The Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne

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Title: Robur-le-Conquerant

Author: Jules Verne

Posting Date: August 23, 2012 [EBook #5126]
Release Date: February, 2004
[This file was first posted on May 5, 2002]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT ***




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                   Robur-le-Conqurant: Jules Verne

                     LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES
                  COURONNS PAR L'ACADMIE FRANAISE

                          ROBUR-LE-CONQURANT

                                  PAR

                              JULES VERNE

                        45 DESSINS PAR BENETT

                             BIBLIOTHQUE
                     D'EDUCATION ET DE RCREATION
                    J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                PARIS

                                 1886

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                          TABLE DE MATIRES


  I.       O LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI
           EMBARRASSS L'UN OU L'AUTRE.

  II.      DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT
           SANS PARVENIR  SE METTRE D'ACCORD.

  III.     DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D'TRE
           PRESENT, CAR IL SE PRESENTE LUI-MME.

  IV.      DANS LEQUEL,  PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L'AUTEUR
           ESSAIE DE RHABILITER LA LUNE.

  V.       DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITS EST CONSENTIE
           ENTRE LE PRSIDENT ET LE SECRTAIRE DU WELDON-INSTITUTE.

  VI.      LES INGNIEURS, LES MCANICIENS ET AUTRES SAVANTS
           FERAIENT PEUT-TRE BIEN DE PASSER.

  VII.     DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE
           DE SE LAISSER CONVAINCRE.

  VIII.    OU L'ON VERRA QUE ROBUR SE DCIDE  RPONDRE A
           L'IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSE.

  IX.      DANS LEQUEL L' ALBATROS  FRANCHIT PRS DE DIX MILLE
           KILOMTRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.

  X.       DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET
           FRYCOLLIN FUT MIS  LA REMORQUE.

  XI.      DANS LEQUEL LA COLRE DE UNCLE PRUDENT CROT COMME LE
           CARR DE LA VITESSE.

  XII.     DANS LEQUEL L'INGNIEUR ROBUR AGIT COMME S'IL VOULAIT
           CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON.

  XIII.    DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT
           UN OCAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER.

  XIV.     DANS LEQUEL L' ALBATROS  FAIT CE QU'ON NE POURRA
           PEUT-TRE JAMAIS FAIRE.

  XV.      DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MRITENT VRAIMENT
           LA PEINE D'TRE RACONTES.

  XVI.     QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDCISION PEUT-TRE
           REGRETTABLE.

  XVII.    DANS LEQUEL ON REVIENT  DEUX MOIS EN ARRIRE ET O L'ON
           SAUTE  NEUF MOIS EN AVANT.

  XVIII.   QUI TERMINE CETTE VRIDIQUE HISTOIRE DE L' ALBATROS 
           SANS LA TERMINER.

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                          ROBUR-LE-CONQURANT

                                  I

  O le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrasss l'un
                              ou l'autre.

 Pan !... Pan !... 

Les deux coups de pistolet partirent presque en mme temps. Une
vache, qui paissait  cinquante pas de l, reut une des balles dans
l'chine. Elle n'tait pour rien dans l'affaire, cependant.

Ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'avait t touch.

Quels taient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c'et
t l, sans doute, l'occasion de faire parvenir leurs noms  la
postrit. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus g tait
Anglais, le plus jeune Amricain. Quant  indiquer en quel endroit
l'inoffensif ruminant venait de patre sa dernire touffe d'herbe,
rien de plus facile. C'tait sur la rive droite du Niagara, non loin
de ce pont suspendu qui runit la rive amricaine  la rive
canadienne, trois milles au-dessous des chutes.

L'Anglais s'avana alors vers l'Amricain :

 Je n en soutiens pas moins que c'tait le Rule Britannia! dit-il.

- Non! le Yankee Doodle!  rpliqua l'autre.

La querelle allait recommencer, lorsque l'un des tmoins - sans doute
dans l'intrt du btail - s'interposa, disant :

 Mettons que c'tait le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et
allons djeuner! 

Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amrique et de la
Grande-Bretagne fut adopt  la satisfaction gnrale. Amricains et
Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans
l'htel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes.
Comme ils sont en prsence des oeufs bouillis et du jambon
traditionnels, du roastbeef froid, relev de pickles incendiaires, et
de flots de th  rendre jalouses les clbres cataractes, on ne les
drangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore
question d'eux dans cette histoire.

Qui avait raison de l'Anglais ou de l'Amricain? Il et t difficile
de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits
s'taient passionns, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans
l'ancien continent,  propos d'un phnomne inexplicable, qui, depuis
un mois environ, mettait toutes les cervelles  l'envers.

     _Os sublime dedit coelumque tueri,_

a dit Ovide pour le plus grand honneur de la crature humaine. En
vrit, jamais on n'avait tant regard le ciel depuis l'apparition de
l'homme sur le globe terrestre.

Or, prcisment, pendant la nuit prcdente, une trompette arienne
avait lanc ses notes cuivres  travers l'espace, au-dessus de cette
portion du Canada situe entre le lac Ontario et le lac Eri. Les uns
avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De l
cette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un djeuner 
Goat-Island. Peut-tre, en somme, n'tait-ce ni l'un ni l'autre de
ces chants patriotiques. Mais ce qui n'tait douteux pour personne
c'est que ce son trange avait ceci de particulier qu'il semblait
descendre du ciel sur la terre.

Fallait-il croire  quelque trompette cleste, embouche par un ange
ou un archange?... N'tait-ce pas plutt de joyeux aronautes qui
jouaient de ce sonore instrument, dont la Renomme fait un si bruyant
usage?

Non! Il n'y avait l ni ballon, ni aronautes. Un phnomne
extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel -
phnomne dont on ne pouvait reconnatre la nature ni l'origine.
Aujourd'hui, il apparaissait au-dessus de l'Amrique, quarante-huit
heures aprs au-dessus de l'Europe, huit jours plus tard, en Asie,
au-dessus du Cleste Empire. Dcidment, si la trompette qui
signalait son passage n'tait pas celle du Jugement dernier, qu'tait
donc cette trompette?

De l, en tous pays de la terre, royaumes ou rpubliques, une
certaine inquitude qu'il importait de calmer. Si vous entendiez dans
votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
chercheriez-vous pas au plus vite  reconnatre la cause de ces
bruits, et, 51 l'enqute n'aboutissait  rien, n'abandonneriez-vous
pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais
ici, la maison, c'tait le globe terrestre. Nul moyen de le quitter
pour la Lune, Mars, Vnus, Jupiter, ou toute autre plante du systme
solaire. Il fallait donc dcouvrir ce qui se passait, non dans le
vide infini, mais dans les zones atmosphriques. En effet, pas d'air,
pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse
trompette! - c'est que le phnomne s'accomplissait au milieu de la
couche d'air, dont la densit va toujours en diminuant et qui ne
s'tend pas  plus de deux lieues autour de notre sphrode.

Naturellement, des milliers de feuilles publiques s'emparrent de la
question, la traitrent sous toutes ses formes, l'claircirent ou
l'obscurcirent, rapportrent des faits vrais ou faux, alarmrent ou
rassurrent leurs lecteurs, dans l'intrt du tirage, - passionnrent
enfin les masses quelque peu affoles. Du coup, la politique fut par
terre, et les affaires n'en allrent pas plus mal. Mais qu'y avait-il?

On consulta les observatoires du monde entier. S'ils ne rpondaient
pas,  quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui ddoublent
ou dtriplent des toiles  cent mille milliards de lieues, n'taient
pas capables de reconnatre l'origine d'un phnomne cosmique, dans
le rayon de quelques kilomtres seulement,  quoi bon des astronomes?

Aussi, ce qu'il y eut de tlescopes, de lunettes, de longues-vues, de
lorgnettes, de binocles, de monocles, braqus vers le ciel, pendant
ces belles nuits de l't, ce qu'il y eut d'yeux  l'oculaire des
instruments de toutes portes et de toutes grosseurs, on ne saurait
l'valuer. Peut-tre des centaines de mille,  tout le moins. Dix
fois, vingt fois plus qu'on ne compte d'toiles  l'oeil nu sur
la sphre cleste. Non! Jamais clipse, observe simultanment sur
tous les points du globe, n'avait t  pareille fte.

Les observatoires rpondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une
opinion, mais diffrente. De l, guerre intestine dans le monde
savant pendant les dernires semaines d'avril et les premires de mai.

L'observatoire de Paris se montra trs rserv. Aucune des sections
ne se pronona. Dans le service d'astronomie mathmatique, on avait
ddaign de regarder; dans celui des oprations mridiennes, on
n'avait rien dcouvert; dans celui des observations physiques, on
n'avait rien aperu; dans celui de la godsie, on n'avait rien
remarqu; dans celui de la mtorologie, on n'avait rien entrevu;
enfin, dans celui des calculateurs, on n'avait rien vu. Du moins
l'aveu tait franc. Mme franchise  l'observatoire de Montsouris, 
la station magntique du parc Saint-Maur. Mme respect de la vrit
au Bureau des Longitudes. Dcidment, Franais veut dire franc

La province fut un peu plus affirmative. Peut-tre dans la nuit du 6
au 7 mai avait-il paru une lueur d'origine lectrique, dont la dure
n'avait pas dpass vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur
s'tait montre entre neuf et dix heures du soir. A l'observatoire
mtorologique du Puy-de-Dme, on l'avait saisie entre une heure et
deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et
trois heures;  Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au
Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Lman, au moment o
l'aube blanchissait le znith.

Evidemment, il n'y avait pas  rejeter ces observations en bloc. Nul
doute que la lueur et t observe en divers postes - successivement
- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle tait produite par
plusieurs foyers, courant  travers l'atmosphre terrestre, ou, si
elle n'tait due qu' un foyer unique, c'est que ce foyer pouvait se
mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien prs de deux cents
kilomtres  l'heure.

Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d'anormal
dans l'air?

Jamais.

La trompette, du moins, s'tait-elle fait entendre  travers les
couches ariennes?

Pas le moindre appel de trompette n'avait retenti entre le lever et
le coucher du soleil.

Dans le Royaume-Uni, on fut trs perplexe. Les observatoires ne
purent se mettre d'accord. Greenwich ne parvint pas  s'entendre avec
Oxford, bien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait rien.

 Illusion d'optique! disait l'un.

- Illusion d'acoustique!  rpondait l'autre.

Et l-dessus, ils disputrent. En tout cas, illusion.

A l'observatoire de Berlin,  celui de Vienne, la discussion menaa
d'amener des complications internationales. Mais la Russie, en la
personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
qu'ils avaient raison tous deux; cela dpendait du point de vue
auquel ils se mettaient pour dterminer la nature du phnomne, en
thorie impossible, possible en pratique.

En Suisse,  l'observatoire de Satis, dans le canton d'Appenzel, au
Righi, au Gbris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard,
du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes
tyroliennes, on fit preuve d'une extrme rserve  propos d'un fait
que personne n'avait jamais pu constater - ce qui est fort
raisonnable.

Mais, en Italie, aux stations mtorologiques du Vsuve, au poste de
l'Etna, install dans l'ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les
observateurs n'hsitrent pas  admettre la matrialit du phnomne,
attendu qu'ils l'avaient pu voir, un jour, sous l'aspect d'une petite
volute de vapeur, une nuit, sous l'apparence d'une toile filante. Ce
que c'tait, d'ailleurs, ils n'en savaient absolument rien.

En vrit, ce mystre commenait  fatiguer les gens de science,
tandis qu'il continuait  passionner,  effrayer mme les humbles et
les ignorants, qui ont form, forment et formeront l'immense majorit
en ce monde, grce  l'une des plus sages lois de la nature. Les
astronomes et les mtorologistes auraient donc renonc  s'en
occuper, si, dans la nuit du 26 au 27,  l'observatoire de
Kantokeino, au Finmark, en Norvge, et dans la nuit du 28 au 29, 
celui de l'Isfjord, au Spitzberg, les Norvgiens d'une part, les
Sudois de l'autre, ne se fussent trouvs d'accord sur ceci : au
milieu d'une aurore borale avait apparu une sorte de gros oiseau, de
monstre arien. S'il n'avait pas t possible d'en dterminer la
Structure, du moins n'tait-il pas douteux qu'il et projet hors de
lui des corpuscules qui dtonaient comme des bombes.

En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation
des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus
phnomnal en tout cela, c'tait que des Sudois et des Norvgiens
eussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque.

On rit de la prtendue dcouverte dans tous les observatoires de
l'Amriqu du Sud, au Brsil, au Prou comme  La Plata, dans ceux de
l'Australie,  Sidney,  Adlade comme  Melbourne. Et le rire
australien est des plus communicatifs.

Bref, un seul chef de station mtorologique se montra affirmatif sur
cette question, malgr tous les sarcasmes que sa solution pouvait
faire natre. Ce fut un Chinois, le directeur de l'observatoire de
Zi-Ka-Wey, lev au milieu d'une vaste plaine,  moins de dix lieues
de la mer, avec un horizon immense, baign d'air pur.

 Il se pourrait, dit-il, que l'objet dont il s'agit ft tout
simplement un appareil aviateur, une machine volante! 

Quelle plaisanterie!

Cependant, si les controverses furent vives dans l'Ancien Monde, on
imagine ce qu'elles durent tre en cette portion du Nouveau, dont les
Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.

Un Yankee, on le sait, n'y va pas par quatre chemins. Il n'en prend
qu'un, et gnralement celui qui conduit droit au but. Aussi les
observatoires de la Fdration amricaine n'hsitrent-ils pas  se
dire leur fait. S'ils ne se jetrent pas leurs objectifs  la tte,
c'est qu'il aurait fallu les remplacer au moment o l'on avait le
plus besoin de s'en servir.

En cette question si controverse, les observatoires de Washington
dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l'Etat de
Duna, tinrent tte  celui de Darmouth-College dans le Connecticut,
et  celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne
porta pas sur la nature du corps observ, mais sur l'instant prcis
de l'observation; car tous prtendirent l'avoir aperu dans la mme
nuit,  la mme heure,  la mme minute,  la mme seconde, bien que
la trajectoire du mystrieux mobile n'occupt qu'une mdiocre hauteur
au-dessus de l'horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au
Colombia, la distance est assez grande pour que cette double
observation, faite au mme moment, pt tre considre comme
impossible.

Dudley,  Albany, dans l'Etat de New York, et West-Point, de
l'Acadmie militaire, donnrent tort  leurs collgues par une note
qui chiffrait l'ascension droite et la dclinaison dudit corps.

Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S'taient tromps
de corps, que celui-ci tait un bolide qui n'avait fait que traverser
la moyenne couche de l'atmosphre. Donc, ce bolide ne pouvait tre
l'objet en question. D'ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
jou de la trompette?

Quant  cette trompette, on essaya vainement de mettre son clatante
fanfare au rang des illusions d'acoustique. Les oreilles, en cette
occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait
certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au
13 mai - nuit trs sombre - les observateurs de Yale-College, 
l'Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques
mesures d'une phrase musicale, en r majeur,  quatre temps, qui
donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du
Dpart.

 Bon ! rpondirent les loustics, c'est un orchestre franais qui
joue au milieu des couches ariennes! 

Mais plaisanter n'est pas rpondre. C'est ce que fit remarquer
l'observatoire de Boston, fond par l'Atlantic Iron Works Society,
dont les opinions sur les questions d'astronomie et de mtorologie
commenaient  faire loi dans le monde savant.

Intervint alors l'observatoire de Cincinnati, cr en 1870 sur le
mont Lookout, grce  la gnrosit de M. Kilgoor, et si connu pour
ses mesures micromtriques des toiles doubles. Son directeur
dclara, avec la plus entire bonne foi, qu'il y avait certainement
quelque chose, qu'un mobile quelconque se montrait, dans des temps
assez rapprochs, en divers points de l'atmosphre, mais que sur la
nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il
tait impossible de se prononcer.

Ce fut alors qu'un journal dont la publicit est immense, le New York
Herald, reut d'un abonn la communication anonyme qui suit :

 On n'a pas oubli la rivalit qui mit aux prises, il y a quelques
annes, les deux hritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur
franais Sarrasin dans sa cit de Franceville, l'ingnieur allemand
Herr Schultze, dans sa cit de Stahlstadt, cits situes toutes deux
en la partie sud de l'Oregon, aux Etats-Unis.

 On ne peut avoir oubli davantage que, dans le but de dtruire
Franceville, Herr Schultze lana un formidable engin qui devait
s'abattre sur la ville franaise et l'anantir d'un seul coup.

 Encore moins ne peut-on avoir oubli que cet engin, dont la vitesse
initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait t mal
calcule, fut emport avec une rapidit suprieure  seize fois celle
des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues  l'heure -'
qu'il n'est plus retomb sur la terre, et que, pass  l'tat de
bolide, il circule et doit ternellement circuler autour de notre
globe.

 Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l'existence ne
peut tre nie? 

Fort ingnieux, l'abonn du New York Herald. Et la trompette?... Il
n'y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze!

Donc, toutes ces explications n'expliquaient rien, tous ces
observateurs observaient mal.

Restait toujours l'hypothse propose par le directeur de Zi-Ka-Wey.
Mais l'opinion d'un Chinois!...

Il ne faudrait pas croire que la satit fint par s'emparer du
public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions
continurent de plus belle, sans qu'on parvnt  se mettre d'accord.
Et, cependant, il y eut un temps d'arrt. Quelques jours s'coulrent
sans que l'objet, bolide ou autre, ft signal, sans que nul bruit de
trompette se fit entendre dans les airs. Le corps tait-il donc tomb
sur un point du globe o il et t difficile de retrouver sa trace -
en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l'Atlantique,
du Pacifique, de l'ocan Indien? Comment se prononcer  cet gard?

Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une srie de faits nouveaux se
produisirent, dont l'explication et t impossible par la seule
existence d'un phnomne cosmique.

En huit jours, les Hambourgeois,  la pointe de la tour Saint-Michel,
les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au
bout de la flche mtallique de leur cathdrale, les Strasbourgeois,
 l'extrmit du Munster, les Amricains, sur la tte de leur statue
de la Libert,  l'entre de l'Hudson, et, au fate du monument de
Washington,  Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
Cinq-Cents-Gnies,  Canton, les Indous, au seizime tage de la
pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini,  la croix de
Saint-Pierre de Rome, les Anglais,  la croix de Saint-Paul de
Londres, les Egyptiens,  l'angle aigu de la Grande Pyramide de
Gizh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
l'Exposition de 1889, haute de trois cents mtres, purent apercevoir
un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement
accessibles.

Et ce pavillon, c'tait une tamine noire, seme d'toiles, avec un
soleil d'or  son centre.

                                  II

    Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans
                    parvenir  se mettre d'accord.

 Et le premier qui dira le contraire...

- Vraiment!... Mais on le dira, s'il y a lieu de le dire!

- Et en dpit de vos menaces!...

- Prenez garde  vos paroles, Bat Fyn!

- Et aux vtres, Uncle Prudent!

Je soutiens que l'hlice ne doit pas tre  l'arrire!

- Nous aussi!... Nous aussi!... rpondirent cinquante voix,
confondues dans un commun accord.

- Non!... Elle doit tre  l'avant! s'cria PhilEvans.

- A l'avant! rpondirent cinquante autres voix avec une vigueur non
moins remarquable.

- Jamais nous ne serons du mme avis!

- Jamais!... Jamais!

- Alors  quoi bon disputer?

- Ce n'est pas de la dispute !... C'est de la discussion!

On ne l'aurait pas cru,  entendre les reparties, les objurgations,
les vocifrations, qui emplissaient la salle des sances depuis un
bon quart d'heure.

Cette salle, il est vrai, tait la plus grande du Weldon-Institute -
club clbre entre tous, tabli Walnut-Street,  Philadelphie, Etat
de Pennsylvanie, Etats-Unis d'Amrique.

Or, la veille, dans la cit,  propos de l'lection d'un allumeur de
gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups
changs de part et d'autre. De l, une effervescence qui n'tait pas
encore calme, et d'o provenait peut-tre cette surexcitation dont
les membres du Weldon-Institute venaient de faire preuve. Et,
cependant, ce n'tait l qu'une simple runion de  ballonistes ,
discutant la question encore palpitante mme  cette poque - de la
direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis,
dont le dveloppement rapide fut Suprieur mme  celui de New York,
de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n'est
pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de ptrole, ni
une agglomration manufacturire, ni le terminus d'un rayonnement de
voies ferres, - une ville plus grande que Berlin, Manchester,
Edimbourg, Liverpool, Vienne, Ptersbourg, Dublin -, une ville qui
possde un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la
capitale de l'Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement
prs de douze cent mille mes et se dit la quatrime ville du monde,
aprs Londres, Paris et New York.

Philadelphie est presque une cit de marbre avec ses maisons de grand
caractre et ses tablissements publics qui ne connaissent point de
rivaux. Le plus important de tous les collges du Nouveau Monde est
le collge Girard, et il est  Philadelphie. Le plus large pont de
fer du globe est le pont jet sur la rivire Schuylkill, et il est 
Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maonnerie est le
Temple Maonnique, et il est  Philadelphie. Enfin, le plus grand
club des adeptes de la navigation arienne est  Philadelphie. Et si
l'on veut bien le visiter dans cette soire du 12 juin, peut-tre y
trouvera-t-on quelque plaisir.

En cette grande salle s'agitaient, se dmenaient, gesticulaient,
parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tte -
une centaine de ballonistes, sous la haute autorit d'un prsident
assist d'un secrtaire et d'un trsorier. Ce n'taient point des
ingnieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se
rapportait  l'arostatique, mais amateurs enrags et
particulirement ennemis de ceux qui veulent opposer aux arostats
les appareils  plus lourds que l'air , machines volantes, navires
ariens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la
direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur prsident
avait quelque peine  les diriger eux-mmes.

Ce prsident, bien connu  Philadelphie, tait le fameux Uncle
Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif
Uncle, cela ne saurait surprendre en Amrique, o l'on peut tre
oncle sans avoir ni neveu ni nice. On dit Uncle, l-bas, comme,
ailleurs, on dit pre, de gens qui n'ont jamais fait oeuvre de
paternit.

Uncle Prudent tait un personnage considrable, et, en dpit de son
nom, cit pour son audace. Trs riche, ce qui ne gte rien, mme aux
Etats-Unis. Et comment ne l'et-il pas t, puisqu'il possdait une
grande partie des actions du Niagara Falls? A cette poque, une
socit d'ingnieurs s'tait fonde  Buffalo pour l'exploitation des
chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mtres cubes
que le Niagara dbite par seconde, produisent sept millions de
chevaux-vapeur. Cette force norme, distribue  toutes les usines
tablies dans un rayon de cinq cents kilomtres, donnait annuellement
une conomie de quinze cents millions de francs, dont une part
rentrait dans les caisses de la Socit et en particulier dans les
poches de Uncle Prudent. D'ailleurs, il tait garon, il vivait
simplement, n'ayant pour tout personnel domestique que son valet
Frycollin, qui ne mritait gure d'tre au service d'un matre si
audacieux. Il y a de ces anomalies.

Que Uncle Prudent et des amis, puisqu'il tait riche, cela va de
soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu'il tait prsident du
club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi
les plus acharns, il convient de citer le secrtaire du
Weldon-Institute.

C'tait Phil Evans, trs riche aussi, puisqu'il dirigeait la Walton
Watch Company, importante usine  montres, qui fabrique par jour cinq
cents mouvements  la mcanique et livre des produits comparables aux
meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des
hommes les plus heureux du monde et mme des Etats-Unis, n'et t la
situation de Uncle Prudent. Comme lui, il tait g de quarante-cinq
ans, comme lui d'une sant  toute preuve, comme lui d'une audace
indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages
certains du clibat contre les avantages douteux du mariage.
C'taient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se
comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d'une extrme
violence de caractre, l'un  chaud, Uncle Prudent, l'autre  froid,
Phil Evans.

Et  quoi tenait que Phil Evans n'et t nomm prsident du club?
Les voix s'taient exactement partages entre Uncle Prudent et lui.
Vingt fois on avait t au scrutin, et vingt fois la majorit n'avait
pu se faire ni pour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassante,
qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.

Un des membres du club proposa alors un moyen de dpartager les voix.
Ce fut Jem Cip, le trsorier du Weldon-Institute. Jem Cip tait un
vgtarien convaincu, autrement dit, un de ces lgumistes, de ces
proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs
fermentes, moiti brahmanes, moiti musulmans, un rival des Niewman,
des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustr la secte de ces
toqus inoffensifs.

En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club,
William T. Forbes, directeur d'une grande usine, o l'on fabrique de
la glucose en traitant les chiffons par l'acide sulfurique - ce qui
permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'tait un homme bien
pos, ce William T. Forbes, pre de deux charmantes vieilles filles,
Miss Dorothe, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le
ton  la meilleure socit de Philadelphie.

Il rsulta donc de la proposition de Jem Cip, appuye par William T.
Forbes et quelques autres, que l'on dcida de nommer le prsident du
club au  point milieu .

En vrit, ce mode d'lection pourrait tre appliqu en tous les cas
o il s'agit d'lire le plus digne, et nombre d'Amricains de grand
sens songeaient dj  l'employer pour la nomination du prsident de
la Rpublique des Etats-Unis.

Sur deux tableaux d'une entire blancheur, une ligne noire avait t
trace. La longueur de chacune de ces ligues tait mathmatiquement
la mme, car on l'avait dtermine avec autant d'exactitude que s'il
se ft agi de la base du premier triangle dans un travail de
triangulation. Cela fait, les deux tableaux tant exposs dans le
mme jour au milieu de la salle des sances, les deux concurrents
s'armrent chacun d'une fine aiguille et marchrent simultanment
vers le tableau qui lui tait dvolu. Celui des deux rivaux qui
planterait son aiguille le plus prs du milieu de la ligue, serait
proclam prsident du Weldon-Institute.

Cela va sans dire, l'opration devait se faire d'un coup, sans
repres, sans ttonnements, rien que par la sret du regard. Avoir
le compas dans l'oeil, suivant l'expression populaire, tout
tait l.

Uncle Prudent planta son aiguille, en mme temps que Phil Evans
plantait la sienne. Puis, on mesura afin de dcider lequel des deux
concurrents s'tait le plus approch du point milieu.

O prodige! Telle avait t la prcision des oprateurs que les
mesures ne donnrent pas de diffrence apprciable. Si ce n'tait pas
exactement le milieu mathmatique de la ligne, il n'y avait qu'un
cart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait tre le
mme pour toutes deux.

De l, grand embarras de l'assemble.

Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les
mesures fussent refaites au moyen d'une rgle gradue par les
procds de la machine micromtrique de M. Perreaux, qui permet de
diviser le millimtre en quinze cents parties. Cette rgle, donnant
des quinze-centimes de millimtre tracs avec un clat de diamant,
servit  reprendre les mesures, et, aprs avoir lu les divisions au
moyen d'un microscope, on obtint les rsultats suivants :

Uncle Prudent s'tait approch du point milieu  moins de six
quinze-centimes de millimtre, Phil Evans,  moins de neuf
quinze-centimes.

Et voil comment Phil Evans ne fut que le secrtaire du
Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent tait proclam prsident
du club.

Un cart de trois quinze-centimes de millimtre, il n'en fallut pas
davantage pour que Phil Evans vout  Uncle Prudent une de ces haines
qui, pour tre latentes, n'en sont pas moins froces.

A cette poque, depuis les expriences entreprises dans le dernier
quart de ce xixe sicle, la question des ballons dirigeables n'tait
pas sans avoir fait quelques progrs. Les nacelles munies d'hlices
propulsives, accroches en 1852 aux arostats de forme allonge
d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lme, en 1883, de MM.
Tissandier frres, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient
donn certains rsultats dont il convient de tenir compte. Mais si
ces machines, plonges dans un milieu plus lourd qu'elles,
manoeuvrant sous la pousse d'une hlice, biaisant avec la ligue
du vent, remontant mme une brise contraire pour revenir  leur point
de dpart, s'taient ainsi rellement  diriges  elles n'avaient pu
y russir que grce  des circonstances extrmement favorables. En de
vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphre calme,
trs bien! Par un lger vent de cinq  six mtres  la seconde, passe
encore! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait t obtenu. Contre
un vent de moulin - huit mtres  la seconde -, ces machines seraient
restes  peu prs stationnaires; contre une brise frache - dix
mtres  la seconde -, elles auraient march en arrire; contre une
tempte - vingt-cinq  trente mtres  la seconde -, elles auraient
t emportes comme une plume; au milieu d'un ouragan - quarante-cinq
mtres  la seconde -, elles eussent peut-tre couru le risque d'tre
mises en pices; enfin, avec un de ces cyclones qui dpassent cent
mtres  la seconde, on n'en aurait pas retrouv un morceau.

Il tait donc constant que, mme aprs les expriences retentissantes
des capitaines Krebs et Renard, si les arostats dirigeables avaient
gagn un peu de vitesse, c'tait juste ce qu'il fallait pour se
maintenir contre une simple brise. D'o l'impossibilit d'user
pratiquement jusqu'alors de ce mode de locomotion arienne.

Quoi qu'il en soit,  ct de ce problme de la direction des
arostats, c'est--dire, des moyens employs pour leur donner une
vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrs
incomparablement plus rapides. Aux machines  vapeur d'Henri Giffard,
 l'emploi de la force musculaire de Dupuy de Lme, s'taient peu 
peu substitus les moteurs lectriques. Les batteries au bichromate
de potasse, formant des lments monts en tension, de MM. Tissandier
frres, donnrent une vitesse de quatre mtres  la seconde. Les
machines dynamo-lectriques des capitaines Krebs et Renard,
dveloppant une force de douze chevaux, imprimrent une vitesse de
six mtres cinquante, en moyenne.

Et alors, dans cette voie du moteur, ingnieurs et lectriciens
avaient cherch  s'approcher de plus en plus de ce desideratum qu'on
a pu appeler  un cheval-vapeur dans un botier de montre . Aussi,
peu  peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
avaient gard le secret, taient-ils dpasss, et, aprs eux, les
aronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la lgret
s'accroissait en mme temps que la puissance.

Il y avait donc l de quoi encourager les adeptes qui croyaient 
l'utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons
esprits se refusaient  admettre cette utilisation! En effet, si
l'arostat rencontre un point d'appui sur l'air, il appartient  ce
milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions,
comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de
l'atmosphre, pourrait-elle tenir tte  des vents moyens, si
puissant que ft son propulseur?

C'tait toujours la question; mais on esprait la rsoudre en
employant des appareils de grande dimension.

Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs  la
recherche d'un moteur puissant et lger, les Amricains s'taient le
plus rapprochs du fameux desideratum. Un appareil dynamo-lectrique,
bas sur l'emploi d'une pile nouvelle, dont la composition tait
encore un mystre, avait t achet  son inventeur, un chimiste de
Boston jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand
soin, des diagrammes relevs avec la dernire exactitude,
dmontraient qu'avec cet appareil, actionnant une hlice de dimension
convenable, on pourrait obtenir des dplacements de dix-huit  vingt
mtres  la seconde.

En vrit, c'et t magnifique!

 Et ce n'est pas cher!  avait ajout Uncle Prudent, en remettant 
l'inventeur, contre son reu en bonne et due forme, le dernier paquet
des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention.

Immdiatement, le Weldon-Institute s'tait mis  l'oeuvre. quand
il s'agit d'une exprience qui peut avoir quelque utilit pratique,
l'argent sort volontiers des poches amricaines. Les fonds
afflurent, sans qu'il ft mme ncessaire de constituer une socit
par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de
quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s'entasser dans
les caisses du club. Les travaux commencrent sous la direction du
plus clbre aronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalis
par trois de ses ascensions entre mille : l'une, pendant laquelle il
s'tait lev  douze mille mtres, plus haut que Gay-Lussac,
Coxwell, sivel, Croc-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l'autre,
pendant laquelle il avait travers toute l'Amrique de New York  San
Francisco, dpassant de plusieurs centaines de lieues les itinraires
des Nadar, des Godard et de tant d'autres, sans compter ce John Wise
qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comt de
Jefferson; la troisime, enfin, qui s'tait termine par une chute
effroyable de quinze cents pieds, au prix d'une simple foulure du
poignet droit, tandis que Piltre de Rozier, moins heureux, pour
n'tre tomb que de sept cents pieds, s'tait tu sur le coup.

Au moment o commence cette histoire, on pouvait dj juger que le
Weldon-lnstitute avait men rondement les choses. Dans les chantiers
Turner,  Philadelphie, s'allongeait un norme arostat, dont la
solidit allait tre prouve en y comprimant de l'air sous une forte
pression. Celui-l entre tous mritait bien le nom de ballon-monstre.

En effet, que jaugeait le Gant de Nadar? Six mille mtres cubes. que
jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille mtres cubes. que
jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878? Vingt-cinq mille
mtres cubes, avec dix-huit mtres de rayon. Comparez ces trois
arostats  la machine arienne du Weldon-Institute, dont le volume
se chiffrait par quarante mille mtres cubes, et vous comprendrez que
Uncle Prudent et ses collgues eussent quelque droit  se gonfler
d'orgueil.

Ce ballon, n'tant pas destin  explorer les plus hautes couches de
l'atmosphre, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un
peu trop en honneur chez les citoyens d'Amrique. Non! Il se nommait
simplement le _Go a head_ - qui veut dire -  En avant  -, et il ne
lui restait plus qu' justifier son nom en obissant  toutes les
manoeuvres de son capitaine.

A cette poque, la machine dynamo-lectrique tait presque
entirement termine d'aprs le systme du brevet acquis par le
Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines, le _Go a
head_ aurait pris son vol  travers l'espace.

On l'a vu, cependant, toutes les difficults de mcanique n'taient
pas encore tranches. Bien des sances avaient t consacres 
discuter, non la forme de l'hlice ni ses dimensions, mais la
question de savoir si elle serait place  l'arrire de l'appareil,
comme l'avaient fait les frres Tissandier, ou  l'avant, comme
l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d'ajouter que,
dans cette discussion, les partisans des deux systmes en taient
mme venus aux mains. Le groupe des  Avantistes  gala en nombre le
groupe des  Arriristes . Uncle Prudent, dont la voix aurait d
tre prpondrante en cas de partage, Uncle Prudent, lev sans doute
 l'cole du professeur Buridan, n'tait pas parvenu  se prononcer.

Donc, impossibilit de s'entendre, impossibilit de mettre l'hlice
en place. Cela pouvait durer longtemps,  moins que le gouvernement
n'intervnt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n'aime
point  s'immiscer dans les affaires prives, ni  se mler de ce qui
ne le regarde pas. En quoi il a raison.

Les choses en taient l, et cette sance du 13 juin menaait de ne
pas finir ou plutt de finir au milieu du plus pouvantable tumulte -
injures changes, coups de poing succdant aux injures, coups de
canne succdant aux coups de poing, coups de revolver succdant aux
coups de canne -, quand,  huit heures trente-sept, il se fit une
diversion.

L'huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme
un policeman au milieu des orages d'un meeting, s'tait approch du
bureau du prsident. Il lui avait remis une carte. Il attendait les
ordres qu'il conviendrait  Uncle Prudent de lui donner.

Uncle Prudent fit rsonner la trompe  vapeur qui lui servait de
sonnette prsidentielle, car mme la cloche du Kremlin ne lui aurait
pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s'accrotre. Alors le
prsident  se dcouvrit , et un demi-silence fut obtenu, grce  ce
moyen extrme.

 Une communication! dit Uncle Prudent, aprs avoir puis une norme
prise dans la tabatire qui ne le quittait jamais.

- Parlez! parlez! rpondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par
hasard, d'accord sur ce point.

- Un tranger, mes chers collgues, demande  tre introduit dans la
salle de nos sances.

- Jamais! rpliqurent toutes les voix.

- Il dsire nous prouver, parat-il, reprit Uncle Prudent, que de
croire  la direction des ballons, c'est croire  la plus absurde des
utopies. 

Un grognement accueillit cette dclaration.

 Qu'il entre qu'il entre!

- Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secrtaire
Phil Evans.

- Robur, rpondit Uncle Prudent.

- Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l'assemble.

Et, si l'accord s'tait si rapidement fait sur ce nom singulier,
c'est que le Weldon-Institute esprait bien dcharger sur celui qui
le portait le trop-plein de son exaspration.

La tempte s'tait donc un instant apaise, - en apparence du moins.
D'ailleurs comment une tempte pourrait-elle se calmer chez un peuple
qui en expdie deux ou trois par mois  destination de l'Europe, sous
forme de bourrasques?

                                  III

Dans lequel un nouveau personnage n'a pas besoin d'tre present, car
                       il se presente lui-mme.

Citoyens des Etats-Unis d'Amrique, je me nomme Robur. Je suis digne
de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je paraisse n'en pas avoir
trente, une constitution de fer, une sant  toute preuve, une
remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent
mme dans le monde des autruches. Voil pour le physique. 

On l'coutait. Oui! Les bruyants furent tout d'abord interloqus par
l'inattendu de ce discours pro facie su. Etait-ce un fou ou un
mystificateur, ce personnage? Quoi qu'il en soit, il imposait et
s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemble, dans
laquelle se dchanait nagure l'ouragan. Le calme aprs la houle.

Au surplus, Robur paraissait bien tre l'homme qu'il disait tre. Une
taille moyenne, avec une carrure gomtrique, - ce que serait un
trapze rgulier, dont le plus grand des cts parallles tait form
par la ligue des paules. Sur cette ligne, rattache par un cou
robuste, une norme tte sphrodale. A quelle tte d'animal et-elle
ressembl pour donner raison aux thories de l'Analogie passionnelle?
A celle d'un taureau, mais un taureau  face intelligente. Des yeux
que la moindre contrarit devait porter  l'incandescence, et,
au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe
d'extrme nergie. Des cheveux courts, un peu crpus,  reflet
mtallique, comme et t un toupet en paille de fer. Large poitrine
qui s'levait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet de
forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.

Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, 
l'amricaine, - ce qui laissait voir les attaches de la mchoire,
dont les muscles massters devaient possder une puissance
formidable. On a calcul - que ne calcule-t-on pas? - que la pression
d'une mchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents
atmosphres, quand celle du chien de chasse de grande taille n'en
dveloppe que cent. On a mme dduit cette curieuse formule : si un
kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force masstrienne,
un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme
dudit Robur devait en produire au moins dix. Il tait donc entre le
chien et le crocodile.

De quel pays venait ce remarquable type? C'et t difficile  dire.
En tout cas, il s'exprimait couramment en anglais, sans cet accent un
peu tranard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.

Il continua de la sorte :

 Voici prsentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez
devant vous un ingnieur, dont le moral n'est point infrieur au
physique. Je n'ai peur de rien ni de personne. J'ai une force de
volont qui n'a jamais cd devant une autre. quand je me suis fix
un but, l'Amrique tout entire, le monde tout entier, se
coaliseraient en vain pour m'empcher de l'atteindre. quand j'ai une
ide, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction.
J'insiste sur ces dtails, honorables citoyens, parce qu'il faut que
vous me connaissiez  fond. Peut-tre trouverez-vous que je parle
trop de moi? Peu importe! Et maintenant, rflchissez avant de
m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui
n'auront peut-tre pas le don de vous plaire. 

Un bruit de ressac commena  se propager le long des premiers bancs
du hall, - signe que la mer ne tarderait pas  devenir houleuse.

 Parlez, honorable tranger , se contenta de rpondre Uncle
Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.

Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.

 Oui! Je sais! Aprs un sicle d'expriences qui n'ont point abouti,
de tentatives qui n'ont donn aucun rsultat, il y a encore des
esprits mal quilibrs qui s'enttent  croire  la direction des
ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, lectrique ou
autre, peut tre appliqu  leurs prtentieuses baudruches, qui
offrent tant de prise aux courants atmosphriques. Ils se figurent
qu'ils seront matres d'un arostat comme on est matre d'un navire 
la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps
calmes, ou  peu prs, ont russi, soit  biaiser avec le vent, Soit
 remonter une lgre brise, la direction des appareils ariens plus
lgers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous tes ici une
centaine qui croyez  la ralisation de vos rves, qui jetez, non
dans l'eau, mais dans l'espace, des milliers de dollars. Eh bien,
c'est vouloir lutter contre l'impossible! 

Chose assez singulire, devant cette affirmation, les membres du
Weldon-Institute ne bougrent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds
que patients? Se rservaient-ils, dsireux de voir jusqu'o cet
audacieux contradicteur oserait aller?

Robur continua :

 Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allgement d'un
kilogramme, il faut un mtre cube de gaz! Un ballon, qui a cette
prtention de rsister au vent  l'aide de son mcanisme, quand la
pousse d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas
infrieure  la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans
l'accident du pont de la Tay l'ouragan exercer une pression de quatre
cent quarante kilogrammes par mtre carr! Un ballon, quand jamais la
nature n'a construit sur ce systme aucun tre volant, qu'il soit
muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains
poissons et certains mammifres...

- Des mammifres?... s'cria un des membres du club.

Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que
l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifre, et a-t-il
jamais vu faire une omelette avec des oeufs de chauve-souris? 

