The Project Gutenberg EBook of Andr le Savoyard, by Charles Paul de Kock

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Title: Andr le Savoyard

Author: Charles Paul de Kock

Release Date: May 12, 2012 [EBook #39679]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ANDR

LE SAVOYARD
*/

TOUS DROITS RSERVS

PARIS.--IMPRIMERIE P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT FILS ET CIE

6, rue des Poitevins.




/*
PAUL DE KOCK

ANDR

LE SAVOYARD

[Illustration: colophon]

PARIS

COLLECTION GEORGES BARBA

7, RUE CHRISTINE, 7

1869
*/




ANDR

LE SAVOYARD




CHAPITRE PREMIER

TABLEAU DE NEIGE.--LA FAMILLE SAVOYARDE.


La neige tombait par gros flocons; elle couvrait les routes, elle
rendait encore plus difficiles les sentiers pratiqus dans les montagnes
et les chemins, souvent bords de prcipices, qui entourent la petite
ville de l'Hpital situe prs du Mont-Blanc.

Notre chaumire s'levait prs d'une route que le mauvais temps rendait
dserte depuis quelques jours. Dj plus d'un pied de neige couvrait la
terre; et cependant ni moi ni mes frres ne songions  rentrer pour nous
mettre  l'abri.

J'tais couch prs d'un bloc de rocher; et l je me trouvais aussi bien
que sur un pais gazon: mes petites mains formaient des boules avec de
la neige, et les lanaient  mes frres, qui, de leur ct,
m'assaillaient galement de boules glaces. Pierre accroupi dans un
enfoncement que formait la route, ne se montrait que rarement, tchant
de viser adroitement, et se cachant aussitt; Jacques courait de ct et
d'autre, sans se fixer  aucune place, se baissant pour ramasser de quoi
faire des boules, et s'esquivant lestement aprs nous les avoir lances.

Quel plaisir nous prouvions lorsque nous parvenions  nous attraper!...
Quels cris de joie quand Jacques recevait, en fuyant, de la neige sur
son dos; lorsque Pierre, au moment o sa petite tte blonde sortait de
sa cachette, tait atteint  la figure par la boule qui s'parpillait
sur son visage! Le vaincu mlait ses ris  ceux du vainqueur; la
victoire ne cotait jamais une larme. Pouvions-nous sentir le froid?
nous tions si heureux!... et dans un ge o le bonheur est pur, parce
qu'il ne s'y mle ni souvenirs du pass ni craintes pour l'avenir.

Dj, plusieurs fois, la voix de notre mre s'tait fait entendre pour
nous engager  rentrer.--Nous voil, rpondions-nous tous trois. Mais au
moment de regagner notre demeure, une nouvelle boule de neige, lance
par l'un de nous, faisait recommencer la guerre; chacun s'attaquait de
nouveau; les cris de joie, les clats de la gaiet faisaient encore
retentir les chos de nos montagnes. Nos pieds taient  demi morts de
froid; nos petites mains rouges et engourdies pouvaient  peine saisir
et presser cette neige, qui nous procurait de si doux passe-temps; et
cependant nous ne pouvions nous rsoudre  retourner prs du foyer de
notre chaumire.

Mais l'approche de la nuit nous force enfin  quitter notre jeu. Nous
rentrons tous les trois, essouffls, haletants, et encore rayonnants de
plaisir; nous courons nous blottir contre l'immense foyer devant lequel
notre pre est assis sur une grande chaise, tandis que notre mre va et
vient dans cette vaste pice, l'unique du logis, et prpare la soupe
pour notre repas du soir, tout en nous grondant d'avoir tant tard 
rentrer.

--Voyez comme ils sont couverts de neige!... Rester ainsi sur la route
par le temps qu'il fait!... Hum! les mauvais sujets! quand ils sont en
train de jouer, ils ne m'coutent plus.

--Ne les gronde pas, Marie, dit notre pre en nous attirant prs de lui;
ne les gronde pas; ils s'amusent, ils sont heureux!... Pourquoi dj
chercher  troubler leurs plaisirs? Chers enfants!... ce temps passera
si vite!... Bientt la raison amnera les soucis, les inquitudes! Le
travail du jour sera-t-il suffisant pour le lendemain? les esprances
d'aujourd'hui feront-elles oublier les peines de la veille?... Toujours
des tourments! rarement du plaisir!... et jamais de moments aussi doux
que ceux qu'ils viennent de goter! Moi aussi j'ai fait des boules de
neige!... Il y a quarante ans que je jouais comme eux... Ce temps est
loin, il a trop peu dur; je ne me rappelle pas depuis avoir prouv un
plaisir aussi vrai.

--Quoi, mme lorsque tu m'as pouse, Georget? dit notre mre d'un ton
de reproche. Mon pre la regarde en souriant, et se contente de
murmurer:--Oh! ce n'est plus la mme chose... Je n'avais qu'une
chaumire  t'offrir!--En avais-je davantage? Cela nous a-t-il empchs
d'tre heureux?...--Non, sans doute...--Notre maisonnette, notre travail
nous suffisent; nous sommes pauvres, mais nous n'avons pas encore
manqu, et nos enfants s'lvent bien; ils grandiront, ils travailleront
 leur tour...--Oui... Mais d'ici l!... Ah! Marie! depuis cette maudite
chute que j'ai faite en guidant au glacier ce gros tranger... qui ne
m'a pas mme aid  me ramasser, tiens, je sens que mes forces
diminuent... je ne puis recouvrer la sant... Et s'il fallait te laisser
ainsi avec ces enfants, dont l'an n'a que sept ans... hlas! que
deviendriez-vous?

En disant ces mots, mon pre nous entourait de ses deux bras, et nous
pressait plus fortement contre lui. J'tais grimp sur ses genoux;
Jacques tait assis  ses pieds, et Pierre, debout prs de lui, appuyait
sa tte sur son paule. Notre mre s'tait arrte au milieu de la
chambre; les derniers mots de son mari venaient de lui serrer le
coeur. Elle se dtourna pour cacher une larme qui coulait le long de
ses joues; et nous, sans trop comprendre ce dont il s'agissait, nous
redoublions de caresses, pour dissiper la tristesse que nous lisions
dans les yeux de notre pre.

--Bon Dieu!... peut-on avoir de pareilles ides! dit enfin la bonne
Marie en poussant un gros soupir qu'elle ne pouvait plus contenir. Ah!
Georget! ne travaille plus, ne te fatigue plus... Reste auprs de notre
foyer. Nos rcoltes sont rentres, nous avons du pain pour plus de six
semaines encore; je ne veux pas que tu t'exposes pour gagner quelques
pices d'argent.

--Mon pre, dis-je alors en levant la tte d'un air dcid, quand il
passera des voyageurs, c'est moi qui les conduirai, c'est moi qui
monterai avec eux sur les glaciers, qui leur ferai regarder dans ces
beaux prcipices si effrayants! Ils me donneront quelques pices de
monnaie, je vous les rapporterai, et vous n'aurez plus besoin de vous
fatiguer. Vous le voulez bien, n'est-ce pas, mon pre?

--Tu es encore trop jeune, mon petit Andr, dit mon pre en me passant
la main sur les joues et en me faisant sauter sur ses genoux.--Trop
jeune!... Je suis l'an de mes frres... J'ai sept ans passs... Le
fils de Michel, notre voisin, ne les avait pas quand il est parti pour
la grande ville...--Mes chers enfants, puissiez-vous n'tre point forcs
d'y aller aussi!... Je voudrais vous garder toujours prs de moi...

--a doit tre bien joli, la grande ville! dit Pierre en ouvrant ses
petits yeux de toute sa force. On dit qu'on y voit tous les jours la
lanterne magique qui a pass une fois chez nous.--Voudrais-tu y aller,
Pierre?--Dam', je n'oserais pas y aller tout seul, comme le fils de
Michel...--Et toi, mon petit Jacques? dit mon pre  celui de mes frres
qui n'avait encore que cinq ans, et se roulait  ses pieds en s'tendant
pour se rchauffer devant la flamme du foyer.

--Dis donc, Jacques, que ferais-tu par l, mon garon?...--Je mangerais
tous les jours du fromage avec mon pain, rpond Jacques en souriant, et
en regardant du ct de notre mre pour voir si la soupe se faisait.

--Moi, dis-je  mon tour, je travaillerais, je gagnerais beaucoup
d'argent... de quoi acheter un grand jardin... je reviendrais vous
apporter tout cela... a fait que nous serions bien heureux. Vous, mon
pre, et vous, ma mre, vous pourriez vous chauffer toute la journe en
hiver... Puis, mes frres et moi nous aurions le temps de faire encore
des boules de neige...

--Tu es un bon garon, Andr: tu songes  tes parents... Mais la grande
ville... ah! mes enfants, on n'y fait pas toujours fortune; j'y suis
all, moi, tant jeune; je n'ai pu amasser que peu de chose!... et puis,
en route, des coquins m'ont pris tout ce que j'avais!... le fruit de dix
ans de travail que je rapportais  ma mre!... il a fallu rentrer sans
rien...

--Qu'est-ce que c'est donc que des coquins? dit Pierre.--Mon ami, ce
sont des mchants, des paresseux, des voleurs, qui n'ont pas voulu
travailler, et ne vivent qu'en dpouillant les autres.--On peut les
battre, n'est-ce pas, mon pre? dis-je avec vivacit.--Pas toujours, mon
cher Andr; quand on parvient  les prendre, la justice les punit; mais
il est dfendu de les battre soi-mme!...

--Est-ce qu'on donne  manger  ceux qui sont mchants? dit le petit
Jacques, en regardant alternativement le feu et la soupe qui cuisait.

--Il faut que tout le monde vive, mes enfants...--Mais les mchants
n'ont pas de bonne soupe comme celle-l!... n'est-ce pas, mon pre?...

Notre pre sourit, et releva le petit Jacques qu'il embrassa
tendrement... Nous nous penchmes, Pierre et moi, vers le sein de notre
pre pour obtenir les mmes caresses, qu'il s'empressa de nous
prodiguer, car il nous aimait galement tous trois: son coeur ne
connaissait point ces injustes prfrences qui font souvent natre entre
frres et soeurs l'envie, la jalousie, les chagrins; il ne cherchait
point sur nos traits quel tait celui qui promettait d'tre le plus
avantag par la nature; aux yeux d'un bon pre, tous ses enfants sont
aussi beaux.

Par les soins de ma mre, la soupe prpare est place sur une table de
bois; la fume qui sortait d'une grande cuelle rjouissait notre vue,
et faisait sourire le petit Jacques, qui respirait dj avec dlices le
parfum du souper.

--A table!  table! dit notre mre. Jacques se laisse aussitt couler
des genoux de mon pre, et va se placer sur un petit escabeau; Pierre
approche de la table la chaise que mon pre vient de quitter, et moi, je
reste prs de celui dont je voudrais dj soutenir la marche mal
assure: car, dans sa dernire chute, mon pre s'tait bless assez
grivement au genou, et il n'tait pas encore bien guri.

Mon pre faisait semblant de s'appuyer sur moi, parce qu'il voyait que
j'tais fier d'tre dj son soutien; mais sa main se reposait
lgrement sur mon paule. Nous fmes bientt assis autour de la table.
La neige tombait avec une nouvelle violence; le vent soufflait avec
force, il branlait souvent la porte de notre chtive demeure, et son
bruit lugubre et monotone intimidait Pierre, qui se serrait contre moi
toutes les fois que notre porte remuait avec plus de fracas.

Mais la flamme brillante qui sortait du foyer gayait notre chaumire,
qu'une seule lampe clairait; et l'odeur de la soupe faisait rire le
petit Jacques, qui chantait toujours lorsqu'il tait  table.

--Quel temps affreux! dit la bonne Marie en nous servant  souper. Je
suis sre que l'on ne peut plus marcher sans enfoncer de deux pieds dans
la neige...--Je plains ceux qui sont en route dans nos montagnes, dit
mon pre.--Nous sommes heureux d'avoir un abri, un bon feu, et de quoi
souper... Va, Georget, il y a bien des gens qui voudraient maintenant
tre dans notre chaumire.

Comme ma mre achevait ces mots, nous entendmes des cris loigns, puis
le claquement d'un fouet et les jurements d'un postillon.

Nous prtmes tous l'oreille, except Jacques, qui s'emplissait la
bouche d'une grande cuillere de soupe.--Qu'est-ce que cela! dit Pierre
en tremblant.

J'coutais toujours ainsi que mes parents: les voix devinrent plus
distinctes. On appelait au secours; on rclamait l'assistance de quelque
habitant du village, mais le village le plus voisin tait loign de la
route, que notre chaumire seule touchait.

--Plus de doute, dit mon pre en se levant de table, ce sont des
voyageurs en peine; il faut aller  leur aide.

Rassemblant ses forces, il prend  la hte son chapeau, son bton, et
sort de notre chaumire sans couter les prires de sa femme, qui le
supplie de ne point s'exposer et se fatiguer de nouveau. Mais mon pre
est dj loin; il se dirige du ct d'o partaient les cris. Je m'tais
lev, et j'aurais voulu le suivre; ma mre me retient en me disant:--Eh
bien! Andr, veux-tu donc aller aussi t'exposer dans ces mauvais
chemins!... Tu es trop jeune, mon ami; reste avec nous, et prions le
ciel pour qu'il n'arrive rien  ton pre.

Je me mets  genoux  ct de ma mre; Pierre en fait autant, ayant dj
les yeux pleins de larmes; Jacques reste seul  table continuant 
manger.




CHAPITRE II

LES VOYAGEURS.--LA PETITE DORMEUSE.


Au bout d'un quart d'heure qui nous sembla trs-long, nous entendmes la
voix de mon pre qui nous criait d'ouvrir.

Sur-le-champ je cours  la porte; ma mre s'avance avec la lumire, qui
ne nous laisse apercevoir que des masses blanches formes par la neige.
Mon pre parat enfin, mais il n'est pas seul: un monsieur, dont on ne
peut distinguer les traits, parce qu'il est envelopp dans un manteau
qu'il tient sur ses yeux, s'appuie sur le bras de mon pre en murmurant
 chaque pas d'une voix aigre et criarde:

--O me menez-vous donc?... o suis-je?... J'enfonce toujours!... j'en
ai jusqu'aux hanches!... quel affreux pays!... prenez garde, bonhomme...
nous allons tomber dans quelque trou!...

A tout cela mon pre se contentait de rpondre:--Ne craignez rien,
monsieur, je connais les chemins; je rpond de vous maintenant... ce
n'est que de la neige!... mais il n'y a plus de danger par ici.

--Ce n'est que de la neige!... peste!... c'est bien assez, j'espre!...
mes jambes sont geles! mes mollets se resserrent tellement que je ne
les sens plus!... Ah! l'horrible pays!... Champagne, prends garde 
l'enfant, et suis-nous de prs.

M. Champagne tait probablement l'autre monsieur qui suivait mon pre,
envelopp galement dans un large manteau, mais sous lequel il
paraissait tenir quelque chose avec beaucoup de soin.

--Nous voici arrivs, monsieur, dit mon pre au moment o ils taient
devant la porte.--C'est bien heureux! dit le voyageur. Pendant qu'il se
dbarrasse de son manteau, nous courons nous jeter dans les bras de
celui dont l'absence nous a tant inquits, sans faire attention aux
personnes qui l'accompagnent. Peut-il y avoir, pour de simples
Savoyards, quelqu'un qui mrite plus de soin qu'un pre?

Le ntre est le premier  nous faire songer aux trangers.--Allons, mes
enfants, nous dit-il, mettez du bois au feu; toi, Marie, vois ce que tu
pourras offrir de mieux  ces messieurs... et cet enfant... tenez, vous
pouvez le mettre sur notre lit... il y sera bien...

L'homme que l'on appelait Champagne, et qui portait un chapeau orn d'un
large galon, ouvrit alors son manteau, et nous apermes dans ses bras
un enfant endormi. C'tait une petite fille; elle paraissait avoir
quatre ans tout au plus. Mais combien elle tait jolie!... Jamais rien
de si charmant n'avait frapp notre vue... Nous fmes tous un cri
d'admiration en l'apercevant; et nous entourmes le monsieur dont
l'habit tait galonn comme le chapeau afin de voir la petite de plus
prs.

Une pelisse garnie de fourrure enveloppait son petit corps; un bonnet de
velours noir, galement fourr, couvrait sa tte charmante, et
s'attachait sous son cou avec de beaux glands d'or. Des boucles de
cheveux blond-cendr s'chappaient de dessous le bonnet et ombrageaient
le front de la jolie fille. Sa petite bouche tait entr'ouverte; une
lgre teinte rose colorait ses joues; ses yeux taient bords de longs
cils noirs comme le velours qui couvrait sa tte; elle dormait aussi
paisiblement que si elle et t berce sur les genoux de sa mre.

La beaut, l'lgance de ses habits, son sommeil paisible aprs les
dangers qu'elle venait de courir, tout se runissait pour augmenter
notre tonnement; chacun de nous s'tait approch de M. Champagne; le
petit Jacques lui-mme avait quitt le souper, et, sa cuiller  la main,
s'tait gliss sous le manteau qui enveloppait l'enfant endormi.

--Oh! mon Dieu, la jolie petite fille! dit ma mre, c'est un
ange!...--C'est-i une petite soeur? dit Jacques tandis que Pierre
touchait lgrement avec sa main le large galon d'or qui bordait l'habit
du monsieur. Pour moi, je ne pouvais rien dire, j'tais tellement frapp
d'admiration, qu'il m'tait impossible de dtourner mes yeux de dessus
la petite.

Mais, pendant que nous considrions l'enfant, l'autre monsieur s'tait
dbarrass de son manteau et approch de la chemine. Impatient sans
doute par nos exclamations, il y mit un terme en s'criant d'un ton
imprieux:

--Allons donc, Champagne, allez-vous tenir cette enfant une heure comme
cela!... posez-la sur un lit... si toutefois il y a un lit ici...
Ensuite vous irez retrouver le postillon:

M. Champagne s'empresse d'excuter les ordres de son matre: il suit ma
mre qui le conduit vers son lit, plac dans le fond de la chambre.
L'endroit o nous couchions mes frres et moi tait situ  l'autre bout
de la salle, et cach par un grand rideau de toile grise fix sur une
longue tringle de fer. L'enfoncement dans lequel tait place notre
couchette formait un espace de quatre pieds carrs lorsque le rideau
tait tir; cela composait tout notre appartement; mais nous y reposions
paisiblement; et quoique le vent pntrt quelquefois dans notre chambre
 coucher mal close, les soucis et les insomnies ne s'y glissaient
jamais: il faut bien que le pauvre ait quelques ddommagements.

Mes regards n'tant plus attachs sur la petite que l'on plaait sur le
lit de ma mre, je me retournai et j'examinai l'autre monsieur.

Il pouvait avoir cinquante-cinq ans; sa taille tait petite, son corps
maigre et fluet; quoique en voyage, il ne portait point de bottes, et le
froid avait en effet tellement fait rentrer ses mollets, qu'on n'en
apercevait aucun vestige. Sa figure tait longue comme son nez, qui, de
profil, tait capable de garantir du vent la personne  laquelle il
aurait donn le bras. Son teint tait jaune; un de ses yeux tait
couvert d'un morceau de taffetas noir fix l par un ruban qui entourait
la tte du monsieur, sans cependant lui donner aucune ressemblance avec
l'Amour. L'oeil qui lui restait tait noir et assez vif; forc de
faire l'office de deux, son matre ne le laissait pas un moment en repos
et le roulait continuellement de gauche  droite. Enfin, une expression
de ddain et d'ironie semblait habituelle  la physionomie de ce
monsieur, qui tait coiff en poudre avec une petite queue, qui,
par-derrire, suivait tous les mouvements de son oeil. En apercevant
la figure de ce voyageur, il ne nous chappa aucun cri d'admiration.

L'tranger regardait d'un air mcontent l'intrieur de notre
chambre.--Est-ce que vous n'avez pas une autre pice que celle-ci o je
puisse me reposer loin de tous ces marmots? dit-il  mon pre en jetant
sur moi et mes frres un regard d'impatience.--Non, monsieur; je n'avons
que cette grande chambre, qui fait tout notre logis...--Une chambre; ils
appellent cela une chambre! murmure le monsieur en regardant son valet,
qui venait de lui prendre son manteau et souriait d'un air respectueux 
tout ce que disait son matre.

--Voyons... o vais-je me mettre? car il faut pourtant que je me mette
quelque part... n'est-ce pas, Champagne?--Il est certain, monsieur le
comte, que l'endroit est peu digne de vous!... mais enfin ce n'est pas
la faute de ces pauvres gens...--Tu as raison, Champagne; l'endroit
n'est pas digne de moi!... mais, puisqu'il n'y en a pas d'autre...

--Ah! si monsieur voulait tre seul, dit ma mre, nous avons encore
l-haut un grenier o sont les provisions d'hiver... il y a de la paille
frache...

--Un grenier!... de la paille!  moi?... Dis donc, Champagne, as-tu
entendu cette Savoyarde? c'est vraiment trop fort!...

Et le monsieur roulait  droite et  gauche son petit oeil qu'il
voulait rendre perant. Quoique plac derrire lui, je m'en apercevais
par le mouvement qu'il faisait faire  sa queue.

--Ces paysans ne savent pas  qui ils ont l'honneur de parler, monsieur
le comte.--Certainement ils ne le savent pas... Voyons, approchez-moi un
fauteuil que je puisse m'asseoir.

--Je n'ai que cette grande chaise-l, monsieur, dit mon pre en avanant
le sige sur lequel il se reposait ordinairement, tandis que ma mre, le
retenant par la veste, lui disait  demi-voix:

--Mais c'est ta chaise, Georget! o donc te reposeras-tu?...

Mon pre se retourna et lui fit signe de se taire; elle n'obit qu'
regret, car le ton et les manires du voyageur ne la disposaient pas 
se gner pour lui.

--Point de fauteuil! dit celui-ci en s'talant sur la chaise, tendant
devant le feu ses petites jambes grles et ses mains dont les doigts
taient chargs de bagues. Comme les routes sont mal tenues!... Il
faudra que j'crive au prfet de ce dpartement. Ah a! dites-moi,
bonhomme, quand vous tes venu prs de ma voiture qui s'enfonait dans
ces maudites neiges, vous avez cri  mon postillon d'arrter; pourquoi
cela?...--Parce qu'il se dirigeait vers un prcipice que la neige lui
masquait; encore quelques tours de roue et vous prissiez tous!...--En
vrit?... Comment, moi, le comte de Francornard, je serais mort comme
cela en roulant dans un trou!... C'est une chose extraordinaire!... Dis
donc, Champagne, conois-tu cela?... Sens-tu  quoi j'tais expos?...
Et je dormais tranquillement dans ma voiture tandis que les prils les
plus grands m'environnaient!... Par Dieu! si ce n'est pas l du courage
je veux tre un grand sot!...--Monsieur le comte n'en fait jamais
d'autres!--Tu as raison, Champagne, je n'en fais pas d'autres; mais ce
dernier trait sera, je l'espre, cit dans l'histoire de ma vie!...
C'est que voil au moins la dixime fois qu'il m'arrive de dormir au
moment du danger... Te souviens-tu quand le feu prit  mon htel, il y a
un an? c'tait pendant la nuit... j'ai, ma foi, fait un somme pendant
qu'une chemine entire brlait; et si l'on ne m'avait pas rveill,
j'tais capable de dormir comme cela jusqu'au matin pendant que chacun
se sauvait. Dis donc, Champagne, c'est l du sang-froid!...--C'est ce
que tout le monde admire en vous, monsieur le comte.

Pendant la conversation du matre et du valet, ma mre s'tait approche
du lit sur lequel la petite fille continuait  sommeiller
paisiblement.--Pauvre enfant! dit-elle, sans mon mari tu allais
prir!... Ah! Georget, quel bonheur que tu aies sauv cette charmante
crature!... je suis sre que ses yeux sont aussi doux que le reste de
son visage!... Oh! quelle diffrence auprs de ce vilain...

Mon pre ne la laissa pas achever, et se hta de lui imposer silence.

--A propos, dit alors le monsieur borgne en se tournant un peu vers ma
mre, ma fille dort-elle toujours?

--Votre fille! dit la bonne Marie en jetant sur l'tranger des regards
tonns, comment, monsieur!... c'te jolie enfant, c'est votre fille?

--Et qu'y a-t-il l de surprenant? dit le petit monsieur en relevant la
tte. Si vous aviez plus de lumire dans cette chambre enfume, vous
verriez, bonne femme, que cette petite est en tout mon portrait.

M. Champagne, s'approchant du lit, dit  son matre:--Mademoiselle dort
toujours!...

--Cette petite tiendra de moi en tout: le mme sang-froid, le mme calme
dans le danger!... c'est dans le sang!... La famille des Francornard est
connue pour cela depuis trois sicles!... Nous avons un de nos anctres
qui s'est endormi sur un blier au sige de Solyme...--La veille de
l'assaut, monsieur le comte?--Non... le lendemain. Mon aeul a eu deux
fois un cheval abattu sous lui!...--A l'arme, monsieur le comte?--Non,
au mange. Et mon pre avait, quand il est mort, plus de deux cents
cicatrices sur le corps... Dis donc, Champagne, deux cents
cicatrices!... il n'y a pas beaucoup de gens qui pourraient en montrer
autant!...--Peste! je le crois bien... c'taient des coups d'pe, sans
doute.--Non, c'taient des piqres de sangsue; il tait extrmement
sanguin. Quant  moi, je porte sur mon visage des preuves de ma
valeur!...--Il y a bien des personnes qui voudraient ressembler 
monsieur le comte.--Oui, certes, Champagne; l'oeil que je n'ai plus
m'a fait faire bien des conqutes...--Je crois que monsieur m'a dit que
c'tait en se disputant avec un Anglais qu'il l'avait perdu?--Oui,
Champagne: pardieu! cette affaire-l fit assez de bruit!... nous nous
disputions...  qui mangerait le plus vite... Je fus vainqueur,
Champagne, et dans sa colre l'Anglais me lana  la tte un oeuf dur
qui fit sauter mon oeil  dix pas!...--Ah! mon Dieu!...--Juge de ma
fureur! si l'on ne m'avait retenu... je serais tomb sous la table!...
Mais je suis bien veng!...--Vous avez tu votre homme?--Oui, Champagne;
un mois aprs nous avons recommenc le pari, et mon Anglais est mort
d'indigestion.

La conversation du matre et du valet ne nous avait pas empchs, mes
frres et moi, de terminer notre souper. Ma mre allait  chaque instant
considrer la petite fille; puis elle revenait prs de mon pre qui,
debout au milieu de la chambre, son chapeau et son bton  la main,
attendait qu'il plt au voyageur de donner des ordres pour sa voiture et
son postillon, qui devait geler sur la route pendant que M. le comte
tendait ses jambes devant la flamme ardente de notre foyer.

--Sa fille! rptait ma mre  l'oreille de son mari toutes les fois
qu'elle venait de regarder la petite dormeuse: comprends-tu cela, toi,
Georget?--Oui, Marie, dans le grand monde on dit que l'on voit souvent
de ces choses-l.

--Monsieur, dit enfin mon pre en s'approchant de l'tranger, votre
postillon est toujours sur la route... et...--Eh bien! c'est son tat
d'tre sur les routes!... Ce drle-l qui allait me jeter dans un
prcipice!... il mriterait que je le fisse svrement punir!...--Je
crois bien qu'il se serait fait autant de mal que monsieur!--Ah! vous
croyez cela, mon cher? Dis donc, Champagne, ce Savoyard qui se permet de
comparer mon existence  celle d'un postillon!...--Monsieur le comte,
ces gens-l ne sont pas en tat de vous comprendre.--Tu as raison, cela
vit et cela meurt comme des marmottes... sans avoir eu une pense
distingue. Cependant, il faut que je reparte le plus tt possible... je
ne saurais rester longtemps en ces lieux... cela y sent la nature d'une
force  vous asphyxier? Champagne, va avec ce Savoyard rejoindre la
voiture; qu'on examine bien s'il n'y a rien de cass... qu'on la mette
dans le bon chemin; et, ds qu'il fera jour, nous partirons, je ne veux
pas m'aventurer encore la nuit sur ces routes couvertes de
neige.--Comptez sur ma prudence, monsieur.

M. Champagne sort avec mon pre. M. le comte se rapproche du feu et ne
parat plus s'occuper de sa fille ni de nous. Au bout de quelques
minutes un son prolong nous apprit que notre hte ronflait comme son
aeul aprs la prise de Solyme.

--Il faut vous coucher, enfants, nous dit ma mre. Votre vue ne parat
pas fort agrable  ce monsieur, qui sans doute n'aime pas les enfants;
car, depuis son arrive ici, il ne s'est pas approch une seule fois de
sa fille. Avoir un bijou comme cela, et ne point l'adorer!... Ah! je
n'y comprends rien!... Il faut que ces gens du grand monde aient la tte
bien occupe pour oublier ainsi leurs enfants.

--Ah! ma mre, laisse-nous encore voir la petite fille, dis-je en
courant prs du lit. Pierre en fit autant, et notre mre prit le petit
Jacques dans ses bras afin qu'il pt la bien voir aussi.

--Le beau bonnet! dit Pierre; les beaux habits!...--Comme elle dort!...
dis-je  mon tour, ah! si elle pouvait ouvrir les yeux!... Je voudrais
bien l'entendre parler, maman.--Elle a donc soup? dit
Jacques.--Probablement, mon garon... ces gens riches ont de tout dans
leur voiture.--Restera-t-elle avec nous? dit Pierre.--Non, mes enfants;
elle repartira avec son pre au point du jour. Que ferait dans notre
pauvre chaumire cette enfant habitue  l'aisance, aux douceurs de la
vie?... Et cependant, on l'aimerait bien, et peut-tre plus que ce petit
vilain monsieur, qui se dit son pre!...

Dans ce moment, Jacques, en passant sa main sur la fourrure qui
garnissait le bonnet de la petite fille, lui fit faire un lger
mouvement; elle se retourna; sa pelisse s'entr'ouvrit et nous apermes
un mdaillon pendu  son cou avec une chane d'or.

--Oh! le beau joujou! dit Jacques, et nous avanons tous la tte vers la
dormeuse afin de voir de plus prs le bijou.

--C'est un portrait de femme! dit ma mre. Les jolis traits! les beaux
yeux!... ce doit tre la maman de cette petite fille; oui, je le
gagerais... elle lui ressemble dj... Mais comment ce monsieur, qui n'a
qu'un oeil, a-t-il fait pour devenir l'poux d'une si jolie femme?...
Georget a bien raison: dans le grand monde on voit des choses
tonnantes, et qui sont toutes simples pour les gens riches. Allons, mes
enfants, il faut aller vous coucher; vous pourriez rveiller cette
petite... et ce monsieur vous gronderait... car il n'a pas l'air de se
souvenir que mon mari lui a sauv la vie ainsi qu' sa fille; il ne l'a
seulement pas remerci!... Ah! si Georget en et fait autant pour un
pauvre Savoyard!... Mais, si on n'obligeait que les gens reconnaissants,
on ne ferait pas souvent le bien!...

Nous nous loignons  regret du lit sur lequel repose la petite fille,
que je ne puis me lasser de regarder. Mais il faut obir  notre mre,
et nous nous dirigeons vers notre petit coin. En courant  notre
couchette, Jacques se jette tourdiment dans les jambes du monsieur qui
dormait; il se rveille en sursaut et fait un bond sur sa chaise en
criant  tue-tte:--A moi! Champagne!...  moi! on attaque ton matre...

La figure du voyageur tait alors si comique, que nous clatmes de
rire, mes frres et moi.--Ce n'est rien, monsieur, ce n'est rien, lui
dit ma mre, c'est mon petit Jacques qui en courant a attrap vos
jambes, v'l tout?...

--Comment, ce n'est rien! dit l'tranger, qui se frotte l'oeil et
revient  lui... Je vous trouve plaisante, ma mie, avec votre voil
tout!... Me rveiller ainsi quand je dors!... Donnez le fouet  tous ces
polissons, et envoyez-les coucher; que je ne les entende plus... Ce
n'est rien!... Je rvais que j'tais  la chasse; et j'allais forcer le
cerf quand ce petit drle m'a fait perdre sa piste.

Ma mre se hte de nous faire rentrer dans notre petit appartement; elle
tire le rideau sur nous et nous recommande le silence. Mes frres se
dshabillent et ne tardent pas  s'endormir. Pour moi, je n'ai aucune
envie de me livrer au sommeil; je ne sais quelle curiosit m'agite, mais
je pense  la jolie petite fille; je voudrais la revoir encore, je
voudrais surtout la voir veille. Je garde donc mes habits; le rideau
qui cache notre couchette ne ferme pas assez bien pour qu'on ne puisse
apercevoir dans la chambre; m'tendant sur notre lit, et plaant ma tte
contre le rideau, je m'arrange de manire  entendre et  voir tout ce
qui se passera dans notre chaumire.

A peine tions-nous retirs, que mon pre revient avec le domestique du
voyageur.

--Eh bien! Champagne, ma voiture?... demande le petit monsieur sans
regarder mon pre.--Oh! il n'y a que peu de chose  rparer... un crou
de dfait... le postillon dit que ce n'est presque rien...--Je ne
remonterai certainement pas dans une voiture o il manque un crou, pour
que la roue se dtache et que nous versions sur la route!... Le
postillon se moque de cela, il est  cheval. Il faut faire sur-le-champ
raccommoder ce qui est bris... Est-ce qu'il n'y a pas de charron dans
ce maudit pays?...

--Monsieur, dit mon pre, il y a bien un homme qui ferre les chevaux et
travaille aux voitures, mais il demeure de l'autre ct du
village...--Qu'il demeure au diable si vous voulez, mais il me le
faut...--C'est fort loin... et les chemins sont si mauvais cette
nuit...--Vous devez tre habitu  courir sur la neige comme moi 
porter une pe. Avec un gros bton comme celui que vous tenez, vous
pouvez vous soutenir partout... Est-ce que vous auriez peur, par
hasard?...--Non, monsieur, non... et j'en ai donn la preuve lorsqu'au
pril de ma vie j'ai arrt vos chevaux qui vous entranaient vers un
prcipice...--C'est juste!... et certainement, mon cher, je vous en
rcompenserai... mais il me faut absolument un charron.

Mon pre se dispose  partir; ma mre court  lui et se jette dans ses
bras:--Mon cher Georget! ne sors pas cette nuit, lui dit-elle; tu es
dj malade, le chemin est dangereux... demain, au point du jour, il
sera temps d'aller chercher du monde.

--Demain! dit l'tranger, vous n'y pensez pas, bonne femme! demain!...
Et il faudrait que j'attendisse encore une partie de la journe ici! Non
pas, il faut que je parte ds le point du jour... Ne retenez pas votre
mari, ne craignez rien!... je vous rponds de lui... Et, pardieu! j'en
ai fait bien d'autres, moi, quand je patinais pendant des heures
entires sur des bassins qui avaient jusqu' trois pieds d'eau!...

--Laisse-moi, ma chre Marie, dit mon pre en se dgageant des bras de
sa femme. C'est pour nos enfants, c'est pour toi que je cherche  gagner
quelque chose... La Providence me guidera sur la route; confions-nous 
elle... elle doit veiller sur un pre de famille.

--En disant ces mots, mon pre sort de notre demeure, et ma mre, dont
les yeux sont pleins de larmes, va s'asseoir contre le lit, sur lequel
elle repose sa tte.

Le vieux monsieur n'a vu qu'une chose: c'est que mon pre est parti pour
excuter ses ordres. Satisfait de ce ct, il se rapproche du feu qu'il
attise et dans lequel il jette quelques bourres places prs du foyer.

Le domestique est all visiter la table sur laquelle nous avons soup;
et je lui vois faire la grimace aprs avoir got de la soupe qui
restait pour mon pre.

--Triste cuisine! dit-il en jetant les yeux de tous cts.--Est-ce que
monsieur le comte n'a pas faim?--Non, Champagne; d'ailleurs crois-tu que
je mangerais de ce dont se nourrissent ces paysans?...--Il est certain
que cela ne me semble pas fort bien accommod!...--Ces gens-l vivent
comme des brutes... Cela n'a point de palais!...--Ah! quand je pense au
cuisinier de monsieur le comte... c'est l un homme de mrite!--Oui,
Champagne, c'est un garon plein de talent! je le pousserai... je lui
ferai de la rputation.--Je vois qu'il ne faut pas songer  souper ici.
Heureusement que nous avons bien dn, et que demain nous trouverons
quelque bonne auberge...--As-tu dans ta poche le flacon de vin
d'Alicante...--Oui, monsieur.--Donne-le-moi, que j'en boive une
gorge... cela me remettra... car le souper de ces Savoyards rpand une
odeur pestilentielle...

Le valet tire d'une poche de son habit un assez grand flacon recouvert
de paille, sur lequel il porte un oeil de convoitise, et qu'il
prsente  son matre; celui-ci boit  mme la bouteille, puis la
referme avec soin et la rend  son valet, qui soupire en la remettant
dans sa poche.

--Assieds-toi, Champagne, dit l'tranger, je te le permets: ce paysan
sera longtemps; d'ailleurs il faut ensuite qu'il conduise le charron 
ma voiture. Chauffe-toi, et entretiens le feu, car il fait horriblement
froid, et je sens le vent qui me glace de tous cts... Comment fait-on
pour vivre dans de semblables masures!

M. Champagne ne se l'est pas fait rpter: il prend une chaise,
s'approche du feu en se mettant du ct oppos  son matre, et parat
jouir avec dlices du plaisir de se chauffer et de se reposer. Ma mre
est toujours assise contre le lit, et je prsume qu'elle s'est endormie.
Depuis longtemps mes frres gotent un paisible repos; je reste donc
seul veill avec M. le comte et son valet, dont je m'amuse  couter la
conversation en les regardant fort  mon aise par un trou de notre
rideau.

--Sais-tu bien, Champagne, que j'ai eu une ide excellente, et que je
suis enchant d'avoir pris un parti aussi dcisif!...--Certainement,
monsieur le comte... De quel parti voulez-vous parler?--Eh! parbleu! de
l'ide que j'ai eue d'enlever ma fille, de l'emmener avec moi  Paris...
Comme madame la comtesse sera surprise, lorsqu'en s'veillant demain
elle ne trouvera plus sa chre Adolphine!...--Ce ne sera pas une
surprise agrable pour madame!... elle adore sa fille!...--Oui,
Champagne; mais je veux qu'elle m'adore aussi, moi... car enfin je suis
son poux.--Il n'y a pas de doute, monsieur le comte.--Cela n'a pas t
sans peine,  la vrit; mademoiselle de Blmont ne voulait pas se
marier... Oh! c'est bien le caractre le plus bizarre... de l'esprit...
ah! Champagne, de l'esprit jusqu'au bout des doigts!--Et elle ne voulait
pas de vous, monsieur le comte!--Je ne te dis pas cela, je dis elle ne
voulait pas se marier. Pur caprice de jeune fille... ides romanesques
ou mlancoliques!--Est-ce que madame la comtesse a un caractre
triste?--Au contraire elle est trs-enjoue, trs-vive, trs-folle
mme... Depuis notre mariage cependant elle est un peu moins
gaie.--N'ayant l'honneur d'tre valet de chambre de monsieur le comte
que depuis un an, je ne connais qu' peine madame; car, pendant cet
espace de temps, je crois qu'elle n'a point pass dix jours avec
monsieur.--Non, Champagne, elle ne les a point passs... et depuis cinq
annes que nous sommes maris, nous n'avons gure vcu plus de deux mois
ensemble.--Vous devez faire un excellent mnage?--Oh! certainement!...
et si je voulais laisser madame la comtesse matresse de voyager
continuellement, d'tre  la campagne quand je suis  Paris, et de
revenir  Paris quand je vais  la campagne, nous serions fort bien
ensemble. Mais tu entends, Champagne, qu'il y a des moments o je suis
bien aise de trouver ma femme dans son appartement...--Oui, monsieur le
comte, je comprends.--Je sais bien que notre manire de vivre est
extrmement distingue: il n'y a rien de plus noble que des poux qui ne
se voient que cinq ou six fois dans l'anne; mais encore faut-il se
rencontrer quelquefois... et pour rencontrer ma femme, je suis toujours
oblig de courir aprs elle. Encore si je l'attrapais!... mais au
contraire...--Comment! est-ce que c'est madame qui attrape
monsieur?--Non, Champagne; mais c'est un petit salptre qui ne peut
rester en place... Est-elle  ma terre en Bourgogne, je me mets en
route; j'arrive, je crois la trouver, la surprendre agrablement... pas
du tout! Madame est partie il y a deux heures pour le chteau d'une de
ses amies. Je me rends  ce chteau, elle vient de le quitter pour
retourner  Paris... Je reviens  Paris... depuis la veille elle est
partie pour prendre les eaux... Et toujours comme cela. Il n'y a pas de
mois que je ne manque mon pouse.--Cela doit beaucoup fatiguer monsieur
le comte!--Elle m'avait prvenu en m'pousant... Oh! elle a montr une
franchise rare!... elle ne m'a cach aucun de ses dfauts! Elle m'a dit
qu'elle tait coquette, volontaire, imprieuse, capricieuse... Tu sens
bien que j'ai t enchant de sa franchise.--Peste! je le crois bien,
monsieur; c'est un trsor qu'une femme aussi franche!--Puis, comme je te
l'ai dit, elle ne voulait pas se marier.--Mais quand elle a vu monsieur
le comte, elle a chang de rsolution?--Au contraire... elle est devenue
tenace... Oh! c'est une femme  caractre... elle a t jusqu' me
menacer de me faire...--De vous faire?...--De me faire... tu sais
bien... comme les petits bourgeois.--Ah! je comprends... et cela n'a pas
effray monsieur le comte?--Fi donc! Champagne, est-ce qu'une demoiselle
aussi distingue peut faillir? est-ce que je ne connaissais pas les
vertus de mademoiselle Caroline de Blmont et les principes dans
lesquels on l'avait leve? Son pre, qui tait mon ami, est un homme de
mon genre, car il y avait beaucoup de rapport entre nous...--Est-ce
qu'il n'avait qu'un oeil comme monsieur le comte?--Je parle du moral
et des sentiments. Son pre, Champagne, m'a dit: pousez ma fille, j'en
serai bien aise, et elle finira par en tre contente. Elle ne vous aime
pas; mais si vous savez vous y prendre, avant quinze ans elle vous
adorera.--Voil un pre qui parlait comme Mathieu Laensberg.--Il ne
s'est pas tromp, Champagne; oh! je m'en aperois chaque fois que je
parviens  attraper ma femme. Madame la comtesse commence  avoir
beaucoup de tendresse pour moi... et si ce n'tait cette manie de courir
sans cesse le monde... mais cela lui passera.

Ici, M. le comte se rapprocha du feu en billant; et M. Champagne, se
trouvant derrire son matre, tira lestement le flacon de sa poche, y
but  longs traits, et le remit en place sans que l'on s'apert de
rien.

--Te Souviens-tu, Champagne, qu'il y a trois mois environ nous avons t
dans le Berry,  la terre de madame de Rosange... o j'ai t assez
heureux pour rencontrer ma femme?--Oui, monsieur, ainsi qu'un jeune
artiste... nomm Dermilly, je crois?...--Dermilly, oui; c'est un
peintre.--Il me semble que je l'ai aperu aussi dans les environs du
chteau que nous venons de quitter.--Tu ne t'es pas tromp; figure-toi,
Champagne, que ce diable de Dermilly, qui certainement ne cherche pas ma
femme, se rencontre toujours avec elle, tandis que moi qui la cherche
sans cesse, j'ai beaucoup de peine  la rencontrer.--C'est fort
singulier, en effet.--Cela se conoit, cependant; Dermilly, comme
peintre, aime beaucoup  voyager pour connatre les beaux sites, pour
admirer la nature... que sais-je!... ces artistes sont enthousiastes,
romantiques! Ma femme, de son ct, est en extase devant une chute
d'eau, une montagne ou un ravin!... Alors, ils ne pouvaient pas manquer
de se rencontrer!...--Assurment, M. Dermilly admire la nature avec
madame la comtesse.--C'est cela mme, Champagne; oh! ils sont vraiment
uniques pour cela!...--Il est fort bien, ce M. Dermilly!...--Mais,
oui... Pour un peintre, il n'est pas mal... ce ne sont pas de ces traits
nobles... dans mon genre.--Oh! il ne ressemble nullement  monsieur le
comte!... C'est un jeune homme?--Oui... vingt-huit  trente ans  peu
prs.--Il a donc l'honneur de connatre madame la comtesse!--Par Dieu!
je crois bien! il la connaissait mme avant moi: Dermilly tait son
matre de dessin.--Ah! je comprends.--Ma femme avait beaucoup de got
pour la peinture... Dermilly lui montrait tout ce qu'elle voulait, mais
principalement l'histoire...--Ah! c'est aussi un peintre
d'histoire?--Lui! il peint tous les genres... portraits, paysages...
antiques... que sais-je! il attrape parfaitement la ressemblance... il a
fait le portrait de madame la comtesse; ma fille le porte  son cou...
il m'a fait aussi... d'aprs la bosse... il m'a mme fort bien
attrap... c'est surtout mon oeil couvert de taffetas qui est
frappant... Ma femme m'a fait sur-le-champ accrocher...--Dans son
boudoir?--Non, dans le garde-meuble,  ct de mes aeux.--Il me parat
que ce M. Dermilly a du talent...--Beaucoup de talent, Champagne,
infiniment de talent... Je lui fais quelquefois l'honneur de l'inviter 
dner... quand je n'ai personne... parce que tu entends bien que mon
rang... mais il me refuse toujours; il n'y a qu' la campagne que l'on
peut le possder. Il a fait aussi le portrait de ma fille... Il est
d'une complaisance extrme... Je crois que ce garon-l ferait le
portrait de mon cheval si je l'en priais... car il m'a dit en me
peignant qu'il faisait aussi les btes quand cela se rencontrait. Il
faudra que je lui fasse faire ton portrait, Champagne...--Ah! monsieur
le comte est trop bon!...--Non... je le mettrai dans ma salle  manger,
en regard de celui de ce pauvre caniche qui rapportait si bien.

Champagne ne rpond rien, mais je le vois se retourner et porter le
flacon  ses lvres, pendant que M. le comte se caresse le gras de ses
jambes.

--Mais quand je pense  la surprise que je vais causer  madame la
comtesse... Aprs tout, c'est sa faute... je voulais l'emmener 
Paris... Je veux donner un bal, une fte  plusieurs personnages
importants dont je puis avoir besoin... J'ai le tact fin, Champagne, et
je prvois les choses de fort loin... il n'y a personne comme moi pour
deviner une destitution, une mutation, une promotion, une
lvation!...--Il est facile de prvoir que M. le comte n'est pas de ces
hommes auxquels on en fait accroire, rpond M. Champagne en replaant
dans sa poche le flacon qu'il vient encore de visiter.

--Or donc la prsence de madame la comtesse est indispensable  Paris;
elle est alle en Savoie passer quelque temps  la terre d'une de ses
amies, qui l'aime beaucoup, dit-on, mais dont je n'avais jamais entendu
parler. Aller en Savoie dans le coeur de l'hiver!... je reconnais bien
l la tte folle de madame de Francornard. N'importe, rien ne m'arrte.
Je fais mettre les chevaux  ma berline, nous partons... nous voyageons
sans trop nous presser, parce que je ne veux pas fatiguer mes pauvres
btes; nous arrivons chez madame de Melval, o certes on ne m'attendait
pas... car tu as vu la surprise de ma femme!--Oui, monsieur... Oh! elle
a fait une grimace pouvantable!...--Comment! une grimace?...--Je veux
dire que l'tonnement que votre vue lui a caus... a tellement contract
ses nerfs... que sa physionomie!... car madame la comtesse a beaucoup de
physionomie!...--Infiniment, Champagne. Ah! si tu avais t l quand je
lui ai annonc que je venais la chercher pour la ramener  Paris... oh!
tu aurais ri de la colre... qu'elle feignait d'prouver!... c'taient
des mouvements de dpit!... des trpignements de pieds!... elle est
vraiment gentille tout  fait!...--Oh! c'est une femme charmante que M.
le comte possde l!--Oui, Champagne, c'est ce que me disent tous mes
amis. Enfin, ma femme s'est calme et elle m'a dit d'un ton extrmement
doux:--Vous pouvez retourner  Paris, si cela vous plat, mais je ne
vous y suivrai pas.--Ah! madame vous a dit cela?--Oui, Champagne, mais
avec infiniment de grces; il n'y avait pas moyen de se fcher.
Cependant, comme cela ne remplissait pas mon but, j'tais assez
mcontent d'tre venu pour rien en Savoie, lorsqu'en me promenant dans
les environs du chteau j'ai rencontr Dermilly... ce jeune peintre dont
nous parlions tout  l'heure; il se promenait avec ma fille,  laquelle
il parat porter le plus tendre attachement!... je voulus causer un
moment avec lui, mais il me quitta bien vite en me disant:--Il faut que
je ramne mademoiselle Adolphine  sa mre, car madame la comtesse aime
tant sa fille qu'elle ne peut tre une heure spare d'elle, et elle me
gronderait si je tardais plus longtemps.

--Par Dieu! me dis-je, puisque madame la comtesse ne peut tre une heure
sans sa fille, il me semble que si j'emmenais la petite  Paris, je
forcerais par l sa mre  me suivre... hein, Champagne! que dis-tu de
cette ide-l?...--Sublime, monsieur le comte.--Il m'en vient comme cela
trois ou quatre par jour. Je ne fis semblant de rien... je dissimulai
pendant deux jours... il fallait attendre l'instant favorable, et
c'tait difficile... On m'avait donn pour logement un pavillon superbe,
mais qui tait  une lieue de l'appartement de ma femme. Ce n'est que
cette nuit que, me cachant dans un cabinet, je suis parvenu jusqu'auprs
de ces dames. La petite dormait, je l'ai couverte  la hte de cette
pelisse et de ce bonnet; je t'avais prvenu de te tenir prt, et nous
sommes partis pendant qu'on me croyait bien endormi... Le tour est
dlicieux!... Nous avons pris des chemins de traverse, parce que je ne
veux pas que madame la comtesse, qui certainement va courir aprs moi,
puisse me rejoindre avant que nous soyons  Paris. Le mal, c'est que
nous nous sommes perdus dans ces maudites neiges, et qu'il faut attendre
pour repartir que ma voiture soit rpare.

--Elle sera en tat au point du jour, monsieur, et madame la comtesse ne
nous attrapera pas, parce qu'elle croira que nous avons suivi le droit
chemin.--Allons, tout ira bien... grce  mon excellente ide!...--Comme
c'est heureux que vous ayez eu un enfant, monsieur le comte!--C'est
vrai... Champagne, car me voil sr, maintenant, de faire aller ma femme
partout o je voudrai... Ranime donc le feu, Champagne... qu'est-ce que
tu fais donc derrire mon dos?...--Rien... monsieur le comte... je
cherchais des fagots...--En voil devant toi...

M. Champagne,  force de visiter le flacon, sentait ses jambes faiblir
et sa langue s'paissir; de son ct, M. le comte billait plus
frquemment, et ses paupires commenaient  se fermer.

--Champagne, sais-tu qu'elle est fort jolie, ma fille?--Magnifique,
monsieur le comte...--Elle promet d'tre trs-bien tourne!...--a fera
une fire femme... si elle vous ressemble...--Comment, si elle me
ressemble! imbcile; mais c'est dj frappant de profil.--Je veux dire
qu'elle est dj presque aussi grande que vous...--Oh! que moi... tu
vas trop loin; moi, je suis de la vieille roche... j'ai le coffre
solide!...--C'est fini... il n'y a plus rien dedans!... marmotte
Champagne, qui vient de boire le restant du vin d'Alicante que contenait
le flacon.

--Qu'est-ce que tu dis, Champagne?--Moi, monsieur le comte!... Est-ce
que j'ai dit quelque chose?...--Je crois que ce maraud s'endort quand je
lui parle.--Moi, monsieur, je suis veill comme une souris!--Ma fille a
des yeux superbes!--C'est comme des perles!...--Et des dents!...--Noires
comme du jais!--Un nez!--Bien fait...--Avec un petit trou au
milieu...--Et un menton!...--A la romaine... n'est-ce pas, monsieur le
comte?--Ah! Champagne!... quel dommage que ma fille ne soit pas un
garon!...--Ah! c'est juste... quel dommage... que le flacon soit si
petit...--Cela ferait un joli petit garon, comme tu dis, Champagne; ce
serait un Francornard, enfin, et il m'en faut un pour perptuer mon
nom...--Oui, monsieur, oui... il vous en faut...--C'est ce dont je vais
m'occuper srieusement... j'aurai un fils, Champagne... si ma femme... 
moins que... comme  l'ordinaire.

--Oui, monsieur... ayez-en beaucoup... et du vieux, comme celui que j'ai
bu tout  l'heure.

M. le comte venait de fermer les yeux; M. Champagne bredouillait et
s'assoupissait  ct de son matre; las d'couter et de regarder par le
trou du rideau, je m'tendis auprs de mes frres, et ne tardai pas 
imiter les voyageurs.




CHAPITRE III

ELLE S'VEILLE.--DPART DES VOYAGEURS.


Je ne sais quelle heure il tait, lorsque des coups frapps  la porte
de notre chaumire me rveillrent brusquement; j'entendis en mme temps
le vieux monsieur qui criait:--A moi, Champagne! quel est l'insolent qui
ose me troubler?... j'ai quarante mille livres de rente... et le premier
cuisinier de Paris.

De son ct, M. Champagne,  moiti endormi, marmottait en se frottant
les yeux:--Que me veut-on?... qui est-ce qui m'appelle?... est-ce ce
vieux fou qui court aprs sa femme... qui se moque de lui?... j'ai tout
bu... c'est dommage...

Heureusement pour M. Champagne que son matre,  moiti endormi,
n'entendit pas ces paroles. Ma mre s'empressa d'ouvrir. C'tait mon
pre qui venait annoncer au voyageur que sa voiture tait rpare. La
lampe, qui brlait encore, clairait tristement notre chaumire;  peine
mon pre est-il entr que j'entends ma mre jeter un grand cri.

Le vieux monsieur fait un saut sur sa chaise; Champagne se prcipite en
avant, pour se lever plus promptement; mais, dans ce mouvement, sa
chaise glisse, et comme les fumes du vin d'Alicante ne sont pas encore
entirement dissipes, il perd l'quilibre et va tomber sur les genoux
de son matre, qui pousse des cris terribles, croyant qu'une bande de
voleurs est entre dans la chaumire.

Une entaille assez profonde, que mon pre s'tait faite au-dessus de
l'oeil gauche, et de laquelle s'chappaient de grosses gouttes de
sang, avait t cause du cri que ma mre venait de pousser et qui avait
rpandu l'alarme dans notre habitation.

--O mon Dieu! tu es bless, mon pauvre Georget!... ah! j'avais un
pressentiment qu'il t'arriverait quelque malheur!... mais tu n'as pas
voulu m'couter!...--Ce n'est rien, ce n'est rien, ma bonne Marie, dit
mon pre en portant son mouchoir sur sa blessure,--en voulant gravir la
colline pour arriver plus vite  l'autre bout du village, mon pied a
gliss sur la neige, je suis tomb... une pierre m'a lgrement bless 
la tte...--Mais ton sang coule, tu dois souffrir...--Non, te dis-je, ce
ne sera rien; ne nous occupons pas de cela maintenant.

Au cri de ma mre, j'avais aussi quitt notre couchette. Je m'approche
de mon pre, la vue du sang qui coule de sa blessure me fait mal; je me
mets  pleurer. A mon ge, c'tait pardonnable; d'ailleurs, je n'ai
jamais eu ce courage qui consiste  voir, sans en tre troubl, les
souffrances de ses semblables. Dans le monde on appelle cela de la
fermet; dans nos montagnes c'et t de l'gosme.

Pendant que mon pre me console et rassure ma mre, M. le comte
s'veille entirement, et s'aperoit enfin qu'il tient M. Champagne sur
ses genoux; celui-ci s'tait rendormi sur son matre, qui, se croyant
attaqu, tait rest plusieurs minutes sans oser remuer.

--Comment, maraud!... C'est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte
en se dbarrassant de son valet.--Comment, monsieur?... J'tais assis
sur vous! voyez ce que c'est que le sommeil! j'aurai eu le cauchemar
probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il
n'y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s'entend pas.

--Pardon de vous avoir rveill, monsieur, dit mon pre;--mais je
croyais que vous seriez bien aise d'apprendre que votre voiture est en
bon tat.--Ah! ah! c'est vous, bonhomme... diable! dj de
retour?...--Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m'a
fallu du temps pour aller chez le charron, pour l'veiller et pour le
dcider  venir par le temps qu'il fait... Je l'ai ensuite conduit 
votre voiture... Il n'y avait presque rien  faire... Cependant il est
encore auprs...--Il attend sans doute qu'on le paye...--Cinq heures...
Comme le temps passe quand on cause! n'est-ce pas, Champagne? car je
n'ai pas dormi une minute.--Ni moi non plus, monsieur, j'avais les yeux
aussi ouverts que vous.--Quelle heure est-il?--Le jour va bientt
paratre, monsieur, il est prs de six heures...--Champagne, va payer
cet ouvrier; il faudra qu'il te rponde qu'il n'y a plus de danger pour
moi.--Oui, monsieur...--Ah!... donne-moi auparavant le flacon
d'Alicante: le froid m'a saisi... cela me remettra un peu.

M. Champagne, aprs avoir hsit un moment, fouille enfin dans sa poche
et en tire la bouteille d'osier, qu'il prsente  son matre avec
beaucoup de respect. Celui-ci, aprs l'avoir dbouche, la porte  ses
lvres et s'crie bientt:

--Qu'est-ce que cela veut dire... Champagne?--Quoi donc, monsieur?--La
bouteille est vide!--Vous croyez, monsieur?--Comment, je crois... j'en
suis, par Dieu, bien sr...--C'est singulier! elle tait aux trois
quarts pleine quand vous me l'avez rendue ce soir!--Je le sais fort
bien, drle!... Comment m'expliqueras-tu cela?--Ah! je vois ce que
c'est, monsieur; tout  l'heure en me jetant brusquement sur vous
pensant que l'on vous attaquait, j'aurai cogn ce flacon et il aura
fui... ma poche est encore toute mouille...--Comment, maraud... vous
osez dire...--M. le comte sait bien qu'il n'a pas ferm l'oeil de la
nuit et que j'ai toujours t prs de lui... Il m'et t impossible de
tromper monsieur, alors mme que j'en aurais t capable...--Au fait, ta
rflexion est assez judicieuse.

M. Champagne s'esquive, enchant de s'en tre si bien tir. Ma mre
lavait avec de l'eau frache la blessure de mon pre, que je venais de
dbarrasser de son chapeau et de son bton; mes frres dormaient encore,
et notre hte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du
froid. Il n'avait pas aperu le mal que le bon Georget s'tait fait en
courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-l ne
voyait que ce qui lui tait personnel; pour la peine que l'on se donnait
 son service, les souffrances des malheureux, les larmes de
l'infortune, les pleurs de l'orphelin, l'oeil qui lui restait semblait
aussi recouvert d'un pais bandeau.

Une petite voix bien douce attira notre attention. C'tait la petite
fille qui s'veillait; la blessure de mon pre nous avait fait oublier
la jolie dormeuse.

--Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulve sa tte et
promne autour d'elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses
yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri,
j'avais couru prs du lit, et l, je restais  la regarder.--Maman,
dit-elle de nouveau; et sa voix n'est plus aussi calme; le chagrin
l'altre dj; elle ne voit pas sa mre, ses jolis yeux se remplissent
de larmes.

Ma mre s'tait aussi rapproche de la petite qu'elle admirait, rptant
 chaque minute:--Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui
souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec tonnement, avec
crainte, et rptait:--Maman... je veux voir maman!...

--Monsieur, dit ma mre  l'tranger, votre demoiselle est veille;
elle demande sa maman.--Eh bien... donnez-lui  boire... les enfants se
calment toujours en buvant... on les berce avec cela...

Ma mre prsente un verre  la petite, mais elle le repousse et continue
d'appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux
retombent sur ses yeux, qu'elle frotte avec ses petites mains, tout en
rptant sans cesse:--Je veux qu'on me mne chez maman.

Nous tions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux
monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se
frottant les jambes:--Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je
voudrais dj tre de retour  Paris. Je suis sr que Csar s'ennuie
aprs son matre... Comme il va faire le saut du cerceau  mon
retour... Cet animal-l est plein d'intelligence... Il faut que je lui
apprenne  jouer aux dominos, comme le fameux _Munito_.

--Monsieur, dit ma mre, votre petite pleure toujours... La pauvre
enfant ne peut pas se consoler...--Annoncez-lui que je vais lui donner
le fouet.--Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie
fille... Ah!... c'est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons
pas les ntres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi dlicats que
ce petit amour-l.

Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma
mre son petit oeil gris:--Est-ce que cette Savoyarde prtendrait me
montrer comment je dois lever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle
Adolphine...

Ma mre prend la petite dans ses bras et se dispose  la porter sur les
genoux de son pre; mais celui-ci lui fait signe de mettre l'enfant 
terre devant lui, et la petite, aprs avoir envisag M. le comte, fait
une moue qui la rend encore plus gentille.

--Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur aprs avoir pris du
tabac dans une belle bote d'or, votre conduite est au moins
inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse,
c'est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez
 pleurer!... Je n'entends pas que ma fille se conduise avec autant de
lgret. Vous tes avec moi... je crois vous avoir dj dit que je suis
votre pre... D'ailleurs vous devez me reconnatre: et un pre ou une
mre, c'est absolument la mme chose, si ce n'est que l'une vous gte,
et que l'autre vous donnera des chiquenaudes si vous n'tes pas sage.

Pour toute rponse  cette mercuriale, dont la petite fille n'a sans
doute pas compris un mot, elle se met  taper des pieds avec violence,
en rptant: je veux voir maman, moi!

--Voyez un peu quel caractre! s'crie M. le comte, elle n'en dmordra
pas... elle aura de la tte... beaucoup de tte... Cela n'est pas
tonnant, c'est une Francornard, et c'est par la tte qu'on nous
reconnat tous.

Dans ce moment, M. Champagne revient.--Voil le jour, monsieur le comte,
dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en
route...--Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommode?--Oui,
monsieur, il n'y a plus de danger...--Allons, donne-moi mon manteau,
que je m'entortille bien...

Pendant que le domestique enveloppe son matre aussi hermtiquement
qu'une bouteille d'esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille;
elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux
yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit
qu'elle retient avec peine ses sanglots.

Je l'entoure de mes bras... je l'enlve...--Que fais-tu donc, Andr? me
dit mon pre--Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort...
Vous tes bless; vous pourriez tomber encore...

Je me disposais  porter la petite jusqu' la voiture (car j'tais en
effet dj fort pour mon ge); mais M. Champagne m'arrte et s'empare de
l'enfant. Oh! si j'avais pu rsister... que j'aurais eu de plaisir 
battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite
demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s'taient dj poses
sur ma tte, et dont les petits doigts avaient jet mon bonnet de laine,
qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.

Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie
dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l'on s'aperoive
qu'elle a le coeur bien gros!... mais il est un ge o la peine et le
plaisir se succdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les
larmes, qui schent aussi vite qu'elles ont coul. Dj l'on ne voit que
le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant
de prcautions que s'il devait gravir  pied le mont Blanc. Mon pre est
toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une
rcompense que cependant il a bien mrite. Mais en passant devant lui,
M. Champagne s'arrte.--Oh! vous tes bless? lui dit-il.--Oui, dit ma
mre, c'est en courant cette nuit pour votre matre qu'il s'est mis dans
cet tat.

--Comment!... il est bless!... dit M. le comte, dont la voix touffe
par son manteau ressemble alors au son d'un cornet  bouquin. Il
s'arrte devant mon pre, puis se dcide  dgager une de ses mains de
dessous son manteau, ce qu'il ne fait qu'avec bien du regret, et il
cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:

--Ah! diable... au fait... j'allais oublier... il faut que je lui donne
quelque chose... n'est-ce pas, Champagne?--Il le mrite bien, monsieur
le comte.--Oui... oui... sans doute; c'est pourtant dsagrable, en
voyage, d'tre toujours oblig d'avoir la main  la poche... on n'en
finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous
souveniez que vous avez reu dans votre chaumire le comte Nestor de
Francornard.

En disant ces mots, M. le comte met un petit cu dans la main de mon
pre; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre
habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras.
Ils ont bientt rejoint la voiture qui les attend, et ils s'loignent de
notre pays.

--Un petit cu!... dit ma mre lorsque l'tranger est parti; donnez-vous
donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour
tre rcompens ainsi!

--Marie, dit mon pre, on doit toujours obliger sans s'inquiter si l'on
en sera ou non rcompens; ne l'est-on pas toujours, d'ailleurs, par le
plaisir d'avoir fait son devoir? Sans doute cet tranger aurait pu se
montrer plus gnreux... Tant pis pour lui, s'il ne sait pas donner,
c'est une jouissance dont il se prive. Notre chaumire est ouverte 
tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les
malheureux.--Mais cette blessure... c'est pour lui que tu as gagn
cela...--a ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants
la guriront bien plus vite que tout l'or de ce voyageur.

Ma mre ne dit plus rien  son mari, mais en allant et venant, je
l'entends murmurer encore:--Un petit cu!... et il a manqu prir!

En effet, pour un seigneur, M. le comte n'avait pas agi noblement; mais
il y a beaucoup de roturiers qui ont l'me noble, et cela fait
compensation.




CHAPITRE IV

LA MORT D'UN BON PRE.--SPARATION NCESSAIRE.


Depuis plus d'une heure les voyageurs taient partis; mon pre se
reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l'arrive de M. le
comte ne lui avait pas permis de prendre la veille. Ma mre s'occupait
de son mnage; mes frres taient dj sur le seuil de notre porte,
mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas
suivis; je restai dans la maison, j'y cherchais encore la jolie petite
fille, et j'tais triste de ne plus l'y trouver.

En portant mes regards du ct du lit sur lequel elle s'est repose,
quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied
du lit le mdaillon que nous avons admir la veille.

Je pousse un cri de joie.--Qu'as-tu donc, Andr? me dit mon pre.--Oh!
j'ai trouv un trsor... tenez... tenez...

Je cours lui montrer le portrait.--C'est celui que la petite fille
portait  son cou, dit ma mre; il se sera dtach de la chane. Regarde
donc, Georget, la jolie femme! Oh! c'est la mre de ce petit ange qui
dormait sur notre lit...--Oui... elle est trs-bien; mais, morgu!
comment faire pour rendre ce portrait  ce monsieur?... Diable!... si on
avait vu cela plus tt... Marie, sais-tu si l'on pourrait encore
rejoindre la voiture?...--Non certainement, on ne le peut plus; ils ont
prs de deux heures d'avance... D'ailleurs, savons-nous o ils vont? Ne
veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur,
qui ne vous remercie seulement pas?...--Ah! Marie... faut-il se montrer
intresse?... et quand il s'agit d'tre honnte, de faire son
devoir...--Pardi, j'espre que nous le sommes, honntes; Dieu merci,
quoique pauvres, je n'en sommes pas moins estims dans le pays. Mais,
coute, Georget; ce portrait n'est pas entour de pierres prcieuses...
oh! s'il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la
premire  courir aprs la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur
qu'on ne nous crt capables de l'avoir gard exprs; mais tu vois bien
qu'il n'y a qu'un petit cercle d'or tout simple autour de cette
figure... Ce n'est pas notre faute si la petite l'a perdu. D'ailleurs,
ds que ce monsieur s'en apercevra, il se doutera sans doute que c'est
ici que sa fille l'a laisse, et il l'enverra chercher par un de ses
valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en
rend dpositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet tranger y
tient beaucoup, sois sr qu'il ne manquera pas de nous l'envoyer
demander.--Allons, je crois que tu as raison, Marie; d'ailleurs, la
voiture est trop loin... Mais, bientt, je pense, quelqu'un viendra
rclamer ce mdaillon.

Mon pre se trompait dans ses conjectures: les jours s'coulrent aprs
celui o nous avions reu les voyageurs, et personne ne vint chercher le
portrait.

Cependant la sant de mon pre ne s'amliorait pas. Chaque jour, au
contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure  la tte tait
cicatrise; mais il prouvait par tout le corps des douleurs qu'il
voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui
donnant pour l'avenir de vives inquitudes. Ma mre s'efforait de le
tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer 
aucun travail. C'tait en servant de guide aux voyageurs, aux curieux
qui venaient souvent admirer nos montagnes et l'pret de nos sites, que
mon pre avait jusqu'alors trouv le moyen de soutenir sa famille: cette
ressource lui tait ravie.

Chaque jour je m'offrais pour remplacer mon pre; je brlais du dsir
d'tre utile  mes parents et de soulager leur misre; mais ils me
trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m'exposer sur
des chemins bords de prcipices; ils tremblaient pour mes jours; si je
tardais  rentrer, lorsque j'allais dans le village, leur inquitude
tait extrme; ils me croyaient bless, et,  mon retour, aprs m'avoir
grond, ils se ddommageaient en m'accablant de caresses... Les pauvres
gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.

Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur
qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d'o
l'on dcouvre fort loin dans les environs. La route tait difficile et
borde de prcipices; mais plusieurs fois je l'avais parcourue  l'insu
de mes parents. J'offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte:
nous gravissons les rochers. Aprs avoir admir quelque temps le
magnifique tableau qui s'offre  ses regards, l'tranger redescend, puis
continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite
pice d'argent, en me disant:--Tiens, mon petit homme, voil pour ta
peine.

Jamais je n'avais prouv un plaisir aussi grand; je cours... je vole
vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne
fais qu'effleurer; j'arrive enfin, respirant  peine, et je vais donner
 ma mre la pice de monnaie que j'ai reue du voyageur.

--D'o te vient cela? me dit mon pre. Je raconte ce que j'ai fait;
sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon
pre sourire, quoiqu'il veuille d'abord ma gronder.

Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu'ils veulent aussi
gagner de l'argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...

Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille  ce que je ne
m'loigne pas. Nous restons prs de mon pre; ses souffrances paraissent
augmenter; ce n'est qu'entour de ses enfants qu'il se sent mieux. Nous
passons les longues soires d'hiver assis  ses cts. Hlas! il n'a
plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mre travaille sans
cesse.--Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre
mre! elle ne dit pas qu'elle pleure la nuit, pendant que mon pre
repose!... Seul je m'en suis aperu, car souvent aussi je ne dors point.

Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon pre de nous
montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons  le regarder. Pour
moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans
notre chaumire.--Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon
pre, c'est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien
l'aimer...--Son mari? dit ma mre. Ah! si c'est ce vilain borgne au
petit cu, comment veux-tu qu'il aime sa femme?... Quand je lui parlais
de sa fille, il ne songeait qu' un chien qu'il allait revoir et faire
passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mre...
c'tait bien naturel! Au lieu de l'embrasser, de la consoler, il voulait
la fouetter!... Enfin, il lui a dbit, pendant une heure, de grandes
phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!...
Va! cet homme-l n'est pas capable d'aimer d'amour... Mais si c'tait le
portrait de son chien qu'il et laiss ici, je gage bien qu'il aurait
mis tous ses _Champagnes_ en route pour le retrouver.

Quelques amis de mon pre, en venant dans notre chaumire, avaient
aperu le portrait que nous considrions, et appris par quelle
circonstance il tait entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait
depuis quelques jours en Savoie, propose un jour  mon pre de vendre
pour lui le portrait  la ville voisine, assurant que l'on peut retirer
au moins trente francs de l'or qui l'entoure. Trente francs! c'tait une
somme considrable pour nous. Cependant, bien loin d'y consentir, mon
pre rejeta avec mpris cette proposition.--Ce bijou ne nous appartient
pas, dit-il. Tt ou tard celui qui le possdait peut venir le rclamer;
et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu'il
ne toucherait point  ce dpt.

J'tais auprs de mon pre comme il achevait ces mots. Il me prend par
la main, m'attire prs de lui et me dit:

--Mon cher Andr, n'oublie jamais ce que tu viens d'entendre: un jour
peut-tre tu voyageras, tu iras  Paris... Qui sait si, plus heureux que
moi, tu ne parviendras pas  t'enrichir? Mais que ce ne soit jamais par
des moyens dont tu pourrais avoir  rougir! La probit des grandes
villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes;
mais il faut conserver celle de ton pre, du pays o tu es n: c'est la
bonne, mon garon; avec elle tu marcheras toujours tte leve, et, grce
au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n'est pas n dans
nos climats.

--Je ferai comme vous, mon pre, lui dis-je en l'embrassant. Et puis, si
je vais  Paris, j'emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai
sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnatrai
bien; il est si laid! Je reconnatrai aussi la petite fille... elle est
si jolie! et je leur rendrai ce portrait.

--Si tu vas  Paris, Andr, n'oublie point ta mre, que tu laisseras
dans sa chaumire...

--Oh! non, mon pre; je lui enverrai tout l'argent que j'aurai amass...
et puis  vous aussi.

--A moi!...

Mon pre sourit tristement; il sait bien qu'il ne doit plus tre
longtemps prs de nous, mais il fait tout ce qu'il peut pour le cacher.
La gaiet a fui de notre chaumire, o jadis elle habitait constamment.
Mais la vue de notre pre malade nous te mme l'envie de nous livrer 
nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules
de neige! Nous restons auprs de lui, car nous voyons que cela lui fait
plaisir. Nous nous asseyons  ses pieds, o nous nous tenons bien
tranquilles. Lorsqu'il peut goter un moment de sommeil, du moins ses
yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et  son rveil nous
avons encore son premier regard.

Mais, hlas! depuis longtemps il ne gote plus ces moments de repos,
pendant lesquels, assis  ses pieds, nous observions le plus grand
silence, de crainte de l'veiller. A peine a-t-il la force de se lever
et de gagner sa grande chaise.--Comment te sens-tu? lui demande souvent
ma mre.--Bien... bien... rpond-il en souriant encore. Mais ce sourire
ne la rassure plus; tandis que moi et mes frres ne connaissant pas
l'tat de notre pre, tous les matins nous esprons le voir guri.

Un jour, ma mre pleurait sur son rouet, notre pre ne nous avait pas
parl depuis longtemps. Tout  coup il nous appelle, il tend ses bras
vers nous, il nous enlace plus fortement; je l'entends qui dit adieu 
ma mre accourue prs de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis
il ferme les yeux en poussant un profond soupir.

Ma mre tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrter
ses sanglots.--Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frres
et moi; notre pre vient de s'endormir... tu vas le rveiller.--Et dj
nous avons pris notre place accoutume; nous nous asseyons  ses
pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mre pleure
toujours... Enfin, elle s'crie: Hlas! mes enfants, votre pre est
mort!... vous l'avez perdu. Mon bon Georget n'est plus!...

Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le
comprendre...--Mort! rptons-nous, cela veut donc dire qu'il ne
s'veillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons
doucement pour considrer notre pre. Il semble dormir, et ses traits si
bons, si doux, ne sont nullement changs. Petit Jacques
l'appelle...--Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mre.
Elle s'approche de nous, et elle nous fait mettre  genoux, comme elle,
devant notre pre.--Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut
des cieux votre pre veille toujours sur vous.

Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s'coule, plus
notre douleur devient vive: car notre pre ne s'veille pas, et nous
commenons  comprendre ce que c'est que la mort.

Des gens du village sont entrs dans notre chaumire, ils tchent de
consoler ma mre; mais ils ne l'arrachent point de sa demeure, car chez
nous on ne fuit pas ceux qu'on aime ds qu'ils ont cess d'exister, et
on ne craint pas d'avoir du chagrin en les voyant encore.

Quelle triste journe s'coule!... Ma mre pleure toujours... elle ne
rpond pas  ceux qui essayent de la consoler; elle ne parat pas les
couter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frres; mais nous allons
nous mettre tout prs d'elle. Nous l'entourons de nos bras; nous posons
notre tte sur son sein... et alors elle pleure moins fort.

Le lendemain matin, des hommes emportent mon pre; on nous fait signe de
les suivre, mes frres et moi, tandis que ma mre continue de se livrer
 sa douleur. Nous n'tions pas seuls  suivre mon pre; presque tous
les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrire nous.
On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde
avait l'air triste. J'entendais dire parfois:--Il tait bien doux... Il
n'avait point de dfaut... Pauvre Georget!...

Personne ne disait: Il tait bien honnte homme! car dans nos montagnes
on ne trouve cela que naturel.

On plante une croix sur la tombe de mon pre, et on crit dessus son nom
et son ge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout
le monde verse des larmes, et j'ai appris depuis que cela valait mieux
qu'un discours.

Ma pauvre mre! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous
embrasse en s'criant:--Vous tes toute ma consolation!... Nous
partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore
notre pre,  cette place o il avait l'habitude de s'asseoir.

Mais le temps adoucit bien vite les peines de l'enfance. Au bout de
quelques semaines nous nous livrons de nouveau  nos jeux. Ma mre seule
est toujours bien triste, quoiqu'elle ne pleure plus autant. Cette bonne
mre travaille sans cesse...  peine si elle prend quelques heures de
repos. C'est pour nous nourrir qu'elle se donne tant de mal. J'entends
souvent les habitants du village lui dire:--Il faut envoyer vos deux
ans  Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront
comme les autres: ils gagneront de l'argent, et vous en enverront. Ils
reviendront ensuite au pays... Allons, la mre Georget, suivez notre
conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garons-l; quand vous
vous rendrez malade  force de travailler, cela ne vous avancera gure.

--Oui... oui... dit ma mre, je sais bien qu'il faudra... Mais me
sparer de mes enfants! Ah! je n'en ai point le courage.--Vous garderez
le petit Jacques avec vous.--Mais Andr, Pierre, je ne les verrai plus.

Et ma mre nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec
encore plus d'ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient
raison; car je souffrais de voir ma mre se donner autant de peine et de
ne point pouvoir l'aider, ainsi que mes frres. Quelquefois je servais
de guide  un voyageur; mais cela arrivait si rarement!--Laissez-nous
partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous
gagnerons beaucoup d'argent, et ce sera pour vous.--Tu veux donc me
quitter, Andr?--C'est pour vous rendre un jour bien heureuse.

Ma mre nous embrasse, mais elle diffre toujours. Cependant le temps
s'coule; il y a dj six mois que notre bon pre est mort. Je vois que
ma mre se prive de tout pour nous soutenir; et je suis dcid  partir
pour Paris. J'ai huit ans et quelques mois, j'ai du courage; j'ai
surtout ce dsir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supple 
nos forces physiques, et fait que l'tre le plus faible laisse derrire
lui le lche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent
d'inutiles faveurs.

Pierre a prs de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, o il
faut nous rendre. Il n'est point aussi empress que moi de partir.
Cependant Pierre veut aussi aider notre mre; mais l'ide du voyage
l'effraye: Pierre ne parat pas devoir tre trs-entreprenant; il
s'amuse aujourd'hui et ne pense pas  demain. Il me promet cependant de
partir avec moi,  condition que nous ne marcherons pas la nuit.

Un de nos voisins nous a fait cadeau,  Pierre et  moi, d'un petit
instrument en fer, avec lequel on ramone les chemines; toute la journe
je m'exerce en grimpant dans notre foyer, o je passe souvent des heures
entires perch sur le toit. Mais ce n'est pas sans peine que je
parviens  faire monter Pierre dans la chemine: il faut que je le
pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier
moyen me russit souvent: les enfants ont presque autant d'amour-propre
que les hommes.

Fier d'avoir un grattoir, je gratte tout ce que j'aperois; je gratte
nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je
gratterais mes culottes et celles de mes frres, si ma mre me laissait
faire.

Une bande nombreuse d'enfants de nos montagnes va se mettre en route
pour Paris.--Laissez-nous partir avec eux, dis-je  ma mre. Elle
hsite, elle ne peut se dcider. Le jour du dpart arrive. Elle nous
garde dans sa chaumire; les laborieux enfants de la Savoie se sont
mis, sans nous, en route pour la France.

Le lendemain de ce jour, ma mre sent qu'elle a eu tort de ne point nous
laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le
temps est magnifique, et tout semble inviter  se mettre en route.

--Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je  ma mre; ils sont
encore prs d'ici. Nous suivrons le chemin qu'on nous indiquera, et
demain nous serons avec eux.--Eh bien! partez donc, mes enfants,
puisqu'il faut absolument que je me spare de vous... nous dit-elle en
versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays...
Revenez voir votre mre, qui chaque matin adressera au ciel des voeux
pour vous.

Ma mre tant enfin dcide, notre petit paquet fut bientt fait. Elle
fourra dans le fond de nos sacs nos vtements, du pain pour deux jours
au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne
s'attendait pas  partir si tt; mais il faut bien que nous nous
dpchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent  Paris.
Je tche de lui donner du courage... Nos prparatifs sont termins; ma
mre me remet le portrait qu'on a oubli chez nous; il est attach  un
ruban qu'elle passe  mon cou.--Tiens, me dit-elle, c'est toi, Andr,
qui, le premier, as trouv ce portrait; c'est toi, sans doute, qui dois
le rendre  son matre. Mais ne va pas te tromper?...--Oh! ne craignez
rien!... Je reconnatrai bien ce vilain monsieur.--Cache toujours avec
soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j'en serais fche,
car j'ai dans l'ide que ce mdaillon te portera bonheur... qu'il sera
cause de ta fortune! que sais-je?--Oh! oui, maman, j'en aurai bien soin,
et je ne jouerait pas avec.--Si ce monsieur est plus gnreux  Paris,
il te rcompensera peut-tre de ce que tu as bien gard ce bijou. Mais
ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu'il ne faut pas se faire
payer pour avoir t honnte.

J'ai serr avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur
nos paules, ma mre nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous
allons descendre pour gagner notre route. L, elle nous presse
tendrement contre son coeur.

--Andr, me dit-elle, tu es l'an; tu as plus d'esprit que Pierre;
veille sur lui, mon garon; console-le, aide-le quand il aura de la
peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours
sages, honntes, et souvenez-vous des leons de votre pre.

Nous promettons  notre mre de ne point oublier ses avis et de n'tre
ni menteurs ni paresseux. Puis, aprs l'avoir encore embrasse, ainsi
que notre petit frre, nous nous arrachons de ses bras.

Qu'ils sont pnibles  faire les premiers pas qui vous loignent de ceux
que vous aimez! Jusque-l j'avais eu du courage, mais en me mettant en
route, je sens qu'il m'abandonne, et je suis prt  courir dans les bras
de ma mre.

Je m'efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les
siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir
encore ma mre et mon frre, et leur faire un signe d'adieu; on croit
toujours que ce sera le dernier, mais ce n'est que lorsqu'on ne peut
plus les apercevoir que l'on renonce  tourner encore une fois ses
regards vers ceux que l'on chrit.

Nous sommes au bas de la montagne... Dj se perd dans l'loignement le
toit de notre chaumire... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras
vers nous! Mais c'en est fait, nous ne distinguons plus vos signes
d'adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mre ne
les verra pas.




CHAPITRE V

LES PETITS SAVOYARDS.--FRAYEUR ET PLAISIR.


Nous marchons depuis prs d'une heure, Pierre et moi, et nous ne nous
sommes encore rien dit. Je ne l'entends plus parler; mais il pousse de
temps  autre de gros soupirs qu'il finit par ces mots: Jacques est bien
heureux, lui!... il reste chez nous!...

J'ai aussi cess de pleurer. Je commence  regarder autour de moi; ce ne
sont encore que des montagnes et des sites semblables  ceux qui
entouraient notre chaumire, et cependant tout cela me parat diffrent;
il me semble dj que je suis loin... bien loin de mon pays!...
J'aperois un village; nous y demanderons si l'on a vu nos compatriotes;
d'ailleurs, je me souviens du nom de la premire ville o nous devons
nous rendre: c'est  Pont-de-Beauvoisin, puis aprs  Lyon. Oh! j'ai de
la mmoire, et je trouverai bien ma route.

--Andr, je suis las, me dit Pierre en s'arrtant devant
moi.--Asseyons-nous l-bas... au bord de la route, lui dis-je en le
regardant avec tendresse; car je me souviens des dernires paroles de ma
mre: elle m'a dit de veiller sur mon frre, de le protger, de ne point
l'abandonner. Je me sens fier de la confiance qu'elle a eue en moi, et
de cette secrte supriorit qu'elle me reconnat sur lui.

Nous nous sommes assis au pied d'une colline:--Marcherons-nous
longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l'air bien afflig.--Ah! dame!
nous ne sommes pas prs d'arriver!...--Jacques est bien heureux, lui!...
il reste chez nous!...--Nous allons gagner de l'argent pour aider notre
mre; est-ce que tu en es fch?--Et comment ferons-nous pour gagner de
l'argent?--Nous ramonerons les chemines; nous ferons des commissions,
nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a
apprise notre pre...

Pierre, qui a fait la grimace quand j'ai parl de ramoner, me dit
alors:--Si tu veux, Andr, tu ramoneras les chemines, et moi je
danserai.

Je regarde mon frre; ses yeux bleus taient encore gonfls d'avoir
pleur; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une
cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur
son front rendaient si gentille, tait comme ses yeux change par le
chagrin. Je lui saute au cou, je l'embrasse tendrement; cela nous fait
du bien, et Pierre retrouve l'apptit.

--J'ai faim, me dit-il.--Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.

Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mre
nous a gliss des noisettes et des pommes avec notre pain.--Andr!...
Andr!... des pommes! me dit-il. Et le voil qui mange et chante en mme
temps; les pommes ont rendu  mon frre toute sa gaiet.

--Dis donc, Andr, qu'est-ce que nous verrons  Paris? me dit-il tout en
se bourrant de pommes et de noix.--Oh! tout plein de choses!... Tu sais
bien que mon pre nous racontait ce qu'il y avait vu...--Ah! oui... des
polichinelles, n'est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours...
qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tte, qui
tournent sur une jambe.--Oh! bien d'autres choses encore!... des rues
superbes, des maisons bien plus grandes que la ntre, des voitures qui
roulent toujours, des boutiques, comme quand c'est la foire  la ville
de l'Hpital, des lanternes magiques, des pices curieuses, le soleil et
la lune qu'un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat
qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite
maison.

--Comment! nous verrons tout a? dit Pierre en se levant et sautant de
joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la
roue... Vois-tu, Andr, comme je la fais bien!

Et voil mon frre qui s'exerce  faire la roue sur le bord de la route;
il ne pense dj plus  notre chaumire. Ah! Pierre sera heureux 
Paris!

Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la
grimace. Il n'tait plus fatigu pour faire la roue, il l'est encore
pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frre,
lui dis-je, tu sais bien que notre mre nous a recommand de ne point
tre paresseux; si nous nous arrtons souvent aussi longtemps, nous ne
rattraperons pas les autres...--Je suis las.--Tu dansais tout 
l'heure.--J'ai mal au talon.--a ne t'empchait pas de faire la roue; il
faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver 
coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.--Ah! oui, oui, dit
Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu'il a peur de passer la nuit
en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.

--Dis donc, Andr, si nous allions nous perdre?...--Oh que non! nous
demanderons toujours le chemin de Paris.--Si nous rencontrions des
voleurs?--Tu sais bien que ma mre nous a dit que l'on ne volait pas les
enfants.--Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?--Non, c'est
parce que, quand on est petit, on n'a pas d'argent.--Ah! quand je serai
grand, je n'aurai jamais d'argent, pour ne point avoir peur des
voleurs.--Et avec quoi achterons-nous du pain et des pommes?--Je ferai
la roue et on me donnera de quoi dner.--Et qu'est-ce que tu enverras 
notre mre?

Pierre ouvre de grands yeux et ne rpond rien.

Les pommes, la roue et les voleurs l'occupent entirement.

Nous sommes arrivs au village que j'avais aperu de loin; je demande si
l'on a vu passer une bande de Savoyards se rendant  Paris ou  Lyon.

--Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup
d'avance sur vous. Ils sont passs au point du jour et voil le soleil
qui va bientt se coucher.

--Allons, en route! dis-je  mon frre, qui s'est dj assis sur un banc
devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de
noix.--Est-ce que nous n'allons pas dner?--Nous dnerons en chemin...
il faut rejoindre nos amis.

Pierre a beaucoup de peine  se dcider  se lever, mais il me voit
m'loigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que
nous devons tenir, car le jour commence  baisser; et si nous nous
garions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque
prcipice ou glisser dans quelque ravin.

--Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous
attendront pas?--Non, car ils ne savent pas que nous les avons
suivis.--Je suis dj bien las.--Et quand nous courions toute la journe
dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du
Corbeau, tu n'tais jamais las.--Ah! j'aime mieux grimper  quatre
pattes que marcher comme a.--Tu n'as donc pas envie d'arriver 
Paris?--Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n'est pas fatigu,
et il aura de la soupe ce soir.

Pierre pousse un gros soupir en songeant  la soupe. Nous avanons
toujours, mais le jour finit, et je n'aperois pas le village que l'on
m'a dit qu'il fallait gagner pour trouver  coucher. Mon frre, qui
tait toujours en arrire, se rapproche de moi ds que la nuit parat.

--Dis donc, Andr, voil la nuit...--Eh bien! a n'empche pas de
marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant
nous.--Est-ce que nous ne sommes pas bientt arrivs?--Je ne sais
pas.--Veux-tu courir, mon frre?--Non, non; ma mre nous a dfendu de
courir; a nous rendrait malades en route... D'ailleurs tu es las.--Non,
je ne suis pas fatigu... Tiens, allons plus vite.

Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paratre
claire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger.
Cependant cette clart a quelque chose qui inspire la tristesse. Les
objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mmes; les ombres
changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a
de loin un aspect effrayant. Mon frre ne regarde plus qu'avec crainte
autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu'il presse
avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le
bruit de nos souliers ferrs trouble seul le silence de la nuit et le
calme de nos montagnes, dont les habitants sont dj livrs au repos.

L'ardeur de Pierre se ralentit; il commence  perdre courage, et nous
n'allons plus aussi vite.--Andr, est-ce que nous ne sommes pas bientt
arrivs? me dit-il  demi-voix comme s'il craignait d'tre entendu 
droite ou  gauche. Je devine au son de sa voix qu'il a grande envie de
pleurer, et je tche de le consoler.

--Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en
arrivant...--Ah! je n'ai plus ni pommes ni noix.--On nous donnera
quelque chose; tu sais bien que ma mre nous a dit qu'en chemin on donne
aux enfants qui vont  Paris.--Nous aurons peut-tre du lard?...--Si on
nous en donne, nous danserons...--Oh! oui!... Comme c'est bon, du
lard!... En mange-t-on  Paris?--Oui, puisqu'on gagne beaucoup d'argent.
Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...--Un sou!... C'est
beaucoup d'argent, a.--Tiens, chantons tous les deux pour voir comment
nous ferons  Paris.--Non, je ne veux pas chanter... j'ai envie de
dormir.--Nous dormirons quand nous serons arrivs...--Je ne vois pas de
maisons!--Allons, Pierre, il faut que je te tire  prsent: marche
donc...--Si nous tions pris par des voleurs?...--Tu es un poltron, tu
trembles toujours; quand tu seras  Paris tout le monde se moquera de
toi!--Andr, est-ce qu'il n'y a pas des hommes qui mangent les
enfants?--Eh non! c'est pour rire qu'on raconte ces choses-l, tu sais
bien que mon pre se moquait de Jacques quand il disait cela;
d'ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te dfendre!
je donnerais des bons coups, va!...

--Pierre a beaucoup de peine  se rassurer; cependant nous continuons de
marcher, lorsque tout  coup il s'arrte et me saisit le bras en me
disant d'une voix tremblante:--Ah! mon frre! vois-tu l-bas?...

Il me dsigne le ct droit de la route,  une trentaine de pas de nous,
et j'aperois une ombre de la grandeur d'un homme qui avance, puis
recule sur le chemin que nous devons prendre; en mme temps, j'entends
comme un bruit sourd et uniforme qui se rpte toutes les fois que
l'ombre s'allonge et s'tend sur la route. Quoique je ne sois pas
poltron je sens que mon coeur se serre, que ma respiration est gne;
je fais comme Pierre: je m'arrte, les yeux fixs sur cet objet, prs
duquel je crains d'approcher.

--Ah! mon frre, qu'est-ce que c'est que a? me dit Pierre, qui n'a
presque plus la force de parler.--Dame... je ne sais pas...--Vois-tu
comme a remue... comme c'est grand?... entends-tu le bruit que a
fait?...--Oui... mais il faut pourtant que nous passions l... Oh! non,
Andr... non, je t'en prie... j'ai trop peur... sauvons-nous...--Allons,
Pierre, ne tremble pas ainsi... Nous sauver!... Non, mon pre m'a dit
que c'tait honteux de se sauver. Cet homme qui est l veut nous
effrayer; mais moi je n'ai pas peur... viens...--Non, non, Andr, je
n'ose pas...

Pierre se jette  genoux; il veut me retenir, il saisit ma veste, mais
je ne l'coute pas... Je me dgage, et il cache sa figure dans ses
mains: j'avance firement vers l'objet qui nous cause tant d'alarmes, en
criant bien haut pour me rassurer:--Non, non, je n'ai pas peur, moi!...

J'approche enfin; et dans ce moment l'ombre mouvante s'approchait aussi
et semblait vouloir me barrer le passage. Je n'avais pas encore os la
regarder en face pour m'assurer de ce que c'tait; mais quelle est ma
surprise en arrivant contre cet objet, de me trouver devant une barrire
fixe aprs un poteau, et place l pour empcher les voyageurs de
tomber dans un trou trs-profond qui touchait presque la route. Cette
barrire, qui s'ouvrait par le milieu, devait tre ferme par une chane
ou un cadenas; mais depuis longtemps une moiti s'tait casse; on avait
nglig de la raccommoder, et ce qui restait et tenait au poteau par des
gonds de fer tournait et retournait au gr du vent en rendant un son
uniforme caus par le frottement continuel des vis qui criaient dans les
gonds.

