Project Gutenberg's Raison et sensibilit (tome troisime), by Jane Austen

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Title: Raison et sensibilit (tome troisime)
       ou les deux manires d'aimer

Author: Jane Austen

Translator: Isabelle de Montolieu

Release Date: February 4, 2011 [EBook #35163]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILIT (TOME TROISIME) ***




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  Au lecteur

  Madame de Montolieu a traduit librement Sense and Sensibility.
  Elle a notamment chang les prnoms de certains personnages du roman
  de Jane Austen, dont le nom n'apparat pas dans la version papier.

  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  RAISON

  ET

  SENSIBILIT.




  RAISON

  ET

  SENSIBILIT,

  OU
  LES DEUX MANIRES D'AIMER.


  PAR


  JANE AUSTEN


  TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
  PAR

  MME ISABELLE DE MONTOLIEU.


  TOME TROISIME.


  A PARIS,
  CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
  RUE HAUTEFEUILLE, N. 23.

  1815.




RAISON

ET

SENSIBILIT.




CHAPITRE XXXIV.


Aprs quelques oppositions, Maria cda aux prires de sa soeur et
consentit  sortir un matin avec elle et avec madame Jennings pour une
demi-heure. Elle y mit la condition de ne faire aucune visite et
d'accompagner seulement sa soeur jusques chez le fameux bijoutier Grays,
 _Pakeville-Street_, o Elinor voulait changer quelques vieux diamans
de sa mre contre des bijoux plus  la mode.

Quand elles arrivrent  la porte, madame Jennings se rappela qu'il y
avait  l'autre bout de la rue une dame de sa connaissance qu'elle
dsirait de voir, et comme elle n'avait rien  faire chez le bijoutier,
elle dit  ses jeunes amies d'entrer sans elle, et qu'elle viendrait les
reprendre aprs avoir fait sa visite.

Elles montrent, et comme ce magasin tait  la mode, et qu'on ne
pouvait pas dcemment porter un bijou, s'il n'tait pas mont par M.
Grays, elles y trouvrent une telle quantit de monde, qu'il ne leur fut
pas mme possible de parvenir jusqu' lui et qu'il fallut attendre.
Elles s'assirent au bout du comptoir, du ct o il y avait le moins de
foule. Un seul homme, d'aprs l'attention qu'il exigeait de l'ouvrier 
qui il parlait, commandait sans doute quelque chose de prcieux. Elinor
espra cependant que voyant deux femmes attendre qu'il et fini, il
aurait la politesse de se hter. Mais aprs les avoir lorgnes l'une
aprs l'autre, avec une trs-lgante lorgnette attache  une chane
d'or de Venise, et les avoir salues lgrement, il recommena  parler
au bijoutier,  lui expliquer dans le plus minutieux dtail ce qu'il
demandait: c'tait une petite bote  cure-dents pour lui; et jusqu' ce
que la grandeur, la forme, les ornemens fussent expliqus, il s'coula
au moins un quart d'heure. Il se fit ensuite montrer tous les tuis 
cure-dents du magasin, les loua, les dnigra, en parla comme de la chose
la plus essentielle, dclara qu'il n'y avait de bien dans ce genre que
ce qui sortait de son imagination, et recommena son explication
minutieuse. De temps en temps sa main trs-blanche, orne de quelques
bagues de fantaisie, reprenait sa lorgnette et la dirigeait ngligemment
sur les deux soeurs. Il chercha ensuite au milieu de cent breloques qui
pendaient  sa montre un cachet emblmatique dont la monture tait aussi
de son imagination. Quoiqu'Elinor n'et jamais vu un seul des
merveilleux petits-matres qui viennent taler leurs grces dans les
magasins, aux ventes, aux promenades, elle comprit que celui-ci en tait
un. Sa figure soigne avec toute la recherche et l'extravagance de la
mode, aurait t belle s'il en avait t moins occup; ses traits
taient rguliers, mais compltement insignifians; ses yeux grands et
d'une belle couleur n'exprimaient que le contentement de lui-mme; son
sourire seul aurait paru assez agrable  Elinor, parce qu'il lui
rappelait celui d'Edward, s'il n'avait pas souri continuellement avec
affectation, et seulement pour montrer ses belles dents.

Aprs s'en tre amuse un instant, elle le trouva insupportable et
surtout trs-malhonnte de faire attendre aussi long-temps des femmes
pour un objet aussi peu important, et de les regarder comme un objet de
curiosit. Maria ne savait pas seulement qu'il tait l. Pensive, les
yeux baisss, elle n'tait pas dans le magasin de M. Grays, dont le nom
qui avait un lger rapport avec celui de M. Willoughby, avait ramen
toutes ses ides de ce ct, et elle ne se doutait non plus de ce qui se
passait autour d'elle, que si elle avait t dans sa chambre.

Enfin l'importante affaire de l'tui  cure-dents fut dcide. L'ivoire,
les perles, l'or, eurent chacun leur place assigne; et le jeune
merveilleux ayant fix le nombre de jours qu'il pourrait encore vivre,
sans la possession de sa _dlicieuse_ bote, mit ses gants avec soin,
fit sonner sa rptition, jeta encore un regard sur les dames plutt
pour captiver que pour exprimer l'admiration, et sortit avec cet air
heureux que donne la persuasion de son mrite.

Elinor le remplaa auprs du bijoutier  la mode, dit ce qu'elle
voulait, montra son crin, et elle tait prs de conclure son march
lorsqu'un autre gentilhomme entre, s'approche. Elle jette les yeux sur
lui; c'tait son frre M. John Dashwood.

Leur reconnaissance et le plaisir qu'ils eurent  se retrouver, firent
vnement dans le magasin de M. Grays. John Dashwood assez bon homme
quand il ne lui en cotait rien et que sa femme n'tait pas l, fut
rellement bien aise de rencontrer ses soeurs. Il leur tmoigna beaucoup
d'amiti, et s'informa de leur mre et d'Emma avec respect et tendresse.
Elle lui demanda de son ct des nouvelles de Fanny et de son fils.
Toute la famille tait  la ville depuis deux jours.

--Je dsirais beaucoup d'aller hier vous faire une visite, dit-il; mais
c'tait impossible, mon petit Henri avait envie de voir les btes
sauvages, la mnagerie; il fallut bien lui obir, et le reste du jour
se passa avec madame Ferrars. Ce matin dcidment, je voulais aller en
Berkeley-Street pour vous voir, si je pouvais en trouver le moment; mais
ici on n'en trouve point pour faire ce qu'on veut. Je suis venu ici
acheter un collier  Fanny; elle ne peut sortir avec celui de l'anne
passe. Mais demain bien certainement, rien ne m'empchera de me
prsenter chez votre amie madame Jennings. On m'assure que c'est une
femme assez riche et qui a une jolie maison. Et son gendre le chevalier
Middleton, et milady Middleton? cela sonne trs-bien, en vrit. C'est
votre cousin, n'est-ce pas? Vous m'y prsenterez comme cousin de ma
belle-mre. Je dois des respects  un homme de ce rang. Ce sont de bons
voisins pour vous, m'a-t-on dit.

--Excellens en vrit! Leur attention pour notre bien-tre en gnral,
leur obligeance en chaque occasion, vont plus loin qu'il n'est possible
de l'exprimer.

--Je suis charm de savoir cela, excessivement charm sur ma parole!
mais cela doit tre ainsi; ils sont vos parens, et trs-riches. Il va
sans dire que vous devez vous attendre  tout ce qu'ils peuvent faire
pour rendre votre situation plus agrable. Ainsi vous tes commodment
tablies dans votre hermitage, et vous n'y manquez de rien. Edward nous
en a parl avec enthousiasme; c'est, assure-t-il, ce qu'il a vu de plus
charmant dans ce genre; et vous avez  tout gard, au-del de ce qu'il
faut. 'a t une grande satisfaction pour nous, je vous assure,
d'apprendre que des parens qui ne vous connaissaient point, se
conduisaient si bien avec vous, et que vous ne manquiez de rien.

Elinor tait honteuse, non pas pour elle, mais pour son frre, et ne fut
pas fche d'tre dispense de lui rpondre par l'arrive du domestique
de madame Jennings, qui vint avertir ces dames que sa matresse les
attendait  la porte. M. Dashwood les accompagna et fut prsent 
madame Jennings  la portire du carosse. Elle l'invita cordialement 
venir souvent voir ses soeurs. Il promit qu'il y viendrait sans manquer
le lendemain, et les quitta; il vint en effet. Madame Jennings
s'attendait aussi que madame John Dashwood viendrait voir ses
belles-soeurs; Elinor en doutait, et Maria plus encore. Celle-ci la
connaissait trop bien pour rien attendre d'elle. En effet, leur frre
vint seul; il apportait pour excuse qu'elle tait toujours avec sa mre
et n'avait pas un instant de libre. Madame Jennings trop bonne femme
pour tre exigeante, lui assura qu'entre amis on tait sans crmonie,
que l'amie de ses belles-soeurs devait tre aussi celle de sa femme, et
qu'elles iraient la voir les premires. M. Dashwood fut amical avec ses
soeurs, excessivement poli avec madame Jennings, et un peu en peine de
savoir comment il fallait tre avec le colonel Brandon qui vint quelques
momens aprs lui. Il lui fut prsent sous son nom et sous son titre.
Madame Jennings y joignit celui d'_ami_ de la maison; mais cela ne
suffisait pas  M. John Dashwood pour rgler le degr de politesse. Il
fallait savoir au juste combien il avait de revenu: aussi se
contenta-t-il de le regarder avec curiosit, et d'tre honnte de
manire  pouvoir ensuite l'tre plus ou moins, suivant _sa valeur_ et
ses rentes.

Aprs tre rest une demi-heure, il se leva et pria Elinor de venir avec
lui  Conduit-Street, pour l'introduire chez sir Georges et lady
Middleton. Le temps tait beau; elle y consentit, et prit le bras de son
frre. A peine furent-ils dehors de la maison, qu'il lui demanda: Qui
est donc ce colonel Brandon, Elinor, a-t-il de la fortune?

--Oui, il a une belle terre en Dorsetshire.

--J'en suis charm, reprit M. Dashwood. Il a trs-bon ton cet homme-l.
Je lui crois un trs-bon caractre, et, d'aprs la manire dont il vous
a salue, je pense que je puis vous fliciter sur l'espoir d'un bon
tablissement.

--Moi! mon frre, que voulez-vous dire?

--Il vous aime; cela n'est pas douteux. Je l'ai bien observ, et j'en
suis convaincu. A combien monte sa fortune?

--On dit qu'il a deux mille pices de revenu.

--Deux mille pices! Je voudrais de tout mon coeur, ma chre Elinor,
dit-il avec un air de gnrosit, comme si son souhait tait un prsent,
je voudrais qu'il en et le double.

--Je vous en remercie pour lui, dit Elinor en riant; mais pour moi cela
m'est assez gal. Je suis trs-sre que le colonel Brandon n'a pas la
moindre ide de m'pouser.

--Vous vous trompez, Elinor, vous vous trompez beaucoup; avec un peu de
soins et de peine de votre ct vous vous assurez cette conqute.
Peut-tre n'est-il pas encore dcid; votre peu de fortune peut le faire
balancer. Sans doute sa famille est contre vous; c'est tout simple, et
cela doit-tre ainsi. Mais quelques-uns de ces petits encouragemens que
les jolies femmes savent si bien donner, le dcideront en dpit de
lui-mme; et je ne vois aucune raison qui puisse vous en empcher. Je
n'imagine pas qu'un premier attachement de votre ct puisse influer.
Vous n'tes pas romanesque, vous Elinor,.... et en un mot vous savez
fort bien qu'un attachement de cette nature est hors de la question....
Vous avez assez d'esprit pour me comprendre et assez de raison pour
sentir qu'il y a des obstacles insurmontables. Non, non, le colonel
Brandon, voil celui sur lequel vous devez jeter vos vues; et de ma part
aucune politesse, aucune attention, ne sera pargne pour qu'il se
plaise avec vous et votre famille. Je l'inviterai  dner au premier
jour, je vous le promets. C'est une affaire qui nous donnerait  tous
une vraie satisfaction. Vous devez sentir, dit-il en baissant la voix
d'un air important, que cela ferait plaisir  tout le monde.... Toute ma
famille dsire excessivement, Elinor, de vous voir bien tablie. Fanny
particulirement a votre intrt  coeur, je vous assure, et sa mre
aussi, madame Ferrars, qui ne vous connat pas encore, mais qui a
souvent entendu parler de vous, et qui est une trs-bonne femme. Elle
disait l'autre jour qu'elle donnerait tout au monde pour vous voir bien
marie.--A tout autre qu' son fils, pensa Elinor sans le dire. Pauvre
dame. Ferrars! ce n'est pas moi qui vous donnerai du chagrin!

--Vous ne rpondez pas, reprit M. Dashwood; vous tes convaincue, je le
vois; et l'affaire ira. Ce serait une chose trs remarquable et trs
plaisante d'avoir deux noces en mme temps dans la famille et que Fanny
marit son frre et moi ma soeur; cela n'est pas impossible.

--Est-ce que M. Ferrars doit se marier? demanda Elinor avec fermet.

--Cela n'est pas encore conclu, rpondit-il; mais il en est fort
question. Il a une si excellente mre! Madame Ferrars avec une
libralit que l'on voit rarement chez une femme aussi riche, lui donne
mille livres sterling par anne en faveur de ce mariage. Aussi est-ce un
parti qu'il ne faut pas laisser chapper: c'est mademoiselle Morton, la
fille unique de feu lord Morton, qui aura le jour de son mariage trente
mille pices. Edward, comme vous le savez, est trs-aimable; il a un bon
caractre, tout ce qu'il faut pour rendre une femme trs-heureuse. Ainsi
c'est un mariage trs-sortable des deux cts, et qui se fera srement.
Edward doit  sa mre de n'y mettre aucun obstacle. Une mre qui se
prive pour son fils d'un revenu de mille pices; c'est superbe! Il lui
en reste encore deux mille; mais elle a deux autres enfans, Fanny et
Robert. Elle ne les oublie pas non plus; elle est si gnreuse, si
noble! L'autre jour quand nous arrivmes  la ville, pensant qu'un peu
d'argent nous ferait plaisir, elle glissa dans la main de Fanny un
billet de banque de deux cents pices. Jugez comme cela venait  propos!

--Est-ce que vous auriez fait quelque perte d'argent, dit Elinor, essuy
quelque banqueroute?

--Non, non rassurez-vous; je ne place mon argent qu'en lieu sr: il n'y
a rien  craindre. Mais mon Dieu! dans ces temps-ci on a tant de
dpenses  faire, et qui s'augmentent quand on vient  Londres. Voyez il
faut un collier neuf  Fanny. Elle donnera bien le vieux en paiement;
mais il y a toujours la faon. Je veux aussi vous donner, mes chres
soeurs,  chacune une petite paire de boucles d'oreilles. Quand nous
retournerons chez Grays vous choisirez. Vous n'en achetiez pas ce matin,
j'espre? Il serait piquant que vous m'eussiez prvenu.

--Non, non, mon frre, rassurez-vous; nous n'en avons pas besoin du
tout. Notre bonne maman a voulu absolument nous donner quelques-uns de
ses bijoux, plus que nous n'en voulions, et je les faisais
remonter.--Bien, fort bien, j'en suis charm; c'est trs-bien fait. Quel
besoin en a-t-elle  la campagne? Enfin vous avez vu ma bonne volont.
J'ai promis  mon pre,  ses derniers momens, d'avoir soin de vous. On
ne manque pas  une parole de cette espce; et vous auriez eu dja
quelques petits prsens de ma part, si je n'avais pas eu de grandes
dpenses  faire  Norland.

--A Norland! avez-vous fait des changemens?

--Oui, quelques uns; d'abord des empltes considrables de linge, de
porcelaines, de meubles, pour remplacer ceux que notre respectable pre
a lgus  votre mre. Je ne m'en plains pas; il avait bien le droit de
les donner  qui il voulait. Mais enfin il a fallu beaucoup d'argent
pour ces empltes; et pour y suppler j'ai coup l'avenue des grand
ormes et beaucoup clairci le bois de chne; j'ai fait ter tous ces
vieux arbres que Maria trouvait si beaux. Vous ne sauriez croire comme
c'est plus joli  prsent que tout est dcouvert. J'ai vendu tous ces
bois; n'ai-je pas bien fait, Elinor, qu'en dites-vous?

Elinor ne rpondait pas; elle tait en ide sous ces beaux ombrages qui
n'existaient plus. Pauvre Maria, pensait-elle, tu perds -la-fois tout
ce que ton coeur aimait! Il trouvera encore des soupirs, ce pauvre
coeur, pour les vieux arbres de Norland.

--Vous avez aussi agi trs-prudemment, continua John Dashwood, en vous
liant avec cette madame Jennings. Sa maison est trs-bien meuble; son
quipage, annonce qu'elle est trs-bien dans ses affaires; et c'est une
connaissance qui peut vous tre trs-utile pour le prsent et pour
l'avenir. Son invitation prouve combien elle vous aime: car enfin deux
personnes de plus dans un mnage sont quelque chose. Mais,  la manire
dont elle parle de vous, je parie qu'elle ne s'en tiendra pas l, et
qu' sa mort vous ne serez pas oublies. Elle laissera srement quelque
bonne somme; et j'en suis charm pour vous.

--Je crois, dit Elinor, qu'elle ne laissera que ce qui doit revenir 
ses enfans.

--Bon! bon! moi je suis sr qu'elle fait des pargnes et qu'elles seront
pour vous. Ne m'a-t-elle pas dit: _vos soeurs remplacent mes filles_;
n'tait-ce pas clair? Qu'avez-vous  dire  cela?

--Nous les remplaons dans leurs chambres, et rien de plus. Elle aime
beaucoup ses filles et ses petits-enfans, et ne leur prfrera pas des
trangres; cela ne serait ni juste ni naturel.

--Ses filles sont trs-bien maries; et je ne vois pas la ncessit de
leur donner plus qu'il ne leur revient de droit. Ses bonts inoues pour
vous, vous donnent lieu de prtendre  un bon legs aprs elle; ce serait
vous tromper que d'en agir autrement.

--Nous ne demandons que son amiti, dit Elinor; et pardonnez, mon frre,
si je vous avoue que votre intrt pour notre prosprit va beaucoup
trop loin.

--Non, non, pas du tout. J'ai promis  notre bon pre de m'intresser 
vous dans toutes les occasions, et rien n'est plus juste. Mais, ma chre
Elinor, parlons d'autre chose. Qu'est-ce qu'il y a avec Maria? Elle
n'est plus la mme; elle a perdu ses belles couleurs; elle a maigri; ses
yeux sont battus; elle n'a plus de gat, de vivacit; est-elle malade?

--Elle n'est pas bien; elle a depuis quelques semaines des maux de nerfs
et de tte.

--J'en suis fch, trs fch! Dans la jeunesse il suffit d'une maladie
pour dtruire la fleur de la beaut; et voyez en combien peu de temps!
En septembre pass quand elle quitta Norland, c'tait la plus belle
fille qu'on pt voir. Elle avait prcisment ce genre de beaut qui
plat aux hommes et les attire. Je pensais aussi qu'elle trouverait
bientt un bon parti. Je me rappelle que Fanny disait souvent que
quoiqu'elle ft votre cadette, elle se marierait plutt et mieux que
vous. Elle s'est trompe cependant: c'est tout au plus  prsent, si
Maria trouve un parti de cinq ou six cents pices de rente; et vous,
Elinor, vous allez en avoir un de deux mille...... en Dorsetshire.....
dites-vous.... Je connais peu le Dorsetshire, mais je me rjouis
beaucoup de voir votre belle terre. Ds que vous y serez tablie, vous
pouvez compter sur la visite de nous deux Fanny et moi. Nous serons
charms de passer l quelque temps avec vous et le bon colonel.

Elinor s'effora trs-srieusement de lui ter l'ide que le colonel
songet  l'pouser; mais ce fut en vain. Ce projet lui plaisait trop
pour qu'il y renont. Il persista  dire qu'il ferait tout ce qui
dpendait de lui pour dcider la chose qui tait dja bien commence, et
que ds le lendemain il irait voir le colonel, et lui ferait un bel
loge d'Elinor. Ce pauvre John Dashwood! il avait justement assez de
conscience pour sentir qu'il n'avait point rempli ses promesses  son
pre relativement  ses soeurs, et pour dsirer que le colonel Brandon
et madame Jennings voulussent bien les ddommager de sa ngligence.

Ils eurent le bonheur de trouver lady Middleton chez elle; et sir
Georges rentra bientt aprs. Elinor prsenta son frre; et des deux
cts l'on se fit beaucoup de civilits. Sir Georges tait toujours prt
 aimer tout le monde; et quoique M. Dashwood ne s'entendt ni en
chevaux ni en chiens, il promettait d'tre un assez bon convive. Lady
Middleton trouva sa tournure lgante et son ton parfait, parce qu'il
avait admir son salon; et M. Dashwood fut enchant de tous les deux.

--Quel charmant rcit j'aurai  faire  Fanny de ma matine, dit-il 
sa soeur en la ramenant chez madame Jennings; et comme elle en sera
contente! Il n'y a que la sant de la pauvre Maria; mais elle se
remettra. Lady Middleton est une femme charmante, tout--fait dans le
genre de Fanny. Elles se conviendront  merveille, j'en suis sr! et sir
Georges est trs-aimable. Il donne souvent  manger, n'est-ce pas, et
des assembles et des ftes? Il m'a invit  tout ce qu'il y aurait chez
lui. C'est une bonne connaissance  faire; et je vous en remercie,
Elinor. Votre madame Jennings aussi est une excellente femme, quoique
moins lgante que sa fille; mais aussi n'est-elle pas lady. J'espre
bien cependant que votre belle-soeur n'aura plus aucun scrupule de la
voir: car je vous confesse  prsent que c'est pour cela qu'elle n'est
pas venue avec moi ce matin. Nous savions qu'elle est veuve d'un homme
qui s'tait enrichi dans le commerce; et ni madame Dashwood ni madame
Ferrars ne se souciaient de voir cette famille. Mais cela changera quand
je leur dirai comme elle a l'air opulente. Le salon de lady Middleton
est plus orn que le ntre; et je crains seulement un peu que Fanny ne
veuille l'imiter. Mais enfin ils sont riches, trs-aimables; et j'espre
que nous nous verrons souvent. Ils taient devant la maison de madame
Jennings, et ils se sparrent.




CHAPITRE XXXV.


Madame Fanny Dashwood avait une telle confiance dans le jugement de son
mari, que ds le jour suivant elle vint en personne faire visite 
madame Jennings et  lady Middleton; et cette confiance ne fut pas
trompe. La vieille amie de ses belles-soeurs, quoiqu'un peu commune,
lui plut assez par ses prvenances; et lady Middleton l'enchanta
compltement par son bon ton et son lgance. Cet enchantement fut
rciproque. Il y avait entre ces deux femmes une sympathie de froideur
de coeur et de petitesse d'esprit, qui devait ncessairement les attirer
l'une vers l'autre. Elles avaient la mme insipidit dans la
conversation, la mme nullit d'ides. Seulement Fanny avait un fond
d'avarice et d'envie qui se manifestait en toute occasion, et lady
Middleton une indiffrence parfaite pour tout le monde, except pour ses
enfans. Madame Dashwood lui plut mieux qu'une autre femme sans qu'elle
et pu dire pourquoi. Mais ce n'tait pas de l'amiti, elle en tait
incapable. Fanny ne russit pas aussi bien auprs de madame Jennings qui
lui trouva l'air fier, impertinent, et qui vit qu'elle ne faisait aucun
frais pour plaire, qu'elle n'avait rien d'aimable ni d'affectueux mme
avec ses charmantes belles-soeurs  qui elle parlait  peine, et qu'elle
ne s'informait point de la sant de Maria qu'elle devait trouver
change. En effet elle ne disait rien  Elinor, ne tmoignait aucun
intrt pour leurs plaisirs, leur demandait  peine des nouvelles de
leur mre d'un air glac, et sans couter la rponse. Elle ne fut avec
elles qu'un quart-d'heure, et resta au moins sept minutes en silence. La
bonne et vive madame Jennings en fut indigne, et ne se gna pas de le
dire lorsque Fanny fut partie. Elinor aurait fort dsir d'apprendre
d'elle si Edward tait  Londres. Mais Fanny n'avait garde de prononcer
devant elle le nom de son frre, jusqu' ce que le mariage de l'un avec
miss Morton, et de l'autre avec le colonel Brandon, les et spars 
jamais. Elle les croyait encore trop attachs l'un  l'autre pour ne pas
trembler tant qu'ils seraient libres; et son tude continuelle tait de
chercher  les loigner de toutes manires. Elle ne parla donc point de
son frre. Mais Elinor apprit d'un autre ct ce qu'elle voulait savoir.
Lucy vint rclamer sa compassion sur le malheur qu'elle prouvait de
n'avoir point encore vu son cher Edward, quoiqu'il ft venu  Londres
avec M. et madame Dashwood pour se rapprocher d'elle. Mais il n'osait
pas venir la voir chez ses parens d'Holborn qui ne le connaissaient
point; et malgr leur mutuelle impatience, tout ce qu'ils pouvaient
faire pour le moment, c'tait de s'crire tous les jours.

Elinor, qui ne pouvait se fier tout--fait  la vracit de Lucy, et qui
voyait le but de ses confidences, doutait encore; mais elle ne tarda pas
d'avoir la conviction qu'Edward tait vritablement  la ville. Deux
fois en rentrant  la maison elle apprit qu'il tait venu et trouva sa
carte. Par une contrarit naturelle au coeur humain, elle fut bien aise
qu'il et pens  venir, et plus aise encore de n'y avoir pas t.

