Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3694, 13 Dcembre 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3694, 13 Dcembre 1913

Author: Various

Release Date: June 17, 2011 [EBook #36454]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION, NO. 3694, 13 DCEMBRE 1913 ***




Produced by Jeroen Hellingman and Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3694, 13 Dcembre 1913

AVEC CE NUMRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _JEAN et LOUISE_ par
ANTONIN DUSSERRE _TROISIME ET DERNIRE PARTIE_


[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]


[Illustration: Ce numro contient:

1 LA PETITE ILLUSTRATION. Srie-Roman n 20: JEAN ET LOUISE, par M.
Antonin Dusserre;

2 Un SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.


L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: Un Franc._ SAMEDI 13 DCEMBRE 1913 _71e
Anne.--N 3694._]

[Illustration: M. JOSEPH CAILLAUX. RUE DE VALOIS, PENDANT LA CRISE _Voir
l'article, page 482._]

L'chance de la fin de dcembre tant une des plus importantes de
l'anne, nous demandons  ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire
 cette date de vouloir bien ne pas attendre pour le renouveler les
derniers jours du mois. En nous adressant le plus tt possible leur
renouvellement (France et colonies: 40 francs; tranger; 52 francs), ils
pargneront un surmenage excessif  nos employs au moment des ftes de
Nol et du Jour de l'An, et ils viteront en mme temps tout retard dans
la rception des premiers numros de 1914.



NOS SUPPLMENTS

THTRE

_Le numro de_ La Petite Illustration _du 20 dcembre contiendra:_

_Le Phalne, par_ HENRY BATAILLE. _Dans les numros suivants
paratront:_

_L'Occident, par_ HENRY KISTEMAECKERS;

_Le Veau d'or, par_ LUCIEN GLEIZE;

_Le Procureur Hallers, adapt du texte allemand de_ _Paul Lindau_ _par_
HENRY DE GORSSE ET LOUIS FOREST;

_L'Institut de Beaut, par_ ALFRED CAPUS;

_Rachel, par_ GUSTAVE GRILLET;

_Les Deux Canards, par_ TRISTAN BERNARD ET ALFRED ATHIS;

Etc., etc.

ROMANS

_Aprs cette srie de publications thtrales, nous ferons paratre un
trs important roman:_ Le Dmon de midi, par PAUL BOURGET.

_Nous publierons ensuite:_

_La Petite Fille de Jrusalem, par_ MYRIAM HARRY; _Le Sol natal, par_
VICTOR MARGUERITTE; _Valentine Pacquault, par_ GASTON CHRAU; _La Hte,
par_ F. VANDREM; _Le Remous (nouvelle), par_ MICHEL CORDAY;
_L'Andalousie (notes de voyage), par_ CLAUDE FERVAL; Etc., etc.



COURRIER DE PARIS

J'AI PARL AU BOUQUINISTE

Le pre Mamms est un bouquiniste de mes amis.

Quai Voltaire, il occupe, depuis des annes, comme s'il l'avait conquise
par la force, la mme place. Il a l un bastion d'une trentaine de
botes, alignes sur le parapet, et fermes chacune par un couvercle
recouvert de zinc comme un petit toit.

Quand je l'abordai, il tait, selon son habitude, assis contre son
platane, sur la mme chaise  mi-dossier que je lui connais et qui n'est
jamais d'aplomb parce que les deux pieds de devant posent sur le bord de
la cuvette de terre qui entoure l'arbre  sa base, tandis que les deux
pieds de derrire touchent le fond de la cavit. Il avait enfin le mme
pardessus noir et olive qui le fait de loin ressembler, lui aussi,  un
tronc d'arbre, et le mme cache-nez de laine toujours humide et pendant,
un peu dfris, ainsi qu'une oreille de caniche, et le mme teint
color de peintre paysagiste, et les mmes lunettes rondes, rouilles,
aux verres pais comme des glaces d'aquarium.

--Eh bien, pre Mamms, lui dis-je en l'abordant, je vois que l'on fait
des misres  votre corporation?

Il se leva de sa chaise de bois qui se balana un instant toute seule
quand il l'eut quitte, et mettant aussitt, pour parler, sa main devant
sa bouche, contre ses vieilles moustaches jaunes--sans doute pour se
garantir la gorge des brouillards--il me dit:

--Oui, monsieur, on nous tourmente. On prtend...

--Qui cela?

--Je ne sais pas... _On_, c'est--dire des gens, des personnes du
quartier ou d'ailleurs... des mauvais voisins... Ceux qu'on appelle on
enfin, eh bien, _on_ prtend que nos couverques levs bouchent la vue...
je vous demande un peu!... la vue de quoi?

--Mais de la Seine, mon ami, du Louvre, du merveilleux dcor...

--Excusez-moi, monsieur, d'tre grossier et de vous interrompre, dit-il
en retirant ses doigts de ses moustaches pour les poser sur ma manche o
il les laissa, les trouvant bien l... mais la Seine! vous me parlez de
la Seine!... Comme c'est surfait! Vous trouvez a joli? et sympathique?
l, franchement? il n'y a que nous deux... et personne ne nous coute.
C'est trs laid, monsieur, la Seine, vous le savez bien? c'est de l'eau,
et de l'eau corrompue encore!... Qui est-ce qui s'en occupe? Non! Dire
que nous empchons de regarder la Seine, c'est un pamphlet, monsieur,
parce qu'en dehors des bateliers qui l'habitent, qui en vivent, qui ont
leurs botes dessus, comme nous sur le quai, et en dehors aussi des
pcheurs qu'attire le poisson pourri, personne, je vous le rpte, ne
fait attention  la Seine. Et puis, si on veut absolument la voir... eh
bien, il y a les ponts, qui sont faits pour cela. C'est une chose bien
connue d'ailleurs, quand on a de l'instruction, que la vue d'un fleuve n
'est supportable que des ponts, et jamais du bord. Le bord c'est pour
les livres. Observez, monsieur, les endroits des quais o il n'y a pas
de botes, pas de bouquinistes, rien... la solitude, le vide, la
dtresse... voyez-vous un peuple accoud  contempler l'eau? Non... Et
cependant ils l'auraient belle, l! Ils ne peuvent pas dire qu'il y a
des couverques? Et o remarquez-vous au contraire les foules masses,
attentives, courbes sur le fleuve? Aux endroits o on ne le voit pas,
o on ne peut pas le voir, l o sont les livres dans les botes,... et
plus grande qu'est la bote, monsieur, plus haut que monte le couverque,
plus que l'amateur est aise, parce qu'il jouit de baigner dans le livre,
d'y tre enfoui, de ne pas apercevoir autre chose... Vous me citiez tout
 l'heure, le Louvre. Je ne dis pas que a ne soit pas coquet? Surtout
dedans, o il y a, parat-il, des pices fort curieuses. Quoique a ne
vaille pas encore la Bibliothque! Mais justement, voil, a gne le
chercheur de bouquins... a le dissipe. Quand il lve le nez et qu'il
voit la colonnade, il pense  trop d'histoires qui sont arrives, c'est
pourquoi il prfre, quand il est concentr, n'avoir devant lui et
autour de lui que de la planche... a lui fait cabine, sentez-vous?...
cabinet de lecture... Ceux qui lvent la voix contre nous ne sont pas
des amis du livre... Leur mauvaise humeur cache une jalousie secrte...
Ce sont des boutiquiers envieux qui s'imaginent que nous dtournons leur
clientle. A force de remarquer, en face, des gens bien mis qui, pendant
des heures, restent inclins sur nos botes, pris, possds, charms...
tandis que les personnes qui s'arrtent  la devanture de leurs
somptueux magasins n'y jettent qu'un coup d'oeil et passent rapides, ils
finissent par croire que c'est notre faute et que nous rabattons le
monde  leur dtriment. Enfin, monsieur, il n'y a pas de paysage et de
dcor, si malins soient-ils, si bien lancs, qui vaillent les images
innombrables que fournit  l'esprit et aux yeux de l'homme la lecture,
et surtout la lecture debout, en plein air, la seule digne d'un peuple
libre. Voil un fait remarquable et que j'ai entendu confirmer par un
trs grand mdecin de mes amis qui me donne parfois une petite
consultation de passage, les mardis, quand il va  l'Acadmie rue des
Saints-Pres... c'est que jamais le passionn de livres, et de livres
anciens, qui lit dehors et stationne devant nos botes... n'amasse de
mal. Quelque temps qu'il fasse, jamais il ne s'enrhume et ne prend
froid. Le vieux bouquin couvre, et tient chaud. Pourquoi? Comment? On
n'a jamais pu l'expliquer, monsieur. C'est un fait. La science se heurte
 un fait. Moi j'amasse du mal, au pied de mon arbre, et les douleurs me
visitent. Mais c'est parce que je ne lis pas, ou plutt que je ne lis
plus. Car j'ai lu... J'ai trop lu!... Et puis j'ai cess. Pourquoi? J'y
mettais trop de feu, et je courais ainsi  ma perte. En effet... quand
une lecture m'attachait... me tenait haletant, que ce ft _l'Espion
chinois..._ ou la _Bretagne de Pitre-Chevalier_, ou la _Guerre
Sraphique_, ou la _Jeune Pestifre de Saint-Domingue_, par le
capitaine Wilson... eh bien, il arrivait que je n'avais plus la mmoire
de mon humble condition, j'oubliais que j'tais marchand... et, quand un
client me faisait retomber sur terre en me demandant un prix, je ne lui
rpondais pas ou je l'conduisais, brutalement: Laissez-moi, plus tard!
Vous me drangez. Vous voyez bien que je lis! Vous tes trop
intelligent pour ne pas saisir tout de suite comme cette manire d'agir
tait nuisible  mes intrts? Le lecteur tuait en moi, anantissait le
commerant. C'est pourquoi j'ai d fermer le livre,  tout jamais, du
moins dehors, et vivre ici de moi-mme, penser sur mon propre fonds, les
yeux fixs uniquement sur les clients qui me font l'honneur de mettre en
dsordre mes casiers... Je les connais tous, mais rien que de dos... A
les voir par derrire,  la configuration de leurs paules, de leur
nuque, au relief de leurs omoplates,  leur chine...  l'enfoncement et
au port de leur chapeau, je sais quels gens c'est, et ce qu'ils
lisent... Ds qu'ils se retournent, ils m'intimident et je les confonds.
Leur visage ne me dit rien. Je n'ai pas eu le temps de m'en rendre
compte. Eh bien, toutes ces personnes, et qui sont pourtant des esprits
distingus, vous pouvez me croire, parmi lesquels il y a des
professeurs, des savants, des chercheurs de premire dition, des
ecclsiastiques, et des jeunes filles studieuses, toutes ces personnes
n'ont cure de la Seine, je vous l'affirme, pas plus que du palais de nos
rois... Si on vous le soutient, on vous trompe! Le livre!... monsieur...
ne cherchez pas ailleurs! Le vieux livre remplace tout... Le fleuve?
Mais c'est dans mes botes qu'il passe! c'est l que coule, pour de
bon... le flot d'ides, d'erreurs, de doutes, d'inquitudes, de
tourments et d'espoirs... sur lequel navigue l'humanit. La fin de cette
phrase si belle,  partir de: le flot, n'est pas de moi. Elle est dans
les _Pquerettes polonaises_, d'un anonyme... en 1756. Il y a aussi
autre chose... Ce fleuve, cette fameuse Seine que l'on va chercher pour
nous tourner le sang... vous pensez bien qu'avant d'en parler avec cette
svrit qui vous tonne et que vous ne vous expliquez pas encore, j'ai
d rflchir et y regarder  plusieurs fois...? Je la connais, moi, la
Seine. Depuis vingt-sept ans que je suis au bord, que je la surveille,
que je la vois faire du matin au soir, j'ai eu tout le loisir de
l'examiner, de la surprendre et de me composer une opinion... Aussi n'y
a-t-il pas de phraseur du vieux Paris ni de journaliste capable de m'en
remontrer sur elle... avec qui je vis contigu, comme en mnage... sauf
cette diffrence qu'elle je la quitte pour aller me coucher, tandis
que... oui... eh bien, mon rsum, c'est qu'elle ne vaut pas cher,
monsieur, et qu'elle est pernicieuse. D'une faon gnrale, la vue de
l'eau n'est point bonne, elle pousse au spleen, aux ples couleurs,  la
mlancolie, au suicide... Tous les gens qui regardent l'eau trop
longtemps, et puis qui s'assoient, qui lui parlent, qui lui lancent des
pierres, qui la tutoyent, qui lui font des vers, qui lui prtent des
sentiments... tous ils finissent mal... et souvent avec elle, ils se
jettent dedans!... L'eau, voyez-vous... ces grandes tendues noires qui
marchent... qui viennent on ne sait d'o, qui ont l'air de vouloir vous
emporter... a ne devrait tre permis qu' la campagne,  distance, loin
des villes... C'est pas franc, pas loyal... a monte, a descend... on
n'y comprend rien... Qu'on nous laisse donc tranquilles. Si nos
couverques la drobent un peu... y a pas de quoi crier... ni se dchirer
la poitrine. Au lieu de s'affliger pour a, on ferait joliment mieux de
rclamer contre les trams et le trolley qui nous dshonorent. Mais il
n'y a pas de danger!... On s'en prend  nous, les petits... parce qu'on
sait que nous sommes pauvres et pleins d'humilit... Et cependant,
monsieur... que les pouvoirs publics y pensent!... le jour o on nous
aurait rduits et o il n'y aurait plus de bouquinistes et de vieux
livres sur les quais... a serait la fin de Paris... On n'y viendrait
plus... J'espre bien ne pas vivre assez pour... _Il s'interrompit_.
Pardon. La _Femme juge par les grands crivains des deux sexes?..._
Deux vingt-cinq, madame. Deux francs, l? Pas la peine d'envelopper?

