The Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by  Stendhal
(#1 in our series by  Stendhal)

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Title: La Chartreuse de Parme

Author:  Stendhal

Release Date: Jan, 1997  [EBook #796]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on October 21, 2002]
[Most recently updated: October 21, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA CHARTREUSE DE PARME ***




This Etext was created by Tokuya Matsumoto<toqyam@os.rim.or.jp>
[My apology if I have not presented it properly.  Michael Hart]





La Chartreuse de Parme


by Stendhal   [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]




LIVRE PREMIER



Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
I luoghi ameni.

Ariost, sat. IV.





CHAPITRE PREMIER


Milan en 1796


Le 15 mai 1796, le g,n,ral Bonaparte fit son entr,e dans Milan ... la
t^te de cette jeune arm,e qui venait de passer le pont de Lodi, et
d'apprendre au monde qu'aprSs tant de siScles C,sar et Alexandre
avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de g,nie dont
l'Italie fut t,moin en quelques mois r,veillSrent un peuple endormi;
huit jours encore avant l'arriv,e des Franais, les Milanais ne
voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitu,s ... fuir toujours
devant les troupes de Sa Majest, Imp,riale et Royale: c',tait du moins
ce que leur r,p,tait trois fois la semaine un petit journal grand comme
la main, imprim, sur du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards r,publicains avaient fait preuve d'une
bravoure ,gale ... celle des Franais, et ils m,ritSrent de voir leur
ville entiSrement ras,e par les empereurs d'Allemagne. Depuis qu'ils
,taient devenus de fidSles sujets leur grande affaire ,tait d'imprimer
des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
mariage d'une jeune fille appartenant ... quelque famille noble ou riche.
Deux ou trois ans aprSs cette grande ,poque de sa vie, cette jeune
fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisb,e
choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le
contrat de mariage. Il y avait loin de ces moeurs eff,min,es aux
,motions profondes que donna l'arriv,e impr,vue de l'arm,e franaise.
Bient"t surgirent des moeurs, nouvelles et passionn,es. Un peuple tout
entier s'aperut, le 15 mai 1796, que tout ce qu'il avait respect,
jusque-l... ,tait souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le
d,part du dernier r,giment de l'Autriche marqua la chute des id,es
anciennes: exposer sa vie devint ... la mode; on vit que pour ^tre
heureux aprSs des siScles de sensations affadissantes, il fallait aimer
la patrie d'un amour r,el et chercher les actions h,ro<ques. On ,tait
plong, dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux
de Charles-Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout
... coup l'on se trouva inond, de lumiSre. Depuis une cinquantaine
d'ann,es, et ... mesure que l'Encyclop,die et Voltaire ,clataient en
France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu'apprendre ... lire
ou quelque chose au monde ,tait une peine fort inutile, et qu'en payant
bien exactement la dOEme ... son cur, et lui racontant fidSlement tous ses
petits p,ch,s, on ,tait ... peu prSs s-r d'avoir une belle place au
paradis. Pour achever d',nerver ce peuple autrefois si terrible et si
raisonneur, l'Autriche lui avait vendu ... bon march, le privilSge de ne
point fournir de recrues a son arm,e.

En 1796 l'arm,e milanaise se composait de vingt-quatre faquins habill,s
de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre
magnifiques r,giments de grenadiers hongrois. La libert, des moeurs
,tait extr^me, mais la passion fort rare; d'ailleurs, outre le
d,sagr,ment de devoir tout raconter au cur,, sous peine de ruine m^me
en ce monde, le bon peuple de Milan ,tait encore soumis ... certaines
petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d'^tre
vexantes. Par exemple l'archiduc ', qui r,sidait ... Milan et gouvernait
au nom de l'empereur, son cousin, avait eu l'id,e lucrative de faire le
commerce des bl,s. En cons,quence, d,fense aux paysans de vendre leurs
grains jusqu'... ce que Son Altesse e-t rempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours aprSs l'entr,e des Franais, un jeune peintre
en miniature, un peu fou, nomm, Gros, c,lSbre depuis, et qui ,tait venu
avec l'arm,e entendant raconter au grand Caf, des Servi (... la mode
alors) les exploits de l'archiduc, qui de plus ,tait ,norme, prit la
liste des glaces imprim,e en placard sur une feuille de vilain papier
jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
soldat franais lui donnait un coup de ba<onnette dans le ventre, et,
au lieu du sang, il en sortait une quantit, de bl, incroyable. La chose
nomm,e plaisanterie ou caricature n',tait pas connue en ce pays de
despotisme cauteleux. Le dessin laiss, par Gros sur la table du Caf,
des Selvi parut un miracle descendu du ciel; il fut grav, dans la nuit,
et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le m^me jour, on affichait l'avis d'une contribution de guerre de six
millions, frapp,e pour les besoins de l'arm,e franaise, laquelle,
venant de gagner six batailles et de conqu,rir vingt provinces,
manquait seulement de souliers, de pantalons, d'habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
ces Franais si pauvres fut telle que les pr^tres seuls et quelques
nobles s'aperurent de la douleur de cette contribution de six
millions, qui, bient"t, fut suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats
franais riaient et chantaient toute la journ,e; ils avaient moins de
vingt-cinq ans, et leur g,n,ral en chef, qui en avait vingt-sept',
passait pour l'homme le plus fg, de son arm,e. Cette gaiet,, cette
jeunesse, cette insouciance, r,pondaient d'une faon plaisante aux
pr,dications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonaient du
haut de la chaire sacr,e que les Franais ,taient des monstres,
oblig,s, sous peine de mort, ... tout br-ler et ... couper la t^te ... tout
le monde. A cet effet, chaque r,giment marchait avec la guillotine en
t^te.

Dans les campagnes l'on voyait sur la porte des chaumiSres le soldat
franais occup, ... bercer le petit enfant de la maOEtresse du logis, et
presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliqu,es
pour que les soldats, qui d'ailleurs ne les savaient guSre, pussent les
apprendre aux femmes du pays, c',taient celles-ci qui montraient aux
jeunes Franais la Monf,rine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient ,t, log,s, autant que possible, chez les gens
riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un
lieutenant, nomm, Robert, eut un billet de logement pour le palais de
la marquise del Dongo. Cet officier, jeune r,quisitionnaire assez
leste, poss,dait pour tout bien, en entrant dans ce palais, un ,cu de
six francs qu'il venait de recevoir ... Plaisance. AprSs le passage du
pont de Lodi, il prit ... un bel officier autrichien tu, par un boulet un
magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais v^tement ne vint
plus ... propos. Ses ,paulettes d'officier ,taient en laine et le drap de
son habit ,tait cousu ... la doublure des manches pour que les morceaux
tinssent ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les
semelles de ses souliers ,taient en morceaux de chapeau ,galement pris
sur le champ de bataille, au-del... du pont de Lodi. Ces semelles
improvis,es tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort
visibles, de faon que lorsque le majordome de la maison se pr,senta
dans la chambre du lieutenant Robert pour l'inviter ... dOEner avec Mme la
marquise, celui-ci fut plong, dans un mortel embarras. Son voltigeur et
lui passSrent les deux heures qui les s,paraient de ce fatal dOEner ...
tfcher de recoudre un peu l'habit et ... teindre en noir avec de l'encre
les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva.

- De la vie je ne fus plus mal ... mon aise, me disait le lieutenant
Robert, ces dames pensaient que j'allais leur faire peur, et moi
j',tais plus tremblant qu'elles. Je regardais mes souliers et ne savais
comment marcher avec grfce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, ,tait
alors dans tout l',clat de sa beaut,: vous l'avez connue avec ses yeux
si beaux et d'une douceur ang,lique, et ses jolis cheveux d'un blond
fonc, qui dessinaient si bien l'ovale de cette figure charmante.
J'avais dans ma chambre une H,rodiade de L,onard de Vinci, qui semblait
son portrait. Dieu voulut que je fusse tellement saisi de cette beaut,
surnaturelle que j'en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais
que des choses laides et mis,rables dans les montagnes du pays de
G^nes: j'osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement.

"Mais j'avais trop de sens pour m'arr^ter longtemps dans le genre
complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
... manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre v^tus
avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence.
Figurez-vous que ces coquins-l... avaient non seulement de bons souliers,
mais encore des boucles d'argent. Je voyais du coin de l'oeil tous ces
regards stupides fix,s sur mon habit, et peut-^tre aussi sur mes
souliers, ce qui me perait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur ...
tous ces gens, mais comment les mettre ... leur place sans courir le
risque d'effaroucher les dames? car la marquise pour se donner un peu
de courage, comme elle me l'a dit cent fois depuis, avait envoy,
prendre au couvent, o-- elle ,tait pensionnaire en ce temps-l..., Gina del
Dongo, soeur de son mari, qui fut depuis cette charmante comtesse de
Pietranera: personne dans la prosp,rit, ne la surpassa par la gaiet, et
l'esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage et la
s,v,rit, d'fme dans la fortune contraire.

"Gina, qui pouvait alors avoir treize ans, mais qui en paraissait
dix-huit, vive et franche, comme vous savez avait tant de peur
d',clater de rire en pr,sence d, mon costume, qu'elle n'osait pas
manger; la marquise, au contraire, m'accablait de politesses
contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
d'impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mfchais le
m,pris, chose qu'on dit impossible ... un Franais. Enfin une id,e
descendue du ciel vint m'illuminer: je me mis ... raconter ... ces dames ma
misSre, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
montagnes du pays de G^nes o-- nous retenaient de vieux g,n,raux
imb,ciles. L..., disais-je, on nous donnait des assignats qui n'avaient
pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n'avais pas
parl, deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
la Gina ,tait devenue s,rieuse.

"- Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de
pain!

"- Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions
,taient encore plus mis,rables que nous, nous leur donnions un peu de
notre pain.

"En sortant de table, j'offris mon bras ... la marquise jusqu'... la porte
du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au
domestique qui m'avait servi ... table cet unique ,cu de six francs sur
l'emploi duquel j'avais fait tant de chfteaux en Espagne.

"Huit jours aprSs, continuait Robert, quand il fut bien av,r, que les
Franais ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
chfteau de Grianta, sur le lac de C"me, o-- bravement il s',tait r,fugi,
... l'approche de l'arm,e, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
femme si belle et sa seur. La haine que ce marquis avait pour nous
,tait ,gale ... sa peur, c'est-...-dire incommensurable: sa grosse figure
pfle et d,vote ,tait amusante ... voir quand il me faisait des
politesses. Le lendemain de son retour ... Milan, je reus trois aunes de
drap et deux cents francs sur la contribution des six millions: je me
remplumai, et devins le chevalier de ces dames, car les bals
commencSrent."

L'histoire du lieutenant Robert fut ... peu prSs celle de tous les
Franais; au lieu de se moquer de la misSre de ces braves soldats, on
en eut piti,, et on les aima.

Cette ,poque de bonheur impr,vu et d'ivresse ne dura que deux petites
ann,es; la folie avait ,t, si excessive et si g,n,rale, qu'il me serait
impossible d'en donner une id,e, si ce n'est par cette r,flexion
historique et profonde: ce peuple s'ennuyait depuis cent ans.

La volupt, naturelle aux pays m,ridionaux avait r,gn, jadis ... la cour
des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an
1624, que les Espagnols s',taient empar,s du Milanais, et empar,s en
maOEtres taciturnes, souponneux, orgueilleux, et craignent toujours la
r,volte, la gaiet, s',tait enfuie. Les peuples, prenant, les moeurs de
leurs maOEtres, songeaient plut"t ... se venger de la moindre insulte par
un coup de poignard qu'... jouir du moment pr,sent.

La joie folle, la gaiet,, la volupt,, l'oubli de tous les sentiments
tristes, ou seulement raisonnables, furent pouss,s ... un tel point,
depuis le 15 mai 1796, que les Franais entrSrent ... Milan, jusqu'en
avril 1799, qu'ils en furent chass,s ... la suite de la bataille de
Cassano, que l'on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oubli,
d'^tre moroses et de gagner de l'argent.

Tout au plus e-t-il ,t, possible de compter quelques familles
appartenant ... la haute noblesse, qui s',taient retir,es dans leurs
palais ... la campagne, comme pour bouder contre l'all,gresse g,n,rale et
l',panouissement de tous les coeurs. Il est v,ritable aussi que ces
familles nobles et riches avaient ,t, distingu,es d'une maniSre
ffcheuse dans la r,partition des contributions de guerre demand,es pour
l'arm,e franaise.

Le marquis del Dongo, contrari, de voir tant de gaiet,, avait ,t, un
des premiers ... regagner son magnifique chfteau de Grianta, au-del... de
C"me, o-- les dames menSrent le lieutenant Robert. Ce chfteau, situ,
dans une position peut-^tre unique au monde, sur un plateau ... cent
cinquante pieds ' au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande
partie, avait ,t, une place forte. La famille del Dongo le fit
construire au XVe siScle, comme le t,moignaient de toutes parts les
marbres charg,s de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des
foss,s profonds, ... la v,rit, priv,s d'eau; mais avec ces murs de
quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d',paisseur, ce chfteau
,tait ... l'abri d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il ,tait cher
au souponneux marquis. Entour, de vingt-cinq ou trente domestiques
qu'il supposait d,vou,s, apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais
que l'injure ... la bouche, il ,tait moins tourment, par la peur qu'...
Milan.

Cette peur n',tait pas tout ... fait gratuite: il correspondait fort
activement avec un espion plac, par l'Autriche sur la frontiSre suisse
... trois lieues de Grianta, pour faire ,vader les prisonniers faits sur
le champ de bataille, ce qui aurait pu ^tre pris au s,rieux par les
g,n,raux franais.

Le marquis avait laiss, sa jeune femme ... Milan: elle y dirigeait les
affaires de la famille, elle ,tait charg,e de faire face aux
contributions impos,es ... la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
elle cherchait ... les faire diminuer, ce qui l'obligeait ... voir ceux des
nobles qui avaient accept, des fonctions publiques, et m^me quelques
non-nobles fort influents. Il survint un grand ,v,nement dans cette
famille. Le marquis avait arrang, le mariage de sa jeune soeur Gina
avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il
portait de la poudre: ... ce titre, Gina le recevait avec de grands
,clats de rire, et bient"t elle fit la folie d',pouser le comte
Pietranera. C',tait ... la v,rit, un fort bon gentilhomme, trSs bien fait
de sa personne, mais ruin, de pSre en fils, et, pour comble de
disgrfce, partisan fougueux des id,es nouvelles. Pietranera ,tait
sous-lieutenant dans la l,gion italienne, surcroOEt de d,sespoir pour le
marquis.

AprSs ces deux ann,es de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
se donnant des airs de souverain bien ,tabli, montra une haine nouvelle
pour tout ce qui n',tait pas m,diocre. Les g,n,raux ineptes qu'il donna
... l'arm,e d'Italie perdirent une suite de batailles dans ces m^mes
plaines de V,rone, t,moins deux ans auparavant des prodiges d'Arcole et
de Lonato. Les Autrichiens se rapprochSrent de Milan; le lieutenant
Robert, devenu chef de bataillon et bless, ... la bataille de Cassano,
vint loger pour la derniSre fois chez son amie la marquise del Dongo '.
Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
suivait les Franais dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, ...
laquelle son frSre refusa de payer sa l,gitime, suivit l'arm,e mont,e
sur une charrette.

Alors commena cette ,poque de r,action et de retour aux id,es
anciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treize mois),
parce qu'en effet leur bonheur voulut que ce retour ... la sottise ne
durft que treize mois, jusqu'... Marengo. Tout ce qui ,tait vieux, d,vot,
morose, reparut ... la t^te des affaires, et reprit la direction de la
soci,t,: bient"t les gens rest,s fidSles aux bonnes doctrines
publiSrent dans les villages que Napol,on avait ,t, pendu par les
Mameluks en Egypte, comme il le m,ritait ... tant de titres.

Parmi ces hommes qui ,taient all,s bouder dans leurs terres et qui
revenaient alt,r,s de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait
par sa fureur; son exag,ration le porta naturellement ... la t^te du
parti. Ces messieurs, fort honn^tes gens quand ils n'avaient pas peur,
mais qui tremblaient toujours, parvinrent ... circonvenir le g,n,ral
autrichien: assez bon homme, il se laissa persuader que la s,v,rit,
,tait de la haute politique, et fit arr^ter cent cinquante patriotes:
c',tait bien alors ce qu'il y avait de mieux en Italie.

Bient"t on les d,porta aux bouches de Cattaro, et, jet,s dans des
grottes souterraines, l'humidit, et surtout le manque de pain firent
bonne et prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
avarice sordide ... une foule d'autres belles qualit,s, il se vanta
publiquement de ne pas envoyer un ,cu ... sa soeur, la comtesse
Pietranera: toujours folle d'amour, elle ne voulait pas quitter son
mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquise ,tait
d,sesp,r,e; enfin elle r,ussit ... d,rober quelques petits diamants dans
son ,crin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer
sous son lit dans une caisse de fer: la marquise avait apport, huit
cent mille francs de dot ... son mari et recevait quatre-vingts francs
par mois pour ses d,penses personnelles. Pendant les treize mois que
les Franais passSrent hors de Milan, cette femme si timide trouva des
pr,textes et ne quitta pas le noir.

Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs,
nous avons commenc, l'histoire de notre h,ros une ann,e avant sa
naissance. Ce personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice
Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit ... Milan. Il venait
justement de se donner la peine de naOEtre ' lorsque les Franais furent
chass,s et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez d,j...
le gros visage bl^me, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
id,es nouvelles. Toute la fortune de la maison ,tait substitu,e au fils
aOEn, Ascanio del Dongo, le digne portrait de son pSre. Il avait huit
ans, et Fabrice deux, lorsque tout ... coup ce g,n,ral Bonaparte, que
tous les gens bien n,s croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan 2 ce moment est encore unique
dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
aprSs, Napol,on gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile ...
dire. L'ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
,tait m,lang,e d'id,es de vengeance: on avait appris la haine ... ce bon
peuple. Bient"t l'on vit arriver ce qui restait des patriotes d,port,s
aux bouches de Cattaro; leur retour fut c,l,br, par une f^te nationale.
Leurs figures pfles, leurs grands yeux ,tonnes, leurs membres amaigris,
faisaient un ,trange contraste avec la joie qui ,clatait de toutes
parts. Leur arriv,e fut le signal du d,part pour les familles les plus
compromises. Le marquis del Dongo fut un des premiers ... s'enfuir ... son
chfteau de Grianta. Les chefs des grandes familles ,taient remplis de
haine et de peur; mais leurs femmes leurs filles, se rappelaient les
joies du premier s,jour des Franais, et regrettaient Milan et les bals
si gais, qui aussit"t aprSs Marengo s'organisSrent ... la Casa Tanzi;.
Peu de jours aprSs la victoire, le g,n,ral franais charg, de maintenir
la tranquillit, dans la Lombardie s'aperut que tous

les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
bien loin de songer encore ... cette ,tonnante victoire de Marengo qui
avait chang, les destin,es de l'Italie, et reconquis treize places
fortes en un jour, n'avaient l'fme occup,e que d'une proph,tie de saint
Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacr,e, les
prosp,rit,s des Franais et de Napol,on devaient cesser treize semaines
juste aprSs Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo et tous
les nobles boudeurs des campagnes, c'est que r,ellement et sans com,die
ils croyaient ... la proph,tie. Tous ces gens-l... n'avaient pas lu quatre
volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs pr,paratifs pour
rentrer ... Milan au bout de treize semaines, mais le temps, en
s',coulant, marquait de nouveaux succSs pour la cause de la France. De
retour ... Paris, Napol,on, par de sages d,crets, sauvait la R,volution ...
l'int,rieur, comme il l'avait sauv,e ... Marengo contre les ,trangers.
Alors les nobles lombards, r,fugi,s dans leurs chfteaux, d,couvrirent
que d'abord ils avaient mal compris la pr,diction du saint patron de
Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
mois. Les treize mois s',coulSrent, et la prosp,rit, de la France
semblait s'augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix ann,es de progrSs et de bonheur, de 1800 ... 1810;
Fabrice passa les premiSres au chfteau de Grianta, donnant et recevant
force coups de poing au milieu des petits paysans du village, et en
n'apprenant rien, pas m^me ... lire. Plus tard, on l'envoya au collSge
des j,suites ... Milan. Le marquis son pSre exigea qu'on lui montrft le
latin, non point d'aprSs ces vieux auteurs qui parlent toujours de
r,publiques, mais sur un magnifique volume orn, de plus de cent
gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVIIe siScle; c',tait la
g,n,alogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publi,e en 1650 par
Fabrice del Dongo, archev^que de Parme. La fortune des Valserra ,tant
surtout militaire, les gravures repr,sentaient force batailles, et
toujours on voyait quelque h,ros de ce nom donnant de grands coups
d',p,e. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mSre, qui
l'adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le voir ...
Milan, mais son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages,
c',tait sa belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en
pr^tait. AprSs le retour des Franais, la comtesse ,tait devenue l'une
des femmes les plus brillantes de la cour du prince EugSne, vice-roi
d'Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa premiSre communion, elle obtint du marquis,
toujours exil, volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
de son collSge. Elle le trouva singulier, spirituel, fort s,rieux, mais
joli garon, et ne d,parant point trop le salon d'une femme ... la mode;
du reste, ignorant ... plaisir, et sachant ... peine ,crire. La comtesse,
qui portait en toutes choses son caractSre enthousiaste, promit sa
protection au chef de l',tablissement, si son neveu Fabrice faisait des
progrSs ,tonnants, et ... la fin de l'ann,e avait beaucoup de prix. Pour
lui donner les moyens de les m,riter, elle l'envoyait chercher tous les
samedis soir, et souvent ne le rendait ... ses maOEtres que le mercredi ou
le jeudi. Les j,suites, quoique tendrement ch,ris par le prince
vice-roi, ,taient repouss,s d'Italie par les lois du royaume, et le
sup,rieur du collSge, homme habile, sentit tout le parti qu'il pourrait
tirer de ses relations avec une femme toute-puissante ... la cour. Il
n'eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus ignorant
que jamais, ... la fin de l'ann,e obtint cinq premiers prix. A cette
condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
g,n,ral commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six des
plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister ... la
distribution des prix chez les j,suites. Le sup,rieur fut complimente
par ses chefs.

La comtesse conduisait son neveu ... toutes ces f^tes brillantes qui
marquSrent le rSgne trop court de l'aimable prince EugSne. Elle l'avait
cr,, de son autorit, officier de hussards, et Fabrice, fg, de douze
ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchant,e de sa jolie
tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce qui voulait
dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain, elle eut
besoin de tout son cr,dit pour obtenir que le vice-roi voul-t bien ne
pas se souvenir de cette demande, ... laquelle rien ne manquait que le
consentement du pSre du futur page, et ce consentement e-t ,t, refus,
avec ,clat. A la suite de cette folie, qui fit fr,mir le marquis
boudeur, il trouva un pr,texte pour rappeler ... Grianta le jeune
Fabrice. La comtesse m,prisait souverainement son frSre; elle le
regardait comme un sot triste, et qui serait m,chant si jamais il en
avait le pouvoir. Mais elle ,tait folle de Fabrice, et, aprSs dix ans
de silence, elle ,crivit au marquis pour r,clamer son neveu: sa lettre
fut laiss,e sans r,ponse.

A son retour dans ce palais formidable, bfti par le plus belliqueux de
ses anc^tres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l'exercice et
monter ... cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
que sa femme, le faisait monter ... cheval, et le menait avec lui ... la
parade.

En arrivant au chfteau de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien rouges
de larmes r,pandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva
que les caresses passionn,es de sa mSre et de ses soeurs. Le marquis
,tait enferm, dans son cabinet avec son fils aOEn,, le marchesino
Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffr,es qui avaient l'honneur
d'^tre envoy,es ... Vienne; le pSre et le fils ne paraissaient qu'aux
heures des repas. Le marquis r,p,tait avec affectation qu'il apprenait
... son successeur naturel ... tenir, en partie double, le compte des
produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis ,tait trop
jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-l... ... un fils, h,ritier
n,cessaire de toutes ces terres substitu,es. Il l'employait ... chiffrer
des d,p^ches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine
il faisait passer en Suisse, d'o-- on les acheminait ... Vienne. Le
marquis pr,tendait faire connaOEtre ... ses souverains l,gitimes l',tat
int,rieur du royaume d'Italie qu'il ne connaissait pas lui-m^me, et
toutefois ses lettres avaient beaucoup de succSs; voici comment. Le
marquis faisait compter sur la grande route, par quelque agent s-r, le
nombre des soldats de tel r,giment franais ou italien qui changeait de
garnison, et, en rendant compte du fait ... la cour de Vienne, il avait
soin de diminuer d'un grand quart le nombre des soldats pr,sents. Ces
lettres, d'ailleurs ridicules, avaient le m,rite d'en d,mentir d'autres
plus v,ridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant
l'arriv,e de Fabrice au chfteau, le marquis avait-il reu la plaque
d'un ordre renomm,: c',tait la cinquiSme qui ornait son habit de
chambellan. A la v,rit,, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet
habit hors de son cabinet; mais il ne se permettait jamais de dicter
une d,p^che sans avoir rev^tu le costume brod,, garni de tous ses
ordres. Il e-t cru manquer de respect d'en agir autrement.

La marquise fut ,merveill,e des grfces de son fils. Mais elle avait
conserv, l'habitude d',crire deux ou trois fois par an au g,n,ral comte
d'A***; c',tait le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
horreur de mentir aux gens qu'elle aimait; elle interrogea son fils et
fut ,pouvant,e de son ignorance.

"S'il me semble peu instruit, se disait-elle, ... moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son ,ducation absolument manqu,e;
or, maintenant il faut du m,rite."Une autre particularit, qui l',tonna
presque autant, c'est que Fabrice avait pris au s,rieux toutes les
choses religieuses qu'on lui avait enseign,es chez les j,suites.
Quoique fort pieuse elle-m^me, le fanatisme de cet enfant la fit
fr,mir."Si le marquis a l'esprit de deviner ce moyen d'influence, il va
m'enlever l'amour de mon fils."Elle pleura beaucoup, et sa passion pour
Fabrice s'en augmenta.

La vie de ce chfteau, peupl, de trente ou quarante domestiques, ,tait
fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journ,es ... la chasse
ou ... courir le lac sur une barque. Bient"t il fut ,troitement li, avec
les cochers et les hommes des ,curies; tous ,taient partisans fous des
Franais et se moquaient ouvertement des valets de chambre d,vots,
attach,s ... la personne du marquis ou ... celle de son fils aOEn,. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c'est qu'ils
portaient de la poudre ... l'instar de leurs maOEtres.




CHAPITRE II


... Alors que Vesper vient embrunir nos yeux
Tout ,pris d'avenir, je contemple les cieux
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes cr,atures.
Car lui du fond cieux regardant un humain
Parfois m- de piti,, lui montre le chemin;
Par les astrcs du ciel qui sont des caractSres
Les choses nous pr,dit et bonnes et contraires.
Mais les hommes charg,s de terre et de tr,pas
M,prisent tel ,crit, et ne le lisent pas.

Ronsard



Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumiSres: a Ce sont
les id,es, disait-il, qui ont perdu l'Italie."Il ne savait trop comment
concilier cette sainte horreur de l'instruction, avec le d,sir de voir
son fils Fabrice perfectionner l',ducation si brillamment commenc,e
chez les j,suites. Pour courir le moins de risques possible, il chargea
le bon abb, BlanSs, cur, de Grianta, de faire continuer ... Fabrice ses
,tudes en latin. Il e-t fallu que le cur, lui-m^me s-t cette langue;
or, elle ,tait l'objet de ses m,pris; ses connaissances en ce genre se
bornaient ... r,citer, par coeur, les priSres de son missel, dont il
pouvait rendre ... peu prSs le sens ... ses ouailles. Mais ce cur, n'en
,tait pas

moins fort respect, et m^me redout, dans le canton; il avait toujours
dit que ce n',tait point en treize semaines, ni m^me en treize mois,
que l'on verrait s'accomplir la c,lSbre proph,tie de saint Giovita, le
patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait ... des amis s-rs, que
ce nombre treize devait ^tre interpr,t, d'une faon qui ,tonnerait bien
du monde, s'il ,tait permis de tout dire (1813).

Le fait est que l'abb, BlanSs, personnage d'une honn^tet, et d'une
vertu primitives, et de plus homme d'esprit, passait toutes les nuits
au haut de son clocher; il ,tait fou d'astrologie. AprSs avoir us, ses
journ,es ... calculer des conjonctions et des positions d',toiles, il
employait la meilleure part de ses nuits ... les suivre dans le ciel. Par
suite de sa pauvret,, il n'avait d'autre instrument qu'une longue
lunette ... tuyau de carton. On peut juger du m,pris qu'avait pour
l',tude des langues un homme qui passait sa vie ... d,couvrir l',poque
pr,cise de la chute des empires et des r,volutions qui changent la face
du monde."Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il ... Fabrice,
depuis qu'on m'a appris qu'en latin il s'appelle equus?"

Les paysans redoutaient l'abb, BlanSs comme un grand magicien: pour
lui, ... l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans le clocher,
il les emp^chait de voler. Ses confrSres les cur,s des environs, fort
jaloux de son influence, le d,testaient; le marquis del Dongo le
m,prisait tout simplement parce qu'il raisonnait trop pour un homme de
si bas ,tage. Fabrice l'adorait: pour lui plaire, il passait
quelquefois des soir,es entiSres ... faire des additions ou des
multiplications ,normes. Puis il montait au clocher: c',tait une grande
faveur et que l'abb, BlanSs n'avait jamais accord,e ... personne; mais il
aimait cet enfant pour sa na<vet,.

- Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-^tre tu seras un
homme.

Deux ou trois fois par an, Fabrice, intr,pide et passionn, dans ses
plaisirs, ,tait sur le point de se noyer dans le lac. Il ,tait le chef
de toutes les grandes exp,ditions des petits paysans de Grianta et de
la Cadenabia. Ces enfants s',taient procur, quelques petites clefs, et
quand la nuit ,tait bien noire, ils essayaient d'ouvrir les cadenas de
ces chaOEnes qui attachent les bateaux ... quelque grosse pierre ou ...
quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de C"me
l'industrie des p^cheurs place des lignes dormantes ... une grande
distance des bords. L'extr,mit, sup,rieure de la corde est attach,e ...
une planchette doubl,e de liSge, et une branche de coudrier trSs
flexible fich,e sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
tinte lorsque le poisson, pris ... la ligne, donne des secousses ... la
corde.

Le grand objet de ces exp,ditions nocturnes, que Fabrice commandait en
chef, ,tait d'aller visiter les lignes dormantes, avant que les
p^cheurs eussent entendu l'avertissement donn, par les petites
clochettes. On choisissait les temps d'orage; et, pour ces parties
hasardeuses, on s'embarquait le matin, une heure avant l'aube. En
montant dans la barque, ces enfants croyaient se pr,cipiter dans les
plus grands dangers, c',tait l... le beau c"t, de leur action, et,
suivant l'exemple de leurs pSres, ils r,citaient d,votement un Ave
Maria. Or, il arrivait souvent qu'au moment du d,part, et ... l'instant
qui suivait l'Ave Maria, Fabrice ,tait frapp, d'un pr,sage. C',tait l...
le fruit qu'il avait retir, des ,tudes astrologiques de son ami l'abb,
BlanSs, aux pr,dictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune
imagination, ce pr,sage lui annonait avec certitude le bon ou le
mauvais succSs; et comme il avait plus de r,solution qu'aucun de ses
camarades, peu ... peu toute la troupe prit tellement l'habitude des
pr,sages, que si, au moment de s'embarquer, on apercevait sur la c"te
un pr^tre, ou si l'on voyait un corbeau s'envoler ... main gauche', on se
hftait de remettre le cadenas ... la chaOEne du bateau, et chacun allait
se recoucher. Ainsi l'abb, BlanSs n'avait pas communiqu, sa science
assez difficile ... Fabrice, mais ... son insu il lui avait inocul, une
confiance illimit,e dans l,s signes qui peuvent pr,dire l'avenir.

Le marquis sentait qu'un accident arriv, ... sa correspondance chiffr,e
pouvait le mettre ... la merci de sa soeur; aussi tous les ans, ...
l',poque de la Sainte-Angela, f^te de la comtesse Pietranera Fabrice
obtenait la permission d'aller passer huit jours ... Milan. Il vivait
toute l'ann,e dans l'esp,rance ou le regret de ces huit jours. En cette
grande occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis
remettait ... son fils quatre ,cus et, suivant l'usage, ne donnait rien ...
sa femme, qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un
cocher avec deux chevaux, partaient pour C"me, la veille du voyage, et
chaque jour, ... Milan, la marquise trouvait une voiture ... ses ordres, et
un dOEner de douze couverts.

Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo ,tait
assur,ment fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu'il
enrichissait ... jamais les familles qui avaient la bont, de s'y livrer.
Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n'en
d,pensait pas le quart, il vivait d'esp,rances. Pendant les treize
ann,es de 1800 ... 1813, il crut constamment et fermement que Napol,on
serait renvers, avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au
commencement de 1813, il apprit les d,sastres de la B,r,sina! La prise
de Paris et la chute de Napol,on faillirent lui faire perdre la t^te;
il se permit alors les propos les plus outrageants envers sa femme et
sa soeur. Enfin, aprSs quatorze ann,es d'attente, il eut cette joie
inexprimable de voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan.
D'aprSs les ordres venus de Vienne, le g,n,ral autrichien reut le
marquis del Dongo avec une consid,ration voisine du respect; on se hfta
de lui offrir une des premiSres places dans le gouvernement, et il
l'accepta comme le paiement d'une dette. Son fils aOEn, eut une
lieutenance dans l'un des plus beaux r,giments de la monarchie; mais le
second ne voulut jamais accepter une place de cadet qui lui ,tait
offerte. Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une insolence
rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d'un revers humiliant.
Jamais il n'avait eu le talent des affaires, et quatorze ann,es pass,es
... la campagne, entre ses valets, son notaire et son m,decin, jointes ...
la mauvaise humeur de la vieillesse qui ,tait survenue, en avaient fait
un homme tout ... fait incapable. Or, il n'est pas possible, en pays
autrichien, de conserver une place importante sans avoir le genre de
talent que r,clame l'administration lente et compliqu,e, mais fort
raisonnable, de cette vieille monarchie. Les b,vues du marquis del
Dongo scandalisaient les employ,s et m^me arr^taient la marche des
affaires. Ses propos ultra-monarchiques irritaient les populations
qu'on voulait plonger dans le sommeil et l'incurie. Un beau jour, il
apprit que Sa Majest, avait daign, accepter gracieusement la d,mission
qu'il donnait de son emploi dans l'administration, et en m^me temps lui
conf,rait la place de second grand majordome major du royaume
lombardo-v,nitien. Le marquis fut indign, de l'injustice atroce dont il
,tait victime; il fit imprimer une lettre ... un ami, lui qui ex,crait
tellement la libert, de la presse. Enfin il ,crivit ... l'empereur que
ses ministres le trahissaient, et n',taient que des jacobins. Ces
choses faites, il revint tristement ... son chfteau de Grianta. Il eut
une consolation. AprSs la chute de Napol,on, certains personnages
puissants ... Milan firent assommer dans les rues le comte Prina, ancien
ministre du roi d'Italie, et homme du premier m,rite'. Le comte
Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du ministre, qui fut tu, ...
coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq heures. Un pr^tre,
confesseur du marquis del Dongo, e-t pu sauver Prina en lui ouvrant la
grille de l',glise de San Giovanni, devant laquelle on traOEnait le
malheureux ministre, qui m^me un instant fut abandonn, dans le
ruisseau, au milieu de la rue, mais il refusa d'ouvrir sa grille avec
d,rision, et, six mois aprSs, le marquis eut le bonheur de lui faire
obtenir un bel avancement.

Il ex,crait le comte Pietranera, son beau-frSre, lequel, n'ayant pas
cinquante louis de rente, osait ^tre assez content, s'avisait de se
montrer fidSle ... ce qu'il avait aim, toute sa vie, et avait l'insolence
de pr"ner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
marquis appelait un jacobinisme inffme. Le comte avait refus, de
prendre du service en Autriche; on fit valoir ce refus, et, quelques
mois aprSs la mort de Prina, les m^mes personnages qui avaient pay, les
assassins obtinrent que le g,n,ral Pietranera serait jet, en prison.
Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des
chevaux de poste pour aller ... Vienne dire la v,rit, ... l'empereur. Les
assassins de Prina eurent peur, et l'un d'eux, cousin de Mme
Pietranera, vint lui apporter ... minuit, une heure avant son d,part pour
Vienne, l'ordre de mettre en libert, son mari. Le lendemain, le g,n,ral
autrichien fit appeler le comte Pietranera, le reut avec toute la
distinction possible, et l'assura que sa pension de retraite ne
tarderait pas ... ^tre liquid,e sur le pied le plus avantageux. Le brave
g,n,ral Bubna, homme d'esprit et de coeur, avait l'air tout honteux de
l'assassinat de Prina et de la prison du comte.

AprSs cette bourrasque, conjur,e par le caractSre ferme de la comtesse,
les deux ,poux v,curent, tant bien que mal, avec la pension de
retraite, qui, grfce ... la recommandation du g,n,ral Bubna, ne se fit
pas attendre.

Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse
avait beaucoup d'amiti, pour un jeune homme fort riche, lequel ,tait
aussi ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre ... leur
disposition le plus bel attelage de chevaux anglais qui f-t alors ...
Milan, sa loge au th,ftre de la Scala, et son chfteau ... la campagne.
Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son fme ,tait
g,n,reuse, il s'emportait facilement, et alors se permettait d',tranges
propos. Un jour qu'il ,tait ... la chasse avec des jeunes gens, l'un
d'eux, qui avait servi sous d'autres drapeaux que lui, se mit ... faire
des plaisanteries sur la bravoure des soldats de la r,publique
cisalpine; le comte lui donna un soufflet, l'on se battit aussit"t, et
le comte, qui ,tait seul de son bord, au milieu de tous ces jeunes
gens, fut tu,. On parla beaucoup de cette espSce de duel, et les
personnes qui s'y ,taient trouv,es prirent le parti d'aller voyager en
Suisse.

Ce courage ridicule qu'on appelle r,signation, le courage d'un sot qui
se laisse pendre sans mot dire, n',tait point ... l'usage de la comtesse.
Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
jeune homme riche, son ami intime, prOEt aussi la fantaisie de voyager
en Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier
du comte Pietranera.

Limercati trouva ce projet d'un ridicule achev,, et la comtesse
s'aperut que chez elle le m,pris avait tu, l'amour. Elle redoubla
d'attention pour Limercati; elle voulait r,veiller son amour, et
ensuite le planter l... et le mettre au d,sespoir. Pour rendre ce plan de
vengeance intelligible en France, je dirai qu'... Milan, pays fort
,loign, du n"tre, on est encore au d,sespoir par amour. La comtesse,
qui, dans ses habits de deuil, ,clipsait de bien loin toutes ses
rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du
pav,, et l'un d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il
trouvait le m,rite de Limercati un peu lourd, un peu empes, pour une
femme d'autant d'esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle
,crivit ... Limercati :


Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit? Figurez-vous que vous ne
m'avez jamais connue.
Je suis, avec un peu de m,pris peut-^tre, votre trSs humble servante.

	Gina Pietranera.

A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses chfteaux;
son amour s'exalta, il devint
fou, et parla de se br-ler la cervelle, chose inusit,e dans les pays ...
enfer. DSs le lendemain de son arriv,e ... la campagne, il avait ,crit ...
la comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de
rente. Elle lui renvoya sa lettre non d,cachet,e par le groom du comte
N... Sur quoi Limercati a pass, trois ans dans ses terres, revenant
tous les deux mois ... Milan, mais sans avoir jamais le courage d'y
rester, et ennuyant tous ses amis de son amour passionn, pour la
comtesse, et du r,cit circonstanci, des bont,s que jadis elle avait
pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu'avec le comte N...
elle se perdait, et qu'une telle liaison la d,shonorait.

Le fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte
N..., et c'est ce qu'elle lui d,clara quand elle fut tout ... fait s-re
du d,sespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de
ne point divulguer la triste v,rit, dont elle lui faisait confidence:

- Si vous avez l'extr^me indulgence, ajouta-t-il, de continuer ... me
recevoir avec toutes les distinctions ext,rieures accord,es ... l'amant
r,gnant, je trouverai peut-^tre une place convenable.

AprSs cette d,claration h,ro<que, la comtesse ne voulut plus des
chevaux ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle ,tait
accoutum,e ... la vie la plus ,l,gante: elle eut ... r,soudre ce problSme
difficile ou pour mieux dire impossible: vivre ... Milan avec une pension
de quinze cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres ... un
cinquiSme ,tage, renvoya tous ses gens et jusqu'... sa femme de chambre
remplac,e par une pauvre vieille faisant des m,nages. Ce sacrifice
,tait dans le fait moins h,ro<que et moins p,nible qu'il ne nous
semble; ... Milan la pauvret, n'est pas ridicule, et partant ne se montre
pas aux fmes effray,es comme le pire des maux. AprSs quelques mois de
cette pauvret, noble, assi,g,e par les lettres continuelles de
Limercati, et m^me du comte N... qui lui aussi voulait ,pouser, il
arriva que le marquis del Dongo, ordinairement d'une avarice ex,crable,
vint ... penser que ses ennemis pourraient bien triompher de la misSre de
sa soeur. Quoi! une del Dongo ^tre r,duite ... vivre avec la pension que
la cour de Vienne, dont il avait tant ... se plaindre, accorde aux veuves
de ses g,n,raux!

Il lui ,crivit qu'un appartement et un traitement dignes de sa soeur
l'attendaient au chfteau de Grianta. L'fme mobile de la comtesse
embrassa avec enthousiasme l'id,e de ce nouveau genre de vie; il y
avait vingt ans qu'elle n'avait habit, ce chfteau v,n,rable s',levant
majestueusement au milieu des vieux chftaigniers plant,s du temps des
Sforce."L..., se disait-elle, je trouverai le repos, et, ... mon fge,
n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
croyait arriv,e au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime o-- je
suis n,e, m'attend enfin une vie heureuse et paisible."

Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu'il y a de s-r c'est que
cette fme passionn,e, qui venait de refuser si lestement l'offre de
deux immenses fortunes, apporta le bonheur au chfteau du Grianta. Ses
deux niSces ,taient folles de joie.

- Tu m'as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
en l'embrassant, la veille de ton arriv,e, j'avais cent ans.

La comtesse se mit ... revoir, avec Fabrice tous ces lieux enchanteurs
voisins de Grianta, et si c,l,br,s par les voyageurs: la villa Melzi de
l'autre c"t, du lac, vis-...-vis le chfteau, et qui lui sert de point de
vue; au-dessus le bois sacr, des Sfondrata et le hardi promontoire qui
s,pare les deux branches du lac, celle de C"me, si voluptueuse, et
celle qui court vers Lecco, pleine de s,v,rit,: aspects sublimes et
gracieux, que le site le plus renomm, du monde, la baie de Naples,
,gale, mais ne surpasse point. C',tait avec ravissement que la comtesse
retrouvait les souvenirs de sa premiSre jeunesse et les comparait ... ses
sensations actuelles."Le lac de C"me, se disait-elle, n'est point
environn,, comme le lac de GenSve, de grandes piSces de terre bien
closes et cultiv,es selon les meilleures m,thodes, choses qui
rappellent l'argent et la sp,culation. Ici de tous c"t,s je vois des
collines d'in,gales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plant,s par
le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gft,s et forc,s ...
rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se
pr,cipitant vers le lac par des pentes si singuliSres, je puis garder
toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout
est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs
de la civilisation. Les villages situ,s ... mi-c"te sont cach,s par de
grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s',lSve
l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit
champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps ... autre les
bouquets de chftaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y
voit croOEtre des plantes plus vigoureuses et plus heureuses l...
qu'ailleurs. Par-del... ces collines, dont le faOEte offre des ermitages
qu'on voudrait tous habiter, l'oeil ,tonn, aperoit les pics des Alpes,
toujours couverts de neige, et leur aust,rit, s,vSre lui rappelle des
malheurs de la vie et ce qu'il en faut pour accroOEtre la volupt,
pr,sente. L'imagination est touch,e par le son lointain de la cloche de
quelque petit village cach, sous les arbres: ces sons port,s sur les
eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce m,lancolie et de
r,signation, et semblent dire ... l'homme: la vie s'enfuit, ne te montre
donc point si difficile envers le bonheur qui se pr,sente hfte-toi de
jouir."Le langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de
pareils au monde, rendit ... la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne
concevait pas comment elle avait pu passer tant d'ann,es sans revoir le
lac."Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que
le bonheur se serait r,fugi,?"Elle acheta une barque que Fabrice, la
marquise et elle ornSrent de leurs mains, car on manquait d'argent pour
tout, au milieu de l',tat de maison le plus splendide depuis sa
disgrfce, le marquis del Dongo avait redoubl, de faste aristocratique.
Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, prSs de la
fameuse all,e de platanes, ... c"t, de la Cadenabia, il faisait
construire une digue dont le devis allait ... quatre-vingt mille francs.
A l'extr,mit, de la digue on voyait s',lever, sur les dessins du fameux
marquis Cagnola, une chapelle bftie tout entiSre en blocs de granit
,normes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur ... la mode de
Milan, lui bftissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient repr,senter les belles actions de ses anc^tres.

Le frSre aOEn, de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des
promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux
poudr,s, et avait tous les jours quelque nouvelle niche ... lancer ... sa
gravit,. Enfin il d,livra de l'aspect de sa grosse figure blafarde la
joyeuse troupe qui n'osait rire en sa pr,sence. On pensait qu'il ,tait
l'espion du marquis son pSre, et il fallait m,nager ce despote s,vSre
et toujours furieux depuis sa d,mission forc,e.

Ascagne jura de se venger de Fabrice.

Il y eut une temp^te o-- l'on courut des dangers; quoiqu'on e-t
infiniment peu d'argent, on paya g,n,reusement les deux bateliers pour
qu'ils ne dissent rien au marquis, qui d,j... t,moignait beaucoup
d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
temp^te; elles sont terribles et impr,vues sur ce beau lac: des rafales
de vent sortent ... l'improviste de deux gorges de montagnes plac,es dans
des directions oppos,es et luttent sur les eaux. La comtesse voulut
d,barquer au milieu de l'ouragan et des coups de tonnerre; elle
pr,tendait que, plac,e sur un rocher isol, au milieu du lac, et grand
comme une petite chambre', elle aurait un spectacle singulier; elle se
verrait assi,g,e de toutes parts par des vagues furieuses; mais, en
sautant de la barque elle tomba dans l'eau. Fabrice se jeta aprSs elle
pour la sauver, et tous deux furent entraOEn,s assez loin. Sans doute il
n'est pas beau de se noyer, mais l'ennui, tout ,tonn,, ,tait banni du
chfteau f,odal. La comtesse s',tait passionn,e pour le caractSre
primitif et pour l'astrologie de l'abb, BlanSs. Le peu d'argent qui lui
restait aprSs l'acquisition de la barque avait ,t, employ, ... acheter un
petit t,lescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses
niSces et Fabrice, elle allait s',tablir sur la plate-forme d'une des
tours gothiques du chfteau. Fabrice ,tait le savant de la troupe, et
l'on passait l... plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.

Il faut avouer qu'il y avait des journ,es o-- la comtesse n'adressait la
parole ... personne; on la voyait se promener sous les hauts
chftaigniers, plong,e dans de sombres r^veries; elle avait trop
d'esprit pour ne pas sentir parfois l'ennui qu'il y a ... ne pas ,changer
ses id,es. Mais le lendemain elle riait comme la veille: c',taient les
dol,ances de la marquise, sa belle-soeur, qui produisaient ces
impressions sombres sur cette fme naturellement si agissante.

- Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
chfteau! s',criait la marquise.

Avant l'arriv,e de la comtesse, elle n'avait pas m^me le courage
d'avoir de ces regrets.

L'on v,cut ainsi pendant l'hiver de 1814 ... 1815. Deux fois, malgr, sa
pauvret,, la comtesse vint passer quelques jours ... Milan; il s'agissait
de voir un ballet sublime de Vigano, donn, au th,ftre de la Scala, et
le marquis ne d,fendait point ... sa femme d'accompagner sa belle-soeur.
On allait toucher les quartiers de la petite pension, et c',tait la
pauvre veuve du g,n,ral cisalpin qui pr^tait quelques sequins ... la
richissime marquise del Dongo. Ces parties ,taient charmantes; on
invitait ... dOEner de vieux amis, et l'on se consolait en riant de tout,
comme de vrais enfants. Cette gaiet, italienne, pleine de brio et
d'impr,vu, faisait oublier la tristesse sombre que les regards du
marquis et de son fils aOEn, r,pandaient autour d'eux ... Grianta.
Fabrice, ... peine fg, de seize ans, repr,sentait fort bien le chef de la
maison.

Le 7 mars 1815 les dames ,taient de retour, depuis l'avant-veille, d'un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle
all,e de platanes, r,cemment prolong,e sur l'extr^me bord du lac. Une
barque parut, venant du c"t, de C"me, et fit des signes singuliers. Un
agent du marquis sauta sur la digue: Napol,on venait de d,barquer au
golfe de Juan. L'Europe eut la bonhomie d'^tre surprise de cet
,v,nement, qui ne surprit pont le marquis del Dongo, il ,crivit ... son
souverain une lettre pleine d'effusion de coeur; il lui offrait ses
talents et plusieurs millions, et lui r,p,tait que ses ministres
,taient des jacobins d'accord avec les meneurs de Paris.

Le 8 mars, ... six heures du matin, le marquis, rev^tu de ses insignes,
se faisait dicter, par son fils aOEn,, le brouillon d'une troisiSme
d,p^che politique il s'occupait avec gravit, ... la transcrire de sa
belle ,criture soign,e, sur du papier portant en filigrane l'effigie du
souverain. Au m^me instant Fabrice se faisait annoncer chez la comtes
se Pietranera.

- Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi
d'Italie; il avait tant d'amiti, pour ton mari! Je passe par la Suisse.
Cette nuit, ... Menaggio, mon ami Vasi, le marchand de baromStres, m'a
donn, son passeport; maintenant donne-moi quelques napol,ons, car je
n'en ai que deux ... moi; mais s'il le faut, j'irai ... pied.

La comtesse pleurait de joie et d'angoisse.

- Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette id,e te soit venue!
s',criait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, o-- elle ,tait
soigneusement cach,e, une petite bourse orn,e de perles; c',tait tout
ce qu'elle poss,dait au monde.

- Prends, dit-elle ... Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
Que restera-t-il ... ta malheureuse mSre et ... moi. si tu nous manques?
Quant au succSs de Napol,on, il est impossible, mon pauvre ami; nos
messieurs sauront bien le faire p,rir. N'as-tu pas entendu, il y a huit
jours, ... Milan, l'histoire des vingt-trois projets d'assassinat tous si
bien combin,s et auxquels il n',chappa que par miracle? et alors il
,tait tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas la volont, de le
perdre qui manque ... nos ennemis la France n',tait plus rien depuis son
d,part.

C',tait avec l'accent de l',motion la plus vive que la comtesse parlait
... Fabrice des futures destin,es de Napol,on.

- En te permettant d'aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j'ai de
plus cher au monde, disait-elle.

Les yeux de Fabrice se mouillSrent, il r,pandit des larmes en
embrassant la comtesse, mais sa r,solution de partir ne fut pas un
instant ,branl,e. Il expliquait avec effusion ... cette amie si chSre
toutes les raisons qui le d,terminaient, et que nous prenons la libert,
de trouver bien plaisantes.

- Hier soir, il ,tait six heures moins sept minutes, nous nous
promenions, comme tu sais sur le bord du lac dans l'all,e de platanes,
au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. L...,
pour la premiSre fois, j'ai remarqu, au loin le bateau qui venait de
C"me, porteur d'une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
sans songer ... l'Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout ... coup j'ai ,t, saisi d'une ,motion profonde. Le
bateau a pris terre, l'agent a parl, bas ... mon pSre, qui a chang, de
couleur, et nous a pris ... part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
joie dont mes yeux ,taient inond,s. Tout ... coup, ... une hauteur immense
et ... ma droite j'ai vu un aigle, l'oiseau de Napol,on; il volait
majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par cons,quent vers
Paris. Et moi aussi, me suis-je dit ... l'instant, je traverserai la
Suisse avec la rapidit, de l'aigle, et j'irai offrir ... ce grand homme
bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
A l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet singulier mes
larmes se sont taries; et la preuve que cette id,e vient d'en haut,
c'est qu'au m^me moment, sans discuter, j'ai pris ma r,solution et j'ai
vu les moyens d'ex,cuter ce voyage. En un clin d'oeil toutes les
tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
dimanches, ont ,t, comme enlev,es par un souffle divin. J'ai vu cette
grande image de l'Italie se relever de la fange o-- les Allemands la
retiennent plong,e'; elle ,tendait ses bras meurtris et encore ... demi
charg,s de chaOEnes vers son roi et son lib,rateur. Et moi, me suis-je
dit, fils encore inconnu de cette mSre malheureuse, je partirai, j'irai
mourir ou vaincre avec cet homme marqu, par le destin, et qui voulut
nous laver du m,pris que nous jettent m^me les plus esclaves et les
plus vils parmi les habitants de l'Europe.

"Tu sais, ajouta-t-il ... voix basse en se rapprochant de la comtesse, et
fixant sur elle ses yeux d'o-- jaillissaient des flammes, tu sais ce
jeune marronnier que ma mSre, l'hiver de ma naissance, planta elle-m^me
au bord de la grande fontaine dans notre for^t, ... deux lieues d'ici:
avant de rien faire, j'ai voulu l'aller visiter. Le printemps n'est pas
trop avanc,, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce
sera un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l',tat de torpeur
o-- je languis dans ce triste et froid chfteau. Ne trouves-tu pas que
ces vieux murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du
despotisme, sont une v,ritable image du triste hiver? ils sont pour moi
ce que l'hiver est pour mon arbre.

"Le croirais-tu, Gina? hier soir ... sept heures et demie j'arrivais ...
mon marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles d,j...
assez grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J'ai b^ch, la
terre avec respect ... l'entour de l'arbre ch,ri. Aussit"t, rempli d'un
transport nouveau, j'ai travers, la montagne; je suis arriv, ... Menagio:
il me fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait vol,,
il ,tait d,j... une heure du matin quand je me suis vu ... la porte de
Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le r,veiller; mais il
,tait debout avec trois de ses amis. A mon premier mot,"Tu vas
rejoindre Napol,on!"s'est-il ,cri,; et il m'a saut, au cou. Les autres
aussi m'ont embrass, avec transport."Pourquoi suis-je mari,!"disait
l'un d'eux."

Mme Pietranera ,tait devenue pensive, elle crut devoir pr,senter
quelques objections. Si Fabrice e-t eu la moindre exp,rience, il e-t
bien vu que la comtesse elle-m^me ne croyait pas aux bonnes raisons
qu'elle se hftait de lui donner. Mais, ... d,faut d'exp,rience, il avait
de la r,solution; il ne daigna pas m^me ,couter ces raisons. La
comtesse se r,duisit bient"t ... obtenir de lui que du moins il fOEt part
de son projet ... sa mSre.

- Elle le dira ... mes soeurs, et ces femmes me trahiront ... leur insu!
s',cria Fabrice avec une sorte de hauteur h,ro<que.

- Parlez donc avec plus de respect. dit la comtesse souriant au milieu
de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous d,plairez
toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les fmes prosa<ques.