L-dessus, l'interrupteur rengaina ses interruptions futures, et
Robur continua avec le mme entrain :

 Mais est-ce  dire que l'homme doive renoncer  la conqute de
l'air,  transformer les moeurs civiles et politiques du vieux
monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et,
de mme qu'il est devenu matre des mers, avec le btiment, par
l'aviron, par la voile, par la roue ou par l'hlice, de mme il
deviendra matre de l'espace atmosphrique par les appareils plus
lourds que l'air, car il faut tre plus lourd que lui pour tre plus
fort que lui. 

Cette fois, l'assemble partit. quelle borde de cris s'chappa de
toutes ces bouches, braques sur Robur, comme autant de bouts de
fusils ou de gueules de canons! N'tait-ce pas rpondre  une
vritable dclaration de guerre jete au camp des ballonistes?
N'tait-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le  Plus lger 
et le  Plus lourd que l'air  ?

Robur ne sourcilla pas. Les bras croiss sur la poitrine, il
attendait bravement que le silence se fit.

Uncle Prudent, d'un geste, ordonna de cesser le feu.

 Oui, reprit Robur. L'avenir est aux machines volantes. L'air est un
point d'appui solide. qu'on imprime  une colonne de ce fluide un
mouvement ascensionnel de quarante-cinq mtres  la seconde, et un
homme pourra se maintenir  sa partie suprieure, si les semelles de
ses souliers mesurent en superficie un huitime de mtre carr
seulement. Et, si la vitesse de la colonne est porte 
quatre-vingt-dix mtres, il pourra y marcher  pieds nus. Or, en
faisant fuir, sous les branches d'une hlice, une masse d'air avec
cette rapidit, on obtient le mme rsultat. 

Ce que Robur disait l, c'tait ce qu'avaient dit avant lui tous les
partisans de l'aviation, dont les travaux devaient, lentement mais
Srement, conduire  la solution du problme. A MM. de Ponton
d'Amcourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvri, Liais,
Blguic, Moreau, aux frres Richard,  Babinet, Jobert, du Temple,
Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup,
Edison, Planavergne,  tant d'autres enfin, l'honneur d'avoir rpandu
ces ides si simples! Abandonnes et reprises plusieurs fois, elles
ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l'aviation,
qui prtendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il chauffe
l'air dont il se gonfle, leur rponse s'tait-elle donc fait
attendre? N'avaient-ils pas prouv qu'un aigle, pesant cinq
kilogrammes, aurait d s'emplir de cinquante mtres cubes de ce
fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l'espace?

C'est ce que Robur dmontra avec une indniable logique, au milieu du
brouhaha qui s'levait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici
les phrases qu'il jeta  la face de ces ballonistes :

 Avec vos arostats, vous ne pouvez rien, vous n'arriverez  rien,
vous n'oserez rien! Le plus intrpide de vos aronautes, John Wise,
bien qu'il ait dj fait une traverse arienne de douze cents milles
au-dessus du continent amricain, a d renoncer  son projet de
traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n'avez pas avanc d'un pas,
d'un seul, dans cette voie!

Monsieur, dit alors le prsident, qui s'efforait vainement d'tre
calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel Franklin, lors de
l'apparition de la premire montgolfire, au moment o le ballon
allait natre :

 Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira!  Et il a grandi...

- Non, prsident, non! Il n'a pas grandi!... Il a grossi seulement...
ce qui n'est pas la mme chose! 

C'tait une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui
avait dcrt, soutenu, subventionn, la confection d'un
arostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu
rassurantes, se croisrent-elles bientt dans la salle :

 A bas l'intrus!

- Jetez-le hors de la tribune!...

- Pour lui prouver qu'il est plus lourd que l'air! 

Et bien d'autres.

Mais on n'en tait qu'aux paroles, non aux voies de fait. Robur,
impassible, put donc encore s'crier :

 Le progrs n'est point aux arostats, citoyens ballonistes, il est
aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n'est point un ballon,
c'est une mcanique!...

- Oui! il vole, s'cria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre
toutes les rgles de la mcanique!

- Vraiment!  rpondit Robur en haussant les paules.

Puis il reprit :

 Depuis qu'on a tudi le vol des grands et des petits volateurs,
cette ide si simple a prvalu : c'est qu'il n'y a qu' imiter la
nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l'albatros qui donne 
peine dix coups d'aile par minute, entre le plican qui en donne
soixante-dix...

- Soixante et onze! dit une voix narquoise.

- Et l'abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...

- Cent quatre-vingt-treize!... s'cria-t-on par moquerie.

- Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...

- Trois cent trente et demi!

- Et le moustique qui en donne des millions...

- Non!... des milliards! 

Mais Robur, l'interrompu, n'interrompit pas sa dmonstration.

 Entre ces divers carts..., reprit-il.

- Il y a le grand! rpliqua une voix.

- ... il y a la possibilit de trouver une solution pratique. Le jour
o M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne
pse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents
grammes, soit deux cents fois ce qu'il pse, le problme de
l'aviation tait rsolu. En outre, il tait dmontr que la surface
de l'aile dcrot relativement  mesure qu'augmentent la dimension et
le poids de l'animal. Ds lors, on est arriv  imaginer ou
construire plus de Soixante appareils...

- Qui n'ont jamais pu voler! s'cria le secrtaire Phil Evans.

- Qui ont vol ou qui voleront, rpondit Rohur, sans se dconcerter.
Et, soit qu'on les appelle des strophores, des hlicoptres, des
orthopthres, ou,  l'imitation du mot nef qui vient de navis, qu'on
les fasse venir de avis pour les nommer des  efs...  on arrive 
l'appareil dont la cration doit rendre l'homme matre de l'espace.

- Ah! l'hlice! repartit Phil Evans. Mais l'oiseau n'a pas
d'hlice... que nous sachions!

- Si, rpondit Robur. Comme l'a dmontr M. Penaud, en ralit
l'oiseau se fait hlice, et son vol est hlicoptre. Aussi, le moteur
de l'avenir est-il l'hlice...

-    D'un pareil malfice,

_Sainte-Hlice,_ prservez-nous!... 

chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du
Zampa d'Hrold.

Et tous de reprendre ce refrain en choeur, avec des intonations
 faire frmir le compositeur franais dans sa tombe.

Puis, lorsque les dernires notes se furent noyes dans un
pouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d'une accalmie
momentane, crut devoir dire :

 Citoyen tranger, jusqu'ici on vous a laiss parler sans vous
interrompre... 

Il parat que, pour le prsident du Weldon-Institute, ces reparties,
ces cris, ces coq--l'ne, n'taient mme pas des interruptions, mais
un simple change d'arguments.

Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la thorie de
l'aviation est condamne d'avance et repousse par la plupart des
ingnieurs amricains ou trangers. Un systme qui a dans son passif
la mort du Sarrasin Volant,  Constantinople, celle du moine Voador,
 Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans
compter les victimes que j'oublie, ne ft-ce que le mythologique
Icare...

- Ce systme, riposta Robur, n'est pas plus condamnable que celui
dont le martyrologe contient les noms de Piltre de Rozier,  Calais,
de Mme Blanchard,  Paris, de Donaldson et Grimwood, tombs dans le
lac Michigan, de Sivel et de Croc-Spinelli, d'Eloy et de tant
d'autres que l'on se gardera bien d'oublier! 

C'tait une riposte  du tac au tac , comme on dit en escrime.

 D'ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionns qu'ils
soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse vritablement
pratique. Vous mettriez dix ans  faire le tour du monde - ce qu'une
machine volante pourra faire en huit jours! 

Nouveaux cris de protestation et de dngation qui durrent trois
grandes minutes, jusqu'au moment o Phil Evans put prendre la parole.

 Monsieur l'aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les
bienfaits de l'aviation, avez-vous jamais  avi  ?

- Parfaitement!

- Et fait la conqute de l'air?

- Peut-tre, monsieur!

- Hurrah pour Robur-le-Conqurant! s'cria une voix ironique.

- Eh bien, oui! Robur-le-Conqurant, et ce nom, je l'accepte, et je
le porterai, car j'y ai droit!

- Nous nous permettons d'en douter! s'cria Jem Cip.

- Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncrent, quand je
viens srieusement discuter une chose srieuse, je n'admets pas qu'on
me rponde par des dmentis, et je serais heureux de connatre le nom
de l'interlocuteur...

- Je me nomme Jem Cip... et suis lgumiste...

- Citoyen Jem Cip, rpondit Robur, je savais que les lgumistes ont
gnralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes -
d'un bon pied au moins. C'est dj beaucoup... et ne m'obligez pas 
vous les allonger encore en commenant par vos oreilles...

- A la porte!

- A la rue!

- Qu'on le dmembre!

- La loi de Lynch!

- Qu'on le torde en hlice!...

La fureur des ballonistes tait arrive  son comble. Ils venaient de
se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu
d'une gerbe de bras qui s'agitaient comme au souffle de la tempte.
En vain la trompe  vapeur lanait-elle des voles de fanfares sur
l'assemble! Ce soir-l, Philadelphie dut croire que le feu dvorait
un de ses quartiers et que toute l'eau de la Schuylkill-river ne
suffirait pas  l'teindre.

Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur,
aprs avoir retir ses mains de ses poches, les tendait vers les
premiers rangs de ces acharns.

A ces deux mains taient passs deux de ces coups-de-poing 
l'amricaine, qui forment en mme temps revolvers, et que la pression
des doigts suffit  faire partir. - de petites mitrailleuses de poche.

Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais
aussi du silence qui avait accompagn ce recul :

Dcidment, dit-il, ce n'est pas Amric Vespuce qui a dcouvert le
Nouveau Monde, c'est Sbastien Cabot! Vous n'tes pas des Amricains,
citoyens ballonistes! Vous n'tes que des cabo... 

A ce moment, quatre ou cinq coups de feu clatrent, tirs dans le
vide. Ils ne blessrent personne. Au milieu de la fume, l'ingnieur
disparut, et, quand elle se fut dissipe, on ne trouva plus sa trace.
Robur-le-Conqurant s'tait envol, comme si quelque appareil
d'aviation l'et emport dans les airs.

                                  IV

     Dans lequel,  propos du valet Frycollin, l'auteur essaie de
                         rhabiliter la lune.

Certes, et plus d'une fois dj,  la suite de discussions orageuses,
au sortir de leurs sances, les membres du Weldon-Institute avaient
rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d'une
fois, les habitants de ce quartier s'taient justement plaints de ces
bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs
domiciles. Plus d'une fois, enfin, les policemen avaient d
intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart trs
indiffrents  cette question de la navigation arienne. Mais, avant
cette soire, jamais ce tumulte n'avait pris de telles proportions,
jamais les plaintes n'eussent t plus fondes, jamais l'intervention
des policemen plus ncessaire.

Toutefois les membres du Weldon-Institute taient quelque peu
excusables. On n'avait pas craint de venir les attaquer jusque chez
eux. A ces enrags du  Plus lger que l'air  un non moins enrag du
 Plus lourd  avait dit des choses absolument dsagrables. Puis, au
moment o on allait le traiter comme il le mritait, il s'tait
clips.

Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies,
il ne faudrait pas avoir du sang amricain dans les veines! Des fils
d'Amric traits de fils de Cabot! N'tait-ce pas une insulte,
d'autant plus impardonnable qu'elle tombait juste, - historiquement?

Les membres du club se jetrent donc par groupes divers dans
Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis  travers tout
le quartier. Ils rveillrent les habitants. Ils les obligrent 
laisser fouiller leurs maisons, quitte  les indemniser, plus tard,
du tort fait  la vie prive de chacun, laquelle est particulirement
respecte chez les peuples d'origine anglo-saxonne. Vain dploiement
de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperu nulle part.
Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon
du Weldon-Institute, qu'il n'aurait pas t plus introuvable. Aprs
une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collgues se
sparrent, non sans s'tre jur d'tendre leurs recherches  tout le
territoire de cette double Amrique qui forme le Nouveau Continent.

Vers onze heures, le calme tait  peu prs rtabli dans le quartier.
Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont
les cits, qui ont le bonheur de n'tre point industrielles, ont
l'enviable privilge. Les divers membres du club ne songrent plus
qu' regagner chacun son chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns
des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du ct de sa grande
chiffonnire  sucre, o Miss Doll et Miss Mat lui avaient prpar le
th du soir, sucr avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin
de sa fabrique, dont la pompe  feu haletait jour et nuit dans le
plus recul des faubourgs. Le trsorier Jem Cip, publiquement accus
d'avoir un pied de plus d'intestins que n'en comporte la machine
humaine, regagna la salle  manger o l'attendait son souper vgtal.

Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne
paraissaient pas songer  rintgrer de sitt leur domicile. Ils
avaient profit de l'occasion pour causer avec plus d'acrimonie
encore. C'taient les irrconciliables Uncle Prudent et Phil Evans,
le prsident et le secrtaire du Weldon-Institute.

A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son
matre.

Il se mit  le suivre, sans s'inquiter du sujet qui mettait aux
prises les deux collgues.

C'est par euphmisme que le verbe causer a t employ pour exprimer
l'acte auquel se livraient de concert le prsident et le secrtaire
du club. En ralit, ils se disputaient avec une nergie qui prenait
son origine dans leur ancienne rivalit.

 Non, monsieur, non! rptait Phil Evans. Si j'avais eu l'honneur de
prsider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait
produit un tel scandale!

- Et qu'auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle
Prudent.

- J'aurais coup la parole  cet insulteur public, avant mme qu'il
et ouvert la bouche!

- Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir
laiss parler!

- Pas en Amrique, monsieur, pas en Amrique! 

Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces
deux personnages enfilaient des rues qui les loignaient de plus en
plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la
situation les obligerait  faire un long dtour.

Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassur  voir
son matre s'engager au milieu d'endroits dj dserts. Il n'aimait
pas ces endroits-l, le valet

Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l'obscurit tait
profonde, et la lune, dans son croissant, commenait  peine  
faire ses vingt-huit jours 

Frycollin regardait donc  droite,  gauche, si des ombres suspectes
ne les piaient point. Et prcisment, il crut voir cinq ou six
grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.

Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son matre; mais, pour
rien au monde, il n'et os l'interrompre au milieu d'une
conversation dont il aurait reu quelques claboussures.

En somme, le hasard fit que le prsident et le secrtaire du
Weldon-Institute, sans s'en douter, se dirigeaient vers
Fairmont-Park. L, au plus fort de leur dispute, ils traversrent la
Schuylkill-river sur le fameux pont mtallique; ils ne rencontrrent
que quelques passants attards, et se trouvrent enfin au milieu de
vastes terrains, les uns se dveloppant en immenses prairies, les
autres ombrags de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine
unique au monde.

L, les terreurs du valet Frycollin l'assaillirent de plus belle, et,
avec d'autant plus de raison que les cinq ou six ombres s'taient
glisses  sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi
avait-il la pupille de ses yeux si largement dilate qu'elle
s'agrandissait jusqu' la circonfrence de l'iris. Et, en mme temps,
tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s'il et t dou
de cette contractilit spciale aux mollusques et  certains animaux
articuls.

C'est que le valet Frycollin tait un parfait poltron. Un vrai Ngre
de la Caroline du Sud, avec une tte btasse sur un corps de
gringalet. Tout juste g de vingt et un ans, c'est dire qu'il
n'avait jamais t esclave, pas mme de naissance, mais il n'en
valait gure mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d'une
poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il tait au service de Uncle
Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre  la porte; on
l'avait gard, de crainte d'un pire. Et, pourtant, ml  la vie d'un
matre toujours prt  se lancer dans les plus audacieuses
entreprises, Frycollin devait s'attendre  maintes occasions dans
lesquelles sa couardise aurait t mise  de rudes preuves. Mais il
y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa
gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu
avais pu lire dans l'avenir!

Aussi pourquoi Frycollin n'tait-il pas rest  Boston, au service
d'une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage
en Suisse, y avait renonc  cause des boulements? N'tait-ce pas la
maison qui convenait  Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, o
la tmrit tait en permanence?

Enfin, il y tait, et son matre avait mme fini par s'habituer  ses
dfauts. Il avait une qualit, d'ailleurs. Bien qu'il ft ngre
d'origine, il ne parlait pas ngre, - ce qui est  considrer, car
rien de dsagrable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du
pronom possessif et des infinitifs est pouss jusqu' l'abus.

Donc, il est bien tabli que le valet Frycollin tait poltron, et,
ainsi qu'on le dit,  poltron comme la lune .

Or,  ce propos, il n'est que juste de protester contre cette
comparaison insultante pour la blonde Phb, la douce Hlne, la
chaste soeur du radieux Apollon. De quel droit accuser de
poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours
regard la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?

Quoi qu'il en soit,  cette heure - il tait bien prs de minuit - le
croissant de la  ple calomnie  commenait  disparatre  l'ouest
derrire les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant  travers
les branches, semaient quelques dcoupures sur le sol. Les dessous du
bois en paraissaient moins sombres.

Cela permit  Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.

 Brr! fit-il. Ils sont toujours l, ces coquins! Positivement, ils
se rapprochent! 

Il n'y tint plus, et, allant vers son matre :

 Master Uncle , dit-il.

C'est ainsi qu'il le nommait et que le prsident du Weldon-Institute
voulait tre nomme.

En ce moment, la dispute des deux rivaux tait arrive au plus haut
degr. Et, comme ils s'envoyaient promener l'un l'autre, Frycollin
fut brutalement pri de prendre sa part de cette promenade.

Puis, tandis qu'ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle
Prudent s'enfonait plus avant  travers les prairies dsertes de
Fairmont-Park, s'loignant toujours de la Schuylkill-river et du pont
qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.

Tous trois se trouvrent alors au centre d'une haute futaie d'arbres,
dont la cime s'imprgnait des dernires lueurs lunaires. A la limite
de cette futaie s'ouvrait une large clairire, vaste champ ovale,
merveilleusement dispos pour les luttes d'un ring. Pas un accident
de terrain n'y et gn le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres
n'aurait arrt le regard des spectateurs le long d'une piste
circulaire de plusieurs milles.

Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n'eussent pas t
occups de leurs disputes, s'ils avaient regard avec quelque
attention, ils n'auraient plus retrouv  la clairire son aspect
habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s'y tait fonde depuis la
veille? En vrit, on et dit une minoterie, avec l'ensemble de ses
moulins  vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaaient dans la
demi-ombre?

Mais ni le prsident ni le secrtaire du Weldon-Institute ne
remarqurent cette trange modification apporte au paysage de
Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il lui semblait que
les rdeurs s'approchaient, se resserraient comme au moment d'un
mauvais coup. Il en tait  la peur convulsive, paralys dans ses
membres, hriss dans son systme pileux, - enfin au dernier degr de
l'pouvante.

Toutefois, pendant que ses genoux flchissaient, il eut encore la
force de crier une dernire fois :

 Master Uncle!... Master Uncle!

- Eh! qu'y a-t-il donc  la fin! rpondit Uncle Prudent. 

Peut-tre Phil Evans et lui n'auraient-ils pas t fchs de soulager
leur colre en rossant d'importance le malheureux valet. Mais il n'en
eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut le temps de leur
rpondre.

Un coup de sifflet venait d'tre lanc sous bois. A l'instant, une
sorte d'toile lectrique s'alluma au milieu de la clairire.

Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c'est que le moment tait
venu d'excuter quelque oeuvre de violence.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'imaginer, six hommes
bondirent  travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil
Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop,
videmment, car le Ngre tait incapable de se dfendre.

Le prsident et le secrtaire du Weldon-Institute, quoique surpris
par cette attaque, voulurent rsister. Ils n'en eurent ni le temps ni
la force. En quelques secondes, rendus aphones par un billon,
aveugles par un bandeau, matriss, ligots, ils furent emports
rapidement  travers la clairire. Que devaient-ils penser, sinon
qu'ils avaient affaire  cette race de gens peu scrupuleux, qui
n'hsitent point  dpouiller les gens attards au fond des bois? Il
n'en fut rien, cependant. On ne les fouilla mme pas, bien que Uncle
Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers
de dollars-papier.

Bref, une minute aprs cette agression, sans qu'aucun mot et t
chang entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin
sentaient qu'on les dposait doucement, non sur l'herbe de la
clairire, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gmir.
L, ils furent accots l'un prs de l'autre. Une porte se referma sur
eux. Puis, le grincement d'un pne dans une gche leur apprit qu'ils
taient prisonniers.

Il se fit alors un bruissement continu, comme un frmissement, un
frrrr, dont les rrr se prolongeaient  l'infini, sans qu'aucun autre
bruit ft perceptible au milieu de cette nuit si calme.

.................................

Quel moi, le lendemain, dans Philadelphie! Ds les premires heures,
on savait ce qui s'tait pass la veille  la sance du
Weldon-Institute : l'apparition d'un mystrieux personnage, un
certain ingnieur nomm Robur - Robur-le-Conqurant! - la lutte qu'il
semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition
inexplicable.

Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que
le prsident et le secrtaire du club, eux aussi, avaient disparu
pendant la nuit du 12 au 13 juin.

Ce que l'on fit de recherches dans toute la cit et aux environs!
Inutilement, d'ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis
les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l'Amrique,
s'emparrent du fait et l'expliqurent de cent faons, dont aucune ne
devait tre la vraie. Des sommes considrables furent promises par
annonces et affiches - non seulement  qui retrouverait les
honorables disparus, mais  quiconque pourrait produire quelque
indice de nature  mettre sur leurs traces. Rien n'aboutit. La terre
se serait entrouverte pour les engloutir, que le prsident et le
secrtaire du Weldon-Institute n'auraient pas t plus supprims de
la surface du globe.

A ce propos, les journaux du gouvernement demandrent que le
personnel de la police ft augment dans une forte proportion,
puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les
meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison...

Il est vrai, les journaux de l'opposition demandrent que ce
personnel ft licenci comme inutile, puisque de pareils attentats
pouvaient se produire, sans qu'il ft possible d'en retrouver les
auteurs - et peut-tre n'avaient-ils pas tort.

En somme, la police resta ce qu'elle tait, ce qu'elle sera toujours
dans le meilleur des mondes qui n'est pas parfait et ne saurait
l'tre.

                                  V

    Dans lequel une suspension d'hostilits est consentie entre le
            president et le secrtaire du Weldon-Institute.

Un bandeau sur les yeux, un billon dans la bouche, une corde aux
poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de
se dplacer. Cela n'tait pas fait pour rendre plus acceptable la
situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En
outre, ne point savoir quels sont les auteurs d'un pareil rapt, en
quel endroit on a t jet comme de simples colis dans un wagon de
bagages, ignorer o l'on est,  quel sort on est rserv, il y avait
l de quoi exasprer les plus patients d l'espce ovine, et l'on
sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas prcisment des
moutons pour la patience. Etant donn sa violence de caractre, on
imagine aisment dans quel tat Uncle Prudent devait tre.

En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu'il leur serait
difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.

Quant  Frycollin, yeux ferms, bouche close, il lui tait impossible
de songer  quoi que ce ft. Il tait plus mort que vif.

Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas.
Personne ne vint les visiter ni leur rendre la libert de mouvement
et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils taient
rduits  des soupirs touffs,  des  heins!  pousss  travers
leurs billons,  des soubresauts de carpes qui se pment hors de
leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colre muette, de fureur
rentre ou plutt ficele, on le comprend de reste. Puis, aprs ces
infructueux efforts, ils demeurrent quelque temps inertes. Et alors,
puisque le sens de la vue leur manquait, ils s'essayrent  tirer,
par le sens de l'oue, quelque indice de ce qu'tait cet inquitant
tat de choses. Mais en vain cherchaient-ils  surprendre d'autre
bruit que l'interminable et inexplicable frrrr qui semblait les
envelopper d'une atmosphre frissonnante.

Cependant, il arriva ceci : c'est que Phil Evans, procdant avec
calme, parvint  relcher la corde qui lui liait les poignets. Puis,
peu  peu, le noeud se desserra, ses doigts glissrent les uns
sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.

Un vigoureux frottement rtablit la circulation, gne par le
ligotement. Un instant aprs, Phil Evans avait enlev le bandeau qui
lui couvrait les yeux, arrach le billon de sa bouche, coup les
cordes avec la fine lame de son  bowie-knife . Un Amricain qui
n'aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un
Amricain.

Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut
tout. Ses yeux ne trouvrent pas  s'exercer utilement, - en ce
moment, du moins. Obscurit complte dans cette cellule. Toutefois,
un peu de clart filtrait  travers une sorte de meurtrire, perce
dans la paroi  six ou sept pieds de hauteur.

On le pense bien, quoi qu'il en et, Phil Evans n'hsita pas un
instant  dlivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent
 trancher les noeuds qui le serraient aux pieds et aux mains.
Aussitt Uncle Prudent,  demi enrag, de se redresser sur les
genoux, d'arracher bandeau et billon; puis, d'une voix trangle :

 Merci! dit-il.

- Non!... Pas de remerciements, rpondit l'autre.

- Phil Evans?

- Uncle Prudent?...

- Ici, plus de prsident ni de secrtaire du Weldon-Institute, plus
d'adversaires!

- Vous avez raison, rpondit Phil Evans. Il n'y a plus que deux
hommes qui ont  se venger d'un troisime, dont l'attentat exige de
svres reprsailles. Et ce troisime...

- C'est Robur !...

- C'est Robur! 

Voil donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent
absolument d'accord. A ce sujet, aucune dispute  craindre.

 Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui
soufflait comme un phoque, il faut le dficeler.

- Pas encore, rpondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses
jrmiades, et nous avons autre chose  faire qu' rcriminer.

- Quoi donc, Uncle Prudent?

- A nous sauver, si c'est possible.

- Et mme si c'est impossible.

- Vous avez raison, Phil Evans, mme si c'est impossible! 

Quant  douter un instant que cet enlvement dt tre attribu  cet
trange Robur, cela ne pouvait venir  la pense du prsident et de
son collgue. En effet, de simples et honntes voleurs, aprs leur
avoir drob montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les
auraient jets au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de
couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi?
- Grave question, en vrit, qu'il convenait d'lucider, avant de
commencer les prparatifs d'une vasion avec quelques chances de
succs.

 Phil Evans, reprit Uncle Prudent, aprs notre sortie de cette
sance, au lieu d'changer des amnits sur lesquelles il n'y a pas
lieu de revenir, nous aurions mieux fait d'tre moins distraits. Si
nous tions rests dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela
ne serait arriv. Evidemment, ce Robur s'tait dout de ce qui allait
se passer au club; il prvoyait les colres que son attitude
provocante devait soulever, il avait plac  la porte quelques-uns de
ses bandits pour lui prter main-forte. quand nous avons quitt la
rue Walnut, ces sbires nous ont pis, suivis, et, lorsqu'ils nous
ont vus imprudemment engags dans les avenues de Fairmont-Park, ils
ont eu la partie belle.

- D'accord, rpondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne
pas regagner directement notre domicile.

- On a toujours tort de ne pas avoir raison , rpondit Uncle Prudent.

En ce moment, un long soupir s'chappa du coin le plus obscur de la
cellule.

Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans.

- Rien!... Frycollin qui rve.

Et Uncle Prudent reprit :

Entre le moment o nous avons t saisis,  quelques pas de la
clairire, et le moment o on nous a jets dans ce rduit, il ne
s'est pas coul plus de deux minutes. Il est donc vident que ces
gens ne nous ont pas entrans au-del de Fairmont-Park.

- Et s'ils l'avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de
translation.

- D'accord, rpondit Uncle Prudent. Donc il n'est pas douteux que
nous soyons enferms dans le compartiment d'un vhicule, - peut-tre
un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de
saltimbanques...

- Evidemment! Si c'tait un bateau amarr aux rives de la
Schuylkill-river, cela se reconnatrait  certains balancements que
le courant lui imprimerait d'un bord  l'autre.

- D'accord, toujours d'accord, rpta Uncle Prudent, et je pense que,
puisque nous sommes encore dans la clairire, c'est le moment ou
jamais de fuir, quitte  retrouver plus tard ce Robur...

- Et  lui faire payer cher cette atteinte  la libert de deux
citoyens des Etats-Unis d'Amrique!

- Cher... trs cher!

- Mais quel est cet homme?... D'o vient-il?... Est-ce un Anglais, un
Allemand, un Franais...?

- C'est un misrable, cela suffit, rpondit Uncle Prudent. -
Maintenant,  l'oeuvre! 

Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palprent alors les
parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien.
Rien, non plus,  la porte. Elle tait hermtiquement ferme, et il
et t impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc
pratiquer un trou et s'chapper par ce trou. Restait la question de
savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs
lames ne s'mousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.

 Mais d'o vient ce frmissement qui ne cesse pas? demanda Phil
Evans, trs surpris de ce frrrr continu.

- Le vent, sans doute, rpondit Uncle Prudent.

- Le vent ?... Jusqu' minuit, il me semble que la soire a t
absolument calme...

- Evidemment, Phil Evans. Si ce n'tait pas le vent, que
voudriez-vous que ce ft? 

Phil Evans, aprs avoir dgag la meilleure lame de son couteau,
essaya d'entamer les parois prs de la porte. Peut-tre suffirait-il
de faire un trou pour l'ouvrir par l'extrieur, si elle n'tait
maintenue que par un verrou, ou si la clef avait t laisse dans la
serrure.

Quelques minutes de travail n'eurent d'autre rsultat que d'brcher
les lames du bowie-knife, de les pointer, de les transformer en
scies  mille dents.

 a ne mord pas, Phil Evans?

- Non.

- Est-ce que nous serions dans une cellule en tle?

- Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent
aucun son mtallique.

- Du bois de fer, alors?

- Non! ni fer ni bois.

- Qu'est-ce alors?

- Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur
laquelle l'acier ne peut mordre. 

Uncle Prudent, pris d'un violent accs de colre, jura, frappa du
pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient  trangler
un Robur imaginaire.

 Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez 
votre tour. 

Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi
qu'il ne parvenait mme pas  rayer de ses meilleures lames, comme si
elle et t de cristal.

Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu'elle et pu
tre tente, la porte une fois ouverte.

Il fallut se rsigner, momentanment, ce qui n'est gure dans le
temprament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit rpugner
 des esprits minemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans
objurgations, gros mots, violentes invectives  l'adresse de ce Robur
- lequel ne devait point tre homme  s'en mouvoir. pour peu qu'il
se montrt dans la vie prive le personnage qu'il avait t au milieu
du Weldon-Institute.

Cependant Frycollin commenait  donner quelques signes non
quivoques de malaise. Soit qu'il prouvt des crampes  l'estomac ou
des crampes dans les membres, il se dmenait d'une lamentable faon.

Uncle Prudent crut devoir mettre un terme  cette gymnastique, en
coupant les cordes qui serraient le Ngre.

Peut-tre eut-il lieu de s'en repentir. Ce fut aussitt une
interminable litanie, dans laquelle les affres de l'pouvante se
mlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'tait pas moins pris
par le cerveau que par l'estomac. Il et t difficile de dire auquel
de ces deux viscres le Ngre tait plus particulirement redevable
de ce qu'il prouvait.

 Frycollin! s'cria Uncle Prudent.

- Master Uncle!... Master Uncle!... rpondit le Ngre entre deux
vagissements lugubres.

Il est possible que nous soyons condamns  mourir de faim dans cette
prison. Mais nous sommes dcids  ne succomber que lorsque nous
aurons puis tous les moyens d'alimentation susceptibles de
prolonger notre vie...

- Me manger? s'cria Frycollin.

- Comme on fait toujours d'un Ngre en pareille occurrence!... Ainsi,
Frycollin, tche de te faire oublier...

- Ou l'on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. 

Et, trs srieusement, Frycollin eut peur d'tre employ  la
prolongation de deux existences videmment plus prcieuses que la
sienne. Il se borna donc  gmir in petto.

Cependant le temps s'coulait, et toute tentative pour forcer la
porte ou la paroi tait demeure infructueuse. En quoi tait cette
paroi, impossible de le reconnatre.

Ce n'tait pas du mtal, ce n'tait pas du bois, ce n'tait pas de la
pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la mme
matire. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un son
particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine  classer dans
la catgorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce
plancher paraissait sonner le vide, comme s'il n'et pas directement
repos sur le sol de la clairire. Oui! l'inexplicable frrr semblait
en caresser la face infrieure. Tout cela n'tait pas rassurant.

 Uncle Prudent? dit Phil Evans.

- Phil Evans? rpondit Uncle Prudent.

- Pensez-vous que notre cellule se soit dplace? En aucune faon.

- Pourtant, au premier moment de notre incarcration, j'ai pu
distinctement percevoir la frache odeur de l'herbe et la senteur
rsineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il
me semble que toutes ces senteurs ont disparu...

- En effet.

- Comment expliquer cela?

Expliquons-le de n'importe quelle faon, Phil Evans, except par
l'hypothse que notre prison ait chang de place. Je le rpte, si
nous tions sur un chariot en marche ou sur un bateau en drive, nous
le sentirions. 

Frycollin poussa alors un long gmissement qui et pu passer pour son
dernier soupir, s'il n'et t suivi de plusieurs autres.

 J'aime  croire que ce Robur nous fera bientt comparatre devant
lui, reprit Phil Evans.

- Je l'espre bien, s'cria Uncle Prudent, et je lui dirai...

- Quoi?

- Qu'aprs avoir dbut comme un insolent, il a fini comme un coquin!


En ce moment, Phil Evans observa que le jour commenait  se faire.
Une lueur, vague encore, filtrait  travers l'troite meurtrire,
vide dans la partie suprieure de la paroi,  l'oppos de la porte.
Il devait donc tre quatre heures du matin, environ, puisque c'est 
cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude,
l'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.

Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre  rptition
- chef-d'oeuvre qui provenait de l'usine mme de son collgue -,
le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien que
la montre ne se ft point arrte.

 Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait
encore faire nuit.

- Il faudrait donc que ma montre et prouv un retard..., rpondit
Uncle Prudent.

- Une montre de la Walton Watch Company!  s'cria Phil Evans

Quoi qu'il en ft, c'tait bien le jour qui se levait. Peu  peu, la
meurtrire se dessinait en blanc dans la profonde obscurit d la
cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, htivement que ne le
permettait le quarantime parallle, qui est celui de Philadelphie,
elle ne se faisait pas avec cette rapidit spciale aux basses
latitudes.

Nouvelle observation de Uncle Prudent  ce sujet, nouveau phnomne
inexplicable.

 On pourrait peut-tre se hisser jusqu' la meurtrire, fit observer
Phil Evans, et tcher de voir o on est?

- On le peut , rpondit Uncle Prudent.

Et, s'adressant  Frycollin :

 Allons, Fry, haut sur pied! 

Le Ngre se redressa.

Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous,
Phil Evans, veuillez monter sur l'paule de ce garon, pendant que je
contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas.

- Volontiers , rpondit Phil Evans.

Un instant aprs, les deux genoux sur les paules de Frycollin, il
avait ses yeux  la hauteur de la meurtrere.

Cette meurtrire tait ferme, non par un verre lenticulaire comme
celui d'un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu'elle
ne ft pas trs paisse, elle gnait le regard de Phil Evans, dont le
rayon de vue tait excessivement born.

 Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-tre
pourrez-vous mieux voir? 

Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la
vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.

Second coup plus violent. Mme rsultat.

 Bon! s'cria Phil Evans, du verre incassable! 

En effet, il fallait que cette vitre ft faite d'un verre tremp
d'aprs les procds de l'inventeur Siemens, puisque, malgr des
coups rpts, elle demeura intacte.

Toutefois, l'espace tait assez clair maintenant pour que le regard
pt s'tendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision
coup par l'encadrement de la meurtrire.

 Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent.

- Rien.

- Comment? Pas un massif d'arbres?

- Non.

- Pas mme le haut des branches?

- Pas mme.

- Nous ne sommes donc plus au centre de la clairire?

- Ni dans la clairire ni dans le parc.

- Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des fates de
monuments? dit Uncle Prudent, dont le dsappointement, ml de
fureur, ne cessait de s'accrotre.

- Ni toits ni fates.

- Quoi! pas mme un mt de pavillon, pas mme un clocher d'glise,
pas mme une chemine d'usine?

- Rien que l'espace.

Juste  ce moment, la porte de la cellule s'ouvrit. Un homme apparut
sur le seuil.

C'tait Robur.

 Honorables ballonistes, dit-il d'une voix grave, vous tes
maintenant libres d'aller et de venir...

- Libres! s'cria Uncle Prudent.

- Oui... dans les limites de l'Albatros! 

Uncle Prudent et Phil Evans se prcipitrent hors de la cellule.

Et que virent-ils?

A douze ou treize cents mtres au-dessous d'eux, la surface d'un pays
qu'ils cherchaient en vain  reconnatre.

                                  VI

 Les ingnieurs, les mcaniciens et autres savants feraient peut-tre
                            bien de passer.

 A quelle poque l'homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds
pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? 

A cette demande de Camille Flammarion, la rponse est facile : ce
sera  l'poque o les progrs de la mcanique auront permis de
rsoudre le problme de l'aviation. Et, depuis quelques annes - on
le prvoyait - une utilisation plus pratique de l'lectricit devait
conduire  la solution du problme.

En 1783, bien avant que les frres Montgolfier eussent construit la
premire montgolfire, et le physicien Charles son premier ballon,
quelques esprits aventureux avalent rv la conqute de l'espace au
moyen d'appareils mcaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc
pas song aux appareils plus lgers que l'air - ce que la physique de
leur temps n'et point permis d'imaginer. C'tait aux appareils plus
lourds que lui, aux machines volantes, faites  l'imitation de
l'oiseau, qu'ils demandaient de raliser la locomotion arienne.

C'est prcisment ce qu'avait fait ce fou d'Icare, fils de Ddale,
dont les ailes, attaches avec de la cire, tombrent aux approches du
soleil.

Mais, sans remonter jusqu'aux temps mythologiques, parler d'Archytas
de Tarente, on trouve dj dans les travaux de Dante de Prouse, de
Lonard de Vinci, de Guidotti, l'ide de machines destines  se
mouvoir au milieu de l'atmosphre. Deux sicles et demi aprs, les
inventeurs commencent  se multiplier. En 1742, le marquis de
Bacqueville fabrique un systme d'ailes, l'essaie au-dessus de la
Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton conoit la
disposition d'un appareil  deux hlices suspensive et propulsive. En
1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine 
mouvement orthoptrique, et proteste contre la direction des
arostats qui venaient d'tre invents. En 1784, Launoy et Bienvenu
font manoeuvrer un hlicoptre, mu par des ressorts. En 1808,
essais de vol par l'Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de
Deniau, de Nantes, o les principes du  Plus lourd que l'air  sont
poss. Puis, de 1811  1840, tudes et inventions de Berblinger, de
Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on
trouve l'Anglais Henson avec son systme de plans inclins et
d'hlices actionnes par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil 
hlices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hlicoptre 
ailes de plumes; en 1852, Letur avec son systme de parachute
dirigeable, dont l'exprience lui cota la vie; en la mme anne,
Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes
tournantes; en 1853, Blguic et son aroplane mu par des hlices de
traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable,
Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d'un
moteur  gaz. De 1854  1863, apparaissent Joseph Pline, brevet pour
plusieurs systmes ariens, Brant, Carlingford, Le Bris, Du Temple,
Bright, dont les hlices ascensionnelles tournent en sens inverse,
Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grce aux efforts
de Nadar, une Socit du Plus lourd que l'air est fonde  Paris. L
les inventeurs font exprimenter des machines dont quelques-unes sont
dj brevetes : de Ponton d'Amcourt et son hlicoptre  vapeur, de
la Landelle et son systme  combinaisons d'hlices avec plans
inclins et parachutes, de Louvri et son aroscaphe, d'Esterno et
son oiseau mcanique, de Groof et son appareil  ailes mues par des
leviers. L'lan tait donn, les inventeurs inventent, les
calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion
arienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent,
Danjard, Poms et de la Pauze, Moy, Pnaud, Jobert, Hureau de
Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel,
Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les
uns avec des ailes ou des hlices, les autres avec des plans
inclins, imaginent, crent, fabriquent, perfectionnent leurs
machines volantes qui seront prtes  fonctionner le jour o un
moteur d'une puissance considrable et d'une lgret excessive leur
sera appliqu par quelque inventeur.

Que l'on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas
montrer tous ces degrs de l'chelle de la locomotion arienne au
sommet de laquelle apparat Robur-le-Conqurant? Sans les
ttonnements, les expriences de ses devanciers, l'ingnieur et-il
pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait
que ddains pour ceux qui s'obstinent encore  chercher la direction
des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du  Plus
lourd que l'air , Anglais, Amricains, Italiens, Autrichiens,
Franais, - Franais surtout, dont les travaux, perfectionns par
lui, l'avaient amen  crer, puis  construire cet engin volateur,
l'Albatros, lanc  travers les courants de l'atmosphre.

 Pigeon vole! s'tait cri l'un des plus persistants adeptes de
l'aviation.

 On foulera l'air comme on foule la terre! avait rpondu un de ses
plus acharns partisans.

