The Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Lettres d'un voyageur

Author: George Sand

Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)








OEUVRES

DE

GEORGE SAND




MICHEL LVY FRRES, DITEURS

OEUVRES COMPLTES

DE

GEORGE SAND

NOUVELLE DITION FORMAT GRAND IN-18


    LES AMOURS DE L'AGE D'OR              1 vol.
    ADRIANI                               1 --
    ANDR                                 1 --
    ANTONIA                               1 --
    LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DOR      2 --
    CADIO                                 1 --
    LE CHATEAU DES DESERTES               1 --
    LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE        2 --
    LA COMTESSE DE RUDOLSTADT             2 --
    LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE       2 --
    CONSTANCE VERRIER                     1 --
    CONSUELO                              3 --
    LES DAMES VERTES                      1 --
    LA DANIELLA                           2 --
    LA DERNIRE ALDINI                    1 --
    LE DERNIER AMOUR                      1 --
    LE DIABLE AUX CHAMPS                  1 --
    ELLE ET LUI                           1 --
    LA FAMILLE DE GERMANDRE               1 --
    LA FILLEULE                           1 --
    FLAVIE                                1 --
    FRANOIS LE CHAMPI                    1 --
    HISTOIRE DE MA VIE                   10 --
    UN HIVER  MAJORQUE--SPIRIDION        1 --
    L'HOMME DE NEIGE                      3 --
    HORACE                                1 --
    INDIANA                               1 --
    ISIDORA                               1 --
    JACQUES                               1 --
    JEAN DE LA ROCHE                      1 --
    JEAN ZISKA--GABRIEL                   1 --
    JEANNE                                1 --
    LAURA                                 1 --
    LLIA.--Mtella.--Cora                2 --
    LETTRES D'UN VOYAGEUR                 1 --
    LUCRZIA--FLORIANI--LAVINIA           1 --
    MADEMOISELLE LA QUINTINIE             1 --
    MADEMOISELLE MERQUEM                  1 --
    LES MATRES SONNEURS                  1 --
    LES MATRES MOSASTES                 1 --
    LA MARE AU DIABLE                     1 --
    LE MARQUIS DE VILLEMER                1 --
    MAUPRAT                               1 --
    LE MEUNIER D'ANGIBAULT                1 --
    MONSIEUR SYLVESTRE                    1 --
    MONT-REVCHE                          1 --
    NARCISSE                              4 --
    NOUVELLES                             4 --
    LA PETITE FADETTE                     1 --
    LE PCH DE M. ANTOINE                2 --
    LE PICCININO                          2 --
    PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE        1 --
    LE SECRTAIRE INTIME                  1 --
    SIMON                                 1 --
    TAMARIS                               1 --
    TEVERINO--Lone Loni                 1 --
    THATRE COMPLET                       4 --
    THATRE DE NOHANT                     1 --
    L'USCOQUE                             1 --
    VALENTINE                             1 --
    VALVDRE                              1 --
    LA VILLE NOIRE                        1 --

F. AUREAU.--Imprimerie de LAGNY.




LETTRES
D'UN
VOYAGEUR

PAR

GEORGE SAND

NOUVELLE DITION

[Illustration: colophon]

PARIS
MICHEL LVY FRRES, DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1869

Droits de reproduction et de traduction rservs




PRFACE


Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a t moins raisonn et moins
travaill que ces deux volumes[A] de lettres crites  des poques assez
loignes les unes des autres, presque toujours  la suite d'motions
graves dont elles ne sont pas le rcit, mais le reflet. Elles n'ont t
pour moi qu'un soulagement instinctif et irrflchi  des
proccupations,  des fatigues ou  des accablements qui ne me
permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes
furent mme crites  la course, finies en hte  l'heure du courrier et
jetes  la poste, sans arrire-pense de publicit. L'ide d'en faire
collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite,  les
redemander  ceux de mes amis que je supposais les avoir conserves; et
celles-l sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra
facilement, l'expression des motions personnelles tant toujours plus
libre et plus sincre dans le tte--tte qu'elle ne peut l'tre avec un
inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et
s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'crire, un certain charme souvent
douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrsistible, qui fait
qu'on oublie le _tmoin inconnu_ et qu'on s'abandonne  son sujet, je
pense qu'on n'aurait jamais le courage d'crire sur soi-mme,  moins
qu'on n'et beaucoup de bien  en dire. Or, l'on conviendra, en lisant
ces lettres, que je ne me suis jamais trouv dans ce cas, et qu'il m'a
fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irrflexion pour entretenir le
public de ma personnalit pendant deux volumes.

Je mentionne tout ceci pour excuser auprs de mes lecteurs, amateurs de
romans, habitus  ne me voir faire rien de pis, la malheureuse ide que
j'ai eue de me mettre en scne  la place de personnages un peu mieux
poss et un peu mieux draps pour paratre en public. Je viens de le
dire: c'est aux poques o mon cerveau fatigu se trouvait vide de hros
et d'aventures, que, semblable  un _imprsario_ dont la troupe serait
en retard  l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout
troubl, en robe de chambre sur la scne, raconter vaguement le prologue
de la pice attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intresserait aux
secrtes oprations du coeur humain, certaines lettres familires,
certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste,
seraient la plus explicite prface, la plus claire exposition de son
oeuvre.

Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans
plusieurs de ces lettres, j'ai travaill pour eux en habillant mon
triste personnage, mon pauvre _moi_, d'un costume qui n'tait pas
habituellement le sien, et en faisant disparatre le plus possible son
existence matrielle derrire une existence morale plus vraie et plus
intressante. Ainsi on ne voit gure, en lisant ces lettres, si c'est un
homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions.
Qu'importait au lecteur mon ge et ma dmarche? C'est  l'Opra que la
jeunesse, la beaut ou la grce intressent les yeux et l'imagination.
Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'motion, c'est la
rverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquitude, qui
doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander 
celui qui abandonne son me  la piti ou  la colre de l'examen, c'est
de lui laisser voir les mouvements de ce coeur _personnifi_,  je
puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantt comme un colier vagabond,
tantt comme un vieux oncle podagre, tantt comme un jeune soldat
impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon me sous la forme
qu'elle prenait  ces moments-l: tantt insouciante et foltre, tantt
morose et fatigue, tantt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne
rsume en lui,  chaque heure de sa vie, ces trois ges de l'existence
morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant
bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse 
certaines heures? Quel homme n'est  la fois vieillard et enfant dans la
plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un
chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu
faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on chercht, sous le dguisement
de ce problmatique voyageur, le secret d'une individualit bizarre ou
remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puril quand on voit
combien je me suis peu mnag en ouvrant mon coeur sanglant 
l'exprimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dvou 
ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien
aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin
qu'ils ont tous de se connatre, de s'tudier, de sonder leurs
consciences, de s'clairer sur eux-mmes par la rvlation de leurs
instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations.
Mon me, j'en suis certain, a servi de miroir  la plupart de ceux qui y
ont jet les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur  eux-mmes, et, 
la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrsolution, de mobilit,
d'orgueil humili et de forces impuissantes, ils se sont cris que
j'tais un malade, un fou, une me d'exception, un prodige d'orgueil et
de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise
foi! Je ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne
cherche point  farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes
traits fltris par l'pouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez
souffert les mmes tourments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous
avez ni et blasphm, comme moi vous avez err dans les tnbres,
maudissant la Divinit et l'humanit, faute de comprendre! Au sicle
dernier, Voltaire crivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers
fameux:

    Qui que tu sois, voici ton matre;
    Il l'est, le fut ou le doit tre.

Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrt solennel sur le socle d'une
autre allgorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille
main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le
scepticisme modeste ou pdant, audacieux ou timide, triomphant ou
dsol, criminel ou repentant, oppresseur ou opprim, tyran ou victime;
homme de nos jours,

    Qui que tu sois, c'est l ton matre;
    Il l'est, le fut ou le doit tre.

Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas
hypocritement le fardeau de notre misre. Tous, tant que nous sommes,
nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si
nous ne l'avons dj t. Il n'y a que les athes qui font du doute un
crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prtendent
n'avoir jamais manqu de force et de coeur. Le doute est le mal de
notre ge, comme le cholra. Mais salutaire comme toutes les crises o
Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le prcurseur de la sant
morale, de la foi. Le doute est n de l'examen. Il est le fils malade et
fivreux d'une puissante mre, la libert. Mais ce ne sont pas les
oppresseurs qui te guriront. Les oppresseurs sont athes; l'oppression
et l'athisme ne savent que tuer. La libert prendra elle-mme son
enfant rachitique dans ses bras; elle l'lvera vers le ciel, vers la
lumire, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se
transformera, il deviendra l'esprance, et,  son tour, il engendrera
une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera
aussi, et ce dernier-n sera la foi.

Quant  moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la
mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai
dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vtre, c'est l'examen
accompagn d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera.
Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons  la connaissance.
Quand nous avons ni la vrit (moi tout le premier), nous n'avons fait
que proclamer notre aveuglement, et les gnrations qui nous survivront
tireront de notre ge de ccit d'utiles enseignements. Elles diront que
nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air
de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous drober
par l'impatience et la colre  ce mal qui tue ceux qui dorment. Au
retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des
spectres effars qui s'efforaient, en gmissant et en blasphmant, de
retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et
rsigns, se couchaient sur la glace et restaient l engourdis par la
mort. Malheur aux rsigns d'aujourd'hui! Malheur  ceux qui acceptent
l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un
visage serein! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj, ensevelis dans
la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants
et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le chemin de la
terre promise, et ils verront luire le soleil.

L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voil
les cueils au milieu desquels nous tchons de nous diriger; voil les
malheurs et les dangers dont notre vie est seme. En relisant les
_Lettres d'un Voyageur_, que je n'avais pas eu le courage de revoir et
de juger depuis plusieurs annes, je ne me suis gure tonn de m'y
trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconsquent, injuste  chaque
ligne. Je n'ai pourtant rien chang  cette oeuvre informe, si ce
n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans
intrt. Le second volume, en gnral, a fort peu de valeur, sous
quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli
d'erreurs de tout genre encore plus naves, a une valeur certaine: celle
d'avoir t crit avec une tourderie spontane pleine de jeunesse et de
franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait
sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bont et quelque
sincrit, ils y trouveraient matire  plaindre,  consoler, 
encourager et  instruire la jeunesse rveuse, ardente et aveugle de
notre poque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et
la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et
sauraient que ce n'est ni avec des railleries amres ni avec des
anathmes pdants qu'on peut la gurir, mais avec des enseignements
vrais et le sentiment profond de la charit humaine.




LETTRES D'UN VOYAGEUR




I


                 Venise, 1er mai 1834

J'tais arriv  Bassano  neuf heures du soir, par un temps froid et
humide. Je m'tais couch, triste et fatigu, aprs avoir donn
silencieusement une poigne de main  mon compagnon de voyage. Je
m'veillai au lever du soleil, et je vis de ma fentre s'lever, dans le
bleu vif de l'air, les crneaux envelopps de lierre de l'antique
forteresse qui domine la valle. Je sortis aussitt pour en faire le
tour et pour m'assurer de la beaut du temps.

Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une
pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il
venait de payer huit sous  un paysan. Il tait si joyeux de son
emplette, et tellement perdu dans les nues de son tabac, qu'il eut bien
de la peine  m'apercevoir. Quand il eut chass de sa bouche le dernier
tourbillon de fume qu'il put arracher  ce qu'il appelait sa _pipetta_,
il me proposa d'aller djeuner  une _boutique de caf_ sur les fosss
de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait nous ramener 
Venise et fini de se prparer au voyage. J'y consentis.

Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le caf des Fosss, 
Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber  un
voyageur ennuy des chefs-d'oeuvre classiques de l'Italie. Tu le
souviens que, quand nous partmes de France, tu n'tais avide,
disais-tu, que de _marbres taills_. Tu m'appelais sauvage quand je te
rpondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une
belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te
souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasi de statues, de
fresques, d'glises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta
dans la mmoire fut celui d'une eau limpide et froide o tu lavas ton
front chaud et fatigu dans un jardin de Gnes. C'est que les crations
de l'art parlent  l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle
 toutes les facults. Il nous pntre par tous les pores comme par
toutes les ides. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration,
l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fracheur des eaux,
les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et
dans les nerfs, en mme temps que l'clat des couleurs et la beaut des
formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de
bien-tre est apprciable  toutes les organisations, mme aux plus
grossires: les animaux l'prouvent jusqu' un certain point. Mais il ne
procure aux organisations leves qu'un plaisir de transition, un repos
agrable aprs des fonctions plus nergiques de la pense. Aux esprits
vastes il faut le monde entier, l'oeuvre de Dieu et les oeuvres de
l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux
dormir qu'un instant. Il faudra que tu puises Michel-Ange et Raphal
avant de t'arrter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras
lav la poussire du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en
disant: Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil.

Aux esprits mdiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un foss
suffirait pour dormir toute une vie, s'il tait permis de faire en
dormant ou en rvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que
ce foss ft dans le genre de celui de Bassano, c'est--dire qu'il ft
lev de cent pieds au-dessus d'une valle dlicieuse, et qu'on pt y
djeuner tous les matins sur un tapis de gazon sem de primevres, avec
du caf excellent, du beurre des montagnes et du pain anis.

C'est  un pareil djeuner que je t'invite quand tu auras le temps
d'aimer le repos. Dans ce temps-l tu sauras tout; la vie n'aura plus de
secrets pour toi. Tes cheveux commenceront  grisonner, les miens auront
achev de blanchir; mais la valle de Bassano sera toujours aussi belle,
la neige des Alpes aussi pure; et notre amiti?...--J'espre en ton
coeur, et je rponds du mien.

La campagne n'tait pas encore dans toute sa splendeur, les prs taient
d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient
encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pchers en
fleurs entremlaient  et l leurs guirlandes roses et blanches aux
sombres masses des cyprs. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta
coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges
rives de cailloux et de dbris de roches qu'elle arrache du sein des
Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colre. Un
demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de
vigne noueuse qui se suspendent  tous les arbres de la Vntie, faisait
un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, tincelants aux
premiers rayons du soleil, formaient, au del, une seconde bordure
immense, qui se dtachait comme une dcoupure d'argent sur le bleu
solide de l'air.

--Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre caf refroidit et
que le voiturin nous attend.

--Ah , docteur, lui rpondis-je, est-ce que vous croyez que je veux
retourner maintenant  Venise?

--Diable! reprit-il d'un air soucieux.

--Qu'avez-vous  dire? ajoutai-je. Vous m'avez amen ici pour voir les
Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que
je veux retourner  votre ville marcageuse?

--Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur.

--Ce n'est pas absolument le mme plaisir pour moi de savoir que vous
l'avez fait ou de le faire moi-mme, rpondis-je.

--Oui-da! continua-t-il sans m'couter; savez-vous que dans mon temps
j'ai t un clbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brche
l-haut, et ce pic l-bas? Figurez-vous qu'un jour...

--_Basta, basta!_ docteur, vous me raconterez cela  Venise, un soir
d't que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la
place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves
pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il
dbite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe
d'impatience ou d'incrdulit avant la fin de son rcit, durt-il trois
jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en
montant  ce pic l-haut, et en descendant par cette brche l-bas...

--Vous? dit le docteur en jetant un regard de mpris sur mon chtif
individu.

Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui
couvrait la moiti de la table, sourit, et se dandina d'un air
magnifique.

--Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui
dis-je avec un peu de dpit; et pour gravir les rochers, le moindre
chevreau est plus agile que le plus robuste cheval.

--Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous tes malade, et
que j'ai rpondu de vous ramener  Venise, mort ou vif.

--Je sais qu'en qualit de mdecin vous vous arrogez droit de vie et de
mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de
vivre encore cinq ou six jours.

--Vous n'avez pas le sens commun, rpondit-il. J'ai donn d'un ct ma
parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le
serment d'tre  Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la
ncessit de violer un de mes deux engagements?

--Certainement, je le veux, docteur.

Il fit un profond soupir, et aprs un instant de rverie:--J'ai observ,
dit-il, que les petits hommes sont gnralement dous d'une grande force
morale, ou, au moins, pourvus d'un immense enttement.

--Et c'est en raison de cette observation savante, m'criai-je en
sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma libert,
docteur aimable!

--Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant
sur le balcon. J'ai jur de vous ramener  Venise; mais je ne me suis
pas engag  vous y ramener un jour plutt que l'autre...

--Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner  Venise que
l'anne prochaine, et pourvu que nous fissions notre entre ensemble par
la Giudecca...

--Vous moquez-vous de moi? s'cria-t-il.

--Certainement, docteur, rpondis-je. Et nous emes ensemble une dispute
pouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il
consentit  me laisser seul, et je m'engageai  tre de retour  Venise
avant la fin de la semaine.

--Soyez  Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous
avec Catullo et la gondole.

--J'y serai, docteur, je vous le jure.

--Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui tait encore l, ces
jours passs, pour vous faire entendre raison.

--Je jure par lui, rpondis-je, et vous pouvez croire que c'est une
parole sacre. Adieu, docteur.

Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme
un roseau. Deux larmes coulrent silencieusement sur ses joues. Puis il
leva les paules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!--Quand il
eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:--Faites
couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne
vous endormez pas trop prs des rochers; songez qu'il y a par ici
beaucoup de vipres. Ne buvez pas indistinctement  toutes les sources,
sans vous assurer de la limpidit de l'eau; sachez que la montagne a des
veines malfaisantes. Fiez-vous  tout montagnard qui parlera le vrai
dialecte; mais si quelque tranard vous demande l'aumne en langue
trangre ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main  votre
poche, n'changez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais
ayez l'oeil sur son bton.

--Est-ce tout, docteur?

--Soyez sr que je n'omets jamais rien d'utile, rpondit-il, d'un air
fch, et que personne ne connat mieux que moi ce qu'il convient de
faire et ce qu'il convient d'viter en voyage.

--_Cia, egregio dottore_, lui dis-je en souriant.

--_Schiavo suo_, rpondit-il d'une voix brve en enfonant son chapeau
sur sa tte....

       *       *       *       *       *

Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par
bravade, et qu'il n'est pas d'colier plus vain que moi de son courage
et de son agilit. Cela tient  l'exiguit de ma stature et  l'envie
qu'prouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes
forts.--Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins
song  faire ce que nous appelons une _expdition_. Dans mes jours de
gaiet, dans ces jours devenus bien rares o je sortirais volontiers,
comme Kreissler, avec deux chapeaux l'un sur l'autre, je pourrais
_hasarder_ comme lui _les pas les plus gracieux sur les bords de
l'Achron_; mais dans mes jours de _spleen_ je marche tranquillement au
beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les
abmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-l, le sifflement importun
d'un insecte  mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur
ma joue suffirait pour me transporter de colre et de dsespoir, et pour
me faire sauter au fond des lacs.--Je marchai donc toute cette matine
sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge
est seme de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de
maisonnettes parses sur le flanc des montagnes. Toute la partie
infrieure du vallon est soigneusement cultive. Plus haut s'tendent
d'immenses pturages dont la nature prend soin elle-mme. Puis une rampe
de rochers arides s'lve jusqu'aux nuages, et la neige s'tale au fate
comme un manteau.

La fonte de ces neiges ne s'tant pas encore opre, la Brenta tait
paisible et coulait dans un lit troit. Son eau, trouble et empoisonne
pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvr toute sa
limpidit. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient ple-mle sur
ses bords,  l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est dlicieuse
pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la
vgtation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux,
en revanche la neige les couronne d'une aurole clatante, et l'on peut
marcher tout un jour entre deux haies d'aubpine et de pruniers sauvages
sans rencontrer un seul Anglais.

J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais gure pourquoi
je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans
mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une
sympathie indfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destine
nous appelle imprieusement vers les lieux o nous devons voir s'oprer
en nous quelque crise morale?--Je ne saurais attribuer tant de part
dans ma vie  la fatalit. Je crois  une Providence spciale pour les
hommes d'un grand gnie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu
peut avoir  faire  moi? Quand nous tions ensemble, je croyais au
destin comme un vrai musulman. J'attribuais  des vues particulires, 
des tendresses maternelles ou  des prvisions mystrieuses de cette
Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me
voyais forc  tel ou tel usage de ma volont comme un instrument
destin  te faire agir. J'tais un des rouages de ta vie, et parfois je
sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A prsent
que cette main s'est place entre nous deux, je me sens inutile et
abandonn. Comme une pierre dtache de la montagne, je roule au hasard,
et les accidents du chemin dcident seuls de mon impulsion. Cette pierre
embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balaye; que lui
importe o elle ira tomber?....

       *       *       *       *       *

Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient  deux
lgers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait trs-belle quand
j'tais enfant, et qui commenait ainsi:

    Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois,
    Engelwald au front chauve a pass sur la neige, etc.

et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyag, une nuit, il y a bien
dix ans, sur la route de ----  ----. La diligence s'tait brise  une
descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique.
J'tais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule.
J'aurais voulu tre seul; mais la politesse et l'humanit me forcrent
d'offrir le bras  ma compagne de voyage. Il m'tait impossible de
m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivire qui
roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignes d'une
vapeur argente. La toilette de la voyageuse tait problmatique. Elle
parlait un franais incorrect avec l'accent allemand, et encore
parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donne sur sa condition et
sur ses gots. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle
avait faites,  table d'hte, sur la qualit d'une crme aux amandes
m'avaient induit  penser que cette discrte et judicieuse personne
pouvait bien tre une cuisinire de bonne maison. Je cherchai longtemps
ce que je pourrais lui dire d'agrable; enfin, aprs un quart d'heure
d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:--N'est-il pas vrai,
Mademoiselle, que voici un _site enchanteur_?--Elle sourit et haussa
lgrement les paules. Je crus comprendre qu' la platitude de mon
expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'tais assez
mortifi, lorsqu'elle dit, d'un ton mlancolique et aprs un instant de
silence:--Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol!

--Vous tes du Tyrol? m'criai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une
romance sur le Tyrol, qui me faisait rver les yeux ouverts. C'est donc
un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est log dans un coin de
ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le dcrire un peu.

--Je suis du Tyrol, rpondit-elle d'un ton doux et triste; mais
excusez-moi, je ne saurais en parler.

Elle porta son mouchoir  ses yeux, et ne pronona pas une seule parole
durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement
son silence et ne sentis pas mme le dsir d'en entendre davantage. Cet
amour de la patrie, exprim par un mot, par un refus de parler, et par
deux larmes bien vite essuyes, me sembla plus loquent et plus profond
qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un pome dans la tristesse de
cette silencieuse trangre. Et puis ce Tyrol, si dlicatement et si
tendrement regrett, m'apparut comme une terre enchante. En me
rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le
paysage que je venais d'admirer, et qui dsormais m'inspirait tout le
ddain qu'on a pour la ralit,  vingt ans. Je vis alors passer devant
moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les
pturages, les forts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol.
J'entendis ces chants,  la fois si joyeux et si mlancoliques, qui
semblent faits pour des chos dignes de les rpter. Depuis, j'ai
souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimrique, port
sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai
dormi sur des herbes embaumes! quelles belles fleurs j'y ai cueillies!
quelles riantes et heureuses troupes de ptres j'y ai vues passer en
dansant! quelles solitudes austres j'y ai trouves pour prier Dieu! Que
de chemin j'ai fait  travers ces monts, durant deux ou trois
modulations de l'orchestre!....

       *       *       *       *       *

J'tais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit
descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant
toujours le torrent, mon oeil distinguait une enfilade de montagnes
confusment amonceles les unes derrire les autres. Ces derniers
fantmes ples qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'tait le
Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes
rves.--De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes
dors. Ils ont vol jusqu' moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs;
ils sont venus me trouver quand j'tais un enfant tout rustique, et que
je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long
des tranes de la Valle-Noire. Ils ont pass sur ma tte pendant une
ple nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un plerinage mystrieux
vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contres o je
ne retournerai pas. Ils se sont transforms en violes et en hautbois
sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus  leurs voix
dlicieuses, quoique ce ft  Paris, quoiqu'il fallt mettre des gants
et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils
chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les yeux pour que la
salle du Conservatoire devnt une valle des Alpes, et pour que
Habeneck, plac, l'archet en main,  la tte de toute cette harmonie, se
transformt en chasseur de chamois, _Engelwald au front chauve_, ou
quelque autre. Beaux rves de voyage et de solitude, colombes errantes
qui avez rafrachi mon front du battement de vos ailes, vous tes
retourns  votre aire enchante, et vous m'attendez. Me voici prt 
vous atteindre,  vous saisir; m'chapperez-vous comme tous mes autres
rves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous
envolerez-vous pas,  mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur
quelque autre cime inaccessible o mon dsir vous suivra en vain?

       *       *       *       *       *

J'avais pris dans la journe, sous un beau rayon de soleil, quelques
heures de repos sur la bruyre. Afin d'viter la salet des gtes, je
m'tais arrang pour marcher pendant les heures froides de la nuit et
pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que
je ne l'avais espr. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'leva.
Mais la route tait si belle, que je pus marcher sans difficult au
milieu des tnbres. Les montagnes se dressaient  ma droite et  ma
gauche comme de noirs gants; le vent s'y engouffrait et courait sur
leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agits
violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumes. La nature tait
triste et voile, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages.
Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un
bosquet d'oliviers situ  peu de distance de la route; j'y attendis la
fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent tait tomb, et le ciel
dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement dcoupe
par les anfractuosits des deux murailles de granit qui le resserraient.
C'tait le mme coup d'oeil que nous avions en miniature  Venise,
quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, troites et
profondes, d'o l'on aperoit la nuit tendue au-dessus des toits,
comme une mince charpe d'azur seme de paillettes d'argent.

Le murmure de la Brenta, un dernier gmissement du vent dans le
feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se dtachaient
des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui
ressemblait  celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre,
tait rpandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais  la
veille du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous
avons parl tout un soir de ce chant du pome divin. C'tait un triste
soir que celui-l, une de ces sombres veilles o nous avons bu ensemble
le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre
inexorable; toi aussi, tu as t clou sur une croix. Avais-tu donc
quelque grand pch  racheter pour servir de victime sur l'autel de la
douleur? qu'avais-tu fait pour tre menac et chti ainsi? est-on
coupable  ton ge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te
sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire
qu'un. Tu te fatiguais  jouir de tout, vite et sans rflexion. Tu
mconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gr des
passions qui devaient l'user et l'teindre, comme les autres hommes ont
le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-mme, et tu oublias
que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton
compte, et suicider ta gloire par mpris de toutes les choses humaines.
Tu jetas ple-mle dans l'abme toutes les pierres prcieuses de la
couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaut, le gnie,
et jusqu' l'innocence de ton ge, que tu voulus fouler aux pieds,
enfant superbe!

Quel amour de la destruction brlait donc en toi? quelle haine avais-tu
contre le ciel, pour ddaigner ainsi ses dons les plus magnifiques?
Est-ce que ta haute destine te faisait peur? est-ce que l'esprit de
Dieu tait pass devant toi sous des traits trop svres? L'ange de la
posie, qui rayonne  sa droite, s'tait pench sur ton berceau pour te
baiser au front; mais tu fus effray sans doute de voir si prs de toi
le gant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'clat de sa
face, et tu t'enfuis pour lui chapper. A peine assez fort pour marcher,
tu voulus courir  travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur
toutes ses ralits, et leur demandant asile et protection contre les
terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre
elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs o tu
cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystrieux vint te rclamer et
te saisir. Il fallait que tu fusses pote, tu l'as t en dpit de
toi-mme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais t le plus
beau de ses jeunes lvites; tu aurais desservi ses autels en chantant
sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vtement de la
pudeur aurait par ton corps frle d'une grce plus suave que le masque
et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines
motions de cette foi premire. Tu revins  elle du fond des antres de
la corruption, et ta voix, qui s'levait pour blasphmer, entonna,
malgr toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui
coutaient se regardaient avec tonnement.--Quel est donc celui-ci,
dirent-ils, et en quelle langue clbre-t-il nos rites joyeux? Nous
l'avons pris pour un des ntres, mais c'est le transfuge de quelque
autre religion, c'est un exil de quelque autre monde plus triste et
plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir  nos tables; mais il
ne trouve pas, dans l'ivresse, les mmes illusions que nous. D'o vient
que, par instants, un nuage passe sur son front et fait plir son
visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots
tranges qui lui reviennent  chaque instant sur les lvres, comme les
souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les _vierges_, les _amours_, et les
_anges_ repassent-ils sans cesse dans ses rves et dans ses vers? Se
moque-t-il de nous ou de lui-mme? Est-ce son Dieu, est-ce le ntre,
qu'il mprise et trahit?

Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout  l'heure
cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux
comme la prire d'un enfant. Couch sur les roses que produit la terre,
tu songeais aux roses de l'den qui ne se fltrissent pas; et, en
respirant le parfum phmre de tes plaisirs, tu parlais de l'ternel
encens que les anges entretiennent sur les marches du trne de Dieu. Tu
l'avais donc respir, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses
immortelles? Tu avais donc gard, de cette patrie des potes, de vagues
et dlicieux souvenirs qui t'empchaient d'tre satisfait de tes folles
jouissances d'ici-bas?

Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre,
ddaigneux de la gloire, effray du nant, incertain, tourment,
changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et
la trouvais partout. La puissance de ton me te fatiguait. Tes penses
taient trop vastes, tes dsirs trop immenses, tes paules dbiles
pliaient sous le fardeau de ton gnie. Tu cherchais dans les volupts
incompltes de la terre l'oubli des biens irralisables que tu avais
entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait bris ton corps, ton me
se rveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras
de tes folles matresses pour t'arrter en soupirant devant les vierges
de Raphal.--Quel est donc, disait,  propos de toi, un pieux et tendre
songeur, _ce jeune homme qui s'inquite tant de la blancheur des
marbres_?

Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les tnbres, tu
es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes
premiers flots n'ont rflchi que la blancheur des neiges immacules.
Mais, effray sans doute du silence de la solitude, tu t'es lanc sur
une pente rapide, tu t'es prcipit parmi des cueils terribles, et, du
fond des abmes, ta voix s'est leve, comme le rugissement d'une joie
pre et sauvage.

De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux
de te reposer au sein de ses ondes paisibles et de reflter la puret
du ciel. Amoureux de chaque toile qui se mirait dans ton sein, tu lui
adressais de mlancoliques adieux quand elle quittait l'horizon.

    Dans l'herbe des marais, un seul instant arrte,
    toile de l'amour, ne descends pas des cieux.

Mais bientt, las d'tre immobile, tu poursuivais ta course haletante
parmi les rochers, tu les prenais corps  corps, tu luttais avec eux, et
quand tu les avais renverss, tu partais avec un chant de triomphe, sans
songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein
des blessures profondes.

L'amiti s'tait enfin rvle  ton coeur solitaire et superbe. Tu
daignas croire  un autre qu' toi-mme, orgueilleux infortun! tu
cherchas dans son coeur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa
et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amass, dans son
onde, tant de dbris arrachs  ses rives sauvages, qu'elle eut bien de
la peine  s'claircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps
trouble, et sema la valle qui lui prtait ses fleurs et ses ombrages,
de graviers striles et de roches aigus. Ainsi fut longtemps tourmente
et dchire la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des
turpitudes que tu avais contemples vint empoisonner, de doutes cruels
et d'amres penses, les pures jouissances de ton me encore craintive
et mfiante.

Ainsi ton corps, aussi fatigu, aussi affaibli que ton coeur, cda au
ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau lis se pencha
pour mourir_. Dieu, irrit de ta rbellion et de ton orgueil, posa sur
ton front une main chaude de colre, et, en un instant, tes ides se
confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin tabli dans les
fibres de ton cerveau fut boulevers. La mmoire, le discernement,
toutes les nobles facults de l'intelligence, si dlies en toi, se
troublrent et s'effacrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie.
Tu te levas sur ton lit en criant:--O suis-je,  mes amis? pourquoi
m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?

Un seul sentiment survivait en toi  tous les autres, la volont, mais
une volont aveugle, drgle, qui courait comme un cheval sans frein et
sans but  travers l'espace. Une dvorante inquitude te pressait de ses
aiguillons; tu repoussais l'treinte de ton ami, tu voulais t'lancer,
courir. Une force effrayants te dbordait.--Laissez-moi ma libert,
criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis
jeune?--O voulais-tu donc aller? Quelles visions ont pass dans le
vague de ton dlire? Quels clestes fantmes t'ont convi a une vie
meilleure? Quels secrets insaisissables  la raison humaine as-tu
surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose  prsent,
dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse
ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as
cri:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!

N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces
d'un tre invisible, o croyais-tu te rfugier?  quelle puissance
mystrieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort?
Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de
souffrance, et pour que je l'appelle auprs de toi dans tes dtresses
dchirantes. Elle t'a sauv, cette puissance inconnue, elle a arrach le
linceul qui s'tendait dj sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par
quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence
que l'on bnit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une
sombre divinit qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment?
Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'lve son autel.
J'irai lui offrir mon coeur quand ton coeur souffrira; j'irai lui
donner ma vie quand ta vie sera menace. . . .

La seule puissance  laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais
paternel. C'est celle qui infligea tous les maux  l'me humaine, et
qui, en revanche, lui rvla l'esprance du ciel. C'est la Providence
que tu mconnais souvent, mais  laquelle te ramnent les vives motions
de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaise, elle a exauc mes
prires, elle t'a rendu  mon amiti; c'est  moi de la bnir et de la
remercier. Si sa bont t'a fait contracter une dette de reconnaissance,
c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit,
dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse
ouvrir  des pas humains. coute, coute, Dieu terrible et bon! Il est
faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prire des hommes; tu as
bien celui d'envoyer  chaque brin d'herbe la goutte de rose du matin!
Tu prends soin de toutes tes oeuvres avec une minutieuse sollicitude;
comment oublierais-tu le coeur de l'homme, ton plus savant, ton plus
incomprhensible ouvrage? coute donc celui qui te bnit dans ce dsert,
et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire aprs le
jour o tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui
te fatigue de ses dsirs en ce monde; c'est un solitaire rsign qui te
remercie du bien et du mal que tu lui as fait.

       *       *       *       *       *

C'est ce qui me fora de revenir vers la Lombardie et de remettre le
Tyrol  la semaine prochaine. J'arrivai  Oliero, vers les quatre heures
de l'aprs-midi, aprs avoir fait seize milles  pied en dix heures, ce
qui, pour un garon de ma taille, tait une journe un peu forte.
J'avais encore un peu de fivre, et je sentais une chaleur accablante au
cerveau. Je m'tendis sur le gazon  l'entre de la grotte, et je m'y
endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir,  qui j'eus bien de
la peine  faire entendre raison, me rveillrent bientt. Le soleil
tait descendu derrire les cimes de la montagne, l'air devenait tide
et suave. Le ciel, embras des plus riches couleurs, teignait la neige
d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me
faire un bien extrme. Mes pieds taient dsenfls, ma tte libre. Je
me mis  examiner l'endroit o j'tais; c'tait le paradis terrestre,
c'tait l'assemblage des beauts naturelles les plus gracieuses et les
plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'esprer.

Quand j'eus parcouru ce lieu enchant avec la joie d'un conqurant, je
revins m'asseoir  l'endroit o j'avais dormi, afin de savourer le
plaisir de ma dcouverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces
montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement  mon gr,
qui abondent dans les Pyrnes et qui sont rares dans cette partie des
Alpes. Je m'tais corch les mains et les genoux pour arriver  des
solitudes qui toutes avaient leur beaut, mais dont pas une n'avait le
caractre que je lui dsirais dans ce moment-l. L'une me semblait trop
sauvage, l'autre trop champtre. J'tais trop triste dans celle-ci; dans
celle-l je souffrais du froid; une troisime m'ennuyait. Il est
difficile de trouver la nature extrieure en harmonie avec la
disposition de l'esprit. Gnralement l'aspect des lieux triomphe de
cette disposition et apporte  l'me des impressions nouvelles. Mais si
l'me est malade, elle rsiste  la puissance du temps et des lieux;
elle se rvolte contre l'action des choses trangres  sa souffrance,
et s'irrite de les trouver en dsaccord avec elle.

J'tais puis de fatigue en arrivant  Oliero, et peut-tre  cause de
cela tais-je dispos  me laisser gouverner par mes sensations. Il est
certain que l je pus enfin m'abandonner  cette contemplation
paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-tre physique
drange imprieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de
bosquets en fleur,  travers lesquels fuient des sentiers en pente
rapide, des gazons doucement inclins, sems de rhododendrons, de
pervenches et de pquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beaut
pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la
gorge. L'une a servi longtemps de caverne  une bande d'assassins;
l'autre recle un petit lac tnbreux que l'on peut parcourir en bateau,
et sur lequel pendent de trs-belles stalactites. Mais c'est une des
curiosits qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable
profession de touriste. Il me semble dj voir arriver, malgr la neige
qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque t
ramne et fait pntrer jusque dans les solitudes les plus saintes;
vritable plaie de notre gnration, qui a jur de dnaturer par sa
prsence la physionomie de toutes les contres du globe, et
d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par
leur oisive inquitude et leurs sottes questions.

Je retournai  la troisime grotte; c'est celle qui arrte le moins
l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni
souvenirs dramatiques, ni rarets minralogiques. C'est une source de
soixante pieds de profondeur, qu'abrite une vote de rochers ouverte sur
le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque ct se resserrent
des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche vgtation.

En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de ple
verdure, jetes comme un immense bouquet que la main des fes aurait
dli et secou sur le flanc des montagnes, s'lve un gant sublime, un
rocher perpendiculaire, taill par les sicles sur la forme d'une
citadelle flanque de ses tours et de ses bastions. Ce chteau magique,
qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du
premier plan, d'une sauvage majest. Contempler ce pic terrible, du fond
de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes,
entre la fracheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est
un bien-tre, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te
l'envoyer.

Des roches parses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte.
Je parvins  la dernire et me penchai sur ce miroir de la source,
transparent et immobile comme un bloc d'meraude. Je vis au fond une
figure ple dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle
me rendit mon sourire avec tant de froideur et d'amertume, que les
larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir.
Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu  peu. Il me sembla
que, moi aussi, je me ptrifiais. Il me revint  la mmoire je ne sais
quel fragment d'un livre indit. Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un
marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans
tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte
sur son pidestal, d'un air orgueilleux. Mais te voil rong par le
temps, comme une de ces allgories uses qui se tiennent encore debout
dans les jardins abandonns. Tu dcores trs-bien le dsert; pourquoi
sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps
long! Il te tarde de tomber en poussire et de ne plus dresser vers le
ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur
lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable  un voile de
deuil. Tant d'orages ont terni ton clat que ceux qui passent, par
hasard,  tes pieds ne savent plus si tu es d'albtre ou d'argile sous
ce crpe mortuaire. Reste, reste dans ton nant, et ne compte plus les
jours. Tu dureras peut-tre longtemps encore, misrable pierre! Tu te
glorifiais jadis d'tre une matire dure et inattaquable;  prsent tu
envies le sort du roseau dessch qui se brise les jours d'orage. Mais
la gele fend les marbres. Le froid te dtruira, espre en lui.

Je sortis de la grotte, accabl d'une pouvantable tristesse, et je me
jetai plus fatigu qu'auparavant  la place o j'avais dormi. Mais le
ciel tait si pur, l'atmosphre si bienfaisante, le vallon si beau, la
vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature
printanire, que je me sentis peu  peu renatre. Les couleurs
s'teignaient et les contours escarps des monts s'adoucissaient dans la
vapeur comme derrire une gaze bleutre. Un dernier rayon du couchant
venait frapper la vote de la grotte et jeter une frange d'or aux
mousses et aux scolopendres dont elle est tapisse. Le vent balanait
au-dessus de ma tte des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une
niche de rouges-gorges se suspendait en babillant  ses festons
dlicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'chappait
de la caverne baisait, en passant, les primevres semes sur ses rives.
Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la
premire que j'aie vue cette anne. Elle prit son vol magnifique vers le
grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme
la colombe de l'arche, et s'enfona dans sa retraite pour y attendre le
printemps encore un jour.

Je me prparai aussi  chercher un gte pour la nuit; mais, avant de
quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la
face vers Venise, j'essayai de rsumer mes motions.

Mais cela ne m'avana  rien. Je sentis en moi une fatigue dplorable et
une force plus dplorable encore; aucune esprance, aucun dsir, un
profond ennui; la facult d'accepter tous les biens et tous les maux;
trop de dcouragement ou de paresse pour chercher ou pour viter quoi
que ce soit; un corps plus dur  la fatigue que celui d'un buffle; une
me irrite, sombre et avide, avec un caractre indolent, silencieux,
calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli  sa surface, mais
qu'un grain de sable bouleverse.

Je ne sais pourquoi toute rflexion sur l'avenir me cause une humeur
insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces
du pass, et je m'adoucis aussitt. Je pensai  notre amiti, j'eus des
remords d'avoir laiss tant d'amertume entrer dans ce pauvre coeur. Je
me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partages. Les
unes et les autres me sont si chres, qu'en y pensant je me mis 
pleurer comme une femme.

En portant mes mains  mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont
j'avais touch les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite
plante fleurissait maintenant sur sa montagne,  plusieurs lieues de
moi. Je l'avais respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise
senteur. D'o vient qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est
donc le parfum, qui, sans rien faire perdre  la plante dont il mane,
s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
lui rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime?--Le parfum de
l'me, c'est le souvenir. C'est la partie la plus dlicate, la plus
suave du coeur, qui se dtache pour embrasser un autre coeur et le
suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais
qu'il est doux et suave! qu'il apporte,  l'esprit abattu et malade, de
bienfaisantes images et de chres esprances!--Ne crains pas,  toi qui
as laiss sur mon chemin cette trace embaume, ne crains jamais que je
la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme
une essence subtile dans un flacon scell. Nul ne la respirera que moi,
et je la porterai  mes lvres dans mes jours de dtresse, pour y puiser
la consolation et la force, les rves du pass, l'oubli du prsent....

       *       *       *       *       *

Je me souviens que, lorsque j'tais enfant, les chasseurs apportaient 
la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantes.
On me donnait celles qui taient encore vivantes, et j'en prenais soin.
J'y mettais la mme ardeur et les mmes tendresses qu'une mre pour ses
enfants, et je russissais  en gurir quelques-unes. A mesure qu'elles
reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fves
vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma
main. Ds qu'elles pouvaient tendre les ailes, elles s'agitaient dans
la cage et se dchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue
et de chagrin si je ne leur eusse donn la libert. Aussi je m'tais
habitu, quoique goste enfant s'il en fut,  sacrifier le plaisir de
la possession au plaisir de la gnrosit. C'tait un jour de vives
motions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui o je
portais une de mes palombes sur la fentre. Je lui donnais mille
baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les
fves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais
aussitt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le coeur
gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, aprs bien des hsitations et
des efforts, je la posais sur la fentre. Elle restait quelque temps
immobile, tonne, effraye presque de son bonheur. Puis elle partait
avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la suivais
longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrire les sorbiers du
jardins je me mettais  pleurer amrement, et j'en avais pour tout un
jour  inquiter ma mre par mon air abattu et souffrant.

Quand nous nous sommes quitts, j'tais fier et heureux de te voir rendu
 la vie; j'attribuais un peu  mes soins la gloire d'y avoir contribu.
Je rvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais
renatre  la jeunesse, aux affections,  la gloire. Mais quand je t'eus
dpos  terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire
comme un cercueil, je sentis que mon me s'en allait avec toi. Le vent
ne ballottait plus sur les lagunes agites qu'un corps malade et
stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.--Du
courage! me dit-il.--Oui, lui rpondis-je, vous m'avez dit ce mot-l une
nuit, quand il tait mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il
n'avait plus qu'une heure  vivre. A prsent il est sauv, il voyage, il
va retrouver sa patrie, sa mre, ses amis, ses plaisirs. C'est bien;
mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit
o sa tte ple tait appuye sur votre paule, et sa main froide dans
la mienne. Il tait l entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez
aussi, tout en haussant les paules. Vous voyez que vos larmes ne
raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il
n'est plus ici, nous sommes au dsespoir.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

....Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano.
Je ne m'loignai gure d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne
faisait pas encore nuit; mais la route tait dj dserte et silencieuse
comme  minuit. Je me trouvai tout  coup, je ne sais comment, en face
d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des
bottes  la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie
tombant sur l'paule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la
parole dans un dialecte moiti italien, moiti allemand. Je crus qu'il
demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher
qui se dessinait en blanc sur les ombres de la valle, je me bornai 
lui rpondre: Oliero. Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable;
je crus comprendre qu'il me demandait l'aumne. Il tait impossible
d'offrir  un mendiant si lgant moins d'un svansic, et cette
gnrosit m'tait galement impossible pour des raisons majeures. Je me
rappelai en mme temps les avertissements du docteur, et je passai mon
chemin. Mais, soit qu'il me prt pour un financier dguis, soit que ma
blouse de cotonnade bleue lui plt extrmement, il s'obstina  me suivre
pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible
discours, qui me parut mal accentu et que je ne gotai nullement. Ce
_mons_ avait un fort beau bton de houx  la main, et je n'avais pas
seulement une branche de chvrefeuille. Je me souvenais trs bien des
propres paroles du docteur: _Ayez l'oeil sur son bton_. Mais je ne
voyais pas bien clairement  quoi pouvait me servir la connaissance
exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tcher de penser 
autre chose, et de siffloter, en rptant  part moi, cette phrase
profondment philosophique que tu m'as apprise, et dont tu m'as
conseill l'emploi dans les grandes motions de la vie:--La musique  la
campagne est une chose fort agrable; les cordes harmonieuses de la
harpe, etc.--Je jetai un regard de ct et vis mon Allemand tourner les
talons. Comme je n'avais aucune envie de _cultiver_ sa connaissance, je
continuai de marcher vers Bassano en sifflant.

J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron
et imprvoyant  la fois. C'est ce qui faisait dire  mon prcepteur que
j'avais le caractre d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le
touche, et je l'oublie ds qu'il est pass. Il n'est pas d'oiseau plus
stupide que moi pour retomber vingt fois dans le pige o il a t pris.
Je tourne autour et je le brave avec une lgret que l'on prendrait
volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas
meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me
semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas oblig d'avoir
le stocisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors
gigantesques tre au moins aussi faibles que moi en face de la peur.

Je revins  Oliero, et je retrouvai  ttons la branche de genvrier
suspendue  la porte de mon cabaret. La premire figure que j'aperus
sous le manteau de la chemine fut celle de mon Allemand, qui fumait
dans une pipe fort honnte, et qui attendait, en suivant chaque tour de
broche d'un oeil amoureux, que le quartier d'agneau command pour son
souper et fini de rtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise
auprs de lui. J'tais un peu confus de la mprise que j'avais faite en
prenant un personnage si bien lev pour un voleur de grand chemin. On
nous servit notre souper  la mme table:  lui son agneau rti,  moi
mon fromage de chvre;  lui le vin gnreux d'Asolo,  moi l'eau pure
du torrent. Quand il eut mang trois bouches, soit qu'il se sentit peu
d'apptit, soit qu'il ft touch de la _grce avec laquelle je mangeais
mon pain_, il m'invita  partager son repas, et j'acceptai sans
crmonie. Il parlait alors une espce de vnitien presque
inintelligible, et il me fit d'agrables reproches du refus que je lui
avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa
pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer
intrieurement de ma frayeur; mais malgr sa politesse, et peut-tre
aussi  cause de sa politesse, ce monsieur avait une indfinissable
odeur de coquin qui rappelait _l'Auberge des Adrets_ d'une lieue. L'hte
avait, en tournant autour de la table, une trange manire de nous
regarder alternativement. Quand je grimpai  ma soupente, rsolu 
affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie,
j'entendis le bonhomme qui disait  son garon:--Fais attention au
Tyrolien et au petit _forestiere_ (il s'agissait de moi). Serre bien la
vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le
chien  la porte du poulailler, et, au moindre bruit,
appelle-moi.--_Cristo!_ soyez tranquille, rpondit le garon. Le _petit_
ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche  feu sur ma
paillasse, et _per Dio santo!_ qu'il prenne garde  lui s'il s'amuse 
sortir avant le jour.

Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protg contre le
filou tyrolien par ce brave garon montagnard qui croyait protger
contre moi la maison de son matre.

Quand je m'veillai, le Tyrolien avait pris la vole depuis longtemps,
et, malgr la surveillance de l'hte, de son garon et de son chien, il
tait parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son
complice et de me faire acquitter sa dpense. Je transigeai, et, comme
j'avais mang avec lui, je payai la moiti du souper; aprs quoi je
partis  travers la montagne.

       *       *       *       *       *

....Je traversai, ce jour-l, des solitudes d'une incroyable mlancolie. Je
marchai un peu au hasard en tchant d'observer tant bien que mal la
direction de Trvise, mais sans m'inquiter de faire trois fois plus de
chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genvrier. Je
choisis les sentiers les plus difficiles et les moins frquents. En
quelques endroits, ils me conduisirent jusqu' la hauteur des premires
neiges; en d'autres ils s'enfonaient dans des dfils arides o le pied
de l'homme semblait n'avoir jamais pass. J'aime ces lieux incultes,
inhabitables, qui n'appartiennent  personne, que l'on aborde
difficilement, et d'o il semble impossible de sortir. Je m'arrtai dans
un certain amphithtre de rochers auquel pas une construction, pas un
animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulire. Il en
avait une terrible, austre, dsole, qui n'appartenait  aucun pays, et
qui pouvait ressembler  toute autre partie du monde qu' l'Italie. Je
fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit  divaguer. En
un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce
demi-sommeil fbrile, je m'imaginais que j'tais en Amrique, dans une
de ces ternelles solitudes que l'homme n'a pu conqurir encore sur la
nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara
de moi: je m'attendais presque  voir le boa drouler ses anneaux sur
les ronces dessches, et le bruit du vent me semblait la voix des
panthres errantes parmi les rochers. Je traversai ce dsert sans
rencontrer un seul accident qui dranget mon rve; mais, au dtour de
la montagne, je trouvai une petite niche creuse dans le roc, avec sa
madone et la lampe que la dvotion des montagnards entretient et rallume
chaque soir, jusque dans les solitudes les plus recules. Il y avait, au
pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultives et nouvellement
cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la valle, toutes
fraches encore,  plusieurs milles dans la montagne strile et
inhabite, taient les offrandes d'un culte plus naf et plus touchant
qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En gnral, ces croix et ces
madones s'lvent dans le dsert au lieu o s'est commis quelque
meurtre, o bien l o est arrive, par accident, quelque mort violente.
A deux pas de la madone tait un prcipice qu'il fallait ctoyer pour
sortir du dfil. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait
tre fort utile aux voyageurs de nuit.

       *       *       *       *       *

. . . . . Une ide folle, l'illusion d'un instant, un rve qui ne fait que
traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une me et pour
emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce
voyage d'Amrique avait droul, en cinq minutes, un immense avenir
devant moi; et quand je me rveillai sur une cime des Alpes, il me
sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'lancer dans
l'immensit. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique
qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut
comme une conqute puise, comme un espace dj franchi. Je m'imaginai
que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de
ma vie passe s'effacrent et se confondirent en un seul. _Hier_ me
sembla rsumer parfaitement trente ans de fatigue; _aujourd'hui_, ce mot
terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait reprsent l'effrayante
immobilit de la tombe, s'effaa du livre de ma vie. Cette force
dteste, cette morne rsistance  la douleur, qui m'avait rendu si
triste, se fit sentir  moi, active et violente, douloureuse encore,
mais orgueilleuse comme le dsespoir. L'ide d'une ternelle solitude me
fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pense
d'amour, et je sentis ma volont s'lancer vers une nouvelle priode de
ma destine.--C'est donc l o tu en es? me disait une vois intrieure;
eh bien! marche, avance, apprends.

       *       *       *       *       *

.....Au coucher du soleil, je me trouvai au fate d'une crte de rochers;
c'tait la dernire des Alpes. A mes pieds s'tendait la Vntie,
immense, blouissante de lumire et d'tendue. J'tais sorti de la
montagne, mais vers quel point de ma direction? Entre la plaine et le
pic d'o je la contemplais s'tendait un beau vallon ovale, appuy d'un
ct au flanc des Alpes, de l'autre lev en terrasse au-dessus de la
plaine et protg contre les vents de la mer par un rempart de collines
fertiles. Directement au-dessous de moi, un village tait sem en pente
dans un dsordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronn d'un beau et
vaste temple de marbre tout neuf, clatant de blancheur et assis d'une
faon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle ide
de personnification s'attachait pour moi  ce monument. Il avait l'air
de contempler l'Italie, droule devant lui comme une carte
gographique, et de lui commander.

Un ouvrier, qui taillait le marbre  mme la montagne, m'apprit que
cette glise, de forme paenne, tait l'oeuvre de Canova, et que le
village de Possagno, situ au pied, tait la patrie de ce grand
sculpteur des temps modernes.--Canova tait le fils d'un tailleur de
pierres, ajouta le montagnard; c'tait un pauvre ouvrier comme moi.

Combien de fois le jeune manoeuvre qui devait devenir Canova s'est-il
assis sur cette roche, o s'lve maintenant un temple  sa mmoire!
Quels regards a-t-il promens sur cette Italie qui lui a dcern tant de
couronnes! sur ce monde, o il a exerc la paisible royaut de son
gnie,  ct de la terrible royaut de Napolon! Dsirait-il,
esprait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coup
proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, forme aux
rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les
rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains
qui allait clore et demander l'immortalit  son ciseau? Quand il avait
des regards de jeune homme et peut-tre d'amant pour les belles
montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghse nue devant
lui?

Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est fait  la taille
de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi  plus d'un
gnie, et l'on conoit que l'intelligence se dploie  l'aise dans un si
beau pays et sous un ciel si pur. La limpidit des eaux, la richesse du
sol, la force de la vgtation, la beaut de la race dans cette partie
des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine
de toutes parts, semblent faits exprs pour nourrir les plus hautes
facults de l'me et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette
espce de paradis terrestre, o la jeunesse intellectuelle peut
s'panouir avec toute sa sve printanire, cet horizon immense qui
semble appeler les pas et les penses de l'avenir, ne sont-ce pas l
deux conditions principales pour le dploiement d'une belle destine?

La vie de Canova fut fconde et gnreuse comme le sol de sa patrie.
Sincre et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une
tendre prdilection le village et la pauvre maisonnette o il tait n.
Il la fit trs-modestement embellir, et il venait s'y reposer, 
l'automne, des travaux de son anne. Il se plaisait alors  dessiner les
formes herculennes des paysans et les ttes vraiment grecques des
jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les
principaux modles de la riche collection des oeuvres de Canova sont
sortis de leur valle. Il suffit en effet de la traverser pour y
retrouver,  chaque pas, le type de froide beaut qui caractrise la
statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et
celui prcisment que le marbre n'a pu reproduire, est la fracheur du
coloris et la transparence de la peau. C'est  elles que peut
s'appliquer sans exagration l'ternelle mtaphore des lis et des roses.
Leurs yeux ont une limpidit excessive et une nuance incertaine,  la
fois verte et bleue, qui est particulire  la pierre appele
aigue-marine. Canova aimait la _morbidezza_ de leurs cheveux blonds
abondants et lourds. Il les coiffait lui-mme avant de les copier, et
disposait leurs tresses selon les diverses manires de la statuaire
grecque.

Ces filles ont gnralement une expression de douceur et de navet qui,
reproduite sur des linaments plus fins et sur des formes plus
dlicates, a d inspirer  Canova la dlicieuse tte de Psych. Les
hommes ont la tte colossale, le front prominent, la chevelure paisse
et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et
carre. Rien de profond ni de dlicat dans la physionomie, mais une
franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs
antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthon de Rome.
Il est d'un beau marbre fond blanc, travers de nuances rousses et
rostres, mais tendre et dj gren par la gele. Canova, dans une vue
philanthropique, avait fait lever cette glise pour attirer un grand
concours d'trangers et de voyageurs  Possagno, et procurer ainsi un
peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il
comptait en faire une espce de muse de ses ouvrages. L'glise aurait
renferm les sujets sacrs sortis de son ciseau, et des galeries
suprieures auraient contenu  part les sujets profanes. Il mourut sans
pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considrables
destines  cet emploi. Mais, quoique son propre frre, l'vque Canova,
ft charg de surveiller les travaux, une sordide conomie ou une
insigne mauvaise foi a prsid  l'excution des dernires volonts du
sculpteur. Hormis le _vaisseau_ de marbre, sur lequel il n'tait plus
temps de spculer, on a obi mesquinement  la ncessit du remplissage.
Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les
douze niches de la coupole, s'lvent douze gants grotesques qu'un
peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu  excuter ironiquement
pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Trs-peu de
sculpture de Canova dcore l'intrieur du monument. Quelques bas-reliefs
de petite dimension, mais d'un dessin trs-pur et trs-lgant, sont
incrusts autour des chapelles; tu les as vus  l'Acadmie des
Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqu un avec prdilection. Tu as
vu l aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus
froide pense de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de
Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur;
c'est un sarcophage grec trs-simple et trs-beau, excut sur ses
dessins.

Un autre groupe du Christ au linceul, peint  l'huile, dcore le
matre-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la
prtention d'tre peintre. Il a pass plusieurs annes  retoucher ce
tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection
pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses hritiers devraient
conserver prcieusement chez eux, et cacher  tous les regards.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

....Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de
figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vntie pendant plusieurs
lieues, sans tre fatigu de son immensit, grce  la varit des
premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines
jusqu' la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent
et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans
pret, et dont le mouvement change  chaque dtour du chemin. C'est le
sol le plus riche en fruits dlicieux et le climat le plus sain de
l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes,
 l'entre d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui
partait pour Trvise, assis majestueusement sur un char tran par
quatre nesses. Je le priai, moyennant une modeste rtribution, de me
faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au march,
et j'arrivai  Trvise le lendemain matin, aprs avoir dormi
fraternellement avec les innocentes btes qui devaient tomber le
lendemain sous le couteau du boucher. Cette pense m'inspira pour leur
matre une horreur invincible, et je n'changeai pas une parole avec
lui durant tout le chemin.

Je dormis deux heures  Trvise avec un peu de rhume et de fivre; 
midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en
_lapin_. Je trouvai la gondole de Catullo  l'entre du canal. Le
docteur, assis sur la poupe, changeait des facties vnitiennes avec
cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un
rayonnement inusit.--Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un
hritage? tes-vous nomm mdecin de votre oncle?

Il prit une attitude mystrieuse et me fit signe de m'asseoir prs de
lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbre de Genve. Je me
dtournai aprs l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je
regardai le docteur, je le trouvai occup  lire la lettre  son
tour.--Ne vous gnez pas, lui dis-je.--Il n'y fit nulle attention et
continua; aprs quoi il la porta  ses lvres avec une vivacit
passionne tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse:
_Je l'ai lue_.

Nous nous pressmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait
reu de l'argent pour moi. Il me rpondit par un signe de tte
affirmatif.--Et quand part votre ami Zuzuf?--Le quinze du mois
prochain.--Vous retiendrez mon passage sur son navire pour
Constantinople, docteur.--Oui?--Oui.--Et vous reviendrez? dit-il.--Oui,
je reviendrai.--Et lui aussi?--Et lui aussi, j'espre.--_Dieu est
grand!_ dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air  la fois
ingnu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au caf, ajouta-t-il;
en attendant, o voulez-vous loger?--Peu m'importe, ami, je pars
aprs-demain pour le Tyrol...




II


Je t'ai racont bien des fois un rve que je fais souvent, et qui m'a
toujours laiss, aprs le rveil, une impression de bonheur et de
mlancolie. Au commencement de ce rve, je me vois assis sur une rive
dserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs dlicieux,
vient  moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les
bras, et je m'lance avec eux dans la barque. Ils me disent: Nous
allons ... (ils nomment un pays inconnu), htons-nous d'arriver. On
laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame.
Nous abordons...  quelle rive enchante? Il me serait impossible de la
dcrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister
quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces plantes dont tu
aimes  contempler la ple lumire dans les bois, au coucher de la
lune.--Nous sautons  terre; nous nous lanons, en courant et en
chantant,  travers les buissons embaums. Mais alors tout disparat et
je m'veille. J'ai recommenc souvent ce beau rve, et je n'ai jamais pu
le mener plus loin.

Ce qu'il y a d'trange, c'est que ces amis qui me convient et qui
m'entranent, je ne les ai jamais vus dans la vie relle. Quand je
m'veille, mon imagination ne se les reprsente plus. J'oublie leurs
traits, leurs noms, leur nombre et leur ge. Je sais confusment qu'ils
sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronns de fleurs, et
leurs cheveux flottent sur leurs paules. La barque est grande et elle
est pleine. Ils ne sont pas diviss par couples, ils vont ple-mle sans
se choisir, et semblent s'aimer tous galement, mais d'un amour tout
divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois
que je fais ce rve, je retrouve aussitt la mmoire des rves
prcdents o je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce
moment-l; le rveil la trouble et l'efface.

Lorsque la barque parat sur l'eau, je ne songe  rien. Je ne l'attends
pas; je suis triste, et une des occupations o elle me surprend le plus
souvent, c'est de laver mes pieds dans la premire onde du rivage. Mais
cette occupation est toujours inutile. Aussitt que je fais un pas sur
la grve, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'prouve un
sentiment de dtresse purile. Alors la barque parat au loin; j'entends
vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix
qui me sont si chres. Quelquefois, aprs le rveil, je conserve le
souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des
phrases bizarres et qui ne prsentent plus aucun sens  l'esprit
veill. Il y aurait peut-tre moyen, en les commentant, d'crire le
pome le plus fantastique que le sicle ait encore produit. Mais je m'en
garderai bien; car je serais dsespr de composer sur mon rve, et de
changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je
brle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophtique,
quelque rvlation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les
autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprt ce qui en est, et
qu'on m'tt le plaisir de chercher.

Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et
qui m'emmnent joyeusement vers le pays des chimres? D'o vient que je
me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantes que
j'aperois du rivage? D'o vient aussi que ma mmoire conserve si bien
l'aspect des lieux d'o je suis parti et de ceux o j'arrive, et qu'elle
est impuissante  se retracer la figure et les noms des amis qui m'y
conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever,  la lumire du jour, le voile
magique qui me les cache? Sont-ce les mes des morts qui
m'apparaissent? Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus?
Sont-ce les formes confuses o mon coeur doit puiser de nouvelles
adorations? Sont-ce seulement des couleurs mles sur une palette, par
mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits?