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



LES VOYAGES

        Voulez-vous remarquer, s'il vous plat, mon amour,
        Que, pour serrer nos coeurs l'un contre l'autre, pour
        Tracer avec mystre autour de nos deux mes
        Le petit cercle bleu de lumire et de flamme
        Dans lequel on veut vivre et mourir en s'aimant,
        Il nous manquait tous ces dcors dont les amants
        Universellement rajeunissent leurs rves?
        Intraduisibles ciels, inoubliables grves,
        Magiques horizons, prodigieux lointains,
        Bordighera des soirs et Naples des matins,
        Grottes servant d'abris, et, temples, de refuges,
        Musiques de Murcie et silences de Bruges,
        Glaciers bleus d'Engadine et bois noirs du Tyrol,
        Provence o le vent chaud se lamente en bmol,
        Vrone qui n'est qu'un concert de mandolines
        Et Rome qui n'est qu'un collier de sept collines,
        Sville qui s'veille et Sienne qui s'endort,
        Tous ces lgers, tous ces profonds, ces chers dcors
        Que l'amour, de tout temps, autour de l'amour dresse,
        Nous ne les avons pas! Ces ombres de tendresse,
        Ces soleils de Bosphore aux reflets perdus,
        Nos destins enlacs ne les auront pas eus!
        Il faut que vous sachiez, hlas! la diffrence,
        Et que, si j'avais pu vous sourire  Florence,
        Mon sourire aurait eu ce charme spcial
        Qui descend dans un coeur amoureux, lui fait mal,
        Mais qui prend, pour durer, la forme la meilleure.
        Ah, Dieu! si nous avions, une fois, vers cinq heures,
        Pu passer seulement--car un instant suffit--
        Sous cette pergola fameuse d'Amalfi!
        Si j'avais, quand ce sont des fleurs que je te donne,
        Pu te tendre un oeillet rose de Barcelone,
        Ou, quand c'est du beau temps que je voudrais t'offrir
        Un matin de juillet sur le Guadalquivir!
        Si, quand nous nous sentons tous deux d'humeur errante,
        Nous n'avions qu' sortir pour entrer dans Sorrente,
        Si, prenant ton poignet d'un geste familier
        Et faisant de ton bras la moiti d'un collier,
        Je t'emmenais chercher la fin d'un jour sans terme
        Dans la poussire d'or d'un faubourg de Palerme;
        Si la porte, l-bas, par o l'on sort du parc,
        Donnait directement sur la place Saint-Marc,
        Et si, dans l'ombre claire au pied du Campanile,
        Devant le grand lion et le grand crocodile,
        Je n'avais qu' te dire: Asseyons-nous, songeons! 
        Pour voir autour de nous quatre mille pigeons;
        Si, quelquefois, cessant de dire des paroles
        Et ne sachant plus rien que monter en gondole,
        Nous voguions doucement, les doigts par les doigts pris,
        Vers l'le de Ceylan ou celle de Capri;
        Si, d'autres fois, pousss par de plus folles brises,
        Nous nous aventurions, la main dans la main prise,
        Vers l'antique Liban aux cdres fabuleux;
        Enfin, si, nous tenant seulement par les yeux,
        Nous partions, sur la foi d'un seul regard qui dure,
        Vers ces climats lointains o l'on ne s'aventure
        Qu'investi d'un amour qui vous semble plus fort
        Que la glace, le feu, le dsert et la mort!
        Ah! si tous ces grands ciels pouvaient m'tre visibles!
        S'ils aidaient mon amour! Ah! s'il m'tait possible
        D'arracher des conseils  des beauts qu'on voit!
        Si, pour savoir comment une paule,  la fois,
        Peut tre langoureuse en demeurant hautaine,
        Je pouvais consulter l'acropole d'Athnes!
        Si, pour savoir comment un front doit se pencher,
        J'interrogeais la tour de Pise et son clocher!
        Si j'avais, pour garnir mes chapeaux de septembre,
        Tout le march aux fleurs du village de Cambre,
        Et, pour qu'un bout de voile au bord du ciel flottt,
        Si j'avais le vent bleu du pont de Galata!
        Comprends donc  quel point ce serait plus facile
        D'environner ton coeur si j'avais la Sicile
        Pour chanter avec moi, et la Hollande pour
        Me tendre une tulipe  chaque pleur d'amour!
        Ah! que j'aurais voulu, dans l'odeur des pastilles.
        Faire dgringoler des toffes qui brillent
        Chez un vieux marchand noir des Mille et une Nuits!
        Ah! que j'aurais voulu m'ajouter des pays
        Comme des ornements pour plaire  ta tendresse,
        Porter comme un bandeau la pleur de la Grce,
        Et, bijou le plus sr que mon got rencontrt,
        Comme un saphir le soir fonc de Sumatra!
        Ah! que j'aurais voulu me sentir soutenue
        Par la diversit du ciel et de la nue,
        Trouver chaque matin dans d'autres horizons
        De plus roses raisons de me donner raison,
        Et successivement posant sur mon visage
        Ces masques perdus que les beaux paysages
        Donnent au front qui les regarde en s'y perdant.
        Partir! nous en aller! huit jours! deux mois! trois ans!
        Oh! quitter des limons pour trouver des grenades!
        Voir des oiseaux de feu joncher des promenades;
        Savoir que lendemain veut toujours dire ailleurs;
        Faire presque semblant,  Rome, d'avoir peur
        Dans un dfil noir o l'on perdit les guides;
        Courir sur une plage o le sable a des rides,
        Et s'enfuir en laissant  la vague un soulier;
        Acheter des bouquets et puis les oublier;
        Prendre un sentier marqu par du bleu sur des roches;
        Compter des escaliers qui montent vers des cloches;
        Imaginer le ciel d'aprs un vieux couvent;
        Croire, au Japon, qu'on est dans un grand paravent;
        Etre  Naples, marcher doucement sur la route,
        Et recevoir au coeur ces refrains o, sans doute,
        Pour sembler plus mortel l'amour s'appelle _amor_;
        Etre  Madrid, revoir au fond d'un cadre d'or
        La lvre souriante et peut-tre profonde,
        Et rien qu'en la voyant crier: C'est la Joconde!
        Voir glisser tout le temps des arbres! Voyager!
        Changer de rive! et puis de rve! et puis changer!
        Suivre des grands chemins! Voir des petits villages
        O tremblent, au-dessus des balcons d'un autre ge,
        Des haillons cramoisis sur de noires maisons!
        Aller si loin qu'on croit s'chapper des saisons!
        Ne quitter les ibis, graves sur un pied rose,
        Que pour le Sphynx d'gypte avec lequel on cause!
        Enfin, trouvant au bord d'un ciel ou d'un octroi
        Le moyen de cesser une heure d'tre soi,
        Entendre le prnom dont on est appele,
        Et qui vous suit toujours comme une ombre parle,
        Devenir un son neuf chaque fois que, traduit,
        Il serait celui-l dans un autre pays!

        Il faut de tout cela, mon amour, qu'on se passe.
        Nous n'avons que les grands gents, la fort basse
        (Car ses arbres coups n'ont presque plus de bras);
        Nous n'avons que la Nive bleue, et, tout l-bas,
        Quelques petits points d'or, le soir, qui sont Bayonne.
        Sous un soleil, toujours le mme, qui rayonne,
        Et dont nous connaissons les soirs et les matins,
        Nous n'avons, par-dessus le vallon, pour lointain,
        Qu'un tout petit village, et dont nous voyons toutes
        Les mmes bonnes gens suivre les mmes routes;
        Et ce village, encore, avec son fin clocher,
        Les jours de vent du sud semble se rapprocher,
        Tellement il a peur de garder son mystre!
        Mais tout a ne fait rien; et le ciel et la terre
        Peuvent se contenter de tendre  notre amour
        Les plus simples des fleurs, les plus simples des jours,
        Notre amour n'en a pas demand davantage!
        Il nous suffit de rencontrer prs du village,
        Couple sombre avanant sur l'horizon vermeil,
        Les deux vieux douaniers qui portent leur sommeil;
        Il nous suffit de voir, collier de fruits qui bouge,
        Aux balcons de bois peint pendre les piments rouges,
        Et, chapelet de fleurs qu'on veut bien rpter,
        Les roses de l'hiver aprs celles d't.
        Notre amour ne veut pas sur la terre autre chose
        Que ce ciel, ce clocher, ces piments et ces roses,
        Car, entre ces lointains dont nul n'est inconnu,
        Notre amour est un beau petit enfant tout nu
        Qui ne s'ajoute rien d'trange ou de superbe,
        Qui vit de l'air du temps, s'habille avec de l'herbe,
        Rflchit dans les foins, cause avec les nons;
        Qui se coiffe de fleurs dont chacun sait les noms;
        Qui n'a, s'il veut cueillir des fleurs surnaturelles,
        Qu' se pencher sur l'eau de ses propres prunelles;
        Qui ne demande rien que d'tre encore un feu
        Parmi les autres feux de montagne; qui peut,
        Avec sa lvre rouge et sa tempe plie,
        Etre fou sans Espagne et beau sans Italie;
        Qui, sans avoir besoin d'un lac prs d'Annecy,
        Construit ses souvenirs sur l'eau qui tremble ici;
        Qui, sans avoir besoin des citronniers de Parme,
        Sur un simple baiser fait tomber quatre larmes;
        Qui monte jusqu'au ciel avec un peuplier;
        Qui, pour un toit portant des piments en collier,
        S'imagine avoir vu les tours de Pampelune,
        Et trouve le moyen, mme sans clair de lune,
        De marquer de deux noms l'corce d'un tilleul...
        Notre amour est un beau petit enfant tout seul.

ROSEMONDE GRARD.



LONGWOOD NE SERA PAS ABANDONN

L'motion qu'a provoque dans le public et dans la presse la vision des
premires ruines de Longwood, la pauvre maison o mourut l'Empereur
captif  Sainte-Hlne (voir notre numro du 15 novembre), vient d'avoir
son cho utile dans les milieux parlementaires. A la date du 6 dcembre,
en effet, M. Fernand Engerand, dput du Calvados, nous a adress la
lettre suivante que nous sommes heureux de publier:

Paris, le 6 dcembre 1913.

Monsieur le Directeur,

 _L'Illustration_ a signal, avec une patriotique indignation, l'tat
dplorable o l'incurie de l'administration avait mis,  Sainte-Hlne,
la maison et le tombeau de Napolon. Ds que j'eus pris connaissance du
pathtique article de M. Albric Cahuet, je me suis rendu aux Affaires
trangres o les faits signals me furent confirms, et le 10 novembre
je prsentai un amendement portant ouverture d'un crdit de 20.000
francs pour assurer, en l'le Sainte-Hlne, l'entretien du domaine de
Longwood, o mourut Napolon Ier.

 J'ai t assez heureux pour pouvoir obtenir l'adhsion de dputs
appartenant  tous les groupes politiques: MM. Maurice Barrs, Benazet,
amiral Bienaim, Jules Delafosse, commandant Driant, Lannes de
Montebello, Millerand, Henry Pt, Paul Boncoeur, gnral Pdoya,
Dominique Pugliesi, Conti, Raiberti, Joseph Reinach, Marcel Sembat, de
Villebois-Mareuil.

 Cette runion d'hommes si divers au point de vue politique nous permet
d'esprer que la cause nationale, que vous avez si noblement dfendue,
obtiendra l'assentiment de la Chambre.

 Veuillez agrer...

 FERNAND ENGERAND. 

Le rapporteur de la commission du budget, M. Louis Marin, dput de
Nancy, est tout acquis  l'amendement Engerand, dont les signataires,
nous le savons, esprent obtenir l'adhsion quasi unanime de la Chambre.
Ainsi s'affirmera qu'il s'agit bien l d'une oeuvre nationale et non
point d'une oeuvre de parti.

Le sacrifice demand est faible. Il est urgent. Les 20.000 francs
ajouts au crdit de 358.000 francs du chapitre 20 du budget des
Affaires trangres (Entretien des immeubles franais  l'tranger),
pourront sauver Longwood d'une ruine immdiate. Il est donc inopportun
de songer, ds maintenant, pour relever les ruines de Sainte-Hlne,
soit  une souscription publique qui, videmment, donnerait dix fois les
sommes ncessaires, soit--comme le proposait un de nos lecteurs bien
inspir-- une collecte entre tous les membres de la Lgion d'honneur.
Que l'tat s'acquitte lui-mme des devoirs de l'tat. Ce sera mieux,-et
plus digne.



L'INAUGURATION DU MUSE ANDR

Le magnifique muse du boulevard Haussmann, contenant les inestimables
collections lgues  l'Institut par Mme Edouard Andr, et dont notre
numro de Nol a rvl au grand public de _L'Illustration_ les
sensationnelles merveilles, est maintenant officiellement ouvert: lundi
matin, le prsident de la Rpublique l'inaugurait par une visite.

Guid par M. mile Bertaux, conservateur, il s'y attarda longtemps,
gotant en connaisseur clair, en rudit, en artiste, le charme et la
beaut de tant de chefs-d'oeuvre rassembls.

Dans la grande salle de la Renaissance, on prsenta  la signature du
chef de l'tat un registre, pos sur une vnrable table du seizime
sicle. Il y apposa sa signature, suivie de la mention de l'Acadmie
franaise.

[Illustration: M. Poincar au muse Andr, devant la fresque de Tiepolo.
Derrire le Prsident, M. mile Bertaux et M. Lon Brard.]



UN NOUVEAU GOUVERNEMENT

La semaine dernire, tandis que, tout aux soins de l'envoi et de la
distribution de notre numro de Nol, nous oubliions, pour des
proccupations d'art et de beaut, l'actualit souvent assez maussade,
survenait, en politique, un vnement qui produisit sur l'opinion une
impression pnible: mardi, le 2 dcembre, un vote de la Chambre
renversait le ministre Barthou, qui avait tant mrit du pays en lui
redonnant l'arme forte indispensable  sa scurit.

On discutait, depuis le vendredi prcdent, l'emprunt d'un milliard 300
millions jug ncessaire par le gouvernement. Au cours de ces sances,
les rudes alertes n'avaient pas manqu au ministre, de la part des
radicaux et des socialistes. M. Joseph Caillaux, notamment, lui avait
t un adversaire obstin. Pourtant, la veille encore de ce scrutin qui
l'obligea  dmissionner, M. Barthou avait remport,  force d'nergie,
un premier succs, en faisant accepter le principe de son projet. Cette
victoire allait avoir un lendemain funeste: mardi, la Chambre, par 290
voix contre 265, refusait d'accepter que les titres  mettre portassent
une mention garantissant contre tout impt l'immunit de la rente.