M. John Dashwood ne perdait pas de vue le mariage suppos de sa soeur
ane avec le colonel Brandon; ainsi qu'il l'avait dit, il voulut
l'inviter  dner chez lui. Il ne fallait pas moins qu'un motif de cette
importance pour les dcider lui et sa femme  cette dpense. Fanny y
consentit cette fois, et par l'espoir qu'Elinor en pouserait un autre
que son frre, et par celui d'tre invite  son tour aux frquentes
ftes de sir Georges et  ses dners qui taient en grande rputation,
tant pour le talent de son cuisinier, que par l'lgance du service:
c'tait donc semer pour recueillir. En effet peu de jours aprs que la
connaissance fut faite, on reut une invitation en forme pour dner le
jeudi suivant chez madame John Dashwood  Harley-Street, o ils avaient
lou pour trois mois une jolie maison. Ses deux belles-soeurs, madame
Jennings, les Middleton et M. Palmer acceptrent. Charlotte sur le point
d'accoucher ne sortait plus. Le colonel Brandon fut surpris d'tre du
nombre des convives, ne connaissant pas du tout madame Dashwood et
n'ayant vu qu'un instant son mari, qui ne lui avait fait qu'un accueil
demi poli; mais il aimait trop  tre avec mesdemoiselles Dashwood pour
en refuser l'occasion. Madame Ferrars devait aussi en tre. Mais on ne
nomma point ses fils; et Elinor n'osa pas s'informer s'ils y seraient.
Quelques mois auparavant elle aurait t vivement mue de la seule
pense de se rencontrer avec la mre d'Edward, et de lui tre prsente,
actuellement elle pouvait la voir relativement  elle-mme avec une
complte indiffrence; elle le croyait du moins, et rejeta entirement
sur la curiosit, l'intrt qu'elle mettait  la connatre. Cet intrt,
mais non pas son plaisir, acquit un degr de plus en apprenant que Lucy
Steles serait aussi de la partie. D'aprs ce qu'elle savait de la
hauteur de madame Ferrars, la bonne Elinor, sans aimer Lucy, ne pouvait
s'empcher de la plaindre d'avance de la manire dont elle en serait
traite, ce qui lui serait d'autant plus sensible qu'elle s'y tait
volontairement expose. Ds que celle-ci apprit ce dner, elle se hta
de rappeler une invitation assez vague que lady Middleton avait faite
aux deux soeurs Steles lorsqu'elles se sparrent  Barton, de passer
une quinzaine de jours chez elle  Londres. Lady Middleton l'avait
oublie; mais l'adroite Lucy porta  la petite Slina un joli panier
plein de bonbons, et lui souffla de demander  sa maman que ses bonnes
amies Steles vinssent demeurer avec elle. Les demandes de Slina
n'taient jamais refuses; une heure aprs la voiture de lady Middleton
arriva  Holborn, avec une prire instante aux demoiselles Steles de se
rendre sans dlai aux dsirs de Slina, avant que la charmante petite
pleurt, ce qui lui faisait un mal affreux. Une fois tablies chez leurs
nobles parens, elles devaient tre invites avec eux, et elles avaient
un droit de plus de l'tre chez madame Dashwood  qui elles n'taient
pas entirement inconnues, au moins de nom, puisque leur oncle avait t
instituteur de son frre. Mais il suffisait qu'elles fussent loges chez
lady Middleton, et qu'elle les protget pour tre bien reues. Lucy
tait au comble de la joie; elle allait enfin tre introduite dans cette
famille qui devait tre un jour la sienne. Elle pourrait satisfaire sa
curiosit, les examiner, juger des difficults qu'elle aurait 
surmonter, avoir une occasion de leur plaire. Elle n'avait pas encore eu
dans sa vie un aussi grand plaisir qu'en recevant la carte de madame
Dashwood. Mais ce plaisir aurait t diminu de moiti si elle n'avait
pu y joindre le chagrin de sa rivale: elle se hta d'aller lui faire
part de son bonheur. Elinor eut beaucoup de peine  lui cacher ce
qu'elle ressentait, et n'y russit peut-tre pas, car la joie de Lucy
augmenta en voyant un nuage sur le front d'Elinor, lorsqu'elle lui dit
qu'Edward y serait srement:  moins, ajouta-t-elle, qu'il ne craigne de
se trahir. Il lui tait impossible lorsque nous tions ensemble de
cacher l'excs de son affection; et cette raison l'empchera peut-tre
d'y venir. Quelque cruel que ft ce motif pour la pauvre Elinor, elle en
dsirait au moins l'effet. Voir Edward pour la premire fois depuis leur
sparation, et le voir avec Lucy! Elle croyait  peine pouvoir le
supporter.

Ce jeudi si dsir, si redout, qui devait mettre les deux jeunes
rivales en prsence de la future belle-mre arriva. Elinor avait achet
la veille une charmante toque en fleurs avec des plumes blanches dont
elle voulait se parer ce jour-l. Lucy qui venait continuellement chez
madame Jennings, pour y voir sa _chre_ amie, se trouva l quand on
l'apporta. Elinor l'essaya. Elle lui syait  ravir; et malgr toute sa
raison, elle ne fut point fche de le trouver elle-mme. Le jeudi matin
Lucy arriva, plus caressante, plus tendre qu' l'ordinaire. Elle avait
honte, dit-elle, de ce qu'elle venait lui demander; mais sa chre Elinor
tait si fort au-dessus de ces bagatelles; elle avait si peu besoin de
parure; elle tait si indiffrente sur ce moyen de plaire en ayant tant
d'autres; et pour cette grande occasion il tait si essentiel  Lucy de
les tous employer. Elle devait  Edward de se faire aussi jolie qu'il
lui serait possible la premire fois qu'elle paraissait devant sa mre.
Si Edward lui-mme s'y trouvait, c'tait un motif de plus qu'Elinor
devait comprendre. Elle esprait donc de sa complaisance, de son amiti,
qu'elle voudrait bien pour ce jour-l renoncer  la jolie toque qui la
coiffait si lgamment, et la lui prter. Elle avoua en rougissant
qu'elle n'tait pas assez en fonds dans ce moment pour s'en acheter une
semblable, ce qu'elle aurait fait srement, et-elle d la prendre 
crdit, si elle n'avait pas compt sur la bont de sa _chre_ Elinor.
Mademoiselle Dashwood frmit de penser qu'elle avait failli arriver au
dner coiffe exactement comme Lucy, et se trouva heureuse en
comparaison de lui cder si jolie toque, qu'elle regrettait bien un
peu.... mais qu'elle pria Lucy d'accepter. Cette dernire s'en empara
bien vte, galement enchante qu'elle ft sur sa tte et non sur celle
d'Elinor. Bon Dieu! ma chre, lui dit-elle, plaignez-moi, je vous en
conjure! Vous tes la seule personne qui saura ce que je souffre. A
peine puis-je marcher tant je suis mue en pensant que dans quelques
heures je verrai la personne dont tout mon bonheur dpend, celle qui
doit tre ma mre! Mettez-vous  ma place.... mais c'est impossible; il
faut aimer Edward comme je l'aime, pour comprendre l'tat o je suis.

Elinor aurait pu diminuer cette motion ou la faire changer de nature,
en lui disant que vraisemblablement c'tait la belle-mre de miss
Morton plutt que la sienne qu'elle allait voir. Elle ne le dit pas,
mais elle lui assura avec tant de sincrit qu'elle la plaignait
infiniment, que Lucy en fut presque pique. Elle esprait tre pour
mademoiselle Dashwood un objet d'envie plutt que de compassion.

Enfin elles arrivrent chez madame John Dashwood. Sa mre au haut bout
de la chambre talait dans un grand fauteuil sa chtive personne, et
saluait  peine avec un air de protection. Elle tait petite, maigre, se
tenait extrmement droite, avait de la roideur dans tous ses mouvemens;
sa physionomie tait sombre ou du moins trs srieuse; elle ne se
permettait de sourire que lorsqu'elle disait un sarcasme; son teint
tait brun tirant sur le jaune; ses traits assez petits, et sans beaut.
Une contraction habituelle de ses sourcils empchait sa physionomie
d'tre compltement insignifiante, mais lui donnait en change une forte
expression d'orgueil et mme de mchancet. Elle ne parlait pas
beaucoup, contre la rgle gnrale; elle proportionnait le nombre de ses
paroles  celui de ses ides; et dans le peu de syllabes honntes qui
lui chapprent  l'arrive des htes de sa fille qui lui furent
prsents, il n'y en eut pas une seule adresse aux demoiselles
Dashwood, qu'elle regardait intrieurement, avec ddain et avec
malveillance.

Cette conduite ne pouvait plus influer sur le bonheur d'Elinor. Peu de
mois auparavant elle en aurait t excessivement blesse et afflige;
mais il n'tait plus au pouvoir de madame Ferrars de produire cet effet
sur elle; et la diffrence de sa manire avec les demoiselles Steles,
dont le seul but tait d'humilier encore mesdemoiselles Dashwood,
l'amusa au contraire beaucoup. Elle ne pouvait s'empcher de sourire de
l'air affable et presque amical avec lequel la mre et la fille
distingurent Lucy surtout, et des peines que celle-ci se donnait pour
leur plaire, peines qui allaient jusqu' la bassesse. Madame Ferrars
avait un vieux petit bichon, seul tre qu'elle pt aimer et qui ne la
quittait point. Lucy le caressait exactement comme elle caressait Slina
Middleton. Elle s'extasiait sur cette charmante petite crature, allait
lui ouvrir la porte s'il voulait sortir, et l'attendait pour le
rapporter  sa matresse. Elle admirait l'clat du beau satin cramoisi
de la robe de madame Ferrars et la beaut de ses points. Elle allait
chauffer le coussin qui tait sous les pieds de cette dame. Quand lady
Middleton s'loignait un peu, elle dclarait que madame John Dashwood
tait la plus belle femme qu'elle et vue de sa vie, et qu'elle
ressemblait beaucoup  sa mre, etc. etc. Enfin  force de flatteries,
elle se rendit si agrable  l'une et  l'autre, que mme madame
Ferrars, qui ne s'humanisait jamais avec ceux qu'elle regardait comme
ses infrieurs, lui adressa quelques mots obligeans, et dclara que ces
jeunes miss Steles avaient le ton de la meilleure ducation, et que
bien des demoiselles qui se croyaient des modles, n'en approchaient
pas. Elle lana en mme temps un regard sur Elinor qui riait en
elle-mme, en pensant  quel point la faveur et les grces de madame
Ferrars taient mal places, et qu'elles se changeraient bien
promptement en fureur, si elle se doutait que cette jeune audacieuse,
qu'elle trouvait si charmante, parce qu'elle n'tait pas Elinor, pensait
 pouser son fils. Fanny faillit  lui en donner l'ide: mesdemoiselles
Steles, dit-elle  sa mre, sont les nices de M. Pratt chez qui Edward
a tudi.--Vraiment, dit madame Ferrars en relevant le sourcil; vous
connaissez donc mon fils?--Trs-peu, madame, dit Lucy avec assurance,
nous ne demeurons pas auprs de mon oncle.--Tant mieux pour vous, dit
madame Ferrars avec humeur; il n'entend rien  l'ducation. Lucy
redoubla ses flatteries qui lui russirent de nouveau. Elle tait au
troisime ciel, en se voyant ainsi distingue, et ne daignait plus
parler  Elinor. La grosse Anna mme se rengorgeait avec fiert, en
pensant qu'elle tait la soeur de la future belle-fille de madame
Ferrars.

Maria tait encore plus rveuse, plus silencieuse qu' l'ordinaire. A sa
tristesse habituelle, se joignait le chagrin qu'elle supposait  Elinor
de ne pas voir Edward, et celui qu'elle en ressentait elle-mme. Elle
l'aimait dja comme un frre favori, et bien plus que celui qu'elle
tenait de la nature. L'homme qui devait faire le bonheur de sa chre
Elinor tait au premier rang dans son coeur. Elle tait venue presque
avec plaisir  ce dner, malgr son aversion pour la plupart des
convives, dans l'unique espoir de voir Edward; et cet espoir tait
tromp. Edward n'y tait pas. Elle regardait sa soeur avec un tonnement
douloureux, et ne pouvait comprendre qu'elle et la force de supporter
une msaventure aussi cruelle. Le colonel Brandon plac entre les deux
soeurs se serait trouv fort heureux, si la politesse fastidieuse du
matre, et mme de la matresse de la maison, lui avait laiss le temps
d'en jouir. Tous les meilleurs mets, tous les meilleurs vins lui taient
adresss. M. Dashwood lui demandait son opinion surtout, et s'y rangeait
 l'instant. Ds qu'il y avait un moment de silence entre lui et ses
voisines, il disait  ses soeurs: allons, mesdemoiselles, parlez  votre
aimable voisin; ne souffrez pas qu'il s'ennuie. On aurait dit que la
fte tait pour lui seul, et il ne pouvait comprendre le but de tant
d'honntets dont il tait fatigu. Le dner tait magnifique, ainsi que
les donnent ceux qui invitent rarement; et ni le nombre des plats ni
celui des laquais n'annonaient cette pauvret dont il s'tait plaint 
sa soeur. Elle ne se faisait sentir que dans la conversation. Mais il
est vrai que de ce ct l le dficit tait considrable, tant chez les
matres du logis que chez la plupart des convives: manque de raison,
manque d'esprit, soit naturel soit cultiv, manque de got, manque de
gat, manque enfin de tout ce qui rend un repas agrable.

Quand les dames suivant l'usage se retirrent aprs dner pour le caf,
cette pauvret fut encore plus en vidence. Les hommes mettaient au
moins quelque varit dans le discours, quelques mots de politique, de
chasse, d'agriculture; mais il n'en fut plus question. On avait puis
avant dner l'article des meubles et des parures. A la grande
satisfaction de Lucy sa toque avait t fort admire, et la simple
coiffure d'Elinor, qui n'tait que ses jolis cheveux bruns retenus par
un fil de perles, regarde avec ddain: en sorte qu'aprs une longue
digression sur la bont du caf, le seul sujet d'entretien fut de
comparer la grandeur d'Henri Dashwood et celle de Williams. Le second
fils de lady Middleton, qui taient -peu-prs du mme ge. Si les
enfans avaient t l tous les deux, la question aurait t promptement
dcide en les mesurant; mais il n'y avait l qu'Henri, et il fallut
s'en rapporter  l'opinion des tmoins. Celle des demoiselles Steles,
qui passaient leur vie avec les petits Middleton, fut surtout demande
par leur mre, et de cette manire qui veut dire: dcidez en ma faveur.
N'est-ce pas, Lucy, que Williams a au moins deux doigts de plus qu'Henri
Dashwood? Lucy fut horriblement embarrasse. A qui fera-t-elle sa cour?
enfin l'amour l'emporta sur l'amiti, et aprs avoir un peu hsit, elle
dit qu'elle croyait....... qu'il lui semblait que M. Henri avait
quelques lignes de plus. Lady Middleton exprima par un regard son
mcontentement; mais Lucy fut ddommage par un doux sourire de la soeur
d'Edward. Elinor trouva sa flatterie d'autant plus mprisable qu'il
tait vident que le petit Williams tait beaucoup plus grand que son
neveu; elle le dit quand on lui demanda son avis. Fanny et madame
Ferrars rpondirent avec aigreur qu'elle se trompait; et Maria dplut 
tout le monde en disant qu'elle n'y avait fait nulle attention. Bientt
une autre bagatelle mit en scne sa vivacit de sentiment et
l'irritabilit de ses nerfs.

Avant de quitter Norland, Elinor avait peint  sa belle-soeur de
charmans crans de chemine; ils venaient d'tre monts dans le dernier
got. Les hommes taient rentrs au salon et entouraient le feu. John
Dashwood allant toujours  son but, en prit un et le montra au colonel.

--Voyez, lui dit-il, c'est ma soeur Elinor qui a peint cela; vous qui
tes un homme de got, vous les admirerez. Je ne sais si vous connaissez
son talent pour le dessin; elle passe gnralement pour en avoir
beaucoup.

Le colonel sans tre grand connaisseur en peinture les admira
infiniment. La curiosit gnrale fut excite, et les crans passrent
de main en main. Lorsqu'ils furent dans celles de madame Ferrars, qui ne
s'y entendait pas du tout, et qui ne pouvait se rsoudre  louer Elinor,
elle les fit passer  sa voisine sans dire un seul mot d'loges.--Ils
sont peints par mademoiselle Dashwood l'ane, ma mre, dit Fanny; ne
les trouvez-vous pas trs-jolis? Elinor surprise de la courtoisie de sa
belle-soeur, lui en savait gr; mais sa reconnaissance ne fut pas de
longue dure. Fanny ajouta: Regardez-les, maman, voyez si ce n'est pas
-peu-prs le mme genre de dessin que ceux de mademoiselle Morton; mais
celle-ci peint encore plus dlicieusement. Le dernier paysage qu'elle a
fait est vraiment trs-remarquable.--Extrmement beau, dit madame
Ferrars; elle excelle dans tout ce qu'elle fait, et rien ne peut lui
tre compar; mais aussi elle a une ducation si brillante, tant de
talens naturels!

Maria, la sensible, la vive Maria ne put supporter ce qu'elle regarda
comme un outrage  sa soeur; elle tait dja trs-irrite du ton et de
la manire de madame Ferrars, mais de tels loges donns  une autre
aux dpens d'Elinor, provoqurent son ressentiment. Quoiqu'elle n'et
encore aucune ide des projets sur mademoiselle Morton, mais cdant
comme  son ordinaire  son premier mouvement, elle dit avec vivacit:
Voil en vrit une singulire manire de voir et d'admirer les ouvrages
de ma soeur! en faire un objet de comparaison pour les rabaisser, c'est
du moins peu obligeant. Qui est cette demoiselle Morton  qui personne
ne peut tre compar?  propos de quoi est-il question d'elle et de ses
talens? qui intresse-t-elle ici? et mon Elinor nous intresse tous.
Alors prenant les crans de la main de sa belle-soeur et les montrant
encore au colonel; il faut, dit-elle, n'avoir pas le moindre got, le
moindre sentiment du beau pour ne pas les admirer, et pour penser 
autre chose quand on les voit.

Madame Ferrars rougit de colre; ses petits yeux s'enflammrent; ses
sourcils s'levrent d'un demi pouce et se touchrent.--Je croyais,
dit-elle, que tout le monde ici savait que miss Morton est la fille de
feu lord Morton; j'oubliais que mesdemoiselles Dashwood ne sont jamais
venues  Londres et ne peuvent connatre le beau monde.

Fanny avait aussi l'air trs-courrouce; et son mari tait tout effray
de l'audace de Maria. Il s'approcha d'elle, la mena dans l'embrasure de
la fentre, et lui dit  voix basse: Est-ce qu'Elinor ne vous a pas dit
qu'Edward doit pouser miss Morton? Vous auriez mieux fait de vous
taire.--Edward! pouser miss Morton! s'cria Maria; jamais, jamais,
c'est impossible! et pousse par son sentiment pour sa soeur chrie,
ainsi mprise et rejete par toute une famille qui devait l'adorer,
elle vint s'asseoir  ct d'elle, passant un bras autour de son cou, et
posant sa joue contre la sienne, elle lui dit  l'oreille: Chre, chre
Elinor, ne souffrez pas que de telles gens aient le pouvoir de vous
rendre malheureuse; ne craignez rien; Edward ne pense pas ainsi. Je le
connais, j'ose vous rpondre de sa fidlit; en dpit d'eux et de leurs
projets, il n'aime, il n'pousera que vous.

Elinor touche de l'affection de sa soeur, mais dsole des preuves
qu'elle lui en donnait dans ce moment, la conjura de se calmer, de se
taire, tandis qu'elle-mme ne pouvait  peine retenir les larmes qui
remplirent ses yeux au propos de Maria. Celle-ci les sentit sur sa joue:
tu pleures, lui dit-elle. Les mchans font pleurer mon Elinor; et alors
elle fondit en larmes. L'attention de chacun fut excite; et tout le
monde eut l'air constern. Le colonel Brandon qui depuis le commencement
de cette scne avait eu les yeux attachs sur Maria, l'admirait bien
plus qu'il ne la blmait. Ce coeur si brlant, cette sensibilit si
active pour ceux qu'elle aimait autant que pour elle mme, l'attachaient
toujours davantage  cette jeune personne. Lorsqu'elle clata en pleurs
et en sanglots, il se leva, vint prs d'elle presque involontairement,
et prit sa main qu'il serra entre les siennes. Elinor soutenait sur son
sein la tte de sa soeur, et ne pensait plus  Edward. Madame Jennings
disait! pauvre enfant! pauvre petite! la moindre chose attaque ses
nerfs! et elle lui faisait respirer son flacon de sels. Madame Ferrars
levait les paules en parlant  sa fille; Lady Middleton regardait avec
son air glac; M. Palmer billait prs du feu en tenant les malheureux
crans, cause premire de ce trouble; les deux Steles riaient et
chuchotaient dans un coin; sir Georges tait enrag contre le tratre
Willoughby, seul auteur, disait-il, de cette faiblesse de nerfs, et
s'tablissant entre les deux petites cousines Steles, qui taient
encore ses favorites, il leur conta toute l'affaire, qu'elles savaient
aussi bien que lui, en s'emportant contre l'homme abominable qui
mettait une fille charmante dans cet tat.

Au bout de quelques minutes, Maria fut un peu remise. Elinor voulait la
faire passer dans une autre chambre; mais madame Dashwood dit qu'il n'y
en avait point de libre, que l'attaque de nerfs une fois passe, Maria
serait aussi bien au salon: elle resta donc  ct d'Elinor, et sans
dire un mot de la soire.

--Pauvre Maria! disait son frre  voix basse au colonel Brandon; elle
n'a pas une aussi forte sant que sa soeur, elle est trs-nerveuse, au
lieu qu'Elinor n'est jamais malade. Je suis sr qu'elle n'a pas cot
une guine en mdecin depuis qu'elle est au monde; mais la pauvre Maria!
sa sant est dtruite aussi bien que sa beaut, et c'est sans doute ce
dernier point qui l'afflige: c'est bien naturel en vrit; si jeune
encore! Pourriez-vous croire qu'il y a peu de mois qu'elle tait belle 
frapper, presque aussi belle qu'Elinor? A prsent, quelle diffrence!
Elinor est charmante et ne changera jamais; c'est un genre de beaut qui
sera toujours le mme, je puis en rpondre.

--Je l'espre, dit le colonel, et que mademoiselle Maria retrouvera
bientt ses charmes.... Hlas! elle n'en avait encore que trop pour lui,
et jamais elle ne lui avait paru aussi intressante, aussi digne de
toute son adoration.

Aprs le th on fit des parties de jeu. Mesdames Ferrars et Jennings
s'tablirent  un grave whist avec sir Georges et M. Palmer. Elinor fut
surprise de cet arrangement; le colonel Brandon,  qui son frre et sa
belle-soeur avaient fait tant d'honneurs, avait dans son ide plus de
droit  cette partie, et par son ge et par son habilet au whist, que
M. Palmer, qui malgr son apathie ne parut pas trop content d'tre le
partener des deux grands-mres. Mais M. Dashwood n'avait garde de
sparer sa soeur Elinor de son futur poux le colonel Brandon. Lady
Middleton n'aimait que le cassino; et le colonel ne le savait presque
pas, mais n'importe; il fallut bon gr malgr qu'il se mt  cette
partie, ainsi qu'Elinor qui aurait bien prfr ne pas jouer et rester
avec sa soeur; mais elle eut beau conjurer ou son frre ou Fanny de
prendre sa place, elle ne put l'obtenir. M. Dashwood se mit  ct du
colonel pour lui apprendre le cassino. Anna Steles fit le quatrime.
Fanny se mit en cinquime dans la partie des mres. Lucy tantt  ct
d'elle lui parlait de tout ce qui pouvait lui plaire, tantt  ct de
madame Ferrars s'intressait  son jeu, vantait son habilet au whist, 
laquelle la bonne dame avait de grandes prtentions, enfin faisait sa
cour de son mieux. Maria tait laisse seule  ses tristes penses, et
ne s'en plaignait pas. Absorbe dans ses rflexions, dans ses souvenirs,
et bien loin du salon de madame John Dashwood, elle n'entendit pas mme
ouvrir la porte et Fanny s'crier: Ah! voil mon frre. Mais Elinor ne
l'entendit que trop; son sang reflua vers son coeur qui battit avec
violence; et ses yeux baisss sur ses cartes, sans en distinguer une,
elle s'effora de reprendre son courage accoutum. Enfin quand elle crut
y avoir russi, elle tourna ses regards d'abord sur Lucy, qui tait
reste  sa place, dont la physionomie n'exprimait rien, mais dont les
yeux perans suivaient celui qui venait d'entrer. Elinor tait place de
manire  ne pas le voir, et n'en tait pas fche, lorsque son frre
s'crie: Ah! vous voil enfin, Robert, d'o diable venez-vous? Nous
avons dn depuis deux heures. Elinor respire; ce n'est pas Edward.
Robert s'avance auprs de son beau-frre; elle reconnat d'abord le
merveilleux  la bote  cure-dents qui l'avait si fort impatiente chez
le bijoutier. Sans doute il la reconnut aussi; il la salua d'une
inclination de tte d'un air affect. Son costume avait toute
l'extravagance de la mode franaise, encore exagre, et prsentait
vraiment quelque chose de trs-ridicule: une crte bouriffe, un col de
chemise remontant jusqu'aux coins des yeux, un fraque troit, un gilet
de deux doigts, un pantalon qui lui montait jusque sous les bras, un
fracas de cachets et de bagues, un bouquet  la boutonnire, enfin tout
ce qui constituait alors l'lgance des jeunes gens qu'on appelait _des
incroyables_. L'motion d'Elinor avait fait place  l'tonnement; elle
ne pouvait comprendre que ce ft l le frre du simple, du timide
Edward. Il dit lgrement  son beau-frre, que, sur sa parole, il avait
tout--fait oubli son dner; que, dans la foule de ses engagemens, ces
oublis lui arrivaient souvent; et promenant sa lorgnette sur les jeunes
dames, il daigna ajouter: Sans doute j'ai beaucoup perdu... Cette
langoureuse beaut auprs de la chemine, est-ce une de vos soeurs,
John? en dsignant Maria.