Je te l'ai dit souvent, le matin, tout frachement dbarqu de mon le
inconnue, tout ple encore d'motion et de regret, rien dans la vie
relle ne peut se comparer  l'affection que m'inspirent ces tres
mystrieux, et  la joie que j'prouve  les retrouver. Elle est telle
que j'en ressens l'impression physique aprs le rveil, et que, pour
tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si
beaux, si purs,  ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs
traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils
sont si heureux, et ils m'invitent  leur bonheur avec tant de
tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur?

Je me souviens de leurs paroles:--Viens donc, me disent-ils; que fais-tu
sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos
coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.--Et ils me prsentent
une harpe d'une forme trange, et que je n'ai vue que l. Mes doigts
semblent y tre habitus depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et
ils m'coutent avec attendrissement.--O mes amis!  mes bien-aims! leur
dis-je, d'o venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonn si
longtemps?--C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse.
Qu'as-tu fait, o as-tu t depuis que nous ne t'avons vu? Comme te
voil vieux et fatigu! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te
reposer et rajeunir avec nous. Viens ... o la mousse est comme un
tapis de velours o l'on marche sans chaussure... Non, ce n'est pas
comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je
ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'tonne d'avoir
pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie relle qui alors me semble un rve
 demi effac. Je vais leur demandant aussi o ils taient pendant ce
temps-l.--Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vcu avec d'autres
tres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous
tiez-vous retirs? et comment la mmoire de notre amour s'tait-elle
perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde o j'ai
souffert? d'o vient que je n'ai pas song  vous y chercher?--C'est que
nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me rpondent-ils
en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.--Oui, oui! et pour
toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas,  mes frres chris! ne me
laissez pas emporter par ce flot qui m'entrane toujours loin de vous;
ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant o je m'enfonce
jusqu' ce que vous ayez disparu  mes yeux, jusqu' ce que je me trouve
dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.--Fou et
ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux
toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais
plus.--Oh! si, je vous reconnais! A prsent il me semble que je ne vous
ai jamais quitts. Vous voil toujours jeunes, toujours heureux.--Alors,
je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me
rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des
vivants.

Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une
rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premires annes de ma
vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, ds l'ge de cinq
ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants
couronns de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux
dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui
m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin tait diffrent du
rivage imaginaire de mon le. Il y a entre l'un et l'autre la mme
disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rves
d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes prairies, des
libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je
voyais alors un jardin rgulier, des gazons taills, des buissons de
fleurs  la porte de mon bras, des jets d'eau parfume dans des bassins
d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne
sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus
surprenantes et les plus dsirables. Du reste, mon rve ressemblait aux
contes de fes dont j'avais dj la tte nourrie, mais aux souvenirs
desquels je mlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble  la
terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple
d'affections saintes et de bonheur impossible.

Eh bien! il m'est arriv, l'autre soir, de me trouver en ralit dans
une situation qui ressemblait un peu  mon rve, mais qui n'a pas fini
de mme.

J'tais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme 
l'ordinaire, trs-peu de promeneurs. Les Vnitiennes lgantes craignent
le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles
craignent le froid et ne se hasardent gure dehors la nuit. Il y a trois
ou quatre jours faits exprs pour elles dans chaque saison, o elles
font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les
pieds  terre. C'est une espce  part, si molle et si dlicate qu'un
rayon de soleil ternit leur beaut, et qu'un souffle de la brise expose
leur vie. Les hommes civiliss cherchent de prfrence les lieux o ils
peuvent rencontrer le beau sexe, le thtre, les _conversazioni_, les
cafs et l'enceinte abrite de la Piazzetta  sept heures du soir. Il ne
reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques
fumeurs stupides et quelques bilieux mlancoliques. Tu me classeras dans
laquelle des trois espces il te plaira.

Peu  peu je me trouvai seul, et l'lgant caf qui s'avance sur les
lagunes teignait ses bougies plantes dans des iris et dans des algues
de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la
dernire fois! Moi, je n'y allais pas chercher de douces penses, et je
n'esprais pas m'y dbarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme
tu dis, qui pourrait rsister  la vertu du mois d'avril? A Venise, mon
ami, c'est bien plus vrai. Les pierres mme reverdissent; les grands
marcages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des
prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de
glaeuls, et de mille sortes de mousses marines d'o s'exhale un parfum
tout particulier, cher  ceux qui aiment la mer, et o nichent des
milliers de golands, de plongeons et de cannes petires. De grands
ptrels rasent incessamment ces prs flottants, o chaque jour le flux
et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des
milliers d'insectes, de madrpores et de coquillages.

Je trouvai, au lieu de ces alles glaciales que nous avions fuies
ensemble la veille de ton dpart, et o je n'avais pas encore eu le
courage de retourner, un sable tide et des tapis de pquerettes, des
bosquets de sumacs et de sycomores frachement clos au vent de la
Grce. Le petit promontoir plant  l'anglaise est si beau, si touffu,
si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce
n'tait pas l le rivage magique que mes rves m'avaient fait
pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et
celle-ci est dj trempe de mes larmes.

Le soleil tait descendu derrire les monts Vicentins. De grandes nues
violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de
Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette ppinire de flches
et de minarets qui s'lvent de tous les points de la ville se
dessinaient en aiguilles noires sur le ton tincelant de l'horizon. Le
ciel arrivait, par une admirable dgradation de nuances, du rouge cerise
au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait
exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville
elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu
Venise si belle et si ferique. Cette noire silhouette, jete entre le
ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, tait alors une de ces
sublimes aberrations d'architecture que le pote de l'Apocalypse a d
voir flotter sur les grves de Patmos quand il rvait sa Jrusalem
nouvelle, et qu'il la comparait  une belle pouse de la veille.

Peu  peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus
massifs, les profondeurs plus mystrieuses. Venise prit l'aspect d'une
flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprs o les canaux
s'enfonaient comme de grands chemins de sable argent. Ce sont l les
instants o j'aime  regarder au loin. Quand les formes s'effacent,
quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination
peut s'lancer dans un champ immense de conjectures et de caprices,
quand je peux, en clignant un peu la paupire, renverser et bouleverser
une cit, en faire une fort, un camp ou un cimetire; quand je peux
mtamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de
poussire, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui
descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je
jouis vraiment de la nature, j'en dispose  mon gr, je rgne sur elle,
je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies.

Quand j'tais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le
plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'tais fait une
grande ide de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces
palais dont ma grand'mre me parlait sans cesse comme de ce qu'il y
avait de plus beau  voir dans l'univers. J'allais par les chemins au
commencement de la nuit ou  la premire blancheur du jour, et je me
crais  grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur
qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutils par la
cogne au bord d'un foss devenait un peuple de tritons et de naades de
marbre enlaant leurs bras arms de conques marines. Les taillis et les
vignes de nos coteaux taient les parterres d'ifs et de buis; les
noyers de nos gurets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux
et le filet de fume qui s'levait du toit d'une chaumire cache dans
les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleutre et
tremblante, devenait  mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple
bourgeois de Paris avait le privilge de voir jouer aux grandes ftes,
et qui tait pour moi alors une des merveilles du monde fantastique.

C'est ainsi qu' grands frais d'imagination je me dessinais dans un
vaste cadre le modle exagr des petites choses que j'ai vues depuis.
C'est grce  cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai
trouv d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du
temps pour l'accepter sans ddain et pour y dcouvrir enfin des beauts
particulires et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais
cherchs. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime  btir
encore. Cette mthode n'est ni d'un artiste ni d'un pote, je le sais;
c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raill, toi qui aimes les
grandes lignes pures, les contours hardiment dessins, la lumire riche
et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir
ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton
admiration et de ton amour. J'expliquais cela  notre ami un de ces
soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du
pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumire qu'on voit au
fond du canal, et qui se reflte et se multiplie sur les vieux marbres
luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un
canaletto plus mystrieux et plus mlancolique. Cette lumire unique,
qui brille sur tous les objets et qui n'en claire aucun, qui danse sur
l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un
follet attach  les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne
de rverbres qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des
zigzags de feu. Je racontai  Pietro comme quoi j'avais voulu un soir
te faire goter cette illumination aquatique, et comme quoi, aprs
m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En
quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit
notre ami.--Je m'imaginais, rpondis-je, voir dans le reflet de ces
lumires des colonnes de feu et des cascades d'tincelles qui
s'enfonaient  perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me
paraissait soutenue et porte par ces piliers lumineux, et j'avais envie
de sauter dans la rivire pour voir quelles tranges sarabandes les
esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais
enchant.--Le docteur haussa les paules, et je vis qu'il avait un
profond mpris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les ides
fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout 
fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille
Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce
temps-l. Le fantastique a pass sur nous une ponge trempe dans les
brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il,
j'aime  contempler. Amusez-vous  rver si cela vous plat.

Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le
chapitre des digressions, et je reviens  la soire du jardin public.

J'tais absorb dans mes fantaisies accoutumes, lorsque je vis sur le
canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il tait
parsem, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientt tous
les autres en arrire. C'tait la nouvelle et pimpante gondole du jeune
Catullo. Quand elle fut  la porte de la vue, je reconnus la fleur des
gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait t le sujet
d'une longue discussion _a casa_ dans la matine. Le docteur, voulant la
mettre  la rforme, sous prtexte d'une augmentation d'embonpoint dans
sa personne, l'avait destine  son frre Giulio; mais Catullo, tant
survenu, sollicita le pourpoint avec une grce irrsistible. Ma
gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais oeil le scapulaire
suspendu au cou blanc et ramass du gondolier, observa que le seigneur
Jules avait beaucoup grandi cette anne, et que la veste lui serait trop
courte. En consquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme
les deux frres ensemble, se fit fort d'endosser un vtement trop court
pour l'un, trop troit pour l'autre. Je ne sais par quel procd
miraculeux le Minotaure en vint  bout sans le faire craquer; mais il
est certain que je le vis apparatre sur la lagune dans le propre
vtement d't du docteur. A la vrit, ce riche quipage nuisait un peu
 la souplesse de ses mouvements, et il ne se balanait pas sur la poupe
avec toute l'lgance accoutume. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le
tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de
satisfaction sur son image resplendissante; et, charm de sa bonne
tenue, pntr de reconnaissance pour l'me gnreuse de son patron, il
enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau
comme une sarcelle.

Giulio tait  l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute
l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro tait couch
indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de
maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'bne, qui se
sparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et
nonchalants jusque sur son sein. Nos mres appelaient, je crois, ces
deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappel le nom prcieux
en les voyant autour du visage triste et passionn de Beppa. La barque
se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle
fut prs de la rive ombrage, elle se laissa couler mollement avec l'eau
qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre
pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa
s'leva dans la nuit comme l'appel d'une sirne amoureuse. Elle chanta
une strophe de romance que Pierre a compose pour je ne sais quelle
femme, pour Beppa peut-tre:

    Con lei sull'onda placida
    Errai dalla laguna,
    Ella gli sguardi immobili
    In te fissava, o luna!
    E a che pensava allor?
    Era un morrente palpito?
    Era un nascente amor?

--Te voil, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe.
Que fais-tu l tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le
caf au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et
prendre un peu la rame  ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio,
je te remercie, rpondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne
valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle
excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je,
j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester o je suis.--Fi!
le vilain caractre, dit-elle en me jetant son bouquet  demi effeuill
 la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela?
Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? rpondis-je.
Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde
 vous rencontrer.

Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son
espce,  se mler de la conversation et  donner son avis, haussa les
paules et dit  Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui,
prcisment, rpondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voil Catullo qui te
traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas
des vtres. Tu es trop belle ce soir,  Beppa; le docteur est trop
ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable  voir, et
Giulio est trop fatigu. Au bout d'un quart d'heure de bien-tre, les
yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-tre de
faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur
en serait jaloux. Catullo doit ncessairement crever d'apoplexie avant
d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc,  mes
amis; vous tes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre
barque est venue  moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite
avant que je m'aperoive que vous n'tes pas des spectres.

--Qu'a-t-il mang aujourd'hui? dit Beppa  ses compagnons.--_Erba_,
rpondit gravement le docteur.--Tu as devin juste,  mon grand
Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu
appelles un dner pythagorique.--Rgime trs-sain, rpondit-il, mais
trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux hutres, et boire
une bouteille de vin de Samos  la Quintavalle.--Va au diable!
empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions
laborieuses et m'affadir le caractre par de liquoreuses boissons, pour
me voir tendu ensuite sur ce tapis comme un vieux pagneul au retour de
la chasse, et pour n'avoir plus  rougir de ton intemprance et de ton
inertie, Vnitien que tu es.--Et que prtends-tu faire  Venise, si ce
n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui
rpondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est dlicieux l
o je suis  te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai  voir courir
cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me
semble alors que je dors, et que je fais un rve qui m'est bien cher, 
ma Beppa! et dans lequel de mystrieuses cratures m'apparaissent dans
une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces
mystrieuses cratures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, rpondis-je; ce ne
sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et
pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec
eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rves  la
folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du
mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'claircit
et s'pure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix
indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble  une
odalisque paresseuse qui lve peu  peu son voile et finit par le jeter
pour s'lancer blanche et nue dans son bain parfum; ou plutt  un
sylphe qui dort dans la brume embaume du crpuscule, et qui dploie peu
 peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embras. Chante,
Beppa, chante, et loigne-toi. Dis  tes amis d'agiter les rames comme
les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme
une blanche Lda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque
fille, passe et chante; mais sache que la brise soulve les plis de ta
mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystrieusement cache
dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y
prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien
gard dans le coeur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me
cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir,
je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de
cette prtention de Beppa d'riger son patois en langue inintelligible 
des oreilles franaises. J'coutai la barcarolle, qui vraiment tait
crite dans les plus doux mots de ce gentil parler vnitien, fait,  ce
qu'il me semble, pour la bouche des enfants.

    Coi pensieri malinconici
    No te star a tormentar.
    Vien con mi, montemo in gondola,
    Andremo in mezo al mar.

    Pasaremo i porti e l'isole
    Che contorna la cit:
    El sol more senza nuvole
    E la luna nascar.

           *       *       *       *       *

    Co, spandemlo el lume palido
    Sera l'aqua inarzentada,
    La se specia e la se cocola
    Como dona inamorada.

    Sta baveta che te zogola
    Sui caveli inbovolai,
    No xe torbia della polvere
    Dele rode e dei cavai.

    Sto remeto che ne dondola
    Insordirne no se sente
    Come i sciochi de la scuria,
    Come i urli de la zente.

           *       *       *       *       *

    Ti xe bella, ti xe zovene,
    Ti xe fresca come un flor;
    Vien per tuti le so lagreme,
    Ridi adeso e fa l'amor.

           *       *       *       *       *

    In conchiglia i greci, Venere,
    Se sognava un altro di;
    Forse, visto i aveva in gondola
    Una bela come ti.

La nuit tait si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernire
strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus  mon oreille
que comme l'adieu mystrieux d'une me perdue dans l'espace. Quand je
n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas tre avec eux. Mais je m'en
consolai en me disant que, si j'y tais all, je serais dj en train de
m'en repentir.

Il y a des jours o il est impossible de vivre avec son semblable, tout
porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste
au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne
autour de sa dernire heure, et qui parlemente avec elle pendant des
semaines et des annes, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance.
Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui  le regarder et  crier
comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hsite  crever le
ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au
nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut
pas renoncer  la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est.
Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il prouve et qu'il
avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de
souffrances et de dboires pour amener  ce point de proccupation
inconvenante un caractre tant soit peu orgueilleux et ferme.

Je conseille  tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par
accident, dans une semblable disposition, de faire des repas lgers pour
viter l'irritation crbrale de la digestion, et de se promener seuls
au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare  la bouche,
pendant un certain nombre d'heures, proportionn  la force et  la
tnacit de leur mauvaise humeur.

Je rentrai  minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans
la _galerie_; c'est Giulio qui a dcor l'antichambre de ce titre
pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints  l'huile, o
le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de
rose. Le docteur prtend faire sa fortune en les vendant  quelque
Anglais imbcile, et Giulio prtend faire inscrire le nom de notre
palais dans la nouvelle dition du Guide du voyageur  Venise. Pour
s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur
a fait placer le petit piano qui lui sert  improviser, sous le plus
enfum de ces paysages. Les heures o le docteur improvise sont les plus
bates de notre journe  tous. Beppa s'assied au piano et excute
lentement avec une main un petit thme musical qui sert 
l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi closent, dans
une matine, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors
profondment dans le hamac; Giulio roule  cheval sur la rampe du
balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se rveiller
 Chioggia ou  Palestrine. Beppa elle-mme laisse ses grands cils noirs
s'abaisser sur ses joues ples, et sa main continue l'action mcanique
du doigter, tandis que son imagination fait quelque rve d'amour 
travers les nuages du sommeil, et que le chat, roul en pelote sur les
cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui
et de mlancolie.

Ce soir-l, Beppa tait seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du
chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour
veiller si tard?--Nous tions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur,
tandis que sa dernire rime expirait encore _amorosa_ sur ses lvres, et
vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'tes pas rentr.--Ah ,
mes amis, rpondis-je, votre tendresse est une perscution. Me voil
oblig d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la
promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en
me prenant les mains, nous avons une prire  te faire.--Qui est-ce qui
pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole
d'honneur de ne plus sortir seul aprs la nuit tombe.--Voil encore tes
folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre
ans, quand je suis plus vieux que ton grand-pre.--Tu es environn de
dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de dclamation sentimentale qui
lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes
un peu la vie  cause de nous, Zorzi, enferme-toi  la maison ou quitte
le pays pour quelque temps.

--Docteur, rpondis-je, je te prie de tter le pouls de notre Beppa.
Certainement elle a la fivre et un peu de dlire.

--Beppa s'exagre le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il
ft, ne saurait commander  un homme une chose aussi ridicule que de
fuir devant la colre d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire,
dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent
de ne pas courir seul  des heures indues et par les quartiers les plus
dserts et les plus dangereux de Venise.

--Dangereux! lui dis-je en haussant les paules; allons, voil de la
prtention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir
l'antique rputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous
n'tes plus rien, pas mme assassins! Vous n'avez pas une femme capable
de toucher  un poignard sans tomber vanouie ni plus ni moins qu'une
petite-matresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de
trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous  lui
offrir tout le trsor de Saint-Marc en rcompense.

Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vnitiens
expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosit.--Voyons, lui
dis-je, qu'avez-vous  rpondre?--Je rponds, dit-il, de vous trouver,
avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au
plus, un bon spadassin capable de donner,  qui bon vous semblera, une
_coltellata_ d'aussi solide qualit que si nous tions en plein moyen
ge.

--Grand merci, mon matre, rpondis-je. Cependant une _coltellata_ me
parat une chose si romantique et tellement adapte  la mode nouvelle,
que je voudrais en recevoir une, dt-elle me retenir trois jours au lit.

--Les Franais se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus
terribles que les autres en prsence du danger. Pour nous, nous sommes
heureusement trs-dgnrs dans l'art du couteau; cependant il y a
encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se
perde comme les autres arts.

--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'ducation de vos
dandies?

--Cela n'entre dans celle de personne, rpondit-il d'un air un peu
suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vnitien une certaine
adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps.
Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux
petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il
se mnagea une distance de dix pas, et plaa les bougies de manire 
clairer un pain  cacheter coll au but pour point de mire. Il tenait
le couteau d'un air nglig et sans paratre songer a mal.--Voyez-vous,
dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le
temps qu'il fait, on siffle un air d'opra, on passe  distance de son
homme, et, sans que personne s'en aperoive, sans presque mouvoir le
bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?

--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombe sur les
genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit pouvant. Quand tu voudras
jouer au couteau tout de bon, il faudra tcher de ne pas te trahir par
des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se
dconcerter et sans songer  relever sa perruque, o est le couteau, je
vous prie?--Je regardai le but: le couteau tait certainement plant
dans le pain  cacheter.

--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher
docteur?

--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant;
mais remarquez que j'avais affaire  une porte de plein chne,
incontestablement plus difficile  pntrer que le sternum, l'pigastre
ou le coeur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, mfiez-vous de
celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui
n'a pas dgnr. Quand le bleu de l'oeil est fonc et le coloris du
visage changeant, tchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre
vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . .

       *       *       *       *       *

....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait
pas quitt le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses
vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme 
celles des ossements desschs. A prsent le printemps a souffl sur
tout cela comme une poussire d'meraude. Le pied de ces palais, o les
hutres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse
vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle
verdure veloute, o le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment
avec l'cume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de
fleurs, et les fleurs de Venise, nes dans une glaise tide, closes
dans un air humide, ont une fracheur, une richesse de tissu et une
langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat,
dont la beaut est clatante et phmre comme la leur. Les ronces
doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs
guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des
balcons. L'iris  odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement
raye de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'toffe qui servait
de costume aux anciens Vnitiens, les roses de Grce, et des pyramides
de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est
couverte; quelquefois un berceau de chvrefeuille  fleurs de grenat
couronne tout le balcon d'un bout  l'autre, et deux ou trois cages
vertes caches dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent
jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantit de rossignols
apprivoiss est un luxe particulier  Venise. Les femmes ont un talent
remarquable pour mener  bien la difficile ducation de ces pauvres
chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de dlicatesses et
de recherches, adoucir l'ennui de leur captivit. La nuit, ils
s'appellent et se rpondent de chaque ct des canaux. Si une srnade
passe, ils se taisent tous pour couter, et, quand elle est partie, ils
recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mlodie
qu'ils viennent d'entendre.

A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystrieuse
sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombrags de grandes
treilles, rpandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en
fleur, le plus suave peut-tre parmi les plantes.

Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques.
Ceux qui sont tablis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des
_facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces
messieurs sont groups l d'une manire souvent thtrale. Tandis que
l'un, couch sur sa gondole, bille et sourit aux toiles, un autre
debout sur la rive, dbraill, l'air railleur, le chapeau retrouss sur
une fort de longs cheveux crpus, dessine sa grande silhouette sur la
muraille. Celui-l est le matamore du traghetto. Il fait souvent des
courses de nuit du ct de Canaregio, dans une barque o les passagers
ne se hasardent gure, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tte
fendue d'un coup de rame qu'il prtend avoir reu au cabaret. Il est
l'espoir de sa famille, et sa poitrine est charge d'images, de reliques
et de chapelets que sa femme, sa mre et ses soeurs ont fait bnir
pour le prserver des dangers de sa profession nocturne. Malgr ses
exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne
jamais un Vnitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse
chapper un mot de trop, mme devant son meilleur ami; et quand il
rencontre le garde-finance dont il a support le feu la veille, il parle
avec, lui des vnements de la nuit avec autant de sang-froid et de
prsence d'esprit que s'il les avait appris par la voix
publique.--Auprs de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus
long que les autres, mais dont la voix s'est enroue  crier sur les
canaux ces paroles d'une langue inconnue, drive peut-tre du turc ou
de l'armnien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour
s'avertir et s'viter dans l'obscurit, ou au dtour d'un angle du
canal. Celui-ci, couch sur le pav, dans l'attitude d'un chien
rancuneux, a vu les fastes de la rpublique; il a conduit la gondole du
dernier doge; il a ram sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand
il trouve des auditeurs, des histoires de ftes qui ressemblent  des
contes de fes; mais quand il craint de ne pas tre entendu avec
recueillement, il s'enferme dans son mpris du temps prsent, et
contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se
rappelant qu'il a port la veste de soie bariole, l'charpe flottante
et la barrette emplume. Trois ou quatre autres se pressent face  face
devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance  se
confier; on dirait presque d'un groupe de bandits mditant un assassinat
sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer  la plus innocente
de leurs passions, celle de chanter en choeur. Le _tenore_, qui est en
gnral un gros rjoui,  voix grasse et grle, commence en fausset du
haut de sa tte et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur
expression nergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers.
Peu  peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un
boeuf enrhum, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa
partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un
grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec,
bronz,  physionomie grave et ddaigneuse, un des quatre ou cinq types
physiques dont  Venise, comme partout, la population se compose.
Celui-l est peut-tre le plus rare, le plus beau et le moins national.
Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que dcrit ainsi
Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler,
dans le cadre qu'il remplit  prsent  Venise, les plus beaux modles
de ces diverses varits, et nous donner de cette race caractrise une
ide  la fois potique et vraie[B]. Sa couleur, broye aux ardents
rayons du soleil de l'Italie mridionale, se modifiera sans doute 
Venise, et se teindra d'une chaleur moins pre et moins blouissante.
Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs
des monuments ternels!

Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette
ville sont tirs de tous les opras anciens et modernes de l'Italie,
mais tellement corrompus, arrangs, adapts aux facults vocales de ceux
qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indignes, et que plus d'un
compositeur serait embarrass de les rclamer. Rien n'embarrasse ces
improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient
sur-le-champ un choeur  quatre parties. Un choeur de Rossini
s'adapte  deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain
d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu' la
mesure grave du chant d'glise, termine tranquillement le thme tronqu
d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait
tirer parti de tant de monstruosits, le plus heureusement possible, et
lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent
la transition difficile  apercevoir. Toute musique est simplifie et
dpouille d'ornements par leur procd, ce qui ne la rend pas plus
mauvaise. Ignorants de la musique crite, ces dilettanti passionns vont
recueillant dans leur mmoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent
saisir  la porte des thtres ou sous le balcon des palais. Ils les
cousent  d'autres portions parses qu'ils possdent d'ailleurs, et les
plus exercs, ceux qui conservent les traditions du chant  plusieurs
parties, rglent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un
impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes
fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque  l'avis
de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractre par elle-mme,
et se ploie  exprimer toutes les situations et tous les sentiments
possibles, selon le mouvement qu'il plat aux excutants de lui donner.
C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert 
l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien cre pour les
autres des effets opposs  ceux qu'il a crs pour lui. La premire
fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'tais
pas averti du sujet, et j'ai compos dans ma tte un pome dans le got
de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais plac la chute de l'ange
rebelle et son dernier cri vers le ciel, prcisment  l'endroit o le
compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je
m'tais tromp, j'ai recommenc mon pome  la seconde audition, et il
s'est trouv dans le got de Gessner, sans que mon esprit ft la moindre
rsistance  l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.

L'absence de chevaux et de voitures et la sonorit des canaux font de
Venise la ville la plus propre  retentir sans cesse de chansons et
d'aubades. Il faudrait tre bien enthousiaste pour se persuader que les
choeurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de
l'Opra de Paris, comme je l'ai entendu dire  quelques personnes d'un
heureux caractre; mais il est bien certain qu'un de ces choeurs,
entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la
lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique excute sous les
chssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti
beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids chos de marbre
prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de
la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une
harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantes font couter
avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste
chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'loignement.

Quand on arrive  Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous
attendre  la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau
rond, il est impossible de retrouver en lui la plus lgre trace de
cette lgance qu'ils avaient aux temps feriques de Venise. On la
chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent
leurs vtements  un dsordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif,
pntrant et subtil de cette classe clbre n'est pas encore tout  fait
perdu. Leurs physionomies ont gnralement ce caractre de finesse
mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'oeil pour de la
gaiet bienveillante, mais qui cache une mordante causticit et une
astuce profonde. Le caractre de cette race et celui de la nation
vnitienne est encore ce qu'il a t de tout temps, la prudence. Nulle
part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et
moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire
des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux
barques se rencontrent et se heurtent  l'angle d'un mur, par la
maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles
attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'viter; leur
premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurs l'un et
l'autre de ne s'tre point endommags, ils commencent  se toiser
pendant que les barques se dtachent et se sparent. Alors commence la
discussion.--Pourquoi n'as-tu pas cri _siastali_[C]?--J'ai
cri.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que
si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle
espce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu
t'claircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel ne ta mre a rv
quand elle tait grosse de toi.--La vache qui t'a conu aurait d
t'apprendre  beugler.--L'nesse qui t'a enfant aurait d te donner les
oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce
que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours
s'levant  mesure que les champions s'loignent. Quand ils ont mis un
ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici,
que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends,
attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en
crachant dessus.--Si j'ternuais auprs de ta coquille d'oeuf, je la
ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu
pour laver les vers dont elle est ronge.--La tienne doit avoir des
araignes, car tu as vol le jupon de ta matresse pour lui faire une
doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoy
la peste  de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'tait
pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noy.--Et
ainsi, de mtaphore en mtaphore, on en vient aux plus horribles
imprcations; mais heureusement, au moment o il est question de
s'gorger, les voix se perdent dans l'loignement, et les injures
continuent encore longtemps aprs que les deux adversaires ne
s'entendent plus.

       *       *       *       *       *

Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes
rondes de toile anglaise imprime  grands ramages de diverses couleurs.
Une veste fond blanc  dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon
rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe
sur l'oreille  la manire des Chioggiotes, composent un costume de
gondolier trs-lgant et trs-frais. Il y a encore quelques jeunes gens
de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de
conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'tait pour les
dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris.
Ils s'exeraient particulirement dans les petits canaux, o le
rapprochement des croises permettait aux belles d'admirer leur grce et
leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux
de ces lgants viennent sillonner notre canalette avec une rapidit et
une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirs sous
notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque
prtention de lui plaire. Il est perch sur la poupe, le poste le plus
prilleux et le plus honorable, et la barque ne s'loigne gure de
l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu
de gondoliers de profession capables d'en remontrer  ces deux
dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flche, et je doute qu'un
cavalier bien mont pt les suivre sur un rivage parallle. Le grand
tour de force, et celui que nos amateurs excutent trs-bravement, est
de lancer la barque  pleines rames, de l'amener jusqu' l'angle d'un
pont, et de s'arrter l tout  coup au moment o la proue va toucher le
but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir
tomber en dsutude que de la perte du luxe et des richesses de Venise.
Si l'nergie du corps et de l'esprit ne s'tait pas perdue, il ne
faudrait dsesprer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais
moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'tonnerais pas que
Beppa vt avec un certain intrt ce grand blond aux vives couleurs,
qui, en quilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble  chaque
instant prs de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure,
triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa.
Beppa prtend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les
yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!

Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur  ceux
qui chouent en prsence des dames places aux fentres, et des
gondoliers groups sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves
bourgeois, gs chacun d'un demi-sicle, et retranchs depuis dix ans au
moins dans la douce occupation de cultiver leur obsit, se sont, on ne
sait comment, dfis  la _regata_. Chacun apparemment s'tait avis de
vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'tait ml
de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honntes clibataires avaient
ouvert un pari  leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent
sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et
d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux
barques rivales s'avancent, et les deux champions s'lvent chacun sur
sa poupe avec une lente majest. Ser Ortensio s'lance avec gloire et
saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio et le
temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des
barques spectatrices heurta lgrement la sienne; le digne homme perdit
l'quilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule dracin
par la tempte. Heureusement le foss n'tait pas profond. Ser Demetrio
se trouva jusqu'au cou dans l'eau tide et jusqu'aux genoux dans la
vase. Juge des rires et des hues des assistants, parmi lesquels tait
bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio
s'empressrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien
chaud, et sa gouvernante passa la journe  lui faire avaler des
cordiaux; tandis que son adversaire, dclar vainqueur  l'unanimit,
allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dner splendide avec
l'argent de la collecte et les convives des deux partis.

Quant au gondolier indpendant, il ne possde que son pantalon, sa
chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage  ct de
la gondole avec l'agilit infatigable d'un poisson. Le gondolier porte
la madone de son traguet tatoue sur la poitrine avec une aiguille rouge
et de la poudre  canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur
l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux
ordres du premier venu. Il n'obit qu'au chef de son traguet, qui est un
simple gondolier comme lui, lu par un libre vote, approuv de la
police, et qui dsigne  chacun de ses administrs le jour o il est de
service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa
journe, et, quand une ou deux courses dans la matine ont assur
l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort
le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se
laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en
sueur. Il est vrai que son office est plus pnible que celui de conduire
deux paisibles coursiers du haut d'un sige de voiture. Mais son
caractre est aussi plus insouciant et plus indpendant. Souple,
flatteur, et mendiant  jeun, il se moque de celui qui lui marchande son
salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, factieux,
bavard, familier et fripon,  certains gards; c'est--dire qu'il
respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet
scell, toute bouteille cachete; mais si vous le laissez en compagnie
de quelque bouteille entame ou de quelque pipe, vous le retrouverez
occup  boire votre marasquin et  fumer votre tabac avec la
tranquillit d'un homme qui se livre aux plus lgitimes oprations.

       *       *       *       *       *

On ne nous avait certainement pas assez vant la beaut du ciel et les
dlices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs
que les toiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si
bleue, si unie, que l'oeil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et
que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, o la rverie se
perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on dcouvre
au ciel cinq cent mille fois plus d'toiles qu'on n'en peut apercevoir
dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits toiles au
point que le blanc argent des astres occupait plus de place que le bleu
de l'ther dans la vote du firmament. C'tait un semis de diamants qui
clairait presque aussi bien que la lune  Paris. Ce n'est pas que je
veuille dire du mal de notre lune; c'est une beaut ple dont la
mlancolie parle peut-tre plus  l'intelligence que celle-ci. Les nuits
brumeuses de nos tides provinces ont des charmes que personne n'a
gots mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la
nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-tre un peu trop
de silence  l'esprit. Elle endort la pense, agite le coeur et domine
les sons. Il ne faut gure songer,  moins d'tre un homme de gnie, 
crire des pomes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou
dormir.

Pour dormir, il y a un endroit dlicieux: c'est le perron de marbre
blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille
dore est ferme du ct du jardin, on peut se faire conduire par la
gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'tre
drang par aucun importun piton,  moins qu'il n'ait pour venir  vous
la foi qui manqua  saint Pierre. J'ai pass l bien des heures tout
seul, sans penser  rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au
milieu de l'eau,  la porte du sifflet. Quand le vent de minuit passe
sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum
des graniums et des girofliers monte par bouffes, comme si la terre
exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaums; quand les
coupoles de Sainte-Marie lvent dans les cieux leurs demi-globes
d'albtre et leurs minarets couronns d'un turban; quand tout est blanc,
l'eau, le ciel et le marbre, les trois lments de Venise, et que du
haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma
tte, je commence  ne plus vivre que par les pores, et malheur  qui
viendrait faire un appel  mon me! je vgte, je me repose, j'oublie.
Qui n'en ferait autant  ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me
tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes
livres, si monsieur un autre a dclar mes principes dangereux, et mon
cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs
sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes,
je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du
scandale  mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la
fame_, rpond Gozzi joyeusement.

Je dfie qui que ce soit de m'empcher de dormir agrablement quand je
vois Venise, si appauvrie, si opprime et si misrable, dfier le temps
et les hommes de l'empcher d'tre belle et sereine. Elle est l, autour
de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple
de pcheurs qui dort sur le pav  l'autre bout de la rive, hiver comme
t, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que
sa casaque taillade, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de
philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se
met  chanter un choeur pour se distraire de la faim; c'est ainsi
qu'il dfie ses matres et sa misre, accoutum qu'il est  braver le
froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des annes d'esclavage
pour abrutir entirement ce caractre insouciant et frivole, qui,
pendant tant d'annes, s'est nourri de ftes et de divertissements. La
vie est encore si facile  Venise! la nature si riche et si exploitable!
La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pche en
pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins
sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile
qui ne produise gnreusement en fruits et en lgumes plus qu'un champ
en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est seme,
arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et
d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfume dans la vapeur du
matin. La franchise du port apporte  bas prix les denres trangres;
les vins les plus exquis de l'Archipel cotent moins cher  Venise que
le plus simple ordinaire  Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec
une telle profusion, que, le jour de l'entre du bateau sicilien dans le
port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de
notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dpense 
Venise, et le transport des denres se fait avec une aisance qui
entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau
jusqu' la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues paves
passent les marchands en dtail. L'change de l'argent avec les objets
de consommation journalire se fait  l'aide d'un panier et d'une corde.
Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas
mme le serviteur, sorte de la maison. Quelle diffrence entre cette
commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement 
demi pauvre, est force d'accomplir chaque jour  Paris pour parvenir 
dner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle diffrence aussi
entre la physionomie proccupe et srieuse de ce peuple qui se heurte
et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la
cohue de Paris, et la dmarche nonchalante de ce peuple vnitien qui se
trane en chantant et en se couchant  chaque pas sur les dalles lisses
et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent 
Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus
plaisants du monde, et dbitent leurs bons mots avec leur marchandise.
Le marchand de poissons,  la fin de sa journe, fatigu et enrou
d'avoir cri tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un
parapet; et l, pour se dbarrasser de son reste, il dcoche aux
passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus
ingnieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision!
je l'ai gard jusqu' cette heure, parce que je sais qu'a prsent les
gens de bien dnent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre
pour deux centimes! Un regard de la belle camrire sur ce beau poisson,
et un autre par-dessus le march pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur
d'eau fait des calembours en criant sa denre: _Aqua fresca e
tenera_.--Le gondolier, stationn au traguet, invite le passager par
des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir  Trieste, monseigneur?
voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer,
et un gondolier capable de ramer sans s'arrter jusqu' Constantinople.

Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je
voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus
dcider Catullo le pre  me conduire au rivage du Lido. Il prtendait,
ce qu'ils prtendent tous quand ils n'ont pas envie d'obir, qu'il avait
l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon coeur le docteur au
diable pour m'avoir envoy cet asthmatique qui rend l'me  chaque coup
de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre.
J'tais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrmes, en
face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le
Grand-Canal en rpandant derrire elle, comme un parfum, les sons d'une
srnade dlicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras
au moins, j'espre, la force de suivre cette barque.

Une autre barque, qui flnait par l, imita mon exemple, puis une
seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le
frais sur le canalazzo, et mme plusieurs qui taient vacantes, et dont
les gondoliers se mirent  cingler vers nous en criant: _Musica!
musica!_ d'un air aussi affam que les Isralites appelant la manne dans
le dsert. En dix minutes, une flottille s'tait forme autour des
dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se
laissaient couler au gr de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la
brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa
respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon
se mit  pleurer d'une voix si triste et avec un frmissement tellement
sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonai ma
casquette jusqu' mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois
gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre
aux mes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des
anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut
voir son premier amour venir du haut des forts du Frioul et s'approcher
avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles
plus passionnes que celles de la colombe qui poursuit son amant dans
les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe
fit vibrer gnreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un
coeur embras, et les sons des quatre instruments s'treignirent comme
des mes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour
les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit
encore aprs qu'ils eurent cess. Leur passage avait laiss dans
l'atmosphre une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agite de ses
ailes.

Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La
barque mlodieuse se mit  fuir comme si elle et voulu nous chapper;
mais nous nous lanmes sur son sillage. On et dit d'une troupe de
ptrels se disputant  qui saisira le premier une dorade. Nous la
pressions de nos proues  grandes scies d'acier, qui brillaient au clair
de la lune comme les dents embrases des dragons de l'Arioste. La
fugitive se dlivra  la manire d'Orphe: quelques accords de la harpe
firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des lgers
arpges, trois gondoles se rangrent  chaque flanc de celle qui portait
la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les
autres restrent derrire comme un cortge, et ce n'tait pas la plus
mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'oeil fait pour raliser
les plus beaux rves, que cette file de gondoles silencieuses qui
glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son
des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque
ondulation de l'eau, chaque lger bondissement des rames, semblaient
rpondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les
gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se
dessinaient dans l'air bleu, comme de lgers spectres noirs, derrire
les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'levait
peu  peu et commenait  montrer sa face curieuse au-dessus des toits;
elle aussi avait l'air d'couter et d'aimer cette musique. Une des rives
de palais du canal, plonge encore dans l'obscurit, dcoupait dans le
ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de
l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et
blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses faades muettes et
sereines. Cette file immense de constructions feriques, que n'clairait
pas d'autre lumire que celle des astres, avait un aspect de solitude,
de repos et d'immobilit vraiment sublime. Les minces statues qui se
dressent par centaines dans le ciel semblaient des voles d'esprits
mystrieux chargs de protger le repos de cette muette cit, plonge
dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamne comme elle 
dormir cent ans et plus.

Nous vogumes ainsi prs d'une heure. Les gondoliers taient devenus un
peu fous. Le vieux Catullo lui-mme bondissait  l'allgro et suivait la
course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_ 
l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espce de
grognement de batitude. L'orchestre s'arrta sous le portique du
Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'tait
un enfant spleentique, de dix-huit  vingt ans, charg d'une longue
pipe turque, qu'il tait certainement incapable de fumer tout entire
sans devenir phthisique au dernier degr. Il avait l'air de s'ennuyer
beaucoup; mais il avait pay une srnade dont j'avais beaucoup mieux
profit que lui, et dont je lui sus le meilleur gr du monde.

Je remontai le canal, et, au moment o nous nous arrtions devant la
Piazzetta, o j'avais donn rendez-vous  mes amis pour aller prendre
le sorbet ensemble, je rencontrai une barque charge de plusieurs
gondoliers en goguette qui me crirent:--_Monsiou_, faites donc chanter
le Tasse  votre gondolier.--C'tait une pigramme adresse au vieux
Catullo, qui a une maladie chronique de la trache-artre et une
extinction de voix perptuelle.--Il parat qu'on te connat ici,
_vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ rpondit-il, _E gnente, semo
Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-l? lui
demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble,
peut-tre?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans
ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs,
c'est--dire trois prix de rgate, trois portraits  la maison avec la
bannire d'honneur, et le dernier tait mon pre, un _grand homme_,
savez-vous, mon matre? deux fois plus grand et plus gros que mon fils.
Moi, je suis une pauvre araigne, toute tordue par accident; mais _mio
fio_ prouve bien que nous sommes de bonne ligne. Si l'empereur avait la
bont de nous ordonner une rgate, on verrait si le sang des Catulle est
dgnr.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo
Catullo, de me mettre  la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant
une heure que vous aurez  m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon
matre, rpondit-il; le tabac me fait mal  la gorge.

--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je 
mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop,
rpondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la
ville, et une certaine agitation  la police, parce qu'il est question
parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense
bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique
dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal  personne et tout se
passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier,
reprit le docteur; nous ne sommes pas dj si loin de la dernire
tentative qu'ils ont faite de rveiller l'esprit de parti, et leurs
coups d'essai s'annonaient bien. C'tait, je crois, en 1817, dit Beppa,
et tu sauras, Zorzi, toi qui mprises tant les petits couteaux de
Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_
changes entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes
blesses grivement, dont beaucoup ne se relevrent pas.--A la bonne
heure, rpondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur rudit, l'origine de
ces dissensions, toi qui sais dans quel got tait taille la barbe du
doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps,
rpondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire,
c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la
plbe. Les Castellani habitaient l'le de Castello, c'est--dire
l'extrmit orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti
occupaient l'le de San-Nicolo, l'extrmit orientale, o sont situes
la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait
de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus lgants
que les autres, reprsentaient la faction aristocratique. Les nobles
avaient les premiers emplois de la rpublique, et le peuple castellan
tait employ aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour
les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les
Nicoloti formaient le parti dmocratique. Leurs gentilshommes taient
envoys dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou
occupaient dans les armes des emplois secondaires. Le peuple tait
pauvre, mais brave et indpendant. Il tait spcialement occup de la
pche, et avait son doge particulier, plbien et soumis  l'autre doge,
mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir  la
droite du grand doge dans les assembles et ftes solennelles. Ce doge
tait d'ordinaire un vieux marinier expriment et portait le titre de
_Gastaldo dei Nicoloti_; son office tait de prsider  l'ordre des
pches et de veiller  la tranquillit de ses administrs, dont il
tait  la fois le suprieur et l'gal. C'est ce qui faisait dire aux
Nicoloti, s'adressant  leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous
ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La
rpublique maintenait cette rivalit et protgeait scrupuleusement les
privilges des Nicoloti, sous le prtexte de tenir vivante l'nergie
physique et morale de la population, mais plus certainement pour
contre-balancer, par un habile quilibre, la puissance patricienne.

Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de
flatter l'amour-propre de ces braves plbiens, et leur donnait des
ftes o ils taient appels  montrer la vigueur de leurs muscles et
leur habilet  conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont
encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants
de cette race herculenne, et tu as pu voir, dans les bouges o nous
allons quelquefois panser des blesss ensemble, ces grossiers tableaux 
l'huile qui reprsentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les
portraits des vainqueurs de la rgate avec leur bannire brode et
frange d'or fin, au milieu de laquelle tait brode l'image d'un porc;
le don d'un porc vritable accompagnait ce prix, qui n'tait que le
troisime, mais qui n'tait pas le moins envi. Les Nicoloti
s'exeraient  la lutte, et leurs femmes avaient leurs rgates, o elles
ramaient  l'envi avec une force et une dextrit incontestables. Jugez
de ce qu'et t cette population en colre, si par ces adroites
flatteries  sa vanit, et par une administration scrupuleusement
quitables, le gouvernement ne l'et tenue en joie et en belle
humeur!--Le gouvernement tranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il
jette en prison et punit svrement le moindre tmoignage ostensible de
courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas
absolument tort de rprimer les excs de 1817; mais il aurait d trouver
en outre le moyen de prvenir le retour de ces fureurs.--Les
croyez-vous bien teintes? A la manire dont Catullo parlait de sa
noblesse plbienne tout  l'heure, je croirais assez que les Castellani
ne sont pas encore trs-lis avec les Nicoloti.--Si peu, me rpondit le
docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'tre dcouverte, et
qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante
d'entre eux.

Quand nous emes pris le sorbet, nous retrouvmes Catullo tellement
endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le
creux de sa main et de l'pancher doucement sur la barbe grise (_le
oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octognaire. Il ne
se fcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement 
l'ouvrage.--N'tais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce
fameux repas  Saint-Samuel, la semaine dernire?--Qui, moi, _paron_?
rpondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit
le docteur, si tu en tais ou si tu n'en tais pas.--_Mi son Nicolo,
paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colre. Voyez s'il
rpondra droit  une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux
sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous
voulez demander  un pauvre homme, moiti sourd, moiti imbcile?--Dis
donc, moiti ivrogne, moiti fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de
danger, reprit le docteur, que ces drles-l rpondent sans savoir
pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je
parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en
prison.--_In preson! mi! parch, lustrissimo?_--Parce que tu as dn 
Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il  dner 
Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspir contre la sret de
l'tat, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme
comme moi  l'tat?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je
suis n Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accuss de
conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Do!_ je n'ai
jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi?
dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air
merveill, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compre. On dirait
que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que
vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh
bien! tu rpondras demain plus catgoriquement  la police, dit le
docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauv vingt fois de la corde, et
qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voil qui joue au plus fin
avec moi et qui se mfie de moi comme d'un suppt de police! Qu'il aille
au diable! Si je m'intresse  lui dans cette affaire, je consens  tre
pendu moi-mme.

Ce matin, comme nous prenions le caf sur le balcon, nous vmes passer
dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagns de
deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si
juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de
grenouille enrhume et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_
faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous;
mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un
colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit  faire arrter la
gondole et  accompagner son prisonnier jusqu' nous.--Ah! ah! dit le
docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai
dnonc!

--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander  _su
protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux sclrat? dit le docteur
d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais tremp dans quelque
infme conspiration!--L'infortun prisonnier baissa la tte d'un air si
piteux, et le sbire, pos sur le seuil de la porte dans une attitude
tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi
partmes d'un clat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu
commis, damn vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la mme
chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne
sais pas de quoi tu es accus?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo
fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi!
je n'en sais rien, rpondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par l,
_vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, rpta Catullo.--Et
comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronant le sourcil, pour
faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le
bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystrieux pour moi, dit le
docteur. Explique tes sorcelleries, rprouv! car je suis chrtien, et
n'entends rien au culte du diable.--_E n anc! semo cristiani!_ s'cria
le vieillard dsol. Mais il n'y a pas de mal  cela, _paron_; c'est une
coutume de tous les temps; nos pres l'observaient, et nous l'avons
pratique sans y rien ajouter de mal. Nous avons lu notre chef et nous
l'avons baptis.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un
doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptis avec l'encre de seppia, parce
que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez
fait jurer sur le Christ de dfendre les droits et privilges des
Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'gorger une vingtaine de Castellani tous
les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier
Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais
pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi  cette farce
sacrilge?--_Anc mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand
tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me
compromets moi-mme, et que je serai peut-tre souponn de t'avoir
soudoy pour exciter tes pareils  la rvolte?--Ce mot de _soudoyer_,
dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur
perdit sa gravit, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure
de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans
savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir drog  la dignit de son
rle, il fit aussitt une grimace pouvantable; et, montrant la porte 
Catullo: Allons, dit-il, en voil assez. Catullo partit aprs avoir
bais les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le
commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui,
commenant  se sentir attendri, redoublait de manires bourrues, selon
sa coutume. Je veux tre damn si je m'occupe de toi.--Et aussitt que
le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez
le commissaire. L il apprit que l'affaire tait plutt comique que
srieuse, qu'on avait arrt une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux
tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie
_Catulus pater_ et _filius_; mais que, aprs les avoir tenus quatre ou
cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller
en paix  leurs affaires.




III


                 Venise, juillet 1834

Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vnitien, cherchant un
peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir
ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont touffantes. Ceux qui
habitent l'intrieur de la cit dorment tout le jour, les uns sur leurs
grands sofas, si bien adapts  la mollesse du climat, les autres sur le
plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons,
ou prolongent la veille sous les tentes des cafs, lesquels
heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et
les chansons accoutums. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la
voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au
pied des murs, et des algues charges d'tincelles passent dans l'eau
noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence
des nuits que le cri aigu des mulots qui foltrent sur les marches des
perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise
en la couvrant de grands clairs silencieux; mais ils vont se briser au
del de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'lectricit qu'ils ont
apporte.

Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons,
les seuls tres qui ne souffrent pas de cette scheresse. Ils ne sortent
de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent
ple-mle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui
ne pouvons passer la vie  les ter et  les remettre, nous cherchons
l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui
court gnreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs
que nous rencontrions l sont de pauvres petits papillons affams qui se
hasardent  passer d'un lot  l'autre pour y trouver quelque fleur que
le soleil n'ait pas dvore, mais qui succombent souvent  la fatigue et
tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et
prilleuse traverse.

Hier nous passmes devant l'le de San-Servilio, qui est occupe par les
fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les
flots, nous vmes un vieillard ple et maigre assis  sa fentre, les
coudes appuys sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains;
ses yeux caves taient fixs sur l'horizon. Un instant il ta sa main,
essuya son front troit et chauve, et retomba aussitt dans son
immobilit. Il y avait, dans cette immobilit mme, quelque chose de si
terrible que mes yeux s'y attachrent involontairement. Quand nous emes
tourn l'angle de la faade, je vis que les regards de Beppa avaient
suivi cette direction et se reportaient sur moi.--tait-ce un fou? me
dit-elle.--Un fou furieux, lui rpondis-je.

Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agrable,
qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs boucls et humides de sueur,
sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avana sur la grve. Il
tenait un rteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous
adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le
drangement de son cerveau. L'abb tait assis  la proue, et, avec
cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple
indiffremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio,
caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions
pas  l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et
doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son
travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment
dans cette pauvre tte, dit l'abb; car il y a de la srnit sur ce
visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut
devenir fou? Il ne faut qu'tre n meilleur ou pire que le commun des
hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en
envoyant gaiement une bndiction vers l'horticulteur, Dieu te prserve
de gurir!--

Nous arrivmes  l'le de Saint-Lazare, o nous avions une visite 
faire aux moines armniens. Le frre Hironyme, avec sa longue barbe
blanche surmonte d'une moustache noire et sa figure si belle et si
douce au premier coup d'oeil, vint nous recevoir. Avec une infatigable
complaisance de vanit monacale, il nous promena de l'imprimerie  la
bibliothque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses
momies, ses manuscrits arabes, le livre imprim en vingt-quatre langues
sous sa direction, ses papyrus gyptiens et ses peintures chinoises. Il
parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais
avec l'abb, franais avec moi; et chaque fois que nous lui faisions
compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mlange
d'hypocrisie et d'ingnuit qui est particulier aux physionomies
orientales, semblait nous dire: S'il ne m'tait pas command d'tre
humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.

--Vous tes Franais, me dit-il, vous connaissez l'abb de Lamennais? Je
voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connt.--Certainement, je le
connais beaucoup, rpondis-je effrontment, curieux de savoir ce que
l'on pensait de l'abb de Lamennais en Armnie.--Eh bien! quand vous le
verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrta en jetant
un regard mfiant sur l'abb, et acheva ainsi sa phrase, commence
peut-tre dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait
beaucoup de peine.--Ah! dit l'abb, qui, pour n'tre que Vnitien, n'en
a pas moins la pntration d'un Grec, savez-vous, mon frre, que M. de
Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir
compte de ses opinions  l'Europe entire? Savez-vous qu'il est bien
capable de considrer votre couvent comme une imperceptible fraction de
son auditoire?

--Carliste! c'est un carliste! dit le pre Hironyme en secouant la
tte.--Parbleu! il me parat trange d'entendre parler de ces choses-l
dans le lieu et dans le pays o nous sommes, dis-je  voix basse 
l'abb, tandis que l'Armnien tait distrait par Beppa qui touchait  sa
grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts
sur les vives couleurs des peintures grecques semes sur les
marges.--Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se mfie
de nous, dit l'abb; excitez-le un peu.--Est-ce que vous ne trouvez pas,
mon pre, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand pote
sacr?--Pote! pote! rpta-t-il d'un air effray; vous ne savez donc
pas le jugement de Sa Saintet?--Non, rpondis-je.--Eh bien! mon fils,
sachez-le; ce nouvel crit est abominable, et il est dfendu  tout
chrtien de le lire.--Malheureusement je ne savais point cela,
rpondis-je, et je l'ai lu sans penser  mal.--Ce malheur-l a pu
arriver  bien d'autres, dit l'abb en souriant. C'est un gnie si
dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au
bout sans s'apercevoir du danger.--Sans doute, reprit le moine, ce n'est
qu'aprs l'avoir lu, quand on y rflchit, qu'on aperoit le serpent
cach sous les fleurs de la sduction.--C'est ce qui vous est arriv
aprs l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frre? dit l'abb.--Je ne dis point
que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans
que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abb de Lamennais vint ici aprs
son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il tait assis  la
place o vous tes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa
figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression,
j'en conviens, et je vis tout de suite que c'tait un de ces hommes qui
peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je
m'imaginai qu'il tait rentr de bonne foi dans le sein de l'glise, et
que dsormais il serait son plus orthodoxe dfenseur. Que voulez-vous,
il parlait si bien! il parlait comme il crit... _A ce qu'on dit, il
crit bien_, ajouta l'Armnien, qui se mfiait toujours du sourire
ironique de l'abb. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai
sincrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.--Et il
vous l'a envoy? demanda l'abb.--Je ne dis point qu'il me l'ait envoy,
reprit aussitt le moine. S'il me l'et envoy, ce ne serait pas ma
faute. Qui pouvait prvoir que cet homme si pieux et si bon ferait un
livre abominable?--Mais tes-vous bien sr, lui dis-je, qu'il soit
abominable?--Comment, si j'en suis sr!--Si vous ne l'avez pas lu?--Mais
la circulaire du pape?--Ah! j'oubliais, repris-je.--Lorsque cette
circulaire nous est arrive, dit le moine, j'tais, comme vous, dans
l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais  mes frres: Voyez
un peu quelles grces ineffables Dieu a rpandues sur ce saint homme!
voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui 
une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue avec le
pape.--Vous disiez cela encore, aprs avoir lu le livre? dit l'abb
persvrant dans sa taquinerie.--Je ne dis point que je l'aie dit alors,
rpondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas
reu la circulaire.--Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je.
Voyez donc! j'tais enthousiasm du livre et de l'auteur; je sentais, en
le lisant, clore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de
voir son rgne s'accomplir sur la terre, m'avaient transport au pied du
trne ternel. Jamais je n'avais pri avec autant de ferveur;
j'prouvais presque, chose inoue en ces jours-ci, la soif du martyre.
Cela ne vous a-t-il point produit le mme effet, mon pre?--Si je
n'avais pas reu la circulaire du pape... dit le moine d'un air mu et
contrari; mais que voulez-vous? Quand le pape dclare que le livre est
contraire  la religion,  l'glise, aux moeurs, et au gouvernement
de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de
Louis-Philippe 1er; ce fut le seul moment o il fut un peu Armnien
et moine. Les Franais, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans
leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.--Savez-vous
bien au juste, mon pre, ce que c'est que d'tre carliste? lui
demandai-je.--Il parat, rpondit-il, que cela est trs-contraire aux
opinions du pape.--Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je  voix
basse  l'abb; ou cet Armnien fait un trange amphigouri dans sa tte,
ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines armniens
craignent le pape.--Je vous demande pardon, dit le frre Hironyme en se
rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-tre bless vos opinions
particulires en parlant ainsi.--Comme je ne songeais point  rpondre,
l'abb me poussa le coude et me dit:--Vous n'entendez donc pas que le
pre Hironyme vous demande quelle est votre opinion particulire?--En
vrit, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se
meurt, et les religions s'en vont.--Hlas! oui, la religion s'en va si
l'on n'y prend garde, dit l'Armnien; les doctrines nouvelles
s'infiltrent peu  peu dans l'antique vrit, comme l'eau dans le
marbre, et ceux qui pourraient tre les flambeaux de la foi se servent
de la lumire pour garer le troupeau. Quant  moi, continua-t-il en
prenant un air de confidence, j'ai un grand dsir et presque un projet
arrt: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abb de
Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la
religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amiti que j'ai ressentie
pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte glise
romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses  lui dire!
ajouta-t-il navement, je suis sr que je viendrais  bout de le
convertir.--L'abb se dtourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit
le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet
oeil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et
du chat. Quand l'abb eut fait semblant de regarder tous les objets
d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Armnien de lui lire
quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits
taient pars sur la table, afin d'couter et de comparer les diverses
musiques de ces langues inconnues  son oreille. Je laissai le docteur
avec elle, au moment o ils se montraient fort satisfaits du syriaque et
commenaient  goter quelque peu le chalden; j'allai rejoindre l'abb,
qui se promenait, d'un air rveur, dans le clotre, le long des arcades
ouvertes sur un prau rempli de soleil et de fleurs clatantes.--Voil
ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en
riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as t pris pour un espion,
l'abb; c'est bien fait.

Il ne me rpondit pas, et parut suivre une conversation trs-anime avec
un interlocuteur imaginaire.--Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant
un mot patois qui quivaut  notre inimitable _plus souvent!_ Vous le
dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout
cela.--Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les
galeries du couvent. En se retournant, il m'aperut et partit d'un
clat de rire.--L'ide de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir
M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?--Mais
combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette
mission, tu ne rpugnerais nullement  la remplir?--Je le crois bien,
rpondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un
vnement  ddaigner dans la vie d'un pauvre prtre?--Et que lui
dirais-tu?--Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis
malheureux.--Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne
t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton
rabat, et qui s'est cru oblig de dplorer l'erreur de celui qu'il
admire peut-tre autant que toi.--Ce moine? il a fait semblant de
s'intresser  des choses qui ne l'intressent nullement. Ils sont
savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se
passe au del de leurs murailles leur est parfaitement indiffrent.
Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils
rpteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les
protge. Laque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils
ont un souverain plus sacr que le pape: c'est l'empereur Franois, qui
leur a donn ce couvent et cet lot fertile, o lord Byron est venu
tudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visit
dernirement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a crits sur
l'album des voyageurs.

--Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui
qu'il a improvis et crit de sa propre main aux pieds de la statue de
la Victoire,  Brescia. Le voici:

    Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;
        On est tent de l'adorer.
    Et _mme_ en contemplant cette _noble_ Victoire,
    Aprs avoir vu Rome, il _nous_ faut l'admirer.

--Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abb de Lamennais,
dit l'abb, et qu'il le rfute victorieusement!--Que t'importe, mchant
tonsur? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains
tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goter le repos
achet au prix des violences et des perscutions froces qu'ils ont
essuyes dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent
d'lever de jeunes Armniens, et de conserver par l'imprimerie les
monuments de leur langue, qui possde des historiens et des potes
admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?--Mais ils
vendent trs-cher leurs livres et leurs leons, et pourtant ils sont
riches. Un de leurs lves alla faire fortune en Amrique et y mourut,
il y a peu d'annes, en leur lguant quatre millions.--Eh bien! tant
mieux, rpondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi,
l'abb, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de
porphyre, sans pav de mosaque, sans bibliothque et sans tableaux? Des
moines qui n'ont pas tout cela sont des tres immondes auxquels nous ne
viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fch
que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces vritables muses des
reliques de l'art et de la science, aient t pills pour enrichir
certains gnraux et fournisseurs de l'arme franaise, des tueurs
d'hommes et des larrons. Je dplore la perte de cette race de vieux
moines qui blanchissaient sur les livres, et qui puisaient les sciences
humaines au point de n'avoir plus  exercer la puissance de leurs
cerveaux que dans les rves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces
instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transport aux temps
potiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa
politique trange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui
m'ont si brusquement rappel au temps prsent!

--Tu ris de tout cela, homme lger, dit l'abb en fronant le sourcil,
et tu as raison; car notre sicle ne mrite plus qu'ironie et piti.
Malheur  celui qui croit encore  quelque chose! Consume-toi dans ton
cercle de fer,  flambeau inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi,
rves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le
cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indiffrents Ah! je
ris comme un fou!--Il me tourna brusquement le dos, et s'enfona d'un
air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa
tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui
s'lanait sur une seppia, et, curieux de voir la singulire dfense de
ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la
grve. Je vis alors le calamajo, l'_encrier_, c'est ainsi qu'on appelle
ici cette espce de seppia, lancer son encre  la figure de l'ennemi,
qui fit une grimace de dgot et s'loigna fort dsappoint. Le calamajo
fit  sa manire quelques gambades agrables sur le sable; mais ce
divertissement ne fut pas de longue dure. La dorade revint
tratreusement, et, par derrire, le saisit et l'emporta au fond de
l'eau avant qu'il et song  se servir de son ingnieux stratagme.
Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je
restai un quart d'heure  me bronzer au soleil, dans la contemplation
imbcile de quelques brins d'herbes o vivaient en bonne intelligence
deux ou trois mille coquillages. Cette socit paraissait florissante,
lorsqu'un goland effront vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup
d'aile et presque l'anantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et
je me rappelai les tristes rflexions de l'abb. J'allai le rejoindre;
mais,  ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant
d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il
venait d'crire avec le bout d'une ardoise sur le mridien du jardin. Je
me penchai sur son paule, et je lus des vers vnitiens qu'il venait de
composer, et dont j'ai essay de faire tant bien que mal la traduction.