Le ministre quittait aussitt la salle des sances, salu d'un cri: A
bas les trois ans! C'tait M. Vaillant qui trahissait ainsi l'une des
raisons de l'animosit de l'extrme-gauche contre le gouvernement
qu'elle venait d'abattre. M. Louis Barthou, qui allait franchir le
seuil, se retourna et dit simplement: Vive la France! Deux politiques,
nettement, s'taient soudain dresses l'une en face de l'autre.

Les deux triomphateurs de cette journe--l'une des plus dplorables et
des plus nfastes que nous ayons connues, a crit le _Temps_--taient
M. Caillaux et M. Jaurs, incarnations des radicaux et des socialistes.
Le prsident de la Rpublique, dont le devoir tait, en cette
circonstance, particulirement difficile et lourd de responsabilits,
eut pourtant, aprs les habituelles consultations, la pense qu'on
pourrait former un cabinet de conciliation, de concentration
rpublicaine. M. Alexandre Ribot,  la suite d'une conversation avec M.
Caillaux, dut dcliner la mission que dsirait lui confier M. Raymond
Poincar d'assumer cette tche. M. Jean Dupuy,  son dfaut, l'accepta.
Mais les pourparlers qu'il engagea ne purent aboutir: sa courageuse
bonne volont se heurta  des oppositions,  des embches que le public
entrevit, devina sans les bien discerner, et dont il n'allait pas tarder
 connatre l'origine.

[Illustration: La salle des runions du bureau du Comit excutif du
parti radical et radical-socialiste.]

Pour la premire fois dans notre histoire politique, apparat nettement,
au dbut de cette crise, l'action d'une organisation dont l'existence
tait connue, mais dont le rle tait jusqu' prsent demeur sinon
occulte, du moins d'arrire-plan et de demi-lumire. Les journaux, les
hommes politiques, la dsignent couramment sous le nom de Comit de la
rue de Valois. Son titre exact est Comit excutif du parti radical et
radical-socialiste. C'est lui qui, tous ces derniers jours, a dict ses
volonts, donn l'investiture aux futurs ministres, ou, tout comme en un
conclave de Rome, prononc contre eux l'exclusive. C'est de lui
qu'mane le cabinet Doumergue, appel  recueillir la succession du
cabinet Barthou. Le prsident en est M. Joseph Caillaux lui-mme,
rcemment lu contre M. Camille Pelletan, et devenu, dans la nouvelle
combinaison, ministre des Finances.

[Illustration: M. Doumergue  son tlphone pendant les ngociations
pour la formation du ministre.]

Son autorit s'tend sur 800 membres environ, snateurs, dputs, ou
candidats ventuels, presque toujours,  l'une ou l'autre Chambre. Les
parlementaires sont membres de droit; il leur suffit d'adhrer au
programme du parti, qui vient d'tre refondu au Congrs de Pau, en
octobre dernier, et, plus tard, de verser une cotisation annuelle de 200
francs. Les autres membres sont lus, en assemble, sur prsentation de
listes tablies par les comits adhrents de province,  raison de deux
pour 250.000 habitants.

Ponde en 1901, le Comit excutif a pour mission de diriger la politique
et l'organisation du parti radical et radical-socialiste; d'excuter les
dcisions prises par le parti en ses congrs annuels; de veiller enfin 
la discipline.

[Illustration: Rue de Valois: l'antichambre du Comit.]

Il est administr par un bureau compos de 34 membres pris moiti parmi
les parlementaires, moiti parmi les socitaires libres. Au nombre des
personnalits notables du bureau actuel figurent MM. les snateurs
Trouillot, Perchot, Bepmale; MM. les dputs Bouffandeau,
Franklin-Bouillon, Ceccaldi, Peytral, Malvy, dsormais ministre du
Commerce dans le cabinet Doumergue.

Le temple o s'laborent les bulles, les monitoires, les encycliques du
parti, d'o partent ses anathmes et ses excommunications, n'est gure
imposant. C'est, au n 9 de la rue de Valois, au-dessus d'un restaurant,
un modeste appartement au troisime tage du vieux Palais Royal,--Palais
Egalit! Dans l'antichambre, o s'accroche le tlphone, trne, sur la
chemine, une Rpublique fleurie, toile, le col ceint de perles, la
gorge aimablement dvoile,--point trop farouche, enfin. La salle du
Conseil ouvre par des fentres carres--c'est l'tage en _mezzanine_ du
Palais--sur le jardin. Nul apparat dans cette pice qui voit, une fois
par semaine, le jeudi, se runir les Trente-Quatre: quelques
portemanteaux aux murs, quelques chaises cannes autour d'une table
recouverte d'un tapis de style vaguement Empire, et sur cette table deux
sonnettes, comme si le prsident avait parfois  faire tte  des
tumultes qu'un seul tintement ne saurait dominer.

Cette salle est demeure dserte jeudi dernier; la sance hebdomadaire
avait t dcommande: le nouveau ministre, en effet, se prsentait
devant les Chambres. C'tait, rue de Valois, fte chme.

[Illustration: S. Jacquier. M. Maginot. I. Malvy. M. Monis. M. R.
Renoult. M. Viviani. M. F. David. M. A. Lebrun. R. Pret. H. G.
Doumergue. M. Bienvenu-Martin. H. Caillaux. M. Mtin. M. Noulens. Le
nouveau Cabinet.--Manquent dans ce groupe MM. Raynaud et Ajam.]



UN CENTRE MONDIAL

Le sjour  Rome est particulirement prenant: la grandeur des souvenirs
qu'voque chaque ruine exalte les imaginations les plus pondres;
nombre d'artistes, de potes, de soldats, en contemplant l'troit espace
du forum, durent rver pour leur patrie cette puissance mondiale que,
seule, possda la ville des Csars. Un jeune sculpteur amricain fix 
Rome, M. Hendrik Christian Andersen, a fait un rve moins grandiose,
plus facile  raliser, croit-il, et auquel il a su donner une forme
concrte au prix d'un labeur digne d'admiration.

M. Andersen improvise une ville internationale, sorte de capitale de
l'humanit, o seraient centraliss les efforts destins  assurer tous
les progrs. Non content de nous en vanter la ncessit, il nous la
prsente dans une publication de grand luxe, magnifiquement illustre,
qui ne saurait tre achete, et qui n'est envoye qu' un groupe limit
d'hommes dignes et capables de s'intresser  un projet de ce
caractre. Cette oeuvre gigantesque occupa pendant dix ans trente et un
architectes, sous la direction de M. Ernest Hbrard, grand prix de Rome,
aid par son frre Jean Hbrard. Trois peintres et un ingnieur
compltaient une pliade qui nous offre aujourd'hui les plans
rigoureusement tudis des monuments nombreux et gigantesques devant
former le noyau de la cit future.

M. Andersen s'est rserv la partie sculpturale. Pour cette oeuvre
ultra-moderne, il a voulu, comme les architectes, adopter les formules
de l'art antique le plus pur; il nous propose une vingtaine de groupes
ou d'allgories o s'affirme, avec la foi exubrante de la jeunesse, un
talent digne de respect.

Le Centre d'art comprendrait un Temple de l'Art, une cole d'art, des
muses, un conservatoire de musique et de tragdie, etc.. Le musicien
prsenterait ses symphonies et ses opras, certain d'tre entendu et
impartialement jug; le dramaturge apporterait ses oeuvres, avec
l'assurance d'tre dignement mont et jou, une fois accept par un jury
international.

Dans le Temple de l'Art, on amnagerait une salle d'auditions
constituant en elle-mme un colossal instrument de musique, deux
galeries permanentes de sculpture, deux galeries permanentes de
peinture, et de vastes galeries pour les expositions temporaires. Ce
temple couvrirait un quadrilatre de plus de 250 mtres de ct, soit
une superficie de 60.000 mtres carrs. Bien petite chose encore  ct
de notre Louvre qui occupe prs de 200.000 mtres!

Dans le Centre olympique, ouvert aux athltes de toutes les nations, on
verrait un stade de 800 mtres de ct, et un natatorium o des statues
de 80 mtres, reprsentant l'homme et la femme dans toutes les
splendeurs de leur dveloppement physique, formeraient une porte de
leurs bras tendus et de leurs mains jointes.

Au milieu du Centre scientifique s'lverait la Tour du Progrs, en
acier revtu de marbre, entoure de quatre palais immenses destins aux
congrs internationaux.

Cette Tour, qui doit tre le chef-d'oeuvre de l'art de l'ingnieur,
repose sur une base circulaire au centre du square des Congrs
scientifiques. Elle s'lve  une hauteur de 320 mtres sur environ 100
mtres de largeur  la base. Les eaux de la Fontaine de Vie, qui
coulent d'une extrmit  l'autre de l'avenue des Nations, baignent ses
abords. On l'atteint en franchissant quatre ponts monumentaux qui
accdent  une terrasse formant le rez-de-chausse et o se dveloppe
une salle circulaire dont le plafond en coupole a 40 mtres de hauteur.

De ce rez-de-chausse, vingt-quatre ascenseurs conduisent  une seconde
terrasse sur laquelle s'ouvre une salle plus petite. Puis la Tour
s'lance d'un seul jet, offrant une quarantaine d'tages desservis par
seize ascenseurs, et qui pourraient tre affects  des ensembles
complets de bureaux.

Le soubassement de la Tour communique directement avec deux
embranchements du chemin de fer souterrain, dont trois stations
s'ouvrent sur le square des Congrs. Un de ces embranchements relie tous
les difices importants de l'ensemble du Centre Mondial; l'autre,  un
niveau infrieur, conduit  tous les quartiers de la ville et aboutit 
la Grande Gare.

Enfin, le sous-sol, de proportions colossales, serait consacr 
l'installation de machines typographiques assez puissantes pour excuter
la tche d'une Presse mondiale publiant des journaux, sans arrt et dans
des langues diverses. Des ascenseurs relient cette imprimerie  quatre
pavillons d'angle, hauts chacun de sept tages, qui servent de
contreforts  la masse de la Tour et qui offriraient des bureaux
particuliers aux dlgus de la presse de tous les pays.

Un groupe accessoire constituerait le Centre civique: six quartiers
bourgeois, construits en chiquier, comme en Amrique, et pouvant
contenir chacun de 100.000  120.000 mes, rayonneraient autour de la
zone administrative et commerciale, cette dernire un peu resserre,
pour la commodit des changes.

Le Centre Mondial serait plac sous un climat tempr, de prfrence au
bord de la mer, pour faciliter des randonnes vers tous les points du
globe.

Au dire de l'auteur, des sites propices abondent sur la cte de
l'Atlantique, entre Panama et la Nouvelle-Angleterre, nom sous lequel on
dsignait jadis la rgion o prosprent aujourd'hui New-York et Boston.
Les rives de la Mditerrane offrent galement des points favorables: en
France, prs de Frjus; en Italie,  l'embouchure du Tibre; en Espagne,
en Tunisie, en Tripolitaine. Si l'on prfre l'intrieur du continent,
on pourra choisir la Belgique, la Hollande, la Suisse; en France, M.
d'Estournelles de Constant prconise les environs de Pontoise.

Devant un tel projet, dont nous n'avons fait que rsumer les grandes
lignes, on ne sait s'il faut admirer davantage la foi gnreuse de
l'auteur ou le talent dpens par lui et par ses collaborateurs pour une
oeuvre qui ne nous parat gure susceptible de voir le jour dans un
avenir rapproch.

Ce n'est pas  notre poque de concurrence intensive que les
gouvernements consentiront  aliner les bnfices de leur activit
propre, dans une branche quelconque, au profit d'une cit cosmopolite
cre hors de leurs frontires. D'ailleurs, si une telle centralisation
parat difficile  raliser, ses avantages restent fort discutables. Au
point de vue commercial et conomique, par exemple, on ne saurait, par
une simple organisation administrative, ft-elle internationale,
modifier les courants crs au cours des sicles  la faveur des
situations gographiques, de la rpartition des matires premires et du
dveloppement industriel des divers pays. Quant  la centralisation
artistique mondiale, elle aurait pour consquence d'engendrer une
formule banale faisant rapidement disparatre le gnie de chaque race.

D'ailleurs,  quoi bon cette cration: Paris n'est-il pas, ne sera-t-il
pas encore longtemps, et toujours, esprons-le, comme centre
scientifique et centre d'art, ds lors, comme centre mondial, _the beast
in the world?_

F. HONOR.

[Illustration: Une tour de 320 mtres, en acier revtu de marbre,
projete pour une ville hypothtique, la cit du Centre Mondial]



[Le lieutenant Schadt, qui fit arrter les magistrats de Saverne.]

LES EXPLOITS DE LA PETITE GARNISON

Les Allemands, sans doute, ont t les premiers surpris du
retentissement si grave que viennent d'avoir, au Reichstag et dans toute
l'Allemagne, les incidents de Saverne. Il y a, semble-t-il, quelque
chose de chang dans la manire allemande de concevoir le respect de la
dignit individuelle et de la fiert d'une race. Les exploits de la
petite garnison d'Alsace ont port un coup imprvu et peut-tre dcisif
 la toute-puissance du colosse militaire. Le rgime de la botte
allemande a t blm par le peuple allemand lui-mme. Le pouvoir
personnel, le cabinet imprial, a t atteint par le vote qui a frapp
le chancelier, et des voix, de grandes voix qui ont t entendues par
toute l'Europe, ont dclar, au Reichstag, que le rgime d'arbitraire et
de vexation n'avait pas l'approbation du pays et que nulle part, en
aucune circonstance, l'arme n'tait au-dessus de la loi.

Il faut bien reconnatre aussi que rarement le bon sens d'un peuple eut
lieu d'tre exaspr par autant de gestes odieux et de maladresses
accumules. Nous pouvions croire, lorsque, dans notre numro du 22
novembre, nous reproduisions les portraits, dsormais historiques, du
lieutenant von Forstner et du colonel von Reutter, que les incidents,
alors connus--l'injure aux Alsaciens, traits de _wackes_ ou voyous,
l'insulte au drapeau franais et  la lgion trangre, les mesures
inadmissibles prises par le colonel von Reutter contre la population
civile de Saverne--n'auraient d'autres suites que de promptes sanctions,
opportunment venues d'en haut, de Strasbourg ou de Berlin. Mais,  la
stupeur gnrale, en de comme au del du Rhin, les choses se passrent
tout autrement. La petite garnison poursuivit ses exploits et le
lieutenant von Forstner, ni dcourag, ni blm, continua, avec
l'approbation de son colonel et vraisemblablement du chef du 19e corps
d'arme, le gnral von Deimling, d'exasprer, par son attitude, par ses
gestes, par sa seule prsence, une population rpute depuis des sicles
pour son trs paisible caractre.

