1907.

--_La Couronne des Soirs_. Bruxelles, Lamertin, 1911.

--_Le Rouet et la Besace_. Bruxelles, dition du Masque, 1912.

Maeterlinck (Maurice).--_Serres chaudes_. Paris, Vanier, 1889:
Bruxelles, Lacomblez, 1890 et 1895; suivies de quinze chansons,
Bruxelles, Lacomblez, 1900.

--_La Princesse Maleine_. Gand, Imprimerie Louis van Melle, 1889.
Bruxelles, Lacomblez, 1890.

--_Les Aveugles_ (avec _l'Intruse_). Bruxelles, Van Melle, 1890.
Bruxelles, Lacomblez, 1891.

--_L'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck l'admirable_, traduit
du flamand et accompagn d'une introduction. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
Bruxelles, Lacomblez, 1900.

--_Les Sept Princesses_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.

--_Pellas et Mlisande_. Bruxelles, Lacomblez, 1892.

--_Alladine et Palomides_, _Intrieur_, _La Mort de Tintagiles_, trois
petits drames pour marionnettes. Bruxelles, Deman, 1894.

--_Annabella_. Drame en 5 actes de John Ford traduit et adapt pour le
thtre de l'OEuvre. Paris, Ollendorff, 1895.

--_Les Disciples  Sais et Les Fragments de Novalis_, traduits de
l'allemand et prcds d'une introduction, Bruxelles, Lacomblez, 1895.

--_Le Trsor des Humbles_. Paris, Mercure de France, 1896.

--_Aglavaine et Slysette_. Paris, Mercure de France, 1896.

--_Douze Chansons_. Paris, Stock, 1896.

--_La Sagesse et la Destine_. Paris. Fasquelle, 1898.

--_La Vie des Abeilles_. Paris, Fasquelle, 1901.

--_Thtre_.--_I_.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse_, _Les Aveugles_.

--_Thtre_.--_III_.--_Aglavaine et Slysette_, _Ariane et Barbe Bleue_,
_Soeur Batrice_. Les 2 volumes. Bruxelles, Lacomblez, 1901.

--_Thtre_.--II.--_Pellas et Mlisande_, _Alladines et Palomides_,
_Intrieur_, _La Mort de Tintagiles_. Bruxelles, Lacomblez, 1902.

--_Le Temple enseveli_. Paris, Fasquelle, 1902.

--_Monna Vanna_. Paris, Fasquelle, 1902.

--_Thtre de Maeterlinck_. 3 vol. Bruxelles, Deman, 1902.

--_Joyselle_. Paris, Fasquelle, 1903.

--_Le Double Jardin_. Paris, Fasquelle, 1904.

--_L'Intelligence des Fleurs_. Paris, Fasquelle, 1907.

--_La Tragdie de Macbeth_. Paris, Fasquelle, 1910.

--_L'Oiseau Bleu_. Paris, Fasquelle, 1911.

Mockel (Albert).--_L'Essor du Rve_ (plaquette), 1887. puis.

--_Chantefable un peu nave_. Lige, 1891, puis.

--_Propos de Littrature_. Paris, Librairie de l'Art indpendant, 1894.

--_mile Verhaeren_ (avec notice biographique par Francis
Viel-Griffin). Paris, Mercure de France, 1895.

--_Stphane Mallarm_. Un hros. Paris, Mercure de France, 1899.

--_Clarts_. Paris, Mercure de France, 1901.

--_Charles van Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904.

--_Contes pour les Enfants d'hier_. Paris, Mercure de France, 1908.

Nautet (Francis).--_Notes sur la Littrature moderne_: Premire srie:
en Belgique chez tous les libraires, 1885. Deuxime srie: Paris,
Savine, Bruxelles, Vve Monnom, 1889.

--_Histoire des Lettres belges d'expression franaise_, 2 vol.
Bruxelles, 1892.

Rodenbach (Georges).--_Le Foyer et les Champs_. Paris, Victor Palme.
Bruxelles Lebrocquez, 1877.