L'ENNEMI DU PAPE.

Restez en paix, mes frres, et laissez le pape vider ses querelles
lui-mme. Les foudres de Rome sont teintes, et le feu de la colre
brle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathme n'est
plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'cume des flots
grondeurs. L'hrsiarque n'est plus forc d'aller se rfugier dans les
montagnes, et d'user la plante de ses pieds  fuir les vengeances de
l'glise. La foi est devenue ce que Jsus a voulu qu'elle ft: un espoir
offert aux mes libres, et non un joug impos par les puissants et les
riches de la terre. Restez en paix, mes frres, Dieu n'pouse pas les
querelles du pape.

Imprudents qui voulez les rconcilier, vous ne savez pas le mal que
vous feriez  l'glise si vous touffiez cette voix rebelle! Vous ne
savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi:
que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther
entrant la foule vers ses pas! Mois le monde est indiffrent dsormais
aux dbats thologiques; il lit les plaidoyers de l'hrtique, parce
qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils
sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frres, puisque le pape
vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape.

Vous avez bien assez travaill, vous avez bien assez souffert en ce
monde, vieux dbris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes
blanches sont encore taches du sang de vos frres, et la neige du mont
Ararat en a t rougie jusqu' la cime, o s'arrta l'arche sainte. Le
cimeterre turc a ras vos ttes jusqu'aux os, et l'infidle s'est baign
la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La mfiance,
qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laiss la
perscution. Mais rassurez-vous, mes frres, et sachez bien qu'il y a
loin du pouvoir d'un pape romain  celui du moindre cadi turc d'un
village de l'Armnie. Restez en paix, et soyez srs que le pape prie
pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.

Le dluge de sang a cess, votre arche a touch ces grves fertiles; ne
quittez pas votre le heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos
fruits. Voyez! vos raisins rougissent dj, et les pampres chargs de
grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de
fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le
ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des
montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rose de
vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiter vos mes paisibles?
Enseignez aux orphelins de vos frres la langue que parlrent les
premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage,
afin qu'ils gardent la libert que vous avez si chrement paye. Mais ne
leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hlas! Quand
ils seront grands, l'glise sera pacifie, et le successeur de Capellari
n'aura pas un ennemi au soleil.

Restez donc en paix, mes frres, car Dieu a remis son arc dans les
nues. Du monde inconnu qui est au del de votre le, un messager vous
est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix tait belle et
son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau.
Dites comme lui,  fils de No le prudent! Mais si l'ennemi du pape,
battu par quelque tempte, revient quelque jour s'asseoir  l'abri de
vos figuiers, passez bien doucement derrire le feuillage,  bons pres!
et courbez vers lui le beau fruit au manteau dchir[D]. Les hirondelles
de l'Adriatique ne l'iront pas dire  Rome. S'il entre dans votre
chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est
un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien
chrtienne. Peut-tre entendra-t-elle la prire de l'hrsiarque. Mais
si elle le convertit  l'glise romaine, gardez-vous bien de vous vanter
du miracle opr chez vous, frre Hironyme; c'est vous qui, sous peine
d'excommunication, seriez forc de vous dclarer l'ennemi du pape.

       *       *       *       *       *

--Et toi, l'abb, lui dis-je, ne serais-tu pas tent, par hasard, de
devenir l'ennemi du pape? Ce rle trange ne leurre-t-il pas ton orgueil
de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci
que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rle est grave, et il ne
suffit pas d'tre un prtre loquent; il faut tre un grand caractre
pour lever l'tendard de la rvolte dans le concile. Respecte
silencieusement l'habit que tu portes,  moins que tu ne te sentes aussi
marqu du sceau fatal d'une grande destine.

L'abb, sans s'apercevoir de la fatuit de sa rponse, et s'abandonnant
navement  une douloureuse proccupation, dit en secouant la tte:--Il
et mieux valu cent fois tre un gratteur de guitare  la toilette des
Cydalises, passer sa vie  rire et  faire des bouts-rims, que de
souffrir le poids des rflexions qui s'obstinent  creuser cette pauvre
tte. O Lamennais! o tes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette
soutane noire, linceul de nos gloires passes, ne sortira-t-il qu'un
seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur
dans l'oubli du tombeau?

--O mon cher abb, lui dis-je en pressant sa main, prends garde  ce qui
se passe en toi! prends garde au dmon de l'orgueil! Efface tes vers,
voici venir Hironyme; laisse  ce moine sa tranquille prudence et son
obscur bonheur. N'veille pas en lui le serpent cach; qui sait s'il n'a
pas song bien des fois, lui aussi,  tre un homme? Laisse faire la
reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche  pas de gant, et
qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien.

       *       *       *       *       *

Quand nous repassmes devant l'le des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui
ft faire deux fois cette route.--Je dteste leurs cris, dit-elle; cela
me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.--Ils ne crient
pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu
deux heures auparavant. Il tait toujours  la mme place et dans la
mme attitude. Sa figure tait ple et morne comme nous l'avions
laisse, et il contemplait encore les flots.--C'est bien pis que s'il
criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme
dsespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans
cette tte chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds
comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!--Et peut-tre les
supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui
se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstin  regarder le
soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa
fantaisie n'en fut que plus opinitre. Il croyait en contempler encore
le disque lumineux, et prtendait, au milieu des tnbres de la nuit,
voir sa chambre inonde d'une clart blouissante.--Plaise  Dieu, dit
Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne
souffrirait pas. Mais je crains bien qu' cette heure il ne soit pas
fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde
l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu' cette premire lame de
l'Adriatique, et il y a peut-tre dans ton cerveau un volcan qui
voudrait te lancer au bout du monde.--Il ne s'en est peut-tre pas fallu
l'paisseur d'un cheveu sous son crne, dit le docteur, qu'il ne ft un
homme de gnie et qu'il ne remplt l'univers de son nom. Peut-tre y
a-t-il des instants o il le sent, et o il s'aperoit qu'il faut mourir
 l'hpital des fous!--Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de
l'abb qui se plisse.

       *       *       *       *       *

La lune montait dans le ciel, quand, aprs avoir dn longuement, et
longuement caus dans un caf, nous arrivmes  la Piazzetta.--Ce fils
de chien dont la mre tait une vache ne se drangera pas, grommela
Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-l.--A qui s'adresse
cette apostrophe gnalogique? dit le docteur. En se retournant il vit
un Turc qui avait t ses babouches et une partie de son vtement, et
qui s'tait agenouill sur la dernire marche du traguet, si prs de
l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban  chacune des nombreuses
invocations qu'il adressait  la lune.--Ah! ah! dit le docteur, ce
monsieur a choisi un trange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment
o il appelait une gondole; il aura t forc de se jeter le visage
contre terre en entendant sonner le coup de sa prire.--Ce n'est pas
cela, dit l'abb; il s'est mis l pour que personne ne pt passer devant
lui et ne vnt  traverser son oraison; son culte lui commande de
recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune.

En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui
voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour
nous faire aborder.--Laisse-le, dit l'abb; celui-l aussi est un
croyant.--Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal
sans baptme ne se drange pas?

En effet, le traguet tant bord de deux petites rampes de bois, nous ne
pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh
bien! dit l'abb, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis
mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tte; il tait
facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de
l'abb.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la
madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mre de la Divinit, c'est
toujours la mme pense allgorique; c'est la foi qui donne naissance 
tous les cultes et  toutes les vertus.--Vous tes bien hrtique, ce
soir, monsieur l'abb, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non
parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans
l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tte  leurs esclaves, dit
Catullo d'un air indign.--Mon oncle, dit le docteur, a t tmoin d'un
fait que cette prire turque me rappelle. Un jour, il y a environ
cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prire,
comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrta au beau
milieu des quais, et commena, aprs avoir t ses babouches, les
dvotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce
spectacle pour la premire fois, se prit  rire, l'entourant avec
curiosit, et rptant ironiquement ses gnuflexions et le mouvement de
ses lvres. Le Turc continua sa prire sans paratre s'apercevoir de
cette raillerie. Les polissons, encourags, redoublrent de singeries,
et peu  peu s'enhardirent jusqu' ramasser des cailloux et  les lui
jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la
moindre altration, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais,
quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit
malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans
la gorge avec la mme tranquillit que si c'et t un poulet; puis il
se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglant 
la place o sa prire avait t profane. Le snat dlibra sur ce
meurtre, et il fut dcid que le Turc avait exerc une vengeance
lgitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.

Ce rcit, que Catullo couta, la tte penche et l'oreille basse, parut
lui inspirer un profond respect pour l'idoltre; car, quand celui-ci eut
fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il et remis son
dolman, mais encore il lui prsenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un
geste de remercment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et
alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de
Saint-Thodore.--Ceux-l sont des muscadins, dit l'abb lorsque nous
passmes auprs d'eux. Ils n'ont pas fait leur prire. Ce sont des
ngociants tablis  Venise, et que l'air de notre civilisation a
corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophte, ne vont point  la
mosque, et ne se dchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en
valent pas mieux, car ils ne croient  rien, et ils ont perdu toute la
potique navet de leur idoltrie, sans ouvrir leur me  la vrit
austre de l'vangile. Cependant ils sont encore honntes parce qu'ils
sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas tre fripon.

Aprs nous tre spars pour prendre quelques heures de repos, nous nous
retrouvmes  la fte ou _sagra_ du Rdempteur. Chaque paroisse de
Venise clbre magnifiquement sa fte patronale  l'envi l'une de
l'autre; toute la ville se porte aux dvotions et aux rjouissances qui
ont lieu  cette occasion. L'le de la Giudecca, dans laquelle est
situe l'glise du Rdempteur, tant une des plus riches paroisses,
offre une des plus belles ftes. On dcore le portail d'une immense
guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur
le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit;
tout le quai se couvre de boutiques de ptissiers, de tentes pour le
caf, et de ces cuisines de bivouac appeles _frittole_, o les
marmitons s'agitent comme de grotesques dmons, au milieu de la flamme
et des tourbillons de fume d'une graisse bouillante, dont l'cret doit
prendre  la gorge ceux qui passent en mer  trois lieues de la cte. Le
gouvernement autrichien dfend la danse en plein air, ce qui nuirait
beaucoup  la gaiet de la fte chez tout autre peuple; par bonheur, les
Vnitiens ont dans le caractre un immense fonds de joie; leur pch
capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui
n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des
Allemands; les vins muscats de l'Istrie  six sous la bouteille
procurent une ivresse expansive et factieuse.

Toutes ces boutiques de comestibles sont ornes de feuillage, de
banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes;
toutes les barques en sont ornes, et celles des riches sont dcores
avec un got remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les
formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour
d'un baldaquin d'toffes barioles; l ce sont des vases d'albtre de
forme antique, rangs autour d'un dais de mousseline blanche dont les
rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces
barques, et l'on voit,  travers la gaze, briller l'argenterie et les
bougies mles aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habills
en femmes entr'ouvrent les courtines et dbitent des impertinences aux
passants. A la proue s'lve une grande lanterne qui a la figure d'un
trpied, d'un dragon ou d'un vase trusque, dans laquelle un gondolier,
bizarrement vtu; jette  chaque instant une poudre qui jaillit en
flammes rouges et en tincelles bleues.

Toutes ces barques, toutes ces lumires qui se rflchissent dans l'eau,
qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des
illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple
gondole o soupe bruyamment une famille de pcheurs est belle avec ses
quatre fanaux qui se balancent sur les ttes avines, avec sa lanterne
de la proue, qui, suspendue  une lance plus leve que les autres,
flotte, agite par le vent, comme un fruit d'or port par les ondes. Les
jeunes garons rament et mangent alternativement; le pre de famille
parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de
jeux de mots et de prtendues traductions patoises, quelquefois
plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens
aboient et se provoquent en passant.

Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment rpublicain dans les moeurs
de Venise, c'est l'absence d'tiquette et la bonhomie des grands
seigneurs. Nulle part peut-tre il n'y a des distinctions aussi marques
entre les classes de la socit, et nulle part elles ne s'effacent de
meilleure foi. On reconnat un noble au fond de sa gondole, rien qu' sa
manire de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau
imiter scrupuleusement l'lgance d'un dandy, on ne le confondra jamais
avec le plus simplement vtu des descendants d'une antique famille; et
un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manire
de ramer, l'allure  la fois lgante et majestueuse de ceux qu'on
appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fte publique qui ne
runisse tous les rangs sans distinction, sans privilges et sans
antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrces de
la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses dguisements favoris consiste
 s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et  s'en
aller par les rues, l'pe au ct, avec des bas crotts et des souliers
percs, offrant sa protection, ses richesses et son palais  tous les
passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue
classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais,
en dpit de cette cruelle drision, le peuple aime encore ses vieux
nobles, ces hommes des derniers temps de la rpublique, qui furent si
riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si borns
et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin,
lequel se mit  pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napolon
s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment o le
conqurant s'en retournait, la jugeant imprenable.

Ils ont toujours t affables et paternels avec le peuple, et ne fuient
jamais sa grosse joie, parce qu' Venise elle n'est vraiment pas
repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans
la grossiret; le peuple rpond  cette confiance, et il n'y a pas
d'exemple qu'un noble ait t insult dans une taverne ou dans la
confusion d'une rgate. Tout va ple-mle. Les uns rient de la gravit
des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-l. La gondole
ferme du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du
ngociant, et le bateau brut du marchand de lgumes, soupent et voguent
ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche
se mle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire
ses musiciens pour s'gayer des refrains graveleux du bateau;
quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour couter la
musique du riche.

Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de
voitures dans les rues, et la ncessit pour tous d'aller sur l'eau,
contribuent beaucoup  l'galit des manires. Personne ne crotte et
n'crase son semblable. Il n'y a point l l'humiliation de passer  pied
auprs d'un carrosse; nul n'est forc de se dranger pour un autre, et
tous consentent  se faire place. Au caf, tout le monde est assis
dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les
frileux, qui restent au dedans. Un pcheur de Chioggia appuie ses coudes
dguenills  la mme table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafs
de prdilection pour les lgants, pour les artistes, pour les nobles:
chacun aime  trouver l sa socit de tous les soirs; mais dans
l'occasion (que la chaleur rend frquente) on entre dans la premire
taverne venue, et personne ne songe  critiquer ou mme  remarquer une
femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour
manger du poisson frais.

Les Vnitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de
leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-faon_ de
leurs habitudes. Est-ce  cette simplicit seigneuriale qu'il faut
attribuer la manire hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un
cocher de fiacre  Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans
sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de
sa gondole. La sentence de La Bruyre: _Un jardinier n'est un homme
qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens  Venise. Beppa n'a
certes pas une figure agaante ni des manires ventes. L'autre jour,
comme nous passions auprs d'une barque pleine de manants, l'un d'eux,
qui rcitait, c'est--dire qui corchait une strophe de Tasse,
s'interrompit pour la montrer  ses compagnons en s'criant: Voici la
belle Herminie!

L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractre de la
population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque anne, le
paroissial et son chapitre dlibrent et choisissent un ordonnateur pour
la fte patronale,  peu prs comme on choisit une quteuse dans une
paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le
produit annuel des aumnes et des offrandes  la dcoration de l'glise,
 l'illumination, et  la musique du choeur; on prend ordinairement le
plus gnreux et le plus riche. Dvot ou non, il met toujours son
ambition  surpasser son prdcesseur en magnificence; et si le revenu
de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de
la fte. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prtres sont satisfaits,
et distribuent  pleines mains les absolutions et les indulgences 
l'ordonnateur,  sa famille et  ses serviteurs. Il y a quelques jours,
un simple particulier n'a pas dpens moins de quinze mille francs pour
une messe.

A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la
gondole, parce qu'aprs tout, c'est la plus incommode manire de manger
qu'il y ait au monde, nous rentrmes dans la ville, et nous allmes
souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons
de papier suspendus  la treille. Nous allmes nous asseoir au fond du
jardin, et l'abb nous fit servir des soles accommodes avec du raisin
de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa
s'animrent si bien la tte et les entrailles avec le vin de Bragance et
les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de
retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil  l'le de
Torcello. Catullo, tant  demi ivre et incapable de ramer seul un
quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compres Csar et
Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le
crucifix haine ternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec
Catullo le rle de grand prtre, en versant l'encre de seppia sur la
tte du nophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de
ces crmonies paennes et rpublicaines, ils furent mis tous trois en
prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir racont cela
dans une de mes lettres. J'tais impatient de voir ces gondoliers
illustres. Mais, hlas! que les hommes clbres dmentent souvent d'une
manire fcheuse l'ide que nous nous en formons! Csar, le nophyte,
est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir.
Le plus agrable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une
jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je
l'ai vu, il tait boiteux.--Hlas! hlas! le divin pote Catulle tait
Vnte; qui sait si l'ivrogne clopp qui conduit notre gondole ne
descend pas de lui en droite ligne?

Ces trois monstres,  l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent
trs-vite  Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonmes
gaiement dans les sentiers verts de cette belle le.

Torcello est, de tous les lots des lagunes o vinrent se rfugier les
habitants de la Vntie lors de l'irruption des barbares en Italie,
celui qui conserve le plus de traces de cette poque d'migration et de
terreur. L'glise et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville
que ces rfugis y construisirent. L'glise, par sa construction
irrgulire et le mlange de richesses antiques et de matriaux
grossiers qui la composent, atteste la prcipitation avec laquelle elle
fut btie. On y employa les dbris d'un temple d'Aquile, soustraits 
la ruine de cette capitale des provinces vntes. La nef a encore la
forme circulaire d'un temple paen, et de prcieuses colonnes d'un
marbre africain sculpt en Grce soutiennent le toit de briques charg
de ronces qui s'chappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les
crevasses des corniches. La coupole et la partie intrieure du portique
sont couvertes de mosaques excutes par des artistes grecs. Ces
mosaques, qui datent du onzime sicle, sont hideuses de dessin comme
toutes celles de cette poque de dcadence, mais remarquables de
solidit. C'est de Venise que l'art de la mosaque s'est rpandu dans
toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux
figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussire
des sicles, sont forms de petites plaques de verre dor que l'on
fabriquait  Murano, le voisine de celle-ci. Peu  peu l'art du dessin,
perdu en Grce et retrouv en Italie, s'appliqua  rectifier la
mosaque, et les dernires qui furent excutes dans l'glise de
Saint-Marc, par les frres Zuccati, avaient t dessines par Titien.

L'abb voulut nous persuader que les madones en mosaque du onzime
sicle avaient un caractre austre et grandiose, o le sentiment de la
foi parlait plus haut que la grce potique des beaux temps de la
peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type
grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque
chose de ferme et d'imposant comme les prceptes de la foi nouvelle.
L'abb en revint  sa fantaisie, tant soit peu paenne, de faire de la
Vierge une allgorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les
diverses expressions que ces figures rvres reurent des grands
artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet
de leur me. Titien avait, selon lui, rvl sa foi robuste et
tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une
attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nue d'or
s'entr'ouvre, et que Jhovah s'avance pour la recevoir.

Raphal et Corrge, amants et potes, avaient rpandu sur le front de
leurs vierges une douceur plus mlancolique et une plus humaine
tendresse pour la Divinit; ce n'est pas le ciel seul qu'elles
contemplent, c'est Jsus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent
saintement.

Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aims de Beppa, avaient
confi au sourire de leurs _madonnettes_ la nave jeunesse de leurs
coeurs.--O Giambellino! s'cria Beppa, que je t'aurais aim! que je me
serais plu a tes purilits charmantes! comme j'aurais soign ton
chardonneret bien-aim! comme j'aurais cout dans mes rves la viole et
la mandoline de tes petits anges voils de leurs longues ailes, souples,
mlodieux et mignons comme des msanges! Que j'aurais respir avec
dlices ces fleurs que ta main a ravies  l'den, et que firent clore
les pleurs d've et de Marie! Comme j'aurais frmi en baisant le lger
feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes ples chrubins! Comme
j'aurais timidement contempl tes vierges adolescentes, si pures et si
saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conserv
mon me sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa!
s'cria l'abb avec un regard qu'il lana sur elle comme un clair. Mais
il reporta aussitt sa vue sur la grande et sombre madone grecque,
emblme de souffrance et d'nergie, qui se dressait au-dessus de nos
ttes.--O foi triste et sublime! dit-il en touffant un soupir. Le
visage de cet honnte jeune homme exprima la satisfaction d'un
douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation
gnreuse ramne si souvent sur ses lvres s'effaa pour tout le jour.
Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de
vaincre et de macrer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon coeur
les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne  souffrir,
c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son tre
inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien  combattre, rien
 immoler. Je ne serais pas surpris que l'abb se laisst aller parfois
 caresser des penses dangereuses, des sentiments funestes, afin
d'avoir la joie d'en triompher.

Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en
pierre qui servit, dit-on, jadis aux prteurs romains chargs de
percevoir l'impt sur les pcheurs des lagunes. La tradition populaire
gratifie cette chaise du nom de trne d'Attila, bien que le conqurant
barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces les, et
ayant vu ses vaisseaux chouer,  l'heure de la mare descendante, sur
les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se ft
retir, abandonnant mme la chtive conqute de la pninsule de
Chioggia. Jules resta  examiner les tranges contrevents de l'glise,
forms, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate
tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abb alla faire visite  son
confrre de Torcello, dont le blanc prieur, perdu dans les rameaux des
jardins, faisait envie  la romanesque Beppa. J'allai seul, rvant et
ramassant des fleurs pour elle,  travers les tranes de Torcello, plus
belles, hlas! que celles de ma Valle Noire. Une profusion de liserons
clatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du
sentier des berceaux plus riches et plus lgants que si la main de
l'homme s'en ft mle. Huit ou dix maisons, vingt peut-tre,
dissmines au milieu des vergers, renferment toute la population de
l'le. Tous les habitants taient dj partis pour la pche. Un silence
inconcevable rgnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en
occupe  peine, et y reoit en pur don ce que chez nous il achte au
prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs tendu
sous mes pieds, et, peu habitus sans doute aux tracasseries des enfants
ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que
j'avais  la main. Torcello est un dsert cultiv. Au travers des
taillis d'osier et des buissons d'althra courent des ruisseaux d'eau
marine, o le ptrel et la sarcelle se promnent voluptueusement.  et
l un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une
belle croix grecque brise, percent dans les hautes herbes. L'ternelle
jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air tait
embaum, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux
du matin. J'avais sur la tte le plus beau ciel du monde,  deux pas de
moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour
rsumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue
gnrale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au
lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis
apparatre des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons
poudreux, un ciel gris, une vgtation maigre, obstinment tourmente
par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la
France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un
trange mouvement de dsir et de rpugnance. O patrie! nom mystrieux 
qui je n'ai jamais pens, et qui ne m'offres encore qu'un sens
impntrable! le souvenir des douleurs passes que tu voques est-il
donc plus doux que le sentiment prsent de la joie? Pourrais-je
t'oublier si je voulais? et d'o vient que je ne le veux pas?




IV

A JULES NRAUD


                 Nohant, septembre 1834.

Combien j'ai  te remercier, mon vieil ami, d'tre venu me voir tout de
suite! Je n'esprais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant
pas chang, c'est une grande preuve d'amiti que m'as donne. J'ai pass
une journe heureuse, mon brave Malgache, auprs de toi, au milieu de
mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon coeur de nos anciennes
folies; j'ai renouvel nos combats espigles; je me suis diverti de tes
calembours. J'ai retrouv, aprs deux ans d'absence (qui renferment pour
moi deux sicles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant,
avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entr
une journe entire dans ce coeur us et dsol; tout cela l'a fait
bondir de joie, mais ne l'a ni guri ni rajeuni; c'est un mort que le
galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant.
J'ai le spleen, j'ai le dsespoir dans l'me, Malgache. Je me suis dit
tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essay de me rattacher 
tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu  mon
pays,  mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que
j'ai tent avant d'en venir l. J'essaierais en vain de te faire
comprendre mon me et ma vie: ne me parle pas de cela; reois mon adieu,
et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant
mon sjour ici et parler du pass avec moi. J'aurai quelques services 
te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance.
Pense  moi, et si j'ai un tombeau quelque part o tu passes un jour,
arrte-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui
qui, seul peut-tre, a bien connu et bien jug ton coeur.


                 Lundi soir.

Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remde ne peut
tre plus efficace que ces paroles d'amiti et cette douce compassion
dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie
qu'une bien faible partie. Si le sort nous runit quelques heures, je te
les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que
ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement, les reprsentations,
les rprimandes, ne font qu'aigrir le coeur de ceux qui souffrent, et
une poigne de main bien cordiale est la plus loquente des
consolations. Il se peut que j'aie le coeur fatigu, l'esprit abus
par une vie aventureuse et des ides faussas; mais j'en meurs, vois-tu,
et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement
 ma tombe. Otez-moi les dernires pines du chemin, ou du moins semez
quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre  mon oreille les
douces paroles du regret et de la piti. Non, je ne rougis pas de la
vtre,  mes amis! et de la tienne surtout, vieux dbris qui as surnag
sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les
fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non
contrarier. Si vous ne me gurissez pas, du moins vous me rendrez la
souffrance moins rude et la mort moins laide. Me prserve le ciel de
mpriser votre amiti et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu
quels maux contre-balancent ces biens-l? Sais-tu ce que certains
bonheurs ont inspir d'exigences  mon me, ce que certains malheurs lui
ont impos de mfiance et de dcouragement? Et puis vous tes forts,
vous autres. Moi, j'ai de l'nergie, et non de la force. Tu me dis que
l'_instinct_ me retiendra auprs de mes enfants: tu as raison peut-tre;
c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si
profondment que je l'ai maudit comme une chane indestructible; souvent
aussi je l'ai bni en pressant sur mon coeur ces deux petites
cratures innocentes de tous mes maux. cris-moi souvent, mon ami; sois
dlicat et ingnieux  me dire ce qui peut me faire du bien,  m'viter
les leons trop dures. Hlas! mon propre esprit est plus svre que tu
ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au dsespoir.
Que ton coeur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on
en pense, t'inspire l'art de me gurir. Je suis venu chercher ici ce qui
me fuyait ailleurs. Les pdagogues abondent partout, l'amiti est rare
et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une
raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit
gnreuse et douce! Rpte-moi que ton affection m'a suivi partout, et
qu'aux heures de dcouragement, o je me croyais seul dans l'univers, il
y avait un coeur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange
gardien pour me ranimer.


                 Mercredi soir.

crivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amiti seule
peut me sauver.

Je n'en suis pas  esprer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon
ambition  mourir calme et  ne pas tre forc de blasphmer  ma
dernire heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre
ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'cria sur l'chafaud: _Ah! il
n'y a pas de Dieu!_--Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je
crois. Mais j'ignore si je dois esprer quelque chose de mieux que les
fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de
l'autre?--Voil ce qui m'arrte. Il m'est bien prouv que je n'arriverai
a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre.
Mais trouverai-je le repos aprs ces trente ans de travail? La nouvelle
destine o j'entrerai sera-t-elle une destine calme et supportable?
Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins  mon me un an de repos; qui
sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit oprer
dans une intelligence! Hlas! si je pouvais me reposer ici auprs de
toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit o j'ai t
lev, o j'ai pass tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme
commence par o elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est
accord un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le
souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaill, avant d'avoir subi
les ans de la virilit, il ne sait pas le prix de ses jours
d'enfance.--A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort
un temps o ce repos peut s'acqurir par la rflexion et la volont. Oh!
sois sincre, je t'en prie, et oublie le rle de consolateur que ton
amiti t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me gurir;
car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'esprances dcevantes, plus
je ressentirais de colre et de douleur en les perdant. Dis-moi la
vrit, es-tu heureux?--Non, ceci est une sotte question, et le
_bonheur_ est un mot ridicule, qui ne reprsente qu'une ide vague comme
un rve. Mais supportes-tu la vie de bon coeur? La regretterais-tu si
demain Dieu t'en dlivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants?
Car cette affection d'_instinct_, comme tu dis fort bien, est la seule
que la rflexion dsesprante ne puisse branler.--Dis-moi, oh! dis-moi
ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dgot de tout, cet
ennui dvorant, qui succde  mes plus vives jouissances, et qui de plus
en plus me gagne et m'crase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou
est-ce un rsultat de ma destine? Ai-je horriblement raison de dtester
la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de ct
les questions sociales, supposons mme que nous n'ayons pas d'enfants,
et que nous ayons subi tous deux la mme dose de malheur et de fatigue.
Crois-tu que, par suite de la diversit de nos organisations, nous nous
retrouverions l'un et l'autre o nous en sommes, toi rconcili avec la
vie, moi plus las et plus dsespr que jamais? Y a-t-il donc en vous
autres une facult qui me manque? Suis-je plus mal partag que vous, et
Dieu m'a-t-il refus cet instinctif amour de la vie qu'il a donn 
toutes les cratures pour la conservation des espces? Je vois ma mre:
elle a souffert matriellement plus que moi, son histoire est une des
plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force
naturelle l'a sauve de tout; son insouciance, sa gaiet, ont surnag
dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et jeune,
et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie.
Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne
suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait tre belle; je suis
indpendant, les embarras matriels de mon existence ont cess; je puis
voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de
fantaisies?

Ne rponds pas  ces questions-l, c'est trop tt. Tu ne sais pas les
vnements qui m'ont amen  cet tat moral, et tu pourrais concevoir
quelque fausse ide, faute de bien connatre et de bien juger les faits.
Mais rponds en ce qui te concerne.--Tu as souffert, tu as aim, tu es
un tre trs-lev sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu,
beaucoup lu; tu as voyag, observ, rflchi, jug la vie sous bien des
faces diverses.--Tu es venu chouer, toi dont la destine et pu tre
brillante, sur un petit coin de terre o tu t'es consol de tout en
plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert
dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-mme, que
tu t'es contraint  un travail physique. Raconte-moi avec dtail
l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le rsultat de tous
ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans
aigreur et sans dsespoir les tracasseries de la vie domestique?
t'endors-tu aussitt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton
chevet un dmon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour!
le bonheur, la vie, la jeunesse!--tandis que ton coeur dsol rpond:
Il est trop tard! cela et pu tre, et cela n'a pas t?--O mon ami!
passes-tu des nuits entires  pleurer tes rves et  te dire: Je n'ai
pas t heureux?

--Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort
peut-tre de rveiller l'ide d'une souffrance que le temps et ton
courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que
tu as amasse que de me raconter comment tu as fait, et de m'apprendre
 quoi tu es arriv. Hlas! si je pouvais comme toi me passionner pour
un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organis que
moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beauts, toutes
les grces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec dlices,
l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur.
J'aimerais  me btir aussi un ajoupa et  y porter mes livres; mais je
n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me
consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du
Mont-Blanc, l'aspect de cette neige ternelle, immacule, sublime de
blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du
mois dernier, pour donner  mon me une srnit inconnue depuis
longtemps. Mais  peine eus-je pass la frontire de France, cette paix
dlicieuse s'croula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect
de mes maux et des ennuis matriels. La poussire des chemins, la
puanteur de la diligence et la nudit hideuse du pays suffirent pour me
faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortun.--Et des
douleurs morales, relles, profondes, incurables, se ranimrent.

Je me berce de l'ide que je mourrai rconcili du moins avec le pass.
Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie
des souvenirs, dans le coeur de mes amis surtout, quelque chose
d'trangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps,
soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes
enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur
qu'ils me donnent; ce sont mes matres, les liens sacrs qui m'attachent
 la vie,  une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens
terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien
des choses  ma dcharge si je pouvais raconter l'histoire de mon
coeur. Mais ce serait si long, si pnible!--Bonsoir, rappelle-toi nos
adieux d'autrefois sous le grand arbre, _the parting's tree_. Nous
avions lu _les Natchez_, et nous nous disions chaque soir:--Je te
souhaite un ciel bleu et l'esprance.--L'esprance de quoi?...


                 Jeudi.

Mes jours s'coulent tristes comme la mort, et ma force s'puise
rapidement. Avant-hier j'tais assez bien, je me sentais tomber dans une
sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du coeur et
celle du corps taient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus gure
de sensibilit. J'avais accept les ennuis et les plaisirs de la
journe, et je ne m'tais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je
vivre demain? Je m'tais rejet dans le pass, et je savourais cette
illusion imbcile au point de me croire transport aux jours qui sont
derrire nous. Je revins de la rivire avec Rollinat et les enfants. Il
faisait chaud, et le chemin tait difficile. J'eus une sorte de bonheur
 traverser une terre laboure en portant Solange sur mes paules.
Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la
maison, quoique laid et mlancolique, nous suivait d'un air si habitu 
nous, si sr de son gte, si ncessairement attach  chacun de nos pas,
qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait  sa
manire, et dbitait des facties  ma mre, et je venais le dernier
avec mon fardeau, partageant ma pense entre les embarras de la marche
et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs
simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais
pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaiet de ma mre,
quoique tout cela ft en dsaccord avec la tristesse qui me ronge et
l'accablement qui m'crase, avaient pour moi un charme indfinissable.
Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos rcoltes de
champignons dans les prs, et la premire enfance de mon fils, qu'alors
je rapportais aussi  la maison sur mes paules. J'oubliais presque ces
terribles annes d'exprience, d'activit et de passion qui me sparent
de celles-l.

Mais ce bien-tre, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu' des
circonstances extrieures,  l'influence de l'air, au silence dlicieux
de la campagne,  la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa
bientt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant  la
maison.

Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses cratures
qu'il y ait sur la terre, doux, simple, gal, silencieux, triste,
compatissant. Je ne sais personne dont la socit intime et journalire
soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que
toi; mon coeur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se
connatre; je sais que l'amiti que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour
chacun de vous, ne nuit  aucun en particulier. Seulement, je me tais de
mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je
n'en parle qu' Rollinat et  toi. Lui ne me donne ni conseils, ni
encouragements, ni consolations; nous changeons peu de paroles dans le
jour; nous marchons cte  cte dans les tranes du vallon ou dans les
alles de mon jardin, courbs comme deux vieillards, concentrs dans une
muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous
marchons encore dans le jardin jusqu' minuit; c'est une fatigue
physique qui m'est absolument ncessaire pour trouver le sommeil, et 
lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous
racontons les dtails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous
retombons dans un profond silence; il regarde les toiles, o il me rve
un asile, et je promne d'inutiles regards sous les tnbreux ombrages
que nous traversons. Leur mystrieux silence me fait tressaillir
quelquefois d'pouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se
promne  ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe
mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au
monde des vivants, et il me rpond avec sa voix caverneuse et
monotone:--Tu es malade, bien malade.--Malgr le peu d'encouragements
qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux
miennes), son amiti m'est trs-prcieuse, et sa socit m'est en
quelque sorte ncessaire. Il me semble, que tant que j'aurai  mon ct
un ami sincre et fidle, je ne peux pas mourir dsespr; je lui ai
fait jurer, ce soir, qu'il assisterait  ma dernire heure, et qu'il
aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le
regard, dans tout l'tre de ceux que nous aimons, un fluide magntique,
une sorte d'aurole, non visible, mais sensible au toucher de l'me, si
je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes.
La prsence de Rollinat m'infuse silencieusement la rsignation
mlancolique et la srnit morne et muette. Son silence opre peut-tre
plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis,  une heure du matin,
au fond du grand salon, et qu' la faible clart d'une seule bougie,
oublie plutt qu'allume sur la table, je jette de temps en temps les
yeux sur sa figure grave et rveuse, sur ses orbites enfonces, sur sa
bouche close et serre, sur son front que plisse une mditation
perptuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste
patience revtus d'une forme humaine. O amiti sobre de dmonstrations
et riche de dvouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures
sombres et de funestes penses auprs d'une me moribonde? Assis comme
un mdecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tter le
pouls  mon dsespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais 
subir. Dsireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma
dlivrance, navr dans son affection d'tre forc d'abandonner bientt
ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et gnreux, il voit
mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller
de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux
seront pour jamais ferms. O Dieu juste! donnez-lui un ami qui vive
pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir!

J'ai souvent honte de cette lchet qui m'empche d'en finir tout de
suite; ne sais-je donc me dcider  rien? ne puis-je ni vivre ni mourir?
Il y a des instants o je me figure que je suis us par le travail,
l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la
terre; mais,  la moindre occasion, je m'aperois bien que cela n'est
pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et
dans toute la puissance de mon me. Oh! non, ce n'est pas la force qui
me manque pour vivre et pour esprer; c'est la foi et la volont. Quand
un vnement extrieur me rveille de mon accablement, quand le hasard
me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de
prsence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.--Tel je suis
encore, malgr tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert,
malgr tant de fange et de pierres qu'on m'a jetes, dans le vain espoir
de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait
donnes. On l'a bien trouble, hlas! et la beaut du ciel ne s'y
rflchit plus comme autrefois. Mais quand un tre souffrant s'en
approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle
lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans
enthousiasme et mme sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans
satisfaction purile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement,
c'est un sacrifice plus austre et peut-tre plus grand devant Dieu que
les ardentes offrandes d'un coeur plus heureux et plus jeune. C'est
maintenant que je sens intimement combien mon me est droite, puisqu'
mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O
mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction,
une volont, un dsir seulement! mais en vain j'interroge cette me
vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la ncessit,
mais strile pour mon bonheur; la foi n'est plus qu'une lueur
lointaine, belle encore dans sa pleur douloureuse, mais silencieuse,
indiffrente  ma vie et  ma mort, une voix qui se perd dans les
espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'esprer
seulement. La volont n'est plus qu'une humble et muette servante de ce
reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activit au besoin
qu'on a d'elle; et peut-tre a-t-elle un troisime conseiller plus fort
que la foi et que la vertu, l'orgueil.

Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les
souillures dont on s'est efforc de le couvrir. Nul n'a t plus outrag
et plus calomni que moi, et nul ne s'est cramponn avec plus de douleur
et de force  l'espoir d'une justice cleste et au sentiment de sa
propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une
guerre inique  soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laiss faire si
malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lches
fltrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que
l'innocent se lve dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la
colre et de la honte, il se lave des impurets dont on l'accable?
Seigneur! Seigneur!  quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange
gardien  l'enfant suspendu encore au sein de sa mre, et quand votre
providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis
qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus
belle fleur qui croisse sur nos chemins, est bris et foul aux pieds
par le premier colier qui passe? L'homme dont le front s'est pliss
dans la rflexion et dans la souffrance est-il donc moins prcieux pour
vous que l'me inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre
triste gloire humaine est-elle plus mprisable que l'ortie qui crot le
long des cimetires? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites
justice.


A ROLLINAT.

                 Vendredi soir.

Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade.
Rassure-moi du moins sur ta sant. Ton me est naturellement souffrante,
et tu n'tais point heureux avant de me connatre. Mais j'ai bien des
remords, nanmoins; car j'ai d cruellement augmenter cette disposition
au chagrin, et cet ennui perptuel qui te ronge. Ma douleur sombre et
ingurissable a d rejaillir sur toi, et les rsolutions lugubres dont
je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont d contrister et dchirer
ton amiti pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre
ami; j'ai cherch  m'appuyer sur toi,  me reposer un instant sur ton
bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme
du dsespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempe des
larmes de l'amiti. Tu as eu le courage de m'couter en silence et de ne
point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton
affection, la seule chose  laquelle je pusse penser sans aigreur et
sans mfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et
sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi  mon
heure de dlivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un
coeur plus vieux et plus rsign qui me dise: Va-t'en! et non pas:
Reviens  nous.--Je ne peux revenir  rien ni  personne.

Ne te laisse point toucher ni branler par cet tat dsespr o tu me
vois; ne laisse point la compassion aller jusqu' la souffrance; ne
laisse point la mlancolie dvorer ces belles fleurs, ces rameaux de
chne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es
ncessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie  regret! Oh! non,
tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de prime abord,
t'ouvrira toujours l'accs des mes nobles. Tu trouveras d'autres
amitis, plus grandes, moins striles, moins funestes que la mienne; tu
auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destine humble et pnible.
Oh! mon ami, qu'on me donne une tche comme la tienne  remplir, qu'on
mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un
si vigoureux sillon dans la socit, et je me relverai de mon
dsespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la socit
repousse comme une source d'erreurs et de crimes.

Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce coeur dchir,
des passions viles, des lchets, le moindre dtour perfide, le moindre
attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'lve
au-dessus de tant d'tres mprisablement mdiocres dont le monde est
encombr, ce n'est pas le vain clat d'un nom, ni le frivole talent
d'crire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le
sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dvore,
mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a
jamais port  aucune faute honteuse, et qu'il et pu me pousser  une
destine hroque si je ne fusse point n dans les fers! Eh bien! mon
ami, que ferai-je de ce caractre? Que produira cette force d'me qui
m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines,
non en ce qu'elles ont de bon et de ncessaire, mais en ce qu'elles ont
d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'coutera,
qui me croira? Qui vivra de ma pense? Qui,  ma parole, se lvera pour
marcher dans la voie droite et superbe o je voudrais voir aller le
monde? Personne.--Eh! si du moins je pouvais lever mes enfants dans ces
ides, me flatter de l'espoir que ces tres, forms de mon sang, ne
seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins
obissant  tous les fils du prjug et des conventions, mais bien des
cratures intelligentes, gnreuses, indomptables dans leur fiert,
dvoues dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire
d'eux un homme et une femme selon la pense de Dieu! Mais cela ne se
pourra point. Mes enfants, condamns  marcher dans la fange des chemins
battus, environns des influences contraires, avertis  chaque pas, par
ceux qui me combattent, de se mfier de moi et de ce qu'on appelle des
rves, spectateurs eux-mmes de ma souffrance au milieu de cette lutte
ternelle, de mon coeur ulcr, de mes genoux briss  chaque pas sur
les obstacles de la vie relle; mes pauvres enfants, ma chair et mon
me, se retourneront peut-tre pour me dire:--Vous nous garez; vous
voulez nous perdre avec vous! N'tes-vous pas infortun, rebut,
calomni? Qu'avez-vous rapport de ces luttes ingales, de ces duels
fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les
autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et
tolrant; laissez-nous commettre ces mille petites lchets qui achtent
le repos et le bien-tre parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus
austres et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mnent qu'
l'isolement ou au suicide.

Voil ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition
naturelle, ils m'coutent et me croient, o les conduirai-je? Dans quels
abmes irons-nous donc nous prcipiter tous les trois? car nous serons
trois sur la terre, et pas un avec! Que leur rpondrai-je, s'ils
viennent me dire:--Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi
fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de
Stnio, ou les glaciers de Jacques!

Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de
mon avis en ce monde par excs de grandeur ou de raison. Non, je suis un
tre plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles
d'ignorance couvrent les plus brillants clairs de mon me. Je suis seul
 force de dsenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont
t grossires; mais qui ne les a eues? Elles ont t brises; qui n'a
vu de mme tomber les siennes en poussire? Mais je m'en tais fait une,
particulire, vaste, belle, comme tait mon me aux premires annes de
la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-l, pour moi, fut un sceau de
fatalit ternelle, un arrt de mort. Mais cela demanderait de plus
longs dveloppements et une sorte de rcit de ma jeunesse. Je te le
ferai quelque jour.

Quand tu commences  t'endormir, pense  moi; pense  cette heure de
minuit o les toiles taient si blanches, l'air si doucement humide,
les alles si sombres; pense  cette route sable, borde de thym et
d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une
demi-heure, et dans laquelle nous avons chang de si tristes
confidences, de si saintes promesses! A cette heure-l, dors tranquille,
aprs m'avoir envoy une bndiction et un adieu. Moi, je t'crirai
pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont
tu me prives, bon coeur fatigu, mais que tu me rendras quelques jours
encore, avant que je parte pour toujours!


                 Samedi.

Oui, j'avais alors une trange illusion, verte comme ma jeunesse, virile
comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout
l'avenir qu'elle embrassait, mais elle tait rsumable en ce peu de
mots:--Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit
que d'tre un vrai juste soi-mme.

Ce n'tait pas tant l un systme qu'une conviction. Je savais bien
qu'il y avait des mes honntes et pures que les hommes mconnaissaient
et que la Providence semblait abandonner. Mme dans le petit horizon o
je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de
juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de
Bible, d'histoire, de posie et de philosophie, j'en avais fait un
portrait selon mes rves. J'ai retrouv dans les griffonnages que
j'entassais sous mon oreiller  l'ge de seize ans, ce portrait du
_juste_. Le voici, c'est un caillou brut.

       *       *       *       *       *

Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volont
de Dieu; mais son code est toujours le mme, qu'il soit gnral d'arme
ou mre de famille.

Le juste n'a pas d'tat. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la
terre, selon la volont de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'tre
juste.

Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il
est rflchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu' ce qu'il
se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il
mprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit ncessaire 
un meilleur que lui, il la cde de bon coeur et s'offre  Dieu en
disant: Seigneur, si je suis nuisible  mon frre, prenez ma vie. Je
monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce
marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir,
 mon Dieu!--Le juste est toujours prt  paratre devant Dieu.

Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses
serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au
vagabond, sa bourse et son vtement  tous les pauvres, son temps et ses
lumires  tous ceux qui les rclament.

Le juste hait les mchants et mprise les lches. Il leur donne du pain
s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se
convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent
dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin
l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la
justice de Dieu.

Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut, soit avec
le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand
il est las, il se repose et pense  Dieu; quand il est malade, il se
rsigne et rve au ciel.

Le juste ouvre son coeur  l'amiti. Ce qu'il aime le mieux aprs
Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il
ne peut aimer qu'un tre digne de lui.

Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est
jeune, beau, riche, admir, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il
pardonne  ceux qui le mconnaissent, il s'loigne d'eux. Il sait que
ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il
pouvait les aimer il cesserait d'tre juste.

Le juste est sincre avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force
sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanit,
trahison ou prjug.

Le juste mprise l'opinion de la foule; il est le dfenseur du faible
et de l'opprim, et n'lve la voix parmi les hommes que pour dfendre
ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet  personne du
soin de prononcer sur un accus. Il ne croit au mal que quand il le
sait, et, sans s'inquiter de l'anathme ou de la rise des gens, il va
couter les plaintes de Job jusque sur son fumier.

Le juste pche sept fois par jour, mais ce sont des pchs de juste. Il
y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne souponne mme pas.

Le juste est souvent injuri et calomni; mais il obtient toujours
justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort
et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indiffrents; quelquefois la
foule entire est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme
lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et  qui Dieu
donne son royaume dans l'autre.

       *       *       *       *       *

Cette singulire dclaration de mes _droits de l'homme_, comme je
l'appelais alors, colier que j'tais; cet innocent mlange d'hrsies
et de banalits religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un
ordre d'ides arrtes, un plan de vie, un choix de rsolutions, la
tendance  un caractre religieusement choisi et embrass? Elle
t'explique  peu prs ce qu'taient les illusions de mon adolescence,
et, au milieu des sentiments frachement dicts par l'vangile, une
sorte de restriction rebelle dicte par l'orgueil naissant, par
l'obstination inne, un vague rve de grandeur humaine ml  une plus
srieuse ambition de chrtien.

Prsomptueuse ou folle, cette esprance d'arriver  l'tat de _juste_,
c'est--dire de pratiquer la misricorde, la franchise et l'austrit
avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blme avec
indiffrence et fermet, et de laisser un nom honor parmi l'lite des
hommes rencontrs en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais
dsirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la
socit, couronne  la fin de succs, du moins par l'estime de ce petit
nombre de bons que j'esprais rejoindre sur les mers inconnues de
l'avenir, c'tait l le rve, l'illusion de mes plus belles annes, la
foi en la justice divine et humaine.--Qu'est-il devenu? un regret
affreux, la source d'un ennui et d'un dgot qui n'ont d'autre remde
que la mort.

Cela fut la source de mes qualits et de mes dfauts, ou bien ce furent
mes qualits et mes dfauts qui m'inspirrent ces ides fausses. Je leur
ai d bien des vertus inutiles, bien des traits de folie hroque, bien
des actes de grandeur imbcile et de dvouement sublime, dont l'objet et
le rsultat ont t ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme
fort, et j'ai t bris comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui
que je vais paratre devant toi,  mon Dieu? Non; car si la justice
divine est un rve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du
nant qui doit tre dsirable aprs les fatigues d'une vie comme la
mienne.

Je les ai bien rencontrs, ces hommes justes, je leur ai serr la main;
et leur estime, la tienne entre toutes,  mon ami! a bien rpandu sur
mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exerc cette justice, non pas
toujours aussi ferme que je me l'tais dicte en ces jours de
puritanisme juvnile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur
ou l'amour ont souvent engourdi ou dtourn ce bras qui se flattait
d'tre toujours tendu aux faibles et aux infortuns; si cette svrit
farouche et prudente envers les mchants s'est souvent laiss tromper
par un jugement facile  garer, par un coeur facile  sduire:
pourtant, je n'ai commis aucune action, caress aucun vice, admis aucun
principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai march
lentement, je m'y suis arrt plus d'une fois, j'y ai perdu bien des
peines et bien du temps  poursuivre des fantmes. Mais l'instinct, la
ncessit d'obir  ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la
route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais
tre, rien dans le pass ne s'oppose  ce que je le devienne; c'est dans
le prsent que gt un obstacle semblable  une montagne croule: cet
obstacle, c'est le dsespoir.

Et pourquoi ce spectre livide est-il venu tendre sur moi ses membres
lourds et glacs? Pourquoi l'amertume est-elle entre si avant dans mon
coeur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison
admet, mon instinct les repousse? D'o vient que je te disais, l'autre
soir, dans le jardin, l'me pntre d'une sombre superstition: Il y a
dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de
l'herbe et de celui du feuillage, de l'cho et de l'horizon, du ciel et
de la terre, des toiles et des fleurs, et du soleil et des tnbres, et
de la lune et de l'aurore, et du regard mme de mes amis: _Va-t'en, tu
n'as plus rien  faire ici?_

C'est peut-tre parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la
sensibilit du coeur; c'est parce que je me suis impos le caractre
du juste dans des proportions trop antiques, et que je n'ai pu dfendre
mon cerveau des puriles misres de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai
ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis rest agit.--J'avais
dit encore: Je braverai ces cueils et ne frmirai pas; je les ai
bravs, et j'en suis sorti ple d'pouvante.--J'avais dit enfin:
J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et
ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais
j'ai trouv la peine plus amre, et le bonheur moins doux que je ne les
avais rvs. Pourquoi la vrit, au lieu de se montrer comme elle est,
grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie
pour apparatre aux enfants dans leurs songes?


AU MALGACHE.

Je lis immensment depuis quelques jours. Je dis immensment, parce
qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo,
et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digre:
_l'Eucharistie_, de l'abb Gerbet; _Rflexions sur le suicide_, par
madame de Stal; _Vie de Victor Alfieri_, par Victor Alfieri. J'ai lu le
premier par hasard; le second par curiosit, voulant voir comment cet
homme-femme entendait la vie; le troisime par sympathie, quelqu'un me
l'ayant recommand comme devant parler trs-nergiquement  mon esprit.

Un sermon, une dissertation, une histoire.--L'histoire d'Alfieri
ressemble  un roman; elle intresse, chauffe, agite.--Le catholicisme
de l'abb a la solennit troite, l'inutilit invitable d'un livre
asctique.--Il n'y a que la dissertation de madame de Stal qui soit
vraiment ce qu'elle veut tre, un crit correct, logique, commun quant
aux penses, beau quant au style, et savant quant  l'arrangement. Je
n'ai trouv d'autre soulagement dans cet crit que le plaisir
d'apprendre que madame de Stal aimait la vie, qu'elle avait mille
raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort infiniment plus heureux que le
mien, une tte infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne.
Je crois, du reste, que son livre a redoubl pour moi l'attrait du
suicide. Quand je trouve un pdagogue de village sur mon chemin, il
m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son tat. Mais si
je rencontre un illustre docteur, et qu'esprant trouver en lui quelque
secours, j'aille le consulter pour claircir mes doutes et calmer mes
anxits, je serai bien plus choqu et bien plus contrist
qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots
parfaitement choisis les mmes lieux communs que le pdagogue de village
vient de me dbiter en latin de cuisine; celui-l avait le mrite de me
faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait tre
bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un
chne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme
un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abme.

_L'Eucharistie_ est certainement un livre distingu malgr ses dfauts.
Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est
trop catholique pour moi, et les livres spciaux ne font de bien qu' un
petit nombre; mais parce qu'il m'a ramen aux jours de ma premire
jeunesse, dvote, tendre et crdule.

Alfieri est un homme qui me plat. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce
qui m'intresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fiert et sa
faiblesse; ce que j'admire, c'est son nergie, sa patience, les efforts
inous qu'il a faits pour devenir pote.--Hlas! encore un qui a
souffert, qui a dtest la vie, qui a sanglot et _rugi_ (comme il dit)
dans la fureur du suicide; et celui-l, comme les autres, s'est consol
avec un hochet! Il a connu l'amour, des dsenchantements hideux, et des
regrets mls de honte et de mpris, et l'ennui de la solitude, et le
froid ddain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... except de
la dernire marotte qui l'a sauv, la gloire!

La _Vie d'Alfieri_, considre comme _livre_, est un des plus excellents
que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais gure, surtout depuis
l'poque  laquelle j'ai absolument perdu la mmoire; celui-l est crit
avec une simplicit extrme, avec une froideur de jugement d'o ressort
pour le lecteur une trs-chaude motion; avec une concision et une
rapidit pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se
mleront d'crire leur vie devraient se proposer pour modle la forme,
la dimension et la manire de celle-ci. Voil ce que je me suis promis
en la lisant, et voil pourtant ce que je suis bien sr de ne pas tenir.

Pour me rsumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de
mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon
incertitude sur toute vrit, mon dcouragement de tout avenir. Tous
ceux qui crivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux,
prchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le
paisible _dada_ qui les a tirs du danger, ils m'entretiennent du
systme, de la croyance ou de la vanit qui les console. Celui-ci est
dvot, celle-l est savante, le grand Alfieri fait des tragdies. Au
travers de leur bien-tre prsent, ils voient les chagrins passs menus
comme des grains de poussire, et traitent les miens de mme, sans
songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont t les leurs. Ils
les ont franchies, et moi, comme Promthe, je reste dessous, n'ayant de
libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient
tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de
mpris religieux, _vanitas!_ l'autre appelle mon angoisse _faiblesse_,
et le troisime _ignorance_. Quand je n'tais pas dvot dit l'un,
j'tais sous ce rocher; soyez dvot et levez-vous!--Vous expirez? dit
madame de Stal; songez aux grands hommes de l'antiquit, et faites
quelque belle phrase l-dessus. Rien ne soulage comme la
rhtorique.--Vous vous ennuyez? s'crie Alfieri; ah! que je me suis
ennuy aussi! Mais _Cloptre_ m'a tir d'affaire.--Eh bien! oui, je le
sais, vous tes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie:
Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, crivez, chantez, aimez,
priez! Jusqu' toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire btir
un ajoupa et d'y lire les classifications de Linne. Mes matres et mes
amis, n'avez-vous rien de mieux  me dire? Aucun de vous ne peut-il
porter la main  ce rocher et l'ter de dessus mes flancs qui saignent
et s'puisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du
moins les pleurs de Jrmie ou les lamentations de Job. Ceux-l
n'taient point des pdants; ils disaient tout bonnement: _La pourriture
est dans mes os, et les vers du spulcre sont entrs dans ma chair_.


A ROLLINAT.

Je suis bien fch d'avoir crit ce mauvais livre qu'on appelle _Llia_,
non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la
plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre  me
dgoter de ce monde  cause des rsultats. Mais il y a bien des choses
dont on enrage et dont on se moque en mme temps, bien des gupes qui
piquent et qui impatientent sans mettre en colre, bien des contrarits
qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout  fait le
dsespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientt
l'atteinte.

Si je suis fch d'avoir crit _Llia_, c'est parce que je ne peux plus
l'crire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement 
celle que j'ai dpeinte, et que j'prouvais en faisant ce livre, que ce
me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer.
Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la mme pense
sans y apporter beaucoup de modifications. L'tat de mon esprit, lorsque
je fis _Jacques_ (qui n'a point encore paru), me permit de corriger
beaucoup ce personnage de _Llia_, de l'habiller autrement et d'en
faciliter la digestion au bon public. A prsent je n'en suis plus 
_Jacques_, et au lieu d'arriver  un troisime tat de l'me, je retombe
au premier. Eh quoi! ma priode de _parti pris_ n'arrivera-t-elle pas?
Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes,
quels antiques stociens, quels ermites  barbe blanche se promneront 
travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons
dcouleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir t
jeune et malheureux, comme je vous prnerai la sainte sagesse des
vieillards et les joies calmes de l'gosme! Que personne ne s'avise
plus d'tre malheureux dans ce temps-l; car aussitt je me mettrai 
l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il
est un sot et un lche, et que, quant  moi, je suis parfaitement
heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile
que Trenmor, type dont je me suis moqu plus que tout le monde, et avant
tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que,
mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains,
et tant forc par la logique de faire paratre aussi la raison humaine,
je l'avais t chercher au bagne, et qu'aprs l'avoir plante comme une
potence au milieu des autres bavards, j'en avais tir  la fin un grand
bton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauch par les
follets.

Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comdie que ce livre que tu
as lu si srieusement, toi vritable Trenmor de force et de vertu, qui
sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien
sait indiquer.--Je te rpondrai que oui et que non, selon les jours. Il
y eut des nuits de recueillement, de douleur austre, de rsignation
enthousiaste, o j'crivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut
des matines de fatigue, d'insomnie, de colre, o je me moquai de la
veille et o je pensai tous les blasphmes que j'crivis. Il y eut des
aprs-midi d'humeur ironique et factieuse, o, chappant comme
aujourd'hui au pdantisme des donneurs de consolation, je me plus 
faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible
que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si
srieux et si railleur, est bien certainement le plus profondment, le
plus douloureusement, le plus crement senti que cervelle en dmence ait
jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystrieux, et de
russite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison
de le dclarer dtestable. Ceux qui ont pris au rel ce que l'allgorie
cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser.
Ceux qui ont espr voir un trait de morale et de philosophie ressortir
de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et
fcheuse. Ceux-l seuls qui, souffrant des mmes angoisses, l'ont cout
comme une plainte entrecoupe, mle de fivre, de sanglots, de rires
lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-l l'aiment
sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un
affreux crocodile trs-bien dissqu, c'est un coeur tout saignant,
mis  nu, objet d'horreur et de piti.

O est l'poque o l'on n'et pas os imprimer un livre sans l'avoir
muni, en mme temps que du privilge du roi, d'une bonne moralit, bien
grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de
coeur et de tte ne manquaient jamais de prouver absolument le
contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abb Prvost tout en
dmontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un
grand avilissement de s'attacher  une fille de joie, prouva par
l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est
rebutant de ce qui est profondment senti par un gnreux coeur. Pour
complter la bvue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre
est un sublime monument d'amour et de vrit.

Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chre au lecteur qu'
l'heure de la mort, en crivant  Saint-Preux qu'elle n'a pas cess de
l'aimer. C'est madame de Stal, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui
fait cette remarque. Madame de Stal remarque encore que la lettre qui
dfend le suicide est bien suprieure  la lettre qui le condamne.
Hlas! pourquoi crire contre sa conscience,  Jean-Jacques? s'il est
vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous tes donn la mort,
pourquoi nous l'avoir cach? pourquoi tant de draisonnements sublims
pour celer un dsespoir qui vous dborde? Martyr infortun qui avez
voulu tre philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas
cri tout haut? cela vous aurait soulag, et nous boirions les gouttes
de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ
aux larmes saintes.

Est-ce beau, est-ce puril, cette affectation d'utilit philanthropique?
Est-ce la libert de la presse, ou l'exemple de Goethe suivi par
Byron, ou la raison du sicle qui nous en a dlivrs? Est-ce un crime de
dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher?
Peut-tre, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'crire
des volumes pour dguiser aux autres et  soi-mme le fond de son me!

Eh bien! oui, c'tait beau! Ces hommes-l travaillaient  se gurir et 
faire servir leur gurison aux autres malades. En tchant de persuader,
ils se persuadaient. Leur orgueil, bless par les hommes, se relevait en
dclarant aux hommes qu'ils avaient su se gurir tout seuls de leurs
atteintes. Sauveurs ingnus de vos ingnus contemporains, vous n'avez
pas aperu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre
parole! vous n'avez pas song  cette gnration que rien n'abuse, qui
examine et dissque toutes les motions, et qui, sous les rayons de
votre gloire chrtienne, aperoit vos fronts ples sillonns par
l'orage! Vous n'avez pas prvu que vos prceptes passeraient de mode, et
que vos douleurs seules nous resteraient,  nous et  nos descendants!




V

A FRANOIS ROLLINAT


                 Janvier 1835.

Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dner
jusqu' sept heures, ce qui est exorbitant pour des apptits excits par
l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es
pas malade au moins? A prsent, nous ne t'attendons plus que samedi.
Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous
serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas
faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc?
Je sais que tu rponds ordinairement  cette question-l: Qu'as-tu
toi-mme? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour
t'inquiter de la mine que j'ai? Hlas! nous avons tous deux une pauvre
apparence, et, dans tous ces tuis de parchemin, il y a des mes bien
lasses et bien fltries, mon camarade!