[Illustration: L'adjudant Baillet, contraint de quitter l'arme aprs
quatorze ans de service.]

[Illustration: Le gnral von Deimling, commandant du XVe corps 
Strasbourg.]

[Illustration: Mme Lvy (76 ans), qui fut brutalise chez elle par les
soldats.]

[Illustration: Charles Blank, l'infirme frapp d'un coup de sabre par le
lieutenant von Forstner.]

LES VNEMENTS DE SAVERNE

[Illustration: Le sergent Hflich, qui offrit trois marks pour la peau
d'un Alsacien.]

Et d'abord on avait,  Saverne, la certitude que les paroles
outrageantes reproches au lieutenant von Forstner avaient bien t
prononces par lui. Douze recrues en avaient tmoign,  la grande
fureur de l'autorit militaire qui avait vu, dans cette indiscrtion,
une manire de complot de caserne et qui, en attendant d'autres
sanctions plus dures, avait chang de garnison les soldats alsaciens et
mis d'office  la retraite l'adjudant Baillet, malgr ses quatorze ans
de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu
qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner
et-il t sage en vitant, en ces circonstances, de paratre dans les
rues de Saverne. Il s'y montra nanmoins, mais avec une escorte, quelque
peu ridicule, de quatre hommes arms, qui l'accompagnrent partout, au
restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des
gamins--comme en tous pays--ne manqurent point de suivre les soldats et
se rjouirent, sans discrtion, de voir un herr lieutenant aussi bien
protg. Leur rire, ce rire d'Alsace qui dplat si fort aux immigrs,
exaspra M. von Forstner et ses camarades. Une premire fois, le 26
novembre au soir, un lieutenant du 99e, nomm Schadt, en revenant d'un
banquet d'officiers, avec l'invitable von Forstner, avait fait sortir
la garde de la caserne pour arrter les gens qui riaient sur le passage
des officiers: d'o l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un
paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-prfet fit
remettre en libert dans la soire. Mais cette sorte d'agression
prludait  des vnements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les
7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec
son escorte de soldats, retrouva du mme coup son cortge de gamins,
qui, de plus en plus fort, criaient  la chien-lit. Le lieutenant Schadt
fit aussitt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel
von Reutter, accouru, ordonna lui-mme aux tambours de battre la charge.
Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre
ou cinq paisibles badauds sur lesquels se rurent les soldats. Huit
hommes envahirent mme, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine,
firent irruption dans l'appartement occup par un menuisier nomm Lvy
qu'ils arrtrent aprs avoir brutalis de la faon la plus odieuse sa
mre, une octognaire infirme qui, peut-tre, avait ri. Mais cet
exploit ne devait tre ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en
effet, les juges de Saverne et le procureur imprial sortaient du palais
de justice, aprs une audience prolonge. Le lieutenant Schadt, qui
avait organis la chasse  l'homme, fit arrter le procureur imprial
lui-mme et l'un des juges, malgr leurs vhmentes protestations. Ces
prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce
fait, inou, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De
paisibles citoyens, cette nuit-l, des enfants, couchrent dans les
locaux disciplinaires, tandis que se prparaient les protestations
indignes que, ds le lendemain, le prsident du tribunal et le corps
municipal tlgraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le
second au Reichstag.

[Illustration: M. Lucien Kahn, arrt pour avoir ri.]

[Illustration: Le lieutenant von Forstner sortant du bureau de tabac
devant lequel l'attendait son escorte.--_Instantan R. Weil, pris  4
heures du soir._]

[Illustration: Une patrouille sortant de la caserne, ancien chteau de
Rohan. _Phot. A. Merckling._]

[Illustration: Le conseiller de justice Kalisch, qui fut arrt, le
conseiller Beemelmans et un de leurs amis.]

La dpche de la municipalit de Saverne rclamant la protection des
lois pour la population civile contre les excs des militaires fut lue
au Reichstag, le 1er dcembre, par le prsident Kaempf au milieu d'une
motion profonde. Le groupe des dputs alsaciens-lorrains prit texte de
cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce
jour-l, de rpondre qu'une enqute tant ouverte il fallait en attendre
le rsultat. Or, voici que, le lendemain mme de cette prise de contact,
une singulire nouvelle vint mettre le comble  l'exaspration des
dputs. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet nergumne,
comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matine, au
cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, bless  la tte 
coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le
rapport officiel disait que des gamins avaient entour les soldats dans
la traverse de Dettwiller,  l'ouest de Saverne, et que le lieutenant
avait d leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les
enfants, plus agiles, avaient chapp aisment, gaiement. Et, sans doute
pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce mme
discernement qui leur avait fait arrter un procureur imprial--taient
tombs sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui,
nanmoins, se dbattit comme un diable. Eut-il un geste menaant? On ne
sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de
certain, c'est que le terrible lieutenant n'hsita pas  se servir de
ses armes contre cet homme dsarm, et le malheureux infirme fut
conduit, la tte en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit
aussitt sous sa protection.

[Illustration: LES JOURNES TROUBLES DE SAVERNE.--Lecture publique de
la proclamation de la municipalit, recommandant aux habitants de
s'abstenir de toute manifestation et de rester chez eux le soir
venu.--_Phot. A. Dahlet._]

[Illustration: Le lieut. von Forstner. Une promenade du lieutenant von
Forstner dans les rues de Saverne.]

Le lendemain 3 dcembre, au Reichstag, en d'loquentes protestations, M.
Fehrenbach, dput du centre, aprs avoir parl du prjudice moral
norme caus par ces incidents  l'empire, affirma que si jamais
L'autorit militaire devait l'emporter sur l'autorit civile, c'en
serait fini de l'Allemagne; et M. von Calker, dput national-libral
et professeur  l'universit de Strasbourg, dclara que tous les
rsultats obtenus par la politique de rconciliation en Alsace-Lorraine
taient dsormais fichus. La rponse embarrasse du chancelier,
l'attitude ddaigneuse du ministre de la Guerre, accrurent l'irritation
trs gnrale de l'assemble, et, le 4 dcembre, dans ce pays au rgime
presque absolu, et dont le peuple est le plus militariste du monde, on
vit les nationalistes et les centristes s'allier aux radicaux et aux
socialistes pour exprimer  une immense majorit (293 voix contre 54), 
propos des incidents militaires de Saverne, leur mfiance envers le
chancelier de l'empire.

[Illustration: LA SANCTION DES INCIDENTS DE SAVERNE.--Le dpart du 99e
d'infanterie pour les camps de Bitche et de Haguenau. Le rgiment se
dirige vers les quais d'embarquement ou l'attendent deux trains
spciaux.--_Phot. A. Merckling._]



[Illustration: L'empereur et le chancelier.]

[Illustration: Le comte de Wedel et M. de Bethmann-Hollweg.]

[Illustration: Les gnraux von Deimling et von Linker.]

A DONAUESCHINGEN: LES TTE-A-TTE DANS LE PARC

Il a t dit, et par les personnages les plus autoriss, que le
chancelier avait reu des dpches de l'empereur ordonnant d'accorder
certaines satisfactions  la population de Saverne et que, las ou
malade, il avait nglig de communiquer ces documents au Reichstag. Mais
il apparat surtout que le chancelier, qui et pu refuser de rpondre
aux interpellateurs sur des actes qu'il ne contresignait pas: les ordres
du cabinet militaire, accepta de dfendre la mauvaise cause et laissa
les coups s'abattre sur lui pour ne point dcouvrir son souverain. Le
chancelier perdit la bataille. Mais l'empereur, demeur thoriquement en
dehors de la querelle, pouvait esquisser, ds lors, le geste
d'apaisement et, de fait, au chteau de Donaueschingen--o il
villgiaturait, comme en 1908, chez son ami, le prince de
Frstenberg--aprs avoir eu une conversation, dont le dtail serait bien
intressant pour l'histoire, avec M. de Bethmann-Hollweg, le comte de
Wedel, statthalter d'Alsace-Lorraine, et le gnral von Deimling,
Guillaume II dcida que la garnison de Saverne serait transfre
jusqu' nouvel ordre aux champs de manoeuvres de Bitche et de Haguenau.

[Illustration: Le colonel du 99e et Mme von Reutter attendent le rapide
de Strasbourg.]

L'ordre de dpart, parvenu dans la journe du 5 au colonel von Reutter,
fut tenu secret hors de la caserne, mais on devina,  l'motion des
femmes d'officiers et de sous-officiers, les prparatifs du grand
dplacement. Le chef de gare fut avis d'avoir  former d'urgence deux
trains spciaux.

Et le samedi C dcembre,  deux heures de releve, par un temps gris et
glacial, les bataillons du 99e vacurent Saverne, tristement, malgr la
musique, qui jouait des airs appropris: Je suis Prussien,
L'Allemagne avant tout, etc. Le colonel, escort de quatre gendarmes,
avait prcd ses hommes  la gare. Le lieutenant von Forstner ne parut
point dans le dfil du dpart. Et, dans les avenues ruisselantes, 
peine quelques Wackes, corrects et silencieux, regardaient la petite
garnison qui, dans la boue froide et sous la neige fondue, s'en
allait...

ALBRIC CAHUET.

[Illustration: LES CONFRENCES DE DONAUESCHINGEN ET LEUR RSULTAT.--Le
99e rgiment quitte Saverne, musique en tte.--_Phot. A. Merckling._]



[Illustration: Carpentier (culotte blanche); Wells (culotte noire).]

[Illustration: Carpentier place un terrible doubl  l'estomac.]

[Illustration: Wells pli en deux aprs le coup.]

[Illustration: Carpentier regarde Wells tendu pendant les dix secondes
qui dcident sa mise hors de combat.]

[Illustration: Aprs le _knock out_ prononc par l'arbitre, Carpentier
se penche le premier pour secourir son adversaire abattu.]

[Illustration: Carpentier veut serrer la main de son adversaire, qui
n'est pas encore revenu  lui.]

[Illustration: Carpentier port en triomphe par ses seconds et Wells
soutenu par les siens.]

SEPT PISODES D'UNE GRANDE VICTOIRE FRANAISE EN BOXE ANGLAISE

LE MATCH CARPENTIER-WELLS

Si le match sensationnel qui, cette semaine, a mis aux prises, 
Londres, Georges Carpentier et Bombardier Wells, a suscit en France
l'intrt toujours accord aux rencontres de cet ordre, il n'est pas
exagr de dire qu'il a eu, pour nos voisins, l'importance d'un
vnement national, o la rputation britannique, en matire de boxe,
tait engage. Il offrait au champion anglais, battu  Gand, en juin
dernier, par Carpentier, qui, prcdemment, avait triomph tour  tour
de Young Josephs, de Jim Sullivan et de Bandsmann Rice, l'occasion d'une
revanche solennelle; et il a, au rebours des esprances ardemment
manifestes de l'autre ct du dtroit, consacr la science
pugilistique, le sang-froid, l'audace du Franais.

Le combat a eu lieu, lundi dernier, sur le ring du National Sporting
Club, devant une assistance fort lgante et choisie; il suffit
d'indiquer que le prix des places allait de 75  250 francs. Nos
photographies voquent les pripties de la lutte, qui fut
singulirement rapide. Carpentier, plus brillant que jamais, impatient
de vaincre, la conduisit avec prestesse, prenant immdiatement
l'offensive, harcelant son adversaire dans un incessant corps  corps.
Un doubl  l'estomac branlait bientt Bombardier Wells, qui,
durement atteint, se repliait sur lui-mme; Carpentier, aprs s'tre un
peu recul, le frappait au menton, et l'abattait d'un dernier coup 
l'estomac. En 73 secondes, le champion d'Angleterre, plus g de cinq
ans que le ntre, et plus lourd de 10 kilos, avait t mis _knock out_.

Aprs un moment d'tonnement, de consternation lgitime, les
spectateurs, sportsmen avant tout, acclamrent le vainqueur, qui dut
apparatre au balcon du club, salu par une foule enthousiaste.



[Illustration: A Ada-Bazar: la foule autour de l'appareil.]

[Illustration: A Konia: Daucourt s'entretenant avec le grand chef des
derviches tourneurs.]

[Illustration: A Konia: les lves des coles franaises, avec leur
drapeau et leur fanfare; prs de l'aroplane, le pre Gaudens.
_Photographies H. Roux._]

PARIS-LE CAIRE EN AROPLANE

Pauvre Daucourt! Aprs des prodiges de courage et d'endurance, ayant d
braver trop souvent des conditions atmosphriques qui lui faisaient
courir les plus grands dangers, il avait presque franchi le massif du
Taurus. Malgr le bris de son appareil, il pouvait esprer qu'aucun
autre Franais volant dans son sillage--pas plus Bonnier que
Vdrines--ne planerait avant lui au-dessus des Pyramides. Mais les
gardiens de son monoplan, qu'il aurait t facile de rparer, l'ont
laiss brler; et, malgr son dsir ardent de ne pas arrter un si bel
effort, la Ligue nationale arienne, dont les ressources sont limites,
renonce  l'envoi d'un nouvel appareil. Le transport en grande vitesse,
par chemin de fer, de Paris  Eregli, coterait prs de 20.000 francs!

Nous avons reu de M. Roux, compagnon de voyage de Daucourt, de
nouvelles notes accompagnes de photographies, les dernires sans doute.
Nous reprenons ce journal de route  Podima, dernire escale des
voyageurs avant Constantinople. (Nous renonons  publier les vues
prises au-dessus de la Corne d'Or et du Bosphore; embrumes, elles
donnent une ide trop vague de ce panorama merveilleux.)

Le 8 novembre, aprs djeuner, escorts par tous les habitants de
Podima, nos compatriotes descendent vers la plage, et bientt le
monoplan s'envole. Le vent arrire est assez fort; pendant une centaine
de mtres, il rabat l'appareil  10 mtres  peine au-dessus de l'eau.
On monte ensuite, assez rapidement, le long de la cte, et, au bout de
dix minutes, on vogue  1.000 mtres au-dessus du lac Derkos.