--Oui, la cadette, trs-jolie autrefois sur mon honneur; mais la pauvre
enfant est malade. Robert ne l'coutait pas; sa lorgnette tait dirige
sur la jolie toque  plumes de Lucy. Cette petite personne est
dlicieusement coiffe, reprit-il, mais je dis dlicieusement! Cela
vient de Paris; je crois l'avoir remarqu au magasin d'Hustley;
trs-jolie sur ma parole; du dernier got!

--Et la jeune personne aussi; c'est miss Lucy Steles, parente de lady
Middleton. Et Edward o diable se tient-il?

--O je ne suis pas sans doute. Nous n'allons point ensemble; il y a
huit jours que je ne l'ai vu. Il s'approcha de sa mre dont il tait le
favori, et qui lui dit: Bon jour, Robert, avec un air assez affable. Il
adressa quelques mots  Lucy sur sa dlicieuse coiffure, dont elle eut
l'air trs-flatte. Peu aprs les parties finirent, et l'on prit cong
les uns des autres, au grand plaisir des deux soeurs  qui la journe
avait t ennuyeuse et pnible.




CHAPITRE XXXVI.


Le dsir qu'Elinor avait eu de voir la mre d'Edward tait plus que
satisfait; il tait ananti. Et, de tout son coeur, elle dsirait
actuellement ne pas se retrouver avec elle. Elle avait assez de son
orgueil, de son ddain, de son esprit troit et vain, et de sa
prvention dcide contre les soeurs de son gendre; elle voyait
clairement  prsent toutes les difficults et les retards qu'il y
aurait eu  son mariage avec Edward, lors mme qu'il et t libre. Il
tait le seul de cette famille qui lui ft agrable. La fatuit et les
prtentions de l'lgant Robert lui taient insupportables; et madame
John Dashwood n'ayant jamais cherch  gagner l'amiti de ses belles
soeurs, ne leur en avait jamais tmoign. Elle se trouva donc presque
heureuse qu'un obstacle insurmontable la prserva du malheur d'tre sous
la dpendance de madame Ferrars, d'tre oblige de se soumettre  ses
caprices et de supporter sa mauvaise humeur; et si elle n'avait pas
encore la force de se rjouir qu'Edward ft engag avec Lucy, elle
l'attribuait uniquement  la certitude qu'il ne serait pas heureux avec
elle. Si sa rivale avait t plus aimable, elle aurait pris tout--fait
son parti de renoncer pour sa part  un bonheur aussi chrement achet
que d'tre la fille de madame Ferrars et la soeur de M. Robert. Elle ne
comprenait pas que Lucy et attach autant de prix aux honntets d'une
femme qui ne lui en avait fait que parce qu'elle n'tait pas Elinor, et
que la vrit ne lui tait pas connue. Il fallait que Lucy ft
compltement aveugle par la vanit pour n'avoir pas senti que cette
prfrence arrache  demi par ses flatteries, n'tait pas du tout pour
l'_amante d'Edward_, pas mme pour Lucy Steles, mais pour la jeune
fille qui paraissait  ct de celle qu'on voulait mortifier. Lucy le
voyait si peu sous ce jour, que ds le lendemain matin elle arriva 
Berkeley-Street avec l'espoir de trouver Elinor seule, et de lui dire
tout son bonheur; elle eut celui de venir au moment o madame Jennings
allait sortir.

--Chre amie, dit Lucy  Elinor, que je suis contente de pouvoir vous
parler en libert, vous dire combien je suis heureuse! Pouvez-vous
imaginer quelque chose de plus flatteur que la manire dont madame
Ferrars me traita hier? Comme elle tait bonne, affable! Vous savez
combien je la redoutais; certes, j'avais bien tort. Ds le premier
moment o je lui fus prsente, je vis sur sa physionomie quelque chose
qui me disait que je lui plaisais extrmement; et toute sa conduite avec
moi l'a confirm. N'est-ce pas que c'tait ainsi? vous l'aurez vu tout
comme moi. N'en avez-vous pas t frappe?

--Elle tait certainement trs-polie avec vous.

--Polie! est-ce que vous n'avez vu que de la politesse? Pour moi j'ai vu
beaucoup plus. Avec quelle bont elle m'a distingue de tout le monde!
ni orgueil ni hauteur quoique je sois une pauvre jeune personne qu'elle
voyait aussi pour la premire fois. Elle n'a presque adress la parole
qu' _moi_ seule, et votre belle-soeur de mme. Quelle femme adorable!
toute douceur, toute affabilit, si bonne, si prvenante! Quel bonheur
pour vous que votre frre ait pous une femme aussi aimable.

Elinor pour viter de rpondre, voulut changer d'entretien; mais Lucy la
pressa tellement de convenir de son bonheur, qu'elle ne pt s'en
dfendre.--Indubitablement, lui dit-elle, rien ne pourrait tre plus
heureux et plus flatteur pour vous que la conduite de madame Ferrars, si
elle connaissait vos engagemens avec son fils, mais ce n'est pas le cas,
et.....

--J'tais sre d'avance que vous me rpondriez cela, interrompit Lucy;
mais vous conviendrez au moins qu'il ne peut y avoir aucune raison au
monde qui obliget madame Ferrars  feindre de m'aimer, si je ne lui
plaisais pas; et elle a marqu une prvention si flatteuse pour moi, et
pour _moi seule_, que vous ne pouvez m'ter la satisfaction d'y croire.
Je suis sre  prsent que tout finira bien, et que je ne trouverai
point les difficults que je craignais. Madame Ferrars et sa fille sont
deux femmes charmantes, adorables, qui me paraissent sans dfauts; et
peut-tre me font-elles l'honneur de penser la mme chose de moi; car
j'ai vu et senti qu'il y avait entre nous un attrait mutuel. Je suis
tonne que vous ne m'ayez jamais dit combien votre belle-soeur est
agrable!

Elinor n'essaya pas mme de rpondre; qu'aurait-elle pu dire?

--Etes-vous malade, miss Dashwood? dit Lucy, vous semblez si triste, si
abattue! Vous ne parlez pas; srement vous n'tes pas bien, lui dit la
mchante fille avec son regard abominable.

--Je ne me suis jamais mieux porte; rpondit Elinor.

--J'en suis vraiment charme; mais vous n'en avez pas l'air du tout. Je
serais consterne si vous tombiez malade, vous qui _partagez_ si bien
tout ce qui m'arrive. Le ciel sait ce que j'aurais fait sans votre
amiti.

Elinor essaya de rpondre quelque chose d'honnte; mais elle le fit si
froidement qu'il et mieux valu se taire. Cependant Lucy en parut
satisfaite.

--En vrit, lui dit-elle, je n'ai pas le moindre doute sur l'intrt
que vous prenez  mes confidences et  mon bonheur; et aprs l'amour
d'Edward, votre amiti est ce que je prise le plus. Pauvre Edward! si
seulement il avait t l; s'il avait vu sa mre et sa soeur me traiter
comme si j'tais dja de la famille! mais  prsent il en sera souvent
tmoin, et tout s'arrange  merveille. Lady Middleton et madame John
Dashwood s'aiment dja  la folie; elles vont se lier intimement, et
nous serons sans cesse les uns chez les autres. Edward passe sa vie,
dit-on, chez sa soeur. Lady Middleton fera de frquentes visites 
madame Dashwood; et votre belle-soeur a eu la bont de me dire qu'elle
serait toujours charme de me voir. Ah! quelle dlicieuse femme! Si
vous lui dites une fois ce que je pense d'elle, vous ne pourrez pas
exagrer mes loges. Elinor garda encore le silence; et Lucy continua:
Je suis sre, que je me serais aperue au premier moment si madame
Ferrars avait mauvaise opinion de moi. Elle m'aurait fait seulement
comme  d'_autres_ une rvrence crmoniale, sans dire un mot, ne
faisant plus nulle attention  moi, ne me regardant qu'avec ddain...
Vous comprenez srement ce que je veux dire. Si j'avais t traite
ainsi, il ne me resterait pas l'ombre d'esprance, je n'aurais mme pas
pu rester en sa prsence. Je sais que, lorsqu'on lui dplat, elle est
trs-violente, et n'en revient jamais.

Elinor n'eut pas le temps de rpliquer quelque chose  son malin
triomphe. La porte s'ouvrit; le laquais annona M. Ferrars qui entra
immdiatement.

Ce fut un moment trs-pnible pour les uns et pour les autres; tous les
trois eurent l'air trs-embarrass. Edward paraissait avoir plus envie
de reculer que d'avancer. Ce qu'ils dsiraient tous d'viter, une
rencontre en tiers, arrivait de la manire la plus dsagrable. Non
seulement ils taient tous les trois ensemble, mais ils y taient sans
le moindre intermdiaire, sans personne qui pt soutenir l'entretien, et
venir  leur secours. Les dames se remirent les premires. Ce n'tait
pas  Lucy  se mettre en avant; vis--vis de lui l'apparence du secret
devait encore tre garde. Elle ne fit donc que le regarder tendrement,
le saluer lgrement, et garder le silence. Elinor qui le voyait pour
la premire fois depuis leur arrive et qui ne devait pas avoir l'air de
rien savoir, avait un rle bien plus difficile. Mais autant pour lui que
pour elle, elle dsirait si vivement d'avoir un maintien naturel, que
pass le premier moment elle put le saluer d'une manire aise et
presque comme  l'ordinaire. Un second effort sur elle-mme la rendit si
bien matresse de ses impressions, que ni son regard, ni ses paroles, ni
le son de sa voix ne purent trahir ce qui se passait dans son intrieur.
Elle ne voulut pas que la prsence de Lucy l'empcht de tmoigner  un
ancien ami, son plaisir de le revoir, et son regret de ne s'tre pas
trouve  la maison quand il y tait venu. Ni les regards pntrans de
sa rivale, ni l'embarras de sa position, ni son dpit secret ne la
dtournrent de remplir ce qu'elle regardait comme un devoir envers le
frre de sa belle-soeur, et l'homme qu'elle estimait. Cette manire
donna quelque assurance  Edward, et le courage de s'avancer et de
s'asseoir. Mais son embarras dura beaucoup plus long-temps; ce qui au
reste lui tait naturel, quoique trs-rare chez la plupart des hommes,
qui ne se laissent pas influencer par des rivalits de femmes, dont leur
amour-propre jouit. Mais Edward n'tait pas susceptible de ce genre de
vanit; et pour tre tout--fait  son aise dans cette circonstance, il
fallait ou l'insensibilit de Lucy ou la conscience sans reproche
d'Elinor; et le pauvre Edward n'avait ni l'un ni l'autre de ces moyens
de tranquillit.

Lucy avec une mine froide, rserve, semblait dtermine  observer, 
couter et  ne point se mler d'un entretien o naturellement elle
devait tre trangre. Edward ne disait que des monosyllabes, en sorte
que la conversation reposait en entier sur Elinor, et qu'elle en tait
seule charge. Elle fut oblige de parler la premire de la sant de sa
mre, d'Emma, de leur arrive  Londres, de leur sjour, de tout ce dont
Edward aurait d s'informer, s'il avait pu parler.

Aprs quelques minutes, ayant elle-mme besoin de respirer, et voulant
laisser quelques momens de libert aux deux amans, sous le prtexte de
chercher Maria, elle sortit hroquement, et resta mme quelque temps
dans le vestibule avant d'entrer chez sa soeur. Maria n'eut pas la mme
discrtion; ds qu'elle eut entendu le nom d'Edward, elle courut
immdiatement au salon. Le plaisir qu'elle eut en le voyant lui fit
oublier un instant toutes ses peines; il fut, comme tous ses sentimens,
trs-vif et exprim avec chaleur. Cher Edward, lui dit-elle en lui
tendant la main avec toute l'affection d'une soeur et d'une amie, enfin
vous voil! Combien je m'impatientais de vous revoir! et ce moment me
ddommage de tout.

Edward tait dans une extrme motion; il aurait voulu exprimer ce qu'il
sentait, mais devant un tel tmoin, qui prtait toute son attention pour
ne perdre ni un regard ni une parole, qu'aurait-il pu dire? Il pressa
doucement la main de Maria sans rpondre. Puis on se rassit; et pour un
moment chacun garda le silence les yeux baisss,  l'exception de Maria
qui regardant avec sensibilit tantt Edward, tantt Elinor, aurait
voulu runir leurs mains dans les siennes, que leur bonheur lui tnt
lieu du sien propre, et qui regrettait seulement que le plaisir de se
retrouver ft troubl par la prsence importune d'un tiers aussi
tranger, aussi indiffrent que Lucy.

Edward parla le premier; ce fut pour exprimer son inquitude sur le
changement de Maria. Vous n'avez pas, lui dit-il, l'air de sant que
vous aviez  Barton. Je crains que la vie de Londres ne vous convienne
pas.

--Oh! ne pensez pas  moi, lui dit-elle avec le ton de la gat,
quoique ses yeux se remplissent de larmes au souvenir des jours heureux
qu'elle avait passs  Barton; ne songez pas  moi. Elinor est
trs-bien, vous le voyez; c'est assez pour vous et pour moi.

Ce mot touchant n'tait pas fait pour mettre plus  l'aise Elinor et
Edward, ni pour se concilier l'amiti de Lucy qui lana  Maria un
regard indign dont celle-ci ne s'aperut pas.

--Est-ce que vous aimez le sjour de Londres? reprit Edward pour dire
quelque chose et pour dtourner la conversation sur un autre sujet.

--Non, pas du tout, rpondit Maria; j'en attendais beaucoup de plaisir,
je n'y en ai trouv aucun. Celui de vous voir, cher Edward, est le
premier que j'aie got. Je remercie le ciel de ce que nous vous
retrouvons toujours le mme; et un profond soupir suivit ces mots.

Elle s'arrta; et personne ne continua. Je pense une chose, ma chre
Elinor, reprit-elle, puisque nous avons retrouv Edward, nous nous
mettrons sous sa protection pour retourner  Barton. Dans une semaine ou
deux tout au plus nous serons prtes  partir. Je suppose, et je suis
bien sre, Edward, que vous accepterez d'tre notre protecteur dans ce
petit voyage, et que vous voudrez bien nous accompagner.

Le pauvre Edward murmura quelques mots que personne ne comprit,
peut-tre pas lui-mme. Lucy rougit, puis plit, et toussa vivement. Un
regard d'Edward moiti svre, moiti suppliant, la calma. Il tait
vraiment au supplice. Maria qui vit son agitation, la mit absolument sur
le compte de l'impatience et du dpit que lui faisait prouver la
prsence d'une trangre dans ce moment de runion, et parfaitement
satisfaite de lui, elle voulut  son tour le calmer, en insinuant  Lucy
d'abrger sa visite.

--Nous avons pass hier la journe entire  Harley-Street chez votre
soeur et la ntre, lui dit-elle. Ah! quelle longue journe! j'ai cru
qu'elle ne finirait jamais..... mais j'ai beaucoup de choses  vous dire
 ce sujet qu'on ne peut dire actuellement..... enfin cette journe fut
plus pnible qu'agrable. Mais pourquoi n'y tiez-vous pas, Edward?
'aurait t plus agrable pour nous. Pourquoi n'y-tes-vous pas venu?

--J'avais le malheur d'tre engag ailleurs.

--Bon! engag! on se dgage de tout quand on peut tre avec des amies
comme Elinor et Maria.

Le moment parut propice  la mchante Lucy, pour se venger de
Maria.--Vous pensez peut-tre, mademoiselle, lui dit-elle, que les
hommes ne sont point tenus de garder leurs engagemens, quand il leur
vient dans la tte de les rompre.

Elinor rougit de colre; mais Maria parut entirement indiffrente 
cette attaque, et rpliqua avec calme: non en vrit, je ne crois point
du tout ce que vous dites. Je suis trs-sre que c'est la fidlit  un
engagement plus ancien qui a empch Edward de venir hier voir sa
soeur; je crois rellement qu'il a la conscience la plus dlicate et la
plus scrupuleuse qu'on puisse avoir, et qu'il ne manquera jamais de sa
vie  une promesse donne, lors mme que ce serait contre son intrt ou
son plaisir. Je n'ai jamais connu quelqu'un qui craignt davantage de
causer  qui que ce soit la moindre peine, de ne pas rpondre  ce qu'on
attend de lui, de ne pas remplir tous ses devoirs importans ou non sans
subterfuge, et quoiqu'il puisse lui en coter: voil comme est Edward;
et je dois lui rendre cette justice. Comme vous avez l'air confus et
pein, Edward! Quoi! n'avez-vous jamais entendu faire votre loge? si
vous le craignez, vous ne devez pas tre mon ami; car il faut que ceux
qui acceptent mon estime et mon amiti se soumettent  entendre, devant
eux-mmes, tout ce que je pense d'eux, soit en bien soit en mal.

Tout ce qu'elle dit convenait si bien au cas actuel; et il fut si
difficile  Edward de le supporter, que ne pouvant plus soutenir sa
position, il se leva et voulut sortir.

--Nous quitter aussitt! dit Maria, non, mon cher Edward, cela ne se
peut. Rasseyez-vous, et restez, je vous en conjure; et, le tirant un peu
 l'cart, elle lui dit  l'oreille en jetant un coup-d'oeil sur Lucy:
attendez qu'elle soit partie, je vous en supplie! elle s'en ira bientt;
il y a des sicles qu'elle est l. Mais cette invitation manqua son
effet. Il n'en sortit pas moins; et Lucy qui tait dcide  ne pas
partir la premire, ft-il rest deux heures, s'en alla bientt aprs
lui. Maria tait de si mauvaise humeur qu'elle la salua  peine.

--Qu'est-ce donc qui peut l'attirer si souvent ici, dit-elle  sa soeur,
ds que Lucy eut tourn le dos? ne pouvait-elle pas voir facilement
comme nous dsirions tous son dpart? Combien Edward tait tourment!

--Pourquoi donc, dit Elinor, Lucy serait-elle une trangre pour lui? il
a demeur chez son oncle prs de Plymouth; il la connat depuis plus
long-temps que nous: il est trs-naturel qu'il ait aussi du plaisir  la
voir. Du plaisir! Edward du plaisir  voir Lucy Steles qu'il a vue
peut-tre deux ou trois fois comme une petite fille! Si mme il l'a
remarque et reconnue, ce que je ne crois pas  l'air qu'il avait avec
elle, il aurait bien voulu la voir loin d'ici. Je ne sais pas, Elinor,
quelle est votre ide en me parlant d'Edward avec cette indiffrence, ou
en le supposant indiffrent lui-mme au plaisir d'tre avec vous? il n'y
avait qu' le voir pour sentir comme il tait tourment. Aussi ai-je t
aujourd'hui trs-contente de sa manire, et trs-mcontente de la vtre,
Elinor. Pas un mot d'amiti, pas un effort pour le retenir ou pour faire
en aller Lucy. Si c'est l ce qu'on appelle tre sage et prudente, que
le ciel me prserve de l'tre! moi je dis que c'est ingratitude ou
fausset. Ce pauvre Edward, comme il avait l'air malheureux! Je ne sais
comment vous avez eu le courage de le laisser sortir ainsi. Elle se
retira elle-mme en disant cela. Elinor en fut bien aise; elle n'aurait
su que lui rpondre, lie comme elle l'tait par sa promesse  Lucy de
garder son secret; et quelque pnibles que fussent pour elle l'erreur de
Maria et les propos qui en taient la suite, elle tait force de s'y
soumettre. Son seul espoir tait qu'Edward ne s'exposerait pas souvent 
renouveler un entretien aussi cruel, et qu'il ferait tous ses efforts
pour l'viter. Mais elle-mme! pourrait-elle alors se drober aux
conjectures, aux plaintes, et mme aux reproches de Maria sur la raret
des visites d'Edward. Sous tous les rapports Elinor tait vraiment
trs-malheureuse, et elle avait besoin de tout son courage pour
supporter une situation aussi dsagrable, et qui suivant les apparences
durerait encore long-temps.




CHAPITRE XXXVII.


Peu de jours aprs cette rencontre les papiers-nouvelles annoncrent au
public que madame Charlotte Palmer, femme de M. Thomas Palmer, cuyer,
tait heureusement dlivre d'un fils: trs-intressant article pour la
bonne grand'mre Jennings, qui le savait dja puisqu'elle avait assist
 la naissance du petit hritier, mais qui n'en eut pas moins de plaisir
 le lire sur les papiers.

Cet vnement qui la rendait heureuse au suprme degr, produisit
quelque changement dans l'emploi de son temps, et dans la vie de ses
jeunes amies. Elle voulait tre autant que possible auprs de la
nouvelle maman et de ce cher petit nouveau-n, qu'elle aimait dja  la
folie; elle y allait chaque matin ds qu'elle tait habille, et ne
rentrait chez elle que trs-tard dans la soire. Elle pria sa fille
ane, lady Middleton, d'inviter mesdemoiselles Dashwood  passer de
leur ct toute leur journe chez elle  Conduit-Street. Elles auraient
bien prfr rester au moins la matine dans la maison de madame
Jennings; mais elles n'osrent pas le demander, ni se refuser 
l'invitation polie de lady Middleton. Elles passrent donc leur temps
avec cette dame et les demoiselles Steles, qui ne leur plaisaient ni 
l'une ni  l'autre, et qui ne sentaient pas non plus le prix de leur
socit. Lady Middleton se conduisait avec une extrme politesse qui
n'tait mme que des complimens sans fin et des crmonies
trs-ennuyeuses; mais dans le fond elle ne les aimait pas du tout.
D'abord elles ne gtaient ni ne louaient les enfans; puis elles aimaient
la lecture, que lady Middleton ne regardait que comme une chose qui fait
perdre du temps. Aussi trouvait-elle Elinor trop instruite, trop
raisonnable, quoiqu'elle n'afficht jamais l'instruction, et qu'elle ne
ft point parade de sa raison. Comme elle passait pour tre -la-fois
bonne, spirituelle et bien leve, lady Middleton croyait qu'elle tait
la seule dont on pt vanter le bon ton et la bonne ducation. Elle
trouvait Maria capricieuse et satyrique, sans trop savoir peut-tre ce
que signifiaient ces deux mots. Mais enfin comme elles taient en visite
chez sa mre qui les lui avait recommandes, elle les accablait
d'honntets et d'attentions, au grand dsespoir des deux Steles, qui
croyaient que c'tait autant qu'on leur tait, et qu'elles seules
avaient droit  l'amiti de leur _cousine lady Middleton_. La prsence
de mesdemoiselles Dashwood les gnait. Lady Middleton tait honteuse de
ne rien faire devant elles, et Lucy de faire trop. Celle-ci s'tait fort
bien aperue que ses flatteries continuelles leur faisaient piti, et
n'osait pas s'y livrer sans la moindre retenue, comme  son ordinaire,
en leur prsence. Mademoiselle Anna tait celle qui en souffrait le
moins. Il n'aurait mme tenu qu' mesdemoiselles Dashwood de la captiver
entirement. Elles n'auraient eu pour cela qu' lui confier en dtail
toute l'histoire de Willoughby et de Maria, dont elle tait fort
curieuse, et la plaisanter sur M. Donavar, le mdecin de la maison,
qu'on faisait venir au moindre petit mal des enfans, et sur qui la
grosse Anna avait fond toutes ses prtentions; c'tait alors l'ternel
sujet des railleries de sir Georges. Docteur, disait-il, quand Donavar
entrait, ttez, je vous prie, le pouls de mademoiselle Anna, vous allez
le trouver bien mu; voyez comme son teint s'anime! elle a beaucoup de
fivre, j'en suis sr; et votre pouls, docteur, n'est pas beaucoup plus
tranquille. Alors Anna baissait ses petits yeux, d'un air enfantin et
modeste, puis les relevait tous ptillans sur le docteur. En gnral,
elle n'tait jamais plus contente que lorsque sir Georges commenait de
parler de lui. Il y a trois jours que le docteur n'est venu, Anna, lui
disait-il; vous allez en maigrir: faites pleurer Williams ou Slina, la
maman l'enverra bientt chercher. Il ne demandera pas mieux que d'avoir
un prtexte de vous rendre ses hommages, etc. etc. Elle avalait tout
cela avec dlice, et ne doutait pas d'avoir fait cette conqute.

Elinor qui souffrait de la voir tourner en ridicule, n'y ajoutait rien;
tandis que la grosse Anna  qui ce silence dplaisait, tait tout prs
de la croire jalouse de sa conqute du docteur Donavar. Quand sir
Georges dnait dehors, ce qui arrivait assez souvent, la pauvre Anna
passait toute la journe, sans entendre d'autres plaisanteries sur le
docteur que celles qu'elle se faisait  elle-mme.