Bah! de quoi vais-je parler? nous avons t hier plus gais que jamais;
cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu  ta sant, et, 
force de faire des voeux pour toi, nous nous sommes tous un peu
exalts. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence
nous tient en rserve. Au moment o nous croyons tout perdu, la bonne
desse, qui sourit de notre dsespoir, est l, derrire nous, qui
entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite
dans les mains si doucement qu'on ne souponne pas son dessein; car si
nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre
fureur au srieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y
croire. Mais nous esprons qu'elle est un peu intimide de nos menaces,
et qu' l'avenir elle se conduira mieux  notre gard; nous nous
laissons aller peu  peu  regarder cette amusette qu'elle nous a
donne, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant:
Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous
n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et
nous les coutons avec tant de complaisance que bientt nous nous
faisons grelots nous-mmes, et des rires et des chants de joie sortent
de nos poitrines vides et dsoles. Nous avons alors de bien beaux
raisonnements pour nous rconcilier avec la vie, tout aussi beaux que
ceux qui nous faisaient renoncer  la vie la semaine prcdente. Quelle
mauvaise plaisanterie que le coeur humain! Qu'est-ce donc que ce
coeur-l, dont nous parlons tous tant et si bien? D'o vient que cela
est si bizarre, si mobile, si lche  la souffrance, si lger au
plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour  tour
sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une me, un rayon de la Divinit,
que ce diaphragme qu'une tasse de caf et un bon mot dilatent? Mais si
ce n'est qu'une ponge imbibe de sang, d'o lui viennent donc ces
aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espce de
cris dchirants qui s'en chappent quand de certaines syllabes frappent
l'oreille, ou quand les jeux de la lumire dessinent sur le mur, avec la
frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes
fantastiques, profils bauchs par le hasard, empreints de magiques
ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, o, Dieu merci, le
bruit et la gaiet ne vont pas  demi, y en a-t-il quelques-uns parmi
nous qui se mettent  pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent
les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter
celui-l? O gaiet de l'homme, que tu touches de prs  la souffrance!
Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pense vague sur
nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux,
et chantant sur toutes les gammes incohrentes de l'ivresse, s'il en est
un qui fasse un signe solennel en disant: _coutez!_ tous se taisent et
coutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix
lointaine et plaintive s'lve. Elle vient du fond de la valle, elle
monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis
elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fentre, elle vole
le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle
avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent,
toutes nos lvres plissent; nous restons tous clous  notre place,
dans l'attitude o ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'crie:--Bah!
c'est le vent, je m'en moque.--En effet, c'est le vent, rien que le vent
et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort
la tristesse qu'inspirent ces choses-l. Mais pourquoi est-ce triste? Le
renard et la perdrix tombent-ils dans la mlancolie quand le vent pleure
dans les bruyres? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune?
Qu'est-ce donc que cet tre qui s'institue le roi de la cration, et qui
ne rve que larmes et frayeurs?

Mais pourquoi serions-nous tristes,  moins d'tre fous? Nos femmes sont
charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de
mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de runir sous le mme
toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze cratures
nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amiti? O mes
amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous tes dans la vie d'un
infortun? vous ne le savez pas assez, vous n'tes pas assez fiers du
bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une me du
dsespoir.

Hlas! hlas! qu'est-ce que ce mlange d'amertume et de joie? qu'est-ce
que ce sentiment de dtachement et d'amour, qui me ramne ici chaque
anne, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas
encore l'hiver, mois de recueillement mlancolique et de tendre
misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tte fatigue
que presse de toute sa solennit le toit paternel. O mes dieux Lares!
vous voil tels que je vous ai laisss. Je m'incline devant vous avec ce
respect que chaque anne de vieille se rend plus profond dans le coeur
de l'homme. Poudreuses idoles qui vtes passer  vos pieds le berceau de
mes pres et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vtes sortir le
cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, 
protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant,
dieux amis que j'ai appels avec des larmes du fond des lointaines
contres, du sein des orageuses passions! Ce que j'prouve en vous
revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quitts,
vous toujours propices aux coeurs simples, vous qui veillez sur les
petits enfants quand les mres s'endorment, vous qui faites planer les
rves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez
aux vieillards le sommeil et la sant! Me reconnaissez-vous, paisibles
Pnates? ce plerin qui arrive  pied dans la poussire du chemin et
dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un tranger? Ses
joues fltries, son front dvast, ses orbites que les larmes ont
creuses, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmits, sa
tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empchera-t-il pas de
reconnatre cette me vaillante qui sortit d'ici un matin revtue d'un
corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les
gents, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal
devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent
Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval
est l-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetire:
c'est _Colette_, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui,
maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de
l'instinct et de la mmoire, la litire o elle mourra demain matin.

Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne
action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'curie.
Qui t'a assur cette bonne destine de ne point tre vendue au corroyeur
comme tous les vieux chevaux? le plus sacr des droits, l'anciennet. Ce
qui a t est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours
sujet  doute et  contestation. D'o vient donc l'amiti qu'on a pour
ton vieux matre ici? Personne ne le connat plus, il a disparu
longtemps, il a voyag au loin; ses traits ont chang; de ses gots, de
ses habitudes, de son caractre, on ne sait plus rien, car il s'est
pass tant de choses dans sa vie depuis le temps o il tait encore
solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache  lui ceux qui
pourraient s'en mfier. Ce mot, c'est _autrefois_.--Il tait l, dit-on,
il faisait ces choses avec nous, il tait un de nous, nous l'avons
connu; il allait  la chasse par ici, il cueillait des champignons dans
le pr qui est l-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de
l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des _vous souvient-il_,
que de prcieux liens d'or et de diamant rattachent les coeurs
refroidis! que de chaleureuses bouffes de jeunesse montent au visage et
raniment les joies oublies, les affections ngliges! On se figure
souvent alors qu'on s'est aim plus qu'on ne s'aima en effet, et,  coup
sr, les plaisirs passs, comme les plaisirs qu'on projette, semblent
plus vifs que ceux qu'on a sous la main.

Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser aprs une longue
absence, en s'criant:--Te voil donc, mon vieux! C'est donc toi, ma
fille! C'est donc vous, ma nice, ma soeur!

Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaiet
que je montre est un effort de mon amiti pour toi et pour eux. Ne crois
pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par
d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en
occupe?--J'y songe malgr moi, il est vrai; mais pourquoi en parler,
pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, except les
deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil.
Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient
d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des
abmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'loigneraient effrays en se
disant: Rien ne peut crotre sur ce sol dsol; car les incurables n'ont
pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus tre utile  l'homme, celui
qui peut se sauver s'loigne, et celui qui n'a plus de chances meurt
seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux
qui ont vcu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les lments
de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de
l'autre? A leur ge, toute douleur doit tuer ou tre tue;  leur ge,
les grandes dsolations, les graves maladies, les austres rsolutions,
le sombre et silencieux dsespoir. Mais, aprs ces priodes fatales, ils
ont la jeunesse qui reprend ses droits, le coeur qui se renouvelle et
se retrempe, la vie qui se rveille intense et presse de rparer le
temps perdu; et il y a l dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et
de joies indicibles. Mais, quand l'exprience a frapp ses grands coups,
et que les passions, non amorties, mais comprimes, s'veillent encore
pour brler, et retombent aussitt frappes d'pouvante devant le
spectre du pass, alors le coeur humain, qui pouvait auparavant se
promettre et s'imposer, ne se connat plus du tout. Il sait ce qu'il a
t, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne
peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le got de
souffrir, si naturel  ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez.
Leur douleur n'a plus rien de potique; la douleur n'embellit que ce qui
est beau.

La pleur divinise la beaut des femmes et ennoblit la jeunesse des
hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irrparables ravages,
quand il creuse des sillons  des fronts fltris, on le sent maussade et
dangereux. On le cache comme un vice, on le drobe  tous les regards,
de peur que la crainte de la contagion n'loigne les heureux d'auprs de
vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se
plaint pas, et l'on craint d'tre plaint. C'est  cet ge-l que les
amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot
pour se raconter l'un  l'autre toute sa vie passe.

D'o vient que, quand nous nous retrouvons aprs une sparation de
quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que
j'ai soufferts? D'o vient que tu me dis ds l'abord en me serrant la
main: Eh bien! eh bien! telle chose est arrive, voil ce que tu as
fait; je comprends ce que tu as dans le coeur? Oh! comme tu me
racontes exactement alors les moindres dtails de mon infortune! Pauvres
humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant
d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les
connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun
vous dit:--Je vous plains, cela fait grand mal;--et tout est dit.

_Triste!  triste!_ Mais l'amiti a cela de beau et de bienfaisant
qu'elle s'inquite et s'occupe de vos maux comme s'ils taient uniques
en leur espce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un
enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te
trouver dans l'me srieuse et mre d'un ancien ami! Il sait tout, il
est habitu  toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos
souffrances, et sa piti se renouvelle sans cesse. Amiti! amiti!
dlices des coeurs que l'amour maltraite et abandonne; soeur
gnreuse qu'on nglige et qui pardonne toujours! Oh! je t'en prie, je
t'en supplie, mon _Pylade_, ne fais pas de moi un personnage tragique.
Ne me dis pas qu'il y a de ma part une pouvantable vigueur  soutenir
cette gaiet. Non, non, ce n'est pas un rle, ce n'est pas une tche, ce
n'est pas mme un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature
humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'me ne veut pas souffrir, le
corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie
et de la maladie la plus srieuse que l'me et le corps se mettent 
nier et  fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises
violentes o le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine
portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que
cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour
durer son temps, tend ses bras dsols et se rattache aux moindres
brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de
l'homme si misrable, la Providence a bien su qu'il fallait donner 
l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus
inexplicable des miracles qui concourent  la dure du genre humain; car
quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces
moments de clart funeste nous arrivent, mais nous n'y cdons pas
toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes aprs la neige et
la glace s'opre dans le coeur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on
appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces
philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent
 la vie ne sont-ils pas l! Ne les a-t-on pas invents pour nous aider
 flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux,
comme la proprit, le despotisme et le reste? Ces lois-l sont bien
sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et
Jsus, en souffrant le martyre, a donn un grand exemple de suicide.
Quant a moi, je te dclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument
parce que je suis lche.

Et qui me rend lche? Ce n'est pas la crainte de me faire un peu de mal
avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est
la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est
l'horreur du spulcre; car, quoique l'me espre une autre vie, elle est
si intimement lie  ce pauvre corps, elle a contract, en l'habitant,
une si douce complaisance pour lui, qu'elle frmit  l'ide de le
laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui
n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne
et l'estime, et ne peut se faire une ide nette de ce qu'elle sera,
spare de lui.

Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes
douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique
j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible,
j'aime encore cette triste destine qui me reste, et je lui dcouvre,
chaque fois que je me rconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me
souvenais pas, ou que je niais avec ddain quand j'tais riche de
bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion
triomphe! quand il aime ou quand il est aim, comme il mprise tout ce
qui n'est pas l'amour! comme il fait bon march de sa vie! comme il est
prt  s'en dbarrasser ds que son toile plit un peu! Et quand il
perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine
pour les secours de l'amiti, pour les misricordes de Dieu! Mais Dieu
l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientt redevenu tout petit, tout
honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides 
retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent
 lui pour le guider. Ridicule, purile et infortune crature, qui ne
veut pas accepter la destine et ne sait pas s'y soustraire.

Ah! ne nous moquons pas de cette condition misrable; c'est celle de
tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur
et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion.
Tant qu'on croit  sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de
tout. On marche  grands pas et on fronce le sourcil avec un calme
majestueux et terrible; on a dcrt qu'on mourrait, le soir ou le
lendemain matin, et on est si fier de cette grande rsolution (que du
reste un perruquier ou une prostitue sont tout aussi capables
d'excuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir
l'arrt du sort et de le narguer, qu'on est dj  demi consol. On
jouit d'une grande libert d'esprit, et l'on s'en tonne; on fait son
testament, on songe  tout, on brle certaines lettres, on en recommande
d'autres  ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on
s'admire, et on s'aime soi-mme. Voil le pire; on se rconcilie avec
soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une
admirable bont se placer entre le soi hroque et le soi expiatoire. Le
sacrificateur, c'est--dire l'orgueil, fait alors peu  peu grce  la
victime, c'est--dire  la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se
lamente; l'orgueil demande  la faiblesse si elle tait bien sincre
tout  l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au
couteau; l'autre rpond que oui: l'orgueil daigne y croire, et dcide
que l'intention est rpute pour le fait, que la honte est lave, la
fiert satisfaite l'espoir rhabilit. Puis vient un ami qui sourit de
votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit dlicat et bon, d'en
tre pouvant et de vous arracher l'arme meurtrire; ce qui, en vrit,
n'est pas difficile... Hlas! hlas! ne rions pas de cela. Tout cela
fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse  la fin de se
croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais
qu'il reste, au fond de l'me et pour jamais, une tristesse muette, un
abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune
distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait,
on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'chafaud ou des galres 
perptuit?

Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand
jour, il faudra que je m'veille avec les coqs qui sonneront leur
fanfare matinale, et les chiens qui se mettront  hurler pour qu'on
ouvre les portes de la cour, et ton frre Charles qui chante comme
l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il
fera, j'espre, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est 
la gele, les toiles luiront et l'air sera sonore; ton frre chantera
son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il
fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais
seul, il faut s'interdire cela quand on en est o nous en sommes. C'est
pourquoi je t'cris, afin de n'aller me coucher qu'au moment o un
sommeil accablant coupera court  toute rflexion un peu trop grave. O
ciel! voil donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voil
en face de leur chevet et saisis de terreur  l'aspect des penses qui
les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour.
C'est l'heure o le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de
pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bndiction  tes douze enfants.


                 Dimanche.

Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi
et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu
t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du
chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est aprs tout un mal
trs-noble, et d'o peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans
l'me humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et
d'en diriger les inspirations vers un but potique. Voil le diable! tu
n'es pas pote du tout. Tu dtermines toutes choses, tu ne sais rester
dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que
l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tcher de te
l'expliquer comme je l'entends.

L'ennui est une langueur de l'me, une atonie intellectuelle qui
succde aux grandes motions ou aux grands dsirs. C'est une fatigue, un
malaise, un dgot quivalant  celui de l'estomac qui prouve le besoin
de manger et qui n'en sent pas le dsir. De mme que l'estomac, l'esprit
cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment
qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire;
il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et prcisment l'ennui
est ce qui prcde ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un tat non
violent, mais triste; facile  gurir, facile  envenimer. Mais du
moment qu'on le potise, il devient touchant, mlancolique, et sied fort
bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout
bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vtir
convenablement, selon la saison; avoir de trs-bonnes pantoufles, un
excellent feu en hiver, un hamac lger en t, un bon cheval au
printemps,  l'automne un carr de jardin sabl et plant de
renonculiers. Avec cela, ayez un livre  la main, un cigare  la bouche;
lisez une ligne environ par heure,  laquelle vous penserez huit ou dix
minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une ide fixe.
Le reste du temps, rvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de
pipe, ou d'attitude de tte ou de direction de regards.--Alors, en ne
vous obstinant pas  secouer votre malaise, vous le verrez peu  peu se
tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une
grande nettet d'observation, un grand calme pour recueillir des formes,
soit d'ides, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui quivalent
aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de
vous-mme et des autres, et ce qui tout  l'heure vous paraissait
incommode ou indiffrent, vous paratra bientt agrable, pittoresque et
beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_
particulier, le moindre son vous semblera une mlodie, la moindre visite
un vnement heureux.

Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'veiller dans une terrible
disposition au spleen. C'est un ennui srieux, et mme assez laid. Je ne
sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _penses de derrire_
qu'il se rservait pour rpondre aux objections polmiques ou pour nier
en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'tait sans doute le
jsuitisme de l'intelligence, force de plier au devoir, mais se
rvoltant malgr elle contre l'arrt absurde. Pour moi, je trouve le mot
terrible. On l'a trouv non-seulement dans son recueil de penses, mais
encore crit sur un petit morceau de papier et conu ainsi: _Et moi
aussi, j'aurai mes penses de derrire la tte_. O parole lugubre,
sortie d'un coeur dsol! Hlas! il est des jours o le cerveau humain
est comme un double miroir dont une glace renvoie  l'autre le revers
des objets qu'elle a reus de face. C'est alors que toutes les choses,
et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers invitable, et
qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une ide reue au front
qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet.
C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sr. La raison humaine
consiste bien en effet  voir toutes les choses par tous leurs cts,
mais la bnigne nature humaine ne se porte pas volontiers  de tels
examens d'elle-mme; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit
ailleurs, la volont qui se plat  une chose plus qu' l'autre
dtourne l'esprit de considrer les qualits de celle qu'il n'aime pas,
et la volont devient ainsi un des principaux organes de la
croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est
supportable qu'autant qu'on oublie ces vrits noires, et il n'est
d'affections possibles que celles o les penses de derrire ne viennent
pas mettre le nez.

Aussi, quand je me sens dans cette fcheuse humeur, je n'pargne rien
pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes ides dans des
nuages immodrs de fume de pipe. En t je me berce dans le hamac
jusqu' tre enivr; en hiver je prsente mes vieux tibias au feu avec
un tel stocisme qu'il en rsulte une cuisson assez vive, une espce de
moxa qui dtourne l'irritation crbrale. Puis un beau vers, lu, en
passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie
comme une mosque l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce 
travers le givre, un certain blouissement de ma vue et de ma pense,
font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend
sa beaut accoutume, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en
groupes que je n'avais pas remarqus, et qui me frappent tout  coup
aussi vivement que si j'tais Rembrandt ou seulement Grard Dow. Il me
vient alors un tressaillement intrieur, une sorte de bondissement de
l'me, un dsir irralisable de fixer ces tableaux, une joie de les
avoir saisis, un lan du coeur vers ceux qui les forment. Cela ne
t'a-t-il pas occup souvent, alors que tourmentant avec obstination une
mche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses o
nous te voyons plong? Combien de fois cette anne je me suis senti
saisi d'un invincible dplaisir au milieu de nos plus chers compagnons
et de nos plus folles soires! Combien de fois, en rentrant au salon
aprs avoir parcouru  grands pas les alles dpouilles au bout
desquelles se lve la lune, je me suis trouv bloui et ravi de la
beaut nave de ces tableaux flamands! Dutheil, affubl de sa
houppelande grotesque, dont la couleur et sembl  Hoffmann tirer sur
le _fa bmol_, coiff de son bonnet couleur de raisin, et soulevant
d'une main le broc de grs qui contient le modeste nectar du coteau
voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes
que jamais ait croques Tniers? Silence! son oeil tincelle, sa barbe
se hrisse; il avance le front comme un buffle qui se met en dfense. Il
va chanter: coutez, quelle chanson profondment philosophique et
religieuse:

    Le bonheur et le malheur
    Nous viennent du mme auteur,
      Voil la ressemblance;
    Le bonheur nous rend heureux
    Et le malheur malheureux,
      Voil la diffrence.

Cette belle ode est de M. de Bivre. Je n'ai jamais rien entendu de plus
mlancoliquement bte; et, tandis que nos compagnons rient aux clats de
cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de
tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et
devant les hommes quand l'homme infortun demande compte de ses maux et
qu'il obtient cette rponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre ternel
et fatal qui nous mesure le bien et le mal est l tout entier; c'est
comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs
morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mrite une autre
attention que cette ironie  la fois chagrine et douce d'un autre
malheureux  moiti gay par le vin, qui constate gravement votre
douleur comme un fait remarquable?

Quand la voix terrible de Dutheil a cess d'branler les vitres, mon
frre vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait
essays sur le bord des abmes. Alphonse, couch  terre, joue du violon
sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur
la muraille, et le rire donne des cavits lugubres  ses lignes svres.
Charles erre autour d'eux comme un mchant gnme, d'humeur factieuse,
toujours prt  renverser un verre dans une manche et  faire rouler un
danseur mal assur. Oh! ceux-l, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux
qui savent qu'on peut tre trs-gai et trs-triste en mme temps, mais
qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie
aprs avoir souffert.

Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gts de la destine?
Regarde ce groupe charmant jet comme un bouquet autour du piano. Ce
sont leurs femmes et leurs soeurs; c'est Agasta et Flicie, ces deux
soeurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement
naves! c'est Laure et sa mre, toutes deux si belles, si nobles, si
saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaiet brillante;
c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugnie. Connais-tu
rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, closes
au vrai soleil, loin des serres chaudes o nos femmes des villes
s'tiolent en naissant? Que Laure est cleste avec sa pleur et ses
grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne
avec ses joues de rose du Bengale close sur la neige, sa mine espigle
et nonchalante, son petit parler indigne si doux et son petit bonnet de
blanche nonnette! L'indolence de Flicie a quelque chose de plus triste,
son sourire a de la mlancolie. L'amour et la douleur ont pass par l,
la rsignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme
qui s'est baiss tant de fois dans les larmes de la prire chrtienne!
Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes
douleurs, conserv le prcieux trsor de la bont, qu'il est si facile
aux femmes infortunes de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi
des tres si peu fards, parmi des femmes aussi belles de coeur que de
visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincres, religieux en
amiti! Viens donc souvent ici: tu guriras.

Maintenant, si tu me demandes pourquoi, tant si heureux, je m'en vais
toujours  l'entre de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi
seul.--Il m'est absolument impossible d'tre heureux en quelque
situation que ce soit dsormais. L'amiti est la plus pure bndiction
de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai
sans avoir ralis le rve de ma vie. Faire de son coeur dix ou douze
portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant
d'tre _le bon oncle_ d'une joyeuse couve d'enfants; il est touchant de
vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux o l'on a grandi;
mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien,
beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, compose de
l'aumne de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par
l'exclusive amiti de l'hymne, ces hommes et ces femmes que le sourire
n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre
moiti de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait
beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontr l'tre avec
lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontr, je n'ai
pas su le garder. coute une histoire, et pleure.

Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait 
l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le
Conte et lui apprit  graver  l'eau-forte aussi bien que lui. Elle
quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le
monde les maudit; puis, comme ils taient pauvres et modestes, on les
oublia. Quarante ans aprs on dcouvrit aux environs de Paris, dans une
maisonnette appele _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait 
l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunire, et qui
gravait  l'eau-forte, assise  la mme table. Le premier oisif qui
dcouvrit cette merveille l'annona aux autres, et le beau monde courut
en foule  Moulin-Joli pour voir le phnomne. Un amour de quarante ans,
un travail toujours assidu et toujours aim; deux beaux talents jumeaux;
Philmon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit
poque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses potes,
ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de
jours aprs, car le monde et tout gt. Le dernier dessin qu'ils
gravrent reprsentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec
cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_

Il est encadr dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici
n'a vu l'original. Pendant un an, l'tre qui m'a lgu ce portrait s'est
assis avec moi toutes les nuits  une petite table, et il a vcu du
mme travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur
notre oeuvre, et nous soupions  la mme petite table, tout en causant
d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqu de parole. Prie
pour moi,  Marguerite Le Conte!

En vrit, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour
oser tre malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au srieux, du
moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrire, nous y
avons cru, donc elle a t. As-tu fait le rsum de cette course agite
et pnible qui nous conduit du maillot  la bquille? Je sais que la
route diffre selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences
humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans
une fort; mais il y a une vue gnrale tire du destin de tous, et 
laquelle s'adaptent les mille dtails qui font la diversit. En ne
voyant de lui que le systme organique, on peut dire que l'homme est
toujours le mme, comme il ne se compose jamais au physique que d'une
tte, deux bras, un corps, etc., son systme intellectuel se compose
toujours des mmes passions, l'orgueil, la colre, la luxure, le dsir
du mal et du bien  diverses doses, mais se partageant et se disputant
toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale,
comme le systme veineux et le systme artriel font sa vie matrielle.
Ainsi je crois pouvoir rsumer l'histoire de tous en rsumant la mienne
propre:

Au commencement, force, ardeur, ignorance.

Au milieu, emploi de la force, ralisation des dsirs, science de la
vie.

Au dclin, dsenchantement, dgot de l'action, fatigue,--doute,
apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le
plerin fatigu de sa journe. O Providence!

La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les
individus; l'ge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le
rsultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a t; mais
l'affaiblissement des facults confond les nuances, comme lorsque
l'loignement attnue les couleurs et les enveloppe d'un voile ple.

Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de
savoir ce qu'il est, ais de savoir ce qu'il a t.

Il ne faut se mfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut
bien se garder de croire aux hommes faits, de mme qu'il faut s'abstenir
de les condamner; tout est en eux, c'est le mtal en fusion qui tombe
dans le moule. Dieu sait comment russira la statue. Quant aux
vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.

Pour ma part, j'ai vu quelle chose misrable et terrible  la fois est
cette force de jeunesse qui n'obit pas  notre appel, qui nous emporte
o nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin
d'elle; et je m'tonnerais d'avoir t si fier de la possder, si je ne
savais que l'homme est port  tirer vanit de tout, depuis la beaut,
qui est un don du hasard, jusqu' la sagesse, qui est un rsultat de
l'exprience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de
s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prtes 
entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.

Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prt  partir et qu'on a
aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me
souviens de cette impatience que j'prouvais de me lancer dans la
carrire avec ma chaussure impermable. Qui pourra m'arrter? disais-je;
sur quelles pines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte
d'tre bless ou sali! O sont les obstacles, o sont les montagnes, o
sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compt sans les
chausse-trapes.

Et quand j'eus commenc  faire usage de ma force, il n'en rsulta
d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage tait bon, et
j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais
lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une
sainte vision dont mon orgueil tait le magique soleil.

Et  force d'tre content de moi et fier de mon allure, je pensai que je
ne pouvais faillir, et je le dclarai bien haut  mes amis et
connaissances. Il fut donc proclam parmi ces gens-l que j'tais un
stoque des anciens jours, qui avait la bont de porter un frac et des
bottes.

Cependant, comme je marchais vite et regardant peu  terre, il m'arriva
de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux
pieds et de la mortification dans l'me. Mais me relevant bien vite, et
pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est
un accident, la fatalit s'en est mle; et je commenai  croire  la
fatalit, que jusque-l j'avais nie effrontment.

Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperus
que j'tais tout bless, tout sanglant, et que mon quipage, crott et
dchir, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais
encore d'un air majestueux et que j'en tais plus grotesque. Alors je
fus forc de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis 
regarder tristement mes baillons et mes plaies.

Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et dcida que,
pour tre reint, je n'en tais pas moins un bon marcheur et un rude
casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je
n'avais pu les viter, que le destin avait t plus fort que moi, que
Satan jouait un rle dans tout cela, et mille autres choses toutes
inventes pour entortiller, vis--vis de soi et des autres, l'aveu de sa
propre faiblesse et du mpris que tout homme se doit  lui-mme s'il
veut tre de bonne foi.

Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je
marchais bien, que les chutes n'taient pas des chutes, que les pierres
n'taient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi
avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais
ce que les artistes appellent de la posie, ce que les soldats appellent
de la blague.

Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance
humaine en habillant de pourpre les plus petites vanits et en les
enchssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des
chasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes gales; cela
lui russit, parce que ses chasses taient solides, magnifiques, et
qu'il savait s'en servir.

Pour nous autres, peuple de singes, nous apprmes  marcher plus ou
moins bien sur les chasses, et mme  danser sur la corde,  la grande
admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et
moi surtout, malheureux! je ngligeais les pures et modestes
jouissances, je mconnaissais les sentiments vrais, je mprisais les
vertus simples et obscures, je raillais les dvots, j'encensais la
gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux
autres aucune faiblesse de caractre, moi qui avais des vices dans le
coeur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne
me semblait aussi prcieux que mon repos, mon plaisir et la louange.

Or, sais-tu, Franois, comment aprs tout cela je suis devenu un
vieillard supportable, de moeurs douces, et assez modeste dans ses
paroles et dans ses prtentions? Sais-tu ce qui fait la diffrence d'un
homme corrompu et d'un homme gar? Certes, l'un et l'autre ont fait
d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue;
l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa
mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume
chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on
trouve un matin en poussire dans un alambic. L'homme qui s'est aperu
trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner
sur ses pas, peut du moins s'arrter, et d'un air triste crier  ceux
qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le mchant s'y
plat, il avance jusqu' son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a
puis tout le mal que l'homme peut faire. Celui-l s'amuse  entraner
sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant
tomber dans la boue  leur tour, et s'gaie  leur persuader que cette
boue est une essence prcieuse dont il n'appartient qu'aux grands
esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.

Et dans tout cela, Franois, il y a pour nous bien peu de sujets de
consolation; car nous n'avons pas grand mrite  n'tre pas de ces
gens-l. N'avons-nous pas travers leurs ftes, n'y avons-nous pas bu le
poison de la vanit et du mensonge? Si le grand air nous a dgriss,
c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphre
funeste et nous a forcs d'tre dans un champ plutt que dans un palais.
Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe
chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on
veut bien appeler honntet, c'est la sentiment des bonnes choses,
l'aversion pour les mauvaises. Or,  quoi tient, je te le demande, que
ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin,
quand nous l'exposons si lgrement  l'orage? Quand on songe  la
facilit avec laquelle il s'envole, doit-on s'lever beaucoup dans sa
propre opinion pour avoir chapp au danger par miracle? Quelle ple
fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le sraphin qui l'a
protge de son aile? quel est le rayon qui l'a ranime? Le bon grain a
beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y
abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les dtourne? O
Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une me touche de tes
bienfaits quand elle regarde en arrire!

Mais toi, ami, tu as pu rparer. Il n'a pas t trop tard pour toi
lorsque tu t'es arrt; tu es revenu au point de dpart, et l tu as
trouv une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O
Franois! tu avais  combattre le pass et ses habitudes funestes, 
supporter le prsent et ses ennuis rongeurs; tu es entr en lutte avec
ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu
les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouv une mre 
consoler et douze enfants  nourrir de mon travail, je pleure, je prie,
et je m'crie quelquefois:

Viens  moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe
de l'esprit saint, posie divine! sentiment de l'ternelle beaut, amour
de la nature toujours jeune et toujours fconde! fusion du grand _tout_
avec l'me humaine qui se dtache et s'abandonne: joie triste et
mystrieuse que Dieu envoie  ses enfants dsesprs, tressaillement qui
semble les appeler  quelque chose d'inconnu et de sublime, dsir de la
mort, dsir de la vie, clair qui passe devant les yeux au milieu des
tnbres, rayon qui carte les nuages et revt les cieux d'une splendeur
inattendue, convulsion de l'agonie o la vie future apparat, vigueur
fatale qui n'appartient qu'au dsespoir, viens  moi! j'ai tout perdu
sur la terre!

L'hiver tend ses voiles gris sur la terre attriste, le froid siffle et
pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore,  midi, des lueurs
empourpres percent la brume et viennent rjouir les tentures assombries
de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en
apercevant, sur le lilas dpouill du jardin, un groupe de moineaux
silencieux, hrisss en boule et recueillis dans une batitude
mlancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air charg de gele
blanche. Le gent, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en
haut une dernire grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre,
doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est
silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux  la
terre, la gele fond, et des larmes tombent de partout; la vgtation
semble faire un dernier effort pour reprendre  la vie; mais le dernier
baiser de son poux est si faible, que les roses du Bengale tombent
effeuilles sans avoir pu se colorer et s'panouir. Voici le froid, la
nuit, la mort.

Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier
espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va,
saluer le printemps  son retour, compter les dernires ou les premires
fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fentre, c'est tout ce
qui me reste d'une vie qui fut pleine et brlante. L'hiver de mon me
est venu, un ternel hiver! Il fut un temps o je ne regardais ni le
ciel ni les fleurs, o je ne m'inquitais pas de l'absence du soleil et
ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant
l'autel o brlait le feu sacr, j'y versais tous les parfums de mon
coeur. Tout ce que Dieu a donn a l'homme de force et de jeunesse,
d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse
 cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est
renvers, le feu sacr est teint, une ple fume s'elve encore et
cherche  rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui
s'exhale et qui cherche  ressaisir l'me qui l'embrasait. Mais cette
me s'est envole au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt
sur la terre.

A prsent que mon me est veuve, il ne lui reste plus qu' voir et 
couter Dieu dans les objets extrieurs; car Dieu n'est plus en moi, et
si je puis me rjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je
dirai donc ta bont envers les autres hommes,  Dieu qui m'as abandonn!
je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur,
j'lverai une voix forte qui fera entendre ces mots  l'oreille des
passants:--loignez-vous d'ici, car il y a un abme; et moi, qui passais
trop prs, j'y suis tomb.--Je leur dirai encore: Vous tes gars parce
que vous tes sourds et aveugles; c'est parce que je l'tais aussi que
je me suis gar comme vous; j'ai recouvr l'oue et la vue; mais alors
je me suis aperu que j'tais au fond du prcipice et que je ne pouvais
plus retourner avec vous. J'tais vieux.

Beaucoup sont tombs comme moi dans les abmes du dsespoir. C'est un
monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite
sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantme qui porte
un nom et des habits, un corps indolent et bris, une figure terne et
ple, erre encore dans la socit humaine et affiche encore les
apparences de la vie. Mais nos mes sont l-dessous plonges dans cet
rbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui
s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais
ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races
d'hommes en remontent ou en descendent les degrs. Des pleurs et des
rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus dchus,
les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins
bas, les furieux qui hurlent et blasphment contre Dieu, qu'ils ont
mconnu et qui les a foudroys; ailleurs les cyniques, qui nient la
vertu et le bonheur, et qui cherchent  faire tomber les autres aussi
bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonns de
leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premires marches de l'escalier
fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je
mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-l pleurent et se lamentent; car
ils sont encore assez prs de Dieu pour savoir ce qui et pu tre et ce
qu'ils auraient d faire. Et ils esprent en une autre vie, parce qu'ils
ont gard le sentiment du beau ternel et le moyen de le possder.
Ceux-l se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie
mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vrit aux hommes sans
crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien 
mnager, rien  redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on
ne peut plus les faire tomber; ils se sont prcipits. Puissent-ils,
comme Curtius, apaiser la colre cleste et fermer l'abme derrire eux!

Mais il me semble, Franois, que je deviens emphatique; heureusement
j'aperois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai
vu; il vient tout essouffl, tout palpitant de joie. Le voil sous ma
fentre; mais, diable! il s'arrte; il vient d'apercevoir une violette
difforme, il la cueille, et cela lui donne  penser. Me voil effac de
sa mmoire; si je ne vais  sa rencontre, il retournera chez lui avec sa
violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.




VI

A VERARD


                 11 avril 1835.

Ton ami le voyageur est arriv au gte sans accident; il est heureux et
fier du souvenir que tu as gard de lui. Il ne se flattait pas trop 
cet gard; il croyait qu'une me aussi active, aussi dvorante que la
tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les
perdre aussi vite pour faire place  d'autres. C'est un devoir et une
ncessit pour toi d'tre ainsi; tu n'appartiens pas  certains lus, tu
appartiens  tous les hommes, ou plutt tous t'appartiennent. Pauvre
homme de gnie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne!
c'est un mtier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admte.

Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au
fond de tes tables, tu te souviens de ta divinit; et quand tu vois
passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux.
Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te
faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des
potes et des Bohmiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a prcipit
comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblmes de la grandeur et de
l'infortune du gnie sur la terre. Te voil employ  de vils travaux,
clou sur ta croix, enchan au misrable bagne des ambitions humaines.
Va donc, et que celui qui t'a donn la force et la douleur en partage
entoure longtemps pour toi d'une aurole de gloire cette couronne
d'pines que tu conquerras au prix de la libert, du bonheur et de la
vie.

Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilit de vous vanter,
vous autres rformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois
pas. La philanthropie fait des soeurs de charit. L'amour de la gloire
est autre chose et produit d'autres destines. Sublime hypocrite,
tais-toi l-dessus avec moi: tu te mconnais en prenant pour le
sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale o t'entrane
l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui
observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les
hommes, tu n'es pas leur frre, car tu n'es pas leur gal. Tu es une
exception parmi eux, tu es n _roi_.

Ah! voici qui te fche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une
royaut qui est d'institution divine. Dieu et dparti  tous les hommes
une gale dose d'intelligence et de vertu s'il et voulu fonder le
principe d'galit parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands
hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cdre pour
protger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu
exerces ici, dans ce milieu de la France, o tout ce qui sent et pense
s'incline devant ta supriorit (au point que moi-mme, le plus
indisciplin _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une cole
buissonnire, je suis force, chaque anne, d'aller te rendre hommage),
dis-moi, es-ce autre chose qu'une royaut? Votre majest ne peut le
nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la
couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre
tribune en plein air est un trne; Fleury le Gaulois est votre capitaine
des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je
serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien,
car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand
vous aurez touch le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile 
faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon
de donner le titre de roi  feu Midas. Celui-l, on le sait, n'est pas
de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux
types de rois lgitimes  qui les oreilles poussent tout naturellement
sous le diadme hrditaire.

Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous
ne disputerons jamais l-dessus. Certain roi naquit pour tre maquignon;
toi, tu es n prince de la terre. Moi-mme, pauvre diseur de mtaphores,
je me sens mal abrit sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux
pas le tenir moi-mme, je m'y prendrais mal, et tous les trnes de la
terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des
Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a
plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les
ptales embaums de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris
autant de soins de la beaut de la violette que de celle de la femme,
que les lis des champs sont mieux vtus que Salomon dans sa gloire, et
je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la
guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie
bien de conclure quelque chose! J'irai crire ton nom et le mien sur le
sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le
lendemain, qu'il restera de mes livres aprs ma mort, et peut-tre,
hlas! de tes actions,  Marius! aprs le coup de vent qui ramnera la
fortune des Sylla et des Napolon sur le champ de bataille.

Ce n'est pas que je dserte ta cause, au moins; de toutes les causes
dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la
plus noble. Je ne conois mme pas que les potes puissent en avoir une
autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de
libert sont harmonieux, tandis que ceux de lgitimit et d'obissance
sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On
peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bche couronne, c'est
renoncer  sa dignit d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs
humaines et je vais couter la voix des torrents. Sois sr que je
prierai l'esprit des lacs et les fes des glaciers de prendre
quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum
des dserts, un rve de libert, un souvenir affectueux et profond de
ton frre le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie
humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre;
j'irai frapper du bec  ta fentre de temps en temps, et te donner des
nouvelles de la cration au travers des barreaux de ta prison; et puis
je reprendrai ma course inconstante dans les champs ariens, me
nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des
couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, 
hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanit, vous avez
choisi le moins puril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille
prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui prsentait; vous
prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de
l'argent, des titres et des petites vanits qui charment le vulgaire.
Gnreux insenss que vous tes, gouvernez-moi bien tous ces vilains
idiots et ne leur pargnez pas les trivires. Je vais chanter au soleil
sur ma branche pendant ce temps-l. Vous m'couterez quand vous n'aurez
rien de mieux  faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu
auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frre verard, frre
et roi, non en vertu du droit d'anesse, mais du droit de vertu. Je
t'aime de tout mon coeur, et suis de votre majest, sire, le
trs-humble et trs-fidle sujet.


                 15 avril.

Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir
rpondre, pour te prouver au moins que je suis attentif  toutes les
paroles que trace ta plume. Pour procder  la manire de mon cher
Franklin, les voici dans l'ordre o tu les a poses: 1 Pourquoi suis-je
si triste? 2 Si tu n'tais pas si diffrent de moi, t'aimerais-je
autant? 3 Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4 A quand donc
la conclusion? 5 Quand pourrai-je m'asseoir? etc.

J'ai rpondu hier  la premire question: c'est que travailler pour la
gloire est  la fois un rle d'empereur et un mtier de forat; c'est
que tu es enferm dans ta volont comme dans une forteresse, et que le
moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait
tressaillir et rveille en toi le douloureux sentiment de ta captivit.
Promthe, prends courage! tu es plus grand, couch sur ton roc, avec
les serres d'un vautour dans le coeur, que les faunes des bois dans
leur libert. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais
tre heureux  leur manire. C'est ici le lieu de rpondre  ta
cinquime question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les
longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, verard,  moins
qu'une arme ennemie ne ft sur l'autre rive et que tu n'attendisses l
le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux,
toi? Je voudrais savoir quels rves fit Marius dans le marais de
Minturnes;  coup sr, il ne s'entretint pas avec les paisibles
naades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et
poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est  nous,
rveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est 
nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble
bonheur qui vous feraient rire de piti. Laissez-nous cela, nous vous
abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le
triomphe.--Si quelque jour, bless dans la lutte ou prisonnier sur
parole, tu viens t'asseoir prs de ton frre le bohmien, nous
regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui
prsident  la destine des mortels. Voil, je le sais, tout ce qui
pourra t'intresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides;
ce sera le reflet incertain et tremblant de ton toile, et tu te hteras
de la chercher  la vote cleste pour t'assurer qu'elle y brille encore
de tout son clat. Non, non, tu n'aimerais pas ces valles silencieuses
o l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs o le cri de la plus
petite sarcelle trouverait plus d'chos que ta parole. Les dserts que
vous ne pouvez soumettre  la charrue ou au glaive, ces monts escarps,
ce sol rebelle, ces impntrables forts, o l'artiste va pieusement
voquer les sauvages divinits retranches l contre les assauts de
l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence.
Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le
commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments
que les besoins des hommes peuvent offrir  l'orgueil des dieux. Les
dieux dominent et protgent; quand tu dis que tu les portes avec amour
dans ton sein, ces pauvres Pygmes humains, tu veux dire, Hercule, que
tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir 
l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent  te rveiller. Ils te
tourmenteraient dans tes rves, et les orages de ton me troubleraient
la srnit de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frre,
j'aime mieux mon bton de plerin que ton sceptre. Mais puisque la
royaut de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la
passion d'tre grand est entre dans ton sang avec la vie, puisque tu ne
peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la
fatigue, loin de contempler ta destine avec cette froide philosophie
que pourrait me suggrer le sentiment de mon impuissance, je veux sans
cesse te plaindre et t'admirer,  sublime _misrable_! Mais n'tant bon
 rien qu' causer avec l'cho,  regarder lever la lune et  composer
des chants mlancoliques ou moqueurs pour les tudiants potes et les
coliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de
faire de ma vie une vritable cole buissonnire o tout consiste 
poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans
les pines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que
je l'aie respire,  chanter avec les grives et  dormir sous le premier
saule venu, sans souci de l'heure et des pdants. Ce que je puis faire
de mieux, c'est de planter  ton intention un laurier dans mon jardin. A
chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une
feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les
ides reprsentes par des cuistres, mais qui s'incline religieusement
devant un grand coeur o rside la justice.

Deuxime question.--_Si tu n'tais pas si diffrent de moi  tous
gards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma rponse: Non, certes, tu ne
m'aimerais pas de mme; tu me sais gr d'avoir un peu de force dans un
corps si chtif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant
plus que tu supposes qu'il m'a t plus difficile d'tre un peu
estimable dans des circonstances sociales o tout tend  dgrader les
mes qui se laissent aller. Tu me crois probablement trs-suprieur
aujourd'hui  ce que j'ai pu tre auparavant, et tu ne te trompes pas.
Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que
j'ai conserv de bon dans l'me me console un peu du pass, et m'assure
encore de belles amitis pour le prsent et l'avenir. C'est tout ce
qu'il me faut dsormais. Je n'ai nulle espce d'ambition, et le tout
petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie
contre ceux qui ont mrit d'en faire davantage. Les passions et les
fantaisies m'ont rendu malheureux  l'excs dans des temps donns: je
suis guri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volont, je le
serai bientt des passions par l'effet de l'ge et de la rflexion. A
tous autres gards, j'ai toujours t et serai toujours parfaitement
heureux, par consquent toujours quitable et bon en tout, sauf les cas
d'amour, o je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade,
_spleenetic and rash_.

--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est gure
question que de toi. Les membres ne peuvent gure oublier le coeur o
reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point
que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette anne, afin
d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _verard pense...
verard veut... verard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces
idoltries ne te gtent pas!

--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma
foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus
mal pour avoir ignor sa faon de penser. Que veux-tu que je te dise? il
faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une
individualit qui n'a pas encore trouv le mot de sa destine. Je n'ai
aucun intrt  formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui
lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une
profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte
de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de l, je reconnais que ma
vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lchet si je me
battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorist
l'exemple. D'autre part, n'tant pas susceptible d'envisager avec
enthousiasme certains cts rels de la vie, je ne saurais regarder ces
fautes comme assez graves pour exiger rparation ou expiation. Ce serait
leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empch
ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me
connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec
indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes crits,
n'ayant jamais rien conclu, n'ont caus ni bien ni mal. Je ne demande
pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce
n'est pas encore fait, et je suis trop peu avanc sous certains rapports
pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pdantisme de la vertu. Il
est peut-tre utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi
pour essayer de me rconcilier par un acte d'hypocrisie avec les
svrits que mon irrsolution (courageuse et loyale, j'ose le dire)
attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pnible qu'elle me
puisse tre, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends.
Me blmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant
tu peux le comparer,  l'aide d'un microscope,  celui o tu existes.
Voudrais-tu, pour acqurir plus de popularit ou de renomme, feindre
d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de
foi ce qui ne serait encore qu' l'tat d'embryon dans ta conscience? Je
tenais trop  ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un
peu long: pardonne-moi d'avoir parl si srieusement du ct srieux de
ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de
pages imprimes que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hlas!
beaucoup trop volumineuse!


                 18 avril.

Ami, tu me reproches srieusement mon athisme social; tu dis que tout
ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilit ne peut jamais tre ni
vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indiffrence est
coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider
moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les
hommes. Tu es bien svre; mais je t'aime ainsi, cela est beau et
respectable en toi. Tu dis encore que tout systme de non-intervention
est l'excuse de la lchet ou de l'gosme, parce qu'il n'y a aucune
chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible  l'humanit. Quelle
que soit mon ambition, dis-tu, soit que je dsire tre admir, soit que
je veuille tre aim, il faut que je sois charitable, et charitable avec
discernement, avec rflexion, avec science, c'est--dire philanthrope.
J'ai l'habitude de rpondre par des sophismes et des facties  ceux qui
me tiennent ce langage; mais ici c'est diffrent, je te reconnais le
droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose  peine
rpter moi-mme aprs toi. J'y ai toujours t des plus rtifs, et la
faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures.
Quand on veut laver la souillure du pch, il faut tre Jean-Baptiste
pour le plus obscur catchumne, tout aussi bien que pour le Christ, et
les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent
dans les voies de l'erreur.

O toi qui m'interroges, as-tu quitt les sentiers dangereux o la
jeunesse se prcipite? Retir dans le sanctuaire de ta volont, as-tu
pratiqu, depuis ces annes svres de ta rflexion, les vertus antiques
que tu prises au-dessus de tout: la temprance, la charit, le travail,
la constance, le dsintressement?--Oui, tu l'as fait, je le sais; eh
bien! parle: mon orgueil se rvolte contre ceux qui ne sont pas plus
grands que moi et qui veulent me mettre  leurs pieds. Toi qui n'as pas
seulement la puissance de l'entendement, mais la force du coeur,
parle; je rpondrai comme  un juge lgitime et t'obirai en te parlant
de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de
paresse coupable de ma part  l'viter que de vritable modestie.

O mon frre! ceci est un entretien grave, une poque grave dans ma
pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abngation
enthousiaste, mais avec une srieuse volont de ne voir en toi que ce
qu'il y aurait de vraiment beau. J'tais cuirass contre les effets
magntiques qui sont toujours  craindre dans un contact avec les hommes
suprieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point t bloui par le
prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton
front, la puissance de ta parole, l'clat et l'abondance de tes penses
ne m'ont jamais occup. Ce qui m'a touch et convaincu, c'est ce que je
t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole
douce et nave au milieu de la plus vive exaltation, une familiarit
brusque et chaste, une exquise puret dans toutes les expressions et
dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie
contre toi que l'accusation de cupidit. Je voudrais bien que tes
ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut tre dsirable
pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni matresses, ni
cabinet de tableaux, ni collection de mdailles, ni chevaux anglais, ni
luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, verard, c'est presque
tout  mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on
ne peut pas douter, tandis que les qualits peuvent se parer de tant de
noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobrit
tranquille avec laquelle une me forte use des biens de la vie? de
quelle quivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures
vertus domestiques?

Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute ptrie de
vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure
pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus
imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant
de Spinosa: Sa vie prive fut exempte de blme; elle est demeure pure
et sans tache comme celle de son divin parent Jsus-Christ. Ces simples
paroles me font aimer Spinosa. C'est par l seulement sans doute que mon
faible cerveau et pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher
frre, un ct que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou
impuissant, n'a pntr dans aucune science. Je comprends ce que tu es,
et non ce que tu fais. Je vois le mcanisme de cette belle machine 
ides; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et
indiffrents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable,
et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en
soit l'application: abngation et sacrifice ternel de toutes les
satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens  une satisfaction
suprme et divine; conscration d'une existence humaine au culte d'une
volont vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est
la force, c'est la tendance de l'me  s'lever au plus haut possible,
pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer
sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition
gnreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les
formes que prend la Divinit pour se manifester dans l'homme. C'est
pourquoi rgner, mme en vertu des droits les plus grossiers et les plus
iniques, mme au prix du repos et de la vie, a toujours t le plus
ardent dsir des hommes; et il ne faut pas s'en tonner. Rgner tant
bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si
les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces
deux paroles sont absolument synonymes, et dj dans notre langue elles
le sont souvent. J'ai crit tout  l'heure, rgner en _vertu_ d'un
droit _inique_, ce qui est trs-franais, je crois, et ne prsente
aucun contre-sens, que je sache.

Tout ce qui est difficile  faire excite l'tonnement des hommes et
mrite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent
de cet emploi de forces; et comme rien dans les oeuvres de Dieu ne
peut tre, aux yeux de l'homme, plus grand et plus prcieux que sa
propre existence, il est vident que ce qu'il appelle le sentiment de
l'quit naturelle est la conscience raisonne de ce qui lui est utile.
Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut
vivre isol, il a d, au sortir de l'tat le plus primitif qu'on puisse
supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour
d'un systme de lois dictes par les plus habiles ou les plus forts.
Ceux qui out russi  faire ces lois dans leur intrt personnel ont
commenc la guerre ternelle entre les hommes de rsistance et les
hommes d'oppression;  leur tour, les hommes de rsistance ont combattu,
et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, o
est la justice?

Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez invent la vertu!
Vous avez imagin une flicit moins grossire que celle des hommes
sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez dcouvert
qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frres,
plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se
disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui
faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez fltri
sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par consquent
avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renonc  votre part
de richesse et de plaisir sur la terre, et vous tant ainsi rendus tels
que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni mfiance, vous vous tes
placs au milieu d'eux comme des divinits bienfaisantes pour les
clairer sur leurs intrts et pour leur donner des lois utiles. Vous
leur avez dit que donner tait plus beau que possder, et l o vous
avez command, la justice a rgn; quels sophismes pourraient combattre
votre excellence,  sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus
grand que vous, rien de plus prcieux, rien de plus ncessaire.

Allez et parlez de vertu; un jour viendra o les sensualistes qui vous
raillent, aux prises avec l'avidit et la vengeance de ceux qui
jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront
qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le
leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde,
qu'elle a forc la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit
de jouir  son tour, et de renvoyer les vaincus  la charrue, au toit de
chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien
heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main
de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche
et le pauvre, et pour expliquer  tous deux ce que c'est que la justice.

Je ne sais s'il arrivera jamais un jour o l'homme dcidera
infailliblement et dfinitivement ce qui est utile  l'homme. Je n'en
suis pas  examiner dans ses dtails le systme que tu as embrass: j'en
plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amnes a parler raison
(ce qui, je te le dclare, n'est pas une mdiocre victoire de ta force
sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'galit, tout
inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout
incertain que me semble son rgne sur la terre,  moi qui vois ces
choses du fond d'une cellule, est la premire et la seule invariable loi
de morale et d'quit qui se soit prsente  mon esprit dans tous les
temps. Tous les dtails scientifiques par lesquels on arrive  formuler
une pense me sont absolument trangers; et quant aux moyens par
lesquels on parvient  la faire dominer dans le monde, malheureusement
ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux
scrupules et aux rpugnances de ceux qui se chargent de l'excution, que
je me sens ptrifi par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y
porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon
fait. Je suis de nature potique et non lgislative, guerrire au
besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer  tout en me
persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre 
rien dcouvrir,  rien dcider. J'accepterai tout ce qui sera bien.
Ainsi, demande mes biens et ma vie,  Romain! mais laisse mon pauvre
esprit aux sylphes et aux nymphes de la posie. Que t'importe? tu
trouveras bien assez de ttes qui voudront dlibrer plus qu'il ne sera
besoin. Ne sera-t-il pas permis aux mnestrels de chanter des romances
aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?

Voil o j'en voulais venir, verard: c'est  te dire que la vertu n'est
pas ncessaire  tous, mais  quelques-uns seulement; ce qui est
ncessaire  tous, c'est l'honntet. Sois vertueux, je tche d'tre
honnte. L'honntet, c'est cette sagesse instinctive, cette modration
naturelle dont je parlais tout  l'heure, cette absence de vices,
c'est--dire de passions fougueuses, nuisibles  la socit, en ce
qu'elles tendent  accaparer les sources de jouissances rparties
galement entre les hommes dans les desseins de la nature
providentielle. Il faut que les gouverns soient honntes, temprants,
probes, _moraux_ enfin, pour que les gouvernants puissent btir sur
leurs paules fermes et soumises un difice durable. Je suis loin encore
de ce qu'on appelle les _vertus rpublicaines_, de ce que j'appellerai,
en style moins pompeux, les qualits de l'individu gouvernable ou du
citoyen. J'ai mal vcu, j'ai mal us des biens qui me sont chus, j'ai
nglig les oeuvres de charit; j'ai pass mes jours dans la mollesse,
dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les
frivoles plaisirs. Je me suis prostern devant des idoles de chair et de
sang, et j'ai laiss leur souffle enivrant effacer les sentences
austres que la sagesse des livres avait crites sur mon front dans ma
jeunesse; j'ai permis  leur innocent despotisme de dvouer mes jours 
des amusements purils, o se sont longtemps teints le souvenir et
l'amour du bien; car j'avais t honnte autrefois, sais-tu bien cela,
verard? _Ceux d'ici_ te le diront: c'est de notorit bourgeoise dans
notre pays; mais il y avait peu de mrite; j'tais jeune, et les
funestes amours n'taient pas encore clos dans mon sein. Ils y ont
touff bien des qualits; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai
pas fait la plus lgre tache au milieu des plus grands revers de ma
vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je
rponds  la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par
impuissance ou par indiffrence que tu tardes  tre bon?--Ni l'un ni
l'autre; c'est que j'ai t dtourn de ma route, emmen prisonnier par
une passion dont je ne me mfiais pas et que je croyais noble et sainte.
Elle l'est sans doute; mais je lui ai laiss prendre trop ou trop peu
d'empire sur moi. Ma force virile se rvoltait en vain contre elle; une
lutte affreuse a dvor les plus belles annes de ma vie; je suis rest
tout ce temps dans une terre trangre pour mon me, dans une terre
d'exil et de servitude, d'o me voici chapp enfin, tout meurtri, tout
abruti par l'esclavage, et tranant encore aprs moi les dbris de la
chane que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque
fois que je fais un mouvement en arrire pour regarder les rives
lointaines et abandonnes. Oui, j'ai t esclave; plains-moi, homme
libre, et ne t'tonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus
soupirer qu'aprs les voyages, le grand air, les grands bois et la
solitude. Oui, j'ai t esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par
exprience, avilit l'homme et le dgrade. Il le jette dans la dmence et
dans la perversit; il le rend mchant, menteur, vindicatif, amer, plus
dtestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est
arriv, et, dans la haine que j'avais conue contre moi-mme, j'ai
dsir la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.

Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flche brise dans le
coeur; c'est ma main qui l'a brise, c'est ma main qui l'arrachera;
car chaque jour je l'branle dans mon sein, ce dard acr, et chaque
jour, faisant saigner ma plaie et l'largissant, je sens avec orgueil
que j'en retire le fer et que mon me ne le suit pas. Ce n'est donc pas
un incurable et un infirme qui est l devant toi; c'est un prisonnier
chapp et bless qui peut gurir et faire encore un bon soldat. Ne
vois-tu pas que je n'ai rapport aucun vice de la terre d'gypte, et que
je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand dsert? Regarde
seulement  qui tu parles maintenant: ce n'est plus  un effmin et 
un prodigue; ce n'est plus  un de ces jeunes Athniens  chevelure
parfume, qu'Aristophane chtiait en les interpellant au milieu de ses
drames, et qu'il livrait, en les dsignant par leur nom et en les
montrant du doigt,  la censure publique; c'est  une espce de garon
de charrue, coiff d'un chapeau de jonc, vtu d'une blouse de roulier,
chauss de bas bleus et de souliers ferrs. Ce pnitent rustique est
encore capable, comme toi, de temprance, de charit, de travail, de
constance, de dsintressement et de simplicit; il sera en outre chaste
et sincre, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!

Rpublique, aurore de la justice et de l'galit, divine utopie, soleil
d'un avenir peut-tre chimrique, salut! rayonne dans le ciel, astre que
demande  possder la terre. Si tu descends sur nous avant
l'accomplissement des temps prvus, tu me trouveras prt  te recevoir,
et tout vtu dj conformment  tes lois somptuaires. Mes amis, mes
matres, mes frres, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent
dsormais, en attendant que la rpublique les rclame. Et toi,  grande
Suisse!  vous, belles montagnes, ondes loquentes, aigles sauvages,
chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentes, sombres sapins,
sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut tre un mal que d'aller me
jeter  genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la
rpublique ne peuvent dfendre  un pauvre artiste chagrin et fatigu
d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le
prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien,  chos de la
solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et seme de fleurs, tu
lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne
retournerez pas en arrire quand il s'approchera de vous; et toi,
botanique,  sainte botanique!  mes campanules bleues qui fleurissez
tranquillement sous la foudre des cataractes!  mes panporcini d'Oliero,
que je trouvai endormis au fond de la grotte et replis dans vos
calices, mais qui, au bout d'une heure, vous veilltes autour de moi
comme pour me regarder avec vos faces fraches et vermeilles!  ma
petite sauge du Tyrol!  mes heures de solitude, les seules de ma vie
que je me rappelle avec dlices!

Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je dserte le temple 
jamais, adieu! Malgr moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te
disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une
couronne de roses nouvelles, les premires du printemps, et adieu! C'est
assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable,
prends des lvites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte
plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.--Mais il m'est
impossible, hlas! en te quittant, de te maudire,  tourments et
dlices! je ne peux pas mme te jeter un reproche; je dposerai  tes
pieds une urne funraire, emblme de mon ternel veuvage. Tes jeunes
lvites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la
briseront et continueront d'aimer. Rgne, amour, rgne en attendant que
la vertu et la rpublique te coupent les ailes.


                 20 avril.

Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton me?
Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retir de toi? Pourquoi
demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te
venir en aide et de t'encourager? Matre, qu'avez-vous rv cette nuit,
et pourquoi vos disciples accoutums  recevoir de vous la manne de
l'esprance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?

Hlas! tu trouves que c'est bien long  venir, l'accomplissement d'une
grande destine! Les heures se tranent, ton front se dgarnit, ton me
se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands dsirs se
heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilit et de la
corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde
d'usuriers et de brutes. Tes frres disperss et perscuts te font
entendre de loin la voix mourante de l'hrosme que l'avarice et la
luxure touffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps
peut-tre, et la _triste innocence_ va prir sous le vice dont les
hommes ne rougissent plus. Voil ce qui me tue, moi! Quand la voix de
l'enthousiasme se rveille dans mon sein, le contact de l'humanit
hostile ou insensible  mes rves me glace et refoule en moi ces lans
juvniles. Alors, voyant mon indignation ridicule  force d'impuissance,
voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de
mpris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on
leur parle d'quit, je me mets  rire et je dis  mes compagnons:
Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madre,
touffons dans nos mes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il
faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines
de son temple.

Mais, toi, mon frre, tu n'es pas longtemps en proie  ces accs de
lchet. Bientt tu sors de ta langueur; bientt ta force, engourdie par
un instant de froid, se rveille, et le vieux lion secoue sa crinire.
Ce serait en vain que le monde tomberait en poussire autour de toi; tu
te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes
paules inbranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front
n'inquitent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le
mme jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de
l'action tu ne restes pas plus couch qu'a l'ordinaire? Moi seul,
peut-tre, te plains comme tu le mrites; car j'ai sond les abmes de
ta douleur et je sais combien le doute rpand d'amertume sur nos plus
belles conqutes. Je connais ces heures de la nuit o l'on se promne
seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des toiles qui
semblent vous dire: Vous n'tes que vanit, grains de sable; demain vous
ne serez plus et nous n'en saurons rien.

Quand cela t'arrive, matre, il faut te quitter toi-mme et venir 
nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres
ternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit
parmi les hommes, sera toujours saisi d'pouvante quand il voudra
interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, rponse
loquente et terrible de l'ternit!

Reviens  nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu
de tes frres. Debout, tu les dpasses trop, et tu es seul. Descends,
descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la
grandeur et la force; c'est la bont, c'est le lien le plus suave et le
plus immacul qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de
bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce
trsor de la bont, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous;
aux heures o tu n'es pas oblig de ceindre la cuirasse et l'pe,
oublie un peu le pass et l'avenir. Donne le prsent  l'amiti. Il n'y
a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le
ciel m'a donns! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frres; mais
tu ne peux savoir l'tendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais
pas de quels gouffres de dsespoir ils m'ont cent fois retir, avec leur
inpuisable patience, avec leur sublime misricorde, quand je repoussais
leurs bras avec colre, avec mfiance, et que je leur crachais  la
figure mon ingratitude et mon scepticisme.

Bnis soient-ils! ils m'ont fait croire  quelque chose; ils ont plant
dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connatras peut-tre jamais,
hlas! toute la grandeur de l'amiti. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce
que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la piti. La Providence
envoie ce ddommagement aux tres faibles, comme elle envoie les brises
bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchs par la
chaleur du jour. Mais aime mes amis  cause de ce que je leur dois, et
quand tu seras bris par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu
d'oubli et de srnit parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont
pas tendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honntes,
prts  tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera
peut-tre pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni
difficile  subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce
que cela? Toi, tu es entr dans ton agonie le jour o tu es n, et le
sceau de la douleur t'avait marqu au front dans le sein de ta mre.
Viens, nous respecterons ta peine et nous tcherons d'en allger le
poids.


                 22 avril.