Je n'ai pas plutt reconnu ce que c'est, que, riant de ma frayeur,
enchant d'avoir eu le courage de la surmonter, je grimpe sur la
barrire et me mets  cheval dessus, tournant avec elle au gr du vent.

Pierre, qui est rest  terre la tte cache dans ses mains, m'entend
pousser des cris de joie en rptant:--Hue donc!  cheval!... ah! que
c'est gentil!... viens donc, Pierre... Ah! qu'on est bien l-dessus! a
va tout seul.

Pierre ne sait ce que cela veut dire, ni s'il doit se risquer  venir me
trouver. Cependant je l'appelle toujours, il m'entend rire, cela dissipe
sa frayeur. Il s'approche enfin, et ne m'a pas plutt vu tournant sur la
barrire, qu'il grimpe  califourchon et se met en croupe derrire moi.
Puis nous donnons le mouvement, et nous voil nous battant  qui mieux
mieux sur le morceau de bois qui nous fait tourner autour du poteau.
Nous ne remarquons pas que ce poteau est plac tout prs d'un prcipice,
et qu'en nous faisant aller de toute notre force sur la barrire, nous
pourrions, si nous perdions l'quilibre lorsqu'elle revient sur le bord,
rouler  plus de trente pieds, et nous casser bras et jambes sur les
rochers; mais nous ne voyons plus le danger, et ce qui un moment
auparavant nous causait de si vives alarmes est devenu pour nous une
source de plaisirs.

Comme il faut que tout ait une fin, aprs tre rests prs de trois
quarts d'heure sur cette nouvelle balanoire, je descends et je dis 
Pierre:--Il faut nous remettre en route, mon frre.--Ah! encore un
peu... c'est si amusant!--Et coucher? et souper?...--Oh! je n'ai plus ni
faim ni envie de dormir... Andr, fais-moi aller, je t'en prie!--Non, en
voil assez, il faut arriver au village.

J'ai bien de la peine  dterminer Pierre  descendre de dessus la
barrire; il cde cependant en rptant:--Quel dommage!... comme c'tait
amusant!

Nous nous remettons en marche; mais cette fois c'est en riant, en
chantant; la frayeur a disparu, le jeu nous a t de la tte toutes les
visions causes par le clair de lune; et maintenant, quand nous
apercevons de loin quelque chose qui semble remuer, Pierre s'crie en
sautant de joie:--Ah! si c'tait encore une balanoire!... Qu'il faut
peu de chose pour nous faire envisager les objets sous un aspect
diffrent!.......

Nous sommes arrivs au bourg que l'on m'a indiqu, et cette fois le
chemin ne nous a pas paru long. Mais il est sans doute tard, car je
n'aperois pas de lumire dans les maisons.--Vois-tu! dis-je  Pierre,
nous sommes rests trop longtemps  cheval sur la barrire. Je ne sais
pas o il faut frapper pour demander  coucher et  souper.--Il faut
frapper  une maison...--Oui, mais dans toutes les maisons on ne donne
pas  coucher!...--Bah!... nous leur chanterons quelque chose... ou ben
tu ramoneras, toi.--Est-ce qu'on ramone la nuit?... Cette bonne dame o
nous avons pass ce matin m'avait dit d'aller  l'auberge, qu'on y
couchait les Savoyards pour deux sous dans une belle grange, avec un
morceau de fromage.--Il faut y aller...--Mais je ne sais  qui
demander... Viens, Pierre, on dit que c'est une grande maison;
cherchons-en une belle.

Nous voil parcourant le bourg, qui est assez considrable, et regardant
toutes les maisons au clair de la lune. J'en aperois une qui me semble
bien plus belle que les autres, et je dis  Pierre:--C'est sans doute
l'auberge... frappons.

Nous cognons avec nos pieds et nos poings contre la porte de la maison.
Aussitt nous entendons les aboiements d'un chien qui accourt tout
contre la porte  laquelle nous avons frapp, et qui fait un bruit
pouvantable. Pierre, effray, s'loigne de la maison, dont il ne veut
plus approcher; je cours aprs lui pour le rassurer, mais les aboiements
du chien ont rveill les autres. Tous les mtins du bourg semblent se
rpondre: de quelque ct que nous nous sauvions, nous entendons prs de
nous japper avec fureur, et Pierre est tremblant, parce qu'il croit
avoir aprs lui tous les dogues de l'endroit; il veut  toute force
quitter le village.

--Viens, Andr, me dit-il, allons-nous-en... Il n'y a que des chiens
dans cet endroit-ci... Oh! j'aime mieux coucher sur la route...--N'aie
donc pas peur!... Tous ces chiens-l sont pour garder les maisons; mais
ils ne nous feront pas de mal, nous ne sommes pas des voleurs!... Est-ce
qu'il faut trembler comme a? Attends, voil encore une belle maison, je
vais frapper plus doucement, pour que les chiens ne m'entendent pas.

Je cogne un petit coup contre la porte: on ne rpond pas. Je continue de
cogner; mais le bruit que font les chiens empche qu'on ne m'entende.
Cependant on ouvre une fentre  quelques pas de moi, puis une autre
dans une maison  ct: j'entends des voix, et bientt la conversation
s'tablit d'une croise  l'autre.

--Dieu! queu tapage font tous ces mtins!... queu qu'ils ont donc cette
nuit pour tre en l'air comme a?...--Ah! c'est toi, Claudine! t'es donc
rveille aussi?--Est-ce qu'on peut dormir avec ce charivari?... Et toi,
est-ce ton mari ou les chiens qui t'ont veille?--Mon mari!... Ah ben!
on lui tirerait le canon dans l'oreille qu'il n' bougerait pas plus
qu'une bche!... i' n'est pus jamais gai la nuit. Tiens, Jeanne, si tu
te remaries, ne prends pas un pltrier!... I gnia rien de plus tratre
que a... C'est un tat trop fatigant, vois-tu: Michel est un bonhomme,
mais i' n'rit que le dimanche!...--Ah! c'est ben triste!... j' tcherai
d'pouser un couvreur, ils sont ben plus aimables.

Pendant la conversation de ces dames, le bruit a cess. Je veux
m'approcher d'elles et leur parler; mais elles viennent de refermer leur
croise. Je retourne  la grande maison, je frappe encore... Enfin, on
ouvre une fentre: une vieille figure presque cache sous un grand
bonnet de laine se montre et demande avec colre:

--Qui est-ce qui ose frapper chez M. le maire  l'heure qu'il est?

--C'est nous, madame...--Qui, vous?--Andr et Pierre...--Qu'est-ce
qu'ils veulent, Andr et Pierre?--Nous sommes de petits Savoyards...
Avez-vous une chemine  faire nettoyer?... Voulez-vous nous ouvrir,
nous chanterons la petite chanson, et nous danserons nous deux mon frre
pour un peu de pain et de fromage...--Ah! les petits drles!... Ah! les
mauvais sujets, qui viennent rveiller des gens comme nous!... pour leur
proposer de les voir danser! Si je vous retrouve demain, je vous ferai
danser, moi. Du fromage!... du fromage!...  ces polissons!...
Allez-vous-en bien vite, et que je ne vous entende plus. Venir la
nuit!... ramoner... chez M. le maire!...

La vieille femme est rentre en murmurant des menaces contre nous. Je
retourne tristement prs de mon frre.

--Andr, me dit-il, ces gens-l sont bien mchants, ils ne veulent pas
nous ouvrir... Pourquoi donc a? Et quand on frappait la nuit  notre
chaumire, mon pre ouvrait toujours; il partageait son souper, sans
faire ramoner sa chemine, et sans savoir si on lui chanterait quelque
chose. Pourquoi ces gens-l ne sont-ils pas comme mon pre?--Ah! dame!
je ne sais pas!...--a sera-t-il comme a  Paris?--Oh! non!  Paris on
aime bien les Savoyards, parce qu'on a beaucoup de chemines  faire
ramoner.

Tout en causant avec mon frre, j'aperois,  ct d'une petite
maisonnette de bien chtive apparence, une espce d'curie dans laquelle
sont plusieurs monceaux de paille et des instruments de jardinage. Il
n'y a point de porte qui ferme cet endroit; j'entre tout doucement, en
faisant signe  Pierre de me suivre. Il n'ose pas.--Il y a peut-tre
encore des chiens, me dit-il en restant  la porte. J'entre seul... je
m'assieds sur la paille, et Pierre, voyant qu'il n'y a pas de danger, se
dcide enfin  entrer, et vient s'asseoir prs de moi.

--Oh! qu'on est bien l, Andr!--Nous allons y passer la nuit.--Mais si
on nous gronde demain?--Non, non, puisqu'il n'y a pas de porte, c'est
qu'on veut bien permettre d'y entrer. N'aie pas peur, Pierre... Nous
serons aussi bien l que dans leur maison, et on ne nous dira rien.

Pierre se rassure; d'ailleurs il est las, et il a sommeil. Comment
quitter cette paille, sur laquelle nous sommes si douillettement!... Mon
frre se couche  mon ct; je passe un de mes bras autour de lui, pour
le sentir toujours prs de moi; je mets mon autre main sur le mdaillon,
que je porte sous ma veste, afin qu'on ne puisse pas me l'enlever, car
je suis fier de porter un objet si prcieux. Plus tranquille de cette
manire, je ne tarde pas  imiter Pierre, et nous nous endormons
profondment.




CHAPITRE VI

NOTRE DBUT.--PREMIER EXPLOIT DE PIERRE


Quand nous nous veillons, le soleil est lev depuis longtemps. Je me
frotte les yeux, je pousse mon frre.--Mon Dieu! il est bien tard,
peut-tre? dis-je en regardant autour de moi. J'aperois alors, 
l'entre de l'endroit qui nous avait servi de chambre  coucher, un
petit vieillard qui nous regardait en souriant.

--Pardon, monsieur, c'est peut-tre  vous cette paille sur laquelle
nous nous sommes couchs... mais nous tions si fatigus!... Pierre,
Pierre, lve-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite,
monsieur...

--Et pourquoi, mes enfants? me rpondit le vieillard; reposez-vous tant
que vous voudrez... Ne craignez pas de me gner. Mais il fallait frapper
 une chaumire, vous auriez t mieux et plus chaudement pour la
nuit.--Ah! monsieur, nous n'avons pas os... Nous avions dj t
quelque part, o nous avions t refuss et appels polissons, parce que
nous demandions  coucher et un peu de fromage sur not' pain, et
cependant, pour cela, nous aurions dans et chant, mon frre et
moi.--Pauvres petits! Mais... o donc avez-vous frapp?--A la plus belle
maison de l'endroit.--Mes enfants, c'tait  la plus simple,  la plus
modeste qu'il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chasss. Une
autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander
l'hospitalit, allez frapper aux chaumires, et non pas aux grandes
maisons.

Pierre vient enfin d'ouvrir les yeux. J'ai bien de la peine  le dcider
 quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mre, il se croit
encore chez nous. Il demande  djeuner... Je le pousse, je le
secoue.--Pierre, veille-toi donc tout  fait... Nous ne sommes plus
chez nous... Nous allons  Paris...

Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.--Nous
n'allons donc pas djeuner, Andr?

--Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez djeuner avec
moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des
forces pour longtemps.

Ces mots ont entirement rveill Pierre; nous suivons gaiement ce bon
monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. L, nous
voyons sur une table du lait, des oeufs, du fromage et du pain blanc.
Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux rveil! comme
nous allons nous rgaler!

Le vieillard nous fait asseoir devant la table.--Mangez, nous dit-il,
reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d'ici  Paris! Mais 
votre ge on doit faire la route en jouant et en chantant.

Nous ne nous sommes pas fait rpter l'invitation de notre hte: nous
dvorons le djeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrtons que
lorsque la respiration commence  nous manquer.

--Ah! que c'est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne
pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos
sacs ce que nous avons laiss du djeuner, puis nous conduit lui-mme
sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant
de nous quitter.

Nous voici de nouveau en chemin; mais le djeuner que nous venons de
faire nous a gay l'imagination, nous voyons tout en rose. Quelle
influence l'estomac a sur l'esprit! comme on est plus aimable, plus
humain, plus gnreux, plus sociable en sortant de table! et comme les
hommes doivent avoir de la bienveillance, de l'amnit les uns pour les
autres dans ce sicle o l'on dne si bien, et o le _Cuisinier Royal_
est  sa quatorzime dition!

Nous ne nous arrtons que pour manger nos provisions et, vers le soir,
nous arrivons sans accident  un village que le bon vieillard nous a
indiqu le matin en nous disant d'y demander Joseph, qui doit nous
donner  coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes
accueillis et logs dans une grange; mais j'apprends que la bande de
montagnards a pass la veille, et ne s'est point arrte dans le
village. Chaque instant nous loigne davantage de ceux que nous voulons
rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis
parvenir  l'veiller avant le point du jour, et les autres ne nous
attendront pas.--Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me
couchant prs de mon frre; nous sommes assez grands pour aller seuls,
et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout
le monde connat.

Le lendemain, c'est la mme crmonie pour dcider Pierre  se remettre
en route. Si je le laissais faire, ce garon-l passerait sa journe 
dormir. Nous n'avons pas un djeuner aussi bon que la veille, mais on
nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu'il
remercie nos htes, ce qu'il fait d'assez mauvaise grce et en lorgnant
du coin de l'oeil un fromage plac sur une planche et auquel on ne
nous a pas fait goter.

--Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n'es pas plus
honnte, on ne nous donnera plus rien dans les maisons o nous nous
arrterons.--Pourquoi ne nous ont-ils pas donn de ce grand fromage
jaune... qui sentait si bon?--C'est encore bien poli de nous avoir donn
du pain, car nous n'avons rien fait chez eux, ni ramon, ni chant; tu
veux qu'on te donne sans travailler, toi?

M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur
pendant toute la route; il veut s'arrter  chaque instant, et se plaint
de son talon. Tout cela, parce qu'il est mcontent de son djeuner.

Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens,
vois-tu, dis-je  Pierre, nous avons dj fait beaucoup de chemin!...
C'est une grande ville, cela...--Sommes-nous  Paris?--Oh! non, mais
nous approchons... Oh! il y a de belles maisons l... et de grandes
chemines... Allons, mon frre, c'est l qu'il faut commencer  gagner
de l'argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...

Pierre roule ses yeux autour de lui d'un air qui n'annonce pas qu'il ait
grande envie de m'obir, et pendant que je saute de joie en entrant dans
la ville, et que je commence  crier de toute ma force:--Ramoneurs de
chemines!... faut-il des ramoneurs?... j'aperois mon frre qui tire la
langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent  leur croise.

--Pierre, veux-tu finir...--Quoi donc? je ne fais rien.--Je te vois bien
te moquer du monde, faire la grimace: c'est bon, nous n'aurons ni 
coucher ni  souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais
sujets.

Pierre se tient plus tranquille; je recommence  crier:--Voil des
ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d'un
ptissier-rtisseur-restaurateur. Le matre prenait le frais en fumant
sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:--Ah! ah! voil des
enfants qui vont  Paris peut-tre?...--Oui, monsieur... avez-vous des
chemines  faire ramoner?...--Allons, je veux essayer votre talent...
Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les  la
cuisine et  la chambre du premier; ils ramoneront chacun une
chemine...

Le ptissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pts
qu'il aperoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande 
M. Boulette (c'est le nom du ptissier) ce qu'il faut faire de nous. Il
lui renouvelle l'ordre de nous conduire aux chemines, et retourne fumer
sa pipe sur sa porte.

--Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant
nous. Suivez-moi, et tchez de ne point faire trop de poussire.

J'ai bien de la peine  faire avancer Pierre, qui semble clou au milieu
des petits pts. Je le force cependant  marcher devant moi; nous
arrivons dans la cuisine.--Tiens, ramone celle-l, me dit la servante,
tu es le plus grand, et c'est celle o il doit y avoir le plus
d'ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l'autre.

La jeune fille fait signe  Pierre, qui ne bouge pas, et se contente de
chercher dans tous les coins de la cuisine s'il apercevra encore quelque
galette.

--Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant--Est-ce qu'il ne sait
pas ramoner? dit la servante.--Si, si, mamzelle; mais comme il est un
peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l'aider 
grimper.--Oh! le nigaud! j'en ai vu de bien plus petits que lui qui
grimpaient comme des chats!

Je prends mon frre par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous
arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la
chemine. Pierre devient rouge jusqu'aux oreilles, et je vois qu'il a
envie de pleurer.

--Allons, Pierre, te tes souliers... mets l ton sac, accroche ton
grattoir  ta ceinture, et monte l-dedans... Elle n'est pas ben
haute.--Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses
yeux.--Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc  Paris?...
Comment gagneras-tu de l'argent?... C'est si vilain d'tre paresseux...
Et notre pauvre mre!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour
souper un de ces petits pts que tu regardais tout  l'heure.

Ce dernier argument parat tre le plus fort. Pierre s'avance en
rechignant un peu; je me mets  genoux pour l'aider  monter, il
hsite... Il s'arrte... Je lui crie encore aux oreilles les mots de
pts, de galette; il se dcide: il monte sur moi... Le voil dans la
chemine.--Ramone ferme, et n'aie pas peur, lui dis-je, et surtout va
jusqu'au haut, et chante la petite chanson.

Aprs l'avoir encourag, je suis la servante, qui riait de la
poltronnerie de mon frre; je redescends  la cuisine, dont je vais
ramoner la chemine, enchant d'tre enfin parvenu  vaincre la
rpugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis
loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de
mon Pierre.

Pierre est rest longtemps fix  la mme place, ne sachant s'il doit
avancer ou reculer: la crainte et l'apptit se livrent un long combat;
mais l'apptit finit par l'emporter, et Pierre monte en s'appuyant des
mains et des genoux aux parois de la chemine. Parvenu  une certaine
hauteur, il sent d'un ct une grande crevasse, et se persuade que c'est
une fentre de la chemine; il passe par l sa tte, puis ses jambes,
cherchant le jour et ne l'apercevant que fort loin au-dessus de lui; il
essaye de chanter l sa petite chanson, mais la suie qu'il avale et
qu'il respire l'enroue au point qu'il peut  peine se faire entendre.
Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu'il a chang de chemine, et
qu'au lieu d'tre dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour
une de ses voisines.

Bientt Pierre se sent fatigu... Il m'appelle: ne recevant pas de
rponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut
descendre bien vite; mais, parvenu  six pas de l'tre, le pied lui
manque, et il roule dans la chemine en poussant des cris pouvantables.

La chemine dans laquelle mon frre venait de passer par mgarde tait
celle de la chambre  coucher de mademoiselle Csarine Ducroquet, fille
majeure, ayant conserv jusqu' quarante-deux ans une vertu que
n'avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus sduisants du
dpartement de l'Isre; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait 
s'gayer sur le compte des femmes dont les moeurs ne lui paraissaient
pas bien pures. Prude par vanit, mchante par got, coquette par
instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par temprament,
mademoiselle Csarine passait sa vie  se faire tirer les cartes et 
jouer au boston;  faire des petits paquets avec sa vieille servante et
des grabuges avec madame l'adjointe,  mdire de ses voisins et  courir
chez eux pour savoir ce qui s'y passait. Deux mille livres de rente, qui
ne devaient rien  personne, ouvraient  la vieille fille les portes des
maisons les plus considrables de l'endroit.

Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids
dont on voudrait allger la pesanteur. _S'il est un temps pour la folie,
il en est un pour la raison_; par consquent, quand on a commenc par la
raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps,
mademoiselle Csarine Ducroquet n'tait plus la mme; elle prouvait des
maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient
humides en lisant les amours de _Huon de Bordeaux_ et de la dame des
_belles Cousines_; elle avait en secret soupir avec _lodie_, et frmi
avec _lonore de Rosalba_. En vain sa vieille servante lui assurait
qu'elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses
yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause  sa sensibilit.
Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau
blond attach  ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours
avec elle et l'as de pique, soit  la ville, soit  la campagne. Quel
tait ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonait-il un poux
dans les petits paquets? Mademoiselle Csarine ne pouvait loigner ces
penses de son esprit troubl; partout elle cherchait le beau blond.
Elle soupirait, elle s'impatientait! Son heure tait venue: 
quarante-deux ans le timbre du coeur n'a plus cette douceur, ce son
argentin qui fait tendrement rver la volupt; c'est une cloche qui
tinte avec force et qui tourdit celle qui la possde.

Mademoiselle Csarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connatre dans
la ville le changement qui s'oprait en elle, allait beaucoup moins dans
le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie
ou de revenants. Cette nouvelle manire de vivre avait altr sa sant;
bientt il fallut consulter un mdecin. Un nouveau disciple d'Esculape
venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir;
mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de rputation; elle
le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charm de se faire une
clientle, s'empressa de se rendre  son invitation.

A l'aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet prouva un tremblement
involontaire, trouvant qu'il ressemblait d'une faon surprenante au
valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En
effet, sans tre positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de
la couleur d'Hector; ses yeux taient vifs et malins; il boitait un peu,
ce qui n'est pas trs-chevaleresque, mais il tranait la jambe d'une
manire si sduisante que cela le rendait encore plus intressant.
D'ailleurs son mollet tait bien plac, et M. Sapiens ne portait jamais
de bottes; enfin, quoique prs de ses cinquante ans, le docteur n'en
paraissait gure avoir plus de quarante-huit.

M. Sapiens avait us sa jeunesse dans la capitale. S'apercevant un peu
tard que, malgr ses talents, il parviendrait difficilement  y faire
fortune, il se dcida  s'tablir en province. En homme habile, il avait
pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez
elle. Une demoiselle  marier, avec deux mille livres de rente, n'tait
point un parti  ddaigner pour un docteur qui,  cinquante ans, n'avait
encore guri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en
tchant de donner  sa physionomie l'expression la plus agrable que le
docteur se prsenta chez mademoiselle Ducroquet; il n'eut point de peine
 lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait
loquemment en sa faveur. Les premires visites furent courtes; bientt
le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille
fille, et, connaissant son got pour le merveilleux, sa croyance aux
cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait
agrablement ses ides, lui prtait les _Amours de Bayard_ et les
_Quatre fils Aymon_; tout en crivant une ordonnance, en prescrivant une
potion calmante, il risquait un brlant regard auquel on rpondait par
un tendre soupir que l'on mettait sur le compte des vapeurs.

Au bout de quelques semaines, l'intressante malade tait gurie, grce
aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations,
que la prsence de M. Sapiens ne faisait qu'augmenter. Celui-ci, ne
voulant pas traner en longueur une conqute qui lui convenait
parfaitement, avait dj risqu quelques mots d'amour et d'hymen, sans
cependant se dclarer entirement, parce que mademoiselle Ducroquet, se
rappelant tout ce qu'elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne
savait plus comment changer de rsolution sans se rendre la fable de la
ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de
rsister aux oeillades de M. Sapiens et aux palpitations de son
coeur.

Le matin du jour o nous devions, mon frre et moi, faire notre entre 
Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait  mademoiselle Ducroquet la
visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apport  la
convalescente les _Chevaliers du Cygne_ et _Roland furieux_. En
rcompense, mademoiselle Csarine lui avait promis de lui faire les
cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journe tous
les moments du docteur taient pris, on l'avait invit  venir, sans
faon, prendre la moiti d'un petit goter; et il avait accept, 
condition qu'on voudrait bien lui permettre d'offrir une bouteille de
parfait-amour.

Toute la journe mademoiselle Ducroquet s'occupe de sa toilette et de
son goter: les vieilles filles sont friandes, et les mdecins sont
connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger;
on met des papillotes et on glace des petits pots de crme; on chiffonne
un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du
raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n'y a
que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa
matresse n'a t si ptulante, si difficile pour sa cuisine et sa
toilette.

Enfin,  cinq heures, tout est termin: une table est couverte de
ptisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle
Csarine s'est coiffe d'un bonnet bleu-tendre dont les rubans se
marient parfaitement  l'expression languissante de ses yeux. Assise sur
un canap, elle attend le docteur en lisant _Roland furieux_; les amours
de la belle Anglique la font tendrement rver. On sonne... Elle a
tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c'est M. Sapiens, qui
reste saisi d'admiration  l'aspect du goter et de mademoiselle
Csarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu
et les assiettes de macarons.

Aprs les compliments d'usage, on se met  table; et, malgr ses
palpitations, mademoiselle Ducroquet revient trs-souvent aux biscuits
et au vin muscat. Mais le docteur est l, et il assure que cela ne peut
pas lui faire de mal. Comment tre sage, quand celui qui gouverne notre
sant nous excite  faire un petit extraordinaire, et nous donne
lui-mme l'exemple? Mademoiselle Csarine se laisse aller; M. Sapiens
est si entranant, et il dit de si jolies choses en versant le
parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence  faiblir et 
chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on
ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens
continue d'avaler des biscuits  la cuiller, on va sur un coin de la
table lire dans l'avenir, quoique le jour baisse et que l'on commence 
ne plus y voir; mais pour lire dans l'avenir on ne doit pas avoir besoin
de chandelle.

--Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle
Csarine en prsentant  son convive le jeu  couper.--C'est ce que je
dsire, femme adorable!... rpond M. Sapiens en avalant un second verre
de parfait-amour.

--Les cartes ne me trompent jamais!...--Je serai donc comme les
cartes!...--Coupez encore...--Tant que cela vous fera plaisir.--Ah! que
votre jeu se prsente bien!--Je me montre  dcouvert, aimable Csarine
Ducroquet; vous pouvez analyser ma pense et respirer une dcoction de
mon amour.--Laissez donc mon genou... Trois neuf! c'est grande
russite.--Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dpend que de
vous...--Coupez encore... Vous voil sorti, docteur, je vous prends en
valet de carreau.--Prenez-moi de la manire qui vous sera le plus
agrable; pourvu que vous me preniez, c'est tout ce que je
demande!...--Vous tes  ct d'une femme brune...--C'est vous,
mademoiselle Ducroquet...--Il y a de l'amour... de la sincrit...--Il
doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les
cartes...--Mais voil un valet de pique qui m'inquite; il vient
toujours se mettre entre nous deux...--Nous lui donnerons une petite
mdecine ngative, afin qu'il ne se permette plus de vous faire les yeux
doux.--Le dix de trfle... un amant dans la maison... Docteur, comme
vous me serrez la main!...--Ainsi que Grard de Nevers aux pieds de la
belle Euriant, ou, si vous l'aimez mieux, ainsi qu'Hercule filant aux
pieds d'Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes
penses...--Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement
d'tat... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...--C'est
inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J'attends votre
ordonnance pour faire enregistrer mon amour...--Ce valet de pique
m'inquite.--Ce drle-l nous poursuit comme une lotion de graine de
lin!...--Pour vous... pour le dehors... pour ce qu'il en sera...--Un
mariage... intressante Csarine, j'en jure par ce baiser!...--Ah!
docteur, que faites-vous?... L'as de pique... bagatelle...
docteur...--Je vous adore...--Encore un petit paquet... Docteur,
finissez.

Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu
trs-amoureux, devient  chaque instant plus entreprenant. On ne voit
presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tte est presque
perdue, regarde encore ses cartes, tout en se dfendant assez
faiblement, et en rptant d'une voix mue:--Trois huit... et la dame de
trfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu'est-ce
que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...

La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands prils, lorsque tout
 coup un bruit sourd se fait entendre du ct de la chemine; bientt
il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec
fracas et vient rouler jusqu'aux pieds du couple amoureux en poussant
des cris pouvantables.

A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que
ce ne soit le diable qu'elle a vu sous la figure du valet de pique, qui
vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et
repousse loin d'elle le docteur. M. Sapiens, presque aussi effray que
la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus
clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les
restes du goter. En voulant se sauver prcipitamment, il renverse les
assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre,
le visage dans le fromage  la crme, et les mains dans le
parfait-amour.

La chute du docteur a augment la frayeur de mademoiselle Ducroquet;
cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et
arriver tout perdue jusqu' celle de sa domestique, qui vient d'allumer
des chandelles, et reste saisie d'effroi en apercevant sa matresse dans
le plus grand dsordre, qui tombe sur une chaise en s'criant:--Ah!...
Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la
chemine... Je l'avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...

La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa matresse. Ds les
premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et
va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le
diable ne s'y cache pas. Puis elle prend sa matresse par le bras:
toutes deux descendent l'escalier pour aller chercher du monde. Et tout
le long du chemin mademoiselle Ducroquet s'crie:--Ce pauvre docteur!...
J'ai bien peur que le diable ne l'ait emport!... Quel dommage!... Comme
il connaissait bien mon temprament!... Mais c'est sa faute, Gertrude;
il s'est moqu du valet de pique.--Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n'en
faut pas davantage pour s'attirer de grands malheurs.

Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent
demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit
du rcit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit
aussi en demandant avec malice  la vieille demoiselle par quel hasard
elle se trouvait sans lumire avec le docteur. Car mademoiselle Csarine
a dit que, dans l'obscurit, elle n'avait pu distinguer la forme de
l'objet qui tait venu par la chemine. La question insidieuse de la
jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui rpond que le
docteur lui ttait le pouls, qu'il devait lui appliquer des ventouses
sur l'paule, et que, par dcence, elle avait voulu que l'opration se
ft dans l'obscurit.

Mademoiselle Marguerite se pince les lvres, et va conter l'aventure 
ses voisins; en dix minutes, elle se rpand de porte en porte dans
toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens tait sans lumire avec
mademoiselle Ducroquet,  laquelle il allait, soi-disant, appliquer des
ventouses, lorsqu'il est tomb par la chemine quelque chose qui a
interrompu l'opration.

Chacun fait l-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se
rappelle la pruderie, la svrit de la vieille fille; on lance des
pigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu'un
moment pour perdre ce que l'on a eu tant de peine  acqurir; les plus
curieux se rendent  la boutique du ptissier, qui bientt est pleine de
monde. On coute le rcit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne
rptent  tous ceux qui arrivent; et l'on se dcide  aller reconnatre
l'objet qui lui a fait si peur.

Pendant que la chute de mon frre mettait toute la ville en rumeur,
j'avais ramon la chemine de la cuisine du ptissier. Je redescends, je
cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de
savoir si mon frre s'est bien tir de la besogne qu'on lui a confie,
je remonte dans la chambre o je l'ai conduit, et, mettant ma tte dans
la chemine, j'appelle Pierre  plusieurs reprises.

Je ne reois point de rponse. Cependant ses souliers sont l: tout me
prouve qu'il n'est pas encore sorti de la chemine. Pourquoi donc ne me
rpond-il pas? J'appelle de nouveau... Je grimpe jusqu'au milieu du
tuyau. Pierre n'est plus dans la chemine. D'o vient que ses souliers
sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en
appelant mon frre; je ne rencontre personne, la boutique mme est
dserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant  la
main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est all
reconnatre la forme du valet de pique.

Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrire le
ptissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut
tre devenu le docteur; mais,  peine  moiti chemin, on le voit
arriver d'un air effar, et chacun part d'un clat de rire, parce que M.
Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grce
au parfait-amour rpandu sur le parquet, un biscuit  la cuiller s'est
coll au-dessus de son oeil gauche tandis que le valet de pique s'est
attach  ses cheveux.

M. Sapiens s'tonne de ce que l'on rit; mademoiselle Ducroquet sourit,
se pince les lvres; chacun se dit en souriant:--Singulire manire de
se prparer  mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu'il se
passe quelque chose d'extraordinaire dans l'appartement de sa malade, et
la vue de la carte colle sur la tte du docteur fait jeter un cri
d'effroi  la vieille Gertrude et  sa matresse. Celle-ci laisse M.
Boulette s'avancer avec les plus intrpides, qui tiennent des flambeaux
 la main et pntrent bientt dans son appartement. Elle ferme les
yeux, persuade que le diable va s'envoler sous la forme d'une
chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu'elle redoute, elle
entend rire et plaisanter, car le ptissier venait de reconnatre ce qui
avait tant effray ses voisines. En entrant dans la chambre de
mademoiselle Ducroquet, on avait trouv Pierre assis par terre, au
milieu des dbris du goter. Mon frre, remis de l'tourdissement que
lui avait d'abord caus sa chute, se bourrait de biscuits et de gteaux
qu'il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que
tout tait en l'air dans la maison.

--Eh! c'est un de mes petits ramoneurs! s'crie le ptissier.--Oui,
vraiment, dit Marguerite, c'est le plus petit, je le reconnais... Il
aura pass par le trou qui donne dans la chemine de mamzelle Ducroquet,
et il est redescendu par ici.--Oui... oui, c'est mon frre! dis-je en
courant  Pierre, car j'avais suivi tout le monde, et je m'tais fait
jour parmi les plus curieux.

Mademoiselle Ducroquet ne conoit pas que le valet de pique n'annonce
qu'un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tche de faire
comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en
s'efforant de dcoller ses cheveux, dont la liqueur n'a fait qu'une
seule mche.--Eh! pourquoi ce petit drle est-il descendu par ici? dit
enfin mademoiselle Csarine, en reprenant son ton svre.--Pardon!
madame, dit mon frre, je me suis laiss tomber... je ne l'ai pas fait
exprs.

Mademoiselle Ducroquet s'aperoit que l'on chuchote tout bas en la
regardant. Elle remercie M. Boulette, et congdie tout le monde, en
jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le
lendemain, on ne parlait dans la ville que de l'aventure arrive chez la
vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses  huis clos, en
buvant du parfait-amour. Pour mettre fin  tous les propos, au bout de
huit jours mademoiselle Csarine devint l'pouse de M. Sapiens. Alors
les mauvaises langues se turent, et les demoiselles  marier firent
ramoner leurs chemines trois fois par mois, dans l'esprance qu'il en
tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.




CHAPITRE VII

LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.


L'aventure de la chemine a fait tant de bruit que chacun veut voir le
petit ramoneur qui a t pris pour le diable. Pierre, encore tout
barbouill de suie et de confitures, passe par les mains de tous les
curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite
tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu'il a vu en
roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et  quelle place le
docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d'tre ainsi
ft, rpond, en souriant  tout le monde, qu'il est tomb sans regarder
devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que
c'tait sucr, et qu'alors il n'a plus cri.

Aprs s'tre longtemps occup de mon frre, chacun lui donne quelque
chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa
maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches,
nous possdons prs de quarante sous; et Pierre me dit:--Andr, j'ai
donc bien fait de passer par le trou de la chemine et de me laisser
tomber dans la chambre de cette dame?

A cela, je ne sais trop que rpondre. Il me semble pourtant que j'ai
mieux travaill que mon frre, car j'ai parfaitement ramon la chemine
de la cuisine, et je ne suis pas all chez le voisin. Cependant c'est
Pierre qui a t ft, que tout le monde a voulu voir et questionner;
c'est  lui que chacun a donn quelque chose, tandis que l'on n'a pas
fait attention  moi. Est-ce que mon frre a mieux travaill? Je n'y
comprends rien, et je m'endors sans pouvoir me rendre raison de cela.

Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la
route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l'on a
donnes  Pierre, nous avons avec cela quarante sous en rserve; cela
nous semble suffisant pour arriver  Paris. Nous faisons le chemin
gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frre n'est point
fatigu; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus
de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que
Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le
portrait de la belle dame, et je m'amuse  le considrer.--Si je
rencontre cette dame-l  Paris, me dis-je alors, je la reconnatrai
tout de suite... Je courrai aprs elle, et je lui dirai: Tenez,
madame... voil vot' peinture qu'on a laisse chez nous.

Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et
je suis persuad qu'une fois  Paris, je rencontrerai bien vite ces
gens-l.

Il ne nous survient point d'aventures jusqu' Lyon: mais il tait temps
que nous arrivassions, notre grande fortune tirait  sa fin, et depuis
longtemps nos sacs taient vides. A l'aspect de cette belle ville, je
dis  mon frre:--L, nous allons travailler et gagner de
l'argent.--Oui, oui, me rpond Pierre; tu verras, Andr; je veux encore
qu'on me donne tout plein de bonnes choses, et qu'on me trouve bien
gentil.

Cette fois, ce n'est point  l'approche de la nuit que nous faisons
notre entre dans la ville, il n'est que sept heures du matin lorsque
nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de
villes donnant les unes dans les autres. Il n'y a encore que peu de
monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont 
leur ouvrage, les gens riches sont encore livrs au repos, ou tchent de
trouver sur leur oreiller l'emploi d'une journe si longue pour les
oisifs, et si courte pour l'homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que
la largeur des rues et la hauteur des maisons.--Allons, dis-je  mon
frre, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais
plus tant de faons pour monter dans une chemine.

Pierre me le promet. En effet, il parat dtermin, et se met  crier
comme moi de toutes ses forces:

--V'l des ramoneurs!

--Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux
portier occup  balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu'au
premier octobre... on ne fera de feu qu' la Toussaint... Cependant,
comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis
pas fch que ma chemine soit nettoye. Quoique nous soyons assurs
contre l'incendie, j'ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis
tre grill la nuit... Je ne suis pas assur, moi... Ma femme qui
voulait l'autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu'on jetait des
boulettes dans le quartier. S'il fallait encore payer une assurance pour
les btes, on n'y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner
cela avec soin, entends-tu?

En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frre dans sa
maison.--Et moi? lui dis-je.--Ah! toi, tche de trouver de l'ouvrage
ailleurs... Je n'ai pas besoin de deux ramoneurs pour une chemine.--Va
toujours, dis-je  Pierre, je t'attendrai ici; si je suis quelque part,
tu resteras contre ce banc.

Pierre suit le portier; je me promne un moment dans la rue, et ne tarde
pas  tre appel par une servante qui me donne deux chemines 
ramoner.

Pendant que je suis  mon ouvrage, mon frre a suivi le vieux portier,
qui le fait monter dans une pice au sixime tage de la maison. Pierre
regarde autour de lui: une petite chambre mansarde, triste; un pot 
l'eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne
ressemble pas  la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il
ne dit rien, et se dispose  monter dans la chemine.

--Surtout, prends bien garde, petit, lui rpte le vieux portier, ne va
pas me casser quelque chose... On a raccommod le tuyau il y a fort peu
de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la
cour, quand tu auras fini tu m'appelleras.

Mon frre ne l'coute pas, il est dj dans la chemine; il grimpe, en
ttant  droite et  gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre
n'y conoit rien, il croit qu'il faut qu'il trouve une autre chemine
par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin
de faire encore peur  tout le monde, et pour manger des gteaux, des
confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.

A force de grimper, Pierre a bientt gagn le haut de la chemine; il
sort sa petite tte blonde, il est sur le toit... Il reste un moment
indcis sur ce qu'il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans
la chambre du vieux portier, o il ne trouvera personne  qui faire
peur, et par consquent ni rcompense ni friandise.

En regardant autour de lui, Pierre aperoit, presque  deux pas du tuyau
sur lequel il est assis, celui d'une autre chemine dont l'ouverture est
trs-large. En s'avanant un peu, il lui est facile de l'atteindre. Un
enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un pril
imaginaire, et s'avance en courant dans un sentier bord de prcipices.
Mais s'il est une Providence pour les ivrognes,  plus forte raison il
doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinit, un
petit tre innocent doit tre tout aussi intressant qu'un individu pris
de vin.

Voil donc mon frre qui sort de son tuyau, avance doucement le corps,
atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre
facilement; puis descend dans l'intrieur de cette nouvelle chemine,
content comme un roi, ou comme un amant qui va  un premier rendez-vous,
ou comme un auteur qui vient de russir, ou comme un acteur qui vient
d'entendre siffler le camarade dont il partage l'emploi, ou comme un
joueur qui a gagn une quaterne, ou comme une vieille coquette  qui
l'on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses
matres, ou comme un colier qui entre en vacances! Choisissez
l-dedans, lecteur, celui qui doit tre le plus content.

Arriv aux deux tiers de la chemine, Pierre se consulte pour savoir
s'il se laissera rouler jusque dans l'tre; mais en roulant on peut se
faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera prs du
foyer, il descendra bien lourdement, quitte  se rouler ensuite dans la
chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.

Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite
inattendue doit produire autant d'effet que chez mademoiselle Csarine
Ducroquet.

Dans la maison du vieux portier, o il y avait beaucoup de locataires,
logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa
nice, jeune personne de seize ans.

Madame Durfort, c'tait le nom de cette dame, avait t leve fort
svrement, n'allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d'aucun de
ces plaisirs que l'on permet  la jeunesse. Ce n'tait qu' trente-neuf
ans que l'on avait jug  propos de la marier et de la laisser
matresse de se conduire suivant sa volont; et, en effet, la jeune
marie de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit
qu'elle voult se ddommager d'une contrainte un peu longue, soit
qu'elle trouvt naturel de commander aprs avoir obi. Madame Durfort
s'empara sur-le-champ de l'autorit. On lui avait donn pour mari un
petit homme qui avait six ans de moins qu'elle, et ne lui venait qu'au
bout de l'oreille; joignez  cela le caractre le plus bnin et la voix
la plus flte, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer
beaucoup de respect  sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le
pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu'aprs en avoir
obtenu la permission, mais il avait reu de son pouse l'ordre de dire
partout qu'il tait le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une
runion, il ne l'avait pas rpt trois ou quatre fois, sa femme
s'approchait de lui et le pinait pour lui faire lcher la phrase de
rigueur.

M. Durfort ne put supporter l'excs de son bonheur; il mourut au bout de
cinq ans de mnage, en remerciant le ciel du prsent qu'il lui avait
fait. Cependant la veuve tait fort mcontente du dfunt, parce qu'il ne
lui avait pas laiss d'enfants; elle rptait partout que ses parents
lui avaient donn un mari trop petit, et qu'elle ne se remarierait
qu'avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de
M. Durfort n'et pas t bien apprci, soit que peu d'hommes se
jugeassent dignes de lui succder, il ne se prsenta personne pour
remplacer le dfunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu'elle
avait mise  un second hymen pouvait loigner beaucoup de soupirants, et
rflchissant que les beaux hommes sont rares, commena par rabattre un
pouce de ses prtentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout
qu'un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agrable;
bientt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite
qu'on pouvait tre trs-bien fait, quoique petit, et ajouta qu'en
gnral les petits hommes ont plus de grce que les grands. Mais tout
cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait
fini par s'accommoder d'un nain, vit avec dpit qu'il fallait renoncer 
l'espoir de retrouver un second mari, bien qu'elle et laiss la taille
_ad libitum_.

Force de rester veuve, et n'ayant point d'enfants, madame Durfort, qui
avait besoin de gouverner quelqu'un, prit avec elle une de ses nices,
qu'elle promit de doter et de marier pourvu qu'on la laisst l'lever 
sa fantaisie. Madame Durfort tait riche, on lui confia la jeune Agla,
qui n'avait alors que huit ans, et promettait d'tre un jour fort jolie.

La jeune nice tenait tout ce qu'elle avait promis: c'tait une rose qui
devait bientt briller du plus vif clat. Mais  quoi bon tant
d'attraits, tant de fracheur! pauvre petite,  quelle tante cruelle
t'avait-on confie!... Madame Durfort, se rappelant qu'on ne l'avait
marie qu' trente-neuf ans, avait l'intention de ne point donner un
poux  sa nice avant qu'elle n'et la quarantaine, assurant que ce
n'est qu' cet ge qu'une jeune personne est capable d'entrer en mnage
et de gouverner son poux.--Quelle folie, disait-elle souvent, de marier
des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de
la tte... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce
sont alors les hommes qui sont les matres; ils mnent leurs femmes
comme des enfants, et tout va de travers dans le mnage. Parlez-moi
d'une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le
caractre est form, on a de la fermet, de l'aplomb!... on sait
sur-le-champ rpondre  un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il
vous dirait qu'au bout de huit jours de mariage je lui faisais l'effet
d'tre sa femme depuis vingt ans.

La petite nice ne rpondait rien  sa tante; mais  quinze ans son
coeur commenait  soupirer, et il lui semblait qu'elle aurait
beaucoup de peine  attraper la quarantaine sans mourir d'ennui. Car
madame Durfort levait Agla comme elle l'avait t elle-mme, ne la
menant ni au bal ni  la promenade, lui interdisant toute socit; elle
faisait payer  la pauvre petite tout l'ennui qu'elle avait prouv
jadis. C'est ainsi que se vengent les mes troites: il faut que des
tres innocents souffrent du mal qu'on leur a fait; tandis que les
coeurs gnreux se ddommagent des chagrins qu'ils ont soufferts en
faisant des heureux et en rpandant des bienfaits.

Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nice entra dans sa
seizime anne. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent
faire entendre  la tante d'Agla qu'en persistant  ne marier sa nice
qu' quarante ans, c'tait probablement renoncer au plaisir de la voir
entrer en mnage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu' soixante
ans on ne vieillit pas aussi vite qu' seize, rpondait
constamment:--Je marierai ma nice quand elle aura l'ge que j'avais en
pousant M. Durfort.

Mais le bon La Fontaine a dit:

/p
                   Un excs de tmrit
    Vaut souvent mieux qu'un excs de prudence.
p/

La jeune Agla s'ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui
redoublait en songeant qu'elle avait encore vingt-quatre ans  faire.
Enferme dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carr,
auprs de celle de l'appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait
sur son tambour  broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre
amusant pour la distraire. Madame Durfort n'aurait pas vu sans frmir un
roman entre les mains de sa nice, et les romans de chevalerie lui
semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur _Amadis_,
monsieur _Tancrde_ et monsieur _Roland_ parlent sans cesse d'amour, et
d'une manire  tourner la tte d'une jeune innocente qui ne sait pas
que les amants d'aujourd'hui ne ressemblent point aux chevaliers
d'autrefois. La jeune fille n'avait pour toute lecture que le _Cuisinier
bourgeois_; encore madame Durfort avait-elle coup le chapitre
concernant les chapons, parce que la manire dont on engraisse ces
pauvres btes pouvait donner  sa nice des ides mlancoliques.

Lorsque Agla se hasardait  dire  sa tante:--Il me semble que je serai
vieille  quarante ans.--Qu'appelez-vous vieille? s'criait madame
Durfort en lui lanant des regards furibonds; est-ce que j'tais
vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis marie? Est-ce que je
n'tais pas alors dans tout l'clat de ma beaut?... frache, superbe,
clatante? Mais,  entendre ces morveuses, on n'est plus jeune 
cinquante ans. Cela fait piti, en vrit. Lisez, pronnelle, lisez
l'histoire de nos premiers parents.--Mais, ma tante, vous ne me laissez
lire que la manire de faire les sauces.--C'est ce qu'une demoiselle
peut apprendre de plus ncessaire, et votre mari vous en saura
gr.--Mais que dit-elle donc, l'histoire de nos premiers parents?--Elle
dit, mademoiselle, que la femme d'Abraham avait quatre-vingt-dix ans
lorsqu'elle fit la conqute du Pharaon d'gypte, et que la belle Judith
en avait plus de soixante lorsqu'elle tourna la tte  Holopherne;
d'aprs cela, mademoiselle, il me semble qu' quarante ans on peut bien
trouver encore des maris.

A cela Agla ne trouvait rien  rpondre; elle se contentait de
retourner soupirer dans sa chambre jusqu' ce que sa tante l'appelt
pour faire une partie de loto, seule rcration que l'on se permt
quelquefois.

Cependant un jeune officier  la demi-solde, qui logeait depuis quelques
jours dans la mme maison que la tante et la nice, aperut un matin la
jolie Agla accrochant  sa fentre la cage de son serin. La pauvre
petite parlait  son oiseau, elle tchait de le faire chanter; mais
elle-mme paraissait si triste, qu'elle aurait eu besoin d'un matre, et
la manire mlancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon!
aurait mu le coeur le plus indiffrent. On doit penser que le jeune
officier n'y fut pas insensible: la figure d'Agla l'avait intress; sa
fentre, plus haute d'un tage, dominait sur la chambre de la jeune
fille, dont la croise tait, il est vrai, presque toujours ferme.
Cependant le jeune homme passait tout son temps  la sienne, dans
l'esprance d'apercevoir sa voisine. Il n'y a rien de si dangereux pour
les jolies filles que le voisinage d'un officier en non-activit; un
guerrier, pour plaire, passe aisment des combats les plus rudes aux
occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d'Omphale,
Antiochus s'habillait en Bacchus pour sduire Cloptre, Renaud chantait
pour Armide, Franois Ier faisait des vers pour la belle Ferronnire,
et le preux Bayard lui-mme maniait quelquefois une aiguille tout en
soupirant prs de madame de Randan.

Ainsi notre jeune officier, aprs avoir battu les ennemis de son pays,
passait des journes entires  crier au serin de sa voisine: _Baisez,
petit fils; baisez, petit mignon_.

Agla, qui n'ouvrait sa fentre qu'une fois le matin, pour accrocher la
cage lorsqu'il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son
serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu'elle
venait, comme  son ordinaire, de placer la cage, et qu'elle restait
pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui rptait
avec expression: _Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon_. Elle
lve alors les yeux et aperoit la figure de son voisin, qui n'avait
rien d'effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fentre, parce
qu'elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulve un
petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur
dont la voix est si douce.

C'est un jeune homme: il est trs-bien; des cheveux bruns, des yeux
bleus, un sourire fort agrable, et puis une paire de jolies petites
moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractre  sa figure.
Agla a vu tout cela d'un coup d'oeil, et elle reste toujours l,
tenant un petit coin du rideau, et  chaque minute elle regarde encore
le voisin, et elle se dit:--Ah! que c'est gentil, des moustaches! Ah! je
voudrais bien en avoir aussi, si j'tais garon!... Je suis sre que
cela m'irait bien. Et mademoiselle Agla passerait volontiers sa journe
 tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l'appelle; il
faut quitter sa fentre: quel dommage! mais on s'y mettra le lendemain.
Pauvre petite, quel plaisir elle trouve  regarder le voisin! Ah! madame
Durfort, vous auriez bien d mettre votre nice en garde contre les
moustaches.

Le soir, lorsqu'on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c'est
l'heure de son dner. Mais le lendemain matin on ne manque pas
d'accrocher Fifi, et on s'est dj assure que le jeune homme est  sa
croise; on n'ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus
longtemps  son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Agla
devient rouge et embarrasse, elle n'en est que plus jolie: l'embarras
de l'innocence a quelque chose de si sduisant! Il n'est pas donn 
toutes les belles d'avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent
encore l'imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s'apprennent point.

Agla referme sa fentre plus lentement cette fois, mais sans regarder
en face; elle compte s'en ddommager en soulevant un coin du rideau...
Mais sa tante l'appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journe
sera longue jusqu'au lendemain!

Le jeune homme s'est bien aperu qu'on l'a remarqu, et quoiqu'on ne
l'ait point encore regard la fentre ouverte, il devine qu'on l'a
examin sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manires, par
ses moindres gestes, et lors mme qu'elle veut feindre l'indiffrence,
il y a dans toute sa personne quelque chose qui dment ses yeux ou ses
paroles; l'amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu'il
s'identifie avec tout son tre; on le reconnat dans ses actions, dans
sa dmarche, dans son silence mme; et tous les efforts qu'elle fait
pour le cacher ne servent souvent qu' le mieux faire paratre.

Agla n'est plus la mme; en parlant  son serin, elle est plus gaie,
plus vive. Elle fait la conversation avec l'oiseau, qui n'a jamais t
aussi bien soign, et qui se voit maintenant bourr de biscuits, de
sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment
vite!--Qu'il est beau! qu'il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en
mettant l'oiseau  la fentre. Et le voisin rpond:--J'aime bien ma
matresse... Elle est bien jolie! baisez matresse, baisez
vite!...--M'aimes-tu bien, Fifi?--Oui, oui, oui, oui.--Si j'ouvrais la
cage, tu t'envolerais, pourtant!--Non, non, je veux rester avec toi!
Jamais voler auprs d'une autre!...--Cher Fifi!...

Et mademoiselle Agla avait l'air de croire que c'tait son serin qui
lui rpondait; pour une innocente, ce n'tait pas maladroit. Des serins
qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix
fou; et l'_oiseau bleu_ n'tait qu'un idiot auprs du serin de
mademoiselle Agla.




CHAPITRE VIII

PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.


Depuis que, par l'intermdiaire de l'oiseau, on commenait  s'entendre,
la petite nice avait risqu quelques regards; elle avait rencontr ceux
du jeune homme, continuellement attachs sur elle, quoiqu'il et l'air
de ne parler qu'au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on
avait rpondu par une lgre inclination de tte. Puis on avait repris
la conversation avec Fifi, que l'on mettait  la fentre, n'importe le
temps qu'il faisait.

Mais ces doux entretiens taient bien courts, parce que la tante, qui ne
concevait pas qu'on ft si longtemps pour accrocher une cage, grondait
sa nice lorsqu'elle n'arrivait pas aussitt qu' l'ordinaire; et la
petite, que l'amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus
passer une journe sans retourner  sa fentre, s'criait  chaque
instant:--Ah! ma tante, il pleut... il faut que j'aille rentrer
Fifi...--Non, mademoiselle, il ne pleut pas...--Ma tante, je vous assure
qu'il va faire de l'orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l'orage! Je
suis sre qu'il ne sait o se cacher maintenant... Voyez-vous comme le
temps devient noir... On n'y voit plus clair.

La tante, ennuye de ces lamentations, permettait quelquefois que l'on
allt retirer le serin, mais un moment aprs; Agla disait:--Ah! il fait
beau maintenant! voil l'orage dissip.--Je le crois bien! vous avez
rv qu'il en faisait!--Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que
j'aille remettre Fifi  la fentre?...--Non, mademoiselle, je ne le veux
pas. En vrit, vous me faites tourner la tte avec votre serin. Au lieu
de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c'est Fifi qu'il
faut rentrer, c'est Fifi qu'il faut sortir!... Le matin, on n'en finit
pas d'arranger Fifi! Si cela continue, je vous prviens que je donnerai
la vole  votre oiseau.--Ah! ma tante, j'en mourrais de chagrin! Je
n'ai que cela pour m'amuser!--Qu'est-ce  dire, mademoiselle, je vous
trouve bien impertinente!... Et qu'avez-vous besoin de vous amuser?
est-ce qu'une jeune fille bien leve s'amuse? Croyez-vous que jusqu'
l'ge de trente-neuf ans, que je me suis marie, je me sois amuse, moi?
Non, mademoiselle, et mme, tant marie, je ne m'amusais jamais, ni M.
Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu'au plaisir!...

Agla se taisait, et n'osait plus parler de Fifi pendant la journe,
mais on s'en ddommageait le lendemain matin. En ayant l'air de
s'adresser  l'oiseau, on se comprenait, on se rpondait, et le jeune
officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nice.

--Hlas! disait Agla en regardant la cage, je suis bien malheureuse,
mon cher Fifi, on ne veut me marier qu' quarante ans! et je n'en ai que
seize encore!...--Mais c'est affreux!... c'est une barbarie! Laisser se
faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la
retraite! la priver de tous les plaisirs de son ge!... A quarante ans,
au lieu de songer  plaire, une femme commence  remplacer l'amour par
l'amiti, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et
c'est alors que l'on veut seulement vous permettre d'aimer! Ah!
n'coutez pas une tante si cruelle, cdez aux lois de la nature, aux
mouvements de votre coeur; le printemps est la saison de l'amour, du
plaisir; aimez, charmante Agla, aimez avant que les rides, la raison,
les annes ne viennent fermer votre coeur  ce sentiment si doux.
N'est-ce pas pour inspirer l'amour que vous avez tant d'attraits, de
grces, de fracheur? Ne vous a-t-on cre si belle que pour tre prive
des hommages que l'on doit  la beaut? Partagez le sentiment que vous
faites natre, et croyez  l'amour de celui qui jure de n'adorer jamais
que vous.

C'tait le serin qui parlait ainsi, et Agla avait rpondu en balbutiant
et en donnant son doigt  baiser  l'oiseau:--Moi, je veux bien t'aimer,
Fifi, ce n'est pas ma faute si je ne sors pas et si on m'enferme tous
les soirs  dix heures.

Aprs un pareil aveu, le jeune officier n'avait plus qu' agir pour
tcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner 
faire le serin  la fentre. Mais comment parvenir prs de la petite
nice, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la
journe, et qu'elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la
croise du jeune homme avait t plus rapproche, on aurait pu placer
une planche et se laisser glisser,  l'imitation des montagnes russes?
mais il y avait prs de seize pieds d'intervalle, et on ne trouve pas
dans son appartement une planche de seize pieds. C'tait la clef de la
chambre d'Agla qu'il fallait tcher de se procurer, et Fifi rptait
tous les matins  sa matresse:

--Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou
bien:--Ouvre-moi la porte, pour l'amour de Dieu!

Mademoiselle Agla, qui, quelques semaines auparavant, n'osait pas
mettre sa jarretire devant une glace, de crainte d'apercevoir le diable
ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la
clef place dans le sac  ouvrage de sa tante, qui venait de lui
demander ses lunettes. La petite niaise a gliss la bienheureuse clef
dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fentre, parce
qu'il fait beaucoup de vent et qu'il y a beaucoup de nuages rouges au
ciel. En prenant vivement la cage, on a appel Fifi  plusieurs
reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, parat  sa
croise et voit tomber une clef dans la cour. Aussitt il est en bas, il
s'en saisit; Agla referme sa fentre, et revient prs de sa tante en
disant que, pour sr, le temps changera dans la nuit; mais la tante
n'coute pas sa nice, elle est occupe  chercher la clef qu'elle croit
avoir perdue, et la petite lui dit d'une voix bien calme:--Que
cherchez-vous donc, ma tante?--Ce n'est rien, ce n'est rien,
mademoiselle, rpond madame Durfort, qui se dit en
elle-mme:--N'apprenons pas  cette petite que j'ai perdu la clef de sa
chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j'en ai
une seconde, elle ne se doutera de rien.

Le soir,  son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nice, et
l'enferme  double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure,
la petite est toute saisie, elle craint de s'tre trompe, le matin, en
ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en
possde une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la
ramasser, que va-t-il dire tout  l'heure? Il croira peut tre qu'elle
se moque de lui, qu'elle ne l'aime point. Cette pense dsole Agla;
elle s'assied sur une chaise et se met  pleurer. Il est si cruel d'tre
tromp dans son attente, et l'on aurait eu tant de plaisir  causer un
peu avec Fifi!

Mais bientt quelqu'un monte doucement l'escalier, puis s'arrte devant
sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef
tourne, la porte s'ouvre... Agla pousse un cri de joie: elle vient
d'apercevoir les petites moustaches de Fifi.

Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa matresse sera
facilement devin par ceux qui ont aim ou qui aiment encore; quant aux
tres indiffrents, ils n'y comprendraient rien. D'ailleurs il y a en
amour des lieux communs qui n'ont du charme que pour ceux qui les
emploient.

J'aime  penser que le jeune officier ne voulait que causer d'un peu
plus prs avec sa jolie voisine, et qu'Agla ne voyait aucun mal 
couter celui qui faisait si bien rpondre son serin. Sans doute ils
furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea
jusqu' sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu' huit
heures et demie ouvrir  sa prisonnire; cependant, par prudence,  sept
heures on mit Fifi  la porte.

Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succdaient. Rien ne
semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n'avait
aucun soupon, elle tait mme plus satisfaite de sa nice, qui
s'occupait moins de son serin dans la journe, par la raison qu'elle
pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l'arrive de deux
petits Savoyards dtruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais
tout se tient, tout s'enchane. C'est le chapitre des ricochets! une
crmonie oublie en Allemagne peut faire prendre les armes  toute
l'Europe, et une rvrence manque en Chine peut mettre l'Asie en
cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mnerait trop
loin.

On a dj devin, sans doute, que c'est dans la chemine de la jeune
Agla que mon frre a pass en sortant de celle du portier; il n'tait
que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient caus comme 
l'ordinaire, et causaient peut-tre encore, lorsque Pierre, arriv prs
de l'tre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la
chambre en criant de toutes ses forces.

A ce bruit inattendu, Agla perd la tte; elle croit que c'est sa tante
qui vient d'entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce
qu'elle l'a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses
draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon
frre, qu'il ne voit pas, se jette contre la porte au moment o la tante
accourt en camisole, en bonnet de nuit, attire par le bruit que fait M.
Pierre.

En se trouvant nez  nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse
un cri:

--Un homme chez ma nice!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui
tes-vous?... d'o venez-vous? que faisiez-vous?

L'amant ne rpond qu'en faisant faire une pirouette  la tante, puis
descend quatre  quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n'a point
fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l'quilibre, et se
laisse choir sur le carr, dans un dsordre qui ne ressemble point  un
effet de l'art. Les voisins, attirs par les cris de mon frre et de la
vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les
hommes s'empressent de relever madame Durfort, les cuisinires demandent
ce qui est arriv; le vieux portier accourt avec son balai  la main. La
tante continue de pousser des exclamations; et mon frre, voyant que
cela ne l'avance  rien de se rouler, et qu'il n'y a pas dans toutes les
chambres de la liqueur rpandue sur le parquet, se relve, et se met 
danser la savoyarde en poussant des _you! piou, piou!_ et en battant des
mains.

Agla, qui ne comprend rien  cette musique, se dcide  se lever, et
commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de
danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s'attendait  recevoir des
gteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nice,
suivie du portier et de quelques cuisinires; Agla feint d'ignorer le
motif de la colre de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est
arriv l sans qu'elle sache par o. Mais le portier reconnat mon
frre; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en
lui demandant ce qu'il fait l, lorsque depuis une heure il le cherche
dans sa chemine.

Pierre, qui a dj reu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles,
descend les escaliers en pleurant; arriv dans la cour, il est arrt
par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de
s'informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine
de coups de pied  mon frre en lui disant:--Ah! petit drle! tu
t'amuses  descendre par les chemines!... Tu mets toute une maison sens
dessus dessous! Tu fais lever les tantes  sept heures du matin! Tiens,
voil pour t'apprendre  te tromper de chemine... Et si je te rencontre
encore, je te coupe les deux oreilles.

Aprs avoir tir vengeance de mon frre, le jeune homme rentre chez lui.
Les cuisinires, qui croient qu'il ne s'agit que d'un ramoneur qui s'est
tromp de chemine, retournent  leur ouvrage. Mais madame Durfort n'a
pas oubli le jeune homme qu'elle a vu sortir de chez sa nice, et qui
lui a fait faire cette pirouette qui l'a tendue sur le carr; devant le
monde, elle ne dit rien  Agla; mais en tte--tte elle lui demande
quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Agla feint le plus
grand tonnement, et jure  sa tante qu'elle ne l'a pas vu; elle finit
en disant que, puisqu'il est tomb dans sa chambre un ramoneur, il n'y a
rien d'tonnant  ce qu'il soit tomb aussi un jeune officier; la tante
ne rpond rien  cela; mais, pour qu'il ne tombe plus personne chez sa
nice, elle la fait coucher  ct d'elle, ne lui laisse plus faire un
pas seule, et, malgr tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la
vole  Fifi.

J'attendais mon frre dans la rue, assis sur le banc que je lui avais
dsign; j'avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais
pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout  coup je le vois arriver
tout en larmes, les yeux gonfls et portant une de ses mains  un
endroit o il parat souffrir.

--Eh ben! qu'as-tu donc, Pierre, que t'est-il arriv? lui dis-je en
courant  lui. Mais il me prend par la main et me tire en me
disant:--Viens, Andr, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas
dans cette ville...--Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi
pleurer?...--Viens, mon frre... sauvons-nous... ou l'on me couperait
les oreilles!...--On te couperait les oreilles?...--Viens donc, mon
frre... Je ne veux pas rester ici.

Pierre m'entrane toujours; nous voil loin de Lyon, et il regarde
encore en arrire pour voir si l'on ne nous suit pas.




CHAPITRE IX

NOTRE ARRIVE A PARIS.--VNEMENT IMPRVU.


Ce n'est qu' plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa
frayeur, consent  s'arrter et  me rpondre.

--Pourquoi pleurais-tu? que t'a-t-on fait? lui dis-je.--Mon Dieu, Andr,
je ne sais pas ce que tous ces gens-l avaient contre moi; j'ai voulu
faire comme chez le ptissier: il n'y avait pas de trou  la chemine,
je suis entr par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j'ai t en
bas, je me suis roul en criant... comme j'ai fait chez cette dame... et
je disais: On va me donner des gteaux et des gros sous... eh ben! pas
du tout: une demoiselle m'a donn des soufflets, le vieux qui tenait un
balai m'a tir les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur 
moustaches m'a donn des coups de pied... ici... en me disant qu'il me
couperait les oreilles s'il me revoyait!...--Mon pauvre
frre!...--Dis-moi donc, Andr, pourquoi les autres m'ont-ils caress
l-bas?... et pourquoi ai-je t battu  Lyon pour avoir fait la mme
chose?--Je n'en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus
t'amuser  changer de chemine quand tu iras ramoner quelque part. Moi,
je n'ai pas eu de compliments  Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n'ai
pas reu de coups  Lyon, et on m'a pay mon ouvrage. Tiens, mon frre,
fais comme cela, cela vaut mieux.

Pierre me promet d'tre plus sage dornavant et de descendre par la mme
chemine o il aura mont. Nous continuons notre route; nous avons hte
d'arriver  Paris: on nous a tant parl de cette grande ville! Mon frre
ne rve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte
la main au portrait qui est cach sous ma veste, et je pense au monsieur
borgne,  la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur
rapporter le bijou qu'ils ont laiss dans notre chaumire, et je crois
que je vais les rencontrer ds que je serai  Paris.

Il ne nous arrive plus rien d'extraordinaire en route; quand nous sommes
employs dans les villes o nous passons, Pierre ne va plus tomber dans
les chemines voisines de celle qu'il a ramone. Le peu que nous gagnons
nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le
but... Les difices immenses de la grande ville se dessinent au loin
dans l'espace. Cette vue ranime notre courage.--C'est Paris! nous
crions-nous mon frre et moi; c'est l qu'on gagne beaucoup
d'argent!... c'est l qu'on s'amuse!... qu'on voit des spectacles!...
des marionnettes!... qu'on mange de bonnes choses et qu'on fait
fortune!...

Et nous nous mettons  danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet
en l'air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu'une fois
 Paris, tout doit nous russir, et qu'il suffit d'habiter cette ville
pour tre heureux!... Mais je n'ai encore que huit ans, et mon frre
n'en a que sept.

Avant de faire notre entre dans Paris, je crois utile de faire encore
un petit sermon  mon frre.--Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que
nous a dit notre bon pre: dans cette grande ville, il n'y a pas que des
honntes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c'est dommage,
mais il parat que a ne peut pas tre autrement. Il y a des gens qui se
moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de
tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre
argent, parce que nous n'en avons point; on ne se moquera peut-tre pas
de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra
faire attention, et ne pas croire  tout ce qu'on nous dira, entends-tu,
Pierre?--Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas
bte!...

Je n'tais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire 
Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur
nous l'intrieur de cette ville immense! car nous tions entrs  sept
heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en tions sortis
au bout d'une heure, sans regarder derrire nous. Ici, quelle
diffrence! il est trois heures de l'aprs-midi lorsque nous nous
trouvons dans Paris; c'est l'heure o chacun fait ses affaires. Les rues
sont encombres de monde; les voitures circulent avec rapidit et se
croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur clat, les
marchands ambulants crient et mlent leurs voix  celles des marchands
de lgumes, des porteurs d'eau, des ventes  prix fixe; les orgues se
font entendre d'un ct; de l'autre, c'est le violon d'un aveugle; un
peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s'accompagnent avec des
guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands
yeux... Il reste la bouche bante... ses yeux ne peuvent suffire  tout
ce qu'il aperoit. Je suis  peu prs comme lui; cependant, je veux
tcher d'avoir l'air moins bte. Nous sommes tout tourdis du bruit des
voitures et des cris:--A trois sous et demi, choisissez dans la
boutique;  trois sous et demi!--A l'eau!  l'eau!--Deux pices pour
quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux,
des lotos, des jeux de dominos!...--Rgalez-vous, mes enfants, ils sont
tout chauds, ils sortent du four!--Des chanes pour les montres,
messieurs; assurez vos montres!--Voulez-vous les rgles du jeu de piquet
et de l'cart?--Je vais vous chanter la complainte de ce fameux
criminel trs-connu dans Paris, qui a empoisonn toute sa famille, sur
l'air: _C'est l'amour! l'amour! l'amour!_--Voil le restant de la
vente!--A tout coup l'on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.

Plus nous avanons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entours
de gens qui vont et viennent. Dj Pierre a t jet deux fois par
terre, parce qu'il s'arrte pour regarder dans les boutiques, et
qu'alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser
passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur,
habill comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit
bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien
pliss, des cheveux bien friss, une cravate qui a l'air d'tre en
carton, et des gants comme un mari. Le beau monsieur repousse mon frre
en s'criant:

--La peste touffe le Savoyard! le petit drle m'a tout sali le genou!
On ne peut plus marcher dans Paris sans tre assailli par cette
canaille!

Mon frre s'est sauv de l'autre ct de la rue, et en regardant si le
beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l'ventaire d'une
marchande d'oranges et fait rouler la marchandise sur le pav.

--Prends donc garde, Savoyard! s'crie aussitt la marchande. Est-ce
qu'il ne voit pas clair, ce petit imbcile! qu'il vient se jeter  corps
perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s'il y
en a une de gte, tu me la payeras.

Je m'empresse d'aller aider mon frre  ramasser les oranges, et je
l'emmne en lui disant:--Fais donc attention, Pierre, regarde donc
devant toi... Mais Pierre est tellement tonn de tout ce qu'il voit,
qu'il ne sait o il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe.
Tiens, Andr, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles
chaises... C'est pour de vrai tout a, n'est-ce pas, Andr?

J'ai de la peine  tirer Pierre de devant la boutique d'un ptissier.
Bientt mon frre me tire doucement par ma veste en me disant tout
bas:--Andr, as-tu douze sous?--Non, pourquoi cela?--Est-ce que tu
n'entends pas? Tiens, v'l un petit monsieur qui vend douze cents francs
pour douze sous... Faut les acheter, Andr, et puis nous irons chez le
ptissier nous rgaler.--Laisse donc, Pierre, c'est pour se moquer de
nous que ce monsieur crie a... Tu sais bien que je t'ai averti qu'
Paris on faisait tout plein de tours...--Bah! tu crois que c'est pour
rire!--Est-ce qu'on peut vendre douze cents francs pour douze sous?...
Ah! il faut qu'il nous croie bien btes!...

Nous voici devant la boutique d'un marchand d'estampes; nous restons
prs d'une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous
n'avons rien vu de si joli; ce n'est pas sans peine que nous nous
dcidons  quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de
monde est rassembl devant une petite maison de toile, et Pierre y court
en criant:--Ah! Andr... un chat! Polichinelle! le diable!

Je suis mon frre: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans
lequel un chat fait le compre de Polichinelle et se bat avec Rotomago.
J'admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas,
car on m'a dit qu' Paris on voyait des btes si adroites!... Ce
spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entours de curieux: ce
sont des bonnes qui font voir le chat  des enfants tout en causant
avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent
derrire elles. Comme les jeunes filles ont l'air aimable  Paris! Et
puis voil des messieurs qui viennent se placer derrire ces demoiselles
et qui leur marchent sur les talons... a n'est pas poli, cela. Ah! j'en
vois un qui glisse sa main sous le tablier d'une jeune fille... J'ai
envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le
regarde en souriant; il parat que c'est un monsieur de sa connaissance.

Enfin le chat est vainqueur, le diable disparat, non dans les
entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui
s'branle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre
par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore
o nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de
merveilles, qu'il nous semble naturel de donner le premier moment au
plaisir d'admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux.
Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le
monsieur qui a pass une nuit chez nous, et la belle dame dont j'ai le
portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois
point, et je commence  penser qu'il ne me sera pas aussi facile de les
rencontrer que je le croyais avant d'tre dans Paris.

--Mon Dieu, que c'est grand! me dit Pierre  mesure que nous parcourons
la ville. Dis donc, Andr, on pourrait bien se perdre
ici!--Certainement. a n'en finit pas ici!... Ah! tiens, v'l des
arbres... C'est une promenade! Viens de ce ct; c'est encore plus joli,
et nous n'aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.

Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d'apercevoir.
Il y a dj bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas
la fatigue, tant nous sommes occups de ce que nous voyons. Ici ce sont
des bagues en or, des pingles en brillants  deux sous
pice.--Achetons-en, me dit tout bas Pierre.--Non, mon frre; c'est
encore une attrape, c'est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un
monsieur, plac  la porte d'une petite maison de bois, frappe une toile
avec une baguette en criant que le fameux _Antiantocolophage_ va avaler
des serins, des anguilles, des pes et des sabres pour la modique somme
de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.--N'y allons pas, lui dis-je,
c'est encore pour se moquer du monde qu'on dit cela. Souviens-toi donc
que nous sommes  Paris.

J'ai bien de la peine  retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous
avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais o court ce
monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons
un cabriolet arrt au milieu d'une grande place, et dans ce cabriolet,
qui est dcouvert, un monsieur en habit rouge, galonn en or, coiff en
poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des
bottes  la hussarde et deux chanes de montre auxquelles pendent de
grosses boules rouges.

Derrire ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme
des ngres, quoiqu'ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux
hommes sont habills d'une faon singulire: ils ont des pantalons
larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures
brodes, et sur la tte quelque chose de roul comme un mouchoir; ce
sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L'un a un
cor de chasse, l'autre une clarinette; sur leur tte sont attachs des
triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur
lesquels ils frappent avec des baguettes fixes  leurs genoux. Comme
ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu'ils font
constamment aller leur tte, leurs genoux et leur bouche, cela produit
un effet superbe et tourdissant. Pierre, qui n'avait jamais entendu une
aussi belle musique, se sent lectris; parvenu contre le cabriolet, il
se met  danser la savoyarde en poussant des _you! you!_ et des _piou!
piou!_ mais un de ces messieurs  figure noire prend un norme fouet et
en distribue quelques coups  Pierre pour le faire tenir tranquille.

--Tu vois bien, dis-je tout bas  Pierre, qui fait la grimace en
regardant le musicien qui l'a fouett, ce n'est pas pour nous faire
danser qu'on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l'on
va nous renvoyer.--Andr, c'est un seigneur ce monsieur en habit rouge
tout couvert d'or!--Dam', il a l'air ben riche!--Et ces deux vilains
noirauds?--Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce
beau monsieur va parler.

En effet, l'homme en habit rouge se lve, fait un signe aux musiciens
qui se taisent, et, aprs avoir essuy sa figure avec un vieux mouchoir
tout trou, se dispose  parler. Tout le monde se presse pour mieux
l'entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang,
et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent
tranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu'il dit; mais je
crois que la socit qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous,
et cependant chacun l'coute avec attention. Le beau monsieur est debout
dans son cabriolet, et, aprs avoir crach au hasard sur la foule, il
commence en ces termes:

--Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor
Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; _perche_ depouis deux ou
trois sicles ze souis trs-connu dans toutes les capitales; si signor,
per les cures que j'avais termines avec le divin baume pectoral invent
par mon gnie! _If you please_, messieurs et milords, c'est un baume
pour l'estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c'est
suivant les caractres. D'ailleurs, quand on a fini la bote, z'en pouis
donneri d'autres, z'en ai toujours au service des amateurs, _God dem_,
signor, ze souis capable de vi donner  tous des estomacs d'autruche ou
autres btes quelconques; mon baume il fait digrer des pierres, du
marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du
cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de
souite l'outilit; et per provar, d'un moment  l'autre, messiou et
dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays o vi n'auriez per toute
nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon
baume... _Omne tulit punctum_... Vi manzez des cailloux, comme si
c'taient des petits pois! et _wery good_, signors.

Tout le monde, se regarde:--C'est un Allemand, disent les uns.--C'est un
Anglais, disent les autres.--Eh! non, c'est un Turc! vous voyez bien
qu'il a des ngres, dit une vieille cuisinire; il aura trouv son baume
dans quelque srail. Ces Turcs, a fait de fiers hommes!--Non, ma chre,
dit une autre, ce n'est pas un Turc, c'est un Italien, et j'en suis
sre, il a dit _Wery good_... D'ailleurs, je dois savoir un peu
l'italien, j'ai fait pendant trois mois le mnage d'une chanteuse des
_Bouffa_.

--Andr, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire
manger des cailloux?--Eh! non, c'est un baume dont il veut nous faire
cadeau,  ce que je crois. On n'entend pas trop bien ce qu'il dit; mais
taisons-nous, le voil qui va encore parler.

--Je pourrais, messiou et dames, per vi _provar_ l'efficacit de mon
baume, vous dire allez vi en informer  Londres,  Rome, 
Constantinople,  Madrid,  Pkin, en gypte, en Syrie, en Arabie; mais
non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi
montrer, _coram populo_, ces deux ngres d'Afrique, qui, grce  mon
baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.

Le beau monsieur nous dsignait les deux musiciens, dont l'un mangeait
alors un gros morceau de pain et un cervelas.

--Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il
a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l'autre est dans sa cent onzime anne!
ma tout cela n'est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux  tous
la _provar_ de la bont de mon estomac, et pour cela ch vais-je manzer?
un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune
bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant
de sept  huit ans, mle ou femelle, le premier qui se prsentera.

A ces mots chacun pousse un cri d'tonnement; et Pierre me dit tout
bas:--Comment, mon frre, ce beau monsieur va manger un enfant!--Eh non,
c'est pour rire!... C'est encore un tour qu'on va faire!... Tu vois ben
que ce monsieur plaisante.

Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses
ngres fait ranger la foule en agitant un bton devant le nez des
curieux, qui rptent  chaque minute:--Oh! a serait fort, ce
tour-l...--bah! a n'est pas possible!--Je voudrais bien voir a, moi.

Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le ngre
a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se
promne en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais
aucun enfant ne se prsente pour tre mang. Tout  coup le signor
Fougacini s'arrte devant Pierre, et le considre longtemps avec
attention. Mon frre devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui
disant, tout bas.

--N'aie pas peur... tu sais bien que c'est pour rire.

--Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe  Pierre. Je le
pousse, et le voil au milieu du rond.--Quel ge as-tu?--Sept ans,
monsieur.--Sept ans!... c'est juste ce qu'il faut... Tou es zantil,
gras, bien portant. Veux-tou ch ze te manze? zou ne te ferai pas de
mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.

Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:

--Accepte! c'est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te
mangera?

--Je veux ben, rpond alors Pierre, et l'homme  l'habit rouge prend mon
frre par la main et le montre  la foule assemble, et, pour qu'on
puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux ngres, qui
l'lvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l'air pendant cinq
minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frre
commence  faire la grimace et que le beau monsieur crie  tue-tte:

--Voici oun enfant de sept ans ch zou vais manzer grce  mon baume,
qui me permet de le digrer en cinq minutes!

La foule est devenue considrable, c'est  qui sera tmoin de ce
spectacle singulier; j'en attends le dnoment avec curiosit, bien
tranquille sur le sort de mon frre, qui ne parat pas aussi calme que
moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n'avoir point peur.

--Mon petit homme, dit le beau monsieur  Pierre, que les ngres
viennent de remettre  terre, il faut ch tou te dshabilles, z'ai bien
dit ch ze manzerai oune enfant, ma ze n'ai pas dit ch ze manzerai ses
habits. Cependant, par respect per l'honorable souzit, ze veux bien
tou manzer avec ta chemise; te seulement ta veste et ta culotte.

Pierre reste indcis:--Ote donc... te donc, lui dis-je; tu vois bien
que c'est pour rire... Est-ce que tu crois qu'il veut te manger?

Pierre se dshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses
habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise
dans le rond en criant toujours:--Examinez-le, messiou et dames, vi
voyez ch ce n'est pas oun squelette; le petit drle est gras et dodu...
God dem... quand zou l'ai choisi, zou n'avais pas remarqu sa
rotondit!... c'est gal, quelques livres di piou ou di moins! zou n'y
regarde point pour tre agrable  la souzit.

Cette promenade en chemise n'amuse point Pierre, qui veut quitter son
conducteur; celui-ci s'arrte de nouveau et l'examine.

--Mon petit homme, ce n'est point tout encore!... tou as des cheveux
d'oune longueur extrme, et cela ne me serait point agrable au got; la
souzit il sait bien que per avaler le morceau le piou dlicat, il ne
faut pas trouver dessus quelque chose qui rpugne! perch, petit, zou ne
pouis pas manzer tes cheveux. Hol! Domingo, venez couper les cheveux 
l'enfant.

Un des ngres arrive avec des ciseaux... Pierre hsite...--Laisse-toi
faire, dis-je  mon frre... quoique je commence  m'impatienter de la
longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux,
on se moquerait de nous. Encourag par mes signes, ce pauvre Pierre se
laisse couper les cheveux; en trois minutes le ngre l'a mis  la
Titus... Et j'aperois un monsieur de la socit qui ramasse les belles
boucles blondes de mon frre et les fourre vivement dans sa poche.

Pendant que l'on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le
ventre, ttait et rettait sa mchoire, et faisait mille grimaces, comme
pour se prparer  ce qu'il avait annonc qu'il ferait.

Mon impatience tait au comble, car je voyais la frayeur de mon frre
augmenter  chaque instant. Enfin, quand le ngre s'est loign, le
signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants,
et, le saisissant par le bras, commence  lui mordre lgrement l'paule
droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une lgre douleur, que,
poussant des cris affreux, il s'chappe des mains du beau monsieur; ce
qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu' le voir se
sauver. Se jetant  travers la foule, poussant des pieds et des mains,
Pierre parvient  se faire jour; il se met  courir de toutes ses
forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la
foule le poursuit en criant: Ah! c'est un compre!... c'est un
compre!...

Au premier cri de mon frre, j'ai voulu voler  son secours, mais la
foule nous spare; je me dbats au milieu de tous ces badauds qui
cornent  mes oreilles:--C'est un petit compre; il s'entendait avec
l'autre!... Je regarde de tous cts, je ne vois plus mon frre.
J'appelle:--Pierre!... Pierre!... o es-tu?... Il ne rpond pas.
Quelques personnes me montrent le chemin qu'il a pris; je cours aussitt
de ce ct en appelant toujours:--Pierre! et  chaque instant je me sens
plus inquiet, plus tourment.

Je ne sais o je suis... j'ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de
malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel ct me diriger. Je
demande aux personnes qui passent:--Avez-vous vu mon frre? On ne me
rpond pas, ou l'on me dit:--Qu'est-ce que c'est que ton
frre?...--C'est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu'un
monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on
s'loigne sans me donner de renseignements, ou l'on me dit
froidement:--Va chez vous, tu l'y trouveras.

--Chez nous... hlas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous
n'avons pas encore d'asile. O donc pourrais-je chercher mon frre?...
mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mre qui m'avait tant
recommand de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l'ai-je engag 
couter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon
Dieu! qui me rendra mon frre?

Je pleure amrement, je n'ai point de courage pour supporter un pareil
malheur. Il est nuit, et je n'ai pas retrouv Pierre. Je m'assieds sur
une borne, car je suis bien las. Je n'ai point mang depuis le matin,
mais je n'ai pas faim; j'ai le coeur si gros! Je pleure  mon aise;
personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j'ai.

Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette
ville est immense!... comment y retrouver mon frre?... Ah! ce n'tait
pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...

Je ne sais pas o je vais, mais souvent je m'arrte et j'appelle encore
Pierre!... Ma voix n'a plus de force!... j'ai tant pleur! Il est sans
doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La
fatigue m'accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette  terre dans
un coin, devant une petite porte... c'est l que je passerai la nuit.
Demain, ds qu'il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je
serai peut-tre plus heureux.

Le sommeil me gagne, il ne tarde pas  venir suspendre mes chagrins; je
veux encore appeler mon frre, mes paupires se ferment, et je m'endors
en prononant son nom.




CHAPITRE X

LE PORTEUR D'EAU.--LES BONNES GENS.


Je suis veill par une voix qui me crie:--Prends garde, petit, tu
barres le passage de notre alle, qui n'est dj pas trop grande...
Comment, tu dors encore, mon garon!... Est-ce que tu as couch l, par
hasard?

On me secoue fortement le bras; j'ouvre les yeux: il fait grand jour, et
je vois devant moi un homme vtu  peu prs comme l'tait mon pre, en
pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tte,
et qui porte, pendu aprs des courroies de cuir, un cercle auquel sont
attachs deux seaux.

La figure de cet homme respire la franchise et la bont; il est arrt
devant moi et m'examine avec intrt. En m'veillant, ma premire pense
est pour mon frre; je le cherche auprs de moi et mes yeux se
remplissent encore de larmes.

--Eh ben! petit, tu ne rponds pas?--Ah! monsieur, auriez-vous vu mon
frre?...--Qu'est-ce qu'il fait, ton frre? quel ge a-t-il? est-ce
qu'il demeure dans ce quartier? C'est peut-tre une de mes
pratiques?--Mon frre a sept ans, il s'appelle Pierre, il est Savoyard
comme moi; nous sommes arrivs d'hier seulement  Paris; nous venons de
chez nous, de Vrin, auprs de l'Hpital; notre pre est mort il y a
quelques mois, et notre pauvre mre ne pouvait plus nous nourrir, car
nous avons encore un frre, le petit Jacques, qui est rest avec elle.
Il a bien fallu partir; mais j'avais promis  ma mre de ne jamais
quitter mon frre et de toujours veiller sur lui, parce qu'il n'est pas
aussi hardi que moi. Hier, en arrivant  Paris, nous nous sommes arrts
devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de
manger un enfant et de lui donner douze sous s'il se laissait faire...
Moi j'ai cru que c'tait pour rire...--Par Dieu! mon garon, tu avais
raison, c'tait un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbciles
qui l'coutaient!--Il a choisi mon frre, et moi je lui ai dit tout
bas:--Laisse-toi faire... c'est pour jouer. Cependant il a fait
dshabiller Pierre, il lui a coup les cheveux, et puis ensuite il a
saut sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et
qu'il s'est sauv sans penser  moi. J'ai voulu le rattraper, j'ai couru
bien longtemps! mais je ne l'ai pas retrouv! Enfin, il faisait nuit, et
j'tais si las que je me suis couch devant cette porte, o j'ai dormi
jusqu' prsent.

A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d'eau
l'intrt et l'attendrissement. Quand j'ai fini, il passe sa main sur
ses yeux, et me considre encore pendant quelques instants.

--Tu n'as pas menti, petit?--Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais,
je l'ai promis  ma mre.--Et que comptes-tu faire ce matin?--Chercher
mon frre... Il faut bien que je le retrouve...--a n'est pas aussi
facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans
quel quartier as-tu perdu ton frre?--Mon Dieu! je n'en sais rien,
monsieur... C'tait une grande place... entoure de maisons...--Ah! ce
n'est pas a qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivs d'hier,
ces pauvres enfants ne peuvent connatre aucun quartier...--Est-ce que
je ne le retrouverai pas, monsieur?--Dame! a sera peut-tre long!... Et
pendant que tu chercheras ton frre, tu ne pourras pas travailler. As-tu
de l'argent pour vivre?--Mon Dieu, non, monsieur, mais j'en suis bien
content!--Pourquoi cela?--C'est que nous avions encore sept sous, et au
moins, c'est mon frre qui les a!

Le porteur d'eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une
petite tape sur la joue en ma disant:--Tu es un bon garon... tu aimes
bien ton frre; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours
pleurer, a n'avance  rien. Tu n'as pas djeun, tu dois avoir
faim?--Oui, monsieur, car je n'ai pas mang depuis hier trois heures;
mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je
djeunerai.--Ah! oui! tu crois qu'on trouve comme cela tout de suite une
chemine pour son djeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de
ramoneurs  Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien
fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n'est que cinq heures et
demie... D'ailleurs, les pratiques attendront un peu, voil tout.

En disant cela, le brave homme se dbarrasse de ses seaux, qu'il laisse
dans un coin de l'alle, puis il monte l'escalier en me faisant signe
de le suivre. Je grimpe derrire lui; l'escalier n'est pas large, et on
ne voit pas trs-clair, mais je me tiens  la rampe. Nous montons
jusqu'au haut de la maison, et lorsqu'il n'y a plus de marches, mon
conducteur s'arrte enfin et frappe  une porte en criant:--Manette!
Manette!... Allons, dpche-toi!

Une petite fille, qui me parat tre de mon ge, nous ouvre la porte.
Elle n'est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumire; ses
traits ne sont pas aussi dlicats, et ses vtements sont grossiers; mais
elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraches et
un air si gai, que l'on a du plaisir  la regarder.

--Tiens!... c'est toi, papa, s'cria Manette en nous ouvrant; puis elle
me regarde avec tonnement.--Allons, ma petite, dit le porteur d'eau en
me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de
djeuner et donne  manger  ce petit, qui doit en avoir besoin.

Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son pre, je regarde
autour de moi: l'appartement du porteur d'eau me rappelle un peu notre
chaumire, l'ameublement n'est gure plus lgant. Nous sommes dans une
grande pice dont la moiti est mansarde; au fond est un grand lit,
puis, des ustensiles de mnage;  gauche, j'aperois un petit cabinet
avec une croise et un autre lit, et j'ai vu tout le logement de mon
protecteur.

Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du boeuf; je ne me
fais pas prier pour manger:  huit ans, si le chagrin fait oublier
l'apptit, il ne l'te pas entirement.--Oh! comme il avait faim! dit la
petite en me regardant manger; et son pre sourit en rptant:--Ce
pauvre garon!...

Mais, au milieu de mon djeuner, je m'arrte... Une pense subite ne me
permet plus de continuer:--Si Pierre n'avait pas de quoi djeuner,
lui!... dis-je en levant les yeux au ciel--Ne crains rien, mon petit, me
dit le porteur d'eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim;
d'ailleurs n'a-t-il pas sept sous?...

--Je l'avais oubli, mais ce souvenir me rend l'apptit.--coute, mon
garon, me dit le pre de Manette lorsque j'ai fini de me restaurer, je
m'intresse  toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton
frre... pour tes parents... Enfin, je veux t'tre utile, si je puis. Je
ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat, moi; mais, en Auvergne,
nous sommes de braves gens aussi!... Et le pre Bernard est connu comme
tel dans le quartier; ma rputation est nette comme ce verre... Je ne
suis pas riche, je n'ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre
femme m'a cot de l'argent!... Mais je puis te loger sans que cela te
cote rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c'est l o couchait mon
frre... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te
mettrai l un matelas, de la paille frache!... Eh! morbleu! tu seras
couch comme un prince... tu travailleras de ton ct; puis, tu mangeras
chez nous. Je n'ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui
commence dj  savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se
charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frre, il viendra loger
avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit,
cela te convient-il?

--Oh! oui, monsieur, vous tes bien bon! dis-je au pre Bernard, mais je
voudrais bien retrouver Pierre!...--Tu le chercheras tout en
travaillant; de mon ct, je vais demander partout, m'informer dans
chaque quartier...--Ah! monsieur, je vous en prie, n'y manquez
pas!...--Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voil six
heures, il faut que j'aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je
vais te montrer comment on ouvre la porte de l'alle... Et si tu te
perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprs de
la rue Saint-Antoine... Le pre Bernard! D'ailleurs tu reconnatras bien
la maison.

Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tte 
Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions dj
pass six mois ensemble. Je descends derrire le bon porteur d'eau; j'ai
toujours le coeur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme,
qui s'en aperoit, me rpte  chaque instant:--Allons, prends courage,
petit, tu retrouveras ton frre!... et d'ailleurs, il y a une
Providence; elle a veill sur toi, elle en fera autant pour lui.

--C'est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec
cela on va loin.

--A propos, me dit le pre Bernard quand nous sommes dans l'alle, je ne
t'ai pas encore demand ton nom?--Je m'appelle Andr... et mon frre
Pierre.--Oh! ton frre! je le sais... Andr, regarde bien notre porte,
notre rue, Vieille rue du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu
iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop
tard, mon garon; ds que le jour baisse, il faut rentrer manger la
soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m'informer de
ton frre.

Le pre Bernard me quitte, et me voil seul dans la rue. Je ne m'loigne
qu'aprs avoir bien examin l'extrieur de la maison o l'on vient de me
donner un asile. Mon pauvre frre! me dis-je en marchant, si je te
retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d'eau, qui veut
bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai.
Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d'ailleurs il
est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouv aussi quelqu'un qui
l'aura log pour rien.

J'avance dans cette ville, o je ne suis que depuis vingt-quatre heures;
mais dj tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de
la veille. Je vois maintenant d'un oeil indiffrent ces belles
boutiques, ces talages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces
curiosits que je ne pouvais me lasser d'admirer hier. Mais mon frre
n'est plus auprs de moi pour partager mon plaisir!... C'est lui que je
cherche partout o je vois du monde rassembl. A peine si j'ai le
courage de crier de temps en temps:--Ramoner la chemine!... et
cependant la journe s'coule, et je n'ai rien gagn. J'aperois des
enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant
devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n'ai point
envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et
d'ailleurs, je ne chercherai jamais  obtenir quelque chose  force
d'importunits, quoiqu'on m'ait dit cependant que c'tait comme cela que
l'on faisait fortune  Paris.

Au milieu du boulevard j'entends le son du cor, de la clarinette et des
tambours... C'tait une musique comme celle que faisaient les
domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des
enfants. Je cours du ct de la musique... J'aperois un monsieur
habill en Turc qui porte une norme pice de bois sur le bout de son
nez. Ah! l'on avait bien raison de me dire qu' Paris on voyait des
choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne
trouve pas mon frre; et comme le Turc annonait qu'il allait enlever un
enfant par les cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes  mon
cou, de crainte qu'il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la
socit.

Le jour baisse, il faut retourner chez le pre Bernard. Je demande la
Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la
maison; mais quand je suis dans l'alle, je songe que je n'ai rien gagn
de la journe, et je n'ose plus monter l'escalier. Cependant mon estomac
crie: le porteur d'eau est si bon! ils m'attendent peut-tre; il faut
toujours rentrer pour me coucher, je n'ai pas besoin d'argent pour cela.
Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le pre Bernard et Manette
dj assis devant une table sur laquelle est le dner, qui sert aussi de
souper, parce qu'on se couche de bonne heure, afin d'tre lev de grand
matin.

--Arrive donc, Andr, nous t'attendions, me dit le porteur d'eau; je
commenais  craindre que tu n'eusses oubli le nom de notre rue. Et
puis, ce Paris est si grand! il faut de l'habitude pour marcher dans
toutes ces rues et  travers ces voitures, qui ne se gnent pas pour
craser le pauvre monde.