Ces petites jalousies, ces petits mcontentemens taient si ignors de
madame Jennings, qu'elle croyait que ces quatre jeunes filles se
dlectaient d'tre ensemble; et tous les soirs en revenant, elle
flicitait ses jeunes amies d'avoir encore chapp ce jour-l  la
socit de la vieille grand-mre. Elle les rejoignait quelquefois chez
sir Georges, o elle venait donner  sa fille ane des nouvelles de
l'accouche, que l'indiffrente lady coutait  peine; mais n'importe
madame Jennings allait son train. Elle attribuait le rtablissement de
Charlotte  ses soins, et donnait sur la mre et sur l'enfant des
dtails minutieux, qui n'intressaient que la curiosit d'Anna. Heureuse
de faire entrer l son cher docteur, qui tait aussi celui des Palmer,
celle-ci racontait  son tour ce qu'il lui avait dit  ce sujet. Ne
vous a-t-il pas dit aussi, s'criait madame Jennings, comme mon
petit-fils est bien venu, qu'il est gras et beau comme un petit ange,
qu'il ressemble  Charlotte et  Palmer. Mais une seule chose m'afflige,
c'est que son pre, qui est bon cependant, assure que tous les enfans de
cet ge sont de mme, et ne veut pas convenir que le sien soit le plus
bel enfant du monde; sans vous dplaire, Mary, vos enfans sont
trs-bien, mais ils n'en approchent pas.

--Il est impossible, dit Lucy en caressant la petite, que qui que ce
soit au monde l'emporte en beaut sur Slina.

Lady Middleton un peu console, lui accorda toutes ses bonnes grces et
lui fit un joli prsent dans la soire; de manire que Lucy trouva que
le mtier de flatteuse tait bon et facile.

La liaison qui s'tait tablie entre les maisons Middleton et Dashwood
occasionnait de frquentes rencontres. Un jour qu'Elinor et Maria,
taient en visite chez leur belle-soeur, il y vint une dame du haut
rang, qui ne connaissant point les particularits de cette famille, ne
mit pas en doute qu'ils ne logeassent tous ensemble. Deux jours aprs,
cette dame donnant un concert, envoya chez madame John Dashwood des
cartes d'invitation pour elle et pour ses belles-soeurs. Madame John n'y
vit d'abord que le dsagrment de leur envoyer sa voiture et l'ennui de
les y accompagner; lady Middleton n'y tant pas invite, elles ne
pouvaient y aller seules. Fanny se promit bien de dire  tout le monde
que ses belles-soeurs ne logeaient pas chez elle. Maria par l'habitude
de faire le jour ce qu'elle avait fait la veille mme et par
l'indiffrence qu'elle mettait  faire une chose plutt qu'une autre,
avait t amene par degr  reprendre le genre de vie de Londres et 
sortir tous les soirs, sans attendre ni dsirer le moindre amusement, et
souvent sans savoir jusqu'au dernier moment o elle allait. Sa toilette
l'occupait si peu, que si sa soeur n'y avait pas pens pour elle, elle
serait reste dans sa robe du matin. Mais quand, aprs un ennui qu'elle
supportait  peine, elle tait enfin pare, commenait un autre
supplice; c'tait l'inventaire que faisait Anna Steles de toutes les
pices de son ajustement l'une aprs l'autre. Rien n'chappait  son
insatiable curiosit et  sa minutieuse observation. Elle voyait tout,
elle touchait tout, elle voulait savoir le prix de tout, elle calculait
le nombre des robes de Maria, et combien le blanchissage devait lui
coter par semaine, et  combien sa toilette devait lui revenir par an.
Maria en tait excde; mais ce qui lui dplaisait plus encore tait le
compliment qui suivait toujours cet examen. Eh bien, miss Maria, vous
voil trs-bien mise et trs-belle encore, quoiqu'on en dise:
Consolez-vous, c'est moi qui vous le promets, vous allez faire encore
bien des conqutes; et tous les jeunes gens ne seront peut-tre pas
lgers et perfides. Mademoiselle Elinor est trs-bien aussi. A prsent
que vous avez si fort maigri, on ne dirait pas qu'elle est l'ane; et
elle aura bien sa part d'adorateurs.

Avec de tels encouragemens elles attendaient ce soir-l le carosse de
leur frre. Comme elles taient prtes, elles y entrrent sur-le-champ
au grand dsespoir de Fanny qui avait espr qu'elles ne le seraient pas
encore et qu'elle pourrait rejeter le retard sur ses belles-soeurs.

Les vnemens de cette soire ne furent pas remarquables. Le concert
d'amateurs, tait, comme ils le sont d'ordinaire extrmement mdiocre,
quoique, dans leur propre estime et dans celle de la dame qui les avait
rassembls, ce fussent les premiers talens d'Angleterre. Au reste, 
Maria prs qui tait trs-forte sur le piano, mais qui ne faisait nulle
attention  la musique, le reste de l'assemble tait peu en tat d'en
juger. On tait l plutt pour voir et se faire voir, que pour couter.
Aussi Elinor qui n'tait point musicienne et n'y avait nulle prtention,
ne se fit pas scrupule de dtourner ses yeux de l'amphithtre de
musique pour regarder d'autres objets. Dans le nombre des femmes elle en
remarqua une  l'excs de sa parure, d'ailleurs trs-peu jolie, mais
grande et bien faite, et entoure de tous les lgans, parmi lesquels
elle eut bientt reconnu Robert Ferrars  son costume exagr et  sa
lorgnette avec laquelle il regardait toutes les femmes, avec une fatuit
insupportable. Bientt son tour vint d'tre regarde; et Robert lui-mme
s'avana avec nonchalance, et s'assit  ct d'elle. Bonjour, ma vieille
connaissance, lui dit-il d'un ton lger.

--Monsieur, vous vous mprenez sans doute, lui dit Elinor, surprise de
ce ton; je n'ai pas du tout l'honneur de vous connatre.

--Allons donc, vous plaisantez; n'avons-nous pas pass une heure
ensemble chez Grays, l'autre matin? Je vous reconnus  l'instant l'autre
soir chez votre frre, qui je crois est le mien aussi: ainsi vous voyez
que nous sommes intimes. D'ailleurs, dit-il, en souriant d'un air qu'il
croyait bien fin, je suis aussi le frre d'Edward; et l'on assure que
vous ne le hassez pas du tout, et qu'il est encore plus que moi votre
ancienne connaissance.

--Monsieur, je ne hais personne, et nullement Edward Ferrars que j'aime
et que j'estime depuis long-temps.

--Eh bien, d'honneur! c'est trs naf, dit Robert en clatant de rire.
Vous me prenez pour confident! Je suis peu accoutum  ce rle, mais je
m'y ferai, et en ami, je veux vous donner un conseil; c'est de ne plus
penser  Edward: sa mre a d'autres vues. D'ailleurs il est impossible,
absolument impossible que vous le trouviez aimable.

--Monsieur, dit Elinor avec fermet, sans avoir sur lui aucune
prtention qui puisse contrarier les vues de madame Ferrars, je trouve
_son fils an_ trs-aimable; et il me le parat plus encore, depuis que
je le compare  d'autres.

--Ah bien, par exemple! c'est trs-plaisant ce que vous dites-l. On ne
s'attendait pas  ce qu'Edward gagnt  tre compar  d'autres. Allons,
convenez donc qu'il est impossible d'tre plus gauche, plus maussade,
mis avec moins de got. Il faudrait une trange prvention pour nier
cela.

--J'ai cette prvention, monsieur, et malgr votre loge fraternel, je
persiste  la croire trs-bien fonde.

--Allons, allons, vous plaisantez, je vois cela. Puis-je vous offrir une
pastille, mademoiselle Dashwood, dit il, en ouvrant une petite
bonbonnire d'caille blonde  toiles d'or? A propos n'avez-vous pas
envie de voir la bote  cure-dents que je commandais l'autre jour?
Dlicieuse! parole d'honneur, elle a russi  ravir. Grays est unique
pour saisir mes ides.... Mais pardon, madame Willoughby m'appelle.

--Madame Willoughby! s'cria Elinor, o donc est-elle?

--L; cette femme si bien mise. Personne  Londres ne se met comme
elle. J'excepte cependant cette charmante toque que je vis l'autre soir
sur la tte de je ne sais qui. Vous y tiez je crois? d'honneur! Cette
coiffure m'a tourn la tte. Comment se nomme la jeune personne?

--Mademoiselle Lucy Steles, une nice de M. Pratt chez lequel votre
frre a demeur.

--Ah Dieu! M. Pratt. Ah! je vous en conjure, mademoiselle, si vous ne
voulez pas que je meure de vapeurs, ne me parlez pas de M. Pratt! c'est
grce  lui qu'Edward est si compltement maussade. Je l'ai dit souvent
 madame Ferrars: ne vous en prenez qu' vous, ma mre, si votre fils
an est  peine prsentable dans le beau monde; si vous l'aviez envoy
comme moi  Westminster au lieu de le remettre aux soins de M. Pratt,
vous voyez ce qu'il serait. Elle est convaincue de son erreur; mais
c'est trop tard; le pli est pris.

Elinor ne rpondit rien; elle n'aurait pas voulu qu'Edward ressemblt 
son frre, mais son sjour chez l'oncle de Lucy Steles ne lui tait
gure plus agrable.

Enfin l'lgant Robert la quitta et lui fit plaisir; elle tait sur les
pines en pensant que Maria pourrait voir madame Willoughby ou seulement
entendre son nom, et que Willoughby peut-tre tait lui-mme dans le
salon; cependant elle ne l'avait point aperu. Elle regarda encore; il
n'y tait pas; et Maria mue par la musique, plus rveuse, plus
mlancolique encore qu' l'ordinaire, n'avait rien vu, rien entendu.
Elinor aurait voulu la prvenir, mais elle n'tait pas  ct d'elle.
Heureusement que Fanny qui n'aimait pas la musique, et qui s'ennuyait,
avait demand ses chevaux de bonne heure, et elle se retira avec ses
belles-soeurs avant la fin du concert, et sans que Maria se ft doute
que madame Willoughby y tait. Elles laissrent  leur porte M. et
madame Dashwood, et retournrent chez madame Jennings qui les attendait.

Le soir mme M. John Dashwood eut avec sa femme un entretien aigre-doux
qui avait pour objet mesdemoiselles Dashwood. Pendant le concert, qui ne
l'amusait pas plus qu'elle, il avait eu le temps de rflchir; et une
ide l'avait frappe. La matresse de la maison, lady Dennison avait
suppos que ses soeurs demeuraient chez lui: il tait donc convenable
qu'elles y fussent, et il manquait aux devoirs d'un frre, en laissant
ses soeurs loger et manger chez des trangers. L'opinion avait un grand
pouvoir sur lui; d'un autre ct sa conscience lui reprochait si souvent
de n'avoir point tenu la promesse faite  son pre, qu'il crut devoir
l'appaiser, en les prenant quelques temps chez lui. La dpense serait
peu de chose; Elinor tait petite mangeuse, et Maria, si languissante. A
peine furent-ils rentrs qu'il en fit la proposition  sa femme, qui en
frmit de tout son corps, et tcha de parer le coup.--Je ne demanderais
pas mieux, mon cher John; vous savez combien j'aime tout ce qui tient 
vous. Mais voyez dans ce moment-ci, je craindrais d'offenser beaucoup
lady Middleton chez qui elles passent toutes leurs journes; il serait
tout--fait malhonnte de la priver de leur compagnie. J'en suis
trs-fche; car vous voyez combien j'aime  tre avec vos soeurs, mon
cher John,  les produire dans le monde,  leur prter ma voiture.....

--Oui, oui, je vous rends justice, chre Fanny; mais dans cette
occasion, je ne sens pas la force de votre objection. Elles ne demeurent
point chez lady Middleton; et sous aucun rapport, elle ne peut tre
fche qu'elles viennent passer quelques jours chez leur belle-soeur.
Vous voyez que tout le monde pense que cela doit tre ainsi.

--Oui, oui lady Dennison qui ne sait ce qu'elle dit. Enfin, mon cher,
vous avez toujours raison; et je crois comme vous que cela
conviendrait; mais malheureusement j'ai invit mesdemoiselles Steles 
passer quelque temps avec nous. Ce sont de bonnes filles,
trs-complaisantes, point gnantes, dont on fait tout ce qu'on veut, et
c'est une attention que je leur devais, mon frre Edward ayant t lev
chez leur oncle Pratt, ainsi que je l'ai appris l'autre jour. Nous
pouvons avoir vos soeurs quand nous voudrons, soit  Norland, soit un
autre hiver  Londres. Peut-tre mesdemoiselles Steles n'y reviendront
plus. Enfin je les ai dja invites; et plus elles sont dpendantes et
sans fortune, plus on leur doit d'gards. Vous qui avez tant de
dlicatesse et de gnrosit, mon cher John, vous sentez cela mieux que
personne, j'en suis sre; je le suis aussi qu'elles vous amuseront
beaucoup plus que vos soeurs; elles sont gaies et trs-gentilles. Ma
mre est passionne de Lucy, et c'est aussi la favorite de notre cher
petit Henri.

Que rpondre  de tels argumens? M. Dashwood fut convaincu; il convint
de la ncessit d'avoir les demoiselles Steles; et sa conscience
s'appaisa par le souvenir du beau dner qu'il avait donn au colonel
Brandon, et par l'espoir que l'anne suivante Elinor serait madame
Brandon, aurait une bonne maison  Londres, et que Maria vivrait avec
elle. Fanny tout -la-fois contente d'tre chappe au malheur d'avoir
ses belles-soeurs, et fire de l'esprit qu'elle y avait mis, crivit le
matin suivant un billet  Lucy qu'elle antidata de deux jours, et o
elle la priait ainsi que mademoiselle Anna de lui faire le plaisir de
venir passer quelques jours chez elle, aussitt que lady Middleton
voudrait les lui cder. On comprend combien Lucy fut heureuse. Aller
demeurer chez la soeur d'Edward, qui en l'invitant semblait travailler
pour elle! on peut cette fois pardonner  Lucy de se livrer  l'espoir.
Une occasion journalire de voir Edward, de gagner l'amiti de sa
famille, lui parut une chose si essentielle, qu'il ne fallait pas
diffrer. Aprs avoir fait sentir  sa soeur l'avantage qui pouvait en
rsulter, elle la fit consentir d'autant plus facilement  quitter les
Middleton, que le docteur Donavar tait aussi le mdecin des Dashwood,
et de plus li particulirement avec John. L'espoir de le voir plus
souvent la consola de n'avoir plus  entendre les railleries de sir
Georges. Elles se prparrent donc  y aller ds le lendemain. Lady
Middleton en prit son parti avec l'indiffrence qu'elle mettait  tout
ce qui ne la regardait pas directement.

On comprend qu' peine Elinor fut arrive, que Lucy lui montra en
triomphe le pressant billet de Fanny; et pour la premire fois elle
partagea l'esprance de Lucy. Une telle preuve de bont, une prvenance
si marque avec de jeunes personnes que Fanny connaissait aussi peu,
elle qui,  l'ordinaire tait si peu obligeante, tmoignaient que l'on
avait du moins beaucoup de bonne volont et de bienveillance, qui avec
le temps et l'adresse de Lucy pourraient mener  quelque chose de plus.
Comme Elinor ignorait le projet que son frre avait eu de les inviter,
il ne lui vint pas dans l'ide que mesdemoiselles Steles eussent servi
de prtexte  Fanny pour ne pas les recevoir. Elles y allrent donc ds
le lendemain, et furent reues de manire  laisser tout croire de
l'effet de cette prfrence. Fanny avait fait sentir  son mari qu'il
tait trs-dangereux de rapprocher Elinor d'Edward dans un moment o on
traitait de son mariage, au lieu que les petites Steles, qu'il
connaissait  peine, taient  tout gard sans danger pour lui. Quant 
elle-mme elle en faisait deux complaisantes assidues qui lui faisaient
ses chiffons, servaient le th, arrangeaient le feu, ramassaient son
mouchoir, amusaient son enfant; elle trouvait toutes ces attentions
serviles trs-agrables et trs commodes. Sir Georges qui les allait
voir quelquefois, ne parlait que de l'amiti de madame John Dashwood
pour ses petites cousines. Elle tait plus enchante d'elles, et surtout
de Lucy qu'elle ne l'avait jamais t de toute autre jeune personne;
elle ne les appelait plus que _sa chre Lucy, sa chre Anna_, leur avait
fait prsent  chacune d'un petit porte-feuille d'aiguilles, et disait
qu'elle ne savait comment elle ferait pour se sparer de ses aimables et
chres amies.




CHAPITRE XXXVIII.


Madame Palmer tait si bien au bout de quinze jours, que sa mre ne
trouva plus ncessaire de lui donner tout son temps, et se contenta de
la visiter une ou deux fois par jour. Elle revint  sa maison,  ses
habitudes,  ses jeunes amies,  qui elle racontait avec soin tout ce
qu'elle apprenait dans ses courses. La troisime ou quatrime matine,
en revenant de chez sa fille, elle entra dans le salon, o Elinor
travaillait seule, avec un air d'importance, comme pour la prparer 
entendre quelque chose d'extraordinaire.

--Bon Dieu! ma chre Elinor, est-ce que vous savez la nouvelle?

Elinor eut un instant l'ide qu'elle voulait parler du retour de
Willoughby, dont elle avait dja prvenu Maria; elle le lui dit.

--Mon Dieu non, ma chre, il s'agit bien d'autre chose vraiment!
Qu'est-ce que me font les Willoughby  prsent? Rien du tout je vous
assure; je les laisse pour ce qu'ils sont. Qu'ils aillent, qu'ils
viennent peu m'importe. Mais ce que je viens d'apprendre, devinez-le si
vous pouvez en cent, en mille.

--Ce sera peut tre plutt fait de me le dire, chre dame, dit en riant
Elinor.

--Allons, allons je le veux bien; c'est si trange! coutez donc. Quand
je suis entre chez Charlotte, je l'ai trouve, la pauvre petite mre,
fort en peine pour son enfant. Elle croyait qu'il allait mourir, il
criait, il ne voulait rien prendre et tait tout couvert de petits
boutons rouges. Je l'examinai, et je lui dis: Eh mon Dieu! ma chre
Charlotte, calmez-vous, ce n'est rien au monde que la rougeole; et la
nourrice dit de mme. Mais madame Palmer ne fut pas contente qu'on n'et
envoy chercher le docteur Donavar. On y alla, et on eut le bonheur de
le trouver prcisment comme il revenait de Harley-Street, de chez votre
frre. Il vint  la minute et dit comme moi que c'tait la rougeole,
qu'il n'y avait rien  craindre; alors Charlotte a t bien contente.
Elinor l'coutait avec intrt, mais ne pouvait s'empcher de sourire de
l'importance de cette nouvelle de grand'mre.--M'y voici, dit la bonne
Jennings,  ma nouvelle. Comme le docteur sortait, je m'avisai de lui
dire en riant: Ah! ah! docteur, je sais fort bien ce qui vous attire si
souvent  Harley-Street chez M. John Dashwood; vous courtisez Anna
Steles, m'a-t-on dit, et nous deviendrons cousins peut-tre. Il rit
aussi; puis reprenant un air grave et mystrieux, il s'approcha de moi,
et me dit: Ce n'est point du tout pour mademoiselle Anna que je suis
all aujourd'hui chez John Dashwood, c'est pour sa femme qui est mal,
trs-mal je vous assure.

--Bon Dieu! s'cria Elinor, Fanny est malade.

--Voil exactement ce qu'il m'a dit, ma chre; et j'ai cri tout comme
vous, quoique je ne l'aime gures; mais quand on est malade ou mort
tout s'oublie.

--Rassurez-vous, madame, m'a-t-il rpondu, et rassurez aussi les jeunes
miss Dashwood; leur belle-soeur n'en mourra pas puisque la colre ne l'a
pas touffe; mais elle n'en a pas t loin.

--La colre! Fanny! eh mon Dieu! contre qui? dit Elinor.

--J'ai demand la mme chose, et voici ce que j'ai appris. M. Edward
Ferrars, le frre an de madame Dashwood, ce mme jeune homme sur
lequel je vous raillais  Barton, vous savez bien, mais  prsent je
serais bien fche que vous lui eussiez donn votre coeur! (Elinor ne
demanda plus rien, elle couta dans une grande motion) eh bien! cet
Edward Ferrars, ne vous aimait point, ma chre; il parat qu'il tait
engag depuis long-temps avec ma cousine Lucy. Pas une crature humaine
ne s'en est doute, except Anna. Auriez-vous cru cela possible? Quant 
leur amour il n'y a rien l d'extraordinaire: Lucy est gentille, elle
est vive, alerte, et prcisment de cette espce de jeunes filles qui
plaisent aux garons timides, parce qu'elles font toutes les avances.
Mais que cette amourette soit alle si loin et depuis si long-temps,
sans que personne l'ait su ni souponn, c'est cela qui est trange. Je
ne les ai jamais vus ensemble, car je suis bien sre que je l'aurais
tout de suite devin. Mais ce grand secret tait si bien gard que ni
madame Ferrars, ni votre belle-soeur ne le souponnaient, ni personne au
monde. C'tait dans la famille  qui caresserait le plus Lucy; Edward y
venait fort peu. Voil que ce matin la pauvre Anna, bonne fille sans
malice comme vous savez a dcouvert le pot aux roses.

Ils sont tous si passionns de Lucy, pensait-elle, que je suis sre
qu'il n'y aura pas la moindre difficult, et que madame Dashwood va
sauter de joie. Ce matin donc elle est entre auprs de votre
belle-soeur, qui tait seule dans son cabinet, et qui ne se doutait
gures de ce qu'elle allait apprendre. Il n'y avait pas cinq minutes
qu'elle avait dit  son mari que son frre paraissait  prsent
indiffrent pour toutes les femmes, et qu'elle tait sre qu'on
l'amnerait bientt  pouser milady, je ne sais qui, et voil qu'Anna
lui dit comme la plus belle chose du monde qu'il est engag avec Lucy.
Vous pouvez penser quel coup c'tait pour son orgueil et sa vanit!
Elle s'est mise dans une telle fureur qu'il lui a pris de violens maux
de nerfs, et elle poussait de tels cris, que votre frre qui tait en
bas dans sa chambre, crivant  son intendant de Norland, les a
entendus. Il est accouru vers sa pauvre femme; alors une autre scne a
commenc. Lucy entra aussi tout effraye pour donner des secours  sa
chre Fanny: jugez comme elle fut reue! Pauvre petite! je la plains
beaucoup; et elle n'a pas t traite doucement j'en rponds, car votre
soeur tait, dit-on, comme une furie, et n'a cess ses injures que
lorsqu'un nouvel accs la fait vanouir. Anna tait  deux genoux en
pleurant amrement, et quand on y pense bien c'tait la plus
malheureuse; tout le monde la grondait; sa soeur au dsespoir qu'elle
et trahi son secret, l'a battue, dit-on, avant de sortir de la chambre;
et elle n'a pas comme Lucy un amant et un mari pour se consoler: le
docteur Donavar ne la reverra gures. Votre frre se promenait, allait
du haut en bas sans savoir que dire ni que faire. Ds que Fanny put
parler, ce fut pour dclarer qu'elle ne prtendait pas que ces _ingrates
Steles_ fussent un instant de plus chez elle. Votre frre fut oblig de
se mettre aussi  deux genoux pour lui persuader de les laisser au moins
faire leurs paquets. Mais ses accs de maux de nerfs se succdaient
d'une manire si effrayante, qu'il prit le parti d'envoyer chercher le
docteur Donavar, qui trouva toute la maison en rumeur. Le carosse tait
 la porte pour emmener mes pauvres cousines chez leurs parens 
Holborn; elles descendaient l'escalier, quand il arriva. La pauvre Lucy
pouvait  peine marcher; Anna tait  moiti folle de douleur. Pour moi
je dclare que je suis furieuse contre votre belle-soeur, et que je
dsire de tout mon coeur qu'ils se marient en dpit d'elle. Bon Dieu!
dans quel tat sera le pauvre Edward quand il apprendra cela! sa
bien-aime traite avec ce mpris. On dit qu'il l'aime passionnment, et
qu'il sera capable de tout; et je le conois trs-bien. M. Donavar pense
de mme; nous en avons jas ensemble, pendant une demi-heure. Enfin il
m'a quitte pour y retourner; il avait grande envie d'y tre quand
madame Ferrars y arrivera. Madame Dashwood l'a fait prier de venir ds
que mes pauvres cousines ont t parties; elle est sre que sa mre va
aussi tomber en syncope: ce qu'il y a de certain c'est que ce ne sera
pas moi qui la ferai revenir; je ne les plains ni l'une ni l'autre. Je
n'ai encore vu de ma vie deux femmes faire tant de cas du rang et des
richesses. Je ne vois pas pourquoi Edward Ferrars n'pouserait pas Lucy
Steles. Elle n'est pas fille de lord, cela est vrai; mais ce n'est pas
la femme qui fait le mari, et n'a-t-on pas souvent vu de pareils
mariages. Ma fille Mary n'est-elle pas milady; n'en dplaise  ces
belles dames? Lucy n'a rien ou presque rien, c'est vrai aussi; mais elle
a des charmes et du savoir faire. Personne n'est plus gentille dans une
maison; cela met la main  tout, et si madame Ferrars leur donne
seulement cinq cents pices par anne, elle brillera autant qu'une
autre avec mille. Ah! comme ils seraient bien dans une petite maison
comme la vtre, ni plus ni moins, avec deux filles pour les servir et un
domestique pour le mari! Que faut-il de plus pour tre heureux quand on
s'aime? Et je crois que je pourrais leur procurer une bonne
femme-de-chambre, la propre soeur de ma Betty, qui leur conviendrait
parfaitement. Ici Madame Jennings arrta son flux de paroles, et comme
Elinor avait eu le temps de rassembler ses ides, elle put rpondre
comme le sujet le demandait. Il n'y avait presque rien de nouveau pour
elle; elle tait prpare  cet vnement, et ne fut point souponne
d'y prendre un intrt particulier; car depuis long-temps madame
Jennings avait cess de la croire attache  Edward. Heureuse de
l'absence de Maria elle se sentit trs-capable de parler de cette
affaire sans embarras et de donner son sentiment avec impartialit.