La marquise fondit en larmes en apprenant l',trange projet de son fils;
elle n'en sentait pas l'h,ro<sme, et fit tout son possible pour le
retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, except, les murs
d'une prison, ne pourrait l'emp^cher de partir, elle lui remit le peu
d'argent qu'elle poss,dait; puis elle se souvint qu'elle avait depuis
la veille huit ou dix petits diamants valant peut-^tre dix mille
francs, que le marquis lui avait confi,s pour les faire monter ... Milan.
Les soeurs de Fabrice entrSrent chez leur mSre tandis que la comtesse
cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre h,ros; il rendait
... ces pauvres femmes leurs ch,tifs napol,ons. Ses soeurs furent
tellement enthousiasm,es de son projet, elles l'embrassaient avec une
joie si broyante qu'il prit ... la main quelques diamants qui restaient
encore ... cacher, et voulut partir sur-le-champ.

- Vous me trahiriez ... votre insu, dit-il ... ses soeurs. Puisque j'ai
tant d'argent, il est inutile d'emporter des hardes; on en trouve
partout.

Il embrassa ces personnes qui lui ,taient si chSres, et partit ...
l'instant m^me sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si vite,
craignant toujours d'^tre poursuivi par des gens ... cheval, que le soir
m^me il entrait ... Lugano. Grfce ... Dieu, il ,tait dans une ville suisse,
et ne craignait plus d'^tre violent, sur la route solitaire par des
gendarmes pay,s par son pSre. De ce lieu, il lui ,crivit une belle
lettre, faiblesse d'enfant qui donna de la consistance ... la colSre du
marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage fut
rapide, et il entra en France par Pontarlier. L'Empereur ,tait ... Paris.
L... commencSrent les malheurs de Fabrice, il ,tait parti dans la ferme
intention de parler ... l'Empereur: jamais il ne lui ,tait venu ...
l'esprit que ce f-t chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince EugSne et e-t pu lui adresser la parole. A Paris, tous
les matins, il allait dans la cour du chfteau des Tuileries assister
aux revues pass,es par Napol,on; mais jamais il ne put approcher de
l'Empereur. Notre h,ros croyait tous les Franais profond,ment ,mus
comme lui de l'extr^me danger que courait la patrie. A la table de
l'h"tel o-- il ,tait descendu, il ne fit point mystSre de ses projets et
de son d,vouement; il trouva des jeunes gens d'une douceur aimable,
encore plus enthousiastes que lui, et qui en peu de jours, ne
manquSrent pas de lui voler tout l'argent qu'il poss,dait.
Heureusement, par pure modestie, il n'avait pas parl, des diamants
donn,s par sa mSre. Le matin o--, ... la suite d'une orgie, il se trouva
d,cid,ment vol,, il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un
ancien soldat palefrenier du maquignon, et, dans son m,pris pour les
jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l'arm,e. Il ne savait
rien, sinon qu'elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arriv,
sur la frontiSre, qu'il trouva ridicule de se tenir dans une maison,
occup, ... se chauffer devant une bonne chemin,e, tandis que des soldats
bivouaquaient. Quoi que p-t lui dire son domestique, qui ne manquait
pas de bon sens, il courut se m^ler imprudemment aux bivouacs de l'extr^

 frontiSre, sur la route de Belgique. A peine fut-il arriv, au premier
bataillon plac, ... c"t, de la route, que les soldats se mirent ...
regarder ce jeune bourgeois, dont la mise n'avait rien qui rappelft
l'uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid. Fabrice
s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalit, en payant. Les soldats se
regardSrent ,tonn,s surtout de l'id,e de payer, et lui accordSrent avec
bont, une place au feu, son domestique lui fit un abri. Mais, une heure
aprSs, l'adjudant du r,giment passant ... port,e du bivouac, les soldats
allSrent lui raconter l'arriv,e de cet ,tranger parlant mal franais.
L'adjudant interrogea Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour
l'Empereur avec un accent fort suspect; sur quoi ce sous-officier le
pria de le suivre jusque chez le colonel, ,tabli dans une ferme
voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha avec les deux chevaux.
Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant sous-officier,
qu'aussit"t il changea de pens,e, et se mit ... interroger aussi le
domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan de
campagne de son interlocuteur parla des grandes protections qu'avait
son maOEtre, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux
chevaux. Aussit"t un soldat appel, par l'adjudant lui mit la main sur
le collet; un autre soldat prit soin des chevaux, et, d'un air s,vSre,
l'adjudant ordonna ... Fabrice de le suivre sans r,pliquer.

AprSs lui avoir fait faire une bonne lieue, ... pied, dans l'obscurit,
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
parts ,clairaient l'horizon, l'adjudant remit Fabrice ... un officier de
gendarmerie qui, d'un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromStres portant
sa marchandise.

- Sont-ils b^tes, s',cria l'officier, c'est aussi trop fort!

Il fit des questions ... notre h,ros qui parla de l'Empereur et de la
libert, dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier
de gendarmerie fut saisi d'un rire fou.

- Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s',cria-t-il. Il est un peu fort de
caf, que l'on ose nous exp,dier des blancs-becs de ton espSce!

Et quoi que p-t dire Fabrice, qui se tuait ... expliquer qu'en effet il
n',tait pas marchand de baromStres, l'officier l'envoya ... la prison de
B..., petite ville du voisinage o-- notre h,ros arriva sur les trois
heures du matin, outr, de fureur et mort de fatigue.

Fabrice, d'abord ,tonn,, puis furieux, ne comprenant absolument rien ...
ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journ,es dans cette
mis,rable prison, il ,crivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c',tait la femme du ge"lier, belle Flamande de trente-six
ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n'avait
nulle envie de faire fusiller un aussi joli garon, et que d'ailleurs
il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
lettres. Le soir fort tard, elle daignait venir ,couter les dol,ances
du prisonnier; elle avait dit ... son mari que le blanc-bec avait de
l'argent, sur quoi le prudent ge"lier lui avait donn, carte blanche.
Elle usa de la permission et reut quelques napol,ons d'or, car
l'adjudant n'avait enlev, que les chevaux, et l'officier de gendarmerie
n'avait rien confisqu, du tout. Une aprSs-midi du mois de juin, Fabrice
entendit une forte canonnade assez ,loign,e. On se battait donc enfin!
son coeur bondissait d'impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
dans la ville; en effet un grand mouvement s'op,rait, trois divisions
traversaient B... Quand, sur les onze heurcs du soir, la femme du
ge"lier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que
de coutume; puis, lui prenant les mains:

- Faites-moi sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la
prison dSs qu'on aura cess, de se battre.

- Balivernes que tout cela! As-tu du quibus?

Il parut inquiet, il ne comprenait pas le mot quibus. La ge"liSre,
voyant ce mouvement, jugea que les eaux ,taient basses, et, au lieu de
parler de napol,ons d'or comme elle l'avait r,solu, elle ne parla plus
que de francs.

  - Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napol,on sur chacun des yeux du caporal qui va venir
relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de
prison, et si son r,giment doit filer dans la journ,e, il acceptera.

Le march, fut bient"t conclu. La ge"liSre consentit m^me ... cacher
Fabrice dans sa chambre, d'o-- il pourrait plus facilement s',vader le
lendemain matin.

Le lendemain, avant l'aube, cette femme tout attendrie dit ... Fabrice:

- Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain m,tier:
crois-moi, n'y reviens plus.

- Mais quoi! r,p,tait Fabrice, il est donc criminel de vouloir d,fendre
la patrie?

- Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai sauv, la vie; ton cas ,tait
net, tu aurais ,t, fusill,; mais ne le dis ... personne, car tu nous
ferais perdre notre place ... mon mari et ... moi; surtout ne r,pSte jamais
ton mauvais conte d'un gentilhomme de Milan d,guis, en marchand de
baromStres, c'est trop b^te. Ecoute-moi bien, je vais te donner les
habits d'un hussard mort avant-hier dans la prison: n'ouvre la bouche
que le moins possible, mais enfin, si un mar,chal des logis ou un
officier t'interroge de faon ... te forcer de r,pondre, dis que tu es
rest, malade chez un paysan qui t'a recueilli par charit, comme tu
tremblais la fiSvre dans un foss, de la route. Si l'on n'est pas
satisfait de cette r,ponse, ajoute que tu vas rejoindre ton r,giment.
On t'arr^tera peut-^tre ... cause de ton accent: alors dis que tu es n,
en Pi,mont', que tu es un conscrit rest, en France l'ann,e pass,e, etc.

Pour la premiSre fois, aprSs trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
espion. Il raisonna avec la ge"liSre, qui, ce matin-l..., ,tait fort
tendre, et enfin, tandis qu'arm,e d'une aiguille elle r,tr,cissait les
habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement ... cette
femme ,tonn,e. Elle y crut un instant, il avait l'air si na<f, et il
,tait si joli habill, en hussard!

- Puisque tu as tant de bonne volont, pour te battre, lui dit-elle
enfin ... demi persuad,e, il fallait donc en arrivant ... Paris t'engager
dans un r,giment. En payant ... boire ... un mar,chal des logis ton affaire
,tait faite!

La ge"liSre ajouta beaucoup de bons avis pour l'avenir, et enfin, ... la
petite pointe du jour mit Fabrice hors de chez elle, aprSs lui avoir
fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait son nom,
quoi qu'il p-t arriver. DSs que Fabrice fut sorti de la petite ville,
marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui vint un
scrupule."Me voici, se dit-il, avec l'habit et la feuille de route d'un
hussard mort en prison o-- l'avait conduit, dit-on, le vol d'une vache
et d, quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire succ,d, ... son
^tre... et cela sans le vouloir ni le pr,voir en aucune maniSre! Gare
la prison!... Le pr,sage est clair, j'aurai beaucoup ... souffrir de la
prison!"

Il n'y avait pas une heure que Fabrice avait quitt, sa bienfaitrice,
lorsque la pluie commena ... tomber avec une telle force qu'... peine le
nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrass, par des bottes grossiSres
qui n',taient pas faites pour lui. Il fit rencontre d'un paysan mont,
sur un m,chant cheval, il acheta le cheval en s'expliquant par signes;
la ge"liSre lui avait recommand, de parler le moins possible, ... cause
de son accent.

Ce jour-l... l'arm,e, qui venait de gagner la bataille de Ligny, ,tait en
pleine marche sur Bruxelles, on ,tait ... la veille de la bataille de
Waterloo. Sur le midi, la pluie ... verse continuant toujours, Fabrice
entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout ... fait les
affreux moments de d,sespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu'... la nuit trSs avanc,e, et comme il commenait
... avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
de paysan fort ,loign,e de la route. Ce paysan pleurait et pr,tendait
qu'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un ,cu, et il trouva de
l'avoine."Mon cheval n'est pas beau, se dit Fabrice, mais n'importe! il
pourrait bien se trouver du go-t de quelque adjudant", et il alla
coucher ... l',curie ... ses c"t,s. Une heure avant le jour le lendemain,
Fabrice ,tait sur la route, et, ... forc, de caresses, il ,tait parvenu ...
faire prendre le trot ... son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
canonnade: c',taient les pr,liminaires de Waterloo.



CHAPITRE III


Fabrice trouva bient"t des vivandiSres, et l'extr^me reconnaissance
qu'il avait pour la ge"liSre de B... le porta ... leur adresser la
parole; il demanda ... l'une d'elles o-- ,tait le 4c r,giment de hussards,
auquel il appartenait.

- Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit
soldat, dit la cantiniSre touch,e par la pfleur et les beaux yeux de
Fabrice. Tu n'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de
sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je
ne dis pas, tu pourrais lfcher ta balle tout comme un autre.

Ce conseil d,plut ... Fabrice, mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantiniSre. De temps
... autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les emp^chait de
s'entendre, car Fabrice ,tait tellement hors de lui d'enthousiasme et
de bonheur, qu'il avait renou, la conversation. Chaque mot de la
cantiniSre redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A
l'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout
dire ... cette femme qui semblait si bonne. Elle ,tait fort ,tonn,e et ne
comprenait rien du tout ... ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

- Je vois le fin mot, s',cria-t-elle enfin d'un air de triomphe: vous
^tes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du
4'` de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme
que vous portez et vous courez aprSs elle. Vrai, comme Dieu est
l...-haut, vous n'avez jamais ,t, soldat; mais, comme un brave garon que
vous ^tes, puisque votre r,giment est au feu, vous voulez y paraOEtre,
et ne pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout: c',tait le seul moyen qu'il e-t de recevoir de
bons conseils."J'ignore toutes les faons d'agir de ces Franais, se
disait-il, et, si je ne suis pas guid, par quelqu'un, je parviendrai
encore ... me faire jeter en prison, et l'on me volera mon cheval."

- D'abord, mon petit, lui dit la cantiniSre, qui devenait de plus en
plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt et un ans: c'est tout le
bout du monde si tu en as dix-sept.

C',tait la v,rit,, et Fabrice l'avoua de bonne grfce.

- Ainsi, tu n'es pas m^me conscrit, c'est uniquement ... cause des beaux
yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est
pas d,go-t,e. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a
remis, il faut primo que tu achStes un autre cheval; vois comme ta
rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu prSs;
c'est l... un cheval de paysan qui te fera tuer dSs que tu seras en
ligne. Cette fum,e blanche, que tu vois l...-bas par-dessus la haie, ce
sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi, pr,pare-toi ... avoir une
fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais
aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, pr,sentant un napol,on ... la vivandiSre,
la pria de se payer.

- C'est piti, de le voir! s',cria cette femme; le pauvre petit ne sait
pas seulement d,penser son argent! Tu m,riterais bien qu'aprSs avoir
empoign, ton napol,on je fisse prendre son grand trot ... Cocotte, du
diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
voyant d,taler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voil... dix-huit francs cinquante
centimes, et ton d,jeuner te co-te trente sous. Maintenant, nous allons
bient"t avoir des chevaux ... revendre. Si la b^te est petite, tu en
donneras dix francs, et, dans tous les cas jamais plus de vingt francs,
quand ce serait l, cheval des quatre fils Aymon.

Le d,jeuner fini, la vivandiSre, qui p,rorait toujours, fut interrompue
par une femme qui s'avanait ... travers champs, et qui passa sur la
route.

- Hol..., h,! lui cria cette femme; hol...! Margot! ton 6c l,ger est sur la
droite.

- Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandiSre ... notre h,ros,
mais en v,rit, tu me fais piti,; j'ai de l'amiti, pour toi, sacr,di,!
Tu ne sais rien de rien tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Vi,ns-t'en au 6c l,ger avec moi.

- Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
me battre et suis r,solu d'aller l...-bas vers cette fum,e blanche.

- Regarde comme ton cheval remue les oreilles! DSs qu'il sera l...-bas,
quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main il se mettra ...
galoper, et Dieu sait o-- il te mSnera. Veux-tu m'en croire? DSs que tu
seras avec les petits soldats ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
... c"t, des soldats et fais comme eux. exactement. Mais, mon Dieu, je
parie que tu ne sais pas seulement d,chirer une cartouche.

Fabrice, fort piqu,, avoua cependant ... sa nouvelle amie qu'elle avait
devin, juste.

- Pauvre petit! il va ^tre tu, tout de suite; vrai comme Dieu! a ne
sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
cantiniSre d'un air d'autorit,.

- Mais je veux me battre.

- Tu te battras aussi; va, le 6, l,ger est un fameux, et aujourd'hui il
y en a pour tout le monde.

- Mais serons-nous bient"t ... votre r,giment?

- Dans un quart d'heure tout au plus.

"Recommand, par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
battre."A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait
pas l'autre.

- C'est comme un chapelet, dit Fabrice.

- On commence ... distinguer les feux de peloton, dit la vivandiSre en
donnant un coup de fouet ... son petit cheval qui semblait tout anim, par
le feu.

La cantiniSre tourna ... droite et prit un chemin de traverse au milieu
des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
le point d'y rester: Fabrice poussa ... la roue. Son cheval tomba deux
fois bient"t le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier
au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa
rosse s'arr^ta tout court: c',tait un cadavre, pos, en travers du
sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, trSs pfle naturellement, prit une teinte verte
fort prononc,e; la cantiniSre aprSs avoir regard, le mort, dit, comme
en se parlant ... elle-m^me:

- Euroa n'est pas de notre division.

Puis, levant les yeux sur notre h,ros, elle ,clata de rire.

- Ah! Ah! mon petit! s',cria-t-elle, en voil... du nanan!

Fabrice restait glac,. Ce qui le frappait surtout, c',tait la salet,
des pieds de ce cadavre qui d,j... ,tait d,pouill, de ses souliers, et
auquel on n'avait laiss, qu'un mauvais pantalon tout souill, de sang.

- Approche, lui dit la cantiniSre; descends de cheval; il faut que tu
t'y accoutumes; tiens, s',cria-t-elle, il en a eu par la t^te.

Une balle, entr,e ... c"t, du nez, ,tait sortie par la tempe oppos,e, et
d,figurait ce cadavre d'une faon hideuse; il ,tait rest, avec un oeil
ouvert.

- Descends donc de cheval, petit, dit la cantiniSre, et donne-lui une
poign,e de main pour voir s'il te la rendra.

Sans h,siter, quoique pr^t ... rendre l'fme de d,go-t, Fabrice se jeta ...
bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il
resta comme an,anti, il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter
... cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c',tait cet oeil ouvert.

"La vivandiSre va me croire un lfche", se disait-il avec amertume, mais
il sentait l'impossibilit, de faire un mouvement: il serait tomb,. Ce
moment fut affreux, Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout ...
fait. La vivandiSre s'en aperut, sauta lestement ... bas de sa petite
voiture, et lui pr,senta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il
avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
sans dire une parole. La vivandiSre le regardait de temps ... autre du
coin de l'oeil.

- Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu
resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le m,tier
de soldat.

- Au contraire, je veux me battre tout de suite s',cria notre h,ros
d'un air sombre, qui sembla de bon augure ... la vivandiSre.

Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups
commenaient ... former comme une basse continue; un coup n',tait s,par,
du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui
rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les
feux de peloton.

Dans ce moment la route s'enfonait au milieu d'un bouquet de bois: la
vivandiSre vit trois ou quatre soldats des n"tres qui venaient ... elle
courant ... toutes jambes; elle sauta lestement ... bas de sa voiture et
courut se cacher ... quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
un trou qui ,tait rest, au lieu o-- l'on venait d'arracher un grand
arbre."Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lfche!"Il
s'arr^ta auprSs de la petite voiture abandonn,e par la cantiniSre et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention ... lui et passSrent
en courant le long du bois, ... gauche de la route.

- Ce sont des n"tres, dit tranquillement la vivandiSre en revenant tout
essouffl,e vers sa petite voiture... Si ton cheval ,tait capable de
galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il
y a quelqu'un dans la plaine.

Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche ... un
peuplier, l'effeuilla et se mit ... battre son cheval ... tour de bras; la
rosse prit le galop un instant puis revint ... son petit trot accoutum,.
La vivandiSre avait mis son cheval au galop:

- Arr^te-toi donc, arr^te! criait-elle ... Fabrice.

Bient"t tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de la
plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
mousqueterie tonnaient de tous les c"t,s, ... droite, ... gauche, derriSre.
Et comme le bouquet de bois d'o-- ils sortaient occupait un tertre ,lev,
de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperurent assez bien
un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pr,
au-del... du bois. Ce pr, ,tait bord,, ... mille pas de distance, par une
longue rang,, de saules, trSs touffus; au-dessus des saules paraissait
une fum,e blanche qui quelquefois s',levait dans le ciel en tournoyant.

- Si je savais seulement o-- est le r,giment! disait la cantiniSre
embarrass,e. Il ne faut pas traverser ce grand pr, tout droit. A
propos, toi, dit-elle ... Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le
avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser ... le sabrer.

A ce moment, la cantiniSre aperut les quatre soldats dont nous venons
de parler, ils d,bouchaient du bois dans la plaine ... gauche de la
route. L'un d'eux ,tait ... cheval.

Voil... ton affaire, dit-elle ... Fabrice. Hol..., ho! cria-t-elle ... celui
qui ,tait ... cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie.

Les soldats s'approchSrent.

- O-- est le 6c l,ger? cria-t-elle.

- L...-bas, ... cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long
des saules; m^me que le colonel Macon vient d'^tre tu,.

- Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

- Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mSre, un cheval
d'officier que je vais vendre cinq napol,ons avant un quart d'heure.

- Donne-m'en un de tes napol,ons, dit la vivandiSre ... Fabrice.

Puis s'approchant du soldat ... cheval:

- Descends vivement, lui dit-elle, voil... ton napol,on.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandiSre
d,tachait le petit portemanteau qui ,tait sur la rosse.

- Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c'est comme a que
vous laissez travailler une dame!

 Mais ... peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit ...
cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force
pour le contenir.

- Bon signe! dit la vivandiSre, le monsieur n'est pas accoutum, au
chatouillement du portemanteau.

- Un cheval de g,n,ral, s',criait le soldat qui l'avait vendu, un
cheval qui vaut dix napol,ons comme un liard!

- Voil... vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
se trouver entre les jambes un cheval qui e-t du mouvement.

A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu'il prit de
biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
branches volant de c"t, et d'autre comme ras,es par un coup de faux.

- Tiens, voil... le brutal qui s'avance, lui dit le soldat en prenant ses
vingt francs.

Il pouvait ^tre deux heures.

Fabrice ,tait encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux,
lorsqu'une troupe de g,n,raux, suivis d'une vingtaine de hussards,
traversSrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
laquelle il ,tait arr^t,: son cheval hennit, se cabra deux ou trois
fois de suite, puis donna des coups de t^te violents contre la bride
qui le retenait."Eh bien, soit!"se dit Fabrice.

Le cheval laiss, ... lui-m^me partit ventre ... terre et alla rejoindre
l'escorte qui suivait les g,n,raux. Fabrice compta quatre chapeaux
bord,s. Un quart d'heure aprSs, par quelques mots que dit un hussard
son voisin, Fabrice comprit qu'un de ces g,n,raux ,tait le c,lSbre
mar,chal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner
lequel des quatre g,n,raux ,tait le mar,chal Ney; il e-t donn, tout au
monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler.
L'escorte s'arr^ta pour passer un large foss, rempli d'eau par la pluie
de la veille; il ,tait bord, de grands arbres et terminait sur la
gauche la prairie ... l'entr,e de laquelle Fabrice avait achet, le
cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied ... terre; le bord du
foss, ,tait ... pic et fort glissant, et l'eau se trouvait bien ... trois
ou quatre pieds en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice,
distrait par sa joie, songeait plus au mar,chal Ney et ... la gloire qu'...
son cheval, lequel, ,tant fort anim,, sauta dans le canal; ce qui fit
rejaillir l'eau ... une hauteur consid,rable. Un des g,n,raux fut
entiSrement mouill, par la nappe d'eau, et s',cria en jurant:

- Au diable la f... b^te!

Fabrice se sentit profond,ment bless, de cette injure."Puis-je en
demander raison?"se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n',tait
pas si gauche, il entreprit de faire monter ... son cheval la rive
oppos,e du foss,; mais elle ,tait ... pic et haute de cinq ... six pieds.
Il fallut y renoncer alors il remonta le courant, son cheval ayant de
;'eau jusqu'... la t^te, et enfin trouva une sorte d'abreuvoir; par cette
pente douce il gagna facilement le champ de l'autre c"t, du canal. Il
fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se mit ... trotter
fiSrement le long du bord: au fond du canal, les hussards se
d,menaient, assez embarrass,s de leur position; car en beaucoup
d'endroits l'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux
prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement
,pouvantable. Un mar,chal des logis s'aperut de la manoeuvre que
venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu militaire.

- Remontez! il y a un abreuvoir ... gauche! s',cria-t-il, et peu ... peu
tous passSrent.

En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait trouv, les g,n,raux tout
seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut ... peine s'il
entendit le g,n,ral, par lui si bien mouill,, qui criait ... son oreille:

- O-- as-tu pris ce cheval?

Fabrice ,tait tellement troubl, qu'il r,pondit en italien:

- L'ho comprato poco fa. (Je viens de l'acheter ... l'instant.)

- Que dis-tu? lui cria le g,n,ral.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui r,pondre. Nous avouerons que notre h,ros ,tait fort peu h,ros en ce
moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il
,tait surtout scandalis, de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
L'escorte prit le galop; on traversait une grande piSce de terre
labour,e, situ,e au-del... du canal, et ce champ ,tait jonch, de cadavres.

- Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
de l'escorte.

Et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet
presque tous les cadavres ,taient v^tus de rouge. Une circonstance lui
donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
habits rouges vivaient encore; ils criaient ,videmment pour demander du
secours, et personne ne s'arr^tait pour leur en donner. Notre h,ros,
fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
ne mOEt les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arr^ta; Fabrice qui
ne faisait pas assez d'attention ... son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux bless,.

- Veux-tu bien t'arr^ter, blanc-bec! lui cria le mar,chal des logis.

Fabrice s'aperut qu'il ,tait ... vingt pas sur la droite en avant des
g,n,raux, et pr,cis,ment du c"t, o-- ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger ... la queue des autres hussards rest,s
... quelques pas en arriSre, il vit le plus gros de ces g,n,raux qui
parlait ... son voisin, g,n,ral aussi; d'un air d'autorit, et presque de
r,primande, il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosit,; et, malgr,
le conseil de ne point parler, ... lui donn, par son amie la ge"liSre, il
arrangea une petite phrase bien franaise, bien correcte, et dit ... son
voisin:

- Quel est-il ce g,n,ral qui gourmande son voisin?

- Pardi, c'est le mar,chal!

- Quel mar,chal?

- Le mar,chal Ney, b^ta! Ah ...! o-- as-tu servi jusqu'ici?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point ... se ffcher de
l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce
fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout ... coup on partit au grand galop. Quelques instants aprSs, Fabrice
vit, ... vingt pas en avant, une terre labour,e qui ,tait remu,e d'une
faon singuliSre. Le fond des sillons ,tait plein d'eau, et la terre
fort humide qui formait la cr^te de ces sillons, volait en petits
fragments noirs lanc,s ... trois ou quatre pieds de haut. Fabrice
remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pens,e se remit ...
songer ... la gloire du mar,chal. Il entendit un cri sec auprSs de lui:
c',taient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et,
lorsqu'il les regarda, ils ,taient d,j... ... vingt pas de l'escorte. Ce
qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se
d,battait sur la terre labour,e, en engageant ses pieds dans ses
propres entrailles il voulait suivre les autres: le sang coulait dans
la boue.

"Ah! m'y voil... donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se
r,p,tait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire." A ce
moment, l'escorte allait ventre ... terre, et notre h,ros comprit que
c',taient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il
avait beau regarder du c"t, d'o-- venaient les boulets, il voyait la
fum,e blanche de la batterie ... une distance ,norme, et, au milieu du
ronflement ,gal et continu produit par les coups de canon, il lui
semblait entendre des d,charges beaucoup plus voisines; il n'y
comprenait rien du tout.

A ce moment, les g,n,raux et l'escorte descendirent dans un petit
chemin plein d'eau, qui ,tait ... cinq pieds en contrebas.

Le mar,chal s'arr^ta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
cette fois, put le voir tout ... son aise; il le trouva trSs blond, avec
une grosse t^te rouge."Nous n'avons point des figures comme celle-l... en
Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pfle et qui ai des cheveux
chftains, je ne serai comme a", ajoutait-il avec tristesse. Pour lui
ces paroles voulaient dire: "Jamais je ne serai un h,ros."Il regarda
les hussards; ... l'exception d'un seul tous avaient des moustaches
jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte, tous le
regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
embarras, il tourna la t^te vers l'ennemi. C',taient des lignes fort
,tendues d'hommes rouges; mais, ce qui l',tonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui ,taient des r,giments
ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
contrebas que le mar,chal et l'escorte s',taient mis ... suivre au petit
pas, pataugeant dans la boue. La fum,e emp^chait de rien distinguer du
c"t, vers lequel on s'avanait, l'on voyait quelquefois des hommes au
galop se d,tacher sur cette fum,e blanche.

Tout ... coup, du c"t, de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre ... terre."Ah! nous sommes attaqu,s", se dit-il; puis
il vit deux de ces hommes parler au mar,chal. Un des g,n,raux de la
suite de ce dernier partit au galop du c"t, de l'ennemi, suivi de deux
hussards de l'escorte et des quatre hommes qui venaient d'arriver.
AprSs un canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva ... c"t, d'un
mar,chal des logis qui avait l'air fort bon enfant."Il faut que je
parle ... celui-l..., se dit-il, peut-^tre ils cesseront de me regarder."Il
m,dita longtemps.

- Monsieur, c'est la premiSre fois que j'assiste ... la bataille, dit-il
enfin au mar,chal des logis; mais ceci est-il une v,ritable bataille?

- Un peu. Mais vous, qui ^tes-vous?

- Je suis frSre de la femme d'un capitaine.

- Et comment l'appelez-vous, ce capitaine?

 Notre h,ros fut terriblement embarrass,; il n'avait point pr,vu cette
question. Par bonheur, le mar,chal et l'escorte repartaient au
galop."Quel nom franais dirai-je?"pensait-il. Enfin il se rappela le
nom du maOEtre de l'h"tel o-- il avait log, ... Paris, il rapprocha son
cheval de celui du mar,chal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

- Le capitaine Meunier!

L'autre entendant mal ... cause du roulement du canon, lui r,pondit:

- Ah! le capitaine Teulier'? Eh bien! il a ,t, tu,.

"Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'afflig,."

- Ah! mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On ,tait sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pr,, on
allait ventre ... terre, les boulets arrivaient de nouveau, le mar,chal
se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se trouvait au
milieu de cadavres et de bless,s; mais ce spectacle ne faisait d,j...
plus autant d'impression sur notre h,ros; il avait autre chose ... penser.

Pendant que l'escorte ,tait arr^t,e, il aperut la petite voiture d'une
cantiniSre , et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur
tout, il partit au galop pour la rejoindre.

- Restez donc, s...! lui cria le mar,chal des logis.

"Que peut-il me faire ici?"pensa Fabrice, et il continua de galoper
vers la cantiniSre. En donnant de l',peron ... son cheval, il avait eu
quelque espoir que c',tait sa bonne cantiniSre du matin; les chevaux et
les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propri,taire
,tait tout autre, et notre h,ros lui trouva l'air fort m,chant. Comme
il l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait:

- Il ,tait pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait l... le nouveau soldat; on coupait la
cuisse ... un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d'eau-de-vie.

- Comme tu y vas, gringalet! s',cria la cantiniSre.

L'eau-de-vie lui donna une id,e: "Il faut que j'achSte la bienveillance
de mes camarades les hussards de l'escorte."

- Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il ... la vivandiSre.

- Mais, sais-tu, r,pondit-elle, que ce reste-l... co-te dix francs, un
jour comme aujourd'hui?

Comme il regagnait l'escorte au galop:

- Ah! tu nous rapportes la goutte! s',cria le mar,chal des logis, c'est
pour a que tu d,sertais? Donne.

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air aprSs
avoir bu.

- Merci, camarade! cria-t-il ... Fabrice.

Tous les yeux le regardSrent avec bienveillance. Ces regards "tSrent un
poids de cent livres de dessus le coeur de Fabrice: c',tait un de ces
coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l'amiti, de ce qui les
entoure'. Enfin il n',tait plus mal vu de ses compagnons, il y avait
liaison entre eux! Fabrice respira profond,ment, puis d'une voix libre,
il dit au mar,chal des logis:

- Et si le capitaine Teulier a ,t, tu,, o-- pourrai-je rejoindre ma
soeur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
Meunier.

- C'est ce que vous saurez ce soir, lui r,pondit le mar,chal des logis.

L'escorte repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice
se sentait tout ... fait enivr,, il avait bu trop d'eau-de-vie, il
roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort ... propos d'un mot que
r,p,tait le cocher de sa mSre: "Quand on a lev, le coude, il faut
regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le
voisin."Le mar,chal s'arr^ta longtemps auprSs de plusieurs corps de
cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre h,ros
n'eut guSre la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se
sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la
selle comme un morceau de plomb.

Tout ... coup le mar,chal des logis cria ... ses hommes:

- Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...!

Sur-le-champ l'escorte cria vive l'Empereur! ... tue-t^te. On peut penser
si notre h,ros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des
g,n,raux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une escorte. Les longues
criniSres pendantes que portaient ... leurs casques les dragons de la
suite l'emp^chSrent de distinguer les figures."Ainsi, je n'ai pu voir
l'Empereur sur un champ de bataille, ... cause de ces maudits verres
d'eau-de-vie!"Cette r,flexion le r,veilla tout ... fait.

On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.

- C'est donc l'Empereur qui a pass, l...? dit-il ... son voisin.

- Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brod,. Comment ne
l'avez-vous pas vu? lui r,pondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper aprSs l'escorte de l'Empereur et de
s'y incorporer. Quel bonheur de faire r,ellement la guerre ... la suite
de ce h,ros! C',tait pour cela qu'il ,tait venu en France."J'en suis
parfaitement le maOEtre, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison
pour faire le service que je fais, que la volont, de mon cheval qui
s'est mis ... galoper pour suivre ces g,n,raux."

Ce qui d,termina Fabrice ... rester, c'est que les hussards ses nouveaux
camarades lui faisaient bonne mine; il commenait ... se croire l'ami
intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amiti, des h,ros du
Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait ... l'escorte de l'Empereur, il y
aurait une nouvelle connaissance ... faire; peut-^tre m^me on lui ferait
la mine, car ces autres cavaliers ,taient des dragons et lui portait
l'uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le mar,chal. La
faon dont on le regardait maintenant mit notre h,ros au comble du
bonheur; il e-t fait tout au monde pour ses camarades, son fme et son
esprit ,taient dans les nues. Tout lui semblait avoir chang, de face
depuis qu'il ,tait avec des amis, il mourait d'envie de faire des
questions."Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je
me souvienne de la ge"liSre."Il remarqua en sortant du chemin creux que
l'escorte n',tait plus avec le mar,chal Ney; le g,n,ral qu'ils
suivaient ,tait grand, mince, et avait la figure sSche et l'oeil
terrible.

Ce g,n,ral n',tait autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du
15 mai 1796. Quel bonheur il e-t trouv, ... voir Fabrice del Dongo!

Il y avait d,j... longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant
en miettes noires sous l'action des boulets; on arriva derriSre un
r,giment de cuirassiers, il entendit distinctement les bisca<ens 2
frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil ,tait d,j... fort bas, et il allait se coucher lorsque
l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois
ou quatre pieds pour entrer dans une terre labour,e. Fabrice entendit
un petit bruit singulier tout prSs de lui: il tourna la t^te, quatre
hommes ,taient tomb,s avec leurs chevaux; le g,n,ral lui-m^me avait ,t,
renvers,, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
les hussards jet,s par terre: trois faisaient encore quelques
mouvements convulsifs, le quatriSme criait:

- Tirez-moi de dessous.

Le mar,chal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied ... terre
pour secourir le g,n,ral qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait
de faire quelques pas; il cherchait ... s',loigner de son cheval qui se
d,battait renvers, par terre et lanait des coups de pied furibonds.

Le mar,chal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre h,ros
entendit dire derriSre lui et tout prSs de son oreille:

- C'est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les ,levait en m^me temps qu'on lui
soutenait le corps par-dessous les bras, on le fit passer par-dessus la
croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu'... terre, o-- il
tomba assis.

L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride, le g,n,ral, aid,
par le mar,chal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
et se mit ... courir aprSs eux en criant:

- Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!)

Il ,tait plaisant de courir aprSs des voleurs au milieu d'un champ de
bataille.

L'escorte et le g,n,ral, comte d'A..., disparurent bient"t derriSre une
rang,e de saules. Fabrice, ivre de colSre, arriva aussi ... cette ligne
de saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu'il
traversa. Puis, arriv, de l'autre c"t,, il se remit ... jurer en
apercevant de nouveau, mais ... une trSs grande distance, le g,n,ral et
l'escorte qui se perdaient dans les arbres.

- Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en franais.

D,sesp,r,, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il
se laissa tomber au bord du foss,, fatigu, et mourant de faim. Si son
beau cheval lui e-t ,t, enlev, par l'ennemi, il n'y e-t pas song,; mais
se voir trahir et voler par ce mar,chal des logis qu'il aimait tant et
par ces hussards qu'il regardait comme des frSres! c'est ce qui lui
brisait le coeur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le
dos appuy, contre un saule, il se mit ... pleurer ... chaudes larmes. Il
d,faisait un ... un tous ses beaux r^ves d'amiti, chevaleresque et
sublime, comme celle des h,ros de la J,rusalem d,livr,e. Voir arriver
la mort n',tait rien, entour, d'fmes h,ro<ques et tendres, de nobles
amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder
son enthousiasme, entour, de vils fripons'!!! Fabrice exag,rait comme
tout homme indign,. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il
remarqua que les boulets commenaient ... arriver jusqu'... la rang,e
d'arbres ... l'ombre desquels il m,ditait. Il se leva et chercha ...
s'orienter. Il regardait ces prairies bord,es par un large canal et la
rang,e de saules touffus: il crut se reconnaOEtre. Il aperut un corps
d'infanterie qui passait le foss, et entrait dans les prairies, ... un
quart de lieue en avant de lui."J'allais m'endormir, se dit-il; il
s'agit de n'^tre pas prisonnier"; et il se mit ... marcher trSs vite. En
avanant il fut rassur,, il reconnut l'uniforme, les r,giments par
lesquels il craignait d'^tre coup, ,taient franais. Il obliqua ...
droite pour les rejoindre.

AprSs la douleur morale d'avoir ,t, si indignement trahi et vol,, il en
,tait une autre qui, ... chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extr^me qu'aprSs avoir
march,, ou plut"t couru pendant dix minutes, il s'aperut que le corps
d'infanterie, qui allait trSs vite aussi, s'arr^tait comme pour prendre
position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
premiers soldats.

- Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

- Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

Ce mot dur et le ricanement g,n,ral qui le suivit accablSrent Fabrice.
La guerre n',tait donc plus ce noble et commun ,lan d'fmes amantes de
la gloire qu'il s',tait figur, d'aprSs les proclamations de Napol,on!
Il s'assit, ou plut"t se laissa tomber sur le gazon; il devint trSs
pfle. Le soldat qui lui avait parl,, et qui s',tait arr^t, ... dix pas
pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s'approcha et
lui jeta un morceau de pain; puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le
soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les
soldats les plus voisins de lui ,taient ,loign,s de cent pas et
marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un
bois; il allait tomber de fatigue, et cherchait d,j... de l'oeil une
place commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d'abord
le cheval, puis la voiture, et enfin la cantiniSre du matin! Elle
accourut ... lui et fut effray,e de sa mine.

- Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc bless,? et ton
beau cheval?

En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, o-- elle le fit
monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture,
notre h,ros, exc,d, de fatigue, s'endormit profond,ment.



CHAPITRE IV


Rien ne put le r,veiller, ni les coups de fusil tir,s fort prSs de la
petite charrette, ni le trot du cheval que la cantiniSre fouettait ...
tour de bras. Le r,giment, attaqu, ... l'improviste par des nu,es de
cavalerie prussienne, aprSs avoir cru ... la victoire toute la journ,e,
battait en retraite, ou plut"t s'enfuyait du c"t, de la France.

Le colonel, beau jeune homme, bien ficel,, qui venait de succ,der ...
Macon, fut sabr,, le chef de bataillon qui le remplaa dans le
commandement vieillard ... cheveux blancs, fit faire halte au r,giment.

- F...! dit-il aux soldats, du temps de la r,publique on attendait pour
filer d'y ^tre forc, par l'ennemi... D,fendez chaque pouce de terrain
et faites-vous tuer, s',criait-il en jurant; c'est maintenant le sol de
la patrie que ces Prussiens veulent envahir!

La petite charrette s'arr^ta, Fabrice se r,veilla tout ... coup. Le
soleil ,tait couch, depuis longtemps; il fut tout ,tonn, de voir qu'il
,tait presque nuit. Les soldats couraient de c"t, et d'autre dans une
confusion qui surprit fort notre h,ros; il trouva qu'ils avaient l'air
penaud.

- Qu'est-ce donc? dit-il ... la cantiniSre.

- Rien du tout. C'est que nous sommes flamb,s, mon petit; c'est la
cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que a. Le b^ta de g,n,ral
a d'abord cru que c',tait la n"tre. Allons, vivement, aide-moi ...
r,parer le trait de Cocotte qui s'est cass,.

Quelques coups de fusil partirent ... dix pas de distance: notre h,ros,
frais et dispos, se dit: "Mais r,ellement, pendant toute la journ,e, je
ne me suis pas battu, j'ai seulement escort, un g,n,ral."

- Il faut que je me batte, dit-il ... la cantiniSre.

- Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous
sommes perdus.

"Aubry, mon garon, cria-t-elle ... un caporal qui passait, regarde
toujours de temps en temps o-- en est la petite voiture."

- Vous allez vous battre? dit Fabrice ... Aubry.

- Non, je vais mettre mes escarpins pour aller ... la danse!

- Je vous suis.

- Je te recommande le petit hussard, cria la cantiniSre, le jeune
bourgeois a du coeur.

Le caporal Aubry marchait sans dire mot. Huit ou dix soldats le
rejoignirent en courant, il les conduisit derriSre un gros ch^ne
entour, de ronces. Arriv, l..., il les plaa au bord du bois, toujours
sans mot dire, sur une ligne fort ,tendue; chacun ,tait au moins ... dix
pas de son voisin.

- Ah ...! vous autres, dit le caporal, et c',tait la premiSre fois qu'il
parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez
plus que trois cartouches.

"Mais que se passe-t-il donc?"se demandait Fabrice. Enfin, quand il se
trouva seul avec le caporal, il lui dit:

- Je n'ai pas de fusil.

- Tais-toi d'abord! Avance-toi l..., ... cinquante pas en avant du bois, tu
trouveras quelqu'un des pauvres soldats du r,giment qui viennent d'^tre
sabr,s; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas d,pouiller
un bless,, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien
mort, et d,p^che-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos
gens.

Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une
giberne.

- Charge ton fusil et mets-toi l... derriSre cet arbre, et surtout ne va
pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le
caporal en s'interrompant, il ne sait pas m^me charger son arme!... (Il
aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope
sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lfche ton coup
qu'... bout portant, quand ton cavalier sera ... trois pas de toi; il faut
presque que ta ba<onnette touche son uniforme.

"Jette donc ton grand sabre, s',cria le caporal, veux-tu qu'il te fasse
tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!"

En parlant ainsi, il prit lui-m^me le sabre qu'il jeta au loin avec
colSre.

- Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu
jamais tir, un coup de fusil?

- Je suis chasseur.

- Dieu soit lou,! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne
tire pas avant l'ordre que je te donnerai.

Et il s'en alla.

Fabrice ,tait tout joyeux."Enfin je vais me battre r,ellement, se
disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et
moi je ne faisais rien que m'exposer ... ^tre tu,; m,tier de dupe."Il
regardait de tous c"t,s avec une extr^me curiosit,. Au bout d'un
moment, il entendit partir sept ... huit coups de fusil tout prSs de lui.
Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille
derriSre son arbre. Il ,tait presque nuit; il lui semblait ^tre ...
l'espSre, ... la chasse ... l'ours, dans la montagne de la Tramezzina,
au-dessus de Grianta. Il lui vint une id,e de chasseur; il prit une
cartouche dans sa giberne et en d,tacha la balle: a si je le vois,
dit-il, il ne faut pas que je le manque >>, et il fit couler cette
seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups
de feu tout ... c"t, de son arbre; en m^me temps il vit un cavalier v^tu
de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite ... sa
gauche."Il n'est pas ... trois pas, se dit-il, mais ... cette distance je
suis s-r de mon coup", il suivit bien le cavalier du bout de son fusil
et enfin pressa la d,tente; le cavalier tomba avec son cheval."Notre
h,ros se croyait ... la chasse: il courut tout joyeux sur la piSce qu'il
venait d'abattre. Il touchait d,j... l'homme qui lui semblait mourant,
lorsque, avec une rapidit, incroyable deux cavaliers prussiens
arrivSrent sur lui pour l, sabrer. Fabrice se sauva ... toutes jambes
vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers
prussiens n',taient plus qu'... trois pas de lui lorsqu'il atteignit une
nouvelle plantation de petits ch^nes gros comme le bras et bien droits
qui bordaient le bois. Ces petits ch^nes arr^tSrent un instant les
cavaliers, mais ils passSrent et se remirent ... poursuivre Fabrice dans
une clairiSre. De nouveau ils ,taient prSs de l'atteindre, lorsqu'il se
glissa entre sept ... huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la
figure br-l,e par la flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent
en avant de lui. Il baissa la t^te; comme il la relevait, il se trouva
vis-...-vis du caporal.

- Tu as tu, le tien? lui demanda le caporal Aubry.

- Oui, mais j'ai perdu mon fusil.

- Ce n'est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgr,
ton air cornichon, tu as bien gagn, ta journ,e, et ces soldats-ci
viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit ...
eux; moi, je ne les voyais pas. Il s'agit maintenant de filer
rondement; le r,giment doit ^tre ... un demi-quart de lieue, et, de plus,
il y a un petit bout de prairie o-- nous pouvons ^tre ramass,s au
demi-cercle.

Tout en parlant, le caporal marchait rapidement ... la t^te de ses dix
hommes. A deux cents pas de l..., en entrant dans la petite prairie dont
il avait parl,, on rencontra un g,n,ral bless, qui ,tait port, par son
aide de camp et par un domestique.

- Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d'une voix
,teinte, il s'agit de me transporter ... l'ambulance j'ai la jambe
fracass,e.

- Va te faire f..., r,pondit le caporal toi et tous les g,n,raux. Vous
avez tous trahi l'Empereur aujourd'hui.

- Comment, dit le g,n,ral en fureur, vous m,connaissez mes ordres!
Savez-vous que je suis le g,n,ral comte B***, commandant votre
division, etc.

Il fit des phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal
lui lana un coup de ba<onnette dans le bras, puis fila avec ses hommes
en doublant le pas.

- Puissent-ils ^tre tous comme toi, r,p,tait le caporal en jurant, les
bras et les jambes fracass,s! Tas de freluquets! Tous vendus aux
Bourbons, et trahissant l'Empereur!

Fabrice ,coutait avec saisissement cette affreuse accusation.

Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le r,giment ...
l'entr,e d'un gros village qui formait plusieurs rues fort ,troites',
mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry ,vitait de parler ... aucun
des officiers.

- Impossible d'avancer! s',cria le caporal.

Toutes ces rues ,taient encombr,es d'infanterie, de cavaliers et
surtout de caissons d'artillerie et de fourgons. Le caporal se pr,senta
... l'issue de trois de ces rues; aprSs avoir fait vingt pas il fallait
s'arr^ter: tout le monde jurait et se ffchait.

- Encore quelque traOEtre qui commande! s',cria le caporal; si l'ennemi
a l'esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des
chiens. Suivez-moi, vous autres.

Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal. Par
une grande porte ouverte ils entrSrent dans une vaste basse-cour, de la
basse-cour ils passSrent dans une ,curie, dont la petite porte leur
donna entr,e dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment, errant de
c"t, et d'autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvSrent
dans une vaste piSce de bl, noir. En moins d'une demi-heure, guid,s par
les cris et le bruit confus, ils eurent regagn, la grande route au-del...
du village. Les foss,s de cette route ,taient remplis de fusils
abandonn,s; Fabrice en choisit un, mais la route, quoique fort large,
,tait tellement encombr,e de fuyards et de charrettes, qu'en une
demi-heure de temps, ... peine si le caporal et Fabrice avaient avanc, de
cinq cents pas; on disait que cette route conduisait ... Charleroi. Comme
onze heures sonnaient ... l'horloge du village: _ Prenons de nouveau ...
travers champs, s',cria le caporal.

La petite troupe n',tait plus compos,e que de trois soldats, le caporal
et Fabrice. Quand on fut ... un quart de lieue de la grande route:

- Je n'en puis plus, dit un des soldats.

- Et moi itou, dit un autre.

- Belle nouvelle! Nous en sommes tous log,s l..., dit le caporal; mais
ob,issez-moi, et vous vous en trouverez bien.

Il vit cinq ou six arbres le long d'un petit foss, au milieu d'une
immense piSce de bl,.

- Aux arbres! dit-il ... ses hommes; couchez-vous l..., ajouta-t-il quand
on y fut arriv,, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s'endormir,
qui est-ce qui a du pain?

- Moi, dit un des soldats.

- Donne, dit le caporal, d'un air magistral.

Il divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit.

- Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous
allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se
laisser sabrer. Un seul est flamb, avec de la cavalerie sur le dos,
dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez
avec moi bien unis, ne tirez qu'... bout portant, et demain soir je me
fais fort de vous rendre ... Charleroi.

Le caporal les ,veilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler
la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et
avait dur, toute la nuit: c',tait comme le bruit d'un torrent entendu
dans le lointain.

- Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal,
d'un air na<f.

- Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indign,.

Et les trois soldats qui composaient toute son arm,e avec Fabrice
regardSrent celui-ci d'un air de colSre, comme s'il e-t blasph,m,. Il
avait insult, la nation.

"Voil... qui est fort! pensa notre h,ros; j'ai d,j... remarqu, cela chez le
vice-roi ... Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Franais il n'est
pas permis de dire la v,rit, quand elle choque leur vanit,. Mais quant
... leur air m,chant je m'en moque, il faut que je le leur fasse
comprendre."On marchait toujours ... cinq cents pas de ce torrent de
fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de l..., le caporal
et sa troupe traversSrent un chemin qui allait rejoindre la route et o--
beaucoup de soldats ,taient couch,s. Fabrice acheta un cheval assez bon
qui lui co-ta quarante francs, et parmi tous les sabres jet,s de c"t,
et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit."Puisqu'on dit
qu'il faut piquer, pensa-t-il, celui-ci est le meilleur."Ainsi ,quip,,
il mit son cheval au galop et rejoignit bient"t le caporal qui avait
pris les devants. Il s'affermit sur ses ,triers, prit de la main gauche
le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Franais:

- Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau
de moutons... Ils marchent comme des moutons effray,s...

Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se
souvenaient plus d'avoir ,t, ffch,s par ce mot une heure auparavant.
Ici se trahit un des contrastes des caractSres italien et franais; le
Franais est sans doute le plus heureux, il glisse sur les ,v,nements
de la vie et ne garde pas rancune.

Nous ne cacherons point que Fabrice fut trSs satisfait de sa personne
aprSs avoir parl, des moutons. On marchait en faisant la petite
conversation. A deux lieues de l... le caporal, toujours fort ,tonn, de
ne point voir la cavalerie ennemie, dit ... Fabrice:

- Vous ^tes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit
tertre, demandez au paysan s'il veut nous vendre ... d,jeuner dites bien
que nous ne sommes que cinq. S'il h,site donnez-lui cinq francs
d'avance de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la
piSce blanche aprSs le d,jeuner.

Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravit, imperturbable, et
vraiment l'air de la sup,riorit, morale; il ob,it. Tout se passa comme
l'avait pr,vu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour
qu'on ne reprOEt pas de vive force les cinq francs qu'il avait donn,s au
paysan.

- L'argent est ... moi, dit-il ... ses camarades, je ne paie pas pour vous,
je paie pour l'avoine qu'il a donn,e ... mon cheval.

Fabrice prononait si mal le franais, que ses camarades crurent voir
dans ses paroles un ton de sup,riorit,; ils furent vivement choqu,s, et
dSs lors dans leur esprit, un duel se pr,para pour la fin de la
journ,e. Ils le trouvaient fort diff,rent d'eux-m^mes, ce qui les
choquait, Fabrice au contraire commenait ... se sentir beaucoup d'amiti,
pour eux.

On marchait sans rien dire depuis deux heures lorsque le caporal,
regardant la grande route s',cria avec un transport de joie:

- Voici le r,giment!

On fut bient"t sur la route; mais, h,las! autour de l'aigle il n'y
avait pas deux cents hommes. L'oeil de Fabrice eut bient"t aperu la
vivandiSre: elle marchait ... pied, avait les yeux rouges et pleurait de
temps ... autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette
et Cocotte.

- Pill,s, perdus, vol,s, s',cria la vivandiSre r,pondant aux regards de
notre h,ros.

Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride,
et dit ... la vivandiSre:

- Montez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

- Raccourcis-moi les ,triers, fit-elle.

Une fois bien ,tablie ... cheval, elle se mit ... raconter ... Fabrice tous
les d,sastres de la nuit. AprSs un r,cit d'une longueur infinie, mais
avidement ,cout, par notre h,ros qui, ... vrai dire, ne comprenait rien ...
rien, mais avait une tendre amiti, pour la vivandiSre, celle-ci ajouta:

- Et dire que ce sont des Franais qui m'ont pill,e, battue, abOEm,e...

- Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d'un air na<f qui
rendait charmante sa belle figure grave et pfle.

- Que tu es b^te, mon pauvre petit! dit la vivandiSre, souriant au
milieu de ses larmes; et quoique a, tu es bien gentil.

- Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit
le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue g,n,rale, se trouvait par
hasard de l'autre c"t, du cheval mont, par la cantiniSre. Mais il est
fier, continua le caporal...

Fabrice fit un mouvement.

- Et comment t'appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s'il y a un
rapport, je veux te nommer.

- Je m'appelle Vasi, r,pondit Fabrice, faisant une mine singuliSre,
c'est-...-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.

Boulot avait ,t, le nom du propri,taire de la feuille de route que la
ge"liSre de B... lui avait remise; l'avant-veille il l'avait ,tudi,e
avec soin, tout en marchant, car il commenait ... r,fl,chir quelque peu
et n',tait plus si ,tonn, des choses. Outre la feuille de route du
hussard Boulot, il conservait pr,cieusement le passeport italien
d'aprSs lequel il pouvait pr,tendre au noble nom de Vasi, marchand de
baromStres. Quand le caporal lui avait reproch, d'^tre fier, il avait
,t, sur le point de r,pondre: "Moi fier! moi Fabrice Valserra,
marchesino del Dongo, qui consens ... porter le nom d'un Vasi, marchand
de baromStres!"

Pendant qu'il faisait des r,flexions et qu'il se disait: "Il faut bien
me rappeler que je m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me
menace", le caporal et la cantiniSre avaient ,chang, plusieurs mots sur
son compte.

- Ne m'accusez pas d'^tre une curieuse, lui dit la cantiniSre en
cessant de le tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des
questions. Qui ^tes-vous, l..., r,ellement?

Fabrice ne r,pondit pas d'abord; il consid,rait que jamais il ne
pourrait trouver d'amis plus d,vou,s pour leur demander conseil, et il
avait un pressant besoin de conseils."Nous allons entrer dans une place
de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare l'a prison
si je fais voir par mes r,ponses que je ne connais personne au 4e
r,giment de hussards dont je porte l'uniforme!"En sa qualit, de sujet
de l'Autriche Fabrice savait toute l'importance qu'il faut attacher ...
un passeport. Les membres de sa famille quoique nobles et d,vots,
quoique appartenant au parti vainqueur, avaient ,t, vex,s plus de vingt
fois ... l'occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqu,
de la question que lui adressait la cantiniSre. Mais comme, avant que
de r,pondre, il cherchait les mots franais les plus clairs, la
cantiniSre, piqu,e d'une vive curiosit,, ajouta pour l'engager ... parler:

- Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour
vous conduire.

- Je n'en doute pas, r,pondit Fabrice: je m'appelle Vasi et je suis de
G^nes; ma soeur, c,lSbre par sa beaut,, a ,pous, un capitaine. Comme je
n'ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprSs d'elle pour me
faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas ... Paris
et sachant qu'elle ,tait ... cette arm,e, j'y suis venu, je l'ai cherch,e
de tous les c"t,s sans pouvoir la trouver. Les soldats, ,tonn,s de mon
accent, m'ont fait arr^ter. J'avais de l'argent alors, j'en ai donn, au
gendarme, qui m'a remis une feuille de route, un uniforme et m'a dit:
"File, et jure-moi de ne Jamais prononcer mon nom."