Tu me demandes la biographie de mon ami Nraud, la voici. Le Malgache
(je l'ai baptis ainsi  cause des longs rcits et des feriques
descriptions qu'il me faisait autrefois de l'le de Madagascar, au
retour de ses grands voyages) s'enrla de bonne heure sous le drapeau de
la rpublique. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivr, un peu
plus mal vtu qu'un paysan; excellent piton, factieux, un peu
caustique, brave de sang-froid, courant aux meutes lorsqu'il tait
tudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tte sans cesser de
persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une
prdilection particulire. Partag entre ces deux passions, la science
et la politique, au lieu de faire son droit  Paris, il allait du club
carbonaro  l'cole d'anatomie compare, rvant tantt  la
reconstruction des socits modernes, tantt  celle des membres du
palotherium dont Cuvier venait de dcouvrir une jambe fossile. Un matin
qu'il passait auprs d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une
fougre exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si
gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arriv souvent
dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rves et
de dsirs que pour elle. Les lois, le club et le palotherium furent
ngligs, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin
il partit pour l'Afrique, et, aprs avoir explor les les montagneuses
de la mer du Sud, il revint efflanqu, bronz, en guenilles, ayant
support les plus svres privations et les plus rudes fatigues; mais
riche selon son coeur, c'est--dire muni d'un herbier complet de la
flore madcasse, guirlande trange et magnifique, ravie au sein d'une
noire desse. C'tait peut-tre une fortune, c'tait du moins une
ressource. Mais l'amant de la science mit sa conqute aux pieds de M. de
Jussieu, et se trouva rcompens au del de ses dsirs lorsque le grand
prtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_  une belle
fougre de l'le Maurice, jusqu'alors inconnue  nos botanistes. Ce fut
 cette poque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la
botanique pour la patrie, comme il avait quitt la patrie pour la
botanique, et, aprs avoir eu le crne ouvert par le sabre d'un dragon,
il revint dans sa famille, volatile clope,

    Tranant l'aile et tirant le pied,
    Demi-morte et demi-boiteuse.

Pour le retenir dans ses pnates, son pre imagina de lui donner un
carr de terre, sur un coteau ravissant, o je veux te mener promener la
premire fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des
arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol
berrichon, et leva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien
qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je
passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrtai le galop de mon
cheval pour contempler avec admiration des fleurs clatantes qui
s'levaient majestueusement au-dessus de la haie. C'taient les premiers
dahlias qu'on et vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie.
J'avais seize ans. O le bel ge pour aimer les fleurs! Je descendis de
cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache,
cach dans son ajoupa, et t tmoin du rapt, soit qu'un ami indiscret
lui dvoilt mon crime, il m'envoya, bientt aprs, des caeux de dahlia
que je plantai dans mon jardin, et c'est de l que date notre
connaissance, mais non pas notre amiti; nous n'emes occasion de nous
voir que plusieurs annes aprs. Dans cet intervalle, il avait pris
femme, il tait devenu pre, et il avait augment son jardin d'une belle
ppinire, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.

C'est alors qu'tant tous deux fixs dans le pays, et notre connaissance
ayant commenc sous des auspices aussi sympathiques, nous nous limes
d'une vive amiti. Un voyage de bohmiens que nous fmes dans les
montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous rvla
tout  fait l'un  l'autre. Quoique n dans le camp oppos, j'avais
toujours eu l'me rpublicaine, et je l'avais d'autant plus alors que
j'tais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gr extrme
d'appartenir  ces types d'hommes obstins sur lesquels les prjugs de
l'ducation ne peuvent rien, et il me dclara qu'il ne me manquait, pour
obtenir sa confiance et son estime entire, que d'tre un peu vers dans
la botanique. Je lui promis de l'tudier, et, lui aidant, je m'en
occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans
les mystres du rgne vgtal, et de pouvoir l'couter causer tant qu'il
lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agrablement savant,
aussi potique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses
leons. Mon prcepteur m'avait fait de la nature une pdante
insupportable; le Malgache m'en fit une adorable matresse. Il lui
arracha sans piti la robe bigarre de grec et de latin au travers de
laquelle j'avais toujours frmi de la regarder. Il me la montra nue
comme Rha, et belle comme elle-mme. Il me parlait aussi des toiles,
des mers, du rgne minral, des produits anims de la matire, mais
surtout des insectes pour lesquels il avait conu ds lors une passion
presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie 
poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies,
lorsque la rose engourdit encore leurs ailes diapres. A midi, nous
allions surprendre les scarabes d'meraude et de saphir qui dorment
dans le calice brlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de
rubis bourdonne autour des oenothres et s'enivre de leur parfum de
vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile
mais tourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'ide d'un sylphe
dguis allant en conqute, comme un grand sphinx avec sa longue taille,
ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et
ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystrieuses, semes de
caractres magiques et indfinissables, revtent les ailes suprieures
qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la
robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le
fauve, le brun, le gris et le jaune ple s'y mlent toujours sous le
chiffre cabalistique noir et blanc, sem en long, en biais, en travers,
en triangle, en croissant, en flche, sur toutes les coutures. Mais de
mme que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet
clatant, de mme, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on
voit les ailes infrieures former une tunique tantt d'un rouge vif,
tantt d'un vert tendre, et tantt d'un rose pur orn d'anneaux azurs.
Je parie, malheureux que tu es,  ennemi des dieux! que tu n'as jamais
vu un sphinx ocell; et cependant nos vignes les voient clore, ces
merveilles de la cration qui m'ont toujours sembl trop belles pour ne
pas tre animes par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de
connatre tout cela, hommes infortuns, que vous tenez vos regards
invariablement fixs sur la race humaine. Il n'en tait pas ainsi de mon
Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa
bande bleue jusqu'au lendemain matin, press qu'il tait de prparer les
fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur pidestal de moelle de
sureau. Quelles belles courses nous faisions  l'automne, le long des
bords de l'Indre, dans les prs humides de la Valle Noire! Je me
souviens d'un automne qui fut tout consacr  l'tude des champignons,
et d'un autre automne qui ne suffit pas  l'tude des mousses et des
lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une bote de
fer-blanc destine  recevoir et  conserver les plantes fraches, et
par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne
voulait pas se sparer de nous, et qui a pris l et conserv la passion
de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous
changions alternativement le fardeau de la bote de fer-blanc et celui
de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues  travers les champs,
dans la plus grotesque quipage, mais aussi consciencieusement occups
que tu peux l'tre au fond de ton cabinet,  cette heure de la nuit o
je te raconte les plus belles annes de ma jeunesse...

Le rossignol a envoy une si belle modulation jusqu' mon oreille que
j'ai quitt le Malgache et toi pour aller l'couter dans le jardin. Il
fait une nuit singulirement mlancolique; un ciel gris, des toiles
faibles et voiles, pas un souffle dans les plantes, une impntrable
obscurit sur la terre. Les grands sapins lvent leurs masses noires et
vagues dans l'air gristre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle
est solennelle et parle  un seul de nos sens, celui dont le rossignol
parle si loquemment  un tre cr pour lui. Tout est silence, mystre,
tnbres; pas une grenouille verte dans les fosss, pas un insecte dans
l'herbe, pas un chien qui aboie  l'horizon, le murmure de la rivire ne
nous arrive mme pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant
la valle. Il semble que tout se taise pour couter et recueillir
avidement cette voix brlante de dsirs et palpitante de joies que le
rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle
Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possdent;
nuits dangereuses  ceux qui n'ont point encore aim; nuits profondment
tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez  vos livres, vous qui ne
voulez plus vivre que de la pense, il ne fait pas bon ici pour vous.
Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sve, fermentent partout
trop violemment; il semble qu'une atmosphre d'oubli et de fivre plane
lourdement sur la tte; la vie de sentiment mane de tous les pores de
la cration. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces
tnbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps
que j'aimais encore et qu'une pareille nuit et t dlicieuse. Chaque
soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion lectrique. O
Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!

Pardon, pardon, mon ami, mon frre!  cette heure-ci, tu regardes ces
blanches toiles, tu respires cette nuit tide, et tu penses  moi dans
le calme de la sainte amiti; moi, je n'ai pas pens  toi, verard!
J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'tait ni la puissance de ta
forte parole, ni les motions de tes tragiques et glorieux rcits qui
les faisaient couler; mais c'est un clair ple qui a gliss sur
l'horizon, c'est un fantme incertain qui a pass l-bas sur les
bruyres. Tout est dit: l'esprit du mtore n'a plus de pouvoir sur moi,
son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu
aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces
toiles qui nous servent de messagers, ta voix austre qui m'appelle et
me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour
moi des enchantements et des embches que l'ennemi nous tend dans
l'ombre. J'ai pour patron le guerrier cleste qui crase les dragons
sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la
bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnrables, 
George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi
cavalier; j'espre qu'il m'aidera  dompter mes passions, ces dragons
funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon
coeur et de l'arracher  son salut ternel.

Je reviens  toi, ami. Ne t'inquite pas de ces accs d'une motion que
tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-tre bientt,
o rien ne troublera plus ma srnit, o la nature sera un temple
toujours auguste, dans lequel je me prosternerai  toute heure pour
louer et bnir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lve et qui balaye
les vapeurs. Voici une toile qui montre sa face radieuse, comme un
diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauv. Cette
toile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie
thre de mon me s'lance vers elle et se dtache de la terre et de
moi-mme. verard, est-ce l ton astre ou le mien? Lui parles-tu
maintenant? Je reviens  l'histoire de mon Malgache, c'est--dire... j'y
reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme
sommeil d'enfant que j'ai retrouv au bercail, comme un ange attach 
la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et
la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vrit!


                 23 avril.

Je reviens  l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperois qu'elle
est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits
de sa vie, une amourette qui faillit le rendre trs-malheureux, et qui,
Dieu merci, se borna  un pisode sentimental et platonique. Toutefois
voici l'pisode.

Une femme de nos environs,  laquelle il envoyait de temps en temps un
bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amiti 
laquelle elle rpondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots
fit qu'il donna le nom d'amour  ce qui n'tait qu'affection
fraternelle. La dame, qui tait notre amie commune, ne se fcha ni ne
s'enorgueillit de l'hyperbole. C'tait alors une personne calme et
affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle
continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses
bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci
par-l un peu de madrigal. La dcouverte de l'un de ces poulets amena
entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus
lgitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la
fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frre morave.
Le voil donc encore une fois en route,  pied, avec sa bote de
fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux 
cause des chagrins qu'il avait causs, mais se sauvant de tout par le
calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride
de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres
du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrta aux
rochers de Vaucluse, dcid  vivre et  mourir sur le bord de cette
fontaine o Ptrarque allait voquer le spectre de Laure dans le miroir
des eaux. Je ne m'inquitais pas beaucoup de cette funeste rsolution;
je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irrparable.
Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne
lui adressera que des flches perdues. Prcisment le mois de mars
tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les
rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache
abandonna le rle de Cardnio, fit une collection de mousses aquatiques,
et vers la fin d'avril il m'crivit:--Tout cela est bel et bon; mais si
mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu' ce qu'elle juge
 propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle
cesse de pleurer mon trpas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier
est complet, mes souliers tirent  leur fin, et pendant ce temps-l ma
ppinire bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire
mes greffes par des gringalets. Oppose-toi  ce que personne y mette la
main; je ne demande que le temps de faire rmouler ma serpette, et
j'arrive.

L'infortun revint et se rsigna d'tre ador dans sa famille, aim
saintement de sa Dulcine, chri de moi, son frre et son lve. Il se
btit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa
prairie, de sa ppinire et de son ruisseau. Peu aprs il devint pre
d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un
nom de plante  sa fille et n'en connaissant pas de plus agrable et de
plus estimable que la plante fbrifuge  ptales roses qui crot dans
nos prs, il voulut l'appeler _Petite-Centaure_. Ce fut avec bien de la
peine que sa famille le dcida  renoncer  ce nom trange.

La premire visite qu'il rendit  la dame de ses penses aprs l'quipe
de Vaucluse lui cota bien un peu; il craignait qu'elle ne ft pique de
le voir sitt consol et revenu. Mais elle courut  sa rencontre et lui
donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre
et vit qu'elle avait prcieusement conserv les fleurs dessches et les
papillons qu'il lui avait donns autrefois. Elle avait mis en outre sous
verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la
montagne du Pouce (celle o Paul allait tous les soirs pier  l'horizon
maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et
un gupier en forme de rose qui commenait  tomber en poussire. Une
grosse larme coula sur la joue basane de notre Malgache. L'amour s'y
noya, l'amiti survcut calme et purifie.

Maintenant le Malgache, rduit  l'tat de momie, mais plus vert et plus
actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa ppinire. Il a t
juge de paix pendant quelque temps; mais, bientt dgot, comme il dit,
des grandeurs et des soucis qu'elles tranent  leur suite, il a donn
sa dmission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont
adresses  M. ***, _ppiniriste_. Comme il a beaucoup travaill dans
sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes
les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas mme lui.
Un peu de mlancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaiet,
surtout lorsqu'il gle en avril pendant que les abricotiers sont en
fleur; et puis le Malgache a une grande qualit et un grand malheur: il
est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brl_: cela veut dire qu'il
a l'me rpublicaine, qu'il ne trouve pas la socit juste et gnreuse,
et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain 
tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre
d'mes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il
rentre dans sa solitude, il s'attriste profondment, et il m'crit: O
mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant
le monde comme il est, sans espoir qu'aprs nous il s'amliore?
N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions
l'esprance; n'est-ce pas, _vieux_?

Il prend alors sa blouse et sa bche pour chasser le dcouragement, et
quand il a travaill tout le jour il est calme et humblement philosophe
le soir. Il m'crit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_.
Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amrique, qu'il exprime
dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge,
malheureusement sujette  plir comme toutes les joies possibles. Voici
son dernier billet:

J'ai remarqu sur moi-mme que le meilleur traitement pour les maladies
morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouett d'ennuis! mes
terrasses en sont farcies. Je ne prtends pas faire de toi un
terrassier, mais assortir seulement tes occupations  tes forces.--Je
viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte
d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de
balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les
averses. Ce charmant difice s'lve dans une petite le o j'ai
transport mes plates-bandes de fleurs et mes carrs de lgumes. Le tout
est ceint par les fosss de ma ppinire, dont les arbres sont
aujourd'hui d'une vigueur et d'une beaut ravissantes. Sauf quelques
accs de misanthropie, c'est l que je coule des heures assez paisibles.
Je regrette peu le temps pass; j'en ai mal us; mais je crois aussi que
je ne pouvais mieux faire; c'tait la condition de ma nature. Je ne suis
point afflig de vieillir; chaque ge a ses jouissances: je n'en dsire
plus que de tranquilles. Ton amiti avant tout. Bonsoir.

Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale
est cet amour  la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend
tous deux rabcheurs et insupportables (except l'un pour l'autre), nous
avons une commune infirmit de caractre qui fait que nous nous trouvons
souvent tte  tte au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler;
c'est comme une timidit naturelle, spciale  un certain genre
d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de
dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une
impossibilit absolue de nous manifester par des paroles, l o nous
voudrions et devrions savoir le faire.

C'est enfin tout le contraire de la qualit que tu possdes minemment,
et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'loquence de la
conviction. Lui qui tincelle d'esprit  tous autres gards, et moi qui
ai la langue assez dlie, comme tu l'as vu, quand le dpit et
l'indignation s'en mlent, nous sommes tous deux btes  faire plaisir
quand nous devrions nous lever au-dessus de nous-mmes. Nos camarades
en concluent que nous sommes uss, lui par habitude de railler, moi, par
celle de douter. Pour lui, je te rponds que son coeur est encore
fervent, jeune et brave comme  vingt ans. C'est l'homme qui a le plus
laborieusement travaill  s'assurer un bien-tre modeste, fait  sa
guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me
disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que
m'importe de dormir sur une natte, sur un pav ou dans trois planches?

Quant  moi, peut-tre!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand
secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce rcit de la mort
de tes frres. J'ai t mal  l'aise tout le temps du dner, parce que
mon silence et ma ptrification,  ct de l'enthousiasme du Gaulois, me
faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperue et dont
tu tires un si grand indice de chaleur intrieure, sache bien que ce
n'est pas autre chose qu'une amre et profonde jalousie que j'ai raison
de bien cacher, et qui, dans cet instant-l, me fit vhmentement
dtester mon sort, mon inaction prsente, mon impuissance, et ma vie
passe  ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur
ces hommes-l, verard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un pote,
c'est--dire une femmelette. Dans une rvolution, tu auras pour but la
libert du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire
tuer, afin d'en finir avec moi-mme, et d'avoir, pour la premire fois
de ma vie, servi  quelque chose, ne ft-ce qu' lever une barricade de
la hauteur d'un cadavre.

Bah! qu'est-ce que je dis l? Ne crois pas que je sois triste et que je
me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je
t'ai dit; j'ai trop vcu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de
ma vie prsente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une ide
et non d'une passion, au service de la vrit et non  celui d'un
homme, je consens  recevoir des lois. Mais, hlas! je vous en avertis,
je ne suis propre qu' excuter bravement et fidlement un ordre. Je
puis agir et non dlibrer, car je ne sais rien et ne suis sr de rien.
Je ne puis obir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles,
afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis
marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son matre partir avec le
navire et qui se jette  la nage pour le suivre, jusqu' ce qu'il meure
de fatigue. La mer est grande,  mes amis! et je suis faible. Je ne suis
bon qu' faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.

N'importe!  vous le pygme. Je suis  vous parce que je vous aime et
vous estime. La vrit n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu
n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut drober  la
Divinit le rayon lumineux qui, d'en haut, claire le monde, vous l'avez
drob, enfants de Promthe, amants de la sauvage Vrit et de
l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre
bannire, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de
l'avenir rpublicain; au nom de Jsus, qui n'a plus sur la terre qu'un
vritable aptre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu
faire assez et qui nous ont laiss une tche  accomplir; au nom de
Saint-Simon, dont les fils vont d'emble au sublime et terrible problme
(Dieu les protge!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux
qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe,
emmenez-moi.


                 26 avril.

Veux-tu me dire  qui tu en as, avec tes dclamations contre les
artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O
Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une
robe de bure et des sabots  Taglioni, et employer les mains de Listz 
tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en
pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une meute au
thtre pour empcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austre
veut supprimer les artistes, comme des superftations sociales qui
concentrent trop de sve; mais monsieur aime la musique vocale et il
fera grce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espre, une de
vos bonnes ttes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les
fentres des ateliers. Et quant aux potes, ils sont vos cousins, et
vous ne ddaignez pas les formes de leur langage et le mcanisme de
leurs priodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous
irez apprendre chez eux la mtaphore et la manire de s'en servir.
D'ailleurs, le gnie du pote est une substance si lastique et si
maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le
moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau,
une fraise, un ventail, un plat  barbe, et dix-huit autres objets
diffrents,  la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur
n'a manqu de bardes. La louange est une profession comme une autre, et
quand les potes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce
qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire
entendre.

O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on
et pu dcider  se parjurer!

Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu
leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les
accusais d'attidir les courages, de corrompre les moeurs, d'affaiblir
tous les ressorts de la volont. Ta dclamation est reste incomplte et
ton accusation trs-vague, parce que je n'ai pu rsister  la sotte
envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'couter: tu
m'aurais donn sans doute quelque raison plus srieuse, car c'est la
seule chose avance par toi qui ne m'ait pas fait rflchir depuis,
quelque antipathique qu'elle me pt tre.

Est-ce  l'_art_ lui-mme que tu veux faire le procs? Il se moque bien
de toi, et de vous tous, et de tous les systmes possibles! Tchez
d'teindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te
rpondais, je n'aurais  te dire que des choses aussi neuves que
celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en t; les oiseaux ont
des plumes; les nes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles
des chevaux, etc., etc.

Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les
artistes. Tant qu'on croira  Jsus sur la terre, il y aura des prtres,
et nul pouvoir humain ne pourra empcher un homme de faire, dans son
coeur, voeu d'humilit, de chastet et de misricorde; de mme, tant
qu'il y aura des mains ferventes, on entendra rsonner la lyre divine de
l'art. Il parat qu'il y a ici un mcontentement accidentel et
particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille
Babylone. Que s'est-il pass? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des
vtres, c'est--dire un des ntres, un rpublicain, dclara presque
srieusement que je mritais la mort. Le diable m'emporte si je
comprends ce que cela veut dire! Nanmoins, j'en suis tout ravi et tout
glorieux, comme je dois l'tre; et je ne manque pas depuis ce jour-l de
dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage
littraire et politique fort important, donnant ombrage  ceux de mon
propre parti,  cause de ma grande supriorit sociale et
intellectuelle. Je vois bien que cela les tonne un peu, mais ils sont
si bons qu'ils consentent  partager ma joie. Le Malgache m'a demand ma
protection, afin d'avoir l'honneur d'tre pendu  ma droite, et Planet 
ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'changer, dans cette situation, les
plus charmants jeux de mots et les plus dlicieuses facties. Mais, en
attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prtends que mes
amis disent de moi:--Ce garon-l a trop d'esprit, il ne vivra pas.

Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrres les artistes; car
pour moi je n'ai garde de me dfendre: j'aurais trop peur d'tre
acquitt comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les
honneurs du martyre pour mes ides.--Un instant! tu me feras le plaisir
de formuler un peu lesdites ides aprs mon trpas, car jusqu'ici je
t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une ide dans ma tte et
dans mes livres. Le devoir de ton amiti est d'apprendre aux gens qui,
par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce
qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-tre pas inutile non plus de
me l'apprendre  moi-mme, afin que je pusse dmontrer  mes juges, par
mes rponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversit,
et combien il est urgent d'teindre une si terrible comte capable
d'embraser la terre.

Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon
innocence; le bon Dieu bnisse les obligeants! je les remercie fort de
leur bonne volont, et les prie de vouloir bien me laisser tre pendu en
repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables?
Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et
moi, sachez-le bien...

Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _factieuset_.
Donne-moi un coup de poing, et me voil redevenu srieux.

Je suis prt  te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le
sophisme a tout envahi, il s'est gliss jusque dans les jambes de
l'Opra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement
pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funbre
de Berlioz, il y aura un certain branlement nerveux dans ton coeur de
lion, et tu te mettras peut-tre bien  rugir, comme  la mort de
Desdemona; ce qui sera fort dsagrable pour moi, ton compagnon, qui me
pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au
Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette
musique-l est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait  Sparte
du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon,
mcontent de nous voir sacrifier exclusivement  Pallas, nous a jou le
mauvais tour de donner quelques leons  ce _Babylonien_, afin qu'il
gart nos esprits en exerant sur nous un pouvoir magntique et
funeste.

Tu vas me demander si c'est l parler un langage srieux... Je parle
srieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de gnie, un
vritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas
fch de te dire ce que c'est qu'un vritable artiste, car je vois bien
que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nomm, l'autre jour, de prtendus
artistes que tu accablais de ta colre, un corroyeur, un marchand de
peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nomm
d'autres, clbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je
vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des piciers
pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.

Berlioz est un artiste; il est trs-pauvre, trs-brave et trs-fier.
Peut-tre bien a-t-il la sclratesse de penser en secret que tous les
peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique place 
propos, comme moi j'ai l'insolence de prfrer une jacinthe blanche  la
couronne de France. Mais sois sr que l'on peut avoir ces folies dans le
cerveau et ne pas tre l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois
somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les
liliaces; chacun son got. Quand il faudra btir la cit nouvelle de
l'intelligence, sois sr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz
avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et
leur volont. Mais notre jeune Jrusalem aura ses jours de paix et de
bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner  leurs
pianos, aux autres de bcher leurs plates-bandes,  chacun de s'amuser
innocemment selon son got et ses facults. Que fais-tu, dis-moi, quand
tu contemples la grande constellation du ciel,  minuit, en divaguant
avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais
t'interrompre, au moment o tu nous dis des paroles sublimes, pour
t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se
creuser et s'user le cerveau  des conjectures? cela donne-t-il du pain
et des souliers aux hommes?--tu me rpondrais: Cela donne des motions
saintes et un mystique enthousiasme  ceux qui travaillent  la sueur de
leur front pour les hommes; cela leur apprend  esprer,  rver  la
Divinit,  prendre courage et  s'lever au-dessus des dgots et des
misres de la condition humaine par la pense d'un avenir, chimrique
peut-tre, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es,
verard? c'est cette fantaisie de rver le soir. Qui t'a donn le
courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est
l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement
rustique des hommes de gnie, qui veux faire la guerre aux lvites de
ton Dieu? Sal, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la
harpe et que tu deviens insens en l'coutant.

A genoux, Sicambre,  genoux! nous t'y mettrons bien. Hlas! je dis
_nous_! je pense  mon procs, et je me persuade que je suis dj jug
et condamn comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes
vritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-l, quand ils
observent leur vangile et qu'ils respectent la saintet de leur
apostolat! Il en est peu de ceux-l, il est vrai, et je n'en suis pas je
l'avoue  ma honte! Lanc dans une destine fatale, n'ayant ni cupidit
ni besoins extravagants, mais en butte  des revers imprvus, charg
d'existences chres et prcieuses dont j'tais l'unique soutien, je n'ai
pas t artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur,
tout le zle et toutes les souffrances attaches  cette profession
sainte; la vraie gloire n'a pas couronn mes peines, parce que rarement
j'ai pu attendre l'inspiration. Press, forc de gagner de l'or, j'ai
press mon imagination de produire, sans m'inquiter du concours de ma
raison; j'ai viol ma muse quand elle ne voulait pas cder; elle s'en
est venge par de froides caresses et de sombres rvlations. Au lieu de
venir  moi souriante et couronne, elle y est venue ple, amre,
indigne. Elle ne m'a dict que des pages tristes et bilieuses, et s'est
plu  glacer de doute et de dsespoir tous les mouvements gnreux de
mon me. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur
d'tre forc  me suicider intellectuellement qui m'a rendu cre et
sceptique.--Je t'ai racont l-bas, dans la soire, l'analyse d'un beau
drame sur le pote Chatterton, reprsent dernirement au
Thtre-Franais. Les gens aiss, les hommes rangs, ont, pour la
plupart, trouv fort mauvais qu'un pote ft quelque cas de sa condition
et qu'il se plaignit avec amertume d'tre forc par la misre  y
droger. Pour moi, j'ai vers des larmes abondantes en assistant  cette
lutte d'un esprit indpendant contre la ncessit fatale, qui me
rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi
chatouilleux et irritable que le gnie. En faisant de mon mieux, je
n'aurais peut-tre jamais rien fait de passable; mais  l'heure o
l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en
lui-mme, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand,
mdiocre ou nul, il s'efforce et il espre. Mais si les heures sont
comptes, si un crancier attend  la porte, si un enfant qui s'est
endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misre et  la
ncessit d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit
son talent, il a un grand sacrifice  faire et une grande humiliation 
subir vis--vis de lui-mme. Il regarde les autres travailler lentement,
avec rflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs
pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer aprs coup mille
pierres prcieuses, en ter le moindre grain de poussire, et les
conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection mme.
Quant  lui, malheureux, il a fait,  grands grands coups de bche et
de truelle, un ouvrage grossier, informe, nergique quelquefois, mais
toujours incomplet, ht et fivreux: l'encre n'a pas sch sur le
papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger
une faute!

.....Ces misres te font sourire et te semblent puriles. Cependant si tu
avoues que l'homme, mme en face des plus grandes choses, n'est m que
par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites,
l'homme souffre en faisant abngation de cet amour-l. Et puis, il y a
quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dvouement de l'artiste
 son art, qui consiste  _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa
gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,
_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expdie sa
besogne pour augmenter ses produits: l'artiste plit dix ans, au fond
d'un grenier, sur une oeuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne
livrera pas, tant qu'elle ne sera pas termine selon sa conscience.
Qu'importe  M. Ingres d'tre riche ou clbre? il n'y a pour lui qu'un
suffrage dans le monde, celui de Raphal, dont l'ombre est toujours
debout derrire lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de
Beethoven avec des yeux baigns de larmes; et Baillot qui consent 
laisser tout l'clat de la popularit  Paganini, plutt que d'ajouter,
de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thmes
sacrs de Sbastien Bach; et Delacroix, le mlancolique et consciencieux
disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance,
quand vous a-t-on vus vous clipser derrire un plus habile ou plus
ambitieux que vous, par amour pour la sainte vrit! Quelques-uns de
vous, je le sais, ont aim l'humanit et la justice en _artistes_. C'est
le plus bel loge qu'on puisse leur donner.

Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect
de tout tre intelligent; mais ce serait dsigner par le silence ceux
qui procdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent  tout
prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de
rivalit; et en vain je te rpondrais que je ne connais particulirement
presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je
ne te nomme pas. J'ai vcu toujours seul au milieu du monde, amoureux,
voyageur ou serf littraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si
pures, et je me suis prostern. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni
d'en tre jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma
profession comme quelque chose de mieux qu'un mtier. Pourtant je
n'tais pas n pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et
j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux  qui j'ai dvou ma vie,
consacr mes veilles, sacrifi ma jeunesse, et peut-tre tout mon
avenir, m'en sauront-ils jamais gr?--Non, sans doute, et peu importe.


                 29 avril.

Tu dis que je suis un imbcile; soit. Tes lettres, il est temps de te
l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent srieux. Quel
miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi lgrement,
comme je fais de tous, et ils ont trouv un moyen de me faire taire
quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me
rptent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent
(comme si je l'avais oubli) cette dernire nuit passe  nous
reconduire alternativement  nos demeures respectives jusqu' neuf fois,
cette station au pied de l'glise o nous avons parl des morts, et ce
silence o nous sommes tombs au haut de l'escalier du palais, sous ce
rverbre si ple, au-dessus de cette place muette et dserte, o tu
venais d'voquer un si fantastique tableau. J'ai regrett dans ce
moment-l, en te regardant, de n'tre pas susceptible d'avoir peur d'un
tre vivant; car tu m'aurais caus une de ces vives motions de terreur
qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rves. Je me
souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier
gothique au clair de la lune. Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jsus
aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant,
si jamais ce pouvait tre un devoir pour moi de te tuer, je
t'arracherais de mes entrailles et je t'tranglerais de mes mains.--Ma
foi! mon cher matre, je voudrais tre quelque chose de mieux qu'un
pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette
vertu-l. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!--Qui sait,
pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-tre.--Ce serait beau, et je te
donnerais ma tte de bon coeur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie
un seul vrai Romain.

Il y a, ma parole d'honneur! des moments o je m'imagine que j'ai trouv
la vertu rfugie et cache en vous comme au temps o les hommes la
forcrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des
rochers inexpugnables.--Mais si vous n'tiez que des fanatiques!--Bah!
c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps
qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de
l'tre, si j'tais seulement un peu fou  votre manire.--Nous autres,
qui rions toujours, nous ressemblons parfois  ces idiots qui rient en
voyant les gens senss se conduire naturellement. L'autre jour, un
paysan de mes amis (j'espre que je parle en style rpublicain) entra
dans mon cabinet, et, me voyant trs-occup  crire, il se mit 
hausser les paules d'un air de piti. Il se pencha sur moi, en
regardant ce que je faisais,  peu prs comme s'il et pay pour voir
les tours du singe  la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table:
c'tait, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit 
l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaa
sur la table en me disant du ton d'un profond mpris: C'est donc  ces
fadaises-l, mon petit monsieur, que vous passez le temps ftes et
dimanches? il y a de drles de gens dans la vie de ce monde!--Et il
hocha la tte en clatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma
philanthropie dmocratique pour ne pas le pousser par les paules  la
porte.

Je me suis calm pourtant en songeant que j'tais, cent fois le jour,
dans le cas de ce paysan vis--vis de toi et des tiens, et je me suis
merveill de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et
stupide raillerie de fainants comme nous, qui ne sont bons  autre
chose qu' critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne
sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:--Envoyez-moi donc
_promener_!--Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux
chrtiens! Dieu me punisse si vous n'tes pas des anges; car rien ne
vous rebute, rien ne vous branle. Vous venez  nous avec tendresse, et
te voil m'appelant ton jeune frre et ton cher enfant, moi qu'il
faudrait renvoyer  ma pipe et  mes romans. O proslytisme! fasse des
distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que
je voie maner de toi des leons de vertu et des actes de charit.

Il faut pourtant que je te conte mes peines,  mon pauvre prophte
mconnu! On essaie de mettre tes enfants en mfiance contra toi.
L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous tes des
glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux
Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.

Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de coeur ne
s'en mlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au
moins, par leur silence devant nous, qu'ils se mfient de nous et de
toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitus  l'orage;
mais moi qui reviens de Babylone, o j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse,
et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune
Sion, je suis tout contrist, et tout abattu de voir le rempart d'airain
que l'indiffrence ou l'antipathie des gentils a plac autour de nous.
Sortirons-nous jamais de l, mon matre? Je vois bien que nous essayons
de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs
d'entre nos frres y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes,
les clameurs, les maldictions et les hues des vainqueurs viennent y
troubler nos prires.--Ce qui me fche le plus, moi, ce sont les hues.
Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir t en captivit chez
eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flches acres leur
ironie dcoche contre nous.--Songe bien que je ne suis pas un serviteur
bien prouv, moi; j'entends dj leurs lardons m'assaillir pour la
singulire figure que je fais en habit de soldat de la rpublique; je
t'en prie, mon cher matre, laisse-moi m'en aller  Stamboul. J'ai
affaire par l. Il faut que je passe par Genve, que j'achte un ne
pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la
Fort-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui
rapporte. J'ai  Corfou un ami islamite qui m'a invit  prendre le
sorbet dans son jardin. Duteil m'a donn commission de lui acheter une
pipe  Alexandrie, et sa femme m'a pri de pousser jusqu' Alep afin de
lui rapporter un chle et un ventail. Tu vois que je ne puis tarder,
que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.--coute: si vous
proclamez la rpublique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a
chez moi, ne vous gnez pas; j'ai des terres, donnez-les  ceux qui n'en
ont pas; j'ai un jardin, faites-y patre vos chevaux; j'ai une maison,
faites-en un hospice pour vos blesss; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du
tabac, fumez-le; j'ai mes oeuvres imprimes, bourrez-en vos fusils. Il
n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait
cruelle: le portrait de ma vieille grand'mre, et six pieds carrs de
gazon plants de cyprs et de rosiers. C'est l qu'elle dort avec mon
pre. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la
rpublique et je demande qu' mon retour on m'accorde une indemnit des
pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre;
moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de
mes jours  crire que vous avez bien fait.

       *       *       *       *       *

Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lgue mon fils  mes amis,
ma fille  leurs femmes et  leurs soeurs; le tombeau et le tableau,
hritage de mes enfants,  toi, chef de notre rpublique aquitaine, pour
en tre le gardien temporaire; mes livres, minraux, herbiers,
papillons, au Malgache; toutes mes pipes,  Rollinat; mes dettes, s'il
s'en trouve,  Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bndiction et
mon dernier calembour,  ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils
s'en consolent et m'oublient.

       *       *       *       *       *

Je te nomme mon excuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.

       *       *       *       *       *

Adieu,  mes enfants! j'ai t jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en
vais seul et loin en plerinage, pour tcher de vieillir vite et de
rparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frres bien-aims; parlez
quelquefois, autour de l'tre, de celui qui vous doit les plus beaux
jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, matre, adieu! sois
bni de m'avoir forc de regarder sans rire la face d'un grand
enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.

O verte Bohme! patrie fantastique des mes sans ambition et sans
entraves, je vais donc te revoir! J'ai err souvent dans tes montagnes
et voltig sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien,
quoique je ne fusse pas encore n parmi les hommes, et mon malheur est
venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.




VII

A FRANZ LISTZ

SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DSERTE.


Ne sachant o vous tes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux
o je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre
obligeant ami M***. Je pense qu'il saura dcouvrir votre retraite avant
moi, qui suis confin dans la mienne pour quelques jours encore.

Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'prouve de ne pouvoir
vous aller rejoindre. Je vois partir votre mre et Puzzi avec sa
famille. Je prsume que vous allez fonder, dans la belle Helvtie ou
dans la verte Bohme, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art
auquel vous vous tes adonns est une noble et douce vocation, et que le
mien est aride et fcheux auprs du vtre! Il me faut travailler dans le
silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de
sympathie et d'union avec ses lves et ses excutants. La musique
s'enseigne, se rvle, se rpand, se communique. L'harmonie des sons
n'exige-t-elle pas celle des volonts et des sentiments? Quelle superbe
rpublique ralisent cent instrumentistes runis par un mme esprit
d'ordre et d'amour pour excuter la symphonie d'un grand matre! Quand
l'me de Beethoven plane sur ce choeur sacr, quelle fervente prire
s'lve vers Dieu!

Oui, la musique, c'est la prire, c'est la foi, c'est l'amiti, c'est
l'association par excellence. L o vous serez seulement trois runis en
mon nom, disait le Christ aux aptres en les quittant, vous pouvez
compter que j'y serai avec vous. Les aptres, condamns  voyager, 
travailler et  souffrir, furent bientt disperss. Mais lorsque, entre
la prison et le martyre, entre les fers de Caphe et les pierres de la
synagogue, ils venaient  se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble
sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg
de quelque ville, dans une _chambre haute_, et ils s'entretenaient en
commun du matre et de l'ami Jsus, du frre et du Dieu au culte duquel
ils avaient vou leur vie; puis, quand chacun  son tour avait parl, le
besoin d'invoquer tous  la fois les mnes du bien-aim leur inspirait
sans doute la pense de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit,
qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur rvla les choses
inconnues, leur avait fait don de cette langue sacre qui n'appartient
qu'aux organisations lues. Oh! soyez-en sr, s'il existe des tres
assez grands devant Dieu pour mriter d'acqurir subitement des facults
nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se dlia, des
chants divins durent dcouler de leurs lvres, et le premier concert
d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.

C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel
je ne puis m'empcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette
retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et
cette puret sans tache de douze mes croyantes et dvoues durant
l'preuve d'une si longue assemble! Si je doutais des miracles qui en
rsultrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas?
Si l'on me dmontrait que ces hommes furent des physiciens et des
chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'te rien 
la ralit d'un homme divin et  l'existence d'une race de saints assez
puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui
est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez
l'homme. S'il m'tait donc prouv que les aptres eurent besoin de
recourir aux prestiges de ce qu'on appelait alors la magie, je
penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance o le
pouvoir cleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous,
rpondrai-je, douze hommes suprieurs aux aptres par la fermet de leur
foi et la saintet de leur vie, douze hommes qui puissent passer
quarante jours enferms sous le mme toit sans ergoter entre eux, sans
vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occups  prier, 
demander  Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tideur
et sans orgueil, sans cder  la fatigue de l'esprit ou aux inspirations
prsomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas,  mes amis! nous
verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facults
inoues, une religion universelle. L'homme, _redivinis_, sortira de
cette assemble, un beau matin de printemps, avec une flamme au front,
avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir
de faire sortir des larmes de charit des entrailles du roc, avec la
rvlation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez
nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionne, de la
musique, veux-je dire, porte  son plus haut degr d'loquence et de
persuasion.

Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les
disciples de Jsus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs ttes, et ils
durent entendre et retenir confusment les chants des brlants sraphins
et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronns, qui apparurent de
nouveau plus tard  Jean l'apocalyptique, et dont il put our les divins
accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grves dsertes
de son le.

O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystres sacrs;
vous, mon cher Franz,  qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin
que vous entendiez de loin les clestes concerts, et que vous nous les
transmettiez,  nous infirmes et abandonns! que vous tes heureux de
pouvoir prier durant le jour avec des coeurs qui vous comprennent!
Votre labeur ne vous condamne pas comme moi  la solitude; votre
ferveur se rallume au foyer de sympathies o chacun des vtres apporta
son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les
louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle cleste fait vibrer.

Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des
routes dsertes, et je cherche mon gte en des murailles silencieuses.
J'tais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du
caprice ou de la destine me fit dvier de ma route, et je m'arrtai
pour laisser passer les heures brlantes du jour dans une des villes de
notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le
bateau  vapeur leva l'ancre, et, quand je m'veillai, je vis sa noire
banderole de fume fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve
dessinait  l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au
lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour
m'enqurir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je
ne m'attendais gure  trouver l (l'ayant perdu de vue depuis les
annes de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il
m'apprit, en djeunant avec moi, qu'il tait tabli et mari dans la
ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, 
laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval
de louage, les siens tant malades ou occups, et il prtendait
m'emmener au boguet pour me prsenter  sa nouvelle famille. La
proposition fut peu de mon got. Il faisait une chaleur poudreuse pire
que celle de la veille. Je me sentais encore de la fivre; le boguet
avait de vritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles
connaissances en voyage, et me sens mal dispos  tre excessivement
poli quand je suis excessivement fatigu. Je refusai net, et lui dis que
je voulais rester  l'auberge jusqu' ce que je fusse dlivr de mon
malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une
impitoyable hospitalit. Il consentit  me laisser l; mais, au moment
de monter dans son boguet, il lui vint  l'esprit de me dire: J'ai une
maison dans la ville, petite, trs-modeste et mal tenue, il est vrai;
mais peut-tre y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgr
l'abandon o mon sjour  la campagne l'a laisse tout ce printemps, tu
pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu
prsentable! Cependant tu es pote et ami de la solitude, si tu n'as pas
chang. Peut-tre cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu
pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'htesse de cette
auberge, qui me connat.--En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et
s'loigna.

Je trouvai cette invitation des plus agrables. Je me sentais dcidment
trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis
conduire  la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y
parvenir; il fallut monter et descendre des rues troites, roides,
brlantes et mal paves. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg,
plus les rues devenaient dsertes et dlabres. Enfin nous arrivmes,
par une suite d'escaliers rompus,  une sorte de terrasse crevasse qui
portait un pt de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou
leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnes de plantes
paritaires. J'eus  peine entr'ouvert la porte de celle qui m'tait
destine, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le
plaisir religieux d'y pntrer seul, je pris la valise des mains de mon
guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai prcipitamment, lui
poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit
pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.

Il faut croire que la nature n'a pas t faite exclusivement pour
l'homme, ou bien qu'avant la domination tendue par lui sur la terre, il
y eut en effet un rgne de divinits champtres; que cette race
surhumaine ne s'est point entirement retire aux cieux, et que ses
phalanges disperses viennent encore se rfugier aux lieux que l'homme
abandonne. Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont
chacun de nous se sent pntr en imprimant ses pas sur un sol que n'ont
point encore foul d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en mme
temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous
les ruines, les plages inconnues, les neiges immacules? Pourquoi l'cho
de nos pas nous fait-il tressaillir sous les votes des clotres
abandonns? Pourquoi les forts vierges, pourquoi les temples dserts,
pourquoi l'aspect de l'isolement meut-il dlicieusement les mes
tendres, ou pniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous
convaincre d'tre absolument le seul tre anim existant sur un coin du
globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrays, suivant
notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se rjouir quand il
n'a pour socit que lui-mme? a-t-il lieu de craindre l'absence de
secours lorsqu'il est assur d'une gale absence d'attaques? Qu'y a-t-il
donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans
matres, de ces lambris sans htes? N'y sentons-nous pas partout
l'existence et la prsence d'tres inconnus qui ont tabli l leur
empire, et qui ont la bont de nous y accueillir ou le droit de nous en
chasser?

Je faisais ces rflexions, appuy contre la porte que je venais de
fermer derrire moi, et je n'osais me dcider  traverser la cour; car
il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu' mes genoux, et
sur lesquelles les rayons du soleil commenaient  boire la rose du
matin. Quelle nymphe avait renvers l sa corbeille et sem ces lgers
gramens, ces dlicats saxifrages qui s'levaient dans leur beaut
virginale  l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui
disais-je, ou donne-moi ta dmarche lgre, afin que je franchisse cet
espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimes. Quiconque
m'et vu haletant et poudreux, appuy d'un air morne contre la porte, ma
valise  la main, m'et pris pour un homme perdu de dsespoir ou abm
de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa dcouverte,
nul plerin ne salua plus pieusement la terre sainte.

La sylphide n'avait pas ddaign de cultiver les plantes que le matre
de la maison dserte lui avait concdes. Trois tilleuls qui sparaient
la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des
murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une
richesse et un dveloppement splendides. Quand j'eus atteint la partie
pave de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles
disjointes sans craser la verdure qui se faisait jour  travers les
fentes; j'arrivai ainsi  la porte, et l ce fut un autre embarras. Les
longs rameaux de la vigne s'taient entrelacs au devant de l'entre;
partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fentres. Il
fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme
des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vnrable. Mais, ds
que je l'eus franchi, ces pampres retombrent avec souplesse et
s'embrassrent troitement, comme pour m'interdire de repasser
l'enceinte sacre. Je ne vous ai pas encore dsobi,  flexibles et
complaisants barreaux de ma chre prison! Chaque nuit, je m'assieds sur
la dernire marche de l'escalier, et je contemple la lune  travers vos
guirlandes argentes. Chaque toile du ciel s'encadre  son tour en
passant devant le rseau diaphane que vous tendez entre elle et moi, et
quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre o je
me suis assis.

Oui, Franz, je suis encore dans cette maison dserte, seul, absolument
seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dner cnobitique,
et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs.
C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon
me n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte
jeunesse. Si de vastes rves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le
ciel ne remplissent plus mes heures de mditation, du moins j'ai encore
de douces penses et de religieuses esprances; et puis, je ne suis plus
dvor, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche
vers le dclin de la vie, je savoure avec plus de pit et d'quit ce
qu'elle a de gnreux et de providentiel. Au versant de la colline, je
m'arrte et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et
d'admiration sur les beauts du lieu que je vais quitter, et que je n'ai
pas assez apprci quand j'en pouvais jouir avec plnitude au sommet de
la montagne.

Vous qui n'y tes pas encore arriv, enfant, ne marchez pas trop vite.
Ne franchissez pas lgrement ces cimes sublimes d'o l'on descend pour
n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien.
Jouissez-en, ne le ddaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains
le trsor de vos belles annes; artiste, vous servez une muse plus
fconde et plus charmante que la mienne. Vous tes son bien-aim, tandis
que la mienne commence  me trouver vieux, et qu'elle me condamne
d'ailleurs  des songes mlancoliques et salutaires qui tueraient votre
prcieuse posie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs
de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne,
emblmes de libert sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains,
croissent  l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon
destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donn un plus
riant; vous le mritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le
cder.

Je suis donc rest  ***, d'abord par force, maintenant par amour de la
lecture et de la solitude; plus tard, peut-tre, y resterai-je par
indolence et par oubli de moi-mme et des heures qui s'envolent. Mais je
veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette
retraite, et qui n'a pas peu contribu  me la faire aimer.

Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le mme respect que
moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire
ddaigner le ntre), vous, dis-je, qui comprenez vite et qui dvorez
les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture
attentive et lente pour une me paresseuse comme la mienne. Je ne suis
pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et
politique bien srieuse. La philosophie me parat surtout la plus
innocente de toutes les spculations potiques, et je pense que les mes
d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules
capables d'y puiser des rsolutions et des encouragements rels. Toute
intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumire dans les
leons de l'exprience et de la ralit, et qui se laisse gouverner par
des fictions, est organise exceptionnellement. Si c'est en plus, elle
s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins,
elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-tre elle
s'affectera misrablement de ce qu'elle croira tre sa condamnation.
Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura jou un rle trs-accessoire
dans ces diverses destines. Leurs rsultats se fussent produits plus ou
moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant  moi, vous
savez que j'ai un profond respect pour les illettrs. Je me prosterne
devant les grands crivains et devant les grands potes; et pourtant il
est des jours o,  l'aspect de certaines mes naves et saintement
ignorantes, je brlerais volontiers la bibliothque d'Alexandrie.

Cela pos, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de
mon inaptitude  toute espce d'action sociale, je suis de ceux pour qui
la connaissance d'un livre peut devenir un vritable vnement moral. Le
peu de bons ouvrages dont je me suis pntr depuis que j'existe a
dvelopp le peu de bonnes qualits que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient
produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le
bonheur d'tre bien dirig ds mon enfance. Il ne me reste donc  cet
gard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours
t pour moi un ami, un conseil, un consolateur loquent et calme, dont
je ne voulais pas puiser vite les ressources, et que je gardais pour
les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle
avec amour les premiers ouvrages qu'il a dvors ou savours! La
couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons
d'une armoire oublie, ne vous a-t-elle jamais retrac les gracieux
tableaux de vos jeunes annes? N'avez-vous pas cru voir surgir devant
vous la grande prairie baigne des rouges clarts du soir, lorsque vous
le ltes pour la premire fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
abritrent, et le foss dont le revers vous servit de lit de repos et de
table de travail, tandis que la grive chantait la retraite  ses
compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'loignement? Oh!
que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crpuscule
faisait cruellement flotter les caractres sur la feuille plissante!
C'en est fait, les agneaux blent, les brebis sont arrives  l'table,
le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des
arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout  l'heure les
caractres sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux,
l'cluse est troite et glissante, la cte est rude; vous tes couvert
de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le
souper sera commenc. C'est en vain que le vieux domestique qui vous
aime aura retard le coup de cloche autant que possible; vous aurez
l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mre, inexorable sur
l'tiquette, mme au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et
triste, un reproche bien lger, bien tendre, qui vous sera plus sensible
qu'un chtiment svre. Mais quand elle vous demandera, le soir, la
confession de votre journe, et que vous aurez avou, en rougissant, que
vous vous tes oubli  lire dans un pr, et que vous aurez t somm de
montrer le livre, aprs quelque hsitation et une grande crainte de le
voir confisqu sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre
poche, quoi? _Estelle et Nmorin_ ou _Robinson Cruso_! Oh! alors la
grand'mre sourit. Rassurez-vous, votre trsor vous sera rendu; mais il
ne faudra pas dsormais oublier l'heure du souper. Heureux temps!  ma
Valle Noire!  Corinne!  Bernardin de Saint-Pierre!  l'Iliade! 
Millevoye!  Atala!  les saules de la rivire!  ma jeunesse coule! 
mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui rpondait
au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de
gourmandise!

Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en
effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon
enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosit. A
peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection
de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agrables? nous
cherchions avec avidit, au milieu de ces phrases et de ces explications
que nous ne pouvions comprendre, la dsignation principale du type; nous
trouvions _ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique,
mthodique_... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions
aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au
cocher, la femme tracassire et criarde  la cuisinire, le pdant 
notre prcepteur, l'homme de gnie  l'effigie de l'empereur sur les
pices de monnaie, et nous tions bien convaincus de l'infaillibilit de
Lavater. Seulement cette science nous semblait mystrieuse et presque
magique. Depuis, le livre fut gar. En 1829, je rencontrai un homme
trs-distingu qui croyait fermement  Lavater, et qui me rendit tmoin
de plusieurs applications si miraculeuses de la science
physiognomonique, que j'eus un vif dsir de l'tudier. Je tchai de me
procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle proccupation
vint  la traverse, je n'y songeai plus.

Enfin ici, le jour de mon arrive, j'ouvre une armoire pleine de livres,
et le premier qui me tombe sous la main, c'est les oeuvres de
Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint vangile  Zurich, publies
en 1781, en trois in-folio, traduction franaise, avec planches graves,
eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une
lecture plus agrable, plus instructive, plus salutaire. Posie,
sagesse, observation profonde, bont, sentiment religieux, charit
vanglique, morale pure, sensibilit exquise, grandeur et simplicit de
style, voil ce que j'ai trouv dans Lavater, lorsque je n'y cherchais
que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-tre
errones, tout au moins hasardes et conjecturales.

Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous tes avide des
travaux de la pense, je veux vous parler de Lavater. L o je suis
d'ailleurs, et avec la vie que je mne, il me serait difficile de vous
donner quelque chose de plus neuf en littrature. Je dsire de tout mon
coeur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux
hte, avec le vnrable ami que je viens de trouver dans la maison
dserte.

Je voudrais aussi qu' l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du
notre sicle, vous eussiez jusqu'ici mpris la science de Lavater comme
un tissu de rveries fondes sur un faux principe, afin d'avoir le
plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considrons aujourd'hui la
physiognomonie comme une science juge, condamne, enterre, et sur les
ruines de laquelle s'lve une autre science, non encore juge, mais
plus digne d'examen et d'attention, la phrnologie. Je hais le mpris et
l'ingratitude avec lesquels notre gnration renverse les idoles de ses
pres et caresse les disciples aprs avoir crucifi les docteurs et les
matres. Prfrer Schiller  Shakspeare, Corneille aux tragiques
espagnols, Molire aux comiques grecs et latins, La Fontaine  Phdre ou
 sope, cela me parat, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En
admettant que le copiste, qui,  force de soin, de temps et d'attention,
surpasse son modle, ait plus de mrite que son matre, nous
tablissons une doctrine abominable d'injustice et de fausset. Quelque
parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction
importante ou ncessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque
embellie que soit l'oeuvre engendre de l'oeuvre mre, celle-ci n'en
est pas moins suprieure, gnratrice, vnrable, sacre. Certes, le
vieil Homre ne saurait jamais tre gal par ceux mmes qui feraient
beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une ide de la
posie pique s'il n'et lu Homre?

Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour  pousser si loin
l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facults et les penchants
de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs
successeurs auront-ils t les matres de cette science? pas plus que
Vespuce ne fut le conqurant de l'Amrique; et pourtant une moiti de
l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve  peine
celui du grand Christophe.

Le systme du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On
l'examine, on le critique, et Lavater est oubli, il tombe en poussire
dans les bibliothques; les ditions sont puises et non renouveles.
Je ne sais si vous trouveriez aisment  vous procurer un exemplaire
d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.

Mais Gall tait un mdecin, et Lavater un ecclsiastique. Notre sicle,
positif et matrialiste, a d prfrer l'explication mcanique  la
dcouverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie
entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater,
la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie
est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mrite une tude  part. Il
appartient  l'anatomie d'y chercher la source des altrations de
l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des varits de la
conformation du cerveau, la rvlation des facults de l'homme. Cet
observateur savant et persvrant viendra, ajoute le citoyen de Zurich;
il ramnera le monde  la vrit, ou du moins au dsir de la connatre.
De dcouverte en dcouverte, d'observation en observation, les
prventions seront dtruites, et l'homme reconnatra que la
physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi
leve que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient
les socits civilises.

Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le
bon Lavater se dfend modestement d'en tre le premier explorateur. Il
cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il
cite les proverbes suivants, tirs du livre _de la Sagesse_:

Les yeux hautains et le coeur enfl.

La sagesse parat sur le visage du sage, mais les regards du fou
parcourent les bouts de la terre.

Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupires
leves.

Lavater cite galement plusieurs passages de Herder qui viennent 
l'appui de son systme; en voici un remarquable, que vous avez eu sans
doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux,
parce que je le trouve empreint du gnie de la mtaphore allemande,
mtaphore  la fois grandiose et recherche:

Quelle main pourra saisir cette substance loge dans la tte et sous le
crne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre
cet abme de facults et de forces internes qui fermentent ou se
reposent? La Divinit elle-mme a pris soin de couvrir ce sommet sacr,
sjour et atelier des oprations les plus secrtes; la Divinit, dis-je,
l'a couvert d'une fort, emblme des bois sacrs o jadis on clbrait
les mystres. On est saisi d'une terreur religieuse  l'ide de ce mont
ombrag qui renferme des clairs dont un seul chapp du chaos, peut
clairer, embellir, ou dvaster et dtruire un monde.

Quelle expression n'a pas mme la force de cet Olympe, sa croissance
naturelle, la manire dont la chevelure s'arrange, descend, se partage
ou s'entremle!

Le cou, sur lequel la tte est appuye, montre, non ce qui est dans
l'intrieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantt son attitude
noble et dgage annonce la dignit de la condition; tantt, en se
courbant, il annonce la rsignation du martyr, et tantt c'est une
colonne, emblme de la force d'Alcide.

Le front est le sige de la srnit, de la joie, du noir chagrin, de
l'angoisse, de la stupidit, de l'ignorance et de la mchancet. C'est
une table d'airain o tous les sentiments se gravent en caractres de
feu... A l'endroit o le front s'abaisse, l'entendement parat se
confondre avec la volont. C'est ici o l'me se concentre et rassemble
des forces pour se prparer  la rsistance.

Au-dessous du front commence sa belle frontire, le sourcil,
arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il
exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le
signe annonciateur des affections.

En gnral la rgion o se rassemblent les rapports mutuels entre les
sourcils, les yeux et le nez, est le sige de l'expression de l'me dans
notre visage, c'est--dire l'expression de la volont et de la vie
active.

Le sens noble, profond et occulte de l'oue a t plac par la nature
aux cts de la tte, o il est cach  demi. L'homme devait our pour
lui-mme; aussi l'oreille est-elle dnue d'ornements. La dlicatesse,
le fini, la profondeur, voil sa parure.

Une bouche dlicate et pure est peut-tre une des plus belles
recommandations. La beaut du portail annonce la dignit de celui qui
doit y passer. Ici c'est la voix, interprte du coeur et de l'me,
expression de la vrit, de l'amiti et des plus tendres
sentiments[E].

Lavater, aprs, avoir laiss aux anciens la gloire d'avoir cr la
physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment
potique, s'attache  prouver que les tudes assidues et consciencieuses
de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas  cette science ardue.
Il engage ses successeurs  rectifier ses erreurs,  redresser ses
jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus
doux que lui; c'est en tout un homme vanglique. Accabl des
railleries, des controverses, de l'ergotage et du pdantisme de ses
contemporains, il leur rpond avec un calme inaltrable.--Le professeur
Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'cret que les autres.
Lavater prend le pamphlet, s'en meut peut-tre un peu en secret (car
lui-mme nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramen au
sentiment de la philosophie chrtienne par la conviction et la pratique
de toute sa vie, il crit sa rponse dans un esprit de sagesse et de
charit. Il examine l'attaque avec cette prcision et cet amour de
l'ordre qui le caractrisent, en disant: Je me figure que, placs l'un
 ct de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet crit, et nous
communiquer rciproquement, avec la franchise qui convient  des hommes
et la modration qui convient  des sages, la manire dont chacun de
nous envisage la nature et la vrit.

Plus loin, frapp d'une belle dclamation du professeur Lichtemberg, il
s'crie avec navet: --Ce langage est celui de mon coeur. C'est sous
les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu crire mes Essais.

Vertueux prtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence
enfante de plus prcieux et caresse de plus cher, dans la moralit de sa
science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et
tolrantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie
porter un regard scrutateur dans les mystres de la conscience.
Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de
vous approprier ce qui n'appartient qu' Dieu, la connaissance des
secrets du coeur humain; et quand vous aurez appris  vos semblables 
se sonder et  se surprendre l'un l'autre, il en rsultera une haine
implacable pour les pervers, vous aurez tu la misricorde; un mpris
superbe pour les simples, vous aurez tu la charit. Lavater s'incline.
L'objection est srieuse, dit-il, et part d'une belle me; mais toute
science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour
quiconque la dirige vers le bien. Est-ce  dire qu'il ne faut pas de
science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment
rparerez-vous ou comment prviendrez-vous les injustices qu'une erreur
peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible,
vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnte homme
sous des traits ignobles et le sclrat sous ceux de la franchise et de
la loyaut.--Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de
pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque
confierait les secrets de la mdecine  des coliers s'exposerait 
d'affreux dangers. L'homme clair fait plus de bien que l'ignorant ne
fait de mal; car l'ignorant n'est pas destin  jouir d'un long crdit
parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accrot de jour en
jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes prouvs et
dignes d'en tre investis. Quant  ces sclrats  faces d'ange et  ces
honntes gens  tournure ignoble qu'on lui objecte, il dclare que ces
apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. Souvent, dit-il, les
indices d'une passion gnreuse touchent de si prs  ceux de la mme
passion dgnre en excs et en vice, que l'oeil inexpriment peut
s'y mprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe
lgre, d'une dimension inapprciable au premier abord. Il s'en faut de
si peu! dit-on; mais ce _peu_ est _tout_.

Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous
l'extrieur le plus rebutant. Un oeil vulgaire n'aperoit que ruine et
dsolation; il ne voit pas que l'ducation et les circonstances ont mis
obstacle  chaque effort qui tendait  sa perfection. Le physionomiste
observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui
crient:--Voyez quel homme!--Mais, au milieu du tumulte, il distingue une
autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:--Vois quel homme!--Il
trouve des sujets d'adoration l o d'autres blasphment, parce qu'ils
ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette mme figure, dont ils
dtournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la
bont du Crateur.--Il voit le sclrat sur le visage du mendiant qui se
prsente  sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec
cordialit. Il jette un regard profond dans son me, et qu'y
voit-il?--Hlas! vices, dsordre, dgradation totale.--Mais est-ce l
tout ce qu'il y dcouvre? quoi! rien de bon?--Suppos que cela soit,
encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier:
Pourquoi m'as-tu fait ainsi!--Il voit, il adore en silence, et,
dtournant son visage, il drobe une larme dont le langage est
nergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a
faits.--Sagesse sans bont est folie. Je ne voudrais point avoir ton
oeil,  Jsus, si, en mme temps, tu ne me donnais ton coeur. Que la
justice rgle mes jugements et la bont de mes actions!

Une juste ide de la libert de l'homme et des bornes qui la
restreignent est bien propre  nous rendre humbles et courageux,
modestes et actifs. _Jusqu'ici et point au del, mais jusqu'ici!_ c'est
la voix de Dieu et de la vrit qui vous adresse ce langage; elle dit 
tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et
deviens ce que tu peux.

Ailleurs,  propos des monstres dans l'ordre physique, le mme sentiment
de tendresse humanitaire et de misricorde religieuse reparat comme
partout avec loquence.

Tout ce qui tient  l'humanit est pour nous une affaire de famille. Tu
es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du
mme arbre, un membre du mme corps.--O homme! rjouis-toi de
l'existence de tout ce qui se rjouit d'exister, et apprends  supporter
tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle
d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.