--_Les Tristesses_. Paris, Lemerre, 1879.

--_La Belgique_, 1830-1880, pome historique. Bruxelles, Office de
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--_La Mer lgante_. Paris, Lemerre, 1881.

--_L'Hiver Mondain_. Bruxelles, 1884.

--_La Jeunesse Blanche_. Paris, Lemerre, 1886.

--_L'Art en Exil_. Paris, Quantin, 1889.

--_Le Rgne du Silence_. Paris, Charpentier, 1891.

--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 1892.

--_Le Voyage dans les Yeux_. Paris, Ollendorff, 1893.

--_Muse de Bguines_. Paris, Charpentier, 1894.

--_La Vocation_. Paris, Ollendorff, 1895.

--_Les Vies Encloses_. Paris, Charpentier, 1896.

--_Le Carillonneur_. Paris, Fasquelle, 1897.

--_Le Voile_ (thtre). Paris, Ollendorff, 1897.

--_Le Miroir du Ciel Natal_. Paris, Fasquelle, 1898.

--_L'Arbre_. Paris, Ollendorff, 1899.

--_L'lite_. Paris, Fasquelle, 1899.

--_Le Mirage_ (thtre). Paris, Ollendorff, 1901.

--_Le Rouet des Brumes_ (traduit en russe par Marie Vesselowsky).
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--_En Exil_. Paris, La Renaissance du livre, 1910.

--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 2 col. par page; grav. hors
texte, couverture illustre, 1910.

Sverin (Fernand).--_Le Lys_. Bruxelles. Lacomblez, 1888.

--_Le Don d'Enfance_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.

--_Un Chant dans l'Ombre_. Bruxelles, Lacomblez, 1895.

--Pomes Ingnus. Paris, Fischbacher, 1899.

--_La Solitude Heureuse_. Bruxelles, Dechenne, 1904.

--_Pomes_. Paris, Mercure de France, 1908.

Spaak (Paul).--_L'Hrdit dans la Littrature Franaise antrieure au
XIXe sicle_. Bruxelles, Lamertin, 1893.

--_L'Histoire Littraire_. Bruxelles, d. de l'Ide libre, 1902.

--_Voyages vers mon Pays_. Bruges, Arthur Herbert, Ltd, 1907.

--_Kaatje_. Bruxelles, Lamertin, 1908.

--_La Madone et La Dixime Journe_. Bruxelles, Lamertin, 1908.

--_ Damme en Flandre_. Bruxelles, Lamertin, 1912.

Verhaeren (mile).--_Les Flamandes_, Bruxelles, Hochsteyn, 1883.

--_Les Contes de Minuit_. Bruxelles, Franck, 1885.

--_Joseph Heymans Peintre_. Bruxelles, Socit nouvelle, 1885.

--_Les Moines_. Paris, Lemerre, 1886.

--_Fernand Knopff_. Bruxelles, Socit nouvelle, 1887.

--_Les Soirs_. Bruxelles, Deman, 1887.

--_Les Dbcles_. Bruxelles, Deman, 1888.

--_Les Flambeaux Noirs_. Bruxelles, Deman, 1890.

--_Au Bord de la Route_. Bruxelles, Vaillant-Carmaime, 1891.

--_Les Apparus dans mes chemins_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.

--_Les Campagnes Hallucines_. Bruxelles, Deman, 1893.

--_Almanach_. Bruxelles, Dietrich, 1895.

--_Les Villages Illusoires_. Bruxelles, Deman, 1895.

--_Pomes: Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines_. Paris,
Mercure de France, 1895. Paris, Mercure de France, 1900.

--_Les Villes Tentaculaires_. Bruxelles, Deman, 1895.

--_Pomes_. Nouvelle srie: _Les Soirs, Les Dbcles, Les Flambeaux
noirs_. Paris, Mercure de France, 1896.

--_Les Heures Claires_. Bruxelles, Deman, 1896.

--_mile Verhaeren_ (anthologie) (1883-1896). Bruxelles, Deman, 1897.