J'entre d'un air honteux, et je vais m'asseoir dans un coin de la
chambre quoique l'odeur du dner redouble ma faim.

--Eh bien! qu'est-ce que tu vas faire l-bas, petit? est-ce que tu ne
vois pas que nous dnons?--Oh si! je le vois bien...--Pourquoi donc ne
viens-tu pas te mettre  table?--C'est que... je n'ai pas faim, monsieur
Bernard.--Tu n'as pas faim? tu as donc dn en chemin?--Non... je n'ai
rien mang.--Et tu n'as pas faim? C'est bien drle, a!

Le porteur d'eau m'examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent
vers le dner, ne lui paraissaient pas d'accord avec ma
bouche.--Morbleu! je veux que tu dnes, moi, reprend-il au bout d'un
instant: faim ou non, tu mangeras.

--Mais, c'est que... c'est que... je n'ai rien gagn de la journe!
dis-je en m'avanant lentement vers la table. A ces mots, le pre
Bernard court  moi, me porte sur une chaise  ct de la
sienne.--Comment, petit imbcile, c'est pour a que tu ne voulais pas
dner!... Est-ce ta faute, si tu n'as rien trouv  faire? n'en faut-il
pas moins que tu dnes? et tant que j'en aurai pour moi et ma fille, n'y
en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t'avise
plus de me dire encore de pareilles btises, ou je te donnerai des
coups pour te rendre l'apptit.

Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chre; il
m'toufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne
satisfasse pas mon apptit.

--Mon garon, me dit-il, dans tous les tats il y a de bons et de
mauvais jours. Tu arrives au commencement de l'automne: la saison n'est
pas encore bonne pour les chemines; mais quand tu connatras mieux
Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est
intelligent et honnte on parvient  gagner de l'argent. Mais, je te le
rpte, plus de faons comme aujourd'hui; tant mieux quand tu auras t
heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n'en serons pas
moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t'ai offert un asile
sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t'ai pas
demand si ta bourse tait bien garnie.

J'embrasse ce bon Auvergnat qui me tmoigne tant d'amiti; et dans ses
bras je sens que je ne suis plus seul  Paris. Manette vient aussi se
jeter sur le sein de son pre; tout en l'embrassant, elle me sourit. Je
lis dans ses yeux qu'elle veut m'aimer aussi, et je la regarde dj
comme ma soeur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir
rencontrs!... Ah! mon pauvre frre, puisses-tu, comme moi, t'tre
endormi devant quelque alle obscure, demeure de l'ouvrier honnte et
laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d'un
palais, d'o vous chassent le matin des valets insolents.

Le soir, le pre Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur
les quartiers voisins. Je l'coute avec attention, car je veux profiter
de ses avis afin d'tre bien vite en tat de gagner de l'argent comme
commissionnaire. Il s'est inform de mon frre dans toutes les rues o
il a t; mais ainsi que moi, il n'en a appris aucune nouvelle. O donc
Pierre s'est-il fourr?

Quand on a port de l'eau toute la journe, on a besoin de repos le
soir. Bientt le pre de Manette fait signe  la petite, qui va se
coucher dans le cabinet; je monte  la soupente, o l'on m'a arrang un
lit; j'avais dormi la veille sur le pav; on doit juger si je me trouvai
bien dans ma nouvelle chambre  coucher.

Le lendemain en m'habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le
mdaillon que je portais toujours sur moi; j'avais oubli de parler de
ce portrait au pre Bernard. Il aperoit le bijou, sa figure se
rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d'approcher, tandis que
Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le
portrait.

--Qu'est-ce que cela, petit? d'o cela te vient-il? depuis quand as-tu
ce bijou? et pourquoi ne m'en as-tu pas parl?

Je m'empresse de raconter au porteur d'eau l'histoire du portrait. A
mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bont
habituelle; et quand j'ai fini, il m'embrasse en me disant:--Pardon, mon
petit; c'est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave
garon.

Manette grille de considrer  son aise le portrait; je l'te un moment,
et le donne  son pre. Tous deux l'examinent longtemps. La jolie dame!
dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...--Oui, dit le porteur
d'eau en me rendant le bijou, c'est une belle femme, mais il y en a tant
dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher Andr, je crois
bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant
vingt ans sans rencontrer celui ou celle  qui il appartient.

--Moi, je conserve l'esprance de trouver le petit monsieur borgne, et
je remets prcieusement le mdaillon sous ma veste. Puis je sors avec le
pre Bernard pour commencer ma journe et chercher encore mon frre.

Je ne suis pas plus heureux du ct de Pierre; mais du moins j'ai eu
deux chemines  ramoner, et je rentre tout fier prsenter au porteur
d'eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au
bout de l'anne, mon garon, je te donnerai ce qui te restera pour ta
mre.

Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais diffrents
quartiers de Paris; j'ai de la mmoire; on me trouve de l'intelligence,
et on m'emploie souvent. Plus d'un beau monsieur me donne  porter un
billet bien pli, et qui sent le musc ou la rose.--Va, cours, me dit-on;
tu demanderas la dame: si c'est un monsieur qui t'ouvre la porte, tu
diras que tu viens voir si l'on a des chemines  faire ramoner, et tu
ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je
fais exactement ce qu'on me dit; quand je rapporte une rponse, les
beaux messieurs se montrent gnreux; quand je n'en ai pas, je reois
peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reois quelquefois
que des reproches. Les jeunes filles sont plus justes; elles me payent
toujours, lors mme que la rponse parat les affliger; mais elles
m'accablent de questions; et il faut une grande mmoire pour les
satisfaire:--Y tait-il?--Lui as-tu remis la lettre  lui-mme?--Que
faisait-il?--Que t'a-il dit?--tait-il seul?--A-t-il eu l'air content en
la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m'adresser
la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre  un
monsieur.

Le temps s'coule; prs de Manette et de son pre je serais heureux si
le souvenir de mon frre ne revenait souvent troubler ma joie; je n'ai
pu le dcouvrir; le pre Bernard n'a pas t plus heureux; et cependant
nous l'avons cherch dans tous les quartiers de Paris. Je n'ai point os
apprendre cet vnement  ma mre; d'ailleurs, ce n'est qu'au retour du
printemps que je puis lui envoyer mes pargnes, et le bon porteur d'eau
me dit qu'il est inutile de l'affliger d'avance, et que peut-tre Pierre
lui donnera de ses nouvelles de son ct.

Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants
de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que
lorsqu'il se prsente une occasion. Malheureusement je ne sais pas
crire, c'est un de mes chagrins; mais le pre Bernard, qui n'en sait
pas plus que moi, prtend que cela n'est pas ncessaire pour faire son
chemin, et qu'avec une langue on s'explique aussi bien qu'avec une
plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire
toute sa vie... mais pour faire fortune!...

--Tu as de l'ambition, Andr, me dit quelquefois le porteur d'eau. Tu
voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...--Ah! je voudrais
seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mre, mes frres et
vous, pre Bernard, ainsi que Manette...--Bon, mon garon, nous sommes
bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont
au-dessus de nous!

Le brave porteur d'eau a de la philosophie, parce qu'il n'est pas
ivrogne et qu'il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir
une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui
donner tout cela quand je serai riche.

Ma bonne mre m'avait dit que le mdaillon ferait mon bonheur; cependant
je l'ai toujours, et je ne peux dcouvrir ceux auxquels il appartient.
Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m'amuse 
considrer le portrait; alors Manette vient se placer derrire, pour le
voir aussi tandis que son pre me dit:--Oui, regarde-le bien!... C'est
tout ce que tu en retireras.

L't est revenu. Le pre Bernard connat un brave homme qui se rend en
Savoie: je puis donner de mes nouvelles  ma mre... je puis lui envoyer
le fruit de mon travail. C'est le porteur d'eau, auquel chaque jour je
donne mon argent, dont il ne prend que ce qu'il juge convenable pour ma
nourriture, qui me prsente un petit sac de cuir: je l'ouvre... il
contient cent dix francs... quelle somme! je n'en puis revenir! J'ai
tout cela  envoyer  ma mre!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la
nouvelle de ma sparation d'avec Pierre lui cause du chagrin, j'espre
du moins que ceci pourra l'adoucir.

Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu'il faut
m'acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me
trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant
d'argent! d'ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes
pargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tt,
me coucher plus tard...--Et te rendre malade, me dit Manette: car on
pense bien que nous n'avons pas t longtemps sans nous tutoyer;  notre
ge, c'est si naturel! C'est une bien bonne fille que Manette, elle
aussi sera bonne travailleuse; elle n'a que neuf ans, et dj c'est elle
qui a soin de notre petit mnage. Toujours gaie, toujours chantant,
Manette a sans cesse le sourire sur les lvres. Leste, vive, laborieuse,
elle descend en une minute les six tages de la maison quand il s'agit
de faire quelque chose qui peut tre agrable  son pre. Ne se
plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d'humeur, Manette nous
attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprter notre
petit repas. Un baiser de son pre la paye de ses peines, et lui fait
oublier l'ennui de la journe: car elle doit s'ennuyer toute seule dans
notre mansarde; mais le pre Bernard ne veut pas qu'elle aille courir
chez les voisins, et Manette est obissante.

Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon
pays; et, de son ct, elle danse devant moi les bourres d'Auvergne,
riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette
est alors aussi contente que si elle dansait  la guinguette; et moi je
crois en la regardant tre encore dans nos montagnes entour de nos
bons parents.

C'est en nous livrant au travail, en nous dlassant par des plaisirs
aussi simples que nous passons encore une anne de notre enfance. Ma
mre m'a donn de ses nouvelles; cette bonne mre craint que je ne me
prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d'argent de
longtemps. Elle n'a point reu de nouvelles de Pierre, et m'engage 
faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie
de tmoigner toute sa reconnaissance  l'homme gnreux qui m'a
recueilli  mon arrive  Paris.

Je n'avais pas besoin des ordres de ma mre pour continuer  chercher
mon frre; il ne se passe point de jour o je ne tche d'obtenir
quelques nouvelles de lui.

Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissip ma tristesse,
j'ai retrouv ma gaiet; et comment pourrais-je tre triste prs de
Manette, qui,  dix ans, est dj si espigle, si bonne!... Chre
Manette!... une soeur pourrait-elle m'aimer davantage? Quand elle me
voit rveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le
bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.

--Ne sois donc pas chagrin, Andr, me dit-elle, tes gros soupirs ne te
feront pas retrouver plus vite ton frre!... Viens danser avec moi; cela
vaudra bien mieux que de rester l sans rien faire. Obissez-moi,
monsieur, ou je ne vous aimerai plus.

Je cde aux dsirs de Manette, d'abord pour lui faire plaisir, et
bientt parce que j'en gote aussi avec elle. A dix ans le chagrin
s'oublie si vite!

Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de
franchise, de gaiet; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents
blanches et bien ranges; ses cheveux chtains forment sur son front des
boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le
contentement et la sant.

De mon ct, j'entends dire souvent par les bonnes qui viennent me
chercher  ma place:--Comme il devient gentil, cet Andr!... comme il
grandit!... cela fera un bien joli garon.

Ces doux propos me font rougir, mais l'instant d'aprs je les oublie, et
je ne songe point  en tirer vanit, car je me rappelle que dans mon
pays on se moquait des jeunes gens qui s'occupaient trop de leur figure,
et que mon pre me disait:--Andr, un garon qui se mire est digne de
porter des jupons et un bonnet.

Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourre
des montagnes, le pre Bernard sourit en nous regardant, et je l'entends
dire  demi-voix:--Ils seront, morgu! gentils tous les deux.




CHAPITRE XI

RENCONTRE, ACCIDENT.--NOUVEAU PROTECTEUR.


J'ai dj onze ans et quelques mois; j'ai fait deux autres envois
d'argent  ma mre, et ils taient plus considrables que le premier. Ma
bonne mre me fait savoir que, grce  moi, elle ne manque de rien; que
Jacques est un bon garon, quoique un peu trop enclin  dormir et 
manger, et qu'elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des
nouvelles de Pierre. Hlas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas
plus instruit que le lendemain de mon arrive  Paris, et je crains que
mon pauvre frre ne soit mort; s'il vivait, il aurait donn de ses
nouvelles au pays.

Je viens de faire une commission dans un quartier loign de notre
demeure; il est prs de cinq heures du soir; je double le pas, car
Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien
travaill depuis le point du jour, on ne doit point oublier l'heure du
dner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe
malade!...

Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet
lgant s'arrte sur la chausse; un monsieur en descend et entre dans
une grande maison. J'ai port mes regards sur ce monsieur... Quel
souvenir me frappe! ce n'est point une illusion, c'est bien lui!...
c'est cet homme qui a pass une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais;
et, quoiqu'il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi
laid qu'il tait alors. Voil son oeil couvert d'un taffetas noir, sa
petite queue, son corps maigre, sa dmarche penche; c'est bien lui!...
quel bonheur, je l'ai enfin rencontr!

Mais ce monsieur est entr dans une maison... je ne le vois plus; que
vais-je faire?... L'attendre; il faut bien qu'il sorte, son cabriolet
est l. Oh! certes, je l'attendrai, dt-il rester jusqu'au lendemain; je
suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu'il a laiss chez
nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire
perdu.

Je me plante devant la maison o est entr M. le comte... je me rappelle
maintenant qu'on l'appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j'ai les yeux
fixs sur le cabriolet, dans lequel est rest un domestique, mais ce
n'est pas celui qui est venu avec son matre dans notre chaumire.

Au bout d'une demi-heure, qui m'a paru bien longue, j'entends enfin
marcher derrire moi; c'est ce monsieur qui sort de la maison. Le
coeur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c'est moi qui
vais obliger ce monsieur; mais il a l'air si peu agrable! Je m'approche
de lui cependant, et je me dcide  parler.

--Monsieur... monsieur...--Laisse-moi tranquille, petit
drle...--Monsieur, c'est chez nous que... il y a quatre ans...--Veux-tu
t'en aller, Savoyard! me rpond le monsieur, qui ne m'coute point et
regagne son cabriolet.

--Ah! mon Dieu! le voil qui va monter dedans! et il ne m'entend pas...
je le tire par son habit: Monsieur!... de grce, coutez-moi...

--Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s'crie-t-il en se
retournant avec colre. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des
fainants. Ces petits drles demandent un sou pour leur mre, et courent
le dpenser chez le ptissier.--Mais, monsieur, je ne vous demande
rien.... au contraire, c'est moi qui vais vous donner quelque chose.

Il ne m'coute pas; il est dj dans son cabriolet. Il ordonne  son
domestique de partir. O ciel!... il va s'loigner, et peut-tre ne le
rencontrerai-je plus!... Je veux m'attacher  la voiture, je tche de me
faire entendre...--Gare! gare! crie le valet. Je ne l'ai pas cout...
le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte
secousse, je suis renvers, je me sens bless  la tte... mon sang
coule... j'ai jet un cri que m'arrache la douleur... et je n'ai plus la
force de me relever.

En un instant je suis entour de monde... On me regarde, on me tte...
on crie aprs le matre du cabriolet, aprs le cheval, aprs le
domestique; on me plaint, on fait des discours, des rflexions sur le
danger que les pitons courent dans Paris, mais on ne me secourt point.
Un jeune homme perce la foule en s'criant:--C'est son cabriolet!... Il
n'en fait pas d'autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir
celui qu'il a bless.

Ce jeune homme s'approche de moi, m'examine avec intrt en
disant:--Pauvre petit!... un Savoyard... peut-tre le soutien de sa
mre... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il prissait
lui-mme au fond d'un prcipice!... et voil sa reconnaissance... Ah!
pauvre enfant! je veux rparer le mal qu'il t'a fait!...

Ce monsieur a envoy chercher une voiture; il s'assure que je ne suis
bless qu' la tte; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte
avec moi, il ordonne au cocher d'aller doucement. Malgr cela le
mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance...
mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n'entends plus rien.

En revenant  moi, je me trouve couch dans un bon lit, entortill dans
de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se
croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tte. Je crois
rver... je me retourne... une glace place au fond du lit rpte mon
image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la
grimace... Oh! c'est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m'a mis sur
la tte un fichu de soie; en dessous j'ai des linges, un bandeau qui me
serre fortement; j'y veux porter la main... je sens que j'ai mal  cette
place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chausse... Oh! je me
souviens de tout maintenant.

Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les tres gnreux qui m'ont
secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m'entoure est
superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans
la chambre. Le rideau est ferm, tchons de le tirer; je sens que je
suis bien faible, et j'ai de la peine  avancer mon bras.

Je parviens cependant  carter un peu ce qui me cache l'appartement, je
puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux,
des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des
campagnes, de charmants paysages, et tout cela entour de bordures en
or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-l est aussi bon que
Bernard le porteur d'eau. Mais mon pre adoptif et sa fille savent-ils
o je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s'ils m'attendent
encore, quelle doit tre leur inquitude! Pauvre Manette, sans doute
elle me croit perdu, tu!... et son pre me cherche partout.

Cette ide m'arrache un soupir. J'entends du bruit; une vieille femme
entre dans la chambre o je suis, et regarde doucement du ct du
lit.--Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!...
C'est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...

--Madame!... madame!... dis-je d'une voix faible. La bonne femme vient
aussitt s'asseoir prs de mon lit en me faisant signe de me
taire.--Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du
mal... Le mdecin l'a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands
soins et du repos on vous gurira. Allons, allons, je vois dans vos yeux
l'impatience... vous voulez savoir o vous tes, c'est naturel;
coutez-moi: C'est M. Dermilly, mon matre, qui vous a secouru lorsque
le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jet par terre... ce M.
Francornard n'en fait jamais d'autres... encore l'autre jour, il a
renvers la boutique d'une marchande de sucre d'orge... mais elle les
lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique;
et, pendant huit jours, ses chiens n'ont mang que du sucre d'orge...
Voil ce que c'est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n'a
qu'un oeil! je vous demande s'il peut voir en mme temps  droite et 
gauche! Aprs cela, mon enfant, il y avait peut-tre de votre faute...
les petits garons n'coutent jamais lorsqu'on crie _Gare!_ et il semble
qu'ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une
voiture...--Ah! madame...--Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez
fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et
conduire ici. C'est un peintre trs-distingu que M. Dermilly, et un
homme fort sensible!... trop sensible mme!... car...--Mais, madame,
depuis quand?...--Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous
parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait
d'abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers
secours, il pensait que nous pourrions dcouvrir votre demeure et faire
prvenir vos parents; car vous tes ici depuis hier, mon petit
homme...--Hier!...  mon Dieu! et le pre Bernard, et Manette!...--Ah!
quel bavard que ce petit garon!... voyez s'il pourra se taire!... vous
vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur
s'occupait dj de savoir  qui vous apparteniez, lorsque en vous tant
votre veste toute pleine de sang, nous avons trouv sur votre poitrine
un portrait pendu aprs un ruban!... oh! ds que monsieur l'a vu, il a
pouss un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et
puis il s'est empar de la miniature sans me permettre de la regarder.
Il faut que ce soit un portrait bien prcieux, car monsieur ne se serait
pas extasi devant une crote. Il n'en revenait pas d'avoir trouv cela
sur vous; il s'criait: O l'a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille
autres choses semblables. Il aurait bien dsir que vous pussiez lui
rpondre; mais, pauvre petit, vous tiez dans un bien triste tat!
Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couch dans son lit; il a
dclar que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guri. Il a
couch cette nuit dans la petite chambre  ct, et tous les quarts
d'heure il venait voir comment vous alliez. Forc de sortir un moment ce
matin, il m'a bien recommand de ne point vous quitter une minute. Voil
ce qui vous est arriv, mon ami, j'espre que vous n'tes pas trop
malheureux, et que, pour gurir plus vite, vous serez sage et ne
parlerez pas.

A la fin du discours de la vieille bonne, j'ai mis la main sur ma
poitrine. Je ne trouve plus le mdaillon que je portais sans cesse; il
ne m'avait pas quitt d'une minute depuis mon dpart de chez ma mre.
Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d'une voix entrecoupe:

--Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...--Je vous ai dit,
mon enfant, que c'tait mon matre qui l'avait; il vous le rendra!...
n'avez-vous pas peur! Comme ces petits garons sont mfiants!...--Ah!
madame, maman m'avait tant recommand de ne point le perdre!...--Il
n'est point perdu, puisque c'est monsieur qui l'a. Est-ce le portrait de
votre mre? de votre soeur? de votre pre?... Je crois que c'est un
portrait de femme, mais je n'ai pas eu le temps de bien voir... et je
n'avais pas mes lunettes.

J'allais rpondre  la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit
dans la pice voisine.

--Voil monsieur! s'crie-t-elle.

Au mme instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit  trente ans,
d'une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s'est
approch de moi sur le boulevard.

--Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant  la bonne.--Oh!
monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il
bavarderait comme une pie!... Mais je suis l pour faire respecter
l'ordonnance du mdecin.--Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!...
quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...--Il est certain que
cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l'autre jour un
modle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de
l'histoire ancienne, il me semble que ce petit garon...--Laissez-nous,
Thrse, je vous appellerai si j'ai besoin de vous...--Oui, monsieur. Et
la vieille bonne s'loigne en rptant entre ses dents que je ferais 
merveille le fils de madame Andromaque.

--Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui
est venu s'asseoir auprs de moi.--Je suis bien, monsieur... Je n'ai mal
qu' la tte. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour
moi.--Vous ne me devez point de remercment, mon petit ami; j'ai dans
l'ide que je ne fais qu'acquitter une dette sacre... Vous sentez-vous
assez de force pour me rpondre sans trop vous fatiguer?--Oh! oui,
monsieur; je puis bien parler.--Dites-moi alors de quel pays vous tes
et depuis quand vous habitez Paris.

Je conte mon histoire au monsieur. Il m'coute avec beaucoup
d'attention; il parat prendre un grand intrt  tout ce que je dis. Il
est touch du chagrin que je ressens encore d'avoir perdu mon frre; et
quand j'en viens au pre Bernard et  Manette, il s'crie:--Le brave
homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d'o
vient-il? l'avez-vous trouv? vous l'a-t-on donn? Dites la vrit, mon
ami. Ah! vous ne savez pas quel intrt j'ai  connatre cette
circonstance.

Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrts dans notre
chaumire; je n'oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite
fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir,
l'attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m'coute; mais
quand j'en viens  la blessure que s'est faite mon pre en courant la
nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dvouement en
arrtant la voiture qui roulait vers un prcipice, le vieux monsieur lui
a donn un petit cu, alors le jeune peintre ne peut plus se contenir:
il se lve, court comme un fou dans la chambre en s'criant:--Est-il
bien possible!... Quel coeur sec!... quelle me ingrate!... chre
Caroline!... Et voil l'poux qu'on t'a donn! Sans le pre de cet
enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort,
victime peut-tre des suites de son zle, de son humanit... Mais du
moins je tcherai de rendre  son fils une partie du bien qu'il nous a
fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra
jouir du fruit de sa bonne action.

--Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus!
En disant cela, ce monsieur m'embrasse; et, oubliant que je suis bless,
il serre ma tte dans ses mains. La douleur m'arrache un cri; le jeune
peintre est dsespr et s'crie:--Allons! je veux lui servir de pre,
et je l'touffe  prsent... et j'oublie sa blessure...--Oh! ce n'est
rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...--Quoi, mon ami?--Ce
portrait que j'avais l... J'ai jur  ma mre de ne le donner qu' ceux
auxquels il appartient; hier seulement j'ai rencontr ce petit monsieur
borgne qui s'est arrt chez nous; je l'ai reconnu sur-le-champ; j'ai
couru aprs lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m'a pas cout, il
est mont dans son cabriolet, et c'est alors qu'il m'a renvers et que
j'ai t bless.

--Pauvre garon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu
portes depuis si longtemps; mais ce n'est pas  monsieur le comte qu'il
faut remettre cette image chrie, il est indigne de la possder!...
Bientt tu verras celle... Ah! si elle tait  Paris, aujourd'hui mme
elle aurait trouv le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientt,
je l'espre; en attendant, reprends ce mdaillon, dont tu as t si
fidle dpositaire...

Le monsieur tire le portrait de son sein; et, aprs l'avoir considr
quelque temps avec amour, il le repasse  mon cou. Je me sens alors plus
tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je
m'crie:--Monsieur... et le pre Bernard?... et Manette?...

--Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces
bonnes gens sont dans l'inquitude; htons-nous de la faire cesser.
Thrse! Thrse!

La vieille bonne arrive.--Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que
l'on aille rassurer les bons amis de cet enfant.

J'ai donn l'adresse de Bernard. M. Dermilly est all lui-mme parler au
commissionnaire. Depuis un quart d'heure, sa vieille bonne lui
dit:--Monsieur, vous avez modle ce matin... Votre modle est arriv...
il y a une heure qu'il se promne en chemise dans l'atelier. C'est ce
mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps
presque nu... me demander une crote de pain; il dit qu'il est en
Romain, qu'il reprsente _Mutius-Cervelas_. Qu'il fasse _Cervelas_ tant
qu'il voudra, ce n'est pas une raison pour qu'il vienne goter  mon
bouillon!... C'est d'ailleurs fort indcent; je vous prie, monsieur, de
lui dfendre de quitter l'atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.

--Allons, allons, ne crie point, Thrse, dit M. Dermilly en souriant,
je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit Andr; tu m'avertiras
lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.

--Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme
vous, dit Thrse en me ttant le pouls lorsque son matre est loign.
Voyez-vous, il y a de la fivre... beaucoup plus de fivre!... Mais on
ne veut pas m'couter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du
bien.

Dormir, cela m'est impossible maintenant: je suis encore tellement
tonn de tout ce qui m'est arriv et des bonts que ce monsieur a pour
moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis
si douillettement couch. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder
prs de lui!... et tout cela  cause du portrait! Ma mre avait bien
raison de dire qu'il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce
qu'il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur
d'eau est aussi mon bienfaiteur; je n'oublierai jamais ce qu'il a fait
pour moi.

J'entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon
coeur tressaille... Ah! ce sont eux, j'en suis sr. On ouvre la porte;
Thrse dit en vain: Attendez que j'aille voir s'il dort... Ne le faites
pas parler, surtout! On ne l'coute pas. Les voil... ils sont l, prs
de moi!... ils m'entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes!
Qu'on est heureux d'tre aim ainsi!

--Mon pre!... Manette!... voil tout ce que j'ai la force de dire;
l'motion m'te la voix: mais je tiens la main du pre Bernard, et la
jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuye sur
mon oreiller.--Pauvre garon! dit enfin le bon porteur d'eau, si tu
savais quelle inquitude, quels tourments tu nous as causs... J'ai
pass toute la nuit  te chercher, et Manette n'a pas cess de pleurer
son frre!...--C'est donc votre fils? dit Thrse.--Non, madame; mais
c'est tout de mme, je l'aimons comme s'il m'appartenait...--Mon pre,
regardez donc... il est bless  la tte, dit Manette. As-tu bien mal,
mon cher Andr?--Non... oh! c'est pass...--On nous a dit qu'un
cabriolet t'avait renvers, dit Bernard; as-tu pris son numro, au
moins? Ah! c'est qu'il ne faut pas se laisser craser sans rien dire,
mon garon; et tu as t bien maltrait?--Vraiment oui, dit la vieille
bonne; M. le docteur trouve la blessure _consquente_.

Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le pre Bernard s'incline; il ne sait
s'il doit rester devant le matre du logis. Mais Manette ne bouge point.
Elle s'est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la
glace, et elle me dit tout bas:--Andr, on doit bien dormir dans un si
bon lit!

M. Dermilly s'empresse de mettre Bernard  son aise; celui-ci lui fait
mille remercments pour les soins qu'il m'a prodigus.--Mais comment
allons-nous l'emmener, dit le porteur d'eau?--L'emmener!... Oh! il ne me
quittera pas qu'il ne soit parfaitement guri, rpond le jeune peintre;
et alors mme j'espre...--Mais, monsieur, il va vous gner... et je
craignons...--Non, brave homme, je vous le rpte, je m'intresse au
sort de cet enfant; son pre a sauv l'existence  quelqu'un qui m'est
bien cher... J'en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait
dont je suis l'auteur...--L'auteur?... Comment, monsieur... c'est
vous?...--Oui, c'est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le
portrait.--En ce cas, monsieur doit la connatre?--Sans doute; et, ainsi
que moi, elle voudra, j'en suis certain, contribuer  assurer le sort
futur de cet enfant.

Le bon porteur d'eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce
qu'il entend, et il me dit:--Tu avais raison, Andr, de croire que cette
belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon
garon...--Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez 
toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je
veuille le priver de vos caresses; Andr sera d'ailleurs matre de
suivre sa volont... Mais j'ai lu dans son coeur, et, quel que soit le
parti qu'il prenne, je vous rponds qu'il ne sera jamais ingrat.--Oh!
j'en sommes bien sr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune,
je sommes trop juste pour vous en empcher.

Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui parat surpris
de cette marque d'amiti de la part d'un monsieur lgant; il n'en serre
pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit 
Manette:--Allons! viens, mon enfant, il faut que j'aille faire mon
ouvrage; demain nous reviendrons voir Andr.

Manette n'a point cout la conversation de son pre et de M. Dermilly,
elle ne s'est occupe que de moi et de toutes les belles choses qu'elle
aperoit dans l'appartement. La vue des tableaux lui arrache des
exclamations de surprise, et quand son pre l'appelle, elle le regarde
et ne bouge point.

--Eh bien! viens-tu, petite?...--Et Andr, mon pre?--Andr ne peut pas
se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir
soin.--Comment! il ne revient pas avec nous?...--Nous viendrons le voir
demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.--Ah!
je ne veux pas quitter Andr... Laissez-moi ici, mon pre.--Eh quoi!
Manette, tu veux m'abandonner... Ce n'est pas assez que je sois priv
d'Andr, tu veux aussi laisser ton vieux pre... Je serai donc tout
seul... je n'aurai plus personne auprs de moi!

Manette ne rpond rien; elle se lve en portant  ses yeux le coin de
son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose  suivre son
pre; celui-ci tche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous
les deux m'embrassent encore, et s'loignent, Bernard en me souriant,
Manette en pleurant amrement.

La vue des larmes de ma soeur a fait couler les miennes. M. Dermilly
n'a pas peu de peine  me consoler, et il ne me quitte que lorsqu'il me
voit dispos  me livrer au repos.--C'est bien heureux! dit alors la
vieille Thrse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille...
L'a-t-on fait parler!... et puis on veut qu'il gurisse... est-ce que
c'est possible!

La bonne femme ferme mes rideaux, et je l'entends murmurer en
s'loignant:--Retournons maintenant  ma cuisine!... je suis sre que
pendant que monsieur tait ici son coquin de Romain est all goter 
mon ragot. Voil ce que c'est que d'avoir un atelier qui tient  son
appartement... Monsieur dit que c'est commode... c'est possible; mais
Dieu sait ce que sa dernire bataille grecque m'a cot de pots de
confiture!




CHAPITRE XII

L'ATELIER DU PEINTRE.--M. ROSSIGNOL.


Les soins les plus empresss me sont prodigus par M. Dermilly, pour
lequel je sens bientt la plus tendre amiti. La vieille Thrse, tout
en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais
comment j'ai mrit d'tre trait ainsi. Cependant ma nouvelle fortune
ne me fait pas oublier mes amis, et j'attends toujours avec impatience
le moment o je dois voir Bernard et sa fille. C'est auprs d'eux que je
passe les plus doux instants de ma journe; et toutes les fois qu'ils me
quittent, j'prouve le mme chagrin.

--Dpche-toi donc de te gurir, Andr, me dit Manette, pour revenir
chez nous. Comme nous danserons des bourres! comme nous chanterons
ensemble!... Ah! c'est bien beau ici, mais je m'amuse mieux chez nous
avec toi.

Je n'ose dire  Manette que M. Dermilly m'a offert de me faire apprendre
 lire,  crire,  dessiner. Toutes les fois qu'il cause avec moi, il
parat content de mes rponses; il dit que je ne dois pas rester
commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune;
qu'alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au
fond du coeur une secrte envie de profiter de ses bonts. Est-ce de
la vanit? est-ce le dsir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon
ambition est excusable; car lorsqu'en esprance je me donne une belle
maison, de beaux appartements, je m'y vois toujours auprs de ma mre et
de mes amis.

Il y a huit jours que j'habite chez M. Dermilly; je commence  me lever:
mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre.
Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu'elle
s'occupe de son mnage, et le pre Bernard craint d'tre importun en
venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m'a donn des
crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thrse me conte
des histoires et me donne des confitures et des biscuits; mais tout
cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je
mangeais avec Manette.

Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuy d'tre seul dans une
chambre dont je sais maintenant par coeur tous les tableaux, j'prouve
le dsir d'aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour
marcher sans appui; j'irai bien doucement; je ne sais pas o est
l'atelier: mais ce ne peut tre loin, puisqu'il tient  l'appartement.

Je sors de ma chambre, je traverse une pice, puis une autre...
J'aperois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches;
j'ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pice immense qui est
claire par le haut, et j'aperois des choses si extraordinaires que je
ne sais plus si je dois avancer ou reculer.

Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel
est appuye une belle Vnus en pltre. Ici de grandes toiles sur
lesquelles des corps sont bauchs; l-bas, j'aperois un tableau de
diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des
serpents;  mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une paule; sur
une table, je vois des couleurs; un volume dor sur tranche contre une
bouteille d'huile; des phalanges de doigts sur un petit pain  caf; un
casque grec sur une tte de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau
crasseux sur un Amour; une bote de vermillon sur une tte de mort.

Je suis sans doute dans l'atelier; un peu revenu de ma surprise,
j'avance... Mais j'aperois alors une personne qu'un grand tableau me
cachait et qui est immobile devant la toile. Je n'ose plus bouger; la
prsence de cette personne m'intimide, et son costume singulier
m'inspire je ne sais quelle dfiance.

Je n'aperois pas encore sa figure, qui est tourne vers la toile; mais
je vois que cet homme tient un grand sabre  la main. Son corps est
presque envelopp dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des
souliers lacs; sa tte est couverte d'un casque auquel pend une grande
queue en laine rouge; son attitude est menaante, son bras semble lev
pour frapper... Il parat que ce monsieur est en colre; et cependant il
reste bien tranquille, il ne remue pas.

Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais si je
dois m'en aller; ce monsieur ne s'est point drang pour me regarder, il
ne m'a peut-tre pas vu entrer. Je tousse lgrement... Je fais quelques
pas... Il ne bouge pas. N'importe, il me semble que je dois demander
excuse d'tre entr ainsi sans permission.

--Pardon, monsieur, dis-je en m'avanant derrire l'homme au manteau, je
croyais que M. Dermilly tait ici... Je suis bien fch d'tre entr...
sans savoir si... mais si je vous gne, je vais m'en aller.

Point de rponse, et toujours la mme immobilit; je n'y comprends rien.
Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son
bras en l'air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu'il serait sourd? Je
ne puis rsister au dsir de voir sa figure. J'avance doucement la
tte... O ciel! qu'ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d'effroi. Ah!
quelle figure ple! quels yeux ternes! Oh! cet homme-l a t bien plus
malade que moi! et je ne conois pas comment il a la force de rester
debout si longtemps.

Je vais m'loigner lorsqu'on ouvre une porte qui fait face  celle par
laquelle je suis entr; et un monsieur, entirement nu depuis la tte
jusqu' la ceinture, mais chauss et habill jusque-l, entre dans
l'atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.

Le nouveau venu ne m'a pas aperu en entrant; je l'entends rire et se
dire tout en mangeant:--Oh! en voil encore une bonne!... et quand la
vieille Thrse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! a sera le
chat!... Pourquoi laissez-vous traner de la volaille ou autres
aliments!...

/p
    Quand on attend sa belle,
    Que l'attente est cruelle!...
p/

Ah! si elle avait su que M. Dermilly tait sorti! comme on aurait
dissimul les plats et squestr les lgumes! Apportez-vous de quoi
manger? me dit-elle. J'apporte aussi... tout ce que j'ai trouv de mieux
chez moi: une gousse d'ail et deux oignons, djeuner frugal qui chasse
le mauvais air...

/p
      Viens, Ztulb,
    C'est ma voix qui t'appelle...
p/

Tra, la, la, la... tra, la, la, la, la. C'est bien dommage qu'on n'ait
pas mis le pot au feu aujourd'hui!... nous aurions pinc le bouillon 
la barbe des Athniens!... M. Dermilly qui me laisse l des heures
entires! Heureusement que je suis  l'heure comme les fiacres!...

/p
    Et j'en rends grce  la nature...
p/

Dans ce moment, ce monsieur fait une gambade de mon ct, et s'crie en
me voyant:--Tiens! qu'est-ce que c'est que a? Quel est ce petit rapin?
Est-ce que tu viens poser pour les _Innocents_, criquet? Tu aurais
besoin de manger encore de la panade pendant quelque temps... Tu as le
teint comme un oeuf frais... Il faudra te faire mettre de la farce
dans les joues...

/p
    Ah! dis-moi comment tu t'appelles,
    Afin que je sache ton nom.
p/

--Monsieur, je m'appelle Andr, dis-je  ce monsieur, qui, pendant que
je lui parle, valse et se donne des grces. J'ai t renvers par un
cabriolet, et M. Dermilly a eu la bont de me prendre chez lui...

--Ah! pardon, intressante victime! respect au malheur!... Eh bien! moi,
j'ai t renvers trois ou quatre fois, et personne ne m'a ramass... Il
est vrai que ces jours-l Bacchus me donnait des faiblesses dans les
jambes. Tiens, mon petit, comment trouves-tu cet entrechat?

Je ne concevais pas que ce monsieur ost danser, chanter et faire tant
de bruit auprs de cet autre qui ne bougeait pas et tenait toujours son
sabre lev. Je le montrai du doigt au faiseur d'entrechats en disant 
demi-voix:--Prenez garde de faire mal  la tte de ce monsieur.

A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant
aux clats:--Oh! en voil encore une bonne! et l'enfant est joliment
dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N'aie pas peur, mon
petit, je te rponds qu'il ne te coupera rien. C'est une nature
inanime, a n'a pas comme nous le fluide vital et le cerveau
spiritueux. _Oui, c'en est fait, je me marie_... _Si vous voulez bien le
permettre_...

--Comment! c'est un mannequin!... Je n'en reviens pas. Je m'approche
pour le toucher.--Halte-l, _foetus!_ dit le beau chanteur en
m'arrtant; on ne touche pas  a!... a brle!... Ah! malheureux! si
tu allais dranger un pli, tu ferais donner l'artiste  tous les
diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu'on ne met pas dans sa
poche.--Pardon, monsieur, je ne savais pas...--A prsent que tu le sais,
n'en approche pas... Il faut que j'tudie le pas que je danserai ce soir
 la Chaumire.--Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi
sans chemise...--Est-ce que je ne suis pas habitu  cela, depuis quinze
ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente crature, que
tu es devant Rossignol, le plus beau modle de Paris pour les torses.
Ah! si le reste du corps rpondait  cette partie-l!... je vaudrais
douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point,
les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire
pousser. Mais c'est gal, je suis encore assez bien partag; joignez 
cela une figure intressante, de l'esprit, de la grce, une danse vive
et lgre, et l'on ne sera point tonn des nombreuses conqutes qui me
sont familires... une... deux... chassez... assemblez... et la
pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que
mon chapeau soit trou!... Mais M. Dermilly m'a encore donn avant-hier
vingt francs d'avance... Il ne voudra pas rcidiver... je suis dj 
sec... _Le malheur me rend intrpide_... Dis donc, petit, tu ne pourrais
pas me prter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t'en rendrais
vingt-cinq.--Monsieur, je n'ai pas d'argent sur moi. C'est le pre
Bernard qui a ma bourse.--Alors... je vais mettre une couche d'huile sur
mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n'y a rien qui jette
de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.

M. Rossignol prend la bouteille d'huile, et avec un pinceau en tale
par-dessus la crotte de ses souliers; puis s'en verse dans le creux de
chaque main, qu'il passe dans ses cheveux. Pendant qu'il s'occupe de sa
toilette, je m'amuse  le considrer. Le modle est un homme de
trente-six ans environ, d'une taille assez leve; ses cheveux sont
noirs et mal peigns, ses yeux gris ont une expression d'effronterie et
de gaiet, qui, jointe  un nez retrouss et plein de tabac, et  une
norme bouche qu'il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa
physionomie tout  fait originale.

--C'est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse
pas embellir mon habit par le mme procd!... Mais je vais en mettre
aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c'est
gal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec
treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au
riz... Enfin nous trouverons peut-tre des amis... Ah! si je savais que
Fanfan et pos... comme j'irais chez ma femme faire du sabbat afin
d'avoir des sonnettes!...

Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je
prsume qu'il va s'habiller entirement; et je lui prsente sa chemise
et son habit, qui taient  terre, dans un coin de l'atelier.--Merci,
petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit
revenu et ne m'ait renvoy; on ne pose pas un torse avec sa chemise,
c'est du grec, a, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t'a bien
taill, crois-moi, ne prends pas d'autre tat; fais-toi modle, a
s'apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres
et des modles, je ne connais que a au monde. Il faut des modles pour
les peintres, et des peintres pour les modles, tu comprends a? Ah! si
ma femme ne m'avait pas mis dedans... nous ferions une maison d'or; je
l'avais pouse pour ses formes, qui me semblaient tournes sur celles
de la Vnus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des
enfants qui poseront... C'est hrditaire dans ma famille. Mon pre
posait pour ses bras, ma mre pour ses hanches, mon oncle pour ses
pieds, ma tante pour son dos, mon frre pour ses mains et ma soeur
pour ses oreilles. Quand j'ai fait la cour  mon pouse, je lui ai
dit:--Avant de nous engager dans les liens rciproques, je vous prviens
que je veux que ma femme pose, n'importe pourquoi, et mes enfants
_idem_. Elle me rpondit:--Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras.
Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m'en a
fait voir de dures! Quand je dis de dures, c'est une faon de parler.
Comme j'tais abus! impossible de la faire poser pour la moindre des
choses!... a n'tait que du coton, depuis le haut jusqu'en bas. Je veux
la quitter pour dfaut de formes; mais elle tait enceinte, et je compte
me refaire sur l'enfant. En effet, j'ai un fils bti comme un Apollon,
dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modles de l'Europe. Ds que
le petit drle a trois ans, je veux l'exercer  poser... Impossible de
le faire tenir tranquille!... J'emploie le nerf de boeuf pour calmer
la vivacit de son sang; ma femme prend un balai pour dfendre son
fils, qu'elle prtend que je fais crier. Comme ces scnes conjugales se
renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le
commissaire du quartier trouva mauvaises les leons de pose que je
donnais  mon fils, et me fit prier de laisser l'enfant se dvelopper de
lui-mme. Alors je pris mon dpartement; depuis ce temps, je vis en
garon, et je ne vais voir mon pouse que lorsque je prsume qu'elle a
un superflu dont il est urgent de la dbarrasser. _Et voil pourquoi
l'on m'appelle la petite Cendrillon!_...

Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du
ct de la cuisine; je reconnais la voix de Thrse qui crie:--Oh! c'est
lui! j'en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouv un prtexte
pour quitter la sance et venir jusqu' ma cuisine... Mais je vais me
plaindre  monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu'on
mette cela sur le dos de Mouton.

--C'est la vieille! dit Rossignol, qui a t couter  la porte du fond;
elle vient ici... Oh! quelle ide!... Pendant que le patron n'est pas
l, si je pouvais... C'est a, une scne de mlodrame! La vieille est
peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... l...  genoux
devant le mannequin... un casque sur la tte, la visire baisse... une
tunique sur les paules, et ne va pas bouger...--Mais,
monsieur...--Point de mais...--Pourquoi?...--Point de pourquoi. Tu
n'auras rien  dire, tu fais le mannequin, c'est seulement pour qu'elle
ne te reconnaisse pas... a ne sera pas long. Mais ne t'avise point de
parler, ou je te casse l'pe d'Annibal sur les reins.

Je n'ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu'il
veut faire. Il y a longtemps que je m'ennuie dans ma chambre, et je ne
suis pas fch de m'amuser un moment; d'ailleurs je prsume que tout
ceci n'est que pour rire, et que cela ne saurait fcher M. Dermilly. Me
voici donc  genoux auprs du mannequin: Rossignol m'enfonce un casque
sur la tte, la visire retombe sur mon visage; il me jette un grand
morceau de soie jaune sur le corps. Me voil dguis, il n'a plus qu'
s'occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses
bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de
l'atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache
entirement ce personnage effrayant; ensuite Rossignol se blottit dans
le coffre qui est derrire le squelette; il fait retomber le couvercle
sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un
coin du manteau. Tout cela a t l'affaire d'un moment; et chacun est 
son poste quand Thrse ouvre la porte de l'atelier.

--Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela
finisse, dit Thrse en entrant et en s'avanant lentement du ct o
elle suppose que son matre travaille, M. Rossignol me fait tous les
jours quelque tour nouveau... Encore aujourd'hui, le restant de la
volaille... une cuisse tout entire... et puis on accusera le chat... Je
vous prie de lui dfendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire
fermer cette porte de communication. D'ailleurs il est fort dsagrable
que les voisins aperoivent des hommes sans chemise auprs de moi...
J'ai beau dire que c'est le modle, on me rit au nez... et l'on pense
des choses... on a des ides... Cela me compromet, monsieur.

Thrse est arrive  l'autre bout de l'atelier; elle se trouve devant
le grand tableau, prs du coffre et du manteau brun. Elle lve les yeux
et regarde autour d'elle.

--Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils
ont eu fini de bien bonne heure aujourd'hui... Au milieu de toutes ces
toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde...
Monsieur, tes-vous ici?... Non, il n'y plus personne... Allons-nous-en,
je n'aime pas  me trouver seule dans cette grande pice... Toutes ces
figures... Et ce pauvre jeune homme qu'on fouette avec des serpents! a
me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garon!... C'est monsieur
_Ixion_ qu'ils l'appellent... Et tout a, parce qu'il avait fait les
yeux doux  madame _Jupiter_... Ah! si l'on fouettait comme cela tous
ceux qui reluquent les femmes maries!

Dans ce moment, un gmissement sourd part du fond du coffre; Thrse
change de couleur et regarde timidement autour d'elle.

--C'est singulier... J'ai cru entendre quelque chose... Monsieur!
monsieur! est-ce que vous tes ici?

On ne rpond pas; mais un second gmissement, plus prolong que le
premier, vient redoubler l'effroi de Thrse. Elle devient tremblante et
n'ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu'est-ce c'est que cela? dit la vieille
bonne, qui peut  peine parler; je n'ai plus la force de m'en aller...
mes jambes tremblent sous moi.

Rossignol, dguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et
lamentable, appelle lentement Thrse par trois fois.

--Qui... qui m'appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses
yeux.--Ton grand-pre...--Il y a plus de cinquante ans qu'il est
mort.--C'est gal, tu vas me faire le plaisir de l'couter, et tu vas
jurer d'obir  ce qu'il t'ordonnera.--Oui... oui... oui... je ju...
jure.--coute bien! Rossignol est un excellent garon que j'aime
beaucoup et que je protge; c'est le plus beau torse que la nature ait
form; nous t'ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon
lui semblera, de ne jamais ter la clef du buffet du garde-manger, de
lui permettre de goter au bouillon, et mme d'y tremper une crote de
pain quand cela lui sera agrable; de mettre de ct pour lui quelques
pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci  ton matre; enfin
d'avoir pour le susdit Rossignol tous les gards que mrite le plus beau
modle de la capitale: si tu manques  tout cela, nous t'en ferons voir
de cruelles. Lve les yeux pour nous souhaiter le bonjour.

Thrse a beaucoup de peine  se dcider  ter ses mains de devant ses
yeux; enfin, aprs quelques minutes d'hsitation, elle lve doucement la
tte. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau,
le fait tomber  terre; et le squelette parat  dcouvert devant la
vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus o elle en
est, Thrse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du
paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors priv d'air, se dmne et
pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit
qu'elle est assise sur un nid de dmons, car elle sent qu'on donne des
coups de pied et des coups de poing  ce qui lui sert de banc. Elle
vient de se lever... lorsque, m'apercevant de sa frayeur, et voulant la
faire cesser, je m'avance brusquement, dans l'intention d'aller lui
apprendre la vrit; mais je n'ai pas pens  ter mon casque ni  lever
ma visire. En voyant un chevalier s'avancer vers elle, Thrse ne doute
plus que tous les morts de l'atelier ne soient ressuscits; et, saisie
d'une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur
Rossignol, qui vient d'ouvrir le couvercle pour se donner de l'air, et
reoit sur lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couch dans
le fond du coffre.

Rossignol crie, parce qu'il est oblig de porter Thrse: celle-ci se
croit livre  toute la fureur du dmon. Rossignol, qui touffe, la
pince, la pousse en jurant comme un possd. Thrse, qui a perdu la
tte, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lve pas, parce
qu'elle croit que l'atelier est occup par une lgion de spectres.

--Otez-vous!... mille pipes!... tez-vous donc! crie le beau modle!
Sac... position!... j'touffe... Allons donc, la vieille!...
comptez-vous rester sur moi jusqu' demain?--Ah! Belzbuth!...
Astaroth!... Asmode!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me
soumets...--Eh! non, sacrebleu! je n'en veux rien faire. Allons, la
petite mre, baissez vos jupons, ou je claque...--Mon cher grand-pre,
c'est vous qui l'aurez voulu... que votre volont soit faite...--Au
diable le grand-pre et toute la famille! Voil une jolie Vnus qui
m'est tombe l!

Je riais aux clats... tout  coup on ouvre la porte, et M. Dermilly
parat au milieu de nous. Que l'on juge de sa surprise en me voyant
couvert d'un vtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son
modle sont encore dans le fond du coffre.

--Qu'est-ce que cela signifie? s'crie le peintre en courant au coffre,
d'o il retire Thrse pendant que je jette loin de moi mon casque et
mon manteau.

--Ah! c'est mon matre!... c'est mon cher matre! je suis sauve! dit
Thrse en remettant son bonnet, qui s'est dfait pendant la bataille.

--Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi,
Andr, avec un casque... une tunique?...

--Est-il possible! dit la vieille, c'est Andr!... et c'tait ce coquin
de Rossignol qui me pinait l-dedans!...--Eh! oui, morbleu! dit le
modle en se levant  son tour: il y a deux heures que je vous crie de
vous lever et que vous m'touffez!...

--M'expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous.
Rossignol s'occupait de refriser ses cheveux; Thrse reprenait sa
respiration et se reposait de la fatigue du combat.

Je m'avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement tout ce qui
s'est pass en lui demandant pardon d'tre venu dans son atelier sans sa
permission. Pendant mon rcit, Thrse s'crie  chaque
instant:--C'tait ce coquin de Rossignol! j'aurais d m'en douter!
Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l'ail  faire
reculer!...

Je m'aperois que M. Dermilly a beaucoup de peine  ne pas rire;
cependant lorsque j'ai fini il prend un ton svre et dit  son
modle:--Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile
que vous reveniez. Vous ne voulez pas tre raisonnable et vous conduire
sagement; il y a longtemps que je vous ai prvenu: je ne veux point d'un
modle qui met toute ma maison sens dessus dessous.

--Comment, monsieur!... s'crie Rossignol, qui, pendant ce discours,
lance  Thrse des regards furibonds, parce que cette vieille folle
vient se jeter sur moi et me prend pour un _Astaroth_, vous tournez cela
au srieux! C'tait une simple plaisanterie, dans le but d'un moment de
rcration.--Oh! ce n'est pas pour cela seulement... vous m'avez
entendu.--Monsieur, j'ai reu de vous vingt francs d'avance; c'est
quatre sances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour
cela.--C'est inutile!... je vous en fais cadeau.

--Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit
Rossignol en passant derrire un tableau, o il met sa chemise, son
gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous
les payerai! Et ce n'est pas  Rossignol que l'on fait de ces
choses-l!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un
torse dans mon genre... J'ai un corps antique!... c'est du bon style...
Je vous dfie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez
donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y
reviendrez, monsieur, et ce n'est point un bouillon ou une cuisse de
volaille qui doivent brouiller des artistes.

En disant ces mots, Rossignol reparat au milieu de nous. Aprs avoir
salu M. Dermilly, il pose firement son chapeau sur une oreille,
dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu'il
tient dans sa main, marmotte entre ses dents:--Allons faire une descente
chez madame Rossignol, et tchons de faire poser Fanfan pour le
_Sacrifice d'Abraham_; puis s'loigne en laissant aprs lui une odeur
d'ail et d'huile grasse qui se rpand dans tout l'atelier.

--Grce au ciel, nous en voil dbarrasss! dit Thrse. Le mauvais
sujet! Quelle frayeur il m'a cause!... Mais je vous connais, monsieur,
vous tes trop bon; et quand il reviendra d'un ton piteux vous promettre
de se mieux conduire, vous l'emploierez de nouveau.

Pendant que Rossignol tait l, je m'tais tenu dans un coin de
l'atelier, car je m'attendais  tre grond; mais, lorsque le modle est
parti, je m'avance timidement vers M. Dermilly:

--Et moi, monsieur, faut-il que je m'loigne aussi? lui dis-je.--Toi,
mon cher Andr, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive
demain... et demain, j'espre... Va, mon ami, il ne faut pas encore
faire d'imprudence: tu as besoin de te reposer... Thrse, conduisez-le
dans sa chambre.

Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d'o vient le
plaisir que cela semblait faire  mon protecteur? Je n'y comprends rien,
mais je n'ose le questionner, et je suis Thrse, qui rpte  chaque
instant:--Comme je vais tre tranquille dans ma cuisine! je n'aurai plus
besoin d'tre sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis
moulue, en vrit. C'est qu'il me pinait d'une force... Ah! si j'avais
su que c'tait lui, comme je vous l'aurais gratign! Il n'aurait pu
faire le Romain de six mois.




CHAPITRE XIII

L'ORIGINAL DU PORTRAIT.


A mon ge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scne de
l'atelier, en me rveillant, je me sens capable de courir de nouveau
dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever...
je cherche mes vtements... Quelle est ma surprise de trouver,  la
place de ma grosse veste et de mon pantalon rapic, une jolie veste en
beau drap bleu, garnie de boutons dors; un pantalon de mme toffe, et
un charmant gilet en casimir jaune!

J'examine, j'admire ces vtements; mais je n'ose y toucher: est-ce pour
moi qu'ils sont l?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas
mes vieux habits, et je veux me lever. J'appelle Thrse!... Thrse!...
Elle vient enfin.

--Eh bien! mon garon, que me voulez-vous?--Mes habits, s'il vous plat,
ma bonne Thrse!--Vos habits? les voil... Est-ce que ceux-ci ne valent
pas les autres?--Quoi! c'est pour moi ces beaux vtements... cette jolie
veste avec ces boutons dors?--Oui, sans doute, c'est pour vous; et le
coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire
beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous
restiez vtu en ramoneur?--Me gardant avec lui!... Si je mets ces
habits, est-ce que je n'irai plus chez le pre Bernard, est-ce que je ne
pourrai plus danser avec Manette?--Vous pourrez toujours aller le voir,
mais vous n'y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne
vous en empchera point! quand on a le coeur gai, on peut danser sous
tous les costumes. Ce n'est point l'habit qui fait l'homme, mon petit
Andr, vous sentirez cela plus tard, mais a l'embellit. Oh! quant 
cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon
pauvre dfunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante
et un col bien empes, ce n'tait plus le mme homme que les autres
jours. Et moi-mme, quand je mets mon bonnet brod et mon dshabill 
bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma
personne... cela m'te dix ans.

Je regarde les beaux habits, et j'hsite... Si cela allait fcher le
pre Bernard de me voir vtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le
pantalon... je brle de les essayer. Thrse me dit que je vais tre
charmant avec cela. Comment rsister  l'envie de mettre ce qui peut
nous embellir?... ce n'est pas  onze ans que l'on a ce courage; et je
serais fort embarrass de dire  quelle poque de la vie le dsir de
plaire n'a plus d'empire sur nous.

Je ne rsiste plus: je passe le beau pantalon; j'endosse le gilet, la
veste. Thrse dit que cela me va  ravir; il me semble aussi que je ne
suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les
sens; je ne puis me lasser d'admirer ma toilette. Mais ce n'est pas
tout; le perruquier arrive; il me dbarrasse de mes longs cheveux, il me
frise, me met de la pommade, et me voil encore devant la glace... Ah!
mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu  peu cependant je
m'accoutume  ce changement de coiffure. Mais qu'il me tarde de voir
Manette et son pre! je gage qu'ils ne me reconnatront pas. Et ma
pauvre mre! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait
contente!... Je tcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu'il
soit encore propre pour aller au pays.

M. Dermilly entre, il me regarde, m'embrasse... Je veux le remercier, il
ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et
peut-tre aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce
petit mouvement de vanit est si naturel!--Tu ne peux sortir
aujourd'hui, me dit mon protecteur, tu n'es pas encore assez
fort...--Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.--Tes amis viendront
te voir, et une autre personne...--Celle dont vous m'avez parl
hier?--Oui, mon ami.--Est-ce qu'elle me connat?--Oui, je lui ai crit
tout ce qui te concerne; elle brle de te voir. De la patience, mon cher
Andr, et surtout point d'imprudence.

M. Dermilly s'loigne et me laisse bien curieux de voir cette personne
qu'il m'a annonce; mais que le temps me semble long! Quel dommage de
rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J'entends enfin
sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas...
Comme ils vont tre surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne
sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.

Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore:
ils ne me reconnaissent pas. Je suis oblig de courir  eux.--C'est moi,
Manette... c'est moi, pre Bernard; regardez-moi donc!--Est-il
possible!... c'est Andr! mon pre...--Andr! ce petit mirliflore!...
quoi! vraiment, ce serait lui?...--Oui, c'est Andr... avec de beaux
habits..--Eh bien! vous, ne m'embrassez pas? est-ce que vous ne m'aimez
plus parce que je suis autrement vtu?--Attends donc, mon garon, il
faut que nous soyons d'abord certains que c'est toi. Viens, viens,
Andr; va, riche ou pauvre, je t'aimerai toujours, moi.

Le pre Bernard m'embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente,
elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:--Oui... c'est bien
beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec
a!... et tes grands cheveux taient si beaux... il me semble que je
n'oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais
tu ne les mettras que le dimanche... N'est-ce pas, mon pre, qu'il ne
faudra pas qu'il les mette dans la semaine?

--Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voil Andr sur le
chemin de la fortune; le voil chez un homme qui veut le pousser dans le
monde... et,  coup sr, il ne lui laissera plus faire des
commissions!... Qui sait si Andr ne deviendra pas lui-mme un grand
personnage?... s'il n'aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne
serait pas le premier que l'on aurait vu commencer dans un grenier et
finir dans un htel. Pourvu qu'Andr soit honnte, dlicat, pourvu qu'il
nous aime toujours, c'est l'essentiel!... et j'en rponds, parce qu'il a
un bon coeur, que l'air de Paris n'a point gt.

Manette a cout avec tonnement le discours de son pre, elle reste un
moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d'une voix
altre:--Est-ce que c'est vrai, Andr? Est-ce que tu n'es plus
commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous  la maison? Nous ne te
verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux
habits?... Ah! quitte-les, Andr! tu tais bien mieux en Savoyard!...
Viens avec nous, viens, je t'en prie: tu n'es plus malade;
allons-nous-en pendant que ce monsieur n'y est pas. Oh! reviens... je
serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon pre aussi!... il ne te
le dit pas!... mais nous nous ennuyons aprs toi!... Ah! a serait bien
vilain de ne point revenir chez nous!

Manette n'y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la
consoler, je lui promets que j'irai la voir tous les jours, je l'appelle
ma soeur! ma chre soeur, mais tout cela ne la calme point; et elle
rpte sans cesse:

--Reviens avec nous.

Touch de la douleur de Manette, je vais lui cder, je veux partir, je
veux retourner chez le pre Bernard; mais le bon Auvergnat
m'arrte.--Andr, me dit-il, il faut tre raisonnable et ne point se
montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t'avancer dans le monde; et, quoique
je perde beaucoup en ne t'ayant plus auprs de moi, je ne suis point
assez goste pour t'engager  refuser le bien que l'on veut te faire.
Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir
chez nous: tu y seras toujours reu comme chez ton pre. Allons, mon
petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera
aussi! tout le monde se console avec le temps.

Je me rends aux volonts du pre Bernard, et je dis tout bas  sa
fille:--Manette, quand je gagnerai beaucoup d'argent, je t'achterai
aussi de belles robes, de beaux bonnets.--Je n'en veux pas, dit Manette,
j'aime mieux rester comme je suis. Elle dtourne les yeux et elle ne
veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux
habits. Le porteur d'eau m'embrasse et il emmne sa fille... Je veux
l'embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son pre le lui ordonne.
Alors elle me tend ses joues mouilles de larmes en faisant une petite
mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas 
l'oreille:--Reviens avec nous!... Ah! si le pre Bernard le voulait, je
serais prt  la suivre; mais il entrane sa fille... De loin j'entends
encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits
avec colre; je suis presque tent de les ter: ils ont fait de la peine
 Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une
tristesse!... Est-ce donc l l'effet de l'opulence? et, en devenant
riche, est-ce que l'on cesse d'tre gai? Ah! si je savais cela, je
voudrais rester commissionnaire.

Il y a plus d'une heure qu'ils sont partis, lorsque j'entends du bruit
dans la pice voisine; bientt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer
une dame en lui disant:--Venez, ma chre Caroline, et jouissez de sa
surprise.

Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est trs-lgante. Elle
donne une main  une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la
remarque pas d'abord, parce que les traits de cette dame captivent toute
mon attention; je cherche o je l'ai dj vue... pendant qu'elle dit 
M. Dermilly:--Il est charmant! Quel bonheur de l'avoir trouv! Quel
bonheur, surtout, qu'il ne se soit pas adress  M. le comte, qui ne
m'en et jamais parl!

Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte  mon
cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus
de doute, c'est elle, c'est l'original du mdaillon. Je le dtache
aussitt d'aprs le ruban, et le prsente  cette dame en lui
disant:--Voil votre portrait, madame... Oh! c'est bien vous, je vous
reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre
cela.

--Oui, mon ami, oui, c'est  moi qu'appartient ce portrait, me dit la
jeune dame en m'embrassant tendrement; ou plutt c'est  ma fille,  mon
Adolphine, qui doit l'existence  ton gnreux pre... La voil, mon
ami, celle que vous avez sauve, et qui a pass une nuit dans votre
chaumire, celle que j'aime plus que ma vie!... Ah! je veux rparer
l'injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose
pour le fils de l'homme auquel je dois le bonheur d'embrasser encore ma
fille!

Cette dame serre sa fille contre son coeur.--Quoi! ce serait cette
petite dormeuse que j'ai porte dans mes bras avec tant de plaisir! En
effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans
ont amens! Elle est grande; elle a dj une petite tournure lgante;
ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe
plus sur les trangers avec cette hardiesse enfantine du premier ge;
elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux
sont plus foncs, ses traits plus forms; ses manires ont perdu de leur
vivacit; dj la raison arrive et se mle aux sensations de l'enfance.

Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu'elle
voit sa mre me sourire.--Embrasse-la donc, Andr, me dit la jeune dame,
tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce;
elle t'aimera aussi, car mon Adolphine n'aura point un mauvais coeur.

Je m'approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant
elle. Il me semble que je n'ose point l'embrasser. Je suis bien plus 
mon aise avec Manette; et je l'embrasserais vingt fois par jour sans
tre honteux comme cela.

Enfin, la petite Adolphine m'a tendu sa joue, et je l'ai lgrement
effleure avec mes lvres; puis je vais me retirer  l'autre bout de la
chambre, comme si j'avais fait quelque chose de mal.--Que comptez-vous
faire de cet enfant? dit la dame  M. Dermilly.--Le garder chez moi, en
prendre soin, lui donner des matres, lui montrer ce que je sais s'il a
du got pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais
l'hymen ne m'engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon
fidle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je
vous vois si rarement! Il vous connat... il vous aimera, et, s'il ne
comprend toutes mes peines, du moins sa prsence en adoucira une
partie.--Mon ami, je trouve quelques changements  faire  ce plan. Vous
voulez garder cet enfant avec vous; mais vous tes garon, vous ne
restez chez vous que pour travailler; vous aimez  voyager,  faire de
frquentes excursions dans les environs de Paris; Andr est encore trop
jeune pour vous accompagner, ou, si vous l'emmeniez, il lui serait bien
difficile de se livrer  l'tude; il est mille soins, mille dtails dont
vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thrse, ce
pauvre Andr ne s'amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me
charger d'Andr; il demeurera prs de moi, dans mon htel; il aura tous
les matres d'Adolphine; je veillerai sur lui comme une mre, il viendra
vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leons, vous
pourrez venir tous les jours  l'htel... Allons, mon cher Dermilly,
faites-moi encore ce sacrifice; et d'ailleurs, n'est-ce pas  moi  me
charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n'est-ce
pas?--Ah! chre Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis 
vos moindres dsirs?... Votre pre nous a spars; il a t sourd  nos
prires,  nos voeux! Il vous a donne  un autre! mais il n'a pu
teindre un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie!...

La jeune dame ne rpond point  Dermilly; mais elle soupire et le
regarde d'une manire si tendre, si expressive, que ce silence doit tre
aussi loquent que la parole.--loignons ces souvenirs, dit-elle enfin,
et ne nous occupons que d'Andr. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous
venir habiter avec moi?

Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens dj port 
l'aimer; ses traits sont si aimables, elle me tmoigne tant de bont! Et
cette petite Adolphine... est-ce qu'on me laissera jouer avec elle? Je
n'ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je rponds en
hsitant:--Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu'on me laisse
toujours voir le pre Bernard.

--C'est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnte
Auvergnat, qui l'aime comme son fils.--Mon cher Andr, vous seriez bien
coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n'est point prs de moi que
vous recevrez des leons d'ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la
demain chez Bernard pour qu'il l'envoie  votre mre; qu'elle sache que
ce n'est qu'une dette que j'acquitte, et que dsormais elle soit
tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher
pour vous emmener avec moi.

La jeune dame me met la bourse dans la main, m'embrasse et s'loigne
avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis rest immobile: une bourse
pleine d'or!... Tout cela pour ma mre!... Je ne sais si je veille!...
Je fais sonner la bourse... Je compte les pices, je les tale sur une
table... il y a vingt pices d'or! C'est une fortune! ma bonne mre ne
travaillera plus du matin jusqu'au soir, petit Jacques mangera tant
qu'il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n'y a donc que lui
qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous
serons heureux!

Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le pre Bernard; mais
on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd'hui. J'irai demain, et
je dirai  Manette:--Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point
toujours du chagrin.

Le lendemain je m'veille ds la pointe du jour; je m'habille, je veux
aller chez le porteur d'eau. Thrse n'entend pas que je sorte seul; je
la supplie de me laisser aller et de ne point veiller M. Dermilly: mais
elle ne m'coute pas; et bientt son matre arrive; il conoit mon
impatience, et veut m'accompagner chez Bernard; il dit qu'il a  lui
parler, j'ai bien peur qu'il ne m'empche d'aller aussi vite que je
voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter
dedans. Oh! comme je serais content d'aller en cabriolet si la bourse
que je porte ne m'occupait pas entirement!

Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d'eau! Je monte
rapidement les six tages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me
voil devant la porte, qui est entr'ouverte; je la pousse, j'entre
brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lche un polon plein de
lait qu'elle tenait  la main, et saute  mon cou en s'criant:--C'est
lui, c'est lui, mon pre! c'est Andr, il est revenu!...

Chre Manette!... comme elle m'aime!... et Bernard vient m'embrasser
aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui
disant:--C'est pour ma mre, c'est de l'or... C'est cette dame qui me
l'a donn... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu'elle est
bonne!... Envoyez a tout de suite, pre Bernard; oh! je vous en prie...
et dites-lui qu'elle n'a plus besoin de travailler.

Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas
d'o cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et
Manette, sans s'embarrasser de la bourse, continue  sauter sur les
dbris du polon en rptant:--Il est revenu!... Il va rester avec nous!

Mais tout  coup M. Dermilly parat; alors la scne change, car il
s'empresse d'expliquer au pre Bernard d'o me vient cette bourse, et
Manette ne saute plus, parce qu'elle commence  deviner que je ne suis
pas venu pour rester tout  fait.

Quand Manette apprend que je vais habiter l'htel de M. le comte de
Francornard, elle s'crie:

--Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?

--Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu'il vous aime
toujours, et, si la fortune lui sourit, qu'il soit digne de ses faveurs.

Le pre Bernard me promet d'envoyer, ds le jour mme, l'argent  ma
mre par quelqu'un qui se rend en Savoie. Je suis content, j'embrasse le
bon porteur d'eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M.
Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m'loigne de cette maison
o se sont coules si rapidement les premires annes de mon sjour 
Paris.

Il est arriv ce jour o je dois aller habiter un htel. Comment
supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manire de
vivre? Mais on se fait  tout: je suis dj habitu  ces beaux habits,
que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gn dedans.

Cette dame vient avec sa fille; on me tmoigne autant d'amiti, autant
d'intrt.--Tout est arrang, dit-elle  M. Dermilly, je lui ai fait
prparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera
prs de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.--Et M. le
comte?--Qu'il dise ce qu'il voudra, vous savez que cela m'est fort
indiffrent, et que je n'en ferai pas moins ma volont. N'est-il pas
trop heureux maintenant que j'habite le mme htel que lui pendant une
partie de l'anne!... Mais les soins qu'exige l'ducation de ma fille ne
me permettent plus de voyager comme autrefois. Chre Adolphine! pour toi
je puis supporter toutes les privations!... Je n'ai pas encore parl
d'Andr  M. le comte; je le lui prsenterai ce matin. Il le regardera
un moment, puis n'y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et
son chien l'occupent entirement. Allons, Andr, dites adieu  M.
Dermilly,  Thrse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons Andr,
il va habiter avec nous, en seras-tu contente?

--Oui, maman, dit la petite fille, si tu l'aimes, je l'aimerai bien
aussi.

Mes prparatifs sont bientt faits: je veux prendra mes vieux habits,
mais Thrse se charge, de les faire porter chez le pre Bernard. M.
Dermilly m'a achet un joli chapeau, que je mets sur ma tte en faisant
un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet;
mais il faut bien souffrir pour tre  la mode.

J'embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa
fille. J'aperois en bas une belle voiture et des laquais en livre qui
attendent ma protectrice: ils ouvrent la portire avec fracas, et
s'empressent de lui prsenter la main aprs avoir fait monter la petite
Adolphine.

--Monte, Andr! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J'tais
incertain si c'tait derrire ou dedans que je devais monter. Je me sens
pouss, je monte: me voil dans la voiture, qui part comme le vent. La
belle dame m'accable de bonts, et la jolie Adolphine me dit en
souriant:--N'est-ce pas, Andr, que c'est amusant d'tre en voiture?

Je ne sais que rpondre; je suis tout tourdi de me trouver l... Le
bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi,
m'tent presque la facult de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon
tonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une
maison magnifique et s'arrter dans une vaste cour.

On ouvre la portire; un valet me donne la main pour descendre... la
main...  moi!... Je le remercie, et je lui te mon chapeau. Je jette
les yeux autour de moi:--Voil donc l'htel que je vais habiter! Quelle
diffrence d'avec la maison du pre Bernard! Mais ici serai-je aussi
heureux que chez le porteur d'eau?...




CHAPITRE XIV

LE SECOND SERVICE.--LA FEMME DE CHAMBRE.


Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe
de la suivre: j'avance mon chapeau  la main; nous entrons au premier
dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pices meubles
avec magnificence, et ce n'est qu'en tremblant que je me dcide 
marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune
Adolphine court dessus sans y faire attention. C'tait fort joli chez M.
Dermilly; mais ici c'est bien plus beau: de tous cts des glaces, des
pendules, des candlabres, des vases de fleurs, des lustres attachs aux
boiseries, des globes d'albtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette
voyait tout cela, c'est pour le coup qu'elle dirait que l'on veut faire
de moi un seigneur!

Madame la comtesse s'est arrte dans une pice charmante, o une jeune
femme est venue lui prendre son chle et son chapeau. Comme on est poli
dans ces beaux htels! on ne se parle qu'en s'inclinant.--Lucile, dit la
mre d'Adolphine  la jeune femme qui est devant elle et semble attendre
ses ordres, allez dire  M. le comte que je dsire lui parler un moment.

Mademoiselle Lucile s'loigne: c'est la femme de chambre de madame. La
petite Adolphine est dj occupe avec une superbe poupe; je reste
debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes
mains, et les yeux fixs sur le tapis.

La jeune dame me regarde en souriant:--Te plairas-tu ici, Andr? me
dit-elle en me faisant signe de m'asseoir et en ayant la bont d'ter de
mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.--Ah! madame, sans
doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le pre
Bernard?--Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta libert! je sais
trop qu'il n'y a point de richesses, point d'honneurs qui vaillent le
plaisir de voir ceux que l'on aime... Ah! si l'on m'avait laisse
matresse de mon sort, ce n'est point dans ce brillant htel que
j'aurais cherch le bonheur!...

Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses
yeux: mais bientt elle embrasse sa fille et me sourit de
nouveau.--Andr, je te conduirai tout  l'heure dans la chambre qui
t'est destine; mais auparavant il faut que je te prsente  M. le
comte: cette entrevue passe, tu n'auras probablement que fort rarement
l'occasion de le voir. Et pour tout ce que tu dsireras ici, c'est
toujours  moi ou  Lucile que tu devras t'adresser.

Je promets  madame de faire tout ce qu'elle me dira; mais je voudrais
dj que ma prsentation ft termine, car je crains que M. le comte ne
me traite pas aussi bien que sa femme.

M. de Francornard tait alors dans son cabinet tenant conseil avec son
cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, tait devenu intendant. M.
le comte avait du monde  dner; il traitait des gens en place, des
personnages importants; et pour lui ce n'tait point une petite affaire
que l'examen du _menu_ et les ordres  donner pour que tout ft digne de
ses convives.

Assis dans un vaste fauteuil, la tte couverte d'un bonnet de velours
noir, les pieds poss sur un tabouret, d'une main M. le comte caressait
un gros chien anglais couch  ses pieds; de l'autre il tenait la liste
que venait lui prsenter son chef de cuisine, et paraissait mditer
profondment.

Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint anim, au ventre
arrondi, se tenait debout le bonnet  la main; un peu plus loin tait M.
Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s'appuyait de temps  autre
sur le fauteuil de son matre.

--Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux hutres...
hors-d'oeuvre... six entres... Nous avons arrt ces entres-l,
n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur le comte.--Il s'agit maintenant de
passer au second service... Ah! ce n'est pas une petite affaire que de
traiter des gens dont on peut avoir besoin!--Surtout quand on le fait
avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant Csar, qui
fait mine de vouloir le mordre.

--Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait
du bien quand on a la tte si occupe... C'est que je ne commande pas un
plat sans y mettre de l'intention.--Monsieur le comte en met dans
tout.--Par exemple, j'ai  dner un baron allemand, un prfet, un
banquier, un gentleman fort riche, un pote en faveur, et un officier
suprieur en activit, il me faut des mets analogues  mes convives;
entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre ngligence... je ne la
pardonnerais pas!--Monsieur le comte sera satisfait.

--Voyons un peu ce que vous m'offrez pour plat du milieu... Allons,
Csar, allons... taisez-vous... Sultane  la Chantilly... Diable! est-ce
assez distingu, ceci?... qu'en penses-tu, Champagne?--Oh!... monsieur
le comte, c'est quelque chose de fort prsentable: une sultane!
peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.--Va donc pour la
sultane... Taisez-vous, Csar! Une poularde aux truffes: nous mettrons
M. le prfet vis--vis... Hein! qu'en dis-tu,
Champagne?--Trs-judicieusement pens, monsieur le comte; le fumet des
truffes dispose  la bienveillance.--J'ai justement une demande  lui
faire... J'attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards
sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela
annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j'ai bless trois fois
un chevreuil?--C'est vrai, monsieur le comte; et vous auriez
certainement fini par le tuer, s'il ne s'tait pas avis de mourir de
vieillesse.--Poursuivons. Des navets glacs... nous mettrons cela devant
le pote, pour lui chauffer l'imagination; on dit qu'il travaille dans
le genre romantique, et il me semble que des navets glacs, cela doit
prter  quelque chose de vaporeux, de mystrieux... Hein!
Champagne?--Comment donc, monsieur, mais c'est une allgorie
charmante!... Si j'tais pote, je voudrais faire cinquante vers sur des
navets... c'est un sujet dlicieux.--Allons, c'est arrt; vous
entendez, monsieur le chef, des navets glacs dans le genre
romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu
adroit dans ce genre-l?--Monsieur le comte, j'ai deux marmitons de
Paris et un de Nogent; mais je n'en ai point de romantique.--Alors, vous
les glacerez vous-mme... Silence, Csar! ce drle-l veut toujours me
couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela
va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au
dernier dner, o j'avais un milord, on lui a prsent le plat pour en
servir, et il l'a mis devant lui sans en offrir  personne: il faut
tcher que ces choses-l n'arrivent plus.--Je le ferai double, monsieur
le comte.--Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des
choux-fleurs  la sauce... Nous les placerons auprs de mon baron; les
Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les
choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?--Monsieur le
comte tire des consquences d'une justesse!... Il faut tre profond
diplomate pour avoir de ces ides-l.--Oui, Champagne, cela est
trs-ncessaire pour ordonner un dner; il me faut encore deux plats...
Des cardons  la moelle... ceci devant le militaire: la moelle,
allgorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux
guerriers... n'est-ce pas, Champagne?--Parfaitement, monsieur le comte;
car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est
donc plac avec discernement.--Reste mon banquier: c'est un jeune homme,
un peu petit-matre, qui joue beaucoup  l'cart: placez devant lui des
perlans, et sparez-les de trois en trois afin qu'ils lui annoncent la
vole et le roi.--Oh! pour le coup, monsieur le comte, voil une ide de
gnie! et je me donne au diable si j'aurais jamais trouv cela.

Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M.
Francornard pour remplir le message dont l'a charge sa matresse.

Qui vient l? s'crie monsieur le comte en colre pendant que Csar mle
ses aboiements  la voix de son matre. J'ai dfendu que l'on vnt me
dranger... J'ai dit que je n'y tais pour personne... Pourquoi La Fleur
laisse-t-il pntrer jusqu' moi?

--Monsieur, c'est mademoiselle Lucile, dit Champagne d'un ton gracieux
et en souriant  la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet
sans paratre faire attention  la colre de M. le comte.

--Mademoiselle Lucile, dit d'un ton plus doux M. de Francornard en
levant la tte pour regarder la jeune fille,  laquelle il fait une
grimace qu'il croit ressembler  un sourire... Allons, silence! Csar...
Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drle, et plus haut
encore!

Csar, aprs beaucoup de faons, se lance enfin par-dessus la canne que
son matre tient en l'air; puis, aprs avoir fait son tour, va sauter
sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine  garantir son nez
des dents de Csar: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais
mademoiselle Lucile, peu sensible  la galanterie du matre, fait signe
 Champagne, qui reprsente  M. le comte que sans doute la femme de
chambre n'est pas venue seulement pour voir les gentillesses de Csar.

--Et moi qui ai encore mon dessert  ordonner! s'crie M. de
Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amne? Parlez, je suis en affaire,
je n'ai pas un instant  moi.--Monsieur, je viens de la part de madame,
qui dsire vous parler un moment.--Madame la comtesse veut me voir! dit
M. de Francornard en ouvrant son oeil avec les signes du plus grand
tonnement. Je vais me rendre chez elle... J'y serai dans un moment,
mademoiselle.

Lucile s'loigne, M. le comte dit au chef d'aller attendre qu'il le
fasse appeler, pour s'occuper du troisime service, puis il sonne un
valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu'on fait sa
toilette, il s'entretient avec Champagne, son confident habituel.

--Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier
de passer chez elle!--C'est que probablement madame a quelque chose 
dire  Monsieur.--Je le prsume aussi; mais depuis neuf ans que nous
sommes maris, voil la premire fois que ma femme a quelque chose  me
dire.--Il y a commencement  tout, monsieur.--Oui, mais j'aurais bien
voulu que ce commencement n'arrivt pas si tard!... car enfin, tu sais,
Champagne, le dsir que j'avais d'avoir un hritier de mon
nom!...--Est-ce que monsieur le comte n'a pas toujours ce dsir-l?--Si
fait; oh! pour le dsir... je l'ai toujours... Tu sais que, pendant les
premires annes de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse,
et que nous nous rencontrions fort peu.--Je m'en souviens parfaitement,
monsieur, ainsi que du voyage que nous fmes en Savoie, o nous
manqumes d'tre engloutis dans un prcipice avec mademoiselle votre
fille... Par Dieu! j'ai eu assez peur!...--Oui, et tu as fait la
gaucherie de conter cela  tout le monde en arrivant ici, si bien que
madame la comtesse l'a su, elle tait dj fort irrite contre moi de ce
que je lui avais enlev sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit
que nous avions manqu de prir.--Cependant, depuis ce temps, madame
voyage beaucoup moins...--C'est vrai, nous habitons souvent le mme
htel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami,
d'avoir un tte--tte avec ma femme!... Quand je lui parle d'un
hritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation,
sais-tu ce qu'elle me dit, Champagne?--Non, monsieur.--Eh bien! mon
garon, elle me dit que cela n'est pas possible.--En vrit,
monsieur?--Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grces
et de douceur, j'en conviens; mais elle a une fermet de caractre bien
piquante pour un mari. Quand je donne un grand dner, il est fort rare
qu'elle veuille y prsider.--Heureusement, monsieur le comte sait en
faire les honneurs pour deux.--Oui, mais une femme, cela fait bien
devant un beau couvert, surtout lorsqu'elle est aussi jolie que madame
la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...--Madame est
charmante, monsieur.--Et quand on a quelque chose  demander... quand on
traite de grands personnages... quand on fait quelques oprations de
finances, une jolie femme est fort ncessaire  table.--Madame
sera-t-elle au dner d'aujourd'hui?--Elle me l'a refus hier; c'tait
cependant fort intressant pour moi; je veux faire une opration avec le
banquier; j'ai des biens dans le dpartement du prfet; le pote m'a
promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l'Anglais veut acheter
des chevaux, j'en ai  vendre; enfin, chacun de mes convives est bon 
quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n'invite personne
sans motif.--Oh! je connais la finesse de monsieur.--Eh bien! madame
refuse de se trouver  ce dner. Cependant, puisqu'elle me fait
demander, ce ne peut tre sans motif; nous allons savoir ce dont il
s'agit...--Monsieur est coiff.--Suis-je bien, Champagne?--Parfaitement,
monsieur.--Ma queue est bien peu serre, il me semble.--Cela n'en a que
plus de grce, monsieur; elle se balance sur vos paules comme un petit
serpent  sonnettes.--Et la rosette?--Dlicieuse, la rosette! Elle fait
exactement le papillon.--Je vois que je puis me prsenter...
Emmnerai-je Csar?--Monsieur sait bien que madame n'aime pas les
btes.--Je le sais trs-bien, mais Csar fait maintenant des choses
superbes; son ducation est acheve, et je veux que madame en juge.
Allons, Csar, suivez votre matre.

M. le comte se dirige vers l'appartement de madame, o je suis encore,
regardant l'aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements
de Csar nous annoncent l'arrive de son matre. En effet, M. de
Francornard se prsente suivi de son chien, qui, pour son entre, court
sur la poupe de sa jeune matresse, la prend dans sa gueule et va se
fourrer sous une table  th.

M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment,
lorsqu'Adolphine jette les hauts cris:--Maman!... ma poupe!... ma
poupe!... ce vilain chien l'emporte... il va la manger...--Comment,
monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma
fille en a peur!--Madame, je voulais... Ici, Csar!... Madame, je
comptais... Csar, lchez cela... lchez donc, drle!... C'est gal, je
vous rponds qu'il ne la mangera pas.--Mais, monsieur, faites-lui donc
rendre cette poupe... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites
pleurer cette enfant!...--Csar, allons, coquin!... que l'on obisse!

Le chien ne parat pas vouloir couter son matre; il a mis la poupe
sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranch sous la table, il
lve vers nous son museau et semble nous dfier d'approcher. Tmoin du
chagrin d'Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que Csar menace de
mettre en pices, je m'lance vers la table... Effray de ce brusque
mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entrane avec lui un
charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j'ai repris
la poupe, je la rends  la petite fille; et le chien va, en grognant,
se placer sous la chaise o son matre vient de s'asseoir.

--Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scnes fort
agrables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux,
tandis que M. de Francornard, un peu troubl par le dgt que son cher
Csar vient de commettre, balbutie en se caressant les
jambes:--Madame... sans ce petit garon, Csar n'aurait point saut sur
les tasses...--C'est assez, monsieur, laissons ce sujet. C'est cet
enfant que j'ai voulu vous prsenter. Le reconnaissez-vous,
monsieur?--Moi! madame, est-ce que je fais socit avec des enfants?--Il
n'est point question de socit, monsieur; je vous demande si vous vous
rappelez avoir vu dernirement celui-ci?--Non, madame.--C'est lui que
vous avez renvers avec votre cabriolet, et bless assez
grivement.--C'est ce petit garon?... Non, madame, car je n'ai renvers
qu'un petit Savoyard qui m'obsdait et ne voulait pas se ranger.--Cet
enfant est ce mme Savoyard, il ne vous obsdait que pour vous remettre
ce mdaillon que vous voyez au cou d'Adolphine, et qu'elle avait perdu
en Savoie, dans la chaumire de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il
y a quatre ans...--En vrit!... Taisez-vous, Csar.--Et depuis que ce
pauvre petit est  Paris il vous a constamment cherch pour vous
remettre ce bijou: c'tait pour vous le rendre qu'il vous parlait sur le
boulevard; vous l'avez bien pay de sa fidlit...--Madame, pouvais-je
deviner cela? Il fallait qu'il vnt  moi avec le portrait  la main;
alors j'aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins
gnreux pour cela... J'ai justement sur moi une pice de quinze sous...
et...--Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez
rcompens le pre; mais c'est moi qui me charge d'acquitter votre
dette. Dsormais cet enfant habitera cet htel ou me suivra lorsque
j'irai  la campagne; je l'attache  ma personne.--Ah! j'entends... vous
en faites un petit jockey.--Non, monsieur, non, Andr ne sera point
domestique; ce n'est point ainsi que je veux qu'il soit regard en ces
lieux.--Il me semble pourtant qu'un Savoyard...--Est un homme comme un
autre, et souvent, par sa probit, sa dlicatesse, au-dessus de ceux qui
se croient plus que lui.--Madame, c'est fort bien, mais la probit et la
dlicatesse n'empchent point de ramoner les chemines, et je ne vois
pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, Csar!--J'en ferai ce
qu'il me plaira, monsieur. Andr sera plus tard mon secrtaire; mais je
n'entends pas qu'on regarde comme un domestique le fils de l'homme
auquel je dois l'existence d'Adolphine. C'est pour vous prvenir de
cela, monsieur, que je vous ai fait mander...--Mais, madame...--Point de
mais, monsieur; je me flatte que mes dsirs seront respects par vous.
En revanche de l'intrt que vous tmoignerez  cet enfant, je veux bien
quelquefois assister  vos dners de crmonie.--Quoi! madame, vous
daignerez... Et celui d'aujourd'hui?--J'y serai, monsieur...--Ah!
madame, combien je suis charm... Csar, sautez pour madame la
comtesse!...--Eh! non, monsieur, c'est inutile... Ne le faites donc pas
bouger...--Voulez-vous qu'il saute pour Andr, madame?--Non, non, qu'il
ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en
dsordre!...--C'est qu'il fait maintenant des choses charmantes!--Je
m'en suis aperue tout  l'heure.--Je vais donner mes ordres pour le
troisime service, madame, et j'espre que vous serez satisfaite de ce
que j'aurai fait.--Pour tous ces dtails je connais votre talent,
monsieur le comte.

Jamais la belle Caroline n'avait dit  son poux quelque chose d'aussi
agrable. Celui-ci ne se sent pas d'aise; mais en voulant s'avancer pour
baiser la main de sa femme, il prend la queue de Csar sous le pied de
sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur  Adolphine.
M. de Francornard se lve et va s'loigner, lorsqu'une rflexion le
ramne prs de sa femme, qu'il aborde d'un air fort tendre, tandis que
madame en prend un plus svre.

--Vous voyez, madame, que je souscris  tout ce qui peut vous tre
agrable. De votre ct... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts
pour...--Je vous ai dit, monsieur, que je serai  votre dner, que
voulez-vous de plus?...--Oui, c'est extrmement aimable, sans doute,
mais ce n'est pas  table... que nous causerons... de cet hritier...
dont depuis longtemps...--Ah! monsieur, de quoi venez-vous me
parler?--Mais, d'une chose fort intressante...  ce que je
crois...--Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces
enfants... se permettre...--Madame, il me semble que je ne dis rien qui
puisse alarmer l'innocence... et mon amour... A bas, Csar,  bas!... Ma
tendresse...--Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez
pas sur moi  votre dner.--Allons, madame, cela restera donc encore en
suspens... mais je me flatte que bientt...--Et votre troisime service,
monsieur?--Ah! vous avez raison. L'heure se passe, et j'ai encore tant
d'affaires!... A tantt, madame... Suivez-moi, Csar!

M. le comte fait un profond salut  sa femme et sort suivi de Csar,
qui, pour gagner la porte, a trouv moyen de passer sur tous les meubles
de l'appartement.

Ds que son poux s'est loign, ma protectrice me fait signe de la
suivre. Nous montons par un escalier qui communique  la cour et  une
pice de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre
meuble avec got, en m'annonant que c'est la mienne. L, je suis
loign des domestiques. Mademoiselle Lucile seule  sa chambre en face
de la mienne; je pourrai donc tre tranquille pour travailler, et venir
chez madame la comtesse ds qu'elle me fera demander. Mademoiselle
Lucile, promet  madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre
parat fort empresse d'tre agrable  sa matresse. Je ne dnerai
point  l'office; Lucile se charge de me faire apporter mon dner dans
ma chambre. C'est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit
 madame que je suis bien gentil, et que c'et t dommage de me laisser
ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis
on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me
dit en me quittant:--Ds demain, Andr, je t'enverrai les matres qui te
sont ncessaires; c'est en travaillant bien que tu te montreras digne de
ce que je veux faire pour toi.

Lorsque je suis seul, je commence par regarder l'un aprs l'autre chaque
meuble de ma chambre; je suis en admiration devant tous. Je trouve,
dans les tiroirs d'une commode, du linge et des vtements  ma taille,
je les essaye les uns aprs les autres;, sur un petit secrtaire est une
jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l'argent, devant est un
papier avec quelque chose d'crit. Ah! si je savais lire!... Je n'ose
toucher  cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu'ai-je
besoin d'argent chez cette dame, qui me donne plus que le ncessaire?
Cependant, je sens que, si j'en avais, je pourrais faire des cadeaux 
Manette et lui prouver que je ne l'oublie point.

Ma fentre donne sur la cour de l'htel, j'y regarde quelques instants;
je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me
semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais dj par coeur tous
les meubles de ma chambre, tous les vtements de ma commode; je ne sais
plus que faire, l'ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais
je n'ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la
lui demander.

Je m'assieds tristement; je songe  Manette: voil l'heure o, de retour
de ma journe, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et
chantions en poussant des cris de joie qui s'entendaient du premier
tage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante
jamais.

On ouvre une porte... C'est mademoiselle Lucile, qui tient un panier 
la main.

--Eh bien! petit Andr, que faites-vous l?...

--Rien, mademoiselle...

--Il a l'air triste!... Il s'ennuie!... Ce pauvre garon, il est encore
tout surpris de son changement de situation!... Mais on s'habitue 
tout. D'abord un htel ne parat pas aussi gai que sa demeure, o sans
doute on faisait le diable avec ses camarades?...

--Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas
le diable, puisque j'tais malade.

Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec
malice. Puis elle m'engage  lui raconter mon histoire, car mademoiselle
Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle
m'coute avec attention, ne m'interrompant que pour s'crier de temps 
autre:

--Ce pauvre Andr!... ce pauvre Pierre!... Venir  pied de si loin!...
et se perdre en arrivant!... C'est un brave homme que ce porteur d'eau;
et M. le comte qui manque de l'craser parce qu'il voulait lui rendre le
portrait de madame!...

J'ai fini, et je demande  mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me
voir  l'htel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.

--Sans doute, si madame le permet; except le soir, cependant, car, 
votre ge, petit Andr, on ne doit pas sortir seul.

--Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D'ailleurs, je
n'irai que chez le pre Bernard et M. Dermilly.

--Oh! pour celui-ci, vous le verrez  l'htel: il a presque toujours 
peindre pour madame. Elle a dj fait faire son portrait et celui de sa
fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amiti des leons
de dessin  mademoiselle Adolphine, qui l'appelle son bon ami. Autrefois
il venait plus souvent... Mais il y a de si mchantes langues!... Madame
se sera peut-tre aperue que cela faisait jaser... Et madame tient  sa
rputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgr cela, M.
Dermilly vient encore assez souvent  l'htel. Cependant, je crois qu'il
est un peu brouill avec M. le comte parce qu'il a refus de lui faire
le portrait de son chien, de ce vilain Csar, qui est si mchant!... A
propos! moi qui oubliais de lui donner son dner que je lui apporte.
Ici, on ne dne qu' six heures; mais madame a pens que vous deviez
avoir faim, et je me suis charge de tout... Tenez, mangez, petit.

Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes
choses.--Comment! c'est pour moi tout cela? lui dis-je.--Sans
doute.--Mais il y en a beaucoup trop.--Eh non, non! Oh! j'aurai bien
soin de vous. Aprs madame, je suis presque la matresse dans cet htel.
Ds que je demande quelque chose, c'est  qui s'empressera de m'obir.
Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde
qu'en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me
fait la cour; il n'y a pas jusqu' M. le comte qui ne fasse sauter son
chien pour moi en faisant avec son oeil une grimace si drle! Ah! le
vieux fou!

Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises
dont elle a charg ma table; tout cela est dlicieux, et je ne puis
m'empcher de rpter souvent:--Ah! si Pierre tait avec moi, comme il
se rgalerait!

--Il a bon coeur, ce petit Andr, dit mademoiselle Lucile en me
donnant une lgre tape sur la joue... C'est bien, cela: nous en ferons
quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m'attend
pour s'habiller... Cela l'ennuie de paratre  ce dner, mais elle l'a
promis. C'est pourtant bien amusant d'tre  table la reine du repas;
car tous les hommes lui rendent hommage: c'est  qui fera l'aimable, le
galant!... Ah! Dieu! que j'aimerais cela, moi!... Et madame n'y prend
pas garde: elle soupire aprs le moment o elle sera seule avec sa
fille. Moi, je regarde tout le monde  table  travers un
oeil-de-boeuf; j'examine les figures, je ris des mines de l'un, des
singeries de l'autre... Oh! c'est amusant; mais madame m'attend...
Adieu, Andr...--Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle
Adolphine?--Oh! elle va dner avec sa mre; est-ce que madame s'en
spare jamais!... Regardez  votre fentre, vous verrez arriver tout le
monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C'est
dommage qu'il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais
comme madame ne veut aller dans aucune socit, alors les dames ne
viennent pas chez elle. Les hommes, c'est diffrent, a vient toujours,
ce n'est plus la mme crmonie!... Ah! mon Dieu, madame m'attend!

Lucile va s'en aller, je l'arrte pour la prier de me lire ce qu'il y a
sur le papier attach aprs la jolie bourse.

--Vous ne savez donc pas lire, Andr?

--Non mademoiselle...

--Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c'est
honteux. Et puis, plus tard, quand on veut crire  sa bonne amie...

--Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...

--Comment, Andr, est-ce que vous avez dj une bonne amie?

--Est-ce que ce n'est pas notre mre, mademoiselle, qui est notre bonne
amie?

--Si, Andr, si... c'est... Ah! que je suis bte aussi d'aller lui
parler de a!... Voyons ce qu'il y a sur le papier: _Pour Andr, pour
ses menus plaisirs_; cela veut dire que la bourse est pour vous, que
vous pouvez disposer  votre gr de ce qui est dedans.

--Quoi! tout cela?

--Oh! madame est gnreuse!... Voyons ce qu'il y a dedans: Vingt...
trente... trente-six francs... c'est bien gentil! Avec trente-six francs
on a bien des choses!

--Mais je n'ai besoin de rien, mademoiselle.

--Alors on met de ct, on amasse, et il vient un temps o l'on est bien
aise de trouver cela: c'est ce que je fais, moi. Je pourrais m'acheter
mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me
donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que
madame, mais j'ai plus de hanches. Voil une robe qu'elle n'a porte que
trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n'ai pas voulu dire le
contraire; mais n'est-il pas vrai, Andr, qu'elle est fort jolie, cette
robe-l, et qu'elle me va trs-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui
m'attend!... et voil qu'il est six heures!... Adieu, petit Andr; si
j'ai le temps, je reviendrai causer avec vous.

Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J'ai fini de dner; le bruit
des carrosses m'attire  la fentre: je vois entrer de belles voitures
dans la cour de l'htel; des messieurs en descendent, mais ils sont
presque tous en noir, et je ne vois rien d'amusant sur leurs figures. Il
se fait beaucoup de mouvement dans l'htel; on allume des lampions qu'on
place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des
plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient.
Aprs avoir regard quelques instants ce tableau, je quitte ma fentre,
et, comme j'ai contract chez Bernard l'habitude de me coucher de bonne
heure, je me mets au lit au moment o les habitants de l'htel
commencent  dner.




CHAPITRE XV

ESPIGLERIES DE M. ROSSIGNOL.


Quand je m'veille, le plus profond silence rgne encore dans l'htel;
cependant il fait grand jour. Je me lve, je regarde  ma fentre, je
n'aperois personne... Tout parat calme, tranquille dans la maison.
J'ai bien envie d'aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis
sr que Manette est fche contre moi; madame m'a dit que j'tais libre
d'aller voir mes bons amis: je n'y tiens plus, je veux courir chez le
porteur d'eau.

Je sors de ma chambre, je descends un tage, puis un second, et me voil
dans la cour. Je ne rencontre personne, je n'aperois pas un seul
domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochre
est ferme, et le portier est encore barricad chez lui. Ah! mon Dieu!
comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me
promne de long en large dans cette grande cour; je regarde aux
fentres... pas une ne s'ouvre; je tousse lgrement en passant contre
la demeure du portier; puis je me hasarde  frapper un petit coup au
carreau, puis un second... mais on ne me rpond pas.

Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet htel bien
triste, car il me semble que je suis priv de ma libert. Ces gens-l
sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce
temps-l je serais si heureux prs de ma soeur! Mais il faut renoncer
 la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arriv sur mon carr, je
m'arrte devant une porte qui fait face  la mienne..... Je me rappelle
que madame m'a dit que mademoiselle Lucile logeait l.

La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu'il me vient  l'ide
de m'adresser  elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle
qu'elle m'a dit qu'aprs madame elle tait la matresse de la maison. On
est plus courageux prs d'une jolie femme; elles ont quelque chose de si
aimable, de si sduisant, cela vous entrane!... Probablement que
j'prouve dj cette douce influence, car je frappe sans hsiter  la
porte de mademoiselle Lucile.

Les jeune filles ont le sommeil lger. Bientt j'entends que l'on
approche; puis on demande:--Qui est-ce qui frappe?--C'est moi,
mademoiselle... c'est Andr...--Comment! dj lev, Andr?... Mais tu es
fou d'tre si matinal: il n'est pas six heures; on ne se lve qu' huit
dans cette maison, et les matres qu' neuf. Que veux-tu donc faire de
si bonne heure?--Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le pre
Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levs...--Eh bien! qui
t'en empche?--Mademoiselle, c'est que la porte cochre est ferme, le
portier dort; j'ai pourtant frapp deux fois  son carreau. Je ne sais
comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...--Mon
Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien...
Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en
chemise.--J'attendrai, mademoiselle.

Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a
pass un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tte un joli
fichu de soie. Quoique je n'aie que onze ans et demi, la vue de la jeune
femme de chambre dans ce simple nglig, qui la rend plus piquante, me
trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle
Lucile n'a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un
peu prononces; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont
vifs et malins, son nez est retrouss, sa bouche frache: ce n'est point
une beaut, mais c'est un joli minois de fantaisie, capable d'en faire
natre beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font
envie  beaucoup de grandes dames et qui dtournent maints honntes gens
de leur chemin.

Je reste tout honteux et les yeux baisss devant mademoiselle Lucile.
Elle sourit de mon air gauche et embarrass, je crois qu'elle en devine
la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend lgrement
l'escalier en me disant:--Eh bien! venez donc, petit Andr;  quoi
pense-t-il l?

Je ne pensais pas, j'tais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me
tire de cette espce d'engourdissement, je la suis. Arrivs prs de la
loge du portier, elle me montre un cordon:--C'est cela qu'il faut tirer,
me dit-elle, quand on veut qu'il nous ouvre la porte. En effet, elle a
tir cette sonnette qui rpond chez le portier, et au bout d'un moment
la porte cochre s'ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la
rue.--Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l'coute pas...
Je suis dj loin.

En fort peu de temps, j'arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tchait de
consoler sa fille, qui, ne m'ayant pas vu la veille, pensait dj
qu'elle ne me reverrait plus. Ma prsence ramne la joie dans leur
demeure; je leur conte tout ce qui m'est arriv, tout ce que j'ai fait
depuis la veille.--Sois bien sage, bien obissant, me dit le porteur
d'eau; sois digne des bonts de cette grande dame, et puisque te voil
dans le chemin de la fortune, suis le filet de l'eau, mon garon, il n'y
a plus qu' se laisser aller.

Le pre Bernard va  son ouvrage; mais je puis rester jusqu' neuf
heures avec Manette. Que ce temps nous parat court! Ma pauvre soeur
est si contente d'tre avec moi!--Si tu deviens un gros monsieur, me
dit-elle, tu ne nous oublieras pas, Andr? et tu nous aimeras toujours?

Je promets  Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance
lui rend un peu de gaiet, et je la laisse moins triste. Il me semble
que je dois aussi aller chez celui qui s'est montr si bon pour moi, et
je me rends chez M. Dermilly.

--Je t'attendais, me dit-il. Viens me voir les jours o je n'irai point
 l'htel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bonts pour moi; il
parat prendre beaucoup de plaisir  m'entendre parler de madame; c'est
bien naturel, elle est si bonne!

De retour  l'htel, je m'aperois que les domestiques me regardent du
coin de l'oeil; puis je les entends chuchoter entre eux:--C'est le
protg de madame. Et ils me saluent trs-humblement; ils paraissent
surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu'on ne rend
pas les saluts quand on est bien mis?

Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j'ai fait. Quand je
viens  parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait rpter tout
ce qu'il m'a dit, puis m'engage  aller le voir souvent. Je veux
remercier madame pour la bourse dont elle m'a fait prsent.--Fais-en bon
usage, Andr, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.

On me rgle l'emploi de ma journe: jusqu' quatre heures, je dois
travailler dans ma chambre, o mes matres se rendront; puis je
descendrai chez madame jusqu' l'heure du dner; et le soir, j'y
retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine,  moins que madame
ne sorte ou n'ait du monde.

Les premiers jours qui suivent ce changement d'existence me semblent
bien longs, bien monotones; ce travail sdentaire est si nouveau pour
moi! Mais bientt le dsir de mriter les bonts de ma bienfaitrice me
fait surmonter les dgots de mes premires tudes; je veux,  force
d'application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout
de quelque temps je trouve dans ce que l'on m'apprend des jouissances
nouvelles; mon esprit s'ouvre  d'autres lumires: mon jugement se
forme, mes ides semblent s'agrandir; je commence  prouver les doux
fruits du travail: plus j'tudie, plus je sens le prix de l'ducation.

Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrs avec tant de
plaisir, que cela redouble mon dsir de bien faire. M. Dermilly
m'encourage aussi; il prtend que je fais ce que je veux. Et la petite
Adolphine, en causant avec moi, n'entend plus dans mon langage ces
fautes grossires que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne
l'ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mre; au rcit de
l'infortune d'un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne
se console point qu'on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme
son petit Andr. Quand elle n'a pas bien fait quelque chose, on lui dit:

--Andr ne descendra pas jouer avec toi, et aussitt l'aimable enfant
s'efforce de contenter ses matres.

Presque tous les matins je me rends chez le pre Bernard. Si l'ducation
change mes manires et mon langage, je sens bien que mon coeur ne
changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit
en soupirant:--On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras
beaucoup d'esprit, tu nous trouveras bien btes!... J'embrasse ma
soeur, et je tche de lui faire comprendre que l'esprit et la
sensibilit sont deux choses que la fortune ne peut ni ter ni donner.

Il y  six mois que je suis dans l'htel de M. le comte; et, depuis le
jour de mon arrive, je ne l'ai revu qu'une seule fois; il a jet sur
moi un regard ddaigneux; je l'ai entendu murmurer entre ses
dents:--C'est le petit Savoyard. Puis, il a caress son chien. Que je
sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend
chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de Csar
m'avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.

Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me
suis aperu qu'on est heureux d'tre dans ses bonnes grces. Le portier
montrait de l'humeur d'tre rveill presque tous tes matins par moi:
mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais,
et il n'a plus murmur. M. l'intendant se permettait de ricaner en me
voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu'elle en avertirait madame, et
M. Champagne est devenu trs-poli avec moi. Enfin, il n'est personne
dans l'htel qui n'prouve l'influence du cotillon de la jeune femme de
chambre. Il est mille dtails auxquels la matresse ne peut descendre;
mais rien n'chappe  la suivante: et pour tre heureux chez les grands,
je m'aperois qu'il ne faut pas tre mal avec les petits.

Grce aux bonts de la gnreuse Caroline, je suis possesseur de prs de
neuf louis; j'ai suivi les conseils de Lucile, j'ai amass, mais c'est
dans l'intention de faire un joli cadeau  Manette. Je veux offrir  ma
soeur un prsent de quelque valeur; et je ne sais encore  quoi
m'arrter. Ma mre est pour longtemps  son aise: il me semble juste de
prouver ma reconnaissance  ceux qui m'ont recueilli  mon arrive 
Paris, et je suis bien sr que ma mre approuvera ma conduite. La somme
que j'ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon ge, on
peut tre tromp. J'ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et
pourtant je voudrais bien agir de moi-mme, bien certain que ce qui aura
t choisi par moi plaira davantage  ma soeur.

Toutes les fois que je sors, j'emporte ma bourse sur moi; je m'arrte
devant les boutiques; j'admire des chles, des toffes; mais Manette ne
porterait point cela. Une montre serait un bien joli prsent; mais avec
huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coter plus
cher...

Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais  une montre
charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la
porte du peintre, j'aperois un homme qui se promne, tenant sous son
bras une bote longue en bois blanc, et fredonnant un air
d'opra-comique.

A sa tournure,  sa voix,  son chapeau pos sur l'oreille et  la
malpropret de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le
modle qui mangeait les confitures de Thrse, et a manqu de faire
mourir de peur la vieille cuisinire.

De son ct, Rossignol me toise, m'examine, puis vient  moi en faisant
tourner son bambou et en me souriant de l'air d'un homme qui retrouve un
de ses amis intimes.

--Eh! c'est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t'ai vu l-haut
dans l'atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il
parat que a va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord
amateur?--Non, monsieur, je ne pose point...--Eh bien! tu as tort, tu as
une figure taille pour les modles, tu es bien fait... tu grandis... tu
seras moul en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts,
il n'y a que a pour tre heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts,
vois-tu... les arts sont  la vie ce que le soleil est aux petits pois:
ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre
comme la mouche  miel, except quand il n'a plus le sou... ce qui
m'arrive dans ce quart d'heure; mais

/p
    Un moment de peine,
    Un moment de gne
    Nous fait mieux sentir
    L'instant du plaisir!...
p/

Et messieurs les peintres ont comme a des boutades... ils abandonnent
l'antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais
il faut toujours revenir  la bonne cole; les Grecs et les Romains
seront toujours le corps de rserve. Je vous demande un peu si l'on doit
comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles
jambes, une chair bien mle!... Enfin je me promne en attendant que les
antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J'avais envie de
me reprsenter chez M. Dermilly; je suis sr qu'il ne pense plus  notre
petite discussion; mais si la vieille m'ouvre la porte, elle est capable
de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J'ai prfr me promener
dans la rue, esprant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que
fais-tu, mon petit?--Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui
veut bien me faire donner de l'ducation.--La comtesse de
Francornard!... voil un nom qui n'est ni grec ni romain; cela sent le
franais  une lieue de loin... Et il parat qu'on mange bien chez ta
comtesse!... tu es joliment remplum!--Oh! madame est si bonne! Chez
elle on n'a rien  dsirer... Elle me donne aussi de l'argent pour mes
menus plaisirs... et je vais faire un cadeau  Manette.--Qu'est-ce que
c'est que a, Manette?--C'est la fille du pre Bernard, le porteur
d'eau... chez qui j'ai log longtemps... c'est ma bonne soeur; je
l'aime comme si j'tais son frre!...--J'entends:

/p
    Tout les deux sous le mme toit...
p/

Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau  Manette, j'ai
justement ton affaire sous mon bras...--Vraiment?--Oh! c'est un coup du
hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol
quand les monnaies sont en fuite; mais _nant!_... La chre femme, qui
se doutait peut-tre que j'allais arriver, et qui craignait que je ne
vinsse encore lui enlever Fanfan pour poser dans le _Sacrifice
d'Abraham_, tait sortie avec mon hritier ds les premiers rayons de
_Phbus_. Cependant, comme j'ai eu l'adresse de me munir d'une double
clef du domicile conjugal, j'ai pntr dans l'asile de l'innocence, o
j'esprais qu'on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite
renverse... pas de quoi faire un potage aux crotons... Dans ma fureur,
je fouille dans les armoires... Faute de lgumes, je me jette sur les
immeubles; mais madame Rossignol et mon hritier ont la funeste habitude
de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques
assiettes cornes, quelques tasses fles, que, faute de mieux,
j'allais prendre sous mon bras et aller taler dans la rue en criant:
_Voil le restant de la vente!_... lorsqu'en fouillant dans le fond d'un
vieux buffet je dcouvre cette bote; je l'ouvre...  bonheur! j'y
trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque
neuve... il n'y a que cinq ans qu'elle s'en sert; j'ai laiss l toute
la vaisselle, et m'en suis all avec ce meuble prcieux sous mon bras.
J'allais le vendre pour djeuner et dner, quand je t'ai rencontr. Mon
cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon march qu'un autre.
D'ailleurs, tu veux faire un cadeau  ta soeur,  ta jeune amie,  la
compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu'une
seringue? objet utile, meuble ncessaire, que l'on retrouve avec joie
dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donn  Manette quelque
joujou, quelque colifichet qui ne l'aurait amuse qu'un moment; mais
ceci!... quelle diffrence! elle ne s'en servira pas une fois sans
penser  toi, sans donner un soupir  ce bon Andr, dont la gnrosit
ne lui sera point strile... Enfin, mon ami, en offrant ce prsent, tu
donnes une preuve de la maturit de ta raison, et tu peux tre certain
que le pre le plus rigide n'y verra aucune tentative de sduction.

En finissant son discours, Rossignol ouvre la bote et me fait admirer
l'objet qu'elle renferme; cependant, malgr tous ses efforts pour me
sduire, j'avoue que je regardais la seringue avec indiffrence, et que
cela ne me semblait pas devoir tre un cadeau bien agrable  Manette.

--Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme
c'est brillant!... comme c'est net!... Je ne t'offre pas de l'essayer,
a va tout seul... Tiens, comme c'est toi, et que notre connaissance
s'tant faite dans l'atelier, je te regarde comme un artiste, tu auras
le meuble pour cent sous, et la bote par-dessus le march... Hein?
c'est pour rien... mais je t'aime parce que tu es gentil; et puis, je
n'ai pas mang depuis hier matin, et je sens que l'horloge a besoin
d'tre remonte.

--Vous n'avez pas mang depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse
de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous
cela plus tt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.

Aussitt je fouille dans ma bourse:  la vue de l'or qu'elle renferme,
Rossignol semble frapp de stupfaction; puis il se gratte l'oreille,
renfonce son chapeau sur le ct, se pince plusieurs fois les lvres et
parat rflchir profondment. Je tiens  la main une pice de cent sous
que je lui prsente en disant:--Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et
allez djeuner; vous devez avoir bien faim.

Il me regarde avec attention, prend la pice de cent sous, qu'il met
dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en
poussant un profond soupir.

--Oui, sans doute, j'ai faim, dit-il au bout d'un moment; mais,
hlas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit Andr! vous dont
le coeur parat sensible, qu'auriez-vous fait... si vous aviez vu...
ce que j'ai vu hier au soir?

--Qu'avez-vous donc vu? lui dis-je mu du ton pathtique qu'il vient de
prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir,
comme s'il polissait de l'acajou.

--Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les coeurs
sensibles!... on est souvent mis  de rudes preuves. Heureux le Mcne
qui peut rpandre avec profusion ses magnificences depuis le
rez-de-chausse jusqu'au sixime tage, et dont l'oeil dcouvre, sous
l'habit rp de l'infortune, le mrite et les talents aux prises avec le
malheur et les punaises!...--Enfin, monsieur Rossignol?--Un instant, mon
petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques
entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude,
toujours gai et philosophe. J'allais faire un souper rparateur... Je
n'avais pas eu le temps de dner. J'avais encore trente-trois sous dans
mon gousset, fruit de mon travail et de mes conomies; tout  coup, au
dtour d'une rue, je suis arrt par une voix douce... de ces voix qui
percent les oreilles, et on me dit en s'interrompant  chaque minute
pour se moucher: Homme sensible! prenez piti de mon pre, de ma tante,
de mon frre et de moi!... Il y a huit jours que nous n'avons rien pris,
et les huit jours d'auparavant, nous n'avons vcu que des chats qui
errent sur nos toits. Je suis fille d'un artiste; mais le malheur
s'attache aux talents.

--Fille d'un artiste! m'criai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre
pre. Tous les artistes sont frres; je lui dois secours et protection.
A ces paroles, la jeune fille, belle comme l'toile du matin quand il
n'a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s'criant:--C'est la
Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre
toute une famille au bonheur! Aussitt elle m'entrane, je la suis dans
une alle noire comme un four; nous montons sept tages d'un escalier
tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais
on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je
pntre dans leur domicile... Ah! mon petit Andr, quel tableau!...

/p
    Du malheur auguste victime...
p/

Le pre n'a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu
jusqu' ses jarretires; le petit frre se promne en chemise faute de
culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet tat!...
Aussitt je fouille  mon gousset, j'en tire les trente-trois sous qui
me restent, je les dpose aux pieds du vieillard et je me jette dans
l'escalier sans vouloir attendre qu'on m'claire.--Ah! vous avez bien
fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres
gens!...--Certainement!... J'aurais eu cent francs, je les aurais donns
tout de mme; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour
les tirer de peine!... Ce matin je suis all les voir un moment:
qu'ai-je appris!... Un propritaire sans humanit va les mettre dans la
rue, un crancier barbare va conduire le vieillard en prison, si
aujourd'hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O
Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une
famille sans asile!... Ah!... si j'tais riche, quel bonheur de les
secourir!... Mais, hlas! je n'avais plus que cette seringue! et
j'allais encore la partager avec eux.

En finissant ces mots, Rossignol se cache entirement la figure avec son
mouchoir, et pousse des gmissements comme s'il allait se trouver mal.
Je me sens attendri; je me reprsente cette famille dans la misre, ce
vieillard que l'on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me
dis:--Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon
cadeau, sur lequel d'ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas
mieux employer cet argent  secourir des infortuns? Oui, oui, et,  ma
place Manette en ferait autant.

Aussitt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui
justement la tendait vers moi.--Tenez, lui dis-je, prenez cet argent,
c'est tout ce que je possde; mais j'espre que cela sera suffisant pour
sauver ces malheureux.

--Sensible enfant! j'avais bien jug ton coeur, s'crie Rossignol en
mettant l'argent dans sa poche et me glissant la bote sous le bras. Tu
fais l une action superbe!--Surtout n'en parlez pas  M. Dermilly.--Oh!
sois tranquille, je n'en parlerai  personne. Ces choses-l doivent
rester secrtes, a en double la beaut. Adieu, mon petit Andr, je vole
prs du vieillard malheureux... Va porter ton prsent  Manette, et
regarde-moi comme ton ami.

Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!

Rossignol est parti comme un trait. Je reste l avec la seringue sous le
bras. Irai-je l'offrir  Manette?... Non, il me semble que ce n'est pas
un prsent  faire  une jeune fille de douze ans. Ma soeur se moquera
de moi si elle croit que je lui ai achet cela, et je ne veux pas lui
dire par quelle circonstance je m'en trouve possesseur. Dcidment je ne
la lui porterai point, et, puisque je n'ai plus d'argent, il est inutile
que j'aille admirer les boutiques: retournons  l'htel.

Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrass de ce meuble que
je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchant de ne
trouver personne; mais sur mon carr, au moment o je vais entrer dans
ma chambre, je me trouv vis--vis de mademoiselle Lucile, qui sort de
la sienne.

--Ah! vous voil, Andr? vous avez t bien longtemps dehors; madame
vous a fait demander. Qu'est-ce que vous tenez donc sous votre
bras?--Oh! ce n'est rien, mademoiselle.--Vous avez fait des emplettes 
ce qu'il me parat? On a touch son trsor... Eh bien!, comme il se
sauve! Pourquoi donc tes-vous si press, monsieur Andr?--Je ne suis
pas press... mais... je...--Il faut que je sache ce que vous avez
achte; je suis curieuse d'abord: eh bien! Andr, est-ce qu'on ne peut
pas voir cela?--Ce n'est pas bien intressant, mademoiselle--Oh; comme
il rougit! je gage que c'est un prsent pour sa Manette, qu'il aime
tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos
achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander
qu'un enfant: cela n'a que douze ans, et cela veut dj agir comme un
homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre
chambre que je ne sache ce que c'est... et plus vous y mettrez de
mystre, plus j'aurai envie de le savoir.

Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n'y a pas moyen de lui
chapper; elle s'empare de la bote, l'ouvre, et part d'un clat de rire
qu'elle ne peut plus modrer.

--Que vois-je! ah! ah! ah! c'est trop drle! Ah! ce pauvre Andr!...
quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c'est qu'elle n'est
pas neuve encore!... Et voil ce que vous allez offrir  votre petite
Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?

--Non, mademoiselle, non; elle n'est point malade... et ce n'est pas
pour elle que j'ai achet cela, dis-je avec un dpit qu'augmente encore
la gaiet de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans
partir d'un clat de rire.

--Comment! c'est pour vous, Andr? Mais, mon ami, si vous aviez tant
envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n'en manque pas  l'htel...

Je reprends ma bote, et je rentre brusquement dans ma chambre, d'o
j'entends encore rire mademoiselle Lucile.--Mon Dieu! si elle allait
parler de cela! Mais madame m'a demand, il faut descendre. O vais-je
mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends
prs de ma protectrice.

La maligne Lucile y est dj, et au sourire que madame laisse chapper
en me voyant, je ne doute plus qu'elle ne soit instruite. Mon embarras
est au comble; mais madame est si bonne, qu'elle s'empresse, pour le
faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble
toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lvres
pour ne pas clater encore. Jamais je n'ai t si mal  mon aise...
Est-ce donc l le fruit que l'on devrait retirer d'une bonne action? Ah!
si l'on savait ce que j'ai fait! certainement on ne se moquerait pas de
moi, mais on ne doit point dire ces choses-l.

Le lendemain de cet vnement, pendant que je travaille dans ma chambre,
j'entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile parat
devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux
autour d'elle: sans doute elle cherche o j'ai plac mon emplette, mais
je l'ai cache sous mon lit.

Mademoiselle Lucile vient  moi d'un air mystrieux:--Mon petit Andr,
il faut que vous me rendiez un service.--Un service! mademoiselle... Oh!
parlez, tout ce qui dpendra de moi...--Je connais votre obligeance, et
je suis bien sre que vous ne me refuserez pas. D'ailleurs ce sont de
ces services que l'on se rend rciproquement entre amis.--Qu'est-ce
donc, mademoiselle?--Vous devez avoir de l'argent, Andr; car vous
m'avez encore dit dernirement que vous amassiez pour faire un prsent 
votre bonne amie Manette... et,  coup sr, vous n'avez pas tout dpens
en seringue...

Mademoiselle Lucile recommence  rire comme hier; moi, je deviens rouge
et embarrass: je m'aperois d'ailleurs qu'elle m'examine avec
attention; je balbutie enfin:--Pourquoi cela, mademoiselle?

--C'est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c'est un
peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prter,
Andr, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera
pas?--Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...--Eh bien! mais...
parlez donc?...--Je ne peux pas...--Vous ne pouvez pas?.... Comment,
monsieur Andr, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me prter
cette somme?... Ah! fi! monsieur, c'est mal d'tre aussi mfiant!--Ah!
mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j'avais de l'argent, tout
serait  votre service...--Si vous en aviez!... quoi!... vous n'en avez
plus?--Non, mademoiselle, je l'ai dpens...--Dpens... Vous avez donc
fait un beau cadeau  votre soeur?...

Je prononce bien bas:--Oui, mademoiselle... il m'en cote de mentir;
mais dire que j'ai tout donn pour les malheureux, cela serait ter le
mrite du bienfait; d'ailleurs Rossignol m'a recommand le secret.
Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l'entends murmurer:--Ce
n'est pas clair... Il y a quelque chose l-dessous... je le
dcouvrirai. Et elle s'loigne en me disant:--Adieu, monsieur Andr; je
n'aurais pas cru que vous eussiez dj des secrets.

Au bout de quelque temps, je m'aperois qu'on veut s'assurer o je vais
quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s'informe si
je suis all ailleurs; il me semble enfin que l'on surveille ma
conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu'on connaisse
mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre
ne me tmoigne plus la mme amiti, il rgne maintenant dans ses
discours quelque chose d'ironique, et souvent je l'aperois  l'instant
o je l'attends le moins, qui semble me guetter et vouloir pier mes
moindres actions.

Grce  la gnrosit de madame, je pourrai bientt faire  Manette ce
prsent projet depuis si longtemps. Je n'ai pas vu Rossignol; il est
vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n'ai pas t
depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai
ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis,
car il y a bientt quatre mois que j'ai donn tout ce que j'avais.
J'attends avec impatience ce moment pour raliser enfin mon projet.

Mais Rossignol n'avait point, comme on le pense bien, t porter  des
infortuns l'argent qu'il avait reu de moi, et mes conomies avaient
servi au beau modle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes
et mener ses conqutes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol
n'avait possd plus d'un louis  la fois; quand il se vit deux cents
francs dans la poche, il se crut lecteur du grand collge. Cependant,
s'tant un peu calm, il commena par examiner ses vtements: son habit,
couvert de taches d'huile, ne convenait plus  un richard; il en avait
un autre dans un certain endroit, o on le lui rendit moyennant quinze
francs; Rossignol fit ensuite l'emplette d'une paire d'escarpins
enjolivs de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu'il
mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent tals avec
art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutt
appartenir  un serrurier qu' un milord.

Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait
plus que sept louis. Il sentit qu'il tait temps de s'arrter, et qu'il
ne fallait pas mettre tout  sa toilette. Son pantalon, serr par le
bas, avait reu des accrocs qui avaient ncessit quelques reprises,
lesquelles n'taient point _perdues_; mais, en examinant cette partie de
son vtement, Rossignol se disait:--Ce ne sera pas sur les reprises que
les belles attacheront leurs regards. Son gilet  larges raies tait us
du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet  chle; son
chapeau tait la partie la plus maltraite de son costume, mais il pensa
qu'en le posant un peu plus de ct, ce qui devait ajouter 
l'expression agaante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les
bords taient uss et que le fond ne tenait plus.

Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la
capitale d'homme qui puisse lui tre compar pour la tournure, les
formes et l'lgance; d'une main faisant tourner sa grosse canne, de
l'autre faisant sonner ses cus, et le menton enfonc dans le foulard
qui lui monte jusqu' la bouche, il se lance dans les plaisirs, mne ses
belles  l'Ile d'Amour et  Kokoli, et devient pendant trois semaines
l'homme  bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.

Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu'on tranche du grand
seigneur. Rossignol vient de dpenser son dernier cu, et il voit avec
effroi le moment o il faudra aller poser pendant huit heures pour cent
sous, ce qui est beaucoup moins agrable que de valser ou de danser la
course. Quand on a pendant trois semaines vcu dans les plaisirs, le
travail semble encore plus pnible; d'ailleurs Rossignol a toujours t
paresseux. Il reporte son habit en dpt, et avec le produit prolonge
encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dpens, il n'a plus
rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu'il a pris  sa femme le
meuble utile qu'elle avait cru  l'abri de sa rapacit, madame Rossignol
ne laisse chez elle aucun objet dont son poux puisse tirer parti.

Il faut donc se dcider  faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le
souvenir de ses plaisirs passs trouble le modle, et ne lui permet plus
de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillit, et
Rossignol dit qu'il a des inquitudes dans les jambes quand la pense de
la vie dlicieuse qu'il a mene lui arrache un mouvement de dpit.

Un beau jour, tout en faisant Antinos, Rossignol pense  moi, et songe
qu'en mettant de nouveau mon bon coeur et mon inexprience 
contribution, il lui sera facile d'avoir de l'argent. Cette ide est un
trait de lumire, il s'tonne de ne l'avoir pas eue plus tt; et, au
sortir de sa sance, il court se placer en faction devant la porte de M.
Dermilly; mais il m'attend en vain pendant plusieurs jours, car M.
Dermilly n'est pas  Paris.

Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il rflchit  ma
confiance,  mon humanit, plus je lui semble un trsor dans lequel il
pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que
je possdais lui faisant prsumer que j'ai beaucoup d'argent  ma
disposition.

Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que
j'tais chez M. le comte de Francornard, o l'on me comblait de bonts.
Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en
demandant M. le comte de Francornard, et parvient  savoir o est situ
son htel.

Aussitt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d'huile; il
frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire
artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits
rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus,
pose son chapeau sur l'oreille gauche, se fait deux boucles sur l'oeil
droit, et, la canne  la main, le bras gauche arrondi, s'achemine d'un
air fier et insolent vers l'htel de M. le comte, marchant sur la pointe
du pied, et choisissant les pavs comme s'il avait peur de gter sa
toilette.

Arriv dans la cour de l'htel, le concierge l'arrte:--O allez-vous,
monsieur?... Rossignol rpond d'un air rsolu:--Chez mon ami... Et il
veut passer. Mais comme sa tournure n'inspire pas de confiance au
concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage 
Rossignol en lui disant:--Un moment donc, monsieur! Et quel est votre
ami? On n'entre pas comme cela dans l'htel de monsieur le comte.--Mon
ami, c'est le jeune Andr, le fils adoptif de M. le comte.--Le fils
adoptif...--Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.--Le
petit Francornard?...--Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez
pas?...--M. le comte n'a pas de fils, il n'a qu'une fille.--Eh!
sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l'ai encore vu, il n'y a pas
quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d'ici.... un jeune homme
de douze ans  peu prs, qui parat dj en avoir quatorze.--Ah! c'est
le petit Andr, le protg de madame, que vous demandez?...--Eh! qu'il
soit le protg de madame ou de monsieur, qu'est-ce que a fait, tout
cela?... Il loge ici, n'est-ce pas?--Oui, oui, je vous comprends
maintenant.--C'est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je
serai bien aise de lui parler en particulier.--Tenez, prenez ce
vestibule au fond, puis tournez  gauche, le second escalier...--C'est
bon, c'est bon.

Et Rossignol s'avance en disant:--Ces drles-l, font-ils leurs
embarras! il semble qu'on entre chez le roi de Maroc.

Arriv sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol
ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant
plus d'aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse
plusieurs pices, admirant la beaut des tentures et des draperies, et
se dit en avanant:--Sacredi! mon petit bonhomme est bien log; j'ai l
une connaissance qu'il fait bon de soigner, c'est un vritable lingot
que j'ai trouv l.

Des laquais qui billent en attendant les ordres de leur matre
demandent  Rossignol o il va; et celui-ci, sans se dconcerter, rpond
firement:--Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise;
mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes,
ceux-ci, qui auraient repouss un pauvre homme humble et timide,
laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l'appartement o, suivant
son habitude, M. de Francornard tait en confrence avec son intendant
et son cuisinier.

Le laquais de garde devant la porte demande  Rossignol son nom.
Celui-ci dit au valet:--Pourquoi faire?--Pour vous annoncer.--Est-ce que
je ne m'annoncerai pas bien moi-mme?--Ce n'est pas l'usage.--Ah! f...!
que de faons pour parler  ce petit drle!... Eh bien! annonce
Rossignol, premier homme de l'Europe pour les torses.

Le valet se fait rpter deux fois cette phrase; et va enfin la
rapporter  M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde
Champagne et son cuisinier en murmurant:--Rossignol... le premier pour
les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...--Ma foi! non, monsieur...
Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce
pas quelque nouvelle sauce qu'on vient d'inventer?--Qu'en dites-vous
monsieur le chef?...--Monsieur le comte, je crois que c'est une nouvelle
manire pour accommoder les ttes de veau.--Ah! diable!... ceci est fort
intressant; cet homme-l sera venu  mon htel sur le bruit de mes
connaissances culinaires et sur la rputation de mes dners... Faites
entrer M. Rossignol, je serai charm de le voir.

Pendant ce colloque, le beau modle impatient de faire antichambre,
frappait avec force de son bton sur le parquet, tout en chantant avec
roulades:

/p
    Ah! que je fus bien inspir
    Quand je te reus dans ma cour!
p/

Enfin le valet revient lui dire:--Vous pouvez entrer, monsieur
Rossignol.--Ce n'est pas sans peine, dit celui-ci; et il pntre dans le
cabinet de M. le comte, o il fait son entre en donnant un violent coup
de canne sur la tte de Csar qui tait venu sauter aprs lui, et qu'il
chasse en criant:--Allez coucher, coquin!... Ce misrable chien qui
vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un
tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!

Cette entre ne prvient pas M. le comte en faveur de l'tranger, et
Champagne, considrant l'habit de M. Rossignol, ne peut s'empcher de
sourire de la crainte que celui-ci tmoignait que le chien ne mit ses
pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connat une nouvelle
manire d'accommoder les ttes de veau mrite des considrations
particulires, on pardonne  celui-ci son originalit; et M. le comte
lui fait signe de s'asseoir; ce que Rossignol fait, aprs s'tre
dit:--Il parat que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je
suis peut-tre avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir
que je sais ce que c'est que la bonne socit.

Et pour commencer  montrer son usage du monde, Rossignol continue de
faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considrant le
comte, dit  demi-voix:--En voil un qui ne posera jamais dans les
Apollons... mais a ferait un joli petit cyclope.

--Mon ami, qui vous a envoy vers moi? dit M. de Francornard 
Rossignol.--Personne ne m'a envoy; je suis venu de moi-mme et parce
que cela me convenait...--J'entends, vous avez entendu parler de mes
dners, et vous avez voulu m'offrir vos services pour le premier que je
donnerai.--Vos dners!... que la peste m'touffe si on m'en a jamais
parl! mais c'est gal, si a peut vous tre agrable, j'en tterai avec
plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.--Il en ttera!...
dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu'il
m'en fera goter. Il faut que cet homme-l ait un grand talent, car il
parat bien sr de son affaire.--C'est ce que je pense aussi, monsieur
le comte.

--Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?--Eh
parbleu! c'est le petit que j'ai rencontr il y a quelque temps...--Le
petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?--Je ne
sais pas s'il est dans vos cuisines, mais a ne m'tonnerait pas, car je
l'ai trouv bien engraiss.--Oui... oui, dit le chef  son matre; c'est
mon petit marmiton qui lui aura donn l'adresse de monsieur le comte.

--Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents 
l'preuve.--Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s'il
travaille en amateur?--Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le
chef vous dira comment je discute mes trois services.--Les trois
services?... Je n'ai jamais pos l-dedans...--Votre tte forme-t-elle
comme cela un volume considrable? peut-on se mettre quatre ou six
aprs?...--Ma tte!... Est-ce que c'est de ma tte que vous avez
envie?--Sans doute.--Ah! c'est qu'ordinairement on ne me prend que pour
le corps.--Comment! vous faites le corps aussi?...--Je crois bien! c'est
mon triomphe!... Mais c'est gal, si ma tte vous parat jolie pour
l'antique, je suis  vous  raison de cent sous par sance.--Cent
sous!... dit M. le comte en regardant tour  tour Champagne et son chef.
Ce n'est, ma foi! pas cher!--Aussi cela pourrait bien tre mauvais, dit
tout bas le cuisinier.

--Et vous m'assurez, monsieur Rossignol, que j'aurais une bonne tte de
veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modle se lve
brusquement, et enfonce avec colre son chapeau sur son front en
s'criant:--Qu'appelez-vous tte de veau!... il vous sied bien,
misrable modle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on
fait tous les jours des Jupiter et des Achille!

--Qu'est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effray du
mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de
nouveau aboyer Csar, tandis que le modle lve son bton sur le chien
et sembl le dfier.--Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi
tes-vous venu ici?--A coup sr, ce n'est pas pour vous!--Est-ce que
vous ne venez pas m'offrir vos talents pour accommoder les ttes de veau
d'une nouvelle faon?--Ah! pour le coup... voil une bonne btise!...
Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme
a?...--Que voulez-vous enfin? s'crie le comte avec colre.--Eh!
morbleu! je veux voir Andr, mon ami, mon ancien collgue chez M.
Dermilly, un enfant que j'aime et que vous levez _gratis_; c'est pour
lui parler que je suis venu.--Comment, drle! et vous avez l'audace de
vous prsenter chez moi, de pntrer dans mon cabinet!...--Est-ce que je
savais que c'tait votre cabinet?... quand je vous dis que c'est Andr
que je cherche...--L'impertinent! et se permettre de battre Csar!...
Ah! vous tes l'ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses
amis....--Plus gentils que vous, j'espre, mauvais Belisaire
manqu!--Voyez un peu  quoi madame la comtesse m'expose en donnant
asile  des misrables... Lafleur, Jasmin!... qu'on mette ce drle  la
porte!... Qu'on le jette par la fentre s'il fait encore l'insolent!

--Qu'est-ce  dire? s'crie Rossignol en faisant taire le tourniquet 
son bton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez
se changer en coloquinte!... Et toi, mchant borgne, prends garde que je
ne t'envoie figurer au caf des Aveugles.

M. le comte crie en se retranchant derrire Champagne, et le cuisinier;
Csar court de nouveau sur Rossignol, qui d'un coup de bton l'tend 
ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fire de
Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi
des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de
le regarder s'loigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s'y trouve
en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s'informer de la cause du
tapage que l'on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu'il
veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s'est pass et le motif
qui l'amne  l'htel. Lucile l'examine avec attention; cependant elle
lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y
arrive sans se tromper.

J'tais  tudier; j'entends quelqu'un entrer brusquement, et je vois
Rossignol qui s'crie en m'apercevant:--Ah! mille Romains!... ce n'est
pas sans peine qu'on arrive jusqu' toi, mon petit Andr!...--Comment!
c'est vous, monsieur Rossignol?--Oui, c'est moi, qui pour te voir ai
soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commands par un
invalide.--Un combat?...--Mais je te conterai cela un autre jour; je te
trouve, et c'est l'essentiel.--Et ce malheureux vieillard dont vous
m'avez parl?... et ses enfants?--Oh! mon garon! toute la famille te
bnit et te nomme son ange tutlaire! Ah! si tu avais vu le tableau de
leur ivresse quand je leur ai port tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand
je pense  cela... je ne sais plus o j'en suis.--Ils sont heureux: ne
parlons plus de cela, monsieur Rossignol.--Non, tu as raison:
occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. Andr, mon ami, tu as
toujours le coeur aussi bon, aussi sensible?--Je suis toujours le
mme, monsieur Rossignol; pourquoi cela?--Aimable enfant de la nature!
il n'est pas chang! Dis-moi, as-tu de l'argent?--Mais... oui... un
peu...--Eh bien! je veux de nouveau te faire goter cette jouissance des
mes bienfaisantes qui rpandent autour d'elles l'abondance... et,
semblables  ces mtores...  ces mtores qui...--Qu'est-ce que vous
voulez dire, monsieur Rossignol?--Je veux dire que j'ai dcouvert dans
mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore
rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu
sauveras des infortuns du dsespoir. Eh bien! Andr, tu hsites, mon
ami? Ton coeur se serait-il endurci  la cuisine de M. le comte? Si tu
savais!... il y a une malheureuse mre, jeune encore, qui reste veuve
avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j'tais  ta place,
je ne balancerais pas... Mais, hlas! ce que je gagne suffit  peine
pour soutenir mon pouse et mon jeune fils.--Mais, monsieur Rossignol,
c'est que je voulais faire un prsent  Manette.--Encore! mais il me
semble que tu lui as donn, il n'y a pas longtemps, quelque chose
d'assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux
avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.--Mais je
n'ai que quatre louis maintenant...--Eh bien! donne-les-moi toujours,
nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles
attendront; je te promets qu'elles ne voudront pas avoir d'autres
bienfaiteurs que toi.

Je ne suis pas bien dtermin  donner encore tout ce que je possde; je
ne sais quel pressentiment m'arrte. Mais Rossignol, qui voit que je
balance, redouble ses sollicitations: il me parle d'une mre aveugle, de
pre paralytique... Je suis mu, je tire mes pargnes de mon
secrtaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui dj
les dvore des yeux... lorsque Lucile parat tout  coup, et vient se
placer entre moi et le beau modle.

A sa vue je reste interdit, comme si j'allais faire quelque chose de
mal, tandis que Rossignol, fort contrari de l'arrive de la jeune femme
de chambre, tche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de
bonhomie qui ne va pas  sa physionomie.

Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait t fort
intrigue en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant
mon ami intime. Elle l'avait laiss parvenir jusqu' moi, et, place 
l'entre de ma porte, avait cout toute notre conversation.

En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu'elle
presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers
Rossignol:--Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu'il n'est pas bien
d'abuser ainsi de la confiance, de la sensibilit de cet enfant pour lui
prendre le fruit de ses conomies?...

Rossignol se pince les lvres et baisse les yeux, puis prononce d'une
voix fle:--Je suis envoy vers mon ami par une bande d'infortuns qui
connat son me et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en
encourageant le petit  la bienfaisance.

--Non, sans doute, monsieur, ce n'est point mal de donner aux
malheureux, et Andr est matre de son argent; mais encore faut-il
savoir placer ses bienfaits; en croyant tre humain, on est dupe
quelquefois, et les pargnes de cet enfant ne doivent point servir 
encourager le vice et la paresse.

A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit  Lucile d'un ton
insolent:--Que signifient ces insinuations?

--Cela signifie, monsieur, que vous avez dj mang l'argent d'Andr,
auquel vous avez eu l'effronterie de donner en change une vieille
seringue...--Elle tait neuve... je vais vous l'essayer si vous en
doutez...--Vous venez encore aujourd'hui dans l'espoir de lui soutirer
ce qu'il a amass depuis...--Mademoiselle! je vous prie de le prendre
plus bas...--Je le prendrai aussi haut que cela me plaira, et si vous
faites l'impertinent, je vous ferai chasser de l'htel, o je vous
dfends ds  prsent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire
encore l'insolent aprs toutes les sottises que vous venez de commettre
chez M. le comte--Tiens... voil grand'chose! parce que j'ai cass une
patte  un vieux chien qui voulait salir mon habit... D'ailleurs, est-ce
qu'il n'a pas assez de trois pattes pour courir aprs son matre qui n'a
qu'un oeil?--Si vous n'avez point avanc de mensonges  Andr,
donnez-moi sur-le-champ l'adresse des malheureux pour lesquels vous
veniez l'implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c'est elle qui
se chargera de les secourir.--Ah! laissez-moi tranquille avec votre
comte et votre comtesse.--Vous le voyez, vous ne pouvez pas rpondre 
cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous
avisez plus de vous prsenter ici.--C'est bon, mademoiselle du
tablier... a prend dj le ton de ses matres... Je sors parce que a
me fait plaisir. Andr, je ne t'en veux pas... Nous nous reverrons...
Adieu, la domestique!

Rossignol fait la grimace  Lucile, puis s'loigne en se dandinant et en
fredonnant:

/p
    Enfant chri des dames...
p/

--Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s'loigner; elle
revient vers moi, me prend dans ses bras, m'embrasse tendrement...
c'tait la premire fois que cela lui arrivait; j'en suis encore mu, et
je regarde mademoiselle Lucile, qui parat prte  pleurer.

--Qu'avez-vous donc? lui dis-je.--Ah! que tu es bon, cher Andr!... et
j'avais pu te souponner... te croire des dfauts! Oh! non, je ne le
croyais pas; mais je savais bien qu'il y avait du mystre; j'avais jur
de le dcouvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le
dire  madame... Ah! que je suis contente!...

Lucile me quitte vivement. Bientt ma protectrice me fait demander, elle
parat attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d'arriver, me
presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m'appelle son bon
Andr. Qu'ont-ils donc tous? et qu'ai-je fait de si extraordinaire? On
me prie de raconter tout ce qui s'est pass entre moi et Rossignol; la
bonne Caroline me force d'accepter une somme gale  celle que j'ai cru
donner  des malheureux. Enfin, c'est  qui me ftera, me complimentera,
en me recommandant de ne plus tre aussi confiant  l'avenir.

Aprs cet vnement, madame la comtesse me tmoigna encore plus
d'intrt et Lucile d'amiti; M. le comte, au contraire, me fit fort
mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l'accident arriv 
Csar.




CHAPITRE XVI

MON COEUR COMMENCE A PARLER.


Grce  la gnrosit de ma bienfaitrice, je puis tre doublement
heureux: j'enverrai en Savoie une somme gale  celle que j'ai donne 
Rossignol, et je ferai un cadeau  ma soeur. Mais, cette fois, je veux
consulter Lucile; je la prierai mme de se charger de faire pour moi
cette emplette.

La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui
tmoigne, m'achte une jolie petite montre d'or: et cela cote bien
moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel
plaisir cela va faire  Manette! Lucile m'examine avec attention toutes
les fois que je parle de ma soeur...--Vous l'aimez bien, me dit-elle,
cette petite Manette?...--Oh! oui, mademoiselle, je la chris comme si
j'tais son frre.--Quel ge a-t-elle?--Le mme ge que moi, bientt
treize ans.--Est-elle jolie?...--Tout le monde le trouve,
mademoiselle!--Et vous, Andr, le trouvez-vous aussi?--Je la sais bonne,
douce, aimante! je n'ai pas encore pens  regarder si elle est jolie...
mais on ne peut pas tre laide quand on a si bon coeur.--Ah! vous
croyez cela, monsieur Andr? Je serais bien curieuse de la voir.
Pourquoi ne vient-elle jamais  l'htel?--Ah! mademoiselle, elle
n'oserait pas, ni le pre Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que
j'aille chez eux.--Et que fait-elle, votre Manette...--Elle coud... elle
s'occupe de son mnage... Oh! elle s'entend dj trs bien  conduire
une maison...--Vraiment?... Oh! je vois que c'est un petit prodige...

Mademoiselle Lucile dit cela d'un ton singulier: on croirait qu'elle
est fche des loges que je fais de ma soeur; si elle la connaissait,
je suis bien sr qu'elle l'aimerait comme moi. Je me hte de me rendre
chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche
pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma soeur a depuis quelque
temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n'est plus
aussi familire avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me
tutoyer et de m'appeler _monsieur Andr_. Quand je lui fais la guerre
sur le changement de ses manires, Manette rougit, me regarde
tendrement, et me rpond qu'elle n'en sait pas elle-mme la cause; mais
elle me jure qu'elle m'aime toujours autant, et je suis bien sr qu'elle
dit la vrit.

Le prsent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache
la montre  son cou en disant:

--Elle ne me quittera jamais!

Puis elle soupire en ajoutant:

--Moi je n'ai rien  t'offrir.

--Bonne soeur, n'ai-je pas ton amiti? cela vaut mieux que tous les
bijoux.

Le pre Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j'ai
fait  sa fille; mais bientt il prend un air svre:

--Et ta mre! me dit-il, Andr, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela
que te ruiner pour Manette?--Oh! je ne me ruine pas! tenez, voil qui
est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me
laisse pas le temps de former un souhait.--A la bonne heure, mon garon;
mais je ne veut plus  l'avenir que tu fasses des dpenses folles pour
Manette... Ce n'est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas
porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes
de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de
dame... Je n'entendrais pas cela.

Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma
montre; ce n'est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur
d'eau. Ce brave homme pousse la dlicatesse  un point extrme, et
cependant il ne frquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens
d'affaires... Il serait mme dplac dans un salon.

Mais, aprs avoir caus du plaisir  Manette; il faut que je lui
apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai trice va
partir pour sa campagne, o elle n'a pas t l'anne dernire, et je
sais qu'elle doit m'emmener.

--Ah! mon Dieu! s'crie Manette; et combien serez-vous de jours absents?

--Je n'en sais rien!...

--Je n'ose lui dire que nous serons peut-tre plusieurs mois loigns de
Paris.

--Voyez-vous! reprend-elle, voil le commencement: nous serons longtemps
sans le voir... Il s'y habituera, puis il ne viendra plus que rarement.
Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes
dames!... J'aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et
vous voir comme autrefois.--a ne se peut pas, ma fille, dit le bon
Auvergnat; Andr sait maintenant tout plein de belles choses; il
s'ennuierait avec nous, qui ne savons rien.--Oh! ne croyez pas cela,
pre Bernard!...--Eh! morgu! je ne t'en voudrais pas pour a, mon
garon... C'est tout naturel! quand on apprend  tre savant, ce n'est
pas pour vivre en commissionnaire.--Et si j'apprenais  tre savante,
moi, mon pre?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et
faites-moi de bonne soupe: voil ce qu'il faut que vous sachiez, vous.

En arrivant  l'htel, j'apprends de Lucile que c'est dans huit jours
que nous partons pour la terre de madame.

--Vous verrez, Andr, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux
jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous
amuserons! et l, point de M. le comte, ni de Csar; point de M.
Champagne qui m'tourdisse de ses compliments!... Nous n'emmnerons que
Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinire. Il y a l-bas un
concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous
ferai voir tous les environs.

Mademoiselle Lucile parat enchante de notre dpart; je m'en ferais
aussi une fte si je n'prouvais du regret de m'loigner de mes bons
amis, car,  Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de
Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son oeil avec colre,
et murmure, assez haut pour que je l'entende:

--Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu'on a estropi Csar! et il
faut que je nourrisse pour cela un misrable mendiant!

Ces paroles me font toujours monter le rouge  la figure. Je me rappelle
alors mon pre malade, bless et mourant des suites de son zle pour le
service de M. le comte; quelquefois je suis prt  lui rpondre, mais le
souvenir de ma protectrice arrte les mots sur mes lvres. Je me tais,
je m'loigne en soupirant:

--Quoi! Cet homme-l est le mari de l'aimable Caroline, le pre
d'Adolphine!

La veille de notre dpart je vais faire mes adieux  ma soeur.

--Combien je vais m'ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera
long!... Je regarderai bien souvent  ma montre, et  toutes les heures
je songerai  toi.

Bonne Manette! si elle savait que nous devons tre plusieurs mois
absents! Je l'embrasse tendrement; j'ai tant de plaisir  la presser
dans mes bras!... et cela ne me fait pas le mme effet que le baiser que
j'ai reu de mademoiselle Lucile. Prs de ma soeur, je ne me sens ni
troubl, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc
tais-je si mu aprs avoir embrass la jeune femme de chambre? A coup
sr, j'aime mieux ma soeur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!...
oh! pour celle-l, je l'aime encore diffremment, quelquefois mme je
crois que je ne l'aime pas, car je deviens gn, embarrass auprs
d'elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste 
ses cts sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me
semble que, plus je grandis, et plus je deviens bte; il n'y a qu'auprs
de Manette que je me trouve aussi  mon aise qu'autrefois.

Le jour du dpart est arriv; je monte en voiture avec madame la
comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre
voiture charge de malles et de cartons. Que ce voyage va tre agrable!
je suis assis en face d'Adolphine; il me semble cependant que j'aimerais
mieux tre autrement plac. Je tiens continuellement mes yeux baisss;
je n'ose les lever sur l'aimable enfant qui est devant moi; je n'ose
point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma
main  la portire de crainte d'effleurer la sienne; et, ce qui redouble
mon embarras, c'est qu'il me semble que tout le monde devine ce qui se
passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-mme.

--Tu ne dis rien, Andr, me dit l'aimable Caroline; est-ce que tu n'es
pas content de venir avec nous?

--Oh! pardonnez-moi, madame...

--Je te trouve l'air tout chagrin.

--J'en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. Andr pense  sa
petite Manette!... Il soupire aprs elle!...

Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas  Manette. Mais madame
sourit en me disant:

--Tu n'en auras que plus de plaisir  la revoir.

Sans doute, j'aurai beaucoup de plaisir  revoir ma soeur; mais madame
et Lucile sont dans l'erreur, ce n'est point son souvenir qui m'empche
de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.

La fille de ma bienfaitrice touche  sa dixime anne; sa taille
commence  se dvelopper, ses traits prennent du caractre. Ses yeux
sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus
doux; ses manires acquirent de la grce, son esprit et son jugement
s'annoncent avec avantage. Elle ne joue plus  la poupe; la musique, le
dessin sont maintenant ses plus chres rcrations; mais sa bont pour
les malheureux est toujours la mme. Et son passage de l'enfance 
l'adolescence ne s'annonce ni par la coquetterie, ni par la prtention
de montrer ses jeunes talents.

Je vois tout cela en la regardant du coin de l'oeil, lorsque je pense
qu'on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d'Adolphine, je
baisse aussitt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens
de la douceur et de l'amiti.

La terre de madame est situe dans les environs de Fontainebleau. Nous
roulons jusqu' six heures du soir; alors la voiture entre dans une
superbe maison qui s'avance sur le bord de la route. Nous entrons dans
une vaste cour ferme par un mur  grille. Le concierge accourt; bientt
arrivent le jardinier et sa femme.

--C'est madame! rptent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir
briller dans leurs yeux.

En un moment, le bruit de l'arrive de madame la comtesse se rpand dans
les environs; nous ne sommes pas encore entrs dans l'intrieur de la
maison, et dj une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes
mres, accourent tmoigner  la bonne Caroline le bonheur que leur fait
prouver son arrive; partout o elle a pass on la chrit, car partout
elle marque sa prsence par des bienfaits.

Quelle touchante rception lui font les habitants de l'endroit! Ce n'est
point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans
tirent des ptards par ordre de l'intendant en poussant quelques cris
d'allgresse que dmentent leurs visages; ce n'est point une suzeraine
qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et coute en billant la
harangue d'usage; c'est une femme bienfaisante qui n'emploie sa fortune
qu' secourir les indigents,  faire des heureux. La gaiet que cause
son retour est franche, naturelle; c'est une mre qui revient au milieu
de ses enfants.

La joie des paysans est d'autant plus vive que, l'anne prcdente,
madame la comtesse, retenue  Paris par divers motifs, n'a pu se rendre
 sa terre. Elle rpond avec amiti  tous ceux qui l'entourent; elle
les fait connatre  sa fille en lui disant tout bas:

--Tu vois, ma chre Adolphine, comme ces bonnes gens m'aiment; et je
n'ai cependant fait que veiller sur leurs intrts en aidant les
pauvres, en rcompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre
aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour
cela que faire le bien soi-mme... En passant par trop de mains, le
bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.

--Et M. le comte, dis-je tout bas  Lucile, est-il reu comme cela?

--Ah! c'est bien diffrent!... On lui tire des ptards, des coups de
fusil; on lui fait des compliments; c'est Champagne qui ordonne tout
cela d'avance. M. de Francornard fait mordre par Csar ceux qui n'ont
pas l'air content de son arrive.

Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de
visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis
mon aimable conductrice.

Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s'tendent au loin
derrire la maison.

Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces
charmants bosquets, ces alles touffues, ces massifs artistement
taills. Rien ne manque dans ce sjour dlicieux, o l'on trouve une
pice d'eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois pais, des
gazons fleuris, de jolis pavillons; quel plaisir d'habiter ces lieux!
Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:

--Je vous avais prvenu que c'tait charmant... Oh! je voudrais que nous
restassions ici bien longtemps!... Mais,  propos, o vous
logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.

Nous retournons  la maison; Lucile entre partout en disant:

--Ici, c'est l'appartement de madame... puis, celui de mademoiselle:
celui de M. le comte est  l'autre extrmit de la maison...

--Et celui-ci?

--C'est celui qu'occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie 
madame. Le mien est de ce ct. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux
pices fort gentilles; vous logerez l, Andr; a fait que si vous
n'tes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir
tranquille. Cela vous convient-il, Andr? voulez-vous qu'ici je sois
encore votre surveillante, comme  Paris?

--Oui, mademoiselle, vous tes si bonne pour moi!...

--Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais
aussi vous tes bien gentil, Andr, bien sage, bien obissant.

Elle s'approche et me donne un petit coup sur la joue. J'ai cru qu'elle
allait m'embrasser, mais elle n'en fait rien: c'est dommage!

Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle rgle
mes heures d'tude, ainsi qu' sa fille; le reste du temps nous sommes
libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me
sens moins gn, moins embarrass prs d'Adolphine; except les heures
consacres  l'tude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans
les alles, sur les gazons; je la promne en nacelle sur la pice d'eau.
Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupe pour
madame, et, ds qu'Adolphine m'aperoit, elle me fait signe de
l'accompagner.

--Tu n'es pas raisonnable, tu ennuies Andr, lui dit parfois sa mre;
mais l'aimable enfant lui rpond en l'embrassant:

--Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu'Andr ne s'ennuie pas
avec moi.

Le temps passe vite dans ces lieux charmants, o une intimit plus
tendre s'tablit entre nous deux, o la prsence de personnages
ennuyeux, la svre tiquette, ne me forcent point  chaque instant de
quitter Adolphine. Chre Manette! je t'aime toujours autant; et
cependant je n'aspire point aprs le moment de notre retour  Paris.

Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu'ils se
sont vite couls!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et,
chaque fois il a pass quinze jours avec nous. M. le comte n'est point
venu: il a cependant crit  madame, en lui annonant sa prochaine
arrive; mais la goutte l'a retenu  Paris, et nous en avons t quittes
pour la peur.

Les feuilles jaunissent, les gazons se dpouillent, les bois perdent
leur ombrage: il faut retourner  Paris. Nous nous remettons en route
vers la fin du sixime mois coul depuis notre dpart. Je quitte 
regret ces lieux charmants, o j'ai pass de si doux instants.

--Nous reviendrons l'anne prochaine, me dit Adolphine, et nous nous
amuserons autant. Lucile dit la mme chose, et je pense au plaisir que
j'aurai  revoir Manette pour chasser l'ennui que me cause mon retour 
Paris.

En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C'est Manette
qui m'ouvre la porte. Elle est grandie, elle n'a plus l'air d'un
enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaiet qui doublait sa
gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant,
elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:

--C'est vous, monsieur Andr!...

--Monsieur Andr!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frre,
ton plus tendre ami?...

Je cours dans ses bras, je l'embrasse, je la presse contre mon
coeur... ses larmes se font un passage.

--Tu m'aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois
sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c'tait pour
toujours! j'ai bien pleur depuis ce temps... et toi, tu t'es bien
amus... n'est-ce pas?

Je n'ose pas lui avouer que c'est la vrit.

--Mais pourquoi as-tu pleur? lui dis-je, tu savais bien que ce n'tait
pas ma faute, que j'tais avec madame la comtesse et sa file.

--Ah! pourquoi?... te voil comme mon pre!... parce que je m'ennuyais
apparemment... Mais l'anne prochaine, si vous partez encore... ce qui
arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...

--Comment, est-ce que tu n'en avais pas  l'htel, o le concierge
m'avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...

--Oh!... j'en aurai autrement...

Elle ne veut pas m'en dire davantage.

Le pre Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.

--La campagne te fait du bien, mon garon, me dit-il.

--C'est a! s'crie Manette, dites-lui cela, pour qu'il y passe toute
l'anne!...

Bernard me donne des nouvelles de ma mre; toujours heureuse de mon
ct, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n'a plus qu'un dsir,
c'est de me revoir, de m'embrasser encore. Je partage ce dsir, et
j'espre bien un jour aller voir ma bonne mre; mais il faut que je
termine mes tudes, que je me rende digne des bonts de ma bienfaitrice.
Je promets  mes bons amis de venir tous les jours, pour me ddommager
de ma longue absence.

J'avais bien devin en pensant qu' Paris je ne serais plus si heureux;
ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis
seul avec elle. Il y a toujours l, ou des matres, ou quelque femme de
chambre. Et d'ailleurs, quelle diffrence d'tre ensemble dans les bois
ou dans un salon! l'aspect de la nature, la libert des champs donnent
plus d'essor  nos penses; en jouant, en courant avec elle dans les
jardins, combien de fois ne l'ai-je-point tenue dans mes bras! Ici,
j'ose  peine lui prendre la main. Ds que d'ennuyeuses visites
arrivent, il faut que je m'loigne... Je crains de rencontrer M. de
Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon
temps dans ma chambre; mais l, je me livre avec ardeur  l'tude; je ne
sais quel nouveau sentiment redouble mon dsir de m'instruire: il me
semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis
qu'un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l'oublier? non, je veux m'en
souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de
mon origine: celui qui doit sa fortune  son mrite,  ses talents,
n'est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des
esclaves  ses pieds tout prts  flatter ses passions,  encenser ses
vices?

Le printemps renat; je soupire aprs le moment o nous irons habiter la
campagne, o je me retrouverai souvent seul avec elle, o je la verrai 
chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, prs de mademoiselle,
plus gauche, plus embarrass. Je viens d'avoir quatorze ans, elle en
aura bientt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc
suis-je moins gai qu'autrefois? Est-ce qu'en devenant un homme on n'est
plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rves, je
vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de
chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes
sduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en
moi? je suis peut-tre malade! Mais je n'ose confier  personne ce que
j'prouve... Il me semble qu'on se moquerait de moi.

Enfin, on retourne  la campagne, j'ai fait mes adieux  Manette.

--Tu recevras de mes nouvelles, m'a-t-elle dit.

--Par qui?

Elle ne s'explique pas davantage.

Nous voici en route: le chemin me parat charmant, maintenant que je
sais le plaisir qui m'attend au bout du voyage. Je suis encore en face
de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas tre si timide dans la
voiture. Mais, ds que je suis au milieu de ces dames, c'est pis que
jamais. Je ne sais o porter mes regards; ds qu'on me parle, je rougis,
je puis  peine rpondre. Je suis heureux; mais on ne s'en douterait
pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui tais si gai; moi, que
l'on trouvait aimable, gentil, combien je suis chang! Il n'y a
qu'auprs de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un
peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je
suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde;
Manette est de mon ge: c'est probablement l'effet de nos quatorze ans.

Nous sommes enfin dans ce sjour paisible, o renaissent les doux
moments, les heures fortunes. Avec la libert que l'on gote en ces
lieux, je retrouve une partie de ma gaiet. Que je serais heureux de
passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce sjour que ma mre et mes
bons amis de Paris.

Grce aux leons de M. Dermilly, je dessine dj agrablement.
Adolphine aussi cultive cet art, et, cette anne, il nous procure de
nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d'un arbre, sur un tertre
de gazon d'o l'on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur
nos genoux, et nous esquissons tous les deux le mme paysage; madame la
comtesse est juge entre nous. Le dsir de mriter les loges de ma
bienfaitrice redouble mon application  l'tude; et puis, on est si bien
assis prs d'Adolphine!... Pendant qu'elle crayonne, je puis la regarder
tout  mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se
peignent dj les premires motions de l'adolescence. Quand elle
s'aperoit que je la regarde, elle me dit en riant:

--Andr, vous ne travaillez pas! Vous n'aurez pas fini aussitt que moi.

Mais lorsque mes regards sont baisss sur mon dessin, elle avance
doucement sa tte par-dessus mon paule pour juger mon travail, le
comparer au sien, et corriger ce qu'elle croit dans son ouvrage moins
bien que dans le mien. Alors je n'ai garde de me dranger: je feins de
ne point m'apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie
tte auprs de la mienne!

Avec Lucile, j'prouve un sentiment diffrent. Lorsque nous nous
promenons seuls tous deux, lorsque, en courant aprs elle, je parviens 
l'attraper, ma main aime  presser la sienne,  toucher ses formes
sduisantes; mes yeux contemplent avec avidit ses charmes; je suis prs
d'elle moins timide qu'avec Adolphine, mais le sentiment qui m'anime est
moins doux, moins tendre que celui que m'inspire l'aimable enfant; je ne
pense  Lucile que quand je la vois, et l'image d'Adolphine ne sort
jamais de ma pense.

La jolie femme de chambre ne m'embrasse plus comme le jour o elle a
renvoy Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins
familire avec moi; cependant, puisqu'elle a vingt ans, elle ne doit pas
prouver la maladie que l'on ressent  quatorze. Quand nous jouons
ensemble, quand je me jette prs d'elle sur le gazon, Lucile me repousse
doucement en me disant d'une voix mue:

--Andr... prenez garde, vous commencez  ne plus tre un enfant... nous
ne pouvons plus faire les mmes folies...

--Pourquoi cela, mademoiselle?

--Parce que... Qu'il est drle, ce petit Andr!... Vous saurez cela plus
tard, monsieur.

Cependant je vois bien que Lucile aime toujours  foltrer avec moi;
dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en
cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le
village, elle me propose de l'accompagner.

Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour tre son
cavalier:  ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchant
quand j'entends dire: Il a l'air d'un homme. Il me semble qu'on doit se
sentir bien heureux d'tre un homme!... Dirai-je toujours cela?

Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s'appuie
sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force  nous
rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et
cela fait battre mon coeur plus vivement; quand nous nous asseyons et
que sa main reste dans la mienne, j'prouve la plus grande envie de la
presser, mais je ne l'ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses
jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.

Il y a prs d'un mois que nous sommes  la campagne, lorsque madame, qui
vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m'en prsente
une  mon adresse.

--Une lettre pour moi!... Qui donc peut m'crire?...

--C'est peut-tre votre mre, me dit ma bienfaitrice.

--Oh! non, madame, elle ne sait pas crire... ni Bernard non plus...

--Apparemment que c'est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui
est dans l'appartement et parat fort curieuse de savoir d'o me vient
cette lettre.

Madame me permet de lire... Les caractres sont assez mal tracs,
cependant on peut les dchiffrer. Que vois-je? c'est de Manette!...
c'est ma soeur qui a appris  crire afin de pouvoir correspondre avec
moi.

J'ai pouss un cri de surprise, de joie, en disant  madame:

--C'est Manette!... c'est ma soeur qui m'crit... Et je ne remarque
point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:

--Je m'en doutais bien, moi!

Je demande  madame la permission de lui lire la lettre de ma soeur,
car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystre; madame me le
permet, et je lis le billet suivant:

Mon cher Andr, j'ai appris en secret  crire afin de pouvoir te
donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L't me
semble bien long depuis qu'il faut le passer sans te voir: quand donc
cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois?
Rponds-moi, Andr; mon pre me pardonnera d'avoir tudi en secret
quand je lui lirai ta lettre.

L'aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, Andr, et
vous seriez un ingrat si vous ne l'aimiez pas aussi.

--Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si
Manette ne partageait pas mon bonheur.

--Oh! cela se voit de reste! dit  demi-voix mademoiselle Lucile en
tortillant avec colre une collerette qu'elle tient dans ses mains.

--Il faudra rpondre  votre soeur, Andr; dites-lui que vous ne serez
pas constamment spars... et si dans quelques annes vous vous aimez
toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc 
ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...

--Ce n'est pas ma faute, madame, rpond Lucile en se pinant les lvres:
c'est la thire qui m'a chapp... Je voulais ter la poussire...
J'avais laiss tomber mon d.

Lucile ne sait plus ce qu'elle dit; et moi, je cours dans ma chambre
rpondre  Manette,  laquelle je promets de donner souvent de mes
nouvelles. Madame veut bien se charger d'envoyer la lettre; en la lui
portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle parat
tre de mauvaise humeur! Elle passe prs de moi sans me parler.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l'arrtant.

--Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez dj rpondu
 votre Manette!... Lui avez-vous jur de l'aimer toujours?...

--Je n'ai pas besoin de le lui jurer... Ma soeur sait trs bien que je
ne changerai pas.

--Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d'un porteur
d'eau... C'est superbe!...

--Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?

--Vous... c'est diffrent!... avec l'ducation que vous recevez ici,
vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l'esprit, des talents!... cela
va loin.

--Ah! mademoiselle Lucile, ce n'est pas bien de mpriser Manette... Je
ne vous aurais pas crue capable de cela.

--Je ne la mprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...

--Eh! que vous a-t-elle donc fait?

--Oh! rien... mais je vous dfends de m'en parler encore... Vous n'avez
que votre Manette en tte, et cela m'ennuie...

Lucile me quitte fche. Ils croient que je ne songe qu' Manette! Ah!
je le voudrais bien! car le sentiment que j'prouve pour ma soeur ne
m'te point ma gaiet, et ne me fait jamais soupirer. Je l'aime
tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c'est ainsi que j'aime
mes frres, c'est ainsi que je chris celle  qui je dois le jour.

La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile
et moi, lorsqu'un matin nous entendons un grand bruit dans la premire
cour. Une voiture arrive au grand galop... c'est M. le comte, accompagn
de Champagne, d'un cuisinier et de deux laquais.

--Nous tions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le
comte?

--Je m'en doute, dit Lucile en riant: madame a reu une lettre il y a
quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa rsolution d'avoir un
hritier cette anne; c'est pour cela qu'il est venu en poste!... Mais
voil au moins la douzime fois qu'il accourt pour le mme motif, et
s'en retourne comme il est venu.

Dj les aboiements de Csar, la voix aigre de son matre, le bruit que
font les domestiques, ont chass la paix de notre demeure. Madame est
alle se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre;
Lucile seul reoit monsieur, qui crie dj parce que les villageois
n'accourent point lui prsenter des bouquets.

--Ils n'taient pas prvenus de votre arrive, monsieur le comte! dit en
souriant la jeune femme de chambre.

--C'est gal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent
toujours m'attendre!... Est-ce que le propritaire d'immenses domaines
doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous
ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m'entourer en
criant: Vive M. le comte!...

--Certainement, si on leur avait ordonn de le faire, ils n'y auraient
pas manqu...

--Ce sont de ces choses qu'on ne doit jamais oublier, mademoiselle...
Ici, Csar... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette
terre; elle ne sait point se faire respecter...

--Elle se fait aimer, monsieur le comte.

--Aimer!... aimer!... a ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous,
Csar! J'entends que l'on me fte, moi, et je veux qu'on me fasse ce
soir une rception magnifique... Entendez-vous, Champagne?

--Oui, monsieur le comte.

--Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me
haranguer... qu'ils montrent leur joie, enfin...

--Ils la montreront, monsieur le comte; j'en fais mon affaire. Vous
serez content.

--A la bonne heure. Beaucoup de gaiet surtout!... Et tu leur feras
payer les violons, entends-tu?

--Cela va sans dire, monseigneur.

M. de Francornard va se reposer dans son appartement, aprs avoir
ordonn  Lucile de l'annoncer  Madame.

--Qui donc vous amne si brusquement? demande Lucile  Champagne.

--Je crois que c'est notre souper d'hier au soir...

--Votre souper?

--Sans doute. M. le comte a trait trois de ses amis... des gaillards
qui boivent sec!... On a fait grande chre; le repas a dur depuis neuf
heures du soir jusqu' trois heures du matin. Le cuisinier avait promis
un plat nouveau; il parat qu'il a t du got de ces messieurs, car ils
taient tous en gaiet; M. le comte a voulu tenir tte  ses convives;
j'avais beau dire: Songez  votre goutte,  l'ordonnance, au rgime
prescrit par le mdecin; il n'en a pas tenu compte, et en sortant de
table il a jur qu'il aurait un hritier: voil pourquoi nous sommes
partis ce matin au grand galop.

Champagne va dans le village annoncer  tous les habitants l'arrive de
M. le comte, qui veut absolument tre ft.

Les villageois songent que M. de Francornard est l'poux de leur
bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux
habits, et font des bouquets.

Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l'on
bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de
faire beaucoup de bruit.

Pour satisfaire l'orgueil des gens il ne faut souvent que les tourdir.
Si l'amour-propre, la vanit permettaient  ceux que l'on encense de
chercher  dmler la vrit dans les sentiments qu'on leur tmoigne,
dans les compliments qu'on leur adresse; s'ils pouvaient approfondir les
divers intrts qui font agir cette foule qui semble les difier, ils
attacheraient bien peu de prix  ses hommages.

M. l'intendant, qui a l'habitude de prparer les rceptions de son
matre, a toujours soin d'emporter de Paris quelques paquets de ptards,
qu'il distribue aux paysans. Il n'y a point manqu  ce voyage; et afin
que M. le comte, qui ne trouve jamais que l'on fait assez de bruit, soit
plus satisfait cette fois, Champagne a achet des soleils et des fuses
qui doivent complter la fte.

Tout est en l'air dans la maison; le cuisinier que monsieur mne  sa
suite met tout sens dessus dessous pour offrir  son matre une seconde
reprsentation du plat qui a eu tant de succs la veille au souper, et
qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit
ncessairement faire russir ses projets.

Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu'un moment
dans sa chambre et voulait aller faire la cour  sa femme, s'est endormi
profondment et ne se rveille qu' l'instant du dner.

Madame est dans le salon avec sa fille au moment o son poux, averti
par son fidle Champagne, apprend que le dner est servi. Monsieur se
hte de descendre prs de madame,  laquelle il offre galamment la main
pour la conduire  la salle  manger.

A table, M. le comte examine sa fille,  laquelle depuis longtemps il
n'a point fait attention.

Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle
commence  me ressembler... Quel ge a-t-elle, madame?

--Elle entre dans sa douzime anne, monsieur.

--Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous marierons
cela  quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon
genre... Mais auparavant il faut songer  lui donner un petit frre.

--Monsieur, je vous en prie, dit la mre d'Adolphine en se penchant vers
l'oreille de son poux, songez que ma fille n'est plus un enfant...
Faites-moi grce de vos plaisanteries.

--Madame, je ne plaisante pas, je parle trs-srieusement. Au reste,
vous avez raison: _Non est_ in _locus_; dnons d'abord; puis, aprs la
fte que j'ai ordonn aux villageois de m'offrir, j'espre que vous
m'entendrez beaucoup mieux.

A la campagne, je dne ordinairement avec madame, mais sachant l'arrive
de M. le comte, je n'ai garde de me prsenter  sa table. L'aimable
Adolphine s'aperoit de mon absence; elle dit  sa mre:

--Pourquoi Andr ne vient-il pas?

--Qu'est-ce que c'est que cela... Andr! dit M. le comte, n'est-ce pas
le petit Savoyard?...

--Oui, monsieur, c'est le fils de l'homme auquel je dois l'existence de
ma fille, et qui a sauv la vtre; vous semblez toujours l'oublier,
monsieur.

--Eh! mon Dieu, madame! c'est une chose qui n'est arrive qu'une fois,
voulez-vous que j'y pense sans cesse? Il me semble que le petit drle
est assez heureux d'tre nourri et log dans mon htel... Csar, attrape
a, mon garon... Ce pauvre Csar, comme il saute mal depuis que ce
coquin l'a estropi!... Est-ce que ce Savoyard dne avec vous?

--A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis 
ma table? je vous ai dj dit qu'il n'tait pas auprs de moi comme
domestique; et si je lui ai fait donner de l'ducation, je ne pouvais
mieux placer mes bienfaits: Andr par ses manires et son langage semble
maintenant n dans les meilleures classes de la socit.

--C'est toujours un Savoyard, madame, et je trouve trs-ridicule que
vous le fassiez dner  votre table, parce qu'enfin l'tiquette, le
dcorum... A bas, Csar,  bas!... vous mettez vos pattes dans mon
assiette!

Madame la comtesse ne rpond rien; Adolphine est triste parce que je ne
suis pas l, et que la figure de monsieur son pre comprime sa gaiet
ordinaire.

Pendant qu'on est  table, je quitte ma chambre, o je me tenais
renferm depuis l'arrive du comte. Bien certain maintenant que je ne le
rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m'y promener
quelques moments. Je commence  rflchir; ma raison se forme; 
quatorze ans et demi je connais dj le charme d'une douce rverie:
l'image d'Adolphine me fait tendrement soupirer... C'est le premier
amour qui nous porte  prfrer la solitude aux jeux qui nous
charmaient; c'est en aimant que l'on cesse d'tre enfant, que l'on
commence  se bercer d'esprances; quand l'ge vient et que l'amour nous
quitte, on change l'esprance en souvenirs.

J'ai suivi au hasard une des alles du jardin; je marche lentement, je
suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner 
Paris. Tout  coup une voix qui m'est bien connue fait entendre ces
mots:

--Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fcher!

C'est Lucile que je viens d'entendre; la voix part d'un bosquet dont je
suis spar par un buisson de lilas. Je m'avance; j'prouve le dsir de
savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J'carte doucement le
feuillage, et j'aperois M. Champagne assis sur un banc de gazon, prs
de Lucile, qui s'occupe a festonner, et s'arrte de temps  autre pour
repousser M. l'intendant, qui regarde son ouvrage de trop prs.

Je ne sais pourquoi je n'aime point ce Champagne;  Paris il est sans
cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le
joli coeur, se croit adorable, s'coute parler et se regarde avec
complaisance. Que fait-il l prs de Lucile, dans ce bosquet? Cela
m'inquite, et je ne rsiste pas au dsir d'couter ce qu'il lui dit.

--Vous tes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d'honneur! c'est comme
je vous le dis!...

--Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n'a pas besoin de vous?

--Non, non!... il est  table, et vous savez qu'il aime  y rester
longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...

--Je croyais que vous aviez ordonn une fte?

--Oui, sans doute, mais elle se commencera qu'a l'issue du dner...
Quand je suis longtemps sans vous voir je n'en sens que mieux combien je
vous aime, dlicieuse camriste!...

--Ah! ne me dites donc pas de ces mots-l!... Rien ne me semble ridicule
comme un valet qui veut faire le bel esprit.

--Auprs de vous, friponne, je ne voudrais faire que l'amour... et si
vous vouliez m'couter...

--Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.

--Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?

--Au contraire, je m'y plais beaucoup.

--Point de socit... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous
faire toute la journe?

--Ah! elle passe bien vite...

--Est-ce que ce tendre coeur serait occup en secret?

--Vous tes bien curieux, monsieur Champagne...

--Que je serais heureux s'il battait pour moi!... Il faut absolument que
vous rpondiez  mon amour.

--Je n'en vois pas la ncessit.

--Allons, pas tant de svrit, petite mchante.

--Votre matre vous attend, j'en suis sre.

--Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrasse.

--J'espre bien que si.

--Il me faut un baiser, et je l'aurai.

--Finissez, cela me dplat.

M. Champagne n'coute point Lucile, et, malgr sa dfense, va la prendre
dans ses bras, lorsque, cartant vivement le feuillage qui me spare
d'eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l'intendant, je le
repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprvue, il fait
malgr lui quelques pas en arrire, et va rouler sur le gazon.

Lucile rit aux clats; je reste devant elle, encore rouge de colre, et
M. Champagne se relve d'assez mauvaise humeur.

--Je voudrais bien savoir, monsieur Andr, me dit-il, de quel droit vous
venez vous jeter ainsi sur moi?

--Vous vouliez l'embrasser malgr elle, j'ai d la dfendre.

--La dfendre!... ce beau champion! D'ailleurs, que je l'embrasse ou
non, cela ne vous regarde pas.

--Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne
m'empresserais-je point d'accourir?

--Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent
fort bien se dfendre toutes seules... Elles n'ont besoin du secours de
personne dans de telles circonstances. Vous tes un enfant! tchez de
retenir cela.

--Andr a fort bien fait d'agir ainsi, et je l'en remercie; il ne
suivra point vos avis, monsieur Champagne: son coeur le guidera mieux
que vos sots discours.

L'intendant plit de colre; puis, me jetant un regard ironique:

--Je vois, dit-il, que l'on a du penchant pour le petit Savoyard... il
est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon
compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.

En disant ces mots, M. Champagne tche de rire avec malice, et s'loigne
en chantant pour cacher sa colre.

Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troubl, et
elle-mme parat aussi fort agite. Nous gardons longtemps le silence.
Lucile le rompt enfin:

--Andr, me dit-elle, vous tiez donc auprs de ce bosquet?

--Oui, mademoiselle...

--Est-ce que les propos de Champagne vous dplaisaient?...

--Oh! beaucoup...

--Vraiment, Andr?

Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon
paule, et ses regards ont une expression charmante.

--Est-ce que vous seriez fch que j'aimasse Champagne?

--Il me semble que oui, mademoiselle...

--Et pourquoi cela?

--Je ne sais... mais je voudrais que vous n'aimassiez personne...

--Voyez-vous, ce petit goste!

Le ton dont elle me dit cela n'annonce pas qu'elle soit bien fche;
jamais le son de sa voix n'a t si doux; jamais Lucile ne m'a paru si
jolie...

--Andr, je n'aime pas Champagne... vous avez trs-bien fait de venir le
repousser... vous avez t mon dfenseur... je vous dois une
rcompense...

--Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.

--Rien? Et si je vous offrais de m'embrasser, vous me refuseriez
donc?...

Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...

--Non, mademoiselle.

--Mais peut-tre une telle rcompense ne vous plat-elle pas beaucoup?

--Oh! si, mademoiselle...

--Eh bien! voyons donc, Andr...

Je reste les yeux baisss devant elle, je n'ose bouger, et Lucile
reprend en riant:

--Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.

En effet, je sens ses lvres s'appuyer sur ma joue brlante. Un
sentiment nouveau parcourt mon tre... je rends  Lucile mille baisers,
sans couter sa voix qui me rpte:

--Andr! c'est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc
quel dmon que cet enfant-l!

Tout  coup un grand bruit se fait entendre du ct de la maison; Lucile
croit reconnatre la voix de madame; elle se dgage de mes bras, se
sauve en me disant:

--Venez donc, Andr: c'est sans doute la fte qui commence.

Je la suis  regret: ah! que m'importe la fte?... tous les plaisirs
qu'ils gotent l-bas ne vaudront pas celui que j'prouvais auprs de
Lucile.




CHAPITRE XVII

LA FUSE ET SES SUITES.


Le bruit que nous avions entendu annonait le commencement de la fte.
Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de
Champagne, tir leurs coups de fusil; puis un mauvais violon,
qu'accompagnait un tambourin, avait entam l'air: _Que de grce! que de
majest!_ et, n'en sachant pas la fin, l'avait termin par: _Il pleut,
bergre_. Mais les _pon, pon!_ du tambourin qui battait toujours une
mesure de contre-danse, pendant que son collgue jouait un adagio,
n'avaient point permis de remarquer le changement d'air, et les paysans,
lectriss par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le
choeur des Tartares de _Lodoisha_, seul morceau que Champagne leur et
appris, et qu'ils entonnaient  tue-tte toutes les fois que l'on ftait
M. le comte.

M. de Francornard avait beaucoup mang et beaucoup bu, le tout afin de
s'entretenir dans les heureuses dispositions qui l'avaient fait partir
au grand galop de Paris. Il tait fort gai, mais il n'tait point gris,
parce qu'un homme de qualit ne se grise jamais. Son oeil brillait
encore plus qu' l'ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui
alors portait les siens d'un autre ct, sans avoir l'air de remarquer
l'air conqurant de son mari.

Cependant le dessert se prolongeait, et madame commenait 
s'impatienter des mots  double sens que monsieur lui adressait, lorsque
les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncrent
l'entre des villageois. Un paysan maladroit a tir dans les carreaux
d'une fentre de la salle  manger: les vitres se brisent; Adolphine,
effraye, va se rfugier dans le sein de sa mre; Csar aboie, et M. le
comte est enchant.

--C'est bien... c'est trs-bien! dit-il,  la bonne heure... on
s'aperoit que je suis arriv... c'est trs-joli ce qu'ils jouent l...
Mais que chantent ces paysans, Champagne?

--C'est le choeur qu'ils vous chantent toujours, monsieur le comte.

--Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?

--A la premire fte qu'ils vous offriront, monsieur le comte, je leur
ferai chanter de l'italien.

--Bah!... tu crois qu'ils y parviendront?

--Oh! trs-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c'est le
violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec
leurs pieds et leurs mains.

--Tu as raison: de cette manire l'accent ne les gnera pas du tout.
Allons, madame, il faut nous rendre au dsir de ces paysans... il faut
par notre prsence achever de les rendre heureux.

Madame accepte la main de monsieur et donne l'autre  sa fille; ils
descendent dans la cour, o la prsence de la belle Caroline cause en
effet le plus vif plaisir. Les paysans s'empressent de lui offrir des
bouquets qu'elle reoit de la manire la plus gracieuse, trouvant
toujours le moyen de dire  chacun quelque chose d'agrable.

Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant
une petite tape  celles qui lui semblent gentilles; pinant d'un air
de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:

--Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles
horribles, mains!... Ah! mon Dieu! o a-t-on pris de si vilaines
figures?... Ah! passe pour celle-ci... c'est un peu moins laid... Eh!
eh! petites filles, vous tes bien contentes de me voir, n'est-ce
pas?... si vous tiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le
sang n'est pas beau dans ce pays-ci.

Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de
la danse. Bientt les quadrilles sont forms; chacun a pris sa chacune;
la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des
danseuses. On s'lance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les
paysans dansent de si bon coeur! M. le comte a d'abord envie d'ouvrir
le bal avec une jeune fille, mais il rflchit qu'il serait imprudent 
lui de se fatiguer, et il se contente de se promener  travers les
quadrilles avec Csar, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des
danseurs, ce qui fait beaucoup rire son matre.

Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais
elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et rpte  chaque
instant  sa mre:

--O est donc Andr? pourquoi ne vient-il pas s'amuser avec tout le
monde?

Madame m'aperoit me tenant  l'cart et n'osant approcher d'elle. Elle
me fait signe d'avancer; elle me prsente Adolphine en me disant:

--Andr, fais donc danser ma fille, elle t'attend pour cela.

En prsence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais
puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui
m'est offert? Je ne rsiste pas  cette douce invitation. Je prends la
main de l'aimable enfant, nous courons  la danse. Lucile vient
d'accepter l'invitation d'un jeune paysan, elle se place en face de
nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec
Adolphine et vis--vis de Lucile!... Tour  tour pressant les mains de
l'une et sentant les doigts de l'autre serrer doucement les miens,
jamais je n'ai t si heureux!... Jamais l'heure ne s'coula plus vite
et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de
Francornard; mais il vient se promener de notre ct, je l'entends
murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit 
mon oreille, et bientt le violon reoit l'ordre de ne plus jouer.

Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime
de n'tre qu'un Savoyard!... Je quitte tristement la main d'Adolphine,
je me retire dans le fond d'un bosquet... Je sens des larmes mouiller
mes yeux... C'est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point
humili de ma naissance, mais mon coeur est bless de l'injustice des
hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y tre habitu.

Cependant la fte n'est point termine: M. Champagne, qui a fait
emplette de soleils et de fuses, qu'il est all placer au bout d'un
carr de verdure, vient  M. le comte, tenant  la main un bton au bout
duquel est une mche allume, et le prsente  son matre en lui
adressant le discours suivant:

--L'histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu'ils donnaient
des ftes, des tournois et des joutes, avaient l'habitude de rompre la
premire lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou
leur fusil, d'atteindre les premiers au but, qu'on avait soin de ne
point placer trop loin; c'taient encore eux qui embrassaient les
premiers les jeunes maries le jour de leurs noces; enfin, monseigneur,
ils taient les premiers pour tout!...

Ici Champagne s'arrte pour reprendre haleine et chercher la fin de son
discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas o il en veut venir,
lui demande s'il a par hasard fait prparer un tournoi dans sa cour et
ordonn une joute sur la pice d'eau.

--Pas tout  fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j'ai dispos un
joli bouquet d'artifice au bout du grand carr de verdure, et je viens
proposer  monsieur le comte de mettre le feu  la premire fuse...
C'est pourquoi j'ai l'honneur de lui prsenter cette mche.

M. le comte parat enchant de cette surprise; il prend la mche, qu'il
porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand
carr de verdure.

Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mche, a fait sans
doute des rflexions, appelle Champagne et lui dit  l'oreille:

--La mche me parat bien courte...

--Monseigneur, elle a quatre pieds de long.

--Ce n'est pas assez; va chercher un manche  balai, le plus long que
tu trouveras, et on l'attachera au bout de ce bton.

--Mais, monseigneur...

--Point de mais! faites ce que j'ordonne.

M. Champagne s'loigne avec la mche, et les villageois suivent toujours
M. le comte, qui marche firement  leur tte, et  dfaut de la mche
tient en l'air sa canne qu'il agite avec beaucoup de grce.

On est arriv sur le carr de verdure, et Champagne revient et prsente
 son matre un bton avec lequel, d'un rez-de-chausse, on mettrait le
feu  un troisime tage. M. le comte parat plus satisfait, et il
s'avance vers l'artifice. Mais, en voyant la grosseur des fuses et des
soleils, il fait encore la grimace et parat indcis.

--Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?

--Non, monseigneur, la premire fuse donnera seulement le signal,
ensuite vous vous loignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je
disposerai beaucoup plus loin.

--Ah!  la bonne heure! Donne-moi la plus petite fuse  tirer... Le
premier coup pourrait effrayer ces paysans...

--Voil celle o vous devez mettre le feu...

--Fort bien... Ah , es-tu sr qu'elle ne partira pas?

--Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j'espre.

--Je veux dire qu'il ne faut pas qu'elle parte de mon ct... Je n'ai
pas envie de perdre ici mon autre oeil.

--Soyez tranquille, monsieur le comte, je rponds de tout.

On attend avec impatience que M. le comte se dcide, les villageois sont
rassembls sur le carr de verdure; madame la comtesse est entre sa
fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne
veux plus m'approcher d'Adolphine tant que M. le comte sera l.

Enfin le hros de la fte, tmoin de l'impatience du public, allonge le
bras au bout duquel est le manche  balai qui conduit  la mche; il
touche celle de la fuse: le feu prend, elle part, aux cris d'admiration
des paysans, et M. le comte, enchant que cela soit fini, jette sa mche
loin de lui et s'essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son
empressement  se dbarrasser de la mche, M. de Francornard n'a point
fait attention qu'il la jetait sur les autres pices d'artifice: au bout
d'un instant, un grand bruit annonce l'explosion du bouquet, que
Champagne, fort peu expert en artifice, n'avait pas eu la prcaution
d'loigner de manire qu'il ne pt atteindre personne. Les soleils, les
ptards clatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en
serpentant, et un artichaut mal dirig passe entre les jambes de M. le
comte, qui, tout tourdi du bruit, ne sait de quel ct se sauver.

Tout le monde crie: les paysannes ont du feu  leurs bonnet,  leurs
fichus,  leurs tabliers; on n'entend de tous cts que ces mots: Je
brle! je brle... teignez-moi.

Les dbris d'un soleil sont tombs sur la tte d'Adolphine: le feu prend
aux cheveux de l'aimable enfant et se communique rapidement  sa robe;
madame la comtesse perd la tte, Lucile appelle du secours; mais chacun
est occup de soi. Ceux qui brlent ont trop  faire, ceux qui n'ont
rien s'examinent de la tte aux pieds. Seul, je m'empresse d'accourir
prs de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j'touffe avec
mon corps la flamme de ses vtements, et mes mains, s'appuyant sur ses
beaux cheveux, arrtent bientt les progrs du feu.