- A locomotive, aromotive!  avait jet le plus bruyant de tous, qui
embouchait les trompettes de la publicit pour rveiller l'Ancien et
le Nouveau Monde.

Rien de mieux tabli, en effet, par exprience et par calcul, que
l'air est un point d'appui trs rsistant. Une circonfrence d'un
mtre de diamtre, formant parachute, peut non seulement modrer une
descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voil ce qu'on
savait.

On savait galement que, quand la vitesse de translation est grande,
le travail de pesanteur varie  peu prs en raison inverse du carr
de cette vitesse et devient presque insignifiant.

On savait encore que plus le poids d'un animal volant augmente, moins
augmente proportionnellement la surface aile ncessaire pour le
soutenir, bien que les mouvements qu'il doit faire soient plus lents.

Un appareil d'aviation doit donc tre construit de manire  utiliser
ces lois naturelles,  imiter l'oiseau, ce type admirable de la
locomotion arienne , a dit le docteur Marey, de l'Institut de
France.

En somme, les appareils qui peuvent rsoudre ce problme se rsument
en trois sortes :

10 Les hlicoptres ou spiralifres, qui ne sont que des hlices 
axes verticaux;

20 Les orthoptres, engins qui tendent  reproduire le vol naturel
des oiseaux;

30 Les aroplanes, qui ne sont,  vrai dire, que des plans inclins,
comme le cerf-volant, mais remorqus ou pousss par des hlices
horizontales.

Chacun de ces systmes avait eu et a mme encore des partisans
dcids  ne rien cder sur ce point.

Cependant, Robur, par bien des considrations, avait rejet les deux
premiers.

Que l'orthoptre, l'oiseau mcanique, prsente certains avantages,
nul doute. Les travaux, les expriences de M. Renaud, en 1884, l'ont
prouv. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut pas
servilement imiter la nature. Les locomotives n'ont pas t copies
sur les livres, ni les navires  vapeur sur les poissons. Aux
premires on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds
des hlices qui ne sont point des nageoires. Et ils n'en marchent pas
plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on ce qui se fait
mcaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont trs
complexes? Le docteur Marey n'a-t-il pas souponn que les pennes
s'entrouvrent pendant le relvement de l'aile pour laisser passer
l'air, mouvement au moins bien difficile  produire avec une machine
artificielle?

D'autre part, que les aroplanes eussent donn quelques bons
rsultats, ce n'tait pas douteux. Les hlices opposant un plan
oblique  la couche d air, c'tait le moyen de produire un travail
d'ascension, et les petits appareils expriments prouvaient que le
poids disponible, c'est--dire, celui dont on peut disposer en dehors
de celui de l'appareil, augmente avec le carr de la vitesse. Il y
avait l de grands avantages - suprieurs mme  ceux des arostats
soumis  un mouvement de translation.

Nanmoins, Robur avait pens que ce qu'il y avait de meilleur,
c'tait encore ce qu'il y aurait de plus simple. Aussi, les hlices -
ces  saintes hlices  - qu'on lui avait jetes  la tte au
Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi  tous les besoins de sa
machine volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air,
les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de
vitesse et de scurit.

En effet, thoriquement, au moyen d'une hlice d'un pas suffisamment
court mais d'une surface considrable, ainsi que l'avait dit M.
Victor Tatin, on pourrait,  en poussant les choses  l'extrme,
soulever un poids indfini avec la force la plus minime .

Si l'orthoptre - battement d'ailes des oiseaux - s'lve en
s'appuyant normalement sur l'air, l'hlicoptre s'lve en le
frappant obliquement avec les branches de son hlice, comme s'il
montait sur un plan inclin. En ralit, ce sont des ailes en hlice
au lieu d'tre des ailes en aube. L'hlice marche ncessairement dans
la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se dplace
verticalement. Est-il horizontal? elle se dplace horizontalement.

Tout l'appareil volant de l'ingnieur Robur tait dans ces deux
fonctionnements.

En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties
essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de
propulsion, la machinerie.

Plate-forme. - C'est un bti, long de trente mtres, large de quatre,
vritable pont de navire avec proue en forme d'peron. Au-dessous,
s'arrondit une coque, solidement membre, qui renferme les appareils
destins  produire la puissance mcanique, la soute aux munitions,
les apparaux, les outils, le magasin gnral pour approvisionnements
de toutes sortes, y compris les caisses  eau du bord. Autour du
bti, quelques lgers montants, relis par un treillis de fil de fer,
supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface
s'lvent trois roufles, dont les compartiments sont affects, les
uns au logement du personnel, les autres  la machinerie. Dans le
roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
suspension; dans celui de l'avant la machine du propulseur de
l'avant; dans celui de l'arrire, la machine du propulseur de
l'arrire, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train
spciale. Du ct de la proue, dans le premier roufle, se trouvent
l'office, la cuisine et le poste de l'quipage. Du ct de la poupe,
dans le dernier roufle, sont disposes plusieurs cabines, entre
autres, celle de l'ingnieur, une salle  manger, puis, au-dessus,
une cage vitre dans laquelle se tient le timonier qui dirige
l'appareil au moyen d'un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont
clairs par des hublots, ferms de verres tremps qui ont dix fois
la rsistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est tabli
un systme de ressorts flexibles, destins  adoucir les heurts, bien
que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extrme, tant
l'ingnieur est matre des mouvements de l'appareil.

Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme,
trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de
chaque ct, et sept plus levs au milieu. On dirait un navire 
trente-sept mts. Seulement ces mts, au lieu de voiles, portent
chacun deux hlices horizontales, d'un pas et d'un diamtre assez
courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse.
Chacun de ces axes a son mouvement indpendant du mouvement des
autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens
inverse - disposition ncessaire pour que l'appareil ne soit pas pris
d'un mouvement de giration. De la sorte, les hlices, tout en
continuant  s'lever sur la colonne d'air verticale, se font
quilibre contre la rsistance horizontale. Consquemment, l'appareil
est muni de soixante-quatorze hlices suspensives, dont les trois
branches sont maintenues extrieurement par un cercle mtallique,
qui, faisant fonction de volant, conomise la force motrice. A
l'avant et  l'arrire, montes sur axes horizontaux, deux hlices
propulsives,  quatre branches, d'un pas inverse trs allong
tournent en sens diffrent et communiquent le mouvement de
propulsion. Ces hlices, d'un diamtre plus grand que celui des
hlices de suspension, peuvent galement tourner avec une excessive
vitesse.

En somme, cet appareil tient  la fois des systmes qui ont t
prconiss par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d'Amcourt,
systmes perfectionns par l'ingnieur Robur. Mais c'est surtout dans
le choix et l'application de la force motrice qu'il a le droit d'tre
considr comme inventeur.

Machinerie. - Ce n'est ni  la vapeur d'eau ou autres liquides, ni 
l'air comprim ou autres gaz lastiques, ni aux mlanges explosifs
susceptibles de produire une action mcanique, que Robur a demand la
puissance ncessaire  soutenir et  mouvoir son appareil. C'est 
l'lectricit,  cet agent qui sera, un jour, l'me du monde
industriel. D'ailleurs, nulle machine lectromotrice pour le
produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels
sont les lments qui entrent dans la composition de ces piles, quels
acides les mettent en activit? c'est le secret de Robur. De mme
pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives
et ngatives? on ne sait. L'ingnieur s'tait bien gard - et pour
cause - de prendre un brevet d'invention. En somme, rsultat non
contestable : des piles d'un rendement extraordinaire, des acides
d'une rsistance presque absolue  l'vaporation ou  la conglation,
des accumulateurs qui laissent trs loin les Faure-Sellon-Volckmar,
enfin des courants dont les ampres se chiffrent en nombres inconnus
jusqu'alors. De l, une puissance en chevaux lectriques pour ainsi
dire infinie, actionnant les hlices qui communiquent  l'appareil
une force de suspension et de propulsion suprieure  tous ses
besoins, en n'importe quelle circonstance.

Mais, il faut le rpter, cela appartient en propre  l'ingnieur
Robur. L-dessus il a gard un secret absolu. Si le prsident et le
secrtaire du Weldon-Institute ne parviennent pas  le dcouvrir,
trs probablement ce secret sera perdu pour l'humanit.

Il va sans dire que cet appareil possde une stabilit suffisante par
suite de la position du centre de gravit. Nul danger qu'il prenne
des angles inquitants avec l'horizontale, nul renversement 
craindre.

Reste  savoir quelle matire l'ingnieur Robur avait employe pour
la construction de son aronef, - nom qui peut trs exactement
s'appliquer  l'Albatros. Qu'tait cette matire si dure que le
bowie-knife de Phil Evans n'avait pu l'entamer et dont Uncle Prudent
n'avait pu s'expliquer la nature? Tout bonnement du papier.

Depuis bien des annes, dj, cette fabrication avait pris un
dveloppement considrable. Du papier sans colle, dont les feuilles
sont imprgnes de dextrine et d'amidon, puis serres  la presse
hydraulique, forme une matire dure comme l'acier. On en fait des
poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de
mtal et en mme temps plus lgres. Or, c'tait cette solidit,
cette lgret, que Robur avait voulu utiliser pour la construction
de sa locomotive arienne. Tout, coque, bti, roufles, cabines, tait
en papier de paille, devenu mtal sous la pression, et mme, ce qui
n'tait point  ddaigner pour un appareil courant  de grandes
hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de
suspension et de propulsion, axes ou palettes des hlices, la fibre
glatine en avait fourni la substance rsistante et flexible  la
fois. Cette matire, pouvant s'approprier  toutes formes, insoluble
dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans
parler de ses proprits isolantes, - avait t d'un emploi trs
prcieux dans la machinerie lectrique de l'Albatros.

L'ingnieur Robur, son contrematre Tom Turner, un mcanicien et ses
deux aides, deux timoniers et un matre coq - en tout huit hommes -
tel tait le personnel de l'aronef qui suffisait amplement aux
manoeuvres exiges par la locomotion arienne. Des armes de
chasse et de guerre, des engins de pche, des fanaux lectriques, des
instruments d'observation, boussoles et sextants pour relever la
route, thermomtre pour l'tude de la temprature, divers baromtres,
les uns pour valuer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour
indiquer les variations de la pression atmosphrique, un storm-glass
pour la prvision des temptes, une petite bibliothque, une petite
imprimerie portative, une pice d'artillerie monte sur pivot au
centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lanant un
projectile de six centimtres, un approvisionnement de poudre,
balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffe par les courants
des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et lgumes, ranges
dans une cambuse ad hoc avec quelques fts de brandy, de whisky et de
gin, enfin de quoi aller bien des mois sans tre oblig d'atterrir, -
tels taient le matriel et les provisions de l'aronef, sans compter
la fameuse trompette.

En outre, il y avait  bord une lgre embarcation en caoutchouc,
insubmersible, qui pouvait porter huit hommes  la surface d'un
fleuve, d'un lac ou d'une mer calme.

Mais Robur avait-il au moins install des parachutes en cas
d'accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes
des hlices taient indpendants. L'arrt des uns n'enrayait pas la
marche des autres. Le fonctionnement de la moiti du jeu suffisait 
maintenir l'Albatros dans son lment naturel.

 Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conqurant eut bientt l'occasion
de le dire  ses nouveaux htes -htes malgr eux - avec lui, je suis
matre de cette septime partie du monde, plus grande que
l'Australie, l'Ocanie, l'Asie, l'Amrique et l'Europe, cette Icarie
arienne que des milliers d'Icariens peupleront un jour! 

                                  VII

Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser
                              convaincre.

Le prsident du Weldon-Institute tait stupfait, son compagnon
abasourdi. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent rien laisser paratre
de cet ahurissement si naturel.

Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son pouvante  se sentir
emport dans l'espace  bord d'une pareille machine, et il ne
cherchait point  s'en cacher.

Pendant ce temps, les hlices suspensives tournaient rapidement
au-dessus de leurs ttes. Si considrable que ft alors cette vitesse
de rotation, elle et pu tre triple pour le cas o l'Albatros
aurait voulu atteindre de plus hautes zones.

Quant aux deux propulseurs, lancs  une allure assez modre, ils
n'imprimaient  l'appareil qu'un dplacement de vingt kilomtres 
l'heure.

En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de
l'Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui
serpentait, comme un simple ruisseau,  travers un pays accident, au
milieu de l'tincellement de quelques lagons obliquement frapps des
rayons du soleil. Ce ruisseau, c'tait un fleuve, et l'un des plus
importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une
chane montagneuse dont la prolongation allait  perte de vue.

 Et nous direz-vous o nous sommes? demanda Uncle Prudent d'une voix
que la colre faisait trembler.

- Je n'ai point  vous l'apprendre, rpondit Robur.

- Et nous direz-vous o nous allons? ajouta Phil Evans.

- A travers l'espace.

- Et cela va durer?...

- Le temps qu'il faudra.

- S'agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil
Evans.

- Plus que cela, rpondit Robur.

- Et si ce voyage ne nous convient pas?... rpliqua Uncle Prudent.

Il faudra qu'il vous convienne!

Voil un avant-got de la nature des relations qui aillaient
s'tablir entre le matre de l'Albatros et ses htes, pour ne pas
dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d'abord
leur donner le - temps de se remettre, d'admirer le merveilleux
appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d'en
complimenter l'inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d'un bout
 l'autre de la plate-forme. Libre  eux d'examiner le dispositif des
machines et l'amnagement de l'aronef, ou d'accorder toute attention
au paysage dont le relief se dployait au-dessous d'eux.

 Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous
devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce
fleuve qui coule dans le nord-ouest, c'est le Saint-Laurent. Cette
ville que nous laissons en arrire, c'est Qubec. 

C'tait, en effet, la vieille cit de Champlain, dont les toits de
fer-blanc clataient au soleil comme des rflecteurs. L'Albatros
s'tait donc lev jusqu'au quarante-sixime degr de latitude nord -
ce qui expliquait l'avance prmature du jour et la prolongation
anormale de l'aube.

Oui, reprit Phil Evans, voil bien la ville en amphithtre., la
colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l'Amrique du Nord!
Voici les cathdrales an glaise et franaise! Voici la douane avec
son dme surmont du pavillon britannique!

Phil Evans n'avait pas achev que dj la capitale du Canada
commenait  se rduire dans le lointain. L'aronef entrait dans une
zone de petits nuages, qui drobrent peu  peu la vue du sol.

Robur, voyant alors que le prsident et le secrtaire du
Weldon-Institute reportaient leur attention sur l'amnagement
extrieur de l'_Albatros_ s'approcha et dit:

 Eh bien, messieurs, croyez-vous  la possibilit de la locomotion
arienne au moyen des appareils plus lourds que l'air? 

Il et t difficile de ne pas se rendre  l'vidence. Cependant
Uncle Prudent et Phil Evans ne rpondirent pas.

 Vous vous taisez? reprit l'ingnieur. Sans doute, c'est la faim qui
vous empche de parler!... Mais, si je me suis charg de vous
transporter dans l'air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce
fluide peu nutritif. Votre premier djeuner vous attend. 

Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner
vivement, ce n'tait pas le cas de faire des crmonies. Un repas
n'engage  rien, et lorsque Robur les aurait remis  terre, ils
comptaient bien reprendre vis--vis de lui leur entire libert
d'action.

Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l'arrire, dans un
petit  dining-room . L se trouvait une table proprement servie, 
laquelle ils devaient manger  part pendant le voyage. Pour plats,
diffrentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, compos
en parties gales de farine et de viande rduite en poudre, releve
d'un peu de lard, lequel, bouilli dans l'eau, donne un potage
excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du th pour boisson.

De son ct, Frycollin n'avait pas t oubli. A l'avant, il avait
trouv une forte soupe de ce pain. En vrit, il fallait qu'il et
belle faim pour manger, car ses mchoires tremblaient de peur et
auraient pu lui refuser tout service.

 Si a cassait! Si a cassait!  rptait le malheureux Ngre.

De l, des transes continuelles. qu'on y songe! Une chute de quinze
cents mtres qui l'aurait rduit  l'tat de pte!

Une heure aprs, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la
plate-forme. Robur n'y tait plus. A l'arrire, l'homme de barre,
dans sa cage vitre, l'oeil fix sur la boussole, suivait
imperturbablement, sans une hsitation, la route donne par
l'ingnieur.

Quant au reste du personnel, le djeuner le retenait probablement
dans son poste. Seul, un aide-mcanicien, prpos  la surveillance
des machines, se promenait d'un roufle  l'autre.

Cependant, si la vitesse de l'appareil tait grande, les deux
collgues n'en pouvaient juger qu'imparfaitement, bien que
l'_Albatros_ ft alors sorti de la zone des nuages et que le sol se
montrt  quinze cents mtres au-dessous.

C'est  n'y pas croire! dit Phil Evans.

- N'y croyons pas!  rpondit Uncle Prudent.

Ils allrent alors se placer  l'avant et portrent leurs regards
vers l'horizon de l'ouest.

Ah! une autre ville! dit Phil Evans.

- Pouvez-vous la reconnatre?

- Oui! Il me semble bien que c'est Montral.

- Montral ?... Mais nous n'avons quitt Qubec que depuis deux
heures tout au plus!

- Cela prouve que cette machine se dplace avec une rapidit d'au
moins vingt-cinq lieues  l'heure.

En effet, c'tait la vitesse de l'aronef, et, si les passagers ne se
sentaient pas incommods, c'est qu'ils marchaient alors dans le sens
du vent. Par un temps calme, cette vitesse les et considrablement
gns, puisque c'est  peu prs celle d'un express. Par vent
contraire, il aurait t impossible de la supporter.

Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l'_Albatros_
apparaissait Montral, trs reconnaissable au Victoria-Bridge, pont
tubulaire jet sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la
lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses
magasins, les palais de ses banques, sa cathdrale, basilique
rcemment construite sur le modle de Saint-Pierre de Rome, enfin le
Mont-Royal, qui domine l'ensemble de la ville et dont on a fait un
parc magnifique.

Il tait heureux que Phil Evans et dj visit les principales
villes du Canada. Il put ainsi en reconnatre quelques-unes sans
questionner Robur. Aprs Montral, vers une heure et demie du soir,
ils passrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient
 une vaste chaudire en bullition qui dbordait en bouillonnements
de l'effet le plus grandiose.

 Voil le palais du Parlement , dit Phil Evans.

Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, plant sur une
colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au
Parliament-House de Londres, comme la cathdrale de Montral
ressemblait  Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n'tait
pas contestable que ce ft Ottawa.

Bientt cette cit ne tarda pas  se rapetisser  l'horizon et ne
forma plus qu'une tache lumineuse sur le sol.

Il tait deux heures  peu prs, lorsque Robur reparut. Son
contrematre, Tom Turner, l'accompagnait. Il ne lui dit que trois
mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, posts dans les ronfles
de l'avant et de l'arrire. Sur un signe, le timonier modifia la
direction de l'_Albatros,_ de manire  porter de deux degrs au
sud-ouest. En mme temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent
constater qu'une vitesse plus grande venait d'tre imprime aux
propulseurs de l'aronef.

En ralit, cette vitesse aurait pu tre double encore et dpasser
tout ce qu'on a obtenu jusqu'ici des plus rapides engins de
locomotion terrestre.

Qu'on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux noeuds
ou quarante kilomtres  l'heure; les trains sur les railways anglais
et franais, cent; les bateaux  patins sur les rivires glaces des
Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de
Patterson,  roue d'engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du
lac Eri, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent
trente-sept.

Or, l'_Albatros,_ avec le maximum de puissance de ses propulseurs,
pouvait se lancer  raison de deux cents kilomtres  l'heure, soit
prs de cinquante mtres par seconde.

Eh bien, cette vitesse est celle de l'ouragan qui dracine les
arbres, celle d'un certain coup de vent qui, pendant l'orage du 21
septembre 1881,  Cahors, se dplaa  raison de cent
quatre-vingt-quatorze kilomtres. C'est la vitesse moyenne du pigeon
voyageur, laquelle n'est dpasse que par le vol de l'hirondelle
ordinaire (67 mtres  la seconde), et par celui du martinet (89
mtres).

En un mot, ainsi que l'avait dt Robur, l'_Albatros,_ en dveloppant
toute la force de ses hlices, et pu faire le tour du monde en deux
cents heures, c'est--dire en moins de huit jours!

Que le globe possdt  cette poque quatre cent cinquante mille
kilomtres de voies ferres - soit onze fois le tour de la terre 
l'Equateur - peu lui importait,  cette machine volante. N'avait-elle
pas pour point d'appui tout l'air de l'espace?

Est-il besoin de l'ajouter, maintenant? Ce phnomne dont
l'apparition avait tant intrigu le public des deux mondes, c'tait
l'aronef de l'ingnieur. Cette trompette qui jetait ses clatantes
fanfares au milieu des airs, c'tait celle du contrematre Tom
Turner. Ce pavillon, plant sur les principaux monuments de l'Europe,
de l'Asie et de l'Amrique, c'tait le pavillon de
Robur-le-Conqurant et de son _Albatros_

Et si, jusqu'alors, l'ingnieur avait pris quelques prcautions pour
qu'on ne le reconnt pas, si, de prfrence, il voyageait la nuit en
s'clairant parfois de ses fanaux lectriques, si, pendant le jour,
il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait
maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conqute. Et, s'il
tait venu  Philadelphie, s'il s'tait prsent dans la salle des
sances du Weldon-Institute, n'tait-ce pas pour faire part de sa
prodigieuse dcouverte, pour convaincre _ipso facto_ les plus
incrdules?

On sait comment il avait t reu, et l'on verra quelles reprsailles
il prtendait exercer sur le prsident et le secrtaire dudit club.

Cependant Robur s'tait approch des deux collgues. Ceux-ci
affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu'ils
voyaient, de ce qu'ils exprimentaient malgr eux. Evidemment, sous
le crne de ces deux ttes anglo-saxonnes s'incrustait un enttement
qui serait dur  draciner.

De son ct, Robur ne voulut pas mme avoir l'air de s'en apercevoir,
et, comme s'il et continu une conversation, qui pourtant tait
interrompue depuis plus de deux heures :

 Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil,
merveilleusement appropri pour la locomotion arienne, est
susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas
digne de conqurir l'espace s'il tait incapable de le dvorer. J'ai
voulu que l'air ft pour moi un point d'appui solide, et il l'est.
J'ai compris que, pour lutter contre le vent, il n'y avait tout
simplement qu' tre plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul
besoin de voiles pour m'entraner, ni de rames ni de roues pour me
pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l'air,
et c'est tout. De l'air qui m'entoure ainsi que l'eau entoure le
bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme
les hlices d'un steamer. Voil comment j'ai rsolu le problme de
l'aviation. Voil ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre
appareil plus lger que l'air.

Mutisme absolu des deux collgues - ce qui ne dconcerta pas un
instant l'ingnieur. Il se contenta de sourire  demi et reprit sous
forme interrogative

Peut-tre vous demandez-vous encore si,  ce pouvoir qu'il a de se
dplacer horizontalement, l'_Albatros_ joint une gale puissance de
dplacement vertical, en un mot, si, mme quand il s'agit de visiter
les hautes zones de l'atmosphre, il peut lutter avec un arostat? eh
bien, je ne vous engage pas  faire entrer le _Go a head_ en lutte
avec lui.

Les deux collgues avaient tout bonnement hauss les paules. C'est
l, peut-tre, qu'ils attendaient l'ingnieur.

Robur fit un signe. Les hlices propulsives s'arrtrent aussitt.
Puis, aprs avoir couru sur son erre pendant un mille encore,
l'_Albatros_ demeura immobile.

Sur un second geste de Robur, les hlices suspensives se murent alors
avec une rapidit telle qu'on aurait pu la comparer  celle des
sirnes dans les expriences d'acoustique. Leur frrr monta de prs
d'une octave dans l'chelle des sons, en diminuant d'intensit
toutefois cause de la rarfaction de l'air, et l'appareil s'enleva
verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu  travers
l'espace.

Mon matre? Mon matre!... rptait Frycollin. Pourvu que a ne casse
pas!

Un sourire de ddain fut toute la rponse de Robur. En quelques
minutes, l'_Albatros_ eut atteint deux mille - sept cents mtres, ce
qui tendait le rayon de vue  soixante-dix milles, - puis quatre
mille mtres, ce qu'indiqua le baromtre en tombant  480
millimtres. Alors, exprience faite, l'_Albatros_ redescendit La
diminution de la pression des hautes couches amne de l'oxygne dans
l'air et, par suite, dans le sang. C'est la cause des graves
accidents qui sont arrivs  certains aronautes. Robur jugeait
inutile de s'y exposer.

L'_Albatros_ revint donc  la hauteur qu'il semblait tenir de
prfrence, et ses propulseurs, remis en marche, l'entranrent avec
une rapidit plus grande vers le sud-ouest

 Maintenant, messieurs, si c'est cela que vous vous demandiez, dit
l'ingnieur, vous pourrez vous rpondre.

Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorb dans sa
contemplation.

Lorsqu'il releva la tte, le prsident et le secrtaire du
Weldon-Institute taient devant lui.

Ingnieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se
matriser, nous ne nous sommes rien demand de ce que vous paraissez
croire. Mais nous vous ferons une question  laquelle nous comptons
que vous voudrez bien rpondre.

- Parlez.

- De quel droit nous avez-vous attaqus  Philadelphie, dans le parc
de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enferms dans cette
cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gr,  bord
de cette machine volante?

- Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de
quel droit m'avez-vous insult, hu, menac, dans votre club, au
point que je m'tonne d'en tre sorti vivant?

- Interroger n'est pas rpondre, reprit Phil Evans, et je vous rpte
: de quel droit?..

- Vous voulez le savoir?.

- S'il vous plat.

- Eh bien, du droit du plus fort!

- C'est cynique!

- Mais cela est!

- Et pendant combien de temps, citoyen ingnieur, demanda Uncle
Prudent, qui clata  la fin, pendant combien de temps avez-vous la
prtention d'exercer ce droit?

- Comment, messieurs, rpondit ironiquement Robur, comment
pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n'avez qu'
baisser vos regards pour jouir d'un spectacle sans pareil au monde!

L'_Albatros_ se mirait alors dans l'immense glace du lac Ontario. Il
venait de traverser le pays si potiquement chant par Cooper. Puis,
il suivit la cte mridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers
la clbre rivire qui lui verse les eaux du lac Eri, en les brisant
sur ses cataractes.

Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempte
monta jusqu' lui. Et, comme si quelque brume humide et t projete
dans les airs, l'atmosphre se rafrachit trs sensiblement.

Au-dessous, en fer  cheval, se prcipitaient des masses liquides. On
et dit une norme coule de cristal, au milieu des mille
arcs-en-ciel que produisait la rfraction, en dcomposant les rayons
solaires. C'tait d'un aspect sublime.

Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une
rive  l'autre. Un peu au-dessous,  trois milles, tait jet un pont
suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive
canadienne  la rive amricaine.

 Les cataractes du Niagara!  s'cria Phil Evans.

Et ce cri lui chappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses
efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.

Une minute aprs, l'_Albatros_ avait franchi la rivire qui spare
les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lanait au-dessus
des vastes territoires du Nord-Amrique.

                                 VIII

 Ou l'on verra que Robur se dcide  rpondre  l'importante question
                          qui lui est pose.

C'tait dans une des cabines du roufle de l'arrire que Uncle Prudent
et Phil Evans avaient trouv deux excellentes couchettes, du linge et
des habits de rechange en suffisante quantit, des manteaux et des
couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur et point offert
plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d'un somme, c'est qu'ils
le voulurent bien, ou du moins que de trs relles inquitudes les en
empchrent. En quelle aventure taient-ils embarqus? A quelle srie
d'expriences avaient-ils t invites _inviti,_ si l'on permet ce
rapprochement de mots franais et latin? Comment l'affaire se
terminerait-elle, et, au fond, que voulait l'ingnieur Robur? Il y
avait l de quoi donner  rflchir.

Quant au valet Frycollin, il tait log,  l'avant, dans une cabine
contigu  celle du matre coq de l'_Albatros._ Ce voisinage ne
pouvait lui dplaire. Il aimait  frayer avec les grands de ce
inonde. Mais, s'il finit par s'endormir, ce fut pour rver de chutes
successives, de projections  travers le vide, qui firent de son
sommeil un abominable cauchemar.

Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette prgrination au
milieu d'une atmosphre dont les courants s'taient apaiss avec le
soir. En dehors du bruissement des ailes d'hlices, pas un bruit dans
cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lanait quelque
locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements
d'animaux domestiques. Singulier instinct! ces tres terrestres
sentaient la machine volante passer au-dessus d'eux et jetaient des
cris d'pouvante  son passage.

Le lendemain, 14 juin,  cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se
promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de
l'aronef. Rien de chang depuis la veille l'homme de garde 
l'avant, le timonier  l'arrire.

Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc  redouter
avec un appareil de mme sorte? Non, videmment. Robur n'avait pas
encore trouv d'imitateurs quant  rencontrer quelque arostat
planant dans les airs, cette chance tait tellement minime qu'il
tait permis de n'en point tenir compte. En tout cas, c'et t tant
pis pour l'arostat - le pot de fer et le pot de terre. L'_Albatros_
n'aurait rien eu  craindre d'une semblable collision.

Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n'tait pas impossible
que l'aronef se mt  la cte comme un navire, si quelque montagne,
qu'il n'et pu tourner ou dpasser, et barr sa route. C'taient l
les cueils de l'air, et il devait les viter comme un btiment vite
des cueils de la mer.

L'ingnieur, il est vrai, avait donn la direction ainsi que fait un
capitaine, en tenant compte de l'altitude ncessaire pour dominer les
hauts sommets du territoire. Or, comme l'aronef ne devait pas tarder
 planer sur un pays de montagnes, il n'tait que prudent de veiller,
pour le cas o il aurait quelque peu dvi de sa route.

En observant la contre place au-dessous d'eux, Uncle Prudent et
Phil Evans aperurent un vaste lac dont l'_Albatros_ allait atteindre
la pointe infrieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la
nuit, l'Eri avait t dpass sur toute sa longueur. Donc, puisqu'il
marchait plus directement  l'ouest, l'aronef devait alors remonter
l'extrmit du lac Michigan.

 Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits 
l'horizon, c'est Chicago! 

Il ne se trompait pas. C'tait bien la cit vers laquelle rayonnent
dix-sept railways, la reine de l'Ouest, le vaste rservoir dans
lequel affluent les produits de l'Indiana, de l'Ohio, du Wisconsin,
du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie
occidentale de l'Union.

Uncle Prudent, arm d'une excellente lorgnette marine qu'il avait
trouve dans son roufle, reconnut aisment les principaux difices de
la ville. Son collgue put lui indiquer les glises, les difices
publics, les nombreux  lvators  ou greniers mcaniques, l'immense
htel Sherman, semblable  un gros d  jouer, dont les fentres
figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.

Puisque c'est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes
emports un peu plus  l'ouest qu'il ne conviendrait pour revenir 
notre point de dpart.

En effet, l'_Albatros_ s'loignait en droite ligne de la capitale de
la Pennsylvanie.

Mais, si Uncle Prudent et voulu mettre Robur en demeure de les
ramener vers l'est, il ne l'aurait pneu ce moment. Ce matin-l,
l'ingnieur ne semblait pas press de quitter sa cabine, soit qu'il y
ft occup de quelques travaux, soit qu'il y dormit encore. Les deux
collgues durent donc djeuner sans l'avoir aperu.

La vitesse ne s'tait pas modifie depuis la veille. Etant donn la
direction du vent qui soufflait de l'est, cette vitesse n'tait pas
gnante, et, comme le thermomtre ne baisse que d'un degr par cent
soixante-dix mtres d'lvation, la temprature tait trs
supportable. Aussi, tout en rflchissant, en causant, en attendant
l'ingnieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce
qu'on pourrait appeler la ramure des hlices, entranes alors dans
un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se
fondait en un disque semi-diaphane.

L'Etat d'Illinois fut ainsi franchi sur sa frontire septentrionale
en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Pre des
Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats  deux tages ne
paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l'_Albatros_ se
lana sur l'Iowa, aprs avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du
matin.

Quelques chanes de collines, des  bluffs , serpentaient  travers
ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur mdiocre
altitude n'exigea aucun relvement de l'aronef. D'ailleurs, ces
bluffs ne devaient pais tarder  s'abaisser pour faire place aux
larges plaines de l'Iowa, tendues sur toute sa partie occidentale et
sur le Nebraska, - prairies immenses qui se dveloppent jusqu'au pied
des montagnes Rocheuses.  et l, nombreux rios, affluents ou
sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages,
d'autant plus rares que l'_Albatros_ s'avanait plus rapidement
au-dessus du Far-West.

Rien de particulier ne se produisit pendant cette journe. Uncle
Prudent et Phil Evans furent absolument livrs  eux-mmes. C'est 
peine s'ils aperurent Frycollin, tendu  l'avant, fermant les yeux
pour ne rien voir. Et cependant, il n'tait pas en proie au vertige,
comme on pourrait le penser. Faute de repres, ce vertige n'aurait pu
se manifester ainsi qu'il arrive au sommet d'un difice lev.
L'abme n'attire pas quand on le domine de la nacelle d'un ballon ou
de la plate-forme d'un aronef, ou, plutt, ce n'est pas un abme qui
se creuse au-dessous de l'aronaute, c'est l'horizon qui monte et
l'entoure de toutes parts.

A deux heures, l'_Albatros_ passait au-dessus d'Omaha, sur la
frontire du Nebraska, - Omaha-City, vritable tte de ligne de ce
chemin de fer du Pacifique, longue trane de rails de quinze cents
lieues, trace entre New York et San Francisco. Un moment, on put
voir les eaux jauntres du Missouri, puis la ville, aux maisons de
bois et de briques, pose au centre de ce riche bassin, comme une
boucle  la ceinture de fer qui serre l'Amrique du Nord  sa taille.
Sans doute aussi, pendant que les passagers de l'aronef observaient
tous ces dtails, les habitants d'Omaha devaient apercevoir l'trange
appareil. Mais leur tonnement  le voir planer dans les airs ne
pouvait tre plus grand que celui du prsident et du secrtaire du
Weldon-Institute de se trouver  son bord.

En tout cas, c'tait l un fait que les journaux de l'Union allaient
commenter. Ce serait l'explication de l'tonnant phnomne dont le
monde entier S'occupait et se proccupait depuis quelque temps.

Une heure aprs, l'_Albatros_ avait dpass Omaha. Il fut alors
constant qu'il se relevait vers l'est, en s'cartant de la
Platte-River dont la valle est suivie par le Pacifiquerailway 
travers la Prairie. Cela n'tait pas pour satisfaire Uncle Prudent et
Phil Evans.

 C'est donc srieux, cet absurde projet de nous emmener aux
antipodes? dit l'un.

- Et malgr nous? rpondit l'autre. Ah! que ce Robur y prenne garde!
Je ne suis pas homme  le laisser faire!...

- Ni moi! rpliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent,
tchez de vous modrer...

- Me modrer!...

- Et gardez votre colre pour le moment o il sera opportun qu'elle
clate. 

Vers cinq heures, aprs avoir franchi les montagnes Noires, couvertes
de Sapins et de cdres, l'_Albatros_ volait au-dessus de ce
territoire qu'on a justement appel les Mauvaises-Terres du Nebraska,
- un chaos de collines laisses tomber sur le sol et qui se seraient
brises dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les
plus fantaisistes.  et l, au milieu de cet norme jeu d'osselets,
on entrevoyait des ruines de cits du Moyen Age avec forts, donjons,
chteaux  mchicoulis et  poivrires. Mais, en ralit, ces
Mauvaises-Terres ne sont qu'un ossuaire immense o blanchissent, par
myriades, les dbris de pachydermes, de chloniens, et mme, dit-on,
d'hommes fossiles, entrans par quelque cataclysme inconnu des
premiers ges.

Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River tait
dpass. Maintenant la plaine se dveloppait jusqu'aux extrmes
limites d'un horizon trs relev par l'altitude de l'_Albatros._

Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives,
ni des sifflets graves de steam-boats qui troublrent le calme du
firmament toil. De longs mugissements montaient parfois jusqu'
l'aronef, alors plus rapproch du sol. C'taient des troupeaux de
bisons qui traversaient la prairie, en qute de ruisseaux et de
pturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes,
sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au
roulement d'une inondation et trs diffrent du frmissement continu
des hlices.

Puis, de temps  autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat
Sauvage, un hurlement de coyote, ce _canis latrans,_ dont le nom est
bien justifi par ses aboiements sonores.

Et, aussi, des odeurs pntrantes, la menthe, la sauge et l'absinthe,
mles aux senteurs puissantes des conifres qui se propageaient 
travers l'air pur de la nuit.

Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement
qui, cette fois, n'tait pas celui des coyotes; c'tait le cri du
Peau-Rouge qu'un pionnier n 'eut pu confondre avec le cri des fauves.

Phil Evans quitta sa cabine. Peut-tre, ce jour-l, se trouverait-il
en face de l'ingnieur Robur?

En tout cas, dsireux de savoir pourquoi il n'avait pas paru la
veille, il s'adressa au contrematre Tom Turner.

Tom Turner, d'origine anglaise, g de quarante-cinq ans environ,
large de buste, trapu de membres, charpent en fer, avait une de ces
ttes normes et caractristiques,  la Hogarth, telles que ce
peintre de toutes les laideurs saxonnes en a trac du bout de son
pinceau. Si l'on veut bien examiner la planche quatre du _Harlots
Progress,_ on y trouvera la tte de Tom Turner sur les paules du
gardien de la prison, et on reconnatra que sa physionomie n a rien
d'encourageant.

 Aujourd'hui verrons-nous l'ingnieur Robur? dit Phil Evans.

- Je ne sais, rpondit Tom Turner.

- Je ne vous demande pas s'il est sorti.

- Peut-tre.

- Ni quand il rentrera.

- Apparemment, quand il aura fini ses courses! 

Et, l-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.

Il fallut se contenter de cette rponse, d'autant moins rassurante
que, vrification faite de la boussole, il fut constant que
l'_Albatros_ continuait  remonter dans le nord-ouest.

Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des
Mauvaises-Terres, abandonn avec la nuit, et le paysage qui se
droulait actuellement  la surface du sol.

L'aronef, aprs avoir franchi mille kilomtres depuis Omaha, se
trouvait au-dessus d'une contre que Phil Evans ne pouvait
reconnatre par cette raison qu'il ne l'avait jamais visite.
quelques forts, destins  contenir les Indiens, couronnaient les
bluffs de leurs lignes gomtriques, plutt formes par des
palissades que par des murs. Peu de villages, peu d'habitants en ce
pays si diffrent des territoires aurifres du Colorado, situs 
plusieurs degrs au sud.

Au loin commenait  se profiler, trs confusment encore, une suite
de crtes que le soleil levant bordait d'un trait de feu.

C'taient les montagnes Rocheuses.

Tout d'abord, ce matin-l, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis
par un froid vif. Cet abaissement de la temprature n'tait point d
 une modification du temps, et le soleil brillait d'un clat superbe.

 Cela doit tenir  l'lvation de l'_Albatros_ dans l'atmosphre ,
dit Phil Evans.

En effet, le baromtre, plac extrieurement  la porte du roufle
central, tait tomb  cinq cent quarante millimtres - ce qui
indiquait une lvation de trois mille mtres environ. L'aronef se
tenait donc alors  une assez grande altitude, ncessite par les
accidents du sol.

D'ailleurs, une heure avant, il avait d dpasser la hauteur de
quatre mille mtres, car, derrire lui, se dressaient des montagnes
que couvrait une neige ternelle.

Dans leur mmoire, rien ne pouvait rappeler  Uncle Prudent ni  son
compagnon quel tait ce pays. Pendant la nuit, l'_Albatros_ avait pu
faire des carts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela
suffisait pour les drouter.

Toutefois, aprs avoir discut diverses hypothses plus ou moins
plausibles, ils s'arrtrent  celle-ci : ce territoire, encadr dans
un cirque de montagnes, devait tre celui qu'un acte du Congrs, en
mars 1872, avait dclar Parc national des Etats-Unis.

C'tait en effet cette rgion si curieuse. Elle mritait bien le nom
de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour
tangs, des rivires pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes,
et, pour jets d'eau, des geysers d'une merveilleuse puissance.

En quelques minutes, l'_Albatros_ se glissa au-dessus de la
Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il
aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d'eau. quelle
varit dans le trac des rives de ce bassin, dont les plages, semes
d'obsidienne et de petits cristaux, rflchissent le soleil par leurs
milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des les qui
apparaissent  sa surface! quel reflet d'azur projet par ce
gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l'un des plus levs du
globe terrestre, quelles nues de volatiles, plicans, cygnes,
mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives,
trs escarpes, sont revtues d'une toison d'arbres verts, pins et
mlzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d'innombrables
fumerolles blanches. C'est la vapeur qui s'chappe de ce sol, comme
d'un norme rcipient, dans lequel l'eau est entretenue par les feux
intrieurs  l'tat d'bullition permanente.