--_Les Aubes_ (drame). Bruxelles, Deman, 1898.

--_Les Visages de la Vie_. Bruxelles, Deman, 1899.

--_Pomes_ (3e srie): _Les Villages illusoires, Les Apparus dans mes
chemins, Les Vignes de ma muraille_. Paris, Mercure de France, 1899.

--_Le Clotre_ (drame). Bruxelles, Deman, 1900.

--_Petites Lgendes_. Bruxelles, Deman, 1900.

--_Philippe II_ (drame). Paris, Mercure de France, 1901.

--_Les Forces Tumultueuses_. Paris, Mercure de France, 1902.

--_Les Villes Tentaculaires_, prcdes des _Campagnes hallucines_.
Paris, Mercure de France, 1904.

--_Toute la Flandre, Les Tendresses Premires_. Bruxelles, Deman, 1904.

--_Les Heures d'Aprs-Midi_. Bruxelles, Deman, 1905.

--_Rembrandt_. Paris, Laurens, 1905.

--_La Multiple Splendeur_. Paris, Mercure de France, 1905.

--_Toute la Flandre, La Guirlande des Dunes_. Bruxelles, Deman, 1907.

--_Les Visages de la Vie_ (Les Visages de la Vie, Les Douze Mois),
Paris, Mercure de France, 1908.

--_Toute la Flandre, Les Hros_. Bruxelles, Deman, 1908.

--_James Ensor_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1909.

--_Les Heures Claires_ (avec _Les Heures d'Aprs-Midi_). Paris, Mercure
de France, 1909.

--_Helenas Heimkehr_ (drame), traduit en allemand sur le manuscrit
indit par Stefan Zweig, Leipzig, Insel-Verlag, 1909.

--_Deux Drames_ (Le Clotre, Philippe II). Paris, Mercure de France,
1909.

--_Toute la Flandre, Les Villes  Pignons_. Bruxelles, Deman, 1909.

--_Les Rythmes Souverains_. Paris, Mercure de France, 1910.

--_Toute la Flandre, Les Plaines_. Bruxelles, Deman, 1910.

--_Les Heures du Soir_. Leipzig, Insel-Verlag, 1911.

--_Hlne de Sparte_ (drame). Paris, d. de la Nouvelle Revue franaise,
1912.

--_Les Bls Mouvants_. Paris, Crs, 1912.

--_Les Villes Tentaculaires_, prcdes des _Campagnes Hallucines_ et
suivies des _Visages de la Vie et des Douze mois_. d. complte, Mercure
de France, 1912.

Virrs (Georges).--_En Pleine Terre, La Glbe Hroque_ (1798-1799).
Bruxelles, d. de la Lutte, 1898. puis.

--_La Bruyre Ardente_. Bruxelles, Vromant, 1900.

--_Les Gens du Tiest_. Bruxelles, Vromant, 1903.

--_L'Inconnu Tragique_. Bruxelles, Vromant, 1907.

--_Ailleurs et Chez Nous_. Bruxelles, Vromant, 1909.

Wilmotte (Maurice).--_tudes de Dialectologie Wallonne_. Mcon,
imprimerie de Protat frres, 1888-1890.

--_Les Passions Allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'Ancien
Thtre Franais_. Bruxelles, imprimerie de Hayez, 1898.

--_La Belgique Morale et Politique_ (1830-1900), prface d'mile Faguet.
Paris, Colin, 1902.

--_tudes critiques sur la Tradition littraire en France_. Paris,
Champion, 1909.




NOTES

[1: _Histoire des Lettres belges d'expression franaise_, 2 vol.
Bruxelles, 1892.]

[2: _Les lettres franaises dans la Belgique d'aujourd'hui_, Paris,
Sansot, 1906.]

[3: _Histoire de la Littrature belge d'expression franaise_,
Bruxelles, Librairie Vanderlinden, 1910.]

[4: _Beitrge zur Geschichte der franzsischen Literature in Belgien_, l
vol. Dsseldorf, 1909.]