Elle est sauve, et sa jolie figure n'a point t atteinte. Madame me
donne les plus doux noms, m'appelle son sauveur, celui de sa fille...
elle ne trouve pas d'expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et
qu'ai-je donc fait d'extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de
donner ma vie pour sauver celle d'Adolphine. Elle n'a pas eu le temps de
connatre son danger, elle rit dj en m'appelant son cher Andr. Ah! ce
mot-l me paye bien des lgres souffrances que j'endure!

--Pauvre garon! dit Lucile, il a les mains toutes brles!... Tenez,
voyez madame...

--Ce n'est rien, cela ne me fait pas mal.

Madame veut me faire rentrer pour qu'on mette quelque chose sur mes
brlures; mais bientt des cris perants attirent l'attention gnrale:
M. le comte, qui jusque-l avait t tranquille, se met  courir comme
un fou dans le jardin, en criant qu'il brle et en portant ses mains 
sa culotte. L'artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu 
cette partie de ses vtements, mais le drap ayant t long  prendre, M.
le comte, qui attribuait  ses voisins l'odeur de roussi qui le suivait
partout, avait t beaucoup plus longtemps qu'un autre  s'apercevoir de
son accident.

Au lieu de se tenir tranquille et de tcher d'touffer le feu, M. de
Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions,
et criant comme un possd:

--A moi, Champagne! je roussis, je brle... ma culotte... la fuse... je
rtis...

L'air et le mouvement qu'il se donne augmentent les progrs du feu que
l'on ne peut encore apercevoir, parce qu'il est cach par les basques de
l'habit. Champagne court aprs son matre en lui demandant o il brle.
Pour toute rponse, M. le comte relve les basques de son habit et
montre la partie endommage. Champagne tire son mouchoir et l'applique
dessus; mais cela n'teint pas assez vivement le feu, et M. le comte,
qui souffre beaucoup, jure comme un damn en criant qu'il va perdre ce
qu'il a de plus prcieux.

Dans un pril si imminent, il faut employer les grands moyens:
Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son
matre dans ses bras et, courant avec lui vers la pice d'eau, le jette
dans le milieu du bassin.

M. le comte disparat un moment; mais bientt il remonte sur l'eau et
fait la planche, criant comme s'il brlait encore, car il craint l'eau
presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu'il
aperoit  quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il
crie:

--tes-vous entirement teint?

--Eh! oui, coquin... Repche-moi bien vite, ou je me noie...

Champagne, avec sa perche, attrape son matre par la ceinture et le
ramne doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu  l'eau et
les souffrances que M. le comte parat prouver ne lui permettent point
de se soutenir: on l'emporte dans son appartement, et, au lieu de songer
 avoir un hritier, il passe la nuit  se faire appliquer des
cataplasmes.




CHAPITRE XVIII

JE NE SUIS PLUS UN ENFANT.


Le lendemain de cette fte, qui a eu des suites si singulires, M. de
Francornard, qui se plaint beaucoup, veut retourner  Paris; madame
juge convenable d'accompagner son poux pour lui prodiguer ses soins:
elle le fuit lorsqu'il lui parle d'amour; mais souffrant, il est certain
de la trouver prs de lui.

Nous partons tous; je souffre aussi, et mes mains portent des marques de
mes brlures. Mais je trouve du charme  mes douleurs lorsque je pense
que j'ai sauv Adolphine, que j'ai garanti sa jolie figure des atteintes
du feu.

Cette fois nous ne voyageons plus de la mme manire: madame est avec sa
fille dans la voiture de son mari, je suis dans la sienne avec Lucile et
M. Champagne, qui me regarde de travers, surtout lorsqu'il voit la jeune
femme de chambre me prendre les mains en disant:

--Ce pauvre Andr! cela doit lui faire bien mal... Sans lui,
mademoiselle avait la figure brle!... Vous avez fait de belles choses,
monsieur Champagne, avec votre feu d'artifice!...

--Il me semble, dit Champagne, que je mrite plutt des loges! Sans
moi, M. le comte rtissait; je lui ai sauv la vie.

--Je ne sais pas ce que vous lui avez sauv, mais je sais que vous avez
manqu de nous brler tous.

De retour  Paris, M. le comte fait une maladie cause par son passage
subit du feu  l'eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus
empresss. Pour moi, je passe prs de Manette tous les moments que j'ai
de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir tre avec
Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la mme familiarit
avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l'enfance
ont fait place aux tudes de musique, de dessin; nos conversations
deviennent raisonnables; nous trouvons du charme  former ensemble notre
jugement. L'aimable enfant ne m'appelle plus son cher Andr! Sans doute
on lui aura dit qu'elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en
prononant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que
son coeur me donne toujours le mme titre.

Depuis l'aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l'embrasse,
elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je
grandis, plus il me semble que j'aurais de plaisir  embrasser Lucile.

Manette ne me dfend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une
fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits sont assez
agrables, sa fracheur est naturelle comme toutes ses manires. Elle
est active, laborieuse; elle apprend l'tat de couturire et lit en
cachette des romans pour savoir comment on parle d'amour dans la haute
socit.

Le temps s'coule, j'approche de mes dix-sept ans. Depuis qu'une fuse a
pass entre ses jambes, M. de Francornard parat avoir renonc
entirement au projet d'avoir un hritier, et ma bienfaitrice est plus
souvent avec son poux, qui a cess de lui parler d'amour. Mais M. le
comte, ne songeant plus  un fils, s'occupe davantage de sa fille.
Adolphine a quatorze ans, et dj sa beaut, ses grces captivent tous
les regards. L'aimable Caroline est fire de sa fille: bien diffrente
de ces mres qui voient avec dpit se tourner vers leur enfant les
regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des
compliments qui ne leur sont plus adresss, la mre d'Adolphine, quoique
belle et jeune encore, n'coute plus que les loges que l'on accorde 
sa fille.

J'admire en secret les charmes que l'ge dveloppe chez Adolphine:
chaque jour elle devient plus sduisante, et son image est sans cesse
devant mes yeux. Je suis grand; j'ai perdu la tournure de nos montagnes;
j'entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de
l'htel me regardent avec complaisance et m'appellent maintenant
monsieur Andr! J'ai donc l'air d'un monsieur? On dit aussi que j'ai des
talents, que je dessine fort bien. Mais  quoi me servira tout cela...
s'il faut un jour me sparer d'Adolphine?

Dj cette pense me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu'un
Savoyard lev par charit dans cet htel, je dois tout aux bonts de
madame la comtesse! Mais cette ducation qu'elle m'a fait donner me
rendra-t-elle plus heureux?

M. de Francornard dit quelquefois  madame:

--Est-ce que vous comptez garder ternellement cet Andr chez vous?

--Il est encore bien jeune, rpond ma bienfaitrice; dans quelque temps
je tcherai de lui trouver un emploi convenable  ses talents.

Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir
Adolphine... Je n'ose laisser paratre mon chagrin, c'est dans le sein
de ma soeur que je vais pancher mon coeur. Je lui parle sans cesse
de la fille de madame la comtesse; je lui vante ses grces, sa beaut,
ses talents... J'aime  lui redire les moindres mots qu'elle m'a
adresss. Parler d'Adolphine est un si grand plaisir!... Je n'ose avouer
que je l'adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m'coute en
silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre soeur!
sans doute elle me plaint, et c'est la crainte de me voir malheureux qui
cause son chagrin.

Je n'oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu'elle
ne devint mes sentiments, et que cela ne parvnt  madame. Je serais si
fch que l'on connt dans l'htel la cause de ma tristesse!... Je suis
dj si timide, si embarrass prs d'Adolphine! Il me semble que tout le
monde pntre mes plus secrtes penses.

M. le comte vient d'ordonner un grand dner pour clbrer la fte de sa
fille. Dj tout se dispose dans l'htel, il y aura un bal brillant.

Je ne sais pourquoi cette fte m'attriste; c'est cependant la sienne!
Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soire; je
songe aussi qu'elle sera entoure d'une foule de jeunes gens qui la
trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi
cette ide m'afflige et me contrarie.

Je me rends chez madame; je n'ose point offrir un bouquet, mais j'ai
cueilli une fleur  un rosier que j'ai sur ma fentre, et je la tiens 
ma main.

Madame est  sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a
bien longtemps que je ne me suis trouv seul avec elle! Si je pouvais
profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les
voeux que mon coeur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop
timide... Je n'ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant
alternativement Adolphine et ma rose.

L'aimable enfant m'aperoit:

--C'est vous, Andr? me dit-elle; venez donc auprs de moi...

Je m'approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.

--Je ne vous vois plus si souvent qu'autrefois, Andr; est-ce que vous
ne vous plaisez plus avec moi?

--Oh! si, mademoiselle!

--Pourquoi donc alors ne venez-vous pas tous les jours?

--Mademoiselle, je crains maintenant de vous dranger.

--Comment! est-ce que je n'tudie pas aussi bien devant vous? Il me
semble mme que je travaille avec plus de plaisir quand vous tes l.
Mais la musique vous ennuie peut-tre?

Oh! non, mademoiselle...

--Mademoiselle... comme vous me parlez avec un ton de crmonie! Andr!
il me semble que vous n'tes plus aussi gai qu'autrefois. Est-ce
que-vous avez des chagrins?... Ce serait bien mal de ne point me les
confier... Vous savez bien que je suis votre amie...

Je me sens si heureux de ce qu'elle me dit, que je n'ai plus la force de
parler; je ne trouve pas ce que je voudrais exprimer, je me contente de
lui prsenter ma rose en balbutiant:

--Voulez-vous bien permettre, mademoiselle...

--Ah! la belle rose... C'est donc pour moi, Andr?

--Oui, mademoiselle, si vous daignez l'accepter; n'est-ce pas
aujourd'hui votre fte?

--Si je daigne l'accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui
qui m'a sauv la vie? Ah! mon cher Andr, voil le bouquet qui me fait
le plus de plaisir, avec celui que maman m'a donn.

--Son cher Andr! Elle m'appelle son cher Andr!... Je ne sais plus o
j'en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec
ivresse dans les miennes... Mais on vient... J'entends aboyer Csar...
Grand Dieu! c'est M. le comte... Je m'loigne prcipitamment
d'Adolphine, je cours  une porte... Je crois viter la prsence de
celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.

--Allons! il est dit que ce drle-l fera toujours des sottises! s'crie
M. de Francornard; il est cause que Csar ne marche plus que sur trois
pattes, et le voil qui me casse le nez  prsent. Quand donc madame la
comtesse me dbarrassera-t-elle de ce Savoyard?

--Ce drle!... J'tais si heureux!... Ah! ce mot vient de dtruire toute
ma joie... il me fait un mal!... loignons-nous, et cachons au moins les
pleurs qui s'chappent de mes yeux.

Je suis all me renfermer dans ma chambre. J'y suis depuis longtemps;
j'entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et
viennent! ce bruit m'apprend que tout le monde est arriv; mais que
m'importe cette fte? Je ne puis tre admis parmi la haute socit qui
entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mler aux domestiques
qui encombrent les antichambres. J'ai eu un moment l'ide d'aller
trouver Manette; mais pour traverser l'htel, je rencontrerais beaucoup
de monde, et l'on n'aime pas montrer une figure triste  des gens qui ne
songent qu' rire.

Je suis plong dans mes rflexions; je crois voir Adolphine; j'entends
encore son pre m'appeler drle!... Mes larmes coulent; il me semble
maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser
commissionnaire. J'tais si heureux prs de Bernard, de Manette, que je
n'affligeais pas alors par le rcit de mes chagrins! Je ne songeais qu'
ma mre,  mes frres!... et rien ne s'opposait aux projets de bonheur
que je formais pour l'avenir.

Tout  coup je sens une main potele se placer sur mes yeux, et une voix
bien connue me dit:--Que faites-vous donc l, tout seul, comme un ours,
tandis que tout le monde dans l'htel songe  s'amuser?

C'est Lucile qui est entre doucement dans ma chambre et s'est approche
de moi sans que je l'aie entendue.--Venez avec moi, Andr; nous irons 
une fentre o nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le
salon... Oh! c'est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on
regarde comment danse le beau monde, et on s'en souvient quand on va au
bal.

--Merci, mademoiselle, je n'ai pas envie de voir danser, dis-je
tristement  Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et
s'aperoit que je verse des larmes.--Eh bien! qu'a-t-il donc 
prsent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout
rouges. Andr, mon ami, qu'avez-vous? qu'est-ce qui vous cause de la
peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand
tout le monde s'amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.

Lucile s'assied tout prs de moi; elle me prend les deux mains, qu'elle
pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tte est penche
vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me
conjure de parler avec les marques de l'intrt le plus vif. Ah! que les
femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble tre la leur!...
Elles entrent dans nos maux, elles partagent notre douleur, afin de
nous en ter la moiti.

Je me trouve dj moins  plaindre depuis que je suis auprs de Lucile.
Je n'ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte
ce qu'a dit M. le comte.

--Comment! c'est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous tes
un enfant, Andr!... Qu'importe ce que dit ce vieux bougon, qui n'aime
que sa table et son chien? En tes-vous moins aim de madame, de sa
fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En tes-vous moins
gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le dfends... C'est
qu'il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.

En disant ces mots, Lucile s'avance et me donne un baiser sur le front.
Je me sens tout mu, tout agit; mais il me semble que je suis dj un
peu consol; cependant je pousse un gros soupir, celui-l n'est pas tout
entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours afflig,
penche encore sa tte vers mon paule... cette fois, c'est moi qui
l'embrasse, mais ce n'est pas sur le front.

--Eh bien! que faites-vous donc, Andr? me dit Lucile d'une voix mue:
pourquoi m'embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux
bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c'est assez,
monsieur.

Lucile n'a pas le ton bien svre; la vue de mes larmes a touch son
coeur, et l'attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes
bras... Elle n'a plus le temps de compter les baisers que je lui donne;
elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me
disant:--Andr, mon ami!... finissez, laissez-moi.

Aimable fille, pouvais-je  dix-sept ans ne point me consoler dans tes
bras?

Nous avons chang de rle: Lucile a l'air dsol, et c'est moi qui suis
le consolateur.--Ah! Andr... c'est bien mal me dit-elle, qui aurait
cru?... Est-ce que je pensais  cela, moi?... Puis elle pousse de gros
soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console
Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console
de nouveau. Mais enfin il est un terme  tout, et quand Lucile se trouve
assez console, elle reprend son air espigle et me sourit tendrement,
en me disant:

--Aprs tout... cela ne regarde personne; je suis ma matresse!... et si
je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m'en
empcher?... J'aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage...
mais... c'est un malheur!... Si vous me juriez de m'tre constant, je
serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi
tous les serments d'usage!... Il ne sait rien, cet enfant-l; il faut
que je lui apprenne tout.

Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de
rpter avec elle; puis elle tche de prendre un air solennel qui ne va
pas avec sa mine friponne.

--Je jure  Lucile... que j'aime de tout mon coeur... Allons,
monsieur, rptez.--Je jure  Lucile, que j'aime de tout mon
coeur...--C'est trs-bien... et que je veux aimer toute ma vie...--Oh!
oui, toute ma vie.--Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi,
Andr... Ah! mon Dieu o en tions-nous?--Je jurais de vous aimer toute
la vie, ma chre Lucile.--Sa chre Lucile!... Voyez-vous comme il
s'mancipe dj!... C'est gal, je vous permets de m'appeler ainsi, je
l'exige mme, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n'ai pas
besoin, Andr, de vous recommander d'tre circonspect?...--Oh! oui,
mademoiselle!...--Mademoiselle... qu'est-ce que c'est cela,
mademoiselle? Dites donc votre chre Lucile: vous le disiez si bien tout
 l'heure!--Eh bien! oui, ma chre, ma bonne Lucile.--Ah! c'est bien
heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n'entends pas que cela se
passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui tre toujours
fidle... Eh bien! rptez donc...--Fidle? qu'est-ce qu'on entend par
l, Lucile?--Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui
apprenne tout,  ce garon-l!... a veut dire que vous n'en aimerez pas
d'autre que moi.--Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.--Comment!
monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s'il vous
plat?--Parce que je mentirais... et, quoique lev  Paris, je veux
conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis
de mon pre... Voil pourquoi je ne veux pas mentir.--Je n'entends rien
 toutes ces raisons-l, monsieur; est-ce que vous avez dj le projet
d'en aimer d'autres, petit tratre?... Ah! mon cher Andr, ce serait
bien vilain!...--Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice...
Manette... mademoiselle Adolphine?...

--Oh! certainement, mais ce n'est plus cela que j'entends; et par aimer
je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher Andr, que c'est une
folie de jurer!... On se souvient du serment, et l'on oublie celle pour
qui on l'a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n'ai pas le droit
d'exiger plus que votre amiti: vous n'avez que dix-sept ans; moi, j'en
ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientt!...--Ah!
Lucile, je vous aimerai toujours... qu'importe l'ge?--Mais cela importe
beaucoup! Ce n'est pas que je veuille dire que je suis ge
maintenant!... Grce au ciel,  vingt-quatre ans on est encore
trs-jeune, entendez-vous, Andr, surtout les femmes: car les hommes
c'est diffrent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par
exemple, vous avez dj l'air d'avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle
heure est cela?... onze heures!... dj onze heures!... Comme le temps
passe avec lui! si madame m'avait demande... Il faut que je vous
quitte, Andr; quel dommage! Ah! auparavant j'ai encore une prire 
vous faire, et j'espre que vous ne me refuserez pas.--Qu'est-ce
donc?--C'est que vous n'irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je
ne l'aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le mme ge
que vous; est-ce qu'elle n'a pas un amoureux?--Un amoureux!... oh! non,
Manette me l'aurait dit; mais elle ne pense pas  cela.--Ah! vous en
tes certain?... Je devine bien pourquoi: c'est vous, petit sclrat,
qui tes son amoureux!...--Moi! oh! non, Lucile, je n'aime Manette que
comme une soeur.--Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c'est que
ces amours de frres pour des demoiselles qui ne sont pas leurs
soeurs. Au reste, ce serait bien mal  vous de sduire la fille de cet
honnte Bernard, qui vous a recueilli, log, trait en fils...--Mais,
mademoiselle, je vous jure...--Ah! monsieur, je vous ai dj dit que je
ne voulais plus qu'on me jurt rien... tenez, cela vaudra beaucoup
mieux. Adieu, Andr... il faut que je vous quitte; vous allez vous
coucher tout de suite, n'est-ce pas?--Certainement! que voulez-vous donc
que je fasse?--Dormez bien... rvez de moi... Oh! je rverai de vous,
moi... j'en suis bien sre: j'en rvais dj souvent; mais je ne vous le
disais pas;  prsent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous
tourmente!... Dire que je l'ai vu enfant... et qu'aujourd'hui... Adieu,
Andr.

Elle m'embrasse, elle s'loigne, elle revient m'embrasser encore...
Charmante fille! qu'elle est vive, aimable, sduisante!... En me
quittant, elle s'est retourne vingt fois pour me sourire encore; enfin
elle a ferm ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m'aurait dit que
ce jour commenc si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs
si doux?




CHAPITRE XIX

NOUVEAU PERSONNAGE.--DPART.


Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m'occupent tellement
que je me livre moins  mes rveries; ds que la jolie femme de chambre
s'aperoit que j'ai l'air un peu mlancolique, elle trouve moyen
d'accourir prs de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent
bientt toutes les penses sur l'avenir; prs d'elle on ne peut songer
qu'au prsent.

Cependant chaque jour je sens que j'aime Adolphine davantage; j'aime
toujours Lucile, mais quelle diffrence entre ces deux sentiments!...
Prs de cette dernire, ma timidit a entirement disparu; je suis gai,
enjou, je ris, je ne songe qu'au plaisir. La vue de ses charmes, son
regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus
douce ivresse fait palpiter mon coeur. Prs d'Adolphine, je suis
toujours aussi timide, aussi embarrass; j'aurais mille choses  lui
dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu' la drobe; je
crains et je dsire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis
tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens
oppress... Est-ce donc du plaisir que j'prouve auprs d'elle? il faut
bien que cela en soit, puisque pour celui-l je sacrifierais tous les
entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d'amour?... Comment se
fait-il que l'on prfre celui qui nous fait de la peine  celui qui
nous rend heureux?

Malgr la dfense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette
bonne soeur, qui prend tant d'intrt  tout ce qui me regarde, qui me
questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j'aime 
pancher mon coeur. Il y a cependant certaine confidence que je ne
juge pas  propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence 
sentir qu'il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais
Manette a grandi comme moi; je me rappelle ce que m'a dit Lucile, et,
seul avec ma soeur, je lui dis un jour:

--Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble
que tu n'as pas pour moi la mme confiance?

Manette lve sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais
qu'autrefois; elle me regarde avec tonnement.--Que veux-tu dire,
Andr?--Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton ge,
Manette, le coeur doit commencer  parler...

Manette rougit et parat trouble, puis elle s'crie:--Qui t'a dit que
mon coeur parle pour quelqu'un?--On ne me l'a pas dit, Manette, mais
je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d'un ge 
aimer quelqu'un...--Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne
suis pas aussi instruite qu'elle, mais il me semble qu'il n'y a pas de
ncessit  cela.--Mon Dieu! il ne faut pas te fcher... Est-ce que ce
serait un crime d'avoir un amoureux... bien honnte, qui te ferait la
cour pour t'pouser?--Non, monsieur, non, je n'ai point d'amoureux... Je
n'en aurai jamais!...--Jamais!... est-ce que tu peux rpondre de
cela?...--Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en rpondre; et je ne
sais pas de quoi se mle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous
fait penser des choses pareilles.

Manette porte son tablier sur ses yeux.--Eh quoi! lui dis-je en passant
mon bras autour d'elle, tu pleures?... Comment ce que je t'ai dit
peut-il te faire du chagrin?--Oui, monsieur... parce que c'est trs-mal
de me supposer un amoureux...  moi, grand Dieu!... est-ce que c'est
possible?...--Qu'y aurait-il donc de si tonnant? tu es assez jolie pour
plaire  quelqu'un.

Manette relve la tte, et me dit avec l'accent du plaisir:--Tu me
trouves jolie, Andr?--Certainement...--Aussi jolie que mademoiselle
Adolphine, que mademoiselle Lucile?...--Ah!... Ce n'est plus la mme
chose.

Manette rebaisse tristement la tte en rptant:--Oh! non... je vois
bien que ce n'est plus la mme chose!--Il y a tant de beauts
diffrentes! Sans ressembler  aucune, cela n'empche pas de
plaire.--Mon Dieu! Andr comme tu es savant maintenant sur ces
choses-l! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t'a appris tout cela?

Je ne puis m'empcher de rougir de la rflexion nave de Manette, qui
me dit au bout d'un moment:--Est-ce que tu serais bien aise que j'eusse
un amoureux?--Pourquoi pas, si c'tait un garon honnte, laborieux,
capable de faire ton bonheur?

Manette ne rpond rien; elle se lve, s'loigne de moi, va prendre son
ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux.
Qu'ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n'y comprends
rien; mais l'arrive de son pre termine notre entretien, et je retourne
 l'htel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.

Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est
dans la cour de l'htel; le postillon est encore couvert de poussire.
Quel est donc le personnage qui vient d'arriver? Je ne tarde pas 
rencontrer Lucile, qui sait tout, et s'empresse de me mettre au fait.

--C'est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette
voiture.--Le neveu de M. le comte?... voil la premire fois que j'en
entends parler...--Ah! c'est qu'il parat qu'il n'tait pas fortun.
C'est le fils d'une soeur de monsieur qui avait pous un marquis de
Thrigny, qui est mort sans rien laisser  sa veuve. La pauvre femme
crivait en vain  son frre, celui-ci ne lui rpondait jamais. Mais
elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d'hriter d'un cousin
de son pre d'une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela,
il a sur-le-champ crit  son neveu, qui habitait la Normandie, pour
l'engager  venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement  Paris, a
accept l'invitation. Il vient de descendre ici, et il parat qu'il
logera dans cet htel, car M. le comte a ordonn qu'on lui prpare un
joli appartement.--Quel ge a-t-il, ce neveu?--Presque aussi jeune que
vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collge!... mais cela a
dj des manires, un ton... beaucoup de fiert,  ce que j'ai pu voir;
du reste, il est assez joli garon, et sans son air de suffisance il
serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout  coup
possesseur d'une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui
tourne pas la tte? Il faut avoir beaucoup de mrite  vingt ans pour ne
pas tre insupportable avec vingt mille livres de rente.

Je ne sais pourquoi l'arrive de ce jeune homme me dplat. Nous avions
bien besoin de ce neveu qui vient s'tablir dans l'htel! Il va voir
Adolphine tous les jours,  tous les instants... Il va en devenir
amoureux, il n'y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu'il n'est pas mal,
qu'il est assez joli garon! c'est dsesprant. Si du moins il avait t
laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah!
qu'il est heureux, ce monsieur-l! Pauvre Andr! on ne fera plus
attention  toi... Mais que pouvais-tu esprer? Ne sais-tu pas qu'une
distance immense te spare de l'aimable enfant? Son pre ne te
regarde-t-il pas avec mpris?... Je sais tout cela, et cependant
l'arrive de ce neveu ajoute encore  mes chagrins.

Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brle d'apercevoir le
nouvel habitant de l'htel. Je me place  une fentre de mon carr, et
je ne tarde pas  voir passer le jeune hritier. En effet, il est grand,
assez bien fait, sa figure est rgulire; mais quel ton arrogant avec
ses valets, quelles manires lestes et impertinentes, quelle fatuit
dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes
pour donner des ordres, et il a dj pass plus de cent fois sa main
dans ses cheveux, rajust les bouts de son col et arrondi les parements
de son habit. Est-ce qu'un tel homme peut tre aimable, spirituel,
sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu'il ne
plaira pas  Adolphine.

Je ne quitte pas ma chambre de la journe; je n'ose descendre chez
madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi
triste, pensif, inquiet.

Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon
humeur; je serais bien fch qu'elle la devint, et cependant je ne puis
prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu'elle peut pour
dissiper ce qu'elle appelle ma mlancolie; mais cette fois tous ses
efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colre: elle
prtend que je deviens trs-maussade et que je ne mrite pas que l'on
ait autant de bonts pour moi.

Je laisse dire Lucile; elle pourrait m'adresser les plus sanglants
reproches que je n'y ferais pas attention: je ne songe qu' Adolphine et
 ce jeune homme qui vient d'arriver  l'htel. Voyant que je ne suis
point mu de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette
sur une chaise, et se met  sangloter. Ce n'est point  dix-sept ans et
demi qu'on est insensible aux larmes d'une femme, je crois mme qu'
tout ge les pleurs de la beaut doivent trouver le chemin de notre
coeur.

Je tche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s'crie que je suis un
monstre, un perfide, un petit tratre; que je lui fais dj des
infidlits. J'ai beau lui jurer qu'elle se trompe, tout ce que je dis
est inutile... Ce n'est pas avec de simples paroles que l'on persuade
Lucile: elle prtend connatre le monde et les hommes... Avec elle, je
devrais faire rapidement mon chemin.

Enfin, j'ai sch ses pleurs; elle commence  me trouver plus gentil,
mais en me quittant elle m'engage  ne plus avoir de ces humeurs-l si
je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe  la
diffrence qui existe dans les sentiments que me tmoignent les trois
femmes que j'aime le plus. Adolphine, d'un mot, d'un sourire, me rend
heureux, elle parat avoir pour moi la plus tendre amiti; elle me voit
toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprs d'elle, elle
n'est pas triste, elle se livre de mme  tous les amusements de son
ge... peut-tre alors ne songe-t-elle plus  moi. Lucile m'adore,  ce
qu'elle dit,  chaque instant du jour elle pense  moi, elle voudrait
tre prs de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait,
proccup, elle me querelle; il faut ne voir qu'elle, ne penser qu'
elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me
semble que cet amour-l est un peu goste. Manette me trouve toujours
bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou
d'Adolphine, Manette me tmoigne toujours la mme amiti, il lui suffit
de me voir pour tre contente... Bonne soeur! ah! je suis bien sr que
ton coeur ne changera jamais: l'amiti est plus solide que l'amour.

Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m'a
fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis--vis du
jeune marquis et de Champagne. Je m'incline devant le neveu de M. le
comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l'entends lui
dire:--A qui appartient ce garon?

A qui j'appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un
valet? Champagne rpond tout bas au marquis; celui-ci sourit
ddaigneusement, en prononant assez haut pour que je l'entende:--Ah!
ah!... c'est le Savoyard dont mon oncle m'a parl.

--Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononc
ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prt  retourner sur
mes pas...  lui demander si son intention est de m'insulter... Ah! je
sens que j'aurais du plaisir  me disputer,  me battre avec cet homme
que je dteste dj!... Mais il n'est plus l... Mon sang se calme; je
frmis de la pense que j'ai conue!... Dans la maison de ma
bienfaitrice, je chercherais querelle  un parent de son poux!...
Est-ce donc ainsi que je reconnatrais tout ce qu'elle a fait pour moi?
Ah! Andr, loigne-toi plutt de cette demeure; fuis avant d'tre
coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne
Caroline.

Je me rends chez M. Dermilly.--Andr, me dit-il, j'ai une proposition 
te faire; je dsire qu'elle te soit agrable, mais songe que tu es
entirement libre de suivre ton got. Depuis quelque temps, ma sant
n'est pas bonne; les mdecins m'ont conseill le changement d'air. Je
suis dcid  faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je dsire
parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles  l'oeil du
peintre, comme  celui de tout homme qui sait apprcier les beauts de
la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m'accompagner, nous
ferons ensemble ce voyage.

--Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly.
Ah! monsieur!... vous ne pouviez m'emmener plus  propos! Oui, je
partirai quand vous voudrez; demain, aujourd'hui mme, je suis prt 
vous suivre.

Mon empressement  partir, la chaleur avec laquelle je m'exprime,
paraissent surprendre M. Dermilly: il m'examine, et semble vouloir
pntrer ma pense.

--Andr, me dit-il, je suis charm que tu veuilles bien tre mon
compagnon de voyage; mais j'avoue que ton vif dsir de quitter Paris
m'tonne un peu... Mon ami, ne serais-tu plus aussi heureux  l'htel du
comte?... Et si cela tait, pourquoi ne m'avoir pas confi tes
chagrins?--Je n'ai point de chagrins, monsieur, et madame la comtesse
est toujours aussi bonne pour moi.--Je sais que Caroline t'aime
tendrement. Cependant, Andr, depuis longtemps tu n'es plus le mme...
Je l'ai remarqu et ne t'ai point fait de questions... J'attendais que
tu vinsses de toi-mme confier tes peines  ton meilleur ami.--Ah!
monsieur, si j'avais des secrets, quel autre que vous aurait ma
confiance?... vous,  qui je dois tout?... vous qui daignez me traiter
comme votre fils... qui m'avez enseign cet art divin qui reproduit sur
la toile les objets qui ont charm notre vue; qui m'avez fait sentir
tout le prix de l'ducation, et avez  la fois clair mon esprit et
form mon jugement? Mais je n'ai nulle peine secrte, monsieur, je n'ai
rien, je vous l'assure.

Le ton dont je dis cela ne persuade sans doute pas M. Dermilly, car il
continue de me regarder attentivement.

--M. le comte ne t'a point fait de nouvelles scnes?

--Non, monsieur.

--Tu es toujours dans les bonnes grces de Lucile?

--Oui, monsieur...

Je ne puis m'empcher de sourire lgrement en disant cela, et je crois
m'apercevoir que M. Dermilly sourit aussi. Il reprend au bout d'un
moment:

--Manette t'aime toujours autant?...

--Toujours, monsieur... Oh! elle ne peut pas cesser de m'aimer.

En disant ces mots je lve les yeux sur M. Dermilly, qui me considre
avec attention.

--Et Adolphine te tmoigne la mme amiti?

Le nom d'Adolphine me trouble, et je balbutie:--Mademoiselle
Adolphine... est si bonne... si aimable!...

Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cess de
me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l'intrt
ml  la douleur. Au bout d'un moment il soupire:--Pauvre Andr!
s'crie-t-il en me serrant la main.

Pauvre Andr!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non,
je n'ai rien dit qui puisse lui faire souponner le sentiment qui
m'agite; cependant il semble avoir lu dans mon me.--Tu partiras avec
moi, Andr, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu
d'attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous
partions aprs-demain.

--Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d'un moment.

--Pas cette fois, Andr, mais l'anne prochaine, si ma sant me le
permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mre...

Embrasser ma mre!... quel bonheur l'aprs une aussi longue absence! sur
le sein de sa mre on doit oublier toutes les peines de l'amour!

Notre voyage est arrt. Avant de retourner  l'htel, je me rends chez
Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain dpart; je m'attends  la
douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que
je ne l'aurais cru; il semble qu'elle soit bien aise de me voir
m'loigner de l'htel.--Tu ne devrais plus te sparer de M. Dermilly, me
dit-elle, il est si bon, il t'aime tant! Ne serais-tu pas mieux prs de
lui que dans cet htel, dont le matre te fait mauvaise mine? En
revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le
comte?--Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...--Tiens,
Andr,  prsent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble
qu' ta place je ne voudrais pas rester dans cet htel... A quoi cela te
mnera-t-il, si ce n'est  t'accoutumer  vivre en grand seigneur?

Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n'a-t-elle pas le
droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m'loigner
d'Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thrigny.

En arrivant  l'htel, apprenant que madame la comtesse est seule avec
sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire
connatre les intentions de M. Dermilly.

Ma bienfaitrice approuve ce projet.--Ce voyage ne peut que t'tre utile,
me dit-elle; il compltera ton ducation; mon cher Andr, avec monsieur
Dermilly, tu jugeras mieux les pays que tu visiteras; tu acquerras de
nouvelles connaissances, et,  ton retour, je m'occuperai d'assurer ton
sort.

Je n'entends pas ce que me dit madame la comtesse. J'ai les yeux tourns
du ct d'Adolphine; en apprenant que j'allais partir, il m'a semble la
voir plir: mon absence lui causerait-elle en effet quelque peine? Ah!
je m'loignerais moins malheureux, si j'esprais ne pas tre oubli!

Elle se lve, elle vient vers nous.--Comment! Andr, vous allez nous
quitter? me dit-elle avec cet accent qui pntre jusqu' mon coeur.
Puis l'aimable enfant jette ses bras autour du cou de sa mre en
ajoutant:--Maman, pourquoi laisses-tu partir Andr?... qu'a-t-il besoin
de voyager?... est-ce qu'il n'est pas mieux auprs de nous?...

Sa mre sourit et l'embrasse en lui disant:--Ma bonne amie, Andr
reviendra. D'ailleurs, il faut bien nous accoutumer  son absence; songe
qu'il ne restera pas toujours auprs de nous; Andr devient grand et il
faudra... Mais nous parlerons de cela  son retour.

Adolphine me regarde tristement, je baisse les yeux en soupirant; je ne
puis lui dire que tout mon bonheur serait de vivre auprs d'elle!... Il
y a dans la vie tant de choses que l'on pense et que l'on ne dit pas!...

Mais on ouvre la porte avec fracas: c'est le jeune marquis, qui entre en
riant et se jette dans un fauteuil en disant que son oncle est furieux,
parce qu'en voulant apprendre  fumer  Csar, il vient de lui casser
une dent.

L'arrive du jeune Thrigny a chang notre situation; madame la comtesse
a la bont de l'couter; Adolphine va  son piano, et moi je m'loigne,
car l'accident arriv  Csar ne doit plus permettre que l'on s'occupe
du dpart du Savoyard.

Il n'y a plus qu'une personne  laquelle je n'ai pas encore appris mon
prochain dpart; mais j'attends le soir, parce que la petite femme de
chambre vient ordinairement me voir lorsque sa matresse n'a plus besoin
de ses services.

En effet, je reconnais bientt la marche vive et lgre de Lucile, qui
vient s'informer si je suis encore mlancolique comme la veille.

Je ne sais trop comment lui apprendre mon voyage: elle est si emporte
dans son amour que je crains aussi de l'affliger.... Cependant, il faut
parler, elle-mme m'en prie.

--Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien
cela!... vous n'tes point comme  votre ordinaire... Andr, auriez-vous
des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout
absolument, mme vos infidlits, si vous avez t assez ingrat pour
m'en faire.

--Oh! non, Lucile, ce n'est pas cela...

--Ce n'est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me
faites penser des choses...

--Lucile... je vais bientt partir... mais je reviendrai...

--Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures!
Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai  madame que vous vous
drangez...

--Mais vous ne m'entendez pas, Lucile... c'est M. Dermilly qui
m'emmne... sa sant l'oblige  voyager, il se rend en Suisse; je
l'accompagne et nous partons aprs-demain.

--Vous partez... vous allez en Suisse aprs-demain? Et il me dit cela
comme a!... Ah! Andr, si vous me quittez, je me laisserai mourir de
chagrin.

Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle tend les
bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu'elle a des
attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je
cherche de la fleur d'orange, du sucre, du vinaigre, de l'eau de
Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez,
en lui disant: Lucile, ma chre Lucile!... revenez  vous!... mon
absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...

Mais elle ne me rpond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon
inquitude augmenter, je suis sur le point d'aller chercher du secours
dans l'htel, lorsque tout d'un coup elle se lve brusquement en jetant
de ct les verres et les flacons que je lui prsente, et s'crie avec
l'accent de la colre:--Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je
ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai
partout. Vous verrez que j'ai aussi du caractre. Je ne connais plus
rien, j'abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu'on voudra, a
m'est gal!...

Et Lucile, en disant cela, se promne dans ma chambre en frappant du
pied, en jetant de ct les meubles qu'elle rencontre, en cognant avec
son poing sur les tables, la commode; c'est un petit dmon; mais sa
fureur me rassure sur l'tat de sa sant. Cependant, je ne voudrais pas
que l'on entendt son tapage... Je tche de l'apaiser, elle ne m'coute
pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met  pleurer, et, avec
les larmes, sa fureur a cess.

Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence  devenir
raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir.
Ce n'tait que le premier moment  passer. Mais que de soupirs, de
regrets, de promesses de fidlit! Je fais tout ce que je peux pour la
rassurer, elle est toujours inquite.

Minuit a sonn: Lucile se dispose  rentrer dans sa chambre; mais elle
me prie de la reconduire, afin d'tre avec moi plus longtemps. Je n'irai
pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d'entrer un
moment, parce qu'elle n'a pas envie de dormir... Je n'en ai pas envie
non plus, et d'ailleurs puis-je refuser quelque chose  celle qui me
tmoigne tant d'attachement? J'entre donc... pour un moment; mais je ne
sais comment cela se fait, toute la nuit s'coule, et il est grand jour
que je tiens encore compagnie  Lucile.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a dj du monde lev
dans l'htel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! Andr,
que penserait-on?...

Il me semble que l'on ne pourrait penser que la vrit. Mais je conois
qu'il y en a dont il faut faire mystre. Lucile m'engage  rester toute
la journe cach dans sa chambre, et  n'en sortir que le soir. Ma
prudence ne va pas jusque-l, et je me vois forc de refuser Lucile,
qui, je crois, s'arrangerait de me tenir constamment cach chez elle.

J'ai d'ailleurs  m'occuper des prparatifs de mon voyage; malgr les
prires de Lucile, qui craint beaucoup pour sa rputation, je m'esquive
et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m'est ncessaire,
puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le
lendemain matin; je n'ai plus que le temps d'aller embrasser Manette et
son pre. Je promets  ma soeur d'crire souvent, et elle doit me
rpondre. J'ai charg Bernard d'un nouvel envoi pour ma mre; je puis
donc tre quelque temps tranquille de ce ct.

Lucile veut aussi que je lui crive; je le lui promets,  condition
qu'elle me rpondra, et qu'elle me tiendra au courant de tout ce qui se
passera  l'htel pendant mon absence. Je ne puis mieux m'adresser pour
tre au fait de tout.--Je ne sais pas bien crire, me dit Lucile; mais,
mon cher Andr, vous excuserez mon style.

Excuser son style!... Elle croit donc que j'oublie que j'ai t
commissionnaire? Lucile dit qu'il y a tant de gens qui perdent le
souvenir de leur origine, que je puis bien faire de mme. Non, je me
rappellerai toujours et mon pays et ma chaumire.

Je saisis le moment o madame est seule pour aller lui dire adieu.
Adolphine est l!... comme elle a l'air triste! Je ne puis dire un mot;
j'ai le coeur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer;
mais elle devine le motif qui m'amne.--Adieu, Andr, me dit-elle;
faites un voyage agrable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly....
Sa sant s'affaiblit chaque jour; j'espre que le changement d'air lui
sera favorable. Andr, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde
comme son fils... Je n'ai pas besoin de vous le recommander...

La voix de madame s'est altre en prononant ces paroles; elle me tend
sa main, que je presse sur mon coeur en lui assurant que je ferai
tout pour tre digne des bonts de celui qui, avec elle, a tant fait
pour moi.

Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m'loigner.--Eh
bien, Andr, me dit ma bienfaitrice, tu n'embrasses pas Adolphine avant
de partir?...

L'embrasser! je n'osais: en ce moment mme je n'ose encore. Mais
l'aimable enfant se lve et fait quelques pas vers moi. Elle me tend sa
joue frache comme la rose, en me disant: Adieu, Andr; revenez bien
vite...

J'ai approch mes lvres de ses joues, que j'effleure  peine, puis je
m'loigne prcipitamment, car je ne sais plus o j'en suis; mais
j'emporte, pour tout le temps de l'absence le souvenir de ce moment de
bonheur.




CHAPITRE XX

VOYAGE EN SUISSE.


Nous sommes partis; dj plusieurs lieues me sparent d'elle, et je
crois encore sentir sur mes lvres le velout de ses joues; je crois
encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un
baiser. Dlire de l'amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu
dois rendre souvent ingrat, injuste, goste! L'amiti d'une soeur, le
souvenir d'un ami, la tendresse filiale, tout s'efface de notre esprit
tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n'es qu'un dlire; et
quand la raison renat, l'amiti reprend ses droits.

Je suis prs de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le
silence; il a la bont de me laisser  mes rflexions. Ce n'est qu'au
bout d'un long espace de temps que je me revois dans la voiture, prs de
celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et
auquel je n'ai pas encore dit un mot.

Je me retourne vivement vers lui:

--Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c'est que je
pensais...

--Je ne t'en veux pas, Andr; je sais ce qui t'occupe, mon ami; dans les
premiers moments du voyage le coeur est encore plein du souvenir des
adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes rflexions,
admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie
un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laiss. Andr,
tu n'as pas encore dix-huit ans; mais ton me est aimante, ton coeur
brlant!... Si tu ne sais point modrer tes passions, tu prouveras bien
des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne
sont pas les plus heureux!... j'en suis moi-mme un exemple. Un amour
que je n'ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant
d'une fortune honnte, et avec assez de talent pour tre estim par les
gens de mrite, j'aurais pu faire un bon mariage et couler des jours
heureux. Je sens maintenant que je n'ai pas t raisonnable, parce que
j'approche de quarante ans: mais  vingt-cinq ans je ne pensais pas
ainsi. Crois-moi, Andr, ne m'imite point; et si ton coeur prouve
dj quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux rsultat, au
lieu de t'y abandonner, ne songe qu' te distraire, et tu finiras par en
triompher.

M. Dermilly a bien raison: au lieu de rver sans cesse  la charmante
Adolphine, je ferais mieux de m'occuper de tout autre objet, duss-je
mme faire quelques infidlits  Lucile; mais je n'approche pas de
quarante ans, et je pense comme il pensait  vingt-cinq.

Mon compagnon m'entretient de Manette, de Bernard, de ma mre, de ce
pauvre Pierre, que je n'ai pu retrouver, et qui sans doute n'existe
plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l'amour n'a point banni
de mon coeur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma
bienfaitrice, de sa bont, du bien qu'elle rpand autour d'elle. M.
Dermilly m'coute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres
dtails sur ce qui regarde madame la comtesse sont prcieux pour lui;
alors je suis bien sr qu'il rve encore comme  vingt-cinq ans.

Pour me rcompenser de l'avoir entretenu de son amie, il me parle
d'Adolphine. Avec quel plaisir je l'coute! c'est  mon tour  ne point
perdre un mot de ce qu'il dit,  le supplier de recommencer encore. Ah!
sans nous en tre dit davantage, nos coeurs s'entendent bien!... et
par cet change nous savons charmer les journes du voyage.

C'est  Ble que nous nous rendons d'abord: l, nous devons nous arrter
quelque temps afin de visiter  loisir les environs. La ville de Bte
n'est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les
environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles valles
de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces
vieux chteaux btis sur leur sommet, et de regarder  ses pieds des
torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle
magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l'analogie entre les
sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent
plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons,
o jamais le coeur n'est afflig par la vue d'un mendiant. Nous nous
levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites
nouveaux; souvent nous ne revenons pas le mme jour  la ville; nous
couchons chez des paysans qui nous reoivent avec la bont et la
franchise renommes dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris
le huitime jour de notre arrive  Ble; on sait que c'est l que nous
devions d'abord nous arrter. Il y a deux lettres pour moi, il n'y en a
qu'une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reoit! qu'il est
heureux! une ligne de celle qu'on aime doit faire tant de bien! Mais
dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c'est Manette... c'est Lucile
qui m'crivent! Commenons par Lucile: elle doit me donner des dtails
sur ce qui se passe  l'htel.

Voyez un peu l'tourdie!... elle ne me parle que d'elle, de son amour,
de sa constance... Oh! j'y crois, je n'en doute pas! et elle aurait bien
d me parler d'autre chose. Elle ne pense qu' moi... Elle s'ennuie de
ne pas me voir... et pas un mot d'Adolphine, ni du neveu de M. le comte!
Cette Lucile ne songe  rien!... Ah!... voil cependant un petit
_post-scriptum_:

Rien de nouveau  l'htel: madame parat triste; mademoiselle est comme
sa mre; monsieur s'est donn deux indigestions la semaine dernire; le
jeune marquis mne un grand train, et va beaucoup dans le monde.

Tant mieux: pendant ce temps il n'est pas auprs de sa cousine. Ah! il y
a encore quelque chose d'crit au bas de la page:

M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l'coute pas.

C'tait bien la peine de m'crire cela!... Enfin je sais qu'elle est
triste, et que le cousin n'est pas sans cesse auprs d'elle: c'est
quelque chose.

Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j'aurais d
commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n'est pas d'une
autre que je m'occuperai.

Son coeur simple et pur se peint dans ce qu'elle m'crit:--Sois
heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant  moi, ni le temps,
ni la distance ne pourront t'effacer de mon coeur.

Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais
cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les
serments de Lucile.

Aprs tre rests trois semaines  Ble, nous visitons Berne, Zurich,
Saint-Gall, Neuchtel; notre collection s'enrichit de vues prises dans
tous les lieux o nous nous arrtons. M. Dermilly ne peut se lasser de
parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon coeur ne soupirait
pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant
les sites magnifiques qui s'offrent  mes regards, je ne puis m'empcher
de songer  l'htel de M. le comte et aux personnes qui l'habitent.

Je vois avec peine que la sant de mon compagnon ne s'amliore pas.

Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s'altrer
davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent
et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l'engage  prendre du
repos:--Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles
qu'elle offre  ma vue. Si le ciel a marqu bientt la fin de ma
carrire, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.

Nous sommes rests prs de deux mois au milieu de ces belles montagnes;
M. Dermilly veut aller  Genve, nous louons des montures, et avec des
guides nous allons  petites journes, nous reposant dans tous les
endroits qui nous plaisent. C'est ainsi qu'il est agrable de voyager.
Nous arrivons sur les bords du Lman. M. Dermilly est faible et
souffrant; je prvois que nous passerons quelque temps  Genve, et je
le fais savoir  Paris. Il y a plus de deux mois que nous n'avons reu
de nouvelles, depuis ce temps que s'est-il pass  l'htel?!... Y
suis-je dj oubli?

Je reois bientt une rponse de Manette; toujours bonne, toujours
franche, elle m'engage  prodiguer mes soins  M. Dermilly,  ne point
le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m'a-t-elle pas rpondu aussi
promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir...
qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conois rien  ce retard: je
suis si jeune encore!...

Huit jours aprs, la rponse de Lucile m'arrive enfin; je brise le
cachet, il me tarde de lire: de l'amour, encore de l'amour... Il me
semble cependant que cela est moins brlant, moins vif que dans sa
premire lettre... Ah! voici enfin des dtails:

On s'amuse un peu plus  l'htel, on a donn plusieurs bals, M. le
marquis est un fou, un tourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent
point. Il est plus souvent prs de sa cousine... Mademoiselle devient
chaque jour plus jolie...

Hlas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n'ose plus
continuer... Elle rit des folies de son cousin...

Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre Andr! on ne pense
plus  toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plat... ils
s'aimeront, cela est certain! Allons jusqu'au bout:

M. le marquis vient de prendre  son service un petit jockey anglais
qui n'a que quinze ans; il est gentil, c'est un enfant, mais il me fait
bien rire avec son baragouin, car il dit  peine quatre mots de
franais...

Eh! qu'est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les
jockeys qu'il voudra!... Mais il me vient certaines penses...
Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup
 former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu'elle a
mis  me rpondre.... Oh! quelle ide!... N'ai-je point vu sa douleur,
ses larmes, sa fureur mme quand je suis parti!... Finissons sa lettre.

Adieu, mon cher Andr, amusez-vous bien et soyez bien sage.

Votre fidle LUCILE.

Elle a mis fidle... J'avais donc tort de la souponner.

Je voudrais tre  Paris... mais M. Dermilly n'a que moi pour lui parler
de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il
est malade, je ne puis le quitter; je n'oublierai jamais les soins qu'il
m'a prodigus, lorsque je fus bless par le cabriolet du comte, et,
fallt-il lui consacrer ma vie entire, mon coeur n'en murmurerait
point.

Enfin il se trouve mieux, et nous recommenons nos excursions dans les
environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les
beauts; pour jouir de la vue d'un beau site, il faut que l'me soit
calme et satisfaite; comment apprcier les merveilles de la nature quand
le coeur, brlant d'amour, est dvor d'inquitude et de jalousie!




CHAPITRE XXI

RETOUR.--JE QUITTE L'HOTEL.


Aprs trois mois de sjour  Genve, nous nous embarquons sur le Rhne
pour nous rendre  Lyon. Les bords du Rhne charment l'oeil du
navigateur et rjouissent l'me du convalescent. Nous restons quelques
semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins svres et
moins pittoresques que les belles valles suisses, mais bien dignes
aussi des pinceaux de l'artiste.

Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons  Lyon; nous ne nous
arrtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre
frre et l'aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la
sant toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque
temps, et ce n'est qu'au bout de neuf mois d'absence que je revois ce
Paris, o la premire fois je suis entr en dansant et en chantant!...
Ah! ce n'est plus la mme chose.

--Andr, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas
retourner  l'htel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y
fasses un long sjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te
regarde comme mon fils.

Homme gnreux!... qu'ai-je donc fait pour tant de bonts?... Et je
brle de le quitter, de retourner  l'htel!... Ah! l'amour nous rend
ingrats!... et il ne nous ddommage point des fautes qu'il nous fait
commettre.

Il est huit heures du soir lorsque j'entre  l'htel: je regarde avec
ivresse les croises de l'appartement d'Adolphine... Elle est l... oui,
mon coeur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son
pre... son cousin.... Non, je n'ose me prsenter, courons chez Lucile.

Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est  sa porte. J'entre
dans la premire chambre... j'entends parler dans la seconde, qui est la
pice o elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine tait
monte... Oh! non, ce n'est pas prsumable... Cependant je m'arrte et
ne rsiste pas au dsir d'couter un moment; je reconnais bientt la
voix de Lucile.

--Voyons, petit John, donnez-moi une leon d'anglais... et ne serrez pas
tant vos jambes contre les miennes.--_Yes, miss_--Oui, mais vos yes,
yes, ne vous empchent point de me marcher sur les pieds...--_Yes,
miss_.--Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi
comment on dit je vous aime en anglais.--_I love you, miss_.--_Ai
love_... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes
dents ne sont pas laides... _Ai love_...--_You for ever_.--Fort et
quoi?...--_Ever_, _miss_.--Ah! comme en voil long, et qu'est-ce que
cela veut dire tout cela?--Je aime vous pour beaucoup longtemps.--Ah!
ah! ah! qu'il est drle ce petit John en disant cela!... C'est qu'il me
fait des yeux comme s'il avait vingt ans... ah! ah!--_For ever,
miss_.--Oui, oui, j'entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit
jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n'avais pas
encore remarqu cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela,
John?--_Kiss my_.--_Kiss my?_ ah! que c'est gentil, _kiss my!_... Tiens,
je dirai cela trs-facilement, _kiss my... kiss my..._ Eh bien!
voulez-vous finir, petit jockey... C'est qu'il m'embrass vraiment.

En ce moment j'ouvre la porte, pour terminer la leon d'anglais, et je
vois mademoiselle Lucile tenant les mains d'un petit blondin rose, bien
joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les
Savoyards.

En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde
avec tonnement... Mais la femme de chambre se remet bientt, et faisant
signe au jockey de s'en aller:--Voil assez d'anglais pour aujourd'hui,
lui dit-elle, la leon est finie.

M. John la salue d'un air presque fch et s'loigne en faisant une
petite mine trs-comique.

--Comment, c'est vous, Andr? me dit Lucile en s'approchant de moi.
J'espre que cela s'appelle surprendre son monde!

--En effet, vous ne m'attendiez pas, je m'en suis aperu.

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? N'allez-vous pas tre jaloux d'un
enfant? d'un petit bonhomme qui me fait dire quelques mots d'anglais
pour rire? voil tout... Ah! ce serait joli d'tre jaloux de John!

--Non, Lucile, oh! non, je vous assure que cela ne me tourmente pas du
tout.

--A la bonne heure... Comme il est grandi encore depuis neuf mois!...
Oh! vous tes un homme  prsent. Eh bien! vous ne m'embrassez pas!...
Il faut que je vous le dise. Comment les voyages ne vous ont pas form
plus que cela?

--Donnez-moi des nouvelles de madame... de mademoiselle.

--Vous ne les avez donc pas encore vues?

--Non, j'arrive  l'instant.

--Elles doivent tre seules maintenant, car madame avait la migraine ce
matin et n'aura reu personne.

--Elles sont seules? ah! je cours...

--Eh bien! monsieur Andr, vous ne m'avez pas embrasse... J'espre que
vous allez revenir.

Je n'coute plus Lucile, je suis dj devant l'appartement de madame la
comtesse. Comme mon coeur bat!... Je vais voir celle que j'adore... et
l'absence, bien loin d'affaiblir mon amour, n'a fait que l'accrotre
encore.

Je traverse les pices qui prcdent le salon de madame; je respire 
peine... Enfin, me voici tout prs d'elle, une seule porte nous spare
encore... Insens! au lieu de nourrir cette passion qui doit faire le
malheur de ma vie, ne ferais-je pas mieux de fuir celle qui en est
l'objet? Mais je ne le puis... Je tiens le bouton de la porte. J'ouvre
doucement... je l'aperois... assise prs d'une table et lisant.

Elle ne m'a pas entendu... Elle continue de lire... elle est seule. Une
glace place en face d'elle rflchit ses traits. Je puis la contempler
 mon aise... Oui, elle est plus belle encore... L'adolescence amne
d'autres sentiments, et les traits en reoivent une autre expression. Je
voudrais lire sur son front... Je cherche en elle un peu d'amour, pour
moi. Elle a seize ans maintenant... Ah que ne sommes-nous encore  ce
moment o je la portais dans mes bras... o ses petites mains jouaient
avec les boucles de mes cheveux!

En la regardant je me suis insensiblement approch... Enfin, je suis
tout prs d'elle, et, sans y penser, sans en avoir eu le dessein, je
prends une de ses mains et je la porte sur mon coeur.

Adolphine fait d'abord un mouvement d'effroi, mais elle me reconnat et
le plaisir brille dans ses yeux.

--C'est vous, Andr, me dit-elle, c'est vous! ah! que je suis contente
de vous revoir!... Vous ne voyagerez plus, n'est-ce pas, Andr? vous
resterez maintenant avec nous?...

Fille charmante!... et elle ne retire pas sa main que je presse sur mon
coeur! Je suis si heureux, si troubl, que je ne sais plus ce que je
dis, et il me semble qu'elle partage mon bonheur.

--Vous ne m'avez donc pas oubli, mademoiselle?

--Vous oublier, Andr! vous, l'ami de mon enfance, vous qui m'avez sauv
la vie!... C'est mal de penser cela...

--Ah! mademoiselle, que ne puis-je vous consacrer toute mon existence!
Si vous saviez combien, loin de vous, le temps m'a paru long!... Je
n'avais qu'un dsir, celui de revenir... de vous revoir...

Je ne suis plus matre de mon secret... il va m'chapper... je ne vois
plus la distance qui nous spare, je ne vois qu'Adolphine, lorsque des
pas se font entendre: je n'ai que le temps de quitter sa main, de
m'loigner d'elle... le marquis entre dans le salon.

En m'apercevant il fait une lgre grimace, mais il s'approche de sa
cousine, il s'assied contre elle... et la regarde avec une familiarit!
il lui prend lestement la main... ah! il ne connat pas le prix de ce
trsor!

--Ma chre petite cousine, on m'a dit que la maman tait indispose, et
moi aussi j'ai une espce de migraine; je viens rire avec vous pour
tcher de la gurir.

En achevant ces mots, le marquis se retourne et semble tonn de me voir
encore. Il me jette un regard insolent en s'criant:--Que faites-vous
l?... sortez donc, vous voyez bien qu'on n'a pas besoin de vos
services...

Je reste immobile, mes yeux se fixent sur le marquis, mais je tche de
contenir mon agitation.

Ne me voyant point bouger, le marquis reprend au bout d'un moment:--Eh
bien! est-ce que vous ne m'avez pas entendu?... je vous dis de sortir.

--Je vous ai fort bien entendu, monsieur; mais je ne pensais pas que ce
ft  moi que vous parliez ainsi.

--Et  qui donc, s'il vous plat?... faut-il se gner pour renvoyer
monsieur Andr le Savoyard!...

--Oui, monsieur, je suis Savoyard, et je m'en fais honneur; les
habitants de mon village sont honntes, fidles, reconnaissants... je
tcherai de conserver toute ma vie ces vertus hrditaires; c'est mon
seul patrimoine, mais je ne les changerais pas contre l'or et les titres
de beaucoup de gens.

--Ah! ah! phrase superbe... mon cher; vous avez retenu cela d'un
mlodrame de l'Ambigu ou de la Gat, n'est-ce pas? Mais c'est assez; je
vous dis de sortir, obissez!

--Ce n'est pas  vous, monsieur,  me donner des ordres...

--Insolent!... je vous mettrai bien  la raison...

Mon sang bouillonne dans mes veines, mais Adolphine accourt auprs de
moi; son regard est suppliant:

--Mon Dieu! pourquoi donc vous disputer, s'crie-t-elle, mon cousin; que
vous a donc fait Andr pour lui parler ainsi?...

--Votre Andr est un drle que je veux corriger.

--Je ne me connais plus, je suis prt  m'lancer sur le marquis...
Adolphine se jette entre nous, elle tend ses bras vers moi.

--Rendez grces  la prsence de mademoiselle, dis-je au marquis; sans
elle vous ne m'auriez pas insult impunment.

--Je crois vraiment qu'il me brave... Ah! c'en est trop! et je veux...

En ce moment ma bienfaitrice parat au milieu de nous; elle a entendu
notre querelle, et, oubliant ses souffrances, s'est empresse
d'accourir. Adolphine court dans les bras de sa mre en s'criant:

--Ah! maman! je t'en prie, empche-les de se quereller... si tu
savais...

--J'ai tout entendu, dit madame la comtesse; Thrigny, je croyais que
vous auriez plus de respect pour moi, et que, dans mon appartement,
devant ma fille, vous ne vous seriez pas livr  de tels emportements.

--Comment! ma chre tante, quand ce?...

--Taisez-vous. Et vous, Andr, rentrez chez vous, demain matin vous
viendrez me voir... Allez, Andr..., je vous en prie...

Comment rsister aux ordres de ma bienfaitrice?... Elle me tend la main
en me faisant signe de m'loigner. Je baise avec respect cette main
chrie, et je sors sans regarder le marquis, afin que ma colre ne
l'emporte pas sur mon devoir.

Lucile m'attendait dans ma chambre. N'tant plus en prsence de madame
la comtesse, je puis enfin laisser clater mes sentiments; je me promne
 grands pas dans l'appartement sans faire attention  Lucile, qui me
suit en me tirant de temps  autre par mon habit.

--Ai-je assez souffert... suis-je assez humili?...

--Vous avec souffert, Andr, et quand donc cela?

--Devant Adolphine me traiter ainsi!...

--Qui donc?

--O ma bienfaitrice! sans vous je ne sais o m'aurait emport ma
colre!...

--Allons, il est en colre maintenant... et contre qui donc, monsieur?

--C'en est fait, ds demain je quitte cette maison...

--Vous quittez l'htel... Ah a! c'est pour rire que vous dites cela?

--Je l'aurais quitt sur-le-champ, sans les ordres de madame, qui m'y
retiennent jusqu' demain.

--Monsieur Andr, je n'aime pas ces plaisanteries-l! je vais me trouver
mal si vous parlez encore de dpart... ah! je sens dj que mes nerfs se
crispent, se retirent...

Lucile s'assied en poussant de grands gmissements; mais comme elle
s'aperoit que je continue de me promener dans la chambre sans faire
attention  ses nerfs, elle se dcide  ne point se trouver mal, et
court de nouveau aprs moi.

--Mon petit Andr... qui est-ce qui vous fche donc si fort?... est-ce
parce que j'apprenais quelques mots d'anglais avec John?... eh bien! je
vous promets de ne plus prendre de leons, quoique ce soit bien
innocent.

--Ah! vous pourrez prendre autant de leons qu'il vous plaira. Lucile,
je ne serai plus l pour vous gner... je pars demain.

--La! c'tait bien la peine de revenir pour partir si vite!... Et que
vous a-t-on fait, monsieur, pour que vous soyez si press de nous
quitter?

--On m'a insult... trait comme un misrable...

--Qui donc?

--Le neveu de M. le comte.

--Eh! c'est pour cela que vous tes si en colre?... est-ce qu'il faut
faire attention aux discours d'un tourdi, d'un fou, qui, les trois
quarts du temps, ne pense pas  ce qu'il dit?

--Ah! Lucile, il est des choses que je ne pourrai jamais supporter. Si
je restais dans cet htel, d'un moment  l'autre il arriverait quelque
scne fcheuse... Il est de mon devoir de partir, et je suis sr que
madame la comtesse elle-mme m'approuvera.

--Je suis bien sre, moi, qu'elle ne vous laissera pas partir.

--Lucile, aidez-moi  faire mes apprts...

--Joli passe-temps! aprs neuf mois d'absence!... quand on doit avoir
tant de choses  se dire! il faut que j'aide monsieur  faire des
paquets!...

--Oh! ce ne sera pas long!...

--Mon Dieu! mon Dieu! que je vais m'ennuyer dans cette maison
maintenant! Pendant votre voyage, au moins je savais que vous
reviendriez, et cela me consolait.

--Vous apprendrez l'anglais, Lucile, et cela vous distraira.

--Est-il mchant! aimez-donc quelqu'un... pour qu'il vous fasse de la
peine ensuite.

--Ah! Lucile, je ne perdrai jamais le souvenir de vos bonts et des
heureux instants que j'ai passs avec vous.

--Je l'espre bien... d'ailleurs nous nous reverrons... Embrassez-moi
donc si vous m'aimez toujours...

--Mais ce M. Thrigny... ah! je sens que sa vue seule...

--Au diable les gens en colre!... cela n'est bon  rien!... vous tiez
bien plus aimable quand vous tiez petit, monsieur Andr.

--Comme elle tendait ses bras vers moi... comme elle me regardait!

--Qui donc vous tendait les bras?

--Ah! elle ne me mprise pas, elle!... son coeur est si bon, si
sensible!...

--Monsieur, vous empaquetterez vous-mme vos culottes... tout ici
commente  m'ennuyer beaucoup.

--Adolphine! Adolphine!...

--Allons, voil mademoiselle qui en est  prsent; en vrit, je crois
qu'il perd la tte... encore si c'tait d'amour pour moi, on le lui
pardonnerait... mais, bah! il ne pense pas plus  moi!... Et o monsieur
va-t-il loger? j'espre que ce n'est pas avec mademoiselle Manette; car
enfin ce n'est plus un enfant, votre Manette, et les moeurs... Andr,
vous me donnerez votre adresse; j'irai vous voir souvent.

--Je vais demeurer chez M. Dermilly.

--Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gnant... c'est gal, j'aime mieux
cela que si vous tiez chez le pre Bernard.

Bernard!... Manette!... je suis  Paris, et je n'ai pas encore t les
embrasser! Ah! combien je m'en veux!... Mais en quittant cette maison je
serai tout  l'amiti.

Je retombe dans mes rflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit
se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me
faisant une mine moiti tendre, moiti fche.

J'attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez
elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m'avertir que sa
matresse dsire me parler, et je me hte de me rendre prs de ma
bienfaitrice. Adolphine est l... elle dessine auprs de sa mre.

La bonne Caroline me tmoigne la plus tendre amiti, sa fille m'adresse
un charmant sourire. On semble vouloir me ddommager du chagrin que m'a
caus le marquis, en me montrant encore plus d'intrt. J'apprends 
madame mon dsir d'aller vivre prs de M. Dermilly, si elle veut bien y
consentir. Adolphine semble attendre avec anxit la rponse de sa mre;
celle-ci, aprs avoir rflchi quelque temps, me dit enfin:

--Je ne puis vous blmer, Andr, et je ne m'oppose point  votre
dpart... non que je pense que le marquis vous dise dsormais rien de
dsagrable, mais je sens que sa prsence doit vous tre pnible...
Votre ducation est termine, il vous faut maintenant connatre le monde
et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un
meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c'est
beaucoup dire, Andr; mais, en vous sachant auprs de lui, je vous
croirai toujours avec moi.

--Quoi, maman, tu le laisses partir? s'crie Adolphine.

--Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. Andr a dix-neuf ans,
le sjour de cet htel, o il reste presque toujours enferm dans sa
chambre, n'est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent,
n'est-il pas vrai, Andr?

Je rponds en balbutiant; car je suis tout troubl de la douleur
d'Adolphine... J'ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c'est
mon dpart qui les fait couler.

--Avant de vous laisser partir, Andr, reprend ma bienfaitrice, je veux
vous faire connatre mes intentions: j'avais le projet de vous tablir,
mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...

--Avec celle que j'aime, madame! dis-je vivement tandis qu'Adolphine
prte une oreille attentive en me regardant  la drobe.

--Oui, Andr, je connais vos sentiments... Croyez-vous que depuis
longtemps je ne les aie pas devins?...

Je rougis, je baisse les yeux. Madame la comtesse continue:

--Mais je sens que vous tes trop jeune pour vous marier maintenant...
Au reste, ds que vous voudrez pouser Manette, songez, Andr, que la
dot est prte, et que j'exige que vous acceptiez cette faible marque de
mon amiti: c'est bien peu auprs de ce que votre pre fit jadis pour
moi.

Manette! elle croit que j'aime Manette!... Adolphine pourrait le penser
aussi! je veux la dtromper: ses regards sont attachs sur son dessin...
mais sa main est immobile... elle cache son visage pour drober son
motion  sa mre.

Madame, je suis reconnaissant de vos bienfaits, dis-je avec feu; mais je
ne puis les accepter... Vous vous tes trompe sur mes sentiments... Je
ne serai jamais l'poux de Manette... Je l'aime comme une soeur; mais
je ne ressens point d'amour pour elle...

--Vous n'aimez pas Manette! s'crie avec surprise ma bienfaitrice; je ne
lui rponds plus; je ne vois qu'Adolphine, qui parat respirer plus
librement, et vient de me jeter un si doux regard qu'il me semble que je
n'ai plus rien  envier aux rois de la terre.

Je la regarde toujours, et, quoiqu'elle ait baiss la tte, je vois
encore sur ses lvres les traces du sourire que ma rponse a fait
natre.

Nous restons quelques minutes dans cette situation; je ne m'aperois pas
que la mre d'Adolphine promne alternativement ses regards sur moi et
sur sa fille; mais, en revenant de mon ivresse, je vois sur le front de
ma bienfaitrice une expression de svrit qu'elle n'a jamais eue avec
moi, et je baisse les yeux en rougissant, tremblant qu'elle n'ait lu
dans mon coeur.

--Il suffit, Andr, dit enfin la comtesse, je suis fche de m'tre
trompe... Je croyais Manette destine  tre un jour votre femme... et
je suis persuade qu'elle aurait fait votre bonheur... Mais peut-tre
changerez-vous de sentiments, et...

--Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n'aurai
d'amour pour une... pour qui... pour...

--C'est assez: vous pouvez partir. Je me charge de prsenter vos
respects  M. le comte.

Je vais m'loigner intimid du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend
bientt avec un accent plus doux:

--Andr, n'oubliez jamais que vous avez pass une partie de votre
jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que
votre bonheur fut toujours mon plus cher dsir.

--Moi l'oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravs dans
mon me; puiss-je un jour tre  mme de vous prouver ma
reconnaissance!

La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s'avance... Un
regard de sa mre semble arrter ses pas; mais elle me tend la main en
signe d'adieu, et je presse cette main chrie qui tremble dans la
mienne... C'en est fait, je m'loigne; je quitte cet htel o j'ai pass
huit annes de ma vie... Peut-tre euss-je t plus heureux en n'y
entrant jamais!




CHAPITRE XXII

RENCONTRE INESPRE.


--Me voici, monsieur, dis-je  M. Dermilly en arrivant chez lui; j'ai
pour jamais quitt l'htel, et, si vous le permettez, je resterai avec
vous.

--Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses
bras; ah! ta prsence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois
mon fidle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, Andr; mais du
moins c'est ta main qui me fermera les yeux.

Je tche de le distraire de ces tristes penses en lui racontant ce qui
s'est pass a l'htel et ce qui a caus mon dpart. Il m'coute
attentivement.--Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en
demeurant plus longtemps sous le mme toit que cet tourdi qui affecte
de te mpriser, tu aurais pu oublier que tu tais dans la maison de
Caroline... et je frmis en songeant  ce qui pouvait en rsulter. Tu
iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point
rencontrer des gens qui ne t'aiment pas. Va souvent chez Bernard et
Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu'ils le dsirent,
ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher Andr, je ne suis qu'un
artiste et je ne rougis point de la visite d'un honnte homme, de
quelque classe qu'il soit. Si j'tais comte, il me semble que je
penserais de mme.

Me voil de nouveau install dans cette chambre o l'on me transporta
bless a l'ge de onze ans. La bonne Thrse n'est plus, un domestique
fidle la remplace. Je retourne visiter l'atelier o Rossignol a jou sa
scne de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-tre pour
quelque fredaine a-t-il t forc de quitter Paris; maintenant je ne
serai plus sa dupe. M. Dermilly n'a pas depuis longtemps employ de
modles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort
rarement.--C'est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j'ai
commencs.

Je n'ai point oubli mes bons amis; mais mon dpart de l'htel m'a
tellement occup, que je suis excusable d'avoir tard  me rendre prs
d'eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au mme endroit. Le
pre Bernard tient  sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter,
car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin;
mais le porteur d'eau n'a point de vanit; et lorsque Manette lui
propose de descendre d'un tage afin de moins se fatiguer, il lui
rpond:--Mes jambes sont accoutumes  me porter jusqu'ici, et mes amis
 venir m'y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer
en grimpant un cinquime, me feront plaisir en restant chez eux.

A cela Manette n'ose rien rpondre, son coeur lui dit que le cinquime
ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l'escalier, et je
me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les
embrasse! Bernard prtend que je suis un bel homme, Manette dit qu'elle
me voit toujours de mme, et moi je m'aperois qu'elle est fort bien
faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air rserv,
dcent, qui lui sied fort bien.

--Je viens dner avec vous, leur dis-je.--Quoi! tu ne retournes pas 
l'htel? s'crie Manette.--Non, je n'y retourne plus, je l'ai quitt
pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.

Le pre Bernard me demande l'explication de ce changement, et je lui
conte tout. Pendant que je parle je suis frapp de la joie, de l'ivresse
que tmoigne Manette: en me revoyant elle tait contente; mais depuis
qu'elle sait que je n'habite plus l'htel, il semble qu'un dlire se
soit empar d'elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et
chante en mme temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut
rester en place... C'est Manette  l'ge de huit ans lorsque nous
dansions ensemble les bourres de notre pays.

--Mon pre! mon pre! s'crie-t-elle, il ne reste plus  l'htel!... ah!
quel bonheur!... que je suis contente!--Eh! pourquoi donc cela? dit le
pre Bernard.--Ah! mon pre, c'est que nous le verrons bien davantage
maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d'aller chez
lui... et puis Andr aura plus de temps... et puis il pensera plus 
nous... il nous aimera bien mieux...--Bien mieux, Manette! est-ce qu'
l'htel je vous avais oublis?--Non, non, mais c'est gal; ces beaux
appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela tourdit toujours
un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! Andr! que je suis
heureuse!... ah! n'y retourne jamais!

--Jamais! s'crie Bernard, et c'est ainsi qu'il reconnatrait les
bienfaits de madame la comtesse?--Oh! mon pre, pardon, je sais bien
qu'il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans
cette grande maison o je n'aurais jamais os entrer... Et a pouvait
lui donner des ides... car, mon pre, Andr est un Savoyard, et il ne
pouvait pas et il ne doit pas l'oublier. N'est-ce pas, Andr, que tu
veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le
fier?...

--Moi, Manette!... est-ce que je l'ai jamais t?--Eh! non, par Dieu!
mon garon, tu ne l'as pas t; mais je crois, en vrit, qu'il a pass
quelque vertigo dans la tte de ma fille!... Elle n'a jamais tant parl
ni tant saut depuis dix ans!

Je passe auprs de mes bons amis la journe entire; elle me parat
courte, car ils me tmoignent tant d'amiti que mon coeur en est
vivement touch. Lorsque le souvenir d'Adolphine vient rembrunir mon
front et qu'il m'chappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma
pense, s'empresse de me prendre la main, de me parler de ma mre, de
mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes
lvres. Le pre Bernard, qui, en prenant des annes, se donne un peu
plus de repos, aime  tenir table et  trinquer avec moi en portant la
sant de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas
en me souriant:

--Andr, quelle charmante journe j'ai passe! Oh! il y a bien longtemps
que je n'avais t aussi heureuse!

Entour de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non,  l'htel
je ne gotais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je
entr dans cette belle maison o j'ai laiss ma gaiet d'autrefois?

J'ai quitt mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je
ne puis rsister au dsir de passer devant l'htel: je n'entrerai pas,
mais je regarderai les fentres. La voil cette maison o j'ai pass mon
adolescence, o j'ai reu de l'ducation! l on a clair ma raison, mon
jugement, nourri mon esprit... Mais j'ai pay tous ces avantages par la
perte de ma tranquillit... Ah! je suis loin d'tre ingrat; je ne devais
pas lever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours
prs d'elle, ai-je pu me dfendre, me garantir de ce charme, de cet
amour qu'elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m'ont-ils laiss
pendant huit ans  mme d'apprcier  chaque instant ses vertus,
d'admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pens
que je n'avais pas un coeur!

Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d'aprs tout ce que
j'ai entendu, elle a connu l'amour, elle doit compatir  ses peines. On
l'a marie contre son gr, elle ne voudra pas contraindre l'inclination
de sa fille. Insens! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma
bienfaitrice elle-mme oubliera ses premires amours;  trente-six ans
elle ne pensera plus comme  dix-huit... Avec l'ge s'effacent les
peines du coeur, et on est moins sensible  celles des autres.

Aprs avoir pass prs d'une heure devant l'htel, les yeux fixs sur
les croises d'Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure.
Mais mon coeur se dit que, sans l'arrive du marquis, je serais encore
sous le mme toit qu'Adolphine, et je ne puis m'empcher de har celui
qui m'a spar d'elle.

Plusieurs semaines se sont coules depuis que j'ai quitt la maison de
M. de Francornard, et je n'ai pas encore os me rendre chez ma
bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures
devant l'htel. Lucile vient me voir quelquefois, et de prfrence aux
heures o je suis dans l'atelier, parce que j'y suis toujours seul et
que Lucile aime le tte--tte. Elle m'apprend que depuis mon dpart
mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile,
si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de
Thrigny fait de grandes dpenses en chevaux, en voitures; on assure
qu'il entretient une danseuse de l'Opra; qu'il en entretienne dix! et
qu'il ne pense pas  sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant,
parce qu'il lui envoie chaque matin quelque nouveaut de chez Chevet.

Lucile termine par son refrain ordinaire:--Je vous assure que je
n'apprends plus l'anglais et que je n'coute pas Champagne. Mais venez
donc  l'htel, ce n'est pas bien de ne point aller voir madame.

J'en brle d'envie, et je ne sais ce qui m'arrte!... Mais M. Dermilly
lui-mme m'engage  aller voir madame la comtesse. Ses dsirs sont des
ordres pour moi; je me rends  l'htel. J'ai soign ma toilette; sans
tre coquet, je suis bien aise d'tre habill avec got; en secret je
dsire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et
Lucile assure que j'ai une tournure fort distingue.

Je tremble en entrant dans l'htel; et en montant l'escalier qui conduit
chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec
sa mre. Lucile m'aperoit, elle court m'annoncer  sa matresse; au
bout d'un moment elle revient me dire d'entrer. Me voici devant
madame... Mais, hlas! je ne vois point celle que j'esprais trouver l.

Madame me tmoigne beaucoup d'amiti; mais mon coeur cherche
Adolphine; j'espre toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il
faudra donc m'en retourner sans l'avoir vue?... Je ne sais si j'ai bien
rpondu  ma bienfaitrice, mais je crois qu'elle s'aperoit de mon
trouble, de mon impatience; malgr moi je tourne sans cesse mes regards
vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n'en
ai point de bonnes  lui donner, car sa sant s'affaiblit chaque jour.
Jadis, en apprenant son tat, la sensible Caroline et tout brav pour
voler prs de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les annes
ont fait leur effet.

Il faut que je m'loigne, ma visite a t assez prolonge; je me lve;
mais je n'y tiens plus, et je balbutie le nom d'Adolphine.

--Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai
pas de lui faire part de votre bon souvenir.

Allons, il est dcid que je ne la verrai pas! Je m'loigne tristement;
Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse  l'oreille:--J'irai
demain  l'atelier.--Pourquoi n'ai-je pas vu mademoiselle?--Madame lui a
dit d'aller dessiner chez elle et de l'y attendre, quand elle a su que
vous tiez l. On ne veut plus que je l voie! Ah! pourquoi n'avoir pas
pris plus tt toutes ces prcautions?...

Je sors de l'htel  pas prcipits, je retiens avec peine les larmes
qui me suffoquent. J'entre dans l'alle d'une maison, et l je pleure 
mon aise en regardant ses croises et en me disant:--Je ne la verrai
plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n'entendrai plus sa douce
voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!

Ces penses redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en
libert  ma douleur; tre oblig de cacher ses souffrances rend encore
plus malheureux.

Un jeune homme, de mon ge  peu prs et vtu comme je l'tais quand je
vivais avec Bernard, entre en chantant dans l'alle o je suis; il va
passer devant moi pour monter l'escalier qui est au fond, et je me suis
rang pour lui faire place. Mais, tonn sans doute de voir un homme
lgant pleurer comme un enfant dans une alle, il s'arrte  quelques
pas de moi; il ne peut se dcider  monter l'escalier; mon chagrin lui
fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m'aborder. Il fait
quelques pas vers moi, puis s'loigne; il tousse, il s'arrte; enfin,
n'y tenant plus, il s'approche en me disant:

--Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l'air de souffrir... Vous
tes peut-tre tomb dans l'escalier, qui est un peu noir..... ou ben,
dans la rue, queuque voiture... a arrive si souvent dans ce Paris!...
On crie gare! mais, bah! le bruit empche d'entendre... Si vous voulez
que j'aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prt.

Dans ma situation toute conversation m'tait importune. Mais je viens de
reconnatre l'accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je
n'en saurais douter; et le coeur n'est jamais muet pour ce qui lui
rappelle sa patrie. Je me retourne avec intrt vers le commissionnaire
en lui rpondant:--Merci, mon ami, je n'ai besoin de rien.

Sans doute le ton dont j'ai dit cela ne l'a pas convaincu, car il
s'approche davantage, et reprend au bout d'un moment:--En tes-vous bien
sr?

Je souris en essuyant mes yeux.--Vous tes de la Savoie? lui
dis-je.--Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu a?--Oh! j'ai
reconnu l'accent du pays!...--Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard
aussi?--Oui, je suis votre compatriote.--Ah! ben, par exemple, je ne
m'en serais pas dout, moi!... vous n'avez pas du tout l'accent, vous,
ni la tournure! Vous tes le premier du pays que je vois si bien mis!...
Ah! dame, c'est pas pour faire des _you piou, piou!_ que vous serez
venu!... Pardon, excuse, si je vous dis a, monsieur.

La navet, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.--Y a-t-il
longtemps que vous avez quitt la Savoie? lui dis-je.--Oh! oui,
monsieur, il y a ben longtemps!... J'avais sept ans quand je suis parti
du pays avec mon frre! J'ai diablement ramon de chemines depuis ce
temps-l.

Sept ans! avec son frre!... quelle pense vient me frapper! Je
considre attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche 
reconnatre ses traits; en effet... il me semble trouver quelques
rapports... et d'ailleurs, depuis prs de onze ans! O mon Dieu! si
c'tait lui!... Cet espoir fait battre mon coeur avec tant de force
que je puis  peine trouver celle de parler.

--De quel endroit de la Savoie tes-vous?--De Vrin... petit village
prs du mont Blanc.--De Vrin!... et votre pre?...--Oh! il tait mort
quand j'ai quitt le pays!...--Son nom?--Le nom de mon pre? Pardi!
Georget, comme moi!--C'est lui!... c'est toi!... Pierre, tu ne me
reconnais pas?...

En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec
surprise.--C'est ton frre, lui dis-je, c'est Andr qui est devant toi.

--Andr!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c'est-i possible!

Je lui te toute incertitude en courant dans ses bras, en l'embrassant 
plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frre, et alors
pendant plusieurs minutes nous restons entrelacs dans les bras l'un de
l'autre.

--Comment, c'est toi, Andr! toi, avec de si beaux habits... et tu
pleurais!...--C'est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu
chantais!--Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait
fortune, Andr? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du
chagrin!--Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si
content de te retrouver! je te croyais mort.--Pardi! je crois ben;
depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauv, nous ne
nous sommes pas revus!... Mon frre, embrassons-nous encore!

--Viens avec moi, dis-je  Pierre aprs l'avoir embrass de nouveau;
viens, je veux te prsenter  mon meilleur ami... Il t'aimera aussi,
j'en suis sr...--Ah! un moment! j'allais dans cette maison pour une
commission. Il faut que j'aille rendre rponse; coute donc! c'est qu'il
y a dix sous  gagner, et, dame, pour moi c'est queuque
chose!...--Viens, mon frre, je te donnerai tout l'argent que
j'ai...--Oh! c'est gal, je ne veux pas perdre une pratique; d'ailleurs
une commission, c'est sacr, a; est-ce que tu ne t'en souviens plus,
Andr?--Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t'attends
ici...--Donne-moi plutt ton adresse, j'irai chez toi quand j'aurai
fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C'est une petite
raccommodeuse de dentelles qui me fait courir aprs son amant, qui lui
fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m'envoyer encore le
guetter... Oh! c'est une petite fille qui est jalouse comme un dmon!...
Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s'agit de sentiment,
elles ne regardent pas  dix sous de plus ou de moins!... Elles payent
mieux que les hommes!

Je lui donne l'adresse de M. Dermilly en l'engageant  se dpcher.

--M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t'appelles plus Andr Georget comme
autrefois?--Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom
de mon pre.--Oh! je vois ben que tu es toujours bon garon et que ces
habits-l n'ont point chang ton coeur!--M. Dermilly est mon
bienfaiteur, celui chez qui je demeure...--Bon, bon, je comprends...--Ne
manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; aprs avoir t si
longtemps spars, ah! je ne veux plus que tu me quittes...--Ce bon
Andr... il est riche et il m'aime toujours!... Mais la petite fille qui
s'impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un
instant.

Pierre m'embrasse, puis monte l'escalier; moi je sors de cette alle
dans une situation d'esprit bien diffrente de celle o j'y tais entr.
Je suis si heureux d'avoir retrouv mon frre, que je passe devant
l'htel sans m'arrter et sans regarder les fentres. Je ne songe qu'
Pierre; je cours, je vole prs de M. Dermilly pour lui faire part de cet
vnement.

Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l'arrive de
Pierre, pour connatre ses aventure depuis qu'il m'a perdu, et les
motifs qui l'ont empch de donner de ses nouvelles  ma mre.

S'il allait oublier l'adresse que je lui ai donne, et moi qui n'ai pas
song  lui demander la sienne. J'tais tellement mu!... Mais on sonne
de manire  casser la sonnette... Oh! c'est lui, sans doute. Je cours
ouvrir, et je presse mon frre dans mes bras...

Je fais entrer Pierre. En traversant les pices qui conduisent  la
chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais 
onze ans lorsque je m'veillai dans ce beau lit o l'on m'avait couch.

--Dieu! que c'est beau ici!... et comme c'est frott! rpte Pierre 
chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit
 l'oreille:--Est-ce que c'est ton matre?--Ah! c'est bien plus que
cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu'il regarde avec
respect, c'est mon second pre... mon bienfaiteur!

--Je veux tre aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en
tendant la main  mon frre. Celui-ci ne sait s'il doit la toucher, il
recule avec timidit en saluant toujours, et va se jeter dans une
console, qu'il renverse d'un coup de pied. Le bruit que fait le meuble
en tombant effraye mon frre; il se recule vivement, et ne voit pas une
table  th, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d'un coup de
chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle
gaucherie achve de le dconcerter; il reste immobile; il n'ose plus
bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tche de
faire cesser son embarras.

Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu' un
fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l'ayant pri de me conter
tout ce qui lui est arriv depuis que nous nous sommes spars, Pierre
prend ainsi la parole:

--Tu sais bien que je me mis  courir avec mes habits sous le bras quand
ce vilain diable d'homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur
m'avait donn des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus
tant que j'eus de force; j'avais, sans m'en apercevoir, pass les
barrires, j'tais dans les champs quand je m'arrtai. Alors je songeai
 toi, je t'appelai, mon pauvre Andr, et sans doute que dans ce moment
tu m'appelais aussi de ton ct, mais nous ne pouvions nous entendre;
aprs m'tre rhabill, je m'assis sur le bord d'un foss, je t'appelais
toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m'endormis en
t'appelant...

En cet endroit du rcit de Pierre, je ne puis m'empcher de courir
l'embrasser en lui disant:--C'est comme moi, oui, mon frre, c'est comme
cela que je me suis endormi loin de toi.

--Le lendemain matin en m'veillant, reprend Pierre, je me remis en
marche sans savoir o j'allais. J'avais faim, je fouillai dans ma veste:
j'y trouvai sept sous, car c'tait moi qui portais les fonds. J'entrai
dans un village o je demandai pour un sou de pain; mais, quoique
j'eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n'avais
pas d'argent, Andr, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s'il a
faim et s'il ne trouve pas de chemine  nettoyer!... Mais je pensais
que tu avais plus d'esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce
qu'on nous avait dit souvent qu'avec de l'esprit,  Paris, on se tirait
bien d'affaire.

J'arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un
autre ct et je me disais: Je vais retrouver Andr; pas du tout,
j'tais  Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais
dans une rue, quand un vieux monsieur vint  passer; il me demanda ce
que j'avais, et je lui contai mon histoire. coute, me dit-il, je viens
de renvoyer mon domestique, parce que c'tait un ivrogne et qu'il me
volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais
tu mangeras moins, ce sera une conomie: d'ailleurs les Savoyards sont
fidles et accoutums  boire de l'eau. Si tu veux venir avec moi, je te
prends  mon service, au moins tu ne seras pas expos  coucher dans la
rue.--Et mon frre? lui dis-je.--Ton frre... je ferai faire  Paris les
recherches ncessaires, et il viendra te trouver.

Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu'il te ferait
chercher, je le suivis. Il tait propritaire d'une grande maison, mais
il n'en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit
coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m'y trouvai
bien. Il ne me donnait  manger que du pain et de mauvais lgumes secs;
mais tu sais que nous n'tions pas difficiles. Enfin il me dit que
j'aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bonts, je
lui servais de laquais, de cuisinire, de commissionnaire; et comme il
avait trs-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses
chemines.

Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin
il me dit que tu avais quitt Paris, et qu'on ne savait pas o tu tais
all. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:--Pierre, tu es
bien mieux chez moi que dans ce Paris, o l'on ne trouve pas tous les
jours de quoi vivre. Le vieux ladre tait bien aise de me garder; et il
m'assura qu'il crirait  ma mre pour qu'elle ft tranquille sur mon
sort.

Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus
je m'ennuyais chez lui, o d'ailleurs il commenait  crier aprs moi,
parce que j'avais, disait-il, trop d'apptit. Mais je n'osais le
quitter, car tu sais que j'ai toujours t timide; enfin, un matin que
je venais de manger deux pommes pour mon second djeuner, mon matre
vint me donner mon cong en me disant:--Tu as douze ans, tu manges dj
comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et
moins affam: retourne  Paris, tu y retrouveras peut-tre ton frre.
Tiens, voil soixante francs pour cinq annes de gages, avec cela tu
peux presque t'tablir.

Je n'avais jamais eu une somme si forte  ma disposition, et je revins
gaiement  Paris. J'tais dj grand, je me dis: Je ferai des
commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai Andr. Mais
dame, j'avais beau te chercher et te demander  tous les Savoyards que
je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connatre, puisque tu tais
devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amass une
petite somme, je songeai  l'envoyer  notre mre; mais je ne savais
comment m'y prendre, lorsqu'un monsieur, une pratique que je dcrottais
queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d'en avoir plus  me
donner, me tira d'embarras en me disant:--Pierre, j'ai des connaissances
dans ton pays, remets-moi l'argent que tu veux y envoyer, et je me
charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas
mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me
dit que ma mre et mon frre me remerciaient et me faisaient bien des
compliments.

--Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l'interrompant, tu auras t dupe
de quelque fripon, car notre mre n'a reu de toi aucune nouvelle, et
elle te croit mort comme je le croyais aussi.--Serait-il possible! ce
monsieur avait cependant l'air ben honnte!... Et au bout de queuque
temps il m'a encore offert ses services.--Comment se nomme-t-il ce
monsieur-l?--Attends donc. Ah! il m'a dit qu'il s'appelait Loiseau et
qu'il tait banquier.--Et son adresse?--Ah! ma foi! je ne la lui ai pas
demande; c'tait lui qui venait me trouver  ma place, et queuquefois
il m'emmenait boire un verre de cassis chez l'picier du coin.--Un
banquier qui va boire du cassis chez l'picier! dit M. Dermilly. Ah! mon
ami Pierre, votre M. Loiseau m'a tout l'air d'un drle qui mrite une
vole de coups de bton.

--Enfin, mon cher Andr, reprend Pierre, comme j'ai fait ensuite une
maladie et que le travail n'a pas t fort bien, je n'ai pu depuis ce
temps rien envoyer  notre mre, et je commenais seulement  reformer
un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne toile m'a conduit dans
cette maison o je t'ai trouv pleurant comme un enfant, quoique tu
fusses mis comme un seigneur.

La dernire partie du rcit de Pierre m'a fait rougir; je me hte, pour
viter d'autres rflexions  ce sujet, de raconter  mon frre tout ce
qui m'est arriv depuis que je l'ai perdu.--Ah! morgu! dit Pierre, que
tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux,
c'est pourtant  lui que tu dois ta fortune! Il s'est bien fait du
changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une
tournure... des talents... des manires du grand monde; moi, je suis
rest ce que j'tais, je n'ai pas plus d'esprit qu'autrefois! mais tu
m'aimes toujours autant, voil le principal! Grce  toi, notre mre est
heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prosprit tu n'as pas
oubli tes parents. Ah! mon cher Andr, c'est bien, a; moi, si j'tais
devenu riche, a m'aurait peut-tre tourn la tte, et pourtant j'ai un
bon coeur aussi. Ah a! il se fait tard, et je demeure dans le
faubourg Saint-Jacques.

--Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec
votre frre, avec moi, et nous tcherons de faire quelque chose de vous.

--Serait-il possible! s'crie Pierre en sautant de joie et en jetant son
fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!...
Ah! monsieur!... ah! mon pauvre Andr! ah! jarni! et mes crochets qui
sont chez moi avec ma malle... c'est gal, j'irai les chercher demain...
Ah! Dieu! comme on doit s'amuser ici!...

Pierre ne sait plus o il en est, je presse les mains de notre
bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos,
j'emmne Pierre coucher avec moi.

Mon frre ne peut se lasser d'admirer les meubles de mon appartement; il
rpte  chaque minute:--Comment! je vais demeurer l-dedans, moi!

Cependant quelque chose tourmente Pierre, c'est de m'avoir trouv
pleurant dans l'alle.--Mais qu'est-ce que tu avais qui te chagrinait?
me dit-il, tu ne m'as pas expliqu a, je veux le savoir.--Je te le
dirai plus tard...--Non pas, je veux le savoir tout de suite; car,
vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin,
j'aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la
journe.--Mon chagrin n'tait rien... c'est que... Pierre, tu n'as pas
encore t amoureux?...--Amoureux? ma foi! non.--Tu ne peux pas me
comprendre.--Ah! j'entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t'a
fait quelque niche, comme l'amant de ma petite raccommodeuse de
dentelles...--Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...--Sois
tranquille... les commissionnaires sont discrets.

Pierre a de la peine  se dcider  entrer dans mon lit, qu'il trouve
trop beau et trop tendre; enfin il s'y tend, et s'endort en
rptant:--Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais
m'amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque a fait pleurer ce
pauvre Andr.