... La nature du terrain reste la mme; collines recouvertes par
endroits de petits bois ou de broussailles fort peu propices  un
atterrissage.

 A 3 h. 1/2 nous allons droit sur Hademkeuiet nous distinguons
parfaitement la mer de Marmara. A notre gauche merge peu  peu de la
brume, sur une tendue telle que nous doutons d'abord, la ville si
impatiemment dsire et qui termine la premire partie de ce long
voyage.

 Stamboul, Pra, Scutari, ne forment  nos yeux qu'une immense
agglomration trs blanche et trs confuse de palais et de mosques aux
minarets lancs. Nous dominons  la fois la mer Noire, le Bosphore et
la Marmara. Par-dessus tout cela un soleil clair, mais dont l'automne
adoucit l'clat. Nous oublions toutes les difficults vaincues par la
tnacit de Daucourt, et nous jouissons d'un spectacle merveilleux que
n'ont jamais contempl les empereurs de Byzance.

 Un grand hangar se dtache nettement sur le sol, au milieu du champ
d'aviation de San Stefano. Daucourt arrte le moteur et, sans bruit,
nous descendons en une glissade folle vers le point dsign qui marquera
notre dernier atterrissage sur la terre d'Europe. Alors c'est
l'enthousiasme de plusieurs centaines de compatriotes et d'amis ottomans
qui crient Vive la France, comme si tout le gnie de notre race tait
reprsent par l'arrive de ces quelques morceaux de bois et de toile
auxquels nos ingnieurs ont donn les ailes et le coeur d'acier qui les
animent. On acclame notre pays: c'est la seule rcompense que nous
avions dsire.

 Mme Bompard, qui tait venue trois jours de suite nous attendre  San
Stefano, est la premire  nous accueillir. Elle s'ingnie  rendre des
plus agrables notre court sjour  Constantinople; c'est sous sa
conduite que nous visitmes Stamboul et ses merveilles.

Mais que de tristesses en ce beau pays:

... Toute la campagne environnant Constantinople est encore encombre
de camps o couchent sous la tente, malgr la saison avance, des
milliers de rservistes non librs ou mme des malades en observation.
Le spectacle le plus dsolant est, sans contredit, le dfil
interminable des voitures sur la route d'Andrinople. Les pauvres gens
qui avaient fui en Asie  l'approche des Bulgares repassent maintenant
le Bosphore et reviennent chez eux sans espoir de trouver leur foyer
encore debout. Car la Thrace est si dvaste que dans nombre de villages
les neuf diximes des maisons sont compltement dtruites.

[Illustration: Le dpart de Konia: le pilote Daucourt tant dj  son
poste, le passager, M. Roux, met l'hlice en mouvement, puis se hte de
monter sur l'appareil qui commence  rouler pour prendre son
vol.--_Instantans de m. du Jeu._]

M. Roux s'tend longuement sur l'influence que nous possdons 
Constantinople, sur la diffusion de notre langue dans toutes les classes
de la socit, sur l'estime et l'amiti que les Turcs manifestent pour
la France.

On en jugera, d'ailleurs, par la lettre suivante que lui remit Djemal
bey, au moment du dpart:

Le soussign, gouverneur militaire de Constantinople et commandant par
intrim le premier corps d'arme, colonel Djemal bey, prsente M.
Daucourt et son compagnon, M. Roux, qui ont entrepris le raid
Paris-Constantinople-Le Caire,  tous les fonctionnaires civils et
militaires et  tous les officiers chargs du maintien de l'ordre. Ce
sont deux hros qui se sacrifient pour la science, et ces deux courageux
et intrpides Franais sont des amis sincres des Ottomans. Sur quelque
point de l'empire qu'ils se trouvent, qu'on leur donne toutes facilits,
et qu'on leur complte tout ce qui leur manque. J'ordonne donc  tous
les agents 'de la force publique qu'on leur accorde aide et protection
avec les gards dignes d'eux.

[Illustration: Les monts Hadji Dagh,  l'ouest de la ville de Karaman.]

Nos voyageurs quittent San Stefano le 15 novembre  3 heures du soir,
escorts jusqu' Scutari par deux aviateurs ottomans:

... Cette fois nous passons  faible hauteur et sur Stamboul mme. Les
ruines des anciens murs de Byzance se dtachent nettement, et, si le
spectacle est moins grandiose que celui qui s'offrit  notre arrive,
par contre nous distinguons la ville dans ses moindres dtails. Pendant
que nous approchons de la cte d'Asie, je me retourne souvent pour voir
encore Constantinople qui fuit dans la brume. Voici les les des
Princes, puis le golfe d'Ismid; de chaque ct se dressent les premires
montagnes d'Anatolie, fort irrgulires, au milieu d'une campagne trs
cultive, du moins prs de la mer.

 A 3 h. 15 nous passons encore au-dessus d'un camp d'un millier de
tentes; un peu plus tard, nous laissons sur notre gauche Ismid,
l'antique Nicomdie, et nous apercevons dans le port trois vieilles
frgates datant au moins d'un demi-sicle. Nous devons viter que la
nuit nous surprenne dans les dfils de Biledjik, et,  1 heures, nous
atterrissons  Ada-Bazar, dans un mauvais champ labour. C'est la cohue
habituelle jusqu' ce que le gouverneur Haliss bey nous emmne dans sa
voiture  l'htel. Nous trouvons ici comme partout le mme accueil
charmant et l'hospitalit turque lgendaire.

 Haliss bey a mis un landau  notre disposition, et nous ne sortons que
suivis par deux officiers qui assistent  tous les dners o nous sommes
convis. Nous prfrerions flner  pied, mais le temps pouvantable qui
nous retient ici nous oblige  prendre la voiture, et les rues sont si
mal paves que nous devons nous cramponner aux portires pour ne pas
tomber les uns sur les autres.

[Illustration: Le mont Kara Dagh, au nord de la ville de Karaman.]

Nos compatriotes prennent contact avec la population armnienne au cours
d'un dner que leur offre Aram Nigorossian, directeur de l'cole
centrale, sous la prsidence de l'archevque d'Ismid, Mgr Stepannos. Et,
durant leur sjour forc  Ada-Bazar, on rivalise de zle pour leur
faire comprendre la question armnienne.

L'arrive de l'aroplane a, d'ailleurs, produit une grande sensation
dans toute la province.

...Des paysans viennent de trs loin pour voir notre Borel qui fait
triste figure sous la pluie au milieu de la boue dont il aura
grand'peine  sortir. Nous avons recouvert le moteur, l'hlice et le
fuselage avec de grandes bches, mais les ailes sont submerges d'eau
depuis trois jours. A quelques pas, sous une petite tente, s'abritent,
faisant un peu de feu pour se rchauffer, les trois soldats qui gardent
notre appareil.

 Nous ne voyons toujours pas les sommets des montagnes que nous devons
survoler, tant les nuages sont bas. Impossible de partir dans de telles
conditions. Le vent n'est rien en aviation  ct du brouillard, surtout
en pays de montagnes, car nous pouvons nous trouver subitement dans la
brume et perdre la direction. A la vitesse de 100 kilomtres  l'heure,
il sera impossible au pilote d'viter  temps le premier obstacle,
montagne ou fort, qui se dressera tout  coup devant nous.

Enfin, le 24 novembre, le temps se lve; le monoplan s'envole vers Konia
o il est attendu depuis trois jours.

[Illustration: Eregli et la chane du Taurus couverte de neige, vus du
monoplan de Daucourt et Roux  1.800 mtres de hauteur.--_Photographies
H. Roux._]

[Illustration: L'appareil de Daucourt aprs l'accident d'atterrissage.]

[Illustration: Le lendemain matin aprs l'incendie.]

LE RAID PARIS-LE CAIRE DE DAUCOURT ET ROUX INTERROMPU A BOZANTI PAR LA
DESTRUCTION DE LEUR APPAREIL.

... Le Pre Gaudens, suprieur des Assomptionniste est  la tte de sa
fanfare et de ses trois cents lves, les coles turques forment
elles-mmes un cortge pittoresque. Les banques, les boutiques, toutes
les maisons sont fermes. Le grand _Tcherili_, descendant des sultans
heldjacides, chef religieux des derviches tourneurs, et qui a conserv
la prrogative de ceindre le sabre du sultan le jour du couronnement,
est venu au-devant de nous avec une dlgation de derviches tourneurs et
de hodjas. Nous sommes reus par M. de Tcherkavsky, consul de Russie,
qui remplit les fonctions de consul de France et de six autres nations.
Ici, encore, tout le monde parle franais.

Le lendemain,  dix heures, dpart aux accents de la _Marseillaise_ et
de l'hymne russe jous par les lves du pre Gaudens. Les voyageurs
aperoivent bientt  l'horizon la ligne neigeuse qui dessine les hauts
sommets du Taurus. Laissant  gauche le mont Kara Dagh, isol sur le
plateau, ils passent au-dessus de la ville de Karaman, et,  midi, ils
descendent  Eregli.

... On nous raconte des choses bien amusantes. En nous apercevant au
loin, des femmes armniennes se mettent  genoux et chantent des
cantiques en se frappant la poitrine. Un vieux prtre turc fend la foule
en s'criant: Je veux voir les hommes qui descendent du ciel. Un
fonctionnaire morigne le populo qui l'entoure: Voil comment sont les
Franais; ils travaillent, ils aiment la science et ils aiment  voler
comme les oiseaux. Vous, vous tes paresseux et c'est pourquoi vous ne
savez encore que marcher comme les animaux.

M. Roux quitte alors son compagnon pour gagner Adana en chemin de fer et
en voiture. Daucourt veut monter  3.000 mtres pour franchir le Taurus;
comme il est dj charg de 160 litres d'essence, il lui est impossible
de garder son passager.

A la station de Kiilek, M. Roux apprend la chute de l'aviateur. Ce
dernier le rejoint le lendemain  Adana, ayant fait la route, partie 
cheval, partie sur une autodraisienne mise  sa disposition par un
Allemand aimable, M. Hausba, ingnieur en chef de la ligne de chemin de
fer.

Daucourt raconte ainsi son accident:

Le ciel tant brumeux autour d'Eregli, il demanda tlgraphiquement 
plusieurs stations des renseignements sur l'tat atmosphrique. Les uns
lui signalrent le vent du sud, d'autres celui du Nord. Le temps
devenant plus clair vers midi, il partit et s'leva graduellement 
2.500 mtres. En approchant de Bozanti, les nuages enveloppaient les
sommets autour de lui et il dut songer  descendre. Le vent soufflait en
sens contraire de deux valles se coupant  angle droit; pris dans une
vritable tornade, oblig d'atterrir sur un petit espace encombr
d'arbres, il arriva au sol avec une vitesse telle que son aile gauche
coupa le sommet d'un arbre, et l'entrana avec l'appareil qui s'arrta
une vingtaine de mtres plus loin, assez endommag.

Mieux qu'aucune description, les photographies montrent les difficults
de l'atterrissage sur cet troit espace de terre sem de cailloux,
piquet d'arbres, encercl de tous cts par les montagnes. On ne peut
cependant qu'admirer la chance ou l'habilet de Daucourt pour avoir
trouv un sol relativement si favorable dans la rgion
extraordinairement abrupte des _Portes de Cilicie_. Ces dfils sauvages
ne se trouvent point au coeur du Taurus; ils sont situs sur le versant
sud, dans les derniers contreforts du massif, sur la route de Bozanti 
Adana, dont M. Roux fit une partie en voiture.

Comme nous le disions en commenant ce compte rendu, et comme
l'indiquent nos photographies, le monoplan tait fort rparable,--en
trois jours, nous crit M. Roux. Mais les gendarmes chargs de le garder
pendant la nuit se firent remplacer par un paysan qui, probablement,
alluma du feu pour se rchauffer et s'endormit. Car ce pauvre homme fut
lui-mme surpris et fort maltrait par l'incendie. Et, vers 8 heures du
matin, on vint annoncer au malheureux pilote que son appareil achevait
de brler. Il fut d'autant plus navr qu'il avait cd, en quelque sorte
malgr lui,  l'insistance des gendarmes, auxquels il et prfr un
homme de confiance pay par lui-mme.

                                    *
                                   * *

Quels que soient les regrets, fort comprhensibles, des deux intrpides
voyageurs qu'une vulgaire question matrielle empche d'achever leur
raid magnifique, ils pourront se vanter, l'un et l'autre, d'avoir fait
preuve d'une valeur et d'une habilet exceptionnelles; et, s'ils doivent
renoncer  la joie de se voir acclamer  Jrusalem et au pied des
Pyramides, ils garderont un doux et glorieux souvenir de leur randonne
sur cette terre d'Asie Mineure o, les premiers, ils ont fait descendre
du ciel les couleurs franaises.

Nous avons dit  plusieurs reprises  quel point Daucourt et son
compagnon taient frapps du degr que, du Bosphore au Taurus, atteint
la culture franaise La petite pice de vers que nous recevons d'Adana
en est la preuve la plus loquente, la plus agrable  accueillir, que
nous puissions souhaiter. L'auteur, M. Hrand Sarian, fut boursier du
gouvernement ottoman  Paris. On n'en est pas moins dlicieusement
surpris de voir un habitant de la lointaine Adana exprimer dans le plus
pur franais et avec toute la chaleur communicative de l'me orientale
ses sentiments pour la France:


                          A DAUCOURT

        Nous sommes les gradins de l'antique Orient,
        Que gravit chaque jour le beau soleil levant;
        De la Turquie il porte un salut  la France,
        Qui laisse en notre coeur si douce souvenance!

        Nous sommes les enfants de ce vieux Paradis
        Dont les livres anciens ont savamment dcrit
        Les vastes horizons et l'opulente flore,
        O les yeux pleins de rve ont besoin de se clore...

        C'est l que, tout lger, Daucourt descend des cieux
        Aprs avoir frl la demeure des dieux!
        Soyez le bienvenu, hros qui portez l'me

        De cette Nation que la pense enflamme
        De se lancer toujours, ivre de libert,
        Vers le Progrs sans fin, but de l'Humanit.