[5: Hippolyte Taine. _Philosophie de l'art_, t. I. Troisime partie. _La
Peinture dans les Pays-Bas_, chapitre premier, p. 288.

Les remarques de Taine s'appliquent gnralement aux Hollandais non
moins qu'aux Belges, mais, pour plus de commodit, nous signalons
seulement ceux-ci.]

[6: Mme rfrence, p. 289.]

[7: La possibilit d'une renaissance artistique flamande, au XVIIe
sicle, malgr la tyrannie espagnole, s'explique par ce fait que
l'glise voyait dans les nombreuses commandes de toiles religieuses un
moyen nouveau et efficace de combattre l'hrsie.]

[8: Tout le paragraphe 2 du chapitre 1er de _la Peinture dans les
Pays-Bas_ (_Philosophie de l'art_, t. I), est,  cet gard, difiant.]

[9: Camille Lemonnier. _Un Mle_. Chapitre XXIX.]

[10: Albert Giraud. _Hors du Sicle_. Le portrait du Retre.]

[11: Charles Van Lerberghe, _La Chanson d've_, p. 207.]

[12: _Philosophie de l'art_, t. I. Troisime partie. _La Peinture dans
les Pays-Bas_, chap. Ier; p. 312 et 313.]

[13: Charles Van Lerberghe, le plus Latin de tous, peut-tre, avait
davantage vcu en Italie qu'en France. Sa mre tait Wallonne.]

[14: mile Verhaeren. _Les Rythmes souverains_. _Le Paradis_.]

[15: Congrs des Amitis franaises  Mons, 21-27 septembre 1911.
Rapport sur la culture franaise en Flandre.]

[16: Stefan Zweig. _mile Verhaeren, sa vie, son oeuvre_, p. 334. Traduit
de l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet. Paris, Mercure de
France, 1910.]

[17: Sans doute, la plupart des drames de Maeterlinck ne doivent rien 
la littrature franaise; ils ne doivent rien non plus  la littrature
allemande.]

[18: Il n'est pas inutile de rappeler, pour prouver la fatalit de cette
influence, que les Jeunes Belges dans leur Manifeste, en 1881, avaient
annonc l'intention de crer une littrature nationaliste, qui ne
demandt rien aux littratures trangres.]

[19: _Adoration des Mages_, par Rubens. Collection du comte Mouravief.]

[20: Collection de lord Darnley.]

[21: Congrs de Mons, 21-27 septembre 1911. Rapport sur la question des
Langues et l'Universit flamande.]

[22: Un fait prouvera la surexcitation de certains flamingants: pendant
les ftes donnes  Anvers au mois d'aot 1912 en l'honneur du romancier
flamand Henri Conscience, des feuillets furent lancs dans la voiture du
Roi qui portaient: Nous exigeons la flamandisation de l'Universit de
Gand. D'ailleurs, depuis les lections du 2 juin 1912, favorables au
parti conservateur, les flamingants redoublent d'audace et la querelle
des langues semble s'accentuer. Entre autres manifestations il convient
de signaler le discours belliqueux de Pol de Mont au Congrs nerlandais
tenu  Anvers  la fin d'aot 1912. Le pote flamand y envisage la
flamandisation de l'Universit de Gand comme la suprme conqute.]

[23: La lettre ouverte au Roi que M. Jules Destre, dput socialiste de
Charleroi, publia dans un numro de la _Revue de Belgique_ d'aot 1912
n'est gure faite pour calmer les esprits. M. Destre demande ds
maintenant la sparation administrative entre Wallons et Flamands.]

[24: 22 septembre 1890. Cette lettre fut reproduite dans le numro de
_l'Art moderne_ du 5 octobre 1890.]

[25: Lon Bazalgette. _Camille Lemonnier_, p. 16. Paris, Sansot.]

[26: _Un Mle_, chap. I.]

[27: _Au Coeur frais de la fort_, p. 202 et 203.]