- Comment s'appelait-il? dit la cantiniSre.

- J'ai donn, ma parole, dit Fabrice.

- Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le
camarade ne doit pas le nommer. Et comment s'appelle-t-il, ce
capitaine, mari de votre soeur? Si nous savons son nom, nous pourrons
le chercher.

- Teulier, capitaine au 4c de hussards, r,pondit notre h,ros.

- Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, ... votre accent ,tranger,
les soldats vous prirent pour un espion?

- C'est l... le mot inffme! s',cria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui
aime tant l'Empereur et les Franais! Et c'est par cette insulte que je
suis le plus vex,.

- Il n'y a pas d'insulte, voil... ce qui vous trompe; l'erreur des
soldats ,tait fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.

Alors il lui expliqua avec beaucoup de p,danterie qu'... l'arm,e il faut
appartenir ... un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est tout
simple qu'on vous prenne pour un espion. L'ennemi nous en lfche
beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. Les ,cailles
tombSrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la premiSre fois qu'il
avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.

- Mais il faut que le petit nous raconte tout dit la cantiniSre dont la
curiosit, ,tait de plus en plus excit,e.

Fabrice ob,it. Quand il eut fini:

- Au fait, dit la cantiniSre parlant d'un air grave au caporal, cet
enfant n'est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre
maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il
casser les os gratis pro Deo?

- Et m^me, dit le caporal, qu'il ne sait pas charger son fusil, ni en
douze temps, ni ... volont,. C'est moi qui ai charg, le coup qui a
descendu le Prussien.

- De plus, il montre son argent ... tout le monde, ajouta la cantiniSre;
il sera vol, de tout dSs qu'il ne sera plus avec nous.

- Le premier sous-officier de cavalerie qu'il rencontre, dit le
caporal, le confisque ... son profit pour se faire payer la goutte, et
peut-^tre on le recrute pour l'ennemi, car tout le monde trahit. Le
premier venu va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait
mieux d'entrer dans notre r,giment.

- Non pas, s'il vous plaOEt, caporal! s',cria vivement Fabrice; il est
plus commode d'aller ... cheval, et d'ailleurs je ne sais pas charger un
fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.

Fabrice fut trSs fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte
de la longue discussion sur sa destin,e future, qui eut lieu entre le
caporal et la cantiniSre. Fabrice remarqua qu'en discutant ces gens
r,p,taient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son
histoire: les soupons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille
de route et un uniforme, la faon dont la veille il s',tait trouv,
faire partie de l'escorte du mar,chal, l'Empereur vu au galop, le
cheval escofi,, etc.

Avec une curiosit, de femme, la cantiniSre revenait sans cesse sur la
faon dont on l'avait d,poss,d, du bon cheval qu'elle lui avait fait
acheter.

- Tu t'es senti saisir par les pieds, on t'a fait passer doucement
par-dessus la queue de ton cheval, et l'on t'a assis par
terre!"Pourquoi r,p,ter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous
connaissons tous trois parfaitement bien?"Il ne savait pas encore que
c'est ainsi qu'en France les gens du peuple vont ... la recherche des
id,es.

- Combien as-tu d'argent? lui dit tout ... coup la cantiniSre.

Fabrice n'h,sita pas ... r,pondre; il ,tait s-r de la noblesse d'fme de
cette femme: c'est l... le beau c"t, de la France.

- En tout, il peut me rester trente napol,ons en or et huit ou dix ,cus
de cinq francs.

- En ce cas, tu as le champ libre! s',cria la cantiniSre tire-toi du
milieu de cette arm,e en d,route; jette-toi de c"t,, prends la premiSre
route un peu fray,e que tu trouveras l... sur ta droite; pousse ton
cheval ferme, toujours t',loignant de l'arm,e. A la premiSre occasion
achSte des habits de p,kin. Quand tu seras ... huit ou dix lieues, et que
tu ne verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit
jours et manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais ...
personne que tu as ,t, ... l'arm,e, les gendarmes te ramasseraient comme
d,serteur; et quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n'es pas
encore assez f-t, pour r,pondre ... des gendarmes. DSs que tu auras sur
le dos des habits de bourgeois, d,chire ta feuille de route en mille
morceaux et reprends ton nom v,ritable; dis que tu es Vasi.

"Et d'o-- devra-t-il dire qu'il vient? fit-elle au caporal.

- De Cambrai sur l'Escaut: c'est une bonne ville toute petite,
entends-tu? et o-- il y a une cath,drale et F,nelon.

- C'est a, dit la cantiniSre; ne dis jamais que tu as ,t, ... la
bataille, ne souffle mot de B..., ni du gendarme qui t'a vendu la
feuille de route. Quand tu voudras rentrer ... Paris, rends-toi d'abord ...
Versailles, et passe la barriSre de Paris de ce c"t,-l... en flfnant, en
marchant ... pied comme un promeneur. Couds tes napol,ons dans ton
pantalon; et surtout quand tu as ... payer quelque chose, ne montre tout
juste que l'argent qu'il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c'est
qu'on va t'empaumer, on va te chiper tout ce que tu as et que feras-tu
une fois sans argent, toi qui ne sais pas te conduire? etc.

La bonne cantiniSre parla longtemps encore; le caporal appuyait ses
avis par des signes de t^te, ne pouvant trouver jour ... saisir la
parole. Tout ... coup cette foule qui couvrait la grande route, d'abord
doubla le pas; puis, en un clin d'oeil, passa le petit foss, qui
bordait la route ... gauche, et se mit ... fuir ... toutes jambes.

- Les Cosaques! les Cosaques'! criait-on de tous les c"t,s.

- Reprends ton cheval! s',cria la cantiniSre.

- Dieu m'en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne.
Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moiti, de ce que
j'ai est ... vous.

- Reprends ton cheval, te dis-je! s',cria la cantiniSre en colSre.

Et elle se mettait en devoir de descendre.

Fabrice tira son sabre:

- Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de
plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards.

Notre h,ros regarda la grande route; naguSre trois ou quatre mille
individus s'y pressaient, serr,s comme des paysans ... la suite d'une
procession. AprSs le mot Cosaques il n'y vit exactement plus personne;
les fuyards avaient abandonn, des shakos, des fusils, des sabres, etc.
Fabrice, ,tonn,, monta dans un champ ... droite du chemin, et qui ,tait
,lev, de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux
c"t,s et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques."Dr"les de gens,
que ces Franais! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite,
pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces
gens aient pour courir une raison que je ne connais pas."Il ramassa un
fusil, v,rifia qu'il ,tait charg,, remua la poudre de l'amorce, nettoya
la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de
tous les c"t,s; il ,tait absolument seul au milieu de cette plaine
naguSre si couverte de monde. Dans l'extr^me lointain, il voyait les
fuyards qui commenaient ... disparaOEtre derriSre les arbres, et
couraient toujours."Voil... qui est bien singulier!"se dit-il; et, se
rappelant la manoeuvre employ,e la veille par le caporal, il alla
s'asseoir au milieu d'un champ de bl,. Il ne s',loignait pas, parce
qu'il d,sirait revoir ses bons amis, la cantiniSre et le caporal Aubry.

Dans ce bl,, il v,rifia qu'il n'avait plus que dix-huit napol,ons, au
lieu de trente comme il le pensait, mais il lui restait de petits
diamants qu'il avait plac,s dans la doublure des bottes du hussard, le
matin, dans la chambre de la ge"liSre, ... B... Il cacha ses napol,ons du
mieux qu'il put, tout en r,fl,chissant profond,ment ... cette disparition
si soudaine."Cela est-il d'un mauvais pr,sage pour moi?"se disait-il.
Son principal chagrin ,tait de ne pas avoir adress, cette question au
caporal Aubry:

"Ai-je r,ellement assist, ... une bataille?"Il lui semblait que oui, et
il e-t ,t, au comble du bonheur s'il en e-t ,t, certain.

"Toutefois, se dit-il, j'y ai assist, portant le nom d'un prisonnier,
j'avais la feuille de route d'un prisonnier dans ma poche, et, bien
plus, son habit sur moi! Voil... qui est fatal pour l'avenir: qu'en e-t
dit l'abb, BlanSs? Et ce malheureux Boulot mort en prison! Tout cela
est de sinistre augure; le destin me conduira en prison."Fabrice e-t
donn, tout au monde pour savoir si le hussard Boulot ,tait r,ellement
coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la ge"liSre
de B... lui avait dit que le hussard avait ,t, ramass, non seulement
pour des couverts d'argent, mais encore pour avoir vol, la vache d'un
paysan, et battu le paysan ... toute outrance: Fabrice ne doutait pas
qu'il ne f-t mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque
rapport avec celle du hussard Boulot. Il pensait ... son ami le cur,
BlanSs; que n'e-t-il pas donn, pour pouvoir le consulter! Puis il se
rappela qu'il n'avait pas ,crit ... sa tante depuis qu'il avait quitt,
Paris."Pauvre Gina!"se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque
tout ... coup il entendit un petit bruit tout prSs de lui; c',tait un
soldat qui faisait manger le bl, par trois chevaux auxquels il avait
"t, la bride, et qui semblaient morts de faim; il les tenait par le
bridon. Fabrice se leva comme un perdreau le soldat eut peur. Notre
h,ros le remarqua, et c,da au plaisir de jouer un instant le r"le de
hussard.

- Un de ces chevaux m'appartient, f...! s',cria-t-il, mais je veux bien
te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l'amener ici.

- Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.

Fabrice le mit en joue ... six pas de distance.

- Lfche le cheval ou je te br-le!

Le soldat avait son fusil en bandouliSre, il donna un tour d',paule
pour le reprendre.

- Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s',cria Fabrice en lui
courant dessus.

- Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le
soldat confus, aprSs avoir jet, un regard de regret sur la grande route
o-- il n'y avait absolument personne.

Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droite lui jeta
trois piSces de cinq francs.

- Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t'en plus loin avec
les deux autres... Je te br-le si tu remues.

Le soldat ob,it en rechignant. Fabrice s'approcha du cheval et passa la
bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui
s',loignait lentement; quand Fabrice le vit ... une cinquantaine de pas,
il sauta lestement sur le cheval. Il y ,tait ... peine et cherchait
l',trier de droite avec le pied, lorsqu'il entendit siffler une balle
de fort prSs: c',tait le soldat qui lui lfchait son coup de fusil.
Fabrice, transport, de colSre, se mit ... galoper sur le soldat qui
s'enfuit ... toutes jambes, et bient"t Fabrice le vit mont, sur un de ses
deux chevaux et galopant."Bon, le voil... hors de port,e", se dit-il. Le
cheval qu'il venait d'acheter ,tait magnifique, mais paraissait mourant
de faim. Fabrice revint sur la grande route, o-- il n'y avait toujours
fme qui vive; il la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre
un petit repli de terrain sur la gauche o-- il esp,rait retrouver la
cantiniSre; mais quand il fut au sommet de la petite mont,e il
n'aperut, ... plus d'une lieue de distance, que quelques soldats
isol,s."Il est ,crit que je ne la reverrai plus, se dit-il avec un
soupir brave et bonne femme!"Il gagna une ferme qu'il apercevait dans
le lointain et sur la droite de la route. Sans descendre de cheval, et
aprSs avoir pay, d'avance, il fit donner de l'avoine ... son pauvre
cheval, tellement affam, qu'il mordait la mangeoire. Une heure plus
tard, Fabrice trottait sur la grande route toujours dans le vague
espoir de retrouver la cantiniSre, ou du moins le caporal Aubry. Allant
toujours et regardant de tous les c"t,s il arriva ... une riviSre
mar,cageuse travers,e par un pont en bois assez ,troit. Avant le pont,
sur la droite de la route, ,tait une maison isol,e portant l'enseigne
du Cheval-Blanc."L..., je vais dOEner", se dit Fabrice. Un officier de
cavalerie avec le bras en ,charpe se trouvait ... l'entr,e du pont; il
,tait ... cheval et avait l'air fort triste, ... dix pas de lui, trois
cavaliers ... pied arrangeaient leurs pipes."Voil... des gens, se dit
Fabrice, qui m'ont bien la mine de vouloir m'acheter mon cheval encore
moins cher qu'il ne m'a co-t,."L'officier bless, et les trois pi,tons
le regardaient venir et semblaient l'attendre."Je devrais bien ne pas
passer sur ce pont, et suivre le bord de la riviSre ... droite, ce serait
la route conseill,e par la cantiniSre pour sortir d'embarras... Oui, se
dit notre h,ros; mais si je prends la fuite, demain j'en serai tout
honteux: d'ailleurs mon cheval a de bonnes jambes, celui de l'officier
est probablement fatigu,; s'il entreprend de me d,monter je
galoperai."En faisant ces raisonnements, Fabrice rassemblait son cheval
et s'avanait au plus petit pas possible.

- Avancez donc, hussard, lui cria l'officier d'un air d'autorit,.

Fabrice avana quelques pas et s'arr^ta.

- Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.

- Pas le moins du monde; avancez.

Fabrice regarda l'officier: il avait des moustaches blanches, et l'air
le plus honn^te du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche
,tait plein de sang, et sa main droite aussi ,tait envelopp,e d'un
linge sanglant."Ce sont les pi,tons qui vont sauter ... la bride de mon
cheval", se dit Fabrice; mais, en y regardant de prSs, il vit que les
pi,tons aussi ,taient bless,s.

- Au nom de l'honneur, lui dit l'officier qui portait les ,paulettes de
colonel, restez ici en vedette, et dites ... tous les dragons, chasseurs
et hussards que vous verrez, que le colonel Le Baron est dans l'auberge
que voil..., et que je leur ordonne de venir me joindre.

Le vieux colonel avait l'air navr, de douleur; dSs le premier mot il
avait fait la conqu^te de notre h,ros, qui lui r,pondit avec bon sens:

- Je suis bien jeune, monsieur, pour que l'on veuille m',couter; il
faudrait un ordre ,crit de votre main.

- Il a raison dit le colonel en le regardant beaucoup; ,cris l'ordre,
La Rose, toi qui as une main droite.

Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin,
,crivit quelques lignes, et, d,chirant une feuille, la remit ... Fabrice,
le colonel r,p,ta l'ordre ... celui-ci, ajoutant qu'aprSs deux heures de
faction il serait relev,, comme de juste, par un des trois cavaliers
bless,s qui ,taient avec lui. Cela dit, il entra dans l'auberge avec
ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout
de son pont de bois, tant il avait ,t, frapp, par la douleur morne et
silencieuse de ces trois personnages'."On dirait des g,nies enchant,s",
se dit-il. Enfin il ouvrit le papier pli, et lut l'ordre ainsi conu:



Le colonel Le Baron, du 6e dragons, commandant la seconde brigade de la
premiSre division de cavalerie du 14e corps, ordonne ... tous cavaliers,
dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le
rejoindre ... l'Auberge du Cheval-Blanc, prSs le pont, o-- est son
quartier g,n,ral.

Au quartier g,n,ral, prSs le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.

Pour le colonel Le Baron, bless, au bras droit, et par son ordre, le
mar,chal des logis.		La Rose.

Il y avait ... peine une demi-heure que Fabrice ,tait en sentinelle au
pont, quand il vit arriver six chasseurs mont,s et trois ... pied; il
leur communique l'ordre du colonel.

- Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs mont,s, et ils
passent le pont au grand trot.

Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui
s'animait, les trois hommes ... pied passent le pont. Un des deux
chasseurs mont,s qui restaient finit par demander ... revoir l'ordre, et
l'emporte en disant:

- Je vais le porter ... mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir,
attends-les ferme.

Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela fut fait en un
clin d'oeil.

Fabrice, furieux appela un des soldats bless,s, qui parut ... une d,s
fen^tres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de
mar,chal des logis, descendit et lui cria en s'approchant.

- Sabre ... la main donc! vous ^tes en faction.

Fabrice ob,it, puis lui dit:

- Ils ont emport, l'ordre.

- Ils ont de l'humeur de l'affaire d'hier, reprit l'autre d'un air
morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l'on force de
nouveau la consigne, tirez-le en l'air, je viendrai, ou le colonel
lui-m^me paraOEtra.

Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le mar,chal des
logis, ... l'annonce de l'ordre enlev,; il comprit que c',tait une
insulte personnelle qu'on lui avait faite, et se promit bien de ne plus
se laisser jouer.

Arm, du pistolet d'aron du mar,chal des logis, Fabrice avait repris
fiSrement sa faction lorsqu'il vit arriver ... lui sept hussards mont,s:
il s',tait plac, de faon ... barrer le pont, il leur communique l'ordre
du colonel, ils en ont l'air fort contrari,, le plus hardi cherche ...
passer. Fabrice suivant le sage pr,cepte de son amie la vivandiSre qui,
la veille au matin, lui disait qu'il fallait piquer et non sabrer,
abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d'en porter un
coup ... celui qui veut forcer la consigne.

- Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s',crient les hussards, comme si
nous n'avions pas ,t, assez tu,s hier!

Tous tirent leurs sabres ... la fois et tombent sur Fabrice; il se crut
mort; mais il songea ... la surprise du mar,chal des logis, et ne voulut
pas ^tre m,pris, de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tfchait
de donner des coups de pointe. Il avait une si dr"le de mine en maniant
ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup trop lourd pour lui,
que les hussards virent bient"t ... qui ils avaient affaire; ils
cherchSrent alors, non pas ... le blesser, mais ... lui couper son habit
sur le corps. Fabrice reut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre
sur les bras. Pour lui, toujours fidSle au pr,cepte de la cantiniSre,
il lanait de tout son coeur force coups de pointe. Par malheur un de
ces coups de pointe blessa un hussard ... la main: fort en colSre d'^tre
touch, par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe ... fond qui
atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup,
c'est que le cheval de notre h,ros, loin de fuir la bagarre, semblait y
prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler
le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d'avoir
pouss, le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du
pont, partirent au galop. DSs que Fabrice eut un moment de loisir il
tira en l'air son coup de pistolet pour avertir le colonel.

Quatre hussards mont,s et deux ... pied, du m^me r,giment que les autres,
venaient vers le pont et en ,taient encore ... deux cents pas lorsque le
coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se
passait sur le pont, et s'imaginant que Fabrice avait tir, sur leurs
camarades, les quatre ... cheval fondirent sur lui au galop et le sabre
haut, c',tait une v,ritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le
coup de pistolet, ouvrit la porte de l'auberge et se pr,cipita sur le
pont au moment o-- les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima
lui-m^me l'ordre de s'arr^ter.

- Il n'y a plus de colonel ici, s',cria l'un d'eux, et il poussa son
cheval.

Le colonel exasp,r,, interrompit la remontrance qu'il leur adressait,
et, de sa main droite bless,e, saisit la r^ne de ce cheval du c"t, hors
du montoir.

- Arr^te! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la
compagnie du capitaine Henriet.

- Eh bien! que le capitaine lui-m^me me donne l'ordre! Le capitaine
Henriet a ,t, tu, hier, ajouta-t-il en ricanant et va te faire f...

En disant ces paroles, il veut forcer le passage et pousse le vieux
colonel qui tombe assis sur le pav, du pont. Fabrice, qui ,tait ... deux
pas plus loin sur le pont, mais faisant face du c"t, de l'auberge,
pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l'assaillant
jette par terre le colonel qui ne lfche point la r^ne hors du montoir,
Fabrice, indign,, porte au hussard un coup de pointe ... fond. Par
bonheur le cheval du hussard, se sentant tir, vers la terre par la
bride que tenait le colonel, fit un mouvement de c"t,, de faon que la
longue lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du
gilet du hussard et passa tout entiSre sous ses yeux. Furieux, le
hussard se retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la
manche de Fabrice et entre profond,ment dans son bras: notre h,ros
tombe.

Un des hussards d,mont,s voyant les deux d,fenseurs du pont par terre,
saisit l'...-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s'en emparer
en le lanant au galop sur le pont.

Le mar,chal des logis, en accourant de l'auberge, avait vu tomber son
colonel, et le croyait gravement bless,. Il court aprSs le cheval de
Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur,
celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le
mar,chal des logis ... pied, passent au galop et filent rapidement. Celui
qui ,tait ... pied s'enfuit dans la campagne.

Le mar,chal des logis s'approcha des bless,s. Fabrice s',tait d,j...
relev,, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se
releva plus lentement; il ,tait tout ,tourdi de sa chute, mais n'avait
reu aucune blessure.

- Je ne souffre, dit-il au mar,chal des logis, que de mon ancienne
blessure ... la main.

Le hussard bless, par le mar,chal des logis mourait.

- Le diable l'emporte! s',cria le colonel, mais, dit-il au mar,chal des
logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez ... ce petit
jeune homme que j'ai expos, mal ... propos. Je vais rester au pont
moi-m^me pour tfcher d'arr^ter ces enrag,s. Conduisez le petit jeune
homme ... l'auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises.



CHAPITRE V

Toute cette aventure n'avait pas dur, une minute; les blessures de
Fabrice n',taient rien; on lui serra le bras avec des bandes taill,es
dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier
,tage de l'auberge:

 - Mais pendant que je serai ici bien choy, au premier ,tage, dit
Fabrice au mar,chal des logis mon cheval, qui est ... l',curie,
s'ennuiera tout seul et s'en ira avec un autre maOEtre.

 - Pas mal pour un conscrit! dit le mar,chal des logis.

 Et l'on ,tablit Fabrice sur de la paille bien fraOEche, dans la
mangeoire m^me ... laquelle son cheval ,tait attach,.

 Puis, comme Fabrice se sentait trSs faible, le mar,chal des logis lui
apporta une ,cuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec
lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre
h,ros au troisiSme ciel.

 Fabrice ne s',veilla que le lendemain au point du jour; les chevaux
poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux;
l',curie se remplissait de fum,e. D'abord Fabrice ne comprenait rien ...
tout ce bruit, et ne savait m^me o-- il ,tait; enfin ... demi ,touff, par
la fum,e, il eut l'id,e que la maison br-lait; en un clin d'oeil il fut
hors de l',curie et ... cheval. Il leva la t^te; la fum,e sortait avec
violence par les deux fen^tres au-dessus de l',curie, et le toit ,tait
couvert d'une fum,e noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards
,taient arriv,s dans la nuit ... l'Auberge du Cheval-Blanc; tous criaient
et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de prSs lui
semblSrent complStement ivres; l'un d'eux voulait l'arr^ter et lui
criait:

- O-- emmSnes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut ... un quart de lieue, il tourna la t^te; personne ne
le suivait, la maison ,tait en flammes. Fabrice reconnut le pont, il
pensa ... sa blessure et sentit son bras serr, par des bandes et fort
chaud. a Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donn, sa
chemise pour panser mon bras."Notre h,ros ,tait ce matin-l... du plus
beau sang-froid du monde; la quantit, de sang qu'il avait perdue
l'avait d,livr, de toute la partie romanesque de son caractSre.

"A droite! se dit-il, et filons."Il se mit tranquillement ... suivre le
cours de la riviSre qui, aprSs avoir pass, sous le pont, coulait vers
la droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne
cantiniSre."Quelle amiti,! se disait-il, quel caractSre ouvert!"

AprSs une heure de marche, il se trouva trSs faible."Ah ...! vais-je
m',vanouir? se dit-il: si je m',vanouis, on me vole mon cheval et
peut-^tre mes habits, et avec les habits le tr,sor."Il n'avait plus la
force de conduire son cheval, et il cherchait ... se tenir en ,quilibre,
lorsqu'un paysan, qui b^chait dans un champ ... c"t, de la grande route,
vit sa pfleur et vint lui offrir un verre de biSre et du pain.

- A vous voir si pfle, j'ai pens, que vous ,tiez un des bless,s de la
grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus ... propos. Au moment o-- Fabrice mfchait le
morceau de pain noir, les yeux commencSrent ... lui faire mal quand il
regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.

- Et o-- suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu'... trois quarts de lieue plus loin se trouvait
le bourg de Zonders, o-- il serait trSs bien soign,. Fabrice arriva dans
ce bourg, ne sachant pas trop ce qu'il faisait, et ne songeant ... chaque
pas qu'... ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il
entra: c',tait l'Auberge de l'Etrille. Aussit"t accourut la bonne
maOEtresse de la maison, femme ,norme; elle appela du secours d'une voix
alt,r,e par la piti,. Deux jeunes filles aidSrent Fabrice ... mettre pied
... terre, ... peine descendu de cheval, il s',vanouit complStement. Un
chirurgien fut appel,, on le saigna. Ce jour-l... et ceux qui suivirent,
Fabrice ne savait pas trop ce qu'on lui faisait, il dormait presque
sans cesse.

Le coup de pointe ... la cuisse menaait d'un d,p"t consid,rable. Quand
il avait sa t^te ... lui, il recommandait qu'on prOEt soin de son cheval,
et r,p,tait souvent qu'il paierait bien, ce qui offensait la bonne
maOEtresse de l'auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu'il
,tait admirablement soign, et il commenait ... reprendre un peu ses
id,es, lorsqu'il s'aperut un soir que ses h"tesses avaient l'air fort
troubl,. Bient"t un officier allemand entra dans sa chambre: on se
servait pour lui r,pondre d'une langue qu'il n'entendait pas mais il
vit bien qu'on parlait de lui; il feignit d, dormir. Quelque temps
aprSs, quand il pensa que l'officier pouvait ^tre sorti il appela ses
h"tesses: _ Cet officier ne vient-il pas m',crire sur une liste, et me
faire prisonnier?

L'h"tesse en convint les larmes aux yeux.

- Eh bien! il y a de l'argent dans mon dolman! s',cria-t-il en se
relevant sur son lit; achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit,
je pars sur mon cheval. Vous m'avez sauv, la vie une fois en me
recevant au moment o-- j'allais tomber dans la rue, sauvez-la-moi encore
en me donnant les moyens de rejoindre ma mSre.

En ce moment, les filles de l'h"tesse se mirent ... fondre en larmes;
elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient ... peine le
franais, elles s'approchSrent de son lit pour lui faire des questions.
Elles discutSrent en flamand avec leur mSre; mais, ... chaque instant,
des yeux attendris se tournaient vers notre h,ros; il crut comprendre
qu'elles voulaient bien en courir la chance. Il les remercia avec
effusion et en joignant les mains. Un juif du pays fournit un
habillement complet; mais, quand il l'apporta vers les dix heures du
soir, ces demoiselles reconnurent, en comparant l'habit avec le dolman
de Fabrice, qu'il fallait le r,tr,cir infiniment. Aussit"t elles se
mirent ... l'ouvrage; il n'y avait pas de temps ... perdre. Fabrice indiqua
quelques napol,ons cach,s dans ses habits, et pria ses h"tesses de les
coudre dans les v^tements qu'on venait d'acheter. On avait apport, avec
les habits une belle paire de bottes neuves. Fabrice n'h,sita point ...
prier ces bonnes filles de couper les bottes ... la hussarde ... l'endroit
qu'il leur indiqua, et l'on cacha ses petits diamants dans la doublure
des nouvelles bottes.

Par un effet singulier de la perte de sang et de la faiblesse qui en
,tait la suite, Fabrice avait presque tout ... fait oubli, le franais;
il s'adressait en italien ... ses h"tesses qui parlaient un patois
flamand, de faon que ;'on s'entendait presque uniquement par signes.
Quand les jeunes filles, d'ailleurs parfaitement d,sint,ress,es, virent
les diamants, leur enthousiasme pour lui n'eut plus de bornes; elles le
crurent un prince d,guis,. Aniken, la cadette et la plus na<ve,
l'embrassa sans autre faon. Fabrice, de son c"t,, les trouvait
charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu
de vin, ... cause de la route qu'il allait entreprendre, il avait presque
envie de ne pas partir."O-- pourrais-je ^tre mieux qu'ici?"disait-il.
Toutefois, sur les deux heures du matin, il s'habilla. Au moment de
sortir de sa chambre, la bonne h"tesse lui apprit que son cheval avait
,t, emmen, par l'officier qui, quelques heures auparavant, ,tait venu
faire la visite de la maison.

- Ah! canaille! s',criait Fabrice en jurant, ... un bless,!

Il n',tait pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler ...
quel prix lui-m^me avait achet, ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu'on avait lou, un cheval pour lui; elle
e-t voulu qu'il ne partOEt pas, les adieux furent tendres. Deux grands
jeunes gens, parents de la bonne h"tesse, portSrent Fabrice sur la
selle, pendant la route, ils le soutenaient ... cheval, tandis qu'un
troisiSme, qui pr,c,dait le petit convoi de quelques centaines de pas,
examinait s'il n'y avait point de patrouille suspecte dans les chemins.
AprSs deux heures de marche, on s'arr^ta chez une cousine de l'h"tesse
de l'Etrille. Quoi que Fabrice p-t leur dire, les jeunes gens qui
l'accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils pr,tendaient
qu'ils connaissaient mieux que personne les passages dans les bois. _
Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu'on ne vous verra pas
dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint ... paraOEtre, la
plaine ,tait couverte d'un brouillard ,pais. Vers les huit heures du
matin l'on arriva prSs d'une petite ville. L'un des jeunes gens se
d,tacha pour voir si les chevaux de la poste avaient ,t, vol,s. Le
maOEtre de poste avait eu le temps de les faire disparaOEtre, et de
recruter des rosses inffmes dont il avait garni ses ,curies. On alla
chercher deux chevaux dans les mar,cages o-- ils ,taient cach,s, et,
trois heures aprSs Fabrice monta dans un petit cabriolet tout d,labr,,
mais attel, de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces.
Le moment de la s,paration avec les jeunes gens, parents de l'h"tesse,
fut du dernier path,tique; jamais, quelque pr,texte aimable que Fabrice
p-t trouver, ils ne voulurent accepter d'argent.

- Dans votre ,tat, monsieur, vous en avez plus besoin que nous,
r,pondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres o-- Fabrice un peu fortifi, par
l'agitation de la route, avait essay, de faire connaOEtre ... ses h"tesses
tout ce qu'il sentait pour elles. Fabrice ,crivait les larmes aux yeux,
et il y avait certainement de l'amour dans la lettre adress,e ... la
petite Aniken.

Le reste du voyage n'eut rien que d'ordinaire. En arrivant ... Amiens il
souffrait beaucoup du coup de pointe qu'il avait reu ... la cuisse; le
chirurgien de campagne n'avait pas song, ... d,brider la plaie, et,
malgr, les saign,es, il s'y ,tait form, un d,p"t. Pendant les quinze
jours que Fabrice passa dans l'auberge d'Amiens tenue par une famille
complimenteuse et avide, les Alli,s envahissaient la France, et Fabrice
devint comme un autre homme, tant il fit des r,flexions profondes sur
les choses qui venaient de lui arriver. Il n',tait rest, enfant que sur
ce point: ce qu'il avait vu, ,tait-ce une bataille, et en second lieu,
cette bataille ,tait-elle Waterloo? Pour la premiSre fois de sa vie il
trouva du plaisir ... lire; il esp,rait toujours trouver dans les
journaux, ou dans les r,cits de la bataille, quelque description qui
lui permettrait de reconnaOEtre les lieux qu'il avait parcourus ... la
suite du mar,chal Ney, et plus tard avec l'autre g,n,ral. Pendant son
s,jour ... Amiens il ,crivit presque tous les jours ... ses bonnes amies de
l'Etrille. DSs qu'il fut gu,ri, il vint ... Paris; il trouva ... son ancien
h"tel vingt lettres de sa mSre et de sa tante qui le suppliaient de
revenir au plus vite. Une derniSre lettre de la comtesse de Pietranera
avait un certain tour ,nigmatique qui l'inqui,ta fort, cette lettre lui
enleva toutes ses r^veries tendres. C',tait un caractSre auquel il ne
fallait qu'un mot pour pr,voir facilement les plus grands malheurs; son
imagination se chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les
d,tails les plus horribles.

"Garde-toi bien de signer les lettres que tu ,cris pour donner de tes
nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir
d'embl,e sur le lac de C"me: arr^te-toi ... Lugano sur le territoire
suisse."Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de Cavi;
il trouverait ... la principale auberge le valet de chambre de la
comtesse, qui lui indiquerait ce qu'il fallait faire. Sa tante
finissait par ces mots: "Cache par tous les moyens possibles la folie
que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprim, ou
,crit; en Suisse tu seras environn, des amis de Sainte-Marguerite. Si
j'ai assez d'argent, lui disait la comtesse, j'enverrai quelqu'un ...
GenSve, ... l'h"tel des Balances, et tu auras des d,tails que je ne puis
,crire et qu'il faut pourtant que tu saches avant d'arriver. Mais, au
nom de Dieu, pas un jour de plus ... Paris; tu y serais reconnu par nos
espions."L'imagination de Fabrice se mit ... se figurer les choses les
plus ,tranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de
chercher ... deviner ce que sa tante pouvait avoir ... lui apprendre de si
,trange. Deux fois, en traversant la France, il fut arr^t,; mais il sut
se d,gager; il dot ces d,sagr,ments ... son passeport italien et ... cette
,trange qualit, de marchand de baromStres, qui n',tait guSre d'accord
avec sa figure jeune et son bras en ,charpe.

Enfin, dans GenSve, il trouva un homme appartenant ... la comtesse qui
lui raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait ,t, d,nonc, par la
police de Milan comme ,tant all, porter ... Napol,on des propositions
arr^t,es par une vaste conspiration organis,e dans le ci-devant royaume
d'Italie. Si tel n'e-t pas ,t, le but de son voyage, disait la
d,nonciation, a quoi bon prendre un nom suppose? Sa mSre chercherait ...
prouver ce qui ,tait vrai; c'est-...-dire:

1o Qu'il n',tait jamais sorti de la Suisse;

2o Qu'il avait quitt, le chfteau ... l'improviste ... la suite d'une
querelle avec son frSre aOEn,.

A ce r,cit, Fabrice eut un sentiment d'orgueil."J'aurais ,t, une sorte
d'ambassadeur auprSs de Napol,on! se dit-il j'aurais eu l'honneur de
parler ... ce grand homme pl-t ... Dieu!"Il se souvint que son septiSme
a<eul, le petit-fils de celui qui arriva ... Milan ... la suite de Sforce,
eut l'honneur d'avoir la t^te tranch,e par les ennemis du duc, qui le
surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux
louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l'fme
l'estampe relative ... ce fait, plac,e dans la g,n,alogie de la famille.
Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outr, d'un
d,tail qui enfin lui ,chappa, malgr, l'ordre exprSs de le lui taire,
plusieurs fois r,p,t, par la comtesse. C',tait Ascagne, son frSre aOEn,,
qui l'avait d,nonc, ... la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un
accSs de folie ... notre h,ros. De GenSve pour aller en Italie on passe
par Lausanne; il voulut partir ... pied et sur-le-champ, et faire ainsi
dix ou douze lieues, quoique la diligence de GenSve ... Lausanne dot
partir deux heures plus tard. Avant de sortir de GenSve, il se prit de
querelle dans un des tristes caf,s du pays, avec un jeune homme qui le
regardait, disait-il, d'une faon singuliSre. Rien de plus vrai, le
jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu'... l'argent,
le croyait fou; Fabrice en entrant avait jet, des regards furibonds de
tous les c"t,s, puis renvers, sur son pantalon la tasse de caf, qu'on
lui servait'. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut
tout ... fait du XVIe siScle: au lieu de parler de duel au jeune
Genevois, il tira son poignard et se jeta sur lui pour l'en percer. En
ce moment de passion, Fabrice oubliait tout ce qu'il avait appris sur
les rSgles de l'honneur, et revenait ... l'instinct, ou, pour mieux dire,
aux souvenirs de la premiSre enfance.

L'homme de confiance intime qu'il trouva dans Lugano augmenta sa fureur
en lui donnant de nouveaux d,tails. Comme Fabrice ,tait aim, ... Grianta,
personne n'e-t prononc, son nom, et sans l'aimable proc,d, de son
frSre, tout le monde e-t feint de croire qu'il ,tait ... Milan, et jamais
l'attention de la police de cette ville n'e-t ,t, appel,e sur son
absence.

- Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l'envoy, de
sa tante, et si nous suivons la grande route, ... la frontiSre du royaume
lombardo-v,nitien, vous serez arr^t,.

Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne
qui s,pare Lugano du lac de C"me: ils se d,guisSrent en chasseurs,
c'est-...-dire en contrebandiers, et comme ils ,taient trois et porteurs
de mines assez r,solues, les douaniers qu'ils rencontrSrent ne
songSrent qu'... les saluer. Fabrice s'arrangea de faon ... n'arriver au
chfteau que vers minuit; ... cette heure, son pSre et tous les valets de
chambre portant de la poudre ,taient couch,s depuis longtemps. Il
descendit sans peine dans le foss, profond et p,n,tra dans le chfteau
par la fen^tre d'une cave: c'est l... qu'il ,tait attendu par sa mSre et
sa tante; bient"t ses soeurs accoururent. Les transports de tendresse
et les larmes se succ,dSrent pendant longtemps, et l'on commenait ...
peine ... parler raison lorsque les premiSres lueurs de l'aube vinrent
avertir ces ^tres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.

- J'espSre que ton frSre ne se sera pas dout, de ton arriv,e, lui dit
Mme Pietranera; je ne lui parlais guSre depuis sa belle ,quip,e, ce
dont son amour-propre me faisait l'honneur d'^tre fort piqu,: ce soir ...
souper j'ai daign, lui adresser la parole, j'avais besoin de trouver un
pr,texte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soupons.
Puis, lorsque je me suis aperue qu'il ,tait tout fier de cette
pr,tendue r,conciliation, j'ai profit, de sa joie pour le faire boire
d'une faon d,sordonn,e, et certainement il n'aura pas song, ... se
mettre en embuscade pour continuer son m,tier d'espion.

- C'est dans ton appartement qu'il faut cacher notre hussard, dit la
marquise, il ne peut partir tout de suite; dans ce premier moment, nous
ne sommes pas assez maOEtresses de notre raison, et il s'agit de choisir
la meilleure faon de mettre en d,faut cette terrible police de Milan.

On suivit cette id,e; mais le marquis et son fils aOEn, remarquSrent, le
jour d'aprSs, que la marquise ,tait sans cesse dans la chambre de sa
belle-soeur. Nous ne nous arr^terons pas ... peindre les transports de
tendresse et de joie qui ce jour-l... encore agitSrent ces ^tres si
heureux. Les coeurs italiens sont, beaucoup plus que les n"tres,
tourment,s par les soupons et par les id,es folles que leur pr,sente
une imagination br-lante, mais en revanche leurs joies sont bien plus
intenses et durent plus longtemps. Ce jour-l... la comtesse et la
marquise ,taient absolument priv,es de leur raison; Fabrice fut oblig,
de recommencer tous ses r,cits: enfin on r,solut d'aller cacher la joie
commune ... Milan, tant il sembla difficile de se d,rober plus longtemps
... la police du marquis et de son fils Ascagne.

On prit la barque ordinaire de la maison pour aller ... C"me; en agir
autrement e-t ,t, r,veiller mille soupons; mais en arrivant au port de
C"me la marquise se souvint qu'elle avait oubli, ... Grianta des papiers
de la derniSre importance: elle se hfta d'y renvoyer les bateliers, et
ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la maniSre dont ces deux
dames employaient leur temps ... C"me. A peine arriv,es, elles louSrent
au hasard une de ces voitures qui attendent pratique prSs de cette
haute tour du Moyen Age qui s',lSve au-dessus de la porte de Milan. On
partit ... l'instant m^me sans que le cocher e-t le temps de parler ...
personne. A un quart de lieue de la ville, on trouva un jeune chasseur
de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles
n'avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier
jusqu'aux portes de Milan, o-- il se rendait en chassant. Tout allait
bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le
jeune voyageur, lorsqu'... un d,tour que fait la route pour tourner la
charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes d,guis,s
sautSrent ... la bride des chevaux.

- Ah! mon mari nous a trahis! s',cria la marquise, et elle s',vanouit.

Un mar,chal des logis qui ,tait rest, un peu en arriSre s'approcha de
la voiture en tr,buchant, et dit d'une voix qui avait l'air de sortir
du cabaret:

- Je suis ffch, de la mission que j'ai ... remplir mais je vous arr^te,
g,n,ral Fabio Conti.

Fabrice crut que le mar,chal des logis lui faisait une mauvaise
plaisanterie en l'appelant g,n,ral."Tu me le paieras", se dit-il il
regardait les gendarmes d,guis,s, et guettait ;e moment favorable pour
sauter ... bas de la voiture et se sauver ... travers champs.

La comtesse sourit ... tout hasard, je crois, puis dit au mar,chal des
logis:

- Mais, mon cher mar,chal, est-ce donc cet enfant de seize ans que vous
prenez pour le mar,chal Conti?

- N'^tes-vous pas la fille du g,n,ral? dit le mar,chal des logis.

- Voyez mon pSre, dit la comtesse en montrant Fabrice.

Les gendarmes furent saisis d'un rire fou.

- Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le mar,chal des logis
piqu, de la gaiet, g,n,rale.

- Ces dames n'en prennent jamais pour aller ... Milan, dit le cocher d'un
air froid et philosophique elles viennent de leur chfteau de Grianta.
Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-l..., Mme la marquise del
Dongo.

Le mar,chal des logis, tout d,concert,, passa ... la t^te des chevaux, et
l... tint conseil avec ses hommes. La conf,rence durait bien depuis cinq
minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre
que la voiture f-t avanc,e de quelques pas et plac,e ... l'ombre; la
chaleur ,tait accablante, quoiqu'il ne f-t que onze heures du matin.
Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les c"t,s cherchant
le moyen de se sauver vit d,boucher d'un petit sentier ... travers champs
et arriver sur la grande route, couverte de poussiSre, une jeune fille
de quatorze ... quinze ans qui pleurait timidement sous son mouchoir.
Elle s'avanait ... pied entre deux gendarmes en uniforme, et, ... trois
pas derriSre elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand homme
sec qui affectait des airs de dignit, comme un pr,fet suivant une
procession.

- O-- les avez-vous donc trouv,s? dit le mar,chal des logis tout ... fait
ivre en ce moment.

- Se sauvant ... travers champs, et pas plus de passeports que sur la
main.

Le mar,chal des logis parut perdre tout ... fait la t^te, il avait devant
lui cinq prisonniers au lieu de deux qu'il lui fallait. Il s',loigna de
quelques pas, ne laissant qu'un homme pour garder le prisonnier qui
faisait de la majest,, et un autre pour emp^cher les chevaux d'avancer.

- Reste, dit la comtesse ... Fabrice qui avait d,j... saut, ... terre, tout
va s'arranger.

On entendit un gendarme s',crier:

- Qu'importe! s'ils n'ont pas de passeports, ils sont de bonne prise
tout de m^me.

Le mar,chal des logis semblait n'^tre pas tout ... fait aussi d,cid,, le
nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l'inqui,tude, il avait
connu le g,n,ral, dont il ne savait pas la mort."Le g,n,ral n'est pas
homme ... ne pas se venger si j'arr^te sa femme mal ... propos", se
disait-il.

Pendant cette d,lib,ration qui fut longue, la comtesse avait li,
conversation avec la jeune fille qui ,tait ... pied sur la route et dans
la poussiSre ... c"t, de la calSche; elle avait ,t, frapp,e de sa beaut,.

- Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat,
ajouta-t-elle en parlant au gendarme plac, ... la t^te des chevaux, vous
permettra bien de monter en calSche.

Fabrice, qui r"dait autour de la voiture, s'approcha pour aider la
jeune fille ... monter en calSche. Celle-ci s',lanait d,j... sur le
marchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l'homme imposant, qui
,tait ... six pas en arriSre de la voiture, cria d'une voix grossie par
la volont, d'^tre digne:

- Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous
appartient pas.

Fabrice n'avait pas entendu cet ordre; la jeune fille au lieu de monter
dans la calSche, voulut redescendre, et Fabrice continuant ... la
soutenir, elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit
profond,ment; ils restSrent un instant ... se regarder aprSs que la jeune
fille se fut d,gag,e de ses bras."Ce serait une charmante compagne de
prison, se dit Fabrice: quelle pens,e profonde sous ce front! elle
saurait aimer."

Le mar,chal des logis s'approcha d'un air d'autorit,:

- Laquelle de ces dames se nomme Cl,lia Conti?

- Moi, dit la jeune fille.

- Et moi, s',cria l'homme fg,, je suis le g,n,ral Fabio Conti,
chambellan de S.A. S. Mgr le prince de Parme; je trouve fort
inconvenant qu'un homme de ma sorte soit traqu, comme un voleur.

- Avant-hier, en vous embarquant au port de C"me, n'avez-vous pas
envoy, promener l'inspecteur de police qui vous demandait votre
passeport? Eh bien! aujourd'hui il vous emp^che de vous promener.

- Je m',loignais d,j... avec ma barque, j',tais press,, le temps ,tant ...
l'orage; un homme sans uniforme m'a cri, du quai de rentrer au port, je
lui ai dit mon nom et j'ai continu, mon voyage.

- Et ce matin, vous vous ^tes enfui de C"me?

- Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir
le lac. Ce matin, ... C"me, on m'a dit que je serais arr^t, ... la porte,
je suis sorti ... pied avec ma fille; j'esp,rais trouver sur la route
quelque voiture qui me conduirait jusqu'... Milan, o-- certes ma premiSre
visite sera pour porter mes plaintes au g,n,ral commandant la province.

Le mar,chal des logis parut soulag, d'un grand poids.

- Eh bien! g,n,ral, vous ^tes arr^t,, et je vais vous conduire ... Milan.
Et vous, qui ^tes-vous? dit-il ... Fabrice.

- Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du g,n,ral de division
Pietranera.

- Sans passeport, madame la comtesse? dit le mar,chal des logis fort
radouci.

- A son fge il n'en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est
toujours avec moi.

Pendant ce colloque, le g,n,ral Conti faisait de la dignit, de plus en
plus offens,e avec les gendarmes.

- Pas tant de paroles, lui dit l'un d'eux, vous ^tes arr^t,, suffit!

- Vous serez trop heureux, dit le mar,chal des logis, que nous
consentions ... ce que vous louiez un cheval de quelque paysan;
autrement, malgr, la poussiSre et la chaleur, et le grade de chambellan
de Parme, vous marcherez fort bien ... pied au milieu de nos chevaux.

Le g,n,ral se mit ... jurer.

- Veux-tu bien te taire? reprit le gendarme. O-- est ton uniforme de
g,n,ral? Le premier venu ne peut-il pas dire qu'il est g,n,ral?

Le g,n,ral se ffcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires
allaient beaucoup mieux dans la calSche.

La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s'ils eussent ,t, ses
gens. Elle venait de donner un ,cu ... l'un d'eux pour aller chercher du
vin et surtout de l'eau fraOEche dans une cassine que l'on apercevait ...
deux cents pas. Elle avait trouv, le temps de calmer Fabrice, qui, ...
toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la
colline."J'ai de bons pistolets", disait-il. Elle obtint du g,n,ral
irrit, qu'il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette
occasion le g,n,ral qui aimait ... parler de lui et de sa famille, apprit
... ces dames que sa fille n'avait que douze ans, ,tant n,e en 1803, le
27 octobre; mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant
elle avait de raison.

"Homme tout ... fait commun", disaient les yeux de la comtesse ... la
marquise. Grfce ... la comtesse, tout s'arrangea aprSs un colloque d'une
heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin,
loua son cheval au g,n,ral Conti, aprSs que la comtesse lui eut dit:

- Vous aurez dix francs.

Le mar,chal des logis partit seul avec le g,n,ral; les autres gendarmes
restSrent sous un arbre en compagnie avec quatre ,normes bouteilles de
vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoy, ... la
cassine avait rapport,es, aid, par un paysan. Cl,lia Conti fut
autoris,e par le digne chambellan ... accepter, pour revenir ... Milan, une
place dans la voiture de ces dames, et personne ne songea ... arr^ter le
fils du brave g,n,ral comte Pietranera. AprSs les premiers moments
donn,s ... la politesse et aux commentaires sur le petit incident qui
venait de se terminer, Cl,lia Conti remarqua la nuance d'enthousiasme
avec laquelle une aussi belle dame que la comtesse parlait ... Fabrice;
certainement elle n',tait pas sa mSre. Son attention fut surtout
excit,e par des allusions r,p,t,es ... quelque chose d'h,ro<que, de
hardi, de dangereux au supr^me degr,, qu'il avait fait depuis peu;
mais, malgr, toute son intelligence, la jeune Cl,lia ne put deviner de
quoi il s'agissait.

Elle regardait avec ,tonnement ce jeune h,ros dont les yeux semblaient
respirer encore tout le feu de l'action. Pour lui, il ,tait un peu
interdit de la beaut, si singuliSre de cette jeune fille de douze ans.
et ses regards la faisaient rougir.

Une lieue avant d'arriver ... Milan, Fabrice dit qu'il allait voir son
oncle et prit cong, des dames.

- Si jamais je me tir, d'affaire, dit-il ... Cl,lia, j'irai voir les
beaux tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom:
Fabrice del Dongo?

- Bon! dit la comtesse, voil... comme tu sais garder l'incognito!
Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils
et s'appelle Pietranera et non del Dongo.

Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui
conduit ... une promenade ... la mode. L'envoi des deux domestiques en
Suisse avait ,puis, les fort petites ,conomies de la marquise et de sa
soeur, par bonheur, Fabrice avait encore quelques napol,ons, et l'un
des diamants, qu'on r,solut de vendre.

Ces dames ,taient aim,es et connaissaient toute la ville; les
personnages les plus consid,rables dans le parti autrichien et d,vot
allSrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la
police. Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l'on
pouvait prendre au s,rieux l'incartade d'un enfant de seize ans qui se
dispute avec un frSre aOEn, et d,serte la maison paternelle.

- Mon m,tier est de tout prendre au s,rieux, r,pondait doucement le
baron Binder, homme sage et triste.

Il ,tablissait alors cette fameuse police de Milan, et s',tait engag, ...
pr,venir une r,volution comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens
de G^nes. Cette police de Milan, devenue depuis si c,lSbre par les
aventures de MM. Pellico et d'Andryane, ne fut pas pr,cis,ment cruelle,
elle ex,cutait raisonnablement et sans piti, des lois s,vSres.
L'empereur Franois II voulait qu'on frappft de terreurs ces
imaginations italiennes si hardies.

- Donnez-moi jour par jour, r,p,tait le baron Binder aux protecteurs de
Fabrice, l'indication prouv,e de ce qu'a fait le jeune marchesino del
Dongo; prenons-le depuis le moment de son d,part de Grianta, 8 mars,
jusqu'... son arriv,e, hier soir, dans cette ville, o-- il s'est cach,
dans une des chambres de l'appartement de sa mSre, et je suis pr^t ... le
traiter comme le plus aimable et le plus espiSgle des jeunes gens de la
ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l'itin,raire du jeune homme
pendant toutes les journ,es qui ont suivi son d,part de Grianta, quels
que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte aux
amis de sa famille, mon devoir n'est-il pas de le faire arr^ter? Ne
dois-je pas le retenir en prison jusqu'... ce qu'il m'ait donn, la preuve
qu'il n'est pas all, porter des paroles ... Napol,on de la part de
quelques m,contents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets
de Sa Majest, Imp,riale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si
le jeune del Dongo parvient ... se justifier sur ce point, il restera
coupable d'avoir pass, ... l',tranger sans passeport r,guliSrement
d,livr,, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment
d'un passeport d,livr, ... un simple ouvrier, c'est-...-dire ... un individu
d'une classe tellement au-dessous de celle ... laquelle il appartient.

Cette d,claration, cruellement raisonnable, ,tait accompagn,e de toutes
les marques de d,f,rence et de respect que le chef de la police devait
... la haute position de la marquise del Dongo et ... celle des personnages
importants qui venaient s'entremettre pour elle.

La marquise fut au d,sespoir quand elle apprit la r,ponse du baron
Binder.

- Fabrice va ^tre arr^t,, s',cria-t-elle en pleurant, et une fois en
prison, Dieu sait quand il en sortira! Son pSre le reniera!

Mme Pietranera et sa belle-soeur tinrent conseil avec deux ou trois
amis intimes et, quoi qu'ils pussent dire la marquise voulut absolument
faire partir son fils dSs la nuit suivante.

- Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait
que ton fils est ici, cet homme n'est point m,chant.

- Non, mais il veut plaire ... l'empereur Franois.

- Mais s'il croyait utile ... son avancement de jeter Fabrice en prison,
il y serait d,j...; et c'est lui marquer une m,fiance injurieuse que de
le faire sauver.

- Mais nous avouer qu'il sait o-- est Fabrice c'est nous dire faites-le
partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me r,p,ter: Dans un
quart d'heure mon fils peut ^tre entre quatre murailles! Quelle que
soit l'ambition du baron Binder ajoutait la marquise, il croit utile ...
sa position personnelle en ce pays d'afficher des m,nagements pour un
homme du rang de mon mari, et j'en vois une preuve dans cette ouverture
de cour singuliSre avec laquelle il avoue qu'il sait o-- prendre mon
fils. Bien plus, le baron d,taille complaisamment les deux
contraventions dont Fabrice est accus, d'aprSs la d,nonciation de son
indigne frSre; il explique que ces deux contraventions emportent la
prison; n'est-ce pas nous dire que si nous aimons mieux l'exil c'est ...
nous de choisir?

- Si tu choisis l'exil, r,p,tait toujours la comtesse, de la vie nous
ne le reverrons.

Fabrice, pr,sent ... tout l'entretien, avec un des anciens amis de la
marquise, maintenant conseiller au tribunal form, par l'Autriche, ,tait
grandement d'avis de prendre la clef des champs. Et, en effet, le soir
m^me il sortit du palais, cach, dans la voiture qui conduisait au
th,ftre de la Scala sa mSre et sa tante. Le cocher, dont on se d,fiait,
alla faire comme d'habitude une station au cabaret, et pendant que le
laquais, homme s-r, gardait les chevaux, Fabrice, d,guise en paysan, se
glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le lendemain matin il
passa la frontiSre avec le m^me bonheur, et quelques heures plus tard
il ,tait install, dans une terre que sa mSre avait en Pi,mont, prSs de
Novare, pr,cis,ment ... Romagnano, o-- Bayard fut tu,.

On peut penser avec quelle attention ces dames arriv,es dans leur loge,
... la Scala, ,coutaient le spectacle. Elles n'y ,taient all,es que pour
pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti lib,ral,
et dont l'apparition au palais del Dongo e-t pu ^tre mal interpr,t,e
par la police. Dans la loge, il fut r,solu de faire une nouvelle
d,marche auprSs du baron Binder. Il ne pouvait pas ^tre question
d'offrir une somme d'argent ... ce magistrat parfaitement honn^te homme
et d'ailleurs ces dames ,taient fort pauvres, elles avaient forc,
Fabrice ... emporter tout ce qui restait sur le produit du diamant.

Il ,tait fort important toutefois d'avoir le dernier mot du baron. Les
amis de la comtesse lui rappelSrent un certain chanoine Borda, jeune
homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec
d'assez vilaines faons; ne pouvant r,ussir, il avait d,nonc, son
amiti, pour Limercati au g,n,ral Pietranera, sur quoi il avait ,t,
chass, comme un vilain. Or, maintenant ce chanoine faisait tous les
soirs la partie de tarots de la baronne Binder, et naturellement ,tait
l'ami intime du mari. La comtesse se d,cida ... la d,marche horriblement
p,nible d'aller voir ce chanoine et le lendemain matin de bonne heure,
avant qu'il sortOEt de chez lui, elle se fit annoncer.