Elle savait  peine elle-mme ce qu'elle dsirait, mais elle s'efforait
de rejeter de son esprit toute ide que cela pt finir autrement que par
le mariage d'Edward et de Lucy. Elle tait inquite de ce que ferait
madame Ferrars pour l'empcher, et bien plus inquite encore de la
manire dont Edward se conduirait. Il n'tait plus li  Lucy par
l'amour, elle en tait sre; mais il l'tait par l'honneur, et quoique
l'ide de le perdre ft bien cruelle, elle l'tait moins que celle qu'il
pt manquer  un tel engagement. Elle sentait beaucoup de compassion
pour lui, trs peu pour Lucy, et pas du tout pour les autres.

Comme madame Jennings ne pouvait parler d'aucun autre sujet, il devenait
indispensable d'y prparer Maria. Il n'y avait pas de temps  perdre
pour la dtromper, lui faire connatre l'exacte vrit, et tcher de
l'amener  en entendre parler sans trahir ni son chagrin relativement 
sa soeur, ni son ressentiment contre Edward.

La tche d'Elinor tait pnible; elle allait dtruire la seule
consolation de sa soeur, qui lui disait souvent: Chre Elinor, le
meilleur moyen que j'aie pour ne pas m'occuper de Willoughby, c'est de
penser  Edward, au bonheur dont vous jouirez ensemble, et de me dire
que vous le mritez plus que moi. Et il fallait renverser, anantir
peut-tre la bonne opinion qu'elle avait de lui, et par une
ressemblance dans leur situation que son imagination rendrait plus
frappante qu'elle ne l'tait en effet, rveiller en elle le sentiment de
ses propres peines. Mais il le fallait, et Elinor se hta de la joindre
et de commencer son rcit. Elle tait loin de vouloir lui dpeindre ses
propres sentimens et lui parler de ses souffrances,  moins que
l'exemple de l'empire qu'elle prenait sur elle-mme depuis qu'elle
connaissait l'engagement d'Edward, ne pt encourager Maria  l'imiter.
Sa narration fut claire et simple, et quoiqu'elle ne pt la faire sans
motion, elle ne fut accompagne ni d'une agitation violente ni d'un
chagrin immodr. Il n'en fut pas de mme de Maria, elle l'couta avec
horreur et fit les hauts cris: Elinor fut oblige de la calmer pour ses
propres peines, comme elle l'avait fait pour les siennes. Mais tout ce
qu'elle put lui dire ne fit qu'augmenter son indignation, que relever
encore  ses yeux le mrite d'Elinor, et consquemment que rendre plus
sensible les torts de celui qui s'tait jou de son bonheur, qui avait
pu en aimer une autre qu'elle. Elle n'admettait pas mme en sa faveur
qu'il n'et agi que par imprudence, le seul tort que selon Elinor on pt
lui reprocher.

Mais Maria pendant long-temps ne voulut rien entendre. Edward tait un
second Willoughby et bien plus coupable encore. Puisqu'Elinor convenait
de l'avoir aim sincrement, elle devait sentir tout ce que Maria avait
senti. Quant  Lucy Steles, elle lui paraissait si peu aimable, si peu
faite pour attacher un homme sensible, qu'elle ne voulait pas d'abord
croire, ni ensuite pardonner l'affection qu'elle avait inspire 
Edward, mme en considrant que celui-ci n'avait alors que dix-huit ans;
elle ne voulait pas mme admettre que ce got fut naturel chez un homme,
vivant seul  la campagne avec cette jeune personne. Il semblait 
l'entendre qu'Edward aurait d garder son coeur libre de tout sentiment
jusqu'au moment o il devait voir Elinor.

Maria avait bien cout sa soeur tant qu'elle avait ignor qu'Edward
tait engag avec Lucy Steles; elle ne savait point les dtails et
n'tait pas en tat de les entendre. Pendant long-temps tout ce que put
faire Elinor, fut de l'adoucir, de calmer son ressentiment. Enfin Maria
lui demanda depuis combien de temps elle savait cet odieux vnement, et
si c'tait Edward qui le lui avait crit.

--Je le sais depuis quatre mois, dit Elinor, et non par lui. Quand Lucy
vint  Barton ce dernier novembre, elle me le confia sous le sceau du
secret.

A ces paroles les yeux de Maria exprimrent le plus grand tonnement; 
peine ses lvres purent se mouvoir; enfin elle s'cria: Dieu! vous le
savez depuis quatre mois, et par celle qui l'emportait sur vous. Elinor
le confirma. Ah! chre Elinor, dit elle en fondant en larmes et se
jetant au cou de sa soeur; quoi, pendant que vous m'avez soigne avec
tant de tendresse, de calme, de raison, un chagrin si semblable au mien
pesait sur votre coeur! Ah Dieu! et je vous reprochais d'tre heureuse.
(Elle cacha son visage sur l'paule de sa soeur; et ses larmes
redoublrent.)

--Chre Maria, ne vous reprochez rien, vous ne pouviez savoir quels
taient mes tourmens, dit Elinor.

--Quatre mois! s'cria encore Maria, si calme, si souvent gaie. Oh!
Elinor! qu'est-ce qui vous a soutenue?

--Le sentiment que je faisais mon devoir. Ma promesse  Lucy m'obligeait
au secret; je lui devais donc  elle de ne rien dire ni de ne rien faire
qui pt trahir la vrit. Je devais  ma famille,  mes amis de ne pas
exciter leur sollicitude sur moi, en leur laissant remarquer que j'avais
un chagrin cach, que je ne pouvais leur confier; enfin je me devais 
moi-mme de ne pas paratre trop humilie et trop malheureuse aux yeux
de ma rivale, et  Edward de ne pas augmenter la peine qu'il aura
peut-tre  tenir ses promesses.

Maria parut trs-frappe. J'ai souvent dsir, continua Elinor, de
dtromper vous et ma mre sur vos esprances. Une fois ou deux je l'ai
mme tent; mais sans trahir ma foi, sans pouvoir vous donner une preuve
positive, vous ne l'auriez pas voulu croire.

--Quatre mois si tranquille en apparence! et cependant vous l'aimiez,
dit Maria avec le regard et le ton du doute?

--Oui je l'aime, rpondit Elinor avec candeur et sentiment; mais je ne
l'aime pas uniquement, et j'tais bien aise d'pargner  ceux qui me
sont chers aussi, le chagrin de me voir malheureuse. Je travaillais en
silence, pendant que cet vnement tait un secret pour tout le monde,
except pour moi seule,  le supporter avec courage quand il claterait.
Ce moment est arriv, et je vous assure que je puis en parler  prsent
sans trop d'motion. Je vous conjure donc, chre Maria, de ne pas
souffrir pour moi plus que je ne souffre moi-mme. Ne comparez pas votre
malheur au mien; ils n'ont pas plus de rapports que nos caractres. Je
perds plus que vous peut-tre en perdant Edward, mais j'ai plusieurs
motifs de consolation que vous n'aviez pas. Je puis encore estimer
Edward, et je le justifie de tout tort essentiel; je dsire son bonheur
et je l'espre, quoiqu'il n'ait pas peut-tre, la compagne qui lui
aurait convenu, parce qu'il sera soutenu comme moi par le sentiment
d'avoir fait ce que sa conscience lui dictait. S'il prouve d'abord
quelques regrets, je le connais assez pour tre sre qu'il en aurait
davantage encore, s'il tait parjure, et qu'ils se calmeront peu--peu.
Lucy ne manque ni d'esprit ni de bon sens; ses dfauts tiennent  son
manque total d'ducation. Elle aime Edward, je l'espre du moins;
pourrait-elle ne pas l'aimer? Elle se modlera sur lui; elle acquerra
les vertus qui lui manquent, et qu'il possde  un si haut degr. Il l'a
aime une fois, il l'aimera plus encore lorsqu'elle le mritera, et que
les qualits, les vertus de sa femme seront son ouvrage; il oubliera
j'espre qu'une autre lui avait paru suprieure.

--Il n'a point aim Lucy, dit vivement Maria; il ne l'aimera jamais....
ou il n'a jamais aim Elinor. Bien certainement un coeur, tel que celui
que vous supposez  Edward, ne peut s'attacher deux fois, et  deux
objets aussi diffrens.

--Vous en revenez toujours  votre systme de constance ternelle, ma
chre Maria. Il prouve non seulement votre sensibilit, mais aussi,
permettez-moi de vous le dire, l'exaltation un peu trop romanesque de
votre esprit qui vous entrane au-del de la ralit. Quoi! parce qu'on
a eu le malheur d'tre tromp dans un premier attachement, on aurait
encore celui de ne pouvoir plus s'attacher  personne? et parce qu'un
coeur sincre et sensible a t dchir, rien ne gurira sa blessure, et
il doit rester isol pendant toute l'existence? Non, non cela ne
peut-tre, non je ne puis le croire, et....

--Ainsi, interrompit vivement Maria, c'est la sage, la prudente Elinor,
qui pense que l'on peut ainsi passer sa vie, d'attachement en
attachement; car si vous supposez la possibilit d'aimer deux fois, il
n'y a plus de bornes; pourquoi pas trois, dix, vingt, trente! comment
soutenir cette ide?

Non pas, chre Maria, dit Elinor en souriant, mais je crois que celui ou
celle qui a t tromp une fois ne le sera pas deux. Un second
attachement n'aura peut-tre pas la vivacit du premier, mais il n'en
aura ni la promptitude ni l'illusion; et l'on cherchera  bien connatre
la personne avant de s'y attacher; on n'aimera que ce qu'on estime, et
alors on l'aimera toujours.

--Cependant dit Maria, vous avez bien cru connatre Edward?

--Et je le crois encore; Edward ne m'a point trompe, et s'il tait
libre, j'ose assurer que je n'aurais jamais aim que lui; mais il ne
l'est plus, et je dois effacer de mon coeur tout autre sentiment que
l'estime; s'il pouse Lucy, et s'il ne l'pouse pas je dois renoncer
mme  l'estime.... Mais je ne veux seulement pas le supposer.

--Je crois, dit Maria, que vous n'aurez pas grand peine  triompher de
tous vos sentimens, si la perte de celui que vous aimiez vous touche
aussi peu. Votre courage, votre empire sur vous-mme sont peut-tre
moins tonnans.... et votre malheur est alors en effet trs-supportable.

--Je vous entends Maria, vous supposez que je ne suis pas susceptible
d'un attachement vif, et que par consquent je ne suis pas
trs-malheureuse. Vous vous trompez; j'ai tendrement aim Edward, et
j'ai cru l'tre de lui; j'ai long-temps nourri l'espoir enchanteur
d'tre sa compagne, et la certitude que nous serions heureux ensemble.
Le coup qui m'a frappe tait compltement inattendu, et m'a laisse
sans esprance et sans consolation. Pendant quatre mois j'ai port seule
tout le poids de ma douleur, sans avoir la libert de la soulager en la
confiant  une amie, ayant non seulement mon propre chagrin  supporter,
mais aussi le sentiment du vtre et de celui de ma mre quand vous
viendriez  l'apprendre, et n'osant pas mme vous y prparer. J'avais su
mon malheur par la personne mme dont les droits plus anciens que les
miens et plus sacrs, puisqu'ils reposaient sur une promesse solennelle,
m'taient toute esprance, et j'avais cru voir dans cette confidence un
triomphe et des soupons jaloux qui m'obligeaient  montrer une complte
indiffrence pour celui qui m'intressait si vivement. J'tais oblige
d'entendre sans cesse le dtail de leur amour, de leurs projets, et dans
ces cruels dtails pas un mot, pas une circonstance qui pt me consoler
de perdre Edward pour jamais en me le montrant moins digne de mon
affection. Au contraire tous les loges de Lucy, tout ce qu'elle me
disait de lui justifiait mon opinion en augmentant mes regrets. Vous
avez vu comme j'ai t traite ici par sa mre et par sa soeur. J'ai
souffert la punition d'un amour auquel je devais renoncer, et tout cela
dans un moment o j'avais encore  supporter le malheur d'une soeur
chrie. Ah Maria! si vous ne me jugez pas tout--fait insensible, vous
devez penser que j'ai bien assez souffert. Cette fermet, ce courage qui
vous tonnent sont le fruit de mes constans efforts pendant tout le
temps que j'tais force de me taire; si j'avais pu vous en parler dans
les premiers momens, vous m'auriez trouve peut-tre aussi faible que je
vous parais forte  prsent; ah! je n'aurais pas mme alors pu vous
cacher  quel point j'tais malheureuse!

Maria fut tout--fait convaincue, et ses larmes recommencrent  couler.
Oh Elinor! s'cria-t-elle, combien je me hais moi-mme. Comme j'ai t
barbare avec vous! vous qui tiez mon seul soutien, vous qui avez
support mon dsespoir, qui sembliez seulement souffrir pour moi; et je
vous accusais d'insensibilit, vous la plus tendre, la meilleure des
soeurs; c'tait l ma reconnaissance. Parce que je ne pouvais atteindre
 votre mrite, j'essayais de le nier ou du moins de l'affaiblir, de
mme que je refusais de croire  l'normit de votre malheur, que vous
supportiez avec tant de calme et de rsignation.

Les plus tendres caresses entre les deux soeurs suivirent cette scne.
Dans la disposition actuelle de Maria, Elinor eut peu de peine  obtenir
ce qu'elle dsirait. Maria s'engagea  ne parler jamais d'Edward ni de
Lucy avec amertume;  ne tmoigner  cette dernire ni mpris, ni haine,
ni colre, dans le cas o elle la rencontrerait, et mme  voir Edward
si l'occasion s'en prsentait avec la mme cordialit. Tout cela tait
beaucoup pour Maria, mais fche comme elle tait d'avoir injuri sa
soeur, il n'tait rien qu'elle n'et fait pour le rparer. Elle tint ses
promesses d'une manire admirable; elle entendit tous les bavardages de
madame Jennings sur ce sujet, sans disputer avec elle ou la contredire
en rien, et rptant souvent: oui, madame, vous avez raison; elle couta
mme l'loge de Lucy sans indignation; et quand madame Jennings disait
comme Edward l'adorait, elle en fut quitte pour un lger spasme. Elinor
fut si enchante d'elle et de son hrosme, que ce fut une consolation
pour elle. Hlas la pauvre Elinor ne se doutait pas combien cet effort
tait pnible  Maria. Sa sant qui se soutenait dans une espce de
langueur depuis son malheur, succomba tout--fait quand le malheur de sa
soeur se joignit au sien. Oblige de cacher toutes ses impressions, tous
les sentimens violens qui assaillaient -la-fois son coeur, il lui
semblait quelquefois qu'il allait se briser. Ses nuits taient sans
sommeil, ses jours sans tranquillit; mais elle eut bien moins de peine
 cacher ce qu'elle souffrait au physique, que son indignation sur
l'engagement d'Edward; elle le cacha donc aussi bien qu'il lui fut
possible. Elinor sans cesse auprs d'elle s'apercevait peu de son
changement graduel, de sa pleur, de sa maigreur, qui frappaient ceux
qui la voyaient moins habituellement; mais le nombre en tait petit.
Elle recommena  ne pas sortir de chez elle: la crainte de rencontrer
M. ou madame Willoughby fut son prtexte auprs d'Elinor, qui comprenait
trop bien ce motif pour la presser, et qui n'ayant elle-mme aucune
envie de se trouver avec eux ou avec Edward, resta aussi plus souvent 
la maison.

Le lendemain de son entretien avec Elinor, elle eut une autre preuve 
soutenir: ce fut une visite de son frre qui vint tout exprs pour
parler de la terrible affaire, et apporter  ses soeurs des nouvelles de
sa femme.




CHAPITRE XXXIX.


Vous avez entendu parler  ce que je suppose, dit-il avec une grande
solennit ds qu'il fut assis, de la _choquante_ dcouverte qui se fit
hier chez nous-mmes?

Tout le monde restant en silence, il se recueillit aussi un moment pour
parler avec la dignit convenable; il avait espr qu'une foule de
questions le tireraient d'affaire; et qu'il n'aurait qu' rpondre; on
ne lui en faisait point. Il fallut donc prorer tout seul, et
l'loquence n'tait pas le partage du pauvre John.

Votre soeur, dit-il enfin, a souffert considrablement; le docteur
Donavar... mais j'y reviendrai ensuite. Il faut d'abord vous dire que
madame Ferrars a aussi t trs-affecte, et c'est bien naturel. En un
mot c'tait une scne de contrarits, tellement complique..... mais il
faut esprer que cet orage menaant passera sans qu'aucun de nous y
succombe. Il se rengorgea tout fier d'avoir trouv cette belle
mtaphore. Malgr son chagrin il fut impossible  Maria de s'empcher de
sourire; il s'en aperut: Oui riez, Maria, vous ne rirez pas, je crois,
quand vous saurez que vous avez failli perdre votre belle-soeur. Pauvre
Fanny! elle a t tout le jour hier en convulsions... mais je ne veux
pas trop vous alarmer; Donavar assure qu'il n'y a nul danger. Sa
constitution est bonne, et son courage vraiment admirable; elle a
support ce coup avec la fermet d'un ange.... elle dit que de sa vie
elle n'aura plus de confiance en personne, et je le comprends aprs
avoir t si cruellement trompe! Avoir trouv une telle ingratitude
aprs tant de bonts et tant de gnrosit! je crois qu'elle vous aurait
plutt mille fois souponne Elinor, plutt que cette Lucy. C'tait par
excs d'amiti qu'elle avait invit ces jeunes personnes  venir
demeurer chez nous; elle trouvait qu'elles mritaient cette faveur,
qu'elles taient attentives, empresses, toujours prtes  dire des
choses flatteuses  tout le monde,  faire tout ce qu'Henri voulait, et
mille jolis petits ouvrages, enfin que c'taient deux compagnes
trs-agrables; car sans cela elle vous aurait invites toutes les deux
 rester avec nous, pendant que votre bonne amie soignait sa fille: et
puis tre ainsi rcompens! Je voudrais  prsent de tout mon coeur,
dit-elle, de ce ton affectueux que vous lui connaissez, que nous
eussions invit vos soeurs, puisqu'il n'est pas question de ce que nous
avons craint..... Ici John s'arrta en s'admirant d'avoir si bien parl,
et afin d'tre remerci de la bont de Fanny; ce qui fut fait avec un
air d'ironie que John ne remarqua point. Il continua: Ce que la pauvre
madame Ferrars a souffert quand sa fille lui apprit la chose, ne peut
tre dcrit! Pendant qu'avec une affection vraiment maternelle, elle
arrangeait pour son fils un superbe mariage, apprendre tout--coup qu'il
est engag avec une autre, et quelle autre bon Dieu! une petite fille
sans naissance, sans fortune, venant on ne sait d'o..... Ici la tante
Jennings voulut clater. Elinor la retint en lui serrant doucement la
main; elle se tut pour le moment. Jamais de la vie, continua John un tel
soupon ne lui serait entr dans la tte, et si elle le croyait attach
 quelqu'un, c'tait tout d'un autre ct..... vous m'entendez? et
moi-mme, et Fanny nous pensions de mme. Enfin cette bonne mre tait 
l'agonie. Nous nous consultmes ensemble cependant sur ce qu'il y avait
 faire, et elle se dcida  envoyer chercher Edward. Il vint
immdiatement. Mais je suis fch, vraiment fch d'avoir  raconter ce
qui suit; et d'ailleurs vous en savez assez, je pense. Je vous ai dit la
cause du mal de Fanny, vous savez qu'elle est mieux; cela vous suffit,
je crois. Le reste s'apprendra en son temps.

--Non, non, mon frre, s'cria Elinor, dites tout; nous voulons tout
savoir. Le sort d'Ed...... de M. Ferrars nous intresse aussi..
Qu'a-t-il dit? que veut-il faire?

--Il ne mrite gure cet intrt; et je vous avoue que j'aurais attendu
autre chose de lui; je suis vraiment indign! Croiriez-vous que malgr
tout ce que sa mre, sa soeur et moi-mme, dont l'avis n'est pas 
ddaigner, nous avons pu lui dire et lui reprsenter pour rompre son
engagement, tout a t inutile? la bonne Fanny est alle jusqu' la
prire: devoir, affection, tout a t sans effet. Je n'aurais jamais pu
croire qu'Edward ft aussi entt, aussi insensible! Sa mre a eu la
condescendance de lui expliquer ce qu'il pouvait attendre de sa
libralit, s'il consentait  pouser miss Morton; elle lui a dit
qu'elle lui donnerait ses terres de Norfolk, qui rapportent clair et net
mille pices de revenu; elle lui a mme offert  la fin douze cent
pices, lui dclarant en mme-temps que s'il persistait dans sa basse
liaison, il pouvait s'attendre  la misre la plus complte; que les
deux milles pices de capital qui sont  lui, et qu'elle ne peut lui
ter, seraient tout ce qu'il aurait jamais  prtendre; qu'elle ne le
verrait plus, et que loin de lui prter jamais la moindre assistance
s'il voulait prendre un tat pour gagner quelque chose, elle ferait tout
son possible pour lui nuire et l'empcher d'obtenir une place.... Elinor
leva les yeux au ciel avec une expression impossible  rendre. Maria
au comble de l'indignation, joignit les mains et s'cria: Grand Dieu!
cela est-il possible?

--Je comprends votre tonnement, Maria, dit John Dashwood, d'une
obstination qui a pu rsister  de tels argumens. Votre exclamation est
trs-juste. Elle allait rpondre; mais Elinor lui jeta un regard
suppliant, et qui disait en mme-temps,  qui voulez-vous parler? Elle
le comprit et se tut; mais ses yeux parlaient pour elle.

--Tout, continua John, fut inutile. Edward dit peu de choses, mais de la
manire la plus ferme et la plus dcide. Je l'ai promis, et je tiendrai
mes engagemens. Voil tout ce que nous pmes obtenir de lui. Vous voyez
 prsent comme on peut se fier aux apparences. Qui aurait cru Edward
capable de rpondre ainsi  sa mre?

--Moi, dit enfin madame Jennings, qui brlait de parler; ds que je l'ai
connu je l'ai regard comme un honnte homme, et je pense que s'il avait
cd, il aurait agi comme un coquin et un parjure. J'ai quelques mots
aussi  dire dans cette affaire; ainsi, M. Dashwood, je vous prie de
m'excuser si je vous dis ma faon de penser. Lucy Steles est ma
cousine, et celle aussi de lady Middleton, dont le nom et le titre
valent bien autant que ceux de madame Ferrars. Quant  Lucy elle n'est
pas riche, et ce n'est pas sa faute; mais elle est jolie et gentille, on
ne peut pas lui nier cela, et elle mrite aussi bien qu'une autre
d'avoir un bon mari. Vous ne saviez pas d'o elle venait; et bien vous
allez le savoir: son pre tait mon cousin issu de germain.

John Dashwood fut trs-tonn; mais il tait d'une nature pacifique, et
jamais il ne cherchait  offenser personne, surtout si c'tait quelqu'un
de riche: loin donc de se fcher contre madame Jennings, il fut sur le
point de lui demander pardon. Je vous assure, madame, lui dit-il, que je
ne veux manquer de respect  aucun de vos parens. J'ignorais que
mesdemoiselles Steles eussent l'honneur de vous appartenir.
Mademoiselle Lucy m'a toujours paru une jeune personne trs-mritante,
trs-aimable, et pour qui nous avions, j'ose le dire, beaucoup d'amiti.
Mais dans le cas prsent, vous comprenez qu'une liaison est impossible;
et si vous me permettez de vous le dire, tre entre dans un secret
engagement avec un jeune homme de famille riche, comme M. Ferrars, qui
tait remis aux soins de son oncle, est peut-tre.... comment dirai-je
cela.... un peu extraordinaire. En un mot, je ne me permets aucune
rflexion sur la conduite d'une personne  qui vous vous intressez,
madame Jennings. Nous souhaitons tous qu'elle soit heureuse; mais j'en
doute fort; car madame Ferrars tiendra sa parole. Elle agit comme une
bonne mre, et selon sa conscience; elle s'est montre dsintresse,
librale et juste. Doit-on traiter un enfant dsobissant comme un
enfant soumis? Voyez Fanny; elle consulte encore sa mre, sur tout ce
qu'elle fait, comme si elle n'tait pas marie; et quoiqu'elle m'aime 
la folie, je suis sr qu'elle ne m'aurait jamais pous, si madame
Ferrars l'avait menace comme elle a fait Edward. Il a rejet le bon
lot qui lui tait offert; et je crains qu'il n'en ait un bien mauvais.

Maria soupira profondment; et le coeur de la pauvre Elinor tait
dchir en pensant  ce qu'Edward devait avoir souffert pour une femme
qui ne pouvait le rcompenser.

--Eh bien! monsieur, dit madame Jennings, comment cela a-t-il fini?

--Je suis fch, madame, d'avoir  vous l'apprendre, par une rupture
complte entre la mre et le fils. Edward est rejet pour toujours; et
madame Ferrars n'a plus que deux enfans, Robert et Fanny. Edward a
quitt hier la maison; mais est-il parti ou rest en ville, c'est ce que
j'ignore. Vous comprenez que nous ne pouvons plus avoir de relations
avec lui.

--Pauvre jeune homme! s'cria Elinor, que va-t-il devenir?

--Le mari de Lucy Steles sans doute, dit John, est un pauvre misrable
qui aura  peine de quoi se nourrir; c'est fort triste, et cependant
voil ce qui est sr. N avec l'espoir d'une telle fortune, et se voir
rduit presque  rien; je ne puis concevoir une situation plus
dplorable! L'intrt de deux mille pices! Comment un homme peut-il
vivre avec cela? et ajoutez encore  cela le souvenir qu'il aurait pu
s'il n'avait pas t un fou, avoir les deux mille pices de revenu, et
cinq cents par dessus, car mademoiselle Morton aura le jour de sa noce
trente mille pices. Je ne puis me peindre un pareil sort! Nous le
sentons vivement sa soeur et moi, je vous assure, et d'autant plus qu'il
n'est pas en notre pouvoir de l'assister, sans dsobir  notre mre et
courir peut-tre les mmes risques que lui.