Pour le matre coq, c'et t ou jamais le cas de faire une ample
provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone
nourrissent par myriades. Mais l'_Albatros_ se tint toujours  une
telle hauteur que l'occasion ne se prsenta pas d'entreprendre une
pche, qui, trs certainement, aurait t miraculeuse.

Au surplus, en trois quarts d'heure, le lac fut franchi, et, un peu
plus loin, la rgion de ces geysers qui rivalisent avec les plus
beaux de l'Islande. Penchs au-dessus de la plate-forme, Uncle
Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui
s'lanaient comme pour fournir  l'aronef un lment nouveau.
C'taient  l'Eventail  dont les jets se disposent en lamelles
rayonnantes, le  Chteau fort , qui semble se dfendre  coups de
trombes, le  Vieux fidle  avec sa projection couronne
d'arcs-en-ciel, le  Gant , dont la pousse interne vomit un
torrent vertical d'une circonfrence de vingt pieds,  plus de deux
cents pieds d'altitude.

Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en
connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur
la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses htes qu'il
avait lanc l'aronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu'il en
soit, il s'abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se
drangea mme pas pendant l'audacieuse traverse des montagnes
Rocheuses, que l'_Albatros_ aborda vers sept heures du matin.

On sait que cette disposition orographique s'tend, comme une norme
pine dorsale, depuis les reins jusqu'au cou de l'Amrique
septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C'est un
dveloppement de trois mille cinq cents kilomtres que domine le pic
James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.

Certainement, en multipliant ses coups d'ailes, comme un oiseau de
haut vol, l'_Albatros_ aurait pu franchir les cimes les plus leves
de cette chane pour aller retomber d'un bond dans l'Oregon ou dans
l'Utah. Mais la manoeuvre ne fut pas mme ncessaire. Des passes
existent qui permettent de traverser cette barrire sans en gravir la
crte. Il y a plusieurs de ces  caons , sortes de cols, plus ou
moins troits,  travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels
que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour pntrer
sur le territoire des Mormons, les autres qui s'ouvrent plus au nord
ou plus au sud.

Ce fut  travers un de ces canons que l'_Albatros_ s'engagea, aprs
avoir modr sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les
parois du col. Le timonier, avec une sret de main que rendait plus
efficace encore l'extrme sensibilit du gouvernail, le
manoeuvra comme il et fait d'une embarcation de premier ordre
dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire.
Et, quelque dpit qu'en ressentissent les deux ennemis du  Plus
lourd que l'air , ils ne purent qu'tre merveills de la perfection
d'un tel engin de locomotion arienne.

En moins de deux heures et demie, la grande chane fut traverse, et
l'_Albatros_ reprit sa premire vitesse  raison de cent kilomtres.
Il repiquait alors vers le sud-ouest, de manire  couper obliquement
le territoire de l'Utah en se rapprochant du sol. Il tait mme
descendu  quelques centaines de mtres, lorsque des coups de sifflet
attirrent l'attention d'Uncle Prudent et de Phil Evans.

C'tait un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du
Grand-Lac-Sal.

En ce moment, obissant  un ordre secrtement donn, l'_Albatros_
s'abaissa encore, de manire  suivre le convoi lanc  toute vapeur.
Il fut aussitt aperu. quelques ttes se montrrent aux portires
des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrrent ces passerelles
qui raccordent les  cars amricains. quelques-uns mme n'hsitrent.
pas  grimper sur les impriales, afin de mieux voir cette machine
volante. Rips et hurrahs coururent.  travers l'espace; mais ils
n'eurent pas pour rsultat de faire apparatre Robur.

L'_Albatros_ descendit encore, en modrant le jeu de ses hlices
suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrire le
convoi qu'il et pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus
comme un norme scarabe, lui qui aurait pu tre un gigantesque
oiseau de proie. Il faisait des embardes  droite et  gauche, il
s'lanait en avant, il revenait sur lui-mme, et, firement, il
avait arbor son pavillon noir  soleil d'or, auquel le chef du train
rpondit en agitant l'tamine aux trente-sept toiles de l'Union
amricaine.

En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l'occasion qui
leur tait offerte de faire connatre ce qu'ils taient devenus. En
vain le prsident du Weldon-Institute cria-t-il d'une voix forte:

 Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! 

Et le secrtaire:

 Je suis Phil Evans, son collgue! 

Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les
voyageurs saluaient leur passage.

Cependant, trois ou quatre des gens de l'aronef avaient paru sur la
plate-forme. Puis l'un d'eux, comme font les marins qui dpassent un
navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde -
faon ironique de lui offrir une remorque.

L'_Albatros_ reprit aussitt sa marche habituelle, et, en une
demi-heure, il eut laiss en arrire cet express, dont la dernire
vapeur ne tarda pas  disparatre.

Vers une heure aprs midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les
rayons solaires, ainsi que l'et fait un immense rflecteur.

Ce doit tre la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle
Prudent.

C'tait, en effet, la cit du Grand-Lac-Sal, et, ce disque, c'tait
le toit rond du Tabernacle, o dix mille saints peuvent tenir 
l'aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil
en toutes les directions.

L s'tendait la grande cit, au pied des monts Wasatsh revtus de
cdres et de Sapins jusqu' mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui
dverse les eaux de l'Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l'aronef se
dveloppait le damier que figurent la plupart des villes amricaines,
- damier dont on peut dire qu'il a  plus de dames que de cases ,
puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour,
un pays bien amnag, bien cultiv, riche en textiles, dans lequel
les troupeaux de moutons se comptent par milliers.

Mais cet ensemble s'vanouit comme une ombre, et l'_Albatros_ prit
vers le sud-ouest une vitesse plus acclre qui ne laissa pas d'tre
trs sensible, puisqu'elle dpassait celle du vent.

Bientt l'aronef s'envola au-dessus des rgions du Nevada et de son
territoire argentifre, que la Sierra seule spare des placers
aurifres de la Californie.  Dcidment, dit Phil Evans, nous devons
nous attendre  voir San Francisco avant la nuit!

- Et aprs?...  rpondit Uncle Prudent.

Il tait six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie
prcisment par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne
restait plus que trois cents kilomtres  parcourir pour atteindre,
sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l'Etat
californien.

Telle fut alors la rapidit imprime  l'_Albatros,_ que, avant huit
heures, le dme du Capitole pointait  l'horizon de l'ouest pour
disparatre bientt  l'horizon oppos.

En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux
collgues allrent  lui.

 Ingnieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voil aux confins de
l'Amrique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser...

- Je ne plaisante jamais,  rpondit Robur.

Il fit un signe. L'_Albatros_ s'abaissa rapidement vers le sol; mais,
en mme temps, il prit une telle vitesse qu'il fallut se rfugier
dans les roufles.

A peine la porte de leur cabine s'tait-elle referme sur les deux
collgues :

 Un peu plus, je l'tranglais! dit Uncle Prudent.

Il faudra tenter de fuir! rpondit Phil Evans.

- Oui!... cote que cote! 

Un long murmure arriva alors jusqu' eux.

C'tait le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du
littoral. C'tait l'ocan Pacifique.

                                  IX

  Dans lequel l'_Albatros_ franchit prs de dix mille kilomtres, qui
                 se terminent par un bond prodigieux.

Uncle Prudent et Phil Evans taient bien rsolus  fuir. S'ils
n'avaient eu affaire aux huit hommes particulirement vigoureux qui
composaient le personnel de l'aronef, peut-tre eussent-ils tent la
lutte. Un coup d'audace aurait pu les rendre matres  bord et leur
permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais 
deux - Frycollin ne devant tre considr que comme une quantit
ngligeable -, il n'y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne
pouvait tre employe, il conviendrait de recourir  la ruse, ds que
l'_Albatros_ prendrait terre. C'est ce que Phil Evans essaya de faire
comprendre  son irascible collgue, dont il craignait toujours
quelque violence prmature qui et aggrav la situation.

En tout cas, ce n'tait pas le moment. L'aronef filait  toute
vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on
ne voyait plus rien de la cte. Or, comme le littoral s'arrondit
depuis l'le de Vancouver jusqu'au groupe des Aloutiennes, --
portion de l'Amrique russe cde aux Etats-Unis en 1867, -- trs
vraisemblablement l'_Albatros_ le croiserait  son extrme courbure.
si sa direction ne se modifiait pas.

Combien les nuits paraissaient longues aux deux collgues! Aussi
avaient-ils toujours hte de quitter leur cabine. Ce matin-l,
lorsqu'ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures dj l'aube
avait blanchi l'horizon de l'est. On approchait du solstice de juin,
le plus long jour de l'anne dans l'hmisphre boral, et, sous le
soixantime parallle, c'est  peine s'il faisait nuit.

Quant  l'ingnieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se
pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-l, lorsqu'il le
quitta, il se contenta de saluer ses deux htes, au moment o il se
croisait avec eux  l'arrire de l'aronef.

Cependant, les. yeux rougis pas l'insomnie, le regard hbt, les
jambes flageolantes, Frycollin s'tait hasard hors de sa cabine. Il
marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n'est pas
solide. Son premier regard fut pour l'appareil suspenseur qui
fonctionnait avec une rgularit rassurante sans trop se hter.

Cela fait, le Ngre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde
et la saisit  deux mains, afin de mieux assurer son quilibre.
Visiblement, il dsirait prendre un aperu du pays que l'_Albatros_
dominait de deux cents mtres au plus.

Frycollin avait d se monter beaucoup pour risquer une pareille
tentative. Il lui fallait de l'audace,  coup sr, puisqu'il
soumettait sa personne  une telle preuve.

D'abord, Frycollin se tint le corps renvers en arrire devant la
rambarde; puis il la secoua pour en reconnatre la solidit; puis il
se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tte en
dehors. Inutile de dire que, pendant qu'il excutait ces mouvements
divers, il avait les yeux ferms. Il les ouvrit enfin.

Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tte lui
rentra dans les paules!

Au fond de l'abme, il avait vu l'immense Ocan. Ses cheveux se
seraient dresss sur son front, s'ils n'eussent t crpus.

 La mer!... la mer!...  s'cria-t-il.

Et Frycollin ft tomb sur la plate-forme, si le matre coq n'et
ouvert les bras pour le recevoir.

Ce matre coq tait un Franais, et peut-tre un Gascon, bien qu'il
se nommt Franois Tapage. S'il n'tait pas Gascon, il avait d humer
les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce Franois
Tapage se trouvait-il au service de l'ingnieur? Par quelle suite de
hasards faisait-il partie du personnel de l'_Albatros?_ on ne sait
gure. En tout cas, ce narquois parlait l'anglais comme un Yankee.

 Eh! droit donc, droit! s'cria-t-il en redressant le Ngre d'un
vigoureux coup dans les reins.

- Master Tapage!... rpondit le pauvre diable, en jetant des regards
dsesprs vers les hlices.

- S'il te plat, Frycollin!

- Est-ce que a casse quelquefois?

- Non! mais a finira pas casser.

- Pourquoi?... pourquoi?...

- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon
pays.

- Et la mer qui est dessous

- En cas de chute, mieux vaut la mer.

- Mais on se noie!...

- On se noie, mais on ne s'-cra-bou-ille pas!  rpondit Franois
Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:

Un instant aprs, par un mouvement de reptation, Frycollin s'tait
gliss au fond de sa cabine.

Pendant cette journe du 16 juin, l'aronef ne prit qu'une vitesse
modre. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout
imprgne de soleil, qu'il dominait seulement d'une centaine de pieds.

A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon taient rests dans leur
roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant,
tantt seul, tantt avec le contrematre Tom Turner. Il n'y avait
qu'un demi-jeu d'hlices en fonction, et cela suffisait  maintenir
l'appareil dans les basses zones de l'atmosphre.

En ces conditions, les gens de l'_Albatros_ auraient pu se donner,
avec le plaisir de la pche, la satisfaction de varier leur
ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent t poissonneuses. Mais,
 sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette
espce  ventre jaune qui mesure jusqu' vingt-cinq mtres de
longueur. Ce sont les plus redoutables ctacs des mers borales. Les
pcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur
force est prodigieuse.

Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon
ordinaire, soit avec la fuse Flechter ou la javeline-bombe. dont il
y avait un assortiment  bord, cette pche aurait pu se faire sans
danger.

Mais  quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin
de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu'il pouvait
obtenir de son aronef, Robur voulut donner la chasse  l'un de ces
monstrueux ctacs.

Au cri de  baleine! baleine!  Uncle Prudent et Phil Evans sortirent
de leur cabine. Peut-tre y avait-il quelque navire baleinier en
vue... Dans ce cas, pour chapper  leur prison volante, tous deux
eussent t capables de se prcipiter  la mer, en comptant sur la
chance d'tre recueillis par une embarcation.

Dj tout le personnel de l'_Albatros_ tait rang sur la
plate-forme. Il attendait.

 Ainsi, nous allons en tter, master Robur? demanda le contrematre
Turner.

- Oui, Tom , rpondit l'ingnieur.

Dans les roufles de la machinerie, le mcanicien et ses deux aides
taient  leur poste, prts  excuter les manoeuvres qui
seraient commandes par gestes. L'_Albatros_ ne tarda pas 
s'abaisser vers la mer, et il s'arrta  une cinquantaine de pieds
au-dessus.

Il n'y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux
collgues - ni aucune terre en vue qu'ils auraient pu gagner  la
nage, en admettant que Robur n'et rien fait pour les ressaisir.

Plusieurs jets de vapeur et d'eau, lancs par leurs vents,
annoncrent bientt la prsence des baleines qui venaient respirer 
la surface de la mer.

Tom Turner, aid d'un de ses camarades, s'tait plac  l'avant. A sa
porte tait une de ces javelines-bombes, de fabrication
californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C'est une espce de
cylindre de mtal que termine une bombe cylindrique, arme d'une tige
 pointe barbele.

Du banc de quart de l'avant, sur lequel il venait de monter, Robur
indiquait, de la main droite aux mcaniciens, de la main gauche au
timonier, les manoeuvres  faire. Il tait ainsi matre de
l'aronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne
saurait croire avec quelle rapidit, avec quelle prcision,
l'appareil obissait  tous ses commandements. On et dit d'un tre
organis, dont l'ingnieur Robur tait l'me.

 Baleine!... Baleine!  s'cria de nouveau Tom Turner.

En effet, le dos d'un ctac mergeait  quatre encablures en avant
de l'_Albatros._

L'_Albatros_ courut dessus, et, quand il n'en fut plus qu' une
soixantaine de pieds, il s'arrta.

Tom Turner avait paul son arquebuse qui reposait sur une fourche
fiche dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entranant
une longue corde dont l'extrmit se rattachait  la plate-forme,
alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d'une matire
fulminante, fit alors explosion, et, en clatant, lana une sorte de
petit harpon  deux branches, qui s'incrusta dans les chairs de
l'animal.

 Attention!  cria Turner.

Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposs qu'ils fussent, se
sentaient intresss par ce spectacle.

La baleine, blesse grivement, avait frapp la mer d'un tel coup de
queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant de l'aronef. Puis
l'animal plongea  une grande profondeur, pendant qu'on lui filait de
la corde pralablement love dans une baille pleine d'eau, afin
qu'elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint  la
surface, elle se mit  fuir  toute vitesse dans la direction du nord.

Que l'on imagine avec quelle rapidit l'_Albatros_ fut remorqu  sa
suite! D'ailleurs, les propulseurs avaient t arrts. On laissait
faire l'animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner tait
prt  couper la corde, pour le cas o un nouveau plongeon aurait
rendu cette remorque trop dangereuse.

Pendant une demi-heure, et peut-tre sur une distance de six milles,
l'_Albatros_ fut ainsi entran; mais on sentait que le ctac
commenait  faiblir.

Alors, sur un geste de Robur, les aides-mcaniciens firent machine en
arrire, et les propulseurs commencrent  opposer une certaine
rsistance  la baleine, qui, peu  peu, se rapprocha du bord.

Bientt l'aronef plana  vingt-cinq pieds au-dessus d'elle. Sa queue
battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se
retournant du dos sur le ventre, elle produisait d'normes remous.

Tout  coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tte, et
plongea avec une telle rapidit, que Tom Turner eut  peine le temps
de lui filer de la corde.

D'un coup, l'aronef fut entran jusqu' la surface des eaux. Un
tourbillon s'tait form  la place o avait disparu l'animal. Un
paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur
les pavois d'un navire qui court contre le vent et la lame.

Heureusement, d'un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et
l'_Albatros,_ sa remorque dtache, remonta  deux cents mtres sous
la puissance de ses hlices ascensionnelles.

Quant  Robur, il avait manoeuvr l'appareil sans que son
sang-froid l'et abandonn un instant.

Quelques minutes aprs, la baleine revenait  la surface - morte
cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se
jeter sur son cadavre, en poussant des cris  rendre sourd tout, un
Congrs.

L'_Albatros,_ n'ayant que faire de cette dpouille, reprit sa marche
vers l'ouest.

Le lendemain, 17 juin,  six heures du matin, une terre se profila 
l'horizon. C'taient la presqu'le d'Alaska et le long semis de
brisants des Aloutiennes.

L'_Albatros_ sauta par-dessus cette barrire o pullulent ces phoques
 fourrure, que chassent les Aloutiens pour le compte de la
Compagnie Russo-Amricaine. Excellente affaire, la capture de ces
amphibies longs de six  sept pieds, couleur de rouille, qui psent
de trois cents  cinq cents livres! Il y en avait des files
interminables, ranges en front de bataille, et on et pu les compter
par milliers.

S'ils ne bronchrent pas au passage de l'_Albatros,_ il n'en fut pas
de mme des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques
emplirent l'espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s'ils
eussent t menacs par quelque formidable bte de l'air.

Les deux mille kilomtres de la mer de Behring, depuis les premires
Aloutiennes jusqu' la pointe extrme du Kamtchatka, furent enlevs
pendant les vingt-quatre heures de cette journe et de la nuit
suivante. Pour mettre  excution leur projet de fuite, Uncle Prudent
et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables.
Ce n'tait ni sur ces rivages dserts de l'extrme Asie, ni dans les
parages de la mer d'Okhotsk qu'une vasion pouvait s'effectuer avec
quelque chance. Visiblement, l'_Albatros_ se dirigeait vers les
terres du Japon ou de la Chine. L, bien qu'il ne ft peut-tre pas
prudent de s'en remettre  la discrtion des Chinois ou des Japonais,
les deux collgues taient rsolus  s'enfuir, si l'aronef faisait
halte en un point quelconque de ces territoires.

Mais ferait-il halte? Il n'en tait pas de lui comme d'un oiseau qui
finit par se fatiguer d'un trop long vol, ou d'un ballon qui, faute
de gaz, est oblig de redescendre. Il avait des approvisionnements
pour bien des semaines encore, et ses organes, d'une solidit
merveilleuse, dfiaient toute faiblesse comme toute lassitude.

Un bond par-dessus la presqu'le du Kamtchatka, dont on aperut 
peine l'tablissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew
pendant la journe du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer
d'Okhotsk,  peu prs  la hauteur des les Kouriles, qui lui font un
barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin,
l'_Albatros_ atteignit le dtroit de La Prouse, resserr entre la
pointe septentrionale du Japon et l'le Saghalien, dans cette petite
Manche, o se dverse ce grand fleuve sibrien, l'Amour.

Alors se leva un brouillard trs dense, que l'aronef dut laisser
au-dessous de lui. Ce n'est pas qu'il et besoin de dominer ces
vapeurs pour se diriger. A l'altitude qu'il occupait, aucun obstacle
 craindre, ni monuments levs qu'il et pu heurter  son passage,
ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser
dans son vol. Le pays n'tait que peu accident. Mais ces vapeurs ne
laissaient pas d'tre fort dsagrables, et tout et t mouill 
bord.

Il n'y avait donc qu' s'lever au-dessus de cette couche de brumes
dont l'paisseur mesurait trois  quatre cents mtres. Aussi les
hlices furent-elles plus rapidement actionnes, et au-del du
brouillard, l'_Albatros_ retrouva les rgions ensoleilles du ciel.

Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque
peine  donner suite  leurs projets d'vasion, en admettant qu'ils
eussent pu quitter l'aronef.

Ce jour-l, au moment o Robur passait prs d'eux, il s'arrta un
instant, et, sans avoir l'air d'y attacher aucune importance.

 Messieurs, dit-il, un navire  voile ou  vapeur, perdu dans des
brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gn. Il ne navigue
plus qu'au sifflet ou  la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et,
malgr tant de prcautions,  chaque instant une collision est 
craindre. L'_Albatros_ n'prouve aucun de ces soucis. Que lui font
les brumes, puisqu'il peut s'en dgager? L'espace est  lui, tout
l'espace! 

Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre
une rponse qu'il ne demandait pas, et les bouffes de sa pipe se
perdirent dans l'azur.

 Uncle Prudent, dit Phil Evans; il parat que cet tonnant
_Albatros_ n'a jamais rien  craindre!

- C'est ce que nous verrons!  rpondit le prsident du
Weldon-Institute.

Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une
persistance regrettable. Il avait fallu s'lever pour viter les
montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s'tant
dchir, on aperut une immense cit avec palais, villas, chalets,
jardins, parcs. Mme sans la voir, Robur l'et reconnue rien qu'
l'aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de
proie, et surtout  l'odeur cadavrique que les corps de ses
supplicis jettent dans l'espace.

Les deux collgues taient sur la plate-forme, au moment o
l'ingnieur prenait ce repre, pour le cas o il devrait continuer sa
route au milieu du brouillard.

 Messieurs, dit-il, je n'ai aucune raison de vous cacher que cette
ville, c'est Ydo, la capitale du Japon. 

Uncle Prudent ne rpondit pas. En prsence de l'ingnieur, il
suffoquait comme si l'air et manqu  ses poumons.

 Cette vue de Ydo, reprit Robur, c'est vraiment trs curieux.

- Quelque curieux que ce soit..., rpliqua Phil Evans.

- Cela ne vaut pas Pkin? riposta l'ingnieur. C'est bien mon avis,
et vous en pourrez juger avant peu. 

Impossible d'tre plus aimable.

L'_Albatros,_ qui pointait vers le sud-est, changea alors sa
direction de quatre quarts, afin d'aller chercher dans l'est une
route nouvelle.

Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptmes
d'un typhon peu loign, baisse rapide du baromtre, disparition des
vapeurs, grands nuages de forme ellipsodale, colls sur le fond
cuivr du ciel;  l'horizon oppos, de longs traits de carmin,
nettement tracs sur une nappe d'ardoise, et un large secteur, tout
clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux,
au coucher du soleil, prirent une sombre couleur carlate.

Fort heureusement, ce typhon se dchana plus au sud et n'eut
d'autres rsultats que de dissiper les brumes amonceles depuis prs
de trois jours.

En une heure, on avait franchi les deux cents kilomtres du dtroit
de Core, puis, la pointe extrme de cette presqu'le. Tandis que le
typhon allait battre les ctes sud-est de la Chine, l'_Albatros_ se
balanait sur la mer Jaune, et, pendant les journes du 22 et du 23,
au-dessus du golfe de Petchli; le 24, il remontait la valle du
Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Cleste Empire.

Penchs en dehors de la plate-forme, les deux collgues, ainsi que
l'avait annonc l'ingnieur, purent voir trs distinctement cette
cit immense, le mur qui la spare en deux parties - ville mandchoue
et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l'environnent, les
larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les
toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs
qui entourent les htels des mandarins; puis, au milieu de la ville
mandchoue, les six cent soixante-huit hectares _[Prs de quatorze
fois la surface du Champ-de-Mars]_ de la ville Jaune, avec ses
pagodes, ses jardins impriaux, ses lacs artificiels, sa montagne de
charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville
Jaune, comme un carr de casse-tte chinois encastr dans un autre,
la ville Rouge, c'est--dire le Palais Imprial avec toutes les
fantaisies de son invraisemblable architecture.

En ce moment, au-dessous de l'_Albatros,_ l'air tait empli d'une
harmonie singulire. On et dit d'un concert de harpes oliennes.
Dans l'air planaient une centaine de cerfs-volants de diffrentes
formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis  leur partie
suprieure d'une sorte d'arc en bois lger, sous-tendu d'une mince
lame de bambou. Sous l'haleine du vent, toutes ces lames, aux notes
varies comme celles d'un harmonica, exhalaient un murmure de l'effet
le plus mlancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirt de
l'oxygne musical.

Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre
arien, et l'_Albatros_ vint lentement se baigner dans les ondes
sonores que les cerfs-volants mettaient  travers l'atmosphre.

Mais, aussitt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de
cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments
formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers,
coups de mortiers par centaines, tout fut mis en oeuvre pour
loigner l'aronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce
jour-l, que cette machine arienne, c'tait le mobile dont
l'apparition avait soulev tant de disputes, les millions de
Clestes, depuis l'humble tankadre jusqu'aux mandarins les plus
boutonns, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait
d'apparatre sur le ciel de Bouddha.

On ne s'inquita gure de ces dmonstrations dans l'inabordable
_Albatros._ Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux
pieux fichs dans les jardins impriaux, furent ou coupes ou hales
vivement. De ces lgers appareils, les uns revinrent rapidement 
terre en accentuant leurs accords, les autres tombrent comme des
oiseaux qu'un plomb a frapps aux ailes et dont le chant finit avec
le dernier souffle.

Une formidable fanfare, chappe de la trompette de Tom Turner, se
lana alors sur la capitale et couvrit les dernires notes du concert
arien. Cela n'interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une
bombe, ayant clat  quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme,
l'_Albatros_ remonta dans les zones inaccessibles du ciel.

Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun
incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction
prit l'aronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dnotait
le projet de se rapprocher de l'Indoustan. Il tait visible,
d'ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l'_Albatros_ 
se diriger selon son profil. Une dizaine d'heures aprs avoir quitt
Pkin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de
la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, vitant les monts
Loungs, ils passrent au-dessus de la valle de Wang-Ho et
franchirent la frontire de l'Empire chinois sur la limite du Tibet.

Le Tibet, - hauts plateaux sans vgtation, de-ci, de-l pics
neigeux, ravins desschs, torrents aliments par les glaciers,
bas-fonds avec d'clatantes couches de sel, lacs encadrs dans des
forts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.

Le baromtre, tomb  450 millimtres, indiquait alors une altitude
de plus de quatre mille mtres au-dessus du niveau de la mer. A cette
hauteur, la temprature, bien que l'on ft dans les mois les plus
chauds de l'hmisphre boral, ne dpassait gure le zro.

Ce refroidissement, combin avec la vitesse de l'_Albatros,_ rendait
la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collgues
eussent  leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils
prfrrent rentrer dans le roufle.

Il va sans dire qu'il _avait_ fallu donner aux hlices suspensives
une extrme rapidit, afin de maintenir l'aronef dans un air dj
rarfi. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il
semblait que l'on ft berc par le frmissement de leurs ailes.

Ce jour-l, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la
province de Guari-Khorsoum, put voir passer l'_Albatros,_ gros comme
un pigeon voyageur.

Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperurent une norme
barrire, domine par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et
qui leur coupait l'horizon. Tous deux, arc-bouts alors contre le
roufle de l'avant pour rsister  la vitesse du dplacement,
regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant
de l'aronef.

 L'Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce
Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l'Inde.

- Tant pis! rpondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire,
peut-tre aurions-nous pu...

- A moins qu'il ne tourne la chane par le Birman  l'est, ou par le
Npaul  l'ouest.

- En tout cas, je le mets au dfi de la franchir!

- Vraiment!  dit une voix.

Le lendemain, 28 juin, l'_Albatros_ se trouvait en face du
gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l'autre
ct de l'Himalaya, c'tait la rgion du Npaul.

En ralit, trois chanes coupent successivement la route de l'Inde,
quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles
s'tait gliss l'_Albatros,_ comme un navire entre d'normes cueils,
sont les premiers degrs de cette barrire de l'Asie centrale. Ce
furent d'abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette
valle longitudinale et parallle  l'Himalaya, presque  la ligne de
faite o se partagent les bassins de l'Indus,  l'ouest, et du
Brahmapoutre,  l'est.

Quel superbe systme orographique! Plus de deux cents sommets dj
mesurs, dont dix-sept dpassent vingt-cinq mille pieds! Devant
l'_Albatros,_  huit mille huit cent quarante mtres, s'levait le
mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux
cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent
quatre-vingt-douze, relgu au deuxime rang depuis les dernires
mesures de l'Everest.

Evidemment, Robur n'avait pas la prtention d'effleurer la cime de
ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de
l'Himalaya, entre autres, la passe d'Ibi-Gamin, que les frres
Schlagintweit, en 1856, ont franchie  une hauteur de six mille huit
cents mtres, et il s'y lana rsolument.

Il y eut l quelques heures palpitantes, trs pnibles mme.
Cependant, si la rarfaction de l'air ne devint pas telle qu'il
fallut recourir  des appareils spciaux pour renouveler l'oxygne
dans les cabines, le froid fut excessif.

Robur, post  l'avant, sa mle figure sous son capuchon, commandait
les manoeuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail.
Le mcanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances
acides n'avaient rien  craindre de la conglation - heureusement.
Les hlices, lances au maximum de courant, rendaient des sons de
plus en plus aigus, dont l'intensit fut extrme, malgr la moindre
densit de l'air. Le baromtre tomba  290 millimtres, ce qui
indiquait sept mille mtres d'altitude.

Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!

Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui
descendent jusqu' dix mille pieds de la base. Plus d'herbe, rien que
de rares phanrogames sur la limite de la vie vgtale. Plus de ces
admirables pins et cdres, qui se groupent en forts splendides aux
flancs infrieurs de la chane. Plus de ces gigantesques fougres ni
de ces interminables parasites, tendus d'un tronc  l'autre, comme
dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages,
ni yaks, ni boeufs tibtains. Parfois une gazelle gare jusque
dans ces hauteurs. Pas d'oiseaux, si ce n'est quelques couples de ces
corneilles qui s'lvent jusqu'aux dernires couches de l'air
respirable.

Cette passe enfin franchie, l'_Albatros_ commena  redescendre. Au
sortir du col, hors de la rgion des forts, il n'y avait plus qu'une
campagne infinie qui s'tendait sur un immense secteur.

Alors Robur s'avana vers ses htes, et d'une voix aimable :

 L'Inde, messieurs , dit-il.

                                  X

Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis 
                             la remorque.

L'ingnieur n'avait point l'intention de promener son appareil
au-dessus de ces merveilleuses contres de l'Indoustan. Franchir
l'Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il
disposait, convaincre mme ceux qui ne voulaient pas tre convaincus,
il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc  dire que
l'_Albatros_ ft parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce
monde? On le verra bien.

En tout cas, si, dans leur for intrieur, Uncle Prudent et son
collgue ne pouvaient qu'admirer la puissance d'un pareil engin de
locomotion arienne, ils n'en laissaient rien paratre. Ils ne
cherchaient que l'occasion de s'enfuir. Ils n'admirrent mme pas le
superbe spectacle offert  leur vue, pendant que l'_Albatros_ suivait
les pittoresques lisires du Pendjab.

Il y a bien,  la base de l'Himalaya, une bande marcageuse de
terrains d'o transpirent des vapeurs malsaines, ce Tera dans lequel
la fivre est  l'tat endmique. Mais ce n'tait pas pour gner
l'_Albatros_ ni compromettre la sant de son personnel. Il monta,
sans trop se presser, vers l'angle que l'Indoustan fait au point de
jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, ds les premires
heures du matin, s'ouvrait devant lui l'incomparable valle de
Cachemir.

Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le
petit Himalaya! Sillonne des centaines de contreforts que l'norme
chane envoie mourir jusqu'au bassin de l'Hydaspe, elle est arrose
par les capricieux mandres du fleuve, qui vit se heurter les armes
de Porus et d'Alexandre, c'est--dire l'Inde et la Grce aux prises
dans l'Asie centrale. Il est toujours l, cet Hydaspe, si les deux
villes, fondes par le Macdonien en souvenir de sa victoire, ont si
bien disparu qu'on ne peut mme plus en retrouver la place.

Pendant cette matine, l'_Albatros_ plana au-dessus de Srinagar, plus
connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent
une cit superbe, allonge sur les deux rives du fleuve, ses ponts de
bois tendus comme des fils, ses chalets agrments de balcons en
dcoupages, ses berges ombrages de hauts peupliers, ses toits
gazonns qui prenaient l'aspect de grosses taupinires, ses canaux
multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des
fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosques, ses
bungalows  l'entre des faubourgs, - tout cet ensemble doubl par la
rverbration des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,
campe au front d'une colline, comme le plus important des forts de
Paris au front du mont Valrien.

 Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous tions en Europe.

- Et si nous tions en Europe, rpondit Uncle Prudent, nous saurions
bien retrouver le chemin de l'Amrique! 

L'_Albatros_ ne s'attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse
et reprit son vol  travers la valle de l'Hydaspe.

Pendant une demi-heure seulement, descendu  dix mtres du fleuve, il
resta stationnaire. Alors, au moyen d'un tuyau de caoutchouc envoy
en dehors, Tom Turner et ses gens s'occuprent de refaire leur
provision d'eau, qui fut aspire par une pompe que les courants des
accumulateurs mirent en mouvement.

Durant cette opration, Uncle Prudent et Phil Evans s'taient
regards. Une mme pense avait travers leur cerveau. Ils n'taient
qu' quelques mtres de la surface de l'Hydaspe,  porte des rives.
Tous deux taient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la
libert, et, lorsqu'ils auraient disparu entre deux eaux, comment
Robur et-il pu les reprendre? Afin de laisser  ses propulseurs la
possibilit d'agir, ne fallait-il pas que l'appareil se tint au moins
 deux mtres au-dessus du lac?

En un instant, toutes les chances pour ou contre s'taient prsentes
 leur esprit. En un instant ils les avaient peses. Enfin ils
allaient s'lancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs
paires de mains s'abattirent sur leurs paules.

On les observait. Ils furent mis dans l'impossibilit de fuir.

Cette fois, ils ne se rendirent pas sans rsistance. Ils voulurent
repousser ceux qui les tenaient. Mais c'taient de solides gaillards,
ces gens de l'_Albatros!_

 Messieurs, se contenta de dire l'ingnieur, quand on a le plaisir
de voyager en compagnie de Robur-le-Conqurant, comme vous l'avez si
bien nomm, et  bord de son admirable _Albatros,_ on ne le quitte
pas ainsi...  l'anglaise! J'ajouterai mme qu'on ne le quitte plus! 

Phil Evans entrana son collgue qui allait se livrer  quelque acte
de violence. Tous deux rentrrent dans le roufle, dcids  s'enfuir,
dt-il leur en coter la vie, et n importe o.

L'_Albatros_ avait repris sa direction vers l'ouest. Pendant cette
journe, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du
Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la
frontire du royaume de l'Hrat,  onze cents kilomtres de Cachemir.

Dans ces contres, toujours si disputes encore, sur cette route
ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l'Inde,
apparurent des rassemblements d'hommes, des colonnes, des convois, en
un mot tout ce qui constitue le personnel et le matriel d'une arme
en marche. On entendit aussi des coups de canon et le ptillement de
la mousqueterie. Mais l'ingnieur ne se mlait jamais des affaires
des autres, quand ce n'tait pas pour lui question d'honneur ou
d'humanit. Il passa outre. Si Hrat, comme on le dit, est la clef de
l'Asie centrale, que cette clef allt dans une poche anglaise ou dans
une poche moscovite, peu lui importait. Les intrts terrestres ne
regardaient plus l'audacieux qui avait fait de l'air son unique
domaine.

D'ailleurs, le pays ne tarda pas  disparatre sous un vritable
ouragan de sable, comme il ne s'en produit que trop frquemment dans
ces rgions. Ce vent, qui s'appelle  tebbad , transporte des
lments fivreux avec l'impondrable poussire souleve  son
passage. Et combien de caravanes prissent dans ces tourbillons!

Quant  l'_Albatros,_ afin d'chapper  cette poussire qui aurait pu
altrer la finesse de ses engrenages, il alla chercher  deux mille
mtres une zone plus saine.

Ainsi disparut la frontire de la Perse et ses longues plaines qui
restrent invisibles. L'allure tait trs modre, bien qu'aucun
cueil ne ft  craindre. En effet, si la carte indique quelques
montagnes, elles ne sont cotes qu' de moyennes altitudes. Mais, aux
approches de la capitale, il convenait d'viter le Damavend, dont le
pic neigeux pointe  prs de six mille six cents mtres, puis la
chane d'Elbrouz, au pied de laquelle est bti Thran.

Ds les premires lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, mergeant
du simoun de sables.

L'_Albatros_ se dirigea donc de manire  passer au-dessus de la
ville, que le vent enveloppait d'un nuage de fine poussire.

Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges
fosss qui entourent l'enceinte, et, au milieu, le palais du Shah,
ses murailles revtues de plaques de faence, ses bassins qui
semblaient taills dans d'normes turquoises d'un bleu clatant.

Ce ne fut qu'une rapide vision. A partir de ce point, l'_Albatros,_
modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques
heures aprs, il se trouvait au-dessus d'une petite ville, btie  un
angle septentrional de la frontire persane, sur les bords d'une
vaste tendue d'eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord
ni  l'est.

Cette ville, c'tait le port d'Ashourada, la station russe la plus
avance dans le sud. Cette tendue d'eau, c'tait une mer. C'tait la
Caspienne.

Plus de tourbillons de poussire alors. Vue d'un ensemble de maisons
 l'europenne, disposes le long d'un promontoire, avec un clocher
qui les domine.

L'_Albatros_ s'abaissa sur cette mer dont les eaux sont  trois cents
pieds au-dessous du niveau ocanien. Vers le soir, il longeait la
cte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de
Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait  cent mtres
au-dessus de la Caspienne.

Aucune terre en vue, ni du ct de l'Asie, ni du ct de l'Europe. A
la surface de la mer, quelques voiles blanches gonfles par la brise.
C'taient des navires indignes, reconnaissables  leurs formes, des
kesebeys  deux mts, des kayuks, anciens bateaux pirates  un mt,
des teimils, simples canots de service ou de pche.  et l,
s'levaient jusqu' l'_Albatros_ quelques queues de fume, vomies par
la chemine de ces steamers d'Ashourada que la Russie entretient pour
la police des eaux turkomanes.

Ce matin-l, le contrematre Tom Turner causait avec le matre coq,
Franois Tapage, et,  une demande de celui-ci, il avait fait cette
rponse

 Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la
mer Caspienne.

- Bien! rpondit le matre coq. Cela nous permettra sans doute de
pcher ?...

- Comme vous le dites! 

Puisqu'on devait mettre quarante heures  faire les six cent
vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c'est
que la vitesse de l'_Albatros_ serait trs modre, et mme nulle
pendant les oprations de pche.

Or, cette rponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se
trouvait alors  l'avant.

En ce moment, Frycollin s'obstinait  l'assommer de ses incessantes
rcriminations, le priant d'intervenir prs de son matre pour qu'il
le fit  dposer  terre .

Sans rpondre  cette demande saugrenue, Phil Evans revint 
l'arrire retrouver Uncle Prudent. L, toutes prcautions prises pour
ne point tre entendus, il rapporta les quelques phrases changes
entre Tom Turner et le matre coq.

 Phil Evans, rpondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous
faisons aucune illusion sur les intentions de ce misrable  notre
gard?

- Aucune, rpondit Phil Evans. Il ne nous rendra la libert que
lorsque cela lui conviendra, - s'il nous la rend jamais!

- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l'_Albatros!_

- Un fameux appareil, il faut bien l'avouer!

- C'est possible! s'cria Uncle Prudent, mais c'est l'appareil d'un
coquin qui nous retient au mpris de tout droit. Or, cet appareil
constitue pour nous et les ntres un danger permanent. Si donc nous
ne parvenons pas  le dtruire...

- Commenons par nous sauver!.., rpondit Phil Evans. Nous verrons
aprs!

- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont
s'offrir. Evidemment l'_Albatros_ va traverser la Caspienne, puis se
lancer sur l'Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit
dans l'ouest, au-dessus des contres mridionales. Eh bien! en
quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assur
jusqu' l'Atlantique. Il convient donc de se tenir prts  toute
heure.

- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...

- Ecoutez-moi, rpondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la
nuit, que l'_Albatros_ plane  quelques centaines de pieds seulement
du sol. Or, il y a  bord plusieurs cbles de cette longueur, et,
avec un peu d'audace, on pourrait peut-tre se laisser glisser...

- Oui, rpondit Phil Evans, le cas chant, je n'hsiterais pas...

Ni moi, dit Uncle Prudent. J'ajoute que, la nuit, except le timonier
post  l'arrire, personne ne veille.

Prcisment, un de ces cbles est plac  l'avant, et, sans tre vu,
sans tre entendu, il ne serait pas impossible de le drouler...

- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous
tes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous
voici sur la Caspienne. De nombreux btiments sont en vue.
L'_Albatros_ va descendre et s'arrter pendant la pche... Est-ce que
nous ne pourrions pas profiter?...