Lorsque le domestique unique du chanoine pronona le nom de la comtesse
Pietranera , cet homme fut ,mu au point d'en perdre la voix, il ne
chercha point ... ,carter le d,sordre d'un n,glig, fort simple.

- Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d'une voix ,teinte.

La comtesse entra; Borda se jeta ... genoux.

- C'est dans cette position qu'un malheureux fou doit recevoir vos
ordres, dit-il ... la comtesse qui ce matin-l..., dans son n,glig, ...
demi-d,guisement, ,tait d'un piquant irr,sistible.

Le profond chagrin de l'exil de Fabrice, la violence qu'elle se faisait
pour paraOEtre chez un homme qui en avait agi traOEtreusement avec elle,
tout se r,unissait pour donner ... son regard un ,clat incroyable.

- C'est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s',cria le
chanoine, car il est ,vident que vous avez quelque service ... me
demander, autrement vous n'auriez pas honor, de votre pr,sence la
pauvre maison d'un malheureux fou: jadis transport, d'amour et de
jalousie, il se conduisit avec vous comme un lfche, une fois qu'il vit
qu'il ne pouvait vous plaire.

Ces paroles ,taient sincSres et d autant plus belles que le chanoine
jouissait maintenant d'un grand pouvoir: la comtesse en fut touch,e
jusqu'aux larmes; l'humiliation, la crainte glaaient son fme, en un
instant l'attendrissement et un peu d'espoir leur succ,daient. D'un
,tat fort malheureux elle passait en un clin d'oeil presque au bonheur.

- Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui pr,sentant, et
lSve-toi. (Il faut savoir qu'en Italie le tutoiement indique la bonne
et franche amiti, tout aussi bien qu'un sentiment plus tendre.) Je
viens te demander grfce pour mon neveu Fabrice. Voici la v,rit,
complSte et sans le moindre d,guisement comme on la dit ... un vieil ami.
A seize ans et demi il vient de faire une insigne folie; nous ,tions au
chfteau de Grianta, sur le lac de C"me. Un soir, ... sept heures, nous
avons appris, par un bateau de C"me, le d,barquement de l'Empereur au
golfe de Juan. Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France,
aprSs s'^tre fait donner le passeport d'un de ses amis du peuple, un
marchand de baromStres nomm, Vasi. Comme il n'a pas l'air pr,cis,ment
d'un marchand de baromStres, ... peine avait-il fait dix lieues en
France, que sur sa bonne mine on l'a arr^t,, ses ,lans d'enthousiasme
en mauvais franais semblaient suspects. Au bout de quelque temps il
s'est sauv, et a pu gagner GenSve; nous avons envoy, ... sa rencontre ...
Lugano...

- C'est-...-dire ... GenSve, dit le chanoine en souriant.

La comtesse acheva l'histoire .

- Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le
chanoine avec effusion; je me mets entiSrement ... vos ordres. Je ferai
m^me des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment
o-- ce pauvre salon sera priv, de cette apparition c,leste, et qui fait
,poque dans l'histoire de ma vie?

- Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice
depuis sa naissance, que vous avez vu naOEtre cet enfant quand vous
veniez chez nous, et qu'enfin, au nom de l'amiti, qu'il vous accorde,
vous le suppliez d'employer tous ces espions ... v,rifier si, avant son
d,part pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de
ces lib,raux qu'il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi, il
verra qu'il s'agit ici uniquement d'une v,ritable ,tourderie de
jeunesse. Vous savez que j'avais, dans mon bel appartement du palais
Dugnani, les estampes des batailles gagn,es par Napol,on: c'est en
lisant les l,gendes de ces gravures que mon neveu apprit ... lire. DSs
l'fge de cinq ans, mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous
lui mettions sur la t^te le casque de mon mari, l'enfant traOEnait son
grand sabre. Eh bien! un beau jour il apprend que le dieu de mon mari,
que l'Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre,
comme un ,tourdi, mais il n'y r,ussit pas. Demandez ... votre baron de
quelle peine il veut punir ce moment de folie.

- J'oubliais une chose, s',cria le chanoine vous allez voir que je ne
suis pas tout ... fait indigne du pardon que vous m'accordez. Voici,
dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la
d,nonciation de cet inffme coltorto (hypocrite), voyez, sign,e Ascanio
Valserra del Dongo, qui a commenc, toute cette affaire, je l'ai prise
hier soir dans les bureaux de la police, et suis all, ... la Scala, dans
l'espoir de trouver quelqu'un allant d'habitude dans votre loge, par
lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette piSce est
... Vienne depuis longtemps. Voil... l'ennemi que nous devons combattre.

Le chanoine lut la d,nonciation avec la comtesse, et il fut convenu
que, dans la journ,e, il lui en ferait tenir une copie par une personne
s-re. Ce fut la joie dans le coeur que la comtesse rentra au palais del
Dongo.

- Il est impossible d'^tre plus galant homme que cet ancien coquin,
dit-elle ... la marquise; ce soir ... la Scala, ... dix heures trois quarts ...
l'horloge du th,ftre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous
,teindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, ... onze heures,
le chanoine lui-m^me viendra nous dire ce qu'il a pu faire. C'est ce
que nous avons trouv, de moins compromettant pour lui.

Ce chanoine avait beaucoup d'esprit; il n'eut garde de manquer au
rendez-vous; il y montra une bont, complSte et une ouverture de coeur
sans r,serve que l'on ne trouve guSre que dans les pays o-- la vanit, ne
domine pas tous les sentiments. Sa d,nonciation de la comtesse au
g,n,ral Pietranera, son mari, ,tait un des grands remords de sa vie, et
il trouvait un moyen d'abolir ce remords.

Le matin, quand la comtesse ,tait sortie de chez lui: "La voil... qui
fait l'amour avec son neveu, s',tait-il dit avec amertume, car il
n',tait point gu,ri. AltiSre comme elle l'est, ^tre venue chez moi!...
A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes
offres de service, quoique fort polies et trSs bien pr,sent,es par le
colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1500
francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa
chambre! Puis aller habiter le chfteau de Grianta avec un abominable
secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s'explique maintenant! Au fait,
ce jeune Fabrice est plein de grfces, grand, bien fait, une figure
toujours riante... et, m^me que cela, un certain regard charg, de douce
volupt,... une physionomie ... la CorrSge, ajoutait le chanoine avec
amertume.

"La diff,rence d'fge... point trop grande... Fabrice n, aprSs l'entr,e
des Franais, vers 98, ce me semble, la comtesse peut avoir vingt-sept
ou vingt-huit ans, impossible d'^tre plus jolie, plus adorable; dans ce
pays fertile en beaut,s, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi,
la Ruga, l'Aresi, la Pietragrua, elle l'emporte sur toutes ces
femmes... Ils vivaient heureux cach,s sur ce beau lac de C"me quand le
jeune homme a voulu rejoindre Napol,on... Il y a encore des fmes en
Italie! et, quoi qu'on fasse! ChSre patrie!... Non, continuait ce coeur
enflamm, par la jalousie, impossible d'expliquer autrement cette
r,signation ... v,g,ter ... la campagne, avec le d,go-t de voir tous les
jours, ... tous les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo,
plus cette inffme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera
pis que son pSre!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins
j'aurais le plaisir de la voir autrement qu'au bout de ma lorgnette."

Le chanoine Borda expliqua fort clairement l'affaire ... ces dames. Au
fond, Binder ,tait on ne peut pas mieux dispos,; il ,tait charm, que
Fabrice e-t pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient
arriver de Vienne; car le Binder n'avait le pouvoir de d,cider de rien,
il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les
autres; il envoyait ... Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les
informations: puis il attendait.

Il fallait que dans son exil ... Romagnano Fabrice:

1o Ne manquft pas d'aller ... la messe tous les jours, prOEt pour
confesseur un homme d'esprit, d,vou, ... la cause de la monarchie, et ne
lui avouft, au tribunal de la p,nitence, que des sentiments fort
irr,prochables.

2o Il ne devait fr,quenter aucun homme passant pour avoir de l'esprit,
et, dans l'occasion, il fallait parler de la r,volte avec horreur, et
comme n',tant jamais permise.

3o Il ne devait point se faire voir au caf,, il ne fallait jamais lire
d'autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan; en
g,n,ral, montrer du d,go-t pour la lecture, ne jamais lire, surtout
aucun ouvrage imprim, aprSs 1720, exception tout au plus pour les
romans de Walter Scott;

4o Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout
qu'il fasse ouvertement la cour ... quelqu'une des jolies femmes du pays,
de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu'il n'a pas le g,nie
sombre et m,content d'un conspirateur en herbe.

Avant de se coucher, la comtesse et la marquise ,crivirent ... Fabrice
deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une
anxi,t, charmante tous les conseils donn,s par Borda.

Fabrice n'avait nulle envie de conspirer: il aimait Napol,on, et, en sa
qualit, de noble, se croyait fait pour ^tre plus heureux qu'un autre et
trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n'avait ouvert un livre
depuis le collSge, o-- il n'avait lu que des livres arrang,s par les
j,suites. Il s',tablit ... quelque distance de Romagnano, dans un palais
magnifique; l'un des chefs-d'oeuvre du fameux architecte San Micheli
mais depuis trente ans on ne l'avait pas habit,, d, sorte qu'il
pleuvait dans toutes les piSces et pas une fen^tre ne fermait. Il
s'empara des chevaux de l'homme d'affaires, qu'il montait sans faon
toute la journ,e; il ne parlait point, et r,fl,chissait. Le conseil de
prendre une maOEtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il
le suivit ... la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune pr^tre
intrigant qui voulait devenir ,v^que (comme le confesseur du
Spielberg); mais il faisait trois lieues ... pied et s'enveloppait d'un
mystSre qu'il croyait imp,n,trable, pour lire Le Constitutionnel',
qu'il trouvait sublime."Cela est aussi beau qu'Alfieri et le
Dante!"s',criait-il souvent. Fabrice avait cette ressemblance avec la
jeunesse franaise qu'il s'occupait beaucoup plus s,rieusement de son
cheval et de son journal que de sa maOEtresse bien pensante. Mais il n'y
avait pas encore de place pour l'imitation des autres dans cette fme
na<ve et ferme, et il ne fit pas d'amis dans la soci,t, du gros bourg
de Romagnano; sa simplicit, passait pour de la hauteur; on ne savait
que dire de ce caractSre.

- C'est un cadet m,content de n'^tre pas aOEn, dit le cur,.



CHAPITRE VI


Nous avouerons avec sinc,rit, que la jalousie du chanoine Borda n'avait
pas absolument tort, ... son retour de France, Fabrice parut aux yeux de
la comtesse Pietranera comme un bel ,tranger qu'elle e-t beaucoup connu
jadis. S'il e-t parl, d'amour, elle l'e-t aim,; n'avait-elle pas d,j...
pour sa conduite et sa personne une admiration passionn,e et pour ainsi
dire sans bornes? Mais Fabrice l'embrassait avec une telle effusion
d'innocente reconnaissance et de bonne amiti, qu'elle se f-t fait
horreur ... elle-m^me si elle e-t cherch, un autre sentiment dans cette
amiti, presque filiale."Au fond, se disait la comtesse, quelques amis
qui m'ont connue, il y a six ans, ... la cour du prince EugSne, peuvent
encore me trouver jolie et m^me jeune, mais pour lui je suis une femme
respectable... et, s'il faut tout dire sans nul m,nagement pour mon
amour-propre, une femme fg,e."La comtesse se faisait illusion sur
l',poque de la vie o-- elle ,tait arriv,e, mais ce n'est pas ... la faon
des femmes vulgaires."A son fge, d'ailleurs, ajoutait-elle, on
s'exagSre un peu les ravages du temps; un homme plus avanc, dans la
vie..."

La comtesse, qui se promenait dans son salon, s'arr^ta devant une
glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le coeur de
Mme Pietranera ,tait attaqu, d'une faon s,rieuse et par un singulier
personnage. Peu aprSs le d,part de Fabrice pour la France, la comtesse
qui, sans qu'elle se l'avouft tout ... fait, commenait d,j... ... s'occuper
beaucoup de lui, ,tait tomb,e dans une profonde m,lancolie. Toutes ses
occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l'on ose ainsi parler,
sans saveur, elle se disait que Napol,on, voulant s'attacher ses
peuples d'Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.

- Il est perdu pour moi! s',criait-elle en pleurant, je ne le reverrai
plus; il m',crira, mais que serai-je pour lui dans dix ans?

Ce fut dans ces dispositions qu'elle fit un voyage ... Milan; elle
esp,rait y trouver des nouvelles plus directes de Napol,on, et, qui
sait, peut-^tre par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se
l'avouer, cette fme active commenait ... ^tre bien lasse de la vie
monotone qu'elle menait ... la campagne."C'est s'emp^cher de mourir,
disait-elle, ce n'est pas vivre. Tous les jours voir ces figures
poudr,es, le frSre, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que
seraient les promenades sur le lac sans Fabrice?"Son unique consolation
,tait puis,e dans l'amiti, qui l'unissait ... la marquise. Mais depuis
quelque temps, cette intimit, avec la mSre de Fabrice, plus fg,e
qu'elle, et d,sesp,rant de la vie, commenait ... lui ^tre moins agr,able.

Telle ,tait la position singuliSre de Mme Pietranera: Fabrice parti,
elle esp,rait peu de l'avenir; son coeur avait besoin de consolation et
de nouveaut,. Arriv,e ... Milan, elle se prit de passion pour l'op,ra ...
la mode; elle allait s'enfermer toute seule, durant de longues heures,
... la Scala, dans la loge du g,n,ral Scotti, son ancien ami. Les hommes
qu'elle cherchait ... rencontrer pour avoir des nouvelles de Napol,on et
de son arm,e lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentr,e chez elle,
elle improvisait sur son piano jusqu'... trois heures du matin. Un soir,
... la Scala, dans la loge d'une de ses amies, o-- elle allait chercher
des nouvelles de France, on lui pr,senta le comte Mosca, ministre de
Parme : c',tait un homme aimable et qui parla de la France et de
Napol,on de faon ... donner ... son coeur de nouvelles raisons pour
esp,rer ou pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain:
cet homme d'esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui
parla avec plaisir. Depuis le d,part de Fabrice, elle n'avait pas
trouv, une soir,e vivante comme celle-l.... Cet homme qui l'amusait, le
comte Mosca della Rovere Sorezana, ,tait alors ministre de la guerre,
de la police et des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV,
si c,lSbre par ses s,v,rit,s que les lib,raux de Milan appelaient des
cruaut,s. Mosca pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait
de grands traits, aucun vestige d'importance, et un air simple et gai
qui pr,venait en sa faveur; il e-t ,t, fort bien encore, si une
bizarrerie de son prince ne l'e-t oblig, ... porter de la poudre dans les
cheveux comme gages de bons sentiments politiques. Comme on craint peu
de choquer la vanit,, on arrive fort vite en Italie au ton de
l'intimit,, et ... dire des choses personnelles. Le correctif de cet
usage est de ne pas se revoir si l'on est bless,.

- Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme
Pietranera la troisiSme fois qu'elle le voyait. De la poudre! un homme
comme vous, aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne
avec nous!

- C'est que je n'ai rien vol, dans cette Espagne, et qu'il faut vivre.
J',tais fou de la gloire; une parole flatteuse du g,n,ral franais,
Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, ,tait alors tout pour moi. A la
chute de Napol,on, il s'est trouv, que, tandis que je mangeais mon bien
... son service, mon pSre, homme d'imagination et qui me voyait d,j...
g,n,ral, me bftissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouv,
pour tout bien un grand palais ... finir et une pension.

- Une pension : 3500 francs, comme mon mari?

- Le comte Pietranera ,tait g,n,ral de division. Ma pension ... moi,
pauvre chef d'escadron, n'a jamais ,t, que de 800 francs, et encore je
n'en ai ,t, pay, que depuis que je suis ministre des finances.

Comme il n'y avait dans la loge que la dame d'opinions fort lib,rales ...
laquelle elle appartenait, l'entretien continua avec la m^me franchise.
Le comte Mosca, interrog,, parla de sa vie ... Parme.

- En Espagne, sous le g,n,ral Saint-Cyr, j'affrontais des coups de
fusil pour arriver ... la croix et ensuite ... un peu de gloire, maintenant
je m'habille comme un personnage de com,die pour gagner un grand ,tat
de maison et quelques milliers de francs. Une fois entr, dans cette
sorte de jeu d',checs, choqu, des insolences de mes sup,rieurs, j'ai
voulu occuper une des premiSres places; j'y suis arriv,: mais mes jours
les plus heureux sont toujours ceux que de temps ... autre je puis venir
passer ... Milan; l... vit encore, ce me semble, le coeur de votre arm,e
d'Italie.

La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d'un
prince si redout, piqua la curiosit, de la comtesse; sur son titre elle
avait cru trouver un p,dant plein d'importance, elle voyait un homme
qui avait honte de la gravit, de sa place. Mosca lui avait promis de
lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu'il pourrait
recueillir: c',tait une grande indiscr,tion ... Milan, dans le mois qui
pr,c,da Waterloo; il s'agissait alors pour l'Italie d'^tre ou de n'^tre
pas; tout le monde avait la fiSvre, ... Milan, d'esp,rance ou de crainte.
Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le
compte d'un homme qui parlait si lestement d'une place si envi,e et qui
,tait sa seule ressource.

Des choses curieuses et d'une bizarrerie int,ressante furent rapport,es
... Mme Pietranera:

- Le comte Mosca della Rovere Sorezana lui dit-on, est sur le point de
devenir premier ministre et favori d,clar, de Ranuce Ernest IV,
souverain absolu de Parme, et, de plus, l'un des princes les plus
riches de l'Europe. Le comte serait d,j... arriv, ... ce poste supr^me s'il
e-t voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait
souvent la leon ... cet ,gard.

- Qu'importent mes faons ... Votre Altesse, r,pond-il librement, si je
fais bien ses affaires?

- Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n'est pas sans ,pines. Il faut
plaire ... un souverain, homme de sens et d'esprit sans doute, mais qui,
depuis qu'il est mont, sur un tr"ne absolu, semble avoir perdu la t^te
et montre, par exemple, des soupons dignes d'une femmelette.

"Ernest IV n'est brave qu'... la guerre. Sur les champs de bataille, on
l'a vu vingt fois guider une colonne ... l'attaque en brave g,n,ral; mais
aprSs la mort de son pSre Ernest III, de retour dans ses Etats, o--,
pour son malheur, il possSde un pouvoir sans limites, il s'est mis ...
d,clamer follement contre les lib,raux et la libert,. Bient"t il s'est
figur, qu'on le ha<ssait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur, il
a fait pendre deux lib,raux, peut-^tre peu coupables, conseill, ... cela
par un mis,rable nomm, Rassi, sorte de ministre de la justice.

"Depuis ce moment fatal, la vie du prince a ,t, chang,e; on le voit
tourment, par les soupons les plus bizarres. Il n'a pas cinquante ans,
et la peur l'a tellement amoindri, si l'on peut parler ainsi, que, dSs
qu'il parle des jacobins et des projets du Comit, directeur de Paris,
on lui trouve la physionomie d'un vieillard de quatre-vingts ans, il
retombe dans les peurs chim,riques de la premiSre enfance. Son favori
Rassi, fiscal g,n,ral (ou grand juge), n'a d'influence que par la peur
de son maOEtre; et dSs qu'il craint pour son cr,dit, il se hfte de
d,couvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus
chim,riques. Trente imprudents se r,unissent-ils pour lire un num,ro du
Constitutionnel, Rassi les d,clare conspirateurs et les envoie
prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute la
Lombardie. Comme elle est fort ,lev,e, cent quatre-vingts pieds,
dit-on, on l'aperoit de fort loin au milieu de cette plaine immense;
et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses
horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui
s',tend de Milan ... Bologne."

- Le croiriez-vous? disait ... la comtesse un autre voyageur, la nuit, au
troisiSme ,tage de son palais, gard, par quatre-vingts sentinelles qui,
tous les quarts d'heure, hurlent une phrase entiSre, Ernest IV tremble
dans sa chambre. Toutes les portes ferm,es ... dix verrous, et les piSces
voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur
des jacobins. Si une feuille du parquet vient ... crier, il saute sur ses
pistolets et croit ... un lib,ral cach, sous son lit. Aussit"t toutes les
sonnettes du chfteau sont en mouvement, et un aide de camp va r,veiller
le comte Mosca. Arriv, au chfteau, ce ministre de la police se garde
bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et
arm, jusqu'aux dents, il visite tous les coins des appartements,
regarde sous les lits, et, en un mot, se livre ... une foule d'action
ridicules dignes d'une vieille femme. Toutes ces pr,cautions eussent
sembl, bien avilissantes au prince lui-m^me dans les temps heureux o--
il faisait la guerre et n'avait tu, personne qu'... coups de fusil. Comme
c'est un homme d'infiniment d'esprit, il a honte de ces pr,cautions,
elles lui semblent ridicules, m^me au moment o-- il s'y livre, et la
source de l'immense cr,dit du comte Mosca, c'est qu'il emploie toute
son adresse ... faire que le prince n'ait jamais ... rougir en sa pr,sence.
C'est lui, Mosca, qui, en sa qualit, de ministre de la police, insiste
pour regarder sous les meubles, et, dit-on ... Parme, jusque dans les
,tuis de contrebasses'. C est le prince qui s'y oppose, et plaisante
son ministre sur sa ponctualit, excessive."Ceci est un parti, lui
r,pond le comte Mosca: songez aux sonnets satiriques dont les jacobins
nous accableraient si nous vous laissions tuer. Ce n'est pas seulement
votre vie que nous d,fendons; c'est notre honneur."Mais il paraOEt que
le prince n'est dupe qu'... demi, car si quelqu'un dans la ville s'avise
de dire que la veille on a pass, une nuit blanche au chfteau, le grand
fiscal Rassi envoie le mauvais plaisant ... la citadelle, et une fois
dans cette demeure ,lev,e et en bon air, comme on dit ... Parme, il faut
un miracle pour que l'on se souvienne du prisonnier. C'est parce qu'il
est militaire, et qu'en Espagne, il s'est sauv, vingt fois le pistolet
... la main, au milieu des surprises, que le prince pr,fSre le comte
Mosca ... Rassi, qui est bien plus flexible et plus bas. Ces malheureux
prisonniers de la citadelle sont au secret le plus rigoureux et l'on
fait des histoires sur leur compte. Les lib,raux pr,tendent que, par
une invention de Rassi, les ge"liers et confesseurs ont ordre de leur
persuader que, tous les mois ... peu prSs, l'un d'eux est conduit ... la
mort. Ce jour-l... les prisonniers ont la permission de monter sur
l'esplanade de l'immense tour, ... cent quatre-vingts pieds d',l,vation,
et de l... ils voient d,filer un cortSge avec un espion qui joue le r"le
d'un pauvre diable qui marche ... la mort.

Ces contes, et vingt autres du m^me genre et d'une non moindre
authenticit,, int,ressaient vivement Mme Pietranera, le lendemain elle
demandait des d,tails au comte Mosca, qu'elle plaisantait vivement.
Elle le trouvait amusant et lui soutenait qu'au fond il ,tait un
monstre sans s'en douter. Un jour, en rentrant ... son auberge, le comte
se dit: "Non seulement cette comtesse Pietranera est une femme
charmante; mais quand je passe la soir,e dans sa loge, je parviens ...
oublier certaines choses de Parme dont le souvenir me perce le coeur."

"Ce ministre, malgr, son air l,ger et ses faons brillantes, n'avait
pas une fme ... la franaise; il ne savait pas oublier les chagrins.
Quand son chevet avait une ,pine, il ,tait oblig, de la briser et de
l'user ... force d'y piquer ses membres palpitants."Je demande pardon
pour cette phrase, traduite de l'italien.

Le lendemain de cette d,couverte, le comte trouva que, malgr, les
affaires qui l'appelaient ... Milan, la journ,e ,tait d'une longueur
,norme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa
voiture. Vers les six heures, il monta ... cheval pour aller au Corso; il
avait quelque espoir d'y rencontrer Mme Pietranera; ne l'y ayant pas
vue, il se rappela qu'... huit heures le th,ftre de la Scala ouvrait; il
y entra et ne vit que dix personnes dans cette salle immense. Il eut
quelque pudeur de se trouver l...."Est-il possible, dit-il, qu'...
quarante-cinq ans sonn,s je fasse des folies dont rougirait un
sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les souponne."Il s'enfuit et
essaya d'user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui
entourent le th,ftre de la Scala. Elles sont occup,es par des caf,s
qui, ... cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces caf,s, des
foules de curieux ,tablis sur des chaises, au milieu de la rue,
prennent des glaces et critiquent les passants. Le comte ,tait un
passant remarquable; aussi eut-il le plaisir d'^tre reconnu et accost,.
Trois ou quatre importuns, de ceux qu'on ne peut brusquer, saisirent
cette occasion d'avoir audience d'un ministre si puissant. Deux d'entre
eux lui remirent des p,titions; le troisiSme se contenta de lui
adresser des conseils fort longs sur sa conduite politique.

"On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit; on ne se promSne
point quand on est aussi puissant."Il rentra au th,ftre et eut l'id,e
de louer une loge au troisiSme rang; de l... son regard pourrait plonger,
sans ^tre remarqu, de personne, sur la loge des secondes o-- il esp,rait
voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d'attente ne parurent
point trop longues ... cet amoureux; sur de n'^tre point vu, il se
livrait avec bonheur ... toute sa folie."La vieillesse, se disait-il,
n'est-ce pas, avant tout, n'^tre plus capable de ces enfantillages
d,licieux?"

Enfin la comtesse parut. Arm, de sa lorgnette, il l'examinait avec
transport."Jeune, brillante, l,gSre comme un oiseau, se disait-il, elle
n'a pas vingt-cinq ans. Sa beaut, est son moindre charme: o-- trouver
ailleurs cette fme toujours sincSre, qui jamais n'agit avec prudence,
qui se livre tout entiSre ... l'impression du moment, qui ne demande qu'...
^tre entraOEn,e par quelque objet nouveau? Je conois les folies du
comte Nani."

Le comte se donnait d'excellentes raisons pour ^tre fou, tant qu'il ne
songeait qu'... conqu,rir le bonheur qu'il voyait sous ses yeux. Il n'en
trouvait plus d'aussi bonnes quand il venait ... consid,rer son fge et
les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie."Un homme
habile ... qui la peur "te l'esprit me donne une grande existence et
beaucoup d'argent pour ^tre son ministre; c'est-...-dire tout ce qu'il y
a au monde de plus m,pris, voil... un aimable personnage ... offrir ... l...
comtesse!"Ces pens,es ,taient trop noires, il revint ... Mme Pietranera;
il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser ... elle il
ne descendait pas dans sa loge."Elle n'avait pris Nani, vient-on de me
dire, que pour faire piSce ... cet imb,cile de Limercati qui ne voulut
pas entendre ... donner un coup d',p,e ou ... faire donner un coup de
poignard ... l'assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle",
s',cria le comte avec transport. A chaque instant il consultait
l'horloge du th,ftre qui par des chiffres ,clatants de lumiSre et se
d,tachant sur un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq
minutes, de l'heure o-- il leur est permis d'arriver dans une loge amie.
Le comte se disait: "Je ne saurais passer qu'une demi-heure tout au
plus dans sa loge, moi, connaissance de si fraOEche date; si j'y reste
davantage, je m'affiche, et grfce ... mon fge et plus encore ... ces
maudits cheveux poudr,s, j'aurai l'air attrayant d'un Cassandre."Mais
une r,flexion le d,cida tout ... coup: "Si elle allait quitter cette loge
pour faire une visite, je serais bien r,compens, de l'avarice avec
laquelle je m',conomise ce plaisir."Il se levait pour descendre dans la
loge o-- il voyait la comtesse; tout ... coup, il ne se sentit presque
plus d'envie de s'y pr,senter."Ah! voici qui est charmant, s',cria-t-il
en riant de soi-m^me et s'arr^tant sur l'escalier; c'est un mouvement
d, timidit, v,ritable! voil... bien vingt-cinq ans que pareille aventure
ne m'est arriv,e."

Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-m^me; et,
profitant en homme d'esprit de l'accident qui lui arrivait, il ne
chercha point du tout ... montrer de l'aisance ou ... faire de l'esprit en
se jetant dans quelque r,cit plaisant, il eut le courage d'^tre timide,
il employa son esprit ... laisser entrevoir son trouble sans ^tre
ridicule."Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds
... jamais. Quoi! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans
le secours de la poudre paraOEtraient gris! Mais enfin la chose est
vraie, donc elle ne peut ^tre ridicule que si je l'exagSre ou si j'en
fais troph,e."La comtesse s',tait si souvent ennuy,e au chfteau de
Grianta vis-...-vis des figures poudr,es de son frSre, de son neveu et de
quelques ennuyeux bien pensants du voisinage qu'elle ne songea pas ...
s'occuper de la coiffure d, son nouvel adorateur.

L'esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l',clat de rire de
l'entr,e, elle ne fut attentive qu'aux nouvelles de France que Mosca
avait toujours ... lui donner en particulier, en arrivant dans la loge
sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce
soir-l... son regard, qui ,tait beau et bienveillant.

- Je m'imagine, lui dit-elle, qu'... Parme, au milieu de vos esclaves,
vous n'allez pas avoir ce regard aimable, cela gfterait tout et leur
donnerait quelque espoir de n'^tre pas pendus.

L'absence totale d'importance chez un homme qui passait pour le premier
diplomate de l'Italie parut singuliSre ... la comtesse, elle trouva m^me
qu'il avait de la grfce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle
ne fut point choqu,e qu'il e-t Juge a propos de prendre pour une
soir,e, et sans cons,quence, le r"le d'attentif.

Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux par bonheur pour le
ministre, qui, ... Parme, ne trouvait pas de cruelles, c',tait seulement
depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta; son esprit
,tait encore tout raidi par l'ennui de la vie champ^tre. Elle avait
comme oubli, la plaisanterie; et toutes ces choses qui appartiennent ...
une faon de vivre ,l,gante et l,gSre avaient pris ... ses yeux comme une
teinte de nouveaut, qui les rendait sacr,es; elle n',tait dispos,e ... se
moquer de rien, pas m^me d'un amoureux de quarante-cinq ans et timide.
Huit jours plus tard, la t,m,rit, du comte e-t pu recevoir un tout
autre accueil.

A la Scala, il est d'usage de ne faire durer qu'une vingtaine de
minutes ces petites visites que l'on fait dans les loges; le comte
passa toute la soir,e dans celle o-- il avait le bonheur de rencontrer
Mme Pietranera."C'est une femme, se disait-il, qui me rend toutes les
folies de la jeunesse!"Mais il sentait bien le danger."Ma qualit, de
pacha tout-puissant ... quarante lieues d'ici me fera-t-elle pardonner
cette sottise? je m'ennuie tant ... Parme!"Toutefois, de quart d'heure en
quart d'heure il se promettait de partir.

- Il faut avouer, madame, dit-il en riant ... la comtesse qu'... Parme je
meurs d'ennui, et il doit m'^tre permis de m'enivrer de plaisir quand
j'en trouve sur ma route. Ainsi, sans cons,quence et pour une soir,e,
permettez-moi de jouer auprSs de vous le r"le d'amoureux. H,las! dans
peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous
les chagrins et m^me, direz-vous, toutes les convenances.

Huit jours aprSs cette visite monstre dans la loge ... la Scala et ... la
suite de plusieurs petits incidents dont l, r,cit semblerait long
peut-^tre, le comte Mosca ,tait absolument fou d'amour, et la comtesse
pensait d,j... que l'fge ne devait pas faire objection, si d'ailleurs on
le trouvait aimable. On en ,tait ... ces pens,es quand Mosca fut rappel,
par un courrier de Parme. On e-t dit que son prince avait peur tout
seul. La comtesse retourna ... Grianta; son imagination ne parant plus ce
beau lieu, il lui parut d,sert."Est-ce que je me serais attach,e ... cet
homme?"se dit-elle. Mosca ,crivit et n'eut rien ... jouer, l'absence lui
avait enlev, la source de toutes ses pens,es; ses lettres ,taient
amusantes, et, par une petite singularit, qui ne fut pas mal prise,
pour ,viter les commentaires du marquis del Dongo qui n'aimait pas ...
payer des ports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient les
siennes ... la poste ... C"me, ... Lecco, ... VarSse ou dans quelque autre de
ces petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait ...
obtenir que le courrier lui rapportft les r,ponses; il y parvint.

Bient"t les jours de courrier firent ,v,nement pour la comtesse; ces
courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans
valeur mais qui l'amusaient, ainsi que sa belle-soeur. Le souvenir du
comte se m^lait ... l'id,e de son grand pouvoir, la comtesse ,tait
devenue curieuse de tout ce qu'on disait de lui, les lib,raux eux-m^mes
rendaient hommage ... ses talents.

La principale source de mauvaise r,putation pour le comte, c'est qu'il
passait pour le chef du parti ultra ... la cour de Parme, et que le parti
lib,ral avait ... sa t^te une intrigante capable de tout, et m^me de
r,ussir, la marquise Raversi, immens,ment riche. Le prince ,tait fort
attentif ... ne pas d,courager celui des deux partis qui n',tait pas au
pouvoir; il savait bien qu'il serait toujours le maOEtre, m^me avec un
ministSre pris dans le salon de Mme Raversi. On donnait ... Grianta mille
d,tails sur ces intrigues; l'absence de Mosca, que tout le monde
peignait comme un ministre du premier talent et un homme d'action,
permettait de ne plus songer aux cheveux poudr,s, symbole de tout ce
qui est lent et triste; c',tait un d,tail sans cons,quence, une des
obligations de la cour, o-- il jouait d'ailleurs un si beau r"le.

- Une cour, c'est ridicule, disait la comtesse ... la marquise, mais
c'est amusant; c'est un jeu qui m'int,resse, mais dont il faut accepter
les rSgles. Qui s'est jamais avis, de se r,crier contre le ridicule des
rSgles du whist? Et pourtant une fois qu'on s'est accoutum, aux rSgles,
il est agr,able de faire l'adversaire repic et capot.

La comtesse pensait souvent ... l'auteur de tant de lettres aimables; le
jour o-- elle les recevait ,tait agr,able pour elle; elle prenait sa
barque et allait les lire dans les beaux sites du lac, ... la Pliniana, ...
B,lan, au bois des Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un peu
de l'absence de Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte
d'^tre fort amoureux; un mois ne s',tait pas ,coul, qu'elle songeait ...
lui avec une amiti, tendre. De son c"t,, le comte Mosca ,tait presque
de bonne foi quand il lui offrait de donner sa d,mission, de quitter le
ministSre, et de venir passer sa vie avec elle ... Milan ou ailleurs.

- J'ai 400000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours 15000
livres de rente.

"De nouveau une loge, des chevaux! etc."se disait la comtesse;
c',taient des r^ves aimables. Les sublimes beaut,s des aspects du lac
de C"me recommenaient ... la charmer. Elle allait r^ver sur ses bords ...
ce retour de vie brillante et singuliSre qui, contre toute apparence,
redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur le Corso, ... Milan,
heureuse et gaie, comme au temps du vice-roi.

"La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi!"

Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais
avec elle il n'y avait de ces illusions volontaires que donne la
lfchet,. C',tait surtout une femme de bonne foi avec elle-m^me."Si je
suis un peu trop fg,e pour faire des folies, se disait-elle, l'envie,
qui se fait des illusions comme l'amour, peut empoisonner pour moi le
s,jour de Milan. AprSs la mort de mon mari, ma pauvret, noble eut du
succSs, ainsi que le refus de deux grandes fortunes. Mon pauvre petit
comte Mosca n'a pas la vingtiSme partie de l'opulence que mettaient ...
mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La ch,tive pension de
veuve p,niblement obtenue, les gens cong,di,s, ce qui eut de l',clat,
la petite chambre au cinquiSme qui amenait vingt carrosses ... la porte,
tout cela forma jadis un spectacle singulier. Mais j'aurai des moments
d,sagr,ables, quelque adresse que j'y mette, si, ne poss,dant toujours
pour fortune que la pension de veuve, je reviens vivre ... Milan avec la
bonne petite aisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15000
livres qui resteront ... Mosca aprSs sa d,mission. Une puissante
objection, dont l'envie se fera une arme terrible, c'est que le comte,
quoique s,par, de sa femme depuis longtemps, est mari,. Cette
s,paration se sait ... Parme, mais ... Milan elle sera nouvelle, et on me
l'attribuera. Ainsi, mon beau th,ftre de la Scala, mon divin lac de
C"me... adieu! adieu!"

Malgr, toutes ces pr,visions, si la comtesse avait eu la moindre
fortune, elle e-t accept, l'offre de la d,mission de Mosca. Elle se
croyait une femme fg,e, et la cour lui faisait peur, mais ce qui
paraOEtra de la derniSre invraisemblance d, ce c"t,-ci des Alpes, c'est
que le comte e-t donn, cette d,mission avec bonheur. C'est du moins ce
qu'il parvint ... persuader ... son amie. Dans toutes ses lettres il
sollicitait avec une folie toujours croissante une seconde entrevue ...
Milan, on la lui accorda.

- Vous jurer que j'ai pour vous une passion folle, lui disait la
comtesse, un jour ... Milan, ce serait mentir; je serais trop heureuse
d'aimer aujourd'hui, ... trente ans pass,s, comme jadis j'aimais ...
vingt-deux! Mais j'ai vu tomber tant de choses que j'avais crues
,ternelles! J'ai pour vous la plus tendre amiti,, je vous accorde une
confiance sans bornes, et de tous les hommes, vous ^tes celui que je
pr,fSre.

La comtesse se croyait parfaitement sincSre; pourtant vers la fin,
cette d,claration contenait un petit mensonge. Peut-^tre, si Fabrice
l'e-t voulu, il e-t emport, sur tout dans son coeur. Mais Fabrice
n',tait qu'un enfant aux yeux du comte Mosca; celui-ci arriva ... Milan
trois jours aprSs le d,part du jeune ,tourdi pour Novare, et il se hfta
d'aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte pensa que l'exil
,tait une affaire sans remSde.

Il n',tait point arriv, seul ... Milan, il avait dans sa voiture le duc
Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris
pommel,, bien poli, bien propre immens,ment riche mais pas assez noble.
C',tait son grand-pSre seulement qui avait amass, des millions par le
m,tier de fermier g,n,ral des revenus de l'Etat de Parme. Son pSre
s',tait fait nommer ambassadeur du prince de Parme ... la cour de ***, ...
la suite du raisonnement que voici:

- Votre Altesse accorde 30000 francs ... son envoy, ... la cour de ***,
lequel y fait une figure fort m,diocre. Si elle daigne me donner cette
place, j'accepterai 6000 francs d'appointements. Ma d,pense ... la cour
de *** ne sera jamais au-dessous de 100000 francs par an et mon
intendant remettra chaque ann,e 20000 francs ... la caisse des affaires
,trangSres ... Parme. Avec cette somme, l'on pourra placer auprSs de moi
tel secr,taire d'ambassade que l'on voudra et je ne me montrerai
nullement jaloux des secrets diplomatiques, s'il y en a. Mon but est de
donner de l',clat ... ma maison nouvelle encore, et de l'illustrer par
une des grandes charges du pays.

Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se
montrer ... demi lib,ral, et, depuis deux ans, il ,tait au d,sespoir. Du
temps de Napol,on, il avait perdu deux ou trois millions par son
obstination ... rester ... l',tranger, et toutefois, depuis le
r,tablissement de l'ordre en Europe, il n'avait pu obtenir un certain
grand cordon qui ornait le portrait de son pSre; l'absence de ce cordon
le faisait d,p,rir.

Au point d'intimit, qui suit l'amour en Italie, il n'y avait plus
d'objection de vanit, entre les deux amants. Ce fut donc avec la plus
parfaite simplicit, que Mosca dit ... la femme qu'il adorait:

- J'ai deux ou trois plans de conduite ... vous offrir, tous assez bien
combin,s; je ne r^ve qu'... cela depuis trois mois.

"1o Je donne ma d,mission, et nous vivons en bons bourgeois ... Milan, ...
Florence, ... Naples, o-- vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de
rente, ind,pendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou
moins.

"2o Vous daignez venir dans le pays o-- je puis quelque chose, vous
achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu
d'une for^t, dominant le cours du P", vous pouvez avoir le contrat de
vente sign, d'ici ... huit jours. Le prince vous attache ... sa cour. Mais
ici se pr,sente une immense objection. On vous recevra bien ... cette
cour; personne ne s'aviserait de broncher devant moi; d'ailleurs la
princesse se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des services
... votre intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale: le
prince est parfaitement d,vot, et, comme vous le savez encore, la
fatalit, veut que je sois mari,. De l... un million de d,sagr,ments de
d,tail. Vous ^tes veuve, c'est un beau titre qu'il faudrait ,changer
contre un autre, et ceci fait l'objet de ma troisiSme proposition.

"On pourrait trouver un nouveau mari point g^nant. Mais d'abord il le
faudrait fort avanc, en fge, car pourquoi me refuseriez-vous l'espoir
de le remplacer un jour? Eh bien! j'ai conclu cette affaire singuliSre
avec le duc Sanseverina-Taxis qui, bien entendu, ne sait pas le nom de
la future duchesse. Il sait seulement qu'elle le fera ambassadeur et
lui donnera un grand cordon qu'avait son pSre, et dont l'absence le
rend le plus infortun, des mortels. A cela prSs, ce duc n'est point
trop imb,cile; il fait venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce
n'est nullement un homme ... m,chancet,s pourpens,es d'avance, il croit
s,rieusement que l'honneur consiste ... avoir un cordon et il a honte de
son bien. Il vint il y a un an me proposer de fonder un h"pital pour
gagner ce cordon; je me moquai de lui, mais il ne s'est point roqu, de
moi quand je lui ai propos, un mariage; ma premiSre condition a ,t,,
bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme.

- Mais savez-vous que ce que vous me proposez l... est fort immoral? dit
la comtesse.

- Pas plus immoral que tout ce qu'on fait ... notre cour et dans vingt
autres. Le pouvoir absolu a cela de commode qu'il sanctifie tout aux
yeux des peuples; or, qu'est-ce qu'un ridicule que personne n'aperoit?
Notre politique, pendant vingt ans, va consister ... avoir peur des
jacobins, et quelle peur! Chaque ann,e nous nous croirons ... la veille
de 93. Vous entendrez, j'espSre, les phrases que je fais l...-dessus ...
mes r,ceptions! C'est beau! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette
peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des d,vots. Or, ...
Parme, tout ce qui n'est pas noble ou d,vot est en prison, ou fait ses
paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera
singulier chez nous que du jour o-- je serai disgraci,. Cet arrangement
n'est une friponnerie envers personne, voil... l'essentiel, ce me semble.
Le prince, de la faveur duquel nous faisons m,tier et marchandise, n'a
mis qu'une condition ... son consentement, c'est que la future duchesse
f-t n,e noble. L'an pass,, ma place, tout calcul,, m'a valu cent sept
mille francs, mon revenu a d- ^tre au total de cent vingt-deux mille;
j'en ai plac, vingt mille ... Lyon. Eh bien! choisissez: 1o une grande
existence bas,e sur cent vingt-deux mille francs ... d,penser, qui, ...
Parme, font au moins comme quatre cent mille ... Milan; mais avec ce
mariage qui vous donne le nom d'un homme passable et que vous ne verrez
jamais qu'... l'autel, 2' ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze
mille francs ... Florence ou ... Naples, car je suis de votre avis, on vous
a trop admir,e ... Milan; l'envie vous y pers,cuterait, et peut-^tre
parviendrait-elle ... nous donner de l'humeur. La grande existence ...
Parme aura, je l'espSre, quelques nuances de nouveaut,, m^me ... vos yeux
qui ont vu la cour du prince EugSne; il serait sage de la connaOEtre
avant de s'en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche ...
influencer votre opinion. Quant ... moi, mon choix est bien arr^t,:
j'aime mieux vivre dans un quatriSme ,tage avec vous que de continuer
seul cette grande existence.

La possibilit, de cet ,trange mariage fut d,battue chaque jour entre
les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le duc
Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort pr,sentable. Dans une de leurs
derniSres conversations, Mosca r,sumait ainsi sa proposition:

- Il faut prendre un parti d,cisif, si nous voulons passer le reste de
notre vie d'une faon allSgre et n'^tre pas vieux avant le temps. Le
prince a donn, son approbation; Sanseverina est un personnage plut"t
bien que mal; il possSde le plus beau palais de Parme et une fortune
sans bornes il a soixante-huit ans et une passion folle pour l, grand
cordon; mais une tache gfte sa vie, il acheta jadis dix mille francs un
buste de Napol,on par Canova. Son second p,ch, qui le fera mourir, si
vous ne venez ... son secours, c'est d'avoir pr^t, vingt-cinq napol,ons ...
Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu homme de g,nie,
que depuis nous avons condamn, ... mort, heureusement par contumace. Ce
Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n'approche; je
vous les r,citerai c'est aussi beau que le Dante. Le prince envoie
Sanseverina ... la cour de *** il vous ,pouse le jour de son d,part, et
la second, ann,e de son voyage, qu'il appellera une ambassade, il
reoit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui
un frSre qui ne sera nullement d,sagr,able, il signe d'avance tous les
papiers que je veux, et d'ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme
il vous conviendra. Il ne demande pas mieux que de ne point se montrer
... Parme o-- son grand-pSre fermier et son pr,tendu lib,ralisme le
g^nent. Rassi, notre bourreau, pr,tend que le duc a ,t, abonn, en
secret au Constitutionnel par l'interm,diaire de Ferrante Palla le
poSte, et cette calomnie a fait longtemps obstacle s,rieux au
consentement du prince.

Pourquoi l'historien qui suit fidSlement les moindres d,tails du r,cit
qu'on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si les
personnages, s,duits par des passions qu'il ne partage point,
malheureusement pour lui, tombent dans des actions profond,ment
immorales? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus
dans un pays o-- l'unique passion survivante ... toutes les autres est
l'argent, moyen de vanit,.

Trois mois aprSs les ,v,nements racont,s jusqu'ici, la duchesse
Sanseverina-Taxis ,tonnait la cour de Parme par son amabilit, facile et
par la noble s,r,nit, de son esprit; sa maison fut sans comparaison la
plus agr,able de la ville. C'est ce que le comte Mosca avait promis ...
son maOEtre. Ranuce-Ernest IV le prince r,gnant, et la princesse sa
femme auxquels elle fut pr,sent,e par deux des plus grandes dames du
pays, lui firent un accueil fort distingu,. La duchesse ,tait curieuse
de voir ce prince maOEtre du sort de l'homme qu'elle aimait, elle voulut
lui plaire et y r,ussit trop. Elle trouva un homme d'une taille ,lev,e,
mais un peu ,paisse; ses cheveux, ses moustaches, ses ,normes favoris
,taient d'un beau blond selon ses courtisans; ailleurs ils eussent
provoqu,, par leur couleur effac,e, le mot ignoble de filasse. Au
milieu d'un gros visage s',levait fort peu un tout petit nez presque
f,minin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tous ces motifs
de laideur, il fallait chercher ... d,tailler les traits du prince. Au
total, il avait l'air d'un homme d'esprit et d'un caractSre ferme. Le
port du prince, sa maniSre de se tenir n',taient point sans majest,,
mais souvent il voulait imposer ... son interlocuteur; alors il
s'embarrassait lui-m^me et tombait dans un balancement d'une jambe ...
l'autre presque continuel. Du reste, Ernest IV avait un regard
p,n,trant et dominateur les gestes de ses bras avaient de la noblesse
et ses paroles ,taient ... la fois mesur,es et concises.

Mosca avait pr,venu la comtesse que le prince avait, dans le grand
cabinet o-- il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV,
et une table fort belle de scagliola de Florence. Elle trouva que
l'imitation ,tait frappante; ,videmment il cherchait le regard et la
parole noble de Louis XIV, et il s'appuyait sur la table de scagliola,
de faon ... se donner la tournure de Joseph II. Il s'assit aussit"t
aprSs les premiSres paroles adress,es par lui ... la duchesse, afin de
lui donner l'occasion de faire usage du tabouret qui appartenait ... son
rang. A cette cour, les duchesses, les princesses et les femmes des
grands d'Espagne s'assoient seules, les autres femmes attendent que le
prince ou la princesse les y engagent; et, pour marquer la diff,rence
des rangs, ces personnages augustes ont toujours soin de laisser passer
un petit intervalle avant de convier les dames non duchesses ...
s'asseoir. La duchesse trouva qu'en de certains moments l'imitation de
Louis XIV ,tait un peu trop marqu,e chez le prince; par exemple, dans
sa faon de sourire avec bont, tout en renversant la t^te.

Ernest IV portait un frac ... la mode arrivant de Paris; on lui envoyait
tous les mois de cette ville qu'il abhorrait, un frac, une redingote et
un chapeau. Mais, par un bizarre m,lange de costumes, le jour o-- la
duchesse fut reue il avait pris une culotte rouge, des bas de soie et
des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modSles dans les
portraits de Joseph II.

Il reut Mme Sanseverina avec grfce; il lui dit des choses spirituelles
et fines; mais elle remarqua fort bien qu'il n'y avait pas excSs dans
la bonne r,ception.

- Savez-vous pourquoi? lui dit le comte Mosca au retour de l'audience,
c'est que Milan est une ville plus grande et plus belle que Parme. Il
e-t craint, en vous faisant l'accueil auquel je m'attendais et qu'il
m'avait fait esp,rer, d'avoir l'air d'un provincial en extase devant
les grfces d'une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute aussi
il est encore contrari, d'une particularit, que je n'ose vous dire: le
prince ne voit ... sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en
beaut,. Tel a ,t, hier soir, ... son petit coucher, l'unique sujet de son
entretien avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bont,s
pour moi. Je pr,vois une petite r,volution dans l',tiquette; mon plus
grand ennemi ... cette cour est un sot qu'on appelle le g,n,ral Fabio
Conti. Figurez-vous un original qui a ,t, ... la guerre un jour peut-^tre
en sa vie, et qui part de l... pour imiter la tenue de Fr,d,ric le Grand.
De plus, il tient aussi ... reproduire l'affabilit, noble du g,n,ral
Lafayette, et cela parce qu'il est ici le chef du parti lib,ral. (Dieu
sait quels lib,raux!)

- Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j'en ai eu la vision prSs
de C"me; il se disputait avec la gendarmerie.

Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-^tre.

- Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais ... se
p,n,trer des profondeurs de notre ,tiquette, que les demoiselles ne
paraissent ... la cour qu'aprSs leur mariage. Eh bien! le prince a pour
la sup,riorit, de sa ville de Parme sur toutes les autres un
patriotisme tellement br-lant, que je parierais qu'il va trouver un
moyen de se faire pr,senter la petite Cl,lia Conti, fille de notre
Lafayette. Elle est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit
jours, pour la plus belle personne des Etats du prince.

"Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du
souverain ont publi,es sur son compte sont arriv,es jusqu'au chfteau de
Grianta; on en a fait un monstre un ogre. Le fait est qu'Ernest IV
avait tout plein de bonnes petites vertus, et l'on peut ajouter que,
s'il e-t ,t, invuln,rable comme Achille, il e-t continu, ... ^tre le
modSle des potentats. Mais dans un moment d'ennui et de colSre, et
aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la t^te ... je ne sais
quel h,ros de la Fronde que l'on d,couvrit vivant tranquillement et
insolemment dans une terre ... c"t, de Versailles, cinquante ans aprSs la
Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux lib,raux. Il paraOEt que
ces imprudents se r,unissaient ... jour fixe pour dire du mal du prince
et adresser au ciel des voeux ardents, afin que la peste p-t venir ...
Parme, et les d,livrer du tyran. Le mot tyran a ,t, prouv,. Rassi
appela cela conspirer; il les fit condamner ... mort, et l'ex,cution de
l'un d'eux, le comte L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi.
Depuis ce moment fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince
est sujet ... des accSs de peur indignes d'un homme, mais qui sont la
source unique de la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine,
j'aurais un genre de m,rite trop brusque, trop fpre pour cette cour, o--
l'imb,cile foisonne. Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits
de son appartement avant de se coucher, et d,pense un million, ce qui ...
Parme est comme quatre millions ... Milan, pour avoir une bonne police,
et vous voyez devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police
terrible. Par la police, c'est-...-dire par la peur, je suis devenu
ministre de la guerre et des finances; et comme le ministre de
l'int,rieur est mon chef nominal, en tant qu'il a la police dans ses
attributions, j'ai fait donner ce portefeuille au comte
Zurla-Contarini, un imb,cile bourreau de travail, qui se donne le
plaisir d',crire quatre-vingts lettres chaque jour. Je viens d'en
recevoir une ce matin sur laquelle le comte Zurla-Contarini a eu la
satisfaction d',crire de sa propre main le num,ro 20715.

La duchesse Sanseverina fut pr,sent,e ... la triste princesse de Parme
Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maOEtresse (une assez
jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse
personne de l'univers ce qui l'en avait rendue peut-^tre la plus
ennuyeuse. La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui
n'avait pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure
r,guliSre et noble e-t pu passer pour belle, quoique un peu d,par,e par
de gros yeux ronds qui n'y voyaient guSre, si la princesse ne se f-t
pas abandonn,e elle-m^me. Elle reut la duchesse avec une timidit, si
marqu,e, que quelques courtisans ennemis du comte Mosca, osSrent dire
que la princesse avait l'air de la femme qu'on pr,sente, et la duchesse
de la souveraine. La duchesse, surprise et presque d,concert,e, ne
savait o-- trouver des termes pour se mettre ... une place inf,rieure ...
celle que la princesse se donnait ... elle-m^me. Pour rendre quelque
sang-froid ... cette pauvre princesse, qui au fond ne manquait point
d'esprit, la duchesse ne trouva rien de mieux que d'entamer et de faire
durer une longue dissertation sur la botanique. La princesse ,tait
r,ellement savante en ce genre; elle avait de fort belles serres avec
force plantes des tropiques. La duchesse, en cherchant tout simplement
... se tirer d'embarras, fit ... jamais la conqu^te de la princesse
Clara-Paolina, qui, de timide et d'interdite qu'elle avait ,t, au
commencement de l'audience, se trouva vers la fin tellement ... son aise,
que, contre toutes les rSgles de l',tiquette, cette premiSre audience
ne dura pas moins de cinq quarts d'heure. Le lendemain, la duchesse fit
acheter des plantes exotiques, et se porta pour grand amateur de
botanique.

La princesse passait sa vie avec le v,n,rable pSre Landriani,
archev^que de Parme, homme de science, homme d'esprit m^me, et
parfaitement honn^te homme, mais qui offrait un singulier spectacle
quand il ,tait assis dans sa chaise de velours cramoisi (c',tait le
droit de sa place), vis-...-vis le fauteuil de la princesse, entour,e de
ses dames d'honneur et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux
pr,lat en longs cheveux blancs ,tait encore plus timide, s'il se peut,
que la princesse; ils se voyaient tous les jours, et toutes les
audiences commenaient par un silence d'un gros quart d'heure. C'est au
point que la comtesse Alvizi, une des dames pour accompagner, ,tait
devenue une sorte de favorite, parce qu'elle avait l'art de les
encourager ... se parler et de les faire rompre le silence.

Pour terminer le cours de ses pr,sentations la duchesse fut admise chez
S. A. S. le prince h,r,ditaire, personnage d'une plus haute taille que
son pSre, et plus timide que sa mSre. Il ,tait fort en min,ralogie, et
avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse,
et fut tellement d,sorient,, que jamais il ne put inventer un mot ...
dire ... cette belle dame. Il ,tait fort bel homme, et passait sa vie
dans les bois un marteau ... la main. Au moment o-- la duchesse se levait
pour mettre fin ... cette audience silencieuse:

- Mon Dieu! madame, que vous ^tes jolie! s',cria le prince h,r,ditaire,
ce qui ne fut pas trouv, de trop mauvais go-t par la dame pr,sent,e.