[28: _Un Mle_, chap. XI.]

[29: Une vie d'crivain. Mes souvenirs, I, par Camille Lemonnier, _La
Chronique_, 15 dcembre 1911.]

[30: Kees Doorik. _Les Gansridjers_, III.]

[31: Georges Eekhoud ne doit rien  Lon Cladel. Si les sujets
s'apparentent parfois, il convient de ne voir l qu'une concidence. Le
caractre indpendant d'Eekhoud le prserve de toute imitation.]

[32: Dsir Horrent. _crivains belges d'aujourd'hui_. Eugne Demolder,
p. 108 et 109. Bruxelles, Lacomblez.]

[33: _La Route d'meraude_, p. 282 et 283.]

[34: _Le Jardinier de la Pompadour_, p. 11.]

[35: _Idem_, p. 14.]

[36: _Idem_, p. 220.]

[37: _Idem_, p. 221.]

[38: D'autres personnages du _Jardinier de la Pompadour_ s'appellent,
non sans saveur, Nicole Sansonet, Eustache Chatouillard, Euphmin
Gourbillon, Agathon Piedfin...]

[39: _La Bruyre ardente_, p. 12.]

[40: Georges Ramaekers. _Georges Virrs_ (Collection Diamant), p. 13.
Bruxelles, Socit belge de librairie.]

[41: _La Bruyre ardente_, p. 119 et 120.]

[42: D'Annunzio a dvelopp un sentiment analogue dans la _Gioconda_,
avec quelle posie!]

[43: Il s'agit de Livin et de Lisa.]

[44: _Monna Lisa_, p. 328 et 329.]

[45: _Le Parfum des Buis. Le Rveillon de M. Piquet_, p. 107, 108, 109.]

[46: _Le Coeur de Franois Remy_, p. 126 et 127.]

[47: _Idem_, p. 129.]

[48: _Les Mourlon_.]

[49: Andr van Hasselt (1806-1874) avait imit les romantiques avec un
bel entrain, mais il ne fut jamais qu'un bien mdiocre pote.]

[50: On n'a point toujours, semble-t-il, suffisamment remarqu combien
ces jeunes potes furent attirs par Thophile Gautier, le premier des
parnassiens,  vrai dire. Ils me paraissent fort tributaires de son art.
N'oublions pas en effet que Thophile Gautier dbuta dans l'atelier de
Rioult et qu'il demeura toute sa vie un peintre. Ses pomes sont des
tableaux. Mme, lorsqu'une toile de matre l'enthousiasme (je songe au
voyage en Espagne), il la copie en vers. Dans _maux et Cames_, il se
rvle miniaturiste merveilleux.]

[51: Paris, Mercure de France.]

[52: Lettre de Charles van Lerberghe, parue dans le numro de _La
Roulotte_,  lui spcialement consacr. Le pote voque son sjour 
Florence, o il composa presque toute sa _Chanson d've_.]

[53: Les _Rimes de Joie_ parurent en 1881  Bruxelles, chez Gay et
Douc, avec une prface de J.-K. Huysmans, un frontispice et trois
gravures  l'eau forte de Flicien Rops.

Thodore Hannon fut un pote phmre. Il a sacrifi sa pense au
journalisme et aux revues.]

[54: _Rimes de Joie_. Maquillage.]

[55: _La Nuit_. Anatomie.]

[56: _Idem_. Camlias.]

[57: Baudelaire. _Les Fleurs du Mal_. La Chevelure.]

[58: _Le Cerisier fleuri_. La Joie.]

[59: J.-M. de Heredia. _Les Trophes_, Les Conqurants. Paris, Lemerre.]

[60: _Hors du sicle_. Les Conqurants.]

[61: _Idem_. Les Tribuns.]

[62: _Les Dernires Ftes_. Monseigneur de Paphos.]

[63: Voir _Pierrot Lunaire_.]

[64: _Acadmie Franaise_. Sance publique annuelle du jeudi 17 novembre
1898. Rapport du Secrtaire perptuel de l'Acadmie sur les concours de
l'anne 1908.]