--Pauvre jeune homme! s'cria encore madame Jennings; il serait le
trs-bien venu s'il voulait venir loger et manger chez moi. Je le lui
dirais si je pouvais le voir.

Le coeur d'Elinor la remercia de sa bont pour Edward.

--S'il avait voulu, madame, il aurait une bonne maison, o il aurait pu
nous inviter trs souvent. A prsent tout est fini, et si jamais il a
une chaumire ou quelque logement semblable, je doute que personne soit
tent d'aller le voir; on y ferait maigre chre. Ce qu'il y a de pis,
c'est que c'est sans retour; car il se prpare quelque chose contre lui,
et on ne s'en tiendra pas aux menaces. Madame Ferrars s'est dtermine
avec sa bont et sa justice accoutume,  donner immdiatement  Robert
ce que devait avoir Edward, et  lui assurer mille pices par an. Je
viens de la laisser avec son avocat parlant de cette affaire.

--Bien, dit madame Jennings, elle se venge; et chacun,  sa manire. La
mienne ne serait pas de rendre un de mes fils indpendant, parce que
l'autre m'aurait blesse.

Maria se leva et se promena dans la chambre.

--Y a-t-il quelque chose de plus piquant, dit John, de plus dsesprant
que de voir son frre cadet en possession d'un bien qui devait vous
appartenir. Pauvre Edward! il est bien coupable, mais aussi bien 
plaindre.

Il se leva et prit cong d'elles, en leur assurant sans cesse que Fanny
n'tait point en danger, et qu'elles pouvaient tre tranquilles, qu'il
n'y avait lieu  aucune inquitude.

A peine fut-il sorti que les trois dames unanimes dans leurs sentimens,
lourent la noble conduite et le dsintressement d'Edward, autant
qu'elles blmrent mesdames Ferrars et Dashwood. L'indignation de Maria
clata avec violence. Elinor ne disait rien; mais elle admirait et
plaignait Edward de toute la force de son coeur. Madame Jennings tait
de leur avis  toutes deux; elle mit beaucoup de chaleur dans ses loges
de la conduite d'Edward, dont la possession de sa chre Lucy serait la
rcompense. Elinor et Maria savaient seules combien il y avait de mrite
 lui d'avoir cout la voix de l'honneur aux dpens de la perte de sa
fortune et de celle mme de tout son bonheur, et combien son
ddommagement serait peu de chose, except cependant celui du tmoignage
de sa conscience, qui l'emporte surtout chez un honnte homme. Elinor
tait fire de la vertu de celui qu'elle aimait; et Maria lui pardonnait
ses torts par compassion pour son malheur. Mais quoiqu'il n'y et plus
actuellement de secret  garder, et qu'on pt en parler librement,
c'tait un sujet de conversation que les deux soeurs vitaient dans leur
tte--tte autant qu'il leur tait possible. Elinor parce qu'elle
prfrait en dtourner sa pense, et Maria parce qu'elle redoutait la
comparaison qu'elle ne pouvait s'empcher de faire elle-mme de sa
conduite avec celle de sa soeur. Elle la sentait vivement cette
diffrence, mais non pas comme Elinor l'avait espr, pour y puiser des
forces et du courage; elle n'y trouvait qu'un nouveau sujet de peine,
par les reproches amers qu'elle se faisait elle-mme de n'avoir pas
montr plus de fermet, ni su cacher aussi sa douleur dans les
commencemens. A prsent sa sant dtruite influait sur son moral; elle
se trouvait trop faible pour rien tenter, et se laissait toujours plus
aller  son abattement.

Pendant deux jours elles n'apprirent rien de nouveau; mais elles en
savaient assez pour occuper la tte et la langue de madame Jennings, qui
se dcida  aller faire une visite  Holborn  ses cousines Steles,
plus encore par curiosit que par intrt.

Le troisime jour tait un dimanche, et le temps tait si beau pour la
saison (c'tait la seconde semaine de mars), qu'elle eut envie d'aller
se promener dans les jardins de Kensington, o il y aurait srement
beaucoup de monde, et proposa  Elinor de l'accompagner. Je parie, lui
dit-elle, que nous trouverons l les Steles, et que je n'aurai pas
besoin d'aller plus loin. Je n'ai pas trop d'envie, s'il faut le dire,
de faire connaissance avec les parens chez qui elles demeurent, ce sont
des gens un peu communs. Vous comprenez  prsent; j'ai pris un autre
ton, d'autres habitudes. J'irai pourtant  Holborn si elles ne sont pas
 Kensington, et si vous ne voulez pas venir avec moi, je vous enverrai
chez votre frre; mais pourquoi ne feriez-vous pas une visite  cette
chre Lucy qui vous aime tant, et dans une occasion si importante?
Peut-tre vous y trouverez M. Ferrars, et vous leur feriez votre
compliment en mme-temps. Elinor dit seulement qu'elle serait bien aise
d'aller savoir des nouvelles de sa belle-soeur, et se prpara  suivre
madame Jennings. La languissante Maria qui craignait de rencontrer
Willoughby, prfra de rester.

Le jardin tait en effet rempli de promeneurs. Une intime connaissance
de madame Jennings vint les joindre. Elinor les laissa causer ensemble
et s'abandonna  ses rflexions, tout en regardant avec un peu d'effroi
autour d'elle, et en tremblant de rencontrer Edward ou Willoughby. Elle
ne vit ni l'un ni l'autre, et pendant long-temps personne qui pt
interrompre le cours de ses penses. Mais au dtour d'une alle, elles
virent au milieu d'un groupe de promeneurs la grosse Anna Steles, plus
pare qu' l'ordinaire et couverte de rubans couleur de rose. Ds
qu'elle aperut Elinor, elle quitta ses amis et vint auprs d'elle,
d'abord avec un peu de timidit; mais madame Jennings la salua si
amicalement et Elinor si poliment, qu'elle reprit courage et dit  sa
compagnie de continuer sans elle, qu'elle se promnerait un peu avec ces
dames. Pendant ce temps-l madame Jennings disait  l'oreille d'Elinor:
allez avec elle, ma chre, et faites la causer, elle vous dira tout ce
que vous voudrez; vous voyez que je ne puis quitter madame Clarke.
Elinor n'prouva pas de difficults pour excuter les ordres de madame
Jennings; Anna vint passer familirement son bras dans celui de miss
Dashwood, et l'entrana en avant. Ce qui fut heureux pour la curiosit
de madame Jennings c'est qu'Anna parla tant qu'on voulut sans la
provoquer, car Elinor ne lui fit pas une seule question.

--Je suis charme de vous avoir rencontre, dit mademoiselle Steles; je
dsirais vous voir plus que toute autre, et baissant la voix: Vous avez
appris la grande nouvelle, je suppose. Madame Jennings est-elle bien en
colre?

--Contre vous! non pas du tout je vous assure.

--Eh bien! voil dja une bonne chose; et lady Middleton est-elle bien
fche?

--Je ne l'ai pas vue, mais je ne puis le supposer.

--Allons! voil du bonheur, et je suis bien contente. Ah! mon Dieu, mon
Dieu, miss Dashwood, j'en ai bien eu assez  supporter de colre, et de
votre belle-soeur, et de Lucy. Je n'avais encore jamais vu Lucy dans une
telle rage contre moi; et cependant elle me gronde souvent, comme vous
savez, parce qu'elle a, dit-elle, beaucoup plus d'esprit que moi. Je n'y
peux rien; chacun est comme il peut dans ce bas monde. Elle jura au
premier moment que de sa vie elle ne me broderait plus un seul bonnet,
qu'elle ne m'aiderait plus  m'habiller; car, voyez, elle fait tout cela
beaucoup mieux que moi. Mais  prsent elle est tout--fait revenue, et
bien aise que j'aie parl; elle s'en mariera plutt: aussi, regardez,
elle m'a donn ce ruban qu'elle a retourn et boucl sur mon chapeau.
Ah! miss Dashwood, je sais bien que vous allez rire, et ce que vous me
direz; mais pourquoi ne mettrais-je pas des rubans roses? Est-ce ma
faute, si c'est la couleur favorite du docteur Donavar, et s'il trouve
qu'elle me va bien? Jamais je ne l'aurais devin, s'il ne m'avait pas
dit l'autre jour: Je crois, miss Anna, que vous avez le mme teinturier
pour vos rubans que pour vos joues, car c'est la mme nuance. N'tait-ce
pas joli cela, miss Dashwood? Je crois bien que mon visage devint alors
plus rouge que mon ruban. Mais depuis j'ai toujours mis des rubans
couleur de rose, vous comprenez; et Lucy m'a fait bien plaisir de me
donner le sien. Mes cousines me font un peu enrager l-dessus; mais
qu'est-ce que cela me fait? si je le rencontre, il me dira quelque
jolie chose l-dessus.

Elinor qui n'avait rien  dire sur les rubans et l'amour d'Anna, et qui
dsirait savoir autre chose, prit sur elle de lui demander des nouvelles
de sa soeur, et pourquoi elle n'tait pas  Kensington.

--Pourquoi! cela se demande-t-il? C'est qu'elle a son amoureux auprs
d'elle, et qu'il a mieux aim lui parler en libert que de se promener.
Le docteur Donavar aurait aussi pu dans ce moment complimenter Elinor
sur la teinte de ses joues. Nous commencions  tre tous bien en peine,
continua Anna; c'est mercredi que l'affaire se dcouvrit, et que nous
fmes renvoyes de chez votre frre, et nous n'avions pas entendu parler
d'Edward, ni jeudi, ni vendredi, ni samedi. Nous ne savions pas ce
qu'il tait devenu; et ma cousine Godby, et ma tante Spark, et mon
cousin Richard, tout le monde disait  Lucy de prendre son parti, que M.
Ferrars ne serait pas pour elle, qu'il faudrait qu'il ft hors de sens
de rejeter une femme qui a trente mille pices, pour en prendre une qui
n'a rien du tout; et Richard disait que quant  lui, il ne le ferait pas
pour rien au monde.

--Je puis l'obliger  m'pouser, disait Lucy; j'ai ses promesses signes
de lui. Il ne s'en fallait que d'un mois ou deux qu'il ne ft majeur.

--Quand il ne s'en faudrait que d'un jour, disait Richard, rien ne
l'oblige  les tenir; et s'il faut plaider, on ne plaide pas sans
argent, et vous en donnera qui voudra. Lucy ne savait que dire; elle
voulait lui crire, mais elle ne savait o adresser sa lettre. Enfin ce
matin comme nous revenions de l'glise, il est arriv, un peu triste, il
m'a sembl, mais il y a bien de quoi! Il nous a tout racont; et ce que
sa mre lui a dit et ce qu'il a rpondu, qu'il voulait Lucy, seulement
Lucy, et aucune autre, puisqu'il le lui avait promis; et comme sa mre
l-dessus l'avait dshrit et chass de chez elle. Lucy tait bien
triste aussi en entendant cela, vous comprenez; mais Edward a pourtant
deux mille guines qu'on ne peut lui ter; et qui sait si Lucy
trouverait si vte un autre mari? Elle a pens tout cela, et elle a dit
 Edward qu'il pourrait fort bien vivre l-dessus.

--Je vous en conjure, chre Lucy, lui disait-il, pensez-y bien, je ne
veux pas vous entraner  votre perte, et quoique je sois prt  tenir
mes engagemens, je vous dgage des vtres, si vous pensez que je ne sois
plus assez riche pour vous pouser. Je ne puis supporter de vous placer
dans une situation qui peut devenir dplorable. Si quelque malheur me
faisait perdre mes deux mille livres, je serais sans ressource
quelconque. J'ai bien l'ide d'entrer dans les ordres et de suivre la
carrire de l'glise; mais sans protection, je ne puis prtendre qu'
une simple cure; et vous savez que c'est bien peu, de chose. Vous tes
donc libre, Lucy: renoncez  moi si vous le prfrez. Je comprendrai vos
raisons et je n'en serai pas du tout bless. C'est pour votre intrt
seul que je vous le propose; car pour le mien mon sort est fix! Je ne
puis obir  ma mre; elle m'a rejet, si je n'pousais pas mademoiselle
Morton, et je ne l'pouserai jamais. Si vous consentez  rompre notre
engagement, j'ai assez pour moi seul, et jamais je ne me marierai.

--Et qu'a rpondu Lucy? demanda Elinor dans une grande agitation.

--Vous concevez bien qu'elle n'a pas voulu entendre parler de rupture.
Le pauvre garon! Moi j'tais prte  pleurer de l'entendre parler
ainsi. Ma soeur lui a dit bien des choses, vous vous en doutez. Il ne
convient pas  nous qui ne sommes pas encore maries de rpter des
propos d'amour. Vous comprenez ce qu'elle pouvait dire; qu'elle voulait
l'pouser absolument; qu'elle aimait mieux vivre de rien avec lui et
partager sa bonne ou sa mauvaise fortune. Srement il tait bien heureux
et bien touch; car il s'est lev et s'est promen dans la chambre; et
j'ai vu qu'il essuyait ses yeux: tenez il a press son mouchoir dessus
comme cela. Pourquoi aurait-il fait ainsi s'il n'avait pas pleur de
joie? Ensuite il s'est assis prs de ma soeur, il lui a pris la main et
lui a dit.... attendez que je me le rappelle; oui, oui c'est bien ainsi;
il lui a dit: Chre Lucy, je vous remercie de votre confiance en mon
honneur et de votre attachement pour moi. Ils ne seront pas tromps; et
je m'efforcerai de vous rendre heureuse. Il fallait entendre comme il
soupirait en finissant. Ils sont ensuite convenus ensemble, qu'il irait
directement  Oxford prendre les ordres, et qu'ils attendraient pour se
marier qu'il pt avoir une bonne cure o ils pussent se loger: Voil
tout ce que j'ai entendu. Ma cousine est venue me dire que madame
Richardson tait en bas dans son carosse et voulait mener une de nous 
Kensington; j'ai donc t force d'entrer dans la chambre et de les
interrompre pour demander  Lucy si elle voulait y aller, mais elle n'a
pas voulu quitter Edward. J'en ai t bien aise  cause de mon joli
chapeau rose, vous comprenez; je n'ai eu que le temps de l'attacher, de
mettre mes souliers de soie, et me voici bien contente de vous voir et
de vous conter tout cela.

--Il y a une seule chose dans votre rcit que je ne comprends pas, dit
Elinor. Vous tes entre dans la chambre et vous les avez interrompus,
n'tiez-vous donc pas avec eux?

--Non certainement je n'y tais pas, dit Anna firement; croyez-vous que
je ne sache pas que les amoureux aiment  tre seuls? et puis Lucy
m'aurait bien gronde. Non, non, ds qu'il est entr, je suis sortie;
mais j'ai tout vu et tout entendu par le trou de la serrure.

--Comment! s'cria Elinor, vous m'avez rpt ce que vous avez appris de
cette manire? Je suis fche de ne l'avoir pas su auparavant; car bien
srement je n'aurais pas souffert que vous me donnassiez le moindre
dtail d'un entretien que vous deviez ignorer vous-mme. C'est mal 
vous, j'ose vous le dire, de surprendre ainsi les secrets de votre
soeur.

--Eh! pourquoi pas, dit Anna en riant, il n'y a point de mal  cela. Je
suis bien sre que Lucy ferait de mme. Quand mon amie, miss Scharp
vient me voir et me conter ses amours, car elle a un amoureux aussi qui
l'aime bien, Lucy se cache toujours dans le cabinet ou derrire le
paravent pour nous couter. Comment saurait-on ce qu'on veut cacher si
on n'coutait pas? D'ailleurs ne sais-je pas tout depuis long-temps?
n'tais-je pas sa confidente?

--Sans doute, dit Elinor, elle aime Edward bien tendrement?

--Oh! oui passionnment, surtout dans les commencemens;  prsent, entre
nous, elle le trouve un peu froid. Elle dit que c'est bien dommage qu'il
ne soit pas beau et gentil comme son frre; mais enfin elle l'aime assez
pour l'pouser, et elle fait bien. Il n'en viendrait peut-tre pas un
autre; et puis saurait-on dans le monde si c'est elle qui ne l'a pas
voulu? Chacun croirait que c'est lui; et voyez le bel honneur! Lucy
n'est pas si bte.

--Pauvre Edward, pensa Elinor,  quelle femme va-t-il tre associ!....

--Les amis de miss Steles revinrent. Voil les Richardson, dit-elle; il
faut que j'aille les rejoindre. Bon! je crois que le docteur est avec
eux; que vais-je faire? On dira que c'est pour lui que je reviens.
Adieu! chre Elinor. Je n'ai pas le temps de parler  madame Jennings;
dites-lui que je suis bien contente qu'elle ne soit pas fche, et 
lady Middleton aussi. Quand vous serez rentres, si madame Jennings veut
de nous, elle n'a qu' dire..... Bon! les Richardson me font signe;
adieu! et elle courut au-devant d'eux et du cher docteur.




CHAPITRE XL.


Mesdames Clarke et Jennings se promenrent encore quelque temps. Elinor
en silence  ct d'elles rflchissait  ce que venait de lui dire
Anna. Elle n'avait appris dans le fond que ce qu'elle avait prvu. Le
mariage de Lucy et d'Edward tait dcid. Le moment seulement tait
encore incertain. Tout dpendait de cette cure ou de ce bnfice; et il
avait peu de chance d'en trouver un tout de suite. Ces sortes de places
veulent de grandes poursuites. Edward tait trop timide, et peut-tre
trop fier pour solliciter, et n'avait pas de protecteur. Madame Ferrars
ne manquerait pas, ainsi qu'elle l'avait annonc, de lui nuire auprs
de leurs connaissances, en le reprsentant comme un fils entt et
rebelle; et si Lucy lasse d'attendre..... mais non; tout prouve qu'elle
tient  se marier, et  devenir madame Ferrars  tout prix.

Ds que l'amie de madame Jennings les eut quittes, elles remontrent en
carrosse, et madame Jennings questionna Elinor sur ce qu'elle avait
_accroch_ de mademoiselle Steles. Mais Elinor n'aimant pas  rpter
des propos couts en fraude par le trou de la serrure, se contenta de
lui dire ce qu'elle tait sre que Lucy aurait dit elle-mme, que son
engagement avec Edward subsistait, et leur projet d'tablissement: ce
fut tout ce que madame Jennings put obtenir.

--Comment, dit-elle, ils veulent attendre pour se marier qu'il ait un
bnfice! mais c'est de la folie; tout le monde sait avec quelle
difficult cela s'obtient. Ceux qui ont  nommer  un bnfice le
donnent  un de leurs parens, ou les vendent bien cher. Peut-tre qu'on
lui fera de belles promesses pendant une anne ou deux, puis il faudra
qu'il se contente d'tre vicaire de quelque paroisse pour trente ou
quarante pices. L'intrt de ses deux mille, cent ou deux cents
peut-tre que l'oncle Pratt donnera pour l'honneur de marier sa nice 
son noble pupile: voil tout ce qu'ils auront pour vivre, les pauvres
gens! et avec cela un enfant toutes les annes. Ils me font bien piti!
il faut que je voie ce que je pourrai leur donner pour meubler leur
presbytre. Quant  la soeur de ma Betty, ce n'est pas ce qu'il leur
convient; il ne leur faut qu'une fille de campagne qui fasse toute la
besogne, et un homme pour travailler au jardin: voil tout ce qu'il leur
faut, et pas davantage.

Le matin suivant Elinor reut par la petite poste une lettre de Lucy qui
contenait ce qui suit, et qui tait assez mal orthographie.

  _Holborn._

  J'espre que ma chre Elinor excusera la libert que je prends de lui
  crire; mais je sais que son amiti pour moi lui fera trouver un grand
  plaisir  apprendre que je vais bientt tre heureuse avec mon cher
  Edward, aprs bien des peines et des traverses. Nous avons bien
  souffert; mais  prsent tout va bien, et notre amour mutuel est et
  sera pour nous une source inpuisable de bonheur. Nous avons eu bien
  des preuves, bien des perscutions; mais dcids comme nous l'tions
   tout surmonter, nous avons tout souffert avec courage. Une amie
  comme vous fait plus de bien que les ennemis ne peuvent faire de mal.
  J'ai dit  Edward comme vous aviez t bonne pour moi, et je vous
  assure qu'il en est bien reconnaissant. Je suis sre que vous et la
  chre madame Jennings vous serez bien aises d'apprendre que je viens
  de passer deux heures avec mon bien-aim Edward, et que j'en suis
  contente  tout gard. Il n'est rien qu'il ne soit prt  sacrifier 
  sa Lucy, et jamais il n'a voulu entendre parler de nous sparer,
  quelque chose que j'aie pu lui dire; car je pensais qu'il tait de mon
  devoir, quoiqu'il pt m'en coter, de l'inviter  ne pas se brouiller
  avec sa mre et  ne pas renoncer  sa fortune. Je suis mme alle
  jusqu' lui offrir de partir  l'instant mme et de ne pas revenir 
  Londres qu'il ne ft mari; mais il a repouss vivement cette ide. Il
  m'a jur que jamais il n'pouserait que moi, et que la colre de sa
  mre n'tait rien pour lui, puisque je l'aimais, et qu'il ne
  regretterait aucune fortune avec moi. Il est sr que nos esprances ne
  sont pas brillantes; mais nous attendons, et peut-tre que tout ira
  mieux que nous ne le pensons. Il va prendre les ordres incessamment,
  et s'il peut avoir un bnfice, ne ft-il que de cent pices de
  revenu, et une bonne habitation, nous vivrons trs-bien. S'il tait en
  votre pouvoir, chre Elinor, de nous recommander  ceux qui ont un
  bnfice  donner, ne nous oubliez pas, je vous en prie, et dites
  quelques bonnes paroles pour nous  sir Georges,  M. Palmer, au
  colonel Brandon, etc., etc., etc. Je serai plus heureuse encore si
  c'est  vous que je dois mon bonheur. Je suis sre que vous avez t
  trs-inquite en apprenant la fatale dcouverte du secret que seule
  vous saviez, et que vous avez si bien gard. Ma soeur Anna qui cause
  toujours sans savoir ce qu'elle dit, n'a pas t aussi discrte. Mais
  comme son intention tait bonne, et qu'elle a avanc mon bonheur, je
  ne m'en plains pas.

  Dites  madame Jennings que j'ai t trop trouble pour pouvoir lui
  faire une visite; mais que si elle voulait venir  Holborn un de ces
  matins, ce serait une grande bont de sa part. Mes cousins seraient
  fiers de faire sa connaissance. Mon papier finit et m'oblige  vous
  quitter. Je vous prie de me rappeler au souvenir de sir Georges, de
  lady Middleton, de madame Palmer, et de tous les charmans enfans. Mes
  plus tendres amitis  mademoiselle Maria. Je suis bien sre que celle
  qui fait profession d'aimer et d'estimer mon Edward, est bien
  contente de le savoir sur la route du bonheur.

  Je suis votre trs-obissante servante, LUCY STELES.

Ds qu'Elinor eut fini de lire, elle remit la lettre entre les mains de
madame Jennings, pensant que c'tait un des buts dans lesquels elle
avait t crite. L'autre n'tait pas douteux: elle voulait jouir de son
triomphe en humiliant sa rivale. Elinor se rappelait ce que la simple
Anna lui avait racont de l'entretien d'Edward et de Lucy; comme c'tait
lui qui l'avait presse de rompre, et qu'elle l'avait absolument refus.
Elle disait exactement le contraire; et cette petite fausset inutile
fit de la peine  Elinor. Sa seule consolation aurait t le bonheur
d'Edward; et tout lui disait qu'il tait impossible, jusqu' cette
lettre crite d'un style si commun et dans un si mauvais esprit.
Cependant tout tait dcid; c'tait l'pouse d'Edward, c'tait sa
rivale heureuse, triomphante. Elle chercha  oublier ses torts,  croire
qu'elle se les exagrait peut-tre, et que du moins Lucy aimerait
passionnment son mari, et s'en ferait aimer. Madame Jennings moins
difficile lisait et admirait la lettre de sa jeune parente.--Trs-bien,
trs-joliment tourne; et ce qu'elle lui demande  Edward, trs-gnreux
en vrit; et je ne suis pas surprise qu'il ne l'ait pas accept. Il
l'en aimera davantage. Pauvres enfans! leur amour me touche au fond de
l'me. Je voudrais leur procurer un bnfice de tout mon coeur. Voyez,
elle m'appelle sa _chre_ dame Jennings. Bon coeur de fille s'il en fut
jamais! Oui, oui, j'irai la voir et l'embrasser bien srement. Comme
elle est attentive; comme elle n'oublie personne, pas mme les enfans!
C'est la plus jolie lettre que j'aie vue de ma vie; elle me donne grande
opinion du coeur et de l'esprit de Lucy. M. Ferrars, vous le verrez,
sera heureux comme un prince, avec une telle femme.