CHAPITRE XXIII

MORT DE M. DERMILLY.--JE SUIS RICHE.--PIERRE FAIT DES SOTTISES.


En nous rveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frre
et moi; aprs une longue sparation il est si doux de se revoir! Ce
matin mme je vais crire  notre mre pour lui annoncer cette heureuse
nouvelle.

M. Dermilly repose encore: J'envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques
terminer ses affaires; il me promet d'tre de retour  dix heures. J'ai
mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frre, puisque,
grce  l'amiti de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit
point conserver son costume de commissionnaire. Je suis  peu prs de la
mme taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je
cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu'il
faut pour sa toilette. Je suis si content d'avoir retrouv mon frre,
que depuis hier ma gaiet d'autrefois semble revenue. Ah! je serais bien
plus heureux si la sant de M. Dermilly ne me donnait les plus vives
inquitudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et
il ne veut pas que je fasse connatre son tat  madame la comtesse,
parce qu'il craint de l'affliger.

Pierre revient avec ses crochets sur le dos.--Qu'avais-tu besoin
d'apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont
inutiles.--Ah! coute donc, mon frre, tu veux faire queuque chose de
moi, mais il n'est pas sr que tu y russisses... on ne sait ce qui peut
arriver... Je garde mes crochets; peut-tre un jour serai-je bien aise
de les retrouver.--Tu as raison, Pierre, et d'ailleurs, dans quelque
position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as t. Mais
maintenant habille-toi.--Comment, je vais mettre ces beaux habits!
s'crie Pierre en examinant les effets que je lui prsente.--Sans doute,
tu es mon frre; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?--Au fait,
c'est juste... mais c'est que toi, tu as l'habitude de porter a; au
lieu que moi, je vais tre d'un gauche!...--Tu t'y feras: j'ai t
gauche aussi...--Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais
tre joli avec tout a!

Quand Pierre est habill, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous
attend pour djeuner. Il sourit en voyant mon frre: en effet, la mine
de Pierre est tout  fait comique; depuis qu'il a chang de toilette, il
a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garon se tient
roide comme un piquet, et n'ose pas se retourner. J'ai beau lui
dire:--Allons, Pierre, de l'aisance... de l'assurance; marche, et
tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...

Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas
se baisser le cou de crainte de dranger sa rosette; et nous avons
beaucoup de peine  le dcider  s'asseoir, parce qu'il a peur de
froisser les basques de son habit.

Aprs le djeuner, pendant lequel Pierre n'a renvers que deux tasses et
cass qu'un sucrier, j'emmne mon frre chez le pre Bernard; je veux
qu'il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener 
l'htel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l'habitaient seules,
mon frre y serait bien reu.

Quand nous sommes dans la rue, je dis  Pierre:--Donne-moi le bras, et
n'aie pas l'air de marcher sur des oeufs.--Oui, mon frre... c'est que
je crains de me crotter, vois-tu.--Eh! qu'importe? tu as des
bottes.--Oui, mais elles sont si bien cires, que ce serait dommage de
les gter.--On ne s'occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce
que tu es gn dans ton pantalon?--Non, mon frre.--Pourquoi donc te
fais-tu tirer comme cela pour avancer?--Mon frre, c'est que je croyais
qu'il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.--Fais tes
pas ordinaires, et ne t'occupe pas de ta tournure.--a suffit, mon
frre.--Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu touffes?--Non,
mon frre... mais c'est que ma cravate m'trangle un peu.--Eh! que
diable! desserre-la donc!--Mon frre, c'est que je craignais de
chiffonner la rosette.

Je fais entrer Pierre sous une porte, et l je lui arrange sa cravate;
je dboutonne son habit, et je tche de lui donner un peu d'assurance.
Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drle, que je ne
puis m'empcher de lui demander si c'est qu'il trangle encore.--Non,
mon frre, mais c'est qu'il me semble que tout le monde me regarde.--Et
pourquoi veux-tu que tout le monde s'occupe de toi! Allons, mon frre,
remets-toi, songe que tu es un honnte garon, que tu peux marcher la
tte leve, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n'en
pourraient peut-tre pas dire autant.

Ces paroles rendent  Pierre l'usage de ses jambes, et nous arrivons
chez Bernard. En entrant chez le porteur d'eau, mon frre se retrouve 
son aise, il n'y a rien l qui lui impose.

Je le prsente  mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre
comme moi-mme. Je remets  Bernard une lettre pour ma mre, il me tarde
qu'elle sache que Pierre est retrouv. Nous passons plusieurs heures
chez le porteur d'eau; mon frre y est dj comme chez lui, il n'prouve
l ni gne ni contrainte, et il promet  Bernard et  sa fille de venir
les voir souvent.

--Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore
plus grand lorsqu'Andr vous accompagnera. Bonne soeur! dans tout ce
qu'elle dit je vois la preuve de l'amiti qu'elle me porte.

--Tu as l de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgu! ce pre
Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!...
quel air aimable!... J'irai les voir souvent.--Tu feras bien, mon ami;
chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons
conseils.--Oui, oui, j'irai souvent, et puis, vois-tu, je suis  mon
aise chez eux, je n'ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant,
ni de casser queuque meuble en me retournant.

Pendant les premiers jours qui suivent l'installation de mon frre chez
M. Dermilly, je conduis Pierre dans diffrents spectacles, je tche de
le dniaiser un peu. Mon frre ne sait ni lire ni crire: c'est moi qui
veux lui donner des leons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera
jamais un artiste; mais il pense qu'en lui enseignant les choses
indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de
commerce.

Je m'aperois que Pierre aura beaucoup de peine  apprendre seulement 
lire. Voil un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui,
et qu'il en reste autant seul  essayer de former des lettres, et il ne
peut encore peler papa ou maman.

Quand Pierre a pris ses leons, il va se promener pour tcher de se
donner ce qu'il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et
sa fille. Je ne puis l'accompagner que rarement; l'tat de M. Dermilly
devient alarmant, et je ne le quitte presque plus. Lorsque je sors un
moment, c'est pour passer devant l'htel et regarder les croises
d'Adolphine. La prsence de Pierre avait un instant fait taire mon
amour; mais ce sentiment n'tait que comprim, et priv de la vue de
celle que j'adore, loin de s'affaiblir, il semble s'accrotre encore.

Lucile vient s'informer de la sant de M. Dermilly. Elle m'apprend que
le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi
gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la
quitte pas une minute et cherche sans cesse  lui procurer des
distractions. Lucile s'tonne de ce que je ne viens pas  l'htel; mais
qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et,
quoiqu'il m'engage  accompagner Pierre et  prendre un peu de
distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il
parat si touch des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils...
Je lui dois tout, et il semble tonn de ce que je fais. Est-ce que
l'ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?

Mon frre rentre toujours avant onze heures. Un soir il n'est pas encore
revenu  minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dne
quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura t, mais Bernard se
couche  dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; o peut
tre Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me
couche pas, chaque moment ajoute  mon inquitude; nous veillons, le
domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frre ne rentre
pas. N'y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu'enfin
on frappe  la porte cochre, et bientt j'entends dans l'escalier la
voix de mon frre.

J'ai le projet de le gronder; mais en m'apercevant de son tat, je vois
que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il
peut  peine se soutenir; il parat mme  son habit et  son pantalon
couverts de boue qu'il n'a pas toujours su conserver son quilibre. Il
n'a point de chapeau; sa cravate est dnoue et les yeux lui sortent de
la tte. Le malheureux! o a-t-il t? Ce n'est pas chez Bernard qu'il
s'est mis dans cet tat. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin
de le questionner, je veux tcher de le faire taire, car le vin le rend
trs bavard, et il crie comme un sourd.

--C'est moi, mon frre... me voil... Je suis un peu en retard... mais,
vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres guerdins qui
voulaient nous battre; mais je dis, nous tions l... nous les avons
joliment rosss.

--Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais
qu'il est malade, respecte au moins son sommeil.

--C'est juste, mon frre, c'est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait
si je l'aime et le respecte!... Je serais dsol de le rveiller.

Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l'entrane dans ma
chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra
l'entendre.--Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as
fait.--Je me suis amus... et nous avons bien dn... Ah! ce qui
s'appelle dn comme des ngociants!...--Avec qui donc tiez-vous?--Avec
qui?... comment, je ne te l'ai pas dit?... C'est Loiseau que j'ai
rencontr... ma pratique jadis, et qui,  prsent, dit qu'il est mon ami
 la vie et  la mort!...--Ah! il y a du Loiseau l-dedans... Je ne
m'tonne plus de l'tat o je vous vois... Comment, vous allez encore
avec cet homme qui vous a tromp, et qui, suivant toutes les apparences,
est un fripon?--Mon frre, je t'assure qu'il m'a dit qu'il tait le plus
honnte homme de la terre et que, si not' mre n'avait pas reu
l'argent, c'tait lui qui tait tromp et vol dans cette affaire-l. En
foi de quoi il m'a montr des papiers et des lettres qui prouvent son
innocence.--Et tu ne sais pas lire.--C'est ce que je lui ai d'abord dit,
et c'est pour a qu'il m'a rpondu: Je vais te montrer des papiers qui
me rendront blanc comme neige  tes yeux, et, qui plus est, je vais te
les lire, et il me les lut. C'tait un certificat de probit qui lui
tait dlivr par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel
nous avons t dner.--Avec le juge de paix?--Non, avec le certificat en
poche, chez un superbe traiteur  la carte?... C'tait Loiseau qui
commandait, et c'est moi qui ai pay, parce que son gousset s'est trouv
tre perc, et quand il a cherch son argent, il n'a plus rien trouv,
tout avait gliss par le trou.

Je ne sais pourquoi j'ai dans l'ide que M. Loiseau pourrait bien tre
mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d'analogie dans la conduite de ces
deux personnages.--O donc l'avez-vous rencontr? dis-je  Pierre.

--Dans la rue, comme j'allais chez le pre Bernard, je vois un homme qui
s'arrte en faisant des yeux effars, puis qui me saute au cou en
s'criant: _Je ne m'abuse pas... oui, vraiment! c'est lui-mme!_... En
musique, parce qu'il chante souvent en parlant...  Dieu! comme il
chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...

Plus de doute! c'est ce coquin de Rossignol.--Aprs m'avoir embrass
comme du pain, reprend Pierre, il m'a demand si j'avais vol la
diligence ou gagn  la loterie... Je lui ai cont que j'avais retrouv
mon frre Andr, et que j'tais chez un brave homme que j'aime et que je
respecte de toute mon me!...

--Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu rveiller notre
bienfaiteur?--Ah! mon frre, c'est que quand je parle de cet homme-l je
sens tout de suite les larmes qui... oh! c'est que j'ai un coeur
sensible... hi! hi! hi!--Allons, le voil qui pleure  prsent!... Mais
couche-toi donc, bavard ternel, tu me diras tout cela demain.--Un homme
si respectable qui t'appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mrites
bien! tu es si bon!... Ce cher Andr, qui m'apprend  lire et 
crire... hi! hi! hi!... Va! je veux tudier, parce que cela me fend le
coeur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et
maman... hi! hi! hi!

--C'est trs-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je
t'en prie.--Oui, mon frre... demain je lirai tout seul ba be bi bo
bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin
de Rotin, c'est a; et au dessert nous avons cass des assiettes, parce
que Loiseau chantait un bolro, et avec les morceaux il faisait des
castagnettes pour s'accompagner. C'tait si joli, qu'il y a des jeunes
gens qui dnaient auprs de nous qui nous ont jet des sous en nous
priant de nous taire. L-dessus Loiseau leur a jet les morceaux
d'assiette  la figure; ils ont ripost par des plats. Oh! a volait
joliment! Il y a un vieux monsieur qui dnait tranquillement dans un
coin de la salle... avec un civet... il a reu sur la tte un
saladier... alors il a t chercher la garde, et moi je n'ai plus
retrouv mon chapeau... c'est dommage, il tait tout neuf!--Quelle jolie
conduite!...--Oui, mon frre, nous nous sommes bravement conduits, et tu
dois tre content de moi...--Trs-content, mais couche-toi...--Dis-moi
d'abord que tu m'aimes toujours.--Eh! oui, je t'aime... mais il est
temps de dormir.

Il est enfin couch, et bientt je l'entends ronfler. Ah! Pierre, o te
conduiraient les mauvaises connaissances si tu tais seul  Paris, sans
guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de
porter des crochets que d'avoir quelque fortune: commissionnaire, tu
resterais honnte homme; mais dans l'opulence, qui sait ce que les
fripons feraient de toi!

C'est sa premire faute, il faut la lui pardonner.

Le lendemain en s'veillant Pierre cherche  se rappeler ce qu'il a fait
la veille; il a peine  rappeler ses ides, car les dbauches de table
altrent la mmoire et donnent  ceux qui s'y livrent frquemment le
caractre de l'imbcillit. Mon frre, en revenant  lui, rougit de sa
conduite, et me supplie de la cacher  M. Dermilly. Il me promet de ne
plus aller avec M. Loiseau.--Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui
assigner un rendez-vous sous le prtexte de dner encore ensemble; tu
auras soin de me prvenir, et j'irai avec toi... Je veux connatre M.
Loiseau; et si c'est celui que je souponne, il recevra le prix de ses
friponneries.

Mais bientt des inquitudes plus vives me font oublier cet vnement.
M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu'il n'a que peu
de temps  vivre, et toutes les fois que l'on vient de la part de madame
la comtesse s'informer de sa sant il fait rpondre qu'il se trouve
mieux.--Mon cher Andr, me dit-il, je connais mon tat; mais  quoi bon
affliger d'avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce
dsespoir qu'elle et prouv autrefois, mais avec la douleur que l'on
ressent de se sparer d'un ami!... Toi, mon pauvre Andr, j'ai lu dans
ton coeur... l'amour te prpare aussi bien des chagrins!

Je cherche  dissiper ses soupons, mais il a dcouvert mon secret.--Tu
aimes Adolphine, me dit-il; s'il dpendait de moi de te rendre heureux,
Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n'ai point
d'hritier, et je te laisserai tout ce que je possde. Grce  mon
talent et  la simplicit de mes gots, je me suis fait prs de six
mille livres de rente, ils seront  toi, Andr, c'est beaucoup pour un
artiste, mais c'est bien peu pour un M. de Francornard.

--Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos
bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.

Mais, hlas! mes soins ne peuvent lui rendre la sant. M. Dermilly
trane encore pendant un mois, et un matin il meurt dans mes bras en me
nommant son fils et en prononant le nom de Caroline.

La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus
sensible. Pierre fait ce qu'il peut pour me consoler, Bernard et sa
fille accourent prs de moi; ils mlent leurs larmes aux miennes, ils
partagent mes regrets. C'est lorsque l'on est dans la peine que l'on
sent tout le prix de l'amiti.

M. Dermilly avait crit ses dernires volonts. Il me laisse tout ce
qu'il possdait; je me trouve  la tte d'un beau mobilier et de prs de
six mille livres de rente.

--Six mille livres de rente! s'crie Pierre, te v'l grand seigneur,
Andr, te v'l assez riche pour acheter notre village.--Serait-il vrai?
dit Manette en me regardant avec inquitude; Andr, est-ce que tu es
maintenant riche comme... comme les gens qui ont des htels?--Non,
Manette, je suis bien loin encore de ces gens-l! mais j'en ai
suffisamment pour faire des heureux; ma mre, mes frres, et vous, mes
amis, consentez  partager ma fortune.

--Mon garon, dit le pre Bernard en me serrant la main, je n'ai besoin
de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de
rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et
celle de ta famille... Tu mrites a, Andr, et je suis bien sr que ces
nouvelles richesses ne te changeront pas.--Oh! non, pre Bernard,
jamais.

Cette assurance semble rendre  Manette la tranquillit que la nouvelle
de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu' remplir les
dernires volonts de M. Dermilly; il m'a remis avant de mourir un
paquet cachet avec prire de le porter moi-mme  madame la comtesse;
je me dispose  me rendre  l'htel.

--On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-tre va-t-on vouloir
t'y garder...--Non, ma soeur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis
encore un pauvre diable auprs de M. le comte...--Tant mieux!... car en
te rapprochant de lui, tu t'loignerais de nous!

Au moment ou je vais me rendre  l'htel, on m'apporte une lettre; je
vois au timbre qu'elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mre ne sait
point crire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je
brise en tremblant le cachet; Pierre et mes amis m'entourent, aussi
impatients que moi de savoir ce que l'on m'crit.

La lettre est de Michel, un de nos voisins. C'est  la prire de ma mre
qu'il m'crit. Elle a appris avec bien de la joie que j'avais retrouv
Pierre; cette nouvelle l'a aide  supporter le malheur qu'elle venait
d'prouver... Jacques, notre frre, est mort en glissant dans le fond
d'un prcipice...

Pauvre Jacques!... nous l'avons perdu!... Il ne jouira donc point de
cette fortune qui vient de m'arriver... Je vois dj s'vanouir une
partie de mes esprances! Pendant quelques minutes je ne puis
continuer... Je mle mes larmes  celles de Pierre; tous deux nous
pleurons notre frre que nous avons quitt si jeune, et que nous nous
flattions de revoir devenu comme nous.

Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mre a le plus grand dsir
de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser
contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui
qui n'est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne
dussions-nous rester qu'un jour auprs d'elle. Notre vue seule peut lui
rendre la sant.

--Htons-nous de remplir les voeux de notre mre, Pierre, dis-je  mon
frre, ds demain, ds aujourd'hui, s'il est possible, il faut partir...
Notre mre nous attend, elle est souffrante, notre prsence la gurira.
Il faut nous rendre en Savoie.--Oui, mon frre, il faut partir... Est-ce
que nous irons  pied?--A pied!... ah! prenons la poste... le
courrier... qu'importe ce que cela cotera, j'ai de l'argent... Je ne
puis mieux l'employer qu' exaucer les dsirs de cette bonne Marie, qui
n'a personne auprs d'elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le
moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est ncessaire, afin
d'arriver plus vite... Pre Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me
trouver cela, de faire tout prparer pour notre dpart pendant que je
vais me rendre  l'htel pour excuter les dernires volonts de M.
Dermilly.

--Oui, mon garon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de
poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu'il te faudra pour
aller comme le vent, ce soir mme la voiture viendra te prendre ici...
Ce cher Andr... Ah! si je n'avais pas mes pratiques, que je ne veux pas
quitter, j'irais avec toi en Savoie, et je dirais  cette bonne Marie
qu'elle a un fils qui ne s'est point gt  Paria.--Oui,
certainement... dit Manette en pleurant, c'est trs-bien ce que tu fais,
Andr; tu vas voir ta mre... tu vas partir... mais tu reviendras,
n'est-ce pas?...--Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.

--Ah! Dieu! quel plaisir! s'crie Pierre en sautant dans la chambre.
Nous allons aller au pays  cheval dans une chaise de poste... comme le
vent...  six chevaux... O Dieu! quel effet a va faire!... On nous
prendra pour des princes ou des marchands de boeufs retirs!

Je prie Manette de faire nos valises, car mon frre est tellement hors
de lui qu'il n'est pas en tat de se charger des moindres apprts; et
mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre  madame la
comtesse, je me rends  l'htel.

Chemin faisant, je ne puis m'empcher de songer  ma nouvelle situation
et de sentir au fond de mon coeur natre de nouvelles esprances. Six
mille livres de rente! c'est plus qu'il n'en faut pour vivre aisment.
Avec cela j'ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon
matre, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais
certain maintenant que ma femme jouirait d'une honnte aisance... Quand
on s'aime, une fortune mdiocre sufft; ne peut-on tre heureux sans
avoir un htel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si
Adolphine m'aimait!

Mais la rflexion fait vanouir ces chimres... Qu'est-ce que ma modeste
aisance auprs de la brillante fortune du comte?... Et d'ailleurs, quand
je serais riche, en serais-je moins Andr le Savoyard?

J'arrive  l'htel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour
d'un pas moins timide qu'autrefois; il est donc vrai que la fortune
donne de l'assurance et un certain aplomb que l'on ne peut jamais
acqurir qu'avec le sentiment de son indpendance!

Je tiens dans ma main le petit paquet cachet. Suivant toute apparence,
ce sont des lettres d'amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu'un
moment! ceux-ci ont survcu  celui auquel ils furent adresss. Dans ces
lettres respirent toute l'ardeur, toute la tendresse d'une me
brlante... Leur lecture fait encore battre le coeur; celui qui les
inspira n'est plus qu'une froide poussire!... L'existence d'une feuille
de papier est souvent bien plus longue que la ntre!

Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je
n'aurai pas cette nouvelle  lui annoncer. En approchant de son
appartement, je sens mon courage m'abandonner. Il y a plus de cinq mois
que j'ai quitt l'htel; depuis ce temps je n'ai pas vu Adolphine,
aujourd'hui mon espoir sera-t-il encore tromp?

Je me suis fait annoncer; je pntre enfin dans cet appartement dont
jadis l'entre m'tait toujours permise. Elle est l... je l'ai vue...
je n'ai encore vu qu'elle! Nos regards se sont rencontrs... Ils se
disent en une seconde tout ce que nos coeurs ont prouv depuis cinq
mois!

La voix de ma bienfaitrice me rappelle  moi-mme. Je m'avance vers
elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c'est un
tmoignage du sentiment qui l'attachait  M. Dermilly; sa voix s'altre
en me parlant.

--Andr, nous avons perdu un ami vritable... Il me cachait son tat...
il a voulu jusqu'au dernier moment me laisser l'esprance, et je me
berais de cette illusion. Je sais ce qu'il a fait pour vous... Il vous
regardait comme son fils... ne vous a-t-il charg de rien pour
moi?--Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu'
vous.

Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses
yeux; et pendant qu'elle l'ouvre, je m'loigne par discrtion et me
rapproche d'Adolphine... Nous pouvons causer en libert, sa mre ne nous
voit plus... Elle n'est plus avec nous... La vue de ces lettres, crites
il y a quinze ans, peut-tre, vient de la reporter  cette poque de ses
premires amours; le prsent a fui, elle est tout entire  ses
souvenirs.

--Pourquoi donc ne vous voit-on plus  l'htel? me dit Adolphine 
demi-voix. Ce n'est pas bien, monsieur Andr, de ngliger ainsi vos
amis.--Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j'aurais  vous
voir... Mais je crains... Je n'ose... monsieur votre pre... votre
cousin...--Eh bien!... est-ce qu'ils vous ont dfendu de venir?... Mon
cousin est un tourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon pre ne
songe qu' pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien
triste d'avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi...
J'esprais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l'on ne vous
voit pas!... Ah! monsieur Andr, combien je regrette le temps o vous
demeuriez avec nous, o nous passions la belle saison  la campagne!
que j'tais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble...
Vous en souvenez-vous?...--Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le
bonheur et le tourment de ma vie...--Le tourment... et pourquoi?...--Je
songe que ces jours charmants ne renatront plus... Je sens maintenant
la distance qui nous spare...  treize ans je ne la voyais pas.

Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son coeur semble
comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et
en disent plus que notre bouche n'oserait le faire. Heureux instants!...
La comtesse, les regards attachs sur ses lettres, songe  ses amours
passes; sa fille et moi nous gotons en ralit ce qui pour elle n'est
plus qu'en souvenirs.

Mais une marche pesante, qui retentit dans la pice voisine, a mis fin 
notre bonheur. Je m'loigne d'Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement
les papiers qu'elle tenait, et M. de Francornard entre dans
l'appartement.

--Ho! ho! dit-il en m'apercevant, c'est Andr qui est avec vous... Et
qu'est-ce qu'il vient donc faire encore dans mon htel?

--Monsieur, rpond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers
adieux d'un homme... qui m'tait bien cher... de M. Dermilly, qui en
mourant lui a laiss tout ce qu'il possdait.

--Ah! diable... c'est diffrent, dit le comte en se jetant dans une
bergre. Oui, oui, je me souviens que vous m'avez dit que M. Dermilly
tait mort... Csar aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours...
Dermilly n'tait pas sans talent!... Mais Csar!... ah! c'est celui-l
qui tait incomparable... Te souviens-tu, Andr, de lui avoir vu sauter
le cerceau?... Ah! il t'a fait son hritier... Oh! un peintre... Ce
n'est pas grand'chose qu'un tel hritage... Gueux comme un peintre! dit
le proverbe... C'est le collier de Csar qui est beau...

--M. Dermilly jouissait d'une honnte aisance, dit la mre d'Adolphine,
qui parat souffrir des discours de son poux, et il laiss  Andr six
mille livres de revenu.

--Six mille livres de rente!... s'crie M. de Francornard en roulant son
oeil avec surprise. Peste!... Mais c'est joli cela... comment diable
peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S'il m'avait fait
le portrait de Csar, tu aurais trouv dix cus de plus dans
l'hritage... Oh! oh!... Andr, six mille livres de rente... Sais-tu
que tu deviens en grandissant un assez beau garon?... Je te trouve
beaucoup mieux aujourd'hui que la dernire fois que je t'ai vu... Oui...
je ne sais o tu prends cette tournure...

--Vous avez trop d'indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.

--Trop d'indulgence... eh! mais, c'est trs-joliment rpondre; tu
n'aurais jamais trouv cette phrase-l autrefois, mon garon; il n'y a
rien qui donne de l'esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six
mille livres de rente!... c'est superbe!... Tu vas, je gage, faire le
commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de Csar, j'aurais pu te
procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple,
il y  des articles qu'il faut toujours... Mais cet vnement m'a
tellement abattu, que je ne me mle plus de rien.

--Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n'est point de me
livrer au commerce. Je cultiverai l'art que mon bienfaiteur m'a
enseign; je n'ai pas d'ambition... Je ne chercherai point  augmenter
ma fortune.

--Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne
souvent plus  vendre des haricots qu' manier des pinceaux; d'ailleurs
c'est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vrit
reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout
qu'il soit ncessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d'un
peintre, et je ne peux pas me passer d'un cuisinier... Hein?... N'est-ce
pas vrai?...

Je me contente de m'incliner et je fais mes adieux  madame en lui
annonant mon dpart pour la Savoie.

--Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas
 Paris?

--Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mre, que je n'ai
pas vue depuis prs de onze ans que j'ai quitt le pays... Mon frre
Pierre part avec moi, nous allons tcher de consoler notre mre de la
perte de Jacques, notre plus jeune frre...

--C'est bon, c'est bon! dit M. le comte en m'interrompant. Pierre,
Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intressent pas, mon
garon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de
m'en envoyer, mais je sais qu'il n'y a rien de bon dans ce pays-l...
je me souviens d'y avoir pass.

--Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d'avoir eu
l'honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main
de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de
l'appartement.

Je rencontre Lucile au bas de l'escalier; elle vient me faire compliment
de ma nouvelle fortune.--Ce cher Andr, me dit-elle, le voil fort  son
aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien
tourn... Vous devriez vous tablir, Andr... parce qu'un jeune homme
trop libre... fait quelquefois des folies... ce n'est pas que vous ne
soyez sage... mais une femme qui a de l'ordre, de l'conomie... comme
moi, par exemple... Savez-vous, Andr, que, grce aux bonts de madame,
j'ai dj quelque chose de ct... puis j'ai des esprances... Mon petit
Andr, si vous tiez bien gentil, vous m'pouseriez... Oh! nous serions
bien heureux...--Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...--Voyez-vous ce
monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que
vous m'aimiez.--Mais je ne vous ai jamais promis de vous
pouser.--Qu'est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et
qui n'pousent pas, qu'on peut bien pouser sans avoir promis. Au reste,
 votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j'en
voudrai.--J'en suis persuad, Lucile; et comme je vais en Savoie,
j'espre que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de
vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.--Quoi! vous allez en
Savoie?... pour voir votre mre sans doute? ce cher Andr... qu'elle
aura de plaisir  vous embrasser!.... Ah! vous tes un vilain de ne pas
vouloir m'pouser... C'est gal, Andr, je sens bien que je ne puis pas
tre fche contre vous... Oui, monsieur, je vous crirai... Allons,
embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un
escalier... vous auriez bien d au moins venir me dire adieu dans ma
chambre.--Je ne le puis, Lucile, la voiture doit tre arrive, mon frre
m'attend.--Allons, adieu donc;  votre retour je verrai si vous m'aimez
encore.

J'embrasse Lucile et je quitte l'htel. En approchant de ma demeure
j'aperois  la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle,
Pierre est dj dans la voiture, mettant alternativement sa tte 
chaque portire. Ce bon Bernard a retrouv ses jambes de vingt ans pour
satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur
moi une somme assez forte, fruit des conomies de mon bienfaiteur, et
dont j'ai dj trouv l'emploi, puis je descends prendre place prs de
Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.

Manette et son pre descendent dans la rue, afin de nous voir plus
longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la
Savoie dans une bonne voiture  quatre chevaux, aprs en tre sortis 
pied et en dansant: _Gai coco!_ pour avoir du pain.




CHAPITRE XXIV

VOYAGE EN SAVOIE.--ACQUISITION.--RETOUR PRCIPIT.


Pierre, qui n'a pas comme moi habit un htel, et qui n'a jamais voyag
en voiture, ne sait o il en est pendant les premires postes que nous
courons. Il ne clt pas la bouche un moment: ce sont  chaque instant
des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque
la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornires ou roule sur
des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux rflexions que
fait natre ma dernire entrevue avec Adolphine, Pierre ne m'en laisse
pas le temps.

--Mon frre, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu'on
est bien en voiture  soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens!
regarde  gauche...  droite... les villages, les bois... tout a fuit
derrire nous... Ah! que c'est beau d'tre riche! et qu'on a bien fait
d'inventer les chevaux de poste! Tiens, Andr, tous ceux devant qui nous
passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sr qu'ils voudraient
tre  notre place! Nous devons avoir l'air bien respectable. Je
voudrais passer ma vie en voiture!--Mon pauvre Pierre! tu en serais
bientt las!--Oh! que non! on ne peut pas se lasser d'tre roul comme
a!

Le second jour cependant Pierre commence  se sentir fatigu du
mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme
nous avons couru toute la nuit, ne nous arrtant que pour changer de
chevaux, Pierre dit qu'il aurait besoin de drouiller un peu ses jambes
et ne plaint plus autant les pauvres pitons.

Enfin nous avons dpass Lyon; bientt nous touchons le territoire de la
Savoie: ici tout prend  nos yeux une forme nouvelle; notre me se
dilate, notre coeur bat dlicieusement  l'aspect de chaque site que
nous reconnaissons.--Tiens, mon frre! nous crions-nous, vois-tu cette
maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis l... nous avons djeun
sous cet arbre... Tiens! aperois-tu nos montagnes, nos glaciers?...
Notre village est l-bas, derrire ce gros bourg! Ah! quel bonheur de
revoir son pays!

Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons,
nous pleurons de plaisir.

Eh! mais, que vois-je l-bas, sur le chemin,  gauche, prs de ce
prcipice?... C'est une barrire... la mme sur laquelle nous nous
sommes balancs en sortant de chez notre mre... Elle remue comme la
nuit o cela fit tant de frayeur  Pierre.--Ah! descendons, descendons,
dis-je a mon frre; allons nous appuyer sur cette barrire... Viens...
Il me semble que je suis encore  cette poque d'autrefois!

Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d'arrter. Nous
descendons et nous courons  notre chre barrire... Nous sommes tents
de l'embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balanons comme
lorsque nous tions petits.

Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit
fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre
coeur.

Mais dj j'ai quitt la barrire, les rflexions sont venues me
rappeler  moi-mme; je pense  Paris,  Adolphine, aux changements qui
se sont oprs depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance
toujours... Mais il revient  son village tel qu'il en est sorti.

Nous remontons en voiture mais nous l laissons dans le bourg qui
prcde notre chaumire d'un quart de lieue; je veux faire ce trajet 
pied. Pierre ne conoit rien  cette ide, il esprait entrer au grand
galop dans son village.--Mon frre, lui dis-je, nos voisins, nos amis
pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire
de l'embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir  pied dans le lieu
de notre naissance et ne faire croire que nous sommes riches que par le
bien que nous ferons aux malheureux.

Pierre m'embrassa en s'criant:--T'as raison, Andr, t'as toujours
raison, mais moi je n'suis qu'une bte et je ne vois pas plus loin que
mon nez.

Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises,
nous les attachons chacune  un bton. Pierre veut tout porter en disant
qu'il en a l'habitude, qu'il est plus fort que moi, et que c'est son
mtier; mais je m'y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais
si fch de paratre au-dessus de mon frre!

Nous htons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous
rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumire, c'est
l que tendent tous nos voeux. Au dtour d'un sentier qui conduit  la
montagne, nous apercevons la place o notre mre nous dit adieu et nous
suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et
moi... La mme pense nous est venue... Jacques tait l aussi avec
notre mre; c'est l que nous l'apermes pour la dernire fois... Le
pauvre petit envoyait des baisers  ses frres qu'il ne devait jamais
revoir.

Nous nous arrtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux...
Hlas! il n'est point de parfait bonheur; le ntre et t trop grand si
nous avions retrouv dans notre village tout ce que nous y avions
laiss.

Mais notre mre nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons
rapidement la montagne: arrivs au sommet, nous apercevons parfaitement
notre chaumire... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l'ayons
quitte fort jeunes.--La voil! la voil!... c'est tout ce que nous
pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous tent la force de
parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu' cette demeure
chrie... Nous la touchons enfin... et nous tombons  genoux devant le
toit qui nous a vus natre.

La porte est ferme: sans doute notre mre est l; mais irons-nous
brusquement nous jeter dans ses bras?...--On dit que la joie fait du
mal, me dit Pierre. Moi, j'ai de la peine  croire que ce mal soit
dangereux. Je ne puis plus rsister, je frappe en tremblant... On ouvre:
C'est elle... c'est notre bonne mre!... qui nous fait un beau salut en
nous disant:--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?

Messieurs!... elle ne reconnat pas les deux enfants qu'elle a vus
partir si petits! Onze annes ont fait de nous des hommes, et notre mise
lgante doit tromper ses yeux. Mais le coeur devine, il pressent le
bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous
n'osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et dj son
coeur nous a nomms.

--Ah! mon Dieu! s'crie-t-elle, serait-ce?...--Oui, c'est nous, ma mre:
c'est Andr, c'est Pierre qui sont revenus! nous crions-nous tous deux,
et nous sautons au cou de notre mre, comme nous le faisions tant
petits; mais quand le coeur n'est pas chang, on conserve en
grandissant les douces habitudes de l'enfance.

Pendant longtemps nous ne pouvons qu'changer des mots sans suite, mais
ils partent de l'me, ils expriment notre bonheur  tous trois. Notre
bonne mre ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer
pour nous embrasser encore en s'criant:--Mon Dieu!... que vous tes
donc devenus beaux garons, mes pauvres petits!... comme vous tes bien
mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, Andr, t'as l'air d'un
seigneur, mon garon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays,
de sa gaucherie d'autrefois... Mais toi, Andr... comme t'es dgag et
toujours aussi bon... Ah! j'en ai eu souvent des preuves!... et, grce 
toi, depuis ton dpart ta mre n'a point connu l'indigence.

--Pierre en et fait autant, ma mre, si un fripon ne l'avait pas tromp
en gardant l'argent qu'il vous envoyait.--Oh! je vous crois, mes
enfants, je vous crois!... et d'ailleurs vous m'aimez toujours!... Ah!
je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n'ait pu
vous presser dans ses bras!... Mais vous voil! nous le pleurerons
ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse
mre.

Nous entrons dans notre chaumire. Chaque meuble, chaque objet nous
rappelle notre enfance.--Tiens, Pierre, dis-je  mon frre, voil la
grande chaise sur laquelle est mort notre bon pre... C'est l que nous
nous mmes  genoux autour de lui. Voil la place o il s'asseyait de
prfrence... o il nous faisait sauter dans ses bras.

--Oui, mes enfants, oui, c'est bien cela, dit notre mre en essuyant ses
yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n'ont rien
oubli.--V'l o nous couchions! s'crie Pierre; mais j'crois qu'
prsent nous aurions de la peine  tenir l.--Et voil o j'ai trouv le
portrait de ma bienfaitrice...--Oui, mon cher Andr, ce bijou qui a t
cause de ton bonheur! c'est grce  lui que t'as si bien fait ton chemin
et que te v'l maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce
qui vous est arriv depuis que vous m'avez quitte, mes enfants, vous ne
me cacherez rien... songez que tout intresse une mre... Mais
reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous tes venus  pied?

--Oh! que non, dit Pierre, j'sommes venus commodment... nous avions...
Je serre le bras de mon frre en lui faisant signe de se taire. Ma mre
ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu'il m'a fait son hritier; je
veux lui mnager une surprise, et c'est pour cela que je me hte
d'interrompre Pierre en disant:--Nous avons trouv une occasion de
voyager sans nous fatiguer... nous en avons profit.

--Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous rgaler, vous faire queuque
chose... vous savez ben, de ces gteaux que vous aimiez tant
autrefois... Ah! dame, si j'avais su votre arrive, j'en aurais prpar
d'avance... mais vous avez voulu me surprendre; c'est gal, vous en
aurez pour ce soir.

Pendant que ma bonne mre se donne bien du mal pour nous faire des
gteaux, nous allons, mon frre et moi, visiter le village et voir si
nous reconnatrons quelques anciennes connaissances. Mais c'est au
cimetire que nous nous rendons d'abord; nous allons saluer la tombe de
notre pre et celle de Jacques, qui est tout auprs. On a bientt
parcouru l'intrieur d'un cimetire de village. L, point de faste,
point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes,
c'est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y
est simple comme la vie que l'on a mene; les villageois s'y rendent
pour pleurer ceux qu'ils ont perdus et non pour admirer de beaux
mausoles et lire de louangeuses inscriptions.

Aprs nous tre agenouills devant la tombe de Jacques et de notre pre,
nous gagnons lentement le village. Nous nous arrtons souvent; ces
sentiers, ces routes furent tmoins de nos jeux. C'est par ici que nous
nous livrions bataille avec des boules de neige...--Tiens, me dit
Pierre, c'est l que j'en ai reu une juste dans l'oeil... Je n'ai pas
oubli non plus cet heureux temps!

Personne dans le village ne nous reconnat; il faut que nous nous
nommions. Chacun alors s'crie:--Eh quoi! ce sont les fils de Marie!...
Comme ils ont l'air de beaux messieurs!

Mais on s'aperoit bientt que notre coeur est toujours le mme, et
chacun alors nous embrasse et nous comble d'amitis.

Nous retournons trouver notre mre, qui nous a apprt un repas
somptueux pour le village. Depuis longtemps je n'avais eu autant
d'apptit: je fais honneur aux gteaux, aux galettes. La bonne Marie est
enchante; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.

--Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma
mre.--Oh!... dame... c'est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh!
c'est autre chose...--Quoi! Pierre, tu n'aimes plus les gteaux de ton
village qui te rgalaient si bien autrefois?...--Ah! coutez donc,
autrefois je ne connaissais pas les omelettes souffles et toutes ces
bonnes choses que j'ai manges en dnant chez le traiteur avec
Loiseau!... Ah! ma mre!... les omelettes souffles!... c'est a qui est
fameux!... Ah! si j'avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais
si vous venez  Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de a
pendant quinze jours.--Merci, mon garon; mais je ne quitterai pas mon
pays pour tes omelettes souffles... Je suis bien sre que cela ne vaut
pas mieux que mes gteaux... N'est-ce pas, Andr? ah! tu les trouves
bons, toi, et a me fait plaisir.

--Oui, ma mre, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le
pied de mon frre pour lui faire sentir qu'il fait de la peine  notre
mre en ne trouvant pas ses gteaux aussi bons qu'autrefois... Le repas
achev, chacun de nous raconte ce qui lui est arriv depuis qu'il a
quitt le toit paternel. L'histoire de Pierre est bientt termine; la
mienne est beaucoup plus longue. Ma mre n'avait appris
qu'imparfaitement toutes mes aventures; elle bnit mes bienfaiteurs, et
verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.

--Dis-lui donc que t'es riche, me dit tout bas Pierre, a la consolera
ben plus vite. Mais un regard que je lance  mon frre le force au
silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:--Oh! c'est
gal!... Andr...  prsent... c'est ben aut'chose.

Ma mre ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle me
recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus
constante amiti pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c'est
qu'elle me parle  peine d'Adolphine; elle en revient toujours 
Manette, on voit que le caractre de ma soeur a sduit ma mre; tout
dans Manette lui plat; je n'ai parl que de ses vertus, mais Pierre
vante sa beaut, sa taille, sa gentillesse, et ma mre s'crie
souvent:--Que j'aurais de plaisir  embrasser cette bonne fille-l!

L'heure du repos est venue, il s'agit de nous coucher. Ma mre craint
que nous soyons mal dans la chaumire: je la rassure, et ne veux pas
d'autre lit qu'un matelas jet sur de la paille dans l'enfoncement qui
formait autrefois notre chambre  coucher. Pierre me regarde en ouvrant
de grands yeux, il ne conoit rien  ma manire d'agir; mais il n'ose
pas se permettre d'observations, et se contente de me dire en se
couchant prs de moi:--Andr, est-ce que tu ne veux plus tre riche?

Je regarde mon frre en souriant.--Dormons encore sous le toit qui nous
a vus natre, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu'on
est riche, se priver d'un aussi doux plaisir.

Pierre ne me rpond plus, il dort dj; j'en fais bientt autant que lui
en me berant des souvenirs de mon enfance.

Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mre apprtant
notre djeuner. Je sors, sous le prtexte de me promener un moment; mais
j'ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frre, j'ai
aperu une fort jolie maison bourgeoise, btie dans une situation
charmante, et  la porte de la maison j'ai lu distinctement: A vendre ou
 louer.

C'est cette proprit que je veux voir, c'est l que je me rends en
secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m'ouvrir; c'est lui qui
habite seul la maison.--A qui s'adresse-t-on pour l'acheter? lui
dis-je.--Oh! monsieur, c'est facile: on va chez le notaire de la ville
de l'Hpital; c'est lui qui est charg de conclure. C'te maison avait
t btie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais,
aprs y avoir pass six mois, elle s'en est alle en disant qu'on ne
venait pas assez souvent lui demander  dner, et elle a charg le
notaire de vendre ce bien.

--Voyons la maison?--J'vas vous faire voir tout, monsieur; je suis le
jardinier. D'abord une jolie cour me plat, la maison est btie avec
got. Un rez-de-chausse, un premier et des greniers; on pourrait y
loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place  offrir  ses amis;
les personnes que l'on appelle ainsi en Savoie mritent ce nom, et
celles qui viendraient de Paris jusqu'ici pour nous voir le mriteraient
aussi. La maison est meuble avec simplicit; mais il y a tout ce qu'il
faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n'a rien
oubli. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein
rapport, jusqu' un petit champ de bl; on peut vivre sans sortir de
chez soi. C'est charmant, je suis enchant. Et combien tout cela? dis-je
au vieux jardinier.

--Ah! dame, monsieur... a vaut de l'argent... mais vous voyez aussi que
la maison est jolie, qu'il y a du terrain, du rapport, que c'est tout
meubl.--Mais enfin, combien en veut-on?--Neuf mille francs,
monsieur.--Neuf mille francs?...

Il me semble que c'est pour rien; mais j'oublie que je ne suis plus 
Paris, et qu'ici une maison cote moins qu'un petit appartement  la
Chausse-d'Antin.

--Tu peux ter l'criteau, dis-je au jardinier; j'achte la
maison.--Vous l'achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai
soin du jardin?--Je t'achte aussi... que te donnait-on ici?--Ah! mon
bon monsieur, je prends ce qu'on veut, pourvu que j'ayons toujours ma
petite cabane dans l'fond de la cour; le jardin me fournit de quoi
vivre... et avec dix cus par an, je sommes content... mais aussi je
vous promets de travailler depuis le matin jusqu'au soir. Dix cus!...
pauvre homme!... M. le comte en donne cent  une foule de laquais qui
passent leur temps  biller dans ses antichambres... mais j'oublie
toujours que je ne suis plus  Paris.--Tiens, en voil vingt, je te paye
d'avance; tu resteras avec ma mre, tu ne la quitteras plus.--Vot'
mre... quoi! monsieur, c'est pour vot' mre... que vous achetez c'te
belle maison?...--Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la
surprendre... je cours  la ville, chez le notaire, et ce soir,
j'espre, le contrat sera pass.

En partant de Paris, j'avais emport environ dix mille francs en or que
j'avais trouvs dans le secrtaire de M. Dermilly; je ne puis mieux
employer cette somme qu' l'achat de cette jolie maison, dans laquelle
ma mre trouvera sur ses vieux jours toutes les commodits de la vie.
Plein du plaisir que je vais lui causer, j'ai retrouv mon agilit
d'autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent  la ville; en peu
de temps j'ai franchi la distance qui m'en sparait; je ne marche pas,
je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j'ai expliqu le sujet
de ma visite, avant qu'il ait fini de me faire la rvrence.

Malheureusement, l'homme de loi n'est pas aussi vif que moi: il met des
formes  tout ce qu'il fait, et des virgules dans tout ce qu'il dit.

--On va s'occuper du contrat, me dit-il.--Sur-le-champ, monsieur...--Il
faut le temps de...--Je paye comptant, monsieur; voil les neuf mille
francs, prix de la maison...--C'est trs-bien, mais...--Que faut-il pour
les frais de l'acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point,
mais, je vous en prie, terminons promptement.

Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire
presse son clerc, auquel je glisse une pice d'or, et qui alors veut
bien ne pas retailler sa plume trois fois pour crire le mme mot.

Je vais me promener dans le jardin pendant que l'on travaille, et j'ai
la compagnie de madame la garde-note qui s'est empresse d'ter ses
papillotes, et d'accourir, lorsqu'elle a su qu'il y avait dans l'tude
un jeune homme qui achetait sans marchander et payait trs-noblement.

L'pouse du notaire n'est pas jolie, mais elle a des prtentions, et
l'on sait ce que c'est que les prtentions de province. En moins de cinq
minutes, je sais que madame a une belle voix, qu'elle chante les grands
morceaux en s'accompagnant du fort; qu'elle comprend l'italien et mme
le latin; qu'elle connat le code civil aussi bien que son mari; qu'elle
n'a jamais eu d'enfant, et qu'elle n'en dsire pas, parce que cela gte
la taille; qu'elle a le sentiment de la posie, et beaucoup de penchant
pour la danse; qu'on mange chez elle les meilleures confitures, parce
qu'elle surveille sa cuisinire mme en devinant des charades; qu'enfin,
elle est toujours mise dans le dernier got, parce qu'elle reoit le
journal des modes de Lyon.

Pendant que l'on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la
maison que je viens d'acheter, ou  Paris auprs d'Adolphine, ce qui
fait que je rponds presque toujours de travers  ce que me dit l'pouse
du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion trs-avantageuse de mon
esprit; mais cela m'inquite peu. Enfin, aprs deux mortelles heures,
le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours  l'tude, je
paye ce qu'on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j'ai
fait mettre sous le nom de ma mre, et je me sauve avec, laissant le
notaire dire  son clerc:--Voil un garon qui n'a pas l'habitude
d'acheter des maisons.

Mon absence a t longue. On a djeun sans moi, l'heure du dner est
arrive, on est inquiet. Ma mre craint que je ne sois tomb dans
quelque prcipice, n'tant plus habitu  gravir les montagnes; Pierre
me cherche de tous cts: je reparais enfin, et le contentement qui
brille dans mes yeux dissipe toutes les inquitudes.

Je fais une histoire, et l'on me croit, parce qu'on est loin de
souponner la vrit. Aprs le dner, j'emmne ma mre promener avec
nous. J'ai pris mes mesures pour que ds que nous aurons quitt la
chaumire, on y enlve tout ce que je veux que l'on transporte dans
notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du ct de la jolie
maison. Le temps se passe, parce qu' chaque instant nous sommes arrts
par de bons villageois qui font compliment  ma mre de ses deux fils;
et comme une mre ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments
et d'y rpondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est
venue avant que l'on ait song  retourner,  la chaumire.

--Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne
Marie, il y a bien longtemps que je ne suis reste le soir dehors; c'est
tout au plus si je reconnatrai mon chemin.

Au lieu de prendre la route de la chaumire, je conduis ma mre et mon
frre  la maison, qui leur parat tre un chteau, et je frappe en
disant:

--Je connais le matre de cette maison, allons souper chez lui, il nous
recevra bien.

Pierre ne demande pas mieux, il prsume qu'on doit autrement souper l
que dans notre chaumire; ma mre fait quelques faons, elle craint
d'tre indiscrte, mais dj Franois, le vieux jardinier, est venu nous
ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai
fait signe de se taire, et le bonhomme, trs-gauche pour les surprises,
est aussi embarrass, que ma mre, qui n'ose pas avancer et demande
toujours o est le matre de la maison.

Nous montons au premier, dans la chambre que j'ai destine  ma mre.
Elle admire d'abord tout ce qu'elle voit, en s'criant:--La jolie
maison!... a doit tre des gens riches qui demeurent ici.

Mais bientt sa surprise prend un autre caractre, lorsqu'elle aperoit
dans la chambre sa vieille commode, puis  la tte du lit la couronne de
buis qui tait dans sa chaumire, puis enfin, prs de la chemine, la
vieille chaise dans laquelle notre pre s'est endormi pour la dernire
fois.

--Ah! bon Dieu!... qu'est-ce que cela veut donc dire? s'crie la bonne
Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes
enfants, comprenez-vous cela?...

--Cela veut dire qu'ici vous tes chez vous, ma mre, que cette maison
vous appartient, et que j'y ai fait apporter tout ce qui, dans votre
chaumire, avait quelque prix  vos yeux.

Ma mre ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la
chambre en s'criant:

--Ah! je ne vous avais pas dit qu'Andr tait riche?... Mais je me
doutais bien qu'il vous mnageait une surprise...--Comment, tu es riche,
Andr?...--Oui, ma mre, assez du moins pour vous offrir cette retraite
agrable; M. Dermilly m'a fait son hritier, et quand j'habite  Paris
un beau logement, il me sembl qu'il est bien naturel que vous ayez
mieux qu'une chaumire. Voici l'acte de vente, cette maison est 
vous.--A moi,  toi, n'est-ce pas la mme chose, mon garon?...
Marie-toi, Andr, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c'est
alors que je n'aurai plus rien  dsirer.

--Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant
soupons et visitons la maison.

Le souhait de ma mre m'a fait pousser un profond soupir, mais je me
hte, pour loigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison,
qu'elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends
celle d'o la vue, plus tendue et plus varie, m'offrira de nombreuses
tudes. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie,
le colombier et le jardin; le vieux Franois a dress le souper dans une
salle du rez-de-chausse. Nous mangeons avec apptit, et nous allons
nous livrer au repos avec ce contentement que l'on prouve dans une
demeure qui nous plat, lorsque l'on peut se dire: Je suis chez moi.

Le lendemain nous visitons en dtail toute la maison; la bonne Marie
pousse  chaque instant des cris de joie, surtout  l'aspect du four, du
ptrin, de la laiterie et de tous ces objets prcieux  une bonne
mnagre. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font
l'admiration de Pierre, tandis que c'est le champ de bl qui enchante ma
mre. Mais lorsqu'on est propritaire, on trouve toujours quelques
changements, quelques amliorations  faire dans son terrain. Pierre et
moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bchons, nous
labourons. Le vieux Franois crie un peu, mais nous ne l'coutons pas,
et les jours s'coulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines
que nous sommes en Savoie, et je n'ai pas eu un instant d'ennui. Lorsque
j'ai dessin pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous
cts s'offrent  moi, je retourne prendre la bche et travailler dans
notre jardin... L'image d'Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que,
pour tre heureux dans mes rveries, il faut que je transporte Adolphine
en Savoie, et non pas que je m'en retourne prs d'elle  Paris.

J'ai reu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m'a pas encore
crit, et Manette ne m'a pas dit un mot de l'htel. Je n'ai point fix
l'poque de mon dpart, et ma mre me dit souvent:--Andr, puisque tu as
de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner 
Paris?

Enfin, je reois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles
d'Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.

Je parcours rapidement la premire page... es serments de constance, de
fidlit... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant;
enfin, voici les dtails sur l'htel: M. le marquis est revenu; depuis
son retour, il court moins dans le monde et parat se plaire beaucoup
prs de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour
plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son poux.

Son poux!... La lettre m'est tombe des mains... ce mot m'a ananti...
Il se pourrait!... Adolphine pouserait son cousin!... Malheureux que je
suis!... Mais ne devais-je pas m'y attendre?... N'en avais-je point le
pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernire
entrevue, je ne puis croire qu'elle aime le marquis.

Je ne sais plus o j'en suis... Je n'ai aucun espoir d'empcher ce
mariage, et cependant il me semble que si j'tais  Paris, que si
Adolphine me voyait, elle ne pourrait consentir  cet hymen. Je cours
trouver ma mre, et je lui annonce mon dpart pour Paris.

--Quoi! mon garon, tu vas partir?... tu n'y pensais pas ce matin.--Des
nouvelles que j'ai reues me forcent  ne plus diffrer.--Ah! mon Dieu!
est-ce que ces nouvelles-l t'apprennent queuque malheur?... tu as la
figure toute bouleverse, mon cher Andr...--Non, ma mre, non, ce n'est
rien... mais il faut que je parte ds demain...--Ds demain?...
--Pierre, va au bourg o nous avons laiss notre voiture, demande des
chevaux pour demain matin.--Oui, mon frre, j'y cours.--Pierre, si tu
veux rester prs de ma mre, rien ne t'oblige  revenir  Paris.--Oh!
mon frre, je ne serai pas fch d'y retourner avec toi. On voyage si
bien en chaise de poste!--Oui, oui, va avec Andr, dit ma mre, ne le
quitte pas, mon garon... dans le trouble ou il est, je suis bien aise
que tu sois avec lui.

Pierre est parti. Je fais mes apprts pour le voyage; ma bonne mre me
regarde souvent, elle cherche  lire dans mon me.

--Andr, me dit-elle enfin, t'as du chagrin, mon garon, t'as queuque
peine, que tu ne veux pas m'avouer...

Je ne puis rpondre, mais je prends la main de ma mre, et je la presse
sur mon coeur. Mon silence est presque un aveu.

--Avec des talents, de la fortune, tu n'es pas heureux!... reprend ma
mre. Ah!... mon cher Andr, je voudrais encore habiter not'chaumire et
te voir, vtu en Savoyard, revenir aussi gai qu'autrefois, manger la
soupe en riant avec nous! Hlas!... tu repars pour Paris!... Si tes
chagrins ne se passent point, reviens auprs de moi, mon fils, je
tcherai de te consoler, ou je pleurerai avec toi.

Je rassure ma mre, je cherche  dissiper ses inquitudes... Mais je ne
puis cacher mon impatience d'tre  Paris. Enfin, le moment du dpart
est arriv, nous embrassons notre mre, je recommande au vieux Franois
la petite proprit; bientt nous avons rejoint notre voiture, et nous
quittons de nouveau la Savoie.




CHAPITRE XXV

ENTREVUE.--DUEL.--PLUS D'ESPOIR.


Nous faisons la route en brlant le pav, je paye les postillons en
consquence. Pierre fait ce qu'il peut pour me distraire, mais je le
laisse parler seul; je ne rve qu'Adolphine et le marquis... Je brle
d'tre  Paris, et pourtant qu'y ferai-je?... Je ne sais... je suis hors
d'tat de raisonner.

Enfin, nous sommes arrives. Il est prs de dix heures du soir;
n'importe, je veux parler  Lucile: je laisse Pierre chez moi, le pauvre
garon est encore tout tourdi de la vitesse dont nous sommes venus; je
me rends  l'htel.

Le concierge me connat, je pntre facilement dans la maison.
J'aperois beaucoup de clart dans les appartements... Sans doute il y a
runion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont
ensemble... Mon coeur se serre; je monte rapidement l'escalier qui
conduit  la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle
se trouve en face de moi, elle me reconnat et pousse un cri....

--Silence!... lui dis-je; de grce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas
que l'on sache que je suis dans l'htel.--Ah! mon Dieu!... c'est que
votre vue m'a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit
devant soi... quel plaisir!... ce cher Andr!...

--Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux
qu'ici.--Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n'en reviens pas encore... Ah!
vous ne direz pas cette fois que vous m'avez trouve avec le petit
Anglais... Oh! c'est une petite bte... il n'est bon qu' boire et 
manger!...

Nous sommes entrs chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant
qu'elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m'embrasser et
s'aperoit alors de mon trouble, de ma pleur.

--Qu'avez-vous, Andr? me dit-elle, vous paraissez souffrant.--Oui... je
souffre en effet...--Est-ce la fatigue du voyage?...--Non...--Est-ce
que vous auriez trouv votre mre malade?--Non, grce au ciel, je l'ai
laisse heureuse et bien portante...

--D'o vient donc l'tat o je vous vois, Andr?... Contez-moi a, vous
savez bien que je suis votre amie...

Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquitude que
je m'explique; je balbutie:--Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit
pouser son cousin?...

Lucile, qui m'examine attentivement, parat vivement frappe.--Ah! mon
Dieu!... se pourrait-il?... s'crie-t-elle en laissant tomber ses bras
comme anantie de ce qu'elle vient de dcouvrir.

--De grce, Lucile... rpondez-moi!--Andr!... serait-il vrai?... vous
aimez mademoiselle?...--Ah! Lucile, taisez-vous!... si l'on vous
entendait!...--Le malheureux!... il l'aime... plus de doute... Cette
tristesse, cette mlancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je
n'ai pas devin cela plus tt!... O avais-je donc les yeux!... Mais
aussi qui aurait pens... pauvre Andr!... Ah! c'est gal, je vous
aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, Andr... vous
aurez toujours un peu d'attachement pour moi, n'est-il pas vrai?--Oui,
bonne Lucile!... toujours... Mais n'allez pas dire un mot de ce que vous
pensez...--Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le
veulent, elles sont plus discrtes que les hommes...--Et ce mariage de
mademoiselle Adolphine?...--Oh! ce n'est pas encore fait... C'est M. le
marquis et M. le comte qui en parlent.--Il se fera... j'en suis
certain...--Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi...
Mais quand mme il ne se ferait pas... mon cher Andr... que pouvez-vous
esprer?...--Rien!... je le sais!--Quelle folie aussi d'aimer quelqu'un
qu'on ne peut avoir!...--Ah! Lucile, est-on matre de son coeur?--Oh!
non, c'est vrai, on n'est pas matre de cela, il a raison... Et puis on
vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On
disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent 
rien, et a entend dj malice; avec cela vous tiez si prcoce,
vous!...--Lucile, ma chre Lucile, j'ai une grce  vous
demander...--Une grce?--Je sens bien qu'il ne faut plus que je voie
mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa
vue... je voudrais lui faire mes adieux...--Vos adieux?... mais moi, je
vous verrai toujours, n'est-ce pas, Andr?...--Oui... mais pas 
l'htel...--Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour
passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais
un jour, mon ami, vous verrez que j'avais raison... Les hommes ne
rsistent pas  l'preuve de l'absence!... Nous autres femmes, c'est
diffrent!... Mais nous avons le coeur autrement fait que vous.

--Lucile, vous ne me rpondez pas...--Mais que puis-je donc faire dans
tout cela?--Dites en secret  mademoiselle que je suis revenu... que je
voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent 
m'entendre... Lucile, vous me direz le moment o madame va lire dans son
cabinet... alors Adolphine tudie seule dans le petit salon... Ah! que
je puisse lui parler un instant, et je m'loignerai satisfait...--Eh
bien! je tcherai... coutez, demain, pendant le djeuner, j'avertirai
mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et
vous attendrez que je vous avertisse.--Chre Lucile! que vous tes
bonne!--Mchant! je vous aime toujours, moi, malgr votre inconstance.
Ah! je voudrais tant vous voir heureux...--Heureux!... ah! jamais...
jamais...--Allons, monsieur, ne vous dsolez pas... Cela me fait trop de
peine... Ah! si j'tais comtesse, cela ne m'empcherait pas de vous
pouser!...--Adieu, Lucile...  demain... ne n'oubliez pas...--Non, non,
comptez sur moi.

Je sors de l'htel et je rentre chez moi. Mon frre dort profondment...
Heureux Pierre!... Tu n'as point de soucis, de tourments,
d'inquitudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c'est moi que
le sort a favoris. J'ai trouv  Paris des amis, des protecteurs, j'ai
reu de l'ducation, j'ai maintenant une fortune indpendante; tandis
que mon frre, que nul hasard n'a pouss, est rest commissionnaire et
ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos,
et Pierre dort en paix! La nature ddommage toujours ses enfants.

Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les
heures qui s'couleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis
me prsenter  l'htel avant neuf heures du matin; que faire jusque-l?
Allons voir Bernard et Manette, allons chercher prs de ces bons amis
quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues
du voyage... ne l'veillons pas... Il n'est point amoureux, lui!...

On est matinal chez Bernard; je le trouve djeunant avec sa fille. Un
cri de joie de Manette annonce  son pre ma prsence; je suis dans les
bras de mes amis, je leur conte tout ce que j'ai fait en Savoie.
Manette m'coute avec dlices, elle semble craindre de perdre une seule
de mes paroles, et son pre me frappe souvent sur l'paule en me disant:

--C'est bien, Andr... T'as bien fait d'acheter c'te maison... V'l ta
mre qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me
retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...

Chez Bernard le temps a pass plus vite. J'entends sonner neuf heures,
je puis me rendre  l'htel. Je dis adieu  mes amis en leur promettant
de les revoir bientt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa
chambre.

--Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n'a pas djeun en bas,
il faut attendre, mon cher Andr, mais vous djeunerez avec moi... Le
petit jockey m'a apport du... du _plum-pudding!_... Il a cru me faire
un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous
donner du caf.--Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.--Monsieur, il
faut toujours qu'un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire
qu'on soit plus intressant parce qu'on ne prend rien, c'est trs-mal
raisonner...

Elle sert le djeuner, je suis oblig de la laisser faire; mais, 
chaque minute, je la conjure de descendre prs d'Adolphine. Enfin elle
est partie... Je tremble... que va rpondre mademoiselle?
consentira-t-elle  m'entendre... et que vais-je lui dire?... Mais
Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s'coule... Il me semble qu'il y
a un sicle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre
enfin.

--Ah! que vous avez t longtemps!...

--Vraiment, monsieur, vous croyez que l'on trouve tout de suite
l'occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...

--Eh bien Lucile! qu'a-t-elle dit?--M'y voil... D'abord madame tait
l, et je n'osais point parler bas  mademoiselle... enfin madame a
pass dans sa chambre et j'ai annonc votre retour... mademoiselle en a
paru charme.--Charme... ah! Lucile! est-il vrai?...--Eh! oui,
monsieur, c'est vrai; mais quand j'ai dit que vous tiez dans ma chambre
et que vous dsiriez la voir seule un instant, alors elle a demand qui
vous empchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne
savais trop comment rpondre  cela... j'ai dit que vous aviez sans
doute quelque secret que vous ne vouliez pas rvler devant madame la
comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m'a dit qu'elle allait
rester  tudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire
qu'elle consent  vous entendre.

--Ah! Lucile, quel bonheur!--Je guetterai le moment o madame passera
chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve l, vous serez cens
arriv pour la voir. J'espre que je suis bonne... Ah! vous ne le
mritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler ds que
mademoiselle sera seule.

Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans tmoin. Ah!
si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire
qu'un mot  celle que j'adore... qu'elle sache que toute ma vie son
image sera grave dans mon coeur... que nulle autre, n'y rgnera, et
je m'loigne pour jamais.

Je ne puis exprimer ce que j'prouve au moment o Lucile reparat et me
fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le
salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans
l'appartement de sa mre en me disant:--Je tousserai tout bas quand
madame reviendra.

Adolphine me sourit:--C'est vous, Andr? me dit-elle vous avez voulu me
parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n'osez confier
 ma mre?...--Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je dsirais...
vous dire adieu avant de partir pour jamais...--Comment! vous arrivez de
la Savoie, et vous songez dj  repartir?--Que ferais-je  Paris...
bientt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m'a-t-on dit, vous
marier.--Me marier!... on ne m'en a point parl; qui vous a dit que l'on
pensait  me marier?...--Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il
vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait
vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l'aimez aussi?

Elle ne me rpond pas, mais elle me regarde si tendrement que j'ose
m'approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en
balbutiant:--Je fais des voeux pour votre bonheur, mademoiselle, mais
je sens que je n'aurai pas le courage d'en tre le tmoin... Hlas!...
personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur...
tel est dsormais mon partage!...

--Andr, vous serez malheureux?...--Oui, mademoiselle... mais il faut
que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous
me pardonnez de vous aimer... je m'loignerai moins  plaindre.--Vous
pardonner... est-ce que c'est un crime de m'aimer?... N'avons-nous pas
t levs ensemble?... n'tes-vous pas le compagnon de mon enfance, de
mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que
ce ft mal.

--Vous m'aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus  plaindre... Ce mot
efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la
force de supporter un sicle de peines!

Je suis tomb aux genoux d'Adolphine, je tiens une de ses mains que je
presse contre mon coeur: elle penche sa tte vers moi, des pleurs
coulent de ses yeux... Qu'elles sont douces pour moi, ces larmes qui me
prouvent l'intrt que je lui inspire! Pans cette situation, nous
oublions que le temps s'coule: un cri parti  la porte du salon nous
rappelle  nous-mmes. Je me retourne... Grand Dieu! c'est M. le comte,
et il m'a vu aux genoux de sa fille!

Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relev, et, confus,
je me tiens  quelques pas. M. de Francornard s'est jet dans un
fauteuil, il est tellement en colre que, pendant quelques minutes, il
ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont
accompagnes de gestes menaants.

--Misrable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon
oeil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous
avons lev par charit se permet de prendre la main de mademoiselle de
Francornard!... J'touffe: cela va faire remonter ma goutte!

Aux cris de M. le comte, son neveu entre d'un ct, et de l'autre madame
la comtesse parat suivie de Lucile.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? demande ma bienfaitrice, pourquoi ce
tapage?... Andr ici!... ma fille tremblante! que s'est-il donc
pass?--Ce qui s'est pass... par Dieu! madame, je crois qu'il tait
temps que j'arrivasse!... Je vous fais compliment de votre Andr...
c'est un joli garon!... Je viens de le trouver aux genoux de votre
fille.

--Aux genoux de ma fille!... grand Dieu!... serait-il vrai, Andr?... Je
baisse la tte... je suis confondu.--Ce drle aux genoux de ma cousine!
s'crie le marquis. Ah! ceci est trop fort! et c'est  moi de chtier ce
misrable!

En disant ces mots, il court vers son oncle; lui prend sa canne, puis
revient vers moi et se dispose  me frapper; mais la voix du marquis
m'a rendu  moi-mme... Pendant que madame la comtesse crie:--Arrtez!
aussi prompt que l'clair, je lui arrache la canne des mains, et, la
brisant en plusieurs morceaux sur mon genou, je la jette avec violence 
ses pieds.

Le marquis frmit de colre. Adolphine lve vers moi ses bras
suppliants; le comte est couch dans son fauteuil: de rouge qu'il tait,
son visage est devenu violet. Lucile me fait signe de fuir; la comtesse
se place entre moi et Thrigny.

--Sortez, monsieur! me dit ma bienfaitrice d'un ton qui me perce l'me,
et ne reparaissez plus dans cette maison... Je n'aurais jamais pens que
vous y apporteriez le trouble et la discorde!

Je suis atterr, je vais partir sans oser lever les yeux, lorsque le
marquis me saisit le bras en me disant:--Je vous retrouverai, je
l'espre.--Quand vous voudrez, monsieur; mais veuillez vous rappeler que
je suis homme comme vous.

C'en est fait, je quitte l'htel, et c'est pour n'y jamais rentrer.
Madame la comtesse m'a banni de sa prsence, je sens que j'ai mrit sa
colre!... mais Adolphine m'a dit qu'elle m'aimait! et ce souvenir
efface tous les autres.

Cette scne m'a tellement troubl, que je parcours les rues pendant
longtemps sans savoir o je vais, sans avoir aucun but; enfin, je ne
sais comment je me retrouve devant ma demeure. Le portier me remet un
billet que l'on vient, me dit-il, d'apporter  l'instant; je brise le
cachet et lis ces mots:

/#
     Quoique vous ne soyez qu'un malheureux dont mon mpris devrait
     faire justice, je veux bien descendre jusqu' vous pour laver
     l'insulte que vous avez faite  ma cousine. Je vous attends ce soir
      six heures avec des pistolets  l'entre du bois de Vincennes;
     mon jockey seul m'accompagnera.

     Le marquis >DE THRIGNY
#/

Ce soir  six heures, il n'est pas midi, j'ai du temps devant moi. Un
duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle
affaire me suis-je engag! Si je suis vainqueur j'ajouterai  tous mes
torts celui d'tre le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me
demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans lev dans
la maison de madame la comtesse, combl de ses bienfaits, recevant par
ses soins une ducation et des talents auxquels je ne devais pas
prtendre, comment ai-je reconnu ses bonts? En osant lever mes
regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant
le neveu de son poux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m'est
impossible de refuser ce combat! mon seul dsir est de succomber!...
Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mre, qui la
consolera?

Je monte chez moi, mon frre m'attendait; il est surpris de ne m'avoir
pas vu depuis la veille. Je l'embrasse tendrement:--Pierre, lui dis-je,
une affaire importante me force  sortir  six heures. Si ce soir je ne
suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne
reste pas  Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mre.

--Oh! je n'y retournerai qu'avec toi, dit Pierre, ma mre m'a dit de
t'amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd'hui... Viens chez le
papa Bernard, mam'zelle Manette t'gayera, elle t'aime firement,
mam'zelle Manette!... Ah a! ce n'est donc pas d'elle que tu es
amoureux?--Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t'y
rejoindrai ce soir.--Eh bon! c'est dit, je t'y attendrai.

Pierre m'embrasse et s'loigne. J'ai besoin d'tre seul; que de penses
viennent m'assaillir!... mais l'image d'Adolphine triomphe de toutes les
autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore  ses pieds,
et, le dirai-je, mes tourments mmes ont quelque chose de doux que je ne
changerais point contre un bonheur qu'il me faudrait acheter par son
indiffrence.

Le temps fuit bien vite dans les rveries de l'amour; ma montre marque
cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point
faire attendre le marquis. Je me hte de prendre les pistolets qui
appartenaient  M. Dermilly. Ah! s'il avait prvu que j'emploierais ces
armes contre un parent de sa Caroline, il ne m'aurait pas trait comme
un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?...
Cette ide ranime ma colre; je descends, je prends un cabriolet.--Dix
francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures 
l'entre du bois de Vincennes.

Mon cocher parat dcid  faire crever son cheval pour dix francs. Nous
arrivons  l'heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne
encore... Attendez-moi, dis-je  mon cocher, de toute faon j'aurai
besoin de vous.--Suffit, not' bourgeois, je vois de quoi il s'agit...
Queuques drages  changer. Je connais a... comptez sur moi; je suis
le mutus des cochers.

Je m'avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont
dserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture parat sur la
route... elle s'approche, je la reconnais, c'est le vis--vis du
marquis. Il s'arrte prs de moi; le marquis descend lgrement en
faisant signe  son jockey de garder la voiture. Il m'aperoit et se
dirige dans l'paisseur du bois... nous nous arrtons bientt, et chacun
se recule jusqu' ce qu'une distance d'environ quinze pas nous
spare.--Je pense, dit le marquis en souriant ddaigneusement, que c'est
 moi de commencer.--Oui, monsieur, je le pense aussi.

Le marquis arme son pistolet, il m'ajuste, le coup part... Je n'ai pas
t atteint.--A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit
aujourd'hui.

Je ne sais ce que je dois faire... j'hsite, je balance.--Tirez, me
dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.

Ces mots me dcident; je tiens mon arme, mais je regarde  peine mon
adversaire. Le coup part... malheureux! qu'ai-je fait!... Le marquis
tombe sur le gazon.

Je cours  lui; le sang coule en abondance de la blessure qu'il a reue
dans le ct droit.--C'est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon
vis--vis... Aidez-moi  y monter, et je pourrai arriver  l'htel.

Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey
monte sur le sige et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je
suis seul dans le bois, inquiet de l'tat du marquis, dsespr de ma
victoire, et prvoyant que c'est une nouvelle barrire que je viens
d'lever entre Adolphine et moi.

Il faut cependant retourner  Paris. Je retrouve mon cocher; il m'aide 
monter, car je n'ai plus la tte  moi: l'image du marquis baign dans
son sang est toujours devant mes yeux... S'il allait succomber!... Ah!
je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.

--O allons-nous, mon bourgeois?--A Paris...--C'est fort bien, mais
encore de quel ct?...--Hlas! je ne sais!... O ma mre! si vous saviez
que votre fils vient de verser le sang d'un homme... mais vous ne le
croiriez pas!--Il parat que l'adversaire a attrap la noisette...--Il
n'est que bless et j'espre...

--En ce cas, il ne faut pas vous dsoler... c'est l'affaire du
chirurgien, a ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous
allons?--Chez Bernard...--Qu'est-ce que c'est a, Bernard? un
traiteur?--Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrterai o il faudra.

Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir;
ah! si je l'avais consult plus tt!... sans doute ce duel n'aurait
point eu lieu. J'oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et,
dt-il devenir son poux, je n'ai qu'un dsir, c'est que sa blessure ne
soit pas mortelle.

Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je
monte chez le porteur d'eau. Manette est seule; en me voyant, elle court
dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.--Qu'as-tu donc? lui
dis-je.--Pierre nous avait dit que tu avais l'air fort agit... que tu
avais parl de ne plus revenir... j'tais si inquite; mon pre et ton
frre sont alls  ta recherche... mais te voil... je respire enfin...
D'o viens-tu donc, Andr?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles
alarmes?... comme tu es ple... dfait!... mon Dieu!... ne te verrai-je
plus l'air heureux et content?...

--Oh! non, ma soeur, non, jamais de bonheur pour moi...--Jamais!...
Andr... ne dis pas cela, je t'en prie!... Qu'est-il donc arriv de
nouveau?--Je viens de me battre...--Te battre! toi si doux! si bon!... O
ciel! et si on t'avait tu?...

Manette me prend les mains, elle veut s'assurer que je ne suis pas
bless, ses yeux me parcourent, elle respire  peine.--Et avec qui donc
ce duel?--Avec le marquis de Thrigny...--Le neveu de madame la
comtesse... O mon Dieu! l'auriez-vous tu?...--Non... il est bless,
mais j'espre...--Se battre!... vous, Andr!--Ah! si tu savais comme le
marquis m'a trait...

--Je devine la cause de votre colre... le marquis fait la cour  sa
cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c'est pour
elle que vous vous tes battus.--J'aime Adolphine... et qui donc t'a
appris ce secret?...--Il croit que je ne m'en tais pas aperue! rpond
Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps
que je le sais!...

Ce sentiment que je croyais si bien cach dans mon sein tait connu de
Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez mal! Mais je sens
que j'aurai du plaisir  pancher mon coeur dans celui de ma
soeur:--Tu ne t'es pas trompe, lui dis-je en lui prenant la main.
Oui, j'aime, j'adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin
qui me mine... Je sais bien qu'il n'est aucun espoir; mais cet amour,
plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes rsolutions!... ah!
Manette, je suis bien malheureux!...

--Hlas! me rpond ma soeur en sanglotant, pourquoi avez-vous t
loger dans cet htel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau
monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si
vous tiez rest commissionnaire, vous n'auriez jamais aim la fille
d'une comtesse... et peut-tre... ah! nous serions bien plus contents...
mais on n'a pas voulu m'couter!...

Manette pleure amrement. Chre soeur! elle prend part  mes
chagrins.--Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l'aimez? reprend
Manette au bout d'un moment.--Oui, ce matin j'ai os le lui avouer...

--Ah! c'est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l'aimez...
chercher  lui inspirer de l'amour... Et que vous a-t-elle rpondu?...
Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh!
oui, je suis bien sre qu'elle vous aime; et  quoi cela vous
avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l'pouser, Andr; vous savez bien que
c'est impossible... Oubliez-la, Andr, oubliez-la.--L'oublier! ah!
jamais!...--Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...

puis par tout ce que j'ai prouv dans cette journe, je sens un
frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence,
je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma soeur me supplie
de lui permettre de m'accompagner.--Cher Andr, tu souffres, tu es
malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller prs de toi, mon pre ne
le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n'est ta soeur? Non,
je ne te quitterai pas. Si je t'ennuie, tu me parleras de tes amours, de
ton Adolphine, et je t'couterai.

Comment la refuser?... Manette prend  la hte ce qu'il lui faut pour
sortir, et nous descendons ensemble. Dj la fivre qui me domine fait
trembler mes genoux, je m'appuie sur le bras de ma soeur; nous
arrivons ainsi  ma demeure. Pierre et Bernard m'y attendaient. Ils sont
effrays de mon tat;  peine si j'ai la force de prononcer encore le
nom du marquis, en les suppliant d'aller  l'htel s'informer de sa
situation.

On me met au lit; je ne vois plus, je n'entends plus que confusment ce
qui se passe autour de moi. Bientt un dlire violent se dclare, et mes
amis sont des trangers  mes yeux. Plus heureux dans mon garement que
ceux qui m'entourent, je ne vois pas les larmes qu'ils rpandent, je ne
sens pas les tourments que je leur cause.

Depuis longtemps j'tais dans cet tat. Un jour enfin mes yeux se
rouvrent  la lumire, ma raison est revenue... J'aperois Manette
assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.--Il
me reconnat! s'crie Manette, il nous est enfin rendu!...--Chre
soeur... tu veillais prs de moi!...--Oh! je ne t'ai pas quitt un
instant.--Depuis combien de temps suis-je malade?--Il y a aujourd'hui
dix-huit jours que tu t'es mis au lit... Ah! tu as t bien mal... mais
tu es sauv maintenant.--Et le marquis, sait-on de ses
nouvelles?...--Oui, rassure-toi, il est guri, dj sa blessure est
cicatrise.

Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris 
Manette, et je suis avec soumission les ordres du mdecin. Le marquis
n'est pas mort! cette pense soulage mon me que la crainte du meurtre
oppressait. Pierre s'approche de mon lit, il m'a entendu parler, il
vient me tmoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis  peine
soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.

--Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l'loignant
de mon lit.

--Taper dans la main de quelqu'un qui est si faible!

--Oh! c'est gal, a lui redonnera des forces; ce pauvre Andr... Je
suis si content de le voir sauv! T'as t joliment bas! et sans c'te
pauvre Manette, ma fine... je crois qu'elle a fait plus que tous les
mdecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprtait toutes
les drogues; elle a pass plus de huit nuits sans fermer l'oeil.

--Pierre, taisez-vous donc... votre frre a besoin de repos.--Oh! c'est
gal, je veux lui dire tout a. Je veux qu'il sache que vous ne faisiez
que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce
par jour.

Je n'ai pas la force de remercier ma soeur, mais je lui tends la main
et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants de
plaisir, de sensibilit; elle semble renatre  la vie en me voyant
recouvrer la sant. Le pre Bernard vient aussi m'exprimer sa joie. Je
voudrais bien savoir si  l'htel on a su ma maladie; si Adolphine s'est
informe de mon tat, mais je n'ose le demander. Dsormais la maison de
ma bienfaitrice est ferme pour moi... Je me suis fait bannir de sa
prsence... Cette pense oppresse mon me.

Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me
lever, et lorsque enfin j'essaye mes forces, c'est en m'appuyant sur le
bras de Manette; ma soeur ne veut cder  personne le plaisir de
soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s'coulent, mes forces
sont bien lentes  revenir. Depuis ma maladie je n'ai point parl de
l'htel, si ce n'est pour m'informer du marquis; depuis longtemps,
m'a-t-on dit, il ne songe plus  sa blessure. Je n'ai point prononc le
nom d'Adolphine, et Manette ne m'en a point parl non plus. Quand elle
me voit rveur, silencieux, elle cherche  me distraire en me parlant
des montagnes de la Savoie et de ma mre. Ce moyen lui russit toujours;
cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile
m'chappe:--Est-ce qu'elle n'est pas venue une seule fois? dis-je 
Manette; est-ce que personne de l'htel ne s'est inform de moi?

Manette dtourne la tte, et me rpond d'une voix entrecoupe:

--Je croyais que vous cherchiez  oublier entirement les personnes qui
habitent l'htel, et voil pourquoi... je ne vous ai point dit que
mademoiselle Lucile tait venue.--Lucile est venue... Ah! Manette,
qu'a-t-elle dit? ne me cache rien.--Mon Dieu! vous voulez donc toujours
penser  des choses qui vous rendent malade?--Non, mais je veux savoir
si madame la comtesse est encore irrite contre moi; aprs tout ce
qu'elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse
d'avoir perdu son amiti.--Oh! il y a encore autre chose qui vous
tourmente; et ce n'est pas  votre bienfaitrice seule que vous pensez.
Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientt. Maintenant que vous
tes en tat de l'entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler 
votre aise des personnes que vous aimez.

J'attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours aprs cet
entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile m'embrasse, elle
me presse dans ses bras et me tmoigne toute sa joie de me voir rendu 
la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, dj j'ai rpt
vingt fois:--Et Adolphine? et sa mre? que s'est-il pass depuis cette
entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.--Aprs votre dpart, M.
le comte a eu un accs de goutte, mademoiselle pleurait, madame s'est
enferme avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de
chagrin!... Heureusement on n'a pas su que c'tait moi qui vous avais
procur cet entretien. M. le marquis est sorti en profrant mille
menaces. Cher Andr! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a
apport le neveu de monsieur, baign dans son sang, et qu'il a dit que
c'tait vous qui l'aviez bless, alors M. le comte est devenu furieux...
son oeil a manqu de lui sortir de la tte, et madame la Comtesse a
dfendu que dsormais votre nom ft prononc dans sa maison.

--O ma bienfaitrice! c'en est donc fait, vous m'avez retir votre
amiti!... Je ne me consolerai jamais d'avoir encouru votre
mpris!...--Calmez-vous, Andr, je suis sre qu'au fond du coeur
madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.--Oh! non,
jamais... et... sa fille?...--Mademoiselle est fort triste, je crois
qu'elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il
cherche  la distraire,  l'gayer.--Il suffit, Lucile, je vous
remercie, j'en sais assez.--Allons, mon cher Andr, du courage, vous
n'avez pas encore vingt ans!... Ce n'est pas  cet ge que les chagrins
sont ternels.--Ah! Lucile, je sens que c'est l'ge o l'on aime le
mieux.--Je vous dis, moi, qu'un joli garon ne doit pas ainsi se
dsoler. Adieu, Andr, je viendrai vous voir toutes les fois que je le
pourrai.

Lucile s'est loigne, je reste livr  mes penses; un rayon
d'esprance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui
fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:--Adolphine sait
combien je l'aime, et mon amour ne l'avait pas offense.

Je puis enfin sortir; mais ce n'est plus du ct de l'htel que je porte
mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retourne
chez son pre depuis que ma sant est rtablie; mais nous sortons
ensemble, son bras m'est devenu ncessaire, sa compagnie me fait du
bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis  peine un mot; mais
elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frre, je ne suis pas
aussi bien, car Pierre veut  toute force m'gayer, me faire rire: pour
lui faire plaisir, je m'efforce de prendre un air joyeux; mais la gaiet
que l'on feint fait plus de mal que les larmes, que l'on verse en
libert.

Dj trois mois se sont couls depuis que je suis relev de maladie. Je
ne parle plus d'Adolphine, Manette se flatte que je l'oublie; mais je
cache dans mon sein le sentiment qui me dvore! Toutes les fois que je
sors, je suis prt  courir  l'htel, j'ai besoin de toute ma raison
pour ne point cder  mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans
avoir quelques nouvelles d'Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle
aussi abandonne le pauvre Andr!

Je ne puis rsister  mon amour. Un soir, je quitte Manette et son pre
en leur disant que je rentre chez moi... Mais c'est vers l'htel que je
dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus diffrer... Je ne sais
quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma
destine... Je vole... je respire  peine... J'aperois enfin cette
maison o j'ai pass huit annes de ma vie... Je m'arrte pour la
considrer... beaucoup de lumires brillent  travers les croises: quel
mouvement! que de monde j'aperois dans ces appartements!... Il y a sans
doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait
l'ornement de cette fte!

Je m'approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie
d'quipages... Je me glisse dans la foule derrire les cochers, les
laquais:--C'est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps;
le bal est brillant... la marie est jeune et jolie... a va durer
trs-tard...

La marie!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils
parler?... Je m'approche de la loge du concierge, et, d'une voix
altre, je lui demande quelle fte on clbre  l'htel.

--Eh! parbleu! c'est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son
cousin, M. le marquis de Thrigny.

Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me
retiennent, me placent sur un banc de pierre... J'allais tomber sur le
pav... Je reste l prs d'une heure, comme un homme qu'un coup violent
aurait priv de l'usage de ses sens, et le son des instruments, les
clats de la gaiet retentissent  mon oreille.

Je me lve enfin... je marche  grands pas vers ma demeure... J'entre
chez moi... je prends de l'argent dans mon secrtaire, et je trace
quelques lignes, par lesquelles mon frre peut disposer de tout ce qui
m'appartient. Je vais repartir sans avoir profr une seule plainte...
mais il faut, que je passe par la chambre de mon frre. Pierre dort
profondment; je m'arrte pour le contempler.

--O mon frre! dis-je  demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux
que moi... console notre mre... nos amis... Pensez quelquefois au
pauvre Andr... qu'il serait heureux prs de vous si on l'et laiss
dans la classe o le sort l'avait plac!... adieu, mon frre... adieu...
J'embrasse Pierre sans l'veiller, je ferme doucement la porte de sa
chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la
nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter
les peines que j'prouve.




CHAPITRE XXVI

DIVERSES MANIRES D'AIMER.


A son rveil, Pierre se rappelle qu'il ne m'a pas vu rentrer la veille;
il se hte de s'habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne
point m'y trouver, son inquitude augmente lorsqu'il s'aperoit que je
ne me suis point couch. Pendant notre voyage en Savoie, j'avais renvoy
notre domestique, qui nous tait inutile; depuis notre retour, je n'en
avais pas encore pris d'autre. La portire de la maison tait charge de
notre mnage. Pierre descend lui demander si je suis rentr dans la
nuit; sachant que je suis reparti presque aussitt, mon frre court chez
Bernard, esprant m'y trouver.

Les premiers mots de Pierre ont bientt appris le sujet de ses alarmes;
Bernard et sa fille partagent son inquitude.

--Andr a pass la soire ici hier, dit Bernard; il ne nous a quitts
que vers dix heures... il paraissait calme... et n'tait pas plus triste
qu' l'ordinaire.

--O diable est-il pass? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il
est ressorti presque aussitt.

--Attendez, attendez, leur dit Manette en se prparant  sortir, je me
doute bien, moi, o il est all... restez... Je vais savoir s'il s'est
pass quelque vnement nouveau... ah! il faut que ce soit pour Andr...
sans cela je ne pourrais me rsoudre  entrer dans cette maison.

Manette te son tablier, elle met  la hte un petit bonnet, et, le
coeur gros, l'esprit inquiet, redoutant dj quelque malheur, elle
vole jusqu' l'htel de M. le comte. Arrive devant la grande porte, qui
est encore ferme, parce qu'il n'est que sept heures du matin, Manette
ne sait comment se prsenter; que va-t-elle demander?... que
dira-t-elle?... n'importe, son inquitude triomphe de sa timidit, elle
soulve le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochre.

Manette attend, coute. Rien; on n'ouvre pas, et elle n'entend aucun
bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle
frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du
courage et qu'elle se dit:--Mon Andr ne vaut-il pas tous ces grands
seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que
m'importent la colre et les sottises de quelques valets, si je puis
avoir des nouvelles de mon ami?

Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant
autour d'elle des regards timides et se disant tout bas:--Il a pourtant
demeur huit ans dans cette maison!

--Qui est l?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons
pass la nuit presque entire? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien!
rpondez donc, que demandez-vous?

La voix partait de la loge du concierge. Manette s'avance assez
embarrasse. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a dj pens;
mais cela lui coterait beaucoup, car Manette n'aime pas Lucile.
Pourquoi? elle ne se l'explique pas bien  elle-mme, mais toutes les
femmes comprendront ce qui se passe dans son coeur.

--Monsieur, dit-elle enfin en s'approchant du carreau contre lequel la
figure rbarbative du concierge est place, monsieur... c'est que je
voulais... savoir... si vous aviez vu Andr hier au soir?

--Andr! qu'est-ce que c'est que a? je ne connais pas a.

--Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien
gentil... qui a demeur huit ans dans cet htel?

--Ah!... celui qu'on appelait le Savoyard?...

--Oui, monsieur, celui-l.

--Eh! morbleu! il y a plus d'un an qu'il ne demeure plus ici! que le
diable vous emporte de venir me rveiller pour cela!... se prsenter 
sept heures du matin dans un htel, faire ce tapage!... il faut tre
bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un
marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.

Manette ne rpond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le
concierge, qui avait retir sa tte du carreau, l'y remet de nouveau, et
regarde la jeune fille. Manette n'a pas vingt ans, elle est bien faite,
frache, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu'elle
essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intressante.
Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son
envie de dormir, et il lui dit d'un ton plus doux:

--Eh bien! qu'est-ce que vous avez  pleurer comme a?... c'est votre
Andr qui vous aura fait quelque infidlit? vous tes pourtant fort
gentille... mais ces jeunes gens, a ne connat pas le prix d'un tel
trsor!...

--Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela... je cherche Andr, parce qu'il
a disparu, et je voulais savoir s'il tait venu hier dans cette maison.

--Comment voulez-vous que je m'en souvienne? il est venu tant de monde
hier! mais il n'est pas prsumable que M. Andr ft de la noce.

--De la noce! et quelle noce, monsieur?...

--Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son
cousin, le marquis de Thrigny.

--Mademoiselle Adolphine est marie?

--Oui, d'hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...

--Oh! mon Dieu! elle est marie... et s'il a appris cela...

--Allons, a vous fait pleurer  prsent? que diable avez-vous donc?...

--Ah! monsieur, je tremble qu'Andr...

--Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle  prsent qu'hier, entre
dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fte on
clbrait  l'htel.

--Ah! monsieur... c'tait lui!...

--Oui... oui, en effet, je crois l'avoir reconnu.

--Et qu'est-il devenu, monsieur?

--Ma foi! je n'en sais rien... La cour tait remplie d'quipages; il
s'est loign, je ne l'ai plus revu.

--Oh! mon pauvre Andr!... il tait au dsespoir... Qu'aura-t-il fait?
o est-il all?... Malheureuse que je suis!...

--Eh bien! mam'zelle!... mam'zelle!... prenez donc garde!... vous perdez
votre mouchoir.

Manette n'coute plus le concierge, elle revient en courant prs de son
pre et de Pierre, et leur fait part de ce qu'elle sait. Bernard ne
comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m'aurait
dsespr, mais alors Manette lui apprend que j'adorais en secret la
fille de ma bienfaitrice, et que c'tait l la cause de ma continuelle
mlancolie.--Oui, dit Pierre, c'est vrai, mon frre tait amoureux; il
me l'a avou une fois, ce diable d'amour le tourmentait toujours en
voyage, en Savoie, ici... enfin  table mme, il tait amoureux!...

--Ah! mon pre!... qu'est-il devenu? s'crie Manette, pauvre Andr, tu
es all pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon
sein... O ciel!... si dans son dsespoir...--Rassure-toi, Manette, Andr
aura song  sa mre,  ses amis... non, non, il est incapable d'une
telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n'apprenons
pas cet vnement  sa mre, il sera toujours assez temps de l'affliger.

La journe s'coule sans qu'ils apprennent rien de plus. Pierre a trouv
le papier par lequel je l'autorise  disposer de tout ce que je possde,
et la vue de ce papier redouble le dsespoir de Manette. Son pre tche
de la consoler, et lui rpte  chaque instant que je reviendrai. Pierre
en dit autant, mais le moment d'aprs il pleure, et a lui-mme besoin de
consolation.

Le lendemain se passe de mme. Bernard court d'un ct, Manette et
Pierre d'un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir
rien appris.--Cependant, dit Pierre, il est  c't'heure trop grand pour
se perdre... Ce n'est pas comme quand nous arrivions  Paris; Andr
avait peut-tre quelque voyage  faire... il reviendra au moment o nous
y penserons le moins.

Bernard en dit autant, quoiqu'il ne l'espre pas; mais, tmoin du
chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquitudes. Le temps
s'coule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses
journes  pleurer, et la nuit ne peut goter un moment de repos.

Lucile, qui n'avait pas voulu m'apprendre le mariage de sa jeune
matresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude,
vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels
il a donn mon signalement, et prs desquels il va tous les jours
s'informer si l'on ne m'a point vu passer.

--Qu'est-il donc arriv? s'crie Lucile en entrant dans l'appartement;
quel dsordre!... comme tout est sens dessus dessous!--Ah! ma foi! dit
Pierre, depuis que mon frre est disparu, est-ce que l'on sait ce qu'on
fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...--Votre frre a
disparu!... Andr!... et depuis quand?--Depuis le jour que sa belle
s'est marie  un autre... quand j' dis sa belle, je n'en sais rien, je
ne l'ai jamais vue...--Comment, il a appris le mariage de
mademoiselle!... et moi qui esprais encore le lui cacher... Ah! quelle
tte que cet Andr!...--Ah! dame! c'est que quand il aime, il aime
terriblement!...--Oh! je le sais bien!... Pauvre garon!... s'il savait
toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue  se rsigner... mais
une jeune fille bien leve n'ose point dire: Je ne veux pas... Et puis
son pre, son cousin qui l'obsdaient... sa mre qui paraissait dsirer
ce mariage, esprant qu'il la gurirait d'un amour sans espoir... la
pauvre petite s'est laiss conduire  l'autel!... et cet Andr qui
disparat!... le fou!... est-ce que c'est comme cela qu'il faut
faire!... Ah! on voit bien qu'il n'est pas de Paris, ce garon-l!...
Enfin, o est-il all?--Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant
de chagrin?--Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, Andr reviendra, il
prendra son parti, on finit toujours par l... Ah! je lui avais
cependant donn de bien bonnes leons!... Mais depuis quelque temps il
ne m'coutait plus... Il me ngligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne
pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un
lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre;
on ne fait plus de rosette maintenant, c'est mauvais genre... attendez
que je vous attache cela...--Oh! m'am'zelle, a n'est pas la
peine...--Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un
peu de tournure... d'aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on
les rentre en dessous... cela vous donne dj une toute autre
figure...--Je ne me souviendrai jamais de la faon dont vous vous y
prenez, mam'zelle.--Je viendrai quelquefois vous donner des leons...
afin de savoir des nouvelles d'Andr... car je l'aime de tout mon
coeur, ce pauvre Andr... quoiqu'il m'ait fait aussi du chagrin plus
d'une fois... mais je lui ai pardonn... il tait si jeune... et j'ai le
coeur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut
vous distraire, la tristesse n'est bonne  rien... Tenez-vous un peu
plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre,
je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d'Andr.