[65: _La Cithare_. La Moisson.]

[66: _Le Rgne du Silence_. La Vie des chambres, XI.]

[67: _Le Miroir du Pays natal_. Les Lampes, V.]

[68: _Le Rgne du Silence_. Cloches du dimanche, IX.]

[69: Outre les _Serres chaudes_, on doit  Maeterlinck des chansons en
vers qui ont paru, chez Lacomblez, dans le mme volume. Les _Serres
chaudes_ furent dites, seules, chez Vanier, en 1889.]

[70: _Serres chaudes_. Chasses lasses.]

[71: _Mon coeur pleure d'autrefois_. Vision.]

[72: _La Chanson du pauvre_. Le Joueur d'orgue.]

[73: Charles van Lerberghe naquit  Gand en 1861; il mourut en 1907.]

[74: _Entrevisions_. Barque d'or. Ce pome a t mis en musique par
Gabriel Fabre; il parut, avec une couverture en couleur trs artistique
par Le Sidaner, chez Henri Tellier  Paris.]

[75: _Entrevisions_. Les Lys qui filent.]

[76: J'emprunte ces lignes  la lettre de Van Lerberghe publie dans _La
Roulotte_.]

[77: Albert Mockel. _Charles van Lerberghe_, p. 34. Paris, Mercure de
France.]

[79: _La Chanson d've_, p. 4.]

[80: _Idem_, p. 107, 108, 109.]

[81: _Idem_, p. 113 et 114.]

[82: _Idem_, p. 115 et 116.]

[83: _Idem_, p. 153.]

[84: _Idem_, p. 157.]

[85: _Idem_, p. 185 et 186.]

[86: _Idem_, p. 206.]

[87: Il importe toutefois de ne pas ngliger l'influence vraisemblable
du pote anglais D. G. Rossetti sur l'inspiration de van Lerberghe.]

[88: Mockel, d'origine wallonne, est naturellement moins sensible  la
plastique que les potes flamands.]

[89: Tancrde de Visan. _L'Attitude du lyrisme contemporain_. Albert
Mockel et l'aspiration lyrique, p. 287 et 288. Ouvrage dj cit.]

[90: _Clarts_. L'Homme  la lyre.]

[91: Ce pome fut inspir  Mockel par sa vie commune avec van Lerberghe
 Florence.

Mockel y dit sous une forme voile et symbolique crivait van Lerberghe
(lettre  La Roulotte dj cite), ce qui nous unissait comme
artistes, et ce qui nous sparait. Je voyais mieux que lui toutes
choses; lui, les _entendait_ mieux.]

[92: _Clarts_. Mai juvnile.]

[93: _Le Don d'enfance_. La Joie des humbles.]

[94: _Idem_. Le Don d'enfance.]

[95: _La Solitude heureuse_. La Rumeur des bois.]

[96: _Idem_. La Douceur de vivre.]

[97: Remy de Gourmont, _Le 2e livre de Masques_. Andr Fontainas. Paris,
Mercure de France.]

[98: _Les Vergers illusoires_, p. 67.]

[99: _La Louange de la Vie_ comprend diffrents recueils: Dominical,
Salutations dont d'angliques, En Symbole vers l'apostolat, Six chansons
de pauvre homme.]

[100: _Six Chansons de pauvre homme pour clbrer la Semaine de
Flandre_.]

[101: _Fume d'Ardenne_. Invocation  Saint Hubert, pages 79 et 80.]

[102: Victor Kinon. _Portraits d'auteurs_. Georges Ramaekers, p. 265.
Bruxelles, Association des crivains belges.]

[103: _Voyages vers mon pays_. Communion, II, p. 169 et 170.]

[104: _La Valle Heureuse_. La Mort d'Ophlie.]