                                      HRAND SARIAN.
        _Adana, 26 novembre 1913._


                                     *
                                    * *

Tandis que Daucourt tait en panne  Bozanti, ses deux mules, Vdrines
et Bonnier, partis de Paris aprs lui, et plus favoriss par le temps,
semble-t-il, parvenaient sans incident  Constantinople, ayant suivi une
voie un peu diffrente.

Vdrines arrivait  Sofia le 3 dcembre  8 heures du soir, ayant
couvert en trois heures l'tape Belgrade-Sofia (380 kilomtres). Le
lendemain, au champ d'aviation militaire, il recevait la visite du roi
Ferdinand qui s'entretint longtemps avec lui.

Vingt-quatre heures plus tard Vdrines rejoignait Bonnier 
Constantinople. Les deux aviateurs se prparent  partir ensemble pour
le Caire, non comme des rivaux, mais unis dans l'amour de la France.
Du Caire, Vdrines, qui voyage seul, se propose d'atteindre l'Australie
par Bombay et Singapore.

Bonnier emmne  bord son mcanicien; nous esprons recevoir de lui des
clichs faisant suite  ceux de M. Roux.

[Illustration: A Sofia: le tsar des Bulgares interrogeant Vdrines sur
ses projets de raid vers le Caire.--_Phot. Thvenet._]



[Illustration: SCNES DE LA RUE PARISIENNE.--Une mode turque.]

A ct des grandes transformations qu'elle impose dans le costume
fminin, des rvolutions de l'lgance qu'elle dict, la Mode se plat
parfois  de menus changements, qu'il convient de considrer sans
gravit; et ses lgers caprices introduisent, de temps en temps, une
nouveaut imprvue dans ce qu'on pourrait appeler les accessoires de la
toilette, le manchon, le sac, l'pingle  chapeau, voire le lacet du
soulier et la couleur du bas de soie. Aujourd'hui, ils s'en prennent 
la voilette. On ne faisait gure attention  elle, tant elle se portait
gnralement discrte et fine,  moins qu'elle ne se portt point du
tout. Et voil qu'elle prtend cacher une partie du visage, le menton,
la bouche et le nez, pour laisser seulement apparatre les yeux,  la
manire turque... Il y a quelque deux ans, _L'Illustration_ a montr,
par un dessin, que les jeunes femmes de Constantinople tentaient,  la
faveur d'ides plus libres, d'abandonner le traditionnel _yachmah_. Les
Parisiennes vont-elles adopter le voile auquel avaient voulu renoncer
les dsenchantes de l-bas? La scne qu'a croque notre collaborateur
L. Sabattier  la sortie de la Madeleine, un dimanche matin--car celles
qui suivent cette mode musulmane n'en sont pas moins bonnes
chrtiennes--indique que, si l'essai en a t fait, il est encore
timide, et suscite quelques tonnements. La voilette nouvelle a contre
elle d'tre funeste aux sourires qu'elle dissimule. Et c'est l, sans
doute, pour les Parisiennes, un dfaut d'importance.



CE QU'IL FAUT VOIR

PETIT GUIDE DE L'TRANGER A PARIS

Je suis retourn au Salon d'automne pour y visiter cette Exposition
_d'Ensembles dcoratifs _dont on a beaucoup parl, et je voudrais
d'abord vous signaler une opinion bien intressante que j'ai recueillie
en en revenant. Cela se passait  table, chez des amis, qui avaient
parcouru, eux aussi, dans la journe, les ensembles dcoratifs de
l'avenue d'Antin. Soudain un des convives, architecte de talent,
s'cria:

--Tout de mme, ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de chang
dans les moeurs de ce temps-ci? Nous sommes plus artistes, cela est
incontestable. Nous dcorons notre logis autrement que ne faisaient nos
pres; avec plus de fantaisie, avec plus d'audace, avec plus d'amour.
Dans le choix des bibelots, des meubles, des toffes, dans l'arrangement
surtout de ce dcor domestique, nous osons des choses que pas un
Franais, il y a vingt ans, n'et oses. Et qu'est-ce que prouve ce
souci d'introduire dans la dcoration de nos intrieurs plus de
pittoresque et d'imprvu qu'autrefois, si ce n'est que nous aimons notre
foyer, qu'il nous plat d'y vivre davantage...

--Ou d'y vivre moins, fit une dame ge en souriant.

--Je ne vous comprends pas, madame, dit l'architecte.

La dame ge rpondit:

--Monsieur, savez-vous rien de plus lassant pour les yeux que le
spectacle de la _fantaisie_, en ameublement aussi bien qu'en toilette?
Et ne conviendrez-vous pas qu'une robe, intressante par certaines
audaces de coupe, de couleur et d'arrangement, cesse vite de l'tre si,
au bout d'un temps trs court, une autre robe ne l'a point remplace?
Une femme lgante--j'entends une femme dont l'lgance est faite de
_fantaisie_--est condamne  ne jamais porter la mme toilette trois
fois de suite... Et, de mme, je pense que l'excentricit d'un
ameublement n'est supportable qu' condition qu'on ne s'en donne ni trop
souvent ni trop longtemps de suite le spectacle  soi-mme. Or, on ne
peut changer de mobilier comme on change de robe. On cherche donc
d'autres dcors quand on a assez vu celui-l. Et c'est pourquoi,
monsieur, j'ai la conviction que les amateurs qui ont command tels de
ces intrieurs un peu... hardis que nous avons vus tout  l'heure au
Salon d'automne sont, au total, des raffins qui restent chez eux le
moins possible.

Ainsi parla la dame ge. Elle et pu se montrer plus svre encore, 
mon avis: dplorer, par exemple, que l'architecture dcorative s'arroge
le droit de renouveler  ce point la forme de certains siges qu'il
devienne impossible  d'honntes gens d'y demeurer assis cinq minutes
sans danger de crampe. Elle et pu demander s'il n'y a pas quelque
imprudence aussi  introduire trop de joie dans le dcor d'un logis qui
tt ou tard, ainsi que tous les logis humains, devra bien encadrer de la
tristesse. Et comme alors les murs auront l'air ridicule!

N'importe. Allez vous promener aux ensembles dcoratifs de l'avenue
d'Antin. Qu'on adore ou qu'on dteste cet art-l, c'est un spectacle 
voir. Et c'est au moins matire  philosopher...

                                      *
                                     * *

Ne pas oublier non plus, ce mois-ci, les grands magasins. Le mois des
Etrennes est pour eux un mois de triomphe, et ils viennent d'en
commencer l'Exposition.

J'entends par trennes les plus belles de toutes, les seules qui
comptent aux yeux du parrain et de la marraine dignes de ce nom: les
trennes des enfants; les Jouets! Je ne dis pas que les plus beaux
soient les plus amusants. Je crois mme le contraire, et que l'me de
l'enfant rclame des jeux simples. Un jouet luxueux et savant
l'merveille; mais il en est un peu de ces chefs-d'oeuvre comme des
boudoirs et des salles  manger dont je parlais tout  l'heure: on
admire... et puis, quand on a bien admir, on cherche  reposer ses yeux
et son esprit sur quelque chose de simple, de pas fort... Le joujou
_savant_ (et follement cher, bien entendu) semble avoir t invent pour
augmenter l'attachement de nos fils aux jeux de la balle, des quilles et
de saute-mouton!

Mais il reste nous. Il reste les grandes personnes, dont les Expositions
de jouets vont dlicieusement amuser, pendant un mois, les badauderies.
Mais n'attendez pas que ces collections prcieuses soient
dsassorties; n'attendez pas surtout les cohues d'aprs-midi, qui vont
commencer. Le matin, jusqu'au quinze ou vingt dcembre; voil le moment
propice, et l'heure exquise...

                                   *
                                  * *

Un tranger m'crit: Je connais de Paris ses monuments, ses thtres,
et, assez bien aussi, ses boulevards. C'est _la Rue_, maintenant, que je
voudrais mieux connatre; je veux dire ces coins de Paris dont ne
parlent point les guides, mais qui ont leur originalit, leur
pittoresque  eux, et qui nous instruisent  leur manire.

Rien de plus juste. Et c'est pourquoi la Fte foraine ne doit jamais
tre considre par l'tranger comme un spectacle ngligeable. Elle a
une valeur de renseignement; elle est une des coles o l'on apprend
Paris.

Les marchs aussi peuvent tre compts au nombre des meilleures de ces
coles-l. Marchs aux fleurs, aux chevaux,  la ferraille; marchs de
comestibles,--quotidiens ou hebdomadaires; marchs annuels, qui sont des
foires (pains d'pice ou jambons); marchs couverts; marchs en plein
vent. Il y en a qu'il faut voir au printemps; d'autres que la saison
prsente encadre d'une tristesse si opportune, si harmonieuse,
pourrait-on dire, que le spectacle en devient beau! J'en ai eu
l'impression, dimanche dernier, en allant flner vers onze heures du
matin, dans la brume, autour de la barrire d'Italie. C'est la porte
de Paris par o l'on passe pour aller  Fontainebleau, et c'est par l
que Napolon, en 1815, rentra dans Paris. Mais les gens qu'on rencontre
l le dimanche matin ne semblent point impressionns par la majest d'un
tel souvenir. A ct de la grille d'octroi, contre la pierre mme des
fortifications, s'aligne l'talage hebdomadaire des parapluies  trois
francs, deux francs, trente sous... des parapluies non rclams que
revend  bas prix la prfecture de police et dont quelques-uns semblent,
ma foi, les occasions les plus avantageuses du monde! Au del s'tend
la longue route boueuse et plate qui mne  Ivry, et sur un ct de
laquelle s'lvent les pauvres choppes du march de dimanche.
Boniments, cris des marchands, mlope d'une ngresse en prire qui dit
la bonne aventure, romances sur la guitare, roulements de tambour du
montreur de rats gants; et puis,  droite, la rue Blanqui,--un chemin
trac dans la boue de la zone militaire, et que bordent des taudis en
planches. C'est la foire aux puces, quelque chose d'innommable: un
march o s'talent--par terre--des dchets, des dbris de tout: de la
ferraille, des papiers, des loques, que vendent des pauvres, et
qu'achtent d'autres pauvres. Une foule joyeuse grouille autour de tout
cela; et sur ces musiques, sur ces cris, sur ces odeurs, sur ces loques,
dcembre tend un ciel sale et froid,--le ciel _qu'il faut_! non,
vraiment, ce n'est pas laid. Et c'est presque effrayant.

UN PARISIEN.



AGENDA (13-20 dcembre 1913)

EXPOSITIONS.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie Georges Petit (8,
rue de Sze): la Socit internationale; la Comdie
humaine.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): exposition de
la Socit des peintres graveurs franais.--Galerie des Artistes
modernes (19, rue Caumartin): exposition des objets d'art appliqu de la
Socit 1'clectique.--Galerie Brunner (11, rue Royale), les Peintres
et les Graveurs de Paris.

CONFRENCES.--Socit des Confrences (184, boulevard Saint-Germain), le
_17 dcembre_,  2 h. 1/2: _la Littrature franaise aux tats-Unis_,
par M. J.-H. Hyde; le _19 dcembre_,  la mme heure: _Madame de Stal 
Berlin_, par M. le comte d'Haussonville.--Confrences
alsaciennes-lorraines (184, boulevard Saint-Germain), le _17 dcembre_,
 8 h. 1/2 du soir: _la Terre exquise de Lorraine et d'Alsace_, par M.
mile Hinzelin.--7, rue Chateaubriand (confrences Chateaubriand), le
_20 dcembre_,  3 heures: _les Primitifs italiens, Giotto_, par M.
Andr Michel.--Universit des _Annales_ (51, rue Saint-Georges),  5
heures: le _15 dcembre, Leurs enfants_, par M. Andr Lichtenberger; le
_16, la Premire du Cid_, par M. Gaston Rageot; le _17, Un pome en
prose_, par M. Jean Richepin; le _18, Au pays de la fantaisie_, par Mme
Rosemonde Grard.

FTE DE BIENFAISANCE.--LE 20 _DCEMBRE_, AU CHTELET, MATINE DE
BIENFAISANCE donne par la Socit de secours mutuels les Prvoyants du
thtre.

L'EXPOSITION DE L'ARONAUTIQUE.--Au Grand Palais, jusqu'au _25
dcembre_, exposition internationale de l'Aronautique.

SPORTS.--_Courses de chevaux: le 14 dcembre_, Auteuil; le 15,
Saint-Ouen; le 16, le 18 et le 21, Vincennes (trot).--_Boxe: le 20
dcembre_,  Luna-Park, match Sam Langfort-Joe Jeannette.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

LES PRIX LITTRAIRES

Deux grands favoris,  peu prs sur la mme ligne, se disputaient, cette
anne, le prix Goncourt. On donnait  galit M. Alain Fournier,
l'auteur du _Grand Meaulnes_[1], et M. Lon Werth, Fauteur de la _Maison
Hanche_[2]. Or, le jour du vote, le 3 dcembre, il advint qu'un
outsider, M. Marc Elder, qui avait obtenu une seule et intermittente
voix pendant les dix premiers tours, russit  runir six suffrages au
onzime tour. Ce fut, assure-t-on, un vote de conciliation. Le livre
couronn s'intitule: le _Peuple de la mer_[3]. Il nous conte, en un
tryptique au rude et impressionnant relief, la vie des pcheurs de
Noirmoutier.

Au lendemain de la runion des acadmiciens Goncourt, le jury fminin du
_Prix Vie Heureuse_ a dsign son laurat pour 1913: Mme Camille Marbo,
l'auteur de la _Statue voile_[4].

LES BEAUX LIVRES

Le mois de dcembre est le mois des beaux livres. Il y a, dans les
vitrines de Nol, une floraison d'hiver tincelante, une vritable
joaillerie de couleurs nielles et marquetes d'argent et d'or. Nous
aimerons toujours le faste du livre et, devant les talages flamboyants,
nous nous arrtons, malgr l'hiver, pour la joie de nos yeux, comme
jadis au temps du collge, aprs la journe de classe. Les volumes d'art
pour les trennes des grandes personnes, et les romans d'aventures et
les albums pour les trennes des enfants, mlent dans les expositions
des libraires les sductions de leur prsentation riche. Nous mettrons
un peu d'ordre dans la confusion jolie de l'talage, et, tandis que nous
parlerons ici des livres de nouvel an pour lecteurs de tous ges 
partir de l'adolescence, nous signalerons dans _La Petite Illustration_
accompagnant ce numro les nouveauts de la librairie enfantine.