Cette tolrance et cette douceur de jugement  l'aspect de la difformit
est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater
l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne
devant la puret grecque; mais il proscrit avec discernement les
imitations modernes de cette beaut qui n'existe plus. Nous pensons bien
tous que, sur cette terre dore o tout tait dieu, l'homme l'tait
lui-mme, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme
quelque chose de surhumain qui n'a fait que dgnrer et s'effacer
depuis. Il y a des races d'hommes qui prissent; cependant Lavater et
t moins absolu dans cette opinion, s'il et vu beaucoup de figures
orientales. Je me souviens d'avoir rencontr, sur les quais de Venise,
des Armniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous
retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contres europennes, des
visages assez grandioses pour servir de modles  la statuaire antique,
et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de
lignes parfaitement droites et pures. Nanmoins j'approuve le
physionomiste de critiquer ces _charges_ de l'antiquit que les peintres
mdiocres de son temps prenaient pour l'idal. Il distingue les
chefs-d'oeuvre de la Grce de ces ttes de mdailles qui se frappaient
grossirement, et sur lesquelles la presque absence de front, la
perpendicularit roide et courte du nez, la prominence grotesque du
menton et l'cartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse
de la beaut. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen
et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez prsid  la connaissance
que les plus grands peintres eux-mmes ont prise de l'antique. Chez
Raphal, qu'il place  la tte des artistes, il trouve un peu
d'exagration dans la perfection. Partout, dit-il, nous retrouvons dans
ses oeuvres le _grand_ qui fait son principal caractre; mais partout
aussi nous apercevons le _dfaut_. J'appelle _grand_ ce qui produit un
effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle _dfaut_ ce
qui est contraire  la nature et  la vrit. Aprs un long et
scientifique examen des incorrections et des sublimits des principales
figures de Raphal, aprs avoir dmontr que telle tte d'ange ou de
Vierge perd de sa divinit pour avoir voulu dpasser la nature, Lavater
termine son analyse par ce noble loge:

Raphal est et sera toujours un homme apostolique, c'est--dire qu'il
est,  l'gard des peintres, ce que les aptres du Christ taient 
l'gard du reste des hommes; et autant il est suprieur par ses ouvrages
 tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue
des formes ordinaires.--O est le mortel qui lui ressemble? Quand je
veux me remplir d'admiration pour la perfection des oeuvres de Dieu,
je n'ai qu' me rappeler la forme de Raphal!

Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie
beaut physique est insparable de la beaut de l'me, s'exprime en
plusieurs endroits de son livre avec une vritable navet d'artiste.
Voici ce qu'il dit  propos d'une bouche: Cette bouche a de la douceur,
de la dlicatesse, de la circonspection, de la bont et de la modestie.
Une telle bouche est faite pour aimer et pour tre aime.--Ailleurs, 
propos de l'expression de la chevelure, il s'crie: Ne serait-ce que
par amour de ta chevelure,  Algernon Sidney, je te salue!

Je n'entrerai pas avec vous dans le dtail du systme de Lavater. Je
suis convaincu pour ma part que ce systme est bon, et que Lavater dut
tre un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre,
si excellent qu'il soit, ne peut jamais tre une parfaite initiation aux
mystres de la science. Il serait  souhaiter que Lavater et form des
disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint 
la possder, pt tre enseigne et transmise par des cours et par des
leons, comme l'a t la phrnologie. Mais probablement le trsor
d'exprience que cet homme extraordinaire avait amass est descendu dans
la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire phmre et
trs-conteste.

Il serait donc imprudent et prsomptueux de se croire physionomiste pour
avoir lu le livre de Lavater, mme avec toute l'attention possible. Il
n'est pas de bonne dmonstration sans l'application et l'exemple. Ici
l'exemple est une planche grave plus ou moins exactement. Ces gravures
sont gnralement fort mdiocres, et, fussent-elles meilleures, elles
seraient loin encore de rvler  l'oeil le plus clairvoyant toutes
les varits, toutes les finesses, toutes les complications du travail
de la nature. Il faudrait pratiquer l'tude sur des sujets humains,
comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction
des matres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraner
l'adepte dans une suite ternelle d'erreurs graves dans l'application.
Je n'oserais certainement pas tablir dsormais de jugement sur une
physionomie tant soit peu complique; j'y mettrais infiniment plus de
scrupule qu'il ne m'est arriv jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant 
mon instinct ou  de certaines notions grossires que nous avons tous de
la physiognomonie sans l'avoir tudie, notions bien hardies et bien
fausses pour la plupart, je vous assure.

Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs
d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides.
Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le
contour du menton, indiquent les _facults_. Les parties molles, la
peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs
altrations ou leur puret, par la couleur, par l'attitude, par les
plis, par la tension, par l'excroissance ou la rduction, rvlent les
_habitudes_ de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a t
_acquis_. La conformation osseuse n'indique que ce qui a t _donn_ par
la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le
haut d'un visage dont le bas dcle la sensualit passe  l'tat
d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste.
Il pense, comme vous et moi, que l'homme est _libre_, qu'il reoit des
mains de la Providence sa part toujours quitable dans le grand hritage
du bien et du mal que lui lgua le premier homme, et qu'il lui est donn
de la force en raison de ses apptits, tant qu'il ne foule pas aux pieds
la pense de l'entretenir par ses efforts sur lui-mme. Les
matrialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de
l'ducation et de l'exprience sur l'organisation; et en adjugeant au
hasard l'explication de toutes les destines humaines, on reconnat tout
aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la
pense et du caractre impriment  la partie matrielle de notre tre.
Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les
membres, la dmarche, le geste, tout rvle dans l'homme le caractre
qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur
consiste  distinguer la ralit de l'affectation, quelque savante et
soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie
sur ses reins, les jambes cartes et les mains derrire le dos:

Jamais l'homme modeste et sens ne prendra une pareille attitude; ce
maintien suppose ncessairement de l'affectation et de l'ostentation, un
homme qui veut s'accrditer  force de prtentions, une tte vente,
etc.

Certes, Lavater n'et pas appliqu cette observation  Napolon, et
d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire mprisant qui
s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos thtres un
histrion prsenter la charge insolente de l'homme de gnie. Talma a pu
seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe tait un homme de gnie,
lui aussi.

En gnral, si, aprs avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos
souvenirs  des hommes d'exception, vous serez frapp de la vrit de se
dcisions. Ces caractres tant tranchs et hardiment dessins par la
nature, vous y verrez des exemples clatants, apprciables au premier
coup d'oeil. Il n'en sera pas de mme pour les sujets mdiocres. Leurs
petites vertus et leurs petits vices seront mollement accuss sur des
visages insignifiants. Leur mdiocrit rsulte d'un ensemble de facults
vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme.
Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit prcisment les
autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la
principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles
physionomies,  moins d'une habilet et d'une patience excessives?
Cependant le bon Lavater, qui ne ddaigne rien, et qui prend plaisir 
relever et  encourager tout bon instinct, quelque peu dvelopp qu'il
soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la
finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mmoire; s'il n'y trouve pas
ces qualits, il y trouve  estimer la candeur, la douceur, la probit.
Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami?
s'crie le physionomiste frapp de l'honntet qu'exprime ce visage.--Je
voudrais bien avoir neuf sous, rpond le bonhomme.--Les voici, reprend
le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous
donnerais tout ce que vous me demanderiez.--Je vous assure, monsieur,
dit le pauvre, que j'ai l tout ce qu'il me faut.

On amne devant Lavater un garon et une jeune fille: l'une qui demande
du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui
accuse la jeune fille d'tre une dbauche et une trompeuse. Celui-ci
meut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les
apparences d'une vertueuse indignation; l'autre est trouble, elle ne
sait que pleurer et demander  Dieu de faire connatre la vrit.
Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en
faveur de la jeune fille. Bientt, aprs avoir satisfait  la loi, le
jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une
manire touchante et qui rappelle les drames  sentiment de Kotzebu.

La grande diffrence entre les observations de Gall et celles de
Lavater, en ce qui concerne la phrnologie, c'est que l'un fait rsider
les facults les plus importantes dans la partie antrieure de la tte,
et se borne  penser que l'autre face du crne _ne doit pas tre
indiffrente_  quiconque en voudra faire l'objet d'une tude spciale;
tandis que l'autre, ddaignant l'tude de la face humaine, dessine au
crayon, sur tout le crne, le sige des facults et des instincts. Je
crains que Gall n'ait cherch l'originalit d'un systme aux dpens
d'une des faces de la vrit. En ne voulant pas tre le disciple et le
continuateur de Lavater, en voulant _crer_  tout prix une science, il
est tomb dans de graves prventions. Diviser ainsi l'me par
compartiments symtriques comme les cases d'un chiquier me semble une
dcision trop rigoureuse pour n'tre pas empreinte d'un peu de
charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en mme
temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'oeil de Lavater, qui
embrasse tout l'tre et l'interroge dans ses moindres mouvements.

Je ne connais pas assez le systme de Gall pour discuter davantage sur
ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une
dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager  lire
Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une oeuvre
difiante, loquente, pleine d'intrt, d'onction et de charme. Vous y
trouverez, dans les parties les plus systmatiques, le mme lan de
bont, le mme besoin de tendresse et de sympathie; en mme temps une
connaissance si approfondie des mystres et des contradictions de
l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une oeuvre de
gnie. Voici un fragment o vous trouverez  la fois l'esprit de
systme, la chaleur de l'loquence, la haute science du coeur humain
et l'enthousiasme de la bont. Il s'agit de l'influence rciproque des
physionomies les unes sur les autres:

La conformit du systme osseux suppose aussi celle des nerfs et des
muscles. Il est vrai cependant que la diffrence de l'ducation peut
affecter ceux-ci de manire qu'un oeil expriment ne sera plus en
tat de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes
fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement;
cartez ensuite les entraves qui les gnaient, et bientt la nature
triomphera. Elles se reconnatront comme _chair de leurs chair_ et comme
_os de leurs os_. Bien plus: les visages mme qui diffrent par la forme
fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et
s'ils sont d'un caractre tendre, sensible, susceptible, cette
conformit tablira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie
qui n'en sera que plus frappant . . . .

       *       *       *       *       *

L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas o, sans
aucune intervention trangre, le hasard runissait un gnie purement
communicatif et un gnie purement fait pour recevoir, lesquels
s'attachaient l'un  l'autre par inclination ou par besoin. Le premier
avait-il puis tout son fonds, le second reu tout ce qui lui tait
ncessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle
avait atteint pour ainsi dire _son degr de satit_.

Encore un mot  toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois
circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglment te jeter entre
les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment prouv, une fausse
apparence de sympathie pourra te sduire; garde-toi de t'y livrer. Sans
doute il existe quelqu'un dont l'me est  l'unisson de la tienne.
Prends patience, il se prsentera tt ou tard, et lorsque tu l'auras
trouv, il te soutiendra, il t'lvera, il te donnera ce qui te manque,
et il t'tera ce qui t'est  charge; le feu de ses regards animera les
tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence
rflchie calmera ta vivacit imptueuse; la tendresse qu'il te porte
s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le
connaissent le reconnatront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en
resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amiti te fera
dcouvrir en lui des qualits qu'un oeil indiffrent apercevrait 
peine. C'est cette facult de voir et de sentir ce qu'il y a de divin
dans ton ami qui assimilera ta physionomie  la sienne.

Voici un portrait du dbauch qui me semble digne d'un haut talent de
prdication:

La paresse, l'oisivet, l'intemprance, ont dfigur ce visage. Ce
c'est pas ainsi du moins que la nature avait form ces traits. Ce
regard, ces lvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est
impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne
peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le
satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce
dsir toujours contrari et toujours renaissant, qui est en mme temps
la suite et l'indice de la nonchalance et de la dbauche.

Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa vritable forme;
c'en est assez pour le fuir  jamais.

Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de
l'amiti? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice?
Lavater cite  ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la
traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la navet qui
doivent caractriser ces sortes d'ouvrages.

    O toi dont l'aspect pouvante,
    Que ta jeunesse tait brillante
    Hlas! o sont tes agrments?
    De la destruction l'image
    Sillonne dj ton visage
    Et prche tes garements.

Les rflexions de Lavater sur une planche grave qui reprsente la
figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes diffrentes, ne sont pas
moins remarquables par leur sagesse et leur vrit.

Nous voyons ici un personnage plus grand, plus nergique que nous. Nous
sentons notre faiblesse en sa prsence, mais sans qu'il nous agrandisse;
au lieu que chaque tre qui est  la fois grand et bon ne rveille pas
seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme
secret, nous lve au-dessus de nous-mmes et nous communique quelque
chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin
d'tre accabls du poids de sa supriorit, notre coeur agrandi se
dilate et s'ouvre  la joie. Il s'en faut bien que ces visages de
Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu
d'attendre ou d'apprhender qu'un trait satirique, une saillie mordante.
Ils humilient l'amour-propre et terrassent la mdiocrit.

Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherch avidement dans la
galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-mme, et,
dans l'application de cette mme physionomie, la clef de sa propre
organisation et de sa propre destine. Malgr soi, l'esprit s'y attache
avec une inquitude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus
maigre, plus mle et plus ge que celle de votre meilleur ami, mais
empreinte d'une ressemblance linaire trs-frappante, est accompagne de
cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale.
Quant  moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami tant
l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialit, soit dans
la bonne, soit dans la mauvaise fortune.--Le portrait est celui d'un
peintre mdiocre, Henri Fuessli.

Il nous faut caractriser cette physionomie, et nous en dirons bien des
choses. La courbe que dcrit le profil dans son ensemble est dj des
plus remarquables; elle indique un caractre nergique, qui ne connat
point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient
plus au pote qu'au penseur; j'y dcouvre plus de force que de douceur,
le feu de l'imagination plutt que le sang-froid de la raison. Le nez
semble tre le sige d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit
d'application et de prcision; et cependant il en cote  cet artiste de
mettre la dernire main  son oeuvre. Sa grande vivacit l'emporte sur
la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on
reconnat encore dans les dtails de ses ouvrages. Quelquefois mme on y
trouve des endroits d'un fini recherch, qui contrastent singulirement
avec la ngligence de l'ensemble.

On pourra se douter aisment qu'il est sujet  des mouvements
imptueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec
excs? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre ct son amour
ait toujours besoin d'tre rveill par la prsence de l'objet aim;
absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il
chrit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera prs de lui.
Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indiffrence. Il a
besoin d'tre frapp pour tre entran; quoique capable des plus
grandes actions, la moindre complaisance lui cote. Son imagination vise
toujours au sublime et se plat aux prodiges. Le sanctuaire des grces
ne lui est pas ferm; mais il n'aime point  leur sacrifier. On remarque
dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, 
la vrit, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'
l'exagration, aux dpens de la raison. Personne n'aime avec plus de
tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la
forme et le systme osseux de son visage caractrisent en lui le got
des scnes terribles, des actes de puissance et l'nergie qu'elles
exigent.

La nature le forma pour tre pote, peintre ou orateur. Mais le sort
inexorable ne proportionne pas toujours la volont  nos forces; il
distribue quelquefois une riche mesure de volont  des mes communes
dont les facults sont trs-bornes, et souvent il assigne aux grandes
facults une volont faible et impuissante.

Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie
doit tre aussi belle et aussi difiante que ses crits. Si j'tais
comme vous en Suisse, je voudrais aller  Zurich, exprs pour recueillir
des documents sur la destine de cet homme vanglique. Mais quoi! son
nom est peut-tre dj effac de la mmoire de ses compatriotes;  peine
reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez pass par
l, dites-moi ce qui en est.

Au reste, on peut dire que l'on connat les actions de l'homme quand on
connat son me, et je vous recommande de lire en entier son portrait
fait par lui-mme,  ct de la planche qui le reprsente. C'est en
apparence une organisation trs-dlicate, trs-fine, trs-exquise. Sans
vous aider de la description, vous reconnatrez des facults spciales,
je dirais presque fatales; la tranquillit de l'me jetant une grande
douceur sur un visage mobile; la srnit de la vertu brillant  travers
le lger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au
plus haut degr.--Voici le rsum de l'analyse dtaille qu'il nous
donne de sa figure et de son caractre:

Sans connatre l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y
aperois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne
conserve pas longtemps les premires impressions; un esprit clair, qui
ne cherche qu' s'instruire, et qui s'attache  l'analyse plutt qu'aux
recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme
avec beaucoup d'activit, et de la facilit  proportion. Cet homme,
dirais-je encore, n'est pas fait pour le mtier des armes ni pour le
travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il
n'est que trop accabl dj. Son imagination et sa sensibilit
transforment un grain de sable en une montagne; mais, grce  son
lasticit naturelle, une montagne souvent ne lui pse pas plus qu'un
grain de sable.

Il aime, sans avoir jamais t amoureux. Pas un de ses amis ne s'est
encore dtach de lui. Son caractre pensif le ramne sans cesse aux
prceptes qu'il s'est tracs, et dont il s'est fait cette espce de
code:

Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit  tes yeux. Sois
fidle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais
comme si tu n'avais que cela seul  faire. Celui qui a bien agi dans le
moment actuel a fait une bonne action pour l'ternit. Simplifie les
objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne
ton coeur  celui qui gouverne les coeurs. Sois juste et exact dans
les plus petits dtails. Espre en l'avenir. Sache attendre, sache jouir
de tout, et apprends  te passer de tout.

Il est intressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint
passionn pour la physiognomonie. Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans,
dit-il, je ne m'tais pas encore imagin de faire des remarques sur les
physionomies. Quelquefois cependant,  la premire vue de certains
visages, j'prouvais une sorte de tressaillement qui durait encore
quelques instants aprs le dpart de la personne, sans que j'en susse la
cause, ou mme sans que je songeasse  la physionomie qui l'avait
produit.

Pour moi, j'ai toujours pens que certaines organisations sont si
exquises qu'elles possdent des facults presque divinatoires. En elles
l'enveloppe terrestre est si thre, si diaphane, si impressionnable,
que l'esprit qui les anime semble voir et pntrer  travers la matire
qui enveloppe ou compose le monde extrieur. Leur fibre est si tendre
et si dlie que tout ce qui chappe aux sens grossiers des autres
hommes la fait vibrer, comme la moindre brise meut et fait frmir les
cordes d'une harpe olique. Vous devez tre une de ces organisations
perfectionnes et quasi-angliques, mon cher Franz. Votre physionomie,
votre complexion, votre imagination, votre gnie, dclent ces facults
dont le ciel dote ses _vases d'lection_. Moi, je suis de ceux qui
dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces
organisations actives, robustes, insouciantes, rompues  la fatigue, sur
lesquelles s'moussent toutes les dlicatesses de la perception et
toutes les rvlations du sens magntique. J'ai trop vcu en paysan, en
bohmien, en soldat. J'ai paissi mon corce, j'ai durci la peau de mes
pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec
tonnement ces jours de ma jeunesse o la moindre inquitude, o la
moindre esprance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je
devenu un rocher?

Ainsi l'a voulu ma destine; mais en devenant rude et sauvage, je n'en
suis pas moins rest dvot jusqu' la superstition envers les
organisations suprieures. Plus je me sens retourner  la condition du
travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces tres
frles et nerveux qui vivent d'lectricit, et qui semblent lire dans
les mystres du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des
fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirs, des devins et
des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de
sorcellerie ou de divinit, j'ai un tel got pour le prodigieux que je
suis capable de me livrer  l'trange et inexplicable attrait de la
peur.

Le pouvoir de Lavater sur moi et t immense si je l'eusse connu,
puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe  tant
de vertus et  une si profonde sagesse, fait sur mon coeur une
impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confin dans cette
retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se prsente plus 
moi qu' travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue
 l'aspect de vos spectres chris,  mes amis!  mes matres! les
trsors de grandeur ou de bont qui sont en vous, et que le doigt de
Dieu a rvls en caractres sacrs sur vos nobles fronts! La vote
immense du crne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et
si complte dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique facult
domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont
l'nergie ferait trembler si la dlicatesse exquise de l'intelligence ne
rsidait dans la narine, la bont surhumaine dans le regard, et la
sagesse indulgente dans les lvres; cette tte, qui est  la fois celle
d'un hros et celle d'un saint, m'apparat dans mes rves  ct de la
face austre et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur
roide et uni, une table d'airain, sige d'une vigueur indomptable et
_sillonne_, comme celle d'verard, _entre les sourcils, de ces
incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement_, dit
Lavater, _ des gens d'une haute capacit qui pensent sainement et
noblement_. La chute rigide du profil et l'troitesse anguleuse de la
face conviennent sans aucun doute  la probit inflexible,  l'austrit
cnobitique, au travail incessant d'une pense ardente et vaste comme le
ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage
change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous
se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frle, qui ont
paru cependant comme des gants devant les Parisiens tonns, lorsque la
dfense d'une sainte cause les tira dernirement de leur retraite, et
les leva sur la montagne de Jrusalem pour prier et pour menacer, pour
bnir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs
de la loi jusque dans leur synagogue?

Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes
chambres obscures de ma maison dserte. Je vois derrire eux Lavater
avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et
de pntration, sa ressemblance ennoblie avec rasme, son geste paternel
et sa parole misricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: Va,
suis-les, tche de leur ressembler, voil tes matres, voil tes guides;
recueille leurs conseils, observe leurs prceptes, rpte les formules
saintes de leurs prires. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses
voies. Va, mon fils, que tes plaies se gurissent, que tes blessures se
ferment, que ton me soit purifie, qu'elle revte une robe nouvelle,
que le Seigneur te bnisse et te remette au nombre de ses ouailles.

Et puis, je vois passer aussi des fantmes moins imposants, mais pleins
de grce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frres. C'est
vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inond de
lumire, apparition magique qui surgit dans les tnbres de mes soires
mditatives. A la lueur des bougies,  travers l'aurole d'admiration
qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts
sment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber,  rencontrer
votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire:
Frre, me comprends-tu? c'est  ton me que je parle.--Oui, jeune ami,
oui, artiste inspir, je comprends cette langue divine et ne puis la
parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces
clairs clestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu
descend sur vous, lorsqu'une flamme bleutre court dans vos cheveux, et
que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant!

Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant
personnage de Puzzi, votre lve bien-aim. Raphal et Tebaldeo, son
jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grce devant Dieu et devant
les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un
soir,  travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour
couter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrire vous,
ple, mu, immobile comme un marbre, et cependant tremblant comme une
fleur prs de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses
pores et entr'ouvrir ses lvres pures pour boire le miel que vous lui
versiez. On dit que les arts ont perdu leur posie; je ne m'en aperois
gure, en vrit. Eh quoi! n'avons-nous pas pass de belles matines et
de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un
peu prs des neiges du toit en hiver, un peu rchauff  la manire des
plombs de Venise en t? Mais qu'importe? quelques gravures d'aprs
Raphal, une natte de jonc d'Espagne pour s'tendre, de bonnes pipes, le
spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des
vers surtout ( langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler
non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des
vers, improvisez-moi sur le piano ces dlicieuses pastorales qui font
pleurer le vieux verard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos
jeunes ans, nos collines et les chvres que nous paissions. Laissez-moi
savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans
un coin derrire une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux
jours? n'avons-nous pas t de bons enfants du Dieu qui bnit les
coeurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans dsirer d'en
hter le cours, comme font tous les hommes du sicle, pour arriver  je
ne sais quel but misrable d'ambition ou de vanit? Vous souvenez-vous
de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si
belles choses avec une bont et une simplicit d'aptre? vous
souvenez-vous d'verard plong dans un triste ravissement pendant que
vous faisiez de la musique, et se levant tout  coup pour vous dire de
sa voix profonde: Jeune homme, vous tes grand! et de mon frre
Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour
entrer  la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait
sur le piano, en vous disant: Une autre fois, vous mettrez mon cher
frre dans un cornet de papier, afin qu'il ne drange pas sa
chevelure. Vous souvenez-vous de cette blonde pri  la robe d'azur,
aimable et noble crature, qui descendit, un soir, du ciel dans le
grenier du pote, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses
princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes
d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique,
mais grotesque en revanche, o nous nous conduismes en coliers
effronts, au point que j'en ris encore, seul dans les tnbres de la
nuit... Chut! les chos de la maison dserte, peu habitus  une
pareille inconvenance, s'veillent et me rpondent d'un ton irrit. Les
dieux Lares se regardent avec tonnement et dlibrent de me
chasser.--Pardon et soumission devant vous, htes mystrieux qui
souffrez ici ma prsence! vous savez que je vous respecte et vous
crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du
soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relev
les rideaux pour faire pntrer les regards profanes des voisins dans
vos retraites sacres. Je n'ai pas bris les rameaux de la vigne qui
tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec prcaution et
sans en essuyer la vnrable poussire. Je n'ai drang aucun meuble. Je
n'ai pas cueilli les fleurs du prau. Je n'ai bris aucune plante. J'ai
march sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la
solennit de vos mystres. Ne me bannissez pas,  dieux amis de l'homme
pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon
sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres
de mes frres, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les
lvres.

Il est remarquable qu'tant excessivement poltron j'aime autant la vie
d'anachorte. C'est que j'aime ma peur elle-mme; elle me dtache du
monde rel, et les motions qu'elle me procure me font sentir vivement
combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes
superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrire les flches
d'architecture _flamboyante_ de la cathdrale, il passe, dans les
pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent
aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux mes du
purgatoire, et je prie Dieu d'abrger leurs maux et leur attente.
D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronn de cette
jolie porte gothique encadre de feuillage qui me rappelle les amours de
Faust et de Marguerite, il arrive tout  coup  ct de moi, sans que je
l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable
en me prsentant son dos hriss, d'o s'chappent des tincelles
lectriques ds que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient
par les toits et qui me rend le service gratuit de me dlivrer des rats
insolents. Eh bien! malgr ses bons offices, ce matou a une figure
diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et
ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de
lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il
ne prt tout d'un coup sa vritable forme et qu'il ne s'envolt par les
airs avec un grand clat de rire. Quand mme il n'y a ni chat ni brise
dans le prau, il s'y fait des bruits tranges que j'ai t longtemps 
m'expliquer. C'est un croulement continuel de sable, qui, des tuiles du
toit tombant dans les pampres, veille mille autres bruits dans leurs
feuilles mues; c'est  croire qu'une nue de sorcires et de manches 
balai prennent leurs bats sur les combles; mais c'est tout simplement
la maison qui tombe en poussire, en attendant qu'elle tombe en ruine;
elle se lzarde, s'caille, et  chaque instant sme du gravier dans mes
cheveux. Eh quoi! chre maison dserte, tu veux dj t'crouler! tu
dureras donc si peu de temps? Asile sacr o j'ai mdit, seul et dans
le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux
baiser en partant, murailles sonores o j'ai, dormi si paisiblement sous
l'aile de mon ange gardien; asile troit et simple, beau de propret et
d'ordre au dedans, dlicieux d'abandon et de dsordre au dehors,
n'tais-tu pas dj mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en
quelque sorte, et ne te prfrais-je pas aux palais que les hommes
recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux dsirs de ma vie
entire. J'aurais lu les Pres de l'glise et les traits des saints sur
la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux
rves de perfection, si faciles  excuter loin des bruits du monde et
des vains discours des hommes! je m'y serais purifi des souillures de
la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans
tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur
entre le sicle pervers et mon me timore. Je n'en serais sorti que
pour essayer de bonnes oeuvres; j'y serais rentr ds que ma tche et
t accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux dj
retourner  la terre, des entrailles de laquelle les matriaux sont
sortis? Fatigue d'obir aux volonts de l'homme, tu veux te briser et
t'abattre pour te reposer, matire que la pense humaine avait anime!
Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-tre plus que des
ruines  cette place o j'ai salu des lambris hospitaliers!--Mais de
quoi m'occup-je,  insens! Insecte  peine clos ce matin, je
m'inquite de la destruction de la pierre et de la courte dure du
ciment sculaire, quand ce soir je ne serai dj plus; je plains ces
murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent  mon front, je ne les
compte pas! Avant que ces herbes soient fltries, mes cheveux peut-tre
auront quitt mon crne; avant que la gele du prochain hiver ait
partag ces dalles, mon coeur se sera  jamais glac dans la tombe.
Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants,
sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y chappera pas? Ces murs,
ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands
pignons qui semblent vouloir dchirer le ciel et que ronge l'humidit de
la lune, tout cela songe-t-il  la destruction? toutes ces choses
entendent-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le
timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici,
homme mlancolique, crature phmre et craintive, qui saches quelle
heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher
et qui coupe ta vie par petites portions gales, sans jamais s'arrter
ou se ralentir. Va, prends ton bton et voyage; tu pourras revenir et
trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi;
il faudra encore des annes pour l'anantir, un coup de vent te balayera
peut-tre demain!

       *       *       *       *       *

La nuit dernire, un grand vacarme a troubl mon sommeil; on a sonn 
rompre la cloche, on a frapp  enfoncer la porte. Enfin,  travers le
guichet, on m'a cri, comme dans les comdies:--Ouvrez, de par le
roi.--Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes
quand on a un passe-port en rgle dans sa poche? La gendarmerie a trouv
le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumire qu'on aperoit
parfois le soir aux fentres de cette maison inhabite, le dner
pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont t pour
quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la
lumire m'avait fait passer pour un esprit; mais le dner, en rvlant
mon existence matrielle, m'a donn l'air d'un conspirateur. Il a fallu
aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon
innocence a t bientt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que,
pendant ma retraite, la face de la France avait t change. L'explosion
d'une _machine infernale_, dont les rsultats ont t bien assez
funestes par eux-mmes, a donn au despotisme de prtendus droits sur
les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frres. On s'attend
 des actes froces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la
justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura  souffrir,
il y aura  travailler tant qu'il y aura  vivre. Un dsastre de plus ou
de moins nous renversera-t-il? L'homme est libre par la volont de
Dieu. On peut enchaner et faire prir le corps; on ne peut asservir
l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort
et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais
nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous
suivrez sur l'chafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai
autant. Ainsi nous nous reverrons peut-tre, Franz, non plus comme
d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes
valles de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse
mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Ocan, ou dans les
prisons, ou au pied d'un chafaud; car il est facile de partager le sort
de ceux qu'on aime quand on est bien dcid  le faire. Si faible et si
obscur qu'on soit, on peut obtenir de la misricorde d'un ennemi qu'il
vous tue ou qu'il vous enchane. Ils veulent faire des martyrs, dit-on:
Dieu soit lou! notre cause est gagne. Bonjour, mon frre Franz; soyons
gais; ce ne sont plus des temps de dsolation que ceux o l'on peut se
dvouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous
ter,  nous qui n'avons jamais rien demand au monde? Avons-nous
quelque ambition folle dont il faudra gurir, quelque soif avide dont il
faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possdent; ils ne pourront
jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous tera-t-on les uns aux
autres? pourra-t-on nous empcher de vivre pour nos frres et de mourir
avec eux?...

Pendant que j'tais dehors, mon ami et mon hte de la maison dserte est
revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait
tailler la vigne; les fentres sont ouvertes le jour, et les mouches
entrent dans les chambres; la maison est range selon lui; selon moi,
elle est ravage. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un prsage de
ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. O irai-je? je ne
sais; l o quelqu'un des ntres aura besoin de celui qui n'a besoin de
personne, si ce n'est de Dieu! Je reois de vos nouvelles par une lettre
de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprs de
la fentre, vis--vis le lac, vis--vis les neiges sublimes du
Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure
que la vtre; mais si nos saints sont perscuts, vous quitterez le lac,
et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les
pampres verts et la maison dserte, et vous prendrez le bton du
voyageur et le sac du plerin, comme je le fais maintenant en vous
embrassant, en vous disant: Adieu, frre, et _ revoir_.




VIII

LE PRINCE


Car, enfin,  quoi servons-nous? s'cria-t-il en se laissant tomber sur
un banc de pierre en face du chteau. Quel noble emploi faisons-nous de
nos facults? qui profitera de notre passage sur la terre?

--Nous servons, lui rpondis-je en m'asseyant auprs de lui,  ne point
nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les
autres. Chacun d'eux veille  sa couve. La main de Dieu les protge et
les nourrit.

--Tais-toi, pote, reprit-il, je suis triste, et non mlancolique; je ne
saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un
sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une
mare stagnante o pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve
imptueux qui se hte et se gonfle dans son cours pour arroser et
vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'clat
doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles de la terre, ou bien une
lumire qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clarts
magnifiques sur le monde?

--La vertu n'est peut-tre rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant
enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui dborde ou
la lave qui dvore. J'ai vu le Rhne prcipiter son onde imptueuse au
pied des Alpes. Ses rives taient sans cesse dchires par son
impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y crotre et d'y
fleurir. Les arbres taient emports avant d'avoir acquis assez de force
pour rsister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la
montagne. Toute cette contre n'tait qu'un long dsert de sable, de
pierres et de ples buissons d'osier, o la grue, plante sur une de ses
jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu,
non loin de l, de minces ruisseaux s'chapper sans bruit du sein d'une
grotte ignore, et courir paisiblement sur l'herbe des prs qui
s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumes, croissaient au
sein mme du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce
cristal, o les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mre
et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le gnie,
c'est la bont.

--Tu te trompes, s'cria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la
bont sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la
sensibilit? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi,
nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre.

--Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'tre pas
dangereux. Regarde ce palais, songe  ceux qui l'habitent, et dis-moi si
tu n'es pas rconcili avec toi-mme?

--Hideuse consolation, rpondit-il d'un ton qui m'mut profondment. Eh
quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier
d'tre une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas cr pour
l'inertie; et plus le vice rampe et glapit autour de moi; plus je me
sens le besoin d'tendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec
de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes
ignores? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent
salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, vous 
l'obscurit et renferms dans les voies troites de la vie intrieure,
soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le
temps des patriarches n'est plus. Que les aptres se lvent; et qu'ils
se fassent voir et entendre!

--Patience! patience! lui dis-je; les aptres sont en route; ils vont
par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de diffrents
noms et se vtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-tre,
parce qu'ils ont t les plus prouvs, entonnent maintenant sur les
grves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du
Dauphin, leurs simples et sublimes cantiques:

    Dieu! vos enfants vous aiment,
    Ils seront forts et patients!

Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs
fautes? Ils rpondent avec calme: Nous prirons, nous sommes des
hommes; mais les ides ne meurent pas, et celle que nous avons jete
dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous
combat, et les hues du peuple nous poursuivent; les pierres et les
injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attrist nos
coeurs: la moiti de nos frres a fui pouvante; la misre nous
ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-tre pas un de
nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre
promise. Mais nous avons sem dans l'univers intelligent une parole de
vrit qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du
dsert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines
sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle gnration arriva toute jeune
aux vertes collines de Chanaan. Sont-ce l des paroles de fou? Et ce
prtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et
debout, au milieu de sa prire, le front et les yeux levs vers le ciel,
s'cria d'une voix forte: Christ! chaste amour! saint orgueil!
patience! courage! libert! vertu! taient-ce l des paroles de prtre?
Les murs de sa cellule en frmirent, et les anges mus dans le ciel
s'crirent: Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir
l-bas de ce monde puis. Nous l'avons vue, et voici que l'clair
traverse l'immensit et vient mourir  tes pieds. N'abandonne pas encore
ce monde-l,  Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut
rallumer le soleil dans son atmosphre obscurcie; de faibles cris, des
sons pars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la
nue sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent
jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas touffe encore dans le
coeur des hommes infortuns. Ainsi parlent les anges, et sois sr, 
mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit,
il entend la prire la plus humble, et,  cette heure o nous parlons,
ces toiles qui nous regardent et nous coutent lui rptent les paroles
de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton me.

--O mon ami! s'cria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu
pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur?
Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de ddain?

--Parce que je suis un homme d'une pauvre sant et d'une pauvre tte,
lui dis-je, sujet  la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien
d'tre injuste et ingrat  ces heures-l. Les reproches que j'adresse au
ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon
coeur comme un flot de bile corrosive, la puret des toiles n'en est
pas ternie, et la Providence ne s'en meut pas. La fatigue opre en moi
le retour de la rsignation, et il arrive, une ou deux fois par mois
peut-tre, qu'entre la colre et l'imbcillit, je me sens dans une
disposition bonne et calme, o je peux accepter et prier.

--Eh bien! quand ton me arrive  ces heures de calme et de soulagement,
s'cria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume,
cris! cris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton coeur,
et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va
pas te promener seul l-bas, le long des grottes humides, au clair de la
lune; n'allume pas ta lampe  minuit, et ne reste pas les coudes appuys
sur ta table et le visage cach dans tes mains jusqu'au jour naissant.
Ne nous dis plus qu'il y a des poques dans l'histoire o l'homme de
bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis
pas que Simon Stylite tait un saint, et conviens que c'tait un fou.
Ne nous dis pas que la vertu est comme la chastet des vestales et qu'il
faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille
indiffrence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes
dchirements nergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu' nous,
qui essayerons de te combattre: ne le dis qu' moi, qui pleurerai avec
toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.

Je serrai la main de mon ami, et lui rpondis aprs un moment
d'motion:--Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse
conseiller le repos  mes ardents amis. Quand on peut empcher un
forfait, c'est une lchet de s'en laver les mains comme Pilate; mais
quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et
peut-tre la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent
investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le
soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des cueils; il
l'clairera, dans les tnbres, du flambeau de la sagesse. Mais,
dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un sicle?
N'es-tu point effray et indign comme moi de ce nombre exorbitant de
rdempteurs et de lgislateurs qui prtendent au trne du monde moral?
Au lieu de chercher un guide et d'couter avidement ceux dont la parole
est inspire, l'espce humaine tout entire se rue vers la chaire ou la
tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de
mieux savoir que ceux qui ont prcd. Ce misrable murmure qui plane
sur notre ge n'est qu'un cho de paroles vides et de dclamations
sonores, o le coeur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur
et de lumire. La vrit, mconnue et dcourage, s'engourdit ou se
cache dans les mes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophtes,
il n'est plus de disciples. Le peuple gar est plus orateur que les
envoys de Dieu. Tous les lments de force et d'activit marchent en
dsordre et s'arrtent paralyss dans le choc universel. Nous
arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! rsignons-nous,
attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette
multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier
autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de dsastres certains ne
faudrait-il pas tablir un succs douteux! combien de crimes faut-il
commettre envers la socit pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne
convient point  des paysans comme nous,  mon ami! et quand je vois un
homme suprieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour
agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard mfiant et svre
qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par
quelles austres rflexions, par quelles preuves sanctifiantes ne
faudrait-il pas se prparer  jouer un rle sur la scne du monde! Que
ne faudrait-il pas avoir tudi, que ne faudrait-il pas avoir senti!
Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept varits de dahlias, et
tchons d'approfondir les moeurs du cloporte. N'aventurons pas notre
intelligence au del de ces choses, car la conscience n'est peut-tre
pas assez forte en nous pour commander  l'imagination. Contentons-nous
d'tre probes dans cette existence borne o la probit nous est facile.
Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous
nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu
sur cette mer houleuse o tant d'innocences ont pri, o tant de
principes ont chou. N'es-tu pas saisi d'un invincible dgot et d'une
secrte horreur pour la vie active, en face de ce chteau o tant
d'immondes projets et d'troites sclratesses germent et closent
incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui
demeure l joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur
l'chiquier de l'univers? Qui sait si, la premire fois que cet homme
s'est assis  une table pour travailler, il n'y avait pas dans son
cerveau une honnte rsolution, dans son coeur un noble sentiment?

--Jamais! s'cria mon ami; ne profane pas l'honntet par une telle
pense; cette lvre convexe et serre comme celle d'un chat, unie  une
lvre large et tombante comme celle d'un satyre, mlange de
dissimulation et de lascivet; ces linaments mous et arrondis, indices
de la souplesse du caractre; ce pli ddaigneux sur un front prononc,
ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une
physionomie humaine rvlent un homme n pour les grands vices et pour
les petites actions. Jamais ce coeur n'a senti la chaleur d'une
gnreuse motion, jamais une ide de loyaut n'a travers cette tte
laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosit
si rare, que le genre humain, tout en le mprisant, l'a contempl avec
une imbcile admiration. Je te dfie bien de t'abaisser au plus
merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu
qui bnit les coeurs simples!

Ici mon ami s'arrta d'un air ironiquement joyeux, et, aprs quelques
instants de silence, il reprit:--Quand je pense aux ides qui viennent
de nous occuper en ce lieu, presque sous les fentres du plus grand
fourbe de l'univers, nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous
les rves, tous les soucis tendent  rendre notre honntet contagieuse,
il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de
tendresse pour l'humanit qui nous ignore, et qui nous repousserait si
nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous
la puissance intellectuelle de ceux qui la dtestent et la mprisent.
Vois un peu la face immobile et ple de ce vieux palais! coute, et
regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetire.
Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques
fentres sont  peine claires; aucun bruit ne trahit le sjour du
matre, de sa socit ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle
tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans
bruit, les valets circulent sans que leurs pas veillent un cho sous
ces votes mystrieuses, leur service semble se faire par enchantement.
Regarde cette croise plus brillante  travers laquelle se dessine le
spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. L sont runis
des chasseurs, des artistes, des femmes blouissantes, des hommes  la
mode, ce que la France peut-tre a de plus exquis en lgance et en
grce. Entend-on sortir de cette runion un chant, un rire, un seul
clat de voix attestant la prsence de l'homme? Je gage qu'ils vitent
mme de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une
pense sous ces lambris o tout est silence, mystre, pouvante secrte.

Il n'est point un valet qui ose ternuer, pas un chien qui sache aboyer.
Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est
plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le chtelain aurait-il
impos silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-tre a-t-il
des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux
Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une
opinion et faire servir cette dcouverte  ses purils et tnbreux
projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin
de la cour. C'est le matre qui rentre; onze heures viennent de sonner 
l'horloge du chteau. Il n'est point de vie plus rgulire, de rgime
plus strictement observ, d'existence plus avarement choye que celle de
ce renard octognaire. Va lui demander s'il se croit ncessaire  la
conservation du genre humain, pour veiller  la sienne si ardemment! Va
lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brler la
cervelle, parce que tu crains d'tre ou de rester inutile, parce que tu
t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de
mpris qu'une prostitue  qui une vierge pieuse irait se confesser de
quelque tideur ou de quelque billement durant les offices divins.
Demande par quel dvouement, par quelles bonnes actions sa journe est
occupe; ses gens te diront qu'il se lve a onze heures, et qu'il passe
quatre heures  sa toilette (temps perdu  essayer sans doute de rendre
quelque apparence de vie  cette face de marbre, que la dissimulation et
l'absence d'me ont ptrifie bien plus encore que la vieillesse). A
trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son
mdecin, et va se promener dans les alles solitaires de sa garenne
immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant
dner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphre, un
personnage aussi rare, aussi profond, aussi admir que lui. Aprs ce
festin, dont chaque service est solennellement annonc par les fanfares
de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants  sa famille,  sa
petite cour. Chaque mot exquis, misricordieusement man de ses lvres,
va frapper des fronts prosterns. Un saint canonis n'inspirerait pas
plus de vnration  une communaut de dvotes. A l'entre de la nuit,
le prince remonte en voiture avec son mdecin et fait une seconde
promenade. Le voici qui rentre, et sa fentre s'illumine l-bas, dans
cet appartement recul gard par ses laquais, en son absence, avec une
affectation de mystre si solennelle et si ridicule. Maintenant il va
travailler jusqu' cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te
lve pas encore! cache ton rayon timide derrire les noirs horizons de
la fort! Rivire, suspends ton cours dj si lent et si pauvre.
Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie,
lzards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne
soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas
crier les feuilles sches et les tiges cassantes de l'ortie et du
coquelicot. Nature entire, fais-toi muette et immobile comme la pierre
du spulcre: le gnie de l'homme s'veille, sa puissance doit t'effrayer
et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des
princes de la terre va se courber sur une table,  la lueur d'une lampe,
et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va
remuer le monde avec le froncement de son sourcil.

Misres, vanits humaines! superbes purilits, orgueilleuses
niaiseries! qu'a donc produit cet homme tonnant depuis soixante annes
de veilles assidues et de travaux sans relche? Que sont venus faire
dans son cabinet les reprsentants de toutes les puissances de la terre?
Quels importants services ont donc reu de lui tous les souverains qui
ont possd et perdu la couronne de France depuis un demi-sicle?
Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspir une
inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis
sous ses pas? Quelles rvolutions a-t-il opres ou paralyses? quelles
guerres sanglantes, quelles calamits publiques, quelles scandaleuses
exactions a-t-il empches? Il tait donc bien ncessaire, ce voluptueux
hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conqurant
jusqu'au dvot born, nous aient impos le scandale et la honte de son
lvation? Napolon, dans son mpris, le qualifiait par une mtaphore
soldatesque et d'un cynisme nergique; et Charles X, dans ses jours
d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: _C'est pourtant un prtre
mari!_ Les a-t-il arrts dans leurs chutes terribles, ces matres
tour  tour par lui aduls et trahis? O sont ses bienfaits? o sont ses
oeuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut dclarer quels
titres l'homme d'tat invitable possde  la puissance et  la gloire;
ses actes les plus brillants sont envelopps de nuages impntrables,
son gnie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles
turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie?
Conois-tu rien  cette manire de gouverner les peuples sans leur
permettre de s'occuper de la gestion de leurs intrts et d'entrevoir
seulement l'avenir qu'on leur prpare? Voici les intendants et les
rgisseurs qu'on nous donne et  qui l'on confie, sans nous consulter,
nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de rviser leurs
actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystres s'agitent sur
nos ttes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y
atteindre. Nous servons d'enjeu  des paris inconnus dans les mains de
joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en
inscrivant nos destines dans un carnet.

--Et que dis-tu, m'criai-je, de l'imbcillit d'une nation qui supporte
cet infme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et
de son sang d'infmes contrats qu'elle ne connatra seulement pas?
N'as-tu pas envie de monter  ton tour sur le thtre politique?

--Plus mes semblables sont avilis, rpondit-il, plus je voudrais les
relever. Je ne suis pas dcourag pour eux. Laisse-moi m'indigner  mon
aise contre cet homme impntrable qui nous a fait marcher comme des
pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dvouer sa puissance  notre
progrs. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possd
le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer
 ses dupes dpouilles l'avilissante estime de ses talents iniques. Les
bienfaiteurs de l'humanit meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi,
tu mourras lentement et  regret dans ton nid, vieux vautour chauve et
repu! Comme la mort couronne tous les hommes clbres d'une aurole
complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oublis; on se
souviendra seulement de tes talents et de tes sductions. Homme
prestigieux, flau que le matre du monde repoussa du pied et jeta sur
la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relche une arme
inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien  dire au
grand jour du jugement. Tu ne seras pas mme interrog. Le Crateur, qui
t'a refus une me, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de
tes passions.

--Quant  moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez
certains hommes, le coeur est si chtif, si lent et si strile, que
nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent prouver des
attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en
effet solidement tablies. L'gosme, l'intrt personnel les ont
forms; l'habitude et la ncessit les maintiennent. N'estimant rien, de
tels hommes ne rencontrent jamais les dceptions qui nous abreuvent,
nous pauvres rveurs, qui ne pouvons aimer sans revtir l'objet de notre
affection d'une grandeur idale. Nous nous trompons souvent, souvent il
nous arrive d'craser avec colre ce que nous avons caress. Mais
l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probit,
ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres  imprimer
certains mouvements  quelque rouage connu de lui seul; il sait les
presser  propos et les faire servir,  leur insu,  l'accomplissement
de l'oeuvre d'iniquit dont lui seul possde le secret. Cela s'appelle
_voir de haut_ en politique. Si l'homme pur s'claire de l'immoralit du
diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus
apprci de son matre; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est
le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un
autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-l que dans
le ntre. Au reste, il n'est pas si difficile qu'on le pense
d'atteindre aux sublimits de cette science immonde; il ne s'agit que de
mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement  rebours
tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait
impossible  plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux
jouer une scne de comdie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un
peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs,
prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne porte, comme la langue
franaise peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller trs-dcemment
d'impudents sophismes, et nous donner sur un thtre des airs d'hommes
d'tat sans beaucoup d'tude et sans la moindre invention. Nos amis nous
comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait 
nous couter, sois sr qu'il nous prendrait pour de trs-grands hommes,
et qu'il s'en retournerait chez lui branl, surpris, plein de doutes,
avec la conscience malade et dj  demi paralyse, avec le mauvais
instinct dj veill, frmissant d'espoir  l'ide de quelque larcin
permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tte farcie
de nos jolies phrases de cour, les rptant  ses amis, les apprenant
par coeur  ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et
l'assassinat sont au bout de ces maximes lgantes. Ou bien, pour peu
que ce niais ft clair, on le verrait se frotter les mains, affecter
un sourire sardonique, un regard mystrieux, dcocher, dans la
conversation intime, quelqu'un de nos gracieux prceptes d'infamie, et
recueillir autant de mystrieux regards d'approbation, autant de
sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour
de lui. Je ne me rvolte gure contre l'existence invitable de ces
sclrats d'lite  qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse
accomplir leur mission sur la terre. La fatalit agit directement sur
les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est
pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire obit 
l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est
contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui
se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans
savoir pourquoi, sans demander quelle racine vnneuse ou salutaire on
enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forts de
ttes de chardon que le vent penche et relve  son gr, que je
m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter
son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons  deux
pieds qui contemplent les hommes d'tat dans une lourde stupfaction,
et, s'tonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se
disent: Voil de fiers hommes! et que nous voil bien tondus! O
butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas  admirer les ciseaux
qui les chtrent.

On ouvrit une fentre: c'tait celle du prince.--Depuis quand les
cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand
les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces
deux ttes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la
lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je?
car je ne profanerai pas le nom d'_ami_ dont se targue M. de M... devant
les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se
permettrait pas sans doute de prendre en prsence du matre: car
celui-ci doit sourire  tous les mots qui reprsentent des sentiments.
Pour me servir d'un terme de leur mtier, je dirai que M. de M... est
l'_attach_ du prince, quoique ses fonctions auprs de lui se bornent 
admirer et  crire sur un album tous les mots qui sortent depuis
quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre
pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rle que nous jouerons,
si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une
toilette convenable, un maintien grave, des btons dans nos manches et
des planches dans le dos, pour empcher tout mouvement inconsidr du
corps ou des bras; nous aurons des masques de pltre, et la scne
commencera par ces mmorables paroles historiques:--_Mfions-nous de
notre premier mouvement, et n'y cdons jamais sans examen, car il est
presque toujours bon_. Qui croirait que la sclratesse rige en
doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-mme, et d'un effet
piquant, et aussi son pdantisme et ses lieux communs? Mais coute ce
cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de
rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des
grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de
funrailles!... Ah! monseigneur, voil une voix que vous ne sauriez
faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain
brutal des cimetires qui ne respecte rien, et qui ose dire  un homme
comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le _presque_ du
prdicateur de la cour?

--Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colre est cruelle. Si
cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que
Dieu prolonge tes jours,  vieillard infortun! mtore prt  rentrer
dans la nuit ternelle! lumire que le destin promena sur le monde, non
pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les garer dans le
labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins
impntrables, le ciel t'avait refus ce rayon mystrieux que les hommes
appellent une me, reflet ple, mais pur, de la Divinit, clair qui
luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle
esprance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos
esprits abattus, amour vague et sublime, motion sainte qui nous fait
dsirer le bien avec des larmes dlicieuses, religieuse erreur qui nous
fait har le mal avec des palpitations nergiques. tre sans nom, tu fus
pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et dlicats; l'absence de ce
quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus
grand que le premier d'entre nous, plus petit que le dernier de tous.
Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse
vertu, la plus belle organisation n'tait devant toi qu'un roseau
fragile; tu dominais des tres plus nobles que toi; ce qui te manquait
de leur grandeur fit la tienne; et te voil sur le bord d'une tombe qui
sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipre. Ton souffle
tait comme ton sein ptrifi. Derrire cette fosse entr'ouverte, il n'y
a rien pour toi, pas d'espoir peut-tre, pas mme de dsir d'une autre
vie. Infortun! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera
peut-tre tous les maux que tu as faits. Ton approche tait funeste,
dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matines d'avril, qui
dessche les bourgeons et les fleurs, et les sme au pied des arbres
attrists. Ta parole fltrissait l'esprance et la candeur au front des
hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuill de frais boutons?
combien as-tu foul aux pieds de saintes croyances et de douces
chimres, problme vivant, nigme  face humaine? Combien de lches
as-tu faits? combien de consciences as-tu fausses ou ananties? Eh
bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la
vanit encense, aux rares jouissances de la gourmandise blase, mange,
vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mle  celle des mets.
Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui
te plaignons autant d'avoir vcu que d'avoir  mourir, nous prierons
pour qu' ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de
quelque serviteur ingnu, n'veillent pas en toi un mouvement de
sensibilit ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une
tincelle du caillou qui te servait de coeur. Nous prierons afin que
tu t'teignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait
aimer, afin que ton oeil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne
batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir,
le regret ou la douleur veillent en nous; afin que tu ailles habiter
les flancs humides de la terre, sans avoir senti,  sa surface, la
chaleur de la vgtation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de
rentrer dans l'ternel nant, tu ne sentes pas la torture du dsespoir,
en voyant planer au-dessus de toi ces mes que tu niais avec mpris,
essences immortelles que tu te vantais d'avoir crases sous tes pieds
superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'vanouira
comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne
soit pas un reproche  Dieu, auquel tu ne croyais pas!

Une forme blanche et lgre traversa l'angle du tapis vert et nous la
vmes monter l'escalier extrieur de la tourelle  l'autre extrmit du
chteau.--Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste voque par toi,
qui vient danser et s'battre au clair de la lune pour dsesprer
l'impie?--Non, cette me, si c'en est une, habite un beau corps.--Ah!
j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...--Ne rpte pas
cela, lui dis-je en l'interrompant; pargne  mon imagination ces
tableaux hideux et ces soupons horribles. Ce vieillard a pu concevoir
la pense d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle,
c'est impossible. Si la dbauche rampante ou la sordide avarice habitent
des tres si sduisants et se cachent sous des formes aussi pures,
laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans
fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas fltrir si aisment ce
que nous possdons encore d'motions douces et de sourires dans l'me.
Ne disons pas  notre coeur ce que notre raison souponne, laissons
nos yeux blouis lui commander la sympathie. Vous tes trop charmante,
madame la duchesse, pour n'tre pas honnte et bonne.--Eh bien! soit:
vous tes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'cria mon ami en
souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous
voyant passer. J'tais couch sur l'herbe du parc,  l'ombre des arbres
resplendissants de soleil;  travers ce feuillage transparent de
l'automne, vous sembliez darder des rayons dors dans la brise chaude
et moite du midi. Vtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe
de Diane, vous voliez, emporte par un beau cheval, dans un tilbury
souple et lger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide;
et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on),
jaillissaient des clairs magiques; je ne savais pas encore que vous
tiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de
courir le long de l'alle que vous suiviez pour vous voir plus
longtemps. Mais depuis, je suis entr dans votre chambre et, ce portrait
plac dans les rideaux de votre lit...--Cela seul, repris-je,
m'empcherait de mal interprter le sentiment ingnu d'une
reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection
lgitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et
si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beaut, avec cette
dmarche fire et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces
manires affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beaut,
la bont chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des
bonnes gens que tu invoquais tout  l'heure, je l'invoque aussi pour
qu'il me prserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous
des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur
embaume! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition
de duchesse dans la mmoire; et si nous crivons jamais quelque roman de
chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses
belles dents, de son beau regard et du soleil du parc  midi.

Nous quittmes le banc de pierre, et mon ami, revenant  sa premire
ide, me dit:--D'o vient donc que les hommes (et moi tout le premier,
en dpit de moi-mme) sont si jaloux des dons de l'intelligence?
Pourquoi ceux-l seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le
secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honntet, la bont la
plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le gnie ou le
talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait 
des mes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?--Si tu la
considres comme une peine, lui rpondis-je, c'est en effet une peine
perdue. Mais n'est-ce pas une ncessit douce, une condition de
l'existence, dans les coeurs qui l'ont comprise de bonne heure et de
bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont
borns, crdules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosit l'emporte
chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la
vrit; mais en servant l'humanit, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut
esprer sa rcompense? Travailler pour les hommes dans le seul but
d'tre port en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanit, et
cette sorte d'mulation doit s'teindre et se perdre ds les premiers
mcomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mmes
quand nous entrons dans cette route aride du dvouement. Tchons d'avoir
assez de sensibilit pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos
succs. Que notre propre coeur nous suffise, que Dieu le renouvelle et
le fortifie quand il commence  s'puiser!

--Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-mme le fil de sa
rverie, que je ne puis pas me dfendre d'aimer ce Bonaparte, ce flau
de premier ordre devant l'ombre duquel tous les flaux secondaires, mis
en cendre par lui, paraissent dsormais si petits et si peu mchants.
C'tait un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi
btisseur de socits; un conqurant, hlas! oui, mais un lgislateur!
Cela ne rpare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois,
n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal?
Il me semble voir un grand agriculteur, une divinit bienfaisante
(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Crs abordant en Sicile), arm du fer
et du feu, aplanissant le sol, perant les montagnes, renversant les
hautes bruyres, brlant les forts, et semant sur tout cela, sur les
dbris et sur la cendre, des plantes nouvelles destines  des hommes
nouveaux, le vigne et le bl, des bienfaits inpuisables pour
d'inpuisables gnrations.

--Il n'est pas prouv, lui rpondis-je, que ces lois soient durables;
mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est
servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai t
fascin dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activit
de cette machine  bouleversements qu'on gratifie du titre de grand
homme, ni plus ni moins que Jsus ou Mose. Puisque la langue humaine ne
sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanit de ses flaux,
puisque l'pithte de _bon_ est presque un terme de mpris et que la
mme appellation de _grand_ s'applique  un peintre,  un lgislateur, 
un chef de soldats,  un musicien,  un dieu et  un comdien,  un
diplomate et  un pote,  un empereur et  un moine, il est fort simple
que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y mprennent et se
soient mis  crier: Vive Napolon! en 1810, avec autant d'enthousiasme
qu'on en met aujourd'hui  Venise  crier: Vive le patriarche! L'un
faisait des veuves et des orphelins; c'tait un puissant monarque.
L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prtre modeste.
N'importe, tous deux sont de grands hommes.

--En effet, rpondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans
distinction le gnie, la charit, le courage, le talent, ressemble
plutt  une excitation maladive qu' un sentiment raisonn. Mais
sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on
n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?

--Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls
hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je
veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai
entrer les plus humbles, les plus ignors, jusqu' l'abb de
Saint-Pierre avec son systme de paix universelle, jusqu'au dieu
Enfantin, malgr son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux
qui  quelques lumires auront uni de consciencieuses tudes, de
patientes rflexions, des sacrifices ou des travaux destins  rendre
l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs
erreurs, pour les misres de la condition humaine plus ou moins
saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut
fait  Madeleine, s'il m'est prouv qu'ils ont beaucoup aim. Mais ceux
dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui btissent
pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces lgislateurs qui
ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain
plus vaste et y construire d'immenses difices; qui ne s'inquitent ni
des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance
funeste o s'lvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur
grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce
qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je
les raie de mon tableau: j'inscris notre cur  la place de Napolon.

--Comme tu voudras, rpondit mon ami qui ne m'coutait plus. La nuit
tait si belle que son recueillement me gagna. Des clairs de chaleur
blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs ples
les flancs noirs des forts tendues sur les collines. L'air tait frais
et pntrant sans tre froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre,
et aucun roi ne possde un parc plus pittoresque, des arbres d'une
vgtation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et onduls sur des
mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une
oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en
laissent pas souponner l'approche. On tombe tout  coup dans un ravin
hriss de rochers et de forts, dans des jardins royaux du milieu
desquels s'lve un palais espagnol lgant et potique, qui se mire du
haut des rochers dans les eaux d'une rivire bleue. Il semble qu'on
soit arriv en rve dans quelque pays enchant, qui doit s'vanouir au
rveil et qui s'vanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on
traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines
sans fin, les bruyres jaunes, les horizons plats et nus reparaissent.
Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.

Nous suivions le sentier qui mne aux grottes. Les peupliers de la
rivire prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grles et dmesures.
Les biches fuyaient  notre approche. Nous arrivmes  ces carrires
abandonnes qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les
profondeurs offrent une dcoration vraiment thtrale.--Entre sous cette
vote sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton _Gloria_. J'irai
m'asseoir l-bas pour entendre l'cho.

Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint  moi en
rptant les paroles naves du cantique:

_Gloire  Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne
intention!_

--Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la
terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus
prcieux bienfait que Dieu ait  nous accorder; Dieu seul peut porter
dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le
bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.




IX

AU MALGACHE


                 15 mai 1836.

J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, date de
Marseille, m'arrive presque en mme temps. O vas-tu?

    D'o nous venons, on n'en sait rien;
    O nous allons, le sait-on bien?

Je t'cris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement 
Alger.

Ce procs d'o dpend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le
repos de mes enfants, je le croyais loyalement termin. Tu m'as quitt
comme j'tais  la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en
chasse de nouveau, on rompt les conventions jures. Il faut combattre
sur nouveaux frais, disputer pied  pied un coin de terre.... coin
prcieux, terre sacre, o les os de mes parents reposent sous les
fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosrent. Soit! que la
volont de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de
dgot qui va jusqu' l'horreur que je prends encore une fois corps 
corps l'existence matrielle; mais je me rsigne et j'observe
religieusement un calme stoque. Le rle de plaideur est dplorable.
C'est un rle tout passif et qui n'a pas d'autre rsultat que d'exercer
 la patience. _Agir_ est ais, _attendre_ est ce qu'il y a de plus
difficile au monde...


                 Minuit.

       *       *       *       *       *

O souffle cleste, esprit de l'homme!  savante, profonde et complte
opration de la Divinit, rends gloire  l'ouvrier inconnu qui t'a cr!
tincelle chappe au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es
une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses lments sont en
toi. Tu es l'infini man de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers,
et tes plus chres dlices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....

       *       *       *       *       *

De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse crature? Que veut-elle?
 qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle  terre en mordent la fange
de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse  la brute, demande-t-elle
les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux,
tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas
satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matrielle, o
la partie sublime d'elle-mme est teinte?

Ah! de l est venu tout le mal qui la dvore. Cyble, la bienfaisante
nourrice, a vu ses mamelles se desscher sous des lvres ardentes. Ses
enfants, saisis de fivre et de vertige, se sont disput le sein
maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits
les ans de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles
sont closes au sein de l'humanit, races d'exception qui se sont
prtendues d'origine cleste et de droit divin, tandis qu'au contraire
Dieu les renie; Dieu qui les a vus clore dans le limon de la dbauche
et dans l'ordure de la cupidit.