[105: Jethro Bithell crit dans sa _Contemporary Belgian Poetry_ (The
Walter Scott Publishing C Ltd, London) Paul Grardy is a well known
German poet as well as a French one, c'est--dire: Paul Grardy est un
pote allemand bien connu autant qu'un pote franais. Pour comprendre
cette phrase, il faut savoir que Grardy est n  Malmdy, dans une
portion de la Wallonie annexe  l'Allemagne. Grardy, tout en tant de
race wallonne, compte comme citoyen allemand; il fit d'ailleurs ses
tudes au Gymnase d'Aix-la-Chapelle, avant de venir les achever 
l'Universit de Lige.]

[106: Cf. Albert Mockel. _mile Verhaeren_. Note biographique de Francis
Viel-Griffin. Paris, Mercure de France. Lon Bazalgette. _mile
Verhaeren_, Paris, Sansot. Stefan Zweig. _mile Verhaeren_, ouvrage dj
cit.]

[107: _Les Soirs_. Insatiablement.]

[108: _Les Dbcles_. Dialogue.]

[109: _Les Campagnes hallucines_. Les Mendiants.]

[110: _Les Villes tentaculaires_. La Bourse.]

[111: _Idem_. Le Bazar.]

[112: _Idem_. L'tal.]

[113: _Idem_. La Rvolte.]

[114: 1899.]

[115: 1902.]

[116: _Les Forces Tumultueuses_. Un Soir.]

[117: 1906.]

[118: _La Multiple splendeur_. La Joie.]

[119: _Idem_. Ferveur.]

[120: 1910.]

[121: 1904.]

[122: 1907.]

[123: 1908.]

[124: 1909.]

[125: 1911.]

[126: 1896.]

[127: 1905.]

[128: 1911.]

[129: Lon Bazalgette. _mile Verhaeren_, p. 38. Ouvrage dj cit.]

[130: _Les Heures claires_, p. 15.]

[131: _La Multiple Splendeur_.  la gloire du vent.]

[132: Nul pote europen ne l'avait devanc. Le seul prcurseur me
semble tre, avec des diffrences apprciables, l'amricain Walt
Whitman. Verhaeren, d'ailleurs, ne l'a connu que rcemment grce  la
belle traduction de Lon Bazalgette.]

[133: _Les Forces tumultueuses_. Les Villes.]

[134: _La Multiple splendeur_. La Conqute.]

[135: _Les Flambeaux noirs_. Dpart.]

[136: _Les Rythmes souverains_. Michel-Ange.]

[137: _Idem_. Le Paradis.]

[138: Raymond Poincar. _La Littrature belge d'expression franaise_.
Confrence faite  Anvers le 11 avril 1908, publie dans la _Grande
Revue_ du 10 mai 1908.]

[139: _Le Temps_, 13 janvier 1896.]

[140: Cette lettre fut publie dans le tome XII de _Vers et Prose_
(dcembre 1907, janvier-fvrier 1908).]

[141: Reprsente une fois au Thtre d'Art le 21 mai 1891.]

[142: Maurice Maeterlinck est n  Gand, le 29 aot 1862.]

[143: Thtre d'Art, 7 dcembre 1891.]

[144: Thtre des Bouffes-Parisiens, 16 mai 1893. Le drame fut adapt
depuis  la scne de l'Opra-Comique avec musique de Claude Debussy.]

[145: Thtre de l'OEuvre, mars 1895. Lugn-Poe joua dans toutes ces
pices.]

[146: Jules Lematre. _Impressions de thtre_ (huitime srie). Maurice
Maeterlinck, p. 151, Paris, Lecne, Oudin, 1895.]

[147: _Thtre_. Prface, p. V et VI.]

[148: Remy de Gourmont. _Le Livre des masques_, Maurice Maeterlinck.
Paris, Mercure de France.]

[149: Reprsente au Thtre de l'OEuvre, le 17 mai 1902, avec Mme
Georgette Leblanc dans le rle de Monna Vanna.]

[150: Joue au Gymnase, le 20 mai 1903, avec Mme Georgette Leblanc dans
le rle de Joyzelle.]