Prsent sous une dlicate couverture blanc et or, fastueuse comme une
chape pontificale, un important ouvrage de cet rudit des choses
italiennes, M. Emmanuel Rodocanachi, nous convie  suivre, depuis
l'antiquit jusqu' nos jours, l'histoire, minutieusement documente et
pompeusement illustre, des _Monuments de Rome_[5]. C'est une savante
reconstitution de la vie grandiose et tragique de la pierre romaine qui
connut le triomphe des merveilleuses crmonies impriales et l'outrage
des invasions barbares avant que de subir les destructions du moyen ge
lorsqu'on employa les colonnes des anciens temples dans la construction
des glises et les assises des monuments antiques dans celle des
forteresses. D'excellents chapitres nous disent les travaux projets et
raliss par le grand pape Sixte-Quint, et les vicissitudes auxquelles
furent soumis les grands vestiges au dix-septime sicle. Et de trs
compltes monographies sont consacres aux Oblisques, au Mausole
d'Auguste, au Panthon, aux Thermes de Diocltien, aux Arcs de triomphe,
au Palatin et au Colise.

La librairie Hachette,  qui l'on doit l'dition de cet ouvrage, publie
encore,  l'occasion des etrennes, d'autres trs beaux livres, richement
illustrs. Dans l'un d'eux, M. Seymour de Ricci runit en album sur le
_Style Louis XVI: Mobilier et Dcoration_, plus de 450 modles[6].
L'ensemble des modles ainsi prsents constitue un enseignement de
premier ordre et il n'est plus absolument besoin de visiter les trsors
du Louvre, de Versailles, de Windsor et de la Wallace Collection, pour
acqurir la connaissance complte de ce qu'est l'art admirable du style
Louis XVI. C'est, en quelque sorte, la gnalogie mme du style Louis
XVI qui se trouve dcrite ici.

        Note 1: Edit. mile-Paul, 3 fr. 50.--
        Note 2: Edit. Fasquelle, 3 fr. 50.--
        Note 3: Edit. Oudin, 3 fr. 50.--
        Note 4: Edit. Fayard, 3 fr. 50.--
        Note 5: Hachette, 20 fr., rel., 25 fr.--
        Note 6: Mme librairie, 25 fr.

Mais voici, traduit et adapt par M. Gaston Migeon, conservateur au
muse du Louvre, _l'Art en Chine et au Japon_, d'Ernest Fenellosa [7].
M. Fenellosa fut l'Occidental qui, le premier, a passionnment interrog
les arts anciens de la Chine et du Japon et en a compris le haut
idalisme, le sens intime, les prodiges d'excution. Son ouvrage, qui
parat aprs sa mort, peut tre considr comme un testament
intellectuel. Les sujets d'illustrations, par leur varit, constituent
l'une des plus belles et des plus riches collections l'art chinois et
japonais qui aient t publies jusqu'ici.

_Whistler, sa vie, son oeuvre et son temps, traduit et adapt de
l'ouvrage original de E. et J. Pennel,_ avec 2 planches en couleurs, 12
planches en hliogravure et 64 planches en noir hors texte[8]; _l'Oeuvre
de Murillo_, ce sont encore de nouvelles trs agrables ditions de la
maison Hachette qui ajoute aussi  sa dlicieuse srie _Ars Una_[9] un
opportun volume de M. Max Rooses, conservateur du muse Plantin
d'Anvers, sur les _Flandres_.

Un dlicieux volume: la _Route des Dolomites_[10], prend place parmi les
belles ditions J. Rey, la grande maison dauphinoise du livre. Nous
l'avons dit, et nous devons le rpter: parmi tous les efforts tents
par le rgionalisme, la dcentralisation de l'dition (le livre
provincial fait en province) est l'un des plus intressants, car il
dirige une industrie nationale dans des voies nouvelles et fertiles en
heureuses surprises pour le public. Le public, d'ailleurs n'est pas
ingrat et il a rcompens par la faveur de son accueil les initiatives
et les sacrifices que la maison J. Rey n'a pas hsit  faire en
employant de vritables missions photographiques  runir les lments
d'illustration de ces riches et intelligents volumes: _Au pays de Jeanne
d'Arc, Aux pays de Napolon, Aux lacs italiens, Au pays de saint
Franois d'Assise, la Route des Alpes, la Route des Pyrnes_.

C'est M. Gabriel Paure, le plus charmant et le mieux averti des
cicrones sur les routes italiennes, qui nous conduit aujourd'hui sur la
_Routedes Dolomites_, d'Innsbruck  Vrone, de Bosen  Cortena
d'Ampezzo, au lac de Misurina, et  Cadore, dans le pays du Titien.
L'itinraire est d'une rare sduction, et ses beauts en sont rendues
sensibles  nos yeux par les panoramas, les scnes, groupes et types qui
ajoutent leur vrit documentaire  la chanson harmonieuse du texte.

Deux trs belles publications qui nous arrivent en mme temps et qui se
compltent l'une l'autre seront accueillies avec faveur car elles
s'offrent  documenter le got, trs vif, en ce moment, que l'on
manifeste pour les jardins et pour les villas. Nous faisons tous plus ou
moins les rves de l'amateur de jardins. L'un des souhaits les plus
constants de notre vie tourmente par l'agitation moderne est de prendre
quelque repos en un morceau de paradis terrestre, un paradis de verdure,
de fleurs et d'eau, cr souvent par les fantaisies de notre
imagination, et selon la mesure si variable de nos moyens. Un livre qui
s'intitule: _Des divers styles de jardins, modles de grandes et petites
rsidences; l'art dcoratif des jardins; jardins europens et
orientaux_[11], nous charme avant mme que de s'ouvrir. Cet ouvrage, paru
sous les deux signatures de MM Marcel Pouquier et A. Duchne, nous donne
avec ses 16 hors texte et ses 300 illustrations, si heureusement
choisies, une histoire enchante des jardins, depuis le moyen ge
jusqu' nos jours et nous livre une srie de prcieux modles dans le
style des seizime, dix-septime et dix-huitime sicles, franais,
anglais, italiens, orientaux, arabes, chinois, hindous, japonais,
persans, avec les divers motifs de dcoration pouvant s'adapter aux
rsidences actuelles.

        Note 7: Hachette, 35 fr.--
        Note 8: Mme librairie, 25 fr.--
        Note 9: Mme librairie, le vol. 7 fr. 50.--
        Note 10: Edit. J. Rey, de Grenoble, broch, 25 fr., reli, 38 fr.--
        Note 11: mile. Paul, diteur, 40 fr.

L'autre album, consacr aux villas, et si moderne en son aspect et en
son enseignement, est dit avec le grand luxe de ses 54 planches avec
plans, coupes, etc., par l'diteur Charles Massin[1]. Cet ouvrage traite
plus spcialement, comme l'indique son titre, des _Villas normandes et
anglaises_. Nous avons pu constater, pour la joie de nos yeux, combien,
des deux cts de la Manche, les constructions anglaises et normandes
rivalisent de pittoresque rcent et confortable. On trouvera dans le
recueil paru d'hier des reproductions  grande chelle des types les
plus caractristiques des deux pays. C'est un trsor de matriaux pour
l'organisation de la vie heureuse, une source riche d'ides  suivre,
 runir,  combiner, pour difier le palais familial de nos rves
d't.

        Note 12: Librairie gnrale de l'Architecture et des Arts
        dcoratifs, prix: 55 fr.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

L'INVENTEUR DE LA SIMILIGRAVURE.

C'est une erreur fort rpandue que la photogravure typographique ou
similigravure, souvent appele simili amricaine, a dbut aux
tats-Unis. L'invention est franaise, et la chambre noire qui servit en
1885  M. Edouard Cannevel pour obtenir le premier clich photographique
 points ingaux permettant de raliser la photogravure typographique
vient d'entrer au Conservatoire des arts et mtiers.

Le principe de l'appareil rside dans l'interposition d'une trame
quadrille transparente entre l'objectif et la plaque sensible. Il est
aujourd'hui le seul appliqu dans le monde entier, et son oeuvre
vulgarisatrice est immense.

M. Edouard Cannevel disposait de faibles ressources; il fit ses
recherches avec un appareil de fortune, et il fabriquait lui-mme ses
trames en photographiant des rayures imprimes sur indienne. Les
rsultats furent excellents. Mais l'invention venait trop tt. Il n'y
avait alors ni papier, ni encre, ni machines pour imprimer des reliefs
si peu apprciables. Le papier couch n'tait pas n, et nos papiers 
journaux actuels sont des papiers de luxe  ct de ceux de l'poque.

D'autre part, personne en France ne russit  graver une trame sur
verre. Plus tard seulement un Amricain trouva le moyen d'excuter ces
trames de faon merveilleuse, d'o le nom de similigravure amricaine
donn  un procd essentiellement franais dont les progrs de
l'imprimerie et de l'industrie du papier allaient bientt assurer la
vulgarisation. Le conseil gnral de la Seine-Infrieure et diverses
socits savantes votrent de petites subventions  l'inventeur. Mais M.
Cannevel dut abandonner la lutte; et il assiste aujourd'hui au triomphe
colossal d'une invention qui est sienne, qui enrichit ou fait vivre des
milliers de personnes, et qui ne lui rapporta aucun profit.


DE QUAND DATE LE PAIN.

Le pain est un mets de trs grande antiquit: mais l'homme ne l'a pas
toujours connu. Il serait sans doute difficile sinon impossible de dire
quand et o se fit le premier pain: mais on sait de source certaine que
le pain tait dj connu de l'homme nolithique, et que les habitants
des palafittes en particulier en faisaient usage.

Ces populations, occupant des habitations bties sur pilotis, dont les
vestiges sont abondants sur le rivage de plusieurs lacs suisses, taient
agricoles et sdentaires. Elles possdaient dj des animaux domestiques
et des plantes alimentaires, et probablement cultives, dont certaines
pouvaient avoir une origine fort lointaine et tre venues de contres
trs distantes.

Parmi les plantes, il y avait le bl, qui tait dj connu et apprci
au dbut de la priode nolithique; il y avait mme plusieurs bls. L'un
d'eux est encore cultiv dans la Gruyre: c'est le _bl mottu_ qui crot
aussi spontanment dans le Caucase. En vient-il? Un autre est le froment
gyptien, encore cultiv en Suisse sous le nom de _nouette de Lausanne_.
Et il faudrait citer encore l'orge, l'amidonier, le petit peautre,
l'peautre, le seigle, le millet, etc.

De ces grains, que nous utilisons encore pour faire du pain et des
produits similaires, les habitants des palafittes faisaient du pain. On
a retrouv,  de nombreux exemplaires, des meules  broyer le grain, en
pierre, en grs, en granit, accompagnes de leurs broyeurs. Ces outils
devaient servir  broyer les grains en farine, et la farine  faire du
pain. On n'en peut douter: le pain des palafittes est bien connu et
authentique.

Ce n'tait pas le pain actuel... La farine servait  faire des galettes
arrondies, cuites sur des pierres ou de l'argile, et ce pain rustique,
dont on a retrouv plusieurs morceaux, tait emmagasin dans des vases.
Les probabilits sont qu'on le consommait aprs humectation, pour le
ramollir un peu. On remarquera qu' l'poque de la dcouverte les
indignes des Canaries opraient de faon sensiblement pareille.


INCUBATION NATURELLE ET INCUBATION ARTIFICIELLE.

Les agriculteurs ou les leveurs de volailles ne sont point toujours
d'accord sur la valeur respective de l'incubation naturelle et de
l'incubation artificielle. Les expriences de M. Brechemin, sans
rsoudre dfinitivement la question, y apportent du moins une
contribution intressante.

Trois dindes et trois poules furent mises en concurrence pendant les
mois de mars, avril et mai, avec une couveuse artificielle. Les 242
oeufs fconds soumis  l'incubation naturelle donnrent 158 poussins;
les 243 oeufs fconds confis  la couveuse en donnrent 209.

On continua l'exprience en appliquant  chaque groupe un systme
d'levage diffrent, la nourriture tant identique. Les poussins confis
aux poules et aux dindes furent parqus  l'air libre sur une surface de
4.000 mtres carrs. Trois mois aprs l'closion, il n'en restait plus
que 75, soit une perte de plus de 50%.

Les poussins de l'leveuse artificielle n'avaient  leur disposition que
600 mtres de terrain dans un local en partie vitr. Au bout de trois
mois, il en restait encore 194 sur 209. La mortalit n'avait pas dpass
10%.

M. Brechemin conclut que si l'incubation et l'levage naturels
conviennent pour les petits levages et donnent des sujets plus
vigoureux, le systme artificiel doit tre prfr pour les levages
d'une certaine importance.


LES PTS APPROXIMATIVEMENT TRUFFS.

Pour si rigoureusement minutieux qu'ils soient, les textes lgaux en
vigueur au sujet des falsifications alimentaires ont oubli de prciser
les conditions auxquelles doivent satisfaire les pts et les
prparations culinaires pour avoir droit  la dnomination de produits
truffs. Aussi certains industriels ont fini par vendre  des prix
invraisemblables de bon march des produits tiquets produits truffs
dont le truffage n'a t effectu qu' des doses vraiment
homopathiques.