Quelques jours s'coulrent encore sans rien amener de nouveau qu'une
impatience trs-vive et trs-naturelle de Maria de quitter Londres. La
crainte de rencontrer Willoughby ou d'en entendre parler, l'obligeait de
rester chez elle comme dans une prison. Elle soupirait aprs le plein
air, la libert, et sur-tout aprs sa mre. Elinor ne le dsirait pas
moins, mais ne savait comment l'effectuer. Il ne convenait pas  deux
jeunes personnes de faire seules un si grand voyage; et la sant si
chancelante de Maria y tait encore un obstacle. A peine Elinor
croyait-elle qu'elle pt le supporter; elle en parla  leur bonne
htesse, et la consulta sur les meilleurs moyens de lever ces
difficults. Madame Jennings rsista  l'ide de leur dpart avec toute
l'loquence de sa bonne volont et de sa tendre amiti; mais Elinor
mettant toujours en avant la sant de Maria, le besoin vident pour elle
de respirer un air plus pur que celui de Londres, et son dsir d'tre 
la campagne, madame Jennings fit une proposition qu'Elinor trouva
trs-acceptable. Les Palmer devaient partir pour leur terre de Clveland
sur la fin de mars, c'est--dire dans une quinzaine de jours; et
Charlotte avait pri sa mre d'y venir avec ses deux jeunes amies
passer la semaine de Pques. M. Palmer s'tait joint aussi  sa femme
pour les en presser avec beaucoup de politesse. Ses manires avaient
tout--fait chang depuis que sa femme lui avait donn un fils. Il
aimait cet enfant  la folie; et celle qui le lui avait donn s'en
ressentait; il tait plus tendre avec elle, plus honnte avec sa
belle-mre,  qui il savait gr d'aimer aussi passionnment le petit
garon, et plus poli, plus doux en gnral avec tout le monde, et
sur-tout avec mesdemoiselles Dashwood. Le malheur et le changement de
Maria l'intressaient; et il aimait  causer agrablement avec Elinor.
On se rappelle qu'elle l'avait d'abord jug plus favorablement que ses
manires n'y donnaient lieu. Elle tait bien-aise de son ct qu'il et
justifi l'ide qu'elle avait eue de lui. Charlotte elle-mme dans son
nouvel tat de mre, qui l'occupait beaucoup, tait aussi devenue moins
insignifiante. En sorte qu'Elinor consentit sans peine  ce projet qui
les rapprochait d'ailleurs beaucoup de Barton. Mais il fallait que Maria
le voult aussi; et ds les premiers mots qu'Elinor lui en dit, elle
s'cria vivement et dans une grande agitation: Non, non, je ne puis
aller  Clveland; ne savez-vous pas?.... n'avez vous pas pens?.... Oh!
non, non, je ne puis y aller.

--Vous oubliez vous-mme, dit doucement Elinor, que Clveland n'est pas
dans le voisinage de.... qu'il y a plus de trente milles de distance....
et....

--Mais enfin il est en Sommersetshire; l o je croyais.... L o mes
penses ont err si souvent. Non, Elinor, n'esprez pas de m'y voir
jamais.

Elinor ne pouvait pas disputer avec elle sur un sentiment; mais elle
tcha d'en rveiller un autre dans le coeur de sa soeur, en lui
reprsentant que ce serait un moyen de rejoindre plutt et d'une manire
plus sre et plus convenable qu'aucune autre, leur chre et bonne mre
qu'elle dsirait si ardemment de revoir. De Clveland, qui n'tait qu'
quelques milles de Bristol, il n'y avait pas plus d'une bonne journe
pour se rendre  Barton. Madame Palmer leur donnerait srement son
carosse, et les accompagnerait peut tre jusqu' Bristol, o le
domestique de leur mre viendrait les prendre et les escorter jusques
chez elles. Rien ne nous oblige, dit-elle  Maria,  rester plus d'une
semaine  Clveland: ainsi dans moins de trois semaines nous pouvons
tre  notre chre Chaumire.

Maria n'eut rien  rpondre. Son affection pour sa mre triompha avec
peu de difficult de ces obstacles imaginaires. Elle rflchit elle-mme
que Willoughby et sa femme tant encore  Londres, elle n'aurait pas la
chance de les voir dans le Sommersetshire et elle consentit  y aller.

Madame Jennings fut la plus contrarie; elle avait espr ramener encore
ses jeunes amies chez elle en revenant de Clveland, les garder jusqu'au
temps o elle irait chez son gendre Middleton, et les reconduire
elle-mme  leur mre. Elinor fut reconnaissante de ce projet, mais ne
changea rien  leur dessein. On l'crivit  madame Dashwood, qui en fut
trs contente. Ainsi leur retour fut arrang de cette manire; et Maria
qui ne croyait trouver de consolation qu' Barton, comptait les heures
qui la sparaient du moment o elle reverrait cette demeure chrie et la
meilleure des mres. Le malheur de sa soeur l'avait accable de nouveau
presque plus que le sien propre. D'abord elle aimait Elinor plus
qu'elle-mme; puis il lui semblait que c'tait une injustice du sort de
ne pas tout accorder  une personne qui avait autant de mrite et de
perfections.

Le colonel Brandon venait -peu-prs tous les jours. Madame Jennings se
hta de lui dire la rsolution de ses jeunes amies d'aller  Barton de
chez les Palmer; que deviendrons-nous, colonel, lui dit-elle, sans ces
chres filles qui veulent m'abandonner? Et quand vous viendrez me voir,
(si du moins vous venez, encore), et que vous verrez leur place vide et
la bonne vieille maman Jennings seule et triste dans un coin du salon,
qu'aurons-nous de mieux  faire que de biller ensemble et de pleurer
leur absence?

La bonne Jennings esprait que cette peinture de leur futur ennui,
l'amnerait enfin  parler et  offrir sa main  Elinor, dont elle le
croyait fort pris. Elle crut parfaitement y avoir russi, quand elle le
vit s'approcher d'Elinor qui travaillait  ct de la fentre  prendre
la dimension d'un dessin qu'elle voulait laisser  leur amie. Elle
entendit qu'il lui demandait  demi-voix la permission de lui dire
quelque chose. Madame Jennings assise sur le sopha tait assez loigne
d'eux pour ne pas les entendre, d'ailleurs elle tait spare d'eux par
le piano-forte o Maria tait tablie; mais elle put remarquer que ds
les premiers mots du colonel, la physionomie d'Elinor avait exprim une
grande surprise, mle d'une vive motion, qu'elle avait rougi et laiss
son travail. Maria cessa un moment son jeu pour choisir un autre
morceau; alors quelques paroles du colonel vinrent frapper l'oreille de
madame Jennings qui sans en avoir l'air ne pouvait s'empcher d'couter.
Elle entendit qu'il lui parlait de son habitation future. Delafort,
disait-il, est situ dans un beau pays; et les environs sont agrables;
mais la maison quoique commode, est petite, mal btie. J'y ferai toutes
les rparations ncessaires, etc.

Il n'y avait plus de doute, Elinor devait l'habiter. Mais madame
Jennings trouvait ce compliment et ces rparations assez inutiles, et
Delafort assez beau pour une personne qui habitait la chaumire de
Barton; mais sans doute, c'tait l'tiquette et l'usage: aussi
entendit-elle avec plaisir Elinor lui rpondre avec un doux sourire que
ce ne serait point un obstacle. Le piano avait recommenc; elle
n'entendit plus rien; mais l'entretien s'animait. Le colonel avait l'air
satisfait, et Elinor attendrie et reconnaissante. Nous y voil,
pensait-elle, on ira seulement  la chaumire demander la bndiction
maternelle. Dans moins d'un mois je la ramne ici pour faire ses
empltes de noce, et avant six semaines tout sera fini. Un autre
silence de Maria lui permit d'entendre le colonel qui disait d'une voix
trs-calme: Je crains que l'vnement que je dsire ne puisse pas avoir
lieu de sitt. tonne et choque de ce que c'tait l'amoureux qui
semblait demander un dlai, elle allait dire quelques mots de surprise;
mais elle pensa encore que c'tait sans doute ainsi que faisaient les
gens du bon ton, d'autant plus qu'Elinor loin de paratre le moins du
monde fche, lui dit en souriant: et moi, monsieur, j'espre au
contraire qu' prsent il n'y aura plus d'obstacle, et que votre
gnreux sentiment aura bientt sa rcompense.

C'est clair cela, pensa madame Jennings. On pourrait peut-tre trouver
cela singulier; quant  moi, j'aime cette franchise. Mais elle fut
surprise aprs cela de voir le colonel quitter Elinor de sang-froid, et
bientt aprs sortir de la chambre: il faut convenir, pensa-t-elle, que
le cher homme est un peu glac; mais il n'est plus trs-jeune, et si son
amour est moins ardent il durera plus long-temps.

Voici ce qui s'tait pass entr'eux pendant cet entretien.

--J'ai entendu parler, mademoiselle, lui avait dit le colonel, de
l'injustice que votre ami M. Edward Ferrars a soufferte de sa famille.
Si je suis bien inform, il a t entirement repouss par sa mre,
parce qu'il persvre dans ses engagemens avec une jeune personne qu'il
aime, dont il est aim, dont sa mre et sa soeur faisaient beaucoup de
cas et qui demeurait mme chez la dernire comme une amie intime.
Est-ce vrai, mademoiselle, je m'en rapporte  vous?

Elinor dit que rien n'tait plus vrai.

--La cruaut et le danger de sparer deux jeunes coeurs attachs l'un 
l'autre depuis long-temps, dit avec sentiment le colonel, m'ont
toujours paru une des responsabilits les plus terribles. Il s'agit du
bonheur ou du malheur, non-seulement dans cette vie, mais aussi dans
l'autre. Ma triste exprience l-dessus me fait trembler. Madame Ferrars
ne sait pas ce qu'elle fait, et o elle pouvait entraner son fils. Le
malheur d'tre dshrit est bien lger auprs de celui qui l'attendait
dans un mariage forc, et auprs des remords d'avoir manqu  sa
parole. Je l'estime de sa noble rsistance; je ne l'ai vu que deux ou
trois fois; mais il m'a plu ds le premier moment. C'est un jeune homme
plein de mrite, sans aucun des ridicules et des travers si frquens que
l'on a lorsqu'on est lev avec l'espoir d'une brillante fortune. Je
m'intresse  lui pour lui-mme et parce qu'il est votre ami, et je
voudrais que dans ce moment fcheux, cet intrt pt lui tre utile.
J'apprends qu'il va se faire consacrer et prendre le parti de l'glise,
et je le loue encore d'avoir prfr cet tat  d'autres plus brillans
et moins respectables. Voudriez-vous avoir la bont de lui dire que le
bnfice de ma terre de Delafort se trouve heureusement vacant; j'en ai
eu l'avis ces derniers jours, et s'il veut bien l'accepter, je serais
charm qu'il puisse lui convenir? dans ces malheureuses circonstances
j'ai peut-tre le droit de l'esprer; et mon regret est qu'il ne soit
pas plus considrable. Le dernier recteur en tirait deux cents livres
par anne; mais je le crois trs-susceptible d'amlioration. Ce n'est
pas sans doute une place aussi considrable qu'il le mriterait; mais
telle qu'elle est, s'il veut bien l'accepter, j'ai un grand plaisir  la
lui offrir, et je vous prie de l'en assurer.

L'tonnement d'Elinor en recevant cette commission aurait  peine t
plus grand, s'il lui avait fait l'offre de sa main. Cette place qu'elle
croyait qu'Edward n'obtiendrait de bien long-temps, et peut tre jamais,
lui tait offerte. Il n'y avait plus d'obstacle  son mariage; et
c'tait elle qui tait appele  le lui apprendre; c'tait en partie
pour elle qu'on la lui donnait. Elle prouvait l-dessus un tel mlange
de sentimens contradictoires, qu'il n'est pas tonnant que madame
Jennings ait attribu son motion  une cause plus directe. Mais bientt
tout sentiment personnel s'effaa du coeur pur et noble d'Elinor. Elle
ne sentit plus qu'une profonde estime et une vive reconnaissance pour le
gnreux colonel qui se privait lui-mme de l'avantage qu'il pouvait
retirer de son bnfice, pour obliger un homme intressant et malheureux
qu'il regardait comme l'ami d'Elinor. Elle le remercia de tout son
coeur, lui parla d'Edward avec les loges qu'elle savait qu'il mritait,
et promit de se charger de cette commission avec plaisir, si rellement
il prfrait qu'un autre que lui-mme en ft charg; mais elle lui fit
observer que rien ne pouvait rendre cette heureuse nouvelle plus
agrable  M. Ferrars que de l'apprendre de la bouche mme de son
bienfaiteur. Elle dsirait bien en tre dispense, et pour elle-mme et
pour Edward, qui souffrirait peut-tre de lui avoir cette obligation;
mais le colonel par des motifs de dlicatesse parut dsirer si vivement
que ce ft elle qui voult bien remplir cet office, qu'elle n'osa plus
faire d'objection. Edward devait encore tre  Londres; Anna lui avait
dit son adresse: elle rsolut de lui crire le mme jour. Lorsque cela
fut arrang, le colonel la pria encore de dire  son ami, combien
lui-mme se trouvait heureux de s'assurer un si respectable et si bon
voisinage. C'est alors qu'il parla avec regret de la petitesse de la
maison et de son peu d'lgance, et qu'Elinor lui rpondit, comme madame
Jennings l'avait entendu, que ce ne serait pas un obstacle: une petite
habitation, ajouta-t-elle, sera mieux proportionne  leur fortune.

Le colonel parut surpris qu'Edward eut l'ide de se marier d'abord. Les
revenus du bnfice de Delafort, dit-il, seraient suffisans pour un
clibataire; mais pour une famille qui s'augmentera peut-tre beaucoup,
et avec les habitudes de M. Ferrars, et une jeune femme qui me parat
aimer assez le monde et la parure, il me parat impossible qu'il ait
assez; et je le trouverais imprudent de s'tablir avec cela: aussi je
ne le lui offre qu'en attendant mieux, et je ferai tout ce qui dpendra
de moi pour lui en procurer un meilleur, qui le mette  mme de vivre
agrablement en famille. Ce que je fais  prsent mrite  peine votre
reconnaissance, puisque je n'avance pas le bonheur de votre ami, et je
crains fort, je l'avoue, que l'vnement que je dsire ne puisse avoir
lieu de sitt.

Telles taient les paroles par o le colonel finit, auxquelles Elinor
rpondit comme on l'a vu, et que madame Jennings interprta  sa
manire. Elle fut bien un peu surprise d'entendre Elinor remercier
encore le colonel lorsqu'il sortit, et l'assurer de sa reconnaissance.
Ces gens du grand monde, pensa-t elle, ont de singulires manires.
Quand j'pousai feu mon cher Jennings, il tait aussi plus riche que
moi; je ne pensai point  le remercier de m'pouser puisqu'il m'aimait,
et je trouvai que c'tait  lui d'tre reconnaissant. Mais sans doute ce
sont l les belles manires.




CHAPITRE XLI.


Maria sortit aussi, et madame Jennings en fut charme; il lui tardait
d'tre seule avec Elinor et de lui faire son compliment. Eh bien! ma
chre, lui dit-elle en souriant avec son air de sagacit, je ne vous
demande pas ce que vous disait le colonel, car, quoique, sur ma parole,
je fisse tout ce que je pouvais pour ne pas couter, je n'ai pu
m'empcher d'en entendre assez pour m'expliquer toute l'affaire. Je vous
assure que jamais rien ne m'a fait plus de plaisir, et je vous en
flicite de tout mon coeur.

--Je vous remercie, madame, dit Elinor; c'est srement un grand plaisir
pour moi, qu'une chose que je croyais ne pouvoir s'effectuer de bien
long-temps, et peut-tre jamais, se soit aussi vte dcide; et je sens
la bont du colonel, de s'tre adress  moi plutt qu' d'autres. Peu
d'hommes agiraient aussi gnreusement que lui; peu, fort peu ont un
aussi bon coeur et sont aussi dsintresss. Je n'ai jamais t plus
surprise.

--Vraiment, ma chre, vous tes aussi par trop modeste;  quelle
personne vouliez-vous qu'il s'adresst, qui lui convnt mieux que vous?
Quant  moi, je n'ai pas du tout t surprise; j'y ai souvent pens ces
derniers temps, et j'tais sre qu'il en viendrait l.

--Vous en avez jug srement d'aprs la connaissance que vous aviez
avant moi de l'humanit du colonel, et d'aprs sa bont; mais du moins
vous ne pouviez prvoir qu'il trouverait aussitt l'occasion de
l'exercer.

--L'occasion! rpta madame Jennings; ah! quant  cela, lorsqu'un homme
s'est mis une chose dans la tte, l'occasion s'en trouve toujours. Eh
bien! ma chre, la noce suivra bientt je suppose; et je verrai un
couple heureux s'il en fut jamais.

--Il faut l'esprer, dit Elinor avec un triste sourire. Vous viendrez 
Delafort bientt aprs sans doute.

--Ah! ma chre, bien srement, et je suppose qu'il y aura place pour
moi, quoique la maison soit _petite_, au dire du colonel; mais ne le
croyez pas; je vous assure, moi, qu'elle est belle et bonne. Je ne sais
pas ce qu'il y aurait  rparer: au reste si cela l'amuse, il faut le
laisser faire; il est assez riche pour se donner ce plaisir.

Elles furent interrompues par le domestique qui vint dire que le carosse
tait  la porte; et madame Jennings qui devait sortir, se leva pour se
prparer.

--Eh bien! ma chre, dit-elle, il faut que je vous quitte avant de vous
avoir dit la moiti de ce que je pense; mais nous en jaserons dans la
soire, o nous serons tout--fait seules. Si le colonel revient comme
je suppose, il ne sera pas de trop; mais nous ne recevrons que lui. Vous
devez avoir trop d'affaires dans la tte pour vous soucier de compagnie.
Adieu, donc je vous laisse; aussi bien vous devez languir de le dire 
votre soeur.--Je le lui dirai srement, rpondit Elinor, mais pour le
moment je vous prie de n'en parler  personne. Madame Jennings eut l'air
d'tre un peu contrarie.--Trs-bien, dit-elle, je comprends; mais Lucy
cependant qui a eu toute confiance en vous, il me semble qu'il est juste
qu'elle le sache la premire, et je vais la voir ce matin.

--Non, non, madame, dit vivement Elinor, sur-tout pas  Lucy je vous en
conjure. Un dlai d'un jour ne sera pas bien fcheux pour elle; et
jusqu' ce que je l'aie crit  M. Ferrars, ainsi que je l'ai promis au
colonel, je prfre que personne ne le sache. Je vais lui crire 
l'instant; il n'y a pas de temps  perdre pour qu'il se fasse consacrer
le plutt possible.

Madame Jennings parat d'abord assez surprise, mais aprs un instant de
rflexion elle crut avoir saisi ce qu'Elinor voulait dire, que sans
doute le premier acte ecclsiastique du nouveau pasteur Ferrars, serait
de bnir le mariage du colonel et d'Elinor, et qu'on voulait saisir
cette occasion de lui faire un beau prsent.

--J'entends, j'entends, dit elle; c'est vrai cela; c'est trs-joli, trs
gnreux de la part du colonel, et c'est bien, parce qu'Edward est votre
ami; car lui le connat  peine. Je suis charme de voir que tout soit
dja si bien arrang entre vous. C'est l sans doute pourquoi il parlait
de dlai.... Trs-gnreux en vrit! Mais, ma chre, il faut pourtant
que votre vieille amie vous dise une chose. Il me semble que ce n'est
pas  vous  crire l-dessus  M. Ferrars; le colonel aurait d s'en
charger; cela aurait mieux convenu.

Elinor rougit beaucoup. Pauvre Elinor! Sans se l'avouer  elle-mme,
elle tait bien-aise d'crire encore une fois  Edward avant qu'il
appartnt  une autre femme, et de lui apprendre la premire son
bonheur.

--Pourquoi donc cela n'est-il pas convenable, madame? Comme vous le
disiez, M. Ferrars est mon ami et non pas celui du colonel. M. Brandon
est si dlicat qu'il a prfr que ce ft moi qui le proposasse 
Edward; et je le lui ai promis.

--A la bonne heure donc; il ne faut pas commencer par le dsobliger;
mais c'est une singulire espce de dlicatesse. Allons, allons, mes
chevaux m'attendent; et je vous laisse crire. Je vous promets le
secret pour aujourd'hui puisque vous le voulez, mais demain je le dis 
tout le monde, je vous en avertis. Elle sortit, puis rentra tout de
suite: A propos, ma chre, je pense  la soeur de ma Betty; je serai
charme qu'elle ait une si bonne matresse. Elle s'entend  tout; je la
ferai venir; vous en serez enchante; c'est prcisment tout ce qu'il
faut  Delafort. Vous y penserez  votre loisir.

Elinor l'entendit  peine, lui rpondit: oui, madame, certainement, pour
la faire en aller; elle pensait  sa lettre  Edward. Ds qu'elle fut
seule, elle prit la plume. Par o commencer? Que lui dire? Elle
craignait galement d'tre trop ou trop peu amicale. La plume dans une
main, la tte appuye sur l'autre, elle rflchissait profondment,  ce
qui aurait t la chose du monde la plus aise pour toute autre
personne, et se flicitait cependant d'avoir  lui crire plutt que de
lui parler, lorsqu'elle fut interrompue dans le cours de ses penses par
quelqu'un qui entrait discrtement, et c'tait.... celui qui en tait
l'objet, c'tait Edward.

L'tonnement et la confusion d'Elinor furent au comble. Elle n'avait pas
vu Edward depuis que ses engagemens taient connus et qu'il savait par
Lucy que depuis long-temps elle en tait instruite. Tremblante,
interdite, elle se leva, balbutia quelques paroles, lui offrit un sige,
et resta en silence. Il n'tait pas moins embarrass; son motion tait
visible: Enfin il lui demanda pardon de la manire dont il s'tait
introduit lui-mme au salon sans se faire annoncer.

--Je venais, lui dit-il, me prsenter avant mon dpart chez madame
Jennings et chez vous, mesdames. J'ai rencontr votre amie sur
l'escalier. Elle m'a obligeamment press d'entrer, en me disant que je
trouverais mademoiselle Dashwood au salon, occupe .... Enfin que vous
aviez  me communiquer une affaire trs-importante et qui me
surprendrait beaucoup. J'ai cru devoir vous pargner la peine de me
l'crire, d'autant que je quitte Londres demain, et que de long-temps,
de trs-long-temps peut-tre, je n'aurai pas le bonheur de vous revoir.
J'aurais t bien malheureux de partir sans prendre cong de vous et de
mademoiselle Maria; demain je vais  Oxford.

--Vous ne seriez srement pas parti, dit Elinor, sans recevoir nos bons
voeux, lors mme que je n'aurais pas eu le plaisir de vous voir. Madame
Jennings vous a dit la vrit; j'ai quelque chose d'important  vous
communiquer, et j'allais vous crire quand vous tes entr. Edward
rougit, et s'avana avec une extrme curiosit.--Je suis charge,
monsieur, dit-elle en parlant plus vte qu' l'ordinaire, d'une
commission qui vous sera trs-agrable. Le colonel Brandon, qui tait
ici il y a au plus un quart-d'heure, m'a charge de vous dire qu'ayant
appris que votre intention est de vous faire consacrer et de suivre la
carrire de l'glise, il a le plaisir de pouvoir vous offrir le bnfice
de sa terre de Delafort, qui se trouve vacant, et que son seul regret
est qu'il ne soit pas plus considrable. Permettez-moi de vous
fliciter d'avoir un ami tel que lui, qui sait apprcier le mrite, et
que vous trouverez dispos de toute manire  vous obliger. La cure ne
rapporte que deux cents livres sterling, mais peut, dit-il, rendre
davantage. Je joins mes voeux aux siens pour que vous en ayez dans la
suite une plus avantageuse; mais dans ce moment j'espre... nous
esprons qu'elle pourra vous suffire, et que.... cet tablissement....
acclrera.... enfin, que vous y trouverez tout le bonheur que vos amis
vous souhaitent.

Ce qu'Edward prouvait dans ce moment ne peut tre rendu; mais ce
n'tait pas de la joie. Une surprise extrme mle d'un sentiment
trs-douloureux, voil ce que sa physionomie exprimait. Le sort en
tait jet; il n'avait plus de prtexte de retarder son mariage.

--Dieu! que dites-vous, s'cria-t-il, en sortant de cet tat de stupeur?
 peine puis-je croire ce que j'entends! le colonel Brandon...

--Oui, reprit Elinor, qui retrouvait au contraire toute sa fermet, le
colonel Brandon a pris le plus vif intrt  ce qui vient de se passer
dans votre famille,  la cruelle situation qui en a t la suite; et
croyez aussi que Maria, moi, tous vos amis y ont pris la part la plus
sincre. Le colonel se trouve heureux de pouvoir vous donner une preuve
de sa haute estime pour votre caractre et de son entire approbation de
votre conduite dans cette occasion.

--Le colonel me donne un bnfice,  moi! Cela est-il possible? s'cria
encore Edward.

--La duret de vos parens vous a-t-elle fait croire, mon cher Edward,
que vous ne trouveriez de l'amiti nulle part? Vous vous seriez bien
tromp.

--Non, rpliqua-t-il avec attendrissement; j'tais bien sr de trouver
dans votre coeur intrt et compassion; je suis convaincu que c'est 
votre bont seule que je dois celle du colonel. Oh! Elinor! Elinor! il
s'arrta, se leva, puis se rapprochant encore d'elle dans une motion
inexprimable: Je ne puis rien dire de ce que je sens, reprit-il en
appuyant sa main sur son coeur; mais c'est  vous que je dois tout, car
c'est votre estime que j'ai voulu mriter, et que peut-tre j'avais
mrit de perdre.

--Vous, Edward! jamais.

--Non, non, je vous devais plus de confiance; mais ce fatal secret
n'tait pas le mien seul; et jamais, jamais, je n'aurais pu.... ange de
bont, c'est par des bienfaits que vous vous vengez de ma dissimulation.

--Vous vous trompez, monsieur, dit Elinor en s'efforant de cacher son
motion; je vous assure que vous devez la protection et l'amiti du
colonel Brandon  votre propre mrite et  son discernement; je n'y ai
aucune part; je ne savais pas mme qu'il et un bnfice dont il pt
disposer. Peut-tre a-t-il eu plus de plaisir encore  le donner  un de
nos amis; mais sur ma parole vous ne devez rien  mes sollicitations.