La marquise Balbi', jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore
passer pour le plus parfait modSle du joli italien, deux ou trois ans
avant l'arriv,e de la duchesse Sanseverina ... Parme. Maintenant
c',taient toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines
les plus gracieuses; mais, vue de prSs, sa peau ,tait parsem,e d'un
nombre infini de petites rides fines, qui faisaient de la marquise
comme une jeune vieille. Aperue ... une certaine distance, par exemple
au th,ftre, dans sa loge, c',tait encore une beaut,; et les gens du
parterre trouvaient le prince de fort bon go-t. Il passait toutes les
soir,es chez la marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et
l'ennui o-- elle voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme
dans une maigreur extraordinaire. Elle pr,tendait ... une finesse sans
bornes, et toujours souriait avec malice; elle avait les plus belles
dents du monde, et ... tout hasard, n'ayant guSre de sens, elle voulait,
par un sourire malin, faire entendre autre chose que ce que disaient
ses paroles. Le comte Mosca disait que c',taient ces sourires
continuels, tandis qu'elle bfillait int,rieurement qui lui donnaient
tant de rides. La Balbi entrait dans toutes les affaires, et l'Etat ne
faisait pas un march, de mille francs, sans qu'il y e-t un souvenir
pour la marquise (c',tait le mot honn^te ... Parme). Le bruit public
voulait qu'elle e-t plac, six millions de francs en Angleterre, mais sa
fortune, ... la v,rit, de fraOEche date, ne s',levait pas en r,alit, ...
quinze cent mille francs. C',tait pour ^tre ... l'abri de ses finesses,
et pour l'avoir dans sa d,pendance, que le comte Mosca s',tait fait
ministre des finances. La seule passion de la marquise ,tait la peur
d,guis,e en avarice sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle
quelquefois au prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que
l'antichambre, resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, ,tait
,clair,e par une seule chandelle coulant sur une table de marbre
pr,cieux, et les portes de son salon ,taient noircis par les doigts des
laquais.

- Elle m'a reue, dit la duchesse ... son ami, comme si elle e-t attendu
de moi une gratification de cinquante francs.

Le cours des succSs de la duchesse fut un peu interrompu par la
r,ception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la c,lSbre
marquise Raversi, intrigante consomm,e qui se trouvait ... la t^te du
parti oppos, ... celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser et
d'autant plus depuis quelques mois, qu'elle ,tait niSce du comte
Sanseverina, et craignait de voir attaquer l'h,ritage par les grfces de
la nouvelle duchesse.

- La Raversi n'est point une femme ... m,priser, disait le comte ... son
amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis s,par,
de ma femme uniquement parce qu'elle s'obstinait ... prendre pour amant
le chevalier Bentivoglio, l'un des amis de la Raversi.

Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par les
diamants qu'elle portait dSs le matin, et par le rouge dont elle
couvrait ses joues, s',tait d,clar,e d'avance l'ennemie de la duchesse,
et en la recevant chez elle prit ... tfche de commencer la guerre. Le duc
Sanseverina, dans les lettres qu'il ,crivait de ***, paraissait
tellement enchant, de son ambassade, et surtout de l'espoir du grand
cordon, que sa famille craignait qu'il ne laissft une partie de sa
fortune ... sa femme qu'il accablait de petits cadeaux. La Raversi,
quoique r,guliSrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus
joli homme de la cour: en g,n,ral elle r,ussissait ... tout ce qu'elle
entreprenait.

La duchesse tenait le plus grand ,tat de maison. Le palais Sanseverina
avait toujours ,t, un des plus magnifiques de la ville de Parme, et le
duc, ... l'occasion de son ambassade et de son futur grand cordon,
d,pensait de fort grosses sommes pour l'embellir: la duchesse dirigeait
les r,parations.

Le comte avait devin, juste: peu de jours aprSs la pr,sentation de la
duchesse, la jeune Cl,lia Conti vint ... la cour, on l'avait faite
chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l'air
de porter au cr,dit du comte, la duchesse donna une f^te sous pr,texte
d'inaugurer le jardin de son palais, et, par ses faons pleines de
grfces, elle fit de Cl,lia, qu'elle appelait sa jeune amie du lac de
C"me, la reine de la soir,e. Son chiffre se trouva comme par hasard sur
les principaux transparents'. La jeune Cl,lia, quoique un peu pensive,
fut aimable dans ses faons de parler de la petite aventure prSs du
lac, et de sa vive reconnaissance. On la disait fort d,vote et fort
amie de la solitude.

- Je parierais, disait le comte, qu'elle a assez d'esprit pour avoir
honte de son pSre.

La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de
l'inclination pour elle; elle ne voulait pas paraOEtre jalouse. et la
mettait ... toutes ses parties de plaisir; enfin son systSme ,tait de
chercher ... diminuer toutes les haines dont le comte ,tait l'objet.

Tout souriait ... la duchesse, elle s'amusait de cette existence de cour
o-- la temp^te est toujours ... craindre; il lui semblait recommencer la
vie. Elle ,tait tendrement attach,e au comte, qui litt,ralement ,tait
fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procur, un sang-froid
parfait pour tout ce qui ne regardait que ses int,r^ts d'ambition.
Aussi deux mois ... peine aprSs l'arriv,e de la duchesse, il obtint la
patente et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort
de ceux que l'on rend au souverain lui-m^me. Le comte pouvait tout sur
l'esprit de son maOEtre, on en eut ... Parme une preuve qui frappa tous
les esprits.

Au sud-est et ... dix minutes de la ville, s',lSve cette fameuse
citadelle si renomm,e en Italie, et dont la grosse tour a cent
quatre-vingts pieds de haut et s'aperoit de si loin. Cette tour, bftie
sur le modSle du mausol,e d'Adrien, ... Rome, par les FarnSse,
petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siScle, est
tellement ,paisse, que sur l'esplanade qui la termine on a pu bftir un
palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison
appel,e la tour FarnSse. Cette prison, construite en l'honneur du fils
aOEn, de Ranuce-Ernest II, lequel ,tait devenu l'amant aim, de sa
belle-mSre, passe pour belle et singuliSre dans le pays. La duchesse
eut la curiosit, de la voir; le jour de sa visite, la chaleur ,tait
accablante ... Parme, et l...-haut, dans cette position ,lev,e elle trouva
de l'air, ce dont elle fut tellement ravie, qu'elle y passa plusieurs
heures. On s'empressa de lui ouvrir les salles de la tour FarnSse.

La duchesse rencontra sur l'esplanade de la grosse tour un pauvre
lib,ral prisonnier, qui ,tait venu jouir de la demi-heure de promenade
qu'on lui accordait tous les trois jours. Redescendue ... Parme, et
n'ayant pas encore la discr,tion n,cessaire dans une cour absolue, elle
parla de cet homme qui lui avait racont, toute son histoire. Le parti
de la marquise Raversi s'empara de ces propos de la duchesse et les
r,p,ta beaucoup, esp,rant fort qu'ils choqueraient le prince. En effet,
Ernest IV r,p,tait souvent que l'essentiel ,tait surtout de frapper les
imaginations.

- Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie
qu'ailleurs.

En cons,quence, de sa vie il n'avait accord, de grfce. Huit jours aprSs
sa visite ... la forteresse, la duchesse reut une lettre de commutation
de peine, sign,e du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le
prisonnier dont elle ,crirait le nom devait obtenir la restitution de
ses biens, et la permission d'aller passer en Am,rique le reste de ses
jours. La duchesse ,crivit le nom de l'homme qui lui avait parl,. Par
malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une fme faible; c',tait sur
ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait ,t, condamn, ... mort.

La singularit, de cet te grfce mit le comble ... l'agr,ment de la
position de Mme Sanseverina. Le comte Mosca ,tait fou de bonheur, ce
fut une belle ,poque de sa vie, et elle eut une influence d,cisive sur
les destin,es de Fabrice. Celui-ci ,tait toujours ... Romagnano, prSs de
Novare, se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour ...
une femme noble comme le portaient ses instructions. La duchesse ,tait
toujours un peu choqu,e par cette derniSre n,cessit,. Un autre signe
qui ne valait rien pour le comte, c'est qu',tant avec lui de la
derniSre franchise sur tout au monde, et pensant tout haut en sa
pr,sence, elle ne lui parlait jamais de Fabrice qu'aprSs avoir song, ...
la tournure de sa phrase.

- Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j',crirai ... cet aimable
frSre que vous avez sur le lac de C"me, et je forcerai bien ce marquis
del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***, ... demander
la grfce de votre aimable Fabrice. S'il est vrai, comme je me garderais
bien d'en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui
promSnent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que
celle qui ... dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais
rien faire! Si le ciel lui avait accord, une vraie passion pour quoi
que ce soit, f-t-ce pour la p^che ... la ligne, je la respecterais; mais
que ferat-il ... Milan m^me aprSs sa grfce obtenue? Il montera un cheval
qu'il aura fait venir d'Angleterre ... une certaine heure, ... une autre le
d,soeuvrement le conduira chez sa maOEtresse qu'il aimera moins que son
cheval... Mais si vous m'en donnez l'ordre, je tfcherai de procurer ce
genre de vie ... votre neveu.

- Je le voudrais officier, dit la duchesse.

- Conseilleriez-vous ... un souverain de confier un poste qui, dans un
jour donn,, peut ^tre de quelque importance ... un jeune homme 1o
susceptible d'enthousiasme; 2o qui a montr, de l'enthousiasme pour
Napol,on, au point d'aller le rejoindre ... Waterloo? Songez ... ce que
nous serions tous si Napol,on e-t vaincu ... Waterloo! Nous n'aurions
point de lib,raux ... craindre, il est vrai, mais les souverains des
anciennes familles ne pourraient r,gner qu'en ,pousant les filles de
ses mar,chaux. Ainsi la carriSre militaire pour Fabrice, c'est la vie
de l',cureuil dans la cage qui tourne: beaucoup de mouvement pour
n'avancer en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les
d,vouements pl,b,iens. La premiSre qualit, chez un jeune homme
aujourd'hui, c'est-...-dire pendant cinquante ans peut-^tre, tant que
nous aurons peur et que la religion ne sera point r,tablie, c'est de
n'^tre pas susceptible d'enthousiasme et de n'avoir pas d'esprit.

"J'ai pens, ... une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris
d'abord, et qui me donnera ... moi des peines infinies et pendant plus
d'un jour, c'est une folie que je veux faire pour vous. Mais dites-moi,
si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire.

- Eh bien? dit la duchesse.

- Eh bien! nous avons eu pour archev^que ... Parme trois membres de votre
famille: Ascagne del Dongo qui a ,crit, en 16..., Fabrice en 1699, et
un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la pr,lature et
marquer par des vertus du premier ordre, je le fais ,v^que quelque
part, puis archev^que ici, si toutefois mon influence dure. L'objection
r,elle est celle-ci: resterai-je ministre assez longtemps pour r,aliser
ce beau plan qui exige plusieurs ann,es? Le prince peut mourir, il peut
avoir le mauvais go-t de me renvoyer. Mais enfin c'est le seul moyen
que j'aie de faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.

On discuta longtemps: cette id,e r,pugnait fort ... la duchesse.

- R,prouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carriSre est
impossible pour Fabrice.

Le comte prouva.

- Vous regretterez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais ... cela je
ne sais que faire.

AprSs un mois que la duchesse avait demand, pour r,fl,chir, elle se
rendit en soupirant aux vues sages du ministre.

- Monter d'un air empes, un cheval anglais dans quelque grande ville,
r,p,tait le comte, ou prendre un ,tat qui ne jure pas avec sa naissance
je ne vois pas de milieu. Par malheur un gentilhomme ne peut se faire
ni m,decin, ni avocat, et le siScle est aux avocats.

"Rappelez-vous toujours, madame, r,p,tait le comte, que vous faites ...
votre neveu, sur le pav, de Milan, le sort dont jouissent les jeunes
gens de son fge qui passent pour les plus fortun,s. Sa grfce obtenue,
vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs; peu vous importe,
ni vous ni moi ne pr,tendons faire des ,conomies.

La duchesse ,tait sensible ... la gloire, elle ne voulait pas que Fabrice
f-t un simple mangeur d'argent; elle revint au plan de son amant.

- Remarquez, lui disait le comte, que je ne pr,tends pas faire de
Fabrice un pr^tre exemplaire comme vous en voyez tant. Non, c'est un
grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitement ignorant si
bon lui semble, et n'en deviendra pas moins ,v^que et archev^que, si le
prince commence ... me regarder comme un homme utile.

"Si vos ordres daignent changer ma proposition en d,cret immuable,
ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre prot,g, dans une
petite fortune. La sienne choquera, si on l'a vu ici simple pr^tre; il
ne doit paraOEtre ... Parme qu'avec les bas violets' et dans un ,quipage
convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit ^tre
,v^que, et personne ne sera choqu,.

"Si vous m'en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa th,ologie, et
passer trois ann,es ... Naples. Pendant les vacances de l'Acad,mie
eccl,siastique, il ira, s'il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se
montrera jamais ... Parme.

Ce mot donna comme un frisson ... la duchesse.

Elle envoya un courrier ... son neveu, et lui donna rendez-vous ...
Plaisance. Faut-il dire que ce courrier ,tait porteur de tous les
moyens d'argent et de tous les passeports n,cessaires?

Arriv, le premier ... Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse,
et l'embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle
fut heureuse que le comte ne f-t pas pr,sent; depuis leurs amours,
c',tait la premiSre fois qu'elle ,prouvait cette sensation.

Fabrice fut profond,ment touch, et ensuite afflig, des plans que la
duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours ,t, que, son
affaire de Waterloo arrang,e, il finirait par ^tre militaire. Une chose
frappa la duchesse et augmenta encore l'opinion romanesque qu'elle
s',tait form,e de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de
caf, dans une des grandes villes d'Italie.

- Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse,
avec des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un
joli appartement, etc.

Elle insistait avec d,lices sur la description de ce bonheur vulgaire
qu'elle voyait Fabrice repousser avec d,dain."C'est un h,ros",
pensait-elle.

- Et aprSs dix ans de cette vie agr,able, qu'aurais-je fait? disait
Fabrice; que serais-je? Un jeune homme m-r qui doit c,der le haut du
pav, au premier bel adolescent qui d,bute dans le monde, lui aussi sur
un cheval anglais.

Fabrice rejeta d'abord bien loin le parti de l'Eglise; il parlait
d'aller ... New York, de se faire citoyen et soldat r,publicain en
Am,rique.

- Quelle erreur est la tienne! Tu n'auras pas la guerre, et tu retombes
dans la vie de caf,, seulement sans ,l,gance, sans musique, sans amours
r,pliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une
triste vie que celle d'Am,rique.

Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu'il faut
avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes d,cident de
tout. On revint au parti de l'Eglise.

- Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse comprends donc ce que le
comte te demande: ii ne s'agit pas du tout d'^tre un pauvre pr^tre plus
ou moins exemplaire et vertueux, comme l'abb, BlanSs. Rappelle-toi ce
que furent tes oncles les archev^ques de Parme relis les notices sur
leurs vies, dans le suppl,ment ... la g,n,alogie. Avant tout il convient
... un homme de ton nom d'^tre un grand seigneur, noble, g,n,reux,
protecteur de la justice, destin, d'avance ... se trouver ... la t^te de
son ordre... et dans toute sa vie ne faisant qu'une coquinerie, mais
celle-l... fort utile.

- Ainsi voil... toutes mes illusions ... vau-l'eau disait Fabrice en
soupirant profond,ment l, sacrifice est cruel! je l'avoue, je n'avais
pas r,fl,chi ... cette horreur pour l'enthousiasme et l'esprit, m^me
exerc,s ... leur profit, qui d,sormais va r,gner parmi les souverains
absolus.

- Songe qu'une proclamation, qu'un caprice du coeur pr,cipite l'homme
enthousiaste dans le parti contraire ... celui qu'il a servi toute la vie!

- Moi enthousiaste! r,p,ta Fabrice; ,trange accusation! je ne puis pas
m^me ^tre amoureux!

- Comment? s',cria la duchesse.

- Quand j'ai l'honneur de faire la cour ... une beaut,, m^me de bonne
naissance, et d,vote, je ne puis penser ... elle que quand je la vois.

Cet aveu fit une ,trange impression sur la duchesse.

- Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre cong, de Mme C.
de Novare et, ce qui est encore plus difficile, des chfteaux en Espagne
de toute ma vie. J',crirai ... ma mSre, qui sera assez bonne pour venir
me voir ... Belgirate, sur la rive pi,montaise du lac Majeur, et le
trente et uniSme jour aprSs celui-ci, je serai incognito dans Parme.

- Garde-t'en bien! s',cria la duchesse.

Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vOEt parler ... Fabrice.

Les m^mes personnages se revirent ... Plaisance; la duchesse cette fois
,tait fort agit,e; un orage s',tait ,lev, ... la cour; le parti de la
marquise Raversi touchait au triomphe, il ,tait possible que le comte
Mosca f-t remplac, par le g,n,ral Fabio Conti, chef de ce qu'on
appelait ... Parme le parti lib,ral. Except, le nom du rival qui
croissait dans la faveur du prince, la duchesse dit tout ... Fabrice.
Elle discuta de nouveau les chances de son avenir, m^me avec la
perspective de manquer de la toute-puissante protection du comte.

- Je vais passer trois ans ... l'Acad,mie eccl,siastique de Naples,
s',cria Fabrice; mais puisque je dois ^tre avant tout un jeune
gentilhomme, et que tu ne m'astreins pas ... mener la vie s,vSre d'un
s,minariste vertueux, ce s,jour ... Naples ne m'effraie nullement, cette
vie-l... vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l'endroit
commenait ... me trouver jacobin. Dans mon exil j'ai d,couvert que je ne
sais rien, pas m^me le latin, pas m^me l'orthographe. J'avais le projet
de refaire mon ,ducation ... Novare, j',tudierai volontiers la th,ologie
... Naples; c'est une science compliqu,e.

La duchesse fut ravie.

- Si nous sommes chass,s, lui dit-elle, nous irons te voir ... Naples.
Mais puisque tu acceptes jusqu'... nouvel ordre le parti des bas violets,
le comte, qui connaOEt bien l'Italie actuelle, m'a charg,e d'une id,e
pour toi. Crois ou ne crois pas ... ce qu'on t'enseignera, mais ne fais
jamais aucune objection. Figure-toi qu'on t'enseigne les rSgles du jeu
de whist; est-ce que tu ferais des objections aux rSgles du whist? J'ai
dit au comte que tu croyais, et il s'en est f,licit,; cela est utile
dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans la
vulgarit, de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et de
tous ces ,cervel,s de Franais pr,curseurs des deux Chambres. Que ces
noms-l... se trouvent rarement dans ta bouche mais enfin quand il le
faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens depuis
longtemps r,fut,s, et dont les attaques ne sont plus d'aucune
cons,quence. Crois aveugl,ment tout ce que l'on te dira ... l'Acad,mie.
Songe qu'il y a des gens qui tiendront note fidSle de tes moindres
objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est
bien men,e, et non pas un doute; l'fge supprime l'intrigue et augmente
le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la p,nitence. Tu auras
une lettre de recommandation pour un ,v^que factotum du cardinal
archev^que de Naples; ... lui seul tu dois avouer ton escapade en France,
et ta pr,sence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste
abrSge beaucoup diminue cette aventure, avoue-le seulement pour qu'on
ne puisse pas te reprocher de l'avoir cach,e; tu ,tais si jeune alors!

" La seconde id,e que le comte t'envoie est celle-ci: S'il te vient une
raison brillante, une r,plique victorieuse qui change le cours de la
conversation, ne cSde point ... la tentation de briller, garde le
silence; les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps
d'avoir de l'esprit quand tu seras ,v^que.

Fabrice d,buta ... Naples avec une voiture modeste, et quatre
domestiques, bons Milanais, que sa tante lui avait envoy,s. AprSs une
ann,e d',tude personne ne disait que c',tait un homme d'esprit, on le
regardait comme un grand seigneur appliqu,, fort g,n,reux, mais un peu
libertin.

Cette ann,e assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse.
Le comte fut trois ou quatre fois ... deux doigts de sa perte; le prince,
plus peureux que jamais parce qu'il ,tait malade cette ann,e-l...,
croyait, en le renvoyant, se d,barrasser de l'odieux des ex,cutions
faites avant l'entr,e du comte au ministSre. Le Rassi ,tait le favori
du coeur qu'on voulait garder avant tout. Les p,rils du comte lui
attachSrent passionn,ment la duchesse, elle ne songeait plus ... Fabrice.
Pour donner une couleur ... leur retraite possible, il se trouva que
l'air de Parme, un peu humide en effet, comme celui de toute la
Lombardie, ne convenait nullement ... sa sant,. Enfin aprSs des
intervalles de disgrfce, qui allSrent pour le comte, premier ministre,
jusqu'... passer quelquefois vingt jours entiers sans voir son maOEtre en
particulier, Mosca l'emporta; il fit nommer le g,n,ral Fabio Conti, le
pr,tendu lib,ral, gouverneur de la citadelle o-- l'on enfermait les
lib,raux jug,s par Rassi."Si Conti use d'indulgence envers ses
prisonniers, disait Mosca ... son amie, on le disgracie comme un jacobin
auquel ses id,es politiques font oublier ses devoirs de g,n,ral, s'il
se montre s,vSre et impitoyable, et c'est ce me semble de ce c"t,-l...
qu'il inclinera, il cesse d'^tre le chef de son propre parti, et
s'aliSne toutes les familles qui ont un des leurs ... la citadelle. Ce
pauvre homme sait prendre un air tout confit de respect ... l'approche du
prince; au besoin il change de costume quatre fois en un jour; il peut
discuter une question d',tiquette, mais ce n'est point une t^te capable
de suivre le chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver;
et dans tous les cas je suis l...."

Le lendemain de la nomination du g,n,ral Fabio Conti, qui terminait la
crise minist,rielle on apprit que Parme aurait un journal
ultra-monarchique'.

- Que de querelles ce journal va faire naOEtre! disait la duchesse.

- Ce journal, dont l'id,e est peut-^tre mon chef-d'oeuvre, r,pondait le
comte en riant, peu ... peu je m'en laisserai bien malgr, moi "ter la
direction par les ultra-furibonds. J'ai fait attacher de beaux
appointements aux places de r,dacteur. De tous c"t,s on va solliciter
ces places: cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l'on
oubliera les p,rils que je viens de courir. Les graves personnages P.
et D. sont d,j... sur les rangs.

- Mais ce journal sera d'une absurdit, r,voltante.

- J'y compte bien, r,pliquait le comte. Le prince le lira tous les
matins et admirera ma doctrine ... moi qui l'ai fond,. Pour les d,tails,
il approuvera ou sera choqu,; des heures qu'il consacre au travail, en
voil... deux de prises. Le journal se fera des affaires, mais ... l',poque
o-- arriveront les plaintes s,rieuses, dans huit ou dix mois, il sera
entiSrement dans les mains des ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui me
g^ne qui devra r,pondre, moi j',lSverai des objections contre le
journal; au fond, j'aime mieux cent absurdit,s atroces qu'un seul
pendu. Qui se souvient d'une absurdit, deux ans aprSs le num,ro du
journal officiel? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent
une haine qui durera autant que moi et qui peut-^tre abr,gera ma vie.

La duchesse, toujours passionn,e pour quelque chose, toujours
agissante, jamais oisive, avait plus d'esprit que toute la cour de
Parme, mais elle manquait de patience et d'impassibilit, pour r,ussir
dans les intrigues. Toutefois, elle ,tait parvenue ... suivre avec
passion les int,r^ts des diverses coteries, elle commenait m^me ...
avoir un cr,dit personnel auprSs du prince. Clara-Paolina, la princesse
r,gnante, environn,e d'honneurs, mais emprisonn,e dans l',tiquette la
plus surann,e, se regardait comme la plus malheureuse des femmes. La
duchesse Sanseverina lui fit la cour, et entreprit de lui prouver
qu'elle n',tait point si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne
voyait sa femme qu'... dOEner; ce repas durait trente minutes et le prince
passait des semaines entiSres sans adresser la parole ... Clara-Paolina.
Mme Sanseverina essaya de changer tout cela; elle amusait le prince, et
d'autant plus qu'elle avait su conserver toute son ind,pendance. Quand
elle l'e-t voulu, elle n'e-t pas pu ne jamais blesser aucun des sots
qui pullulaient ... cette cour. C',tait cette parfaite inhabilet, de sa
part qui la faisait ex,crer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou
marquis, jouissant en g,n,ral de cinq mille livres de rentes. Elle
comprit ce malheur dSs les premiers jours, et s'attacha exclusivement ...
plaire au souverain et ... sa femme, laquelle dominait absolument le
prince h,r,ditaire. La duchesse savait amuser le souverain et profitait
de l'extr^me attention qu'il accordait ... ses moindres paroles pour
donner de bons ridicules aux courtisans qui la ha<ssaient. Depuis les
sottises que Rassi lui avait fait faire, et les sottises de sang ne se
r,parent pas, le prince avait peur quelquefois, et s'ennuyait souvent,
ce qui l'avait conduit ... la triste envie; il sentait qu'il ne s'amusait
guSre, et devenait sombre quand il croyait voir que d'autres
s'amusaient; l'aspect du bonheur le rendait furieux."Il faut cacher nos
amours", dit la duchesse ... son ami; et elle laissa deviner au prince
qu'elle n',tait plus que fort m,diocrement ,prise du comte, homme
d'ailleurs si estimable.

Cette d,couverte avait donn, un jour heureux ... Son Altesse. De temps ...
autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu'elle
aurait de se donner chaque ann,e un cong, de quelques mois qu'elle
emploierait ... voir l'Italie qu'elle ne connaissait point: elle irait
visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus
de peine au prince qu'une telle apparence de d,sertion: c',tait l... une
de ses faiblesses les plus marqu,es, les d,marches qui pouvaient ^tre
imput,es ... m,pris pour sa ville capitale lui peraient le coeur. Il
sentait qu'il n'avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme
Sanseverina ,tait de bien loin la femme la plus brillante de Parme.
Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes
environnantes pour assister ... ses jeudis; c',taient de v,ritables
f^tes; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et de
piquant. Le prince mourait d'envie de voir un de ces jeudis; mais
comment s'y prendre? Aller chez un simple particulier! c',tait une
chose que ni son pSre ni lui n'avaient jamais faite!

Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid; ... chaque instant de la
soir,e le duc entendait des voitures qui ,branlaient le pav, de la
place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement
d'impatience: d'autres s'amusaient, et lui, prince souverain, maOEtre
absolu, qui devait s'amuser plus que personne au monde, il connaissait
l'ennui! Il sonna son aide de camp, il fallut le temps de placer une
douzaine de gens affid,s dans la rue qui conduisait du palais de Son
Altesse au palais Sanseverina. Enfin, aprSs une heure qui parut un
siScle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tent, de braver
les poignards et de sortir ... l',tourdie et sans nulle pr,caution, il
parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait tomb,e
dans ce salon qu'elle n'e-t pas produit une pareille surprise. En un
clin d'oeil et ... mesure que le prince s'avanait, s',tablissait dans
ces salons si bruyants et si gais un silence de stupeur; tous les yeux,
fix,s sur le prince, s'ouvraient outre mesure. Les courtisans
paraissaient d,concert,s, la duchesse elle seule n'eut point l'air
,tonn,. Quand enfin l'on eut retrouv, la force de parler, la grande
pr,occupation de toutes les personnes pr,sentes fut de d,cider cette
importante question: la duchesse avait-elle ,t, avertie de cette
visite, ou bien a-t-elle ,t, surprise comme tout le monde?

Le prince s'amusa, et l'on va juger du caractSre tout de premier
mouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les id,es vagues de
d,part adroitement jet,es lui avaient laiss, prendre.

En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort aimables, il
lui vint une id,e singuliSre et qu'elle osa bien lui dire tout
simplement, et comme une chose des plus ordinaires.

- Si Votre Altesse S,r,nissime voulait adresser ... la princesse trois ou
quatre de ces phrases charmantes qu'elle me prodigue, elle ferait mon
bonheur bien plus s-rement qu'en me disant ici que je suis jolie. C'est
que je ne voudrais pas pour tout au monde que la princesse p-t voir de
mauvais oeil l'insigne marque de faveur dont Votre Altesse vient de
m'honorer.

Le prince la regarda fixement et r,pliqua d'un air sec:

- Apparemment que je suis le maOEtre d'aller o-- il me plaOEt.

La duchesse rougit.

- Je voulais seulement, reprit-elle ... l'instant, ne pas exposer Son
Altesse ... faire une course inutile, car ce jeudi sera le dernier; je
vais aller passer quelques jours ... Bologne ou ... Florence.

Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble
de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de m,moire d'homme
personne n'avait os, ... Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa
table de whist et la suivit dans un petit salon ,clair,, mais solitaire.

- Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il je ne vous l'aurais
pas conseill,; mais dans les cours bien ,pris, ajouta-t-il en riant, le
bonheur augmente l'amour, et si vous partez demain matin, je vous suis
demain soir. Je ne serai retard, que par cette corv,e du ministSre des
finances dont j'ai eu la sottise de me charger, mais en quatre heures
de temps bien employ,es on peut faire la remise de bien des caisses.
Rentrons, chSre amie, et faisons de la fatuit, minist,rielle en toute
libert,, et sans nulle retenue, c'est peut-^tre la derniSre
repr,sentation que nous donnons en cette ville. S'il se croit brav,,
l'homme est capable de tout; il appellera cela faire un exemple. Quand
ce monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader pour
cette nuit; le mieux serait peut-^tre de partir sans d,lai pour votre
maison de Sacca, prSs du P", qui a l'avantage de n'^tre qu'... une
demi-heure de distance des Etats autrichiens.

L'amour et l'amour-propre de la duchesse eurent un moment d,licieux;
elle regarda le comte, et ses yeux se mouillSrent de larmes. Un
ministre si puissant, environn, de cette foule de courtisans qui
l'accablaient d'hommages ,gaux ... ceux qu'ils adressaient au prince
lui-m^me, tout quitter pour elle et avec cette aisance!

En rentrant dans les salons, elle ,tait folle de joie. Tout le monde se
prosternait devant elle.

"Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les
courtisans, c'est ... ne pas la reconnaOEtre. Enfin cette fme romaine et
au-dessus de tout daigne pourtant appr,cier la faveur exorbitante dont
elle vient d'^tre l'objet de la part du souverain!"

Vers la fin de la soir,e, le comte vint ... elle:

- Il faut que je vous dise des nouvelles.

Aussit"t les personnes qui se trouvaient auprSs de la duchesse
s',loignSrent.

- Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s'est fait
annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous rendre
compte, lui a-t-il dit, d'une soir,e fort aimable, en v,rit,, que j'ai
pass,e chez la Sanseverina. C'est elle qui m'a pri, de vous faire le
d,tail de la faon dont elle a arrang, ce vieux palais enfum,. Alors le
prince, aprSs s'^tre assis, s'est mis ... faire la description de chacun
de vos salons.

"Il a pass, plus de vingt minutes chez sa femme qui pleurait de joie;
malgr, son esprit, elle n'a pas pu trouver un mot pour soutenir la
conversation sur le ton l,ger que Son Altesse voulait bien lui donner."

Ce prince n',tait point un m,chant homme, quoi qu'en pussent dire les
lib,raux d'Italie. A la v,rit,, il avait fait jeter dans les prisons un
assez bon nombre d'entre eux, mais c',tait par peur, et il r,p,tait
quelquefois comme pour se consoler de certains souvenirs: Il vaut mieux
tuer le diable que si le diable nous tue. Le lendemain de la soir,e
dont nous venons de parler, il ,tait tout joyeux, il avait fait deux
belles actions: aller au jeudi et parler ... sa femme. A dOEner, il lui
adressa la parole, en un mot, ce jeudi de Mme Sanseverina amena une
r,volution d'int,rieur dont tout Parme retentit; la Raversi fut
constern,e, et la duchesse eut une double joie: elle avait pu ^tre
utile ... son amant et l'avait trouv, plus ,pris que Jamais.

- Tout cela ... cause d'une id,e bien imprudente qui m'est venue!
disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute ... Rome ou ...
Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, en v,rit,,
mon cher comte, et vous faites mon bonheur.



CHAPITRE VII


C'est de petits d,tails de cour aussi insignifiants que celui que nous
venons de raconter qu'il faudrait remplir l'histoire des quatre ann,es
qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles
passer deux mois au palais Sanseverina ou ... la terre de Sacca, aux
bords du P", il y avait des moments bien doux, et l'on parlait de
Fabrice; mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite
... Parme. La duchesse et le ministre eurent bien ... r,parer quelques
,tourderies, mais en g,n,ral Fabrice suivait assez sagement la ligne de
conduite qu'on lui avait indiqu,e: un grand seigneur qui ,tudie la
th,ologie et qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son
avancement. A Naples, il s',tait pris d'un go-t trSs vif pour l',tude
de l'antiquit,, il faisait des fouilles '; cette passion avait presque
remplac, celle des chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour
continuer des fouilles ... MisSne, o-- il avait trouv, un buste de TibSre,
jeune encore, qui avait pris rang parmi les plus beaux restes de
l'antiquit,. La d,couverte de ce buste fut presque le plaisir le plus
vif qu'il e-t rencontr, ... Naples. Il avait l'fme trop haute pour
chercher ... imiter les autres jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir
jouer avec un certain s,rieux le r"le d'amoureux. Sans doute il ne
manquait point de maOEtresses, mais elles n',taient pour lui d'aucune
cons,quence, et, malgr, son fge, on pouvait dire de lui qu'il ne
connaissait point l'amour; il n'en ,tait que plus aim,. Rien ne
l'emp^chait d'agir avec le plus beau sang-froid, car pour lui une femme
jeune et jolie ,tait toujours l',gale d'une autre femme jeune et jolie;
seulement la derniSre connue lui semblait la plus piquante. Une des
dames les plus admir,es ... Naples avait fait des folies en son honneur
pendant la derniSre ann,e de son s,jour, ce qui d'abord l'avait amus,,
et avait fini par l'exc,der d'ennui, tellement qu'un des bonheurs de
son d,part fut d'^tre d,livr, des attentions de la charmante duchesse
d'A... Ce fut en 1821, qu'ayant subi passablement tous ses examens, son
directeur d',tudes ou gouverneur eut une croix et un cadeau, et lui
partit pour voir enfin cette ville de Parme ... laquelle il songeait
souvent. Il ,tait Monsignore, et il avait quatre chevaux ... sa voiture;
... la poste avant Parme, il n'en prit que deux, et dans la ville fit
arr^ter devant l',glise de Saint-Jean. L... se trouvait le riche tombeau
de l'archev^que Ascagne del Dongo, son arriSre-grand-oncle, l'auteur de
la G,n,alogie latine. Il pria auprSs du tombeau, puis arriva ... pied au
palais de la duchesse qui ne l'attendait que quelques jours plus tard.
Elle avait grand monde dans son salon, bient"t on la laissa seule.

- Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses
bras: grfce ... toi, j'ai pass, quatre ann,es assez heureuses ... Naples,
au lieu de m'ennuyer ... Novare avec ma maOEtresse autoris,e par la police.

La duchesse ne revenait pas de son ,tonnement elle ne l'e-t pas reconnu
... le voir passer dans l... rue; elle le trouvait ce qu'il ,tait en effet,
l'un des plus jolis hommes de l'Italie; il avait surtout une
physionomie charmante. Elle l'avait envoy, ... Naples avec la tournure
d'un hardi casse-cou; la cravache qu'il portait toujours alors semblait
faire partie inh,rente de son ^tre: maintenant il avait l'air le plus
noble et le plus mesur, devant les ,trangers, et dans le particulier,
elle lui trouvait tout le feu de sa premiSre jeunesse. C',tait un
diamant qui n'avait rien perdu ... ^tre poli. Il n'y avait pas une heure
que Fabrice ,tait arriv,, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un
peu trop t"t. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de
Parme accord,e ... son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance
pour d'autres bienfaits dont il n'osait parler d'une faon aussi
claire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d'oeil le
ministre le jugea favorablement.

- Ce neveu, dit-il tout bas ... la duchesse, est fait pour orner toutes
les dignit,s auxquelles vous voudrez l',lever par la suite.

Tout allait ... merveille jusque-l..., mais quand le ministre, fort content
de Fabrice, et jusque-l... attentif uniquement ... ses faits et gestes,
regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers."Ce jeune homme
fait ici une ,trange impression", se dit-il. Cette r,flexion fut amSre;
le comte avait atteint la cinquantaine, c'est un mot bien cruel et dont
peut-^tre un homme ,perdument amoureux peut seul sentir tout le
retentissement. Il ,tait fort bon, fort digne d'^tre aim,, ... ses
s,v,rit,s prSs comme ministre. Mais, ... ses yeux, ce mot cruel la
cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et e-t ,t, capable de le
faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq ann,es qu'il avait
d,cid, la duchesse ... venir ... Parme, elle avait souvent excit, sa
jalousie, surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui
avait donn, de sujet de plainte r,el. Il croyait m^me, et il avait
raison, que c',tait dans le dessein de mieux s'assurer de son coeur que
la duchesse avait eu recours ... ces apparences de distinction en faveur
de quelques jeunes beaux de la cour. Il ,tait s-r, par exemple, qu'elle
avait refus, les hommages du prince, qui m^me, ... cette occasion avait
dit un mot instructif.

- Mais si j'acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la
duchesse en riant, de quel front oser reparaOEtre devant le comte?

- Je serais presque aussi d,contenanc, que vous. Le cher comte! mon
ami! Mais c'est un embarras bien facile ... tourner et auquel j'ai song,:
le comte serait mis ... la citadelle pour le reste de ses jours.

Au moment de l'arriv,e de Fabrice, la duchesse fut tellement
transport,e de bonheur, qu'elle ne songea pas du tout aux id,es que ses
yeux pourraient donner au comte. L'effet fut profond et les soupons
sans remSde.

Fabrice fut reu par le prince deux heures aprSs son arriv,e, la
duchesse, pr,voyant le bon effet que cette audience impromptu devait
produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur
mettait Fabrice hors de pair dSs le premier instant; le pr,texte avait
,t, qu'il ne faisait que passer ... Parme pour aller voir sa mSre en
Pi,mont. Au moment o-- un petit billet charmant de la duchesse vint dire
au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s'ennuyait."Je
vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate ou
sournoise."Le commandant de la place avait d,j... rendu compte de la
premiSre visite au tombeau de l'oncle archev^que. Le prince vit entrer
un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il e-t pris pour
quelque jeune officier.

Cette petite surprise chassa l'ennui: "Voil... un gaillard, se dit-il,
pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles
dont je puis disposer. Il arrive, il doit ^tre ,mu: je m'en vais faire
de la politique jacobine; nous verrons un peu comment il r,pondra."

AprSs les premiers mots gracieux de la part du prince:

- Eh bien! Monsignore, dit-il ... Fabrice, les peuples de Naples sont-ils
heureux? Le roi est-il aim,?

- Altesse S,r,nissime, r,pondit Fabrice sans h,siter un instant,
j'admirais, en passant dans la rue, l'excellente tenue des soldats des
divers r,giments de S. M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse
envers ses maOEtres comme elle doit l'^tre mais j'avouerai que de la vie
je n'ai souffert que l,s gens des basses classes me parlassent d'autre
chose que du travail pour lequel je les paie.

- Peste! dit le prince quel sacre'! voici un oiseau bien styl,, c'est
l'esprit de la Sanseverina.

Piqu, au jeu, le prince employa beaucoup d'adresse ... faire parler
Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, anim, par le danger,
eut le bonheur de trouver des r,ponses admirables:

- C'est presque de l'insolence que d'afficher de l'amour pour son roi,
disait-il, c'est de l'ob,issance aveugle qu'on lui doit.

A la vue de tant de prudence, le prince eut presque de l'humeur."Il
paraOEt que voici un homme d'esprit qui nous arrive de Naples, et je
n'aime pas cette engeance; un homme d'esprit a beau marcher dans les
meilleurs principes et m^me de bonne foi, toujours par quelque c"t, il
est cousin germain de Voltaire et de Rousseau."

Le prince se trouvait comme brav, par les maniSres si convenables et
les r,ponses tellement inattaquables du jeune ,chapp, de collSge; ce
qu'il avait pr,vu n'arrivait point: en un clin d'oeil il prit le ton de
la bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu'aux grands
principes des soci,t,s et du gouvernement, il d,bita, en les adaptant ...
la circonstance, quelques phrases de F,nelon qu'on lui avait fait
apprendre par coeur dSs l'enfance pour les audiences publiques.

- Ces principes vous ,tonnent, jeune homme dit-il ... Fabrice (il l'avait
appel, monsignore au commencement de l'audience, et il comptait lui
donner du monsignore en le cong,diant, mais dans le courant de la
conversation il trouvait plus adroit, plus favorable aux tournures
path,tiques, de l'interpeller par un petit nom d'amiti,); ces principes
vous ,tonnent, jeune homme, j'avoue qu'ils ne ressemblent guSre aux
tartines d'absolutisme (ce fut le mot) que l'on peut lire tous les
jours dans mon journal officiel... Mais, grand Dieu! qu'est-ce que je
vais vous citer l...? ces ,crivains du journal sont pour vous bien
inconnus.

- Je demande pardon ... Votre Altesse S,r,nissime; non seulement je lis
le journal de Parme, qui me semble assez bien ,crit, mais encore je
tiens, avec lui, que tout ce qui a ,t, fait depuis la mort de Louis
XIV, en 1715, est ... la fois un crime et une sottise. Le plus grand
int,r^t de l'homme c'est son salut, il ne peut pas y avoir deux faons
de voir ... ce sujet, et ce bonheur-l... doit durer une ,ternit,. Les mots
libert,, justice, bonheur du plus grand nombre sont inffmes et
criminels: ils donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la
m,fiance. Une Chambre des d,put,s se d,fie de ce que ces gens-l...
appellent le ministSre. Cette fatale habitude de la m,fiance une fois
contract,e, la faiblesse humaine l'applique ... tout l'homme arrive ... se
m,fier de la Bible, des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc.; dSs
lors il est perdu. Quand bien m^me, ce qui est horriblement faux et
criminel ... dire, cette m,fiance envers l'autorit, des princes ,tablis
de Dieu donnerait le bonheur pendant les vingt ou trente ann,es de vie
que chacun de nous peut pr,tendre, qu'est-ce qu'un demi-siScle ou un
siScle tout entier, compar, ... une ,ternit, de supplices? etc.

On voyait, ... l'air dont Fabrice parlait, qu'il cherchait ... arranger ses
id,es de faon ... les faire saisir le plus facilement possible par son
auditeur, il ,tait clair qu'il ne r,citait pas une leon.

Bient"t le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont
les maniSres simples et graves le g^naient.

- Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement je vois qu'on donne une
excellente ,ducation dans l'Acad,mie eccl,siastique de Naples, et il
est tout simple que quand ces bons pr,ceptes tombent sur un esprit
aussi distingu,, on obtienne des r,sultats brillants. Adieu.

Et il lui tourna le dos.

"Je n'ai point plu ... cet animal", se dit Fabrice.

"Maintenant il nous reste ... voir, dit le prince dSs qu'il fut seul, si
ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose; en
ce cas il serait complet... Peut-on r,p,ter avec plus d'esprit les
leons de la tante? Il me semblait l'entendre parler; s'il y avait une
r,volution chez moi ce serait elle qui r,digerait Le Moniteur, comme
jadis la San Felice ... Naples! Mais la San Felice, malgr, ses vingt-cinq
ans et sa beaut,, fut un peu perdue! Avis aux femmes de trop
d'esprit."En croyant Fabrice l',lSve de sa tante, le prince se
trompait: les gens d'esprit qui naissent sur le tr"ne ou ... c"t, perdent
bient"t toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d'eux, la
libert, de conversation qui leur paraOEt grossiSret,; ils ne veulent
voir que des masques et pr,tendent juger de la beaut, du teint; le
plaisant c'est qu'ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par
exemple, Fabrice croyait ... peu prSs tout ce que nous lui avons entendu
dire; il est vrai qu'il ne songeait pas deux fois par mois ... tous ces
grands principes. Il avait des go-ts vifs, il avait de l'esprit, mais
il avait la foi.

Le go-t de la libert,, la mode et le culte du bonheur du plus grand
nombre, dont le XIXe siScle s'est entich,, n',taient ... ses yeux qu'une
h,r,sie qui passera comme les autres, mais aprSs avoir tu, beaucoup
d'fmes, comme la peste tandis qu'elle rSgne dans une contr,e tue
beaucoup de corps. Et malgr, tout cela Fabrice lisait avec d,lices les
journaux franais, et faisait m^me des imprudences pour s'en procurer.

Comme Fabrice revenait tout ,bouriff, de son audience au palais, et
racontait ... sa tante les diverses attaques du prince:

- Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout pr,sentement chez le pSre
Landriani, notre excellent archev^que; vas-y ... pied, monte doucement
l'escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; si l'on te fait
attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en un mot, sois
apostolique!

- J'entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe.

- Pas le moins du monde, c'est la vertu m^me.

- M^me aprSs ce qu'il a fait, reprit Fabrice ,tonn,, lors du supplice
du comte Palanza?

- Oui, mon ami, aprSs ce qu'il a fait: le pSre de notre archev^que
,tait un commis au ministSre des finances, un petit bourgeois, voil...
qui explique tout. Mgr Landriani est un homme d'un esprit vif, ,tendu,
profond; il est sincSre, il aime la vertu: je suis convaincue que si un
empereur D,cius revenait au monde, il subirait le martyre comme le
Polyeucte de l'Op,ra, qu'on nous donnait la semaine pass,e. Voil... le
beau c"t, de la m,daille, voici le revers: dSs qu'il est en pr,sence du
souverain, ou seulement du premier ministre, il est ,bloui de tant de
grandeur, il se trouble, il rougit; il lui est mat,riellement
impossible de dire non. De l... les choses qu'il a faites, et qui lui ont
valu cette cruelle r,putation dans toute l'Italie; mais ce qu'on ne
sait pas, c'est que, lorsque l'opinion publique vint l',clairer sur le
procSs du comte Palanza, il s'imposa pour p,nitence de vivre au pain et
... l'eau pendant treize semaines, autant de semaines qu'il y a de
lettres dans les noms Davide Palanza. Nous avons ... cette cour un coquin
d'infiniment d'esprit, nomm, Rassi, grand juge ou fiscal g,n,ral, qui,
lors de la mort du comte Palanza, ensorcela le pSre Landriani. A
l',poque de la p,nitence des treize semaines, le comte Mosca, par piti,
et un peu par malice, l'invitait ... dOEner une et m^me deux fois par
semaine; le bon archev^que, pour faire sa cour, dOEnait comme tout le
monde. Il e-t cru qu'il y avait r,bellion et jacobinisme ... afficher une
p,nitence pour une action approuv,e du souverain. Mais l'on savait que,
pour chaque dOEner, o-- son devoir de fidSle sujet l'avait oblig, ...
manger comme tout le monde, il s'imposait une p,nitence de deux
journ,es de nourriture au pain et ... l'eau.

"Mgr Landriani, esprit sup,rieur, savant du premier ordre, n'a qu'un
faible, il veut ^tre aim,: ainsi, attendris-toi en le regardant, et, ...
la troisiSme visite, aime-le tout ... fait. Cela, joint ... ta naissance,
te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s'il te
reconduit jusque sur l'escalier, aie l'air d'^tre accoutum, ... ces
faons; c'est un homme n, ... genoux devant la noblesse. Du reste, sois
simple, apostolique, pas d'esprit, pas de brillant, pas de repartie
prompte; si tu ne l'effarouches point, il se plaira avec toi, songe
qu'il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire.
Le comte et moi nous serons surpris et m^me ffch,s de ce trop rapide
avancement, cela est essentiel vis-...-vis du souverain.

Fabrice courut ... l'archev^ch,: par un bonheur singulier, le valet de
chambre du bon pr,lat, un peu sourd, n'entendit pas le nom del Dongo;
il annona un jeune pr^tre, nomm, Fabrice; l'archev^que se trouvait
avec un cur, de moeurs peu exemplaires, et qu'il avait fait venir pour
le gronder. Il ,tait en train de faire une r,primande, chose trSs
p,nible pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le coeur plus
longtemps; il fit donc attendre trois quarts d'heure le petit neveu du
grand archev^que Ascanio del Dongo.

Comment peindre ses excuses et son d,sespoir quand, aprSs avoir
reconduit le cur, jusqu'... la seconde antichambre, et lorsqu'il
demandait en repassant, ... cet homme qui attendait, en quoi il pouvait
le servir, il aperut les bas violets et entendit le nom Fabrice del
Dongo? La chose parut si plaisante ... notre h,ros, que, dSs cette
premiSre visite, il se hasarda ... baiser la main du saint pr,lat, dans
un transport de tendresse. Il fallait entendre l'archev^que r,p,ter
avec d,sespoir:

- Un del Dongo attendre dans mon antichambre!

Il se crut oblig,, en forme d'excuse, de lui raconter toute l'anecdote
du cur,, ses torts, ses r,ponses, etc.

"Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais
Sanseverina, que ce soit l... l'homme qui a fait hfter le supplice de ce
pauvre comte Palanza!"

- Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le
voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice
l'appelft Excellence).

- Je tombe des nues; je ne connais rien au caractSre des hommes:
j'aurais pari,, si je n'avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir
saigner un poulet.

- Et vous auriez gagn,, reprit le comte; mais quand il est devant le
prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la v,rit,, pour
que je produise tout mon effet, il faut que j'aie le grand cordon jaune
pass, par-dessus l'habit, en frac il me contredirait, aussi je prends
toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n'est pas ... nous ... d,truire
le prestige du pouvoir, les journaux franais le d,molissent bien assez
vite; ... peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous,
mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!

Fabrice se plaisait fort dans la soci,t, du comte: c',tait le premier
homme sup,rieur qui e-t daign, lui parler sans com,die; d'ailleurs ils
avaient un go-t commun, celui des antiquit,s et des fouilles. Le comte
de son c"t,, ,tait flatt, de l'extr^me attention avec laquelle le jeune
homme l',coutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice
occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie avec
la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimit,
faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d'une
fraOEcheur d,sesp,rante.

De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles
,tait piqu, de ce que la vertu de la duchesse, bien connue ... la cour,
n'avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l'avons vu, l'esprit
et la pr,sence d'esprit de Fabrice l'avaient choqu, dSs le premier
jour. Il prit mal l'extr^me amiti, que sa tante et lui se montraient ...
l',tourdie; il pr^ta l'oreille avec une extr^me attention aux propos de
ses courtisans qui furent infinis. L'arriv,e de ce jeune homme et
l'audience si extraordinaire qu'il avait obtenue firent pendant un mois
... la cour la nouvelle et l',tonnement; sur quoi le prince eut une id,e.

Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d'une
admirable faon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte
de l'esprit du militaire directement au souverain. Carlone ne savait
pas ,crire sans quoi depuis longtemps il e-t obtenu de l'avancement.
Or, sa consigne ,tait de se trouver devant le palais, tous les jours
quand midi sonnait ... la grande horloge. Le prince alla lui-m^me un peu
avant midi disposer d'une certaine faon la persienne d'un entresol
tenant ... la piSce o-- Son Altesse s'habillait. Il retourna dans cet
entresol un peu aprSs que midi eut sonn,, il y trouva le soldat; le
prince avait dans sa poche une feuille de papier et une ,critoire. il
dicta au soldat' le billet que voici:


Votre Excellence a beaucoup d'esprit, sans doute, et c'est grfce ... sa
profonde sagacit, que nous voyons cet Etat si bien gouvern,. Mais, mon
cher comte, de si grands succSs ne marchent point sans un peu d'envie,
et je crains fort qu'on ne rie un peu ... vos d,pens, si votre sagacit,
ne devine pas qu'un certain beau jeune homme a eu le bonheur
d'inspirer, malgr, lui peut-^tre, un amour des plus singuliers. Cet
heureux mortel n'a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui
complique la question, c'est que vous et moi nous en avons beaucoup
plus que le double de cet fge. Le soir, ... une certaine distance, le
comte est charmant, s,millant, homme d'esprit, aimable au possible;
mais le matin, dans l'intimit,, ... bien prendre les choses, le nouveau
venu a peut-^tre plus d'agr,ments. Or, nous autres femmes, nous faisons
grand cas de cette fraOEcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons
pass, la trentaine. Ne parle-t-on pas d,j... de fixer cet aimable
adolescent ... notre cour, par quelque belle place? Et quelle est donc la
personne qui en parle le plus souvent ... Votre Excellence?


Le prince prit la lettre et donna deux ,cus au soldat.

- Ceci outre vos appointements, lui dit-il d'un air morne; le silence
absolu envers tout le monde ou bien la plus humide des basses fosses ...
la citadelle.

Le prince avait dans son bureau une collection d'enveloppes avec les
adresses de la plupart des gens de sa cour, de la main de ce m^me
soldat qui passait pour ne pas savoir ,crire, et n',crivait jamais m^me
ses rapports de police: le prince choisit celle qu'il fallait.

Quelques heures plus tard, le comte Mosca reut une lettre par la
poste; on avait calcul, l'heure o-- elle pourrait arriver, et au moment
o-- le facteur, qu'on avait vu entrer tenant une petite lettre ... la
main, sortit du palais du ministSre, Mosca fut appel, chez Son Altesse.
Jamais le favori n'avait paru domin, par une plus noire tristesse: pour
en jouir plus ... l'aise, le prince lui cria en le voyant.

- J'ai besoin de me d,lasser en jasant au hasard avec l'ami, et non pas
de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d'un mal ... la t^te
fou, et de plus il me vient des id,es noires.

Faut-il parler de l'humeur abominable qui agitait le premier ministre,
comte Mosca de la RovSre, ... l'instant o-- il lui fut permis de quitter
son auguste maOEtre? Ranuce-Ernest IV ,tait parfaitement habile dans
l'art de torturer un coeur, et je pourrais faire ici sans trop
d'injustice la comparaison du tigre qui aime ... jouer avec sa proie.

Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu'on
ne laissft monter fme qui vive, fit dire ... l'auditeur de service qu'il
lui rendait la libert, (savoir un ^tre humain ... port,e de sa voix lui
,tait odieux), et courut s'enfermer dans la grande galerie de tableaux.
L... enfin, il put se livrer ... toute sa fureur; l... il passa la soir,e
sans lumiSres ... se promener au hasard, comme un homme hors de lui. Il
cherchait ... imposer silence ... son coeur, pour concentrer toute la force
de son attention dans la discussion du parti ... prendre. Plong, dans des
angoisses qui eussent fait piti, ... son plus cruel ennemi, il se disait:
"L'homme que j'abhorre loge chez la duchesse, passe tous ses moments
avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses femmes? Rien de
plus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien! elle est ador,e!
(Et de qui, grand Dieu, n'est-elle pas ador,e!) Voici la question,
reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner la Jalousie qui me
d,vore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on ne se cachera point de
moi. Je connais Gina, c'est une femme toute de premier mouvement; sa
conduite est impr,vue m^me pour elle, si elle veut se tracer un r"le
d'avance, elle s'embrouille; toujours, au moment de l'action, il lui
vient une nouvelle id,e qu'elle suit avec transport comme ,tant ce
qu'il y a de mieux au monde, et qui gfte tout.

"Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois
tout ce qui peut se passer...

"Oui, mais en parlant, je fais naOEtre d'autres circonstances; je fais
naOEtre des r,flexions; je pr,viens beaucoup de ces choses horribles qui
peuvent arriver... Peut-^tre on l',loigne (le comte respira), alors
j'ai presque partie gagn,e; quand m^me on aurait un peu d'humeur dans
le moment, je la calmerai... et cette humeur quoi de plus naturel?...
elle l'aime comme un fils depuis quinze ans. L... gOEt tout mon espoir:
comme un fils... mais elle a cess, de le voir depuis sa fuite pour
Waterloo; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre
homme. Un autre homme, r,p,ta-t-il avec rage, et cet homme est
charmant; il a surtout cet air na<f et tendre et cet oeil souriant qui
promettent tant de bonheur! et ces yeux-l... la duchesse ne doit pas ^tre
accoutum,e ... les trouver ... notre cour!... Ils y sont remplac,s par le
regard morne ou sardonique. Moi-m^me, poursuivi par les affaires, ne
r,gnant que par mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en
ridicule, quels regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que
je prenne, c'est surtout mon regard qui doit ^tre vieux en moi! Ma
gaiet, n'est-elle pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus
ici il faut ^tre sincSre, ma gaiet, ne laisse-t-elle pas entrevoir,
comme chose toute proche, le pouvoir absolu... et la m,chancet,? Est-ce
que quelquefois je ne me dis pas ... moi-m^me, surtout quand on m'irrite:
Je puis ce que je veux? et m^me j'ajoute une sottise: je dois ^tre plus
heureux qu'un autre, puisque je possSde ce que les autres n'ont pas: le
pouvoir souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons
juste, l'habitude de cette pens,e doit gfter mon sourire... doit me
donner un air d',go<sme... content... Et, comme son sourire ... lui est
charmant! il respire le bonheur facile de la premiSre jeunesse, et il
le fait naOEtre."

Par malheur pour le comte, ce soir-l... le temps ,tait chaud, ,touff,,
annonant la temp^te; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-l...,
portent aux r,solutions extr^mes. Comment rapporter tous les
raisonnements, toutes les faons de voir ce qui lui arrivait, qui,
durant trois mortelles heures, mirent ... la torture cet homme passionn,?
Enfin le parti de la prudence l'emporta, uniquement par suite de cette
r,flexion: "Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne
raisonne pas, je me retourne seulement pour chercher une position moins
cruelle, je passe sans la voir ... c"t, de quelque raison d,cisive.
Puisque je suis aveugl, par l'excessive douleur, suivons cette rSgle,
approuv,e de tous les gens sages, qu'on appelle prudence.

"D'ailleurs, une fois que j'ai prononc, le mot fatal jalousie, mon r"le
est trac, ... tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd'hui, je
puis parler demain, je reste maOEtre de tout."

La crise ,tait trop forte, le comte serait devenu fou, si elle e-t
dur,. Il fut soulag, pour quelques instants, son attention vint ...
s'arr^ter sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir? Il
y eut l... une recherche de noms et un jugement ... propos de chacun d'eux,
qui fit diversion. A la fin, le comte se rappela un ,clair de malice
qui avait jailli de l'oeil du souverain, quand il en ,tait venu ... dire,
vers la fin de l'audience:

- Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l'ambition
la plus heureuse, m^me du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprSs du
bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d'amour. Je
suis homme avant d'^tre prince, et, quand j'ai le bonheur d'aimer, ma
maOEtresse s'adresse ... l'homme et non au prince.

Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la
lettre: C'est grfce ... votre profonde sagacit, que nous voyons cet Etat
Si bien gouverne.

"Cette phrase est du prince, s',cria-t-il, chez un courtisan elle
serait d'une imprudence gratuite; la lettre vient de son Altesse."

Ce problSme r,solu, la petite joie caus,e par le plaisir de deviner fut
bient"t effac,e par la cruelle apparition des grfces charmantes de
Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids ,norme qui
retomba sur le coeur du malheureux.

- Qu'importe de qui soit la lettre anonyme! s',cria-t-il avec fureur,
le fait qu'elle me d,nonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut
changer ma vie, dit-il, comme pour s'excuser d'^tre tellement fou. Au
premier moment, si elle l'aime d'une certaine faon, elle part avec lui
pour Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est
riche, et d'ailleurs, d-t-elle vivre avec quelques louis chaque ann,e,
que lui importe? Ne m'avouait-elle pas, il n'y a pas huit jours, que
son palais, si bien arrang,, si magnifique, l'ennuie? Il faut du
nouveau ... cette fme si jeune! Et avec quelle simplicit, se pr,sente
cette f,licit, nouvelle! elle sera entraOEn,e avant d'avoir song, au
danger, avant d'avoir song, ... me plaindre! Et je suis pourtant si
malheureux! s',cria le comte fondant en larmes.

Il s',tait jur, de ne pas aller chez la duchesse ce soir-l..., mais il
n'y put tenir; jamais ses yeux n'avaient eu une telle soif de la
regarder. Sur le minuit il se pr,senta chez elle; il la trouva seule
avec son neveu; ... dix heures elle avait renvoy, tout le monde et fait
fermer sa porte.

A l'aspect de l'intimit, tendre qui r,gnait entre ces deux ^tres, et de
la joie na<ve de la duchesse une affreuse difficult, s',leva devant les
yeux du comte, et ... l'improviste! il n'y avait pas song, durant la
longue d,lib,ration dans la galerie de tableaux: comment cacher sa
jalousie?

Ne sachant ... quel pr,texte avoir recours, il pr,tendit que ce soir-l...,
il avait trouv, le prince excessivement pr,venu contre lui,
contredisant toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la
duchesse l',couter ... peine, et ne faire aucune attention ... ces
circonstances qui, l'avant-veille encore, l'auraient jet,e dans des
raisonnements infinis. Le comte regarda Fabrice: jamais cette belle
figure lombarde ne lui avait paru si simple et si noble! Fabrice
faisait plus d'attention que la duchesse aux embarras qu'il racontait.

"R,ellement, se dit-il, cette t^te joint l'extr^me bont, ... l'expression
d'une certaine joie na<ve et tendre qui est irr,sistible. Elle semble
dire: Il n'y a que l'amour et le bonheur qu'il donne qui soient choses
s,rieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on ... quelque d,tail o--
l'esprit soit n,cessaire son regard se r,veille et vous ,tonne, et l'on
rest, confondu.

"Tout est simple ... ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu!
comment combattre un tel ennemi? Et aprSs tout, qu'est-ce que la vie
sans l'amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble ,couter les
charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme,
doit sembler unique au monde!"

Une id,e atroce saisit le comte comme une crampe: "Le poignarder l...
devant elle, et me tuer aprSs?"

Il fit un tour dans la chambre, se soutenant ... peine sur ses jambes,
mais la main serr,e convulsivement autour du manche de son poignard.
Aucun des deux ne faisait attention ... ce qu'il pouvait faire. Il dit
qu'il allait donner un ordre au laquais, on ne l'entendit m^me pas; la
duchesse riait tendrement d'un mot que Fabrice venait de lui adresser.
Le comte s'approcha d'une lampe dans le premier salon, et regarda si la
pointe de son poignard ,tait bien affil,e."Il faut ^tre gracieux et de
maniSres parfaites envers ce jeune homme", se disait-il en revenant et
se rapprochant d'eux.

Il devenait fou; il lui sembla qu'en se penchant ils se donnaient des
baisers, l..., sous ses yeux."Cela est impossible en ma pr,sence, se
dit-il; ma raison s',gare. Il faut se calmer; si j'ai des maniSres
rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanit,, de le
suivre ... Belgirate; et l..., ou pendant le voyage, le hasard peut amener
un mot qui donnera un nom ... ce qu'ils sentent l'un pour l'autre; et
aprSs, en un instant, toutes les cons,quences.

"La solitude rendra ce mot d,cisif, et d'ailleurs une fois la duchesse
loin de moi, que devenir? et si, aprSs beaucoup de difficult,s
surmont,es du c"t, du prince, je vais montrer ma figure vieille et
soucieuse ... Belgirate, quel r"le jouerai-je au milieu de ces gens fous
de bonheur?

"Ici m^me que suis-je autre chose que le terzo incomodo?"(Cette belle
langue italienne est toute faite pour l'amour!) Terzo incomodo (un
tiers pr,sent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d'esprit de
sentir qu'on joue ce r"le ex,crable, et de ne pouvoir prendre sur soi
de se lever et de s'en aller!"

Le comte allait ,clater ou du moins trahir sa douleur par la
d,composition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon,
il se trouvait prSs de la porte, il prit la fuite en criant d'un air
bon et intime:

- Adieu, vous autres!

"Il faut ,viter le sang", se dit-il.

Le lendemain de cette horrible soir,e, aprSs une nuit pass,e tant"t ...
se d,tailler les avantages de Fabrice, tant"t dans les affreux
transports de la plus cruelle jalousie, le comte eut l'id,e de faire
appeler un jeune valet de chambre ... lui, cet homme faisait la cour ...
une jeune fille nomm,e Ch,kina, l'une des femmes de chambre de la
duchesse et sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique ,tait fort
rang, dans sa conduite, avare m^me, et il d,sirait une place de
concierge dans l'un des ,tablissements publics de Parme. Le comte
ordonna ... cet homme de faire venir ... l'instant Ch,kina, sa maOEtresse.
L'homme ob,it, et une heure plus tard le comte parut ... l'improviste
dans la chambre o-- cette fille se trouvait avec son pr,tendu. Le comte
les effraya tous deux par la quantit, d'or qu'il leur donna, puis il
adressa ce peu de mots ... la tremblante Ch,kina', en la regardant entre
les deux yeux.

- La duchesse fait-elle l'amour avec Monsignore?

- Non, dit cette fille prenant sa r,solution aprSs un moment de
silence... non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame,
en riant, il est vrai, mais avec transport.

Ce t,moignage fut compl,t, par cent r,ponses ... autant de questions
furibondes du comte; sa passion inquiSte fit bien gagner ... ces pauvres
gens l'argent qu'il leur avait jet,: il finit par croire ... ce qu'on lui
disait, et fut moins malheureux.

- Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il ... Ch,kina,
j'enverrai votre pr,tendu passer vingt ans ... la forteresse, et vous ne
le reverrez qu'en cheveux blancs.

Quelques jours se passSrent pendant lesquels Fabrice ... son tour perdit
toute sa gaiet,.

- Je t'assure, disait-il ... la duchesse, que le comte Mosca a de
l'antipathie pour moi.

- Tant pis pour Son Excellence, r,pondait-elle avec une sorte d'humeur.

Ce n',tait point l... le v,ritable sujet d'inqui,tude qui avait fait
disparaOEtre la gaiet, de Fabrice."La position o-- le hasard me place
n'est pas tenable, se disait-il. Je suis bien s-r qu'elle ne parlera
jamais, elle aurait horreur d'un mot trop significatif comme d'un
inceste. Mais si un soir, aprSs une journ,e imprudente et folle, elle
vient ... faire l'examen de sa conscience, si elle croit que j'ai pu
deviner le go-t qu'elle semble prendre pour moi, quel r"le jouerai-je a
ses yeux? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au
r"le ridicule de Joseph avec la femme de l'eunuque Putiphar).

"Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible
d'amour s,rieux? je n'ai pas assez de tenue dans l'esprit pour ,noncer
ce fait de faon ... ce qu'il ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau ...
une impertinence. Il ne me reste que la ressource d'une grande passion
laiss,e ... Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce
parti est sage, mais c'est bien de la peine! Resterait un petit amour
de bas ,tage ... Parme, ce qui peut d,plaire; mais tout est pr,f,rable au
r"le affreux de l'homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti
pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, ... force de
prudence et en achetant la discr,tion, diminuer le danger."

Ce qu'il y avait de cruel au milieu de toutes ces pens,es, c'est que
r,ellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu'aucun ^tre
au monde."Il faut ^tre bien maladroit, se disait-il avec colSre, pour
tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai!"Manquant
d'habilet, pour se tirer de cette position, il devint sombre et
chagrin."Que serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le
seul ^tre au monde pour qui j'aie un attachement passionn,?"D'un autre
c"t,, Fabrice ne pouvait se r,soudre ... gfter un bonheur si d,licieux
par un mot indiscret. Sa position ,tait si remplie de charmes! L'amiti,
intime d'une femme si aimable et si jolie ,tait si douce! Sous les
rapports plus vulgaires de la vie, la protection lui faisait une
position si agr,able ... cette cour, dont les grandes intrigues, grfce ...
elle qui les lui expliquait, l'amusaient comme une com,die!"Mais au
premier moment je puis ^tre r,veill, par un coup de foudre! se
disait-il. Ces soir,es si gaies, si tendres, pass,es presque en t^te ...
t^te avec une femme si piquante, si elles conduisent ... quelque chose de
mieux, elle croira trouver en moi un amant; elle me demandera des
transports de la folie, et je n'aurai toujours ... lui offrir que
l'amiti, la plus vive, mais sans amour; la nature m'a priv, de cette
sorte de folie sublime. Que de reproches n'ai-je pas eu ... essayer ... cet
,gard! Je crois encore entendre la duchesse d'A ***, et je me moquais
de la duchesse! Elle croira que je manque d'amour pour elle, tandis que
c'est l'amour qui manque en moi; Jamais elle ne voudra me comprendre.
Souvent ... la suite d'une anecdote sur la cour cont,e par elle avec
cette grfce cette folie qu'elle seule au monde possSde, et d'ailleurs
n,cessaire ... mon instruction, je lui baise les mains et quelquefois la
joue. Que devenir si cette main presse la mienne d'une certaine faon?"

Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus consid,r,es et
les moins gaies de Parme. Dirig, par les conseils habiles de la
duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes pSre et fils, ...
la princesse Clara-Paolina et ... Mgr l'archev^que. Il avait des succSs,
mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se brouiller
avec la duchesse.



CHAPITRE VIII


Ainsi moins d'un mois seulement aprSs son arriv,e ... la cour, Fabrice
avait tous les chagrins d'un courtisan, et l'amiti, intime qui faisait
le bonheur de sa vie ,tait empoisonn,e. Un soir, tourment, par ces
id,es, il sortit de ce salon de la duchesse o-- il avait trop l'air d'un
amant r,gnant; errant au hasard dans la ville, il passa devant le
th,ftre qu'il vit ,clair,; il entra. C',tait une imprudence gratuite
chez un homme de sa robe et qu'il s',tait bien promis d',viter ... Parme,
qui aprSs tout n'est qu'une petite ville de quarante mille habitants.
Il est vrai que dSs les premiers jours il s',tait affranchi de son
costume officiel, le soir, quand il n'allait pas dans le trSs grand
monde, il ,tait simplement v^tu de noir comme un homme en deuil.

Au th,ftre il prit une loge du troisiSme rang pour n'^tre pas vu; l'on
donnait La Jeune H"tesse, de Goldoni. Il regardait l'architecture de la
salle: ... peine tournait-il les yeux vers la scSne. Mais le public
nombreux ,clatait de rire ... chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur
la jeune actrice qui faisait le r"le de l'h"tesse, il la trouva dr"le.
Il regarda avec plus d'attention, elle lui sembla tout ... fait gentille
et surtout remplie de naturel: c',tait une jeune fille na<ve qui riait
la premiSre des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et
qu'elle avait l'air tout ,tonn,e de prononcer. Il demanda comment elle
s'appelait, on lui dit:

- Marietta, Valserra.

"Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c'est singulier."Malgr, ses
projets il ne quitta le th,ftre qu'... la fin de la piSce. Le lendemain
il revint; trois jours aprSs il savait l'adresse de la Marietta
Valserra.

Le soir m^me du jour o-- il s',tait procur, cette adresse avec assez de
peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le
pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde ... se tenir
dans les bornes de la prudence, avait mis des espions ... la suite du
jeune homme, et son ,quip,e du th,ftre lui plaisait. Comment peindre la
joie du comte lorsque le lendemain du jour o-- il avait pu prendre sur
lui d'^tre aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci, ... la v,rit, ...
demi d,guis, par une longue redingote bleue, avait mont, jusqu'au
mis,rable appartement que la Marietta Valserra occupait au quatriSme
,tage d'une vieille maison derriSre le th,ftre? Sa joie redoubla
lorsqu'il sut que Fabrice s',tait pr,sent, sous un faux nom, et avait
eu l'honneur d'exciter la jalousie d'un mauvais garnement nomm,
Giletti, lequel ... la ville jouait les troisiSmes r"les de valet, et
dans les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta
se r,pandait en injures contre Fabrice et disait qu'il voulait le tuer.

Les troupes d'op,ra sont form,es par un impresario qui engage de c"t,
et d'autre les sujets qu'il peut payer ou qu'il trouve libres, et la
troupe amass,e au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au
plus. Il n'en est pas de m^me des compagnies comiques, tout en courant
de ville en ville et changeant de r,sidence tous les deux ou trois
mois, elle n'en forme pas moins comme une famille dont tous les membres
s'aiment ou se ha<ssent. Il y a dans ces compagnies des m,nages ,tablis
que les beaux des villes o-- la troupe va jouer trouvent quelquefois
beaucoup de difficult,s ... d,sunir. C'est pr,cis,ment ce qui arrivait ...
notre h,ros: la petite Marietta l'aimait assez, mais elle avait une
peur horrible du Giletti qui pr,tendait ^tre son maOEtre unique et la
surveillait de prSs. Il protestait partout qu'il tuerait le monsignore,
car il avait suivi Fabrice et ,tait parvenu ... d,couvrir son nom. Ce
Giletti ,tait bien l'^tre le plus laid et le moins fait pour l'amour:
d,mesur,ment grand, il ,tait horriblement maigre, fort marqu, de la
petite v,role et un peu louche. Du reste, plein des grfces de son
m,tier, il entrait ordinairement dans les coulisses o-- ses camarades
,taient r,unis, en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou
quelque autre tour gentil. Il triomphait dans ;es r"les o-- l'acteur
doit paraOEtre la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou
donner un nombre infini de coups de bfton. Ce digne rival de Fabrice
avait trente-deux francs d'appointements par mois et se trouvait fort
riche.

Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses
observateurs lui donnSrent la certitude de tous ces d,tails. L'esprit
aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que
jamais dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire
de la petite aventure qui le rendait ... la vie. Il prit m^me des
pr,cautions pour qu'elle f-t inform,e de tout ce qui se passait le plus
tard possible. Enfin il eut le courage d',couter la raison qui lui
criait en vain depuis un mois que toutes les fois que le m,rite d'un
amant pflit, cet amant doit voyager.

Une affaire importante l'appela ... Bologne, et deux fois par jour des
courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels
de ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de
la colSre du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.

Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et
pft,, l'un des triomphes de Giletti (il sort du pft, au moment o-- son
rival Brighella l'entame et le bftonne); ce fut un pr,texte pour lui
faire passer cent francs. Giletti, cribl, de dettes, se garda bien de
parler de cette bonne aubaine, mais devint d'une fiert, ,tonnante.

La fantaisie de Fabrice se changea en pique d'amour-propre (... son fge,
les soucis l'avaient d,j... r,duit ... avoir des fantaisies)! La vanit, le
conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et
l'amusait; au sortir du th,ftre il ,tait amoureux pour une heure. Le
comte revint ... Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers
r,els; le Giletti, qui avait ,t, dragon dans le beau r,giment des
dragons Napol,on, parlait s,rieusement de tuer Fabrice, et prenait des
mesures pour s'enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est trSs jeune,
il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce
ne fut pas cependant un petit effort d'h,ro<sme de la part du comte que
celui de revenir de Bologne car enfin, souvent, le matin, il avait le
teint fatigu,, et Fabrice avait tant de fraOEcheur, tant de s,r,nit,!
Qui e-t song, ... lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice,
arriv,e en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une
de ces fmes rares qui se font un remords ,ternel d'une action g,n,reuse
qu'elles pouvaient faire et qu'elles n'ont pas faite; d'ailleurs, il ne
put supporter l'id,e de voir la duchesse triste, et par sa faute.

Il la trouva, ... son arriv,e, silencieuse et morne; voici ce qui s',tait
pass,: la petite femme de chambre, Ch,kina, tourment,e par les remords,
et jugeant de l'importance de sa faute par l',normit, de la somme
qu'elle avait reue pour la commettre, ,tait tomb,e malade. Un soir, la
duchesse qui l'aimait, monta jusqu'... sa chambre. La petite fille ne put
r,sister ... cette marque de bont,; elle fondit en larmes, voulut
remettre ... sa maOEtresse ce qu'elle poss,dait encore sur l'argent
qu'elle avait reu, et enfin eut le courage de lui avouer les questions
faites par le comte et ses r,ponses. La duchesse courut vers la lampe
qu'elle ,teignit, puis dit ... la petite Ch,kina qu'elle lui pardonnait,
mais ... condition qu'elle ne dirait jamais un mot de cette ,trange scSne
... qui que ce f-t:

- Le pauvre comte, ajouta-t-elle d'un air l,ger, craint le ridicule;
tous les hommes sont ainsi.

La duchesse se hfta de descendre chez elle. A peine enferm,e dans sa
chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d'horrible
dans l'id,e de faire l'amour avec ce Fabrice qu'elle avait vu naOEtre;
et pourtant que voulait dire sa conduite?

Telle avait ,t, la premiSre cause de la noire m,lancolie dans laquelle
le comte la trouva plong,e; lui arriv,, elle eut des accSs d'impatience
contre lui, et presque contre Fabrice; elle e-t voulu ne plus les
revoir ni l'un ni l'autre; elle ,tait d,pit,e du r"le ridicule ... ses
yeux que Fabrice jouait auprSs de la petite Marietta; car le comte lui
avait tout dit en v,ritable amoureux incapable de garder un secret.
Elle ne pouvait s'accoutumer ... ce malheur: son idole avait un d,faut;
enfin dans un moment de bonne amiti, elle demanda conseil au comte, ce
fut pour celui-ci un instant d,licieux et une belle r,compense du
mouvement honn^te qui l'avait fait revenir ... Parme.

- Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent
avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n'y pensent plus. Ne
doit-il pas aller ... Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien!
qu'il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter
ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bient"t nous
le verrons amoureux de la premiSre jolie femme que le hasard conduira
sur ses pas; c'est dans l'ordre, et je ne voudrais pas le voir
autrement... S'il est n,cessaire, faites ,crire par la marquise.

Cette id,e, donn,e avec l'air d'une complSte indiff,rence fut un trait
de lumiSre pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le
comte annona, comme par hasard, qu'il y avait un courrier qui, allant
... Vienne, passait par Milan, trois jours aprSs Fabrice recevait une
lettre de sa mSre. Il partit fort piqu, de n'avoir pu encore, grfce ...
la jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la
petite Marietta lui faisait porter l'assurance par une mammacia,
vieille femme qui lui servait de mSre.

Fabrice trouva sa mSre et une de ses soeurs ... Belgirate, gros village
pi,montais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient
au Milanais, et par cons,quent ... l'Autriche. Ce lac, parallSle au lac
de C"me, et qui court aussi du nord au midi, est situ, ... une vingtaine
de lieues plus au couchant. L'air des montagnes, l'aspect majestueux et
tranquille de ce lac superbe, qui lui rappelait celui prSs duquel il
avait pass, son enfance, tout contribua ... changer en douce m,lancolie
le chagrin de Fabrice, voisin de la colSre. C',tait avec une tendresse
infinie que le souvenir de la duchesse se pr,sentait maintenant ... lui;
il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu'il
n'avait jamais ,prouv, pour aucune femme; rien ne lui e-t ,t, plus
p,nible que d'en ^tre ... jamais s,par,, et dans ces dispositions, si la
duchesse e-t daign, avoir recours ... la moindre coquetterie, elle e-t
conquis ce coeur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin
de prendre un parti aussi d,cisif, ce n',tait pas sans se faire de vifs
reproches qu'elle trouvait sa pens,e toujours attach,e aux pas du jeune
voyageur. Elle se reprochait ce qu'elle appelait encore une fantaisie,
comme si c'e-t ,t, une horreur, elle redoubla d'attentions et de
pr,venances pour le comte qui, s,duit par tant de grfces, n',coutait
pas la saine raison qui prescrivait un second voyage ... Bologne.

La marquise del Dongo, press,e par les noces de sa fille aOEn,e qu'elle
mariait ... un duc milanais, ne put donner que trois jours ... son fils
bien-aim,; jamais elle n'avait trouv, en lui une si tendre amiti,. Au
milieu de la m,lancolie qui s'emparait de plus en plus de l'fme de
Fabrice, une id,e bizarre et m^me ridicule s',tait pr,sent,e et tout ...
coup s',tait fait suivre. Oserons-nous dire qu'il voulait consulter
l'abb, BlanSs? Cet excellent vieillard ,tait parfaitement incapable de
comprendre les chagrins d'un coeur tiraill, par des passions pu,riles
et presque ,gales en force; d'ailleurs il e-t fallu huit jours pour lui
faire entrevoir seulement tous les int,r^ts que Fabrice devait m,nager
... Parme; mais en songeant ... le consulter Fabrice retrouvait la
fraOEcheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n',tait
pas simplement comme homme sage, comme ami parfaitement d,vou, que
Fabrice voulait lui parler; l'objet de cette course et les sentiments
qui agitSrent notre h,ros pendant les cinquante heures qu'elle dura,
sont tellement absurdes que sans doute, dans l'int,r^t du r,cit, il e-t
mieux valu les supprimer. Je crains que la cr,dulit, de Fabrice ne le
prive de la sympathie du lecteur; mais enfin, il ,tait ainsi, pourquoi
le flatter lui plut"t qu'un autre? Je n'ai point flatt, le comte Mosca
ni le prince.

Fabrice donc, puisqu'il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mSre
jusqu'au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne,
o-- elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est consid,r,
comme un pays neutre et l'on ne demande point de passeport ... qui ne
descend point ... terre.) Mais ... peine la nuit fut-elle venue qu'il se
fit d,barquer sur cette m^me rive autrichienne, au milieu d'un petit
bois qui avance dans les flots. Il avait lou, une sediola, sorte de
tilbury champ^tre et rapide, ... l'aide duquel il put suivre ... cinq cents
pas de distance, la voiture de sa mSre, il ,tait d,guis, en domestique
de la casa del Dongo, et aucun des nombreux employ,s de la police ou de
la douane n'eut l'id,e de lui demander son passeport. A un quart de
lieue de C"me, o-- la marquise et sa fille devaient s'arr^ter pour
passer la nuit, il prit un sentier ... gauche, qui, contournant le bourg
de Vico, se r,unit en suite ... un petit chemin r,cemment ,tabli sur
l'extr^me bord du lac. Il ,tait minuit, et Fabrice pouvait esp,rer de
ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le
petit chemin traversait ... chaque instant dessinaient le noir contour de
leur feuillage sur un ciel ,toil,, mais voil, par une brume l,gSre. Les
eaux et le ciel ,taient d'une tranquillit, profonde; l'fme de Fabrice
ne put r,sister ... cette beaut, sublime; il s'arr^ta puis s'assit sur un
rocher qui s'avanait dans le lac, formant comme un petit promontoire.
Le silence universel n',tait troubl,, ... intervalles ,gaux, que par la
petite lame du lac qui venait expirer sur la grSve. Fabrice avait un
coeur italien; j'en demande pardon pour lui: ce d,faut, qui le rendra
moins aimable, consistait surtout en ceci: il n'avait de vanit, que par
accSs, et l'aspect seul de la beaut, sublime le portait ...
l'attendrissement, et "tait ... ses chagrins leur pointe fpre et dure.
Assis sur son rocher isol,, n'ayant plus ... se tenir en garde contre les
agents de la police, prot,g, par la nuit profonde et le vaste silence,
de douces larmes mouillSrent ses yeux, et il trouva l..., ... peu de frais,
les moments les plus heureux qu'il e-t go-t,s depuis longtemps.

Il r,solut de ne jamais dire de mensonges ... la duchesse, et c'est parce
qu'il l'aimait ... l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais
lui dire qu'il l'aimait; jamais il ne prononcerait auprSs d'elle le mot
d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi ,tait ,trangSre ...
son coeur. Dans l'enthousiasme de g,n,rosit, et de vertu qui faisait sa
f,licit, en ce moment, il prit la r,solution de lui tout dire ... la
premiSre occasion: son coeur n'avait jamais connu l'amour. Une fois ce
parti courageux bien adopt,, il se sentit comme d,livr, d'un poids
,norme."Elle me dira peut-^tre quelques mots sur Marietta: eh bien! je
ne reverrai jamais la petite Marietta", se r,pondit-il ... lui-m^me avec
gaiet,.

La chaleur accablante qui avait r,gn, pendant la journ,e commenait ...
^tre temp,r,e par la brise du matin. D,j... l'aube dessinait par une
faible lueur blanche les pics des Alpes qui s',lSvent au nord et ...
l'orient du lac de C"me. Leurs masses, blanchies par les neiges, m^me
au mois de juin, se dessinent sur l'azur clair d'un ciel toujours pur ...
ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s'avanant au midi vers
l'heureuse Italie s,pare les versants du lac de C"me de ceux du lac de
Garde. Fabrice suivait de l'oeil toutes les branches de ces montagnes
sublimes, l'aube en s',claircissant venait marquer les vall,es qui les
s,parent en ,clairant la brume l,gSre qui s',levait du fond des gorges.

Depuis quelques instants Fabrice s',tait remis en marche; il passa la
colline qui forme la presqu'OEle de Durini, et enfin parut ... ses yeux ce
clocher du village de Grianta, o-- si souvent il avait fait des
observations d',toiles avec l'abb, BlanSs."Quelle n',tait pas mon
ignorance en ce temps-l...! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, m^me
le latin ridicule de ces trait,s d'astrologie que feuilletait mon
maOEtre, et je crois que je les respectais surtout parce que, n'y
entendant que quelques mots par-ci par-l..., mon imagination se chargeait
de leur pr^ter un sens, et le plus romanesque possible."

Peu ... peu sa r^verie prit un autre cours."Y aurait-il quelque chose de
r,el dans cette science? Pourquoi serait-elle diff,rente des autres? Un
certain nombre d'imb,ciles et de gens adroits conviennent entre eux
qu'ils savent le mexicain, par exemple; ils s'imposent en cette qualit,
... la soci,t, qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On
les accable de faveurs pr,cis,ment parce qu'ils n'ont point d'esprit,
et que le pouvoir n'a pas ... craindre qu'ils soulSvent les peuples et
fassent du pathos ... l'aide des sentiments g,n,reux! Par exemple le pSre
Bari, auquel Ernest IV vient d'accorder quatre mille francs de pension
et la croix de son ordre pour avoir restitu, dix-neuf vers d'un
dithyrambe grec!

"Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-l...
ridicules? Est-ce bien ... moi de me plaindre? se dit-il tout ... coup en
s'arr^tant, est-ce que cette m^me croix ne vient pas d'^tre donn,e ...
mon gouverneur de Naples?"Fabrice ,prouva un sentiment de malaise
profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguSre venait de faire
battre son coeur se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne
part dans un vol."Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux ,teints d'un
homme m,content de soi, puisque ma naissance me donne le droit de
profiter de ces abus, il serait d'une insigne duperie ... moi de n'en pas
prendre ma part; mais il ne faut point m'aviser de les maudire en
public."Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice
,tait bien tomb, de cette ,l,vation de bonheur sublime o-- il s',tait
trouv, transport, une heure auparavant. La pens,e du privilSge avait
dess,ch, cette plante toujours si d,licate qu'on nomme le bonheur.

"S'il ne faut pas croire ... l'astrologie, reprit-il en cherchant ...
s',tourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences
non math,matiques, une r,union de nigauds enthousiastes et d
'hypocrites adroits et pay,s par qui ils servent, d'o-- vient que je
pense si souvent et avec ,motion ... cette circonstance fatale? Jadis je
suis sorti de la prison de B..., mais avec l'habit et la feuille de
route d'un soldat jet, en prison pour de justes causes."

Le raisonnement de Fabrice ne put jamais p,n,trer plus loin; il
tournait de cent faons autour de la difficult, sans parvenir ... la
surmonter. Il ,tait trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son
fme s'occupait avec ravissement ... go-ter les sensations produites par
des circonstances romanesques que son imagination ,tait toujours pr^te
... lui fournir. Il ,tait bien loin d'employer son temps ... regarder avec
patience les particularit,s r,elles des choses pour ensuite deviner
leurs causes. Le r,el lui semblait encore plat et fangeux; je conois
qu'on n'aime pas ... le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner.
Il ne faut pas surtout faire des objections avec les diverses piSces de
son ignorance.

C'est ainsi que, sans manquer d'esprit, Fabrice ne put parvenir ... voir
que sa demi-croyance dans les pr,sages ,tait pour lui une religion, une
impression profonde reue ... son entr,e dans la vie. Penser ... cette
croyance c',tait sentir, c',tait un bonheur. Et il s'obstinait ...
chercher comment ce pouvait ^tre une science prouv,e, r,elle, dans le
genre de la g,om,trie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans sa
m,moire, toutes les circonstances o-- des pr,sages observ,s par lui
n'avaient pas ,t, suivis de l',v,nement heureux ou malheureux qu'ils
semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et
marcher ... la v,rit,, son attention s'arr^tait avec bonheur sur le
souvenir des cas o-- le pr,sage avait ,t, largement suivi par l'accident
heureux ou malheureux qu'il lui semblait pr,dire, et son fme ,tait
frapp,e de respect et attendrie; et il e-t ,prouv, une r,pugnance
invincible pour l'^tre qui e-t ni, les pr,sages, et surtout s'il e-t
employ, l'ironie.

Fabrice marchait sans s'apercevoir des distances, et il en ,tait l... de
ces raisonnements impuissants, lorsqu'en levant la t^te il vit le mur
du jardin de son pSre. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse,
s',levait ... plus de quarante pieds au-dessus du chemin, ... droite. Un
cordon de pierres de taille tout en haut, prSs de la balustrade, lui
donnait un air monumental."Il n'est pas mal, se dit froidement Fabrice,
cela est d'une bonne architecture, presque dans le go-t romain. >> Il
appliquait ses nouvelles connaissances en antiquit,s. Puis il d,tourna
la t^te avec d,go-t, les s,v,rit,s de son pSre, et surtout la
d,nonciation de son frSre Ascagne au retour de son voyage en France,
lui revinrent ... l'esprit.

"Cette d,nonciation d,natur,e a ,t, l'origine de ma vie actuelle; je
puis la ha<r, je puis la m,priser, mais enfin elle a chang, ma
destin,e. Que devenais-je une fois rel,gu, ... Novare et n',tant presque
que souffert chez l'homme-d'affaires de mon pSre, si ma tante n'avait
fait l'amour avec un ministre puissant? si cette tante se f-t trouv,e
n'avoir qu'une fme sSche et commune au lieu de cette fme tendre et
passionn,e et qui m'aime avec une sorte d'enthousiasme qui m',tonne? o--
en serais-je maintenant si la duchesse avait eu l'fme de son frSre le
marquis del Dongo?"

Accabl, par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d'un pas
incertain; il parvint au bord du foss, pr,cis,ment vis-...-vis la
magnifique faade du chfteau. Ce fut ... peine s'il jeta un regard sur ce
grand ,difice noirci par le temps. Le noble langage de l'architecture
le trouva insensible, le souvenir de son frSre et de son pSre fermait
son fme ... toute sensation de beaut,, il n',tait attentif qu'... se tenir
sur ses gardes en pr,sence d'ennemis hypocrites et dangereux. Il
regarda un instant, mais avec un d,go-t marqu,, la petite fen^tre de la
chambre qu'il occupait avant 1815 au troisiSme ,tage. Le caractSre de
son pSre avait d,pouill, de tout charme les souvenirs de la premiSre
enfance'."Je n'y suis pas rentr,, pensa-t-il, depuis le 7 mars ... 8
heures du soir. J'en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et
le lendemain, la crainte des espions me fit pr,cipiter mon d,part.
Quand je repassai aprSs le voyage en France, je n'eus pas le temps d'y
monter, m^me pour revoir mes gravures, et cela grfce ... la d,nonciation
de mon frSre."

Fabrice d,tourna la t^te avec horreur."L'abb, BlanSs a plus de
quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque plus
au chfteau, ... ce que m'a racont, ma soeur les infirmit,s de la
vieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si noble est
glac, par l'fge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus ... son
clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous le
pressoir jusqu'au moment de son r,veil, je n'irai pas troubler le
sommeil du bon vieillard; probablement il aura oubli, jusqu'... mes
traits, six ans font beaucoup ... cet fge! je ne trouverai plus que le
tombeau d'un ami! Et c'est un v,ritable enfantillage, ajouta-t-il,
d'^tre venu ici affronter le d,go-t que me cause le chfteau de mon
pSre."

Fabrice entrait alors sur la petite place de l',glise; ce fut avec un
,tonnement allant jusqu'au d,lire qu'il vit, au second ,tage de
l'antique clocher, la fen^tre ,troite et longue ,clair,e par la petite
lanterne de l'abb, BlanSs. L'abb, avait coutume de l'y d,poser, en
montant ... la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la
clart, ne l'emp^chft pas de lire sur son planisphSre. Cette carte du
ciel ,tait tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu
jadis ... un oranger du chfteau. Dans l'ouverture, au fond du vase,
br-lait la plus exigu% des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc
conduisait la fum,e hors du vase, et l'ombre du tuyau marquait le nord
sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondSrent
d',motions l'fme de Fabrice et la remplirent de bonheur.

Presque sans y songer, il fit avec l'aide de ses deux mains le petit
sifflement bas et bref qui, autrefois ,tait le signal de son admission.
Aussit"t il entendit tirer ... plusieurs reprises la corde qui, du haut
de l'observatoire, ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se
pr,cipita dans l'escalier, ,mu jusqu'au transport; il trouva l'abb, sur
son fauteuil de bois ... sa place accoutum,e; son oeil ,tait fix, sur la
petite lunette d'un quart de cercle mural. De la main gauche, l'abb,
lui fit signe de ne pas l'interrompre dans son observation, un instant
aprSs il ,crivit un chiffre sur une carte ... jouer, puis, se retournant
sur son fauteuil, il ouvrit les bras ... notre h,ros qui s'y pr,cipita en
fondant en larmes. L'abb, BlanSs ,tait son v,ritable pSre.

- Je t'attendais, dit BlanSs, aprSs les premiers mots d',panchement et
de tendresse.

L'abb, faisait-il son m,tier de savant; ou bien, comme il pensait
souvent ... Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur
hasard annonc, son retour?

- Voici ma mort qui arrive, dit l'abb, BlanSs.

- Comment! s',cria Fabrice tout ,mu.

- Oui, reprit l'abb, d'un ton s,rieux, mais point triste: cinq mois et
demi ou six mois et demi aprSs que je t'aurai revu, ma vie, ayant
trouv, son compl,ment de bonheur, s',teindra.

Come face al mancar dell' alimento

(comme la petite lampe quand l'huile vient ... manquer.) Avant le moment
supr^me, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, aprSs
quoi je serai reu dans le sein de notre PSre; si toutefois il trouve
que j'ai rempli mon devoir dans le poste o-- il m'avait plac, en
sentinelle.

"Toi, tu es exc,d, de fatigue, ton ,motion te dispose au sommeil.
Depuis que je t'attends, j'ai cach, un pain et une bouteille
d'eau-de-vie dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces
soutiens ... ta vie et tfche de prendre assez de forces pour m',couter
encore quelques instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs
choses avant que la nuit soit tout ... fait remplac,e par le jour;
maintenant je les vois beaucoup plus distinctement que peut-^tre je ne
les verrai demain. Car, mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il
faut toujours faire entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain
peut-^tre le vieil homme, l'homme terrestre sera occup, en moi des
pr,paratifs de ma mort, et demain soir ... neuf heures, il faut que tu me
quittes.

Fabrice lui ayant ob,i en silence comme c',tait sa coutume:

- Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essay, de
voir Waterloo, tu n'as trouv, d'abord qu'une prison?

- Oui, mon pSre, r,pliqua Fabrice ,tonn,.

- Eh bien! ce fut un rare bonheur. car. averti par ma voix, ton fme
peut se pr,parer ... une autre prison bien autrement dure, bien plus
terrible! Probablement tu n'en sortiras que par un crime, mais, grfce
au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le
crime avec quelque violence que tu sois tent,; je crois voir qu'il sera
question de tuer un innocent, qui; sans le savoir, usurpe tes droits;
si tu r,sistes ... la violente tentation qui semblera justifi,e par les
lois de l'honneur, ta vie sera trSs heureuse aux yeux des hommes... et
raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, aprSs un
instant de r,flexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un
siSge de bois, loin de tout luxe, et d,tromp, du luxe, et comme moi
n'ayant ... te faire aucun reproche grave.

"Maintenant, les choses de l',tat futur sont termin,es entre nous, je
ne pourrais ajouter rien de bien important. C'est en vain que j'ai
cherch, ... voir de quelle dur,e sera cette prison; s'agit-il de six
mois, d'un an, de dix ans? Je n'ai rien pu d,couvrir; apparemment j'ai
commis quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de
cette incertitude. J'ai vu seulement qu'aprSs la prison, mais je ne
sais si c'est au moment m^me de la sortie, il y aura ce que j'appelle
un crime, mais par bonheur je crois ^tre s-r qu'il ne sera pas commis
par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste
de mes calculs n'est qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point
avec la paix de l'fme, sur un siSge de bois et v^tu de blanc.

En disant ces mots, l'abb, BlanSs voulut se lever; ce fut alors que
Fabrice s'aperut des ravages du temps; il mit prSs d'une minute ... se
lever et ... se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire,
immobile et silencieux. L'abb, se jeta dans ses bras ... diverses
reprises; il le serra avec une extr^me tendresse. AprSs quoi il reprit
avec toute sa gaiet, d'autrefois:

- Tfche de t'arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu
commod,ment prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs d, grand
prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans.
Elle me demanda une pr,diction sur ton compte, que je me gardai bien de
lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de cercle.
Toute annonce de l'avenir est une infraction ... la rSgle, et ... ce danger
qu'elle peut changer l',v,nement, auquel cas toute la science tombe par
terre comme un v,ritable jeu d'enfant et d'ailleurs il y avait des
choses dures ... dire ... cette duchesse toujours si jolie. A propos, ne
sois point effray, dans ton sommeil par les cloches qui vont faire un
tapage effroyable ... c"t, de ton oreille, lorsque l'on va sonner la
messe de sept heures; plus tard, ... l',tage inf,rieur, ils vont mettre
en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est
aujourd'hui la saint Giovita martyr et soldat'. Tu sais le petit
village de Grianta a le m^me patron que la grande ville de Brescia, ce
qui, par parenthSse, trompa d'une faon bien plaisante mon illustre
maOEtre Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m'annona que je
ferais une assez belle fortune eccl,siastique, il croyait que je serais
cur, de la magnifique ,glise de Saint-Giovita, ... Brescia, j'ai ,t, cur,
d'un petit village de sept cent cinquante feux! Mais tout a ,t, pour le
mieux. J'ai vu, il n'y a pas dix ans de cela, que si j'eusse ,t, cur, ...
Brescia, ma destin,e ,tait d'^tre mis en prison sur une colline de la
Moravie. au Spielberg. Demain je t'apporterai toutes sortes de mets
d,licats vol,s au grand dOEner que je donne ... tous les cur,s des
environs qui viennent chanter ... ma grand-messe. Je les apporterai en
bas, mais ne cherche point ... me voir, ne descends pour te mettre en
possession de ces bonnes choses que lorsque tu m'auras entendu
ressortir. Il ne faut pas que tu me revoies de jour, et le soleil se
couchant demain ... sept heures et vingt-sept minutes, je ne viendrai
t'embrasser que vers les huit heures, et il faut que tu partes pendant
que les heures se comptent encore par neuf, c'est-...-dire avant que
l'horloge ait sonn, dix heures. Prends garde que l'on ne te voie aux
fen^tres du clocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont en
quelque sorte sous les ordres de ton frSre qui est un fameux tyran. Le
marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta BlanSs d'un air triste, et s'il
te revoyait peut-^tre te donnerait-il quelque chose de la main ... la
main. Mais de tels avantages entach,s de fraude ne conviennent point ...
un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans sa conscience. Le
marquis abhorre son fils Ascagne, et c'est ... ce fils qu',choieront les
cinq ou six millions qu'il possSde. C'est justice. Toi, ... sa mort, tu
auras une pension de quatre mille francs, et cinquante aunes de drap
noir pour le deuil de tes gens.



CHAPITRE IX


L'fme de Fabrice ,tait exalt,e par les discours du vieillard, par la
profonde attention et par l'extr^me fatigue. Il eut grand-peine ...
s'endormir, et son sommeil fut agit, de songes, peut-^tre pr,sages de
l'avenir; le matin, ... dix heures, il fut r,veill, par le tremblement
g,n,ral du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se
leva ,perdu, et se crut ... la fin du monde, puis il pensa qu'il ,tait en
prison; il lui fallut du temps pour reconnaOEtre le son de la grosse
cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l'honneur du
grand saint Giovita, dix auraient suffi.

Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans ^tre vu; il
s'aperut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les
jardins, et m^me sur la cour int,rieure du chfteau de son pSre. Il
l'avait oubli,. L'id,e de ce pSre arrivant aux bornes de la vie
changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu'aux moineaux qui
cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la salle ...
manger."Ce sont les descendants de ceux qu'autrefois j'avais
apprivois,s", se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du
palais, ,tait charg, d'un grand nombre d'orangers dans des vases de
terre plus ou moins grands: cette vue l'attendrit; l'aspect de cette
cour int,rieure, ainsi orn,e avec ses ombres bien tranch,es et marqu,es
par un soleil ,clatant, ,tait vraiment grandiose.

L'affaiblissement de son pSre lui revenait ... l'esprit."Mais c'est
vraiment singulier, se disait-il, mon pSre n'a que trente-cinq ans de
plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne font que
cinquante-huit!"Ses yeux, fix,s sur les fen^tres de la chambre de cet
homme s,vSre et qui ne l'avait jamais aim,, se remplirent de larmes. Il
fr,mit, et un froid soudain courut dans ses veines lorsqu'il crut
reconnaOEtre son pSre traversant une terrasse garnie d'orangers, qui se
trouvait de plain-pied avec sa chambre, mais ce n',tait qu'un valet de
chambre. Tout ... fait sous le clocher, une quantit, de jeunes filles
v^tues de blanc et divis,es en diff,rentes troupes ,taient occup,es ...
tracer des dessins avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol
des rues o-- devait passer la procession. Mais il y avait un spectacle
qui parlait plus vivement ... l'fme de Fabrice: du clocher, ses regards
plongeaient sur les deux branches du lac ... une distance de plusieurs
lieues, et cette vue sublime lui fit bient"t oublier tous les autres;
elle r,veillait chez lui les sentiments les plus ,lev,s. Tous les
souvenirs de son enfance vinrent en foule assi,ger sa pens,e; et cette
journ,e pass,e en prison dans un clocher fut peut-^tre l'une des plus
heureuses de sa vie.

Le bonheur le porta ... une hauteur de pens,es assez ,trangSre ... son
caractSre; il consid,rait les ,v,nements de la vie lui, si jeune, comme
si d,j... il f-t arriv, ... sa derniSre limite."Il faut en convenir, depuis
mon arriv,e ... Parme, se dit-il enfin aprSs plusieurs heures de r^veries
d,licieuses, je n'ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme
celle que je trouvais ... Naples en galopant dans les chemins de Vomero
ou en courant les rives de MisSne. Tous les int,r^ts si compliqu,s de
cette petite cour m,chante m'ont rendu m,chant... Je n'ai point du tout
de plaisir ... ha<r, je crois m^me que ce serait un triste bonheur pour
moi que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais, mais je n'ai point
d'ennemi... Halte-l...! se dit-il tout ... coup, j'ai pour ennemi
Giletti... Voil... qui est singulier, se dit-il, le plaisir que
j',prouverais ... voir cet homme si laid aller ... tous les diables, survit
au go-t fort l,ger que j'avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut
pas, ... beaucoup prSs, le duchesse d'A*** que j',tais oblig, d'aimer ...
Naples puisque je lui avais dit que j',tais amoureux d'elle. Grand
Dieu! que de fois je me suis ennuy, durant les longs rendez-vous que
m'accordait cette belle duchesse, jamais rien de pareil dans la petite
chambre d,labr,e et servant de cuisine o-- la petite Marietta m'a reu
deux fois, et pendant deux minutes chaque fois.

"Eh! grand Dieu! qu'est-ce que ces gens-l... mangent? C'est ... faire
piti,! J'aurais d- faire ... elle et ... la mammacia une pension de trois
beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il,
me distrayait des pens,es m,chantes que me donnait le voisinage de
cette cour.

"J'aurais peut-^tre bien fait de prendre la vie de caf,, comme dit la
duchesse; elle semblait pencher de ce c"t,-l..., et elle a bien plus de
g,nie que moi. Grfce ... ses bienfaits, ou bien seulement avec cette
pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille plac,s ...
Lyon et que ma mSre me destine, j'aurais toujours un cheval et quelques
,cus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu'il semble que
je ne dois pas connaOEtre l'amour, ce seront toujours l... pour moi les
grandes sources de f,licit,; je voudrais, avant de mourir, aller revoir
le champ de bataille de Waterloo, et tfcher de reconnaOEtre la prairie
o-- je fus si gaiement enlev, de mon cheval et assis par terre. Ce
pSlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien
d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi
bon aller si loin chercher le bonheur, il est l... sous mes veux!

"Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de
C"me, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de
cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de
duchesse d'A***, mais je trouverais une de ces petites filles l...-bas
qui arrangent des fleurs sur le pav, et, en v,rit,, je l'aimerais tout
autant: l'hypocrisie me glace m^me en amour, et nos grandes dames
visent ... des effets trop sublimes. Napol,on leur a donn, des id,es de
moeurs et de constance.

"Diable!"se dit-il tout ... coup, en retirant la t^te de la fen^tre,
comme s'il e-t craint d'^tre reconnu malgr, l'ombre de l',norme
jalousie de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une
entr,e de gendarmes en grande tenue."En effet, dix gendarmes, dont
quatre sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du
village. Le mar,chal des logis les distribuait de cent pas en cent pas,
le long du trajet que devait parcourir la procession."Tout le monde me
connaOEt ici; si l'on me voit, je ne fais qu'un saut des bords du lac de
C"me au Spielberg, o-- l'on m'attachera ... chaque jambe une chaOEne pesant
cent dix livres: et quelle douleur pour la duchesse!"

Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que
d'abord il ,tait plac, ... plus de quatre-vingts pieds d',l,vation, que
le lieu o-- il se trouvait ,tait comparativement obscur, que les yeux
des gens qui pourraient le regarder ,taient frapp,s par un soleil
,clatant, et qu'enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans
les rues dont toutes les maisons venaient d'^tre blanchies au lait de`
chaux, en l'honneur de la f^te de saint Giovita. Malgr, des
raisonnements si clairs, l'fme italienne de Fabrice e-t ,t, d,sormais
hors d',tat de go-ter aucun plaisir, s'il n'e-t interpos, entre lui et
les gendarmes un lambeau de vieille toile qu'il cloua contre la fen^tre
et auquel il fit deux trous pour les yeux.

Les cloches ,branlaient l'air depuis dix minutes, la procession sortait
de l',glise, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la t^te
et reconnut cette petite esplanade garnie d'un parapet et dominant le
lac, o-- si souvent, dans sa jeunesse, il s',tait expos, ... voir les
mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des
jours de f^te sa mSre voulait le voir auprSs d'elle.

Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre
chose que des canons de fusil que l'on scie de faon ... ne leur laisser
que quatre pouces de longueur; c'est pour cela que les paysans
recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la
politique de l'Europe a sem,s ... foison dans les plaines de la
Lombardie. Une fois r,duits ... quatre pouces de longueur, on charge ces
petits canons jusqu'... la gueule, on les place ... terre dans une position
verticale, et une traOEn,e de poudre va de l'un ... l'autre; ils sont
rang,s sur trois lignes comme un bataillon, et au nombre de deux ou
trois cents, dans quelque emplacement voisin du lieu que doit parcourir
la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche, on met le feu ... la
traOEn,e de poudre, et alors commence un feu de file de coups secs, le
plus in,gal du monde et le plus ridicule; les femmes sont ivres de
joie. Rien n'est gai comme le bruit de ces mortaretti entendu de loin
sur le lac, et adouci par le balancement des eaux; ce bruit singulier
et qui avait fait si souvent la joie de son enfance chassa les id,es un
peu trop s,rieuses dont notre h,ros ,tait assi,g,, il alla chercher la
grande lunette astronomique de l'abb,, et reconnut la plupart des
hommes et des femmes qui suivaient la procession. Beaucoup de
charmantes petites filles que Fabrice avait laiss,es ... l'fge de onze ou
douze ans ,taient maintenant des femmes superbes, dans toute la fleur
de la plus vigoureuse jeunesse; elles firent renaOEtre le courage de
notre h,ros, et pour leur parler il e-t fort bien brav, les gendarmes.

La procession pass,e et rentr,e dans l',glise par une porte lat,rale
que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bient"t extr^me
m^me au haut du clocher; les habitants rentrSrent chez eux et il se fit
un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargSrent de
paysans retournant ... Bellagio, ... Menaggio et autres villages situ,s sur
le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce d,tail
si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout
le malheur, de toute la g^ne qu'il trouvait dans la vie compliqu,e des
cours. Qu'il e-t ,t, heureux en ce moment de faire une lieue sur ce
beau lac si tranquille et qui r,fl,chissait si bien la profondeur des
cieux! Il entendit ouvrir la porte d'en bas du clocher: c',tait la
vieille servante de l'abb, BlanSs, qui apportait un grand panier; il
eut toutes les peines du monde ... s'emp^cher de lui parler. a Elle a
pour moi presque autant d'amiti, que son maOEtre, se disait-il, et d
ailleurs je pars ce soir ... neuf heures; est-ce qu'elle ne garderait pas
le secret qu'elle m'aurait jur,, seulement pendant quelques heures?
Mais, se dit Fabrice, je d,plairais ... mon ami! je pourrais le
compromettre avec les gendarmes!"Et il laissa partir la Ghita sans lui
parler. Il fit un excellent dOEner, puis s'arrangea pour dormir quelques
minutes: il ne se r,veilla qu'... huit heures et demie du soir, l'abb,
BlanSs lui secouait le bras, et il ,tait nuit.

BlanSs ,tait extr^mement fatigu,, il avait cinquante ans de plus que la
veille. Il ne parla plus de choses s,rieuses; assis sur son fauteuil de
bois:

- Embrasse-moi, dit-il ... Fabrice.

Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.

- La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n'aura
rien d'aussi p,nible que cette s,paration. J'ai une bourse que je
laisserai en d,p"t ... la Ghita, avec ordre d'y puiser pour ses besoins,
mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je
la connais; aprSs cette recommandation, elle est capable, par ,conomie
pour toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne
lui donnes des ordres bien pr,cis. Tu peux toi-m^me ^tre r,duit ... la
misSre, et l'obole du vieil ami te servira. N'attends rien de ton frSre
que des proc,d,s atroces, et tfche de gagner de l'argent par un travail
qui te rende utile ... la soci,t,. Je pr,vois des orages ,tranges;
peut-^tre dans cinquante ans ne voudra-t-on plus d'oisifs. Ta mSre et
ta tante peuvent te manquer, tes soeurs devront ob,ir ... leurs maris...
Va-t'en, va-t'en! fois! s',cria BlanSs avec empressement.