[151: Mont  Paris, en 1911, avec Mme Georgette Leblanc dans le rle de
La Lumire.]

[152: _Les Aubes_ parurent en 1898, mais ne furent jamais reprsentes.]

[153: Jou  Bruxelles au thtre du Parc, le 20 fvrier 1900;  Paris,
 l'OEuvre, le 8 mai 1900;  Villers (Belgique) dans les ruines d'un
vieux clotre, au mois de juillet 1910, et plusieurs fois depuis, dans
des dcors analogues, en Belgique et en Angleterre.]

[154: Thtre du Parc  Bruxelles (1901). Thtre de l'OEuvre, les 9 et
10 mai 1904.]

[155: Reprsente  Paris, sur la scne du Chtelet (grande saison de
Paris), du 1er au 30 mai 1912, avec Mme Ida Rubinstein dans le rle
d'Hlne; costumes et dcors dessins par le peintre Lon Bakst; mise en
scne rgle par Alexandre Sanine, des thtres impriaux de Russie;
musique de scne de Dodat de Sverac.]

[156: Le remords de Balthazar s'est rveill brusquement aprs dix ans,
parce qu'ayant entendu au confessionnal un homme lui confier son crime,
pour lequel un autre fut condamn, il avait enjoint  cet homme d'aller
se dnoncer aussitt.]

[157: _Le Clotre_. Acte IV.]

[158: _Hlne de Sparte_. Acte II, scne I.]

[159: _Idem_. Acte II, scne IV.]

[160: _Idem_. Acte IV, scne II.]

[161: _Idem_. Acte V, scne IV.]

[162: Henry Kistemaeckers se fit naturaliser Franais en 1903.]

[163: Henri Liebrecht. _Histoire de la Littrature belge d'expression
franaise_, p. 367. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.]

[164: _Le Trsor des Humbles_. Le Tragique quotidien, p. 174 et 175.]

[165: _Idem_. La Vie profonde, p. 225.]

[166: _Idem_. La Beaut Intrieure, p. 251.]

[167: _La Sagesse et La Destine_, p. 46 et 47.]

[168: _Le Temple enseveli_. L'volution du mystre, p. 116 et 117.]

[169: C'est moi qui souligne. Il convient de se reporter  la Prface du
Thtre.]

[170: merson. _Les Forces ternelles et autres essais_, traduits de
l'anglais par K. Johnston avec une prface de M. Bliss Perry, p. 56.
Paris, Mercure de France, 1912.]

[171: _Le Double Jardin_. Les Sources du printemps.]

[172: _Mon Oncle le Jurisconsulte_. Avant-propos, p. 10.]

[173: Nautet fut l'inventeur de cette formule.]

[174: _Notes sur la littrature moderne_. Deuxime srie. Dostoewsky,
p. 274, 275. Paris, Albert Savine. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.]

[175: _tudes critiques sur la tradition littraire en France_.
L'Esthtique des symbolistes, p. 310 et 311, Paris, Champion, 1909.]

[176: Propos de littrature, p. 131 et 132.]

[177: En Allemagne.]

[178: Pour se documenter sur toutes les questions d'rudition, de
philologie, de philosophie, d'histoire, dont ce livre ne peut traiter,
voir _Le Mouvement scientifique en Belgique, 1850-1905_, publi par la
Socit belge de librairie (2 vol. Bruxelles, rue Treurenberg), 
l'occasion de l'Exposition de Lige.]

[179: La deuxime partie, _Les Cycles flamands_, n'a pas encore paru au
moment o j'cris.]

[180: Mons.]

[181: Lige.]

[182: Anvers.]

[183: Louvain.]

[184: Gand.]

[185: Marchienne-au-Pont.]

[186: Wilmotte donna, en 1911, une srie de confrences  la Sorbonne
et, l'anne prcdente, Dwelshauwers,  l'cole des Hautes tudes
sociales.]

[187: Les ouvrages juridiques de Thomas Braun ne sont pas nots ici.]






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d\'expression franaise depuis 1880, by Albert Heumann

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