La vrit l'obligeait  convenir qu'elle avait quelque part dans cette
action; mais en mme-temps elle craignait si fort de paratre la
bienfaitrice d'Edward, qu'elle pronona cette dernire phrase avec
hsitation; et cet embarras donna un degr de certitude de plus au
soupon qui venait de s'lever dans l'esprit d'Edward. Il resta quelque
temps enseveli dans ses penses aprs qu'Elinor eut cess de parler; 
la fin il dit avec un peu d'effort: Le colonel Brandon est un homme d'un
trs-grand mrite, et qui jouit de l'estime gnrale. J'ai toujours
entendu parler de lui avec les plus grands loges. Votre frre en fait
beaucoup de cas.... et vous aussi sans doute; ses manires ont beaucoup
de noblesse, et srement son coeur.... ici il s'arrta.... est aussi bon
que sensible, dit Elinor en achevant la phrase commence. Plus vous le
connatrez, plus vous trouverez qu'il mrite tout le bien qu'on vous a
dit de lui, et vous le verrez souvent; car le presbytre touche presque
au chteau, ce qui vous fera un trs agrable voisinage. Edward ne
rpondit rien, mais jeta sur elle un regard si srieux, si triste mme,
qu'il semblait dire que ce voisinage loin de lui paratre agrable tait
un grand malheur pour lui. Il se leva immdiatement aprs, en demandant
 Elinor si la demeure du colonel n'tait pas  Saint-James-Street. Elle
rpondit affirmativement, et lui dit le numro. Il faut, que j'aille lui
faire les remercmens que vous ne voulez pas recevoir. Elinor ne tenta
pas de le retenir. Ils se sparrent avec plus d'embarras qu'au
commencement. Elle lui renouvela ses voeux pour son bonheur, _sous tous
les rapports et dans tous les changemens de situation_. Il voulut
rpondre de mme; ses paroles expirrent sur ses lvres,  peine put-il
articuler: Elinor, puissiez-vous tre heureuse.... et il disparut.

--Heureuse! rpta-t-elle en soupirant; quand je le reverrai, si jamais
je le revois, il sera le mari de Lucy. Des larmes remplirent ses yeux.
Elle resta assise  la mme place, cherchant  se rappeler chaque mot
qu'il avait prononc,  comprendre ses sentimens. Hlas! elle ne pouvait
se dissimuler qu'il n'avait pas l'air plus heureux, que c'tait mme
tout le contraire, depuis que son sort tait assur.

Madame Jennings rentra; quoiqu'elle et fait beaucoup de visites et
qu'elle et sans doute bien des choses  dire, elle tait tellement
occupe du grand secret, qu'elle entama d'abord ce sujet en entrant au
salon.

--Eh bien! ma chre, dit-elle, vous n'avez pas eu besoin d'crire; je
vous ai envoy le jeune homme lui-mme. N'ai-je pas bien fait? Je
suppose qu'il n'y a pas eu grande difficult, et que vous l'avez trouv
tout dispos  accepter votre proposition.

--Oui sans doute, madame; il est all d'ici chez le colonel pour le
remercier.

--Fort bien! mais sera-t-il prt bientt? il ne faut pas qu'il fasse
trop attendre pour le mariage, puisqu'il ne peut pas se faire sans lui.

--Non bien certainement, dit Elinor en riant, mais il faut qu'on
l'attende. Je ne sais pas du tout combien il lui faut de temps pour sa
conscration: je n'en puis parler que par conjecture, trois ou quatre
mois peut-tre.

--Trois ou quatre mois! s'cria madame Jennings, Seigneur! ma chre,
avec quelle tranquillit vous en parlez! Croyez-vous que le colonel
veuille attendre trois ou quatre mois? Il y a de quoi perdre toute
patience. Je suis charme qu'il saisisse cette occasion de faire quelque
bien au pauvre Edward Ferrars; mais pourtant attendre trois ou quatre
mois, pour lui c'est un peu fort. Il aurait facilement trouv quelque
ecclsiastique qui ferait tout aussi bien et qu'on aurait pu avoir tout
de suite.

--Oui, ma chre dame, dit Elinor, on en trouverait beaucoup; mais le
seul motif du colonel Brandon est d'tre utile  M. Ferrars, et non pas
 quelqu'autre.

--Que le ciel me bnisse! s'cria la bonne Jennings en clatant de rire;
_son seul motif!_ vous ne me persuaderez pas que le colonel n'ait
d'autre motif en se mariant que de donner vingt-cinq guines  M.
Ferrars.

L'erreur ne pouvait pas durer plus long-temps, et l'explication qui eut
lieu, les amusa beaucoup sans qu'il y et rien  perdre ni pour l'une ni
pour l'autre. Au contraire madame Jennings changea un plaisir pour un
autre, et sans perdre l'espoir du premier. Allons, dit-elle,  la
Saint-Michel j'espre aller voir Lucy dans son presbytre et la trouver
bien tablie; et qui sait encore si je ne pourrai pas faire d'une pierre
deux coups et visiter en mme temps la matresse du chteau; car cela
viendra un jour, je vous le promets; et vous serez les deux couples les
plus heureux qu'il y ait jamais eu au monde.

Elinor soupira; elle tait bien sre quant  elle de ne pas avoir sa
part de ce bonheur.




CHAPITRE XLII.


Aprs que le triste Edward eut fait au colonel ses remercmens pour une
faveur dont il se serait bien pass, il alla  Holborn faire part de
_son bonheur_  Lucy. Il faut que pendant la route il ait fait sur
lui-mme des efforts bien extraordinaires, car Lucy assura  madame
Jennings, qui vint le jour suivant la fliciter, qu'elle ne l'avait vu
de sa vie _aussi gai, aussi heureux_ qu'en lui apprenant cette nouvelle.
Son propre bonheur  elle tait plus certain. Elle se joignit de grand
coeur  l'espoir de madame Jennings d'tre tablie  la Saint-Michel au
presbytre de Delafort; elle parut aussi trs-dispose  croire
qu'Elinor s'tait intresse pour eux auprs du colonel; elle vanta
beaucoup son amiti pour elle et pour son futur mari, et dclara qu'il
n'y avait rien qu'elle ne pt en attendre, et qu'elle savait que
mademoiselle Dashwood ferait tout pour ceux qu'elle aimait. Quant au
colonel Brandon, elle dit qu'elle le reverrait comme un Dieu
bienfaisant. Madame Jennings ne put alors s'empcher de dire qu'elle
esprait bien qu'il pouserait Elinor, et que ce serait pour eux une
grande augmentation de bonheur. Certainement, dit Lucy avec dpit; mais
Edward m'a assur que le colonel lui procurerait bientt un meilleur
bnfice; sans doute je regretterai beaucoup le voisinage d'Elinor, mais
il faut avant tout, penser  ce qui est le plus avantageux, et deux
cents pices ne sont pas grand chose. Mais je tcherai, ajouta-t-elle,
de lui faire rendre davantage; j'ai dit  Edward de me laisser le soin
du domaine; et il y est tout dispos. Pendant qu'il fera et dbitera ses
sermons, je lverai les dmes; j'aurai soin de la laiterie, de la
basse-cour, du jardin; je ferai vendre nos denres, et quand j'aurai mis
de ct pendant l't une bonne petite somme, je pourrai aller m'amuser
 Londres un mois ou deux aprs Nol. Lorsque vous n'aurez personne pour
vous tenir compagnie, ma chre cousine Jennings, je serai fort  votre
service. Edward restera  Delafort; il ne s'ennuie jamais seul. Oh!
comme nous allons tre heureux! c'est dommage seulement qu'il n'ait pas
un peu de la gat et de la gentillesse de son frre, qui est toujours
prt  rire et  causer, au lieu qu'Edward peut tre des heures entires
 lire. Moi je ne connais rien de plus ennuyeux; mais  prsent j'aurai
assez  faire de mon ct quand je serai l, et je n'y serai pas
toujours, etc. etc. Madame Jennings revint  la maison en assurant que
Lucy tait la plus aimable des filles, et serait la plus heureuse des
femmes.

Il y avait au moins une semaine qu'on n'avait aperu John Dashwood, ni
entendu parler de lui. Elinor n'avait point vu sa belle-soeur depuis son
indisposition, et jugea qu'elle devait lui faire une visite. Cette
obligation n'tait rien moins qu'un plaisir; et elle n'y fut point
encourage par ses deux compagnes. Non-seulement Maria refusa
absolument d'y aller, en disant qu'elle tait plus malade que Fanny,
mais elle fit aussi tout ce qu'elle put pour qu'Elinor n'y allt pas.
Madame Jennings lui dit que son carrosse tait  son service; mais
qu'elle ne l'accompagnerait pas chez une femme dont les airs et la
hauteur lui taient insupportables. J'aurais cependant eu du plaisir,
dit-elle,  la voir humilie et pique du choix de son frre,  lui dire
combien je l'approuve, et  lui apprendre qu'Edward va se marier et
n'aura plus besoin d'eux. Mais qui sait si je la trouverais encore aussi
fche qu'elle veut le paratre; son orgueil et son avarice doivent se
livrer un combat. Elle est blesse que sa belle-soeur ne soit pas la
fille d'un lord; mais elle est bien aise peut-tre de l'espoir d'avoir
sa part de l'hritage de son frre. Oh! l'odieuse femme, et que je vous
plains de vous croire oblige de la voir.

La bonne Elinor pensait peut-tre de mme, mais ne voulut pas en
convenir; elle prit le parti de Fanny autant qu'il lui fut possible, et
toujours prte  remplir les devoirs mmes qui lui cotaient le plus,
elle se mit en chemin pour Harley-Street.

Madame Dashwood fit dire qu'elle n'tait pas encore assez bien pour
recevoir qui que ce ft. Mais avant que le carrosse et tourn pour
revenir  Berkeley-Street, John Dashwood sortit de la maison et vint 
la portire avec sa manire accoutume. Il fit un bon accueil  sa
soeur; il lui dit qu'il allait dans ce moment  Berkeley-Street pour la
voir, et lui assura que Fanny ne savait srement pas que ce ft elle et
qu'elle lui ferait grand plaisir; il l'invita donc  descendre de
voiture et  passer quelques momens avec eux. Elinor qui dans le fond
aimait son frre se laissait toujours prendre  son air de bonhomie et
elle consentit  entrer avec lui. Il la conduisit au salon, o il n'y
avait personne.--Fanny est dans sa chambre, je crois, dit John; la
pauvre femme n'est point bien encore; un si rude coup! mais elle n'aura
aucune raison pour ne point recevoir votre visite, j'en suis sr. Je
vais la prvenir que vous avez voulu entrer malgr son refus; elle en
sera trs-flatte. A prsent, Elinor, elle n'a plus aucun motif de vous
craindre; vous comprenez ce que je veux dire, et vous allez tre sa
grande favorite, et Maria aussi. Pourquoi n'est-elle pas venue avec
vous? toujours malade, je parie; c'est fort triste en vrit. L'air de
la campagne la remettra: point d'autres remdes surtout, celui-l ne lui
cotera rien; et les mdecins et les remdes sont si chers! Je sais ce
qu'il nous en cote pour ce mal de Fanny, et c'est pourtant la faute
d'Edward...... Enfin chre Elinor, je ne suis point fch de vous voir
seule, car j'ai beaucoup de choses  vous dire. Est-il vrai d'abord que
le colonel Brandon ait donn son bnfice de Delafort  Edward? Je
l'appris hier par hasard, et j'allais chez vous exprs pour m'en
informer. Je ne le crois pas du tout, et je fus sur le point de proposer
un pari; cela n'est pas vrai, n'est-ce pas? Combien je me repens de
n'avoir pas pari!

--Vous avez trs-bien fait, car rien n'est plus vrai. Le colonel Brandon
a donn son bnfice de Delafort  Edward.

--Rellement! eh bien! y a-t-il rien de plus tonnant! Ni parent, ni
liaison, et lui donner (car il l'a _donn_, dites-vous) un bnfice dont
il pouvait tirer beaucoup, beaucoup d'argent. De quelle valeur est-il?

--Environ de deux cents pices de revenu.

--Trs-bien, trs-joli revenu; et pour commencer avoir un bnfice de
cette valeur! Edward n'est pas malheureux. Le colonel aurait pu le
vendre quinze cents pices, peut-tre deux mille. Je suis confondu: un
homme de sens comme le parat le colonel! On a bien raison de dire
qu'il y a chez tous les humains un grain de folie. Il est possible
cependant en y pensant bien qu'il y ait quelque chose l dessous; je
crois que je le devine. Le colonel l'aura vendu  quelque jeune homme de
famille riche, qui n'a pas encore l'ge requis, et Edward l'occupe
jusqu' ce temps-l, et tirera la moiti du revenu. Cent pices pour
quelqu'un qui n'a rien, c'est trs-honnte. Je parie que j'ai mis le
doigt dessus: cela explique tout.

Elinor assura que non trs-positivement. Elle raconta qu'elle avait t
employe elle-mme  faire  Edward l'offre du colonel; qu'elle tait
sans aucune rserve, et que le seul regret du colonel tait que son
bnfice ne ft pas plus considrable.

--Je ne puis en revenir, s'cria John; c'est vraiment tonnant! Quel
peut tre le motif du colonel?

--Un trs-simple, le dsir d'tre utile  M. Ferrars.

--En vrit, chre Elinor, je croirais plutt que c'est le dsir de vous
plaire, si vous pouviez encore vous intresser le moins du monde 
Edward; mais aprs ce qu'il vous a fait! Vous courtiser, laisser croire
 tout le monde qu'il vous tait attach, indisposer votre belle-soeur
contre vous  cette occasion, et puis tre engag  une autre, qui ne
vous vaut pas; c'est mal cela, trs-mal, et vous devez le dtester plus
que personne; mais vous avez un si bon coeur! Ecoutez, ne parlez pas 
Fanny de ce bnfice. Je lui en ai dit un mot, et elle l'a trs-bien
pris; mais elle n'aime pas  entendre parler de son frre.

Elinor eut peine  s'empcher de lui dire que Fanny pouvait supporter
avec calme une acquisition de fortune  son frre, qui ne lui tait rien
 elle-mme.

Madame Ferrars, ajouta John en baissant la voix et d'un air important,
ne sait rien de cela, et nous voulons le lui cacher autant qu'il sera
possible. Quand le mariage d'Edward aura lieu, nous tcherons aussi
qu'elle l'ignore, au moins quelque temps.

--Mais pourquoi toutes ces prcautions? dit Elinor; il n'est pas 
supposer que madame Ferrars puisse avoir la moindre satisfaction ou la
moindre peine en apprenant que son fils a de quoi vivre. Elle a prouv
par sa conduite avec lui qu'elle n'y prenait plus nul intrt; elle ne
le regarde plus comme son fils puisqu'elle l'a repouss pour toujours.
Srement on ne peut imaginer qu'elle prouve  son gard quelque
impression de chagrin ou de joie, qu'elle s'intresse  ce qui lui
arrive. Elle n'a pas priv volontairement son enfant de tout secours
pour conserver la sollicitude d'une mre.

--Oh! Elinor dit John, n'ayant pas trop l'air de comprendre dans quel
sens elle parlait, votre raisonnement est trs-bon; mais il n'est pas
dans la nature. Madame Ferrars a repouss loin d'elle un fils ingrat et
dsobissant; mais elle ne peut pas oublier qu'il est son fils.

--Vous me surprenez; je croyais que cela tait sorti de sa mmoire.

--Vous parlez en femme pique contre Edward, et je le comprends; mais
cela n'empche pas que madame Ferrars ne soit une des plus tendres mres
qu'il y ait au monde.

Elinor garda le silence.

--Nous esprons  prsent, continua-t-il, que Robert pousera
mademoiselle Morton.

Elinor sourit de la grave importance de son frre.--Je suppose,
dit-elle, que cette jeune dame n'a pas de choix dans cette affaire.

--De choix! qu'entendez vous par-l?

--J'entends que d'aprs ce que vous me dites, on peut supposer qu'il est
indiffrent  mademoiselle Morton d'pouser Edward ou Robert.

--Certainement! il ne peut y avoir aucune diffrence,  prsent que
Robert est comme un fils unique; c'est d'ailleurs un jeune homme
trs-agrable, et trs-suprieur  son frre.

Elinor ne dit plus rien. John fut aussi silencieux quelques momens; il
avait l'air de rflchir.--Encore une chose, ma chre soeur, dit-il
trs-bas en lui prenant la main; j'tais  penser si je devais vous le
dire, mais le plaisir de vous en faire part l'emporte sur la prudence;
et quoique Fanny de qui je le tiens m'ait bien recommand le secret, je
ne puis le garder avec vous; vous ne me trahirez pas. Eh bien! j'ai de
fortes raisons de penser que madame Ferrars a dit  sa fille, que
quelques objections qu'elle et sur une certaine liaison, que nous
avions tous souponne, vous m'entendez, Elinor, elle l'aurait beaucoup
prfre  ce qui est, et elle n'en aurait pas eu la moiti tant de
peine. J'ai t enchant d'entendre que madame Ferrars penst ainsi;
c'est une circonstance trs-avantageuse pour vous, et pour nous tous.
C'et t, a-t-elle dit  Fanny, beaucoup moins fcheux sans
comparaison, qu'il se ft vraiment attach  l'une de vos belles soeurs;
et elle voudrait bien  prsent qu'il en ft ainsi. Mais il n'en est
plus question, puisqu'il n'y a jamais song, et qu'il n'avait nul
attachement pour vous. Seulement j'ai voulu vous le dire, parce que
cette prfrence de la mre de ma femme doit vous flatter infiniment.
Mais vous, ma chre Elinor, vous ne devez avoir aucun regret; il n'y a
pas de doute que vous serez trs-bien tablie, et tout considr, mieux
qu'avec Edward. Delafort est  ce que je crois une plus belle terre que
celle que madame Ferrars destinait  son fils. Avez-vous vu le colonel
Brandon dernirement? Quand vous serez sa femme, j'espre que vous
l'engagerez  mieux-veiller  ses intrts, et  ne pas donner au
premier venu, ce qui peut lui rapporter beaucoup  lui-mme.

Elinor tait indigne. Elle en avait assez entendu, non pas pour
satisfaire sa vanit ou pour flatter son amour-propre, mais pour irriter
ses nerfs et la faire repentir de sa visite. Elle fut charme d'tre
dispense de rpondre, ou d'entendre encore quelques sots propos, par
l'arrive de M. Robert Ferrars, qui vint taler ses grces et sa parure
devant la grande glace du salon de sa soeur. Aprs quelques mots
insignifians John Dashwood se rappela que Fanny ne savait pas encore
qu'Elinor tait l. Il sortit pour l'en informer, et laissa sa soeur
tte  tte avec le beau Robert, qui par sa gat, son contentement de
lui-mme, sa suffisance et son air important, semblait jouir de n'avoir
plus  partager avec son frre, l'amour et les libralits de leur mre,
et donnait  Elinor une aussi mauvaise opinion de son coeur que de sa
tte. Elle esprait au moins qu'il ne lui parlerait point d'Edward; mais
elle tait dans l'erreur. Deux minutes ne furent pas coules, qu'aprs
un clat de rire assez long, il lui demanda en riant toujours, s'il
tait vrai qu'Edward allt prendre les ordres et dt tre pasteur au
village de Delafort? Elinor le confirma, et lui rpta ce qu'elle avait
appris  John. Alors ses clats de rire immodrs recommencrent; l'ide
de voir Edward en surplis et dans une chaire, publiant les bans de
mariage des villageois, leur donnant la bndiction nuptiale, baptisant
leurs petits-enfans, le divertissait outre mesure.--Au surplus,
disait-il, je lui ai toujours trouv la tournure d'un vrai cur de
village; si srieux, si modeste, si peu lgant. Pauvre Edward! la
nature l'avait fait pour cela, et son ducation l'a achev. Se
douterait-on que nous sommes frres? Jamais vous ne l'auriez pens, j'en
suis bien sr: et il se regardait encore dans la glace et recommenait 
rire.

--Non en vrit, monsieur, dit Elinor en jetant sur lui un coup d'oeil
mprisant; il n'y a entre vous deux nul rapport. Elle attendit avec une
immuable gravit que son accs de gat folle ft pass. Tout--coup il
cessa de rire.--Mais qu'avez-vous donc, mademoiselle Dashwood, lui
dit-il, vous tes aussi srieuse qu'Edward; vous lui auriez cent fois
mieux convenu que cette petite fille si gaie, si anime. Savez-vous
qu'elle me fait grande piti, cette pauvre petite Lucy? Il y avait de
l'toffe pour en faire une lgante, une femme  la mode; et devenir la
femme d'un grave pasteur, tre enterre dans un presbytre, en bonnet
rond, un grand chapeau de paille, au lieu de cette dlicieuse coiffure,
de ces plumes flottantes! elle est vraiment trs  plaindre. Et ce
pauvre Edward! je plaisante; mais sur mon ame, je suis trs-touch de
son malheur; le voil ruin pour toujours. On peut faire une folie
d'amour quand on est riche,  la bonne heure. Epouser un jolie fille,
braver tous ses parens, suivre sa tte, faire parler de soi: tout cela
peut tre assez plaisant; mais il faut avoir une fortune indpendante,
et ne pas risquer de tout perdre. Pauvre garon! C'est la meilleure
crature qui existe. Ses manires, sa figure, tout cela est misrable;
mais tout le monde n'est pas n avec les mmes avantages. C'est le plus
honnte garon des trois royaumes; au reste,  quoi cela sert-il dans le
monde? Vous le voyez,  se rendre ridicule,  faire des folies par excs
de vertu. Tient-on tout ce qu'on promet? A sa place j'aurais pous
mademoiselle Morton et ses trente mille livres, et comme Lucy Steles
est beaucoup plus jolie, je l'aurais prie de m'aimer toujours. Il ne
serait pas au point o il en est. Pauvre Edward! il s'est ruin lui-mme
compltement, le voil squestr de toute socit dcente. Pour moi je
l'ai dit d'abord  madame Ferrars. Ma chre mre, je ne sais ce que vous
ferez dans cette occasion; mais si Edward pouse cette jeune fille, je
suis dcid  ne plus le voir. Je lui offris de lui parler, de le
dissuader de ce mariage; mais c'tait trop tard, la rupture avait eu
lieu. Ma mre me promit ce qu'elle aurait donn  Edward. Je ne pouvais
pas en conscience agir contre mes propres intrts; mais j'en suis
fch, trs-fch! Je pouvais mieux me passer que lui de fortune, ne le
trouvez-vous pas, mademoiselle Mais cependant elle ne gte rien aux
autres avantages. Pour le pauvre Edward, il n'aura qu'une jolie femme,
dont il sera bientt las, et une cure de deux cents livres qui ne le
nourrira pas la moiti de l'anne: et voil le beau sort qu'il s'est
fait.

Robert aurait parl sur ce ton la journe entire; Elinor ne l'coutait
plus du tout. L'entre de madame John Dashwood fit taire l'un et sortir
l'autre de sa profonde rverie. Fanny avait une nuance d'embarras avec
Elinor, comme se reprochant de l'avoir accuse  tort d'aimer Edward et
d'en tre aime. Celle-l du moins ne lui en parla point, et tcha
d'tre plus cordiale qu' l'ordinaire; elle poussa la bont jusqu' dire
qu'elle tait fche qu'elles quittassent la ville, et qu'elle esprait
les voir l't  Norland. Son mari tait extasi de sa politesse et de
ses grces; en accompagnant Elinor  sa voiture, il lui dit qu'elle
devait tre bien contente de sa belle-soeur et de sa visite. Je vous
promets, ajouta-t-il, pour elle comme pour moi, que nous serons des
premiers  vous visiter  Delafort, car je vois que tout s'achemine l,
puisque le colonel doit vous aller joindre  Clveland. Il la loua
beaucoup aussi avec sa parcimonie ordinaire d'un arrangement qui les
faisait retourner  Barton sans rien dpenser.

Comme Edward n'tait plus  Londres et qu'elle ne craignait pas de le
rencontrer, elle prit le parti d'aller faire une courte visite  Lucy,
qui la reut, avec transport, ne lui parla que de son bonheur, et lui
fit une invitation pressante de venir la voir dans son presbytre 
Delafort. Elinor riait de ce que tout le monde l'envoyait  Delafort,
endroit dans l'univers qu'elle dsirait le moins d'habiter; son unique
dsir tant actuellement d'viter toutes les occasions de revoir Edward.

FIN DU TROISIME VOLUME.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  51: doigs remplac par doigts (deux doigts de plus)
  page  67:  prs par aprs (Peu aprs les parties finirent)
  page  78: passs par pass (que pass le premier moment)
  page 135: s'toit par s'tait (qui s'tait jou)
          : ou par on (le seul tort que selon Elinor on pt lui
              reprocher)
  page 136: dit par dix (celui-ci n'avait alors que dix-huit ans)
  page 137:  peines par  peine ( peine ses lvres purent)
  page 155: qu'elle par quelle (et quelle autre)
  page 161: amititi par amiti ( beaucoup d'amiti)
  page 164: cens par cents (et cinq cents par dessus)
  page 184: long-tems par long-temps ( D'ailleurs ne sais-je
              pas tout depuis long-temps?)
  page 218: suprise par surprise
  page 228: suppression d'un ce (voil ce que sa physionomie exprimait)
  page 233: suppression d'un les (dans tous les changemens)

  homognisation:
    Sommersetshire page: 202
    Ferrars pages: 221, 251
    Steles page: 66





End of the Project Gutenberg EBook of Raison et sensibilit (tome troisime), by 
Jane Austen

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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