Il venait d'entendre un petit bruit dans l'horloge qui annonait que
dix heures allaient sonner, il ne voulut pas m^me permettre ... Fabrice
de l'embrasser une derniSre fois.

- D,p^che! d,p^che! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute ...
descendre l'escalier; prends garde de tomber, ce serait d'un affreux
pr,sage.

Fabrice se pr,cipita dans l'escalier, et, arriv, sur la place, se mit ...
courir. Il ,tait ... peine arriv, devant le chfteau de son pSre, que la
cloche sonna dix heures, chaque coup retentissait dans sa poitrine et y
portait un trouble singulier. Il s'arr^ta pour r,fl,chir, ou plut"t
pour se livrer aux sentiments passionn,s que lui inspirait la
contemplation de cet ,difice majestueux qu'il jugeait si froidement la
veille. Au milieu de sa r^verie, des pas d'homme vinrent le r,veiller;
il regarda et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux
excellents pistolets dont il venait de renouveler les amorces en
dOEnant, le petit bruit qu'il fit en les armant attira l'attention d'un
des gendarmes, et fut sur le point de le faire arr^ter. Il s'aperut du
danger qu'il courait et pensa ... faire feu le premier; c',tait son
droit, car c',tait la seule maniSre qu'il e-t de r,sister ... quatre
hommes bien arm,s. Par bonheur les gendarmes, qui circulaient pour
faire ,vacuer les cabarets, ne s',taient point montr,s tout ... fait
insensibles aux politesses qu'ils avaient reues dans plusieurs de ces
lieux aimables; ils ne se d,cidSrent pas assez rapidement ... faire leur
devoir. Fabrice prit la faite en courant ... toutes jambes. Les gendarmes
firent quelques pas en courant aussi et criant:

- Arr^te! arr^te!

Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de l..., Fabrice
s'arr^ta pour reprendre haleine."Le bruit de mes pistolets a failli me
faire prendre; c'est bien pour le coup que la duchesse m'e-t dit, si
jamais il m'e-t ,t, donn, de revoir ses beaux yeux, que mon fme trouve
du plaisir ... contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de
regarder ce qui se passe actuellement ... mes c"t,s."

Fabrice fr,mit en pensant au danger qu'il venait d',viter; il doubla le
pas, mais bient"t il ne put s'emp^cher de courir, ce qui n',tait pas
trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui
regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s'arr^ter que dans
la montagne, ... plus d'une lieue de Grianta, et, m^me arr^t,, il eut une
sueur froide en pensant au Spielberg.

"Voil... une belle peur! se dit-il. (En entendant le son de ce mot, il
fut presque tent, d'avoir honte.) Mais ma tante ne me dit-elle pas que
la chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre ... me pardonner? Je
me compare toujours ... un modSle parfait, et qui ne peut exister. Eh
bien! je me pardonne ma peur, car, d'un autre c"t,, j',tais bien
dispos, ... d,fendre ma libert,, et certainement tous les quatre ne
seraient pas rest,s debout pour me conduire en prison. Ce que je fais
en ce moment, ajouta-t-il, n'est pas militaire; au lieu de me retirer
rapidement, aprSs avoir rempli mon objet, et peut-^tre donn, l',veil ...
mes ennemis, je m'amuse ... une fantaisie plus ridicule peut-^tre que
toutes les pr,dictions du bon abb,."

En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de
gagner les bords du lac Majeur, o-- sa barque l'attendait, il faisait un
,norme d,tour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient
peut-^tre de l'amour que Fabrice portait ... un marronnier plante par sa
mSre vingt-trois ans auparavant."Il serait digne de mon frSre, se
dit-il, d'avoir fait couper cet arbre, mais ces ^tres-l... ne sentent pas
les choses d,licates; il n'y aura pas song,. Et d'ailleurs, ce ne
serait pas d'un mauvais augure", ajouta-t-il avec fermet,. Deux heures
plus tard son regard fut constern,; des m,chants ou un orage avaient
rompu l'une des principales branches du jeune arbre, qui pendait
dess,ch,e; Fabrice la coupa avec respect, ... l'aide de son poignard, et
tailla bien net la coupure, afin que l'eau ne p-t pas s'introduire dans
le tronc. Ensuite quoique le temps f-t bien pr,cieux pour lui, car l,
jour allait paraOEtre, il passa une bonne heure ... b^cher la terre autour
de l'arbre ch,ri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la
route du lac Majeur. Au total, il n',tait point triste, l'arbre ,tait
d'une belle venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait
presque doubl,. La branche n',tait qu'un accident sans cons,quence; une
fois coup,e, elle ne nuisait plus ... l'arbre, et m^me il serait plus
,lanc,, sa membrure commenant plus haut.

Fabrice n'avait pas fait une lieue, qu'une bande ,clatante de blancheur
dessinait ... l'orient les pics du Resegon di Lek, montagne c,lSbre dans
le pays. La route qu'il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu
d'avoir des id,es militaires, Fabrice se laissait attendrir par les
aspects sublimes ou touchants de ces for^ts des environs du lac de
C"me. Ce sont peut-^tre les plus belles du monde; je ne veux pas dire
celles qui rendent le plus d',cus neufs, comme on dirait en Suisse,
mais celles qui parlent le plus ... l'fme. Ecouter ce langage dans la
position o-- se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les
gendarmes lombardo-v,nitiens, c',tait un v,ritable enfantillage."Je
suis ... une demi-lieue de la frontiSre, se dit-il enfin, je vais
rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde au matin:
cet habit de drap fin va leur ^tre suspect, ils vont me demander mon
passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis ... la
prison; me voici dans l'agr,able n,cessit, de commettre un meurtre. Si,
comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas
attendre bonnement pour faire feu que l'un des deux cherche ... me
prendre au collet; pour peu qu'en tombant il me retienne un instant, me
voil... au Spielberg."Fabrice, saisi d'horreur surtout de cette n,cessit,
de faire feu le premier, peut-^tre sur un ancien soldat de son oncle,
le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un ,norme
chftaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il
entendit un homme qui s'avanait dans le bois en chantant trSs bien un
air d,licieux de Mercadante, alors ... la mode en Lombardie.

"Voil... qui est d'un bon augure!"se dit Fabrice. Cet air qu'il ,coutait
religieusement lui "ta la petite pointe de colSre qui commenait ... se
m^ler ... ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des
deux c"t,s, il n'y vit personne.

"Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse", se dit-il.
Presque au m^me instant, il vit un valet de chambre trSs proprement
v^tu ... l'anglaise, et mont, sur un cheval de suite, qui s'avanait au
petit pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-^tre un peu
trop maigre.

"Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu'il me r,pSte
que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses
droits sur le voisin, je casserais la t^te d'un coup de pistolet ... ce
valet de chambre, et, une fois mont, sur le cheval maigre, je me
moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour ...
Parme, j'enverrais de l'argent ... cet homme ou ... sa veuve... mais ce
serait une horreur!"



CHAPITRE X


Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui
de Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien ... quatre ou cinq
pieds en contrebas de la for^t. << Si mon homme prend peur, se dit
Fabrice, il part d'un temps de galop, et je reste plant, l... faisant la
vraie figure d'un nigaud."En ce moment, il se trouvait ... dix pas du
valet de chambre qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il avait
peur; il allait peut-^tre retourner ses chevaux. Sans ^tre encore
d,cid, ... rien, Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.

- Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur
ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je
suis oblig, de vous emprunter votre cheval; je vais ^tre tu, si je ne
f... pas le camp rapidement. J'ai sur les talons les quatre frSres
Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute, ils viennent
de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai saut, par la
fen^tre et me voici. Ils sont sortis dans la for^t avec leurs chiens et
leurs fusils. Je m',tais cach, dans ce gros chftaignier creux, parce
que j'ai vu l'un d'eux traverser la route, leurs chiens vont me
d,pister! Je vais monter sur votre cheval et galoper jusqu'... une lieue
au-del... de C"me; je vais ... Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je
laisserai votre cheval ... la poste avec deux napol,ons pour vous, si
vous consentez de bonne grfce. Si vous faites la moindre r,sistance, je
vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous mettez
les gendarmes ... mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, ,cuyer
de l'empereur, aura soin de vous faire casser les os.

Fabrice inventait ce discours ... mesure qu'il le prononait d'un air
tout pacifique.

- Au reste, dit-il, en riant, mon nom n'est point un secret; je suis le
Marchesino Ascanio del Dongo, mon chfteau est tout prSs d'ici, ...
Grianta. F..., dit-il, en ,levant la voix, lfchez donc le cheval!

Le valet de chambre, stup,fait, ne soufflait mot. Fabrice passa son
pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l'autre lfcha, sauta
... cheval et partit au petit galop. Quand il fut ... trois cents pas, il
s'aperut qu'il avait oubli, de donner les vingt francs promis; il
s'arr^ta: il n'y avait toujours personne sur la route que le valet de
chambre qui le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir
d'avancer, et quand il le vit ... cinquante pas, il jeta sur la route une
poign,e de monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre
ramasser les piSces d'argent."Voil... un homme vraiment raisonnable, se
dit Fabrice en riant, pas un mot inutile."Il fila rapidement, vers le
midi, s'arr^ta dans une maison ,cart,e, et se remit en route quelques
heures plus tard. A deux heures du matin il ,tait sur le bord du lac
Majeur; bient"t il aperut sa barque qui battait l'eau, elle vint au
signal convenu. Il ne vit point de paysan ... qui remettre le cheval; il
rendit la libert, au noble animal, trois heures aprSs il ,tait ...
Belgirate. L..., se trouvant en pays ami, il prit quelque repos; il ,tait
fort joyeux, il avait r,ussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer
les v,ritables causes de sa joie? Son arbre ,tait d'une venue superbe,
et son fme avait ,t, rafraOEchie par l'attendrissement profond qu'il
avait trouv, dans les bras de l'abb, BlanSs."Croit-il r,ellement, se
disait-il, ... toutes les pr,dictions qu'il m'a faites, ou bien comme mon
frSre m'a fait la r,putation d'un jacobin, d'un homme sans foi ni loi,
capable de tout, a-t-il voulu seulement m'engager ... ne pas c,der ... la
tentation de casser la t^te ... quelque animal qui m'aura jou, un mauvais
tour?"Le surlendemain Fabrice ,tait ... Parme, o-- il amusa fort la
duchesse et le comte, en leur narrant avec la derniSre exactitude,
comme il faisait toujours, toute l'histoire de son voyage.

A son arriv,e, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du
palais Sanseverina charg,s des insignes du plus grand deuil.

- Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il ... la duchesse.

- Cet excellent homme qu'on appelait mon mari vient de mourir ... Baden.
Il me laisse ce palais, c',tait une chose convenue, mais en signe de
bonne amiti,, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui
m'embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa niSce, la
marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables. Toi
qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur;
j',lSverai au duc un tombeau de trois cent mille francs.

Le comte se mit ... rire des anecdotes sur la Raversi.

- C'est en vain que j'ai cherch, ... l'amadouer par des bienfaits, dit la
duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou
g,n,raux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu'ils ne m'adressent
quelque lettre anonyme abominable, j'ai ,t, oblig,e de prendre un
secr,taire pour lire les lettres de ce genre.

- Et ces lettres anonymes sont leurs moindres p,ch,s, reprit le comte
Mosca; ils tiennent manufacture de d,nonciations inffmes. Vingt fois
j'aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et
Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s'adressant ... Fabrice, si
mes bons juges les eussent condamn,s.

- Eh bien! voil... qui me gfte tout le reste r,pliqua Fabrice avec une
na<vet, bien plaisante ... la cour, j'aurais mieux aim, les voir
condamn,s par des magistrats jugeant en conscience.

- Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me
donner l'adresse de tels rnagistrats, je leur ,crirai avant de me
mettre au lit.

- Si j',tais ministre, cette absence de juges honn^tes gens blesserait
mon amour-propre.

- Mais il me semble, r,pliqua le comte, que Votre Excellence qui aime
tant les Franais, et qui m^me jadis leur pr^ta le secours de son bras
invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut
mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir
comment vous gouverneriez ces fmes ardentes, et qui lisent toute la
journ,e l'histoire de la R,volution de France avec des juges qui
renverraient acquitt,s les gens que j'accuse. Ils arriveraient ... ne pas
condamner les coquins le plus ,videmment coupables et se croiraient des
Brutus. Mais je veux vous faire une querelle; votre fme si d,licate
n'a-t-elle pas quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre
que vous venez d'abandonner sur les rives du lac Majeur?

- Je compte bien, dit Fabrice d'un grand s,rieux, faire remettre ce
qu'il faudra au maOEtre du cheval pour le rembourser des frais
d'affiches et autres, ... la suite desquels il se le sera fait rendre par
les paysans qui l'auront trouv,; je vais lire assid-ment le journal de
Milan, afin d'y chercher l'annonce d'un cheval perdu; je connais fort
bien le signalement de celui-ci.

- Il est vraiment primitif, dit le comte ... la duchesse. Et que serait
devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu'elle
galopait ventre ... terre sur ce cheval emprunt,, il se f-t avis, de
faire un faux pas? Vous ,tiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et
tout mon cr,dit e-t ... peine pu parvenir ... faire diminuer d'une
trentaine de livres le poids de la chaOEne attach,e ... chacune de vos
jambes. Vous auriez pass, en ce lieu de plaisance une dizaine d'ann,es,
peut-^tre vos jambes se fussent-elles enfl,es et gangren,es, alors on
les e-t fait couper proprement ...

- Ah! de grfce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s',cria la
duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour...

- Et j'en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, r,pliqua le
ministre, d'un grand s,rieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne
m'a-t-il pas demand, un passeport sous un nom convenable puisqu'il
voulait p,n,trer en Lombardie? A la premiSre nouvelle de son
arrestation je serais parti pour Milan, et les amis que j'ai dans ce
pays-l... auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur
gendarmerie avait arr^t, un sujet du prince de Parme. Le r,cit de votre
course est gracieux, amusant, j'en conviens volontiers, r,pliqua le
comte en reprenant un ton moins sinistre, votre sortie du bois sur la
grande route me plaOEt assez; mais entre nous, puisque ce valet de
chambre tenait votre vie entre ses mains, vous aviez le droit de
prendre la sienne. Nous allons faire ... Votre Excellence une fortune
brillante, du moins voici Madame qui me l'ordonne, et je ne crois pas
que mes plus grands ennemis puissent m'accuser d'avoir jamais d,sob,i ...
ses commandements. Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans
cette espSce de course au clocher que vous venez de faire avec ce
cheval maigre, il e-t fait un faux pas. Il e-t presque mieux valu,
ajouta le comte, que ce cheval vous cassft le cou.

- Vous ^tes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout ,mue.

- C'est que nous sommes environn,s d',v,nements tragiques, r,pliqua le
comte aussi avec ,motion; nous ne sommes pas ici en France, o-- tout
finit par des chansons ou par un emprisonnement d'un an ou deux; et
j'ai r,ellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah
...! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour ... vous faire ,v^que,
car bonnement je ne puis pas commencer par l'archev^ch, de Parme, ainsi
que le veut, trSs raisonnablement, Mme la duchesse ici pr,sente; dans
cet ,v^ch, o-- vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu
quelle sera votre politique?

- Tuer le diable plut"t qu'il ne me tue, comme disent fort bien mes
amis les Franais, r,pliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver
par tous les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la
position que vous m'aurez faite. J'ai lu dans la g,n,alogie des del
Dongo l'histoire de celui de nos anc^tres qui bftit le chfteau de
Grianta. Sur la fin de sa vie, son bon ami Gal,as, duc de Milan
l'envoie visiter un chfteau fort sur notre lac; on craignait une
nouvelle invasion de la part des Suisses."Il faut pourtant que j',crive
un mot de politesse au commandant", lui dit le duc de Milan en le
cong,diant. Il ,crit et lui remet une lettre de deux lignes; puis il la
lui redemande pour la cacheter."Ce sera plus poli", dit le prince.
Vespasien del Dongo part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient
d'un vieux conte grec, car il ,tait savant; il ouvre la lettre de son
bon maOEtre et y trouve l'ordre adress, au commandant du chfteau, de le
mettre ... mort aussit"t son arriv,e. Le Sforce trop attentif ... la
com,die qu'il jouait avec notre a<eul, avait laiss, un intervalle entre
la derniSre ligne du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y
,crit l'ordre de le reconnaOEtre pour gouverneur g,n,ral de tous les
chfteaux sur le lac, et supprime la t^te de la lettre. Arriv, et
reconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, d,clare la
guerre au Sforce, et au bout de quelques ann,es il ,change sa
forteresse contre ces terres immenses qui ont fait la fortune de toutes
les branches de notre famille, et qui un jour me vaudront ... moi quatre
mille livres de rente.

- Vous parlez comme un acad,micien, s',cria le comte en riant; c'est un
beau coup de t^te que vous nous racontez l..., mais ce n'est que tous les
dix ans que l'on a l'occasion amusante de faire de ces choses
piquantes. Un ^tre ... demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les
jours, go-te trSs souvent le plaisir de triompher des hommes ...
imagination. C'est par une folie d'imagination que Napol,on s'est rendu
au prudent John Bull, au lieu de chercher ... gagner l'Am,rique. John
Bull, dans son comptoir, a bien ri de sa lettre o-- il cite Th,mistocle.
De tous temps les vils Sancho Pana l'emporteront ... la longue sur les
sublimes don Quichotte. Si vous voulez consentir ... ne rien faire
d'extraordinaire, je ne doute pas que vous ne soyez un ,v^que trSs
respect,, si ce n'est trSs respectable. Toutefois, ma remarque
subsiste; Votre Excellence s'est conduite avec l,gSret, dans l'affaire
du cheval, elle a ,t, ... deux doigts d'une prison ,ternelle.

Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plong, dans un profond
,tonnement. a Etait-ce l..., se disait-il, cette prison dont je suis
menac,? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre?"Les pr,dictions
de BlanSs, dont il se moquait fort en tant que proph,ties, prenaient ...
ses yeux toute l'importance de pr,sages v,ritables.

- Eh bien! qu'as-tu donc? lui dit la duchesse ,tonn,e; le comte t'a
plong, dans les noires images.

- Je suis illumin, par une v,rit, nouvelle, et, au lieu de me r,volter
contre elle, mon esprit l'adopte. Il est vrai, j'ai pass, bien prSs
d'une prison sans fin! Mais ce valet de chambre ,tait si joli dans son
habit ... l'anglaise! quel dommage de le tuer!

- Le ministre fut enchant, de son petit air sage.

- Il est fort bien de toutes faons, dit-il en regardant la duchesse.
Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conqu^te, et la plus
d,sirable de toutes, peut-^tre.

"Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta."Il
se trompait; le comte ajouta:

- Votre simplicit, ,vang,lique a gagn, le coeur de notre v,n,rable
archev^que, le pSre Landriani. Un de ces jours nous allons faire de
vous un grand-vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie,
c'est que les trois grands-vicaires actuels, gens de m,rite,
travailleurs, et dont deux, je pense, ,taient grands-vicaires avant
votre naissance, demanderont, par une belle lettre adress,e ... leur
archev^que, que vous soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs
se fondent sur vos vertus d'abord, et ensuite sur ce que vous ^tes
petit-neveu du c,lSbre archev^que Ascagne del Dongo. Quand j'ai appris
le respect qu'on avait pour vos vertus, j'ai sur-le-champ nomm,
capitaine le neveu du plus ancien des vicaires g,n,raux; il ,tait
lieutenant depuis le siSge de Tarragone par le mar,chal Suchet.

- Va-t'en tout de suite en n,glig,, comme tu es, faire une visite de
tendresse ... ton archev^que s',cria la duchesse. Raconte-lui le mariage
de ta soeur; quand il saura qu'elle va ^tre duchesse, il te trouvera
bien plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient
de te confier sur ta future nomination.

Fabrice courut au palais archi,piscopal; il y fut simple et modeste,
c',tait un ton qu'il prenait avec trop de facilit,; au contraire, il
avait besoin d'efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en ,coutant
les r,cits un peu longs de Mgr Landriani, il se disait: "Aurais-je d-
tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait par la bride
le cheval maigre?"Sa raison lui disait oui, mais son coeur ne pouvait
s'accoutumer ... l'image sanglante du beau jeune homme tombant de cheval
d,figur,.

"Cette prison o-- j'allais m'engloutir, si le cheval e-t bronch,,
,tait-elle la prison dont je suis menac, par tant de pr,sages?"

Cette question ,tait de la derniSre importance pour lui, et
l'archev^que fut content de son air de profonde attention.



CHAPITRE XI


Au sortir de l'archev^ch,, Fabrice courut chez la petite Marietta; il
entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin
et se r,galait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses
amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mSre, r,pondit seule ... son
signal.

- Il y a du nouveau depuis toi, s',cria-t-elle; deux ou trois de nos
acteurs sont accus,s d'avoir c,l,br, par une orgie la f^te du grand
Napol,on, et notre pauvre troupe, qu'on appelle Jacobine, a reu
l'ordre de vider les Etats de Parme, et vive Napol,on! Mais le ministre
a, dit-on, crach, au bassinet. Ce qu'il y a de s-r, c'est que Giletti a
de l'argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poign,e
d',cus. Marietta a reu cinq ,cus de notre directeur pour frais de
voyage jusqu'... Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien
amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, ... la
derniSre repr,sentation que nous avons donn,e, il voulait absolument la
tuer, il lui a lanc, deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable,
il lui a d,chir, son chfle bleu. Si tu voulais lui donner un chfle
bleu, tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l'avons gagn,
... une loterie. Le tambour-maOEtre des carabiniers donne un assaut
demain, tu en trouveras l'heure affich,e ... tous les coins de rues.
Viens nous voir; s'il est parti pour l'assaut, de faon ... nous faire
esp,rer qu'il restera dehors un peu longtemps, je serai ... la fen^tre et
je te ferai signe de monter. Tfche de nous apporter quelque chose de
bien joli, et la Marietta t'aime ... la passion.

En descendant l'escalier tournant de ce taudis inffme, Fabrice ,tait
plein de componction: "Je ne suis point chang,, se disait-il; toutes
mes belles r,solutions prises au bord de notre lac quand je voyais la
vie d'un oeil si philosophique se sont envol,es. Mon fme ,tait hors de
son assiette ordinaire, tout cela ,tait un r^ve et disparaOEt devant
l'austSre r,alit,. Ce serait le moment d'agir", se dit Fabrice en
rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut
en vain qu'il chercha dans son coeur le courage de parler avec cette
sinc,rit, sublime qui lui semblait si facile la nuit qu'il passa aux
rives du lac de C"me."Je vais ffcher la personne que j'aime le mieux au
monde si je parle, j'aurai l'air d'un mauvais com,dien; je ne vaux
r,ellement quelque chose que dans de certains moments d'exaltation."

- Le comte est admirable pour moi, dit-il ... la duchesse aprSs lui avoir
rendu compte de la visite ... l'archev^ch,; j'appr,cie d'autant plus sa
conduite que je crois m'apercevoir que je ne lui plais que fort
m,diocrement; ma faon d'agir doit donc ^tre correcte ... son ,gard. Il a
ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, ... en juger du moins
par son voyage d'avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour
passer deux heures avec ses ouvriers. Si l'on trouve des fragments de
statues dans le temple antique dont il vient de d,couvrir les
fondations, il craint qu'on ne les lui vole; j'ai envie de lui proposer
d'aller passer trente-six heures ... Sanguigna. Demain vers les cinq
heures, je dois revoir l'archev^que, je pourrai partir dans la soir,e
et profiter de la fraOEcheur de la nuit pour faire la route.

La duchesse ne r,pondit pas d'abord.

- On dirait que tu cherches des pr,textes pour t',loigner de moi, lui
dit-elle ensuite avec une extr^me tendresse; ... peine de retour de
Belgirate, tu trouves une raison pour partir.

"Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac
j',tais un peu fou, je ne me suis pas aperu dans mon enthousiasme de
sinc,rit, que mon compliment finit par une impertinence; il s'agirait
de dire: Je t'aime de l'amiti, la plus d,vou,e, etc., mais mon fme
n'est pas susceptible d'amour. N'est-ce pas dire: Je vois que vous avez
de l'amour pour moi, mais prenez garde, je ne puis vous payer en m^me
monnaie? Si elle a de l'amour la duchesse peut se ffcher d'^tre devin,e
et elle sera r,volt,e de mon impudence si elle n'a pour moi qu'une
amiti, toute simple... et ce sont de ces offenses qu'on ne pardonne
point."

Pendant qu'il pesait ces id,es importantes, Fabrice, sans s'en
apercevoir, se promenait dans le salon, d'un air grave et plein de
hauteur, en homme qui voit le malheur ... dix pas de lui.

La duchesse le regardait avec admiration; ce n',tait plus l'enfant
qu'elle avait vu naOEtre, ce n',tait plus le neveu toujours pr^t ... lui
ob,ir; c',tait un homme grave et duquel il serait d,licieux de se faire
aimer. Elle se leva de l'ottomane o-- elle ,tait assise, et, se jetant
dans ses bras avec transport:

- Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.

- Non, r,pondit-il de l'air d'un empereur romain, mais je voudrais ^tre
sage.

Ce mot ,tait susceptible de diverses interpr,tations Fabrice ne se
sentit pas le courage d'aller plus loin et de courir le hasard de
blesser cette femme adorable. Il ,tait trop jeune, trop susceptible de
prendre de l',motion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure
aimable pour faire entendre ce qu'il voulait dire. Par un transport
naturel et malgr, tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme
charmante et la couvrit de baisers. Au m^me instant, on entendit le
bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en
m^me temps lui-m^me parut dans le salon; il avait l'air tout ,mu.

- Vous inspirez des passions bien singuliSres, dit-il ... Fabrice, qui
resta presque confondu du mot.

"L'archev^que avait ce soir l'audience que Son Altesse S,r,nissime lui
accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que
l'archev^que, d'un air tout troubl,, a d,but, par un discours appris
par coeur et fort savant, auquel d'abord le prince ne comprenait rien.
Landriani a fini par d,clarer qu'il ,tait important pour l',glise de
Parme que Monsignore Fabrice del Dongo f-t nomm, son premier vicaire
g,n,ral, et, par la suite, dSs qu'il aurait vingt-quatre ans accomplis,
son coadjuteur avec future succession.

"Ce mot m'a effray,, je l'avoue, dit le comte; c'est aller un peu bien
vite, et je craignais une boutade d'humeur chez le prince. Mais il m'a
regard, en riant et m'a dit en franais: "Ce sont l... de vos coups,
monsieur!"-"Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre Altesse,
me suis-je ,cri, avec toute l'onction possible, que j'ignorais
parfaitement le mot de future succession."Alors j'ai dit la v,rit,, ce
que nous r,p,tions ici m^me il y a quelques heures; j'ai ajout,, avec
entraOEnement, que, par la suite, je me serais regard, comme combl, des
faveurs de Son Altesse, si elle daignait m'accorder un petit ,v^ch,
pour commencer. Il faut que le prince m'ait cru, car il a jug, ... propos
de faire le gracieux; il m'a dit, avec toute la simplicit, possible:
"Ceci est une affaire officielle entre l'archev^que et moi, vous n'y
entrez pour rien"; le bonhomme m'adresse une sorte de rapport fort long
et passablement ennuyeux, ... la suite duquel il arrive ... une proposition
officielle; je lui ai r,pondu trSs froidement que le sujet ,tait bien
jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j'aurais presque l'air
de payer une lettre de change tir,e sur moi par l'empereur, en donnant
la perspective d'une si haute dignit, au fils d'un des grands officiers
de son royaume lombardo-v,nitien. L'archev^que a protest, qu'aucune
recommandation de ce genre n'avait eu lieu. C',tait une bonne sottise ...
me dire ... moi; j'en ai ,t, surpris de la part d'un homme aussi entendu,
mais il est toujours d,sorient, quand il m'adresse la parole, et ce
soir il ,tait plus troubl, que jamais, ce qui m'a donn, l'id,e qu'il
d,sirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que
lui qu'il n'y avait point eu de haute recommandation en faveur de del
Dongo, que personne ... ma cour ne lui refusait de la capacit,, qu'on ne
parlait point trop mal de ses moeurs, mais que je craignais qu'il ne
f-t susceptible d'enthousiasme, et que je m',tais promis de ne jamais
,lever aux places consid,rables les fous de cette espSce avec lesquels
un prince n'est s-r de rien. Alors, a continu, Son Altesse, j'ai d-
subir un pathos presque aussi long que le premier: l'archev^que me
faisait l',loge de l'enthousiasme de la maison de Dieu."Maladroit, me
disais-je, tu t',gares, tu compromets la nomination qui ,tait presque
accord,e; il fallait couper court et me remercier avec effusion."Point:
il continuait son hom,lie avec une intr,pidit, ridicule, je cherchais
une r,ponse qui ne f-t point trop d,favorable au petit del Dongo; je
l'ai trouv,e, et assez heureuse, comme vous allez en juger:
"Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII fut un grand pape et un grand
saint; parmi tous les souverains, lui seul osa dire non au tyran qui
voyait l'Europe ... ses pieds! eh bien! il ,tait susceptible
d'enthousiasme, ce qui l'a port,, lorsqu'il ,tait ,v^que d'Imola, ...
,crire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal Chiaramonti en faveur
de la r,publique cisalpine."

"Mon pauvre archev^que est rest, stup,fait, et, pour achever de le
stup,fier, je lui ai dit d'un air fort s,rieux: "Adieu, monseigneur, je
prendrai vingt-quatre heures pour r,fl,chir ... votre proposition."Le
pauvre homme a ajout, quelques supplications assez mal tourn,es et
assez inopportunes aprSs le mot adieu prononc, par moi. Maintenant
comte Mosca della RovSre, je vous charge de dire ... la duchesse que je
ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui ^tre
agr,able; asseyez-vous l... et ,crivez ... l'archev^que le billet
d'approbation qui termine toute cette affaire. J'ai ,crit le billet, il
l'a sign,, il m'a dit: "Portez-le ... l'instant m^me ... la duchesse."Voici
le billet, madame, et c'est ce qui m'a donn, un pr,texte pour avoir le
bonheur de vous revoir ce soir."

La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long r,cit du
comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n'eut point l'air
,tonne de cet incident, il prit la chose en v,ritable grand seigneur
qui naturellement a toujours cru qu'il avait droit ... ces avancements
extraordinaires, ... ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois
hors des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et
finit par dire au comte:

- Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous
t,moigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les
fragments de statues antiques qu'ils pourraient d,couvrir; j'aime
beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j'irai
voir les ouvriers. Demain soir, aprSs les remerciements convenables au
palais et chez l'archev^que, je partirai pour Sanguigna.

- Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d'o-- vient cette passion
subite du bon archev^que pour Fabrice?

- Je n'ai pas besoin de deviner; le grand-vicaire dont le frSre est
capitaine me disait hier: "Le pSre Landriani part de ce principe
certain, que le titulaire est sup,rieur au coadjuteur", et il ne se
sent pas de joie d'avoir sous ses ordres un del Dongo et de l'avoir
oblig,. Tout ce qui met en lumiSre la haute naissance de Fabrice ajoute
... son bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second
lieu Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui;
enfin il nourrit depuis dix ans une haine bien conditionn,e pour
l',v^que de Plaisance, qui affiche hautement la pr,tention de lui
succ,der sur le siSge de Parme, et qui de plus est fils d'un meunier.
C'est dans ce but de succession future que l',v^que de Plaisance a pris
des relations fort ,troites avec la marquise Raversi, et maintenant ces
liaisons font trembler l'archev^que pour le succSs de son dessein
favori avoir un del Dongo ... son ,tat-major, et lui donner des ordres.

Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la
fouille de Sanguigna, vis-...-vis Colorno (c'est le Versailles des
princes de Parme)'; ces fouilles s',tendaient dans la plaine tout prSs
de la grande route qui conduit de Parme au pont de Casal Maggiore,
premiSre ville de l'Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une
longue tranch,e profonde de huit pieds et aussi ,troite que possible,
on ,tait occup, ... rechercher le long de l'ancienne voie romaine, les
ruines d'un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore
au moyen fge. Malgr, les ordres du prince, plusieurs paysans ne
voyaient pas sans jalousie ces longs foss,s traversant leurs
propri,t,s. Quoi qu'on p-t leur dire, ils s'imaginaient qu'on ,tait ...
la recherche d'un tr,sor, et la pr,sence de Fabrice ,tait surtout
convenable pour emp^cher quelque petite ,meute. Il ne s'ennuyait point,
il suivait ces travaux avec passion; de temps ... autre on trouvait
quelque m,daille, et il ne voulait pas laisser le temps aux ouvriers de
s'accorder entre eux pour l'escamoter.

La journ,e ,tait belle, il pouvait ^tre six heures du matin: il avait
emprunt, un vieux fusil ... un coup, il tira quelques alouettes, l'une
d'elles, bless,e, alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la
poursuivant, aperut de loin une voiture qui venait de Parme et se
dirigeait vers la frontiSre de Casal Maggiore. Il venait de recharger
son fusil lorsque, la voiture fort d,labr,e s'approchant au tout petit
pas, il reconnut la petite Marietta, elle avait ... ses c"t,s le grand
escogriffe Giletti, et cette femme fg,e qu'elle faisait Passer pour sa
mSre.

Giletti s'imagina que Fabrice s',tait plac, ainsi au milieu de la
route, et un fusil ... la main, pour l'insulter et peut-^tre m^me pour
lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta ... bas de la
voiture, il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouill,,
et tenait de la droite une ,p,e encore dans son fourreau, dont il se
servait lorsque les besoins de la troupe foraient de lui confier
quelque r"le de marquis.

- Ah! brigand! s',cria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici ... une
lieue de la frontiSre; je vais te faire ton affaire; tu n'es plus
prot,g, ici par tes bas violets.

Fabrice faisait des mines ... la petite Marietta et ne s'occupait guSre
des cris jaloux du Giletti, lorsque tout ... coup il vit ... trois pieds de
sa poitrine le bout du pistolet rouill,; il n'eut que le temps de
donner un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d'un
bfton: le pistolet partit, mais ne blessa personne.

- Arr^tez donc, f..., cria Giletti au veturino.

En m^me temps il eut l'adresse de sauter sur le bout du fusil de son
adversaire et de le tenir ,loign, de la direction de son corps; Fabrice
et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup
plus vigoureux, plaant une main devant l'autre, avanait toujours vers
la batterie, et ,tait sur le point de s'emparer du fusil, lorsque
Fabrice, pour l'emp^cher d'en faire usage, fit partir le coup. Il avait
bien observ, auparavant que l'extr,mit, du fusil ,tait ... plus de trois
pouces au-dessus de l',paule de Giletti: la d,tonation eut lieu tout
prSs de l'oreille de ce dernier. Il resta un peu ,tonn,, mais se remit
en un clin d'oeil.

- Ah! tu veux me faire sauter le crfne, canaille! je vais te faire ton
compte.

Giletti jeta le fourreau de son ,p,e de marquis, et fondit sur Fabrice
avec une rapidit, admirable. Celui-ci n'avait point d'arme et se vit
perdu.

Il se sauva vers la voiture, qui ,tait arr^t,e ... une dizaine de pas
derriSre Giletti; il passa ... gauche, et saisissant de la main le
ressort de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout
prSs de la portiSre droite qui ,tait ouverte. Giletti, lanc, avec ses
grandes jambes et qui n'avait pas eu l'id,e de se retenir au ressort de
la voiture, fit plusieurs pas dans sa premiSre direction avant de
pouvoir s'arr^ter. Au moment o-- Fabrice passait auprSs de la portiSre
ouverte, il entendit Marietta qui lui disait ... demi-voix:

- Prends garde ... toi; il te tuera. Tiens!

 Au m^me instant, Fabrice vit tomber de la portiSre une sorte de grand
couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au m^me instant
il fut touch, ... l',paule par un coup d',p,e que lui lanait Giletti.
Fabrice, en se relevant, se trouva ... six pouces de Giletti qui lui
donna dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son ,p,e; ce
coup ,tait lanc, avec une telle force qu'il ,branla tout ... fait la
raison de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d'^tre tu,.
Heureusement pour lui Giletti ,tait encore trop prSs pour pouvoir lui
donner un coup de pointe. Fabrice, quand il revint ... soi, prit la fuite
en courant de toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du
couteau de chasse et ensuite, se retournant vivement, il se trouva ...
trois pas de Giletti qui le poursuivait. Giletti ,tait lanc,, Fabrice
lui porta un coup de pointe, Giletti avec son ,p,e eut le temps de
relever un peu le couteau de chasse, mais il reut le coup de pointe en
plein dans la joue gauche. Il passa tout prSs de Fabrice qui se sentit
percer la cuisse, c',tait le couteau de Giletti que celui-ci avait eu
le temps d'ouvrir. Fabrice fit un saut ... droite; il se retourna, et
enfin les deux adversaires se trouvSrent ... une juste distance de combat.

Giletti jurait comme un damn,.

- Ah! je vais te couper la gorge, gredin de pr^tre, r,p,tait-il ...
chaque instant.

Fabrice ,tait tout essouffl, et ne pouvait parler; le coup de pommeau
d',p,e dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait
abondamment, il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et
porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu'il faisait; il lui
semblait vaguement ^tre ... un assaut public. Cette id,e lui avait ,t,
sugg,r,e par la pr,sence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq
ou trente, formaient cercle autour des combattants, mais ... distance
fort respectueuse; car on voyait ceux-ci courir ... tout moment et
s',lancer l'un sur l'autre.

Le combat semblait se ralentir un peu les coups ne se suivaient plus
avec la m^me rapidit, lorsque Fabrice se dit: "A la douleur que je
ressens au visage, il faut qu'il m'ait d,figur,."Saisi de rage ... cette
id,e, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant.
Cette pointe entra dans le c"t, droit de la poitrine de Giletti et
sortit vers l',paule gauche; au m^me instant l',p,e de Giletti
p,n,trait de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais
l',p,e glissa sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.

Giletti ,tait tomb,; au moment o-- Fabrice s'avanait vers lui,
regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait
machinalement et laissait ,chapper son arme.

"Le gredin est mort", se dit Fabrice.

Il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la
bouche. Fabrice courut ... la voiture.

- Avez-vous un miroir? cria-t-il ... Marietta.

Marietta le regardait trSs pfle et ne r,pondait pas. La vieille femme
ouvrit d'un grand sang-froid un sac ... ouvrage vert, et pr,senta ...
Fabrice un petit miroir ... manche grand comme la main. Fabrice, en se
regardant, se maniait la figure: "Les yeux sont sains, se disait-il,
c'est d,j... beaucoup."Il regarda les dents, elles n',taient point
cass,es.

- D'o-- vient donc que je souffre tant? se disait-il ... demi-voix.

La vieille femme lui r,pondit:

- C'est que le haut de votre joue a ,t, pil, entre le pommeau de l',p,e
de Giletti et l'os que nous avons l.... Votre joue est horriblement
enfl,e et bleue. mettez-y des sangsues ... l'instant, et ce ne sera rien.

- Ah! des sangsues ... l'instant, dit Fabrice en riant, et il reprit tout
son sang-froid.

Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser
le toucher.

- Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; "tez-lui son habit...

Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six
hommes ... trois cents pas sur la grande route qui s'avanaient ... pied et
d'un pas mesur, vers le lieu de la scSne.

"Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tu,,
ils vont m'arr^ter et j'aurai l'honneur de faire une entr,e solennelle
dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la
Raversi et qui d,testent ma tante!"

Aussit"t, et avec la rapidit, de l',clair, il jette aux ouvriers ,bahis
tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s',lance dans la voiture.

- Emp^chez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il ... ses ouvriers, et
je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme
m'a attaqu, et voulait me tuer.

- Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras
quatre napol,ons d'or si tu passes le P" avant que ces gens l...-bas
puissent m'atteindre.

- Euroa va! dit le veturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes l...-bas
sont ... pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les
laisser fameusement derriSre.

Disant ces paroles il les mit au galop.

Notre h,ros fut choqu, de ce mot peur employ, par le cocher: c'est que
r,ellement il avait eu une peur extr^me aprSs le coup de pommeau d',p,e
qu'il avait reu dans la figure.

- Nous pouvons contre-passer des gens ... cheval venant vers nous, dit le
veturino prudent et qui songeait aux quatre napol,ons, et les hommes
qui nous suivent peuvent crier qu'on nous arr^te.

Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...

- Ah! que tu es brave, mon petit abb,! s',criait la Marietta en
embrassant Fabrice.

La vieille femme regardait hors de la voiture par la portiSre: au bout
d'un peu de temps elle rentra la t^te.

- Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle ... Fabrice d'un grand
sang-froid; et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez
combien les employ,s de la police autrichienne sont formalistes: s'ils
vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du P", ils
vous arr^teront. n'en ayez aucun doute.

Fabrice regarda par la portiSre.

- Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il ... la
vieille femme.

- Trois au lieu d'un r,pondit-elle, et qui nous ont co-t, chacun quatre
francs: n'est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques
qui voyagent toute l'ann,e! Voici le passeport de M. Giletti, artiste
dramatique, ce sera vous, voici nos deux passeports ... la Marietta et ...
moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu'allons-nous
devenir?

- Combien avait-il? dit Fabrice.

- Quarante beaux ,cus de cinq francs, dit la vieille femme.

- C'est-...-dire six et de la petite monnaie, dit la Marietta en riant;
je ne veux pas que l'on trompe mon petit abb,.

- N'est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d'un
grand sang-froid, que je cherche ... vous accrocher trente-quatre ,cus?
Qu'est-ce que trente-quatre ,cus pour vous? Et nous, nous avons perdu
notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de d,battre
les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur ...
tout le monde? Giletti n',tait pas beau, mais il ,tait bien commode, et
si la petite que voil... n',tait pas une sotte, qui d'abord s'est
amourach,e de vous, jamais Giletti ne se f-t aperu de rien, et vous
nous auriez donn, de beaux ,cus. Je vous assure que nous sommes bien
pauvres.

Fabrice fut touch,; il tira sa bourse et donna quelques napol,ons ... la
vieille femme.

- Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est
inutile dor,navant de me tirer aux jambes.

La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les
mains. La voiture avanait toujours au petit trot. Quand on vit de loin
les barriSres jaunes ray,es de noir qui annoncent les possessions
autrichiennes, la vieille femme dit ... Fabrice:

- Vous feriez mieux d'entrer ... pied avec le passeport de Giletti dans
votre poche; nous, nous allons nous arr^ter un instant, sous pr,texte
de faire un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos
effets. Vous, si vous m'en croyez, traversez Casal Maggiore d'un pas
nonchalant; entrez m^me au caf, et buvez le verre d'eau-de-vie; une
fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en
pays autrichien: elle saura bient"t qu'il y a eu un homme de tu,: vous
voyagez avec un passeport qui n'est pas le v"tre, il n'en faut pas tant
pour passer deux ans de prison. Gagnez le P" ... droite en sortant de la
ville, louez une barque et r,fugiez-vous ... Ravenne ou ... Ferrare; sortez
au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez
acheter un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait
fatal; rappelez-vous que vous avez tu, l'homme.

En approchant ... pied du pont de bateaux de Casal Maggiore, Fabrice
relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre h,ros avait
grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui
avait dit du danger qu'il y avait pour lui ... rentrer dans les Etats
autrichiens; or, il voyait ... deux cents pas devant lui le pont terrible
qui allait lui donner accSs en ce pays, dont la capitale ... ses yeux
,tait le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duch, de ModSne
qui borne au midi l'Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu
d'une convention expresse; la frontiSre de l'Etat qui s',tend dans les
montagnes du c"t, de G^nes ,tait trop ,loign,e; sa m,saventure serait
connue ... Parme bien avant qu'il p-t atteindre ces montagnes; il ne
restait donc que les Etats de l'Autriche sur la rive gauche du P".
Avant qu'on e-t le temps d',crire aux autorit,s autrichiennes pour les
engager ... l'arr^ter, il se passerait peut-^tre trente-six heures ou
deux jours. Toutes r,flexions faites Fabrice br-la avec le feu son
cigare son propre passeport il valait mieux pour lui en pays autrichien
^tre un vagabond que d'^tre Fabrice del Dongo, et il ,tait possible
qu'on le fouillft.

Ind,pendamment de la r,pugnance bien naturelle qu'il avait ... confier sa
vie au passeport du malheureux Giletti, ce document pr,sentait des
difficult,s mat,rielles: la taille de Fabrice atteignait tout au plus ...
cinq pieds cinq pouces, et non pas ... cinq pieds dix pouces comme
l',nonait le passeport'; il avait prSs de vingt-quatre ans et
paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que
notre h,ros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du P"
voisine du pont de barques, avant de se d,cider ... y descendre."Que
conseillerais-je ... un autre qui se trouverait ... ma place? se dit-il
enfin. Evidemment de passer: il y a un p,ril ... rester dans l'Etat de
Parme, un gendarme peut ^tre envoy, ... la poursuite de l'homme qui en a
tu, un autre, f-t-ce m^me ... son corps d,fendant."Fabrice fit la revue
de ses poches, d,chira tous les papiers et ne garda exactement que son
mouchoir et sa boOEte ... cigares; il lui importait d'abr,ger l'examen
qu'il allait subir. Il pensa ... une terrible objection qu'on pourrait
lui faire et ... laquelle il ne trouvait que de mauvaises r,ponses: il
allait dire qu'il s'appelait Giletti et tout son linge ,tait marqu, F.
D.

Comme on voit, Fabrice ,tait un de ces malheureux tourment,s par leur
imagination; c'est assez le d,faut des gens d'esprit en Italie. Un
soldat franais d'un courage ,gal ou m^me inf,rieur se serait pr,sent,
pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d'avance ... aucune
difficult,; mais aussi il y aurait port, tout son sang-froid, lorsque
au bout du pont un petit homme, v^tu de gris, lui dit:

- Entrez au bureau de police pour votre passeport.

Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et
les chapeaux sales des employ,s ,taient suspendus. Le grand bureau de
sapin derriSre lequel ils ,taient retranch,s ,tait tout tach, d'encre
et de vin, deux ou trois gros registres reli,s en peau verte portaient
des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages ,tait
noircie par les mains. Sur les registres plac,s en pile l'un sur
l'autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient
servi l'avant-veille pour une des f^tes de l'empereur.

Fabrice fut frapp, de tous ces d,tails, ils lui serrSrent le coeur; il
paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraOEcheur qui ,clatait dans
son joli appartement du palais Sanseverina. Il ,tait oblig, d'entrer
dans ce sale bureau et d'y paraOEtre comme inf,rieur; il allait subir un
interrogatoire.

L'employ, qui tendit une main jaune pour prendre son passeport ,tait
petit et noir, il portait un bijou de laiton ... sa cravate."Ceci est un
bourgeois de mauvaise humeur", se dit Fabrice; le personnage parut
excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura
bien cinq minutes.

- Vous avez eu un accident, dit-il ... l',tranger en indiquant sa joue du
regard.

- Le veturino nous a jet,s en bas de la digue du P".

Puis le silence recommena et l'employ, lanait des regards farouches
sur le voyageur.

"J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est ffch, d'avoir une
mauvaise nouvelle ... m'apprendre et que je suis arr^t,."Toutes sortes
d'id,es folles arrivSrent ... la t^te de notre h,ros, qui dans ce moment
n',tait pas fort logique. Par exemple, il songea ... s'enfuir par la
porte du bureau qui ,tait rest,e ouverte.

"Je me d,fais de mon habit; je me jette dans le P", et sans doute je
pourrai le traverser ... la nage. Tout vaut mieux que le
Spielberg."L'employ, de police le regardait fixement au moment o-- il
calculait les chances de succSs de cette ,quip,e, cela faisait deux
bonnes physionomies. La pr,sence du danger donne du g,nie ... l'homme
raisonnable, elle le met pour ainsi dire au-dessus de lui-m^me ...
l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais
souvent absurdes.

Il fallait voir l'oeil indign, de notre h,ros sous l'oeil scrutateur de
ce commis de police orn, de ses bijoux de cuivre."Si je le tuais, se
disait Fabrice, je serais condamn, pour meurtre ... vingt ans de galSre
ou ... la mort, ce qui est bien moins ffcheux que le Spielberg avec une
chaOEne de cent vingt livres ... chaque pied et huit onces de pain pour
toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'...
quarante-quatre ans."La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il
avait br-l, son passeport, rien n'indiquait ... l'employ, de police qu'il
f-t le rebelle Fabrice del Dongo.

Notre h,ros ,tait suffisamment effray,, comme on le voit; il l'e-t ,t,
bien davantage s'il e-t connu les pens,es qui agitaient le commis de
police. Cet homme ,tait ami de Giletti; on peut juger de sa surprise
lorsqu'il vit son passeport entre les mains d'un autre; son premier
mouvement fut de faire arr^ter cet autre, puis il songea que Giletti
pouvait bien avoir vendu son passeport ... ce beau jeune homme qui
apparemment venait de faire quelque mauvais coup ... Parme."Si je
l'arr^te, se dit-il, Giletti sera compromis; on d,couvrira facilement
qu'il a vendu son passeport; d'un autre c"t,, que diront mes chefs si
l'on vient ... v,rifier que moi, ami de Giletti, j'ai vis, son passeport
port, par un autre?"L'employ, se leva en bfillant et dit ... Fabrice:

- Attendez, monsieur.

Puis, par habitude de police, il ajouta:

- Il s',lSve une difficult,.

Fabrice dit ... part soi: "Il va s',lever ma fuite."

En effet, l'employ, quittait le bureau dont il laissait la porte
ouverte, et le passeport ,tait rest, sur la table de sapin."Le danger
est ,vident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser
le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il m'interroge, que j'ai
oubli, de faire viser mon passeport par le commissaire de police du
dernier village des Etats de Parme."Fabrice avait d,j... son passeport ...
la main, lorsque, ... son inexprimable ,tonnement, il entendit le commis
aux bijoux de cuivre qui disait:

- Ma foi je n'en puis plus; la chaleur m',touffe; je vais au caf,
prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre
pipe, il y a un passeport ... viser, l',tranger est l....

Fabrice, qui sortait ... pas de loup, se trouva face ... face avec un beau
jeune homme qui se disait en chantonnant: "Eh bien! visons donc ce
passeport, je vais leur faire mon paraphe."

- O-- monsieur veut-il aller?

- A Mantoue, Venise et Ferrare.

- Ferrare soit, r,pondit l'employ, en sifflant.

Il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport,
,crivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace
laiss, en blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air
avec la main, signa et reprit de l'encre pour son paraphe qu'il ex,cuta
avec lenteur et en se donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous
les mouvements de cette plume; le commis regarda son paraphe avec
complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il remit le
passeport ... Fabrice en disant d'un air l,ger:

- Bon voyage, monsieur.

Fabrice s',loignait d'un pas dont il cherchait ... dissimuler la
rapidit,, lorsqu'il se sentit arr^ter par le bras gauche:
instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, et s'il
ne se f-t vu entour, de maisons, il f-t peut-^tre tomb, dans une
,tourderie. L'homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyant l'air
tout effar,, lui dit en forme d'excuse:

- Mais j'ai appel, Monsieur trois fois, sans qu'il r,pondOEt; Monsieur
a-t-il quelque chose ... d,clarer ... la douane?

- Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout prSs chasser chez
un de mes parents.

Il e-t ,t, bien embarrass, si on l'e-t pri, de nommer ce parent. Par la
grande chaleur qu'il faisait et avec ces ,motions Fabrice ,tait mouill,
comme s'il f-t tomb, dans le P"."Je ne manque pas de courage contre les
com,diens, mais les commis orn,s de bijoux de cuivre me mettent hors de
moi; avec cette id,e je ferai un sonnet comique pour la duchesse."

A peine entr, dans Casal Maggiore, Fabrice prit ... droite une mauvaise
rue qui descend vers le P"."J'ai grand besoin, se dit-il, des secours
de Bacchus et de C,rSs", et il entra dans une boutique au-dehors de
laquelle pendait un torchon gris attach, ... un bfton; sur le torchon
,tait ,crit le mot Trattoria. Un mauvais drap de lit soutenu par deux
cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu'... trois pieds de terre,
mettaient la porte de la Trattoria ... l'abri des rayons directs du
soleil. L..., une femme ... demi nue et fort jolie reut notre h,ros avec
respect, ce qui lui fit le plus vif plaisir; il se hfta de lui dire
qu'il mourait de faim. Pendant que la femme pr,parait le d,jeuner,
entra un homme d'une trentaine d'ann,es, il n'avait pas salu, en
entrant; tout ... coup il se releva du banc o-- il s',tait jet, d'un air
familier, et dit ... Fabrice:

- Eccelenza, la riverisco (je salue Votre Excellence.)

Fabrice ,tait trSs gai en ce moment, et au lieu de former des projets
sinistres, il r,pondit en riant:

- Et d'o-- diable connais-tu Mon Excellence?

- Comment! Votre Excellence ne reconnaOEt pas Ludovic, l'un des cochers
de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne o-- nous
allions tous les ans, je prenais toujours la fiSvre; j'ai demand, la
pension ... Madame et me suis retir,. Me voici riche; au lieu de la
pension de douze ,cus par an ... laquelle tout au plus je pouvais avoir
droit, Madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des
sonnets, car je suis poSte en langue vulgaire, elle m'accordait
vingt-quatre ,cus, et M. le comte m'a dit que si jamais j',tais
malheureux, je n'avais qu'... venir lui parler. J'ai eu l'honneur de
mener Monsignore pendant un relais lorsqu'il est all, faire sa retraite
comme un bon chr,tien ... la chartreuse de Velleja.

Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C',tait un des cochers
les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il ,tait riche,
disait-il, il avait pour tout v^tement une grosse chemise d,chir,e et
une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait ... peine
aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau compl,taient
l',quipage. De plus, il ne s',tait pas fait la barbe depuis quinze
jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui
absolument comme d',gal ... ,gal; il crut voir que Ludovic ,tait l'amant
de l'h"tesse. Il termina rapidement son d,jeuner, puis dit ... demi-voix
... Ludovic:

- J'ai un mot pour vous.

- Votre Excellence peut parler librement devant elle, c'est une femme
r,ellement bonne, dit Ludovic d'un air tendre.

- Eh bien! mes amis, reprit Fabrice sans h,siter, je suis malheureux,
et j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique
dans mon affaire; j'ai tout simplement tu, un homme qui voulait
m'assassiner parce que je parlais de sa maOEtresse.

- Pauvre jeune homme! dit l'h"tesse.

- Que Votre Excellence compte sur moi! s',cria le cocher avec des yeux
enflamm,s par le d,vouement le plus vif; o-- Son Excellence veut-elle
aller?

- A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux ne pas parler aux
gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.

- Quand avez-vous exp,di, cet autre?

- Ce matin ... six heures.

- Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses v^tements? dit
l'h"tesse.

- J'y pensais, dit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces v^tements
est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblables dans nos
campagnes, cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits
chez le juif. Votre Excellence est ... peu prSs de ma taille, mais plus
mince.

- De grfce, ne m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.

- Oui, Excellence, r,pondit le cocher en sortant de la boutique.

- Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!

- Que parlez-vous d'argent! dit l'h"tesse, il a soixante-sept ,cus qui
sont fort ... votre service. Moi-m^me, ajouta-t-elle en baissant la voix,
j'ai une quarantaine d',cus que je vous offre de bien bon coeur; on n'a
pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il arrive de ces accidents.

Fabrice avait "t, son habit ... cause de la chaleur en entrant dans la
Trattoria.

- Vous avez l... un gilet qui pourrait nous causer de l'embarras s'il
entrait quelqu'un: cette belle toile anglaise attirerait l'attention.

Elle donna ... notre fugitif un gilet de toile teinte en noir,
appartenant ... son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par
une porte int,rieure, il ,tait mis avec une certaine ,l,gance.