- Eh! on nous surveille, mme quand nous ne croyons pas tre
surveills, rpondit Uncle Prudent. Vous l'avez bien vu, quand nous
avons tent de nous prcipiter dans l'Hydaspe.

- Et qui dit que nous ne sommes pas surveills aussi pendant la nuit?
rpliqua Phil Evans.

- Il faut pourtant en finir! s'cria Uncle Prudent, oui! en finir
avec cet _Albatros_ et son matre! 

On le voit, sous l'excitation de la colre, les deux collgues -
Uncle Prudent surtout - pouvaient tre conduits  commettre les actes
les plus tmraires et peut-tre les plus contraires  leur propre
sret.

Le sentiment de leur impuissance, le ddain ironique avec lequel les
traitait Robur, les rponses brutales qu'il leur faisait, tout
contribuait  tendre une situation dont l'aggravation tait chaque
jour plus manifeste.

Ce jour mme, une nouvelle scne faillit amener une altercation des
plus regrettables entre Robur et les deux collgues. Frycollin ne se
doutait gure qu'il allait en tre le provocateur.

En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut
repris d'une belle pouvante. Comme un enfant, comme un Ngre qu'il
tait, il se laissa aller  geindre,  protester,  crier,  se
dmener en mille contorsions et grimaces.

 Je veux m'en aller!... Je veux m'en aller! criait-il. Je ne suis
pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu'on
me remette  terre... tout de suite!... 

Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement  le
calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par
impatienter singulirement Robur.

Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procder aux
manoeuvres de la pche, l'ingnieur, pour se dbarrasser de
Frycollin, ordonna de l'enfermer dans son roufle. Mais le Ngre
continua  se dbattre,  frapper aux cloisons,  hurler de plus
belle.

Il tait midi. En ce moment, l'_Albatros_ se tenait  cinq ou six
mtres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations,
pouvantes  sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la
Caspienne ne devait pas tarder  tre dserte.

Comme on le pense bien, dans ces conditions o ils n'auraient eu qu'
piquer une tte pour fuir, les deux collgues devaient tre et
taient l'objet d'une surveillance spciale. En admettant mme qu'ils
se fussent jets par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre
avec le canot de caoutchouc de l'_Albatros._ Donc, rien  faire
pendant la pche,  laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis
que Uncle Prudent, en perptuel tat de rage, se retirait dans sa
cabine.

On sait que la mer Caspienne est une dpression volcanique du sol. En
ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l'Oural,
le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l'vaporation qui lui
enlve son trop-plein, ce trou, d'une superficie de dix-sept mille
lieues carres, d'une profondeur moyenne comprise entre soixante et
quatre cents pieds, aurait inond les ctes du nord et de l'est,
basses et marcageuses. Bien que cette cuvette ne soit en
communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d'Aral, dont les
niveaux sont trs suprieurs au sien, elle n'en nourrit pas moins un
trs grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne
peuvent dplaire ses eaux d'une amertume prononce, due au naphte
qu'y dversent les sources de son extrmit mridionale.

Or, en songeant  la varit que la pche pouvait apporter  son
ordinaire, le personnel de l'_Albatros_ ne dissimulait pas le plaisir
qu'il allait y prendre.

 Attention!  cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de
belle taille, presque semblable  un requin.

C'tait un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espce
Belonga des Russes, dont les oeufs, mlangs de sel, de vinaigre
et de vin blanc, forment le caviar. Peut-tre les esturgeons pchs
dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais
ceux-ci furent bien accueillis  bord de l'_Albatros._

Toutefois, ce qui rendit cette pche plus fructueuse encore, ce fut
la trane des chaluts qui ramassrent, ple-mle, carpes, brmes,
saumons, brochets d'eaux sales, et surtout quantit de ces sterlets
de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants
d'Astrakan  Moscou et  Ptersbourg. Ceux-ci allaient immdiatement
passer de leur lment naturel dans les chaudires de l'quipage,
sans frais de transport.

Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, aprs que
l'_Albatros_ les avait promens pendant plusieurs milles. Le Gascon
Franois Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une
heure de pche suffit  remplir les viviers de l'aronef, qui remonta
vers le nord.

Pendant cette halte, Frycollin n'avait cess de crier, de frapper aux
parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.

 Ce maudit Ngre ne se taira donc pas! dit Robur, vritablement 
bout de patience.

- Il me semble, monsieur, qu'il a bien le droit de se plaindre!
rpondit Phil Evans.

- Oui, comme moi j'ai le droit d'pargner ce supplice  mes oreilles!
rpliqua Robur.

- Ingnieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d'apparatre sur
la plate-forme.

- Prsident du Weldon-Institute ? 

Tous deux s'taient avancs l'un vers l'autre. Ils se regardaient
dans le blanc des yeux.

Puis, Robur, haussant les paules :

 A bout de corde!  dit-il.

Tom Turner avait compris. Frycollin fut tir de sa cabine.

Quels cris il poussa, lorsque le contrematre et un de ses camarades
le saisirent et l'attachrent dans une sorte de baille,  laquelle
ils fixrent solidement l'extrmit d'un cble!

C'tait prcisment un de ces cbles dont Uncle Prudent voulait faire
l'usage que l'on sait.

Le Ngre avait cru d'abord qu'il allait tre pendu... Non! Il ne
devait tre que suspendu.

En effet, ce cble fut droul au-dehors sur une longueur de cent
pieds, et Frycollin se trouva balanc dans le vide.

Il pouvait crier  son aise maintenant. Mais, l'pouvante
l'treignant au larynx, il resta muet.

Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s'opposer  cette excution
ils furent repousss.

 C'est une infamie!... C'est une lchet! s'cria Uncle Prudent, qui
tait hors de lui.

- Vraiment! rpondit Robur.

- C'est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement
que par des paroles!

- Protestez!

- Je me vengerai, ingnieur Robur!

- Vengez-vous, prsident du Weldon-Institute!

- Et de vous et des vtres! 

Les gens de l'_Albatros_ s'taient rapprochs dans des dispositions
peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s'loigner.

 Oui!... De vous et des vtres!.., reprit Uncle Prudent, que son
collgue essayait en vain de calmer.

- Quand il vous plaira! rpondit l'ingnieur.

- Et par tous les moyens possibles!

- Assez! dit alors Robur d'un ton menaant, assez! Il y a d'autres
cbles  bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le
matre! 

Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu'il fut pris
d'une telle suffocation que Phil Evans dut l'emmener dans sa cabine.

Cependant, depuis une heure, le temps s'tait singulirement modifi.
Il y avait des symptmes auxquels on ne pouvait se mprendre. Un
orage menaait. La saturation lectrique de l'atmosphre tait porte
 un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut tmoin d'un
phnomne qu'il n'avait jamais observ.

Dans le nord, d'o venait l'orage, montaient des volutes de vapeurs
quasi lumineuses, - ce qui tait certainement d  la variation de la
charge lectrique des diverses couches de nuages.

Le reflet de ces bandes faisait courir,  la surface de la mer, des
myriades de lueurs, dont l'intensit devenait d'autant plus vive que
le ciel commenait  s'assombrir.

L'_Albatros_ et le mtore ne devaient pas tarder  se rencontrer,
puisqu'ils allaient l'un au-devant de l'autre.

Et Frycollin? Eh bien, Frycollin tait toujours  la remorque, - et
remorque est le mot juste, car le cble faisait un angle assez ouvert
avec l'appareil lanc  une vitesse de cent kilomtres, ce qui
laissait la baille quelque peu en arrire.

Que l'on juge de son pouvante, lorsque les clairs commencrent 
sillonner l'espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses
clats dans les profondeurs du ciel.

Tout le personnel du bord s'occupait  manoeuvrer en vue de
l'orage, soit pour s'lever plus haut que lui, soit pour le distancer
en se lanant  travers les couches infrieures.

L'_Albatros_ se trouvait alors  sa hauteur moyenne -mille mtres
environ, - quand clata un coup de foudre d'une violence extrme. La
rafale s'leva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se
prcipitrent sur l'aronef.

Phil Evans vint alors intercder en faveur de Frycollin et demander
qu'on le rament  bord.

Mais Robur n'avait point attendu cette dmarche. Ses ordres taient
donns. Dj on s'occupait de haler la corde sur la plate-forme,
quand, tout  coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la
rotation des hlices suspensives.

Robur bondit vers le roufle central

 Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mcanicien. Il faut monter
rapidement et plus haut que l'orage!

- Impossible, matre!

- Qu'y a-t-il?

- Les courants sont troubls!... Il se fait des intermittences!...

Et de fait, l'_Albatros_ s'abaissait sensiblement.

Ainsi qu'il arrive pour les courants des fils tlgraphiques pendant
les orages, le fonctionnement lectrique n'oprait plus
qu'incompltement dans les accumulateurs de l'aronef. Mais, ce qui
n'est qu'un inconvnient quand il s'agit de dpches, ici, c'tait un
effroyable danger, c'tait l'appareil prcipit dans la mer, sans
qu'on pt s'en rendre matre.

 Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone lectrique!
Allons, enfants, du sang-froid! 

L'ingnieur tait mont sur son banc de quart. Les hommes,  leur
poste, se tenaient prts  excuter les ordres du matre.

L'_Albatros,_ bien qu'il se ft abaiss de quelques centaines de
pieds, tait encore plong dans le nuage, au milieu des clairs qui
se croisaient comme les pices d'un feu d'artifice. C'tait  croire
qu'il allait tre foudroy. Les hlices se ralentissaient encore, et
ce qui n'avait t jusque-l qu'une descente un peu rapide menaait
de devenir une chute.

Enfin, en moins d'une minute, il tait manifeste qu'il serait arriv
au niveau de la mer. Une fois immerg, aucune puissance n'aurait pu
l'arracher de cet abme.

Soudain la nue lectrique apparut au-dessus de lui. L'_Albatros_
n'tait plus alors qu' soixante pieds de la crte des lames. En deux
ou trois secondes, elles auraient noy la plate-forme.

Mais, Robur, saisissant l'instant propice, se prcipita vers le
roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lana le
courant des piles que ne neutralisait plus la tension lectrique de
l'atmosphre ambiante... En un instant, il eut rendu  ses hlices
leur vitesse normale, arrt la chute, maintenu l'_Albatros_  petite
hauteur, pendant que ses propulseurs l'entranaient loin de l'orage,
qu'il ne tarda pas  dpasser.

Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain forc,

- pendant quelques secondes seulement. Lorsqu'il fut ramen  bord,
il tait mouill comme s'il et plong jusqu'au fond des mers. On le
croira sans peine, il ne criait plus.

Le lendemain, 4 juillet, l'_Albatros_ avait franchi la limite
septentrionale de la Caspienne.

                                  XI

  Dans lequel la colre de Uncle Prudent crot comme le carr de la
                               vitesse.

Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer  tout espoir
de s'chapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui
suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers ft
moins facile durant cette traverse de l'Europe? C'est possible. Il
savait, d'ailleurs, qu'ils taient dcids  tout pour s'enfuir.

Quoi qu'il en soit, toute tentative et alors t un suicide. Que
l'on saute d'un express, marchant avec une vitesse de cent kilomtres
 l'heure, ce n'est peut-tre que risquer sa vie, mais, d'un rapide,
lanc  raison de deux cents kilomtres, ce serait vouloir la mort.

Or, c'est prcisment cette vitesse - le maximum dont il pt disposer
- qui fut imprime  l'_Albatros._ Elle dpassait le vol de
l'hirondelle, soit cent quatre-vingts kilomtres  l'heure.

Depuis quelque temps, on a d le remarquer, les vents du nord-est
dominaient avec une persistance trs favorable  la direction de
l'_Albatros,_ puisqu'il marchait dans le mme sens, c'est--dire
d'une faon gnrale vers l'ouest. Mais, ces vents commenant  se
calmer, il devint bientt impossible de se tenir sur la plate-forme,
sans avoir la respiration coupe par la rapidit du dplacement. Les
deux collgues,  un certain moment, eussent mme t jets
par-dessus le bord, s'ils n'avaient t acculs contre leur roufle
par la pression de l'air.

Heureusement,  travers les hublots de sa cage, le timonier les
aperut, et une sonnerie lectrique prvint les hommes, renferms
dans le poste de l'avant.

Quatre d'entre eux se glissrent aussitt vers l'arrire, en rampant
sur la plate-forme.

Que ceux qui se sont trouvs en mer sur un navire debout au vent,
pendant quelque tempte, rappellent leur souvenir, et ils
comprendront ce que devait tre la violence d'une pareille pression.
Seulement, ici, c'tait l'_Albatros_ qui la crait par son
incomparable vitesse.

En somme, il fallut ralentir la marche - ce qui permit  Uncle
Prudent et  Phil Evans de regagner leur cabine. A l'intrieur de ses
roufles, ainsi que l'avait dit l'ingnieur, l'_Albatros_ emportait
avec lui une atmosphre parfaitement respirable.

Mais quelle solidit avait donc cet appareil, pour qu'il pt rsister
 un pareil dplacement! C'tait prodigieux. Quant aux propulseurs de
l'avant et de l'arrire, on ne les voyait mme plus tourner. C'tait
avec une infinie puissance de pntration qu'ils se vissaient dans la
couche d'air.

La dernire ville, observe du bord, avait t Astrakan, situe
presque  l'extrmit nord de la Caspienne.

L'Etoile du Dsert - sans doute quelque pote russe l'a appele ainsi
- est maintenant descendue de la premire  la cinquime ou sixime
grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montr
ses vieilles murailles couronnes de crneaux inutiles, ses antiques
tours au centre de la cit, ses mosques contigus  des glises de
style moderne, sa cathdrale dont les cinq dmes, dors et sems
d'toiles bleues, semblaient dcoups dans un morceau de firmament, -
le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure
deux kilomtres.

Puis,  partir de ce point, le vol de l'_Albatros_ ne fut plus qu'une
sorte de chevauche  travers les hauteurs du ciel, comme s'il et
t attel de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue
d'un seul coup d'aile.

Il tait dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l'aronef pointa
dans le nord-ouest en suivant  peu prs la valle du Volga. Les
steppes du Don et de l'Oural filaient de chaque ct du fleuve. S'il
et t possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, 
peine aurait-on eu le temps d'en compter les villes et villages.
Enfin, le soir venu, l'aronef dpassait Moscou, sans mme saluer le
drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enlev les deux mille
kilomtres qui sparent Astrakan de l'ancienne capitale de toutes les
Russies.

De Moscou  Ptersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus
de douze cents kilomtres. C'tait donc l'affaire d'une demi-journe.
Aussi, l'_Albatros,_ exact comme un express, atteignit-il Ptersbourg
et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clart de la
nuit, sous cette haute latitude qu'abandonne si peu le soleil de
juin, permit d'embrasser un instant l'ensemble de cette vaste
capitale.

Puis, ce furent le golfe de Finlande, l'archipel d'Abo, la Baltique,
la Sude  la latitude de Stockholm, la Norvge  la latitude de
Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilomtres! En
vrit, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n'et t
capable dsormais d'enrayer la vitesse de l'_Albatros,_ comme si la
rsultante de sa force de projection et de l'attraction terrestre
l'et maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe.

Il s'arrta, cependant, et prcisment au-dessus de la fameuse chute
de Rjukanfos, en Norvge. Le Gousta, dont la cime domine cette
admirable rgion du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu'il
ne devait pas dpasser dans l'ouest.

Aussi,  partir de ce point, l'_Albatros_ revint-il franchement vers
le sud, sans modrer sa vitesse.

Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin
demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu'il pouvait,
sauf aux heures des repas.

Franois Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de
ses terreurs.

 Eh! eh! mon garon, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas
te gner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de
suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant,
quel excellent bain d'air pour les rhumatismes!

- Il me semble que tout se disloque! rptait Frycollin.

- Peut-tre bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que
nous ne pourrions mme plus tomber!... Voil qui est rassurant!

- Vous croyez?

- Foi de Gascon! 

Pour dire le vrai, et sans rien exagrer comme Franois Tapage, il
tait certain que, grce  cette rapidit, le travail des hlices
suspensives tait quelque peu amoindri. L'_Albatros_ glissait sur la
couche d'air  la manire d'une fuse  la Congrve.

 Et a durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.

- Longtemps ?... Oh non! rpondait le matre coq. Simplement toute la
vie!

- Ah! faisait le Ngre en recommenant ses lamentations.

- Prends garde, Fry, prends garde! s'criait alors Franois Tapage,
car, comme on dit dans mon pays, le matre pourrait bien t'envoyer 
la balanoire! 

Et Frycollin, en mme temps que les morceaux qu'il mettait en double
dans sa bouche, ravalait ses soupirs.

Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n'taient point
gens  rcriminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il tait
vident que la fuite ne pouvait plus s'effectuer. Toutefois, s'il
n'tait pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne
pouvait-on faire savoir  ses habitants ce qu'taient devenus, depuis
leur disparition, le prsident et le secrtaire du Weldon-Institute,
par qui ils avaient t enlevs,  bord de quelle machine volante ils
taient dtenus, et provoquer peut-tre - de quelle faon, grand
Dieu! - une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux
mains de ce Robur?

Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d'imiter les marins
en dtresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le
lieu du naufrage et le jettent  la mer?

Mais ici, la mer, c'tait l'atmosphre. La bouteille n'y surnagerait
pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien
fracasser le crne, elle risquerait de n'tre jamais retrouve.

En somme, les deux collgues n'avaient que ce moyen  leur
disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord,
quand Uncle Prudent eut une autre ide. Il prisait, on le sait, et on
peut pardonner ce lger dfaut  un Amricain, qui pourrait faire
pis. Or, en sa qualit de priseur, il possdait une tabatire, - vide
maintenant. Cette tabatire tait en aluminium. Une fois lance
au-dehors, si quelque honnte citoyen la trouvait, il la ramasserait;
s'il la ramassait, il la porterait  un bureau de police, et, l, on
prendrait connaissance du document destin  faire connatre la
situation des deux victimes de Robur-le-Conqurant.

C'est ce qui fut fait. La note tait courte, mais elle disait tout et
donnait l'adresse du Weldon-Institute, avec prire de faire parvenir.

Puis, Uncle Prudent, aprs y avoir gliss la note, entoura la
tabatire d'une paisse bande de laine solidement ficele, autant
pour l'empcher de s'ouvrir pendant la chute que de se briser sur le
sol. Il n'y avait plus qu' attendre une occasion favorable.

En ralit, la manoeuvre la plus difficile, pendant cette
prodigieuse traverse de l'Europe, c'tait de sortir du roufle, de
ramper sur la plate-forme, au risque d'tre emport, et cela
secrtement. D'autre part, il ne fallait pas que la tabatire tombt
en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d'eau. Elle et t
perdue.

Toutefois, il n'tait pas impossible que les deux collgues
russissent par ce moyen  rentrer en communication avec le monde
habit.

Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit
et profiter, soit d'une diminution de la vitesse, soit d'une halte,
pour sortir du roufle. Peut-tre pourrait-on alors gagner le bord de
la plate-forme et ne laisser tomber la prcieuse tabatire que sur
une ville.

D'ailleurs, quand bien mme toutes ces conditions se fussent alors
rencontres, le projet n'aurait pas pu tre mis  excution, - ce
jour l du moins.

L'_Albatros,_ en effet, aprs avoir quitt la terre norvgienne  la
hauteur du Gousta, avait appuy vers le sud. Il suivait prcisment
le zro de longitude qui n'est autre, en Europe, que le mridien de
Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer
une stupfaction bien naturelle  bord de ces milliers de btiments
qui font le cabotage entre l'Angleterre, la Hollande, la France et la
Belgique. Si la tabatire ne tombait pas sur le pont mme de l'un de
ces navires, il y avait bien des chances pour qu'elle s'en allt par
le fond.

Uncle Prudent et Phil Evans furent donc obligs d'attendre un moment
plus favorable. Du reste, ainsi qu'on va le voir, une excellente
occasion devait bientt s'offrir  eux.

A dix heures du soir, l'_Albatros_ venait d'atteindre les ctes de
France,  peu prs  la hauteur de Dunkerque. La nuit tait assez
sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux
lectriques avec ceux de Douvres, d'une rive  l'autre du dtroit du
Pas-de-Calais. Puis l'_Albatros_ s'avana au-dessus du territoire
franais, en se maintenant  une moyenne altitude de mille mtres.

Sa vitesse n'avait point t modre. Il passait comme une bombe
au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces
riches provinces de la France septentrionale. C'taient, sur ce
mridien de Paris, aprs Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil,
Saint-Denis. Rien ne le fit dvier de la ligne droite. C'est ainsi
que, vers minuit, il arriva au-dessus de la  Ville Lumire , qui
mrite ce nom mme quand ses habitants sont couchs - ou devraient
l'tre.

Par quelle trange fantaisie l'ingnieur fut-il port  faire halte
au-dessus de la cit parisienne? on ne sait. Ce qui est certain,
c'est que l'_Albatros_ s'abaissa de manire  ne la dominer que de
quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa
cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l'air ambiant
sur la plate-forme.

Uncle Prudent et Phil Evans n'eurent garde de manquer l'excellente
occasion qui leur tait offerte. Tous deux, aprs avoir quitt leur
roufle, cherchrent  s'isoler, afin de pouvoir choisir l'instant le
plus propice. Il fallait surtout viter d'tre vu.

L'_Albatros,_ semblable  un gigantesque scarabe, allait doucement
au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards,
si brillamment clairs alors par les appareils Edison. Jusqu' lui
montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le
roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers
Paris. Puis, il vint planer  la hauteur des plus hauts monuments,
comme s'il et voulu heurter la boule du Panthon ou la croix des
Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadro jusqu' la
tour mtallique du Champ-de-Mars, dont l'norme rflecteur inondait
toute la capitale de lueurs lectriques.

Cette promenade arienne, cette flnerie de noctambule, dura une
heure environ. C'tait comme une halte dans les airs, avant la
reprise de l'interminable voyage.

Et mme l'ingnieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le
spectacle d'un mtore que n'avaient point prvu ses astronomes. Les
fanaux de l'_Albatros_ furent mis en activit. Deux gerbes brillantes
se promenrent sur les places, les squares, les jardins, les palais,
sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d'immenses
houppes de lumire d'un horizon  l'autre.

Certes, l'_Albatros_ avait t vu, cette fois, - non seulement bien
vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette,
envoya sur la cit une clatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent,
se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber
la tabatire...

Presque aussitt l'_Albatros_ s'leva rapidement.

Alors,  travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense
hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, - hurrah de
stupfaction qui s'adressait au fantaisiste mtore.

Soudain, les fanaux de l'aronef s'teignirent, l'ombre se refit
autour de lui en mme temps que le silence, et la route fut reprise
avec une vitesse de deux cents kilomtres  l'heure.

C'tait tout ce qu'on devait voir de la capitale de la France.

A quatre heures du matin, l'_Albatros_ avait travers obliquement
tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps  franchir
les Pyrnes ou les Alpes, il se glissa  la surface de la Provence
jusqu' la pointe du cap d'Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini,
assembls sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient bahis
en le voyant passer au-dessus de la Ville ternelle. Deux heures
aprs, dominant la baie de Naples, il se balanait un instant au
milieu des volutes fuligineuses du Vsuve. Enfin, aprs avoir coup
la Mditerrane d'un vol oblique, ds la premire heure de
l'aprs-midi, il tait signal par les vigies de la Goulette, sur la
cte tunisienne.

Aprs l'Amrique, l'Asie! Aprs l'Asie, l'Europe! C'taient plus de
trente mille kilomtres que le prodigieux appareil venait de faire en
moins de vingt-trois jours!

Et maintenant, le voil qui s'engage au-dessus des rgions connues ou
inconnues de la terre d'Afrique!

Peut-tre veut-on savoir ce qu'tait devenue la fameuse tabatire,
aprs sa chute?

La tabatire tait tombe rue de Rivoli, en face du numro 210, au
moment o cette rue se trouvait dserte. Le lendemain, elle fut
ramasse par une honnte balayeuse qui s'empressa de la porter  la
Prfecture de Police.

L, prise tout d'abord pour un engin explosif, elle fut dficele,
dveloppe, ouverte avec une extrme prudence.

Soudain une sorte d'explosion se fit... Un ternuement formidable que
n'avait pu retenir le chef de la Sret.

Le document fut alors tir de la tabatire, et,  la surprise
gnrale, on y lut ce qui suit

 Uncle Prudent et Phil Evans, prsident et secrtaire du
Weldon-Institute de Philadelphie, enlevs dans l'aronef _Albatros_
de l'ingnieur Robur.

 Faire part aux amis et connaissances.

 U. P. et P. E. 

C'tait l'inexplicable phnomne enfin expliqu aux habitants des
Deux Mondes. C'tait le calme rendu aux savants des nombreux
observatoires qui fonctionnent  la surface du globe terrestre.

                                  XII

 Dans lequel l'ingnieur Robur agit comme s'il voulait concourir pour
                         un des prix monthyon

A cette tape du voyage de circumnavigation de l'_Albatros,_ il est
certainement permis de se poser les questions suivantes :

Qu'est-ce donc, ce Robur, dont on ne connat que le nom jusqu'ici?
Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aronef ne se repose-t-il
jamais? N'a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible,
dans laquelle, s'il n'a pas besoin de se reposer, il va du moins se
ravitailler? Il serait tonnant qu'il n'en ft pas ainsi. Les plus
puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part.

Accessoirement, qu'est-ce que l'ingnieur compte faire de ses deux
embarrassants prisonniers? Prtend-il les garder en son pouvoir, les
condamner  l'aviation  perptuit? Ou bien, aprs les avoir encore
promens au-dessus de l'Afrique, de l'Amrique du Sud, de
l'Australasie, de l'ocan Indien, de l'Atlantique, du Pacifique, pour
les convaincre malgr eux, a-t-il l'intention de leur rendre la
libert en disant:

Maintenant, messieurs, j'espre que vous vous montrerez moins
incrdules  l'endroit du Plus lourd que l'air!

A ces questions, il est encore impossible de rpondre. C'est le
secret de l'avenir. Peut-tre sera-t-il dvoil un jour!

En tout cas, ce nid, l'oiseau Robur ne se mt pas en qute de le
chercher sur la frontire septentrionale de l'Afrique. Il se plut 
passer la fin de cette journe au-dessus de la rgence de Tunis,
depuis le cap Bon jusqu'au cap Carthage, tantt voletant, tantt
planant au gr de ses caprices. Un peu aprs, il gagna vers
l'intrieur et enfila l'admirable valle de la Medjerda, en suivant
son cours jauntre, perdu entre les buissons de cactus et de
lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de
perruches qui, perches sur les fils tlgraphiques, semblent
attendre les dpches au passage pour les emporter sous leurs ailes!

Puis, la nuit venue, l'_Albatros_ se balana au-dessus des frontires
de la Kroumirie, et, s'il restait encore un Kroumir, celui-l ne
manqua pas de tomber la face contre terre et d'invoquer Allah 
l'apparition de cet aigle gigantesque.

Le lendemain matin, ce fut Bne et les gracieuses collines de ses
environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses
nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps
verdoyants hrissent toute cette campagne, qui semble avoir t
dcoupe dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.

Cette promenade de cinq cents kilomtres, au-dessus de la grande et
de la petite Kabylie, se termina vers midi  la hauteur de la Kasbah
d'Alger. Quel spectacle pour les passagers de l'aronef! la rade
ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meubl
de palais, de marabouts, de villas, ces valles capricieuses,
revtues de leurs manteaux de vignobles, cette Mditerrane, si
bleue, sillonne de transatlantiques qui ressemblaient  des canots 
vapeur! Et ce fut ainsi jusqu' Oran la pittoresque, dont les
habitants, attards au milieu des jardins de la citadelle, purent
voir l'_Albatros_ se confondre avec les premires toiles du soir.

Si Uncle Prudent et Phil Evans se demandrent  quelle fantaisie
obissait l'ingnieur Robur en promenant leur prison volante
au-dessus de la terre algrienne - cette continuation de la France de
l'autre ct d'une mer qui a mrit le nom de lac franais -, ils
durent penser que sa fantaisie tait satisfaite, deux heures aprs le
coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d'envoyer
l'_Albatros_ vers le sud-est, et, le lendemain, aprs s'tre dgag
de la partie montagneuse du Tell, il vit l'astre du jour se lever sur
les sables du Sahara.

Voici quel fut l'itinraire de la journe du 8 juillet. Vue de la
petite bourgade de Gryville, cre comme Laghouat, sur la limite du
dsert, pour faciliter la conqute ultrieure du Sahara. - Passage du
col de Stillen, non sans quelque difficult, contre une brise assez
violente. Traverse du dsert, tantt avec lenteur, au-dessus des
verdoyantes oasis ou des ksours, tantt avec une rapidit fougueuse
qui distanait le vol des gypates. Plusieurs fois mme, il fallut
faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou
quinze, ne craignaient pas de se prcipiter sur l'aronef, 
l'extrme pouvante de Frycollin.

Mais, si les gypates ne pouvaient rpondre que par des cris
effroyables, par des coups de bec et de patte, les indignes, non
moins sauvages, ne lui pargnrent pas les coups de fusil, surtout
quand il eut dpass la montagne de Sel, dont la charpente, verte et
violette, perait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand
Sahara. L gisaient encore les restes des bivacs d'Abd el-Kader. L,
le pays est toujours dangereux au voyageur europen, principalement
dans la confdration du Beni-Mzal.

L'_Albatros_ dut alors regagner de plus hautes zones, afin d'chapper
 une saute de simoun qui promenait une lame de sable rougetre  la
surface du sol, comme et fait un raz de mare  la surface de
l'Ocan. Ensuite les plateaux dsols de la Chebka talrent leur
ballast de laves noirtres jusqu' la frache et verte valle
d'Ain-Massin. On se figurerait difficilement la varit de ces
territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux
collines couvertes d'arbres et d'arbustes succdaient de longues
ondulations gristres, drapes comme les plis d'un burnous arabe dont
les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient
des  oueds  aux eaux torrentueuses, des forts de palmiers, des
pts de petites huttes groupes sur un mamelon, autour d'une
mosque, entre autres Metliti, o vgte un chef religieux, le grand
Marabout Sidi Chick.

Avant la nuit, quelques centaines de kilomtres furent enleves
au-dessus d'un territoire assez plat, sillonn de grandes dunes. Si
l'_Albatros_ et voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les
bas-fonds de l'oasis de Ouargla, blottie sous une immense fort de
palmiers. La ville se montra trs visiblement avec ses trois
quartiers distincts, l'ancien palais du sultan, sorte de Kasbah
fortifie, ses maisons construites en briques que le soleil s'est
charg de cuire, et ses puits artsiens, fors dans la valle, o
l'aronef et pu refaire sa provision liquide. Mais, grce  son
extraordinaire vitesse, les eaux de l'Hydaspe, puises dans la valle
de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des dserts
de l'Afrique.

L'_Albatros_ fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Ngres qui se
partagent l'oasis de Ouargla? A coup sr, puisqu'il fut salu de
quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retombrent
sans avoir pu l'atteindre.

Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du dsert, dont Flicien
David a si potiquement not tous les secrets.

Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en
coupant les routes d'El Gola, dont l'une a t reconnue, en 1859,
par l'intrpide Franais Duveyrier.

L'obscurit tait profonde. On ne put rien voir du railway
transsaharien en construction d'aprs le projet Duponchel, - long
ruban de fer qui doit relier Alger  Tombouctou par Laghouat,
Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guine.

L'_Albatros_ entra alors dans la rgion quatoriale, au-del du
tropique du Cancer. A mille kilomtres de la frontire septentrionale
du Sahara, il franchissait la route o le major Laing trouva la mort
en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et,
sur cette portion du dsert qu'cument les Touaregs, il entendait ce
qu'on appelle le  chant des sables , murmure doux et plaintif qui
semble s'chapper du sol.

Un seul incident : une nue de sauterelles s'leva dans l'espace, et
il en tomba une telle cargaison  bord que le navire arien menaa de
 sombrer . Mais on se hta de rejeter cette surcharge, sauf
quelques centaines dont Franois Tapage fit provision. Et il les
accommoda d'une faon si succulente, que Frycollin en oublia un
instant ses transes perptuelles.

 a vaut les crevettes!  disait-il.

On tait alors  dix-huit cents kilomtres de l'oasis d'Ouargla,
presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.

Aussi, vers deux heures aprs midi, une cit apparut dans le coude
d'un grand fleuve: Le fleuve, c'tait le Niger. La cit, c'tait
Tombouctou.

Si, jusqu'alors, il n'y avait eu  visiter cette Meckke africaine que
des voyageurs de l'Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert,
les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caill, les Barth, les
Lenz, ce jour-l, par les hasards de la plus singulire aventure,
deux Amricains allaient pouvoir en parler _de visu, de auditu_ et
mme _de olfactu,_  leur retour en Amrique, - s'ils devaient jamais
y revenir.

_De visu,_ parce que leur regard put se porter sur tous les points de
ce triangle de cinq  six kilomtres, que forme la ville; - _de
auditu,_ parce que ce jour tait un jour de grand march et qu'il s'y
faisait un bruit effroyable; - _de olfactu,_ parce que le nerf
olfactif ne pouvait tre que trs dsagrablement affect par les
odeurs de la place de Youbou-Kamo, o s'lve la halle aux viandes,
prs du palais des anciens rois So-mas.

En tout cas, l'ingnieur ne crut pas devoir laisser ignorer au
prsident et au secrtaire du Weldon-Institute qu'ils avaient l'heur
extrme de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des
Touaregs de Taganet.

 Messieurs, Tombouctou!  leur dit-il du mme ton qu'il leur avait
dj dit, douze jours avant :  L'Inde, messieurs! 

Puis, il continua :

 Tombouctou, par 18 de latitude nord et 5 56' de longitude 
l'ouest du mridien de Paris, avec une cote de deux cent
quarante-cinq mtres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante
cit de douze  treize mille habitants, jadis illustre par l'art et
la science! - Peut-tre auriez-vous le dsir d'y faire halte pendant
quelques jours? 

Une pareille proposition ne pouvait tre qu'ironiquement faite par
l'ingnieur.

 Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des trangers, au milieu
des Ngres, des Berbres, des Foullanes et des Arabes qui l'occupent
- surtout si j'ajoute que notre arrive en aronef pourrait bien leur
dplaire.

- Monsieur, rpondit Phil Evans sur le mme ton, pour avoir le
plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d'tre mal reus
de ces indignes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que
l'_Albatros!_

- Cela dpend des gots, rpliqua l'ingnieur. En tout cas, je ne
tenterai pas l'aventure, car je rponds de la scurit des htes qui
me font l'honneur de voyager avec moi...

- Ainsi donc, ingnieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l'indignation
clatait, vous ne vous contentez pas d'tre notre gelier? A
l'attentat vous joignez l'insulte?

- Oh! l'ironie tout au plus!

- N'y a-t-il donc pas d'armes  bord?

- Si, tout un arsenal!

- Deux revolvers suffiraient si j'en tenais un, monsieur, et si vous
teniez l'autre!

- Un duel! s'cria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de
l'un de nous!

- Qui l'amnerait certainement!

- Eh bien, non, prsident du Weldon-Institute! Je prfre de beaucoup
vous garder vivant!

- Pour tre plus sr de vivre vous-mme! Cela est sage!

- Sage ou non, c'est ce qui me convient. Libre  vous de penser
autrement et de vous plaindre  qui de droit, si vous le pouvez.

- C'est fait, ingnieur Robur!

- Vraiment?

- Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties
habites de l'Europe, de laisser tomber un document...

- Vous auriez fait cela? dit Robur, emport par un irrsistible
mouvement de colre.

- Et si nous l'avions fait?

- Si vous l'aviez fait... vous mriteriez...

- Quoi donc, monsieur l'ingnieur?

- D'aller rejoindre votre document par-dessus le bord!

- Jetez-nous donc! s'cria Uncle Prudent. Nous l'avons fait! 

Robur s'avana sur les deux collgues. A un geste de lui, Tom Turner
et quelques-uns de ses camarades taient accourus. Oui! l'ingnieur
eut une furieuse envie de mettre sa menace  excution, et, sans
doute, de peur d'y succomber, il rentra prcipitamment dans sa cabine.

 Bien! dit Phil Evans.

- Et ce qu'il n'a pas os faire, rpondit Uncle Prudent, je l'oserai,
moi! Oui! je le ferai! 

En ce moment, la population de Tombouctou s'amassait au milieu des
places,  travers les rues, sur les terrasses des maisons bties en
amphithtre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama,
comme dans les misrables huttes coniques du Raguidi, les prtres
lanaient du haut des minarets leurs plus violentes maldictions
contre le monstre arien. C'tait plus inoffensif que des balles de
fusils.

Il n'tait pas jusqu'au port de Kabara, situ dans le coude du Niger,
o le personnel des flottilles ne ft en mouvement. Certes, si
l'_Albatros_ et pris terre, il aurait t mis en pices.

Pendant quelques kilomtres, des bandes criardes de cigognes, de
francolins et d'ibis l'escortrent en luttant de vitesse avec lui;
mais son vol rapide les eut bientt distancs.

Le soir venu, l'air fut troubl par le mugissement de nombreux
troupeaux d'lphants et de buffles, qui parcouraient ce territoire,
dont la fcondit est vraiment merveilleuse.

Durant vingt-quatre heures, toute la rgion, renferme entre le
mridien zro et le deuxime degr dans le crochet du Niger, se
droula sous l'_Albatros._

En vrit, si quelque gographe avait eu  sa disposition un
semblable appareil, avec quelle facilit il aurait pu faire le lev
topographique de ce pays, obtenir des cotes d'altitude, fixer le
cours des fleuves et de leurs affluents, dterminer la position des
villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les
cartes de l'Afrique centrale, plus de blancs  teintes ples, 
lignes de pointill, plus de ces dsignations vagues, qui font le
dsespoir des cartographes!

Le ii, dans la matine, l'_Albatros_ dpassa les montagnes de la
Guine septentrionale, resserre entre le Soudan et le golfe qui
porte son nom. A l'horizon se profilaient confusment les monts Kong
du royaume de Dahomey.

Depuis le dpart de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient
pu constater que la direction avait toujours t du nord au sud. De
l, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils
rencontreraient, six degrs au-del, la ligne quinoxiale.
L'_Albatros_ allait-il donc encore abandonner les continents et se
lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer
du Nord ou une Mditerrane, mais au-dessus de l'ocan Atlantique?

Cette perspective n'tait pas pour apaiser les deux collgues, dont
les chances de fuite deviendraient nulles alors.

Cependant l'_Albatros_ faisait petite route, comme s'il hsitait au
moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l'ingnieur songeait
 revenir en arrire? Non! Mais son attention tait particulirement
attire sur ce pays qu'il traversait alors.

On sait - et il le savait aussi -ce qu'est le royaume du Dahomey,
l'un des plus puissants du littoral ouest de l'Afrique. Assez fort
pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses
limites sont restreintes cependant, puisqu'il ne compte que cent
vingt lieues du sud au nord et soixante de l'est  l'ouest; mais sa
population comprend de sept  huit cent mille habitants, depuis qu'il
s'est adjoint les territoires indpendants d'Ardrah et de Wydah.

S'il n'est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler
de lui. Il est clbre par les cruauts effroyables qui marquent ses
ftes annuelles, par ses sacrifices humains, pouvantables
hcatombes, destines  honorer le souverain qui s'en va et le
souverain qui le remplace. Il est mme de bonne politesse, lorsque le
roi de Dahomey reoit la visite de quelque haut personnage ou d'un
ambassadeur tranger, qu'il lui fasse la surprise d'une douzaine de
ttes coupes en son honneur, - et coupes par le ministre de la
Justice, le  minghan , qui s'acquitte  merveille de ces fonctions
de bourreau.

Or,  l'poque o l'_Albatros_ passait la frontire du Dahomey, le
souverain Bhadou venait de mourir, et toute la population allait
procder  l'intronisation de son successeur. De l, un grand
mouvement dans tout le pays, mouvement qui n'avait pas chapp 
Robur.

En effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient
alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues,
qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d'herbes gantes,
immenses champs de manioc, forts magnifiques de palmiers, de
cocotiers, de mimosas, d'orangers, de manguiers, tel tait le pays,
dont les parfums montaient jusqu' l'_Albatros,_ tandis que, par
milliers, perruches et cardinaux s'envolaient de toute cette verdure.

L'ingnieur, pench au-dessus de la rambarde, absorb dans ses
rflexions, n'changeait que peu de mots avec Tom Turner.

Il ne semblait pas, d'ailleurs, que l'_Albatros_ et le privilge
d'attirer l'attention de ces masses mouvantes, le plus souvent
invisibles sous le dme impntrable des arbres. Cela venait, sans
doute, de ce qu'il se tenait  une assez grande altitude au milieu de
lgers nuages.

Vers onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de
murailles, dfendue par un foss mesurant douze milles de tour, rues
larges et rgulirement traces sur un sol plat, grande place dont le
ct nord est occup par le palais du roi. Ce vaste ensemble de
constructions est domin par une terrasse, non loin de la case des
sacrifices. Pendant les jours de fte, c'est du haut de cette
terrasse qu'on jette au peuple des prisonniers attachs dans des
corbeilles d'osier, et on s'imaginerait malaisment avec quelle furie
ces malheureux sont mis en pices.