Ces pratiques dshonntes ne vont pas tarder  prendre fin. Tout
rcemment, le service de la rpression des fraudes a saisi chez un
commerant parisien des chantillons de mousse de foie gras truff
dans lesquels le laboratoire de l'tat n'a pas trouv de truffes. Deux
chimistes experts commis par le juge d'instruction ont t plus heureux.
En versant sur une plaque de verre tout le contenu d'une des botes
prleves (125 gr. environ) puis en l'talant au moyen d'une spatule, de
faon  le disposer en une couche trs mince, ils ont fini par dcouvrir
 grand'peine des fragments noirs, minuscules; le poids de ces fragments
tait de l'ordre des milligrammes, mais le microscope a fait apercevoir
en eux les spores caractristique de la truffe. L'inculp triomphait
dj quand les experts ont eu l'ide d'examiner au mme point de vue des
produits similaires fabriqus par des maisons rputes; ils ont trouv
dans leur masse des fragments de truffe trs apparents et dont le poids
d'ensemble atteignait toujours 2, 2,50 et mme 2,75% du poids total de
la prparation. Ils se sont alors demand si un pt ou une mousse de
foie gras contenant au grand maximum 0,06% de truffes a bien droit  la
dnomination commerciale de produit truff. Consult par eux, le
prsident de la Chambre syndicale des fabricants de conserves de foie
gras truff a rpondu avec une prcision regrettable pour les fraudeurs.
Un truffage infrieur  1,75 ou 2%, a-t-il dit, doit tre tenu pour
incapable de communiquer  un pt ou  une mousse de foie gras l'arme
spcial et le got de la truffe; ds lors, au-dessous de cette
proportion, un pt ou une mousse de foie gras ne doit pas tre
considr comme rellement truff.

Voil une dclaration dont la nettet est suffisante pour fixer
l'opinion des juges et, par un heureux ricochet, pour supprimer la
fabrication des mousses de foie gras truffes  des doses
infinitsimales.


LES COQUILLES D'HUTRES DANS LA CONSTRUCTION.

Sous ce titre, nous avons signal, dans notre numro du 22 novembre
dernier, l'intressante tentative d'un architecte de Galveston qui, pour
la fabrication du bton ncessaire  la construction d'une maison, avait
utilis des coquilles d'hutres. Un de nos lecteurs, officier de l'arme
coloniale, nous rapporte que le procd n'est pas nouveau et qu'il a t
employ avec succs en Afrique occidentale, notamment  Kayes et 
Bamako. Moi-mme, ajoute notre correspondant, sur les indications de
mes chefs et de mes prdcesseurs, ai fait  Bobo Dioulasso, centre de
la boucle du Niger, de la chaux avec les hutres de la Volta Noire.
Dans un pays presque priv de calcaires, mais o la plupart des rivires
abondent en hutres normes et non comestibles, l'ide tait heureuse de
se servir de leurs cailles pour la prparation de la chaux. C'est 
l'ingniosit de nos officiers coloniaux,  leur esprit de ressource,
qu'est due cette intelligente initiative.


SUPPLMENT D'INFORMATIONS.

Dans notre numro du 22 novembre, nous avons montr, par une
photographie, la pose de la premire pierre du lyce franais
d'Alexandrie;  l'article que nous avons consacr  ce sujet, il
convient d'ajouter que l'architecte du nouvel difice est M. V.
Erlanger, diplm par le gouvernement franais, et que M. Alfred Lang a
t charg de l'excution des travaux.

Mlle Emmy Destinn, la clbre cantatrice que, dans le mme numro, nous
avons reprsente chantant devant un lion, n'est pas Allemande, comme
nous l'avions indiqu. Un de nos lecteurs de Prague nous crit qu'elle
est originaire de cette ville, et qu'elle est toujours reste fidle 
sa nationalit.



LES THEATRES

Sur la scne o triompha le _Petit Caf_, au Palais-Royal, MM. Tristan
Bernard et Alfred Athis viennent de faire jouer, avec le plus brillant
succs, une pice en trois actes, les _Deux Canards_, qui, tout ensemble
comdie psychologique et joyeux vaudeville, participe aux deux genres
pour le plus grand contentement des spectateurs. Les deux canards, ce
sont deux petits journaux de province, dfendant des opinions
contraires, mais galement violentes, qui ont le mme rdacteur, sous
des noms diffrents. Sur ce sujet, abondant en situations comiques, o
les jeux de la politique se mlent, comme il convient aux jeux de
l'amour, MM. Tristan Bernard et Alfred Athis ont exerc leur verve tour
 tour spirituelle et bouffonne. Ils ont trouv dans la troupe du
Palais-Royal, avec M. Germain, M. Le Gallo et Mlle Cassive, une
interprtation que l'on peut dire parfaite.

Du trs beau roman de M. Gustave Guiches, _Cleste Prudhomat_, M. mile
Trpard, librettiste et compositeur, a tir un drame lyrique en quatre
actes, _Cleste_, que vient de reprsenter l'Opra-Comique.

Donner un commentaire musical  un sujet d'un trs moderne ralisme,
c'tait assurment une singulire difficult: M. mile Trpard l'a
rsolue de faon originale, et sa partition atteste un effort
intressant, souvent heureux. Elle est remarquablement chante par Mlle
Brunlet, sortie cette anne du Conservatoire, qui, dans le rle de
Cleste, a brillamment dbut, par Mme Nelly Martyl, MM. Rousselire et
Delvoye.

_Cocorico_: ce titre sonore et bien franais est celui d'une
divertissante oprette qu'affiche en ce moment le thtre Apollo. Sur un
livret de MM. Georges Duval, Maurice Souli et de Jailly, construit
suivant les meilleures traditions du genre, M. Louis Ganne, l'auteur de
tant d'oeuvres qui connurent le grand succs, a crit une musique claire
et nerveuse, expressive, bien chantante. On a fort applaudi ses
interprtes, MM. Defreyn, Lamy et Erey, Mmes Brigitte Rgent et Marise
Eairy.

Un des chefs-d'oeuvre balzaciens, _Eugnie Grandet_, vient d'tre port
 la scne, trs habilement, par M. Albert Arrault, dont l'intressante
adaptation, en quatre actes, est donne par le thtre des Arts, avec
une pice biblique de M. Alexandre Meunier, _l'Enfant prodigue_.
L'oeuvre de M. Albert Arrault traduit fidlement, sous la forme
dramatique, les pisodes du roman: la tche pouvait sembler difficile,
et son excution est fort adroite.

Une socit d'amateurs, le Masque, a fait reprsenter, la semaine
dernire, sur la scne du thtre Mors, devant un public choisi, une
pice en vers de M. Gabriel Mourey, _Psych_; l'auteur, artiste et pote
dlicat, a par l'antique lgende des grces de son souple lyrisme. Ce
fut une soire fort littraire.



LE PEINTRE CASTELLANI

Un peintre de valeur, un panoramiste, comme il s'intitulait lui-mme
volontiers, dont plusieurs oeuvres connurent le succs, et qui, il y a
quelque quinze ans, apporta  _L'Illustration_ une collaboration
prcieuse, Charles Castellani, vient de mourir, dans la retraite qu'il
s'tait choisie,  Bois-le-Roi.

Elve d'Yvon et de Delaunay, le jeune artiste s'tait signal par
quelques tableaux militaires lorsque clata la guerre de 1870-71. Aprs
s'tre battu vaillamment, avoir t bless et fait prisonnier, il reprit
les pinceaux, la paix signe, et donna une srie de toiles o revivaient
dramatiquement ses souvenirs de l'anne terrible: les _Turcos 
Wissembourg, la Charge des zouaves pontificaux et des francs-tireurs 
Loigny, les Marins du Bourget_. Plusieurs de ses panoramas, celui de
Waterloo, celui du Sige de Belfort, de la Cration avant le Dluge, lui
valurent la notorit. On conte qu'ayant reu d'Allemagne des
propositions fort avantageuses pour excuter une grande composition sur
la bataille de Sedan, il les dclina--d'un mot--en demandant, firement,
cinq milliards.

[Illustration: Le peintre Castellani.--_Phot. Nicodeau._]

Patriote ardent, Charles Castellani tait galement un colonial, un
explorateur passionn, que tentaient les expditions lointaines. En
1898, il accompagna la mission Marchand au Congo et donna 
_L'Illustration_, avec des dessins, un rcit pittoresque et color de
son voyage.

Jusqu' la fin il avait conserv une grande jeunesse de caractre, un
entrain de vieux soldat que les annes n'avaient pas affaibli. Notre
photographie, prise rcemment, le montre, une mandoline--son violon
d'Ingres-- la main, dans l'intimit de son atelier, dcor des
multiples objets qu'il avait rapports de ses campagnes.



L'ESCADRE FRANAISE EN GRCE

L'escale qu'au cours de sa croisire en Mditerrane devait faire 
Athnes l'escadre de l'amiral Bou de Lapeyrre tait la plus importante
de toutes celles que prvoyait le programme. Dans les eaux grecques, en
effet, nos marins allaient rencontrer une escadre anglaise, Les deux
flottes amies arrivrent et mouillrent, en trois groupes,  Phalre, 
Salamine, au Pire, le 28 novembre,  quelques heures d'intervalle.

Le grand jour de fte pour l'escadre franaise fut celui o le roi et la
reine voulurent bien accepter de djeuner  bord du _Voltaire_, bateau
amiral, accompagns de la princesse Hlne, des princes Georges et
Alexandre, de MM. Venizelos, premier ministre, Demerdjis, ministre de la
Marine, etc. L'amiral de Lapeyrre attendait  la jete de Phalre ses
htes royaux. Sur la vedette royale, le roi Constantin et la reine
passrent en revue l'escadre, avant d'aborder le _Voltaire_.

Il n'y eut pas de toasts changs. Mais les officiers franais furent
ravis de la bonne grce exquise, de l'vident dsir de les sduire que
leur montrrent les souverains. Quand le roi et la reine manifestrent
le voeu de se retirer, l'amiral de Lapeyrre les reconduisit  terre, au
grondement des canons du _Voltaire_, auquel faisaient cho les pices du
cuirass grec _Spetza_. Une foule immense, accourue d'Athnes et de la
contre avoisinante, entasse sur la plage et sur la colline voisine de
Castella, mlait ses acclamations  ces salves. Jamais on ne vit, en
Grce, manifestations de sympathies plus chaleureuses.



M. DROULDE A CHAMPIGNY

[Illustration: M. Paul Droulde  Champigny.]

C'tait, dimanche dernier, la crmonie commmorative de la bataille de
Champigny. Chaque anne, M. Paul Droulde a coutume de conduire, au
pied du monument lev  la mmoire des combattants qui luttrent l
pour l'honneur du drapeau, ses amis, ses fidles, les membres de la
vieille Ligue des Patriotes, son oeuvre chre entre toutes. On craignait
qu'il ne pt, cette anne, accomplir son pieux devoir. Il tait, depuis
quelques jours trs fatigu, consign par les mdecins  la chambre,
dans un tat qui inquita un moment son entourage. Mais il allait
montrer une fois de plus  quel point une grande me est toujours
matresse du corps qu'elle anime. Malgr l'avis des mdecins, il voulut
accompagner son ami et lieutenant, M. Marcel Habert, le compagnon,
nagure, de son exil.

Une automobile les emmena tous deux, avec un docteur, vers Champigny et,
quand M. Marcel Habert eut prononc le discours qu'il avait prpar, M.
Paul Droulde, faisant rabattre la capote de l'auto, se leva, dans un
effort de suprme volont, et  l'assistance, silencieuse comme au
prne, adressa une allocution o il salua tour  tour les recrues et les
citoyens de Saverne, hier si indignement insults, et notre jeunesse
qui, de ce ct-ci des Vosges, a si ardemment accept la loi de trois
ans, est venue se ranger si vaillamment sous les drapeaux de la France,
affirmant pour les uns comme pour les autres son admiration et sa
gratitude.



LES MANNESMANN ET L'ESPAGNE

[Illustration: La reine. Le prince hritier. Le ministre de France. Le
roi. L'amiral Bou de Lapeyrre. Le chef de l'escadre franaise saluant,
sur la jete de Phalre, les souverains grecs.--_Phot. Soutsos._]

Les journaux madrilnes--la _Epoca_ entre autres-- propos d'un incident
qui vient de causer quelque motion en Espagne, remettent au jour un
article paru dans _L'Illustration_ du 15 juillet 1911, dont l'importance
les avait frapps. Cet article rvlait, prcisait le rle qu'avaient
jou, dans le coup d'Agadir, les frres Mannesmann, ces agents zls,
au Maroc, de l'imprialisme germanique.

Car, aprs avoir si bien russi  nous crer les ennuis graves qu'on n'a
pas oublis, les Mannesmann viennent de transporter sur d'autres champs
leur dvorante activit. Le Souss ayant chapp, en partie, du moins,
esprons-le,  leurs pres convoitises, ils se sont tourns vers
l'Espagne et la zone qui lui est dvolue, prsidios, Gharb et Rif
surtout. Leurs premiers travaux d'approche remontent  quelque temps
dj; mais la prsence de l'un d'eux, M. Reinhardt Mannessmann, 
Madrid, o son escorte marocaine, vritable garde du corps en turban et
_selham_, fait sensation; des dmarches qu'il a tentes auprs du
gouvernement, certaines campagnes de presse, ont inquit l'amour-propre
espagnol et excit ses lgitimes susceptibilits.

Le projet des frres Mannessmann, tel qu'il ressort des dtails publis
par _l'Imparcial_ et plusieurs autres organes, ne tendrait  rien moins
qu' la cration d'une sorte de compagnie  charte, analogue  celle qui
valut  l'Angleterre la possession du Transvaal, charge uniquement de
pacifier et d'organiser la zone espagnole du Maroc. Dans ce but, les
Mannessmann se sont assur le concours du chrif Rassouli, l'ancien
gouverneur du Gharb, l'ancien ami des Espagnols, qui aurait le
commandement d'une vritable arme indigne. En fait, ce projet
aboutirait  la mainmise des entreprenants spculateurs allemands sur le
Gharb et le Rif, d'o les troupes espagnoles seraient retires.

Il serait trop long, si intressant que soit le sujet, d'entrer dans le
dtail de cette combinaison, et des expdients employs par MM.
Mannessmann frres pour la faire aboutir. On comprend, de reste,  quel
point cette audacieuse tentative a bless l'orgueil espagnol, si
chatouilleux. C'est un projet qu'aucun gouvernement,  Madrid, ne
saurait mme discuter sans se perdre  tout jamais dans l'opinion.

[Illustration: M. Reinhardt Mannessmann et son escorte marocaine en
excursion prs de Madrid.--_Phot. du_ Nuevo Mundo.]



[Illustration: LA FEMME QUI ASSASSINA, par Henriot.]


              Note du transcripteur: les supplments mentionns
              en titre ne nous ont pas t fournis.









End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3694, 13 Dcembre
1913, by Various

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L'ILLUSTRATION, NO. 3694, 13 DCEMBRE 1913 ***

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