Et la terre a t partage comme une proprit, elle qui s'tait vue
adore comme une desse. Elle est devenue une vile marchandise; ses
ennemis l'ont conquise et dpece... Ses vrais enfants, les hommes
simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont t peu  peu
resserrs dans d'troites enceintes, et perscute jusqu' ce que la
pauvret ft devenue un crime et une honte, jusqu' ce que la ncessit
et fait, des opprims, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on et donn
 la juste dfense de la vie le nom de vol et de brigandage;  la
douceur, le nom de faiblesse;  la candeur, celui d'ignorance; 
l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le
mensonge est entr dans le coeur de l'homme, et son entendement s'est
obscurci au point qu'il a oubli qu'il y avait en lui deux natures. La
nature prissable a trouv les conditions de son existence si difficiles
au sein des socits, elle a got  tant de sources d'erreurs, elle
s'est cr des besoins si contraires  sa destination, elle s'est tant
laiss troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine
le temps ncessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est rduit, dans
les desseins, dans les ncessits et dans les dsirs de l'homme, 
satisfaire les apptits du corps, c'est--dire  tre riche.

Et voil, hlas! o nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles
aux douceurs de la table,  l'clat des vtements et aux amusements de
la civilisation qu' la contemplation et  la prire, sont aujourd'hui
si rares qu'on les compte. On les mprise comme des fous, on les bannit
de la vie sociale, on les appelle potes.

O race infortune, de plus en plus clair-seme sur la face du monde!
vestige de la primitive humanit, que n'as-tu pas  souffrir de la part
de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplac
ici-bas la crature de Dieu! Le rgne des enfants de Japet est pass;
les hommes d' prsent sont littralement les enfants des hommes. Quand
ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein,
quelque signe de la cleste origine, ils le hassent et le maltraitent,
ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phnomne, et n'en tirent
aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui
permettent de chanter les merveilles de la cration visible.
Cherche-t-il  ressaisir dans les tnbres du monde intellectuel quelque
fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des sicles d'abus
et de prjugs pour fouiller sous cette crote paisse de l'habitude,
pour tirer quelque tincelle du volcan teint, quelque ple lueur de la
vrit divine, ds lors il devient dangereux; on s'en mfie, on
l'entrave, on le dcourage, on insulte  sa conscience, on empoisonne
ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilge, on fltrit sa vie, on
teint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le
charge pas de fers comme alin!

       *       *       *       *       *

. . . . Oui, le pote est malheureux, profondment malheureux dans la vie
sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprs pour
lui et selon ses gots, comme la raillerie le prtend: c'est qu'il
voudrait qu'elle se rformt pour elle-mme et selon les desseins de
Dieu. Le pote aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du
beau. Quand ce dveloppement de la facult de voir, de comprendre et
d'admirer ne s'applique qu'aux objets extrieurs, on n'est qu'un
artiste; quand l'intelligence va au del du sens pittoresque, quand
l'me a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du
monde idal, la runion de ces deux facults fait le pote; pour tre
vraiment pote, il faut donc tre  la fois artiste et philosophe.

C'est l une magnifique combinaison organique pour atteindre  un
bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et
invitable d'un malheur sans fin dans la socit.

La socit est compose, comme l'homme, de deux lments: l'lment
divin et l'lment terrestre; l'lment divin, plus ou moins pur, plus
ou moins altr, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites,
quelque mal formules qu'elles soient, sont toujours meilleures que la
gnration qu'elles rgissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus
minents en sagesse et en intelligence[F]. L'lment humain se trouve
dans les abus, dans les prjugs, dans les vices de chaque gnration,
et depuis les temps peut-tre fabuleux de cet ge d'or que le pote
revendique comme la tige de sa gnalogie, toute gnration a subi
beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non
crits de la coutume ont eu plus de force que le code crit du devoir.
Les chtiments n'ont rien empch l o la coutume s'est mise en rvolte
contre la loi. C'est pourquoi les socits, cherchant sans cesse le bien
dans leurs institutions, ont toujours t envahies par le mal. Le
lgislateur enseigne et dicte la loi que l'humanit accepte et n'observe
pas. Chaque homme l'invoque dans ses intrts; chaque homme l'oublie
dans ses plaisirs.

Cet tre  la fois disgraci et privilgi qu'on appelle pote marche
donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Ds
que ses yeux s'ouvrent  la lumire du soleil, il cherche des sujets
d'admiration; il voit la nature ternellement jeune et belle, il est
saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientt la
cration inerte ne lui suffit plus. Le vrai pote aime passionnment
Dieu et les oeuvres de Dieu; c'est dans lui-mme, c'est dans son
semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus compltement la
lumire ternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans
l'homme comme un feu sacr sur un autel sans tache. Son me aspire, ses
bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa
poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense dsir, de
ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des sicles
de corruption, ne peut chapper  son oeil limpide,  son regard
profond. Il pntre  travers l'enveloppe, il voit des mes
contrefaites dans des corps splendides, des coeurs d'argile dans des
statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure,
il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perante, lui a donn
pour la plainte et pour la bndiction, pour la prire et pour la
menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses
angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de dtresse; le
spectacle de l'hypocrisie brle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances
de l'opprim allument son courage; des sympathies audacieuses
bouillonnent dans son sein. Le pote lve la voix et dit aux hommes des
vrits qui les irritent.

Alors toute cette race immonde, qui se met  l'abri d'un faux respect
des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du
chemin pour lapider l'homme de vrit. Les scribes et les pharisiens
(race ternellement puissante) prparent les fouets, la couronne
d'pines et le roseau, sceptre drisoire que la main sanglante du Christ
a lgu  toutes les victimes de la perscution. La plbe aveugle et
stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la
souffrance. Jsus sur la croix n'est pour elle autre chose que le
spectacle nergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.

Il est vrai que du sein de cet abme de turpitudes sortent quelques
justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec
leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincres, souvent
terrasss par la corruption du sicle, mais souvent relevs par une foi
pieuse, qui viennent rpandre sur ses pieds briss le parfum expiatoire.
Ceux-ci apportent des consolations  la victime; les premiers prparent
la rcompense. La nue s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son
doigt de feu le front inclin de l'homme qui va s'veiller ange  son
tour. Dj les harpes clestes pandent sur lui leurs vagues harmonies.
La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des
cieux... Rves de spiritualiste, avenir du croyant, idal de Socrate,
promesses du fils de Marie! vous tes le beau ct de la destine du
pote; vous tes l'encens et la myrrhe qu'il faut  ses blessures; vous
tes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le pote doit vous
avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose  la perscution;
c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de
fait ou d'intention dans le tumulte du monde...


                 Six heures du matin.

J'ai quitt ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui
commenait  alourdir mes paupires. Depuis deux nuits j'ai, contre ma
coutume, un sommeil pnible. Des rves affreux me rveillent en sursaut.
Mon systme est de ne jamais rien combattre, et d'chapper  tout; c'est
la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que
les fantmes guetteront mon chevet. J'ai pass mon panier  mon bras;
j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des
cigarettes, et j'ai pris le chemin des _Couperies_. Me voici sur la
hauteur culminante. La matine est dlicieuse, l'air est rempli du
parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclines sous mes
pieds, se droulent l-bas avec mollesse; elles tendent dans le vallon
leurs tapis que blanchit encore la rose glace du matin. Les arbres,
qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prs des mandres
d'un vert clatant que le soleil commence  dorer au fate. Je me suis
assis sur la dernire pierre de la colline, et j'ai salu en face de
moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta ppinire et le toit
moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitt cet heureux nid, et tes
petits enfants, et ta vieille mre, et cette valle charmante, et ton
ami _le Bohmien_? Hirondelle voyageuse, tu as t chercher en Afrique
le printemps, qui n'arrivait pas assez vite  ton gr? Ingrat! ne
fait-il pas toujours assez beau aux lieux o l'on est aim? Que fais-tu
 cette heure? Tu es lev sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un
chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas t plants par toi; le sol
que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-tre
supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin
humide engourdit encore la main qui t'crit. Sans doute tu ne devines
pas que je suis l, veillant sur ta ppinire, sur tes terrasses, sur
les trsors que tu dlaisses! Peut-tre endormi au seuil d'une mosque,
crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs o tu as tant
travaill, tant tudi, tant rv, tant vieilli... Peut-tre es-tu au
sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beaut du paysage
que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis,
la haie d'aubpine qui s'accroche  mes cheveux, la rivire qui murmure
 mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela
auprs de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des mes
inquites, tant de fois interroge et si vainement possde! je ne vois
plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces
monts sauvages, cette chane robuste, chine formidable du vieil
univers! Quelles neiges, quels clatants soleils, quels cdres
bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs
inconnues tu possdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais
tout  l'heure d'avoir pu quitter _la Rochaille_!--Hlas! tu es
peut-tre dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue o
rien de ce qu'on possde ne console de ce qu'on voudrait avoir possd.
Potes, potes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc?
O aspires-tu? Qui donc t'a donn toute cette puissance et toute cette
pauvret? Que fais-tu de tes vastes dsirs quand tu possdes? O
trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis
l, moi, abm dans les dlices des champs, oubliant que toute ma vie
est dans le plateau d'une balance dont l'quilibre varie  chaque
instant; acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent
dtermin au suicide, si je les eusse prvues il y a deux ans, lorsque
je t'crivais: Tout est fini pour moi.

       *       *       *       *       *

On vient d'ouvrir l'cluse de la rivire. Un bruit de cascade, qui me
rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'lve dans le silence.
Mille voix d'oiseaux s'veillent  leur tour. Voici la cadence
voluptueuse du rossignol; l, dans le buisson, le trille moqueur de la
fauvette; l-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte
avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la valle et
plonge son rayon dans la rivire, dont il carte le voile brumeux. Le
voil qui s'empare de moi, de ma tte humide, de mon papier... Il me
semble que j'cris sur une tablette de mtal ardent... tout s'embrase,
tout chante. Les coqs s'veillent mutuellement et s'appellent d'une
chaumire  l'autre; la cloche de la ville sonne l'_Angelus_; un paysan,
qui recpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe
de la croix... A genoux, Malgache! o que tu sois,  genoux! Prie pour
ton frre qui prie pour toi.

       *       *       *       *       *

Il doit tre huit heures, le soleil est chaud, mais  l'ombre l'air est
encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du
ravin, je suis cach et abrit du vent comme dans une niche. Le soleil
rchauffe mes pieds mouills dans l'herbe. Je les ai poss nus sur la
pierre tide et saine, tandis que je djeune pythagoriquement avec mon
pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs  ct de moi.

Le sentier l-haut est maintenant couvert de villageois qui vont  la
messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la
valle, que le bon soleil les ait aspires. Dans une heure j'y passerai
 pied sec. La rivire s'est endormie hors de son lit. Le sentier est
noy sous une nappe d'argent. Nymphes, veillez-vous, les faunes vont
vous surprendre et s'enamourer.

       *       *       *       *       *

Ah Dieu!  cette heure, mes ennemis s'veillent aussi! ils s'veillent
pour me har. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prire du
matin, peut-tre la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour
demander ma perte. Ne les coute pas,  Dieu bon, ami des potes! Je
suis sans ambition ici-bas, sans cupidit, sans mauvais dsirs, tu le
sais, toi qui me regardes en face par cet oeil brlant des cieux. Tu
lis au fond de ma pense, comme l'astre au fond du miroir ardent,
lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir
trouv d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bont de
l-haut, appui du faible, tu n'coutes pas la prire de l'impie; car
tout homme est impie qui demande  Dieu la ruine et le dsespoir de son
semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que
je ne veux pas triompher pour tre tyran, mais pour tre libre. Ah!
termine ce combat impie,  mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et
la violence triomphent de l'innocent.--Qu'ai-je fait, disait le pote
exil, pour tre dtest, banni de ma patrie, chass du toit de mes
pres, calomni, insult, traduit devant des juges comme un criminel,
menac de chtiments honteux? O pharisiens, vous rgnez toujours, et ce
que Jsus crivit du doigt sur la poussire du parvis est effac de la
mmoire des hommes!...

..... C'est bien fait! pourquoi tant pote, pourquoi tant marqu au
front pour n'appartenir  rien et  personne, pour mener une vie
errante; pourquoi, tant destin  la tristesse et  la libert, me
suis-je li  la socit? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille
humaine? Ce n'tait pas l mon lot. Dieu, m'avait donn un orgueil
silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un
dvouement invincible pour les opprims. J'tais un oiseau des champs,
et je me suis laiss mettre en cage; une liane voyageuse des grandes
mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me
provoquaient pas  l'amour, mon coeur ne savait ce que c'tait. Mon
esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et
de mlodies. Pourquoi des chanes indissolubles  moi?... O mon Dieu!
qu'elles eussent t douces si un coeur semblable au mien les et
acceptes! Oh! non, je n'tais pas fait pour tre pote; j'tais fait
pour aimer! C'est le malheur de ma destine, c'est la haine d'autrui qui
m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine;
j'avais un coeur, on me l'a arrach violemment de la poitrine. On ne
m'a laiss qu'une tte, une tte pleine de bruit et de douleur,
d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scnes d'outrages... Et parce
qu'en crivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me
suis souvenu d'avoir t malheureux, parce que j'ai os dire qu'il y
avait des tres misrables dans le mariage,  cause de la faiblesse
qu'on ordonne  la femme,  cause de la brutalit qu'on permet au mari,
 cause des turpitudes que la socit couvre d'un voile et protge du
manteau de l'abus, on m'a dclar immoral, on m'a trait comme si
j'tais l'ennemi du genre humain!

.... Peut-tre est-ce folie et tmrit de demander justice en cette
vie. Les hommes peuvent-ils rparer le mal que les hommes ont fait? Non!
toi seul,  Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression
brutale fait chaque jour  la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui
souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le
veux; car tu permets que je sois heureux, malgr tout,  cette heure,
sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans
autre dsir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre
plaisir terrestre que celui de scher mes pieds sur cette pierre
chauffe du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne
savez pas qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau
faire, vous ne m'terez pas cette matine de printemps.

Le soleil est en plein sur ma tte; je me suis oubli au bord de la
rivire sur l'arbre renvers qui sert de pont. L'eau courait si limpide
sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers
de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons
espigles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et
si diapres que j'ai laiss courir mon esprit avec les insectes, avec
l'onde et ses habitants.--Que cette petite gorge est jolie avec sa
bordure troite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux,
avec sa profondeur mystrieuse et son horizon born par les lignes
douces des gurets aplanis! comme la trane est coquette et sinueuse!
comme le merle propre et lustr y court silencieusement devant moi 
mesure que j'avance! Je fais ma dernire station  la Roche-verard.
Nous avons baptis ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les
_pastours_ allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est l qu'il s'est
assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose  Dieu
pour sa vieillesse que cette roche et la libert. _Le beau est petit_,
dit-il; ce paysage resserr et ce chtif abri sont encore trop vastes
pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la
contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espre, 
la vie intellectuelle.

Ainsi parlait le vieux verard en arrachant des touffes de gents
fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans,
lorsqu' deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes
peupliers.--D'o vient que tu es en Afrique?--Rien ne suffit  l'homme
en cette vie; c'est l sa grandeur et sa misre . . . .

       *       *       *       *       *


                 Dans ma chambre.

Je suis entr dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivire
est trs-haute. Mais cette maison dserte, ces contrevents ferms, ces
alles dpeuples d'enfants, cette brouette qui t'a sauv de tant
d'accs de spleen et qui est brise dans un coin, tout cela est bien
triste. J'ai t voir la chvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes
que je lui offrais; elle blait tristement; j'ai pens un instant
qu'elle me demandait ce qu'tait devenu son matre.

En remontant la _Rochaille_, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant.
Un instant j'ai oubli o j'allais; je voyais devant moi cette route qui
monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de
notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le chtelain d'Ars.
Derrire cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit,
les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprs des
morts chris. Je marchais vite et d'un pied lger; j'allais comme dans
un rve, m'tonnant de ma longue absence, me htant d'arriver. Tout d'un
coup je me suis aperu de ma distraction; je me suis rappel que la
haine avait fait de la maison de mes pres une forteresse dont il me
fallait faire le sige en rgle avant d'y pntrer. O Marie!  mon
aeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacr, j'ai
emport une branche de l'arbre qui abrite ton ternel sommeil. Est-ce l
tout ce qui doit  jamais me rester de toi? Tu dors auprs de ton fils
bien-aim; mais  ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est
rserve? Mourrai-je sous un ciel tranger? Irai-je traner une
vieillesse misrable loin de l'hritage que tu me conservais avec tant
d'amour, et o j'ai ferm tes yeux, comme je souhaite que mes enfants
ferment les miens? O grand'mre! lve-toi et viens me chercher! Droule
ce linceul o j'ai enseveli ton corps bris par son dernier sommeil; que
tes vieux os se redressent et que ton coeur dessch palpite  cette
chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je
dois tre  jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les
sauvages du Meschacb, je porterai ta dpouille sur mes paules, et
elle me servira d'oreiller dans le dsert. Viens avec moi, ne protge
pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bnis...
Mais non, grand'mre, reste auprs de ton fils; mes enfants iront encore
saluer ta tombe; ceux-l te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon
fils ressemble  ce Maurice tant aim de toi, auquel je ressemble tant
moi-mme; ma fille est blanche, grave et dj majestueuse comme toi.
C'est l ton sang, Marie; que ton me aussi soit en eux; si je leur suis
arrach, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit
leur palladium ternel, que dans la nuit ta voix douce ou svre les
console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait
pas arriv; j'aurais trouv dans ton sein un refuge sacr, et ta main
paralytique se ft ranime pour se placer, comme celle du destin, entre
mes ennemis et moi.--Je meurs trop tt pour toi, m'as-tu dit la veille
du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitt,  toi qui m'aimais, toi qui
n'as jamais t remplace, toi qui chrissais en moi jusqu' mes
dfauts, toi qui maniais comme la cire mes volonts de fer, et qui
faisais courber d'un regard cette tte rebelle! toi qui m'as appris,
pour mon ternel regret, pour mon ternelle solitude, ce que c'est qu'un
amour inpuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez
qu'elle me l'a enseign, cet amour passionn de la progniture; ne
permettez pas qu'on m'arrache  mes enfants; ils sont trop jeunes pour
supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .

       *       *       *       *       *

Malgache, ta mre est vieille; ne reste pas longtemps loign d'ici.
Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amrement les jours passs loin
d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.

    Il tempo passa e non ritorna a noi,
    E non vale il pentirsene di poi.




X

A HERBERT


Mon vieux ami, je t'ai promis de t'crire une sorte de journal de mon
voyage, si voyage il y a, de la valle Noire  la valle de Chamounix.
Je te l'adresse et te prie de pardonner  la futilit de cette relation.
A un homme triste et austre comme toi, il ne faudrait crire que des
choses srieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs annes,
je suis un enfant, et par mon ducation manque et par ma fragile
organisation. A ce titre j'ai droit  l'indulgence, et rien ne me
sirait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez trait en enfant gt,
vous tous que j'aime, et toi surtout, rveur sombre, qui n'as de sourire
et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur
les nuages fantastiques de la vie.

Hlas! gaiet perfide, qui m'as si souvent manqu de parole! rayon de
soleil entre des nues orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu
m'as emport dans les rgions feriques de l'oubli, et tu as laiss des
spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en
silence  mon festin. Tu les as laisss monter en croupe sur mon cheval
ail et lutter corps  corps avec moi jusqu' ce qu'ils m'eussent
prcipit sur la terre des ralits et des souvenirs. N'importe! sois
bni, esprit de folie qui es  la fois le bon et le mauvais ange,
souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et gnreux!
prends tes voiles barioles,  ma chre fantaisie! dploie tes ailes aux
mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma
faiblesse m'empche de quitter, mais o mes pieds n'enfoncent pas dans
le sol, grce  toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon nant,
dans la philosophique acceptation de ce nant si doux et si commode, qui
s'ennoblit quelquefois par la victoire remporte sur de vaines
aspirations... O gaiet! toi qui ne peux tre vraie sans le repos de la
conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point
l'apanage de mes belles annes et qui m'abandonnas dans celles de ma
virilit, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux
blanchissants, et scher sur ma joue les dernires larmes de ma
jeunesse.

Et toi, cher vieux ami, prte-toi aux caprices de mon babil et 
l'absurdit de mes observations. Tu sais que je ne vais pas tudier les
merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre
assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le dsir de
revoir des amis prcieux et le besoin de _locomotion_ m'entranrent
seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonne. Il te sera
peut-tre. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il
est des lieux dont le nom seul rappelle des scnes enchantes, des
souvenirs innarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi,
claircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis
qui le plissent!


                 Autun, 2 septembre.

A Dieu ne plaise que je mdise du vin! Gnreux sang de la grappe, frre
de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles
inspirations tu as ranimes dans les esprits dfaillants! que de
brlants clairs de jeunesse tu as rallums dans les coeurs teints!
Noble suc de la terre, inpuisable et patient comme elle, ouvrant comme
elle les sources fcondes d'une sve toujours jeune et toujours chaude,
au faible comme au puissant, au sage comme  l'insens!--Mais il est ton
ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence, celui-l qui cherche en
toi un stimulant  d'impurs garements, une excuse  des dlires
grossiers! Il est le profanateur des dons clestes, celui qui veut
puiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mpris
dans la main de Dieu mme le trsor de sa raison.

L'origine cleste de la vigne est consacre dans toutes les religions.
Chez tous les peuples la Divinit intervient pour gratifier l'humanit
d'un don si prcieux. Selon notre Bible, le sang du vieux No fut
agrable  Dieu, qui le sauva ainsi que la sve de la vigne, comme deux
ruisseaux de vie  jamais bnis sur la terre.

J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres
qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapes
presque  la manire de l'ancienne Grce, qui recueillaient avec soin
dans des fioles ce qu'elles appelaient potiquement les _larmes de la
vigne_. La rose limpide s'chappait goutte  goutte des noeuds de la
branche, et coulait durant la nuit dans les vases destins  la
recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient
enlever le prcieux collyre aux premires clarts du matin; j'aimais les
parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant
sur les grves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque
nouvelle section du rameau sacr. C'tait une sorte de crmonie paenne
conserve et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus
semblait ml  celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sr que
l'antique _Oh, Evoh!_ ne vnt pas mourir sur les lvres de ces
vieilles  ct de l'_amen_ catholique.

Le culte des divinits champtres m'a toujours sembl la plus charmante
et la plus potique expression de la reconnaissance de l'homme envers la
cration. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des
ides vraies, salutaires et grandes. Et quant  l'infaillibilit des
religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit tre
souille, comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme.
Mais je crois  la sagesse des nations,  leur grandeur,  leur force,
aux influences des contres qu'elles habitent; et consquemment j'ai foi
en la prminence de certaines ides, en fait de croyance et de culte.
L'ternelle vrit,  jamais voile pour les hommes, s'est montre un
peu moins vague  ceux qui l'ont cherche  travers une atmosphre plus
pure et des cieux plus splendides. La ntre est la plus belle, parce
qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austre
qui l'a conue, avec les grandes scnes pittoresques et l'ardent climat
qui ont rvl  l'homme l'unit de Dieu. Celle du polythisme est
enivrante comme le doux pays qui l'a enfante; mais j'y vois toutes les
conditions d'excs et d'inconstance qui caractrisent pour l'homme une
situation trop fortune.

J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu,
survivant, comme No,  un cataclysme; sauv, comme lui, par une
miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les
bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux
de la Grce, je vois la vigne crotre et multiplier avec une abondance
dont les hommes abusent bientt, et, de la cuve o voh consacra de
pures libations  son pre, sort la troupe effrne des hideux Satyres
et des obscnes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances
forcenes dans un sage remde envoy  leurs faiblesses et  leurs
ennuis. La dbauche insense pollue les marches des temples; le bouc,
infect holocauste offert aux divinits rustiques, associe des ides de
puanteur et de brutalit au culte du plaisir. Les chants de fte
deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes o prit le
divin Orphe; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intemprance, et le
sombre christianisme est forc de venir, avec ses macrations et ses
jenes, ouvrir une route nouvelle  l'humanit ivre et chancelante pour
la sauver de ses propres excs.

Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version
plus simple et plus nave du vieux No, je vois sa ligne user plus
sobrement et plus religieusement du fruit divin. Premire victime de son
imprudence, il apprend  ses dpens que le sang de la grappe est plus
chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses
pieux enfants apprennent  s'abstenir, le mme jour o ils ont connu une
jouissance nouvelle. Sur les versants brlants de la Jude, la vigne
multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de
respect pour les divins effets de la plante prcieuse, inscrit cette loi
touchante dans son livre de la Sagesse:

Laissez le vin  ceux qui sont accabls par le travail, et la cervoise
 ceux qui sont dans l'amertume du coeur; les princes ne boiront pas
le vin et la cervoise, ils les laisseront  ceux qui souffrent et  ceux
qui travaillent dans l'amertume du coeur.

Honneur aux ges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret  la
jeunesse du monde! Temps agrables au Seigneur, o l'homme cherchait la
science sans qu'il ft possible de savoir le funeste usage qui serait
fait de la science; o la sagesse n'tait pas un vain mot et
correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et
nobles de l'humanit! vous paraissez grands et presque impossibles quand
on vous compare aux socits modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais
sur la montagne pour dire aux hommes: Faites ceci, et qui voyais ta
loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles
d'Isral, instruisait et dirigeait tes lgislateurs prosterns, que
sens-tu pour nous dsormais dans ton sein paternel en voyant la terre
asservie aux volonts impies et aux besoins insenss d'une poigne
d'hommes pervers, le mot sacr de _loi_ traduit par celui d'_intrt
personnel_, le labeur remplac par la cupidit, les crmonies augustes
et saintes par des coutumes ineptes ou des mystres incompris, tes
lvites par des pontifes ennemis du peuple, la crainte de ton courroux
ou de ton dplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein
que les princes sachent employer et que les peuples veuillent
reconnatre?

Que penser d'un sicle o l'ducation morale est entirement abandonne
au hasard, o la jeunesse n'apprend ni  rgler ses besoins
intellectuels ni  gouverner ses apptits physiques, o on lui prsente
les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en
lui recommandant bien de ne croire  aucune; o, pour tout prcepte, on
lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premires
orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la
thorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on
de l'amour, de cette passion qui s'lve la premire, et qui, dans le
coeur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien,
sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible,
jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se
consoler avec les prostitues des dfaites de la ruse; en toute occasion
sacrifier  l'intrt personnel, au plaisir ou  la fortune, le plus
beau sentiment qui puisse germer dans les mes neuves!

Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action
qui touffe bientt les vellits d'affection exclusive, et qui souvent
ne les laisse pas mme clore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette
ardeur gnreuse, mettre au service de l'humanit les talents acquis et
les forces employes? Elle a lu pendant les annes d'enfance quelque
chose de semblable dans les crits des antiques philosophes, et on lui
apprend  les juger au point de vue littraire; puis la socit lui
ouvre ses bras avides et son sein glac. Donne-moi tes lumires, lui
dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te
donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu
as des vices, je le sais, je les aime, je les protge, je les couvre de
mon manteau, je les abrite mystrieusement de ma complaisance.
Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les
servir  augmenter mes jouissances,  maintenir mon rgne,  sanctionner
mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquit que je
rserve  mes lus!

Ainsi, loin de dvelopper et de diriger les deux sources de grandeur qui
sont dans la jeunesse, la gloire et la volupt; loin d'exalter ce
qu'elles mlent de divin  l'ardeur et  la jouissance de la vie, la
socit prsente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher 
un matrialisme mortellement grossier. Elle se plat  dvelopper les
instincts animaux; elle cre et protge des antres de corruption, des
moyens de toute espce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les
besoins les plus ignobles, et mme les plus immondes fantaisies. Comment
les jouissances naturelles, n'tant plus asservies  aucun frein moral,
 aucune rgle de lgislation, ne dgnreraient-elles pas en excs?
Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or?
Comment l'amour et le vin n'amneraient-ils pas la dbauche?

Tout cela  propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'tre tmoin
dans une auberge!

J'ai bien voyag dans ma vie; je me suis repos dans bien des cabarets
de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs
rompus et des dbris de brocs rougis d'un vin cre et brutal; j'ai
failli avoir la tte fracasse par des rouliers qui se battaient autour
de moi; j'ai entendu les mtaphores obscnes et les chansons graveleuses
des villageois endimanchs. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en
fureur; j'ai vu des mendiants affams acheter de l'eau-de-vie avec
l'unique denier de leur journe. J'ai vu des femmes jeunes et belles se
rouler cheveles dans la fange, et de beaux-esprits de diligence
changer des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a
vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyag avec peu d'argent?

Or, je ne suis pas d'humeur intolrante, et quoique fort souvent ennuy,
fatigu et contrari de semblables rencontres, je les ai toujours
supportes avec un calme philosophique. De quel droit mpriserais-je la
rudesse et le mauvais got de l'homme priv d'ducation? De quel front
reprocherais-je  l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence
humaine, quand moi et mes gaux sur l'chelle sociale nous lui refusons
l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi,
 toi que nous avons rduit  l'tat de bte de somme, ne chercherais-tu
pas  rendre ton sort moins odieux en dtruisant ta mmoire et ta
raison, _en buvant_, comme dit Obermann en sa piti sublime, _l'oubli de
tes douleurs_?

Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas
insupportable; notre oreille n'est pas blesse de tes plaintes; nos yeux
voient sans dgot tes sueurs sans relche et sans terme; notre coeur
est insensible  ta misre; et les courtes heures de ta joie nous
rvoltent! C'est bien assez,  infortun! que ta peine soit mprise.
Que ton plaisir du moins passe en libert! Laissez courir l'orgie en
haillons, laissez-la hurler  la porte de ces riches demeures; elle ne
les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais
dont elle va du moins rver les dlices pendant toute une nuit... Mais
non! il y a pour le peuple des rglements de police. Les lupanars des
grands sont ouverts  toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la
nuit, et le guet mne en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour
le transporter chez lui!

coutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: La
gaiet des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du
peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le
frein de l'ducation. Et  ce propos les grands de ce sicle vous font
de trs-nobles thories sur les distinctions ncessaires, sur les
supriorits incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance
est un prjug, que l'or ne donne de mrite  personne. Ils dclarent
que l'_ducation_ seule tablit une hirarchie lgitime et sainte.
Faites le peuple semblable  nous, disent-ils, et nous l'admettrons 
l'galit sociale.

Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu
encore se faire semblable  eux, ils se sont faits en attendant, quant
aux vices et  la grossiret, semblables au peuple.

Si j'ai bonne mmoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la
scne, aux thtres de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que
cela m'avait sembl trs-froid et trs-ennuyeux. Du reste, cela se
passait trs-convenablement. Deux ou trois personnages parlants,
trs-occups de leurs affaires, se consultaient dans des _a parte_ sur
toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de
comparses, trs-bien costums, soulevant en mesure des coupes de bois
dor, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et

                      ... d'un ton mlancolique,
    Entonnaient tristement une chanson bachique.

Je fus donc trs-peu effray d'un dner de jeunes gens qui se consommait
 l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison tait pleine en raison
de la foire. Point de chambre o l'on pt manger, point de salle commune
qui ne ft encombre de commis voyageurs...

J'en demande pardon  un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent
vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernire paire de bottes;
j'en demande pardon  plusieurs commis voyageurs qui m'ont crit des
injures  cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprime de
mon fait je ne sais o.--J'en demande pardon, et srieusement, je le
jure,  la mmoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des
coeurs navrs.--Mais enfin, je le confesse  la face du ciel et de la
terre, je ne peux pas souffrir les commis voyageurs... ou du moins je
n'ai pu les souffrir jusqu' ce jour, qui va peut-tre me rconcilier 
jamais avec eux.

Tant il y a que, craignant les conversations littraires, j'acceptai
l'offre d'une infernale htesse, empoisonneuse et malficire au del de
ce qui a jamais t racont par Gil Blas sur le compte des aubergistes
de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin,
derrire un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur
bonne et pour moi. J'avais l'air d'un cur de campagne escort de sa
gouvernante et de ses neveux.

Il y avait,  l'autre bout de ce jardin, une grande table et des
convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit
l'htesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte,
c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grce  Dieu, je
n'ai pas la mmoire des noms, celle des prnoms encore moins; mais ma
senora Lonarde en avait plein la bouche, et j'esprais voir une orgie
aussi mthodiste que celles de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. N'en
dplaise  la noblesse, je l'ai fort peu frquente dans ma vie. Je sais
qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien ras ou la
barbe bien parfume; je sais qu'elle est agrable  voir: je ne me
serais jamais dout qu'elle pt tre aussi dsagrable  entendre.

Tu attends peut-tre que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes
bien. D'abord je n'ai assist qu' la partie musicale,  l'introduction,
pour ainsi dire; ensuite j'tais masqu par les espaliers, et, grce 
Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dner et celui de ma
famille fut termin en dix minutes, et je me retirai plus satisfait
qu'en sortant de l'Odon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins l je
n'avais rien pay en entrant. En ce moment je me sens presque rconcili
avec le procd de Lucrce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres
peuvent se rendre insupportables au spectateur.

Je montai dans la diligence immdiatement aprs la _reprsentation_;
j'entendis le garon d'curie adresser au facteur de la diligence cette
rflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson
par-dessus le mur: Si c'tait _nous_, on dirait: V'l la canaille qui
s'chauffe! Mais comme c'est _eux_, on dit: V'l le beau monde qui
s'amuse! La rponse philosophique de l'autre proltaire fut aussi
nergique que la circonstance le comportait; n'tait le sot usage qui ne
permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'crire certains
mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscnit du peuple est
presque toujours empreinte de gnie: c'est un appel sauvage et terrible
 la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphme stupide;
rien ne le motive, et par consquent rien ne l'excuse...

O vous que j'ai mconnus, et vers qui je m'incline en ce jour!  commis
voyageurs! je proteste que vous tes fort ennuyeux, et que le bel-esprit
dborde en vous d'une manire dsesprante. Mais je jure par Bacchus et
par No, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous dbitez, que
vous avez bien plus d'amnit, de politesse et de savoir-vivre que les
_jeunes seigneurs_ de province. Je dpose, et je signerais de mon sang,
que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos
manires sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille
fois tomber en votre compagnie et supporter vos rcits de table d'hte,
que de se trouver seulement  cinquante toises de la table des gens
_comme il faut_.--Que la paix soit faite entre nous, et ne m'crivez
plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous
plat.

Et toi, vieux ami des potes! gnreux sang de la grappe! toi que le
naf Homre et le sombre Byron lui-mme chantrent dans leurs plus beaux
vers, toi qui ranimas longtemps le gnie dans le corps dbile du maladif
Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Gothe, et qui
rendis souvent une force surhumaine  la verve puise des plus grands
artistes! pardonne si j'ai parl des dangers de ton amour! Plante
sacre, ta cros au pied de l'Hymte, et tu communiques tes feux divins
au pote fatigu, lorsque, aprs s'tre oubli dans la plaine, et
voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son
ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une
jeunesse magique; tu ramnes sur ses paupires brlantes un sommeil pur,
et tu fais descendre tout l'Olympe  sa rencontre dans des rves
clestes. Que les sots te mprisent, que les fakirs du bon ton te
proscrivent, que les femmes des patriciens dtournent les yeux avec
horreur en te voyant mouiller les lvres de la divine Malibran. Elles
ont raison de dfendre  leurs amants de boire devant elles; les
imaginations de ces hommes-l sont trop souilles, leurs mmoires sont
trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre  nu le fond
de leur pense. Mais viens,  ruisseau de vie! couler  flots abondants
dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du
beau, ils dtestent la vue comme la pense de ce qui est ignoble, ils
veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse
point de l'tre  table; que l'adolescent ne souille pas ses lvres d'un
rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle
ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils _peuvent_, ils _osent_
livrer tout le trsor de leur me, et n'avoir rien a reprendre les uns
aux autres quand le jour bleutre nous surprend  table dans la
mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure
rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand  la campagne, assis
en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au
jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face ple qui
ressemble  une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard,
de se retirer dcemment chez elle avant l'clat du soleil. O belles
nuits de l't brlant qui vient de s'couler et qui ne nous sera
peut-tre pas rendu avant bien d'autres annes! aurores sans rose,
veilles d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si
mlodieux et si passionns au lever de Vnus! toiles si belles 
l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crpuscule!
extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez
encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et
que le madre rgnrateur, que le champagne factieux, viennent d'heure
en heure chasser le sommeil et dgourdir le cerveau quand mes amis sont
ensemble et quand je suis avec eux!


                 De Chlons  Lyon.

tendu sur le plancher du tillac et roul dans mon manteau, j'ai dormi
d'un profond sommeil sur le bateau  vapeur, en attendant que le jour
vint clairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indignes, fort
peu riantes de la Sane. Quelle est cette figure honnte et douce qui
semble protger mon sommeil insouciant, et empcher les pieds des
mariniers de me traiter comme un ballot? C'tait bien la peine d'tudier
Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier
je me suis tromp compltement, et que, prenant ce bon jeune homme pour
un des dbauchs de l'auberge, j'ai refus avec sauvagerie l'offre
amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous
voici tous gaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma
figure de sminariste et mes manires de paysan, la politesse et la
gratitude n'enchanent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et
celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain.
Attendons.

Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Factieux et
mordant, il m'aide  oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine
chaque passager, des pieds  la tte, par un seul mot pittoresque. Mon
coeur s'tait serr en l'apercevant, car sa prsence me rappelle des
sicles entiers, des rves tranges, une vie terrible, dont il fut jadis
le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du
coeur ou je suis corch vif, et il n'y touche point. Il rit, il
raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du ct bouffon
quand on a bu jusqu' la lie tout ce qu'elle a de srieux, c'est le fait
d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que
d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une
heure; il me semble que je suis n d'hier.

Paul a l'oeil minemment artiste, et je vois tous les objets que la
rive emporte derrire nous  travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher
de Mcon me fait rire aux clats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher
pt tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaiet grave,
celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et
l'obligeance dlicate du _lgitimiste_, la consternation d'Ursule qui se
croit en pleine mer, mon sans-gne bohmien, c'en est assez pour nous
trouver tous camarades et faire socit commune  l'auberge de Lyon.

--Comment s'appelle notre ami? dit Paul  demi-voix en me montrant le
lgitimiste.

--Le diable m'emporte si je le sais!

--Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignit.

Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le
lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indiffrent, preuve
qu'il est inutile de connatre le nom et la position des gens. Il est
aimable, modeste et bien lev. Qu'avons-nous besoin d'en savoir
davantage?--Il va  Genve; nous irons tous ensemble; mais non. Paul
nous quitte et descend le Rhne. Son destin ou sa fantaisie l'emporte
par l. L'ami improvis, moi et ma famille, nous prenons la poste 
frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.


                 Nantua.

Montagnes sans grandeur, lac sans tendue, vgtation pauvre, paysage
sans caractre pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant,  et l, un
aspect singulier, une masse de roches tendres trangement dcoupes, des
bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculpts par la
main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraches
valles, des sites sans noblesse, mais pleins de varit, et se
succdant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occups; voil
comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouv hideux.--Ne
lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose
certaine sur les objets extrieurs; je vois tout au travers des
impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de
psychologie et de physiologie dont je suis le _sujet_, soumis  toutes
les preuves et  toutes les expriences qui me tentent, condamn 
subir toute l'adulation et toute la piti que chacun de nous est forc
de se prodiguer alternativement  soi-mme, s'il veut obir navement 
la disposition du moment,  l'enthousiasme ou au dgot de la vie, au
caprice du califourchon,  l'influence du sommeil,  la qualit du caf
dans les auberges, etc., etc.

Nous nous sommes mis en tte de trouver ici des beauts; car on nous a
dclar sur l'honneur que ce pays a des beauts de premier ordre, et
nous en croyons l'auteur du renseignement.--Nous prenons un char suisse,
et nous nous faisons conduire  Mriat par une pluie battante,
accompagne de coups de tonnerre brusques, imprvus, et d'un son bizarre
comme la forme des rochers qui les rpercutent. Le guide se trompe de
route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie
redouble; aucune esprance de djeuner sur l'herbe. Nous djeunons
philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une bouteille, et
nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout  coup nous nous
voyons  trois lignes du prcipice. L'automdon mouill, et de
trs-mchante humeur, s'est aperu de sa mprise. Il a voulu retourner
sur ses pas, le chemin est trop troit. Le cheval refuse de se casser le
cou; c'est donc au char de subir toutes les consquences de sa
conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficult
de l'entreprise dcourage le guide. Il nous laisse une roue dans
l'abme, et le verre  la main, fort empchs de descendre, encore plus
empchs de demeurer.

Heureusement nous rions aux clats, et jamais on ne se tue en riant.
Nous trouvons moyen de sortir de la bote de cuir, nous soulevons le
vhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis
quitte pour un verre de vin rpandu tout entier dans la poche de ma
blouse.

Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme
nous en tions menacs, mais par un joli chemin couvert de fleurs
sauvages, toutes brillantes de pluie, et bord d'un ruisseau qui devient
torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins
chevels; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard
enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein
des noires forts, nous pntrons dans une rgion vraiment sublime de
tristesse.

Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts  pic,
couverts d'arbres vivaces qui semblant crotre sur la tte les uns des
autres, nous pressent, nous treignent, et semblent, par leurs dtours
multiplis, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables
solitudes.

J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai gure vu de plus
austres. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrnes et des Apennins
ne produisent pas une vgtation plus robuste et plus imposante; nulle
part je n'ai vu d'aussi belles forts de sapins gigantesques, lancs,
fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpe,
semblant braver la destruction et renatre sous les coups de la foudre
et de la cogne.

A Mriat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles
arcades charges de plantes paritaires et  demi ensevelies dans les
boulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est
encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se prcipite
avec fracas derrire la Chartreuse, roule  ct et se laisse tomber sur
l'angle d'un btiment dtach qu'il achve de dgrader, et qu'il semble
prt  emporter tout  fait dans un jour d'orage. Quel tait l'emploi de
ce btiment au temps des moines? Je me suis imagin que c'tait le lieu
pnitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la vote d'un
cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a l pour
cicerone que deux gants silencieux et farouches, le garde-forestier et
sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays,
fiers comme des hidalgos ruins, dclarant qu'ils ne sont ni aubergistes
ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les
visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.

Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mlancolique, froid, et
admirablement choisi pour une vie ternellement uniforme et pour des
hommes vous au culte de l'ide unique et absolue. Point de
perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert gal et
magnifique, des profondeurs de forts sans issue, sans la moindre
chappe pour le regard et la pense; partout des sapins, des prairies
troites et des forts coupes par l'invincible rempart de la montagne,
par les ternels brouillards..... Je dis ternels, quoique je n'aie
pass l qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau
soleil sur la Chartreuse de Mriat, si le torrent roule quelquefois
limpide et calme, si la tristesse y soulve un instant ses sombres
voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le dclare
_poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est--dire
pleutre, manqu,  ct du beau. Je le dshrite de ma sympathie, je lui
retire mon souvenir, et je tiens pour piciers et malappris tous les
voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.

Je me suis mouill jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guri
homoeopathiquement d'un rhume obstin; c'est--dire que j'ai chang
une toux supportable contre une grosse fivre qui m'a forc de passer la
nuit dans une auberge de village, presque  la porte de Genve.

Mais j'ai salu le Mont-Blanc de ma fentre  mon rveil, et j'ai vu
sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, tendu comme un immense tapis
bigarr au pied de la Savoie, forteresse neigeuse leve  l'horizon.


                 Genve.

--Messieurs, o descendez-vous?

C'est le postillon qui parle.--Rponse:

--Chez M. Listz.

--O loge-t-il, ce monsieur-l?

--_J'allais prcisment vous adresser la mme question._

--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son tat?

--Artiste.

--Vtrinaire?

--Est-ce que tu es malade, animal?

--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire
chez lui.

On nous fait gravir une rue  pic, et l'htesse de la maison indique
nous dclare que Listz est en Angleterre.

--Voil une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un
musicien du thtre; il faut aller le demander au rgisseur.

--Pourquoi non? dit le lgitimiste. Et il va trouver le rgisseur.
Celui-ci dclare que Listz est  Paris.--Sans doute, lui fais-je avec
colre, il est all s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard,
n'est-ce pas?

--Pourquoi non? dit le rgisseur.

--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles
qui prennent des leons de musique connaissent M. Listz.

--J'ai envie d'aller parler  celle qui sort maintenant avec un cahier
sous le bras, dit mon compagnon.

--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.

Le lgitimiste fait trois saluts  la franaise, et demande l'adresse de
Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit,
baisse les yeux, et avec un soupir touff rpond que M. Listz est en
Italie.

--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la premire auberge venue;
qu'il me cherche  son tour.

A l'auberge, on m'apporte bientt une lettre de sa soeur.

Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous!
nous sommes partis.

                 ARABELLA.

_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver.

       *       *       *       *       *

--Qu'est-ce que le major?

--Que vous importe? dit mon ami le lgitimiste.

--Au fait! Garon, allez chercher le major.

Le major arrive. Il a la figure de Mphistophls et la capote d'un
douanier. Il me regarde des pieds  la tte et me demande qui je suis.

--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.

--Ah! ah! je cours chercher un passe-port.

--Cet homme est-il fou?

--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.

Nous voici  Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'paissit. Je
descends au hasard  l'_Union_, que les gens du pays prononcent
_Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste europen
par son nom. Je me conforme aux notions du peuple clair que j'ai
l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage:
Blouse trique, chevelure longue et dsordonne, chapeau d'corce
dfonc, cravate roule en corde, momentanment boiteux, et fredonnant
habituellement le _Dies ir_ d'un air agrable.

--Certainement, monsieur, rpond l'aubergiste, ils viennent d'arriver;
la dame est bien fatigue, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez
l'escalier, ils sont au n 13.

--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me prcipite dans le
n 13, dtermin  me jeter au cou du premier Anglais spleentique qui
me tombera sous la main. J'tais crott de manire  ce que ce ft l
une charmante plaisanterie de commis voyageur.

Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que
l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi  califourchon sur le
sac de nuit, et si chang, si grandi, la tte charge de si longs
cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si fminine, que, ma foi!
je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui te mon
chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi o est Lara?

Du fond d'une capote anglaise sort,  ce mot, la tte blonde d'Arabella;
tandis que je m'lance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un
cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements,
tandis que la fille d'auberge, stupfaite de voir un garon si crott,
et que jusque-l elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi
belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va rpandre dans
la maison que le n 13 est envahi par une troupe de gens mystrieux,
indfinissables, chevelus comme des sauvages, et o il n'est pas
possible de reconnatre les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec
les matres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de
mpris, et nous voil stigmatiss, montrs au doigt, pris en horreur.
Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent
leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux poux se
concertent pour nous demander pendant le souper une petite
reprsentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte
raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus
scientifique que j'aie faite dans ma vie.

Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que
j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent,
aussi peu accessibles  l'atmosphre des rgions qu'ils traversent que
la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement
grce aux mille prcautions dont ils s'environnent, qu'ils sont
redevables de leur ternelle impassibilit. Ce n'est pas parce qu'ils
ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent
parfaitement secs et propres malgr la pluie et la fange; ce n'est pas
non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide
et mtallique brave l'humidit; ce n'est pas parce qu'ils marchent
chargs chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en
faudrait pour adoniser tout un rgiment de conscrits bas-bretons, qu'ils
ont toujours la barbe frache et les ongles irrprochables. C'est parce
que l'air extrieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils
marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une
cloche de cristal paisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils
regardent en piti les cavaliers que le vent dfrise et les pitons dont
la neige endommage la chaussure. Je me suis demand, en regardant
attentivement le crne, la physionomie et l'attitude des cinquante
Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque
table d'hte de la Suisse, quel pouvait tre le but de tant de
plerinages lointains, prilleux et difficiles, et je crois avoir fini
par le dcouvrir, grce au major, que j'ai consult assidment sur cette
matire. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de russir 
traverser les rgions les plus leves et les plus orageuses sans avoir
un cheveu drang  son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans
sa patrie aprs avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni
trou ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les
auberges aprs leurs pnibles excursions, hommes et femmes se mettent
sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute
l'impermabilit majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas
leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que
l'occasion du porte-manteau, le vhicule de l'habillement. Je ne serais
pas tonn de voir paratre  Londres des relations de voyage ainsi
intitules: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs
de l'Helvtie par un collet d'habit.--Expdition autour du monde, par un
manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le dfaut contraire.
Habitus  un climat gal et suave, ils mprisent les plus simples
prcautions, et les variations de la temprature les saisissent si
vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitt pris de nostalgie; ils
les parcourent avec un ddain superbe, et, portant le regret de leur
belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut  tout ce
qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme
une proprit, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si
quelque chose pouvait ter l'envie de passer les Alpes, ce serait
l'espce de crie qu'il faut subir  propos de toutes les villes et de
tous les villages dont les noms seuls font battre le coeur et enfler
la voix d'un Italien aussitt qu'il les prononce.

Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les
Allemands, excellents pitons, fumeurs intrpides et tous un peu
musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent
de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou
l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de
la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent
inaperus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur
oisivet.

Quant  nous autres Franais, il faut bien avouer que nous savons
voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dvore,
l'admiration nous transporte: nos facults sont vives et saisissantes;
mais le dgot nous abat au moindre chec. Quoique notre _home_ soit
gnralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous
poursuit jusqu'aux extrmits de la terre, nous rend revches et
malhabiles  supporter les privations et les fatigues, et nous inspire
les plus purils et les plus inutiles regrets. Imprvoyants comme les
Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les
inconvnients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous
sommes  la guerre, ardents au dbut, dmoraliss  la dbandade.
Quiconque voit le dpart d'une caravane franaise dans les chemins
escarps de la Suisse peut bien rire de cette joie imptueuse, de ces
courses folles sur les ravins, de cette hte factieuse, de toute cette
peine perdue, de toute cette force prodigue  l'avance sur les marges
de la route, et de cette vaine attention donne avec enthousiasme aux
premiers objets venus. Celui-l peut tre bien certain qu'au bout d'une
heure la caravane aura puis tous les moyens possibles de se lasser au
physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera disperse,
triste, harasse, se tranant avec peine jusqu'au gte, et n'ayant donn
aux vritables sujets d'admiration qu'un coup d'oeil distrait et
fatigu.

Or, tout ceci n'est peut-tre pas aussi inutile  noter qu'il te semble.
Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrg de la vie de l'homme. La
manire de voyager est donc le criterium auquel on peut connatre les
nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de
la vie.

Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien  mes dpens
je l'ai acquise! Je ne souhaite  personne d'y arriver au mme prix, et
j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'ides faites
et d'habitudes volontaires.

Si je sais voyager sans ennui et sans dgot, je ne me pique pas de
marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans tre mouill. Il n'est
au pouvoir d'aucun Franais de se procurer la quantit ncessaire de
fluide britannique pour chapper entirement  toutes les intempries de
l'air. Mes amis sont dans le mme cas, de sorte que tout le long du
chemin notre toilette a t un sujet de scandale et de mpris pour les
touristes pneumatiques. Mais quel ddommagement on trouve  se jeter 
terre pour se reposer sur la premire mousse venue,  s'enfumer dans le
chalet,  traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins
difficiles,  poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux
ailes blanches ocelles de pourpre,  courir le long des buissons aprs
la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la
terre! le tout sauf  paratre, le soir, devant les Anglais, hl,
crpu, poudreux, fangeux ou dchir, sauf  tre pris pour un
saltimbanque!

Au reste, nous fmes un peu rhabilits  Chamounix par l'apparition du
major fdral en uniforme, et par l'arrive du lgitisme. Leurs
excellentes manires et la dignit gracieuse d'Arabella rtablirent le
silence, sinon la scurit, autour de nous. Je crois bien nonobstant que
les couverts d'argent furent compts trois fois ce soir-l; et, pour ma
part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes
douairires de cinquante  soixante ans, barricader leur porte comme si
elles eussent craint une invasion de Cosaques.

--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en
htellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractre de
nationalit?

--Mais ne peut-on adresser le mme reproche  votre Suisse? lui dis-je.

--Hlas! qui vous en empche? reprit-il.

--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fire, dit Franz, et
qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y talent leur oisivet,
chasse les rfugis de son territoire! cette rpublique qui s'unit aux
monarchies pour traquer comme des btes fauves les martyrs de la cause
rpublicaine!...

Un roulement de tambour nous interrompit.

--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.

--C'est la gele qui commence, et le tambour qui l'annona aux habitants
de la valle, afin qu'ils allument des feux auprs des pommes de terre.

La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie.
Les paysans pensent qu'en tablissant une couche de fume sur la rgion
moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des rgions suprieures et
prservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien.
Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une socit savante ou
seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses
encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de
ceux qui en parlent et en dcident. Ce que je sais, c'est que cette
ligne de feux, tablie comme des signaux tout le long du ravin,
m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils peraient
de taches rouges et de colonnes de fume noire le rideau de vapeur
d'argent o la valle tait entirement plonge et perdue. Au-dessus des
feux, au-dessus de la fume et de la brume, la chane du Mont-Blanc
montrait une de ses dernires ceintures granitiques, noire comme l'encre
et couronne de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient
nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayes,
apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges toiles. Ces
pics de montagnes, levant dans l'ther un horizon noir et resserr,
faisaient paratre les astres tincelants. L'oeil sanglant du
Taureau, le farouche Aldbaran, s'levait au-dessus d'une sombre
aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'o cette infernale
tincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, toile bleutre, pure
et mlancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme
de compassion et de misricorde tombe du ciel sur la pauvre valle,
mais prte  tre saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.

Ayant trouv ces deux mtaphores, dans un grand contentement de
moi-mme, je fermai ma fentre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais
perdu la position dans les tnbres, je me fis une bosse  la tte
contre l'angle du mur. C'est ce qui me dgota de faire des mtaphores
tous les jours subsquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en
dclarer singulirement privs.

Ce que j'ai vu de plus beau  Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te
figurer l'aplomb et la fiert de cette beaut de huit ans, en libert
dans les montagnes. Diane enfant devait tre ainsi, lorsque, inhabile
encore  poursuivre le sanglier dans l'horrible rymanthe, elle jouait
avec de jeunes faons sur les croupes _amnes_ de l'Hybla. La fracheur
de Solange brave le hle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse 
nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immacule.
Sa longue chevelure blonde flotte en boucles lgres jusqu' ses reins
vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forc des
mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes,
ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures
entires. Toujours grave et intrpide, sa joue se colore d'orgueil et de
dpit quand on cherche  aider sa marche. Robuste comme un cdre des
montagnes et frache comme une fleur des valles, elle semble deviner,
quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt
de Dieu l'a touche au front, et qu'elle est destine  dominer un jour,
par la force morale, ceux dont la force physique la protge maintenant.
Au glacier des Bossons, elle m'a dit: Sois tranquille, mon George;
quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.

Son frre, quoique plus g de cinq ans, est moins vigoureux et moins
tmraire. Tendre et doux, il reconnat et rvre instinctivement la
supriorit de sa soeur; mais il sait bien aussi que la bont est un
trsor. _Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai
heureux.

ternel souci, ternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, pres
aux moindres jouissances, habiles  se les procurer, soit par
l'obsession, soit par l'opinitret; gostes avec candeur,
instinctivement pntrs de leur trop lgitime indpendance, les enfants
sont nos matres, quelque fermet que nous feignions vis--vis d'eux.
Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent,
malgr leur bont naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manire de
les plier  la forme sociale avant que la socit leur fasse sentir ses
angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne
raison on peut donner  un esprit sortant de la main de Dieu et
jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre  tant d'inutiles et
folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un
charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas
comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prtendue
ncessit de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen;
l'autorit: et je l'emploie quand il faut, c'est--dire fort rarement;
c'est ce que je ne conseille  personne d'essayer s'il n'a les moyens de
se faire aimer autant que craindre.

J'aime beaucoup les systmes, le cas d'application except. J'aime la
foi saint-simonienne, j'estime fort le systme de Fourier; je rvre
ceux qui, dans ce sicle maudit, n'ont subi aucun entranement vicieux,
et qui se retirent dans une vie de mditation et de recherche pour rver
le salut de l'humanit. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en
action, et soutenue par une certaine nergie, on en ferait plus qu'avec
toute la sagesse des nations dlaye dans les livres. Cela me vient, non
 propos de l'ducation de mes enfants, mais  propos de celle du genre
humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant
les prcipices de la Tte-Noire. Et moi,  pied, tirant par la bride le
mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort
difficiles, je babillais  tort et  travers. On me faisait la guerre
parce que je n'avais pas voulu mordre  la philosophie durant notre
sjour  Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science,
Arabella pntre tout d'un coup d'oeil rapide et clair. Moi, je suis
paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage.
Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de
leur doigt tout l'argot de la mtaphysique allemande. Je me dfendis
comme un diable, et je crois que nous ne nous entendmes ni les uns ni
les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me
juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvret
de ma cervelle. Je n'tais pas bien press, comme tu peux croire, de lui
laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrnologiques dont
m'a dou la nature. Je n'aime  parler de moi qu'avec ceux que j'aime,
et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-tre mme 
cause de cela prcisment), je me sentais une secrte mfiance contre
lui.

J'avais grand tort, assurment. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il
tait bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid
et si bouffi, est plus potique que le mien: je m'en suis aperu  ma
grande honte et  mon grand plaisir.

Tant il y a, que, le jugeant un peu pdant, je fis le grossier et le
railleur avec lui pendant toute cette journe. J'attaquai, par esprit de
contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une
guerre de Vandale  sa mtaphysique. Il me crut plus bte que je
n'tais, et j'eus lieu de m'en rjouir; car il commena de ce moment 
me prendre en amiti et  ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son
microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait.
Il vit que j'tais un assez bon garon, pas du tout _fort_, et plus
rapproch de la nature du hanneton que de celle du diable.

Au fond, s'il avait raison contre moi  beaucoup d'gards, je soutiens
que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne
consistait qu' vouloir combattre en lui des systmes que je lui
supposais fort gratuitement; et, pour repousser un talage de fausse et
froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procs 
toute science,  toute mthode,  toute thorie. Je crois, Dieu me le
pardonne! que j'aurais mdit de mon Jean-Jacques lui-mme s'il et pris
son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi,
m'enfonant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon matre bien-aim, je
dclamai (un peu moins loquemment que lui) contre l'abus de la science
et les absurdits de la philosophie creuse. Voil o j'avais raison: je
hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, o l'esprit
se noie, o le coeur se dessche; cette mtaphysique glace des
Allemands, qui analyse l'me humaine, qui dissque les mystres de la
Divinit en nous; sans songer  veiller dans nos coeurs une pense
gnreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment
humain. Je me rvoltai donc contre tous ces docteurs clectiques dont je
croyais le major infatu. Je me cramponnai au fait,  la logique claire,
 la pratique ardente, aux principes rpublicains,  la gnrosit du
sang franais,  la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de
mpriser, son Allemagne mtaphysique  la main. Pour exprimer tout cela,
je dbitai mille sottises: le rus major m'y poussait en me traitant de
jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus
point renier mes pres, les fils de notre aeul Rousseau. La dispute
tait trop anime pour que je songeasse  faire mes rserves. Il me
semblait que c'et t lchet que de faire la part de nos garements,
de notre ignorance et de nos excs de 93, en prsence d'un adversaire
qui feignait d'en imputer la faute  notre France philosophique du
dix-huitime sicle; et, de parole en parole, je m'chauffai si bien que
j'eusse t capable d'envoyer  la guillotine le major, Puzzi, la poupe
que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient
de compagnie.

Mais tout  coup je m'aperus que le major, ennuy ou rvolt de ma
mauvaise foi, ne m'coutait plus. Il avait la tte penche sur son
livre, et, au milieu des plus belles scnes de la nature, il n'avait
d'yeux et de pense que pour un trait de philosophie qu'il venait de
tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.

--Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les
objets sont colors, dcoups et arrangs en apparence; vous ne savez et
vous ne dsirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regard les
montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compt les
sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des
dchiquetures de la chane, comme un dessinateur gographe trace de
mmoire les sinuosits de la Sane sur un morceau de papier. Pendant ce
temps-l, j'ai cherch le principe de l'univers.

--Et vous l'avez trouv, major? Faites-nous en part.

--Vous tes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouv du tout; mais
j'ai pens au principe de l'univers, et c'est un sujet de rflexion qui
vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser  rien.

Et, donnant du talon  sa mule, il nous laissa en arrire, toujours
clignotant sur son livre, et rptant entre ses dents une phrase qu'il
venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire:
_L'absolu est identique  lui-mme._

--Quand nous arriverons  Martigny, osai-je dire, sur les onze heures
du soir, il aura peut-tre dcouvert vingt-trois mille manires
d'interprter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut tre de bonne
humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.

--Vous avez tort rciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella.
Tout homme est sage qui s'abandonne  ses impressions sans s'occuper du
_qu'en pensera-t-on?_ Il y a quelque chose de plus stupide que
l'indiffrence du vulgaire en prsence des beauts naturelles; c'est
l'extase oblige, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est
point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus
de sens et d'esprit en se jetant dans une proccupation absolue que s'il
faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.

--D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous
mpriserions son indiffrence pour le paysage; car nous n'avons encore
fait que nous disputer depuis le dpart. Quant au docteur Puzzi, il
attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas
beaucoup plus potique.

Vers le dclin du jour, nous nous trouvmes au plus haut du col des
montagnes, et nous fmes assaillis par un vent glac qui nous soufflait
le grsil au visage. Courbs sur nos mules, nous nous cachions le nez
dans nos manteaux. Le major tait impassible et songeait  son absolu.
Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrmes dans
une rgion tempre, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos
pieds, couronnes de cimes violettes et traverses par le Rhne comme
par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions
travers, au pas de course, la zone de prairies qui conduit  Martigny,
par de beaux gazons coups de mille ruisseaux. Un trou notable  mon
soulier me fora de monter sur la mule du major, en croupe derrire lui
et son absolu. Il ne me fit pas grce de la leon.

--Les systmes ne sont pas tout  fait aussi mprisables, dit-il, que
veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un
quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus
claires thories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles
qui amnent  embrasser d'un coup d'oeil toutes les combinaisons de la
pense; et quand on est arriv  saisir sans effort, et  comparer sans
trouble et sans vertige, toutes les donnes morales et philosophiques
qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins
aussi capable de juger son sicle que lorsqu'on se croise les bras en
disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est
difficile est irralisable.

--Bravo! major;  bas l'obscurantiste! s'crirent en choeur les
assistants.