Dans une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont
loges quatre mille guerrires, un des contingents de l'arme royale,
-non le moins courageux.

S'il est contestable qu'il y ait des Amazones sur le fleuve de ce
nom, ce n'est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise
bleue, l'charpe bleue ou rouge, le caleon blanc ray de bleu, la
calotte blanche, la cartouchire attache  la ceinture; les autres,
chasseresses d'lphants, sont armes de la lourde carabine, du
poignard  lame courte, et de deux cornes d'antilope fixes  leur
tte par un cercle de fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique
mi-partie bleue et rouge, et pour arme le tromblon, avec de vieux
canons de fonte; celles-l, enfin, bataillon de jeunes filles, 
tuniques bleues,  culottes blanches, sont de vritables vestales,
pures comme Diane, et, comme elle, armes d'arcs et de flches.

Qu'on ajoute  ces Amazones cinq  six mille hommes en caleons, en
chemises de cotonnade, avec une toffe noue  la taille, et on aura
pass en revue l'arme dahomienne.

Abomey tait, ce jour-l, absolument dserte. Le souverain, le
personnel royal, l'arme masculine et fminine, la population,
avaient quitt la capitale pour envahir,  quelques milles de l, une
vaste plaine entoure de bois magnifiques.

C'est sur cette plaine que devait s'accomplir la reconnaissance du
nouveau roi. C'est l que des milliers de prisonniers, faits dans les
dernires razzias, allaient tre immols en son honneur.

Il tait deux heures environ, lorsque l'_Albatros,_ arriv au-dessus
de la plaine commena  descendre au milieu de quelques vapeurs qui
le drobaient encore aux yeux des Dahomiens.

Ils taient l soixante mille, au moins, venus de tous les points du
royaume, de Widah, de Kerapay, d'Ardrah, de Tombory, des villages les
plus loigns.

Le nouveau roi - un vigoureux gaillard, nomm Bou-Nadi -, g de
vingt-cinq ans, occupait un tertre ombrag d'un groupe d'arbres 
large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son arme
mle, ses amazones, tout son peuple.

Au pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs
instruments barbares, dfenses d'lphants qui rendent un son rauque,
tambours tendus d'une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes
frappes d'une languette de fer, fltes de bambou dont l'aigre
sifflet dominait tout l'ensemble. Puis,  chaque instant, dcharges
de fusils et de tromblons, dcharges des canons dont les affts
tressautaient au risque d'craser les artilleuses, enfin brouhaha
gnral et clameurs si intenses qu'elles auraient domin les clats
de la foudre.

Dans un coin de la plaine, sous la garde des soldats, taient
entasss les captifs chargs d'accompagner dans l'autre monde le roi
dfunt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des privilges de la
souverainet. Aux obsques de Ghozo, pre de Bhadou, son fils lui en
avait envoy trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son
prdcesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler
non seulement les Esprits, mais tous les htes du ciel, convis 
faire cortge au monarque divinis?

Pendant une heure, il n'y eut que discours, harangues, palabres,
coups de danses excutes, non seulement par les bayadres
attitres, mais aussi par les amazones qui y dployrent une grce
toute belliqueuse.

Mais le moment de l'hcatombe approchait. Robur, qui connaissait les
sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs,
hommes, femmes, enfants, rservs  cette boucherie.

Le minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre
d'excuteur  lame courbe, surmont d'un oiseau de mtal, dont le
poids rend la volte plus assure.

Cette fois, il n'tait pas seul. Il n'aurait pu suffire  la besogne.
Auprs de lui taient groups une centaine de bourreaux, habiles 
trancher les ttes d'un seul coup. Cependant l'_Albatros_ se
rapprochait peu  peu, obliquement, en modrant ses hlices
suspensives et propulsives. Bientt il sortit de la couche des nuages
qui le cachaient  moins de cent mtres de terre, et, pour la
premire fois, il apparut.

Contrairement  ce qui se passait d'habitude, ces froces indignes
ne virent en lui qu'un tre cleste descendu tout exprs pour rendre
hommage au roi Bhadou.

Alors enthousiasme indescriptible, appels interminables,
supplications bruyantes, prires gnrales, adresses  ce surnaturel
hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi dfunt afin
de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien.

En ce moment, la premire tte vola sous le sabre du mnghan. Puis,
d'autres prisonniers furent amens par centaines devant leurs
horribles bourreaux.

Soudain, un coup de fusil partit de l'_Albatros._ Le ministre de la
Justice tomba, la face contre terre.

 Bien vis, Tom! dit Robur.

- Bah!... Dans le tas!  rpondit le contrematre.

Ses camarades, arms comme lui, taient prts  tirer au premier
signal de l'ingnieur.

Mais un revirement s'tait fait dans la foule. Elle avait compris. Ce
monstre ail, ce n'tait point un Esprit favorable, c'tait un Esprit
hostile  ce bon peuple du Dahomey. Aussi, aprs la chute du minghan,
des cris de reprsailles s'levrent-ils de toutes parts. Presque
aussitt, une fusillade clata au-dessus de la plaine.

Ces menaces n'empchrent pas l'_Albatros_ de descendre
audacieusement  moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent
et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne
pouvaient que s'associer  une pareille oeuvre d'humanit.

 Oui! dlivrons les prisonniers! s'crirent-ils.

- C'est mon intention!  rpondit l'ingnieur. Et les fusils 
rptition de l'_Albatros,_ entre les mains des deux collgues comme
entre les mains de l'quipage, commencrent un feu de mousqueterie,
dont pas une balle n'tait perdue au milieu de cette masse humaine.
Et mme la petite pice d'artillerie du bord, braque sous son angle
le plus ferm, envoya  propos quelques botes  mitraille qui firent
merveille.

Aussitt les prisonniers, sans rien comprendre  ce secours venu d'en
haut, rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux
feux de l'aronef. L'hlice antrieure fut traverse d'une balle,
tandis que quelques autres, projectiles l'atteignaient en pleine
coque. Frycollin, cach au fond de sa cabine, faillit mme tre
touch  travers la paroi du roufle.

 Ah! ils veulent en goter!  s'cria Tom Turner.

Et, s'affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une
douzaine de cartouches de dynamite qu'il distribua  ses camarades. A
un signe de Robur, ces cartouches furent lances au-dessus du tertre,
et, en heurtant le sol, elles clatrent comme de petits obus.

Quelle droute du roi, de la cour, de l'arme, du peuple, en proie 
une pouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention!
Tous avaient cherch refuge sous les arbres, pendant que les
prisonniers s'enfuyaient, sans que personne songet  les poursuivre.

Ainsi furent troubles les ftes en l'honneur du nouveau roi de
Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnatre de
quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il
pouvait rendre  l'humanit.

Ensuite, l'_Albatros_ remonta tranquillement dans la zone moyenne; il
passa au-dessus de Wydah, et il eut bientt perdu de vue cette cte
sauvage que les vents de sud-ouest entourent d'un inabordable ressac.

Il planait sur l'Atlantique.

                                 XIII

  Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un ocan,
                      sans avoir le mal de mer.

Oui, l'Atlantique! Les craintes des deux collgues s'taient
ralises. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Robur prouvt la
moindre inquitude  s'aventurer au-dessus de ce vaste Ocan. Cela
n'tait pas pour le proccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir
l'habitude de pareilles traverses. Dj ils taient tranquillement
rentrs dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil.

O allait l'_Albatros?_ Ainsi que l'avait dit l'ingnieur, devait-il
donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien
que ce voyage se termint quelque part. Que Robur passt sa vie dans
les airs,  bord de l'aronef et n'atterrt jamais, cela n'tait pas
admissible. Comment et-il pu renouveler ses approvisionnements en
vivres et munitions, sans parler des substances ncessaires au
fonctionnement des machines? Il fallait, de toute ncessit, qu'il
et une retraite, un port de relche, si l'on veut, en quelque
endroit ignor et inaccessible du globe, o l'_Albatros_ pouvait se
rapprovisionner. Qu'il et rompu toute relation avec les habitants
de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non!

S'il en tait ainsi, o gisait ce point? Comment l'ingnieur avait-il
t amen  le choisir? Y tait-il attendu par une petite colonie
dont il tait le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et
d'abord, pourquoi ces gens, d'origines diverses, s'taient-ils
attachs  sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour
avoir pu fabriquer un aussi coteux appareil, dont la construction
avait t tenue si secrte? Il est vrai, son entretien ne semblait
pas tre dispendieux. A bord, on vivait d'une existence commune,
d'une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de
l'tre. Mais enfin, quel tait ce Robur? D'o venait-il? Quel avait
t son pass? Autant d'nigmes impossibles  rsoudre, et celui qui
en tait l'objet ne consentirait jamais, sans doute,  en donner le
mot.

Qu'on ne s'tonne donc pas si cette situation, toute faite de
problmes insolubles, devait surexciter les deux collgues. Se sentir
ainsi emports dans l'inconnu, ne pas entrevoir l'issue d'une
pareille aventure, douter mme si jamais elle aurait une fin, tre
condamns  l'aviation perptuelle, n'y avait-il pas de quoi pousser
 quelque extrmit terrible le prsident et le secrtaire du
Weldon-Institute?

En attendant, depuis cette soire du ii juillet, l'_Albatros_ filait
au-dessus de l'Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut,
il se leva sur cette ligne circulaire o viennent se confondre le
ciel et l'eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que ft le champ
de vision. L'Afrique avait' disparu sous l'horizon du nord.

Lorsque Frycollin se fut hasard hors de sa cabine, lorsqu'il vit
toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop.
Au-dessous n'est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui,
car, pour un observateur plac dans ces zones leves, l'abme semble
l'entourer de toutes parts, et l'horizon, relev  son niveau, semble
reculer, sans qu'on puisse jamais en atteindre les bords.

Sans doute, Frycollin ne s'expliquait pas physiquement cet effet,
mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui 
cette horreur de l'abme , dont certaines natures, braves cependant,
ne peuvent se dgager. En tout cas, par prudence, le Ngre ne se
rpandit pas en rcriminations. Les yeux ferms, les bras ttonnants,
il rentra dans sa cabine avec la perspective d'y rester longtemps.

En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions
cinquante-sept mille neuf cent douze kilomtres carrs _[La surface
des terres est de 136051 371 kilomtres carrs]_ qui reprsentent la
superficie des mers, l'Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne
semblait pas que l'ingnieur ft press dornavant. Aussi n'avait-il
pas donn ordre de pousser l'appareil  toute vitesse. D'ailleurs,
l'_Albatros_ n'aurait pu retrouver la rapidit qui l'avait emport
au-dessus de l'Europe  raison de deux cents kilomtres  l'heure. En
cette rgion o dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent
debout, et, bien que ce vent ft faible encore, il ne laissait pas de
lui donner prise.

Dans cette zone intertropicale, les plus rcents travaux des
mtorologistes, appuys sur un grand nombre d'observations, ont
permis de reconnatre qu'il y a une convergence des alizs, soit vers
le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la rgion. des
calmes, ou ils viennent de l'ouest et portent vers l'Afrique, ou ils
viennent de l'est et portent vers le Nouveau Monde, -au moins durant
la saison chaude.

L'_Albatros_ ne chercha donc point  lutter contre les brises
contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta
d'une allure modre, qui dpassait, d'ailleurs, celle des plus
rapides transatlantiques.

Le 13 juillet, l'aronef traversa la ligne quinoxiale, -ce qui fut
annonc  tout le personnel.

C'est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu'ils venaient
de quitter l'hmisphre boral pour l'hmisphre austral. Ce passage
de la ligne n'entrana aucune des preuves et crmonies dont il est
accompagn  bord de certains navires de guerre ou de commerce.

Seul, Franois Tapage se contenta de verser une pinte d'eau dans le
cou de Frycollin; mais, comme ce baptme fut suivi de quelques verres
de gin, le Ngre se dclara prt  passer la ligne autant de fois
qu'on le voudrait, pourvu que ce ne ft pas sur le dos d'un oiseau
mcanique qui ne lui inspirait aucune confiance.

Dans la matine du 15, l'_Albatros_ fila entre les les de
l'Ascension et de Sainte-Hlne, - toutefois plus prs de cette
dernire, dont les hautes terres se montrrent  l'horizon pendant
quelques heures.

Certes,  l'poque o Napolon tait au pouvoir des Anglais, s'il et
exist un appareil analogue  celui de l'ingnieur Robur, Hudson
Lowe, en dpit de ses insultantes prcautions, aurait bien pu voir
son illustre prisonnier lui chapper par la voie des airs!

Pendant les soires des 16 et 17 juillet, un curieux phnomne de
lueurs crpusculaires se produisit  la tombe du jour. Sous une
latitude plus leve, on aurait pu croire  l'apparition d'une aurore
borale. Le soleil,  son coucher, projeta des rayons multicolores,
dont quelques-uns s'imprgnaient d'une ardente couleur verte.

Etait-ce un nuage de poussires cosmiques que la terre traversait
alors et qui rflchissaient les dernires clarts du jour? Quelques
observateurs ont donn cette explication aux lueurs crpusculaires.
Mais cette explication n'aurait pas t maintenue, si ces savants se
fussent trouvs  bord de l'aronef.

Examen fait, il fut constat qu'il y avait en suspension dans l'air
de petits cristaux de pyroxne, des globules vitreux, de fines
particules de fer magntique, analogues aux matires que rejettent
certaines montagnes ignivomes. Ds lors, nul doute qu'un volcan en
ruption n'et projet dans l'espace ce nuage, dont les corpuscules
cristallins produisaient le phnomne observ -nuage que les courants
ariens tenaient alors en suspension au-dessus de l'Atlantique.

Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres
phnomnes furent encore observs. A diverses reprises, certaines
nues donnaient au ciel une teinte grise d'un singulier aspect; puis,
si l'_on_ dpassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait
toute mamelonne de volutes blouissantes d'un blanc cru, semes de
petites paillettes solidifies - ce qui, sous cette latitude, ne peut
s'expliquer que par une formation identique  celle de la grle.

Dans la nuit du 17 au 18, apparition d'un arc-en-ciel lunaire d'un
jaune verdtre, par suite de la position de l'aronef entre la pleine
lune et un rseau de pluie fine qui se volatilisait avant d'avoir
atteint la mer.

De ces divers phnomnes, pouvait-on conclure  un prochain
changement de temps? Peut-tre. Quoi qu'il en soit, le vent, qui
soufflait du sud-ouest depuis le dpart de la cte d'Afrique, avait
commenc  calmir dans les rgions de l'Equateur. En cette zone
tropicale, il faisait extrmement chaud. Robur alla donc chercher la
fracheur dans des couches plus leves. Encore fallait-il s'abriter
contre les rayons du soleil dont la projection directe n'et pas t
supportable.

Cette modification dans les courants ariens faisait certainement
pressentir que d'autres conditions climatriques se prsenteraient
au-del des rgions quinoxiales. Il faut, d'ailleurs, observer que
le mois de juillet de l'hmisphre austral, c'est le mois de janvier
de l'hmisphre boral, c'est--dire le coeur de l'hiver.
L'_Albatros,_ s'il descendait plus au sud, allait bientt en prouver
les effets.

Du reste, la mer  sentait cela , comme disent les marins. Le 18
juillet, au-del du tropique du Capricorne, un autre phnomne se
manifesta, dont un navire et pu prendre quelque effroi.

Une trange succession de lames lumineuses se propageait  la surface
de l'Ocan avec une rapidit telle qu'on ne pouvait l'estimer  moins
de soixante milles  l'heure. Ces lames chevauchaient  une distance
de quatre-vingts pieds l'une de l'autre, en traant de longs sillons
de lumire. Avec la nuit qui commenait  venir, un intense reflet
montait jusqu' l'_Albatros._ Cette fois, il aurait pu tre pris pour
quelque bolide enflamm. Jamais Robur n'avait eu l'occasion de planer
sur une mer de feu, - feu sans chaleur qu'il n'eut pas besoin de fuir
en s levant dans les hauteurs du ciel.

L'lectricit devait tre la cause de ce phnomne, car on ne pouvait
l'attribuer  la prsence d'un banc de frai de poissons ou d'une
nappe de ces animalcules dont l'accumulation produit la
phosphorescence.

Cela donnait  supposer que la tension lectrique de l'atmosphre
devait tre alors trs considrable.

Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un btiment se ft peut-tre
trouv en perdition sur cette mer. Mais l'_Albatros_ se jouait des
vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le
nom. S'il ne lui plaisait pas de se promener  leur surface comme les
ptrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes
couches le calme et le soleil.

A ce moment, le quarante-septime parallle sud avait t dpass. Le
jour ne durait pas plus de sept  huit heures. Il devait diminuer 
mesure qu'on approcherait des rgions antarctiques.

Vers une heure de l'aprs-midi, l'_Albatros_ s'tait sensiblement
abaiss pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus
de la mer  moins de cent pieds de sa surface.

Le temps tait calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages
noirs, mamelonns  leur partie suprieure, se terminaient par une
ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s'chappaient des
protubrances allonges, dont la pointe semblait attirer l'eau qui
bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide.

Tout  coup, cette eau s'lana, affectant la forme d'une norme
ampoulette.

En un instant, l'_Albatros_ fut envelopp dans le tourbillon d'une
gigantesque trombe,  laquelle une vingtaine d'autres, d'un noir
d'encre, vinrent faire cortge. Par bonheur, le mouvement giratoire
de cette trombe tait inverse de celui des hlices suspensives, sans
quoi celles-ci n'auraient plus eu d'action, et l'aronef et t
prcipit dans la mer; mais il se mit  tourner sur, lui-mme avec
une effroyable rapidit.

Cependant le danger tait immense et peut-tre impossible  conjurer,
puisque l'ingnieur ne pouvait se dgager de la trombe dont
l'aspiration le retenait en dpit des propulseurs. Les hommes,
projets par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme,
durent se retenir. aux montants pour ne point tre emports.

 Du sang-froid! cria Robur.

Il en fallait, - de la patience aussi.

Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine,
furent repousss  l'arrire, au risque d'tre lancs par-dessus le
bord.

En mme temps qu'il tournait, l'_Albatros_ suivait le dplacement de
ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hlices auraient
pu tre jalouses. Puis, s'il chappait  l'une, il tait repris par
une autre, avec menace d'tre disloqu ou mis en pices.

Un coup de canon! ... cria l'ingnieur.

Cet ordre s'adressait  Tom Turner. Le contrematre s'tait accroch
. la petite pice d'artillerie, monte au milieu de la plate-forme,
o les effets de la force centrifuge taient peu sensibles. Il
comprit la pense de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse
du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu'il tira du caisson
fix  l'afft. Le coup partit, et soudain se fit l'effondrement des
trombes, avec le plafond de nuages qu'elles semblaient porter sur
leur fate.

L'branlement de l'air avait suffi  rompre le mtore, et l'norme
nue, se rsolvant en pluie, raya l'horizon de stries verticales,
immense filet liquide tendu de la mer au ciel.

L'_Albatros,_ libre enfin, se hta de remonter de quelques centaines
de mtres.

 Rien de bris  bord? demanda l'ingnieur.

- Non, rpondit Tom Turner; mais voil un jeu de toupie hollandaise
et de raquette qu'il ne faudrait pas recommencer! 

En effet, pendant une dizaine de minutes, l'_Albatros_ avait t en
perdition. N'et t sa solidit extraordinaire, il aurait pri dans
ce tourbillon des trombes.

Pendant cette traverse de l'Atlantique, combien les heures taient
longues, quand aucun phnomne n'en venait rompre la monotonie!
D'ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait
vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enferm dans sa
cabine, l'ingnieur s'occupait  relever sa route,  pointer sur ses
cartes la direction suivie,  reconnatre sa position toutes les fois
qu'il le pouvait,  noter les indications des baromtres, des
thermomtres, des chronomtres, enfin  porter sur le livre de bord
tous les incidents du voyage.

Quant aux deux collgues, bien encapuchonns, ils cherchaient sans
cesse  apercevoir quelque terre dans le sud.

De son ct, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent,
Frycollin essayait de tter le matre coq  l'endroit de l'ingnieur.
Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de Franois
Tapage? Tantt Robur tait un ancien ministre de la Rpublique
Argentine, un chef de l'Amiraut, un prsident des Etats-Unis mis 
la retraite, un gnral espagnol en disponibilit, un vice-roi des
Indes qui avait recherch une plus haute position dans les airs.
Tantt il possdait des millions, grce aux razzias opres avec sa
machine, et il tait signal  la vindicte publique. Tantt il
s'tait ruin  confectionner cet appareil et serait forc de faire
des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant  la
question de savoir s'il s'arrtait jamais quelque part, non! Mais il
avait l'intention d'aller dans la lune, et, l, s'il trouvait quelque
localit  sa convenance, il s'y fixerait.

Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d'aller
voir ce qui se passe l-haut?

- Je n'irai pas!... Je refuse!.., rpondait l'imbcile, qui prenait
au srieux toutes ces bourdes.

- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle
et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Ngres!

Et, quand Frycollin rapportait ces propos  son matre, celui-ci
voyait bien qu'il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur.
Il ne songeait donc plus qu' se venger.

Phil, dit-il un jour  son collgue, il est bien prouv maintenant
que toute fuite est impossible?

- Impossible, Uncle Prudent.

- Soit! mais un homme s'appartient toujours, et, s'il le faut, en
sacrifiant sa vie...

- Si ce sacrifice est  faire, qu'il soit fait au plus tt! rpondit
Phil Evans, dont le temprament, si froid qu'il ft, n'en pouvait
supporter davantage. Oui! il est temps d'en finir!... O va
l'_Albatros?..._ Le voici qui traverse obliquement l'Atlantique, et,
s'il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de
la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et aprs ?... Se
lancera-t-il au-dessus de l'ocan Pacifique, ou ira-t-il s'aventurer
vers les continents du ple austral ?... Tout est possible avec ce
Robur !... Nous serions perdus alors!... C'est donc un cas de
lgitime dfense, et, si nous devons prir...

- Que ce ne soit pas, rpondit Uncle Prudent, sans nous tre vengs,
sans avoir ananti cet appareil avec tous ceux qu'il porte!

Les deux collgues en taient arrivs l  force de fureur
impuissante, de rage concentre en eux. Oui! puisqu'il le fallait,
ils se sacrifieraient pour dtruire l'inventeur et son secret!
Quelques mois, ce serait donc tout ce qu'aurait vcu ce prodigieux
aronef, dont ils taient bien contraints de reconnatre
l'incontestable supriorit en locomotion arienne!

Or, cette ide s'tait si bien incruste dans leur esprit qu'ils ne
pensaient plus qu' la mettre  excution. Et comment? En s'emparant
de l'un des engins explosifs, emmagasins  bord, avec lequel ils
feraient sauter l'appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pntrer
dans la soute aux munitions.

Heureusement, Frycollin ne souponnait rien de ces projets. A la
pense de l'_Albatros_ faisant explosion dans les airs, il et t
capable de dnoncer son matre!

Ce fut le 23 juillet que la terre rapparut dans le sud-ouest,  peu
prs vers le cap des Vierges,  l'entre du dtroit de Magellan.
Au-del du cinquante-quatrime parallle,  cette poque de l'anne,
la nuit durait dj prs de dix-huit heures, et la temprature
s'abaissait en moyenne  six degrs au-dessous de zro.

Tout d'abord, l'_Albatros,_ au lieu de s'enfoncer plus avant dans le
sud, suivit les mandres du dtroit comme s'il et voulu gagner le
Pacifique. Aprs avoir pass au-dessus de la baie de Lomas, laiss le
mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l'ouest, il
reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment o l'glise
sonnait  toute vole, puis, quelques heures plus tard, l'ancien
tablissement de Port-Famine.

Si les Patagons, dont les feux se voyaient  et l, ont rellement
une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l'aronef n'en
purent juger, puisque l'altitude en faisait des nains.

Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel
spectacle! Montagnes abruptes, pics ternellement neigeux avec
d'paisses forts tages sur leurs flancs, mers intrieures, baies
formes entre les presqu'les et les les de cet archipel, ensemble
des terres de Clarence, Dawson, Dsolation, canaux et passes,
innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont
la glace faisait dj une masse solide, depuis le cap Forward qui
termine le continent amricain, jusqu'au cap Horn o finit le Nouveau
Monde!

Cependant, une fois arriv  Port-Famine, il fut constant que
l'_Albatros_ allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le
mont Tam de la presqu'le de Brunswik et le mont Graves, il se
dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic norme, encapuchonn de
glaces, qui domine le dtroit de Magellan,  deux mille mtres
au-dessus du niveau de la mer.

C'tait le pays des Pcherais ou Fugiens, ces indignes qui habitent
la Terre de Feu.

Six mois plus tt, en plein t, lors des longs jours de quinze 
seize heures, combien cette terre se ft montre belle et fertile,
surtout dans sa partie mridionale! Partout alors, des valles et des
pturages qui pourraient nourrir des milliers d'animaux, des forts
vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, htres, frnes, cyprs,
fougres arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de
guanaques, de vigognes et d'autruches; puis, des armes de pingouins,
des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l'_Albatros_ mit en
activit ses fanaux lectriques, rotches, guillemots, canards, oies,
vinrent-ils se jeter  bord, - cent fois de quoi remplir l'office de
Franois Tapage.

De l, un surcrot de besogne pour le matre coq qui savait apprter
ce gibier de manire  lui enlever son got huileux. Surcrot de
besogne galement pour Frycollin qui ne put se refuser  plumer
douzaines sur douzaines de ces intressants volatiles.

Ce jour-l, au moment o le soleil allait se coucher, vers trois
heures de l'aprs-midi, apparut un vaste lac, encadr dans une
bordure de forts superbes. Ce lac tait alors entirement glac, et
quelques indignes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient
rapidement  la surface.

En ralit,  la vue de l'appareil, ces Fugiens, au comble de
l'pouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne
pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.

L'_Albatros_ ne cessa de marcher vers le sud, au-del du canal de
Beagle, plus loin que l'le de Navarin, dont le nom grec dtonne
quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin
que l'le de Wollaston, baigne par les dernires eaux du Pacifique.
Enfin, aprs avoir franchi sept mille cinq cents kilomtres depuis la
cte du Dahomey, il dpassa les extrmes lots de l'archipel de
Magellan, puis, le plus avanc de tous vers le sud, dont la pointe
est ronge d'un ternel ressac, le terrible cap Horn.

                                  XIV

  Dans lequel l'_Albatros_ fait ce qu on ne pourra peut-tre jamais
                                faire.

On tait, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de
l'hmisphre austral, c'est le 24 janvier de l'hmisphre boral. De
plus, le cinquante-sixime degr de latitude venait d'tre laiss en
arrire, et ce degr correspond au parallle qui, dans le nord de
l'Europe, traverse l'Ecosse  la hauteur d'Edimbourg.

Aussi le thermomtre se tenait-il constamment dans une moyenne
infrieure  zro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur
artificielle aux appareils destins  chauffer les roufles de
l'aronef.

Il va sans dire galement que, si la dure des jours tendait 
s'accrotre depuis le solstice du 21 juin de l'hiver austral, cette
dure diminuait dans une proportion bien plus considrable, par ce
fait que l'_Albatros_ descendait vers les rgions polaires.

En consquence, peu de clart, au-dessus de cette partie du Pacifique
mridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et,
avec la nuit, un froid parfois trs vif. Pour y rsister, il fallait
se vtir  la mode des Esquimaux ou des Fugiens. Aussi, comme ces
accoutrements ne manquaient point  bord, les deux collgues, bien
empaquets, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu'
leur projet, ne cherchant que l'occasion de l'excuter. Du reste, ils
voyaient peu Robur, et, depuis les menaces changes de part et
d'autre dans le pays de Tombouctou, l'ingnieur et eux ne se
parlaient plus.

Quant  Frycollin, il ne sortait gure de la cuisine o Franois
Tapage lui accordait une trs gnreuse hospitalit, -  la condition
qu'il fit l'office d'aide-coq. Cela n'allant pas sans quelques
avantages, le Ngre avait trs volontiers accept, avec la permission
de son matre. D'ailleurs, ainsi enferm, il ne voyait rien de ce qui
se passait au-dehors et pouvait se croire  l'abri du danger. Ne
tenait-il pas de l'autruche, non seulement au physique par son
prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise?

Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l'_Albatros?_
Etait-il admissible qu'en plein hiver il ost s'aventurer au-dessus
des mers australes ou des continents du ple? Dans cette glaciale
atmosphre, en admettant que les agents chimiques des piles pussent
rsister  une pareille conglation, n'tait-ce pas la mort pour tout
son personnel, l'horrible mort par le froid? Que Robur tentt de
franchir le ple pendant la saison chaude, passe encore! Mais au
milieu de cette nuit permanente de l'hiver antarctique, c'et t
l'acte d'un fou!

Ainsi raisonnaient le prsident et le secrtaire du Weldon-Institute,
maintenant entrans  l'extrmit de ce continent du Nouveau Monde,
qui est toujours l'Amrique, mais non celle des Etats-Unis!

Oui! qu'allait faire cet intraitable Robur? Et n'tait-ce pas le
moment de terminer le voyage en dtruisant l'appareil voyageur?

Ce qui est certain, c'est que, pendant cette journe du 24 juillet,
l'ingnieur eut de frquents entretiens avec son contrematre. A
plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultrent le baromtre, -
non plus, cette fois, pour valuer la hauteur atteinte, mais pour
relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques
symptmes se produisaient dont il convenait de tenir compte.

Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait  inventorier
ce qui lui restait d'approvisionnements en tous genres, aussi bien
pour l'entretien des machines propulsives et suspensives de l'aronef
que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne
devait pas tre moins assur  bord.

Tout cela semblait annoncer des projets de retour.

 De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?

- L o ce Robur peut se ravitailler, rpondait Uncle Prudent.

- Ce doit tre quelque le perdue de l'ocan Pacifique, avec une
colonie de sclrats, dignes de leur chef.

- C'est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu'il songe 
laisser porter dans l'ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il
aura rapidement atteint son but.

- Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets  excution.., s'il y
arrive...

Il n'y arrivera pas, Phil Evans! 

Evidemment, les deux collgues avaient en partie devin les plans de
l'ingnieur. Pendant cette journe, il ne fut plus douteux que
l'_Albatros,_ aprs s'tre avanc vers les limites de la mer
Antarctique, allait dfinitivement rtrograder. Lorsque les glaces
auraient envahi ces parages jusqu'au cap Horn, toutes les basses
rgions du Pacifique seraient couvertes d'icefields et d'icebergs. La
banquise formerait alors une barrire impntrable aux plus solides
navires comme aux plus intrpides jsavigateurs.

Certes, en battant plus rapidement de l'aile, l'_Albatros_ pouvait
franchir les montagnes de glace, accumules sur l'Ocan, puis les
montagnes de terre, dresses sur le continent du ple - si c'est un
continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
de la nuit polaire, une atmosphre qui peut se refroidir jusqu'
soixante degrs au-dessous de zro, l'et-il donc os? Non, sans
doute!

Aussi, aprs s'tre avanc une centaine de kilomtres dans le sud,
l'_Albatros_ obliqua-t-il vers l'ouest, de manire  prendre
direction sur quelque le inconnue des groupes du Pacifique.

Au-dessous de lui s'tendait la plaine liquide, jete entre la terre
amricaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris
cette couleur singulire qui leur fait donner le nom de mer de lait
. Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus  dissiper les rayons
affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique tait d'un blanc
laiteux. On et dit d'un vaste champ de neige dont les ondulations
n'taient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer
et t solidifie par le froid, convertie en un immense icefield,
que son aspect n'et pas t diffrent.

On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses,
de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phnomne. Ce qui
pouvait surprendre, c'tait de rencontrer cet amas opalescent
ailleurs que dans les eaux de l'ocan Indien.

Soudain, le baromtre, aprs s'tre tenu assez haut pendant les
premires heures de la journe, tomba brusquement. Il y avait
videmment des symptmes dont un navire aurait d se proccuper, mais
que pouvait ddaigner l'aronef. Toutefois, on devait le supposer,
quelque formidable tempte avait rcemment troubl les eaux du
Pacifique.

Il tait une heure aprs midi, lorsque Tom Turner, s'approchant de
l'ingnieur, lui dit

Master Robur, regardez donc ce point noir l'horizon!... L... tout
 fait dans le nord de nous!... Ce ne peut tre un rocher?

- Non, Tom, il n'y a pas de terres de ce ct.

- Alors ce doit tre un navire ou tout au moins une embarcation.

Uncle Prudent et Phil Evans, qui s'taient ports l'avant,
regardaient le point indiqu par Tom Turner.

Robur demanda sa lunette marine et se mit  observer attentivement
l'objet signal.

C'est une embarcation, dit-il, et j'affirmerais qu'il y a des hommes
 bord.

- Des naufrags? s'cria Tom.

- Oui! des naufrags, qui auront t forcs d'abandonner leur navire,
reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus o est la terre,
peut-tre mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que
l'_Albatros_ n'aura pas essay de venir  leur secours!

Un ordre fut envoy au mcanicien et  ses deux aides. L'aronef
commena  s'abaisser lentement. A cent mtres il s'arrta, et ses
propulseurs le poussrent rapidement vers le nord.

C'tait bien une embarcation. Sa voile battait sur le mt. Faute de
vent, elle ne pouvait plus se diriger.

A bord, sans doute, personne n'avait la force de manier un aviron.

Au fond taient cinq hommes, endormis ou immobiliss par la fatigue,
 moins qu'ils ne fussent morts.

L'_Albatros,_ arriv au-dessus d'eux, descendit lentement. A
l'arrire de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire
auquel elle appartenait, c'tait la _Jeannette,_ de Nantes, un navire
franais que son quipage avait d abandonner.

 Aoh!  cria Tom Turner.

Et on devait l'entendre, car l'embarcation n'tait pas 
quatre-vingts pieds au-dessous de lui.

Pas de rponse.

 Un coup de fusil!  dit Rohur.

L'ordre fut excut, et la dtonation se propagea longuement  la
surface des eaux.

On vit alors un des naufrags se relever pniblement, les yeux
hagards, une vraie face de squelette.

En apercevant l'_Albatros,_ il eut tout d'abord le geste d'un homme
pouvant.

 Ne craignez rien! cria Robur en franais. Nous venons vous
secourir!... Qui tes-vous?

- Des matelots de la _Jeannette,_ un trois-mts-barque dont j'tais
le second, rpondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l'avons
quitt... au moment o il allait sombrer!... Nous n'avons plus ni eau
ni vivres!... 

Les quatre autres naufrags s'taient peu  peu redresss. Hves,
puiss, dans un effrayant tat de maigreur, ils levaient les mains
vers l'aronef.

 Attention!  cria Robur.

Une corde se droula de la plate-forme, et un seau, contenant de
l'eau douce, fut affal jusqu' l'embarcation.

Les malheureux se jetrent dessus et burent  mme avec une avidit
qui faisait mal  voir.

 Du pain!... du pain!...  crirent-ils.

Aussitt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un
flacon de brandy, plusieurs pintes de caf, descendit jusqu' eux. Le
second eut bien de la peine  les modrer dans l'assouvissement de
leur faim.

Puis :

 O sommes-nous?

- A cinquante milles de la cte du Chili et de l'archipel des Chonas,
rpondit Robur.

- Merci, mais le vent nous manque, et...

- Nous allons vous donner la remorque!

- Qui tes-vous ?...

- Des gens qui sont heureux d'avoir pu vous venir en aide , rpondit
simplement Robur.

Le second comprit qu'il y avait un incognito  respecter. Quant 
cette machine volante, tait-il donc possible qu'elle et assez de
force pour les remorquer?

Oui! et l'embarcation, attache  un cble d'une centaine de pieds,
fut entrane vers l'est par le puissant appareil.

A dix heures du soir, la terre tait en vue, ou plutt on voyait
briller les feux qui en indiquaient la situation. Il tait venu 
temps, ce secours du ciel, pour les naufrags de la _Jeannette,_ et
ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du
miracle!

Puis, quand il les eut conduits  l'entre des passes des les
Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque

- ce qu'ils firent en bnissant leurs sauveteurs, - et l'_Albatros_
reprit aussitt le large.

Dcidment il avait du bon, cet aronef, qui pouvait ainsi secourir
des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionn qu'il ft,
aurait t apte  rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle
Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu'ils fussent dans
une disposition d'esprit  nier mme l'vidence.

Mer mauvaise toujours. Symptmes alarmants. Le baromtre tomba encore
de quelques millimtres.

Il y avait des pousses terribles de la brise qui sifflait violemment
dans les engins hlicoptriques de l'_Albatros,_ et refusait ensuite
momentanment. En ces circonstances, un navire  voiles aurait eu
dj deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du
storm-glass commenait  se troubler d'une inquitante faon.

A une heure du matin, le vent s'tablit avec une extrme violence.
Cependant, bien qu'il l'et alors debout, l'aronef, m par ses
propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter  raison de
quatre  cinq lieues par heure. Mais il n'aurait pas fallu lui
demander davantage.

Trs videmment il se prparait un coup de cyclone, - ce qui est rare
sous ces latitudes. Qu'on le nomme hurracan sur l'Atlantique, typhon
dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la cte
occidentale, c'est toujours une tempte tournante - et redoutable.
Oui! redoutable pour tout btiment, saisi par ce mouvement giratoire
qui s'accrot de la circonfrence au centre et ne laisse qu'un seul
endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.

Robur le savait. Il savait aussi qu'il tait prudent de fuir un
cyclone, en sortant de sa zone d'attraction par une ascension vers
les couches suprieures. Jusqu'alors il y vait toujours russi. Mais
il n'avait pas une heure  perdre, pas une minute peut-tre!

En effet la violence du vent s'accroissait sensiblement. Les lames,
dcouronnes  leurs crtes, faisaient courir une poussire blanche 
la surface de la mer. Il tait manifeste, aussi, que le cyclone, en
se dplaant, allait tomber vers les rgions du ple avec une vitesse
effroyable.

En haut! dit Robur.

- En haut! rpondit Tom Turner.

Une extrme puissance ascensionnelle fut communique  l'aronef, et
il s'leva obliquement, comme s'il et suivi un plan qui se ft
inclin dans le sud-ouest.

En ce moment, le baromtre baissa encore, -une chute rapide de la
colonne de mercure de huit, puis de douze millimtres. Soudain
l'_Albatros_ s'arrta dans son mouvement ascensionnel.

A quelle cause tait d cet arrt? Evidemment  une pese de l'air, 
un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait
la rsistance du point d'appui.

Lorsqu'un steamer remonte un fleuve, son hlice produit un travail
d'autant moins utile que le courant tend  fuir sous ses branches. Le
recul est alors considrable, et il peut mme devenir, gal  la
drive. Ainsi de l'_Albatros,_ en ce moment.

Cependant Robur n'abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze
hlices, agissant dans une simultanit parfaite, furent portes 
leur maximum de rotation. Mais, irrsistiblement attir par le
cyclone, l'appareil ne pouvait lui chapper. Durant de courtes
accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde
pese l'emportait bientt, et il retombait comme un btiment qui
sombre. Et n'tait-ce pas sombrer dans cette mer-arienne, au milieu
d'une nuit dont les fanaux de l'aronef ne rompaient la profondeur
que sur un rayon restreint?

Evidemment, si la violence du cyclone s'accroissait encore,
l'_Albatros_ ne serait plus qu'un ftu de paille indirigeable,
emport dans un de ces tourbillons qui dracinent les arbres,
enlvent les toitures, renversent des pans de murailles.

Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et
Phil Evans, accrochs  la rambarde, se demandaient si le mtore
n'allait pas faire leur jeu en dtruisant l'aronef, et avec lui
l'inventeur, et avec l'inventeur, tout le secret de son invention!

Mais, puisque l'_Albatros_ ne parvenait pas  se dgager
verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu'il n'avait eu
qu'une chose  faire gaguer le centre, relativement calme, o il
serait plus matre de ses manoeuvres? Oui! mais, pour
l'atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui
l'entranaient  leur priphrie. Possdait-il assez de puissance
mcanique pour s'en arracher?

Soudain la partie suprieure du nuage creva. Les vapeurs se
condensrent en torrents de pluie.

Il tait deux heures du matin. Le baromtre, oscillant avec des
carts de douze millimtres, tait alors tomb  709 - ce qui, en
ralit, devait tre diminu de la baisse due  la hauteur atteinte
par l'aronef au-dessus du niveau de la mer.

Phnomne assez rare, ce cyclone s'tait form hors des zones qu'il
parcourt le plus habituellement, c'est--dire entre le trentime
parallle nord et le vingt-sixime parallle sud. Peut-tre cela
explique-t-il comment cette tempte tournante se changea subitement
en une tempte rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du
Connecticut du 22 mars 1882 et pu lui tre compar, lui dont la
vitesse fut de cent seize mtres  la seconde, soit plus de cent
lieues  l'heure.