Lucile est partie, et Pierre se dit:--Je crois que cette dame a raison,
quand je pleurerais, a ne ferait pas revenir Andr plus vite. Nous nous
sommes retrouvs, aprs nous tre perdus tout petits, nous nous
retrouverons bien mieux, aujourd'hui que nous sommes grands. Mon frre
m'a laiss  la tte de sa maison, de sa fortune, tchons de bien
conduire a... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c'est avec
celui-l qu'on s'amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer
deux minutes par jour!

Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa
peine, ne fait que l'augmenter. Elle supplie son pre de lui permettre
de partir pour chercher son frre.--Et o iras-tu? lui dit le porteur
d'eau, tu ne saurais de quel ct porter tes pas... est-ce qu'une jeune
fille peut courir seule aprs un jeune homme?... encore si tu savais o
il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas
les convenances, je ne sais qu'une chose, c'est que tu es honnte et
Andr aussi... avec a on peut se moquer des mauvaises
langues...--D'ailleurs, mon pre, vous savez bien qu'Andr n'a jamais eu
d'amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu' son Adolphine... et
elle en a pous un autre... tant chrie d'Andr... Ah! mon pre, elle
ne l'aimait pas, cette femme-l!...--Ma fille, cette demoiselle tait
une comtesse... elle a obi  ses parents, nous ne devons pas la blmer
de a. Andr ne pouvait jamais tre son mari.--Pourquoi cela, mon
pre?--Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu
comprends...--Non, mon pre, je ne comprends pas. Mais laissez-moi
chercher Andr, et le ramener prs de nous...--Quand nous saurons de
quel ct il est,  la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas
que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses
nouvelles.

Manette n'insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir elle se
dit:--Encore une journe de passe sans le voir... sans savoir o il
est... l'ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et
nuit pensent  nous?... Ah! son Adolphine ne l'aimait pas comme moi.




CHAPITRE XXVII

PIERRE ET ROSSIGNOL.


--C'est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en billant
dans le bel appartement qu'il occupait alors seul, et o il s'ennuyait
beaucoup, je suis maintenant le matre dans ce beau logement... Je ne
manque de rien... j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut... et je bille
pendant les trois quarts de la journe... Quand je faisais des
commissions, je ne m'ennuyais jamais; il est vrai que je n'en avais pas
le temps. Je chantais depuis le matin jusqu'au soir, et lorsqu'on
rentrant j'avais gagn quarante sous, j'tais plus content qu'avec ces
pices d'or que j'ai dans la poche. C'est bien singulier!... Tout mon
dsir alors tait de parvenir  avoir une pice jaune comme celles-ci;
apparemment que je ne savais pas m'en servir. Je croyais qu'une fois
riche on s'amusait toujours, et je ne m'amuse pas du tout; il est vrai
que je sais  peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir 
peler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me
regardent pas. Je ne comprends rien  la musique; je ne sais pas, comme
Andr, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m'endors,
quoique ce soit superbe... Il n'y a qu' table o je m'amuse assez...
Mais on ne peut pas tre  table depuis le matin jusqu'au soir; je
voudrais cependant bien apprendre  m'amuser.

Un matin que Pierre faisait ces rflexions, on sonne  la porte de
manire  casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se
disant:--C'est sonner en matre!... Si cela pouvait tre Andr!

Il ouvre; mais, au lieu de son frre, il voit son ancienne pratique,
qui, suivant son habitude, a le chapeau pos sur l'oreille; mais ce
n'est plus un vieux feutre trou et dform; depuis le dner o Pierre a
perdu son chapeau neuf, son intime ami en a probablement trouv un
qu'il a pris pour le sien, quoiqu'il n'y et aucune ressemblance.
Malheureusement n'ayant pu se tromper pour d'autres parties de ses
vtements, M. Rossignol, car c'est en effet lui-mme qui a pris avec
Pierre le nom de Loiseau, a encore l'habit crasseux et le pantalon
collant qu'il portait le jour o il se prsenta chez M. de Francornard;
mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunt un vieux
carrick  un cocher de ses amis, et, quoiqu'on soit au mois de juin, il
s'enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus
imposant, il a laiss pousser ses moustaches, qu'il mouille  chaque
minute en passant auparavant ses doigts sur ses lvres.

Rossignol ignorait que Pierre ft mon frre, il ne l'avait appris que le
jour du dner. Tout en buvant, Pierre avait cont ses aventures. Mon
nom, celui de M. Dermilly, avaient bientt mis Rossignol au fait; se
doutant qu'il serait fort mal reu, il n'avait point os se prsenter
chez Pierre, garon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais
un jour, en rdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend
que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et
que son frre Andr est parti sans que l'on sache de quel ct il a
port ses pas.

Aussitt Rossignol va s'lancer dans la porte cochre et grimper chez
Pierre, mais il jette un coup d'oeil sur son costume: son habit n'a
plus que deux boutons, son pantalon est fendu au genou et dchir au
mollet. Pierre peut avoir des domestiques, et sa toilette ne les
prviendra pas en sa faveur. Mais Rossignol n'est jamais embarrass: il
court  une place de fiacres, reconnat un cocher avec lequel il s'est
battu trois fois, et raccommod quatre, il lui frappe sur l'paule en
s'criant:

--Franois, prte-moi ton carrick pour deux heures...

--Mon carrick!... es-tu fou?...

--J'en ai un besoin urgent. Deux heures seulement et je te le
rapporte...

--Est-ce que je peux, je n'ai qu'un petit gilet dessous...

--N'est-ce pas suffisant par la chaleur qu'il fait?...

--Je ne peux pas conduire le monde les bras nus...

--Au contraire, tu auras l'air de Phaton... et tu couperas mieux les
ruisseaux...

--Laisse-moi tranquille.

--D'ailleurs, tu es en queue, tu ne chargeras pas de deux heures; avant
ce temps je t'aurai rapport ton meuble... Franois, tu ne voudrais pas
dsesprer un ami qui t'a souvent pay bouteille; il y va de ma
fortune... de la tienne peut-tre, car une fois en argent, je ne prends
pas d'autre voiture que ton sapin, et je te paye trois francs la
course...

--Bah! tu veux rire...

--Non, foi de premier torse!... Tiens voil quinze sous, va m'attendre
_ la Carpe travailleuse_, et fait ouvrir des hutres...

--Des hutres avec quinze sous!...

--Je te rponds de tout... quatre douzaines... Allons, Franois, tu es
attendri... lche une manche...

--Mais ma voiture...

--Vois donc le temps qu'il fait, imbcile... Pas de ftes, jour
ouvrable... Tu feras chou-blanc jusqu' ce soir...

--Mais...

--Prends du petit vin blanc... tu sais... et deux sous de grom...
Allons, lche l'autre manche.

--Ah a! tu me promets d'tre revenu avant deux heures?

--Je te le jure par Hercule et Antinos!

--Je ne connais pas ces gens-l. Mais si tu me manques, songe que je ne
rirai pas.

--Sois donc en repos... Va boire en m'attendant, et n'pargne pas le
vin.

En disant ces mots, Rossignol endosse le carrick et se sauve avec en
fredonnant:

/p
    Ah! je le tiens, ah! je le tiens...
p/

Pierre regarde quelques minutes Rossignol sans le reconnatre, parce que
ses moustaches sont retrousses de manire  se perdre dans ses
oreilles. Mais dj Rossignol a saut au cou de Pierre, qu'il serre dans
ses bras comme un ours qu'il voudrait touffer.

--Ae... lche-moi donc! s'crie Pierre, qui  ces manires aimables a
reconnu son ami.

--Non, laisse-moi t'embrasser encore... Ce cher Pierre, je suis si
content de le revoir!...

--Comment, c'est toi... Loiseau... Quand je dis Loiseau, mon frre
prtend que tu t'appelles Rossignol...

--Il a raison...

--Pourquoi donc te fais-tu appeler Loiseau?

--Mon ami, est-ce qu'un rossignol n'est pas un oiseau?

--Si fait.

--Eh bien! tu vois alors que c'tait la mme chose, et que je n'avais
pas chang de nom.

--Au fait, c'est vrai... Je n'avais pas rflchi  cela.

--Au reste, qu'importe le nom! Rossignol ou Loiseau, je ne suis pas
moins ton sincre, ton meilleur ami... ainsi que celui de ton frre...
quoique j'aie eu jadis quelques torts envers lui... Mais c'taient des
tourderies de jeunesse:

/p
    S'il est un temps pour la folie,
    Il en est un pour la raison...
p/

--Je viens lui demander son amiti, dont je me sens digne, et me jeter
dans ses bras... O est-il, ce cher Andr... prsente-moi  lui... je
veux absolument le voir, ainsi que M. Dermilly, mon ancien matre de
dessin, homme qui m'a toujours honor de son estime et de ses conseils.
Il me tarde de l'embrasser, ce digne homme, que je rvre comme mon
pre... Mon ami, conduis-moi vers lui, tu vas voir comme il me
recevra...

--Ah! bien!... si c'est pour M. Dermilly et mon frre que tu es venu
ici, tu as tout  fait perdu ton temps!...

--Comment... que veux-tu dire?... parle... explique-toi...

--M. Dermilly est mort... il y a dj longtemps...

--Il est mort... mon matre!... mon pre... mon ami! ah! quel coup!...
attends que je m'asseye...

--Est-ce que tu te trouves mal?...

--Je crois que oui... fais-moi prendre quelque chose...

--Veux-tu un verre d'eau?...

--J'aimerais mieux de l'eau-de-vie, si tu en as.

--Je crois bien... et de la bonne. Oh! M. Dermilly tait mont en
liqueurs, nous en avons de quinze sortes au moins, dans une grande
armoire... Et la cave... ah! il y a du vin fameux!

--Quel homme respectable c'tait...

--Tiens, gote-moi a...

--C'est du chenu... Comment, il est mort!... comment, la mort a os
frapper un talent du premier ordre!... Ah! quels progrs j'aurais faits
sous lui... si j'avais t moins volatil... Il me regardait comme son
fils.

--Ce n'est pourtant pas comme cela qu'il parlait de toi...

--Je te dis que j'ai eu des torts... je les avoue, c'est fini...
qu'est-ce que tu veux de plus... encore un coup!...

--Te sens-tu mieux?

--Oui, a commence  revenir. Mais Andr, o est-il? Appelle-le donc,
que je lui saute au cou...

--Hlas! j'aurais beau l'appeler...

--Ah! mon Dieu, tu me fais frmir... serait-il mort aussi?... encore un
petit verre... Tiens, donne-moi la bouteille, je me verserai moi-mme,
j'aime mieux a. Eh bien! mon pauvre Pierre, ton frre?...

--Il a disparu... il est parti, il y a six semaines dj, et nous ne
savons pas ce qu'il est devenu... il n'a donn aucune nouvelle...

--Ah! mon Dieu... ce cher Andr... moi, qui venais lui demander  dner,
sans faon; c'est gal, je dnerai avec toi. Mais quel vertigo lui a
donc pass par la tte?...

--Oh! ce n'est pas un vertige, c'est une passion... un amour concentr;
mais je ne peux pas t'en dire plus, parce que c'tait un mystre.

--Oh! c'est juste, je ne te demande rien; d'ailleurs tu me conteras tout
en dnant.

--Ce qu'il y a de plus inquitant, c'est qu'il m'a laiss, par un
papier, matre de disposer de tout ce qui lui appartenait, et mam'zelle
Manette dit que a prouve qu'il ne veut plus revenir.

--Mademoiselle Manette raisonne comme un procureur. Et il n'y a point de
doute que tout ce qui tait  ton frre est  toi.

--Eh bien! mon ami, croirais-tu que maintenant que je suis riche, je
m'ennuie comme une bte?

--Cela ne m'tonne pas du tout.

--D'abord le chagrin, l'inquitude que me donne Andr...

--Oh! c'est juste... et puis l'ennui de vivre seul, de n'avoir personne
auprs de toi avec qui tu puisses rire, causer, pancher ton me...
Pierre, tu sais si je suis ton ami!... Je veux remplacer Andr, je veux
tre un frre pour toi... et ds ce moment je m'tablis ici, et je ne te
quitte plus...

--Bah!... ce cher Loiseau... Ah! c'est--dire Rossignol...

--Je t'ai dj dit de m'appeler comme tu voudrais.

--Je pensais  toi souvent, et je me disais, si j'tais avec lui, je
suis sr que je ne m'ennuierais pas!...

--Nous ennuyer!... Oh! je te rponds que nous n'en aurons pas le
temps... Nous rirons, nous boirons, nous chanterons depuis le matin
jusqu'au soir:

/p
    Chante; chante, troubadour, chante!...
p/

Je t'apprendrai  te servir de ta fortune.--Ma foi! je veux--bien...
quoique a, quand je pense  ce pauvre Andr...--Oh! nous y penserons
toujours! le plaisir n'exclut point la sensibilit: nous le pleurerons
tous les matins avant de nous lever; mais aprs cela, en avant les
divertissements! Mais tu me fais l'effet d'tre log comme le Grand
Turc... des canaps et des bergres partout!... Oh! tu ne vois rien
encore... Viens, je vais te montrer tout mon appartement.

Rossignol suit Pierre, qui se sent dj plus gai depuis qu'il a revu
celui qu'il croit son sincre ami. Le jeune Savoyard est encore neuf en
tout: il prend les hommes pour ce qu'ils se donnent, les choses pour ce
qu'elles paraissent. D'aprs cela, il croit  tout ce que dit Rossignol,
et se persuade que, s'il a eu quelques torts, la manire franche dont il
vient de se prsenter lui aurait fait trouver grce devant son frre et
M. Dermilly.

Le beau modle pousse des cris d'admiration en entrant dans chaque
pice, qu'en effet il ne connaissait pas, n'ayant jamais vu que
l'atelier et la cuisine. Il s'arrte devant plusieurs tableaux en
s'criant:

--Vois-tu ce Romain-l? c'est moi... et ce beau Grec? c'est encore moi.

--Mais a ne te ressemble pas du tout.

--Je ne te dis pas que c'est ma figure, mais c'est mon corps, et je me
flatte qu'il est frappant.

--De ce ct, c'est la cuisine.

--Oh! pour la cuisine, je la connais, je passais toujours par l quand
je venais travailler avec ce bon et respectable Dermilly. A propos, et
la vieille Thrse?

--Qu'est-ce que c'est que Thrse?

--La cuisinire du patron.

--Ah! j'ai entendu dire qu'elle tait morte.

--Elle a bien fait, elle ne savait pas confectionner un bouillon.

--Depuis qu'Andr est parti, je n'ai point de domestique... d'abord il
me semble que je n'oserais pas prier quelqu'un de me servir.

--coute, Pierre, les valets sont presque tous des canailles qui nous
volent. Il vaut mieux se servir soi-mme. Oh! je te donnerai des leons
d'conomie, moi; d'abord pour dner on va chez le traiteur, c'est plus
gai. Jamais de cuisine chez soi, fi donc! a sent mauvais. Si l'on veut
y dner, on fait venir du premier cabaret, et c'est plus sain. Pour les
chambres, les lits, on a un petit dcrotteur qui vient vous secouer a
tous les jours, en faisant vos bottes, et en un tour de main tout est
fini; au lieu qu'une femme de mnage passe sa matine  faire un lit; et
d'ailleurs a se mle de tout, a regarde tout, a dit tout ce qu'on
fait; nous n'en aurons point... seconde conomie.

--Ce diable de Rossignol, comme il est devenu conome!

--Oh! tu en verras bien d'autres. Ah! voil sans doute la chambre 
coucher de ton frre?

--Hlas! oui... elle est inutile maintenant.

--Je m'en empare afin de l'utiliser, et je t'en payerai le loyer en
temps et lieu: troisime conomie.

--Mais, dis donc, si tu vas toujours comme cela, au lieu de m'apprendre
 dpenser mon argent, tu vas encore m'enrichir.

--Oh! que a ne t'inquite pas!... quant  l'argent, a sera mon
affaire... Tu conviendras qu'un logement comme celui-ci pour toi seul,
cela n'avait pas le sens commun.

--Je n'y restais que parce que j'attendais toujours mon frre.

--Nous l'attendrons ensemble, ce sera plus gai. Mais tu m'as parl d'une
certaine armoire garnie de liqueurs, si nous allions lui dire deux mots?

Pierre s'empresse de conduire son ami dans la pice o sont les
liqueurs. Il dresse une table sur laquelle il met les dbris d'un pt,
restant de son djeuner.

--Est-ce que tu n'as que cela? dit Rossignol.

--N'est-ce pas assez?

--Eh! non, nigaud; quand, on reoit un ancien ami, on lui donne autre
chose  manger qu'un restant de pt.

--Mais comment avoir autre chose? il n'y a que a ici.

--Ah! que tu es encore innocent... et les traiteurs! est-ce qu'ils sont
tablis pour les mouches  miel? Allons, vite, appelle ton portier,
qu'il coure chez le premier gargotier; qu'il fasse apporter des
ctelettes, des andouilles, des petits pieds... une bonne omelette, et
pendant ce temps nous faisons une descente  la cave, avec laquelle je
ne serais pas fch de faire connaissance.

La vivacit de Rossignol, la facilit avec laquelle il fait tous ses
arrangements font sortir Pierre de son indolence habituelle. Dj
l'intime ami est sur le carr, d'o il crie  tue-tte:

--Hol, portier! ici, mon petit! quittez un peu votre pie et montez
_subito_.

--Ce n'est pas un portier, c'est une portire, dit Pierre  son ami, et
dame! elle se donne des airs de propritaire.

--Parce que tu es un novice et que tu ne sais pas, en temps et lieu, lui
boucher l'oeil avec une pice de vingt sous... Il faut savoir tre
gnreux dans l'occasion, a fait que tout le monde s'empresse de vous
servir, et qu'on peut se passer de valets: quatrime conomie.

La portire monte; c'est une petite femme de cinquante ans,  l'air
grognon et maussade, qui parle avec prtention et s'est fait un,
dictionnaire particulier. Depuis quelque temps elle voit Pierre d'un
assez mauvais oeil, parce qu'elle ne fait plus son mnage.

--Que me voulez-vous? dit-elle d'un ton aigre, et pourquoi crier de
manire  _provoquer_ toute la maison?

--Madame Roch, dit Pierre, je vous demande excuse, mais c'est que...
j'aurais voulu...

--Chut! dit Rossignol en passant devant Pierre et en se couvrant de son
carrick comme s'il jouait _Catilina_, tu ne sais pas colorier tes
penses; laisse-moi parler pour toi... Ma petite madame Roch, nous
dsirerions, mon ami et moi, un djeuner soign. Nous voulons fter ce
jour qui nous rassemble; d'anciens amis qui ne retrouvent ne sont pas
fchs, en dgustant un vieux bourgogne, de savourer la ctelette.
Chargez-vous de commander tout cela dans un bon style...

--Monsieur, je ne suis point la servante des locataires... d'ailleurs je
ne fais plus le mnage chez M. Pierre...

--C'est qu'il craignait le tte--tte avec vous, madame Roch... quand
on est encore aussi frache...

--Monsieur, je vous prie de...

--Aussi bien conserve...

--Oui, monsieur, je me flatte de l'tre, conserve.

--Nous servirions de modle pour une _Mde_ ou une _Agrippine_.

--Monsieur, je ne sais ce que...

--Quel ge avons-nous, madame Roch?

--Quarante-quatre ans, monsieur.

--D'honneur! c'est tout au plus si vous en paraissez douze. Allons,
Pierre, de l'argent, madame Roch se charge de tout.

--Mais, monsieur...

--Et l'on ne compte jamais, avec une portire aussi intressante:

/p
    Quand on sait aimer et plaire...
p/

Lche les espces.

Pierre fouille dans son gousset et met une pice de cent sous dans la
main que Rossignol lui tend par derrire le dos.--Va toujours, lui dit
Rossignol. Pierre en met une seconde.

--Va encore, dit  demi-voix le beau modle, et Pierre en met une
troisime en se disant:

--Quinze francs pour un djeuner!... a ne peut pas tre l une
cinquime conomie.

Rossignol met deux pices de cinq francs dans la main de madame Roch,
glisse la troisime sous son carrick, et puis dit  l'oreille de la
portire:

--Arrangez cela pour le mieux, et gardez la monnaie pour vous.

En mme temps il lui pince le genou, fait semblant de vouloir
l'embrasser, et la pousse vers l'escalier. Madame Roch, tout tourdie de
ces manires, mais trs sensible  l'argent, arrange son fichu que
Rossignol vient de chiffonner, et descend commander le djeuner.

--Tu le vois, dit Rossignol, on m'obit... Ah! mon ami, avec de l'argent
on fait courir des tortues!...

--C'est vrai, mais quinze francs pour un djeuner!...

--Comment, tu habites un appartement superbe, et tu regardes  de
pareilles misres!... coute, Pierre, veux-tu t'amuser, ou ne le veux-tu
pas?

--Oh! certainement, je le veux.

--En ce cas, laisse-toi donc gouverner. D'ailleurs, ne t'ai-je pas dj
appris cinq ou six conomies?... Je ne veux pas non plus faire de toi un
avare.

--Allons, je te laisse agir... car j'avoue que je ne m'y entends pas
comme toi.

--Sois tranquille; que ton frre soit seulement six mois absent, et 
son retour il trouvera du changement. Maintenant, allons  la cave.

Ils descendent  la cave, qui contient environ trois cents bouteilles de
vin ordinaire et plusieurs douzaines de bouteilles de vin fin. Rossignol
est en extase, il djeunerait volontiers  la cave; mais, comme ce n'est
pas l'usage, il se contente de prendre quatre bouteilles de diffrents
vins, et charge Pierre d'autant de bouteilles d'ordinaire. Ces messieurs
remontent avec cela; Rossignol en fredonnant dans l'escalier:

/p
    Ah! qu' t'auras de plaisir,
    Marie,
    Ah! qu' t'auras d'plaisir!
p/

Les bouteilles sont places prs du couvert. Madame Roch revient avec du
dessert et suivie d'un garon traiteur charg de trois plats. Rossignol
fait dresser tout cela sur la table, et, tout en faisant disposer le
djeuner, va de temps  autre presser la taille de la portire. Enfin,
tout est prt; madame Roch fait une profonde rvrence en disant que, si
l'on a besoin d'elle, on peut _l'interpeller_. Rossignol la reconduit en
foltrant avec tout ce qui se trouve sous sa main; Pierre se met 
table, et son ami revient en sautant se placer en face de lui.

--Mets-toi donc  ton aise, dit Pierre  son convive. Pourquoi gardes-tu
ce grand carrick?... Tu dois touffer l-dedans.

--Ah! mon ami, je vas te dire, c'est que j'ai un gros rhume de cerveau,
et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m'est bien cher...
il me vient d'un oncle qui tait presque toujours sur mer.

--Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doubl en cuir.

--Justement, mon ami, c'est ce qu'il faut pour un marin quand il est de
quart sur le btiment, avec a il ne craint pas l'humidit et le serein.

--Ah! tu avais un oncle marin?

--Et fameux marin, je m'en flatte!... Il a dcouvert trois nouveaux
mondes, et il allait en dcouvrir encore une demi-douzaine au moins,
quand il a t aval par un requin!...

--Ah! mon Dieu!... mang par un requin!...

--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Buvons...

--Le pauvre homme!...

--Ah! ce sont de ces vnements auxquels les marins sont habitus, a ne
les affecte pas tant que nous autres.

--Mais comment ce carrick t'est-il revenu?

--Ah! je vais te dire. Quelque temps aprs on a pris le requin, et comme
on l'a ouvert pour l'empailler et l'envoyer au Cabinet d'histoire
naturelle, on a trouv dedans ce carrick intact, avec une lettre  mon
adresse dans une de ses poches. Il parat que les requins ne digrent
pas le cuir; quant  mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que
deux doigts et une oreille que j'ai fait encadrer.

--Je ne veux jamais aller sur mer, j'aurais trop peur de ces
vnements-l.

--Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil
celui-ci... Ah! le papa Dermilly tait gourmet... tous les artistes le
sont.

--C'est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme
celui que j'ai perdu le jour o j'ai dn avec toi... On dirait aussi
que c'est la mme boucle.

--Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?

--Dis donc, nous tions un peu gris ce jour-l?

--Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu'on casse quelques
assiettes et qu'on donne quelques coups de poing, tu te figures qu'on
est gris! nous tions gais, aimables, voil tout.

--Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change
toute la figure... Est-ce que tu as t militaire depuis que je ne t'ai
vu?

--Oui, mon garon, j'ai servi... j'ai mme servi dans deux endroits.

--Dans les hussards?

--Non... j'tais dans les volontaires, j'avais un uniforme de
fantaisie... il ne me rest plus que le pantalon.

--Est-ce que tu t'es battu?

--Je crois bien... Depuis que tu m'as vu; je me suis battu
trs-frquemment: On me laissait pour mort sur la place...

--Est-ce qu'on ne t'a pas avanc?

--Si!... oh! pardieu! on m'a avanc trs-souvent: On a mme fini par me
pousser tellement, que j'tais toujours  une lieue des autres. Mais
tout cela ne m'a pas sduit; les arts me rclamaient...

/p
    On en revient toujours
    A ses premiers amours.
p/

Et je me flicite d'avoir quitt le service, puisque je retrouve un ami
si fidle... Buvons.

Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu'il n'en a fait un
pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point
se dranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canap; et
fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais dj Pierre n'a
plus la tte  lui: voulant tenir tte  son ami, qui ne cesse point de
boire, de trinquer et de verser, Pierre commence  s'chauffer, sa
langue s'embarrasse, et il chante des bourres savoyardes pendant que
son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu'il a l'habitude de
boire, fait disparatre avec une rapidit inconcevable tout ce que le
traiteur avait apport.

Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie,
Rossignol ne songe pas  Franois, auquel il a promis de rendre le
carrick avant deux heures: Mais l'exactitude n'est point la vertu du
beau modle; qui ne s'occupe qu' faire sauter les bouchons, et
commence, aprs avoir vid quatre bouteilles pour sa part, a partager
l'ivresse de son hte.

chauff par le vin, Rossignol jette de ct le carrick qui le couvrait
en s'criant:

--Au diable la robe de chambre! je n'en ai plus besoin... n'est-ce pas?
Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas
toujours assez propre pour djeuner avec toi?... j'touffais avec ce
vieux couvre-pied.--Comment, c'est le carrick de ton oncle... Le
requin... que tu jettes comme a par terre?--Laisse donc, mon oncle!
est-ce que j'ai des oncles, moi? buvons.--C'est toi qui me l'as dit
tout  l'heure.--Ah! c'est juste, je n'y pensais plus. C'est gal,
Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d'Amphitryon
nous allons mener... tu n'es dj plus le mme, tu as tout une autre
figure que ce matin; tu t'amuses, n'est-ce pas?--je suis si gai que je
ne sais plus o j'en suis.--Eh bien! mon homme, voil comme nous serons
tous les jours depuis le matin jusqu'au soir. C'est fini, je m'attache 
toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es born,
j'ai de l'esprit, je t'en donne, et je t'apprends  _descendre gament
le fleuve de ta vie!_

--Est-ce que c'est l ton habit d'uniforme? dit Pierre qui commence 
balbutier.

--Non, c'est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c'est un
sanglier qui me les  mangs au moment o j'allais le tuer. Gotons la
liqueur: voyons, ceci; du rhum... c'est roide, il faut garder a pour le
coup du milieu que nous prendront  la fin... du scubac, voyons cela...
avale-moi a, Pierre, et fait raison  ton ami... Tu dois bnir la
Providence de m'avoir retrouv, car tu vivais seul comme un loup.

--Oh! si, j'allais chez le pre Bernard et Manette, ce sont de bien bons
amis... d'Andr.

--Bernard, Manette, je crois que tu m'en as dj parl... n'est-ce pas
un porteur d'eau?

--Justement.

--Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation o le destin t'a
plac, tu frquentes des porteurs d'eau! Ah! mon homme, a n'est pas
bien; il faut savoir garder son rang... En avant l'anisette!

--Mais, moi, est-ce que je n'tais pas commissionnaire?

--Bon! tu l'tais, mais tu ne l'es plus, vois-tu, c'est fini... c'est
comme un homme qui tait fripon et qui se fait honnte homme, on ne se
rappelle plus qu'il a t fripon; oh! a se voit tous les jours, ces
choses-l. Je te le rpte, il faut garder son quant  soi; je ne te dis
point de ne plus parler au porteur d'eau, tu iras mme le voir, par-ci
par-l, quand nous n'aurons rien  faire, mais je n'entends pas que tu
en fasses ta socit habituelle, parce que tu prendrais avec eux de
mauvaises manires, tandis que je veux t'en donner de soignes!... Du
cognac? gotons-le; comment le trouves-tu?

--Il me semble que c'est toujours le mme got.

--Bah! tu ne t'y connais pas; Pierre, je me charge de te former une
socit choisie: je t'amnerai des lurons dans mon genre, tous bons
enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des
Percherons, de la barrire du Maine; je connais les bons endroits. Vive
la gaiet! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! ds ce soir
nous irons valser  la barrire de Vaugirard, on y valse toute la
semaine; tu me prteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je
me fournirai le reste. Buvons et chantons le choeur de _Robin des
bois_, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les
lundis avec un tourneur et une boulangre, a fait un effet superbe! ce
n'est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu' demain.

A force de boire, de chanter, de trinquer et de goter de chaque
bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n'tre plus en tat de rien
voir. Pierre, qui prtend que tout tourne autour de lui, veut absolument
valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, aprs
avoir jet  la vole les assiettes et les plats, se roule et s'endort
sur le carrick de Franois, entre une carcasse de volaille et une
bouteille d'huile de rose.




CHAPITRE XXVIII

LE CARRICK DE FRANOIS


Pendant que Rossignol ronfle prs de son hte, le cocher auquel il a
emprunt le carrick s'est rendu au cabaret dsign, et se place devant
une table o il se fait ouvrir des hutres et servir du vin blanc.

Franois a bon apptit, d'ailleurs c'est Rossignol qui doit tout payer
pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les
premires douzaines d'hutres passent lestement; mais, Rossignol ne
paraissant pas encore, Franois en fait ouvrir d'autres pour attendre
plus patiemment son ami.

Cependant l'heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick.
Franois demande du fromage et une autre bouteille en se disant:--Il
faut lui accorder le quart d'heure de grce.

Mais le quart d'heure et un autre sont couls. Franois s'est
tellement bourr qu'il peut  peine respirer, et toujours point de
Rossignol. Le cocher commence  lcher des mots trs nergiques. C'est
bien pis quand ses camarades viennent lui dire:--Franois, tu es en
tte, reviens donc  ta voiture.

Mais Franois ne veut pas conduire bras nus, et n'a pas de quoi payer le
djeuner qu'il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en
s'criant:--Ai-je t bte de croire ce guerdin-l... ah! mille rosses!
je vas l'arranger quand il va venir... s'il avait mis mon carrick en
plan... que me dira ce soir madame Franois si je rentre en veste! elle
croira que j'ai bu mon carrick!...

Et Franois jure, se dsespre. L'heure se passe; pour comble de
malheur, le temps devient noir; bientt un orage clate, la pluie tombe
par torrents. Tous les fiacres ont charg. Il ne reste plus sur la place
que celui de Franois, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret,
se donne au diable, en s'criant:--Conduisez donc en veste sans manches
par ce temps-l!

On ne tarde pas  courir au seul fiacre que l'on aperoit en appelant de
tous cts:--Cocher! cocher!... Dj mme plusieurs personnes se
disputent  qui aura le sapin, et Franois, qui les entend de loin,
rentre dans le cabaret en se disant:--C'est pas la peine de vous
disputer, vous ne l'aurez ni les uns ni les autres.

Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait
avec sa moiti  un djeuner dnatoire que donnait son cousin pour
clbrer sa nomination  la place d'adjoint au maire, d'une commune de
trois cents feux, place qu'il avait obtenue aprs quinze ans de
sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer
le djeuner dnatoire, est parvenu  faire monter sa moiti dans le
fiacre de Franois. Madame s'est assise dans le fond, qu'elle remplit
presque  elle seule, et les autres personnes, dsesprant de la
dbusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laiss le couple
affam matre du fiacre.

Il s'agit de trouver le cocher; la dame s'gosille  l'appeler par les
portires, tandis que son mari court de ct et d'autre, recevant avec
douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec
plus de douleur encore qu'on aura commenc  djeuner sans eux.

Enfin il aperoit la _Carpe travailleuse_ et court vers le cabaret en
disant  sa moiti:

--Je gage que le cocher est dans le cabaret; ds que ces drles-l
voient tomber de l'eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez
pas, madame Belhomme, je le ramne  l'instant.--Htez-vous, monsieur
Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l'humeur et que l'on
n'entame la dinde sans nous.

M. Belhomme arrive au cabaret et dit  la marchande d'hutres:

--Le cocher de cette voiture est-il ici?

--Oui, l-bas, au fond, rpond l'caillre, qui commence  trouver
singulier que M. Franois ne parle point de payer ses hutres.

M. Belhomme va frapper sur l'paule de Franois en lui disant:

--Allons, vite, mon garon, dpchons-nous: vous devriez tre  votre
voiture, tant seul sur la place et par le temps qu'il fait...
htons-nous, et je vous donnerai pour boire.

--Oh! c'est inutile!... je n'ai plus soif, rpond Franois sans se
dranger.

--Cocher! m'entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colre
de la tranquillit de Franois.

--Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...

--Tu ne peux pas marcher?... s'crie le petit homme en enfonant son
chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu
marcheras!

--a m'est absolument impossible, not' bourgeois, je suis clou ici!...
d'ailleurs je suis lou...

--Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans
ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...

--Je ne marcherai pas.

Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui
rptent avec lui:--Il faut marcher. Le marchand de vin et l'caillre
disent:--Il faut qu'il paye auparavant; et Franois rpond en
sifflant:--Pas plus l'un que l'autre.

--Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trpigne de colre.
Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t'y refuser.

--Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans
carrick par le temps qu'il fait?... Ah! gueux de Rossignol!

--Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je
veux aller chez le commissaire...

--Oui, oui, s'crient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons
sa voiture.

Franois voit qu'il n'y a pas moyen d'viter le commissaire; il se
dcide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l'caillre
l'arrtent en lui disant:

--Un instant, avant de sortir on paye son djeuner...

--Je payerai une autre fois... je n'ai pas le temps maintenant...

--C'est bientt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour
vous faire crdit...

--Je reviendrai tout  l'heure:

--Il faut payer tout de suite...

--Six douzaines d'hutres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage,
trente-trois sous.

--Voil quinze sous  compte... je vous devrai le reste.

--Non pas!... il faut solder tout.

--Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n'ai
pas encore fait une course.

--Ah! ah! monsieur vient de faire un djeuner fin et n'a pas de quoi
payer!...

--Puisque j'attendais un ami qui rgalait.

--A d'autres!...

--Allons, allons, c'est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!

--Un instant, il me faut des arrhes pour mes hutres... gardons son
chapeau.

--C'est a! gardez son chapeau; a lui apprendra a venir faire des
djeuners de matre maon avec quinze sous dans sa poche.

Le pauvre Franois veut en vain dfendre son chapeau; on le lui prend et
on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se
place prs de sa moiti en lui disant:

--Je viens de montrer une fameuse tte, madame!...

--Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.

Quant  Franois, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il
monte sur son sige au milieu des hues de la foule, et se venge sur ses
malheureuses rosses, qu'il fouette  tour de bras afin d'arriver plus
vite chez le commissaire, et,  chaque coup de fouet sur ses btes, il
lche un juron aprs Rossignol.

Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgr cela, Franois y
arrive tremp comme s'il sortait de la rivire, maudissant Rossignol,
maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:--On me fera
ce qu'on voudra, mais je ne les mnerai point.

Par suite de cette affaire, Franois passe huit jours  la prfecture;
il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa
femme.

Quant  M. et madame Belhomme, ils sont forcs de se rendre  pied au
djeuner dnatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reoivent
la pluie, s'claboussent, ont de l'humeur, et, pour la faire passer, se
disputent tout le long du chemin.




CHAPITRE XXIX

LE MNAGE DE MON FRRE.


Pierre, en s'veillant le lendemain du djeuner, qui avait dur jusqu'au
soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tte sur une
assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche
 rappeler ses ides, car les liqueurs qu'il a bues en quantit lui
troublent encore le cerveau.

Il se lve, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille
de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modle s'veille
en jurant et en criant:--Quel est l'insolent qui donne un coup de poing
 un artiste?

La voix de Rossignol rend la mmoire  Pierre. Il se rappelle l'orgie de
la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n'est pas content
de lui; il sent au fond de l'me que sa conduite n'est pas ce qu'elle
devrait tre. Mais dj Rossignol est sur pied, et il s'est bien promis
de ne point laisser  Pierre le temps de rflchir.

--Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il parat que nous avons fait un
somme  l'issue du repas... Il n'y a aucun mal  cela... c'est mme une
habitude trs-distingue, en Espagne, en Italie, on dort ordinairement
aprs dner, et les Anglais, qui vivent trs-bien, couchent presque
toujours sous la table...

--Comment! c'est un usage distingu de dormir par terre, au milieu des
assiettes et des bouteilles vides?

--Oui, mon garon.

--Cependant mon frre Andr ne faisait jamais cela.

--Entre nous, ton frre tait une poule mouille; je me flatte que tu
suivras une autre route en profitant de mes leons. Mais il est grand
jour, il faut songer au djeuner... et je veux...

Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le
souvenir de Franois se prsente  son esprit. Il jette un cri, se
frappe  la fois le ventre, la tte et les cuisses, lche quelques-uns
de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s'criant:--Je
suis un grand animal!...

Pierre va demander  son ami la cause de ce mouvement de colre,
lorsqu'il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans
leur ivresse de la veille, avaient jet les plats au hasard; il en tait
rest un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s'tait jet, et la
modeste faence venait de craquer sous le pantalon collant de l'artiste,
qui se lve en pestant et en criant qu'il est bless.

--Tu es bless? dit Pierre alarm.

--Oui, sans doute, j'ai les _clunes_ attaques.

--Qu'est-ce que c'est que a, les _clunes?_

--Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s'est cass sous moi?... Mais je
me ferai faire un cataplasme... Le pis de l'aventure, c'est que j'ai
abm mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches
partout... C'est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m'auras
attrap...

--Comment... moi!...

--Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n'avais
mis que deux fois..

--Laisse donc, il est tout dchir, le pantalon...

--C'est en dormant que je me serai accroch  quelque meuble; mon ami,
je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l'air, moi qui tais hier
si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner?
Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?

--Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet l-bas... Tu trouveras tout
ce qu'il te faut.

--J'y voie.

Rossignol court au cabinet que Pierre lui a dsign. Il revient bientt
tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu'il assure tre un
mouchoir des Indes.

--Que le diable t'emporte avec ton cabinet!

--Est-ce qu'on n'y est pas bien?

--Imbcile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu
m'envoies...

--Dame! tu me parle de garde-robe.

--Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l'instruction!

--Si tu veut des habits, ceux d'Andr son dans sa chambre... Oh! tu
trouveras de quoi choisir.

--Eh! parle donc... voil deux heures que je demande cela. Rossignol se
rend  la chambre qui lui est indique. Il ouvre les commodes, les
armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie.
Aussitt il procde  sa toilette, et comme Rossignol n'est pas homme 
se rien refuser, il se rhabille entirement, choisissant la plus belle
chemise, les bas les plus fins, l'habit le plus neuf, il court  la
glace: jamais il ne s'est vu si beau; quoiqu'en frac et en pantalon, il
fait des poss antiques en s'criant:

--Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu'il ait fallu
attendre  quarante-cinq ans pour tre aussi propre!... c'est gal, nous
rparerons le temps perdu.

Dans son ivresse, Rossignol ouvre les fentres qui donnent sur la rue et
jette  la vole toute son ancienne dfroque en chantant:

/p
      C'est ici le sjour des grces...
    Je n'ai plus besoin de mes vieux habits!...
p/

Allez, pantalon, frac, bas, et ctera. Vous avez fait votre temps,
devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons
pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.

Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les dbris
du djeuner de la veille, et se place devant lui dans l'attitude du
_Laocoon_ en lui disant:

--Comment me trouves-tu!

--Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frre.

--Il n'est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?

--Tu es trs-propre...

--Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose.
N'importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur
ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais
sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps;  mon
retour, nous irons djeuner au Cadran-Bleu o chez Desnoyers. A propos,
c'est toi qui as la caisse, n'est-ce pas!

--Oui, j'ai de l'argent.

--Eh bien! donne-moi une centaine d'cus; j'ai des emplettes  faire
pour notre mnage, car il te manque beaucoup de choses ici...

--Quoi donc?

--Oh! des choses essentielles; d'abord, hier, je n'ai pas trouv de
cure-dents aprs notre repas.

--Est-ce que tu veux en acheter pour cent cus?

--Ensuite une savonnette, un fer  papillotes; j'aurai tout cela. Il
nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s'en
passer; je vais en choisir un.

--Tu disais hier que c'taient des voleurs.

--J'aurai l'oeil sur le ntre.

--Mais cent cus...

--Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t'abandonne 
toi-mme... Encore une fois, veux-tu t'amuser depuis le matin jusqu'au
soir?

--Sans doute.

--Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas  cent cus.

/p
    Suis en toute circonstance
    Et mon exemple et mes leons.
p/

Pierre remet  son ami l'argent qu'il lui demande; celui-ci va prendre
le carrick du cocher et l'examine d'un air indcis en murmurant:

--Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi
recherche, a ne s'accorderait pas.

--Qu'est que tu dis donc, Rossignol?

--Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve
trop vilain...

--Tu le portais bien hier.

--C'est qu'hier c'tait l'anniversaire de la mort de mon oncle...
Parbleu! je suis bien bte, je n'ai qu' le faire porter par un
commissionnaire qui me suivra... Hol! la portire.

--Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci
parat tenant  la main un pantalon qui lui tait tomb sur la tte
pendant qu'elle balayait le devant de sa porte.

--Messieurs, dit la portire en prsentant le vtement, que Rossignol
reconnat sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c'est de chez vous que
l'on a jet ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois
fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le mme instant
ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le noeud a t tout _dlaiss_.

--Est-ce toi, Pierre, qui t'amuses  jeter tes culottes par la fentre?
dit Rossignol d'un air surpris.

--Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!

--Madame Roch, le vtement ne vient pas de chez nous; d'ailleurs il me
semble que, sur son inspection, vous auriez d penser que des gens comme
nous n'ont jamais port de pareilles guenilles.

--Monsieur, c'est que la fruitire d'en face prtendait...

--La fruitire ferait mieux de compter ses bottes d'oignons que de
regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch,
vous le donnerez le jour de l'an  votre filleul, si vous en avez un.
Puisque vous voil, faites-moi l'amiti de me porter ce carrick jusqu'en
bas, o je prendrai un jockey pour me suivre.

--Mais, monsieur...

--En avant, madame Roch, vous tes ce matin frache comme une belle de
nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.

Rossignol jette le carrick de Franois sur les bras de la portire; il
sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou
s'arrtant sur chaque carr pour faire des poses; tandis que la portire
s'arrte aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois
effraye des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu'il s'arrte
devant elle:--Ceci est Hercule... ceci Antinos... ceci Hippolyte!...

Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l'escalier. Rossignol
regarde dans la rue; il aperoit prs d'une borne un petit dcrotteur,
noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant
l'immense et lourd carrick de Franois:--Suis-moi, lui dit-il, et
surtout prends garde de m'clabousser.

Rossignol se met en route, suivi du dcrotteur portant le carrick. Il se
rend  la place o la veille il a trouv Franois, en se
disant:--D'abord il va crier... mais, en lui mettant une pice de cent
sous dans la main, j'apaiserai sa colre et nous serons bons amis.

Mais Franois n'est pas sur la place, par la raison que le commissaire
l'a envoy coucher  la prfecture. Rossignol va  la _Carpe
travailleuse_ le demander; point de Franois.--Il est sur quelque autre
place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris  pied dans
un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les
sapins.

Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au dcrotteur de le suivre
par derrire. On part; on visite une place, puis une autre... point de
Franois. Rossignol a envie de djeuner, son jockey est en nage,
courant, avec l'immense carrick sur les bras, derrire le cabriolet dans
lequel le beau modle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:--J'ai
fait ce que j'ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.

On s'arrte devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit
dcrotteur, qui a l'air de sortir de l'eau. Au moment de le payer,
Rossignol se dit:--Ce petit drle trotte bien... il pourrait bien faire
notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?--Moi, monsieur! est-ce
qu'il faudrait courir comme a tous les jours derrire un
cabriolet?--Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements,
nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu'on te donnera. Tu seras
log, nourri... et je te promets de bons gages.--Je veux bien,
monsieur.--En ce cas, monte, et n'oublie pas que je t'ai donn deux
cents francs d'avance.--Bah! vous ne m'avez rien donn du
tout.--N'importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.

Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garon portant le
carrick.--Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il  son ami.--Oui, j'ai
rflchi que je ne voulais pas m'en sparer. Pierre, voici notre
domestique.--Ce petit garon!--Est-ce que nous avons besoin d'un gant
pour nous servir!--Il est bien noir!--Il se dbarbouillera. Je sens que
je suis en apptit; allons, Pierre, partons.--Mais...--Mais quoi?--Je
n'ai pas t chez Bernard depuis deux jours, et j'avais l'habitude d'y
aller souvent.--Tu iras une autre fois; le plus press est d'aller nous
divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte,
nettoie et amuse-toi... Partons.

Rossignol entrane Pierre; au moment o ils vont passer la porte
cochre, celui-ci dit encore:--Mais, si Bernard venait me
demander?...--Eh! que diable! tu n'as que ton Bernard dans la tte...
attends, je vais arranger cela... Hol, madame Roch!... s'il venait
quelqu'un demander Pierre, vous diriez qu'il est sorti avec un ami pour
chercher son frre... et vous pourrez dire a tous les jours; nous ne
ferons pas autre chose...

Ils partent enfin, et sont bientt chez un traiteur, o Pierre oublie de
nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu' se
divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu'il l'a promis, ne lui laisse
pas le temps de rflchir: aprs le djeuner, il le conduit au billard;
de l ils vont dner, et le soir visiter les guinguettes, o Rossignol
prsente son ami  toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que
de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens
il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois
mme ils ne rentrent pas du tout. On doit prsumer comment est tenu le
mnage fait par un dcrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans
l'appartement, et, s'ennuyant d'tre seul pendant la journe entire,
appelle par la croise ses camarades pour qu'ils montent jouer avec lui.
Mais Rossignol prtend que leur jockey a des dispositions, qu'il cire
bien les bottes, et que c'est le principal.

Il y a dj trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que
Pierre parle d'aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prtexte
pour l'en empcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce
que, lorsqu'on se conduit mal, on ne se plat plus dans la socit des
honntes gens. Le bon porteur d'eau s'est plusieurs fois rendu chez
Pierre, qu'il n'a jamais trouv, et madame Roch, que Rossignol  eu
l'art d'intresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter,
dit chaque fois au pre Bernard:--Monsieur Pierre est sorti pour
chercher son frre. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:--Pauvre
Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n'est pas plus avanc que
nous.

Mais un matin que Pierre et Rossignol, friss et cirs avec soin, se
rendaient aux Champs-lyses, o ils avaient donn rendez-vous 
quelques amis intimes; au moment o ces messieurs traversent la chausse
des boulevards, un fiacre qui passait prs d'eux s'arrte et le cocher
descend de son sige en s'criant:--C'est lui!... c'est mon voleur! ah!
pour le coup il va la danser!...

Franois, car c'est lui-mme, entame la reconnaissance par cinq ou six
coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est oblig de prendre sa
part de ce qui n'tait adress qu' son compagnon.

Ces messieurs, tourdis par cette brusque attaque, commencent par crier;
mais Franois, sautant sur Rossignol, qu'il saisit au collet, ne leur
laisse pas le temps de se sauver.

--Je te tiens, enfin, voleur, drle! dit le cocher en secouant avec
force Rossignol, qui a chang de couleur en reconnaissant Franois.--Mon
carrick... coquin, mon carrick... qu'en as-tu fait?...--Lche-moi,
Franois, lche donc, tu m'trangles...--Non pas! je te tiens, il me
faut mon carrick, et le payement du djeuner... et un ddommagement pour
le temps que j'ai pass  la prfecture et le rhume que j'ai
attrap...--Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lche un peu.

--Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien  ce qu'il
entend, nous n'avons rien  vous... vous tes gris...--Je suis gris!...
non pas, mon petit homme... c'est vot' camarade qui est un voleur!...
mais je vais commencer par lui donner une gratification.

Et Franois applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau
modle; Pierre, en voulant dfendre son ami, reoit aussi quelques
preuves du ressentiment de Franois; et la foule qui s'amasse autour du
fiacre arrt les laisse se battre, parce qu'il est beaucoup plus
agrable de voir des hommes se donner des coups que de chercher  les
sparer.

Enfin, Rossignol, tout en se dfendant d'une main, est parvenu  glisser
l'autre dans son gousset, il en tire trois pices de cent sous qu'il met
sous le nez de Franois. Cette vue calme un peu le cocher, il prend
l'argent; suspend l'attaque et prononce d'une voix enroue:--Et mon
carrick?

--Tu vas l'avoir, rpond Rossignol, conduis-nous; mon ami et moi. Si tu
avais eu l'esprit de m'entendre, tu aurais pargn une telle scne 
l'amiti.

En disant cela, Rossignol ouvre la portire, il fait monter Pierre, se
place  ct de lui, Franois grimpe sur son sige, et le fiacre
s'loigne, laissant l les badauds qui se demandent mutuellement ce que
c'est.

Pierre, qui a reu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend
pas pourquoi ils sont monts dans la voiture du cocher qui les a battus.

--Je t'expliquerai tout a, dit Rossignol en cherchant  rparer le
dsordre que Franois a mis dans sa toilette.

--Mais il dit que tu l'as vol.

--Est-ce qu'il sait ce qu'il dit?

--Mais tu lui as donn de l'argent!

--Tu vois donc bien que je ne l'ai pas vol.

--Il te demande un carrick...

--Oui, il veut que je lui prte celui de mon oncle, parce qu'il va
voyager sur mer...

--Comment! ce cocher va...

--Eh! sans doute!... tout t'tonne, toi; apprends que Franois est un
garon trs-distingu; nous avons servi ensemble autrefois.

--Et pourquoi te rossait-il?...

--Il a des moments d'absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C'est,
du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.

Ces messieurs arrivent  leur demeure. Rossignol engage Franois 
monter avec eux; le cocher les suit le fouet  la main, et Pierre ne
comprend pas pourquoi ils font tant de politesses  un homme qui vient
de les battre. Rossignol fait passer Franois dans sa chambre, lui rend
son carrick, lui jure qu'il a couru aprs lui pendant huit jours, et
pour achever la paix le ramne dans la salle  manger en ordonnant  son
jockey de courir chez le traiteur et de faire venir  dner.

--Et notre rendez-vous aux Champs-lyses? dit Pierre.

--Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux
camarade!... je veux que nous le ftions dignement.

Franois a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des
bouteilles achve de le mettre en gaiet. Pierre laisse toujours
Rossignol commander, et ces messieurs se mettent  table, o ils sont
servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de
monter. Suivant l'usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit,
et vers la fin Pierre tape dans la main de Franois, qui est dj son
intime ami.

C'est ainsi que Pierre emploie la fortune  la tte de laquelle il se
trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus mprisable, au milieu
d'tres sans tat, sans moeurs, quelquefois mme sans asile; livr 
un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manires, et
qui n'a aucun remords de le dpouiller, Pierre dpense sans compter et
se persuade qu'il s'amuse parce qu'il ne sort du cabaret que pour entrer
au caf, et du caf que pour courir les guinguettes.

Quelquefois il trouve que l'argent va bien vite; mais Rossignol lui
dit:--Tu es maintenant d'une trs-jolie force  la poule et au siam, tu
bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq
cigares dans ta soire; mon ami, on n'acquiert pas de tels avantages
sans qu'il en cote un peu.

Quelle diffrence chez le bon porteur d'eau! L on ne songe, on ne parle
que d'Andr; Bernard s'informe sans cesse de moi, et tche de consoler
sa fille, car il s'aperoit chaque jour du changement que le chagrin
opre chez Manette. Ple, triste, amaigrie, ma pauvre soeur n'a pas
souri depuis mon dpart.

--Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.

--Non, rpond-elle, mais je veux retrouver Andr... Mon pre;
laissez-moi le chercher.

--Eh! ma pauvre enfant, o iras-tu pour le trouver?

A cela Manette ne rpond rien; elle baisse les yeux vers la terre et
cache ses larmes  son pre.




CHAPITRE XXX

SIX MOIS ET HUIT JOURS.


Prs de six mois se sont couls, lorsqu'un matin Manette parat frappe
d'un trait de lumire, et court  Bernard en s'criant:

--Mon pre!... mon pre!... je sais o il est... je suis certaine de le
trouver... Ah! mon Dieu! comment cette ide-l ne m'est-elle pas venue
plus tt!

--Tu sais o il est, dis-tu?

--Oh! oui, mon pre... Je suis sre que je ne me trompe pas...
Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramnerai Andr dans vos
bras...

--Mais dis-moi d'abord o il est, puisque tu le sais...

--Prs de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette
terre o il m'a dit souvent avoir pass des jours si heureux auprs de
celle que... qu'il voyait l tout  son aise...

--Comment! tu crois que c'est l qu'il est all se cacher?...

--Oui, mon pre... mon coeur devine le sien; et quand il s'agit
d'Andr, mon coeur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de
partir...

--C'est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...

--Oui, mon pre.

--J'ai justement l un vieil ami auquel je t'adresserai, et chez qui tu
seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...

--Mon pre, est-ce que je n'ai pas l'air assez raisonnable!... et Andr
qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...

--Allons, puisque tu le veux...

--Oh! quel bonheur!...

--Demain nous irons  la voiture...

--Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure,
aujourd'hui mme je puis partir...

--Manette, tu es bien presse de me quitter!...

--Mon pre, ce n'est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne
l'avons vu... D'ailleurs je vous crirai...

--Tu oublies que je ne sais pas lire.

--Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que
j'aie appris  crire... Ah! que nous serons heureux quand j'aurai
retrouv Andr!

Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un
petit paquet de ce qu'elle veut emporter; elle te son tablier, met sur
sa tte un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son
pre, qu'elle entrane vers l'escalier avant qu'il ait eu le temps de se
reconnatre.

On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans une heure;
il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court
s'asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle
veut attendre l le moment du dpart. Le bon porteur d'eau veut emmener
sa fille dans un caf pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien,
elle prfre rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et
on ne partira pas sans elle.

--Adieu, mon pre, dit-elle  Bernard, ne vous ennuyez pas, je
reviendrai bien vite.

Bernard embrasse sa fille, puis s'en va tristement; Manette regarde son
pre s'loigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la
voiture et reprend courage. Enfin l'instant du dpart est arriv et le
voyage ne doit pas tre long. Manette se place d'un air timide, et ne
lve pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent,
elle ne rpond que par monosyllabes: la conversation est bientt finie.
Lorsqu'on s'arrte  Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de
descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder
quelques-uns; mais Manette s'embarrasse fort peu de ce que peuvent
penser et dire des gens assez sots pour s'occuper de ce qui ne les
regarde pas, et Manette a bien raison.

Aprs s'tre rendue chez l'ami de son pre, Manette se fait indiquer la
terre de M. de Francornard: il n'y a qu'une lieue et demie de distance
de Fontainebleau; Manette pourra facilement s'y rendre et en visiter
tous les environs. Mais elle commence  penser que lors mme que je les
habiterais, il ne lui sera pas aussi ais de me trouver qu'elle se
l'tait persuad.

Manette se rend d'abord au chteau, elle lie conversation avec le
concierge, elle sait que personne de l'htel n'est revenu visiter cette
campagne.

--Et M. Andr, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la
comtesse, ne l'avez-vous pas vu?... Peut-tre ne le reconnatriez-vous
pas, il est bien grandi depuis le temps o il passait ici l't.

--Oh, c'est gal, mam'zelle, dit le concierge, je le reconnatrais bien,
mais il n'est pas venu non plus.

Manette s'loigne tristement et va parcourir les environs; elle visite
les hameaux, elle s'informe aux habitants, et n'obtient aucun
renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle
recommence ses recherches.

Cependant Manette ne s'tait pas trompe: en sortant de Paris au milieu
de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville o
rsidait Adolphine, j'avais pris le premier chemin venu. A force de
marcher, j'arrivai dans les champs; j'tais extnu de fatigue;  peine
remis d'une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait
m'avoir de nouveau ravi toutes mes facults. J'attendis le jour assis au
pied d'un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma
mre me rendit  moi-mme; je cherchai  rappeler mon courage... Mais la
blessure tait encore trop frache. Au milieu de ces champs silencieux,
il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la
danse clbrant le mariage d'Adolphine.

J'tais auprs de Bondy; je ne savais o aller, j'avais Paris en
horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais 
mon pays... Mais j'avais besoin d'tre seul pour me livrer  mon aise 
toute ma douleur.

J'tais depuis quelques jours dans un village, lorsqu'en songeant 
Adolphine je me rappelai les jours heureux que j'avais passs avec elle
dans cette campagne o nous allions tous les ans. Aussitt je sentis le
dsir de revoir ces lieux chris; je partis sur-le-champ, et j'arrivai
bientt devant cette maison o s'taient couls les plus doux instants
de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer
quelqu'un de la maison... je dsirais n'tre aperu de personne. Mais je
passai une nuit entire  rder autour des murs du parc; et, au point du
jour, je montai sur un monticule d'o l'on plongeait parfaitement dans
une grande partie des jardins. J'apercevais les bosquets o je m'tais
assis avec elle, les alles o nous avions jou ensemble; je tchais
d'oublier le temps coul depuis et de ne plus vivre que dans le pass.
Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m'y trouvais moins malheureux...
et je rsolus de me fixer dans un sjour qui procurait encore  mon me
un dernier bonheur; car  vingt ans on a besoin d'aimer, et l'on se
complat mme dans sa douleur, parce que c'est encore de l'amour.

Non loin du monticule s'levait une chaumire entoure de plusieurs
bouquets d'arbres. Je m'y rendis dans l'intention de m'y reposer un
moment. La chaumire tait habite par une vieille paysanne, elle y
tait seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s'il ne
serait pas possible d'avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne
femme crut d'abord que je voulais plaisanter.

--Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous
dsirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?

--Ce serait pour moi le plus grand bonheur.

--Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d'en haut, c'tait
celle de mon pauvre fils!... elle n'est pas belle; mais je n'avons que
cela  vous offrir.

Enchant de pouvoir demeurer dans la chaumire, je tirai de ma poche une
douzaine de louis, j'en avais emport  peu prs trois fois autant en
quittant Paris; je mis les cent cus dans le tablier de la vieille. La
pauvre femme n'avait jamais vu tant d'argent  la fois; elle fit un cri
d'admiration.

--C'est pour mon logement, lui dis-je.

--Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous
serez log, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c'est
ben juste, pour une si grosse somme.

Mes arrangements furent bientt faits; je me rendis  la ville,
j'achetai des crayons et tout ce qu'il fallait pour dessiner. Je
m'installai dans la chambre, dont la situation me convenait
parfaitement, car les arbres qui l'entouraient la drobaient aux regards
des promeneurs, et,  cinq cents pas environ, j'tais sur la hauteur,
d'o mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.

C'tait l que je passais une grande partie de la journe; souvent
immobile, livr  mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un
bocage que j'avais parcourus avec elle.

Le temps s'coulait, ma douleur s'tait change en mlancolie, mais mon
amour ne s'teignait pas; car la vue des lieux o il avait pris
naissance n'tait point propre  le bannir de mon coeur.

Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite,
j'aperus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme
qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.

C'tait Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans
les environs; elle commenait  perdre courage, et, dans ce sentier
isol, se livrait  son chagrin et donnait un libre cours  ses pleurs.

Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s'arrte, me
regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a t
l'affaire d'un instant; Manette a sa tte appuye sur ma poitrine, elle
m'appelle Andr, son cher Andr, et je ne suis pas encore revenu de ma
surprise.

Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?...
Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle
s'empresse de me dire:

--Cela vous tonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu'il peut
se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce
qu'il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de
l'aimer!--Moi cesser de t'aimer! ah! Manette!--Sans doute! quand on aime
les gens, on les quitte comme cela, n'est-ce pas? on les abandonne!...
on les laisse livrs  la plus cruelle inquitude... on s'enfuit comme
un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chrissent se dsolent
et mourront de chagrin?...--Ah! Manette, j'ai eu tort, je le sens.--Tu
en es fch!... Ah! n'en parlons plus, Andr, je t'ai retrouv!... je
suis si heureuse, si contente!... j'ai dj oubli tout le chagrin que
tu m'as fait.

Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fch de la revoir.
Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes,
ils ne veulent pas en convenir.

--Mais qu'es-tu venue faire dans ce pays? dis-je  Manette.--Il me le
demande! je suis venue te chercher.--Me chercher!... et comment
savais-tu que j'y tais?--C'est que mon coeur me l'a dit... Cher
Andr!... nous avons eu bien du chagrin, va!...--Ah! pardonnez-moi...
mais j'ai bien souffert aussi.--Je le sais... Est-ce que tu crois que
nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous
savons que c'est l'amour qui vous a fait nous abandonner tous... et
oublier vos parents, vos amis.--Manette!...--Oh! c'est la vrit... tu
as beau tourner la tte; mais le temps te consolera, mon ami, on dit
qu'il gurit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon pre sera
si content de te revoir! et ton frre, ce pauvre Pierre, qui court
depuis le matin jusqu'au soir dans l'esprance d'avoir de tes nouvelles!
viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.--Non, Manette,
non, j'ai jur que je ne retournerais plus  Paris...--Comment!
monsieur, vous avez jur!... Ah! l'on ne tient pas tout ce que l'on
jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?--Ici je
suis aussi heureux que je puis l'tre dsormais... Je ne veux point
quitter ces lieux.--C'est cela; pour passer tout votre temps  regarder
les jardins o vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous
gurirez, monsieur?...--Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je
veux te montrer ces lieux tmoins de mes plus beaux jours.

Je prends la main de Manette; elle m'accompagne sans dire un mot.
Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je
viens contempler.

--J'tais l auprs d'elle, dis-je  ma soeur, quelquefois des
matines entires... que le temps me semblait court!...

--Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu'elle
est marie,  quoi bon vous nourrir de ces penses?

--Quand on n'a plus le bonheur en esprance, il faut bien le chercher
dans ses souvenirs!

--Ah! si tu le voulais, Andr; nous pourrions encore tre heureux!...
Est-ce que les hommes n'aiment qu'une seule fois dans leur vie?... On
dit que cela leur arrive si souvent, au contraire.

--Ah! Manette, je crois bien, moi, que je n'aimerai pas deux fois.

Manette ne me rpond rien. Nous redescendons dans la valle.

--O loges-tu? lui dis-je.

--A la ville voisine.

--Mais il y a encore une lieu d'ici l... Je vais t'y conduire.

--Et tu partiras avec moi pour Paris?...

--Non... je reviendrai ici.

--En ce cas, il est inutile de me conduire  la ville. Je n'y
retournerai pas...

--Comment... que veux-tu donc faire?

--Rester ici... avec toi.

--Manette, y penses-tu... et ton pre?

--Je lui crirai o je suis, et il me pardonnera.

--Mais cela ne se peut pas... Rien ne te retient ici...

--Rien!... ah! j'ai peut-tre plus de raisons que vous pour y rester...

--Que feras-tu ici?

--Je te tiendrai compagnie... et si cela vous ennuie, eh bien! je ne
vous parlerai pas, et je me tiendrai assez loin de vous pour que ma vue
ne puisse vous donner d'humeur.

--Mais, Manette... encore une fois, cela n'a pas le sens commun...

--Cela m'est gal, je veux rester; j'ai aussi mes volonts, moi!

Le projet de Manette me contrarie. J'essaye encore de la faire changer
de rsolution; mais elle ne me rpond plus. La nuit vient, je retourne 
ma chaumire; Manette me suit et y entre avec moi.

Mon htesse regarde cette nouvelle venue, puis porte ses yeux sur moi.

--Madame est de vot' connaissance? dit-elle enfin.

--Oui... c'est...

--Ah! je gage que c'est vot' femme!...

--Oh! non, madame, rpond Manette en poussant un gros soupir, je ne suis
que sa soeur...

--Sa soeur... tiens, en effet, je crois que vous vous ressemblez.

--Madame, je voudrais aussi loger dans votre maison.

--Bah! eh! mon Dieu! ma maison est donc devenue ben attrayante...

--Voici de l'argent pour...

--Oh! ma petite, ce n'tait pas la peine, vot' frre m'a assez paye...
Mais je n'ai plus de place, mon enfant; la chambre du haut est occupe
par votre frre, celle-ci est la mienne, et je n'en avons pas d'autre.

--Est-ce que votre lit n'est pas grand?...

--Mon lit? Ah! morguienne, on y coucherait cinq sans se gner; nous
autres paysans, j'avons des lits pour coucher toute une famille!...

--Si vous vouliez me permettre de coucher avec vous...

--Certainement, mam'zelle, tout  vot' service, si a vous est
agrable... Oh! comme a vous pouvez rester!...

Manette est enchante, et moi j'ai de l'humeur. Je lui dis bonsoir, et
je monte  ma chambre. L'obstination de Manette m'tonne, je ne lui
aurais pas cru autant de caractre: vouloir rester avec moi, malgr moi,
c'est fort mal... Fort mal!... Ingrat que je suis!...

Je n'ai pas envie de dormir, j'ai achet quelques livres 
Fontainebleau; j'essaye de lire... Mais je ne suis pas  ma lecture;
l'ide que Manette est prs de moi me revient sans cesse  l'esprit...
Ces femmes! quand cela veut quelque, chose!... Cependant Manette est
bien douce, bien bonne... mais elle est femme aussi.

La nuit est passe; j'ai fort peu dormi... J'ai pourtant moins pens 
Adolphine que de coutume... C'est la faute de Manette, qui vient me
troubler dans mes souvenirs. Je descends avec le projet de ne point lui
dire un mot, et de lui laisser voir par mes manires combien sa conduite
m'est dsagrable.

Elle a dj termin sa toilette. Elle n'a rien sur la tte; mais ses
cheveux sont si jolis, et elle les arrange si bien, quoique sans
prtention!... Elle baisse timidement les yeux quand je parais et me dit
d'un air craintif:

--Bonjour, Andr...

Je ne voulais pas lui rpondre, et je suis all l'embrasser... C'est
sans doute par habitude. N'importe, elle doit voir combien j'ai de
l'humeur.

--Vous devez avoir fort mal dormi avec cette paysanne? lui dis-je au
bout d'un moment.

--Au contraire, j'tais trs-bien.

--On manque presque de tout ici...

--Vous y vivez! je ne suis pas plus difficile que vous.

--Cet endroit est fort triste, on ne rencontre jamais personne dans les
environs...

--Ce n'est pas pour voir du monde que j'y suis venue.

--Les journes sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer 
rien faire.

--Je travaillerai pour cette bonne femme.

--Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.

--Pas plus qu'hier.

Je me tais, car elle a rponse  tout. Je prends mon carton de dessin,
je sors et vais m'tablir  ma place favorite. Les objets que j'aperois
me ramnent  mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu'
Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir
si elle m'a suivi. Je ne l'aperois pas... O donc est-elle?... Mais que
m'importe! Je m'assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant
bien savoir o est Manette. Je regarde encore de tous cts... Je
l'aperois enfin  deux cents pas de moi, assise et cousant... Pauvre
soeur!... elle s'est place derrire un buisson pour que je ne la voie
point! Eh bien! qu'elle reste l... Je n'irai certainement pas lui
parler; je veux la punir de son enttement.

Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance  la
drobe un regard vers le buisson... Elle est toujours l, elle
travaille et ne lve pas les yeux de mon ct. Voyez un peu ce beau
plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais
je crois que je le lui ai dfendu hier, et elle n'ose pas me dsobir.
C'est mal  moi de lui avoir fait cette dfense; Manette m'a toujours
montr tant d'amiti, de dvouement; et son pre ne fut-il pas mon
premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour
calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je
ne reconnais plus mon coeur. Faisons signe  Manette de venir
s'asseoir prs de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai
d'Adolphine, et sa prsence, loin de me distraire de mes souvenirs,
servira  les entretenir encore.

Je me tourne du ct o est Manette, je lui fais des signes... Elle ne
lve pas la tte... Oh! elle ne regardera pas de mon ct!... Je tousse
lgrement, je l'appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu'il
faudra que ce soit moi qui aille la trouver.

Je me lve et marche lentement vers Manette. Arriv tout prs d'elle, je
m'arrte, elle continue de travailler et ne lve pas les yeux; il me
semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulve plus
frquemment.

--Manette!... vous ne m'avez donc pas entendu?...

--Est-ce que vous m'avez parl? me rpond-elle sans lever les yeux de
dessus son ouvrage.

--Oui, je vous ai appele...

--Que me voulez-vous?

--Puisque vous voulez absolument rester avec moi, il me semble qu'il est
ridicule de nous asseoir  une lieue l'un de l'autre...

--Je craignais de vous dplaire en me plaant prs de vous.

--Pourquoi donc? votre prsence ne m'empchera pas de dessiner et de
contempler les lieux que je chris.

Manette se lve, prend son ouvrage et, toujours sans me regarder, marche
 ct de moi jusqu' l place o j'ai laiss mon carton de dessin. Je
m'assieds, elle se met  quatre pas de moi et recommence  travailler.

Moi je me remets  dessiner. J'attends que Manette me dise quelque
chose; mais elle ne souffle pas mot, et toujours ses yeux sont fixs sur
son ouvrage.

Il me semble que ce silence m'impatiente; mais peut-tre n'ose-t-elle
pas me parler, de crainte de me fcher encore: alors c'est  moi de
commencer.

--Manette, pourquoi donc ne me dites-vous rien?

--Je croyais que vous vouliez tre tout  vos souvenirs.

--Mais ne pouvons-nous pas causer de ce qui m'occupe?

--Je causerai de tout ce que vous voudrez.

--Vous avez t toujours si bonne pour moi... vous avez toujours su
compatir aux peines de mon coeur...

--Quand on aime bien les gens, est-ce que leurs peines ne sont pas les
ntres?...

--Mais les femmes savent mieux consoler que nos amis les plus intimes;
avec vous, Manette, je me suis toujours senti moins malheureux... Quand
je me rappelle les soins que vous m'avez prodigus pendant ma dernire
maladie!... ah! je me reproche d'tre quelquefois brusque, injuste et si
peu aimable avec vous!

--Moi, je vous trouve toujours bien.

--Parce que vous tes indulgente; vous excusez mes dfauts... Ah! si
Adolphine m'avait vu comme vous.., mais elle ne m'aimait pas! J'ai cru
un moment avoir touch son coeur... c'tait une illusion... Elle me
tmoignait cependant un attachement si vrai lorsque nous habitions
ensemble dans ces lieux charmants!... Mais alors c'tait un enfant... Je
l'tais aussi; en devenant homme j'aurais d touffer un sentiment qui
ne pouvait jamais me rendre heureux... Car, tt ou tard, elle se serait
toujours marie!... Il vaut peut-tre mieux, pour moi que ce soit fait
maintenant... Je sens que je devrais  prsent bannir entirement son
image de ma pense; mais je n'en suis pas le matre, et, malgr moi, j'y
pense sans cesse... A quoi travaillez-vous donc avec tant d'attention,
Manette? vous ne quittez pas les yeux de dessus votre ouvrage.

--C'est pour cette bonne femme... un tablier; je n'avais rien  faire,
je lui ai demand de l'ouvrage.

--Est-ce que c'est press?

--Oh! non.

On le penserait  vous voir coudre... Mais pourquoi donc ne me
tutoyez-vous plus?...

--Je fais comme vous.

--On croirait que nous sommes fchs, et je serais au dsespoir de
l'tre avec toi, Manette.

--Oh! moi je ne me fcherai jamais avec toi, Andr, je te le jure.

--A la bonne heure, au moins nous voici comme  l'ordinaire; cela me
semblait tout drle de t'entendre me dire: vous.

--Moi, cela me faisait mal!...

--Nous nous sommes vus si jeunes!... Te rappelles-tu quand ton pre m'a
trouv  l'entre de son alle et qu'il m'a fait monter avec lui?... Tu
as fait un cri de surprise en me voyant.

--Je m'en souviens bien!... Tu tais tout barbouill... tu pleurais ton
frre...

--Oui, et tu m'as tout de suite donn  djeuner... tu tais dj aussi
bonne qu' prsent!... Et quand nous dansions la montagnarde!... comme
nous faisions du bruit!

--Comme nous sautions!...

--Chre danse!... je ne m'en souviendrais plus maintenant.

--Oh! moi je m'en souviens encore...

--Tu crois?...

Et je fais un mouvement pour me lever... En vrit, je crois que
j'allais danser la montagnarde  cette place o j'ai soupir pendant six
mois!...

Mais il est temps de retourner  la chaumire. Je prends mes cartons,
Manette plie son ouvrage, je lui prsente mon bras et nous regagnons
notre demeure. L'heure du dner est venue, et il me semble que j'ai de
l'apptit; c'est la premire fois depuis que j'ai quitt Paris.

Aprs le dner, je propose  ma soeur d'aller promener dans les
environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous,
et cette fois nous n'allons pas du ct du monticule. Vraiment ce pays
est trs-pittoresque: des rochers comme si on tait  cent lieues de
Paris, une fort magnifique, tout cela est fort beau quoiqu'un peu
triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d'un oeil aussi
mlancolique.

Nous regagnons notre demeure; il est l'heure du repos. Je dis bonsoir 
Manette et je monte chez moi. Je songe  ma journe; elle m'a sembl
plus courte qu' l'ordinaire... et je ne me couche pas en soupirant
comme c'tait mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu'en effet on peut gurir
de l'amour?... Est-ce que du moment que l'on n'a plus d'espoir, ce
sentiment diminue?... Oh! non! j'aime toujours Adolphine; pourquoi donc
ne suis-je pas aussi triste qu'autrefois?... Mais, aprs tout, dois-je
me fcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de
m'inquiter de cela.

Je m'endors et l'image de Manette vient gayer mes songes. Le lendemain
nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes
crayons et ma soeur son ouvrage. Cette fois je me place vis--vis
d'elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lvera les yeux.

Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me
regardant.., et quel aimable sourire! Quand j'ai dessin quelque temps,
je vais montrer mon ouvrage  Manette; pour cela, il faut ncessairement
que je me rapproche d'elle. Quelquefois j'oublie de retourner  ma
place... On est si bien tout contre Manette!... La journe se passe
encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n'avons
pas parl d'Adolphine.

Trois autres jours s'coulent encore. Je ne sais ce que j'prouve: il me
semble que mon coeur se dilate, qu'il renat au plaisir,  la vie.
Mais je ne puis plus tre un instant sans voir Manette; il me manque
quelque chose lorsqu'elle n'est pas prs de moi. Nous allons toujours
nous asseoir sur le monticule; cependant je commence  m'apercevoir que
je sais cet endroit par coeur: toujours les mmes sentiers, les mmes
bosquets, les mmes points de vue; j'ai dessin cela cent fois... Mais
je n'ose proposer  Manette d'aller ailleurs... je ne sais quelle honte
me retient.

Le sixime jour, en tenant devant moi mes dessins, et cherchant quelque
autre point de vue que je puisse faire, mes yeux se reportent, comme
d'habitude, sur ma compagne: elle ne m'a jamais paru si jolie... Grce,
fracheur, doux sourire; Manette est vraiment charmante!... Et dans ce
moment o, assise contre un arbre, elle se penche sur son ouvrage...
quelle ide!... Je cherchais un site nouveau; mais la nature peut-elle
m'offrir rien de mieux que Manette?

Je prends mon crayon, je fais le portrait de ma soeur. Oh! je veux
qu'il soit bien ressemblant.

--Regarde-moi donc, lui dis-je quand elle tient trop longtemps ses yeux
baisss. Manette m'obit aussitt; je mets tous mes soins  cet ouvrage.

--Tu ne me fais pas voir ton dessin? me dit Manette.

--Il n'est pas fini, tu le verras demain.

Le lendemain j'ai termin le portrait de Manette. Je le trouve bien,
trs-bien!... elle ne se doute pas de ce que j'ai fait. Quand j'ai donn
le dernier coup de crayon, je vais m'asseoir tout prs d'elle, et je
mets le portrait devant ses yeux.

--Comment le trouves-tu? lui dis-je.

Elle pousse un cri... puis elle me regarde... jamais elle ne m'avait
regard comme cela.

--Tu es donc contente? lui dis-je... Elle n'a pas la force de me
rpondre... elle pleure... Quel enfantillage!... je crois pourtant que
je pleure aussi.

Nous regagnons la chaumire. Aprs le dner nous allons nous promener
encore... Nous parlons moins; mais nous nous regardons plus souvent. En
montant le soir  ma chambre, je dis bonne nuit  Manette, et je
l'embrasse. C'est singulier, je l'ai embrasse cent fois, et il m'a
sembl que celle-ci tait la premire.

Le lendemain je rflchis qu'il tait assez inutile d'aller encore nous
asseoir sur le monticule. Je m'approche de Manette.

--Ton pre doit tre inquiet de ton absence? lui dis-je.

--Non, je lui ai crit.

--Mais il doit s'ennuyer de ne pas te voir... Il n'a jamais t si
longtemps spar de toi... Manette... il faut retourner  Paris...

--Tu sais bien ce que je t'ai dit... je n'irai pas sans toi.

--Eh bien! partons tous les deux.

Manette fait un bond de joie; nos prparatifs sont bientt faits... Nous
quittons la chaumire o Manette est reste huit jours. Moi j'y ai pass
six mois, je croyais y rester toute ma vie!... mais  vingt ans
devrait-on jamais jurer de rien!




CHAPITRE XXXI

DIFFRENTES MANIRES D'EMPLOYER SA FORTUNE.


Nous avons pris la voiture de Fontainebleau. Pendant la route, je parle
peu... j'prouve une espce de honte en songeant qu'il n'a fallu que
huit jours  Manette pour changer toutes mes rsolutions; mais dois-je
lui en vouloir de cela? Oh! non! non! je ne lui en veux pas, et lorsque
nos yeux se rencontrent, ce qui maintenant arrive beaucoup plus souvent
qu'autrefois, je sens que je n'ai nulle envie de la quitter pour
retourner dans ma solitude.

Nous sommes  Paris; il est bien juste que je ramne Manette chez son
pre. En nous apercevant, le bon Bernard fait une exclamation de
plaisir. Je tombe dans ses bras.

--Le voil! mon pre, dit Manette, le voil!... Ne vous avais-je pas dit
que je le ramnerais?

--C'est ma foi vrai!... ce cher Andr! ah ! mon garon, tu ne nous
feras plus de pareilles escapades, j'espre?

--Non, pre Bernard, oh! je vous le promets.

--A la bonne heure! car, vois-tu, a nous rend tous comme des imbciles!

--Dsormais vous me verrez tous les jours; je passerai prs de vous tous
les moments o je ne travaillerai point; car je veux travailler, je veux
acqurir du talent.

--Tu feras bien, mon ami; tu as de la fortune, c'est fort bien; mais on
ne sait pas ce qui peut arriver, il faut se mnager des ressources en
cas de revers.

--Et Pierre, mon frre... il me tarde de l'embrasser.

--Morgu! ce garon-l se donne bien du mal pour te retrouver, car il
n'est jamais chez lui; impossible de le rencontrer.

--Et il n'est pas venu vous voir?

--Non, pas depuis bien longtemps.

Quelque chose me dit que ce n'est pas  me chercher que Pierre passe son
temps. Je reste chez mes bons amis jusqu' la fin du jour; je ne me suis
jamais si bien trouv chez eux. J'ai de la peine  quitter Manette, et
en nous disant adieu le soir nos yeux se promettent de se revoir le
lendemain.

Je retourne chez moi; je n'ai plus nulle envie de passer devant l'htel;
je me promets au contraire d'viter avec soin la rue o il est situ,
comme je me suis promis de ne plus parler des personnes qui
l'habitaient.

Il est dix heures du soir quand je frappe  mon ancienne demeure. La
portire parat saisie en me voyant: car Rossignol, avec ses poses et
quelques cadeaux (qui lui cotaient peu, les objets venant de chez moi),
avait eu le talent de se rendre madame Roch favorable, et celle-ci pense
sans doute que mon arrive va changer les choses.

--Mon frre est-il chez nous? dis-je  la portire.

--Non, monsieur... il est sorti pour vous chercher, avec son ami intime.

--Son ami intime?... Ah! mon frre a un ami intime?

--Oui, monsieur, un bel homme, trs-aimable et trs-gai... il loge mme
chez vous, il habite votre chambre...

--Ah! diable!... il faudra cependant que cet ami intime, qui est si bel
homme, ait la complaisance d'aller coucher ailleurs...

--Monsieur, _ceci sont_ vos affaires, je n'ai point de conseils  vous
donner.

--Sans doute... et  quelle heure rentrent ordinairement ces
messieurs?...

--Mais, monsieur, ils n'ont point d'heure _fisque_, c'est tantt ceci,
tantt cela... Quelquefois mme ils ne reviennent que le lendemain.

--Ah! ah! il me parat que mon frre emploie aussi la nuit  me
chercher, et il faudra que je couche dans la rue, si cela lui arrive
aujourd'hui.

--Oh! vous pouvez rentrer chez vous, monsieur, il y a du monde: le
jockey de ces messieurs y est.

--Comment, mon frre a pris un jockey?

--Oui, monsieur, un petit bonhomme assez _tapageant_; je me suis
_plaint_ quelquefois du bruit qu'il fait dans la journe, et ces
messieurs m'ont promis de le _squestrer_ davantage.

--Oh! je vous promets aussi que tout cela ne durera pas.

Je prends de la lumire et je monte l'escalier, curieux de connatre cet
intime ami avec lequel Pierre a partag son logement. Le souvenir de
Rossignol se prsente un moment  mon esprit: mais je ne puis croire
que mon frre l'ait frquent de nouveau aprs ce que je lui en ai dit.

Arriv devant ma porte, je m'aperois qu'elle est ouverte. La portire
avait raison de me dire que je pouvais entrer facilement; il me parat
que mon logement est devenu un lieu public.

J'entre...  chaque pas ma surprise augmente: quel dsordre! des
chambres qui ont l'air de n'avoir pas t balayes depuis six mois; des
meubles qui ne sont plus en place... dans la salle  manger, je vois sur
un guridon les dbris du djeuner; il me parat qu'on tient table
ouverte. Plus loin, des fauteuils couverts de taches... Dans le salon,
la glace est brise... et plus de pendule sur la chemine... Ah!
Pierre!... Pierre!... que signifie tout cela?...

J'entre dans sa chambre... le lit n'est point fait: on ne sait o
marcher, pour ne point mettre le pied sur quelque chose; je passe dans
la mienne, c'est encore pis: j'ouvre ma commode... les tiroirs sont
vides, les armoires aussi; plus de tableaux sur les murs. Je crois que
si j'avais tard encore quelque temps, j'aurais trouv mon appartement
entirement dmeubl.

Mais o donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne
l'entends. Enfin, aprs avoir visit partout, j'entre dans la cuisine,
et j'aperois, sous la pierre qui servait  laver, un petit garon
couch et endormi auprs de sept ou huit pots de confitures qui sont
tous entams. C'est l, sans doute, le jockey dont on m'a parl. Je le
reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le
dormir: celui-l est le moins coupable; mon frre et son ami ne se sont
pas contents de confitures.

Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je
n'ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mre m'a
recommand de veiller sur mon frre; au lieu de cela je l'ai laiss
matre de ma fortune; s'il s'est mal conduit, n'en suis-je pas la cause?

Ma montre marque deux heures, et mon frre ne rentre pas. O est-il?...
que ne puis-je le deviner!... j'irais l'arracher aux misrables qui le
perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et
s'attachent  lui donner toutes les habitudes du vice.

Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans doute.... oui,
j'entends monter l'escalier... l'un chante, l'autre se plaint..... et
dans le chanteur j'ai dj reconnu Rossignol; je dois m'attendre  tout.

Je me tiens  l'cart pour les examiner un instant  mon aise. J'ai
laiss la porte ouverte pour qu'ils ne rveillent point leur jockey. Ils
entrent... grand Dieu! dans quel tat!... Tous deux sont gris, mais ce
n'est rien encore: mon frre a un oeil presque sorti de la tte;
Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs
habits sont dchirs, et ils n'ont plus ni cravate ni col.

Pierre, qui est le plus gris, peut  peine se soutenir; il va se jeter
sur le premier fauteuil, en portant une main  son oeil; Rossignol se
tient encore un peu et chantonne en jurant aprs son jockey.

--O est-il donc, ce petit drle de... polisson... qui laisse les portes
ouvertes pour qu'on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sr
qu'il mange encore nos confitures..... hol!.... Frontin!... Lafleur!...
Lolive!... je veux qu'on bassine mon lit!... ou je mets le feu  la
maison!...

En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute
sa force sur la table du djeuner. Je n'y puis plus tenir, et je me
montre brusquement  ces messieurs.

--Un homme!... s'crie Rossignol, qui ne me reconnat pas, un homme chez
nous... la nuit!... Ah ! est-ce que madame Roch s'est laiss graisser
la patte?... L'ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons
connaissance...

--Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son oeil et
faisant tous ses efforts pour ouvrir l'autre.

--Qui je suis? malheureux!... si la dbauche ne t'avait pas abruti, me
ferais-tu cette question?

Pierre a reconnu ma voix... il se lve... me regarde... puis retombe sur
le fauteuil en prononant:--Mon frre!... et il baisse sa tte sur sa
poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant  Rossignol, en
voulant se reculer prcipitamment, avec son balai  la main, il s'est
jet dans la table et tombe avec elle en s'criant:

--Son frre!... bah!... a n'est pas possible!... il a promis qu'il ne
reviendrait pas.

--Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser
de chez lui.

--Comment!... qu'est-ce que c'est?... est-ce qu'on se fche pour des
plaisanteries?... parce que j'apprends  Pierre  _descendre gament le
fleuve de la vie_...

--Sortez d'ici, misrable, qui avez rendu mon frre presque aussi vil
que vous!... sortez, ou je ne serai plus matre de ma colre!...

--Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s'il a l'oeil
poch, c'est qu'il a voulu valser avec la particulire d caporal; je me
charge de les raccommoder demain matin.

Je n'coute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en
appliquant une dizaine de coups sur les paules, je le pousse hors de
chez moi. Le beau modle descend les escaliers, cogne  la loge de la
portire, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la
complaisance de madame Roch ne va pas jusque-l. Elle tire le cordon 
Rossignol, qui sort enfin en lui criant:

--Adieu, ma petite mre, je n'ai pas le temps dfaire Achille ce soir...
a sera pour une autre fois.

Je suis revenu prs de mon frre; il est toujours assis dans le
fauteuil, la tte baisse sur l poitrine, il n'ose pas bouger... Le
malheureux me fait piti, son oeil noir et enflamm doit le faire
souffrir; tchons de le soulager, nous le gronderons aprs.

Je cherche de l'eau frache; tous les verres sentent la liqueur. Je
cours  la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir  trouver une
serviette pour bassiner son oeil... mon mouchoir servira. Je
m'approche de Pierre, je lui prends la tte et je lave sa blessure... il
se laisse faire, mais il pleure... il se jette  mes genoux...

--Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit
jamais se mettre aux genoux d'un autre!... encore moins  ceux de son
frre!

--Ah!... Andr!... je suis si fch...

--Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin,
et, quoique vous me paraissiez maintenant habitu  faire de la nuit le
jour, il me semble qu'il est temps de se reposer. Allez vous coucher,
Pierre, et tchez de dormir, vous on avez besoin.

Il m'obit et se rend dans sa chambre: quant  moi, qui ne me soucie
point de me coucher dans le lit qu'a occup M. Rossignol, je me jette
dans un fauteuil et j'y dors paisiblement; car ma conscience ne me
reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait natre
Adolphine.

Le lendemain, mon premier soin est de congdier le jockey et de faire
venir une femme intelligente qui remet un peu d'ordre dans mon
appartement. J'ai ouvert mon secrtaire, il est vide; et il renfermait
deux mille francs quand je suis parti! L'argenterie a aussi disparu,
ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je
comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son
rveil, savoir toute la vrit. Je me rends chez mon notaire; j'ai eu
l'imprudence de laisser  Pierre une autorisation pour disposer de ce
qui m'appartenait... Sachons l'usage qu'il en a fait.

--Votre frre a touch quatorze mille francs depuis votre dpart, me dit
le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l'argent,
accompagn d'un grand drle que j'avais envie de chasser  coups de
bton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il
me montrait le papier que vous lui aviez laiss pour qu'il pt disposer
de votre bien; lorsque je lui disais qu'il touchait  son fonds et
diminuait son revenu, son compagnon s'criait: Vendez, vendez, monsieur
le notaire, mais donnez-nous de l'argent; nous faisons des oprations
superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.

Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dpens seize mille
francs, sans compter l'argenterie, les pendules, les tableaux, etc.;
encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m'a laiss tait
dissip dans les orgies, et passait entre les mains d'escrocs ou de
femmes perdues.

Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint,
autrefois si frais, si vermeil, est ple et fltri; sa dmarche
ressemble  celle des bons sujets qu'il frquentait. Son oeil n'est
point guri, et tout annonce au contraire qu'il conservera les marques
de la blessure qu'il a reue.

Il n'ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une
glace qui a chapp au passage de Rossignol.

--Pierre! regardez-vous... voyez combien vous tes chang!... Votre
conduite, depuis mon absence, non-seulement dtruisait ma fortune, mais
ruinait votre sant. Six mois se sont  peine couls, et il semble que
vous ayez vcu deux ans de plus. Vous avez dpens seize mille francs,
et comment?... Vous n'osez pas le dire!... jadis, avec le quart de
cette somme, vous auriez vu le moyen de vous tablir. Les pendules ont
disparu...

--Rossignol disait qu'elles taient de mauvais got, et qu'il en
apporterait de plus belles.

--L'argenterie tait aussi de mauvais got,  ce qu'il parat?

--Il prtend l'avoir prte  une dame qui a pass avec en Amrique.

--Mon linge, mes vtements?...

--Il disait que ce n'tait pas fait  la mode.

--Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...

--Il m'a dit que son portrait tant dans chacun de ces tableaux, il
avait le droit d'en disposer, et qu'il allait les envoyer dans sa
famille.

--Et vous avez pu vivre avec un tel misrable!... il vous avait dj
vol, je vous avais averti; et c'est avec cet homme que vous passez tout
votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le matre d'y
commander... Vous prenez ses gots, ses habitudes, ses vices; au lieu de
frquenter les amis vritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne
voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possde toute
votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous
les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journes en couchant
dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez
les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc l ce
que vous deviez faire  Paris, et le rsultat des leons de notre pre?

Mon frre ne me rpond pas; il parat atterr. Sentirait-il du moins ses
torts?... mais il s'loigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant
les mauvaises habitudes qu'il a contractes?... Dois-je le renvoyer en
Savoie? mais s'il y portait le got de la dbauche, de l'oisivet; si
les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa
conduite y ft blmable, que me dirait ma mre?...

--Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin
d'une forte leon, et qu'il faut se hter de le faire changer
d'existence, si je ne veux pas qu'il se perde tout  fait.

Je suis depuis longtemps plong dans mes rflexions, lorsque j'entends
quelqu'un s'avancer... c'est mon frre qui revient sans doute... je lve
les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire,
il a ses crochets sur le dos...

--Andr! me dit-il, je n'ai fait que des sottises depuis que je suis
devenu un beau monsieur; si je continuais  tre riche et  ne point
travailler, je pourrais devenir tout  fait mauvais sujet... je retourne
 mon premier mtier; tant que j'ai t commissionnaire, je me suis bien
conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n'auras
plus  rougir de ton frre.

Pauvre Pierre!... je n'y tiens plus, je me jette dans ses bras, je
l'embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prt  lui dire de rester
avec moi... mais non! je sens que mon frre a besoin de retremper son
me avec ces hommes laborieux et intgres qui gagnent leur vie  force
de travail et de fatigue. Aprs avoir pass six mois dans la socit de
Rossignol, cela lui fera du bien d'tre quelque temps commissionnaire.

--Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton
coeur est toujours aussi bon, et que ta tte seule tait coupable.
Reprends tes crochets, j'y consens; rpare ta conduite passe, et qu'en
te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te prsenter  notre mre.

Pierre m'embrasse de nouveau, puis s'en va, ses crochets sur le dos, en
fredonnant cet air qu'il chantait le jour o je l'ai rencontr dans une
alle en face de l'htel.

J'ai rempli les devoirs de la nature, courons prs de Manette oublier
les tourments que Pierre m'a causs.

Elle m'attendait avec impatience, avec inquitude mme, car je suis 
Paris, et elle craint sans doute que je n'y retrouve mes souvenirs, que
je cde au dsir de revoir les lieux que j'ai habits si longtemps, et
peut-tre que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais
je le lis dans ses yeux, o j'aime tant maintenant  reposer les miens.
Chre Manette! non, tu n'as plus rien  craindre; je ne songe maintenant
qu' faire ton bonheur, qu' rcompenser cet amour pur, dsintress,
dont tu m'as donn tant de preuves, et que je n'ai apprci que si
tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un
seul regard la rassure et lui rend la tranquillit.