Je n'tais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et
que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'peron qui
m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser
dans le premier foss venu et de continuer la route sans lui; mais je
craignis qu'il ne se venget par quelque malice plus raffine; et comme
j'ai le malheur d'tre fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis 
mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me
voyant mortifi, prit gnreusement ma dfense.

--Si vous n'aviez pas trouv dans la science autre chose que l'avantage
et le plaisir de juger votre sicle, dit-elle au major, ce ne serait pas
d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement
d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activit.
Voil sans doute ce que Piffol veut prouver depuis trois heures qu'il
draisonne; et voil ce que le major fait semblant de ne pas comprendre,
bien qu'il en soit pntr tout autant que nous.

--Non! non! m'criai-je avec humeur; il n'est pntr que du contraire.
Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection
du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits
d'une haute trempe, cela est heureux et agrable pour lui et pour eux;
mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reoit
aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur
un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec
cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez.
Jusque-l vous n'tes que des brahmanes, vous cachez la vrit dans des
puits, et vos plus anciens adeptes peuvent  peine expliquer vos
mystres, tant ils sont compliqus, tant le principe y est envelopp
d'hiroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de prsenter
courageusement tout le pril et toute la souffrance d'une grande crise
expiatoire, vous faites rire avec vos nigmes, et vous mritez 
plusieurs gards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voil
pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voil
pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mlons d'tudier et
d'interprter, nous tombons dans une dplorable confusion.

--Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est
dans tout. Les divers lments de rnovation se constitueront un jour et
formeront une noble unit. Oh! non, tant de belles oeuvres parses ne
retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de
gnreux soupirs ne seront pas touffs par l'implacable indiffrence du
destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des
champions de la vrit? Ils combattent aujourd'hui pars, et malades,
malgr eux, du dsordre et de l'intolrante vanit du sicle. Ils ne
peuvent s'lever au-dessus de cette atmosphre empoisonne. Perdus dans
une affreuse mle, ils se mconnaissent, se fuient et se blessent les
uns les autres, au lieu de se presser sous la mme bannire et de plier
le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils
prodiguent leur force  des engagements partiels,  de frivoles
escarmouches. Il faut que cette gnration haletante passe et s'efface
comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations
prophtiques, nos protestations et nos pleurs. Aprs elle, de nouveaux
combattants mieux disciplins, instruits par nos revers, ramasseront nos
armes parses sur le champ de bataille, et dcouvriront la vertu magique
des flches d'Hercule.

--Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'criai-je
en sautant  bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un
musicien.

Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un oeil paternel.
Son coeur sympathisait avec notre lan vers l'avenir, et il commenait
 me sembler moins infernal qu'il ne m'avait pass par la tte de le
supposer.

Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de
l'htel de la Grand'Maison  Martigny.

--Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit 
brle-pourpoint Franz, qui tait tout moustill et tout guerroyant.

Elle faillit lui jeter son flambeau  la tte. Ursule se prit 
pleurer.--Qu'as-tu? lui dis-je.--Hlas! dit-elle, je savais bien que
vous me mneriez au bout du monde; nous voici  la Martinique. Il faudra
passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous
ne vous arrteriez pas en Suisse!--Ma chre, lui dis-je, rassure-toi et
enorgueillis-toi. D'abord, tu es  Martigny, en Suisse, et non  la
Martinique. Ensuite, tu sais la gographie absolument comme Shakspeare.

Cette dernire explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux
domestiques de rveiller la caravane  six heures du matin. Nous nous
jetmes dans nos lits, extnus de fatigue. J'avais fait  pied presque
tout le chemin, c'est--dire huit lieues. Le major l'avait fort bien
remarqu, et il me gardait un plat de son mtier. Il s'enferma avec son
trait de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empcher de ronfler, et
il chercha toute la nuit le vritable sens de cette terrible
phrase:--L'absolu est identique  lui-mme.

N'en ayant point trouv qui le satisfit pleinement, son humeur satanique
s'exaspra, et  quatre heures du matin il vint faire un vacarme
pouvantable  ma porte. Je m'veille, je m'habille en toute hte, je
refais mes paquets et je parcours toute la maison, affair, me frottant
les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'tre en retard. Un
profond silence rgnait partout: j'en tais  croire que la caravane
tait partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparat en
billant sur le seuil de sa chambre.

--Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire froce, et d'o vient
que vous tes si matinal? Votre humeur est vraiment fcheuse en voyage.
Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure  dormir.

--_Damn_ major!... m'criai-je avec fureur.

Le nom lui en est rest, et il est bien plus expressif qu'il n'est
permis  ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la
langue est minemment logique, c'est une pithte de sublimit quand on
la place aprs le substantif.


                 Fribourg.

Nous entrmes dans l'glise de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel
orgue qui ait t fait jusqu'ici. Arabella, habitue aux sublimes
ralisations, me immense, insatiable, imprieuse envers Dieu et les
hommes, s'assit firement sur le bord de la balustrade, et, promenant
sur la nef infrieure son regard mlancoliquement contemplateur,
attendit, et attendit en vain, ces voix clestes qui vibrent dans son
sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains
mortelles ne peut faire rsonner  son oreille. Ses grands cheveux
blonds, drouls par la pluie, tombaient sur sa main blanche; et son
oeil, o l'azur des cieux rflchit sa plus belle nuance, interrogeait
la puissance de la crature dans chaque son man du vaste instrument.
Ce n'est pas ce que j'attendais, me dit-elle d'un air simple et sans
songer  l'ambition de sa parole.--Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas
trouv le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes
crtes qui semblaient tailles dans les flancs de Paros, ses dents
aigus au pied desquelles nous tions comme des nains, ne t'ont pas
sembl dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon
toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'tonne pas plus que
celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes
les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les
crocodiles du Nil dans l'cume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer
les flottes de Cloptre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De
quelle toile nous es-tu donc venue, toi qui mprises le monde que nous
habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogn qui te regarde
avec stupeur ait trouv sous sa perruque un peu plus que la puissance de
Dieu pour te satisfaire!

En effet, Mooser, le vieux luthier, le crateur du grand instrument,
aussi mystrieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir
et aux macarons d'Hoffmann, tait debout  l'autre extrmit de la
galerie et nous regardait tour  tour d'un air sombre et mfiant. Homme
spcial s'il en fut, Helvtien inbranlable, il semblait ne pas goter
le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste
essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti
possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et
ne nous rgalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste
de la cathdrale, gros jeune homme  la joue vermeille, confrre
familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement 
chaque instant, et, prenant sans faon sa place, essayait,  force de
bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le
confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains,
et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air
le plus flegmatique et le plus bnvole), que nous emes un orage
complet, pluie, vent, grle, cris lointains, chiens en dtresse, prire
du voyageur, dsastre dans le chalet, piaulement d'enfants pouvants,
clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des
sapins, _finale_, dvastation des pommes de terre.

Quant  moi, naf paysan, artiste on plutt artisan grossier,
enthousiasm de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture
 gros effets les scnes rustiques de ma vie, je m'approchai du mastro
fribourgeois, et je m'criai avec effusion:

--Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore
entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant
brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.

Le mastro me regarda avec tonnement; il n'entendait pas un mot de
franais, et,  mon grand dplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui
traduire ma requte en allemand, sous prtexte qu'elle tait
inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a
complter mon motion.

Cependant le vieux Mooser tait rest impassible pendant l'orage. Plant
dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen ge, c'est 
peine si, au plus fort de la tempte, un imperceptible sourire de
satisfaction avait effleur ses lvres. Il est vrai que,  l'exception
de moi, toute la famille avait t brutalement insensible  la pluie, au
tonnerre,  la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais mme que
cette inapprciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait
profondment bless; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa
proccupation. Mooser n'est pas content de son oeuvre, et il a grand
tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a
fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme
toutes les grandes spcialits, le brave homme a son grain de folie.
L'orage est,  ce qu'il parat, son idal. Dada sublime et digne du
cerveau d'Ossian! mais difficile  dompter, et s'chappant toujours par
quelque endroit au moment o le patient artiste croit l'avoir brid.
Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives
sont entrs dans les jeux d'orgue, comme ole et sa nombreuse ligne
dans les outres d'Ulysse; mais l'clair seul, l'clair rebelle, l'clair
irralisable, l'clair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser
veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque 
l'orage de Mooser. Voil donc un homme qui mourra sans avoir triomph de
l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un clair en
musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez d le plaindre au lieu
de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec
la maladie sacre qui vous ronge.

Aprs nous avoir exprim le rve de Mooser trs-gravement et sans aucune
espce de doute sur sa ralisation (car il essaya lui-mme de nous faire
entendre par une espce de sifflement le bruit de la _lumire_), le
syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces
voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens
imaginaires enferms dans des tuis de fer-blanc, nous rappelrent les
gnies des contes arabes, condamns par des puissances suprieures 
gronder et  gmir dans des coffrets de mtal scells.

On nous avait dit que Mooser tait appel  Paris pour faire l'orgue de
la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en tait plus question.
Sans doute le gouvernement franais, moins magnifique qu'un canton de la
Suisse, aura recul devant la ncessit de payer honorablement un
travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul
capable de remplir des grandes clameurs de la prire en musique le large
vaisseau de la Madeleine, et que l seulement il pourrait dployer
toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier
s'appellent l'un l'autre.

Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier,
et nous fit entendre un fragment du _Dies ir_ de Mozart, que nous
comprmes la supriorit de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous
connaissions en ce genre. La veille, dj, nous avions entendu celui de
la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous
avions t charms de la qualit des sons; mais le perfectionnement est
remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine,
qui, perant  travers la basse, produisirent sur nos enfants une
illusion complte. Il y aurait eu de beaux contes  leur faire sur ce
choeur de vierges invisibles; mais nous tions tous absorbs par les
notes austres du _Dies ir_. Jamais le profil florentin de Franz ne
s'tait dessin plus ple et plus pur, dans une nue plus sombre de
terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une
combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont
chaque note se traduisait  mon imagination par les rudes paroles de
l'hymne funbre:

    Quantus tremor est futurus
    Quando judex est venturus, etc.

Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le gnie du matre, aux
notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'et t de
mon oreille ces syllabes terribles, _quantus tremor_...

Tout  coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut
comme une promesse, et acclra d'une joie inconnue les battements de
mon coeur. Une confiance, une srnit infinie me disait que la
justice ternelle ne me briserait pas; qu'avec le flot des opprims je
passerais oubli, pardonn peut-tre, sous la grande herse du jugement
dernier; que les puissants du sicle et les grands de la terre y
seraient seuls broys aux yeux des victimes innombrables de leur
prtendu droit. La loi du talion, rserve  Dieu seul par les aptres
de la misricorde chrtienne, et clbre par un chant si grave et si
large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance cleste
quand je me souvins qu'il s'agissait de chtier des crimes tels que
l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me
disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tte en notes
foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint
Dieu et qui l'auront outrag dans le plus noble ouvrage de ses mains!
pour ceux qui auront viol le sanctuaire des consciences, pour ceux qui
auront charg de fers les mains de leurs frres, pour ceux qui auront
paissi sur leurs yeux les tnbres de l'ignorance! pour ceux qui auront
proclam que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un
ange apporta du ciel le poison qui frappe de dmence ou d'ineptie le
front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent
sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-l il y aura de la
crainte, il y aura de l'pouvante!

J'tais dans un de ces accs de vie que nous communique une belle
musique ou un vin gnreux, dans une de ces excitations intrieures o
l'me longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre
les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur
sa figure une expression cleste d'attendrissement et de pit; sans
doute elle avait t remue par des notes plus sympathiques  sa nature.
Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les
ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrtes et rvle les
mystrieux rapports de chaque individu avec le monde extrieur. L o
j'avais rv la vengeance du Dieu des armes, elle avait baiss
doucement la tte, sentant bien que l'ange de la colre passerait sur
elle sans la frapper, et elle s'tait passionne pour une phrase plus
suave et plus touchante, peut-tre pour quelque chose comme le

    Recordare, Jesu pie....

Pendant ce temps, des nues passaient et la pluie fouettait les vitraux;
puis le soleil reparaissait ple et oblique pour tre teint peu de
minutes aprs par une nouvelle averse. Grce a ces effets inattendus de
la lumire, la blanche et proprette cathdrale de Fribourg paraissait
encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en
costume de thtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des
brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprter  danser
encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme
la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout
l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces votes troites 
nervures peintes en rose et en gris de perle.

Les enfants couchs  terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans
des rves de fes sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue,
et le syndic s'informait de nos noms et qualits auprs du major
fdral. A chaque rponse ambigu du malicieux cicerone, le bon et
curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.

--Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front rvlateur
d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...

--Quoi encore? reprenait le major en me dsignant; ce garon en blouse
mouille et en gutres crottes, avec deux marmot dans ses jambes? Eh
bien! c'est... ce sont trois lves du pianiste.

--Oui-d! il les fait voyager avec lui?

--Il a la manie de traner son cole  sa suite. Il professe gravement
la thorie de son art le long des abmes et mont sur un mulet.

--En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg,
ils ont tous de longs cheveux tombant sur les paules comme lui; mais,
ajouta-t-il en arrtant son regard investigateur sur le personnage
problmatique de Puzzi, qu'est-ce que cela?

--Une clbre cantatrice italienne qui le suit sous un dguisement.

--Oh! oh!... s'cria le bonhomme avec un sourire tout  fait malin,
j'avais bien devin que celui-l tait une femme!...

Tout  coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il
rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de
vpres venait de sonner, et l'me de Mozart et en vain apparu pour
engager le souffleur  retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de
l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je
pensai  toi, aimable Thodore, factieux Kreyssler, Hoffmann! pote
amer et charmant, ironique et tendre, enfant gt de toutes les muses,
romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mcanicien,
chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scnes fugitives de
ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques o l'amour
du beau et le sentiment d'un idal sublime t'entranrent, aux prises
avec l'insensibilit ou le mauvais got de la vie bourgeoise, c'est en
jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-l que tu sentis
la vie, tantt dlirante de joies et tantt dvore d'ennuis, le plus
souvent bouffonne, grce  ton courage,  ta philosophie, et, faut-il le
dire,  ton intemprance.

Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je
vous quitte et pars pour Genve.

Amitis tendres, terribles poignes de mains  nos amis de Paris.




XI

A GIACOMO MEYERBEER


                 Genve, septembre 1836.

    CARISSIMO MAESTRO,

Vous m'avez permis de vous crire de Genve, et j'ose user de la
permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de _camaraderie_
avec un pauvre pote de mon espce. C'est pourquoi, contre tous les
usages reus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser
votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renomme; je suis, en
fait d'art, un colier sans consquence, et les matres peuvent agrer
mon enthousiasme en souriant.

Je vous raconterai donc une journe de mon voyage, journe commence
dans une glise o je ne pensai qu' vous, et finie dans un thtre o
je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je
vous ferai le rsum de ma rverie et celui de mon entretien.

J'entrai dans le temple protestant et j'coutai les cantiques, nobles
chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges
sacrs des temps hroques d'une foi dj aussi vieille et aussi
mourante que la ntre!

Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis,
et du caractre protestant par les figures effaces qui remplissaient 
peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon
mpris superbe et l'ide religieuse, et la forme, et les adeptes du
culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai,
car tout ce qui est de mode, et de mode littraire surtout, m'inspire
une grande mfiance. Notre pauvre gnration a la vue si courte que, par
la pense, elle vit comme par la chair, tout entire dans le temps
prsent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade
d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et dcide que l'esclavage est la
condition naturelle de l'humanit, l'indiffrence son ternelle
disposition, la faiblesse et l'gosme son invitable organisation, son
infirmit ncessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux
grandes choses, et la raison en est simple.

Pour ceux qui ont arrang leur vie de manire  rester en dehors des
graves purilits et des pdantesques tracasseries dont se nourrissent
aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour
le pass, et  cause de cela bien de l'indulgence pour le prsent: car,
en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait tre demain; et
l'heure qui passe, le sicle o l'on vit, ne prouvent aucune vrit
absolue sur le progrs ou la dgnrescence de l'homme.

Les hommes d'_actualit_ (comme on dit maintenant), voyant les temples
calvinistes aussi dpeupls que les temples catholiques, et les
protestants faire de leur croyance aussi bon march que nous de la
ntre, en ont infr que la rforme avait t, ds sa naissance, la plus
plate ide du monde, et la forme religieuse de cette ide la plus pauvre
et la plus aride de toutes les formes. Par une raction fort trange et
que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin
Constant, temps qui n'est pas trs-recul, il y avait de toutes parts
loges et sympathies pour la rforme, aversion et dchanement contre le
catholicisme), toute la gnration _crivante_ et _dclamante_ se
rejette dans le sein d'une orthodoxie de frache date, singulirement
amalgame  un incurable athisme et  de magnifiques ddains pour le
christianisme pratique. Des hommes littraires fort doux, et pntrs
d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus,  ce qu'on
m'a dit, jusqu' rdiger ngligemment, entre l'opra bouffe et le
glacier Tortoni, des formules bnignes de la forme de celle-ci: Le
massacre de la Saint-Barthlemy fut _tout simplement_ une grande et sage
mesure de _haute politique_, sans laquelle le trne et l'autel eussent
t la proie des factieux. Pour peu qu'on voie les choses _de haut_, il
n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une
guerre de lgitime dfense, provoque par des complots dangereux  la
sret de l'tat, etc., etc.

Les mots _factieux_ et _sret de l'tat_ ont t admirablement
exploits depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprims. Chaque
fois qu'une ide de salut a os germer dans l'me des uns, les autres se
sont constitus les dfenseurs de leurs propres avantages et privilges,
dissimuls sous le nom pompeux d'inviolabilit gouvernementale et de
sret publique. Quand un pouvoir est menac, il voque les boutiquiers
dont l'meute a bris les vitres, et il envoie  l'chafaud les
librateurs de l'intelligence humaine, sous prtexte qu'ils
troubleraient le sommeil des vnrables bourgeois de la cit.

Notre gnration, qui s'est montre forte et fire un matin pour chasser
les jsuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grce, il me
semble,  conspuer les courageuses tentatives de la rforme et 
insulter dans sa postrit religieuse le grand nom de Luther. Lequel de
nous n'a pas t un _factieux_ en 1830? La famille de Charles X ne
reprsentait-elle pas aussi la _sret de l'tat_? N'a-t-il pas fallu,
pour oprer jusqu' un certain point et dans un certain sens la
rhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus
rvoltants privilges et faire faire un pas imperceptible au rgne lent,
mais invitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je,
briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espre,
au reste, que tous ces mots  l'usage du charlatanisme monarchique ont
perdu toute espce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en
servent ne se rencontrent pas sans rire.

J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse  nos catholiques
nouveau-ns, si, en dclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les
mchants prtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le
discrdit o est tombe la chre orthodoxie, ils ne rservaient pas des
anathmes encore plus pres et des mpris encore plus acharns pour les
purateurs de l'vangile. Mais leur logique est en dfaut quand ils
s'attaquent si violemment  la rforme de Luther, eux qui se posent en
rformateurs nouveaux, en chrtiens perfectionns.

Si on rtablissait les couvents et les bnfices, ils jetteraient des
cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner
s'apercevoir que l'ide n'est pas neuve, et que la route vers une juste
rforme a t fraye par des pas plus nobles et plus assurs que les
leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi
catholique blment les mesures prises dans l'Assemble nationale
relativement aux biens du clerg; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en
trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas trs-contents de voir
relever les abbayes et les monastres aux dpens des mtairies que leurs
parents installrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces
proprits, si agrablement acquises, si lucrativement exploites, si
bonnes  prendre, en un mot, et si bonnes  garder. S'ils mprisent
Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclsiastiques
en vue de la perfection chrtienne, et non au profit d'un clerg
nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs
biens nationaux, sans insulter la mmoire de ceux qui, les premiers,
osant prcher aux aptres de Jsus la pauvret, l'austrit et
l'humilit de leur divin matre, prparrent au clerg catholique ce qui
lui est arriv en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne.
L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si
leur purilit, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur
nature _singeuse_ et leur absence totale de raisonnement ne faisaient
sourire.

M'tant pos ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le
temple genevois, et j'coutai avec beaucoup de douceur le prche d'un
monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont,  cause de cela,
je me rjouis sincrement d'avoir oubli le nom. Il nous apprit que si
l'industrie avait fait des progrs en Suisse, c'est que Genve tait
protestante (libre  nous de croire que si l'industrie est florissante
en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que
Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me
parut ni trs-certain, ni trs-conforme  l'esprit de l'vangile; puis
encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denres
pourrait bien baisser, le commerce aller  la diable, et les bourgeois
tre forcs de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avari. Je
crois mme qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la
Providence avait gratifi les protestants de Genve, pourraient bien
tre supprims par un dcret cleste, si l'on n'tait pas plus assidu au
service divin. L'auditoire se retira satisfait aprs avoir chant des
cantiques, et je restai seul dans le temple.

Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front
desquelles Lavater n'et pu crire que ce seul mot: _exactitude_; quand
ce pasteur nasillard eut cess d'y faire entendre ses remontrances
paternellement prosaques, la rforme, cette forte ide sans emblmes,
sans voiles et sans mystrieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et
dans sa nudit. Cette glise sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux
blancs clairs d'un brillant soleil, ces bancs de bois o trne
l'galit (du moins  l'heure de la prire), ces murs froids et lisses,
tout cet aspect d'ordre qui semble tabli d'hier dans une glise
catholique dvaste, thtre refroidi d'une installation toute
militaire, me frapprent de respect et de tristesse.  et l, quelques
figures de plicans et de chimres, vestiges de l'ancien culte, se
roulaient comme plaintives et enchanes autour des chapiteaux de
colonnes. Les grandes votes n'taient ni papistes ni huguenotes.
leves et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes
les formes l'aspiration vers le ciel, pour rpondre sur tous les
rhythmes  la prire et  l'invocation religieuse. De ces dalles, que
n'chauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix
graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de
mourant et les murmures d'une agonie tranquille, rsigne, confiante,
sans rle et sans un gmissement. C'tait la voix du martyre calviniste,
martyre sans extase et sans dlire, supplice dont la souffrance est
touffe sous l'orgueil austre et la certitude auguste.

Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme
du beau cantique de l'opra des _Huguenots_; et tandis que je croyais
entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serre des
catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus
grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de
l'ide religieuse qui aient t produites par les arts dans ce temps-ci,
le Marcel de Meyerbeer.

Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, anime par
le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, 
matre! pardonnez  ma prsomption, telle qu'elle dut vous apparatre 
vous-mme quand vous vntes la chercher  l'heure hardie et vaillante de
midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant,
vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus pote qu'aucun de nous,
dans quel repli inconnu de votre me, dans quel trsor cach de votre
intelligence avez-vous trouv ces traits si nets et si purs, cette
conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme
la conscience, forte comme la foi? Vous qui nagure tiez  genoux dans
les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, btissant sur des
proportions plus vastes votre glise sicilienne, vous imprgnant de
l'encens catholique  l'heure sombre o les flambeaux s'allument et font
tinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer
par les motions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en
entrant dans le temple de Luther, avez-vous su voquer ses austres
posies et ressusciter ses morts hroques?--Nous pensions que votre me
tait inquite et timide  la faon de Dante, lorsque, entran dans les
enfers et dans les cieux par son gnie, il s'pouvante ou s'attendrit 
chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des choeurs invisibles,
lorsqu' l'lvation de l'hostie les anges de mosaque du Titien agitent
leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la vote byzantine et
planent sur le peuple prostern. Vous aviez perc le silence
impntrable des tombeaux, et, sous les pavs frmissants des
cathdrales, vous aviez entendu la plainte amre des damns et les
menaces des anges de tnbres. Toutes ces noires et bizarres allgories,
vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime
tristesse. Entre l'ange et le dmon, entre le ciel et l'enfer
fantastiques du moyen ge, vous aviez vu l'homme divis contre lui-mme,
partag entre la chair et l'esprit, entran vers les tnbres de
l'abrutissement, mais protg par l'intelligence vivifiante et sauv par
l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces
souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits srieux et
touchants, tout en les laissant envelopps de leurs potiques symboles.
Vous aviez su nous mouvoir et nous troubler avec des personnages
chimriques et des situations impossibles. C'est que le coeur de
l'homme bat dans l'artiste et porte brlantes toutes les empreintes de
la vie relle; c'est que l'art vritable ne fait rien d'insignifiant, et
que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines
prsident toujours aux plus brillants caprices du gnie.

Mais n'tait-il pas permis de croire, aprs cette oeuvre catholique de
_Robert_, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'taient
allumes dans votre intelligence allemande (c'est--dire consciencieuse
et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'tes-vous pas un
homme grave et profond du Nord, fait homme passionn par le climat
mridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre
langage si plein de grce et de vivacit timide, dans cette espce de
combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer  je ne sais
quelle fiert craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de
votre oeuvre, tout le piquant de votre manire. Mais la sublimit du
grand _moi_ intrieur voile par l'usage et la rserve lgitime des
paroles, je me demandais si vous mneriez longtemps de front la science
et la posie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la
gravit du protestantisme; car il y avait dj du protestantisme dans
Bertram, dans cet esprit sombre et rvolt qui interrompt parfois ses
cris de douleur et de colre, pour railler et mpriser la foi crdule et
les vaines crmonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute
audacieux, du courage dsespr, au milieu de ces soupirs mystiques et
de ces lans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait dj
une runion de puissances diverses, une vive intelligence de
transformation de la pense et du caractre religieux dans l'homme. On a
dit  propos des _Huguenots_ qu'il n'y a pas de musique protestante, non
plus que de musique catholique: ce qui quivaut  dire que les cantiques
de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractre diffrent du
chant grgorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'tait
qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combins pour
flatter l'oreille, et que le rhythme seul appropri  la situation
dramatique sufft pour exprimer les sentiments et les passions d'un
drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la
principale beaut de _Guillaume Tell_ ne consiste pas dans le caractre
pastoral helvtique, si admirablement senti et si noblement idalis.

Mais il a t mis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour
l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tte. Jusqu' ce
que la lumire se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus
beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et
toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation mtaphysique (et
pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La
description des scnes de la nature trouve en elle des couleurs et des
lignes idales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en
sont que plus vaguement et plus dlicieusement potiques. Plus exquise
et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale
de Beethoven n'ouvre-t-elle pas  l'imagination des perspectives
enchantes, toute une valle de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un
paradis terrestre o l'me s'envole, laissant derrire elle et voyant
sans cesse s'ouvrir  son approche des horizons sans limites, des
tableaux o l'orage gronde, o l'oiseau chante, o la tempte nat,
clate et s'apaise, o le soleil boit la pluie sur les feuilles, o
l'alouette secoue ses ailes humides, o le coeur froiss se rpand, o
la poitrine oppresse se dilate, o l'esprit et le corps se raniment et,
s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos dlicieux?

Quand les bruits dsordonns du _Pr aux Clercs_ s'effacent dans le
lointain, et que le _couvre-feu_ fait entendre sa phrase mlancolique,
tranante comme l'heure, mourante comme la clart du jour, est-il besoin
de la toile peinte en rouge de l'Opra et de l'escamotage adroit de six
quinquets pour que l'esprit se reprsente l'horizon embras qui plit
peu  peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui dploie
ses ailes grises dans le crpuscule, le murmure de la Seine qui reprend
son empire  mesure que les chants et les cris humains s'loignent et se
perdent?--A ce moment de la reprsentation, j'aime  fermer les yeux,
et  voir un ciel beaucoup plus chaud, une cit colore de teintes
beaucoup plus vraies, n'en dplaise  M. Duponchel, que sa belle
dcoration et le jeu habile de sa lumire dcroissante. Que de fois j'ai
jur contre le lever du soleil qui accompagne le dernier choeur du
second acte de _Guillaume Tell_! O toile!  carton!  oripeaux! 
machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prire o tous
les rayons du soleil s'talent majestueusement, grandissent, flamboient;
o le roi du jour apparat lui-mme dans sa splendeur et semble faire
clater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon  la dernire note
du chant sacr? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien
plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mlodie complte; il ne
faut que des modulations pour faire passer des nues sombres sur la face
d'Hlios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et
faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise
humide et la faire courir sur les arbres fltris d'pouvante. Alice
parat, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et
primitives. Tout  coup les sorcires roulent sous ses pas les anneaux
de leur danse effrne. Le sol s'branle, les gazons se desschent, le
feu souterrain mane de tous les pores de la terre gmissante, l'air
s'obscurcit, et des lueurs sinistres clairent les rochers.--Mais la
ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se
ranime, le ciel s'pure, l'air frachit, le ruisseau reprend son cours
suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.

A ce propos, et malgr la longueur de cette digression, il faut, matre,
que je vous raconte un fait puril qui m'est tout personnel, mais dont
je me suis toujours promis de vous tmoigner ma reconnaissance. Il y a
deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer  la campagne deux des
plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accs je
n'tais pas trs-loin de la folie. Il y avait alors dans mon coeur
toutes les furies, tous les dmons, tous les serpents, toutes les
chanes brises et tranantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant
la marche connue de toutes les maladies, commenaient  s'claircir,
j'avais un moyen infaillible de hter la transition et d'arriver au
calme en peu d'instants. C'tait de faire asseoir au piano mon neveu,
beau jeune homme tout rose, tout fris, tout srieux, plein d'une tendre
majest monacale, dou d'un front impassible et d'une sant inaltrable.
A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chre modulation d'Alice au
pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de
mon me, de la fin de mon orage et du retour de mon esprance. Que de
consolations potiques et religieuses sont tombes comme une sainte
rose de ces notes suaves et pntrantes! Le pinson de mon lilas blanc
oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rvant de printemps et d'amour,
se mettait  chanter comme au mois de mai. L'hmrocale s'entr'ouvrait
sur la chemine, et, dpliant ses ptales de soie, laissait chapper sur
ma tte, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille
d'alos s'enflammait dans la pipe turque, l'tre envoyait une grande
lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine  vapeur, dvou
comme un fils, recommenait vingt fois de suite cette phrase adorable,
jusqu' ce qu'il et vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes
de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au
milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en
ternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bnirais-je pas, mon
cher matre, qui m'avez guri tant de fois mieux qu'un mdecin, car ce
fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment
croirais-je que la musique est un art de pur agrment et de simple
spculation, quand je me souviens d'avoir t plus touch de ses effets
et plus convaincu par son loquence que par tous mes livres de
philosophie?

Pour en revenir  l'apparition des _Huguenots_, je vous confesse que je
n'attendais pas une oeuvre si intelligente et si forte et que je me
fusse content de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous
pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est--dire de l'ide du
sujet, car quel sujet vous et embarrass aprs le pome apocalyptique
de _Robert_? Nanmoins j'avais tant aim _Robert_ que je ne me flattais
pas d'aimer davantage votre nouvelle oeuvre. J'allai donc voir les
_Huguenots_ avec une sorte de tristesse et d'inquitude, non pour vous,
mais pour moi; je savais que, quels que fussent le pome et le sujet,
vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre
habilet, des ressources ingnieuses et les moyens de gouverner le
public, de mater les rcalcitrants et d'endormir les cerbres de la
critique en leur jetant tous vos gteaux dors, tous vos grands effets
d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possdez les
mines inpuisables. Je n'tais pas en peine de votre succs; je savais
que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand
l'inspiration leur chappe, la science y supple. Mais pour les potes,
pour ces tres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui tudient
bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est
difficile de les tromper, et de l'autel o le feu sacr n'est pas
descendu nulle chaleur n'mane. Quelle fut ma joie quand je me sentis
mu et touch par cette histoire palpitante, par ces caractres vrais et
sans allgories, autant que j'avais t troubl et agit par les luttes
symboliques de _Robert_!--Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid
d'examiner le pome. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard;
mais je comprends la difficult d'crire pour le chant, et d'ailleurs je
sais le meilleur gr du monde  M. Scribe (si toutefois ce n'est pas
vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous
avoir jet brusquement dans une arne nouvelle, dans d'autres temps,
dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donn
la preuve d'une haute puissance pour le dveloppement du sentiment
religieux; ce fut une excellente ide  lui (je suppose toujours que
vous ne la lui avez pas donne) de vous fournir une forme religieuse qui
ne ft pas la mme, et qui ne vous contraignt pas  faire abus de vos
ressources.

Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets
insignifiants, vous savez dessiner de telles individualits, et crer
des personnages de premier ordre l o l'auteur du libretto n'a mis que
des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolrant, fidle  l'amiti
comme  Dieu, cruel  la guerre, mfiant, inquiet, fanatique de
sang-froid, puis sublime de calme et de joie  l'heure du martyre,
n'est-ce pas le type luthrien dans toute l'tendue du sens potique,
dans toute l'acception du vrai idal, du rel artistique, c'est--dire
de la perfection _possible_? Cette grande belle fille brune, courageuse,
entreprenante, exalte, mprisant le soin de son bonheur comme celui de
sa vie, et passant du fanatisme catholique  la srnit du martyre
protestant, n'est-ce pas aussi une figure gnreuse et forte, digne de
prendre place  ct de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin
blanc, qui a, je crois, quatre paroles  dire dans le libretto, vous
avez su lui donner une physionomie gracieuse, lgante, chevaleresque,
une nature qu'on chrit malgr son impertinence, et qui parle avec une
mlancolie adorable des nombreux dsespoirs des dames de la cour 
propos de son mariage.

Except dans les deux derniers actes, le rle de Raoul, malgr votre
habilet, ne peut soulever la niaiserie tourdie dont l'a accabl M.
Scribe. La vive sensibilit et l'intelligence rare de Nourrit luttent en
vain contre cette conduite de hanneton sentimental, vritable victime 
situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se
relve au troisime acte! comme il tire parti d'une scne que des
puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incrimine un peu lgrement,
et que, pour moi qui n'entends malice ni  l'vanouissement ni au sofa
de thtre, je trouve trs-pathtique, trs-lugubre, trs-effrayante, et
nullement anacrontique! Quel duo! quel dialogue! matre, comme vous
savez pleurer, prier, frmir et vaincre  la place de M. Scribe! O
matre! vous tes un grand pote dramatique et un grand faiseur de
romans. J'abandonne votre petit page  la critique, il ne peut triompher
de l'ingratitude de sa position; mais je dfends envers et contre tous
le dernier trio, scne inimitable, qui est coupe et brise, parce que
la situation l'exige, parce que la vrit dramatique vous cause quelque
souci,  vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la _musique
de musicien_ et de la _musique de littrateur_, mais bien une musique de
passion vraie et d'action vraisemblable, o le charme de la mlodie ne
doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en
rgle, avec _coda_ consacre et _trait_ invitable, au hros qui tombe
perc de coups sur l'arne.

Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens
commun, et de ne pas faire dire au spectateur naf:--Comment ces gens-l
peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?--Il faudrait que le
chant ft alors un vritable _pianto_, et qu'on daignt s'affranchir de
la forme rebattue, au point de sduire l'esprit le plus simple et de
faire natre en lui autre chose que des attendrissements de convention.
Vous avez prouv qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a
prouv aussi.

Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un voeu. C'est beaucoup
d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et
dans toutes ses prtentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie,
que je songe  vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un
ignorant a une bonne ide dont l'artiste fait son profit, de mme qu'il
tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naves et
les moins prvues, la splendeur des temples, de la sauvage attitude des
forts; les mlodies pleines et savantes, de quelques sons champtres,
de quelque brise entrecoupe, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce
qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacre, pourquoi cette _coda_,
espce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce _trait_, quivalent de la
pirouette prilleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer
la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les
plus leves ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes
rebattues et monotones qui dtruisent l'effet des plus belles phrases?
Ne viendra-t-il pas un temps o le public s'en lassera, et reconnatra
que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, insparable du
mouvement lyrique) est interrompue  chaque instant par cette
ritournelle invitable; que toute grce, toute navet, toute fracheur
est souille ou efface par cette baguette rigide, par cette formule
inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dgager? Listz compare
cette formule au _J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et
trs-obissant serviteur_, qu'on place au bas de toutes les lettres de
crmonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme
dans la plus juste et la mieux sentie. Il parat que le vulgaire chrit
encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scne termine l o
il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossire, qui
ne sont ni mlodie, ni harmonie, ni chant, ni rcitatif. Dans cette
situation ridicule, l'intrt demeure suspendu; les acteurs, forcs 
une attitude de plus en plus thtrale, s'gosillent et deviennent
forcens en rptant les paroles de leur froid transport que ne soutient
plus la mlodie. L'effet souverain de la passion ou de l'motion,
command par tout ce qui prcde, se perd et s'anantit sous cette
formule, comme si, au milieu d'une scne tragique, les personnages, tout
anims par leur situation, se mettaient  saluer profondment le public
 plusieurs reprises.

Vous ne vous tes pas encore tout  fait affranchi  cet gard de
l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs
inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-tre mme
n'avez-vous fait accepter vos plus belles ides qu' la faveur du
remplissage oblig des formules. Mais  prsent ne pouvez-vous pas
former votre auditoire, lui imposer vos volonts, le contraindre  se
passer de lisires, et lui rvler une puret de got qu'il ignore, et
que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succs, ces
bruyantes victoires remportes sur lui, vous donnent des droits; elles
vous imposent peut-tre aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur
populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de
l'artiste. Vous tes l'homme du prsent, matre, soyez aussi l'homme de
l'avenir... Et si mon ide est folle, ma demande inconvenante, prenez
que je n'ai rien dit.

Maintenant que je suis en train de rver, je rve pour vous un pome qui
vous transporterait en plein paganisme: les Eumnides, cet effrayant
opra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphe, si terrible et si
nave  faire quand on est associ  un homme comme vous, qui n'a besoin
que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si
je savais coudre deux rimes l'une  l'autre, mon matre, j'irais vous
prier de me dicter toutes les scnes, et je serais fier de vous voir
aborder des mlodies grecques plus pleines, plus compltes, plus simples
d'accompagnement peut-tre que vos prcdents sujets ne l'ont exig. Je
vous verrais faire ce dont on semble vous dfier, et rpondre, comme
font les grands artistes,  des menaces par des victoires. Mais tant de
bonheur ne me sera pas donn: je ne sais pas la prose, comment
saurais-je les vers?--Quant  mon sujet grec, vous savez mieux que moi
ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je
gage.

Matre, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer
d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique
des aristarques. Quand mme je serais _dilettante_ clair, je
n'plucherais pas vos chefs-d'oeuvre pour tcher d'y dcouvrir quelque
tache lgre qui me donnt occasion de montrer les purilits de ma
science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tte ou
du coeur, trange distinction qui ne signifie absolument rien, ternel
reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le mme sang ne
battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il
y a deux rgions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacr, la
chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du
cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la posie
absolument les mmes effets! Si l'on disait que vous tes
_bilioso-nerveux_, et que votre travail s'opre lentement, avec moins de
rapidit peut-tre, mais aussi avec plus de perfection que chez les
sanguins et les plthoriques, je comprendrais  peu prs ce qu'on veut
dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les
tempraments  la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre
clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brlant
flacon de vin de Chypre, et rciproquement, si l'un vous inspire ce que
l'autre n'inspire pas  autrui? Quelle fureur pdagogique tourmente ces
pauvres apprciateurs littraires, occups sans cesse  se mfier de
leurs sympathies, et  se demander si par hasard la Vnus de Milo
n'aurait pas t faite de la main gauche, au lieu de l'tre de la main
droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour
percer le mystre des ateliers et pntrer dans le secret des veilles et
des rveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de
voir cette famille d'intelligences, fcondes sans doute, s'appauvrir et
se striliser de tout son pouvoir, afin d'arriver  ce qu'elle appelle
la _clairvoyance_ et l'_impartialit_.

Sans doute il est bon et ncessaire que des hommes de got impriment au
vulgaire une bonne direction et fassent son ducation. Mais on sait
comme le plus noble mtier endurcit rapidement celui qui l'exerce
exclusivement comme le chirurgien s'habitue  jouer avec la souffrance,
avec la vie et la mort; comme le juge se _systmatise_ aisment, et,
partant d'inductions sages, arrive  prendre trop de confiance dans sa
mfiance, et  ne plus voir la vrit que sous des faces arbitraires.
Ainsi procde le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu  peu
 un casuisme mticuleux, et il finit par ne plus rien sentir  force de
tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spcieux,
et l'apprciation un travail de plus en plus ingrat, pnible, dirai-je
impossible? A la fin d'un repas o l'on a fait excs de tout, les
meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blas ne distingue plus
la fracheur des fruits du feu des pices. L'homme qui veut goter et
approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour  ne plus
dormir sur l'dredon et  s'imaginer que son premier lit de fougre fut
plus chaud et plus moelleux. Erreur dplorable en fait d'art, mais
invitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais
d'un jeune talent, on les traita peut-tre avec plus d'indulgence et
d'affection qu'ils ne mritaient. On tait jeune soi-mme. Mais  juger
ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu' produire. Quand on
regarde la vie comme un ternel spectacle auquel on ddaigne ou craint
de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie
de soi. On suit les progrs de l'artiste; mais,  mesure qu'il acquiert,
on perd par l'inaction,  son propre insu, le feu sacr qu'il drobe au
dieu du labeur; et le jour o il prsente son chef-d'oeuvre, on ne le
gote plus; on se reporte avec regret au premier jour d'motion qu'il
vous donna; jour perdu et enfoui  jamais dans les richesses du pass,
motion chre et prcieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas.
L'artiste est devenu Promthe; mais l'homme d'argile s'est ptrifi et
reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est
dgnr, et on croit ne pas mentir!

Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des gnrations en fait
d'action politique; mais cette histoire est rsume d'une manire
effrayante dans la courte existence morale de l'infortun qui s'adonne 
la critique. Il vit son sicle dans l'espace de quelques annes; sa
barbe est  peine pousse, et dj son front est dvast par l'ennui, la
fatigue et le dgot. Il et pu prendre une place honorable ou brillante
au milieu des artistes fconds; il n'en a plus la force, il ne croit
plus  rien, et  lui-mme moins qu' toute autre chose.

Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosit, sur
les trente ou quarante jugements littraires qui s'impriment le
lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'tonne de tant
d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingnieux
parallles, de tant de dissertations subtiles, crits pour la plupart
d'un style riche, orn, blouissant; et on s'afflige de voir ces trsors
qui, en d'autres temps, eussent dfray toute une anne, rpandus
ple-mle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde  peine, et
qui fait bien; car,  supposer qu'il dcouvrt la vrit  travers ce
kalidoscope d'ides et de sentiments contradictoires, cette vrit
serait si futile, si rebattue, si facile  exprimer en trois lignes,
qu'il aurait perdu sa journe  tailler un chne pour avoir une
allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-mme l'objet de la
discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquite fort
peu de savoir si la critique accorde  l'auteur un millimtre ou un
mtre de gloire.

Et ce n'est pas que je mprise la critique par elle-mme; je l'estime et
la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et
dsirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue
plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour
un public oisif, indiffrent et moqueur. Je veux croire les hommes qui
l'exercent pleins de loyaut et possds d'une seule passion, l'amour
du beau et du vrai. Eh bien! je dplore que l'organisation de ce corps
utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne
impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considration tombe
chaque jour sous les lazzis et les soupons de la foule ignorante. Voici
quelle serait mon utopie si j'avais  chercher un remde  tant d'abus
et de confusion.

D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique ft
beaucoup plus tendu, en mme temps que le nombre des articles de
critique qui paratraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne
ft pas de la critique un mtier, et qu'il n'y et pas de la critique
tous les jours et  propos de tout. Puisque le public veut des journaux,
que les colonnes des journaux sont les chaires d'loquence assignes 
certains professeurs d'esthtique, je voudrais que chaque journal et
son jury, o des hommes comptents seraient choisis selon les opinions
et l'esprit du journal, et appels  prononcer sur les oeuvres de
quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans
got et sans exprience, ne ft pas admise  juger les doyens de l'art,
 faire ou  empcher de naissantes rputations, sur la seule
recommandation d'un style ais, d'une rdaction abondante et facile,
d'un esprit ingnieux et plaisant. Je voudrais que nul n'ost exercer la
critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de
savoir en remplt le srieux et noble exercice comme un devoir, et par
amour des lettres, sauf  en tirer un honnte bnfice dans l'occasion,
puisqu'il est permis mme au prtre de vivre de l'autel.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger
les artistes. Je crois au contraire que gnralement c'est une assez
mauvaise preuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les
mains de rivaux de mme profession, le thtre de combats sans dignit,
sans retenue, o, la passion s'exprimant toujours, on approcherait
moins que jamais de la vrit. Le rle du critique demanderait, certes,
des connaissances spciales, de plus un coup d'oeil calme et
dsintress, et il est bien difficile que ce calme et ce
dsintressement soient l'apanage de quiconque sent sa destine dans les
mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'exprience,
la position faite ou le caractre exceptionnel donneraient des garanties
suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion  ceux
qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion.

Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se
plaignait de n'avoir plus de moyens de publicit ou d'occasion de
dveloppement, je lui dirais: Rendez grces  des mesures qui vous
forcent  travailler et  produire; vous faisiez un mtier d'eunuques et
d'esclaves; vous tiez condamns  baigner,  dshabiller et  rhabiller
sans cesse,  promener dans les rues les enfants des riches; soyez pres
 votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou
malingres, vous les aimerez, car ils seront  vous. Votre vie de haine
et de piti se changera en une vie d'amour et d'esprance. Vous ne serez
peut-tre pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et
vous ne l'tes pas.

Et si, pour tre plus rflchis et plus judicieux, les arrts de la
critique devenaient plus rares (ce qui serait invitable), si les
entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le
public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas
prcisment ces pages blanches, hlas! si dsires et si difficiles 
aborder,  tous ces talents inconnus et modestes qui rpugnent  faire
de la critique sans exprience, et qui cherchent vainement les moyens de
percer l'obscurit o ils s'teignent, faute d'un diteur qui les devine
et qui leur prte son papier et ses caractres _gratis_? Pourquoi tous
ces jeunes feuilletonistes, que l'on force  se tenir, comme des
pompiers ou des exempts de police,  toutes les reprsentations
nouvelles, et  crire gravement toute la nuit sur les plus ignobles
pasquinades des petits thtres, (sauf  citer le dluge  propos d'un
chapon), ne seraient-ils pas appels  publier quotidiennement ces
pomes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent
dans le cerveau, touffs par les ncessits d'un mtier abrutissant[G]?
Pauvres enfants jeunes lvites de l'art, fltris dans la fleur de votre
talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez t
avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les
disciples des grands matres, ne craignez pas que je vous condamne sans
piti, et que je mconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-tre
encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos
dboires, j'ai soulev la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un
parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misrable, forc
d'avoir le lendemain (ce qui quivaut aujourd'hui au pain des artistes
d'autrefois) un habit propre et des gants neufs,  laiss tomber son
visage baign de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que
la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes
sympathies le foraient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner
l'artiste sans l'entendre. Piti  vous qui avez t forcs de rougir de
vous-mmes! Honte et malheur  vous qui vous tes habitus  ne plus
rougir!

Mais pourquoi, matre, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique
franaise? Vous tes plac trop haut pour vous occuper d'elle  ce
point, et peut-tre ignorez-vous seulement qu'elle ait tch de disputer
au public europen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de
moi la pense grossire de vous consoler de quelques injustices que
vous avez d accepter avec l'humanit souriante d'un conqurant, pour
peu qu'elles aient frapp votre oreille. Je ne sais pas si les hommes
comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise
politesse le donnent  penser; mais je sais que la conscience de leur
force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non
avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands.

Vous souvenez-vous, matre, qu'un soir j'eus l'honneur de vous
rencontrer  un concert de Berlioz? Nous tions fort mal placs, car
Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce
fut une vraie fortune pour moi que d'tre jet l par la foule et le
hasard. On joua la _Marche au supplice_. Je n'oublierai jamais votre
serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilit avec laquelle
cette main charge de couronnes applaudit le grand artiste mconnu qui
lutte avec hrosme contre son public ingrat et son pre destine; vous
eussiez voulu partager avec lui vos trophes, et je m'en allai les yeux
tout baigns de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille
que vous soyez ainsi?




XII

A M. NISARD


    MONSIEUR,

Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce
qu'elles ont de louangeur ou qu'on rtorque ce qu'elles ont d'erron. Si
je reois avec reconnaissance ce que la vtre a de bienveillant, et si
j'essaie de combattre ce qu'elle a de svre, c'est que j'y trouve, en
mme temps que le talent et la lumire, un grand fonds de tolrance et
de bonne foi.

S'il ne s'agissait pour moi que de vanit satisfaite, je n'aurais que
des remerciments  vous offrir; car vous accordez  la partie
imaginative de mes contes beaucoup plus d'loges qu'elle n'en mrite.
Mais, plus je suis touch de votre suffrage, plus il m'est impossible
d'accepter votre blme  certains gards, et c'est pour m'en disculper
que je commets (bien malgr moi, et contrairement  mes habitudes)
l'impertinence de parler de moi  quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur
d'tre connu.

Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes
livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres
_Llia_, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre
l'institution sociale, et o je ne sache pas qu'il en soit dit un mot.
_Llia_ pourrait aussi rpondre, entre tous mes essais, au reproche que
vous m'adressez de vouloir rhabiliter _l'gosme des sens_, et de faire
la _mtaphysique de la matire_. _Indiana_, ne m'a pas sembl non plus,
lorsque je l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois
que dans ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient
bien), _l'amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez
spirituellement) a un pire rle que le mari. _Le Secrtaire intime_ a
pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les
douceurs de la fidlit conjugale. _Andr_ n'est ni _contre_ le mariage,
ni _pour_ l'amour adultre. _Simon_ se termine par l'hymne, ni plus ni
moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans
_Valentine_, dont le dnoment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens,
la vieille fatalit intervient pour empcher la femme adultre de jouir,
par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans
_Leoni_, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans _Manon
Lescaut_, dont j'ai essay, dans un but tout artistique, de faire une
sorte de pendant, et o certes l'amour effrn pour un indigne objet, la
servitude qu'un tre corrompu dans sa force impose  un tre aveugle
dans sa faiblesse, n'est pas prsent dans ses rsultats sous des
couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abb
Prvost. Reste donc _Jacques_, le seul qui ait t assez heureux, je
crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est,  coup sr,
plus qu'aucune production de moi ne mrite encore de la part d'un homme
grave.

Il est bien possible qu'en effet _Jacques_ prouve tout ce que vous y
avez trouv d'hostile  l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouv
tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir galement raison. Quand
un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement,
sans contestation et sans rplique, ce qu'il veut prouver, c'est la
faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste,
il a pch grossirement; sa main sans exprience et sans mesure a
tromp sa pense; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de
mystifier le public ou d'altrer les principes de l'ternelle vrit.

On raconte  Florence et  Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses
sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent
d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec
soin; mais quand il en tait  l'excution, il lui arrivait de se
passionner si singulirement pour certaine figure ou pour certain
feston, qu'il se laissait entraner  grandir l'une pour la potiser, et
 dplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors,
emport par l'amour du dtail, il oubliait l'oeuvre pour l'ornement,
et, s'apercevant trop tard de l'impossibilit de revenir  son premier
dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commence, il produisait un
trpied; au lieu d'une aiguire, une lampe; au lieu d'un Christ, une
poigne d'pe. Ainsi, en se contentant lui-mme, il mcontentait ceux 
qui son travail tait destin.

Tant que Cellini fut dans la force de son gnie, cet emportement fut une
qualit de plus, chaque oeuvre de sa main fut complte et
irrprochable dans son genre; mais quand la perscution, le dsordre de
sa vie, le cachot, les voyages et la misre l'eurent prouv, sa main
moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages
d'un fini merveilleux dans les dtails et d'une maladresse inconcevable
dans l'ensemble. La coupe, le trpied, l'aiguire et la poigne d'pe
se rencontrrent dans son cerveau, se firent la guerre, se runirent, et
enfin trouvrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et
sans usage, comme sans logique et sans unit. Ce que l'on attribue au
grand Benvenuto, dans la dcrpitude de son gnie, arrive tous les jours
au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilit, et qui
peut-tre, hlas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est
arriv en crivant _Jacques_; et, sans doute, tous mes autres rcits se
ressentent de cette hte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complat
 la fantaisie du moment, et qui manque le but  force de s'amuser aux
moyens.

Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement
jug, que j'en appelle de ses propres arrts; c'est  l'artiste dont le
talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de
tentation. Celui-l devrait tre trs-retenu en fait de conclusions, et
savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut
appeler le triomphe et le couronnement de la volont, c'est de dire ce
qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire.

C'tait donc bien plus  la _main-d'oeuvre_ qu' l'intention que vous
eussiez d vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres.
Il ne fallait peut-tre pas m'attribuer aussi rsolument un but
antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi
ingnieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procd de fabrication.
En un mot, le talent est peut-tre beaucoup au-dessous et la conscience
beaucoup au-dessus de ce que vous avez imagin de moi. La vie des trois
quarts des artistes se consume  produire les parties incompltes d'un
tout qui reste et meurt  jamais enfoui dans le sanctuaire de leur
pense.

Ce que j'accepte pour compltement vrai dans votre jugement, le voici:

La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularit, tel a t le
but des ouvrages de George Sand.

Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel et t l'objet de mon
ambition, si je me fusse senti la force d'tre un _rformateur_; mais si
j'ai mal russi  me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette
force, et qu'il y a en moi plus de la nature du pote que de celle du
lgislateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espre,  cette humble
rclamation.

Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comdie, une cole
de moeurs, o les _abus_, les _ridicules_, les _prjugs_ et les
_vices_ du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre
toutes les formes. Il m'est arriv souvent d'crire _lois sociales_  la
place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas song un seul instant
qu'il y et du danger  le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de
refaire les lois du pays? En vrit, j'ai t bien tonn lorsque
quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs
estimables et sincres de la vrit, m'ont demand ce que je mettrais 
la place des _maris_. Je leur ai rpondu navement que c'tait le
_mariage_, de mme qu' la place des prtres, qui ont tant compromis la
religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre.

Il est vrai que j'ai peut-tre fait une grande faute contre le langage
lorsque, parlant des _abus_, des _ridicules_, des _prjugs_ et des
_vices_ de la socit, je me suis exprim collectivement et que j'ai dit
la _socit_. J'ai eu tort aussi de dire souvent le _mariage_ au lieu
des _personnes maries_. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y
sont pas mpris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais song  refaire
la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si
peu de mon individu qu'il ne viendrait  l'esprit de personne
d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre
pote, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le
forcer  justifier ses actions, ses penses et ses croyances,  dcliner
le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours places
peut-tre de manire  s'expliquer de soi-mme. Il est possible que le
public n'ait pas eu en cela un rle bien grave, et que la partie virile,
soi-disant outrage, se soit livre  un peu de commrage puril sur un
sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain,
c'est que j'ai eu tort de n'tre pas parfaitement clair, prcis, logique
et correct. Hlas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien
grave, c'est de n'tre ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop
l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse.

Un autre reproche srieux que vous m'adressez est celui-ci: Il serait
peut-tre plus hroque,  qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas
scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas priv une
question sociale, etc.

Tout ce paragraphe est noblement pens et noblement crit. Ce n'est pas
le sentiment exprim l qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et
l'abngation au-dessus de tout, et je ne rponds rien  ce qui peut me
concerner personnellement dans ce reproche. Si j'crivais  un prtre,
peut-tre le rcit d'une confession gnrale entranerait-il
victorieusement l'absolution en mme temps que la rprimande et la
pnitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit
de se confesser en public. Je rpondrai donc d'une manire gnrale.

Il me semble qu'il y a beaucoup de prtention  la patience et 
l'abngation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe)
que nous ne vivons pas dans un sicle d'indpendance et d'orgueil
illimit; je ne vois pas que les hommes aient, dans ce temps-ci, un
bien vif sentiment de leur dignit, et qu'il faille les engager  plier
les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des
considrations et des intrts qui ne sont ni la religion, ni la morale,
ni l'ordre, ni la vertu.--Par la mme raison, je ne vois pas que les
femmes de ces hommes-l se rapprochent trop du courage des mres
spartiates ou de la fiert patriotique des dames romaines.

Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait
un grand abus du _silence_, au moyen duquel on _chappe aux crises
violentes_ du mariage, aux _dsordres_ (il faudrait plutt dire aux
_calamits_) de la _sparation_. Dans les sicles de foi, dans le temps
o l'on adorait le Christ, l'abngation et la patience taient les
vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout  des femmes rcemment
sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de
guerre o leurs poux les avaient peut-tre un peu trop laisses
s'immiscer; mais aujourd'hui que nos moeurs n'ont plus gure de
rapport, que je sache, avec les forts de la Germanie, surtout depuis
que la rgence et le directoire ont enseign aux femmes le secret de
vivre en trs-bonne intelligence avec leurs poux, j'ai pu penser que,
si une sorte de moralit tait ncessaire  des contes frivoles, on
pourrait bien adopter celle-ci: Le dsordre des femmes est
_trs-souvent_ provoqu par la frocit ou l'infamie des hommes; ou
celle-ci: Le mensonge n'est pas la vertu; la lchet n'est pas
l'abngation; ou bien encore celle-ci: Un mari qui mprise ses devoirs
de gaiet de coeur, en jurant, riant et buvant, _est quelquefois_
moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en
souffrant et en expiant.

Pour en finir avec l'adhsion complte que je donne  vos dcisions, je
vous dirai qu'en effet cet amour que j'_difie_ et que je couronne sur
les ruines de l'_infme_ est mon utopie, mon rve, ma posie. Cet amour
est grand, noble, beau, volontaire, ternel; mais cet amour, c'est le
mariage tel que l'a fait Jsus, tel que que l'a expliqu saint Paul, tel
encore, si vous voulez, que le chapitre VI du titre V du Code civil en
exprime les devoirs rciproques. Celui-l, je le demande  la socit
comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des
temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la
poussire des sicles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir
succder la vritable fidlit conjugale, le vritable repos et la
vritable saintet de la famille  l'espce de contrat honteux et de
despotisme stupide qu'a engendrs l'infme dcrpitude du monde.

Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous
philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au
danger des livres rputs _immoraux_, pourquoi en crivant,  propos de
moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous
perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidit, les
habitudes de dbauche et de violence qui de la part de l'homme
autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre
d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manire plus complte le
devoir que vous vous tes impos envers la socit, si vous vous fussiez
prononc avec force en faveur de cette antique morale chrtienne qui
prescrit la douceur et la chastet au chef de la famille? Il n'est pas
question ici de cas d'exception, d'_unions mal assorties_. Toutes les
unions possibles seront intolrables tant qu'il y aura dans la coutume
une indulgence illimite pour les erreurs d'un sexe, tandis que
l'austre et salutaire rigueur du pass subsistera uniquement pour
rprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un
certain courage  oser dire en face  toute une gnration qu'elle est
injuste et corrompue. Je sais bien qu' crire tout ce qu'on pense on se
fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du
temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise,  subir
pendant le reste de ses jours une perscution qui ne s'arrtera pas
devant le seuil de la vie prive; mais je sais aussi que lorsque
certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme,
et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grce  ce
qu'il y a de manqu dans leurs efforts, de donner assistance et
protection  ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincre.

Si vous aviez vcu au temps o _Tartufe_ fut perscut comme une
oeuvre d'impit, vous eussiez t de ceux qui, bien loin de se
constituer les champions de l'hypocrisie, rsistrent, de toute la
puissance de leur conviction et de toute la puret de leur coeur, aux
sournoises interprtations de la critique; vous eussiez crit et sign
de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pense qui
produisit le _Tartufe_ fut une pense minemment pieuse et honnte, que
Dieu n'est pas attaqu dans la personne d'un cagot, que la paix et la
dignit des familles ne sont pas compromises quand on en chasse
d'infmes intrigants. Il est vrai que _Tartufe_ est un chef-d'oeuvre,
et qu'il mrite toutes les sympathies des mes leves, et comme sujet
et comme excution.

Mais si la plume de tels crivains est  jamais brise, si les
vigoureuses couleurs des grands sicles sont perdues, si au lieu
d'Aristophane, de Trence et de Molire, il ne nous reste plus que
George Sand et compagnie, l'ternelle infirmit humaine n'en est pas
moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lpreuse,
digne d'horreur et de compassion. L'ternel rve des coeurs simples,
la _justice_, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais
radieux, mais ncessaire, mais appelant  soi tous les efforts et tous
les dsirs. Rduits  juger de ples compositions, ne serait-ce pas,
messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au
fond des choses, et d'pargner l'aptre pour encourager le principe?
C'est ainsi que vous suppleriez  l'insuffisance de nos moyens, et que
vous restitueriez au sicle ce qui lui manque en force et en gnie.

Il me reste  vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous
m'avez donns. Je m'accuse, je le rpte; car si vous ne m'avez pas
toujours bien compris, c'est ma faute et non la vtre. L'homme qui
contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et
des pertes des armes que celui qui marche dans la poussire et dans
l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long
sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-mme.
Socrate avait souvent occasion de dire  ses disciples: Vous alliez me
dfinir la science, et vous m'avez dfini la musique et la danse; ce
n'est pas l ce que je vous demandais, et ce n'est pas l ce que vous
vouliez me rpondre.

FIN.


NOTES:

[A] La premire dition de cet ouvrage formait deux volumes.

[B] Robert n'a pas reprsent, dans son beau tableau des _Pcheurs
vnitiens_, un seul individu de la race pure indigne. Il a t 
Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montr des
chantillons d'une trs-belle race, forte, maigre, brune, grave, et
nullement vnitienne. Cette presqu'le de Chioggia, voisine de Venise,
est habite par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-tre. Ils
se marient entre eux, et mlent fort rarement leur sang  celui de la
population vnitienne.

[C] Le _stali_ des gondoliers, qui est, je crois, un reste de la langue
franque que parlaient les gondoliers turcs,  la mode autrefois 
Venise, signifie _ droite_; _siastali_ signifie _ gauche_.

[D] _El figo col tabaro strapazza_; c'est une expression dont se sert le
peuple de Venise.

[E] Herder, _Plastique_.

[F] On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui ont
rapport  la morale publique, et non de celles qui se font et se dfont
tous les jours dans les chambres,  propos des petits intrts matriels
de la socit.

[G] Lorsque j'crivis ceci, on pouvait croire que cette ide resterait 
l'tat d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et le roman
feuilleton a donn beaucoup aussi  la cration littraire.






End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***

***** This file should be named 37989-8.txt or 37989-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