Il s'agissait donc de fuir vent arrire, comme un navire devant la
tempte, ou plutt de se laisser emporter par le courant, que
l'_Albatros_ ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais,
 suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il
se jetait au-dessus de ces rgions polaires dont Robur avait voulu
viter les approches, il n'tait plus matre de sa direction, il
irait o le porterait l'ouragan!

Tom Turner s'tait mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse
pour ne pas embarder sur un bord ou sur l'autre.

Aux premires heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague
teinte qui nuana l'horizon -, l'_Albatros_ avait franchi quinze
degrs depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
dpassait la limite du cercle polaire.

L, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et
demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumire, n'apparat
sur l'horizon que pour disparatre presque aussitt. Au ple, cette
nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que.
l'_Albatros_ allait s'y plonger comme dans un abme.

Ce jour-l, une observation, si elle et t possible, aurait donn
66 40' de latitude australe. L'aronef n'tait donc plus qu'
quatorze cents milles du ple antarctique.

Irrsistiblement emport vers cet inaccessible point du globe, sa
vitesse  mangeait , pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que
celle-ci ft un peu plus forte alors, par suite de l'aplatissement de
la terre au ple. Ses hlices suspensives, il semblait qu'il et pu
s'en passer. Et, bientt, la violence de l'ouragan devint telle que
Robur crut devoir rduire les propulseurs au minimum de tours, afin
d'viter quelques graves avaries, et de manire  pouvoir gouverner,
tout en conservant le moins possible de vitesse propre.

Au milieu de ces dangers, l'ingnieur commandait avec sang-froid., et
le personnel obissait comme si l'me de son chef et t en lui.

Uncle Prudent et Phil Evans n'avaient pas un instant quitt la
plate-forme. On y pouvait rester sans inconvnient, d'ailleurs. L'air
ne faisait pas rsistance ou faiblement. L'aronef tait l comme un
arostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plong.

Le domaine du ple austral comprend, dit-on, quatre millions cinq
cent mille mtres carrs en superficie. Est-ce un continent? est-ce
un archipel? est-ce une mer palocrystique, dont les glaces ne
fondent mme pas pendant la longue priode de l't? On l'ignore.
Mais ce qui est connu, c'est que ce ple austral est plus froid que
le ple boral, - phnomne d  la position de la terre sur son
orbite durant l'hiver des rgions antarctiques.

Pendant cette journe, rien n'indiqua que la tempte allait
s'amoindrir. C'tait par le soixante-quinzime mridien,  l'ouest,
que l'_Albatros_ allait aborder la rgion circumpolaire. Par quel
mridien en sortirait-il, - s'il en sortait?

En tout cas,  mesure qu'il descendait plus au sud, la dure du jour
diminuait. Avant peu, il serait plong dans cette nuit permanente qui
ne s'illumine qu' la clart de la lune ou aux ples lueurs des
aurores australes. Mais la lune tait nouvelle alors, et les
compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces rgions dont le
secret chappe encore  la curiosit humaine.

Trs probablement, l'_Albatros_ passa au-dessus de quelques points
dj reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l'ouest de la
terre de Graham, dcouverte par Biscoe en 1832, et de la terre
Louis-Philippe, dcouverte en 1838 par Durnont d'Urville, dernires
limites atteintes sur ce continent inconnu.

Cependant,  bord, on ne souffrait pas trop de la temprature,
beaucoup moins basse alors qu'on ne devait le craindre. Il semblait
que cet ouragan ft une sorte de gulf-stream arien qui emportait une
certaine chaleur avec lui.

Combien il y eut lieu de regretter que toute cette rgion ft plonge
dans une obscurit profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, mme
si la lune et clair l'espace, la part des observations aurait t
trs rduite. A cette poque de l'anne, un immense rideau de neige,
une carapace glace, recouvre toute la surface polaire. On n'aperoit
mme pas ce blink des glaces, teinte blanchtre dont la rverbration
manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer
la forme des terres, l'tendue des mers, la disposition des les? Le
rseau hydrographique du pays, comment le reconnatre? Sa
configuration orographique elle-mme, comment la relever, puisque les
collines ou les montagnes s'y confondent avec les icebergs, avec les
banquises?

Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces tnbres. Avec
ses franges argentes, ses lamelles qui rayonnaient  travers
l'espace, ce mtore prsentait la forme d'un immense ventail,
ouvert sur une moiti du ciel. Ses extrmes effluences lectriques
venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre toiles
brillaient au znith. Le phnomne fut d'une magnificence
incomparable, et sa clart suffit  montrer l'aspect de cette rgion
confondue dans une immense blancheur.

Il va sans dire que, sur ces contres si rapproches du ple
magntique austral, l'aiguille de la boussole, incessamment affole,
ne pouvait plus donner aucune indication prcise relativement  la
direction suivie. Mais son inclinaison fut telle,  un certain
moment, que Robur put tenir pour certain qu'il passait au-dessus de
ce ple magntique, situ  peu prs sur le soixante-dix-huitime
parallle.

Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l'angle que cette
aiguille faisait avec la verticale, il s'cria:

 Le ple austral est sous nos pieds! 

Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se
cachait sous ses glaces.

L'aurore australe s'teignit peu aprs, et ce point idal, o
viennent se croiser tous les mridiens du globe, est encore 
connatre.

Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la
plus mystrieuse des solitudes l'aronef et ceux qu'il emportait 
travers l'espace, l'occasion tait propice. S'ils ne le firent pas,
sans doute, c'est que l'engin dont ils avaient besoin leur manquait
encore.

Cependant l'ouragan continuait  se dchaner avec une vitesse telle
que, si l'_Albatros_ et rencontr quelque montagne sur sa route, il
s'y ft bris comme un navire qui se met  la cte.

En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger
horizontalement, mais il n'tait mme plus matre de son dplacement
en hauteur.

Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres
antarctiques. A chaque instant un choc et t possible et aurait
amen la destruction de l'appareil.

Cette catastrophe fut d'autant plus  craindre que le vent inclina
vers l'est, en dpassant le mridien zro. Deux points lumineux se
montrrent alors  une centaine de kilomtres en avant de
l'_Albatros._

C'taient les deux volcans qui font partie du vaste systme des monts
Ross, l'Erebus et le Terror.

L'_Albatros_ allait-il donc se brler  leurs flammes comme un
papillon gigantesque?

Il y eut l une heure palpitante. L'un des volcans, l'Erebus,
semblait se prcipiter sur l'aronef qui ne pouvait dvier du lit de
l'ouragan. Les panaches de flamme grandissaient  vue d'oeil. Un
rseau de feu barrait la route. D'intenses clarts emplissaient
maintenant l'espace. Les figures, vivement claires  bord,
prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
geste, attendaient l'effroyable minute, pendant laquelle cette
fournaise les envelopperait de ses feux.

Mais l'ouragan qui entranait l'_Albatros,_ le sauva de cette
pouvantable catastrophe. Les flammes de l'Erebus, couches par la
tempte, lui livrrent passage. Ce fut au milieu d'une grle de
substances laviques, repousses heureusement par l'action centrifuge
des hlices suspensives, qu'il franchit ce cratre en pleine ruption.

Une heure aprs, l'horizon drobait aux regards les deux torches
colossales qui clairent les confins du monde pendant la longue nuit
du ple.

A deux heures du matin, l'le Ballery fut dpasse  l'extrmit de
la cte de la Dcouverte, sans qu'on pt la reconnatre, puisqu'elle
tait soude aux terres arctiques par un ciment de glace.

Et alors,  partir du cercle polaire que l'_Albatros_ recoupa sur le
cent soixante-quinzime mridien, l'ouragan l'emporta au-dessus des
banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent
fois d'tre brise. Il n'tait plus dans la main de son timonier, mais
dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.

L'aronef remontait alors le mridien de Paris, qui fait un angle de
cent cinq degrs avec celui qu'il avait suivi pour franchir le cercle
du monde antarctique.

Enfin, au-del du soixantime parallle, l'ouragan indiqua une
tendance  se casser. Sa violence diminua trs sensiblement.
L'_Albatros_ commena  redevenir matre de lui-mme. Puis ce qui fut
un soulagement vritable - il rentra dans les rgions claires du
globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.

Robur et les siens, aprs avoir chapp au cyclone du Cap Horn,
taient dlivrs de l'ouragan. Ils avaient t ramens vers le
Pacifique par-dessus toute la rgion polaire, aprs avoir franchi
sept mille kilomtres en dix-neuf heures - soit plus d'une lieue  la
minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir
l'_Albatros_ sous l'action de ses propulseurs dans les circonstances
ordinaires.

Mais Robur ne savait plus o il se trouvait alors, par suite de cet
affolement de l'aiguille aimante dans le voisinage du ple
magntique. Il fallait attendre que le soleil se montrt dans des
conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de
gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-l, et le soleil ne parut
pas.

Ce fut un dsappointement d'autant plus sensible que les deux hlices
propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.

Robur, trs contrari de cet accident, ne put marcher, pendant toute
cette journe, qu' une vitesse relativement modre. Lorsqu'il passa
au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu' raison de six
lieues  l'heure. Il fallait d'ailleurs prendre garde d'aggraver les
avaries. Si ses deux propulseurs eussent t mis hors d'tat de
fonctionner, la situation de l'aronef au-dessus de ces vastes mers
du Pacifique aurait t trs compromise. Aussi l'ingnieur se
demandait-il s'il ne devrait pas procder aux rparations sur place,
de manire  assurer la continuation du voyage.

Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut
signale dans le nord. On reconnut bientt que c'tait une le. Mais
laquelle de ces milliers dont est sem le Pacifique? Cependant Robur
rsolut de s'y arrter, sans atterrir. Selon lui, la journe
suffirait  rparer les avaries, et il pourrait repartir le soir mme.

Le vent avait tout  fait calmi, - circonstance favorable pour la
manoeuvre qu'il s'agissait d'excuter. Au moins, puisqu'il
resterait stationnaire, l'_Albatros_ ne serait pas emport on ne
savait o.

Un long cble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut
envoy par-dessus le bord. Lorsque l'aronef arriva  la lisire de
l'le, l'ancre racla les premiers cueils, puis s'engagea solidement
entre deux roches. Le cble se tendit alors sous l'effet des hlices
suspensives, et l'_Albatros_ resta immobile, comme un navire dont on
a port l'ancre au rivage.

C'tait la premire fois qu'il se rattachait  la terre depuis son
dpart de Philadelphie.

                                  XV

  Dans lequel il se passe des choses qui mritent vraiment la peine
                          d'tre racontes.

Lorsque l'_Albatros_ occupait encore une zone leve, on avait pu
reconnatre que cette le tait de mdiocre grandeur. Mais quel tait
le parallle qui la coupait? Sur quel mridien l'avait-on accoste?
Etait-ce une le du Pacifique, de l'Australasie, de l'ocan Indien?
On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant,
bien qu'il n'et pu tenir compte des indications du compas, il avait
lieu de penser qu'il tait plutt sur le Pacifique. Ds que le soleil
se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir
une bonne observation.

De cette hauteur - cent cinquante pieds - l'le, qui mesurait environ
quinze milles de circonfrence, se dessinait comme une toile de mer
 trois pointes.

A la pointe du sud-est mergeait un lot, prcd d'un semis de
roches. Sur la lisire, aucun relais de mares, ce qui tendait 
confirmer l'opinion de Robur relativement  sa situation, puisque le
flux et le reflux sont presque nuls dans l'ocan Pacifique.

A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont
l'altitude pouvait tre estime  douze cents pieds.

On ne voyait aucun indigne, mais peut-tre occupaient-ils le
littoral oppos. En tout cas, s'ils avaient aperu l'aronef,
l'pouvante les et plutt ports  se cacher ou  s'enfuir.

C'tait par la pointe sud-est que l'_Albatros_ avait attaqu l'le.
Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches.
Au-del, quelques valles sinueuses, des arbres d'essences varies,
du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l'le n'tait pas
habite, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu
y atterrir, et, sans doute, s'il ne l'avait pas fait, c'est que le
sol, trs accident, ne lui semblait pas offrir une place convenable
pour y reposer l'aronef.

En attendant de prendre hauteur, l'ingnieur fit commencer les
rparations, qu'il comptait achever dans la journe. Les hlices
suspensives, en parfait tat, avaient admirablement fonctionn au
milieu des violences de l'ouragan, lequel, on l'a fait observer,
avait plutt soulag leur travail. En ce moment, la moiti du jeu
tait en fonction - ce qui suffisait  assurer la tension du cble
fix perpendiculairement au littoral.

Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le
croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher
l'engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation.

Ce fut l'hlice antrieure, dont le personnel s'occupa d'abord sous
la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par
elle, pour le cas o un motif quelconque et oblig l'_Albatros_ 
partir avant que le travail ft achev. Rien qu'avec ce propulseur,
on pouvait se maintenir plus aisment en bonne route.

Entre-temps, Uncle Prudent et son collgue, aprs s'tre promens sur
la plate-forme, taient alls s'asseoir  l'arrire.

Quant  Frycollin, il tait singulirement rassure. Quelle
diffrence! N'tre plus suspendu qu' cent cinquante pieds du sol!

Les travaux ne furent interrompus qu'au moment ou l'lvation du
soleil au-dessus de l'horizon permit de prendre d'abord un angle
horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.

Le rsultat de l'observation, faite avec la plus grande exactitude,
fut celui-ci :

Longitude 176 17'  l'est du mridien zro.

Latitude 43 37' australe.

Le point, sur la carte, se rapportait  la position de l'le Chatam
et de l'lot Viff, dont le groupe est aussi dsign sous
l'appellation commune d'les Brougthon. Ce groupe se trouve  quinze
degrs dans l'est de Tawa-Pomanou, l'le mridionale de la
Nouvelle-Zlande, situe dans la partie sud de l'ocan Pacifique.

 C'est  peu prs ce que je supposais, dit Robur  Tom Turner.

- Et alors, nous sommes?...

- A quarante-six degrs dans le sud de l'le X, soit  une distance
de deux mille huit cents milles.

- Raison de plus pour rparer nos propulseurs, rpondit le
contrematre. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents
contraires, et, avec le peu qui nous reste d'approvisionnements, il
importe de rallier l'le X le plus vite possible.

- Oui, Tom, et j'espre bien me mettre en route dans la nuit, quand
je devrais ne partir qu'avec une seule hlice, quitte  rparer
l'autre en route.

- Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur
domestique ?...

- Tom Turner, rpondit l'ingnieur, seraient-ils  plaindre pour
devenir colons de l'le X? 

Mais qu'tait donc cette le X? Une le perdue dans l'immensit de
l'ocan Pacifique, entre l'quateur et le tropique du Cancer, une le
qui justifiait bien ce signe algbrique dont Robur avait fait son
nom. Elle mergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de
toutes les routes de communication interocaniennes. C'tait l que
Robur avait fond sa petite colonie, l que venait se reposer
l'_Albatros,_ lorsqu'il tait fatigu de son vol, l qu'il se
rapprovisionnait de tout ce qu'il lui fallait pour ses perptuels
voyages. En cette le X, Robur, disposant de grandes ressources,
avait pu tablir un chantier et construire son aronef. Il pouvait
l'y rparer, mme le refaire. Ses magasins renfermaient les matires,
subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumuls pour
l'entretien d'une cinquantaine d'habitants, l'unique population de
l'le.

Lorsque Robur avait doubl le cap Horn, quelques jours avant, son
intention tait bien de regagner l'le X, en traversant obliquement
le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l'_Albatros_ dans son
tourbillon. Aprs lui, l'ouragan l'avait emport au-dessus des
rgions australes. En somme, il avait t  peu prs remis dans sa
direction premire, et, sans les avaries des propulseurs, le retard
n'aurait eu que peu d'importance.

On allait donc regagner l'le X. Mais, ainsi que l'avait dit le
contrematre Tom Turner, la route tait longue encore. Il y aurait
probablement  lutter contre des vents dfavorables. Ce ne serait pas
trop de toute sa puissance mcanique pour que l'_Albatros_ arrivt 
destination dans les dlais voulus. Avec un temps moyen, sous une
allure ordinaire, cette traverse devait s'accomplir en trois ou
quatre jours.

De l ce parti qu'avait pris Robur de se fixer sur l'le Chatam. Il
s'y trouvait dans des conditions meilleures pour rparer au moins
l'hlice de l'avant. Il ne craignait plus, au cas o la brise
contraire se ft leve, d'tre entran vers le sud, quand il voulait
aller vers le nord. La nuit venue, cette rparation serait acheve.
Il manoeuvrerait alors pour faire draper son ancre. Si elle
tait trop solidement engage dans les roches, il en serait quitte
pour couper le cble et reprendrait son vol vers l'Equateur.

On le voit, cette manire de procder tait la plus simple, la
meilleure aussi, et elle s'tait excute  point.

Le personnel de l'_Albatros,_ sachant qu'il n'y avait pas de temps 
perdre, se mit rsolument  la besogne.

Tandis que l'on travaillait  l'avant de l'aronef, Uncle Prudent et
Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les consquences
allaient tre d'une gravit exceptionnelle.

 Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous tes bien dcid, comme moi, 
faire le sacrifice de votre vie?

- Oui, comme vous!

- Une dernire fois, il est bien vident que nous n'avons plus rien 
attendre de ce Robur?

- Rien.

- Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l'Albatros doit
repartir ce soir mme, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons
accompli notre oeuvre! Nous casserons les ailes  l'oiseau de
l'ingnieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!

- Qu'il saute donc! rpondit Phil Evans. 

On le voit, les deux collgues taient d'accord sur tous les points,
mme quand il s'agissait d'accepter avec cette indiffrence
l'effroyable mort qui les attendait.

 Avez-vous tout ce qu'il faut?... demanda Phil Evans.

- Oui!... La nuit dernire, pendant que Robur et ses gens ne
s'occupaient que du salut de l'aronef, j'ai pu me glisser dans la
soute et prendre une cartouche de dynamite!

- Uncle Prudent, mettons-nous  la besogne...

- Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons
dans notre roufle, et vous veillerez  ce qu'on ne puisse me
surprendre! 

Vers six heures, les deux collgues dnrent suivant leur habitude.
Deux heures aprs, ils s'taient retirs dans leur cabine, comme des
gens qui vont dormir pour se refaire d'une nuit sans sommeil.

Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait souponner quelle
catastrophe menaait l'_Albatros._

Voici comment Uncle Prudent comptait agir :

Ainsi qu'il l'avait dit, il avait pu pntrer dans la soute aux
munitions, mnage en un des compartiments de la coque de l'aronef.
L, il s'tait empar d'une certaine quantit de poudre et d'une
cartouche semblable  celles dont l'ingnieur avait fait usage au
Dahomey. Rentr dans sa cabine, il avait cach soigneusement cette
cartouche, avec laquelle il tait rsolu  faire sauter l'_Albatros_
pendant la nuit, lorsqu'il aurait repris son vol au milieu des airs.

En ce moment, Phil Evans examinait l'engin explosif. drob par son
compagnon.

C'tait une gaine dont l'armature mtallique contenait environ un
kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire 
disloquer l'aronef et briser son jeu d'hlices. Si l'explosion ne le
dtruisait pas d'un coup, il s'achverait dans sa chute. Or, cette
cartouche, rien n'tait plus ais que de la dposer en un coin de la
cabine, de manire qu'elle crevt la plate-forme et atteignit la
coque jusque dans sa membrure.

Mais, pour provoquer l'explosion, il fallait faire clater la capsule
de fulminate dont la cartouche tait munie. C'tait la partie la plus
dlicate de l'opration, car l'inflammation de cette capsule ne
devait se produire que dans un temps calcul avec une extrme
prcision.

En effet, Uncle Prudent avait rflchi  ceci ds que le propulseur
de l'avant serait rpar, l'aronef devait reprendre sa marche vers
le nord; mais, cela fait, il tait probable que Robur et ses gens
viendraient  l'arrire pour remettre en tat l'hlice postrieure.
Or, la prsence de tout le personnel auprs de la cabine pourrait
gner Uncle Prudent dans son opration. C'est pourquoi il s'tait
dcid  se servir d'une mche, de manire  ne provoquer l'explosion
que dans un temps donn.

Voici donc ce qu'il dit  Phil Evans :

 En mme temps que cette cartouche, j'ai pris de la poudre. Avec
cette poudre je vais fabriquer une mche dont la longueur sera en
raison du temps qu'elle mettra  brler, et qui plongera dans la
capsule de fulminate. Mon intention est de l'allumer  minuit, de
manire que l'explosion se produise entre trois et quatre heures du
matin.

- Bien combin!  rpondit Phil Evans.

Les deux collgues, on le voit, en taient arrivs  examiner avec le
plus grand sang-froid l'effroyable destruction dans laquelle ils
devaient prir, il y avait en eux une telle somme de haine contre
Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait
tout indiqu pour dtruire, avec l'_Albatros,_ ceux qu'il emportait
dans les airs. Que l'acte ft insens, odieux mme, soit! Mais voil
o ils en taient arrivs, aprs cinq semaines de cette existence de
colre qui n'avait pu clater, de rage qui n'avait pu s'assouvir!

 Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer
de sa vie?

- Nous sacrifions bien la ntre! . rpondit Uncle Prudent. 

Il est douteux que Frycollin et trouv la raison suffisante.

Immdiatement, Uncle Prudent se mit  l'oeuvre, pendant que Phil
Evans surveillait les abords du roufle.

Le personnel tait toujours occup  l'avant. Il n'y avait pas 
craindre d'tre surpris.

Uncle Prudent commena par craser une petite quantit de poudre de
manire  la rduire  l'tat de pulvrin. Aprs l'avoir mouille
lgrement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de mche.
L'ayant allume, il s'assura qu'elle brlait  raison de cinq
centimtres par dix minutes, soit un mtre en trois heures et demie.
La mche fut alors teinte, puis fortement serre dans une spirale de
corde et ajuste  la capsule de la cartouche.

Ce travail tait termin vers dix heures du soir, sans avoir excit
le moindre soupon.

A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son collgue dans la cabine.

Pendant cette journe, les rparations de l'hlice antrieure avaient
t trs activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en
dedans pour pouvoir dmonter ses branches, qui taient fausses.

Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la
force mcanique de l'_Albatros_ n'avait souffert des violences du
cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou
cinq jours.

La nuit tait venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur
besogne. Le propulseur de l'avant n'tait pas encore remis en place.
Il fallait encore trois heures de rparations pour qu'il ft prt 
fonctionner. Aussi, aprs en avoir caus avec Tom Turner, l'ingnieur
dcida-t-il de donner quelque repos  son personnel bris de fatigue,
et de remettre au lendemain ce qui restait  faire. Ce n'tait pas
trop, d'ailleurs, de la clart du jour pour ce travail d'ajustage
extrmement dlicat, et auquel les fanaux n'eussent donn qu'une
insuffisante lumire.

Voil ce qu'ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S'en tenant  ce
qu'ils avaient entendu dire  Robur, ils devaient penser que le
propulseur de l'avant serait rpar avant la nuit et que l'_Albatros_
aurait immdiatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient
donc dtach de l'le, quand il y tait encore retenu par son ancre.
Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement
qu'ils l'imaginaient.

Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l'obscurit plus
profonde. On sentait dj qu'une lgre brise tendait  s'tablir.
Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne dplaaient pas
l'_Albatros,_ qui demeurait immobile sur son ancre, dont le cble,
tendu verticalement, le retenait au sol.

Uncle Prudent et son collgue, enferms dans leur cabine,
n'changeaient que peu de mots, coutant le frmissement des hlices
suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils
attendaient que le moment ft venu d'agir.

Un peu avant minuit :

 Il est temps!  dit Uncle Prudent.

Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait
tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent dposa la cartouche
de dynamite, munie de sa mche. De cette faon, la mche pourrait
brler sans se trahir par son odeur ou son crpitement. Uncle Prudent
l'alluma  son extrmit. Puis, repoussant le coffre sous la couchette

Maintenant,  l'arrire, dit-il, et attendons!

Tous deux sortirent et furent d'abord tonns de ne pas voir le
timonier  son poste habituel.

Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme.

 L'_Albatros_ est toujours  la mme place! dit-il  voix basse. Les
travaux n'ont pas t termins !... Il n'aura pu partir! 

Uncle Prudent eut un geste de dsappointement.

 Il faut teindre la mche, dit-il.

Non !... Il faut nous sauver! rpondit Phil Evans. Nous sauver?

- Oui!... Par le cble de l'ancre, puisqu'il fait nuit!... Cent
cinquante pieds  descendre, ce n'est rien!

- Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter
de cette chance inattendue! 

Mais, auparavant, ils rentrrent dans leur cabine et prirent sur eux
tout ce qu'ils pouvaient emporter en prvision d'un sjour plus ou
moins prolong sur l'le Chatam. Puis, la porte referme, ils
s'avancrent sans bruit vers l'avant.

Leur intention tait de rveiller Frycollin et de l'obliger  prendre
la fuite avec eux.

L'obscurit tait profonde. Les nuages commenaient  chasser du
sud-ouest. Dj l'aronef tanguait quelque peu sur son ancre, en
s'cartant lgrement de  la verticale par rapport au cble de
retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficults.
Mais ce n'tait pas pour arrter des hommes qui, tout d'abord,
n'avaient pas hsit  jouer leur vie.

Tous deux se glissrent sur la plate-forme, s'arrtant parfois 
l'abri des roufles pour couter si quelque bruit se produisait.
Silence absolu partout. Aucune lumire  travers les hublots. Ce
n'tait pas seulement le silence, c'tait le sommeil dans lequel
tait plong l'aronef.

Cependant Uncle Prudent et son compagnon s'approchaient de la cabine
de Frycollin, lorsque Phil Evans s'arrta :

 L'homme de garde!  dit-il.

Un homme, en effet, tait couch prs du roufle. S'il dormait,
c'tait  peine. Toute fuite devenait impossible au cas o il et
donn l'alarme.

En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et
d'toupe, dont on s'tait servi pour la rparation de l'hlice.

Un instant aprs, l'homme fut billonn, encapuchonn, attach  un
des montants de la rambarde, dans l'impossibilit de pousser un cri
ou de faire un mouvement.

Tout cela s'tait pass presque sans bruit.

Uncle Prudent et Phil Evans coutrent... Le silence ne fut
aucunement troubl  l'intrieur des roufles. Tous dormaient  bord.

Les deux fugitifs - ne peut-on dj leur donner ce nom? - arrivrent
devant la cabine occupe par Frycollin. Franois Tapage faisait
entendre un ronflement digne de son nom, ce qui tait rassurant.

A sa grande surprise, Uncle Prudent n'eut point  pousser la porte de
Frycollin. Elle tait ouverte. Il s'introduisit  demi dans la
cabine; puis, se retirant :

 Personne! dit-il.

- Personne ! ... O peut-il tre?  murmura Phil Evans.

Tous deux ramprent jusqu' l'avant, pensant que Frycollin dormait
peut-tre dans quelque coin...

Personne encore.

 Est-ce que le coquin nous aurait devancs ?... dit Uncle Prudent.

- Qu'il l'ait fait ou non, rpondit Phil Evans, nous ne pouvons
attendre plus longtemps! Partons ! 

Sans hsiter, l'un aprs l'autre, les fugitifs saisirent le cble des
deux mains, s'y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant
glisser, ils arrivrent  terre sains et saufs.

Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait
depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus
tre les jouets de l'atmosphre!

Ils se prparaient  gagner l'intrieur de l'le en remontant le rio,
quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.

C'tait Frycollin.

Oui! Le Ngre avait eu cette ide, qui tait venue  son matre, et
cette audace de le devancer, sans le prvenir.

Mais l'heure n'tait pas aux rcriminations, et Uncle Prudent se
disposait  chercher un refuge en quelque partie loigne de l'le,
lorsque Phil Evans l'arrta.

 Uncle Prudent, coutez-moi, dit-il. Nous voil hors des mains de ce
Robur. Il est vou ainsi que ses compagnons  une mort pouvantable.
Il la mrite, soit! Mais, s'il jurait sur son honneur de ne pas
chercher  nous reprendre...

- L'honneur d'un pareil homme... 

Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait  bord de
l'_Albatros._ Evidemment, l'alarme tait donne, l'vasion allait
tre dcouverte.

 A moi!... A moi!...  criait-on.

C'tait l'homme de garde qui avait pu repousser son billon. Des pas
prcipits retentirent sur la plate-forme. Presque aussitt les
fanaux lancrent leurs projections lectriques sur un large secteur.

 Les voil!... Les voil!  cria Tom Turner.

Les fugitifs avaient t vus.

Au mme instant, par suite d'un ordre que donna Robur  voix haute,
les hlices suspensives furent ralenties et, par le cble hal 
bord, l'_Albatros_ commena  se rapprocher du sol.

En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre :

 Ingnieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l'honneur  nous
laisser libres sur cette le ?...

- Jamais!  s'cria Robur.

Et cette rponse fut suivie d'un coup de fusil, dont la balle
effleura l'paule de Phil Evans.

 Ah! les gueux!  s'cria Uncle Prudent.

Et, son couteau  la main, il se prcipita vers les roches entre
lesquelles tait incruste l'ancre. L'aronef n'tait plus qu'
cinquante pieds du sol...

En quelques secondes, le cble fut coup, et la brise, qui avait
sensiblement frachi, prenant de biais l'_Albatros,_ l'entrana dans
le nord-est, au-dessus de la mer.

                                  XVI

  Qui laissera le lecteur dans une indcision peut-tre regrettable.

Il tait alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore t
tirs de l'aronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans,
s'taient jets  l'abri des roches.

Ils n'avaient pas t atteints. Pour l'instant, ils n'avaient plus
rien  craindre.

Tout d'abord, l'_Albatros,_ en mme temps qu'il s'cartait de l'le
Chatam, fut port  une altitude de neuf cents mtres. Il avait fallu
forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.

Au moment o l'homme de garde, dlivr de son billon, venait de
jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se prcipitant vers lui,
l'avaient dbarrass du morceau de toile qui l'encapuchonnait et
dgag de ses liens. Puis, le contrematre s'tait lanc vers la
cabine d'Uncle Prudent et de Phil Evans; elle tait vide!

Franois Tapage, de son ct, avait fouill la cabine de Frycollin;
il n'y avait personne!

En constatant que ses prisonniers lui avaient chapp, Robur
s'abandonna  un violent mouvement de colre. L'vasion d'Uncle
Prudent et de Phil Evans, c'tait son secret, c'tait sa
personnalit, rvls  tous. S'il ne s'tait pas inquit autrement
du document lanc pendant la traverse de l'Europe, c'est qu'il y
avait bien des chances pour qu'il se ft perdu dans sa chute!... Mais
maintenant!...

Puis, se calmant :

 Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s'chapper
de l'le Chatam avant quelques jours, j'y reviendrai!... Je les
chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...

En effet, le salut des trois fugitifs tait loin d'tre assur.
L'_Albatros,_ redevenu matre de sa direction, ne tarderait pas 
regagner l'le Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s'enfuir de
sitt. Avant douze heures, ils seraient retombs au pouvoir de
l'ingnieur.

Avant douze heures! Mais, avant deux heures l'_Albatros_ serait
ananti! Cette cartouche de dynamite, n'tait-ce pas comme une
torpille attache  son flanc, qui accomplirait l'oeuvre de
destruction au milieu des airs?

Cependant, la brise devenant plus frache, l'aronef tait emport
vers le nord-est. Bien que sa vitesse ft modre, il devait avoir
perdu de vue l'le Chatam au lever du soleil.

Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou
tout au moins celui de l'avant, eussent t en tat de fonctionner.

 Tom, dit l'ingnieur, pousse les fanaux  pleine lumire.

- Oui, master Robur.

- Et tous  l'ouvrage!

- Tous!  rpondit le contrematre.

Il ne pouvait plus tre question de remettre le travail au lendemain.
Il ne s'agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de
l'_Albatros_ qui ne partaget les passions de son chef! Pas un qui ne
ft prt  tout faire pour reprendre les fugitifs! Ds que l'hlice
de l'avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s'y
amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors,
seulement, seraient commences les rparations de l'hlice de
l'arrire, et l'aronef pourrait continuer en toute scurit 
travers le Pacifique son voyage de retour  l'le X.

Toutefois, il tait important que l'_Albatros_ ne. ft pas emport
trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fcheuse, la brise
s'accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni mme rester
stationnaire. Priv de ses propulseurs, il tait devenu un ballon
indirigeable. Les fugitifs, posts sur le littoral, avaient pu
constater qu'il aurait disparu avant que l'explosion l'et mis en
pices.

Cet tat de choses ne pouvait qu'inquiter beaucoup Robur
relativement  ses projets ultrieurs. N'prouverait-il pas quelques
retards pour rallier l'le Chatam? Aussi, pendant que les rparations
taient activement pousses, prit-il la rsolution de redescendre
dans les basses couches avec l'esprance d'y rencontrer des courants
plus faibles. Peut-tre l'_Albatros_ parviendrait-il  se maintenir
dans ces parages jusqu'au moment o il serait redevenu assez puissant
pour refouler la brise?

La manoeuvre fut aussitt faite. Si quelque navire et assist
aux volutions de cet appareil, alors baign dans ses lueurs
lectriques, de quelle pouvante son quipage aurait t pris!

Lorsque l'_Albatros_ ne fut plus qu' quelques centaines de pieds de
la surface de la mer, il s'arrta.

Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus
de force dans cette zone infrieure, et l'aronef s'loignait avec
une vitesse plus grande. Il risquait donc d'tre entran fort loin
dans le nord-est, - ce qui retarderait son retour  l'le Chatam.

En somme, aprs tentatives fates, il fut prouv qu'il y avait
avantage  se maintenir dans les hautes couches o l'atmosphre tait
mieux quilibre. Aussi l'_Albatros_ remonta-t-il  une moyenne de
trois mille mtres. L, s'il ne resta pas stationnaire, du moins sa
drive fut-elle plus lente. L'ingnieur put donc esprer qu'au lever
du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de
l'le, dont il avait d'ailleurs relev la position avec une
exactitude absolue.

Quant  la question de savoir si les fugitifs auraient reu bon
accueil des indignes, au cas o l'le serait habite, Robur ne s'en
proccupait mme pas. Que ces indignes leur vinssent en aide, peu
lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l'_Albatros,_
ils seraient promptement pouvants, disperss. La capture des
prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris...

 On ne s'enfuit pas de l'le X!  dit Robur.

Vers une heure aprs minuit, le propulseur de l'avant tait rpar.
Il ne s'agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait
encore une heure de travail. Cela fait, l'_Albatros_ repartirait, cap
au sud-ouest, et l'on dmonterait alors le propulseur de l'arrire.

Et cette mche qui brlait dans la cabine abandonne! Cette mche,
dont plus d'un tiers tait consum dj! Et cette tincelle qui
s'approchait de la cartouche de dynamite!

Assurment, si les hommes de l'aronef n'eussent pas t aussi
occups, peut-tre l'un d'eux et-il entendu le faible crpitement
qui commenait  se produire dans le ronfle? Peut-tre et-il peru
une odeur de poudre brle? Il se ft inquit. Il aurait prvenu
l'ingnieur ou Tom Turner. On et cherch, on et dcouvert ce coffre
dans lequel tait dpos l'engin explosif... Il et t temps encore
de sauver ce merveilleux _Albatros_ et tous ceux qu'il emportait avec
lui!

Mais les hommes travaillaient  l'avant, c'est--dire  vingt mtres
du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie
de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d'une besogne
qui exigeait toute leur attention.

Robur, lui aussi, tait l, travaillant de ses mains, en habile
mcanicien qu'il tait. Il pressait l'ouvrage, mais sans rien
ngliger pour que tout ft fait avec le plus grand soin! Ne
fallait-il pas qu'il redevint absolument matre de son appareil? S'il
ne parvenait pas  reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se
rapatrier. On ferait des investigations. L'le X n'chapperait
peut-tre pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence
que les hommes de l'_Albatros_ s'taient cre, - existence
surhumaine, sublime!

En ce moment; Tom Turner s'approcha de l'ingnieur. Il tait une
heure un quart.

 Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance
 mollir, en gagnant dans l'ouest, il est vrai.

- Et qu'indique le baromtre? demanda Robur, aprs avoir observ
l'aspect du ciel.

- Il est  peu prs stationnaire, rpondit le contrematre. Pourtant,
il me semble que les nuages s'abaissent au-dessous de l'_Albatros._

- En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible
qu'il plt  la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions
au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas
gns dans l'achvement de notre travail.

- Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit tre une pluie fine -
du moins la forme des nuages le fait supposer - et il est probable
que, plus bas, la brise va calmir tout  fait.

- Sans doute, Tom, rpondit Robur. Nanmoins, il me semble prfrable
de ne pas redescendre encore. Achevons de rparer nos avaries et
alors nous pourrons manoeuvrer  notre convenance. Tout est l. 

A deux heures et quelques minutes, la premire partie du travail
tait finie. L'hlice antrieure rinstalle, les piles qui
l'actionnaient furent mises en activit. Le mouvement s acclra peu
 peu, et l'_Albatros,_ voluant cap au sud-ouest, revint avec une
vitesse moyenne dans la direction de l'le Chatam.

 Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons
port au nord-est. La brise n'a pas chang, ainsi que j'ai pu m'en
assurer en observant le compas. Donc, j'estime qu'en une heure, au
plus, nous pouvons retrouver les parages de l'le.

- Je le crois aussi, master Robur, rpondit le contrematre, car nous
avanons a raison d'une douzaine de mtres par seconde. Entre trois
et quatre heures du matin, l'_Albatros_ aura regagn son point de
dpart.

- Et ce sera tant mieux, Tom! rpondit l'ingnieur. Nous avons
intrt  arriver de nuit et mme  atterrir, sans avoir t vus. Les
fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur
leurs gardes. Lorsque l'_Albatros_ sera presque  ras de terre, nous
essaierons de le cacher derrire quelques hautes roches de l'le.
Puis, dussions-nous passer quelques jours  Chatam...

- Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter
contre une arme d'indignes...

- Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre _Albatros _ ! 

L'ingnieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de
nouveaux ordres.

 Mes amis, leur dit-il, l'heure n'est pas venue de se reposer. Il
faut travailler jusqu'au jour. 

Tous taient prts.

Il s'agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de
l'arrire les rparations qui avaient t faites pour celui de
l'avant. C'taient les mmes avaries, produites par la mme cause,
c'est--dire par la violence de l'ouragan pendant la traverse du
continent antarctique.

Mais, afin d'aider  rentrer cette hlice en dedans, il parut bon
d'arrter, pendant quelques minutes, la marche de l'aronef et mme
de lui imprimer un mouvement rtrograde. Sur l'ordre de Robur,
l'aide-mcanicien fit machine en arrire, en renversant la rotation
de l'hlice antrieure. L'aronef commena donc   culer 
doucement, pour employer une expression maritime.

Tous se disposaient alors  se rendre  l'arrire, lorsque Tom Turner
fut surpris par une singulire odeur.

C'taient les gaz de la mche, accumuls maintenant dans le coffre,
qui s'chappaient de la cabine des fugitifs.

 Hein? fit le contrematre.

- Qu'y a-t-il? demanda Robur.

- Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brle?

- En effet, Tom!

- Et cette odeur vient du dernier roufle!

- Oui... de la cabine mme...

- Est-ce que ces misrables auraient mis le feu?...

- Eh! si ne n'tait que le feu ?... s'cria Robur. Enfonce la porte,
Tom, enfonce la porte! 

Mais le contrematre avait  peine fait un pas vers l'arrire, qu'une
explosion formidable branla l'_Albatros._ Les roufles volrent en
clats. Les fanaux s'teignirent, car le courant lectrique leur
manqua subitement, et l'obscurit redevint complte. Cependant, si la
plupart des hlices suspensives, tordues ou fracasses, taient hors
d'usage, quelques-unes,  la proue, n'avaient pas cess de tourner.

Soudain, la coque de l'aronef s'ouvrit un peu en arrire du premier
roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de
l'avant, et la partie postrieure de la plate-forme culbuta dans
l'espace.

Presque aussitt s'arrtrent les dernires hlices suspensives, et
l'_Albatros_ fut prcipit vers l'abme.

C'tait une chute de trois mille mtres pour les huit hommes,
accrochs, comme des naufrags,  cette pave!

En outre, cette chute allait tre d'autant plus rapide que le
propulseur de l'avant, aprs s'tre redress verticalement,
fonctionnait encore!

Ce fut alors que Robur, avec un -propos qui dnotait un
extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu'au roufle  demi
disloqu, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la
rotation de l'hlice qui, de propulsive qu'elle tait, devint
suspensive.

Chute, assurment, bien qu'elle ft quelque peu retarde; mais, du
moins, l'pave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps
abandonns aux effets de la pesanteur. Et, si c'tait toujours la
mort pour les survivants de l'_Albatros,_ puisqu'ils taient
prcipits dans la mer, ce n'tait plus la mort par asphyxie, au
milieu d'un air que la rapidit de la descente et rendu irrespirable.