Je raconte  mes amis tout ce que Pierre  fait en mon absence. Ils n'en
reviennent pas... ils croyaient mon frre aussi simple dans ses gots
que dans son langage. La fin de mon rcit les console.

--Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets;
qu'il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que a ne vaut pas mieux que
d'tre fainant, vaurien et fripon?

--Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en
Savoie?

--Dans quelque temps, j'espre, il y retournera avec moi! dis-je en
regardant Manette, qui se trouble et rougit.

--Avec toi! Andr! tu veux donc y retourner encore?...

--Oui, et pour ne plus m'en loigner.

Manette soupire; je n'en dis pas davantage, mais j'ai mon projet. Je
veux acqurir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je
veux aussi que Pierre soit entirement corrig des dfauts qu'il a
contracts, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j'emmnerai une
compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grce  la
fortune que je possde encore, je pourrai acheter dans mon pays une
jolie proprit, y runit tout ce qui embellit la solitude, m'y livrer 
mon got pour les arts, et y jouir de l'amour de Manette; car on, pense
bien que c'est elle qui doit tre la compagne que je veux emmener.

Je ne lui ai pas encore parl, de tout cela; je ne lui ai point dit un
mot d'amour; jamais non plus elle ne m'a avou ce qui se passe dans son
coeur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous
nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduit, mais je
ne suis pas un jour sans voir Manette; c'est prs d'elle que je vais
passer tous les moments que je ne donne pas  l'tude.

Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entires auprs
d'elle. Pendant qu'elle travaille, j'admire ses traits, ses grces,
l'expression aimable de sa physionomie; je m'tonne de ne point avoir
admir tout cela plus tt; mais alors un autre amour remplissait mon
coeur... celui-l m'a rendu longtemps malheureux! il tait rserv 
Manette de me faire connatre les douceurs de ce sentiment.

Plus le temps s'coule, plus Manette parat heureuse; ses inquitudes se
calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il
ne m'chappe un mot sur les habitants de l'htel, jamais je ne passe
devant cette maison, et,  Paris, on peut vivre et mourir sans
rencontrer ceux qu'on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir
chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses
crochets, le got du travail et sa gaiet d'autrefois. Je suis content
de mes progrs, et je vois arriver le moment o je pourrai raliser mes
projets.

Il y a dix mois que je suis revenu  Paris avec Manette, et que mon
coeur s'est ouvert  un nouveau sentiment; ce temps a pass bien vite;
encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre
inattendue vient dranger tous mes plans.

En me rendant un jour chez Bernard, je passe prs d'une femme qui
m'arrte en poussant un cri de joie. C'est Lucile... sa vue me fait mal;
car elle me rappelle en une minute huit annes de mon existence, que je
veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.

--C'est vous, monsieur Andr? que je suis contente de vous rencontrer!
il y a si longtemps que je ne vous ai vu... Vous tes engraiss, je
crois... et moi, comment me trouvez-vous?

--Toujours la mme...

--Oh! vous dites cela par galanterie; je suis un peu maigrie...--Mais
que voulez-vous! les peines des autres me touchent, moi; je suis si
sensible, et cela influe sur ma sant...

--Adieu, Lucile, je suis bien aise de vous avoir vue; mais je ne puis
m'arrter davantage.

--Un moment donc!... quand on a t si longtemps sans se voir!... j'ai
mille choses  vous dire...

--Oh! je ne dois pas les entendre... Il est des personnes que je veux
oublier... prsentez mes respects  madame la comtesse, c'est tout ce
que je dsire...

--Mon Dieu! est-ce qu'il faut se quitter comme cela?... Je pense bien
que maintenant vous tes guri de votre amour!... et je n'ai pas envie
de vous en parler!... C'tait une passion d'enfance... tout le monde en
a eu comme cela; mais a se passe en grandissant. Moi,  douze ans, je
me rappelle que j'tais trs-amoureuse de mon cousin, que j'appelais mon
petit mari... Je croyais alors que a durerait toujours... Ah! ce pauvre
garon, je le trouve affreux  prsent.

--Mais, Lucile, on m'attend...

--Eh bien! monsieur Andr, vous ne pouvez pas me sacrifier un quart
d'heure?...  une ancienne amie... qui vous aime toujours autant?...
C'est un si grand hasard de vous rencontrer  prsent que je demeure 
une lieue de vous!

--Comment? ne seriez-vous plus chez madame la comtesse?

--Si fait.

--Est-ce qu'elle n'habite plus son htel?

--Son htel... vous ne savez donc pas qu'elle n'en a plus?

--Elle n'en  plus!... que dites-vous, Lucile? quoi! madame la
comtesse...

--Comment! vous ignorez ce qui s'est pass!...

--Je ne sais rien, vous dis-je, parlez, Lucile! instruisez-moi...

--Oh! vraiment, il est arriv tant d'vnements depuis que je ne vous ai
vu... Cette pauvre Adolphine... et sa mre, ma matresse!... voil ce
que c'est, aussi, les parents ne se rappellent pas qu'ils ont t
jeunes; ils marient leurs enfants contre leur gr, et puis a va comme
a peut...

--De grce! Lucile...

--coutez: d'abord on a mari mademoiselle  son cousin... vous savez
cela; elle a pleur, cette pauvre petite, beaucoup pleur, en secret,
car elle craignait de faire du chagrin  sa mre... Mais elle vous
aimait, je l'ai bien vu, moi; et elle n'osait, pas le dire; une
demoiselle bien leve veut toujours cacher cela; d'ailleurs, madame lui
avait rpt si souvent que jamais vous ne pourriez tre son poux!...
Mon Dieu! on aurait bien mieux fait cependant!... Vous l'auriez rendue
heureuse, vous!...

--Lucile, ce n'est pas cela que je vous demande...

--Eh bien! vous saurez que huit jours aprs le mariage de sa fille, M.
le comte est mort d'une indigestion de homards; jusque-l il n'y avait
pas encore grand mal; cependant s'il ft mort plus tt, peut-tre le
mariage n'aurait-il pas eu lieu, car c'est lui qui l'a voulu... Pendant
quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprs de sa femme; mais
 peine deux mois s'taient couls que dj il avait chang de
manires: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il
abandonna entirement sa jeune pouse; mais celle-ci ne se plaignait
point et passait tout son temps prs de sa mre. Madame la comtesse
voulut faire quelques reprsentations  son neveu... Oh! ds lors ce fut
bien pis; il rpondit qu'il tait le matre et qu'il le ferait voir!...
Hlas! il ne l'a que trop fait voir. Jugez, mon cher Andr, du dsespoir
de ma bonne matresse en apprenant que l'poux de sa fille jouait et se
livrait  mille dsordres. M. Thrigny avait eu l'art de cacher l'tat
de ses affaires  son oncle; ce qui ne lui avait pas t difficile, car
M. de Francornard ne s'entendait qu' ordonner un dner. Bref, on a
appris qu'en se mariant il tait dj cribl de dettes, et que ses
cranciers n'avaient attendu en silence que dans l'espoir que son
mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais,
avec un tel fou la fortune d'un nabab n'aurait pas suffi!
Malheureusement ma matresse et sa fille n'entendent rien aux affaires
d'intrt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les
cranciers sont venus saisir l'htel et tout ce tout qui tait dedans.
Ces dames n'ont eu que le temps de s'loigner avec ce qu'elles avaient
de plus prcieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je
n'ai point consenti  l'abandonner... quoique M. Champagne me fit encore
des propositions... Mais fi! je n'ai pas voulu l'couter; c'est un
voleur, et je gage qu'il s'est entendu avec les cranciers. Enfin, nous
avons t prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous
y attendons qu'il plaise  M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie
de l'htel, de vouloir bien donner de ses nouvelles  sa femme.

Je rest quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice rduite
 vivre obscurment...  se priver peut-tre de mille douceurs qui
deviennent des ncessits pour les gens levs dans l'opulence!... Et sa
fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m'habituer  l'appeler
madame, malheureuse, abandonne par son mari et force de cacher ses
larmes  sa mre!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels
vnements?

Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s'loigner. Je l'arrte
 mon tour.

--Lucile! je dsire vous revoir, lui dis-je.

--Je ne quitte gure ces dames; cependant pour vous, monsieur Andr, il
n'y a rien que je ne fasse...

--Oh! ce n'est pas de moi qu'il s'agit!... Je veux... je ne sais
encore... mais il est impossible qu'elles restent ainsi...

--Mon Dieu! comme vous paraissez agit!... Vous tes si bon, Andr! les
nouvelles que je vous ai apprises vous ont afflig... J'aurais d vous
les taire peut-tre; mais je ne sais rien cacher, moi!

--Ah! je bnis le hasard qui m'a fait vous rencontrer... que n'ai-je su
plus tt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que
je vous parle...

--Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je
suis sre qu'elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas
de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.

--Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi
aprs-demain... Entendez-vous, aprs-demain; surtout n'y manquez pas!...

--Oh! soyez tranquille, est-ce que j'ai jamais manqu un rendez-vous!...

--Adieu, Lucile!... et surtout ne parlez pas de moi, ne dites pas que
vous m'avez rencontr.

--C'est entendu, adieu!

Lucile s'est loigne. Je ne suis pas encore revenu de ce qu'elle m'a
appris. Dj mon plan est arrt; mais Manette m'attend... Lui dirai-je
ce que je vais faire? Oui, Manette m'approuvera, j'en suis sr, et je ne
dois rien lui cacher.

Manette est seule; ds qu'elle m'aperoit, mon agitation, mon trouble la
frappent; elle court  moi:

--Andr, que t'est-il arriv?

--Rien...  moi...

--Comment?... Andr, tu me caches quelque chose, tu as fait quelque
rencontre...

--Oui, j'ai rencontr Lucile.

--Et c'est cela qui vous a mu  ce point!... Elle vous aura parl de
quelqu'un... que vous aimez encore.

--Manette, coute-moi: Lucile m'a appris que ma bienfaitrice et sa fille
ont perdu toute leur fortune par suite de l'inconduite du marquis;
qu'elles habitent un petit logement au quatrime, aprs avoir habit un
htel; qu'elles n'ont plus pour ressources que leurs bijoux... leurs
parures...

--O mon Dieu!...

--Manette, tout ce que j'ai, je le tiens de M. Dermilly; il fut aussi
mon bienfaiteur: mais il tait l'ami le plus sincre de madame la
comtesse! S'il vivait, ne penses-tu pas qu'il donnerait tout pour rendre
quelque aisance  sa chre Caroline?...

--Oh! oui, sans doute.

--Eh bien! ce qu'il ferait, je dois le faire; je ne conserverai point de
fortune lorsque ma bienfaitrice n'en a plus; j'ai reu des talents, de
l'ducation, je puis travailler; mais elle, elle ne le peut pas elle ne
le doit pas tant que j'existerai. Si j'ai quelque regret de cesser
d'tre riche, c'est parce que je ne pourrai plus offrir que ma main 
celle que je voulais emmener en Savoie... Manette!... voudras-tu
m'pouser... lorsque je n'aurai plus rien?...

--Que dit-il?...  mon Dieu!... c'est donc moi... Andr! est-il vrai que
tu veux m'pouser?... Ah! rpte-le-moi encore!... Je suis si
heureuse!... Andr! tu m'aimes donc?...

--Si je t'aime! Manette! ne le sais-tu pas?...

--Oui... sans doute... comme une soeur... mais c'est autrement que
l'on doit aimer sa femme...

--Rassure-toi, c'est de l'amour... oui, l'amour le plus tendre que je
ressens pour toi; dsormais je ne veux plus vivre sans Manette...

--Mchant!... et tu ne le disais pas! Est-ce que tu n'avais pas aussi lu
dans mon coeur?... Ah! jamais il n'a battu que pour toi.

Je prends Manette dans mes bras, je la presse tendrement contre mon
coeur: ses larmes coulent, mais celles-l sont de joie, de bonheur, et
je ne cherche point  les retenir.

--Et ma bienfaitrice? dis-je  Manette au bout d'un moment.

--O mon ami! il faut lui donner tout ce que tu possdes... Vends bien
vite, vends tout!... Il me semble qu'en cessant d'tre riche, tu te
rapproches de moi. Tu n'as pas besoin de fortune, tu as des talents,
nous travaillerons... Nous serons si heureux!... Mais madame la
comtesse, si tu la laissais dans la gne, ce serait de l'ingratitude, de
l'gosme; ah! mon ami, il faut bien vite te dfaire de tes richesses;
tu vois qu'elles ne donnent pas toujours le bonheur: elles ont manqu
faire un mauvais sujet de ton frre, elles auraient pu aussi t'loigner
de moi... que je serai contente quand tu ne les auras plus!

J'embrasse encore Manette; je vais la quitter, lorsque son pre revient:
Manette court  lui, elle pleure et rit en mme temps. Le bon porteur
d'eau ne sait ce que tout cela signifie.

--Mon pre! il m'aime, il m'pouse, il me l'a dit... il n'en aime plus
d'autre... je serai sa femme... Vous le voulez bien, n'est-ce pas? ah!
dites donc que vous le voulez bien...

A ce discours de sa fille, Bernard rpond:

--Comment?... que diable as-tu  sauter ainsi?... Qui est-ce qui
t'pouse comme a tout de suite?...

--Mais c'est Andr! mon pre... est-ce que j'en aurais pous un autre?

--Oui, pre Bernard, dis-je  mon tour, c'est moi qui vous demande la
main de Manette, qui vous promets de l'aimer toute ma vie; mais je dois
aussi vous dire que je ne suis plus riche, et que je ne possde plus la
fortune que m'avait laisse M. Dermilly.

Je conte au bon Auvergnat tout ce que j'ai appris, les malheurs arrivs
 ma bienfaitrice, et mes intentions  son gard. Quand j'ai achev mon
rcit, Bernard, pour toute rponse, met la main de sa fille dans la
mienne, et me serre dans ses bras. Brave homme!... Combien de pres en
sachant que je ne possdais plus rien, m'auraient signifi de ne plus
songer  leur fille!

Je vais courir chez mon notaire. Manette m'arrte sur l'escalier... Elle
tremble, elle est embarrasse.

--Qu'as-tu donc? lui dis-je.

--Tu vas chez ton notaire...

--Sans doute.

--Puis... quand il t'aura donn ce que tu dsires, tu iras... chez
madame la comtesse?...

--Non, c'est  Lucile que je remettrai tout en lui dfendant bien de
faire connatre de qui elle tient cet argent. De moi, madame la comtesse
ne voudrait rien recevoir, cela blesserait sa fiert... Elle croirait
peut-tre devoir me refuser; mais elle ne se doutera pas que c'est
d'Andr que lui vient ce secours!...

--Oh! tu as raison, Andr; c'est bien mieux comme cela! ainsi tu n'iras
pas chez elle, n'est-ce pas?

--Non, Manette, je n'irai pas.

Manette recouvre sa tranquillit. Aimable fille! je lis dans ton
coeur: tu crains que la vue d'Adolphine ne me ramne  mes premiers
sentiments; ne crains rien, Manette! quand l'amour est guri par un
autre amour, il ne renat plus.

Je cours chez mon notaire, je lui apprends en deux mots que je veux
raliser tout ce que je possde et qu'il m'en faut la valeur dans
vingt-quatre heures, duss-je perdre dans mes marchs! Obliger
proprement, c'est obliger deux fois. Mon notaire me regarde avec
surprise; il pense sans doute que je vais encore plus vite que Pierre;
il veut m'adresser quelques observations, je ne les coute point. Ce ne
sont pas des avis que je demande, c'est de l'argent.

Enfin j'ai promesse pour le lendemain. Le temps s'coulera lentement
d'ici l! mais j'oubliais que, n'tant plus riche, je ne dois plus
garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pice pour
coucher; une autre plus grande qui me servira d'atelier, c'est tout ce
qu'il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d'avoir
termin les tableaux que j'ai commencs; et c'est avec le prix que j'en
retirerai que je veux pouser Manette, lui acheter un trousseau et
retourner dans mon pays; Cette pense me donnera plus d'ardeur 
l'ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!

J'ai trouv le logement qu'il me faut: c'est prs de chez Bernard, cela
m'arrange parfaitement. Je retourne chez moi, je fais venir un
tapissier, je vends tout ce qui ne m'est plus ncessaire dans mon
nouveau domicile; puis je vais donner cong chez madame Roch et lui
payer le terme qui sera vacant.

--Mais, monsieur, cela ne se fait point ainsi, me dit la portire, on
donne cong trois mois d'avance; mais l'on peut demeurer jusqu'au quinze
 midi.

--Je le sais, madame Roch; mais moi je veux dmnager aprs-demain, je
vous paye le terme vacant, vous n'avez rien  dire.

--C'est _incohrent_, monsieur, mais vous auriez pu trouver  louer pour
le demi-terme.

Je laisse bavarder la portire, et vais faire les prparatifs de mon
dmnagement. Ces soins me font passer le temps, car je suis trop agit
pour pouvoir travailler.

Enfin le lendemain arrive; il n'est pas encore l'heure d'aller chez le
notaire; et avec ces gens de loi il ne faut pas se prsenter une heure
d'avance. Allons chez Manette: l on ne trouvera pas que j'arrive trop
tt.

Je lui conte ce que j'ai fait depuis la veille. Elle est enchante
d'apprendre que je vais venir demeurer auprs d'elle. Chre Manette! la
certitude du bonheur l'embellit encore. Depuis hier il semble qu'elle
jouisse d'une nouvelle existence; dans ses yeux, dans sa voix, dans ses
moindres actions, respire l'amour qu'elle semble fire maintenant de
laisser paratre.

L'heure d'aller chez le notaire est arrive. J'y cours; il me fait
signer mille papiers: je signe tout ce qu'il veut, quoiqu'il m'engage
encore  rflchir. Enfin il me remet un portefeuille renfermant
quatre-vingt-quinze mille francs; c'est tout ce qui me revient d'une
fortune que Pierre avait mene si grand train. Je prends le portefeuille
avec ivresse, et comme si je venais de faire un march d'or. Le notaire
me prend pour un fou ou un libertin mais que m'importe ce qu'il pense de
moi? ma conscience ne me fait point de reproches; et voil le principal.

Je retourne chez moi attendre Lucile; celle-l sera exacte, j'en suis
certain. En effet, un quart d'heure avant l'instant convenu, j'entends
frapper  ma porte et bientt Lucile est prs de moi.

--Qu'y a-t-il de nouveau chez madame la comtesse? lui dis-je.

--Rien, on ne reoit toujours aucune nouvelle du marquis. Ma jeune
matresse, qui craint que sa mre ne manque de quelque chose, m'a prie
hier, en secret, de lui chercher de l'ouvrage; madame m'a fait la mme
prire en cachette de sa fille... Ah! monsieur Andr! si vous saviez
quelle peine cela m'a fait!

--Rassurez-vous, Lucile, de longtemps j'espre, elles n'auront besoin de
recourir  de tels expdients. Tenez, prenez ce portefeuille... mais,
avant tout, jurez-moi de faire exactement ce que je vous dirai.

Oh! je, vous le jure; vous savez bien que j'ai toujours fait tout ce que
vous avez voulu.

--Vous remettrez ce portefeuille  madame la comtesse, vous lui direz
qu'il a t apport chez elle par un homme qui est reparti sur-le-champ
et sans se faire connatre.

--Bon! bon! j'entends... et puis ensuite?...

--C'est tout, Lucile.

--Et je ne parlerai pas de vous?

--Oh! non, gardez-vous-en bien; c'est l surtout ce que je vous
recommande.

--Bon, Andr! je vous devin... ce portefeuille contient de l'argent,
beaucoup d'argent peut-tre; car vous tes capable de vous priver de
tout pour aider ma matresse.

--Non, Lucile, non, j'ai encore plus de fortune qu'il ne m'en faut... et
d'ailleurs tout ce que j'ai n'appartient-il pas  m'a bienfaitrice?

--Et vouloir qu'elle ignore...

Lucile, si vous trahissez mon secret je ne vous reparlerai de ma vie.

--Eh bien! monsieur, on le gardera, soyez tranquille. Oh! je ne veux
pas me fcher avec vous... Ce cher Andr!..... ah! s'il avait pous
mademoiselle!..... comme elle serait heureuse!... elle ne pleurerait pas
en cachette... ses yeux sont rouges le matin, que cela fait peine...
Elle dit  sa mre que c'est qu'elle a la vue faible, mais je sais bien
qu'en penser...

--Lucile... tchez qu'elle soit heureuse... et donnez-moi quelquefois
des nouvelles de madame la comtesse; tenez, voici ma nouvelle adresse.
Adieu, Lucile! allez vite porter cela  ces dames.

--Ah! monsieur, il faut que je vous embrasse auparavant. Lucile
m'embrasse et s'loigne avec le portefeuille. Je me sens plus heureux,
plus content que je ne l'ai jamais t: bien diffrent de beaucoup de
gens; ce que je perds en richesse, je le gagne en gaiet.




CHAPITRE XXXII

APPRTS DE NOCE.--DERNIER TOUR DE ROSSIGNOL.


Je suis tabli dans mon petit logement; il me semble que j'y suis mieux
que dans le bel appartement que j'habitais; car je pense que ma
bienfaitrice est dsormais  l'abri de la misre, et l'ide que j'ai
contribu  son bien-tre me fait trouver du charme dans les privations
que je me suis imposes.

Je travaille avec ardeur aux deux tableaux que j'ai entrepris; avec le
prix que j'espre en avoir, j'pouserai Manette, je lui achterai tout
ce qui peut lui tre ncessaire; ce ne sont point des diamants, des
cachemires, des dentelles, que je lui donnerai; mais Manette ne dsire
rien de tout cela; elle n'en a pas besoin pour tre jolie, elle me
plairait moins si elle en portait.

Lucile est revenue me voir: elle a pleur en entrant dans mon nouveau
logement, puis elle m'a saut en cou et m'a embrass en me donnant des
loges qui me semblent bien exagrs; car il ne m'a fallu aucun effort
pour agir comme je l'ai fait. Madame la comtesse, en trouvant la somme
que contenait le portefeuille, a adress mille questions  Lucile; mais
celle-ci, ainsi que nous en tions convenus, s'est borne  dire qu'un
inconnu le lui avait remis et tait reparti aussitt. Ces dames ne
doutent point que ce ne soit le marquis qui leur a envoy cette somme.
Tant mieux! avec cette ide, Adolphine doit moins en vouloir  son mari,
et il est si cruel de ne pouvoir estimer celui dont on porte le nom!
Cependant Lucile prtend qu'elle est toujours aussi triste. Mais elles
ne manquent de rien et n'ont plus besoin de songer  travailler pour
vivre. J'ai fait jurer de nouveau  Lucile qu'elle ne trahirait jamais
mon secret; elle en a fait le serment tout en murmurant de ce que l'on
attribuait au marquis ce que j'avais fait.

Pierre est aussi fort content que je ne sois plus riche. Il dit qu'il en
travaille avec plus d'ardeur et qu'il veut gagner pour me rendre ce
qu'il a dpens pendant mon absence. Pauvre Pierre! il est cent fois
plus heureux depuis qu'il a repris ses crochets! Il a conserv sur
l'oeil gauche la marque du coup qu'il a reu dans une orgie, et
lorsqu'on lui propose d'aller au cabaret, Pierre porte la main  son
oeil et rpond qu'il n'aime plus le vin.

Je passe toutes mes soires prs de Manette; nous faisons nos projets
pour l'avenir. Chaque jour je dcouvre dans l'me de cette aimable fille
de nouvelles vertus, de prcieuses qualits, point d'ambition, point de
coquetterie; vivre et mourir prs de moi, voil son unique dsir. Mais
Bernard devient vieux, il ne peut plus travailler; nous l'emmnerons
avec nous en Savoie; et l, prs de ma mre, dans la jolie maison dont
je lui ai fait prsent, nous coulerons des jours bien doux. L'espoir du
bonheur est dj le bonheur mme; cependant chaque soir Manette me
demande si mes tableaux seront bientt finis.

Au bout de six semaines j'ai enfin termin mon ouvrage; mais il faut
trouver un acqureur: lorsque j'avais un beau logement, lorsque je
semblais tenir maison, j'tais entour de gens qui m'accablaient de
compliments, me demandaient comme une faveur de leur faire un tableau.
Aujourd'hui tous ces gens-l m'ont fui... j'ai fait la sottise de dire
que je ne suis plus riche, que j'ai besoin du produit de mon travail
pour vivre, et personne ne se prsente, ne s'offre pour m'tre utile;
j'aurais d leur laisser croire que j'tais riche encore, que je ne
travaillais que pour mon amusement, et dj mes tableaux seraient
vendus!... mais c'est toujours  ses dpens que l'on apprend  connatre
le monde.

Malgr moi mon front se rembrunit, et Manette s'en aperoit.--Mon ami,
me dit-elle, pourquoi te chagriner? et qu'avons-nous besoin d'argent?
nous devons aller vivre prs de ta mre; eh bien! l, nous
travaillerons, nous labourerons notre champ, mais nous serons heureux
parce que nous n'avons point d'ambition.

Aimable fille!... oui, je sens combien je serai heureux avec toi! mais
l'pouser sans tre certain que mon talent assurera son existence, sans
pouvoir lui offrir ces prsents si doux  recevoir, quand c'est l'objet
qu'on aime qui nous les donne! Ah! cela me fait une peine!... et
cependant tarder encore  pouser Manette, c'est bien cruel aussi!
Chaque jour le pre Bernard me dit:

--A quand la noce, mes enfants?...

--Mais c'est quand monsieur voudra, rpond Manette en me lanant un
regard qui va jusqu' mon coeur; et moi, je suis oblig de balbutier:
Bientt... je l'espre... ds que j'aurai termin quelques affaires.

--Tche donc de les terminer bien vite, reprend le pre Bernard; je
deviens vieux, mes enfants, et je voudrais pourtant encore danser  la
noce de ma fille.

Je viens de rentrer chez moi, j'ai fait encore d'inutiles dmarches pour
trouver  vendre mes tableaux; je ne suis pas connu, on ne vient mme
pas les voir; il semble,  entendre tous ces gens-l; que les grands
matres, les hommes de gnie n'ont jamais commenc!

On ouvre doucement ma porte: c'est Pierre qui entre chez moi. Il
s'avance... il parat embarrass pour me parler.

--Que me veux-tu? lui dis-je en le voyant rester muet devant moi.

--Mon frre... je viens savoir si tu as vendu tes tableaux?

--Hlas! non...

--Et tu ne te maries pas... parce que tu n'as pas d'argent!...

--Je sais bien que ce ne serait pas un obstacle pour pouser Manette;
mais j'aurais voulu... j'aurais dsir... Enfin il n'y faut plus penser.
Rassure-toi, Pierre, cela ne m'empchera pas d'pouser celle que j'aime.

--Mon frre... si tu voulais me permettre...

--Quoi donc?...

--C'est que je n'ose pas... te dire...

--Quoi! Pierre, tu es embarrass avec moi?

--coute: j'ai fait bien des sottises!... et si tu avais maintenant tout
l'argent que j'ai dissip avec ce mauvais sujet de Rossignol... Ah! tu
en aurais plus qu'il ne t'en faut pour t'tablir au pays.

--Pierre, ne revenons plus sur ce qui est pass; tu es redevenu sage, si
tu penses encore  tes folies, que ce soit seulement pour avoir en
horreur les tres mprisables que tu frquentais alors.

--Oh sois tranquille, va! Rossignol a voulu me reparler une seule
fois... Mais j'ai pris mon bton, et la conversation a fini tout de
suite. Enfin, Andr, depuis que je travaille de nouveau... J'ai mis de
ct... afin de tcher de te rendre ce que je t'ai dpens...

--Que dis-tu, Pierre, et ma fortune, n'tait-elle pas  toi? ne
t'avais-je pas laiss le matre d'en disposer?

--Passe pour l'argent,... mais les meubles..., les pendules... jusqu'
tes habits qui avaient disparu... Mon frre, depuis ce temps je n'ai pas
encore pu amasser beaucoup; mais tiens, voil ce que j'ai mis de cot...
il y a quatre-vingts francs dans ce petit sac... Ils sont  toi, Andr,
et je serais bien heureux si cela pouvait t'aider  pouser Manette.

En disant ces mots, mon frre a tir un sac de sa poche, il me le
prsente d'une main, tremblante. Pauvre Pierre! je le serre dans mes
bras, mais je n'ai pas pris son sac, et tout en m'embrassant il me
crie:--Prends donc, Andr, cet argent t'appartient; si tu me refuses, je
croirai que tu es encore fch contre moi.

Je fais tout ce que je peux pour qu'il reprenne ses pargnes, mais
Pierre n'entend pas raison; il faudra que je cde; lorsqu'on ouvre ma
porte, et un monsieur d'un ge mr et d'un extrieur simple, mais ais,
parat devant nous.

A ses premiers mots, je devine le sujet qui l'amne, et mon coeur
palpite de plaisir et d'espoir. Il a entendu dire que j'avais deux
tableaux de genre  vendre; il dsire les voir. Je le fais passer dans
mon atelier et je lui montre mon ouvrage.

L'inconnu considre longtemps mes tableaux;  quelques mots qui lui
chappent, je vois qu'il est connaisseur en peinture. Je tremble... il
me fait remarquer quelques dfauts, quelques fautes de composition; je
sens qu'il  raison, et mes ouvrages me semblent maintenant
dtestables!...

Quelle est ma surprise lorsque ce monsieur termine en me disant:

--J'achte vos tableaux, je vous donne douze cents francs des deux. Cela
vous convient-il?

Il sort de sa poche la somme qu'il m'a offerte. Il la pose sur une
table; je suis tellement mu, que je ne puis m'exprimer... J'ai possd
une jolie fortune, mais dans ce moment douze cents francs me semblent le
Pactole; car cet argent est le fruit de mon travail: l'or que l'on a eu
de la peine  gagner est bien plus doux  recevoir que celui que
l'aveugle desse jette au-devant de nous.

--Voici mon adresse, vous m'enverrez ces tableaux.

En disant ces mots, l'tranger me remet une carte et s'loigne... Je
veux le reconduire, il s'y oppose. Je jette les yeux sur l'adresse qu'il
m'a laisse, et je lis un nom que j'ai entendu prononcer plusieurs fois
comme celui d'un protecteur des arts, d'un amateur aussi riche
qu'clair. Cet homme-l est millionnaire, et il est venu chez moi seul,
sans suite... et il m'a donn quelques avis avec cette politesse qui
adoucit les critiques les plus svres; il est doux de voir que la
fortune est quelquefois si bien place.

Je prends Pierre par tes deux mains; nous dansons autour de la table sur
laquelle sont mes douze cents francs.

--Maintenant j'espre que tu remporteras ton petit sac, dis-je  mon
frre.

--Non pas! il est  toi.

--Pierre, je veux que tu gardes cet argent.

--Et que veux-tu que j'en fasse! notre mre est heureuse maintenant et
n'a plus besoin de rien... sans cela je le lui enverrais.

--Garde-le, je te le demanderai, si j'en ai jamais besoin.

--A la bonne heure.

--Crois-tu d'ailleurs que je veuille te laisser commissionnaire? Je vais
pouser Manette, puis nous retournerons en Savoie. La maison de ma mre
est assez grande pour nous loger tous. Certain maintenant que mon talent
peut me procurer une existence honnte, je n'ai plus de voeux 
former. Chre Manette!... courons lui apprendre cette nouvelle...
Pierre, tu vas porter les tableaux chez ce monsieur...

--Tout de suite.

--Puis tu reviendras me trouver chez Bernard.

Je couvre les tableaux, je les remets  Pierre, et je cours chez Manette
avec mon trsor dans ma poche.

Manette lit dans mes yeux ce que je vais lui annoncer; je mets les douze
cents francs sur ses genoux en lui disant d'un air fier:

--C'est le produit de mon travail, c'est le fruit de mon talent. Ah!
Manette! que je dois de reconnaissance  ceux qui m'ont donn de
l'ducation: c'est la fortune la plus sre. Je puis t'pouser
maintenant; je pourrai nourrir ma famille... Je sais bien que la maison
de notre mre et toujours t la ntre, mais aurais-je t heureux si
je n'avais t bon  rien?... et quand on a pris les manires du grand
monde, on est bien gauche pour labourer la terre. Aujourd'hui, certain
d'utiliser mon talent en peinture, je cultiverai cet art avec une
nouvelle ardeur, et je trouverai prs de toi la rcompense de mes
travaux.

Manette partage mon ivresse; le pre Bernard arrive: je cours dans ses
bras:

--Je vais tre votre fils, lui dis-je, je l'tais depuis longtemps par
mon coeur... mais enfin... bientt...

--Oui, mon pre, oui, c'est dcid maintenant... Andr a vendu ses
tableaux.

Le bon Auvergnat nous regarde. Nous ne lui donnons pas le temps de
rpondre: nous faisons dj nos plans, nos projets. Je brle de rparer
le temps perdu; je voudrais pouser Manette demain, ce soir mme. Mais
il y a des formalits  remplir; heureusement que j'ai eu soin depuis
longtemps de me faire envoyer de mon pays les papiers qui me sont
indispensables. Ds demain je ferai les dmarches ncessaires pour hter
l'instant de mon bonheur.

Manette ne peut plus parler; elle court  chaque instant se jeter dans
les bras de son pre; il semble qu'on devienne plus timide au moment
d'tre plus heureux; mais si ses baisers sont pour un autre, ses regards
sont pour moi, et je comprends tout ce qu'ils me disent. Pierre vient
partager notre bonheur. Il est entendu que le surlendemain de notre
mariage nous partirons pour la Savoie; de cette manire nous n'avons pas
besoin de monter notre mnage ici; Manette viendra passer les deux
premiers jours de notre hymen dans mon petit logement. Il sera assez
grand pour de nouveaux poux; le bonheur ne demande pas beaucoup de
place.

Le lendemain, de grand matin, je suis en course pour hter mon mariage,
mais mon impatience ne peut triompher des formalits d'usage... Il faut
attendre dix jours avant de devenir l'poux de Manette. Ces dix jours-l
me sembleront plus longs que les dix mois qui les ont prcds; plus on
approche du but, plus on a le dsir de l'atteindre. Mais j'ai des
emplettes  faire, et cela m'occupera. Je veux offrir une corbeille 
Manette; elle sera bien modeste!... Je ne puis dpenser que cinq cents
francs environ; je garde le reste pour les frais de la noce et du
voyage. Une fois prs de ma mre, je reprends mes pinceaux; ils nous
seront toujours suffisants, parce que nous ne vivons pas  Paris, et que
nous ne sommes pas possds de la manie de briller.

Avec cinq cents francs aujourd'hui, on n'a que la corbeille ou le sultan
qui contient les prsents de noce. Mais je ne veux point singer les
grands; je n'ai d'ailleurs ni diamants, ni cachemires, ni parures de
prix  offrir: un chle en bourre de soie, un autre plus simple, une
robe de soie, quelques autres de fantaisie, un voile, des boucles
d'oreilles et quelques bagues, voil  peu prs en quoi consistent les
prsents que je vais offrir  Manette; mais jamais le sultan le plus
magnifique ne causa un plaisir plus vif que ma modeste corbeille.

Manette dploie les prsents, elle les contemple, elle les fait admirer
 son pre; il faut que le bon Auvergnat vienne s'extasier devant chaque
objet;  chaque chose nouvelle, on me regarde, on me serre les mains, et
cela veut dire: ce ne sont pas les prsents qui me causent tant de joie,
c'est la main qui me les donne.

Parmi les bagues, il en est une fort simple dans laquelle le mot
_fidlit_ est trac avec mes cheveux. Cette bague cause  Manette la
plus douce ivresse. Elle ne voit plus que cela dans ma corbeille; les
chles, les robes, les toffes, ne peuvent soutenir de comparaison avec
cette bague chrie. Ah! Manette m'aime bien!

Nous sommes enfin  la veille du jour qui doit nous unir. La toilette de
Manette est prte; l'aimable fille sera charmante; elle parera ses
atours autant qu'elle en sera pare. Bernard s'est fait faire un habit
neuf; Pierre, sans reprendre tout  fait le costume lgant qu'il
portait chez moi, mettra de ct la veste de commissionnaire. tourdi
que je suis! Bernard a quelques connaissances, Manette quelques jeunes
amies et je n'ai pas encore pens  commander le repas de noce. Je
cours faire mes invitations; nous ne serons qu'une vingtaine, mais il
vaut mieux tre peu et se connatre tous.

Manette aime la danse; quelle jeune fille ne l'aime point! Eh bien! nous
danserons, nous aurons un seul violon, mais le plaisir vaut bien un
orchestre. Manette m'a dit plusieurs fois:--Mon ami, ne fais point de
dpenses inutiles... point de noce... Nous n'avons point besoin de tout
cela pour tre heureux.

Oui, je sais que nous pourrions rester entre nous; mais je sais aussi
que Manette sera bien contente que l'on soit tmoin de son bonheur, et
que le bon Bernard sera enchant de danser  la noce de sa fille.

D'ailleurs les bonnes gens disent: On ne se marie pas tous les jours.
Moi, je suis de l'avis des bonnes gens: ftons les poques heureuses de
notre vie, elles ne sont jamais en trop grande quantit.

Mes courses sont termines; il est sept heures du soir. Il ne me reste
plus qu' choisir le traiteur chez lequel nous rendrons. Je ne veux ni
une guinguette, ni un salon dor; mais  Paris il y a des restaurants
pour toutes les bourses et toutes les classes. Pierre arrive dans son
beau costume me demander s'il est mis avec got.--Viens avec moi, lui
dis-je; allons chez un traiteur retenir un salon et commander le repas.

--Il y aura donc une noce!... mon frre?

--Quelques amis de Manette, de son pre... Nous danserons un peu. Mais
n'en dis rien ce soir, Pierre.

--Non!... sois tranquille... Une noce! ah! quel plaisir!

Pierre danse dj, je suis oblig de le retenir; je me rappelle
qu'autrefois, en revenant avec M. Dermilly de nous promener dans la
campagne, nous allions dner prs du pont d'Austerlitz, chez un traiteur
de modeste apparence, o nous tions fort bien. C'est un quartier un peu
dsert, mais les badauds ne s'amasseront point  la porte pour voir
entrer la marie, et cela me convient. Je me rends avec Pierre chez ce
traiteur.

Nous arrivons: une demande comme la mienne est toujours bien accueillie;
je choisis le salon que je veux; j'ai la certitude qu'aucune figure
trangre ne s'y montrera. L'hte est raisonnable dans ses prix. Tout
est bientt convenu entre nous. Nous allons partir; en nous
reconduisant, l'hte nous prie d'entrer dans son jardin pour en admirer
les agrments.

En passant devant la fentre d'un pavillon, nous entendons un grand
bruit; on se dispute, et une voix bien connue de Pierre et de moi fait
entendre ces mots:--Vous ne pouvez pas m'empcher de me promener dans
votre jardin, ma petite mre, le grand air me rendra mes couleurs!...

/p
         Sur la verdure
    Hlose a fait mon bonheur.
p/

--Il n'est pas question de chanter, monsieur, dit la femme de notre
hte, il faut payer et vous en aller.

--Soyez donc _consquente_, belle _Niob_, vous voulez que je m'en
aille, et vous ne voulez pas que je sorte... il y a confusion dans votre
raisonnement.

--C'est Rossignol, me dit tout bas Pierre.

--Oui, sans doute c'est lui, je l'ai reconnu. D'o provient donc cette
querelle? dis-je au traiteur.

--Ah! monsieur!... c'est le diable qui a envoy ici un mauvais sujet
dont nous ne pouvons plus nous dbarrasser... il y a huit jours qu'il
est chez nous. Il s'est prsent un soir d'un air mielleux en demandant
 souper. On l'a servi; comme il avait prolong son souper fort tard, il
nous a demand ensuite  coucher dans la chambre o on l'avait servi,
disant qu'il avait donn rendez-vous chez nous  son homme d'affaires,
et qu'il dsirait l'y attendre.

Quoique ce ne soit pas notre usage, nous avons consenti  le loger. Le
lendemain, il s'est fait servir splendidement, et il est encore rest;
enfin, il y a huit jours que cela dure... il prtend qu'il attend son
homme d'affaires pour me payer. Mais je n'ai pas envie de l'hberger
ainsi toute l'anne. Il a eu le front de me proposer de poser, et de me
donner sa statue en payement... que ferai-je de l'image d'un drle comme
cela!... Il faut qu'il paye et qu'il parte. Je ne veux pas qu'il soit
encore ici demain pour votre noce!... Il a eu l'impudence de vouloir
lier connaissance avec toutes les personnes qui viennent chez moi, et il
tourdit tout le monde de ses refrains qui n'en finissent pas. Mais j'ai
envoy chercher M. le commissaire, et, en attendant, j'ai recommand 
ma femme de veiller sur ce fripon que j'ai surpris hier montant sur un
pan de mur, pour faire _Adonis_,  ce qu'il disait. Ah! drle! je te
ferai faire _Adonis_ en prison!... C'est qu'il m'aurait mang tous les
jours un poulet, si je l'avais laiss faire.

--Allons-nous-en, mon frre, me dit tout bas Pierre, qui ne se soucie
point d'tre vu par son ancien ami. Je vais cder au dsir de mon frre;
nous allons partir... mais il n'est plus temps: un homme se jette de la
fentre d'un entresol dans le jardin, et se relve en faisant l'Amour.
Il se trouve positivement devant nous, et pousse un cri de surprise en
nous apercevant.

--O divinit des artistes! voil de tes bienfaits! dit Rossignol en
s'avanant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour
moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voil _Castor_ et
_Pollux_... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans
l'embarras.

Pierre est rouge de colre; je ne reviens pas de l'impudence de ce
drle, et l'hte nous regarde avec tonnement en balbutiant:--Comment,
messieurs, vous tes amis de ce mauvais sujet?

--Mauvais sujet!... s'crie Rossignol; qui t'a permis de m'appeler
ainsi, mchant rtisseur de chats!

Ces mots rendent le traiteur furieux.

--Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne
reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chnevis.
Allons! mon petit Pierre, quelques cus pour ton ancien compagnon de
plaisir.

Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a
l'audace de vouloir me serrer la main.

--Si vous n'aviez fait que m'escroquer mon argent, lui dis-je, je
pourrais encore l'oublier; mais vous avez cherch  rendre mon frre
aussi mprisable, aussi vil que vous, et vous osez nous nommer vos amis!
ce mot, dans votre bouche, est le dernier des outrages. Estimez-vous
heureux si je ne me joins pas  monsieur pour vous faire punir.

--C'est a!... de la morale aux amis quand ils sont dans le malheur: eh
bien! mes petits ramoneurs, on se passera de vous, et on n'avalera pas
de suie pour a.

Comme Rossignol achevait ces paroles, l'htesse, qui tait alle
chercher la garde au moment o il s'tait prcipit de l'entresol,
parat  l'entre du jardin, suivie d'un caporal et de quatre fusiliers,
tandis que par une autre porte le commissaire arrive, conduit par un
garon traiteur. A la vue des soldats, Rossignol fronce le sourcil, et
je l'entends murmurer:

--Non, sacrebleu! le premier torse antique n'ira pas moisir dans une
prison.

--Voil le coupable, dit l'htesse au commissaire en dsignant
Rossignol, qui s'avance vers l'homme de justice en s'arrtant  chaque
pas pour lui faire un salut jusqu' terre, en sorte que le commissaire
ne peut jamais parvenir  voir sa figure.

--Pas tant de politesses, monsieur, et rpondez, dit l'homme de paix
tandis que Rossignol fourre ses doigts dans une vieille tabatire que le
caporal vient d'entr'ouvrir. Vous ne voulez pas sortir d'ici, monsieur?

--C'est faux, monsieur le commissaire! je ne demande, au contraire, qu'
m'en aller.

--Mais vous ne voulez pas payer, monsieur?

--Je n'ai pas dit un mot de cela, monsieur le commissaire; et, bien loin
de l, mon intention a toujours t de donner un joli pourboire au
garon.

--Alors, monsieur, payez donc votre compte, et que cela finisse.

--Ah! un moment, monsieur le commissaire, je ne dis pas que je peux
payer  prsent. J'attends mon homme d'affaires; il n'arrive pas, est-ce
ma faute? En attendant, je suis modle; si par hasard madame votre
pouse tait enceinte, monsieur le commissaire, et qu'elle voult
considrer un bel homme, je suis  votre service.

--Caporal, emmenez ce drle; on l'enverra ce soir  la prfecture! dit
le commissaire en s'loignant de Rossignol, qui chante entre ses dents:

/p
    Va-t'en voir s'ils viennent,
      Jean...
p/

Le caporal s'avance avec ses hommes; Rossignol, va lui-mme au-devant
d'eux en disant:

--Je me rends  discrtion, mes anciens, bien persuad que mon innocence
sera reconnue comme celle de la chaste Suzanne; je ne demande pas mieux
que de vous suivre.

Les soldats ne serrent pas de trop prs un homme qui parat fort dispos
 les suivre. Rossignol passe au milieu d'eux. Sorti du jardin, il
s'arrte, fouille dans ses poches, et s'crie:

--J'ai oubli mon mouchoir... Je ne veux pas leur en faire cadeau.

--Je vais vous l'avoir, dit le caporal en faisant signe  ses soldats de
s'arrter et retournant sur ses pas.

Par un mouvement naturel, les soldats se sont retourns vers la maison
du traiteur; c'est ce que Rossignol attendait. Aussitt il prend sa
course et gagne le pont d'Austerlitz. L'invalide lui demande un sou; il
lui rpond par un coup de poing qui le renverse et continue de se
sauver. Cependant les soldats se sont retourns, le caporal est revenu,
on court aprs Rossignol en criant:--Arrte!

Celui-ci approche de l'autre bout du pont et compte franchir la
barrire; mais dj les cris de l'invalide et du caporal ont t
entendus: la barrire est garde; la foule est amasse; et il n'y a pas
moyen de sauter par-dessus tout ce monde-l. Rossignol revient sur ses
pas... Il est cern de chaque ct; dj le caporal et l'invalide
s'approchent d'un air triomphant en s'criant.

--Nous le tenons!

--Prenez garde de le perdre! leur rpond Rossignol, et, au moment o le
caporal va l'atteindre, il monte sur le parapet et se prcipite dans la
rivire en chantant:

/p
    Moi, je pense comme Grgoire,
      J'aime mieux boire.
p/

Les soldats sont rests stupfaits. La foule se porte sur les deux
rives; on cherche les bateaux; mais l rivire est trs-forte, et le
courant entrane le beau modle jusqu'aux filets de Saint-Cloud.

Ce spectacle a vivement frapp Pierre; je me hte de l'emmener en lui
disant:

--Voil, mon ami, quelle est souvent la fin de ces hommes qui n'ont ni
honneur, ni moeurs, ni probit.




CHAPITRE XXXIII

PEINE ET PLAISIR.


Nous revenons prs de Manette, dont je ne puis plus tre une heure
loign; c'est toujours ainsi au moment de s'enchaner pour jamais... et
l'on dit qu'ensuite... Mais nous ne changerons pas, Manette et moi: nous
ne sommes pas de Paris.

On a mille choses  se dire la veille de ses noces. Les projets pour
l'avenir viennent en foule  l'approche de ce moment qui dcide du sort
de notre vie. C'est vers la Savoie que se tournent nos regards, nos
esprances; c'est l que nous comptons trouver le bonheur et assurer
celui de ma mre, qui n'aura plus de voeux  former lorsque nous
serons auprs d'elle.

Au milieu de nos doux projets, Pierre nous interrompt en disant 
Manette:

--Ma chre soeur, je vous retiens pour la premire contre-danse.

--Comment?... est-ce que nous danserons? dit Manette en me regardant
avec surprise.

Et moi qui voulais la surprendre! Ce nigaud de Pierre ne sait pas garder
un secret. Fch de ce qu'il a dit, il me regarde, sourit, puis fait la
moue. Et Manette, tmoin de son embarras, me dit avec cette voix que
j'aime tant:--Quoi! mon ami, tu as des secrets pour moi?...

Allons, je vois bien qu'il faut tout lui dire, puisque Pierre lui a
donn des soupons. Je conte ce que j'ai fait, ce que j'ai arrang pour
le lendemain. Manette me presse tendrement les mains en me disant 
demi-voix:

--C'est pour moi que tu as fait tout cela, cher Andr, car tu n'aimes
pas beaucoup les runions, les danses. Que tu es bon!... que je suis
heureuse!...

Et Bernard s'crie en frappant dans ses mains:

--Une noce!... tant mieux!... c'est gai, a!... Vous verrez, mes
enfants, que je suis encore solide  la danse!... je vous tiendrai tte.

--Et moi donc! dit Pierre en sautant dans la chambre; je ne veux pas
tre un moment en repos... Je vas m'exercer toute la nuit!...

Notre joie est plus calme: Manette et moi, nous puisons dans nos mutuels
regards une partie du bonheur que nous nous promettons... et ce n'est
pas  la danse que nous pensons.

La soire s'est prolonge. J'emmne Pierre, qui couchera cette nuit chez
moi. Je dis adieu  Manette: nous rptons plusieurs fois:--_A demain!_
car dans ce mot tout est compris: bonheur, amour, avenir... ce n'est que
de demain que datera notre existence.

Mon portier me remet une lettre; je reconnais l'criture de Lucile: sans
doute elle me donne des nouvelles de ces dames, dont depuis quelque
temps je n'ai pas entendu parler. Je mets la lettre dans ma poche, et je
monte chez moi en continuant de causer avec mon frre. Je l'entretiens
de Manette, et l'on n'en finit point quand on parle de ce qu'on aime.
Pierre, tout en m'coutant, commence  biller... il n'est pas amoureux.

Je me rappelle cependant la lettre qu'on m'a remise. Je la prends, et je
l'ouvre pendant que mon frre se dispose  se coucher. Les premiers mots
m'ont frapp... J'oublie le bonheur du lendemain; je me rapproche de la
lumire, et je lis en frmissant ce qui suit:

Mon cher Andr, je vais briser votre coeur en vous apprenant les
nouveaux malheurs qui accablent mes chres matresses; mais  qui
m'adresserai-je, si ce n'est  vous, le seul ami qui leur soit rest?...
Je ne sais o j'en suis... pardonnez-moi, Andr, le peu de liaison de
mes ides... J'ai tant de chagrin!... coutez, mon ami. Grce  votre
gnreux secours, ces dames vivaient dans une modeste aisance.
Persuades que c'tait M. Thrigny qui leur avait envoy cette somme,
elles pensaient que, revenu  des sentiments plus nobles, il ne les
abandonnerait plus; seule je savais la vrit, mais vous m'aviez dfendu
de la dire, et j'obissais. Il y a trois jours que M. Thrigny est
arriv chez ces dames, dans un dsordre qui n'annonait pas qu'il ft
plus raisonnable. Il a paru surpris de les trouver  leur aise. Il
allait les questionner, lorsque ces dames l'ont remerci pour la somme
qu'elles croyaient avoir reue de lui. M. Thrigny, surpris d'abord,
s'est remis et a reu leurs remercments; la langue me dmangeait en
voyant qu'il ne se dclarait pas tranger  l'envoi de l'argent. Mais je
me rappelai ma promesse... je me tus. Aprs s'tre fait donner les
clefs de tout, M. Thrigny sortit le soir. Mais, jugez de la douleur de
ces dames, lorsqu'au lieu de revenir, il leur envoya une lettre dans
laquelle il leur tint les propos les plus odieux, accusant sa femme
d'entretenir avec vous une liaison criminelle, prtendant qu'elle
n'avait feint de croire que ce ft lui qui avait envoy l'argent, que
pour mieux cacher ses intrigues avec vous. Enfin, le monstre leur a tout
pris, tout emport: argent, bijoux; il ne leur a rien laiss. Je ne puis
vous peindre la douleur de madame la comtesse; c'est moins le regret de
se voir dans la misre, que le chagrin d'entendre accuser sa fille.
Quant  ma jeune matresse, dj souffrante, la conduite horrible de son
poux n'a fait qu'aggraver son mal. On m'a questionne de nouveau; il a
bien fallu que je dise la vrit. Elles vous ont bni. Ma jeune
matresse pleurait en rptant  chaque instant: Pauvre Andr!... Cela
ne m'tonne pas. Madame la comtesse a paru bien vivement affecte; puis
elle m'a dit: Lucile... je voudrais voir Andr... Je voudrais le
remercier de ce qu'il a fait pour nous. Voil, mon ami, o nous en
sommes. Ah! venez, par votre prsence, apporter quelques consolations 
mes pauvres matresses... Andr! vous ne les abandonnerez pas  leur
douleur.

Les abandonner! me dis-je en finissant cette lecture qui a boulevers
tous mes sens, ah! jamais!... jamais!... Elles n'ont plus que moi...
mais un vritable ami vaut mieux que cette foule de gens aimables qui
vous entourent dans la prosprit, et s'loignent quand vous n'avez plus
un visage riant  leur offrir.

Dj ma pense embrasse l'avenir. Je vois la situation, affreuse de
madame la comtesse; sa fille est souffrante, et c'est dans ce moment que
tout leur manque, c'est alors qu'elles se voient prives de toutes
ressources... Ah! tant que j'existerai, je ne veux point qu'elles
connaissent la misre.

Pierre est sur le point de se coucher; je l'arrte:

--Il faut te rhabiller, lui dis-je; dpche-toi, mon frre; je veux
t'envoyer quelque part...

--Quoi! si tard?

--Il ne faut pas perdre de temps; tu vas te rendre chez le traiteur o
nous sommes alls tantt.

--Oui, o se fera la noce... je vois ce que c'est; tu as oubli de
commander quelque chose.

--Non, Pierre, ce n'est pas cela. Tu dcommanderas, au contraire; plus
de noce, plus de repas... plus de bal... il ne nous faut plus rien.

Pierre me regarde ouvrant de grands yeux:

--Ah! mon Dieu, mon frre... qu'est-ce que tu dis donc l. plus de
noce?...

--Non, Pierre, cela ne se peut plus...

--Mais Manette et son pre, qui s'attendent  danser?...

--Manette et Bernard m'approuveront.

--Tout ce monde que tu as invit?

--Chacun retournera dner chez soi.

--Et ce traiteur qui fait le repas?

--Il est encore temps de l'empcher, et c'est pour cela que tu vas y
courir.

--Mon Dieu! c'est donc c'te malheureuse lettre qui est cause de tout
cela?...

--Oui, Pierre; plus tard je te la lirai.

--Quel guignon!... pas de noce... Mais, Andr, est-ce bien dcid?...

--Absolument... va, cours, ne perds pas de temps.

Pierre a l'habitude de m'obir; et, malgr son chagrin, il sort en
portant son mouchoir sur ses yeux. Pendant son absence, je calcule ce
que je puis faire. Ah! je ne crains pas d'tre blm par Manette; son
coeur pense comme le mien. Mais madame la comtesse, voudra-t-elle
encore accepter?... Elle me refuserait, j'en suis certain, si elle
devinait les privations que je m'impose. Je lui cacherai avec soin ma
situation; je me dirai riche, bien riche, afin que mes secours lui
soient moins pnibles.

Pierre revient; il a les yeux rouges... mon pauvre frre a pleur.

--Eh bien! le traiteur? lui dis-je.

--Eh ben!... dame... il ne fera rien du tout, mais il a dit que tu tais
une girouette, et que a ne valait rien pour se marier.

Je m'embarrasse fort peu de l'opinion du traiteur. Pour consoler Pierre,
je lui lis la lettre de Lucile et je lui dis:

--Cet argent que nous aurions employ  nous divertir servira  calmer
quelque temps les inquitudes de ma bienfaitrice. Et bien! Pierre, me
blmes-tu encore d'avoir dcommand la noce?

--Non... non... tu as bien fait, dit Pierre en poussant un gros soupir.
Quoique a, c'est bien dommage de ne point danser.

Au point du jour, je me rends chez Bernard. On ne m'attendait pas sitt;
mais on est lev, car on n'a point dormi. On me reoit en souriant: le
bonheur que lui promet ce jour se peint dj dans tous les traits de
Manette. Je ne sais comment lui annoncer la nouvelle... Elle me voit
embarrass, elle me questionne. Je lui donne  lire la lettre que j'ai
reue de Lucile.

Bonne Manette! en lisant, ses traits expriment toute la part qu'elle
prend aux infortunes de ma bienfaitrice. A peine elle a fini de lire, et
elle court  moi en s'criant:

--Mon ami, plus de noce, plus de bal... Elles sont malheureuses... elles
ont besoin de tes secours; ah! tous les plaisirs que nous aurions gots
ne valent pas celui que tu prouveras  leur tre utile.

--Chre Manette!... j'avais dj agi en consquence... et je n'osais te
l'apprendre.

--Tu n'osais!...

--Je craignais de te contrarier.

--Ah! mon ami! mon coeur n'est-il pas de moiti dans tout ce que tu
fais? Ta main, ton amour, et je suis si heureuse!... que me faut-il de
plus?... Car cet vnement n'empchera pas notre mariage, n'est-ce pas,
mon ami?

--Non, sans doute; aujourd'hui mme tu seras  moi... Nous serons
heureux; j'ai la certitude que mon talent suffira  nos besoins... mais
tant qu'elles seront dans la peine, nous ne pourrons aller en Savoie. Si
je m'loigne, si je les laisse seules ici, qui veillera sur elles... qui
connatra leur situation?

--Nous resterons, mon ami; ton logement nous suffira... J'ai de l'ordre,
de l'conomie; je puis travailler aussi, moi; j'ai t leve  cela...
Tu verras, Andr, que le bonheur peut tenir lieu de richesse.

Chre Manette! quelle me! quels sentiments!...--Tu ne peux encore aller
chez ces dames, il est trop matin, me dit-elle, reste ici, djeune avec
nous; je vais tout prparer... Ensuite tu iras les voir... puis... tu
reviendras... C'est pour deux heures, Andr, tu ne l'oublieras pas!...

Comment pourrais-je l'oublier, lorsqu' chaque instant elle me force 
l'aimer davantage, lorsque c'est un ange que je vais possder!

Manette nous prpare notre djeuner; puis sort pour quelques emplettes
indispensables, nous dit-elle; je reste avec Bernard; le bon porteur
d'eau ne songe plus  la noce.--Nous danserons entre nous, dit-il; nous
n'en serons pas moins gais... Brave Auvergnat! il n'hsite jamais quand
il s'agit de rendre service.--Tu ne fais que ton devoir, dit-il, en te
montrant reconnaissant envers ta bienfaitrice... Pourquoi des mes si
nobles sont-elles souvent relgues sous les toits?

Manette tarde bien  rentrer; le temps s'coule. Je pourrais maintenant
me rendre chez ces dames; mais je ne veux pas sortir avant que Manette
ne soit de retour. Elle revient enfin, rouge, respirant  peine, mais
plus jolie encore par le bonheur, le contentement qui se peint dans ses
traits. Je ne lui demande pas d'o elle vient; les regards qu'elle
attache sur moi ne laisseront jamais pntrer dans mon coeur un
soupon jaloux. Je me lve, je l'embrasse; je vais m'loigner en lui
disant:

--A deux heures... je serai ici.

Elle me suit sur l'escalier, elle tire la porte sur nous; puis d'un air
timide met plusieurs pices d'or dans ma main en me disant:

--Tiens, mon ami, joins cela  ce que tu devais dpenser pour la noce...
au moins la somme sera plus forte.

--D'o te vient cet argent, Manette?...

--Mon ami... c'est... ah! tu ne me gronderas pas, j'en suis sre... mais
tous ces cadeaux que tu m'avais faits ne m'taient point ncessaires. Je
n'ai besoin ni de grands chles, ni de robes de soie... Tu m'as dit que
je te plairai bien sans cela... Mon ami, j'ai tout report, except une
seule robe bien simple que j'ai pass la nuit  me faire... et cette
bague... o il y a de tes cheveux et ce mot si doux... _fidlit_... Ah!
tu me pardonneras, n'est-ce pas, Andr, d'avoir dispos de tout cela
sans ta permission!

Lui pardonner!... je ne trouve pas d'expressions pour lui peindre ce que
j'prouve; je la serre contre mon coeur, je l'embrasse mille
fois.--Assez! assez! me dit l'aimable fille en rougissant, ou tu
croirais, Andr, que c'est par intrt que j'ai agi ainsi... Enfin je me
suis arrach de ses bras, et je cours chez madame la comtesse.

Je fais le chemin en peu de temps; d'abord le souvenir de Manette
m'occupe entirement; mais, arriv devant la maison de ma bienfaitrice,
je me sens craintif, embarrass. Ah! il est plus difficile qu'on ne
croit de faire le bien, surtout lorsqu'on veut mnager la dlicatesse de
ceux que l'on oblige; et puis je vais revoir Adolphine!... Adolphine,
que je n'ai pas vue depuis qu'elle est marie. Je ne suis plus amoureux
d'elle; non, mon coeur est tout entier  Manette... et cependant je
tremble, je suis inquiet, oppress. Rappelons mon courage, songeons
qu'Adolphine n'est plus pour moi qu'une amie, que la fille de ma
bienfaitrice... Jamais rien dans ma conduite ne lui rappellera que j'ai
os l'adorer. De son ct, elle ne voit, elle n'a jamais vu en moi qu'un
frre, que le compagnon de son enfance; elle ne m'a jamais aim que
d'amiti, j'en suis bien persuad maintenant; loignons donc toutes
ides du pass; elles seraient offensantes pour tous deux.

La maison est de modeste apparence; c'est au quatrime, m'a dit Lucile.
Au quatrime!... celles qui habitaient un htel, qui avaient dix
domestiques  leurs ordres!... Ces changements se voient de tout temps,
je le sais, mais ils n'en sont pas moins pnibles  supporter; et la
philosophie, si facile en paroles, est souvent bien triste  mettre en
pratique.

Je monte en tremblant;  chaque marche qui me rapproche du terme de ma
course; je sens mon courage m'abandonner. Arriv devant la porte, j'ai
besoin de m'arrter quelque temps. La pense de leur malheur, du motif
de ma visite, m'oppresse tellement que je respire  peine... Je voudrais
voir Lucile la premire... enfin j'ai frapp.

C'est Lucile qui m'ouvre; elle pousse un cri de joie.--Ah! que ces dames
seront contentes de vous voir! dit-elle, je cours les avertir.

--Un instant, Lucile, promettez-moi d'abord que vous ne dmentirez
jamais ce que je dirai...

--Oui, Andr, oui, je vous le promets.

--Je dsire que madame me croie riche...  mon aise du moins... Je le
suis en effet; les tableaux que j'ai vendus m'ont procur plus que je
n'esprais, et ceux que je ferai...

--Qu'avez-vous besoin de me dire tout cela, Andr? je devine votre
motif, je lis dans votre me... Croyez que je vous seconderai de tout
mon pouvoir.

Nous entrons; l'appartement est meubl avec simplicit, mais du moins
rien n'y annonce encore la misre.--Ma jeune matresse n'est pas leve,
me dit Lucile; depuis quelque temps elle est souffrante; madame est
auprs d'elle; je vais l'avertir; attendez ici, Andr.

Je reste dans une petite pice qui fait salon. Tout ce que je vois
oppresse mon me. Je me rappelle l'opulence de l'htel, et je fais de
tristes comparaisons. Mais on vient... la porte s'ouvre... mon coeur
bat vivement... C'est ma bienfaitrice! je l'ai aperue... elle m'ouvre
les bras.--Andr!... mon cher Andr!... me dit-elle d'une voix que
l'motion teint. Je cours vers elle, je tombe  ses pieds, je prends
ses mains, je les baigne de larmes...--A mes pieds! s'crie-t-elle,
lorsque ta place est sur mon coeur!... Mais j'ai besoin de me
prosterner quelque temps devant son infortune.

Le premier moment est pass; je suis assis prs de madame la comtesse;
elle me regarde avec attendrissement.

--Tu connais nos malheurs, me dit-elle, et moi je sais tout ce que tu as
fait pour nous... Je sais avec quelle noblesse tu t'es conduit.

--Ah! madame, de grce...

--Andr, laisse-moi pancher mon coeur... La reconnaissance n'est un
poids que pour les mes ingrates, et je suis fire de tes bienfaits.
Mais, mon ami, l'envoi considrable que tu nous avais fait a d te
rduire au plus strict ncessaire.

--Non, madame, non; je suis riche encore. Grce  vous, je possde des
talents; mes essais en peinture ont russi bien mieux que je ne
l'esprais; mes pinceaux me fournissent des ressources faciles... Ah!
madame! vous m'avez appel quelquefois du doux nom de fils; permettez
que je m'en rende digne; c'est  vous que je dois ce que je suis;
laissez-moi dsormais le soin de veiller sur votre sort; ne formez plus
aucune inquitude pour l'avenir; j'ai bien plus qu'il ne m'en faut pour
moi. Je serai si heureux de vous prouver mon attachement, ma
reconnaissance!...

--Andr, n'as-tu pas dj assez fait pour nous?... Non, mon ami, je ne
puis accepter davantage; l'ge n'a point encore affaibli mes forces, je
travaillerai; mon Adolphine recouvrera la sant, et peut-tre le destin
se lassera de nous tre contraire.

--Vous! travailler pour vivre!... non, je ne le souffrirai pas. Je vous
le rpte, je suis riche encore... Ah! madame, ne me refusez pas, ou je
croirai que vous m'avez retir votre amiti.

Je suis de nouveau aux genoux de ma bienfaitrice; je ne veux point les
quitter qu'elle ne m'ait promis de cder  mes voeux. Ses larmes
coulent, elle me donne la main.--Andr, me dit-elle, tu veux me prouver
que tu tais digne d'tre mon fils... et que j'aurais d...

Je ne lui permets pas d'achever... Quelqu'un vient; c'est Adolphine...
Grand Dieu! quel changement dans toute sa personne! Elle est toujours
belle; mais la souffrance, le chagrin se peignent jusque dans son
sourire. A ma vue, une vive rougeur couvre son visage et remplace un
moment sa pleur habituelle. Sa mre court au-devant d'elle.

--Dj leve? lui dit-elle.

--Oui, j'ai voulu voir Andr... il y a si longtemps... que je n'avais eu
ce plaisir!...

Je reste immobile devant elle; je ne puis dcrire ce qui se passe en
moi; je tremble, je ne puis parler, j'prouve un mlange de plaisir et
de peine; mais c'est ce dernier sentiment qui semble l'emporter.

Je balbutie:--Madame... Ce nom a de la peine  sortir de mes
lvres.--C'est ton amie, ta soeur! se hte de dire madame la comtesse
en appuyant sur ce mot. Adolphine, donne ta main  Andr.

Je m'avance vers elle et prends sa main, qu'elle me tend en dtournant
les yeux. J'ai cru y voir des larmes, et cette main, que je baise avec
respect, tremble et brle dans la mienne.

Ce moment est pnible pour mon coeur; ma bienfaitrice, qui s'aperoit
de notre embarras, se hte de me parler de ma mre, de Bernard, de mes
anciens amis.

Je conte  madame la comtesse ce que j'ai fait pour ma mre, et cela
parat lui causer le plus grand plaisir.--Tu es aussi bon fils, me
dit-elle, qu'ami sincre et dvou.

Je ne dis pas  ces dames que je vais me marier; ma bienfaitrice
consentirait plus difficilement  accepter mes secours.

Adolphine parle peu; sa tristesse me fait mal; elle me regarde
quelquefois; mais ds que je porte mes yeux sur elle, les siens se
baissent vers la terre, et je ne sais quel trouble semble l'agiter. Ma
prsence lui rappelle les beaux jours de son enfance; sans doute elle
fait maintenant de tristes comparaisons, et voil ce qui cause sa peine.

Mais mon coeur ne peut oublier Manette et le bonheur qui m'attend.
L'heure est venue de me rendre chez Bernard. Je prends cong de madame
la comtesse; je lui demande la permission de venir la voir quelquefois.
Andr! me dit-elle, tu es notre unique ami; ta prsence sera dsormais
notre seul plaisir. Si la calomnie ose verser sur nous ses poisons, nos
mes sont pures, et nous devons nous montrer au-dessus de ses atteintes.

Je baise la main de ma bienfaitrice; je demeure encore embarrass devant
Adolphine; elle lve sur moi ses yeux languissants, et me dit en
s'efforant:--Vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas, Andr?

Je balbutie:--Oui, madame; et je m'loigne, le coeur oppress... il me
semble que je ne respirerai librement que lorsque je ne serai plus
devant elle. Enfin je les ai quittes; mais, avant de m'loigner, j'ai
remis  Lucile la somme que j'avais apporte. Lucile me serre la main,
elle veut parler; je l'embrasse et je pars.

Je suis dans la rue, je me sens plus  mon aise... Cette premire
entrevue me cotait. J'ai fait mon devoir; ne songeons plus qu'au
plaisir,  l'amour,  Manette.

Je fais le chemin en courant. Je la trouve pare de la robe qu'elle a
reue de moi et qu'elle s'est faite pendant la nuit. Elle m'attendait
avec impatience et inquitude. Je lis dans ses yeux tout ce qu'elle a
prouv pendant que j'tais chez madame la comtesse et prs d'Adolphine;
mais je cours  elle, je la presse contre mon coeur... le sourire est
revenu sur ses lvres... ses yeux semblent me demander pardon de ses
alarmes.

Tout le monde est prt, et toute la noce se compose maintenant de
Bernard, de mon frre et de deux vieux amis du bon Auvergnat. Chacun a
mis son bel habit; et Pierre, pour se consoler sans doute de ne point
danser le soir, ne fait pas un pas dans la chambre sans sauter et se
dandiner.

A dfaut de remise, nous prendrons le modeste fiacre. Nous ne sommes en
tout que six: un seul nous suffira. Pierre est all le chercher... Je
prends la main de Manette... Nous descendons les cinq tages; toutes les
voisines se mettent sur leur carr ou  leur fentre pour la voir
passer: c'est bien naturel; et moi, je ne suis pas fch que l'on voie
Manette; car on ne fera point de propos sur son compte, on ne chuchotera
pas d'un air moqueur en regardant son bouquet virginal; et toutes les
jeunes filles qui se marient ne peuvent point, comme Manette, supporter
l'examen des commres de leur quartier.

Nous montons dans le fiacre; nous sommes un peu presss, mais je suis
assis prs de Manette, et je ne m'en trouve que mieux. Nous faisons le
chemin gaiement; car notre noce n'est point de celles o tout le monde
se regarde pour savoir si l'on doit rire.

Je n'aime point cet air grave et silencieux que prennent parfois de
nouveaux poux; il semble que ces gens-l devinent qu'ils vont se rendre
mutuellement malheureux.

Nous avons enfin consacr notre union au pied des autels. Elle est 
moi! elle est ma femme!... Que ce nom me semble doux  lui donner, et
combien elle est heureuse de l'entendre! Chre Manette! que d'amour dans
un seul de ses regards!

Nous revenons chez le pre Bernard, o une officieuse voisine a bien
voulu prparer le dner. On se met  table, on rit, on boit, on chante.
Nous soupirons quelquefois, Manette et moi; mais nous savons bien
pourquoi, et cela n'est pas inquitant.

Bernard et ses amis trinquent, pendant que Pierre chante et que Manette
et moi nous nous regardons. On nous prie de danser une bourre des
montagnes; nous retrouvons notre gaiet, notre vivacit de l'enfance.
Mais nous nous lassons beaucoup plus vite; et  dix heures nous
souhaitons le bonsoir  la compagnie. Pierre reste chez Bernard, et
j'emmne Manette chez moi... chez elle, chez nous... nous ne faisons
plus qu'un.




CHAPITRE XXXIV

DERNIRE PREUVE.--RETOUR EN SAVOIE.


L'amour, l'ordre, le travail promettent le bonheur  notre petit mnage.
J'ai commenc un nouveau tableau; Manette fait des robes, Pierre a
repris ses crochets, le pre Bernard est le seul qui se repose, mais le
brave homme l'a bien gagn. En Savoie, dans la jolie maison de ma mre,
ayant  notre disposition un grand jardin que nous cultiverions
nous-mmes, je sais bien que nous serions  notre aise, riches mme,
avec ce que je gagnerais. Mais madame la comtesse, mais sa fille...
puis-je les quitter, m'loigner d'elles lorsque tout les abandonne? Non!
ma place est marque o elles sont, tant que M. de Thrigny ne se
conduira pas diffremment.

Pendant les premiers jours de notre union, nous avons de frquentes
distractions Manette et moi; j'ai de la peine  rester une heure devant
mon tableau, elle-mme quitte son ouvrage... Nous avons toujours quelque
chose  nous dire. Cependant Manette me parle raison, lors mme que
l'amour respire dans ses yeux.

--Mon ami, me dit-elle, quand je quitte trop souvent mes pinceaux, songe
que tu as bien des devoirs  remplir. Je soupire, et je retourne  ma
palette: heureusement on ne peint pas le soir, et alors je me ddommage
des privations du jour.

Bonne, excellente Manette! elle est la premire  me dire, d'aller voir
ma bienfaitrice, de m'informer si elle ne manque de rien. A chaque
instant je dcouvre dans ma compagne de nouveaux attraits: sa
conversation est pure, attachante; son got dlicat, son esprit aimable;
jamais rien de commun dans son langage ni dans ses manires; ce n'est
pourtant que la fille d'un porteur d'eau: qui lui a donc enseign 
mettre du charme dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle fait? Je
ne sais: mais il y a des tres que la nature favorise, et qui savent
tout sans avoir rien appris.

Je retourne chez madame la comtesse; cette seconde visite me cote moins
que la premire, et cependant mon coeur se trouble encore quand je
suis en prsence d'Adolphine. Ah! les premires impressions de l'amour
sont lentes  s'effacer. On me gronde de ce que j'ai mis tant
d'intervalle entre ma premire visite. Ma bienfaitrice veut que j'aille
la voir plus souvent; elles ne reoivent que moi, que moi seul, et je
les distrais de leurs chagrins. Adolphine est toujours faible,
souffrante; je ne me suis pas encore trouv seul avec elle; je ne le
dsire plus maintenant! au contraire, il me semble qu'alors je serais
bien embarrass.

Madame me questionne sur mes tableaux; je rponds que tout me russit,
que mes succs m'tonnent moi-mme... On est, je crois, bien excusable
de mentir, lorsque c'est pour viter des peines  ceux que l'on aime.

--Tu es bien digne de russir! me dit ma bienfaitrice, et si l'on savait
comment tu te conduis...

Je l'arrte; je ne veux plus que l'on me parle de reconnaissance, et
alors je promets de venir souvent les voir. En m'loignant, j'ai soin de
m'informer  Lucile si l'on ne manque de rien. J'apprends que madame la
comtesse travaille  broder pendant que sa fille repose, et qu'elle a
bien dfendu qu'on me le dise. Pauvre femme! c'est maintenant que
j'envie la fortune, les richesses!... Courons reprendre mes pinceaux.

Un sourire de Manette dissipe mes ides tristes. Je lui conte tout ce
qui m'a afflig, et elle m'embrasse en me disant:

--Eh bien! mon ami, nous sommes jeunes; nous travaillerons davantage,
pour que tu puisses faire plus pour ta bienfaitrice, et nous n'en serons
pas moins heureux. Pour toute rponse, je la presse sur mon coeur.

Il y a trois mois que je suis mari. J'ai vendu mon tableau; mais la
personne qui m'a achet mes premiers ouvrages est  la campagne. J'avais
fait celui-ci trop  la hte: les regards de ma femme m'avaient trop
souvent distrait, et je n'ai eu que peu de chose. J'en entreprends un
auquel je veux donner tous mes soins; mais avant qu'il ne soit fini, je
frmis en songeant que ces dames auront mille besoins, et que le dernier
argent que j'ai remis  Lucile doit tre prs de sa fin. D'un autre
ct, mon petit mnage, quoique fort modeste, exige cependant que je
m'en occupe. Ces penses me font souvent soupirer, et les doux sourires
de Manette ne parviennent pas toujours  dissiper les nuages qui
obscurcissent mon front.

Manette ne me demande jamais rien; elle prtend que son travail suffit
pour notre mnage; elle me supplie de ne point m'inquiter de l'avenir;
mais je ne puis tre tranquille quand je songe  madame la comtesse, 
sa fille dont la sant est toujours chancelante.

Je viens de me rendre chez ces dames, que je n'ai pas vues depuis
quelques jours. C'est Adolphine qui m'ouvre la porte; Lucile est en
commission et madame la comtesse vient, par extraordinaire, de sortir un
moment.

Je me trouve seul avec Adolphine: cela ne m'est pas arriv depuis le
jour o je lui dclarai mon amour, o le marquis me surprit  ses pieds;
ce souvenir me cause un embarras, une motion pnible; je ne sais si
Adolphine se rappelle cette circonstance, mais elle me parat aussi
trouble que moi.

Je suis assis auprs d'elle. Je me suis inform de sa sant, de celle de
sa mre, puis je ne sais plus rien lui dire. Je reste muet devant
elle... Est-ce parce qu'une foule de penses, de souvenirs, se
prsentent  mon esprit?... Elle garde aussi le silence... nous avons
l'air de deux coupables qui n'osent se faire leurs confessions, ou de
deux amants qui se boudent, et cependant nous ne sommes ni l'un ni
l'autre.

J'ai les yeux baisss, mais j'entends ses soupirs; elle est oppresse,
elle souffre... Il me semble que je gagne son mal, ma poitrine se serre
aussi. Enfin c'est elle qui rompt le silence, et sa voix est
tremblante.--Andr!... il y a bien longtemps que nous ne nous sommes
trouvs sans tmoin. J'avais  vous dire...  vous demander...

Elle s'arrte; elle a besoin de reprendre des forces, et j'attends en
tremblant qu'elle continue:

--Andr! reprend-elle au bout d'un moment, qu'avez-vous pens de moi...
en apprenant que j'tais l'pouse de M. de Thrigny?...

--J'ai prsum, madame, que cette union convenait  votre famille... et
que rien ne s'opposait  ce qu'elle et lieu.

--Et avez-vous pens... que je pouvais tre heureuse?...

--Oui, madame.

Elle ne dit plus rien. Lui aurais-je fait de la peine?... Je lve les
yeux sur elle... O ciel! son visage est baign de larmes... je cours
vers elle... Dans ce moment, madame la comtesse revient.

--Qu'a-t-elle donc? s'cria-t-elle effraye de l'tat de sa fille.--Ce
n'est rien! balbutie Adolphine en tchant de sourire pour rassurer sa
mre. Une faiblesse... un tourdissement...

--Pauvre enfant!

Je veux aller chercher le mdecin; Adolphine s'y oppose, elle prtend
qu'elle se sent mieux; elle affecte plus de gaiet; elle parle
davantage; elle parvient  tranquilliser sa mre; mais moi, elle ne peut
m'abuser.

Cette scne m'a vivement mu; je reviens chez moi tort agit. Je veux
reprendre mes pinceaux, je ne puis les tenir. Manette craint que je ne
sois malade; elle m'engage  prendre du repos, mais les souvenirs de ce
jour troublent mon sommeil. Au milieu de la nuit je m'veille... Manette
n'est point auprs de moi.... Surpris, inquiet, je me lve en silence...
J'aperois une faible lumire dans mon atelier; j'avance, Manette est
l: elle travaille  la lueur d'une lampe; elle passe une partie de ses
nuits  veiller, tandis que je la crois livre au sommeil.

Elle m'a entendu, et vient  moi en rougissant; c'est encore elle qui me
demande pardon de ce qu'elle travaille la nuit, qui cherche  me prouver
que c'est pour elle un plaisir et non une fatigue. Tant d'amour, tant de
vertus, ne peuvent plus me surprendre dans Manette, mais qu'il me serait
doux de les rcompenser!... Elle dit que mon amour lui suffit.

La conduite de ma femme ranime mon courage; je travaille avec plus
d'ardeur; et un matin je vois entrer dans mon atelier le riche amateur
auquel j'ai vendu mes premiers tableaux. Il examine mon ouvrage: il en
parat fort satisfait; ses loges ont enflamm mon imagination; mon
tableau s'achve; j'ai fait mieux encore que je ne l'esprais, et j'en
reois un prix qui me semble considrable. Je supplie Manette de ne plus
prendre sur son repos pour travailler; elle me le promet... Je veux lui
donner quelques parures, quelques bijoux; elle les refuse et m'envoie
chez madame la comtesse, en me disant:

--Est-ce que tu ne me trouves plus bien comme je suis?

Je ne me suis pas retrouv seul avec Adolphine; et, depuis le jour o
nous emes ensemble ce court tte--tte, elle est redevenue, en ma
prsence, silencieuse comme auparavant; lorsque j'arrive, elle sourit et
parat contente de me voir; mais ensuite elle retombe dans sa
mlancolie.

Il y avait plus longtemps que de coutume que je ne m'tais rendu chez ma
bienfaitrice, lorsque je vais leur apprendre le succs de mon dernier
tableau.

--Nous nous alarmions de ne pas te voir, me dit madame la comtesse;
craignant que tu ne fusses indispos, je viens d'envoyer Lucile chez
toi.

Je remercie la bonne Caroline de l'intrt si tendre qu'elle me porte;
mais je suis en secret fch que Lucile se soit rendue chez moi; elle ne
sait pas que je suis mari, et je crains de sa part quelque
indiscrtion. Je tche de dissimuler mon inquitude, et je vais prendre
cong de ces dames, lorsque Lucile revient et entre vivement dans la
pice o nous sommes.

--Je viens de chez vous, monsieur Andr! dit-elle en souriant d'un air
significatif. Je la regarde, je lui fais des signes pour qu'elle se
taise; mais elle n'y fait pas attention et continue de parler.

--Tu n'as trouv personne? lui dit madame la comtesse.

--Pardonnez-moi, madame; j'ai trouv quelqu'un... et une personne fort
aimable, mme!...

--Son frre, sans doute?

--Non, madame; oh! ce n'tait pas un monsieur!

Madame la comtesse ne juge pas convenable de pousser plus loin ses
questions. Adolphine m'a regard: sa figure, toujours si ple, vient de
se couvrir d'une vive rougeur!... Je fais de nouveaux signes, mais
Lucile continue de bavarder.

--Ah! madame, monsieur Andr ne nous dit pas tout! Vous ne devineriez
jamais... Eh bien! madame, il est mari!...

--Mari?...

--Oui, madame! avec sa chre Manette, que je ne connaissais pas, mais
qui est vraiment charmante.

--Est-il vrai, Andr? me dit ma bienfaitrice. Je rponds  demi-voix:

--Oui, madame...

--Et pourquoi donc nous l'avoir cach?...

Je cherche quelque motif  donner, lorsque mes regards se portent vers
Adolphine. Grand Dieu! sa tte est retombe en arrire; une pleur
mortelle couvre son visage... elle est prive de sentiment. J'ai pouss
un cri... Madame la comtesse se retourne et s'aperoit de l'tat de sa
fille; elle court  elle, la prend dans ses bras, l'appelle  grands
cris, tandis que Lucile et moi nous employons tous les moyens pour la
faire revenir... Mais c'est en vain; ses yeux sont toujours ferms. Je
cours, je vole chercher un mdecin; je le ramne avec moi; ma
bienfaitrice se dsespre devant sa fille mourante... Enfin les soins du
docteur la rappellent  la vie; elle rouvre les yeux; elle les porte sur
moi, puis sur sa mre; elle veut la rassurer, et prononce d'une voix
faible:

--Ce n'est rien... ne vous effrayez pas...

On la porte sur son lit. Elle dit avoir besoin de repos; je m'loigne
avec le docteur; je le questionne sur l'tat d'Adolphine... Il ne me
rassure pas; il parle de causes morales, d'un grand fonds de chagrin
contre lequel chouent les secours de l'art. Hlas! ce chagrin, je
crains d'en deviner la source!

J'apprends  ma femme l'tat alarmant d'Adolphine; Manette, toujours
bonne, s'offre pour aller la veiller, pour lui servir de garde; mais je
n'y consens point; je ne crois pas que la prsence de Manette
soulagerait le mal d'Adolphine.

Je retourne, le soir, chez madame la comtesse.

--Adolphine est calme, me dit Lucile; sa mre est prs de son lit, et ne
veut plus la quitter un instant.

Je ne juge pas ncessaire de me prsenter maintenant. Je retourne chez
le mdecin; je le prie de voir chaque jour la jeune malade.

--J'irai, me dit-il en secouant la tte, mais il n'y a rien  faire.

Je suis retourn prs de Manette; elle montre presque autant
d'inquitude que moi sur l'tat de la malade. La nuit est venue...
L'image d'Adolphine ne me permet pas de trouver le repos... Mais bientt
j'entends frapper fortement  la porte de la rue. Un secret
pressentiment me dit que c'est pour moi. Je me lve, je m'habille  la
hte... hlas!... je ne me suis pas tromp, c'est Lucile qui accourt
tout en pleurs.

--Venez! venez! me dit-elle; elle est mal! bien mal! un dlire
affreux... puis, dans les intervalles, elle demande  vous voir,  vous
parler...

J'ai suivi Lucile... nous marchons  la hte et sans prononcer un mot;
enfin nous sommes devant la maison...

--Et le mdecin? dis-je.

--Il est l... Il donne aussi des secours  madame la comtesse, que
l'tat de sa fille rduit au dsespoir.

Je pntre dans l'appartement... elle ne me voit pas, elle est dans un
de ses accs de dlire... sa mre la tient dans ses bras... Je m'avance,
je lui parle... elle prononce mon nom, mais elle ne me reconnat point.
Elle nomme aussi Manette, son poux; elle semble vouloir carter une
image pnible, elle porte la main sur son coeur en s'criant d'une
voix dchirante:

--Il est l, toujours l... Je ne puis l'en arracher... Mais il ne
m'aime plus... il ne peut plus m'aimer.

Un anantissement complet succde  ce transport. Enfin, elle revient 
elle et nous reconnat. Ma vue semble lui faire du bien... elle sourit 
sa mre et lui dit d'une voix teinte:

--Maman, permettez-moi de parler un instant  Andr... ce sera la
dernire fois... puis je ne vous quitterai plus.

Ma bienfaitrice l'embrasse, et le mdecin l'entrane dans une autre
pice. Je suis seul devant le lit d'Adolphine: ses yeux sont gonfls de
larmes; j'ai peine  retenir mes sanglots. Elle me tend la main.

--Andr! me dit-elle, je sens bien que je vais mourir... Ah! ne me
plains pas! je ne pouvais plus tre heureuse... Dis-moi que tu m'as bien
aime!... Appelle-moi encore une fois Adolphine! comme aux beaux jours
de notre enfance... et je mourrai plus satisfaite...

--Adolphine!... chre Adolphine! vivez pour votre mre... pour nous tous
qui vous chrissons...

--Non! c'est assez maintenant!... je suis heureuse... Andr! tu
n'abandonneras pas ma mre!...

Je presse sa main dans les miennes... elle est dj inanime...
Adolphine vient de fermer les yeux pour jamais!...

J'entends la voix de madame la comtesse, elle revient... Ah!
pargnons-lui ce spectacle. Je cours au-devant d'elle, je l'entrane...
elle demande sa fille: mon silence lui en dit assez; elle tombe dans mes
bras... Aid de Lucile, je la transporte dans la voiture du docteur, qui
nous conduit chez moi. Je n'ai pas besoin de recommander la comtesse 
Manette; je connais son coeur.

Je retourne prs de celle qui n'est plus. Je ne la quitte pas jusqu' ce
que les derniers devoirs lui soient rendus. Une tombe simple, modeste,
reoit cette femme  qui le destin avait accord fortune, naissance,
beaut, talents, qui est morte  dix-huit ans sans regretter la vie.

Mes soins, ma tendresse, les touchantes attentions, les douces
prvenances de Manette parviennent enfin  calmer le dsespoir de madame
la comtesse. Nous pleurons Adolphine avec elle; les larmes sont moins
amres verses dans le sein de l'amiti.

Mais rien ne me retient maintenant  Paris. Le sjour de la Savoie
pourra au contraire, en offrant  ma bienfaitrice une autre existence,
rendre moins prsents les souvenirs de ses malheurs. Elle vient
d'apprendre qu'aprs avoir jou et perdu ce qu'il lui avait enlev, M.
de Thrigny a t tu en duel. Je me jette  ses genoux avec Manette;
nous pressons chacun une de ses mains; nous la nommons notre mre, et la
supplions de ne jamais nous quitter.

--Oui, vous tes mes enfants! nous dit madame la comtesse en nous
attirant sur son coeur. Cher Andr! qui m'as si bien rcompense de ce
que j'avais fait pour toi! et vous, bonne Manette, que je ne connais que
depuis quelques jours, et qui les avez marqus par les soins les plus
touchants envers moi!... ah! je ne vous quitterai plus... vous tes
dsormais tout pour moi.

--Et vous consentez  venir habiter en Savoie avec nous?

--J'irai partout o vous serez.

Enfin je vais retourner dans mon pays, prs de ma mre!... Tous nos
prparatifs sont bientt faits. Mon frre et le pre Bernard sont tout
prts. Je propose  Lucile de nous accompagner; mais Lucile a fait
depuis quelque temps la connaissance d'un jeune garon picier; il n'a
que dix-huit ans, mais il veut s'tablir, se marier, et les appas un peu
prononcs de l'ancienne femme de chambre lui ont paru d'un fort bon
effet pour un comptoir.

--Il est encore bien enfant, dit Lucile, mais je le formerai.

Je me rappelle qu'elle a toujours aim  faire des ducations.

Le jour du dpart est arriv: j'ai lou une berline pour nous cinq, ne
voulant pas que madame la comtesse allt en voiture publique. Pendant
tout le voyage, elle est l'objet continuel de nos soins, de nos
attentions. Touche de notre amiti, elle nous tend souvent la main en
nous disant les larmes aux yeux:--Vous voulez donc que je tienne encore
 la vie?

Enfin nous les revoyons, ces montagnes chries de la Savoie! Nous
saluons, en passant, la barrire  la balanoire, comme si nous
retrouvions un ancien ami. Madame est presque aussi joyeuse que Pierre
et moi; elle s'crie en me regardant:--C'est ton pays! c'est ici que tu
es n!

J'avais parl de la jolie habitation de ma mre; mais on tait loin de
la croire ce qu'elle est.

--C'est comme un chteau! s'crient Bernard et Manette.

--C'est une retraite charmante, me dit madame la comtesse.

--Entour de tout ce que j'aime, leur dis-je, ce sera pour moi
l'univers, et mes dsirs ne s'tendront jamais au del des montagnes qui
bornent son horizon.

Je ne puis peindre la joie de ma bonne mre en nous voyant arriver.

--Et c'est pour toujours, lui dis-je, dsormais nous ne nous quitterons
plus.

--Pour toujours: rpte ma mre; quoi! mes enfants, vous n'irez plus 
Paris?...

--Non, nous resterons prs de vous.

--Mais toi, Pierre, qui regrettais tant les omelettes souffles de la
grande ville...

--J'en ai assez mang, rpond Pierre en portant sa main sur son oeil
gauche.

J'ai prsent ma mre  madame la comtesse; toutes deux s'aiment
bientt: les vertus galisent les rangs et comblent les distances.

Nous sommes installs dans la jolie maison. Madame la comtesse a la plus
belle chambre; elle ne le voulait pas, mais pour cette fois seulement
j'ai agi contre sa volont. Le bonheur est venu habiter avec nous cet
asile. Pierre cultive et fait valoir notre terrain; le pre Bernard
l'aide quelquefois, puis va se reposer prs de ma mre. J'envoie  Paris
mes tableaux, et je deviens assez riche pour faire quelque bien dans les
environs. Enfin Manette m'a donn deux petits garons que j'adore; et
lorsque l'hiver chasse les habitants de nos montagnes autour de leurs
foyers, je retrouve encore les premiers beaux jours de ma vie en faisant
des boules de neige avec mes enfants.

FIN.




TABLE DES CHAPITRES


/*
CHAP. I. Tableau de neige.--La famille savoyarde.                      1

II. Les voyageurs.--La petite dormeuse.                                6

III. Elle s'veille.--Dpart des voyageurs.                           22

IV. La mort d'un bon pre.--Sparation ncessaire.                    28

V. Les petits Savoyards.--Frayeur et plaisir.                         37

VI. Notre dbut.--Premier exploit de Pierre.                          46

VII. La jeune fille et son serin.                                     59

VIII. Pierre fait encore des siennes.                                 68

IX. Notre arrive  Paris.--vnement imprvu.                        74

X. Le porteur d'eau.--Les bonnes gens.                                85

XI. Rencontre, accident.--Nouveau protecteur.                         96

XII. L'atelier du peintre.--M. Rossignol.                            106

XIII. L'original du portrait.                                        117

XIV. Le second service.--La femme de chambre.                        126

XV. Espigleries de M. Rossignol.                                    139

XVI. Mon coeur commence  parler.                                  162

XVII. La fuse et ses suites.                                        182

XVIII. Je ne suis plus un enfant.                                    188

XIX. Nouveau personnage.--Dpart.                                    197

XX. Voyage en Suisse.                                                208

XXI. Retour.--Je quitte l'htel.                                     213

XXII. Rencontre inespre.                                           222

XXIII. Mort de M. Dermilly.--Je suis riche.--Pierre fait des
       sottises.                                                     235

XXIV. Voyage en Savoie.--Acquisition.--Retour prcipit.             249

XXV. Entrevue.--Duel.--Plus d'espoir.                                262

XXVI. Diverses manires d'aimer.                                     277

XXVII. Pierre et Rossignol.                                          283

XXVIII. Le carrick de Franois.                                      296

XXIX. Le mnage de mon frre.                                        300

XXX. Six mois et huit jours.                                         309

XXXI. Diffrentes manires d'employer sa fortune.                    323

XXXII. Apprts de noce.--Dernier tour de Rossignol.                  340

XXXIII. Peine et plaisir.                                            352

XXXIV. Dernire preuve.--Retour en Savoie.                          362

FIN DE LA TABLE.

Paris.--Imprimerie de P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.
*/






End of Project Gutenberg's Andr le Savoyard, by Charles Paul de Kock

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDR LE SAVOYARD ***

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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