Quatre-vingts secondes au plus aprs l'explosion, ce qui restait de
l'_Albatros_ s'tait abm dans les flots.

                                 XVII

Dans lequel on revient  deux mois en arrire et o l'on saute  neuf
                            mois en avant.

Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette
sance pendant laquelle le Weldon-Institute s'tait abandonn  de si
orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la
population philadelphienne, noire ou blanche, une motion plus facile
 constater qu' dcrire.

Dj, aux premires heures de la matine, les conversations portaient
uniquement sur l'inattendu et scandaleux incident de la veille. Un
intrus, qui se disait ingnieur, un ingnieur qui prtendait
s'appeler de cet invraisemblable nom de Robur - Robur-le-Conqurant!
- un personnage d'origine inconnue, de nationalit anonyme, s'tait
prsent inopinment dans la salle des sances, avait insult les
ballonistes, honni les dirigeurs d'arostats, vant les merveilles
des appareils plus lourds que l'air, soulev des hues au milieu d'un
tumulte pouvantable, provoqu des menaces qu'il avait retournes
contre ses adversaires. Enfin, aprs avoir abandonn la tribune dans
le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgr toutes les
recherches, on n'avait plus entendu parler de lui.

Assurment, cela tait bien fait pour exercer toutes les langues,
enflammer toutes les imaginations. On ne s'en fit pas faute 
Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l'Union, et,
pour dire le vrai, aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde.

Mais, de combien cet moi fut dpass, lorsque, le soir du 13 juin,
il fut constant que ni le prsident ni le secrtaire du
Weldon-Institute n'avaient reparu  leur domicile. Gens rangs
pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitt la salle
des sances en citoyens qui ne songent qu' rentrer tranquillement
chez eux, en clibataires dont aucun visage renfrogn n'accueillera
le retour au logis. Ne se seraient-ils point absents, par hasard?
Non, ou du moins ils n'avaient rien dit qui pt le faire croire. Et
mme il avait t convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur
place au bureau du club, l'un comme prsident, l'autre comme
secrtaire, en prvision d'une sance o seraient discuts les
vnements de la soire prcdente.

Et non seulement, disparition complte de ces deux personnages
considrables de l'Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du
valet Frycollin. Introuvable comme son matre. Non! jamais Ngre,
depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n'avait fait
autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi
bien parmi ses collgues de la domesticit philadelphienne que parmi
tous ces originaux qu'une excentricit quelconque suffit  mettre en
lumire dans ce beau pays d'Amrique.

Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collgues ni Frycollin n'ont
point reparu. Srieuse inquitude. Commencement d'agitation. Foule
nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s'il
arriverait quelques nouvelles.

Rien encore.

Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du
Weldon-Institute, causer  voix haute, prendre Frycollin qui les
attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du ct de
Fairmont-Park.

Jem Cip, le lgumiste, avait mme serr la main droite du prsident
en lui disant :

 A demain! 

Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait reu
une cordiale poigne de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois :

 Au revoir ! ... Au revoir !... 

Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attaches  Uncle Prudent par les
liens de la plus pure amiti, ne pouvaient revenir de cette
disparition, et, afin d'obtenir des nouvelles de l'absent, parlaient
encore plus que d'habitude.

Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passrent, puis une semaine,
deux semaines... Personne, et nul indice qui pt mettre sur la trace
des trois disparus.

On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le
quartier... Rien! - Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! -
dans le parc mme, sous les. grands bouquets d'arbres, au plus pais
des taillis... Rien! Toujours rien!

Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairire, l'herbe avait
t rcemment foule, et d'une faon qui sembla suspecte, puisqu'elle
tait inexplicable. A la lisire du bois qui l'entoure, des traces
d'une lutte furent galement releves. Une bande de malfaiteurs
avait-elle donc rencontr, puis attaqu les deux collgues,  cette
heure avance de la nuit, au milieu de ce parc dsert?

C'tait possible. Aussi, la police procda-t-elle  une enqute dans
les formes et avec toute la lenteur lgale. On fouilla la
Schuylkill-river, on en racla le fond, on barba les rives de leur
amas d'herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte,
car la Schuylkill avait besoin d'un bon travail de faucardement. On
le fit  cette occasion. Gens pratiques, les diles de Philadelphie.

Alors on en appela  la publicit des journaux. Des annonces, des
rclamations, sinon des rclames, furent envoyes  toutes les
feuilles dmocratiques ou rpublicaines de l'Union, sans distinction
de couleur. Le _Daily Negro,_ journal spcial de la race noire,
publia un portrait de Frycollin, d'aprs sa dernire photographie.
Rcompenses furent offertes, primes promises,  quiconque donnerait
quelque nouvelle des trois absents, et mme  tous ceux qui
retrouveraient un indice quelconque de nature  mettre sur leurs
traces.

 Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... 

Rien n'y fit. Les cinq mille dollars restrent dans la caisse du
Weldon-Institute.

 Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil
Evans de Philadelphie! 

Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier dsarroi par
cette inexplicable disparition de son prsident et de son secrtaire.
Et, tout d'abord, l'assemble prit d'urgence une mesure qui
suspendait les travaux relatifs  la construction du ballon le _Go a
head,_ si avancs pourtant. Mais comment, en l'absence des principaux
promoteurs de l'affaire, de ceux qui avaient vou  cette entreprise
une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu
vouloir achever l'oeuvre, quand ils n'taient plus l pour la
finir? Il convenait donc d'attendre.

Or, prcisment  cette poque, il fut de nouveau question de
l'trange phnomne, qui avait tant surexcit les esprits quelques
semaines auparavant.

En effet, l'objet mystrieux avait t revu ou plutt entrevu 
diverses reprises dans les hautes couches de l'atmosphre. Certes,
personne ne songeait  tablir une connexit entre cette rapparition
si singulire et la disparition non moins inexplicable des deux
membres du Weldon-Institute. En effet, il et fallu une
extraordinaire dose d'imagination pour rapprocher ces deux faits l'un
de l'autre.

Quoi qu'il en soit, l'astrode, le bolide, le monstre arien, comme
on voudra l'appeler, avait t raperu dans des conditions qui
permettaient de mieux apprcier ses dimensions et sa forme. Au
Canada, d'abord, au-dessus de ces territoires qui s'tendent d'Ottawa
 Qubec, et cela le lendemain mme de la disparition des deux
collgues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors
qu'il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du
Pacifique.

A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixes.
Ce corps n'tait point un produit de la nature; c'tait un appareil
volant, avec application pratique de la thorie du  Plus lourd que
l'air . Et, si le crateur, le matre de cet aronef voulait encore
garder l'incognito pour sa personne, videmment il n'y tenait plus
pour sa machine, puisqu'il venait de la montrer de si prs sur les
territoires du Far West. Quant  la force mcanique dont il
disposait, quant  la nature des engins qui lui communiquaient le
mouvement, c'tait l'inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun
doute, c'est que cet aronef devait tre dou d'une extraordinaire
facult de locomotion. En effet, quelques jours aprs, il avait t
signal dans le Cleste Empire, puis sur la partie septentrionale de
l'Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.

Quel tait donc ce hardi mcanicien qui possdait une telle puissance
de locomotion, pour lequel les Etats n'avaient plus de frontires ni
les ocans de limites, qui disposait de l'atmosphre terrestre comme
d'un domaine? Devait-on penser que ce ft ce Robur, dont les thories
avaient t si brutalement lances  la face du Weldon-Institute, le
jour o il vint battre en brche cette utopie des ballons dirigeables?

Peut-tre quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pense. Mais
- chose singulire assurment - personne ne songea  cette hypothse
que ledit Robur pt se rattacher en quoi que ce ft  la disparition
du prsident et du secrtaire du Weldon-Institute.

En somme, cela ft rest  l'tat de mystre, sans une dpche qui
arriva de France en Amrique par le fil de New York,  onze heures
trente-sept, dans la journe du 6 juillet.

Et qu'apportait cette dpche? C'tait le texte du document trouv 
Paris dans une tabatire - document qui rvlait ce qu'taient
devenus les deux personnages dont l'Union allait prendre le deuil.

Ainsi donc, l'auteur de l'enlvement c'tait Robur, l'ingnieur venu
tout exprs  Philadelphie pour craser la thorie des ballonistes
dans son oeuf! C'tait lui qui montait l'aronef _Albatros!_
C'tait lui qui, par reprsailles, avait enlev Uncle Prudent, Phil
Evans, et Frycollin par-dessus le march! Et ces personnages, on
devait les considrer comme  jamais perdus,  moins que, par un
moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le
puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent  les ramener
sur la terre!

Quelle motion! Quelle stupeur! Le tlgramme parisien avait t
adress au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent
aussitt connaissance. Dix minutes aprs, tout Philadelphie recevait
la nouvelle par ses tlphones, puis, en moins d'une heure, toute
l'Amrique, car elle s'tait lectriquement propage sur les
innombrables fils du nouveau continent. On n'y voulait pas croire, et
rien n'tait plus certain. Ce devait tre une mystification de
mauvais plaisant, disaient les uns, une  fumisterie  du plus
mauvais got, disaient les autres! Comment ce rapt et-il pu
s'accomplir  Philadelphie, et si secrtement? Comment cet _Albatros_
avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition et t
signale sur les horizons de l'Etat de Pennsylvanie?

Trs bien. C'taient des arguments. Les incrdules avaient encore le
droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l'eurent plus, sept jours
aprs l'arrive du tlgramme. Le 13 juillet, le paquebot franais
_Normandie_ avait mouill dans les eaux de l'Hudson, et il apportait
la fameuse tabatire. Le railway de New York l'expdia en toute hte
 Philadelphie.

C'tait bien la tabatire du prsident du Weldon-Institute. Jem Cip
n'aurait pas mal fait, ce jour-l, de prendre une nourriture plus
substantielle, car il faillit tomber en pmoison, quand il la
reconnut. Que de fois il y avait puis la prise de l'amiti! Et Miss
Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatire, qu'elles
avaient si souvent regarde avec l'espoir d'y plonger, un jour, leurs
maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur pre, William
T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d'autres du
Weldon-Institute! Cent fois ils l'avaient vue s'ouvrir et se refermer
entre les mains de leur vnr prsident. Enfin elle eut pour elle le
tmoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette
bonne cit de Philadelphie, dont le nom indique - on ne saurait trop
le rpter - que ses habitants s aiment comme des frres.

Ainsi il n'tait pas permis de conserver l'ombre d'un doute __ cet
gard. Non seulement la tabatire du prsident, mais l'criture,
trace sur le document, ne permettaient plus aux incrdules de hocher
la tte. Alors les lamentations commencrent, les mains dsespres
se levrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collgue, emports
dans un appareil volant, sans qu'on pt mme entrevoir un moyen de
les dlivrer!

La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent tait le plus gros
actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arrter ses chutes. La
_Walton-Watch Company_ songea  liquider son usine  montres,
maintenant qu'elle avait perdu son directeur, Phil Evans.

Oui! ce fut un deuil gnral, et le mot deuil n'est pas exagr, car
 part quelques cerveaux brls comme il s'en rencontre mme aux
Etats-Unis, on n'esprait plus jamais revoir ces deux honorables
citoyens.

Cependant, aprs son passage au-dessus de Paris, on n'entendit plus
parler de l'_Albatros._ Quelques heures plus tard, il avait t
aperu au-dessus de Rome, et c'tait tout. Il ne faut pas s'en
tonner, tant donn la vitesse avec laquelle l'aronef avait
travers l'Europe du nord au sud, et la Mditerrane de l'ouest 
l'est. Grce  cette vitesse, aucune lunette n'avait pu le saisir sur
un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent
beau mettre leur personnel  l'afft nuit et jour, la machine volante
de Robur-le-Conqurant s'en tait alle ou si loin ou si haut - en
Icarie, comme il le disait - qu'on dsespra d'en jamais retrouver la
trace.

Il convient d'ajouter que, si sa rapidit fut plus modre au-dessus
du littoral de l'Afrique, comme le document n'tait pas encore connu,
on ne s'avisa pas de chercher l'aronef dans les hauteurs du ciel
algrien. Assurment, il fut aperu au-dessus de Tombouctou; mais
l'observatoire de cette ville clbre - s'il y en a un - n'avait pas
encore eu le temps d'envoyer en Europe le rsultat de ses
observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plutt fait couper
la tte  vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que
d'avouer qu'il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil
arien. Question d'amour-propre.

Au-del, ce fut l'Atlantique que traversa l'ingnieur Robur. Ce fut
la Terre de Feu qu'il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les
terres australes et l'immense domaine du ple, qu'il dpassa, un peu
malgr lui. Or, de ces rgions antarctiques, il n'y avait aucune
nouvelle  attendre.

Juillet s'coula, et nul oeil humain ne pouvait se vanter
d'avoir mme entrevu l'aronef.

Aot s'acheva, et l'incertitude au sujet des prisonniers de Robur
demeura complte. C'tait  se demander si l'ingnieur,  l'exemple
d'Icare, le plus vieux mcanicien dont l'histoire fasse mention,
n'avait pas pri victime de sa tmrit.

Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s'coulrent sans
rsultat.

Certainement, on se fait  tout en ce monde. Il est dans la nature
humaine de se blaser sur les douleurs qui s'loignent. On oublie,
parce qu'il est ncessaire d'oublier. Mais, cette fois, il faut le
dire  son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente.
Non! il ne devint point indiffrent au sort de deux Blancs et d'un
Noir, enlevs comme le prophte Elie, mais dont la Bible n'avait pas
promis le retour sur la terre.

Et ceci fut plus sensible  Philadelphie qu'en tout autre lieu. Il
s'y joignait, d'ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par
reprsailles, Robur avait arrach Uncle Prudent et Phil Evans  leur
sol natal. Certes, il s'tait bien veng, quoique en dehors de tout
droit. Mais cela suffirait-il  sa vengeance? Ne voudrait-il pas
l'exercer encore sur quelques-uns des collgues du prsident et du
secrtaire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire  l'abri des
atteintes de ce tout-puissant matre des rgions ariennes?

Or, voil que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle
Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l'aprs-midi, au domicile
particulier du prsident du Weldon-Institute.

Et le plus extraordinaire, c'est que la nouvelle tait vraie, quoique
les esprits senss ne voulussent point y croire.

Cependant il fallut se rendre  l'vidence. C'taient bien les deux
disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-mme tait de
retour.

Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule, se portrent
devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collgues, on
les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!

Jem Cip tait l, ayant abandonn son djeuner -un rti de laitues
cuites - puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doit et
Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les pouser toutes
deux s'il et t Mormon; mais il ne l'tait pas et n'avait aucune
propension  le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn,
enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd'hui
comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des
milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute
la ville.

Le soir mme, le Weldon-Institute devait tenir sa sance
hebdomadaire. On comptait que les deux collgues prendraient place au
bureau. Or, comme ils n'avaient encore rien dit de leurs aventures -
peut-tre ne leur avait-on pas laiss le temps de parler? - on
esprait aussi qu'ils raconteraient par le menu leurs impressions de
voyage.

En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux taient rests
muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses congnres avaient
failli carteler dans leur dlire.

Mais ce que les deux collgues n'avaient pas dit ou n'avaient pas
voulu dire, le voici

Il n'y a point  revenir sur ce que l'on sait de la nuit du 27 au 28
juillet, l'audacieuse vasion du prsident et du secrtaire du
Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foulrent les
roches de l'le Chatam, le coup de feu tir sur Phil Evans, le cble
tranch, et _l'Albatros,_ alors priv de ses propulseurs, entran au
large par la brise du sud-ouest, tandis qu'il s'levait  une grande
hauteur. Ses fanaux allums avaient permis de le suivre pendant
quelque temps. Puis, il n'avait pas tard  disparatre.

Les fugitifs n'avaient plus rien  craindre. Comment Robur aurait-il
pu revenir sur l'le, puisque ses hlices devaient encore tre hors
d'tat de fonctionner pendant trois ou quatre heures?

D'ici l, l'_Albatros,_ dtruit par l'explosion, ne serait plus
qu'une pave flottant sur la mer, et ceux qu'il portait, des cadavres
dchirs que l'Ocan ne pourrait pas mme rendre.

L'acte de vengeance aurait t accompli dans toute son horreur.

Uncle Prudent et Phil Evans, se considrant comme en tat de lgitime
dfense, n'avaient pas eu un remords.

Phil Evans n'tait que lgrement bless par la balle lance de
l'_Albatros._ Aussi tous trois s'occuprent de remonter le littoral
avec l'espoir de rencontrer quelques indignes.

Cet espoir ne fut pas tromp. Une cinquantaine de naturels, vivant de
la pche, habitaient la cte occidentale de Chatam. Ils avaient vu
l'aronef descendre sur l'le. Ils firent aux fugitifs l'accueil que
mritaient des tres surnaturels. On les adora, ou peu s'en faut. On
les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne
retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs.

Ainsi qu'ils l'avaient prvu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent
pas revenir l'aronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe
avait d se produire dans quelque haute zone de l'atmosphre. On
n'entendrait plus jamais parler de l'ingnieur Robur ni de la
prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui.

Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l'Amrique.
Or, l'le Chatam est peu frquente des navigateurs. Tout le mois
d'aot se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s'ils
n'avaient pas chang une prison pour une autre, dont Frycollin,
toutefois, s'arrangeait mieux que de sa prison arienne.

Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l'eau  l'aiguade de
l'le Chatam. On ne l'a pas oubli, au moment de l'enlvement 
Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de
dollars-papier - plus qu'il ne fallait pour regagner l'Amrique.
Aprs avoir remerci leurs adorateurs qui ne leur pargnrent pas les
plus respectueuses dmonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et
Frycollin s'embarqurent pour Aukland. Ils ne racontrent rien de
leur histoire, et, en deux jours, ils arrivrent dans la capitale de
la Nouvelle-Zlande.

L, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20
septembre, aprs une traverse des plus heureuses, les survivants de
l'_Albatros_ dbarquaient  San Francisco. Ils n'avaient point dit
qui ils taient ni d'o ils venaient; mais, comme ils avaient pay
d'un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine amricain qui
leur en et demand davantage.

A San Francisco, Uncle Prudent, son collgue et le valet Frycollin
prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27,
ils arrivaient  Philadelphie.

Voil le rcit compendieux de ce qui s'tait pass depuis l'vasion
des fugitifs et leur dpart de l'le Chatam. Voil comment, le soir
mme, le prsident et le secrtaire purent prendre place au bureau du
Weldon-Institute, au milieu d'une affluence extraordinaire.

Cependant, jamais ni l'un ni l'autre n'avaient t aussi calmes. Il
ne semblait pas,  les voir, que rien d'anormal ft arriv depuis la
mmorable sance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient
pas compter dans leur existence!

Aprs les premires salves de hurrahs que tous deux reurent sans que
leur visage refltt la moindre motion, Uncle Prudent se couvrit et
prit la parole.

Honorables citoyens, dit-il, la sance est ouverte.

Applaudissements frntiques et bien lgitimes! Car, s'il n'tait pas
extraordinaire que cette sance ft ouverte, il l'tait du moins
qu'elle le ft par Uncle Prudent, assist de Phil Evans.

Le prsident laissa l'enthousiasme s'puiser en clameurs et en
battements de mains. Puis il reprit :

 A notre dernire sance, messieurs, la discussion avait t fort
vive _(Ecoutez, coutez)_ entre les partisans de l'hlice avant et de
l'hlice arrire pour notre ballon _Go a headl (Marques de
surprise)._ Or, nous avons trouv moyen de ramener l'accord entre les
avantistes et les arriristes, et ce moyen, le voici c'est de mettre
deux hlices, une  chaque bout de la nacelle!  _(Silence de
complte stupfaction.)_

Et ce fut tout.

Oui, tout! De l'enlvement du prsident et du secrtaire du
Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l'_Albatros_ ni de
l'ingnieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la faon dont
les prisonniers avaient pu s'chapper! Pas un mot enfin de ce
qu'tait devenu l'aronef, s'il courait encore  travers l'espace, si
l'on pouvait craindre de nouvelles reprsailles contre les membres du
club!

Certes, l'envie ne manquait pas  tous ces ballonistes d'interroger
Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si srieux, si
boutonns, qu'il parut convenable de respecter leur attitude. Quand
ils jugeraient  propos de parler, ils parleraient, et l'on serait
trop honor de les entendre.

Aprs tout, il y avait peut-tre dans ce mystre quelque secret qui
ne pouvait encore tre divulgu.

Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d'un silence
jusqu'alors inconnu dans les sances du Weldon-Institute

 Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu' terminer
l'arostat le _Go a head_ auquel il appartient de faire la conqute
de l'air. - La sance est leve. 

                                XVIII

Qui termine cette vridique histoire de l'_Albatros_ sans la terminer.

Le 29 avril de l'anne suivante, sept mois aprs le retour si imprvu
de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie tait tout en
mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s'agissait ni
d'lections ni de meetings. L'arostat le _Go a head,_ achev par les
soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son
lment naturel.

Pour aronaute, le clbre Harry W. Tinder, dont le nom a t
prononc au commencement de ce rcit, - plus un aide-arostier.

Pour passagers, le prsident et le secrtaire du Weldon-Institute. Ne
mritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de
venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur
le principe du  Plus lourd que l'air  ?

Cependant, aprs sept mois, ils en taient encore  parler de leurs
aventures. Frycollin lui-mme, quelque envie qu'il en et, n'avait
rien dit de l'ingnieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans
doute, en ballonistes intransigeants qu'ils taient, Uncle Prudent et
Phil Evans ne voulaient pas qu'il ft question d'aronef ou de tout
autre appareil volant. Tant que le ballon le _Go a head_ ne tiendrait
pas la premire place parmi les engins de locomotion arienne, ils ne
voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils
croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le vritable
vhicule atmosphrique, c'tait l'arostat et qu  lui seul
appartenait l'avenir.

D'ailleurs, celui dont ils avaient tir une vengeance si terrible -
si juste  leur sens -, celui-l n'existait plus. Aucun de ceux qui
l'accompagnaient n'avait pu lui survivre. Le secret de l'_Albatros_
tait maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.

Quant  admettre que l'ingnieur Robur et une retraite, une le de
relche, au milieu de ce vaste ocan, ce n'tait qu'une hypothse. En
tout cas, les deux collgues se rservaient de dcider plus tard s'il
ne conviendrait pas de faire quelques recherches  ce sujet.

On allait donc enfin procder  cette grande exprience que le
Weldon-Institute prparait de si longue date et avec tant de soins.
Le _Go a head_ tait le type le plus parfait de ce qui avait t
invent jusqu' cette poque dans l'art arostatique, - ce que sont
un _Inflexible_ ou un _Formidable_ dans l'art naval.

Le _Go a head_ possdait toutes les qualits que doit avoir un
arostat. Son volume lui permettait de s'lever aux dernires
hauteurs qu'un ballon puisse atteindre; - son impermabilit, de
pouvoir se maintenir indfiniment dans l'atmosphre; - sa solidit,
de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la
pluie et du vent; - sa capacit, de disposer d'une force
ascensionnelle assez considrable pour enlever, avec tous ses
accessoires, une machinerie lectrique qui devait communiquer  ses
propulseurs une puissance de locomotion suprieure  tout ce qui
avait t obtenu jusqu'alors. Le _Go a head_ avait une forme allonge
qui faciliterait son dplacement suivant l'horizontale. Sa nacelle,
plate-forme  peu prs semblable  celle du ballon des capitaines
Krebs et Renard, emportait tout l'outillage ncessaire aux
arostiers, instruments de physique, cbles, ancres, guides-ropes,
etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui
constituaient sa puissance mcanique. Cette nacelle tait munie, 
l'avant, d'une hlice, et,  l'arrire, d'une hlice et d'un
gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du _Go a
head_ devait tre trs infrieur au rendement des appareils de
l'_Albatros._

Le _Go a head_ avait t transport, aprs son gonflement, dans la
clairire de Fairmont-Park,  la place mme o s'tait repos
l'aronef pendant quelques heures.

Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui tait fournie par
le plus lger de tous les corps gazeux. Le gaz d'clairage ne possde
qu'une force de sept cents grammes environ par mtre cube, - ce qui
ne donne qu'une insuffisante rupture d'quilibre avec l'air ambiant.
Mais l'hydrogne possde une force d'ascension qui peut tre estime
 onze cents grammes. Cet hydrogne pur, prpar d'aprs les procds
et dans les appareils spciaux du clbre Henry Giffard, emplissait
l'norme ballon. Donc, puisque la capacit du _Go a head_ mesurait
quarante mille mtres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz
tait quarante mille multiplis par onze cents, soit de
quarante-quatre mille kilogrammes.

Dans cette matine du 29 avril, tout tait prt. Ds onze heures,
l'norme arostat se balanait  quelques pieds du sol, prt 
s'lever au milieu des airs.

Temps admirable et fait exprs pour cette importante exprience. En
somme, peut-tre aurait-il mieux valu que la brise et t plus
forte, ce qui aurait rendu l'preuve plus concluante. En effet, on
n'a jamais mis en doute qu'un ballon pt tre dirig dans un air
calme; mais, au milieu d'une atmosphre en mouvement, c'est autre
chose, et c'est dans ces conditions que les expriences doivent tre
tentes.

Enfin, il n'y avait pas de vent ni apparence qu'il dt se lever. Ce
jour-l, par extraordinaire, l'Amrique du Nord ne se disposait point
 envoyer  l'Europe occidentale une des bonnes temptes de son
inpuisable rserve, et jamais jour n'et t mieux choisi pour le
succs d'une exprience aronautique.

Faut-il parler de la foule immense runie dans Fairmont-Park, des
nombreux trains qui avaient vers sur la capitale de la Pennsylvanie
les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la
vie industrielle et commerciale qui permettait  tous de venir
assister  ce spectacle, patrons, employs, ouvriers, hommes, femmes,
vieillards, enfants, membres du Congrs, reprsentants de l'arme,
magistrats, reporters, indignes blancs et noirs, entasss dans la
vaste clairire? Faut-il dcrire les motions bruyantes de ce
populaire, ces mouvements inexplicables, ces pousses soudaines qui
rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips!
hips! hips! qui clatrent de toutes parts comme des dtonations de
botes d'artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur
la plate-forme, au-dessous de l'arostat pavois aux couleurs
amricaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des
curieux n'tait peut-tre pas venu pour voir le _Go a head,_ mais
pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l'Ancien Monde
enviait au Nouveau?

Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C'est que
Frycollin trouvait que la campagne de l'_Albatros_ suffisait  sa
clbrit. Il avait dclin l'honneur d'accompagner son matre. Il
n'eut donc point sa part des acclamations frntiques qui
accueillirent le prsident et le secrtaire du Weldon-Institute.

Il va sans dire que, de tous les membres de l'illustre assemble, pas
un ne manquait aux places rserves en dedans des cordes et piquets
qui formaient enceinte au milieu de la clairire. L taient Truk
Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles,
Miss Doll et Miss Mat. Tous taient venus affirmer par leur prsence
que rien ne pourrait jamais sparer les partisans du  Plus lger que
l'air  !

Vers onze heures vingt, un coup de canon annona la fin des derniers
prparatifs.

Le _Go a head_ n'attendait plus qu'un signal pour partir. Un second
coup de canon retentit  onze heures vingt-cinq.

Le _Go a head,_ maintenu par ses cordes de filet, s'leva d'une
quinzaine de mtres au-dessus de la clairire. De cette faon la
plate-forme dominait cette foule si profondment mue. Uncle Prudent
et Phil Evans, debout  l'avant, mirent alors la main gauche sur leur
poitrine, - ce qui signifiait qu'ils taient de coeur avec toute
l'assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le znith, - ce
qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu' ce jour
allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.

Cent mille mains se portrent alors sur cent mille poitrines, et cent
mille autres se dressrent vers le ciel.

Un troisime coup de canon clata  onze heures trente.

 Lchez tout!  cria Uncle Prudent, qui lana la formule
sacramentelle.

Et le _Go a head_ s'leva  majestueusement , -adverbe consacr par
l'usage dans les descriptions arostatiques.

En vrit, c'tait un spectacle superbe! On et dit d'un vaisseau qui
vient de quitter son chantier de construction. Et n'tait-ce pas un
vaisseau, lanc sur la mer arienne?

Le _Go a head_ monta suivant une rigoureuse verticale - preuve du
calme absolu de l'atmosphre -, et il s'arrta  une altitude de deux
cent cinquante mtres.

L, commencrent les manoeuvres en dplacement horizontal. Le
_Go a head,_ pouss par ses deux hlices, alla au-devant du soleil
avec une vitesse d'une dizaine de mtres  la seconde. C'est la
vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il
ne messied pas de le comparer  cette gante des mers borales,
puisqu'il avait aussi la forme de cet norme ctac.

Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aronautes.

Puis, sous l'action de son gouvernail, le _Go a head_ se livra 
toutes les volutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui
imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il
marcha en avant, en arrire, de faon  convaincre les plus
rfractaires  la direction des ballons, - s'il y en avait eu!...
S'il yen avait eu, on les aurait charps.

Mais pourquoi le vent manquait-il  cette magnifique exprience? Ce
fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le _Go a head_ excuter,
sans une hsitation, tous les mouvements, soit en dviant par
l'oblique comme un navire  voiles qui marche au plus prs, soit en
remontant les courants de l'air comme un navire  vapeur.

En ce moment, l'arostat se releva dans l'espace de quelques
centaines de mtres.

On comprit la manoeuvre. Uncle Prudent et ses compagnons
allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes
zones, afin de complter l'preuve. Du reste, un systme de
ballonneaux intrieurs analogues  la vessie natatoire des poissons
et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantit d'air,
au moyen de pompes, lui permettait de se dplacer verticalement. Sans
jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il
tait en mesure de s'lever ou de s'abaisser dans l'atmosphre, au
gr de l'aronaute. Toutefois, il avait t muni d'une soupape  son
hmisphre suprieur, pour le cas o il et t oblig  quelque
rapide descente. C'tait, en somme, l'application de systmes dj
connus, mais pousss  un extrme degr de perfection.

Le _Go a head_ s'levait donc en suivant une ligne verticale. Ses
normes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par
un effet d'optique. Ce n'est pas ce qu'il y a de moins curieux pour
les spectateurs, dont les vertbres du cou se brisent  regarder en
l'air. L'norme baleine devenait peu  peu un marsouin, en attendant
qu'elle ft rduite  l'tat de simple goujon.

Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le _Go a head_ atteignit
une altitude de quatre mille mtres. Mais, dans ce ciel si pur, sans
une trane de brume, il resta constamment visible.

Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairire, comme
s'il et t attach par des fils divergents. Une immense cloche et
emprisonn l'atmosphre qu'elle n'aurait pas t plus immobilise.
Pas un souffle de vent ni  cette hauteur ni  aucune autre.
L'arostat voluait sans rencontrer aucune rsistance, trs rapetiss
par l'loignement, comme si on l'et regard par le petit bout d'une
lorgnette.

Tout  coup, un cri s'leva de la foule, un cri suivi de cent mille
autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l'horizon. Ce
point, c'tait le nord-ouest.

L, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s'approche
et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de
l'espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement
l'atmosphre? En tout cas, il est dou d'une vitesse excessive, et il
ne peut tarder  passer au-dessus de la foule.

Un soupon, qui se communique lectriquement  tous les cerveaux,
court sur toute la clairire.

Mais il semble que le _Go a head_ a vu cet trange objet. Assurment,
il a senti qu'un danger le menace, car sa vitesse est augmente, et
il a pris chasse vers l'est.

Oui! la foule a compris! Un nom, jet par un des membres du
Weldon-Institute, a t rpt par cent mille bouches :

 L'_Albatros I..._ L'_Albatros_ !... 

C'est l'_Albatros,_ en effet! C'est Robur qui reparat dans les
hauteurs du ciel! C'est lui qui, semblable  un gigantesque oiseau de
proie, va fondre sur le _Go a head!_ Et pourtant, neuf mois avant,
l'aronef, bris par l'explosion, ses hlices rompues, sa plate-forme
coupe en deux, a t ananti. Sans le sang-froid prodigieux de
l'ingnieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l'avant
et le changea en une hlice suspensive, tout le personnel de
l'_Albatros_ et t asphyxi par la rapidit mme de la chute. Mais,
s'ils avaient pu chapper  l'asphyxie, comment lui et les siens ne
s'taient-ils pas noys dans les eaux du Pacifique?

C'est que les dbris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs,
les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l'_Albatros,_
constituait une pave. Si l'oiseau bless tait tomb dans les flots,
ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques
heures, Robur et ses hommes restrent d'abord sur cette pave, puis,
dans le canot de caoutchouc qu'ils avaient retrouv  la surface de
l'Ocan.

La Providence, pour ceux qui croient  l'intervention divine dans les
choses humaines - le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas
croire  la Providence -, vint au secours des naufrags.

Un navire les aperut, quelques heures aprs le lever du soleil. Ce
navire mit une embarcation  la mer. Il recueillit non seulement
Robur et ses compagnons, mais aussi les dbris flottants de
l'aronef. L'ingnieur se contenta de dire que son btiment avait
pri dans une collision, et son incognito fut respect.

Ce navire tait un trois-mts anglais, le _Two Friends,_ de
Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, o il arriva quelques
jours aprs.

On tait en Australie, mais encore loin de l'le X,  laquelle il
fallait revenir au plus tt.

Dans les dbris du roufle de l'arrire, l'ingnieur avait pu
retrouver une somme assez considrable, qui lui permit de subvenir 
tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander  personne.
Peu de temps aprs son arrive  Melbourne, il fit l'acquisition
d'une petite golette d'une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que
Robur, qui se connaissait en marine, regagna l'le X.

Et alors il n'eut plus qu'une ide fixe, une obsession se venger.
Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._
Besogne facile, aprs tout, pour celui qui avait construit le
premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l'ancien aronef, ses
propulseurs, entre autres engins, qui avaient t embarqus avec tous
les dbris sur la golette. On refit le mcanisme avec de nouvelles
piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout
le travail tait termin, et un nouvel _Albatros,_ identique  celui
que l'explosion avait dtruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prt
 prendre l'air.

Dire qu'il avait le mme quipage, que cet quipage tait enrag
contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le
Weldon-Institute en gnral, cela se comprend, sans qu'il convienne
d'y insister.

L'_Albatros_ quitta l'le X ds les premiers jours d'avril. Pendant
cette traverse arienne, il ne voulut pas que son passage pt tre
signal en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque
toujours entre les nuages. Arriv au-dessus de l'Amrique du Nord, en
une portion dserte du Far West, il atterrit. L, l'ingnieur,
gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le
plus de plaisir d'apprendre c'est que le Weldon-Institute tait prt
 commencer ses expriences, c'est que le _Go a head,_ mont par
Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie  la date
du 29 avril.

Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au
coeur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, 
laquelle ne pourrait chapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui
prouverait en mme temps la supriorit de l'aronef sur tous les
arostats et autres appareils de ce genre!

Et voil pourquoi, ce jour-l, comme un vautour qui se prcipite du
haut des airs, l'aronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.

Oui! c'tait l'_Albatros,_ facile  reconnatre, mme de tous ceux
qui ne l'avaient jamais vu!

Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientt qu'il ne
pourrait jamais chapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut,
le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du
sol, car l'aronef aurait pu lui barrer la route, mais en s'levant
dans l'air, en allant dans une zone o il ne pourrait peut-tre pas
tre atteint. C'tait trs audacieux, en mme temps trs logique.

Cependant l'_Albatros_ commenait  s'lever avec lui. Bien plus
petit que le _Go a head,_ c'tait l'espadon  la poursuite de la
baleine qu'il perce de son dard, c'tait le torpilleur courant sur le
cuirass qu'il va faire sauter d'un seul coup.

On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants
l'arostat eut atteint cinq mille mtres de hauteur.

L'_Albatros_ l'avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il
voluait sur ses flancs. Il l'enserrait dans un cercle dont le rayon
diminuait  chaque tour. Il pouvait l'anantir d'un bond, en crevant
sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent
t broys dans une effroyable chute!

Le public, muet d'horreur, haletant, tait saisi de cette sorte
d'pouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on
voit tomber quelqu'un d'une grande hauteur. Un combat arien se
prparait, combat o ne s'offraient mme pas les chances de salut
d'un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le
dernier, sans doute, puisque le progrs est une des lois de ce monde.
Et si le _Go a head_ portait  son cercle quatorial les couleurs
amricaines, l'_Albatros_ avait arbor son pavillon, l'tamine
toile avec le soleil d'or de Robur-le-Conqurant.

Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en
s'levant plus haut encore. Il se dbarrassa du lest qu'il avait en
rserve. Il fit un nouveau bond de mille mtres. Ce n'tait plus
alors qu'un point dans l'espace. L'_Albatros,_ qui le suivait
toujours en imprimant  ses hlices leur maximum de rotation, tait
devenu invisible.

Soudain, un cri de terreur s'leva du sol.

Le _Go a head_ grossissait  vue d'oeil, tandis que l'aronef
reparaissait en s'abaissant avec lui. Cette fois, c'tait une chute.
Le gaz, trop dilat dans les hautes zones, avait crev l'enveloppe,
et,  demi dgonfl, le ballon tombait assez rapidement.

Mais l'aronef, modrant ses hlices suspensives, s'abaissait d'une
vitesse gale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu'il n'tait plus
qu' douze cents mtres du sol, et s'en approcha bord  bord.

Robur voulait-il donc l'achever ?... Non!... Il voulait secourir, il
voulait sauver son quipage!

Et telle fut l'habilet de sa manoeuvre que l'aronaute et son
aide purent s'lancer sur la plate-forme de l'aronef.

Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de
Robur, refuser d'tre sauvs par lui? Ils en taient bien capables!
Mais les gens de l'ingnieur se jetrent sur eux, et, par force, les
firent passer du _Go a head_ sur l'_Albatros._

Puis, l'aronef se dgagea et demeura stationnaire, pendant que le
ballon, entirement vide de gaz, tombait sur les arbres de la
clairire, o il resta suspendu comme une gigantesque loque.

Un effroyable silence rgnait  terre. Il semblait que la vie et t
suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s'taient ferms
pour ne rien voir de la suprme catastrophe.

Uncle Prudent et Phil Evans taient donc redevenus les prisonniers de
l'ingnieur Robur. Puisqu'il les avait repris, allait-il les
entraner de nouveau dans l'espace, l ou il tait impossible de le
suivre?

On pouvait le croire.

Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l'_Albatros_ continuait
de s'abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la
foule s'carta pour lui faire place au milieu de la clairire.

L'motion tait porte  son maximum d'intensit.

L'_Albatros_ s'arrta  deux mtres de terre. Alors, au milieu du
profond silence, la voix de l'ingnieur se fit entendre.

 Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le prsident et le secrtaire du
Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je
ne ferais qu'user de mon droit de reprsailles. Mais,  la passion
allume dans leur me par le succs de l'_Albatros,_ j'ai compris que
l'tat des esprits n'tait pas prt pour l'importante rvolution que
la conqute de l'air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil
Evans, vous tes libres ! 

Le prsident, le secrtaire du Weldon-Institute, l'aronaute et son
aide, n'eurent qu' sauter pour prendre terre.

L'_Albatros_ remonta aussitt  une dizaine de mtres au-dessus de la
foule.

Puis, Robur, continuant :

 Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon exprience est faite; mais mon
avis est ds  prsent qu'il ne faut rien prmaturer, pas mme le
progrs. La science ne doit pas devancer les moeurs. Ce sont des
volutions, non des rvolutions qu'il convient de faire. En un mot,
il faut n'arriver qu' son heure. J'arriverais trop tt aujourd'hui
pour avoir raison des intrts contradictoires et diviss. Les
nations ne sont pas encore mres pour l'union.

 Je pars donc, et j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas
perdu pour l'humanit. Il lui appartiendra le jour o elle sera assez
instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser.
Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! 

Et l'_Albatros,_ battant l'air de ses soixante-quatorze hlices,
emport par ses deux propulseurs pousss  outrance, disparut vers
l'est au milieu d'une tempte de hurrahs, qui, cette fois, taient
admiratifs.

Les deux collgues, profondment humilis, ainsi que tout le
Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu'il y et
 faire : ils s'en retournrent chez eux, tandis que la foule, par un
revirement subit, tait prte  les saluer de ses plus vifs
sarcasmes, justes  cette heure!

----------------------------------------------------------------------

Et maintenant, toujours cette question Qu'est-ce que ce Robur? Le
saura-t-on jamais?

On le sait aujourd'hui. Robur, c'est la science future, celle de
demain peut-tre. C'est la rserve certaine de l'avenir.

Quant  l'_Albatros,_ voyage-t-il encore  travers cette atmosphre
terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il
n'est pas permis d'en douter. Robur-le-Conqurant reparatra-t-il un
jour, ainsi qu'il l'a annonc? Oui! il viendra livrer le secret d'une
invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du
monde.

Quant  l'avenir de la locomotion arienne, il appartient 
l'aronef, non  l'arostat.

C'est aux _Albatros_ qu'est dfinitivement rserve la conqute de
l'air!

                      Fin de Robur-le-Conqurant









End of the Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT ***

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