- C'est mon mari, dit l'h"tesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari,
Monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arriv, un accident ce matin
de l'autre c"t, du fleuve, il d,sire se sauver ... Ferrare.

- Eh! nous le passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la
barque de Charles-Joseph. Par une autre faiblesse de notre h,ros, que
nous avouerons aussi naturellement que nous avons racont, sa peur dans
le bureau de police au bout du pont il avait les larmes aux yeux, il
,tait profond,ment attendri par le d,vouement parfait qu'il rencontrait
chez ces paysans: il pensait aussi ... la bont, caract,ristique de sa
tante; il e-t voulu pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic
rentra charg, d'un paquet.

- Adieu cet autre, lui dit le mari d'un air de bonne amiti,.

- Il ne s'agit pas de a, reprit Ludovic d'un ton fort alarm,, on
commence ... parler de vous, on a remarqu, que vous avez h,sit, en
entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui
chercherait ... se cacher.

- Montez vite ... la chambre, dit le mari.

Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au
lieu de vitres aux deux fen^tres; on y voyait quatre lits larges chacun
de six pieds et hauts de cinq.

- Et vite, et vite! dit Ludovic, il y a un fat de gendarme nouvellement
arriv, qui voulait faire la cour ... la jolie femme d'en bas, et auquel
j'ai pr,dit que, quand il va en correspondance sur la route, il
pourrait bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-l... entend
parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera
... vous arr^ter ici afin de faire mal noter la Trattoria de la
Th,odolinde.

"Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tach,e de sang et
des blessures serr,es avec des mouchoirs, le porco s'est donc d,fendu?
En voil... cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arr^ter; je
n'ai point achet, de chemise."

Il ouvrit sans faon l'armoire du mari et donna une de ses chemises ...
Fabrice qui bient"t fut habill, en riche bourgeois de campagne. Ludovic
d,crocha un filet suspendu ... la muraille, plaa les habits de Fabrice
dans le panier o-- l'on met le poisson, descendit en courant et sortit
rapidement par une porte de derriSre; Fabrice le suivait.

- Th,odolinde, cria-t-il en passant prSs de la boutique, cache ce qui
est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi,
Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.

Ludovic fit passer plus de vingt foss,s ... Fabrice. Il y avait des
planches fort longues et fort ,lastiques qui servaient de ponts sur les
plus larges de ces foss,s; Ludovic retirait ces planches aprSs avoir
pass,. Arriv, au dernier canal, il tira la planche avec empressement.

- Respirons maintenant, dit-il, ce chien de gendarme aurait plus de
deux lieues ... faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voil... tout
pfle, dit-il ... Fabrice; je n'ai point oubli, la petite bouteille
d'eau-de-vie.

- Elle vient fort ... propos: la blessure ... la cuisse commence ... se faire
sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fiSre peur dans le bureau de la
police au bout du pont.

- Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme
,tait la v"tre, je ne conois pas seulement comment vous avez os,
entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais
vous mettre dans un endroit bien frais o-- vous pourrez dormir une
heure, la barque viendra nous y chercher, s'il y a moyen d'obtenir une
barque; sinon, quand vous serez un peu repos, nous ferons encore deux
petites lieues, et je vous mSnerai ... un moulin o-- je prendrai moi-m^me
une barque; Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi:
Madame va ^tre au d,sespoir, quand elle apprendra l'accident; on lui
dira que vous ^tes bless, ... mort, peut-^tre m^me que vous avez tu,
l'autre en traOEtre. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir
tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence
pourrait ,crire.

- Et comment faire parvenir la lettre?

- Les garons du moulin o-- nous allons gagnent douze sous par jour; en
un jour et demi ils sont ... Parme, donc quatre francs pour le voyage;
deux francs pour l'usure des souliers: si la course ,tait faite pour un
pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le
service d'un seigneur, j'en donnerai douze.

Quand on fut arriv, au lieu de repos dans un bois de vernes et de
saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla ... plus d'une heure de
l... chercher de l'encre et du papier.

- Grand Dieu, que je suis bien ici! s',cria Fabrice. Fortune! adieu, je
ne serai jamais archev^que!

A son retour, Ludovic le trouva profond,ment endormi et ne voulut pas
l',veiller. La barque n'arriva que vers le coucher du soleil; aussit"t
que Ludovic la vit paraOEtre au loin, il appela Fabrice qui ,crivit deux
lettres.

- Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic
d'un air pein,, et je crains bien de lui d,plaire au fond du coeur quoi
qu'elle en dise, si j'ajoute une certaine chose.

- Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, r,pondit Fabrice, et,
quoi que vous puissiez dire vous serez toujours ... mes yeux un serviteur
fidSle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer
d'un fort vilain pas.

Il fallut bien d'autres protestations encore pour d,cider Ludovic ...
parler, et quand enfin il en eut pris la r,solution, il commena par
une pr,face qui dura bien cinq minutes. Fabrice s'impatienta, puis il
se dit: "A qui la faute? ... notre vanit, que cet homme a fort bien vue
du haut de son siSge."Le d,vouement de Ludovic le porta enfin ... courir
le risque de parler net.

- Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au pi,ton que vous
allez exp,dier ... Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre
,criture, et par cons,quent font preuves judiciaires contre vous. Votre
Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu,
elle aura peut-^tre honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse
ma pauvre ,criture de cocher; mais enfin votre s-ret, m'ouvre la
bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre
Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je
suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que
vous m'^tes apparu au milieu d'un champ avec une ,criture de corne dans
une main et un pistolet dans l'autre, et que vous m'avez ordonn,
d',crire.

- Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s',cria Fabrice, et pour vous
prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous,
copiez ces deux lettres telles qu'elles sont.

Ludovic comprit toute l',tendue de cette marque de confiance et y fut
extr^mement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait
la barque s'avancer rapidement sur le fleuve:

- Les lettres seront plus t"t termin,es, dit-il ... Fabrice, si Votre
Excellence veut prendre la peine de me les dicter.

Les lettres finies, Fabrice ,crivit un A et un B ... la derniSre ligne,
et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en
franais: Croyez A et B. Le pi,ton devait cacher ce papier froiss, dans
ses v^tements.

La barque arrivant ... port,e de la voix, Ludovic appela les bateliers
par des noms qui n',taient pas les leurs; ils ne r,pondirent point et
abordSrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les c"t,s pour
voir s'ils n',taient point aperus par quelque douanier.

- Je suis ... vos ordres, dit Ludovic ... Fabrice; voulez-vous que je porte
moi-m^me les lettres ... Parme? Voulez-vous que je vous accompagne ...
Ferrare?

- M'accompagner ... Ferrare est un service que je n'osais presque vous
demander. Il faudra d,barquer, et tfcher d'entrer dans la ville sans
montrer le passeport. Je vous dirai que j'ai la plus grande r,pugnance
... voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez
m'acheter un autre passeport.

- Que ne parliez-vous ... Casal Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait
vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante
francs.

L'un des deux mariniers qui ,tait n, sur la rive droite du P", et par
cons,quent n'avait pas besoin de passeport ... l',tranger pour aller ...
Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la
rame, se fit fort de conduire la barque avec l'autre.

- Nous allons trouver sur le bas P", dit-il, plusieurs barques arm,es
appartenant ... la police, et je saurai les ,viter.

Plus de dix fois on fut oblig, de se cacher au milieu de petites OEles ...
fleur d'eau, charg,es de saules. Trois fois on mit pied ... terre pour
laisser passer les barques vides devant les embarcations de la police.
Ludovic profita de ces longs moments de loisir pour r,citer ... Fabrice
plusieurs de ses sonnets. Les sentiments ,taient assez justes, mais
comme ,mouss,s par l'expression, et ne valaient pas la peine d'^tre
,crits; le singulier, c'est que cet ex-cocher avait des passions et des
faons de voir vives et pittoresques, il devenait froid et commun dSs
qu'il ,crivait."C'est le contraire de ce que nous voyons dans le monde,
se dit Fabrice; l'on sait maintenant tout exprimer avec grfce, mais les
cours n'ont rien ... dire."Il comprit que le plus grand plaisir qu'il p-t
faire ... ce serviteur fidSle ce serait de corriger les fautes
d'orthographe de ses sonnets.

- On se moque de moi quand je pr^te mon cahier, disait Ludovic; mais si
Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots lettre ...
lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait
pas le g,nie.

Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put d,barquer en
toute s-ret, dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver ...
Ponte Lago Oscuro. Toute la journ,e il resta cach, dans une chSneviSre,
et Ludovic le pr,c,da ... Ferrare; il y loua un petit logement chez un
juif pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent ...
gagner si l'on savait se taire. Le soir, ... la chute du jour, Fabrice
entra dans Ferrare mont, sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce
secours, la chaleur l'avait frapp, sur le fleuve; le coup de couteau
qu'il avait ... la cuisse, et le coup d',p,e que Giletti lui avait donn,
dans l',paule, au commencement du combat, s',taient enflamm,s et lui
donnaient de la fiSvre.



CHAPITRE XII


Le juif, maOEtre du logement, avait procur, un chirurgien discret,
lequel, comprenant ... son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse
dit ... Ludovic que sa conscience l'obligeait ... faire son rapport ... la
police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son
frSre.

- La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop ,vident que votre frSre
ne s'est point bless, lui-m^me, comme il le raconte, en tombant d'une
,chelle, au moment o-- il tenait ... la main un couteau tout ouvert.

Ludovic r,pondit froidement ... cet honn^te chirurgien que, s'il
s'avisait de c,der aux inspirations de sa conscience, il aurait
l'honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui pr,cis,ment avec
un couteau ouvert ... la main. Quand il rendit compte de cet incident ...
Fabrice, celui-le le blfma fort, mais il n'y avait plus un instant ...
perdre pour d,camper. Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de
faire prendre l'air ... son frSre; il alla chercher une voiture, et nos
amis sortirent de la maison pour ne plus y rentrer. Le lecteur trouve
bien longs, sans doute, les r,cits de toutes ces d,marches que rend
n,cessaire l'absence d'un passeport: ce genre de pr,occupation n'existe
plus en France; mais en Italie, et surtout aux environs du P", tout le
monde parle passeport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme
pour faire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra
dans la ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec une
sediola qu'il avait lou,e pour faire douze lieues. Arriv,s prSs de
Bologne, nos amis se firent conduire ... travers champs sur la route qui
de Florence conduit ... Bologne, ils passSrent la nuit dans la plus
mis,rable auberge qu'ils purent d,couvrir, et, le lendemain, Fabrice se
sentant la force de marcher un peu, ils entrSrent ... Bologne comme des
promeneurs. On avait br-l, le passeport de Giletti: la mort du com,dien
devait ^tre connue, et il y avait moins de p,ril ... ^tre arr^t,s comme
gens sans passeport que comme porteurs du passeport d'un homme tu,.

Ludovic connaissait ... Bologne deux ou trois domestiques de grandes
maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprSs d'eux. Il
leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frSre,
celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l'avait laiss, partir seul
une heure avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le
village o-- lui, Ludovic, s'arr^terait pour passer les heures de la
grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frSre,
s',tait d,termin, ... retourner sur ses pas, il l'avait retrouv, bless,
d'un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau, et, de plus, vol,
par des gens qui lui avaient cherch, dispute. Ce frSre ,tait joli
garon, savait panser et conduire les chevaux, lire et ,crire, et il
voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se
r,serva d'ajouter, quand l'occasion s'en pr,senterait, que, Fabrice
tomb,, les voleurs s',taient enfuis emportant le petit sac dans lequel
,taient leur linge et leurs passeports.

En arrivant ... Bologne, Fabrice, se sentant trSs fatigu,, et n'osant,
sans passeport, se pr,senter dans une auberge, ,tait entr, dans
l'immense ,glise de Saint-P,trone. Il y trouva une fraOEcheur
d,licieuse; bient"t il se sentit tout ranim,."Ingrat que je suis, se
dit-il tout ... coup, j'entre dans une ,glise, et c'est pour m'y asseoir,
comme dans un caf,!"Il se jeta ... genoux, et remercia Dieu avec effusion
de la protection ,vidente dont il ,tait entour, depuis qu'il avait eu
le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore fr,mir,
c',tait d'^tre reconnu dans le bureau de police de Casal
Maggiore."Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient
tant de soupons et qui a relu mon passeport jusqu'... trois fois, ne
s'est-il pas aperu que je n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai
pas trente-huit ans, que je ne suis pas fort marqu, de la petite
v,role? Que de grfces je vous dois, " mon Dieu! Et j'ai pu tarder
jusqu'... ce moment de mettre mon n,ant ... vos pieds! Mon orgueil a voulu
croire que c',tait ... une vaine prudence humaine que je devais le
bonheur d',chapper au Spielberg qui d,j... s'ouvrait pour m'engloutir!"

Fabrice passa plus d'une heure dans cet extr^me attendrissement, en
pr,sence de l'immense bont, de Dieu. Ludovic s'approcha sans qu'il
l'entendit venir, et se plaa en face de lui. Fabrice, qui avait le
front cach, dans ses mains, releva la t^te, et son fidSle serviteur vit
les larmes qui sillonnaient ses joues.

- Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.

Ludovic pardonna ce ton ... cause de la pi,t,. Fabrice r,cita plusieurs
fois les sept psaumes de la p,nitence, qu'il savait par cour; il
s'arr^tait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa
situation pr,sente.

Fabrice demandait pardon ... Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est
remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas ... l'esprit de compter parmi
ses fautes le projet de devenir archev^que, uniquement parce que le
comte Mosca ,tait premier ministre, et trouvait cette place et la
grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la
duchesse. Il l'avait d,sir,e sans passion, il est vrai, mais enfin il y
avait song,, exactement comme ... une place de ministre ou de g,n,ral. Il
ne lui ,tait point venu ... la pens,e que sa conscience p-t ^tre
int,ress,e dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable
de la religion qu'il devait aux enseignements des j,suites milanais.
Cette religion "te le courage de penser aux choses inaccoutum,es, et
d,fend surtout l'examen personnel, comme le plus ,norme des p,ch,s;
c'est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est
coupable, il faut interroger son cur,, ou lire la liste des p,ch,s,
telle qu'elle se trouve imprim,e dans les livres intitul,s: Pr,paration
au Sacrement de la P,nitence. Fabrice savait par coeur la liste des
p,ch,s r,dig,e en langue latine, qu'il avait apprise ... l'Acad,mie
eccl,siastique de Naples. Ainsi, en r,citant cette liste parvenu ...
l'article du meurtre, il s',tait fort bien accus, devant Dieu d'avoir
tu, un homme, mais en d,fendant sa vie. Il avait pass, rapidement, et
sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au
p,ch, de simonie (se procurer par de l'argent les dignit,s
eccl,siastiques). Si on lui e-t propos, de donner cent louis pour
devenir premier grand vicaire de l'archev^que de Parme, il e-t repouss,
cette id,e avec horreur, mais quoiqu'il ne manquft ni d'esprit ni
surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois ... l'esprit que le
cr,dit du comte Mosca, employ, en sa faveur, f-t une simonie. Tel est
le triomphe de l',ducation j,suitique: donner l'habitude de ne pas
faire attention ... des choses plus claires que le jour. Un Franais,
,lev, au milieu des traits d'int,r^t personnel et de l'ironie de Paris,
e-t pu, sans ^tre de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au
moment m^me o-- notre h,ros ouvrait son fme ... Dieu avec la plus extr^me
sinc,rit, et l'attendrissement le plus profond.

Fabrice ne sortit de l',glise qu'aprSs avoir pr,par, la confession
qu'il se proposait de faire dSs le lendemain, il trouva Ludovic assis
sur les marches du vaste p,ristyle en pierre qui s',lSve sur la grande
place en avant de la faade de Saint-P,trone. Comme aprSs un grand
orage l'air est plus pur, ainsi l'fme de Fabrice ,tait tranquille,
heureuse et comme rafraOEchie.

- Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il
... Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon;
je vous ai r,pondu avec humeur lorsque vous ^tes venu me parler dans
l',glise, je faisais mon examen de conscience. Eh bien! o-- en sont nos
affaires?

- Elles vont au mieux: j'ai arr^t, un logement, ... la v,rit, bien peu
digne de Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort
jolie et de plus intimement li,e avec l'un des principaux agents de la
police. Demain j'irai d,clarer comme quoi nos passeports nous ont ,t,
vol,s; cette d,claration sera prise en bonne part; mais je paierai le
port de la lettre que la police ,crira ... Casal Maggiore, pour savoir
s'il existe dans cette commune un nomm, Ludovic San Micheli, lequel a
un frSre, nomm, Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, ...
Parme. Tout est fini, siamo a cavallo (Proverbe italien: nous sommes
sauv,s.)

Fabrice avait pris tout ... coup un air fort s,rieux: il pria Ludovic de
l'attendre un instant, rentra dans l',glise presque en courant, et ...
peine y fut-il que de nouveau il se pr,cipita ... genoux; il baisait
humblement les dalles de pierre."C'est un miracle, Seigneur,
s',criait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon fme dispos,e ...
rentrer dans le devoir, vous m'avez sauv,. Grand Dieu! il est possible
qu'un jour je sois tu, dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de
ma mort de l',tat o-- mon fme se trouve en ce moment."Ce fut avec les
transports de la joie la plus vive que Fabrice r,cita de nouveau les
sept psaumes de la p,nitence. Avant que de sortir il s'approcha d'une
vieille femme qui ,tait assise devant une grande madone et ... c"t, d'un
triangle de fer plac, verticalement sur un pied de m^me m,tal. Les
bords de ce triangle ,taient h,riss,s d'un grand nombre de pointes
destin,es ... porter les petits cierges que la pi,t, des fidSles allume
devant la c,lSbre madone de Cimabu,. Sept cierges seulement ,taient
allum,s quand Fabrice s'approcha; il plaa cette circonstance dans sa
m,moire avec l'intention d'y r,fl,chir ensuite plus ... loisir.

- Combien co-tent les cierges? dit-il ... la femme.

- Deux bajocs piSce.

En effet ils n',taient guSre plus gros qu'un tuyau de plume, et
n'avaient pas un pied de long. _ Combien peut-on placer encore de
cierges sur votre triangle?

- Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allum,s.

"Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci est
encore ... noter."Il paya les cierges, plaa lui-m^me et alluma les sept
premiers, puis se mit ... genoux pour lui faire son offrande, et dit ... la
vieille femme en se relevant:

- C'est pour grfce reue.

- Je meurs de faim, dit Fabrice ... Ludovic en le rejoignant.

- N'entrons point dans un cabaret, allons au logement, la maOEtresse de
la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour d,jeuner; elle volera une
vingtaine de sous et en sera d'autant plus attach,e au nouvel arrivant.

- Ceci ne tend ... rien moins qu'... me faire mourir de faim une grande
heure de plus, dit Fabrice en riant avec la s,r,nit, d'un enfant, et il
entra dans un cabaret voisin de Saint-P,trone.

A son extr^me surprise, il vit, ... une table voisine de celle o-- il
,tait plac,, P,p,, le premier valet de chambre de sa tante, celui-l...
m^me qui autrefois ,tait venu ... sa rencontre jusqu'... GenSve. Fabrice
lui fit signe de se taire; puis, aprSs avoir d,jeun, rapidement, le
sourire du bonheur errant sur ses lSvres, il se leva; P,p, le suivit,
et, pour la troisiSme fois, notre h,ros entra dans Saint-P,trone. Par
discr,tion, Ludovic resta ... se promener sur la place.

- Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la
duchesse est horriblement inquiSte; un jour entier elle vous a cru mort
abandonn, dans quelque OEle du P"; je vais lui exp,dier un courrier ...
l'instant m^me. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai pass, trois ...
Ferrare, courant toutes les auberges.

- Avez-vous un passeport pour moi?

- J'en ai trois diff,rents: l'un avec les noms et les titres de Votre
Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisiSme sous un
nom suppos,, Joseph Bossi; chaque passeport est en double exp,dition,
selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de ModSne. Il
ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous
verrait loger avec plaisir ... l'Auberge del Pelegrino, dont le maOEtre
est son ami.

Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard s'avana dans la nef droite
de l',glise jusqu'au lieu o-- ses cierges ,taient allum,s; ses yeux se
fixSrent sur la madone de Cimabu,, puis il dit ... P,p, en s'agenouillant:

- Il faut que je rende grfces un instant.

P,p, l'imita. Au sortir de l',glise, P,p, remarqua que Fabrice donnait
une piSce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l'aum"ne;
ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirSrent sur les pas
de l'^tre charitable les nu,es de pauvres de tout genre qui ornent
d'ordinaire la place de Saint-P,trone. Tous voulaient avoir leur part
du napol,on. Les femmes d,sesp,rant de p,n,trer dans la m^l,e qui
l'entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n',tait pas vrai
qu'il avait voulu donner son napol,on pour ^tre divis, parmi tous les
pauvres du bon Dieu. P,p,, brandissant sa canne ... pomme d'or, leur
ordonna de laisser Son Excellence tranquille.

- Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix plus perante,
donnez aussi un napol,on d'or pour les pauvres femmes!

Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup
de pauvres mfles, accourant par toutes les rues, firent une sorte de
petite s,dition. Toute cette foule horriblement sale et ,nergique
criait:

- Excellence.

Fabrice eut beaucoup de peine ... se d,livrer de la cohue, cette scSne
rappela son imagination sur la terre."Je n'ai que ce que je m,rite, se
dit-il, je me suis frott, ... la canaille."

Deux femmes le suivirent jusqu'... la porte de Saragosse par laquelle il
sortait de la ville'. P,p, les arr^ta en les menaant s,rieusement de
sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante
colline de San Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville
en dehors des murs, prit un sentier, arriva ... cinq cents pas sur la
route de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au
commis de la police un passeport o-- son signalement ,tait not, d'une
faon fort exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, ,tudiant en
th,ologie. Fabrice y remarqua une petite tache d'encre rouge jet,e,
comme par hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit. Deux heures
plus tard il eut un espion ... ses trousses, ... cause du titre
d'Excellence que son compagnon lui avait donn, devant les pauvres de
Saint-P,trone, quoique son passeport ne portft aucun des titres qui
donnent ... un homme le droit de se faire appeler excellence par ses
domestiques.

Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux
passeports ni ... la police, et s'amusait de tout comme un enfant. P,p,,
qui avait ordre de rester auprSs de lui, le voyant fort content de
Ludovic, aima mieux aller porter lui-m^me de si bonnes nouvelles ... la
duchesse. Fabrice ,crivit deux trSs longues lettres aux personnes qui
lui ,taient chSres; puis il eut l'id,e d'en ,crire une troisiSme au
v,n,rable archev^que Landriani. Cette lettre produisit un effet
merveilleux, elle contenait un r,cit fort exact du combat avec Giletti.
Le bon archev^que tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette
lettre au prince, qui voulut bien l',couter, assez curieux de voir
comment ce jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi
,pouvantable. Grfce aux nombreux amis de la marquise Raversi le prince
ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s',tait fait
aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais com,dien qui
avait l'insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours
despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la v,rit,, comme la
mode en dispose ... Paris.

- Mais, que diable! disait le prince ... l'archev^que, on fait faire ces
choses-l... par un autre; mais les faire soi-m^me, ce n'est pas l'usage;
et puis on ne tue pas un com,dien tel que Giletti, on l'achSte.

Fabrice ne se doutait en aucune faon de ce qui se passait ... Parme.
Dans le fait, il s'agissait de savoir si la mort de ce com,dien, qui de
son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amSnerait la chute du
ministSre ultra et de son chef le comte Mosca.

En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqu, des airs
d'ind,pendance que se donnait la duchesse, avait ordonn, au fiscal
g,n,ral Rassi de traiter tout ce procSs comme s'il se f-t agi d'un
lib,ral. Fabrice, de son c"t,, croyait qu'un homme de son rang ,tait
au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays o-- les grands
noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, m^me contre eux. Il
parlait souvent ... Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite
proclam,e; sa grande raison c'est qu'il n',tait pas coupable. Sur quoi
Ludovic lui dit un jour:

- Je ne conois pas comment Votre Excellence, qui a tant d'esprit et
d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-l... ... moi qui suis
son serviteur d,vou,, Votre Excellence use de trop de pr,cautions, ces
choses-l... sont bonnes ... dire en public ou devant un tribunal.

"Cet homme me croit un assassin et ne m'en aime pas moins", se dit
Fabrice, tombant de son haut.

Trois jours aprSs le d,part de P,p,, il fut bien ,tonn, de recevoir une
lettre ,norme ferm,e avec une tresse de soie comme du temps de Louis
XIV, et adress,e ... Son Excellence r,v,rendissime monseigneur Fabrice
del Dongo, premier grand-vicaire du diocSse de Parme, chanoine, etc.

"Mais, est-ce que je suis encore tout cela?"se dit-il en riant.
L',pOEtre de l'archev^que Landriani ,tait un chef-d'oeuvre de logique et
de clart,; elle n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et
racontait fort bien tout ce qui s',tait pass, ... Parme ... l'occasion de
la mort de Giletti.


Une arm,e franaise command,e par le mar,chal Ney et marchant sur la
ville n'aurait pas produit plus d'effet, lui disait le bon archev^que;
... l'exception de la duchesse et de moi, mon trSs cher fils, tout le
monde croit que vous vous ^tes donn, le plaisir de tuer l'histrion
Giletti. Ce malheur vous f-t-il arriv, ce sont de ces choses qu'on
assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois, mais la
Raversi veut renverser le comte Mosca ... l'aide de cet incident. Ce
n'est point l'affreux p,ch, du meurtre que le public blfme en vous,
c'est uniquement la maladresse ou plut"t l'insolence de ne pas avoir
daign, recourir ... un bulo (sorte de fier-...-bras subalterne). Je vous
traduis ici en termes clairs les discours qui m'environnent, car depuis
ce malheur ... jamais d,plorable, je me rends tous les jours dans trois
maisons des plus consid,rables de la ville pour avoir l'occasion de
vous justifier. Et jamais je n'ai cru faire un plus saint usage du peu
d',loquence que le Ciel a daign, m'accorder.


Les ,cailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de
la duchesse, remplies de transports d'amiti,, ne daignaient jamais
raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme ... jamais, si bient"t
il n'y rentrait triomphant.

"Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui
accompagnait celle de l'archev^que, tout ce qui est humainement
possible. Quant ... moi, tu as chang, mon caractSre avec cette belle
,quip,e; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j'ai
renvoy, tous mes ouvriers, j'ai fait plus, j'ai dict, au comte
l'inventaire de ma fortune, qui s'est trouv,e bien moins consid,rable
que je ne le pensais. AprSs la mort de l'excellent comte Pietranera,
que, par parenthSses, tu aurais bien plut"t d- venger, au lieu de
t'exposer contre un ^tre de l'espSce de Giletti, je restai avec douze
cents livres de rente et cinq mille francs de dette; je me souviens,
entre autres choses, que j'avais deux douzaines et demie de souliers de
satin blanc venant de Paris, et une seule paire de souliers pour
marcher dans la rue. Je me suis presque d,cid,e ... prendre les trois
cent mille francs que me laisse le duc, et que je voulais employer en
entier ... lui ,lever un tombeau magnifique. Au reste, c'est la marquise
Raversi qui est ta principale ennemie, c'est-...-dire la mienne; si tu
t'ennuies seul ... Bologne, tu n'as qu'... dire un mot, j'irai te
rejoindre. Voici quatre nouvelles lettres de change, etc."

La duchesse ne disait mot ... Fabrice de l'opinion qu'on avait ... Parme
sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les
cas, la mort d'un ^tre ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de
nature ... ^tre reproch,e s,rieusement ... un del Dongo.

- Combien de Giletti nos anc^tres n'ont-ils pas envoy,s dans l'autre
monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en t^te de
leur en faire un reproche?

Fabrice tout ,tonn,, et qui entrevoyait pour la premiSre fois le
v,ritable ,tat des choses, se mit ... ,tudier la lettre de l'archev^que.
Par malheur, l'archev^que lui-m^me le croyait plus au fait qu'il ne
l',tait r,ellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le
triomphe de la marquise Raversi, c'est qu'il ,tait impossible de
trouver des t,moins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui
le premier en avait apport, la nouvelle ... Parme ,tait ... l'auberge du
village Sanguigna lorsqu'il avait eu lieu; la petite Marietta et la
vieille femme qui lui servait de mSre avaient disparu, et la marquise
avait achet, le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait
maintenant une d,position abominable.


Quoique la proc,dure soit environn,e du plus profond mystSre, ,crivait
le bon archev^que avec son style cic,ronien, et dirig,e par le fiscal
g,n,ral Rassi dont la seule charit, chr,tienne peut m'emp^cher de dire
du mal, mais qui a fait sa fortune en s'acharnant aprSs les malheureux
accus,s comme le chien de chasse aprSs le liSvre; quoique le Rassi,
dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exag,rer la turpitude et la
v,nalit,, ait ,t, charg, de la direction du procSs par un prince
irrit,, j'ai pu lire les trois d,positions du veturino. Par un insigne
bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle
... mon vicaire g,n,ral, ... celui qui, aprSs moi, doit avoir la direction
de ce diocSse, que j'ai mand, le cur, de la paroisse qu'habite ce
p,cheur ,gar,. Je vous dirai, mon trSs cher fils, mais sous le secret
de la confession, que ce cur, connaOEt d,j..., par la femme du veturino,
le nombre d',cus qu'il a reus de la marquise Raversi, je n'oserai dire
que la marquise a exig, de lui de vous calomnier, mais le fait est
probable. Les ,cus ont ,t, remis par un malheureux pr^tre qui remplit
des fonctions peu relev,es auprSs de cette marquise, et auquel j'ai ,t,
oblige d'interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai
point du r,cit de plusieurs autres d,marches que vous deviez attendre
de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre
collSgue ... la cath,drale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop
quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille, don
t, par la permission divine, il est rest, le seul h,ritier, s',tant
permis de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l'Int,rieur, qu'il
regardait cette bagatelle comme prouv,e contre vous (il parlait de
l'assassinat du malheureux Giletti), je l'ai fait appeler devant moi,
et l..., en pr,sence de mes trois autres vicaires g,n,raux, de mon
aum"nier et de deux cur,s qui se trouvaient dans la salle d'attente, je
l'ai pri, de nous communiquer, ... nous ses frSres, les ,l,ments de la
conviction complSte qu'il disait avoir acquise contre un de ses
collSgues ... la cath,drale; le malheureux n'a pu articuler que des
raisons peu concluantes; tout le monde s'est ,lev, contre lui, et
quoique je n'aie cru devoir ajouter que bien peu de paroles, il a fondu
en larmes et nous a rendus t,moins du plein aveu de son erreur
complSte, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en celui de
toutes les personnes qui avaient assist, ... cette conf,rence, sous la
condition toutefois qu'il mettrait tout son zSle ... rectifier les
fausses impressions qu'avaient pu causer les discours par lui prof,r,s
depuis quinze jours.

Je ne vous r,p,terai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir
depuis longtemps, c'est-...-dire que des trente-deux paysans employ,s ...
la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi pr,tend
sold,s par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux ,taient au
fond de leur foss,, tout occup,s de leurs travaux, lorsque vous vous
saisOEtes du couteau de chasse et l'employftes ... d,fendre votre vie
contre l'homme qui vous attaquait ... l'improviste. Deux d'entre eux, qui
,taient hors du foss,, criSrent aux autres: On assassine Monseigneur!
Ce cri seul montre votre innocence dans tout son ,clat. Eh bien! le
fiscal g,n,ral Rassi pr,tend que ces deux hommes ont disparu; bien
plus, on a retrouv, huit des hommes qui ,taient au fond du foss,; dans
leur premier interrogatoire six ont d,clar, avoir entendu le cri on
assassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur
cinquiSme interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont d,clar,
qu'ils ne se souvenaient pas bien s'ils avaient entendu distinctement
ce cri ou si seulement il leur avait ,t, racont, par quelqu'un de leurs
camarades. Des ordres sont donn,s pour que l'on me fasse connaOEtre la
demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurs cur,s leur feront
comprendre qu'ils se damnent si, pour gagner quelques ,cus, ils se
laissent aller ... alt,rer la v,rit,.


Le bon archev^que entrait dans des d,tails infinis, comme on peut en
juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se
servant de la langue latine:


Cette affaire n'est rien moins qu'une tentative de changement de
ministSre'. Si vous ^tes condamn,, ce ne peut ^tre qu'aux galSres ou ...
la mort, auquel cas j'interviendrais en d,clarant, du haut de ma chaire
archi,piscopale, que je sais que vous ^tes innocent, que vous avez tout
simplement d,fendu votre vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai
d,fendu de revenir ... Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me
propose m^me de stigmatiser, comme il le m,rite, le fiscal g,n,ral; la
haine contre cet homme est aussi commune que l'estime pour son
caractSre est rare. Mais enfin la veille du jour o-- ce fiscal
prononcera cet arr^t si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la
ville et peut-^tre les Etats de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun
doute que le comte ne donne sa d,mission. Alors, trSs probablement, le
g,n,ral Fabio Conti arrive au ministSre, et la marquise Raversi
triomphe. Le grand mal de votre affaire, c'est qu'aucun homme entendu
n'est charg, en chef des d,marches n,cessaires pour mettre au jour
votre innocence et d,jouer les tentatives faites pour suborner des
t,moins. Le comte croit remplir ce r"le; mais il est trop grand
seigneur pour descendre ... de certains d,tails; de plus, en sa qualit,
de ministre de la Police, il a d- donner, dans le premier moment, les
ordres les plus s,vSres contre vous. Enfin, oserai-je dire? Notre
souverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cette
croyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire.

(Les mots correspondant ... notre souverain seigneur et ... simule cette
croyance ,taient en grec et Fabrice sut un gr, infini ... l'archev^que
d'avoir os, les ,crire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa
lettre, et la d,truisit sur-le-champ.)

Fabrice s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il ,tait agit,
des transports de la plus vive reconnaissance: il r,pondit ... l'instant
par une lettre de huit pages. Souvent il fut oblig, de relever la t^te
pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au
moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain."Je
vais l',crire en latin, se dit-il, elle en paraOEtra plus convenable au
digne archev^que."Mais en cherchant ... construire de belles phrases
latines bien longues, bien imit,es de Cic,ron, il se rappela qu'un jour
l'archev^que, lui parlant de Napol,on, affectait de l'appeler
Buonaparte ... l'instant disparut toute l',motion qui la veill, le
touchait jusqu'aux larmes."O roi d'Italie, s',cria-t-il cette fid,lit,
que tant d'autres t'ont jur,e de ton vivant, je te la garderai aprSs ta
mort. Il m'aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui
le fils d'un bourgeois."Pour que sa belle lettre en italien ne f-t pas
perdue, Fabrice y fit quelques changements n,cessaires, et l'adressa au
comte Mosca.

Ce jour-l... m^me, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle
devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l'aborder.
Elle gagna rapidement un portique d,sert, l..., elle avana encore la
dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la t^te, de
faon ... ce qu'elle ne p-t ^tre reconnue; puis, se retournant vivement:

- Comment se fait-il, dit-elle ... Fabrice, que vous marchiez ainsi
librement dans la rue?

Fabrice lui raconta son histoire.

- Grand Dieu! vous avez ,t, ... Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherch,!
Vous saurez que je me suis brouill,e avec la vieille femme parce
qu'elle voulait me conduire ... Venise, o-- je savais bien que vous
n'iriez jamais, puisque vous ^tes sur la liste noire de l'Autriche.
J'ai vendu mon collier d'or pour venir ... Bologne, un pressentiment
m'annonait le bonheur que j'ai de vous y rencontrer; la vieille femme
est arriv,e deux jours aprSs moi. Ainsi, je ne vous engagerai point ...
venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes
d'argent qui me font tant de honte. Nous avons v,cu fort convenablement
depuis le jour fatal que vous savez et nous n'avons pas d,pens, le
quart de ce que vous lui donnftes. Je ne voudrais pas aller vous voir ...
l'auberge du Pellegrino, ce serait une publicit,. Tfchez de louer une
petite chambre dans une rue d,serte, et ... l'Ave Maria (la tomb,e de la
nuit), je me trouverai ici, sous ce m^me portique.

Ces mots dits, elle prit la fuite.



CHAPITRE XIII


Toutes les id,es s,rieuses furent oubli,es ... l'apparition impr,vue de
cette aimable personne. Fabrice se mit ... vivre ... Bologne dans une joie
et une s,curit, profondes. Cette disposition na<ve ... se trouver heureux
de tout ce qui remplissait sa vie perait dans les lettres qu'il
adressait ... la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit de l'humeur. A
peine si Fabrice le remarqua, seulement il ,crivit en signes abr,g,s
sur le cadran de sa montre: "Quand j',cris ... la D. ne jamais dire quand
j',tais pr,lat, quand j',tais homme d',glise cela la ffche."Il avait
achet, deux petits chevaux dont il ,tait fort content: il les attelait
... une calSche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait
aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne;
presque tous les soirs il la conduisait ... la chute du Reno. Au retour,
il s'arr^tait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le pSre
de la Marietta.

"Ma foi! si c'est l... la vie de caf, qui me semblait si ridicule pour un
homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser", se disait
Fabrice. Il oubliait qu'il n'allait jamais au caf, que pour lire Le
Constitutionnel', et que, parfaitement inconnu ... tout le beau monde de
Bologne, les jouissances de vanit, n'entraient pour rien dans sa
f,licit, pr,sente. Quand il n',tait pas avec la petite Marietta, on le
voyait ... l'Observatoire, o-- il suivait un cours d'astronomie, le
professeur l'avait pris en grande amiti, et Fabrice lui pr^tait ses
chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la
Montagnola.

Il avait en ex,cration de faire le malheur d'un ^tre quelconque si peu
aimable qu'il f-t. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vOEt la
vieille femme; mais un jour qu'elle ,tait ... l',glise, il monta chez la
mammacia qui rougit de colSre en le voyant entrer."C'est le cas de
faire le del Dongo", se dit Fabrice.

- Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engag,e?
s',cria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre ... Paris
au balcon des Bouffes.

- Cinquante ,cus.

- Vous mentez comme toujours; dites la v,rit,, ou par Dieu vous n'aurez
pas un centime.

- Eh bien! elle gagnait vingt-deux ,cus dans notre compagnie ... Parme,
quand nous avons eu le malheur de vous connaOEtre; moi je gagnais douze
,cus, et nous donnions ... Giletti, notre protecteur, chacune le tiers de
ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois ... peu prSs, Giletti
faisait un cadeau ... la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux
,cus.

- Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre ,cus. Mais si
vous ^tes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j',tais un
impresario, tous les mois vous recevrez douze ,cus pour vous et
vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais
banqueroute.

- Vous faites le fier, eh bien! votre belle g,n,rosit, nous ruine,
r,pondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons l'aviviamento
(l'achalandage). Quand nous aurons l',norme malheur d'^tre priv,es de
la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues d'aucune
troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas
d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.

- Va-t'en au diable, dit Fabrice en s'en allant.

- Je n'irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau
de la police, qui saura de moi que vous ^tes un monsignore qui a jet,
le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi
que moi.

Fabrice avait d,j... descendu quelques marches d'escalier, il revint.

- D'abord la police sait mieux que toi quel peut ^tre mon vrai nom;
mais si tu t'avises de me d,noncer, si tu as cette infamie, lui dit-il
d'un grand s,rieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de
couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu
seras pour six mois ... l'h"pital, et sans tabac.

La vieille femme pflit et se pr,cipita sur la main de Fabrice, qu'elle
voulut baiser.

- J'accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, ... la
Marietta et ... moi. Vous avez l'air si bon, que je vous prenais pour un
niais; et pensez-y bien, d'autres que moi pourront commettre la m^me
erreur; je vous conseille d'avoir habituellement l'air plus grand
seigneur.

Puis elle ajouta avec une impudence admirable:

- Vous r,fl,chirez ... ce bon conseil, et, comme l'hiver n'est pas bien
,loign, vous nous ferez cadeau ... la Marietta et ... moi d, deux bons
habits de cette belle ,toffe anglaise que vend le gros marchand qui est
sur la place Saint-P,trone.

L'amour de la jolie Marietta offrait ... Fabrice tous les charmes de
l'amiti, la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du m^me
genre qu'il aurait pu trouver auprSs de la duchesse.

"Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois,
que je ne sois pas susceptible de cette pr,occupation exclusive et
passionn,e qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le
hasard m'a donn,es ... Novare ou ... Naples, ai-je jamais rencontr, de
femme dont la pr,sence m^me dans les premiers jours, f-t pour moi
pr,f,rable ... une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle
amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans
doute, comme j'ai bon app,tit ... six heures! Serait-ce cette propension
quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello
l'amour de TancrSde? ou bien faut-il croire que je suis organis,
autrement que les autres hommes? Mon fme manquerait d'une passion,
pourquoi cela? ce serait une singuliSre destin,e!"

A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontr, des
femmes qui, fiSres de leur rang, de leur beaut, et de la position
qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient
sacrifi,s, avaient pr,tendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice
avait rompu de la faon la plus scandaleuse et la plus rapide."Or, se
disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans
doute trSs vif, d'^tre bien avec cette jolie femme qu'on appelle la
duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Franais ,tourdi qui
tua un jour la poule aux oeuf d'or. C'est ... la duchesse que je dois le
seul bonheur que j'aie jamais ,prouv, par les sentiments tendres; mon
amiti, pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un
pauvre exil, r,duit ... vivoter p,niblement dans un chfteau d,labr, des
environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies
d'automne j',tais oblig, le soir crainte d'accident, d'ajuster un
parapluie sur l, ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme
d'affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu
(pour ma haute naissance), mais il commenait ... trouver mon s,jour un
peu long; mon pSre m'avait assign, une pension de douze cents francs,
et se croyait damn, de donner du pain ... un jacobin. Ma pauvre mSre et
mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en ,tat de
faire quelques petits cadeaux ... mes maOEtresses. Cette faon d'^tre
g,n,reux me perait le coeur. Et, de plus, on commenait ... souponner
ma misSre, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en
piti,. T"t ou tard, quelque fat e-t laiss, voir son m,pris pour un
jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins car, aux yeux de ces
gens-l..., je n',tais pas autre chose. J'aurais donn, ou reu quelque bon
coup d',p,e qui m'e-t conduit ... la forteresse de Fenestrelles, ou bien
j'eusse de nouveau ,t, me r,fugier en Suisse, toujours avec douze cents
francs de pension. J'ai le bonheur de devoir ... la duchesse l'absence de
tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi les transports
d'amiti, que je devrais ,prouver pour elle.

"Au lieu de cette vie ridicule et piStre qui e-t fait de moi un animal
triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai
une excellente voiture, ce qui m'a emp^ch, de connaOEtre l'envie et tous
les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde
toujours de ce que je ne prends pas assez d'argent chez le banquier.
Veux-je gfter ... jamais cette admirable position? Veux-je perdre
l'unique amie que j'aie au monde? Il suffit de prof,rer un mensonge, il
suffit de dire ... une femme charmante et peut-^tre unique au monde, et
pour laquelle j'ai l'amiti, la plus passionn,e: Je t'aime, moi qui ne
sais pas ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journ,e ... me
faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La
Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une
caresse pour un transport de l'fme, me croit fou d'amour, et s'estime
la plus heureuse des femmes.

"Dans le fait je n'ai connu un peu de cette pr,occupation tendre qu'on
appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de l'auberge de
Zonders, prSs de la frontiSre de Belgique."

C'est avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises
actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une mis,rable
pique de vanit, s'empara de ce coeur rebelle ... l'amour et le conduisit
fort loin. En m^me temps que lui se trouvait ... Bologne la fameuse
Fausta F ***, sans contredit l'une des premiSres chanteuses de notre
,poque, et peut-^tre la femme la plus capricieuse que l'on ait jamais
vue. L'excellent poSte Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce
fameux sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des
princes comme des derniers gamins de carrefours.

Vouloir et ne pas vouloir, adorer et d,tester en un jour, n'^tre
contente que dans l'inconstance, m,priser ce que le monde adore, tandis
que le monde l'adore, la Fausta a ces d,fauts et bien d'autres encore.
Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies
ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies toi-m^me et
l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circ, fit jadis des
compagnons d'Ulysse.

Pour le moment ce miracle de beaut, ,tait sous le charme des ,normes
favoris et de la haute insolence du jeune comte M *** au point de
n'^tre pas r,volt,e de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte
dans les rues de Bologne, et fut choqu, de l'air de sup,riorit, avec
lequel il occupait le pav,, et daignait montrer ses grfces au public.
Ce jeune homme ,tait fort riche, se croyait tout permis et comme ses
prepotenze lui avaient attir, des menaces, il ne se montrait guSre
qu'environn, de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), rev^tus de
sa livr,e, et qu'il avait fait venir de ses terres dans les environs de
Brescia. Les regards de Fabrice avaient rencontr, une ou deux fois ceux
de ce terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il
fut ,tonn, de l'ang,lique douceur de cette voix: il ne se figurait rien
de pareil; il lui dut des sensations de bonheur supr^me, qui faisaient
un beau contraste avec la placidit, de sa vie pr,sente."Serait-ce enfin
l... de l'amour?"se dit-il. Fort curieux d',prouver ce sentiment, et
d'ailleurs amus, par l'action de braver ce comte M ***, dont la mine
,tait plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre h,ros se
livra ... l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais
Tanari, que le comte M*** avait lou, pour la Fausta.

Un jour, vers la tomb,e de la nuit, Fabrice, cherchant ... se faire
apercevoir de la Fausta, fut salu, par des ,clats de rire fort marqu,s
lanc,s par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais
Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant ce
palais. La Fausta, cach,e derriSre ses persiennes, attendait ce retour,
et lui en tint compte. M ***, jaloux de toute la terre, devint
sp,cialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos
ridicules; sur quoi tous les matins notre h,ros lui faisait parvenir
une lettre qui ne contenait que ces mots:

M. Joseph Bossi d,truit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino,
via Larga, no 79.

Le comte M ***, accoutum, aux respects que lui assuraient en tous lieux
son ,norme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente
domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.

Fabrice en ,crivait d'autres ... la Fausta; M *** mit des espions autour
de ce rival, qui peut-^tre ne d,plaisait pas; d'abord il apprit son
v,ritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer ...
Parme. Peu de jours aprSs, le comte M ***, ses buli, ses magnifiques
chevaux et la Fausta partirent pour Parme.

Fabrice, piqu, au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le
bon Ludovic fit des remontrances path,tiques; Fabrice l'envoya
promener, et Ludovic, fort brave lui-m^me, l'admira; d'ailleurs ce
voyage le rapprochait de la jolie maOEtresse qu'il avait a Casal
Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des
r,giments de Napol,on entrSrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de
domestiques."Pourvu, se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la
Fausta, que je n'aie aucune communication ni avec le ministre de la
police, comte Mosca, ni avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai
plus tard ... ma tante que j'allais ... la recherche de l'amour, cette
belle chose que je n'ai jamais rencontr,e. Le fait est que je pense ...
la Fausta, m^me quand je ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de
sa voix que j'aime, ou sa personne?"Ne songeant plus ... la carriSre
eccl,siastique, Fabrice avait arbor, des moustaches et des favoris
presque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui le d,guisait un
peu. Il ,tablit son quartier g,n,ral non ... Parme, c'e-t ,t, trop
imprudent, mais dans un village des environs, au milieu des bois, sur
la route de Sacca, o-- ,tait le chfteau de sa tante. D'aprSs les
conseils de Ludovic, il s'annona dans ce village comme le valet de
chambre d'un grand seigneur anglais fort original, qui d,pensait cent
mille francs par an pour se donner le plaisir de la chasse, et qui
arriverait sous peu du lac de C"me, o-- il ,tait retenu par la p^che des
truites. Par bonheur, le joli petit palais que le comte M *** avait
lou, pour la belle Fausta ,tait situ, ... l'extr,mit, m,ridionale de la
ville de Parme, pr,cis,ment sur la route de Sacca, et les fen^tres de
la Fausta donnaient sur les belles all,es de grands arbres qui
s',tendent sous la haute tour de la citadelle. Fabrice n',tait point
connu dans ce quartier d,sert; il ne manqua pas de faire suivre le
comte M ***, et, un jour que celui-ci venait de sortir de chez
l'admirable cantatrice, il eut l'audace de paraOEtre dans la rue en
plein jour; ... la v,rit,, il ,tait mont, sur un excellent cheval, et
bien arm,. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et
qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous
les fen^tres de la Fausta: aprSs avoir pr,lud,, ils chantSrent assez
bien une cantate en son honneur. La Fausta se mit ... la fen^tre, et
remarqua facilement un jeune homme fort poli qui, arr^t, ... cheval au
milieu de la rue, la salua d'abord, puis se mit ... lui adresser des
regards fort peu ,quivoques. Malgr, le costume anglais exag,r, adopt,
par Fabrice, elle eut bient"t reconnu l'auteur des lettres passionn,es
qui avaient amen, son d,part de Bologne."Voil... un ^tre singulier, se
dit-elle, il me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant moi,
je puis fort bien planter l... ce terrible comte M ***. Au fait, il
manque d'esprit et d'impr,vu, et n'est un peu amusant que par la mine
atroce de ses gens."

Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze
heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, dans
cette m^me ,glise de Saint-Jean o-- se trouvait le tombeau de son
grand-oncle, l'archev^que Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la
v,rit,, Ludovic lui avait procur, une belle perruque anglaise avec des
cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui
,tait celle des flammes qui br-laient son coeur, il fit un sonnet que
la Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer
sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice
trouvait que, malgr, ses d,marches de tout genre, il ne faisait pas de
progrSs r,els; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance
de singularit,; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice
n',tait plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver ... sentir ce
qu'on appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.

- Monsieur, allons-nous-en, lui r,p,tait Ludovic, vous n'^tes point
amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens d,sesp,rants.
D'ailleurs vous n'avancez point; par pure vergogne, d,campons.

Fabrice allait partir au premier moment d'humeur, lorsqu'il apprit que
la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina."Peut-^tre que
cette voix sublime achSvera d'enflammer mon coeur", se dit-il; et il
osa bien s'introduire d,guis, dans ce palais o-- tous les yeux le
connaissaient. Qu'on juge de l',motion de la duchesse, lorsque tout ...
fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livr,e de
chasseur, debout prSs de la porte du grand salon; cette tournure
rappelait quelqu'un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors
lui apprit l'insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la
prenait trSs bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui
plaisait fort; le comte, parfaitement galant homme, hors de la
politique, agissait d'aprSs cette maxime qu'il ne pouvait trouver le
bonheur qu'autant que la duchesse serait heureuse.

- Je le sauverai de lui-m^me, dit-il ... son amie; jugez de la joie de
nos ennemis si on l'arr^tait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de
cent hommes ... moi, et c'est pour cela que je vous ai fait demander les
clefs du grand chfteau d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la
Fausta? et jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M *** qui donne ... cette
folle une existence de reine.

La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: "Fabrice
n',tait donc qu'un libertin tout ... fait incapable d'un sentiment tendre
et s,rieux."

- Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner!
dit-elle enfin; et moi qui lui ,cris tous les jours ... Bologne!

- J'estime fort sa retenue, r,pliqua le comte, il ne veut pas nous
compromettre par son ,quip,e, et il sera plaisant de la lui entendre
raconter.

La Fausta ,tait trop folle pour savoir taire ce qui l'occupait: le
lendemain du concert, dont ses yeux avaient adress, tous les airs ... ce
grand jeune homme habill, en chasseur, elle parla au comte M *** d'un
attentif inconnu.

- O-- le voyez-vous? dit le comte furieux.

- Dans les rues, ... l',glise, r,pondit la Fausta interdite.

Aussit"t elle voulut r,parer son imprudence ou du moins ,loigner tout
ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description
infinie d'un grand jeune homme ... cheveux rouges, il avait des yeux
bleus; sans doute c',tait quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou
quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui ne brillait pas par la
justesse des aperus, alla se figurer, chose d,licieuse pour sa vanit,,
que ce rival n',tait autre que le prince h,r,ditaire de Parme. Ce
pauvre jeune homme m,lancolique, gard, par cinq ou six gouverneurs,
sous-gouverneurs, pr,cepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir
qu'aprSs avoir tenu conseil, lanait d',tranges regards sur toutes les
femmes passables qu'il lui ,tait permis d'approcher. Au concert de la
duchesse, son rang l'avait plac, en avant de tous les auditeurs, sur un
fauteuil isol,, ... trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient
souverainement choqu, le comte M ***. Cette folie d'exquise vanit,:
avoir un prince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir
de la confirmer par cent d,tails na<vement donn,s.

- Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des
FarnSse ... laquelle appartient ce jeune homme?

- Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n'ai point de bftardise
dans ma famille'.

Le hasard voulut que jamais le comte M *** ne put voir ... son aise ce
rival pr,tendu; ce qui le confirma dans l'id,e flatteuse d'avoir un
prince pour antagoniste. En effet, quand les int,r^ts de son entreprise
n'appelaient point Fabrice ... Parme, il se tenait dans les bois vers
Sacca et les bords du P". Le comte M *** ,tait bien plus fier, mais
aussi plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le
coeur de la Fausta ... un prince; il la pria fort s,rieusement de mettre
la plus grande retenue dans toutes ses d,marches. AprSs s'^tre jet, ...
ses genoux en amant jaloux et passionn,, il lui d,clara fort net que
son honneur ,tait int,ress, ... ce qu'elle ne f-t pas la dupe du jeune
prince.

- Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai
jamais vu de prince ... mes pieds.

- Si vous c,dez, reprit-il avec un regard hautain, peut-^tre ne
pourrai-je pas me venger du prince mais certes, je me vengerai.

Et il sortit en fermant les portes ... tour de bras.

Si Fabrice se f-t pr,sent, en ce moment, il gagnait son procSs.

- Si vous tenez ... la vie lui dit-il le soir, en prenant cong, d'elle
aprSs l, spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a
p,n,tr, dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me
faites pas souvenir que je puis tout sur vous!

- Ah! mon petit Fabrice, s',cria la Fausta; si je savais o-- te prendre!

La vanit, piqu,e peut mener loin un jeune homme riche et dSs le berceau
toujours environn, de flatteurs. La passion trSs v,ritable que le comte
M *** avait eue pour la Fausta se r,veilla avec fureur: il ne fut point
arr^t, par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique du
souverain chez lequel il se trouvait; de m^me qu'il n'eut point
l'esprit de chercher ... voir ce prince, ou du moins ... le faire suivre.
Ne pouvant autrement l'attaquer, M *** osa songer ... lui donner un
ridicule."Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il,
eh! que m'importe?"S'il e-t cherch, ... reconnaOEtre la position de
l'ennemi, le comte M *** e-t appris que le pauvre jeune prince ne
sortait jamais sans ^tre suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux
gardiens de l',tiquette, et que le seul plaisir de son choix qu'on lui
permOEt au monde , ,tait la min,ralogie. De jour comme de nuit, le petit
palais occup, par la Fausta et o-- la bonne compagnie de Parme faisait
foule, ,tait environn, d'observateurs; M *** savait heure par heure ce
qu'elle faisait et surtout ce qu'on faisait autour d'elle. L'on peut
louer ceci dans les pr,cautions de ce jaloux, cette femme si
capricieuse n'eut d'abord aucune id,e de ce redoublement de
surveillance. Les rapports de tous ses agents disaient au comte M ***
qu'un homme fort jeune, portant une perruque de cheveux rouges,
paraissait fort souvent sous les fen^tres de la Fausta, mais toujours
avec un d,guisement nouveau."Evidemment c'est le jeune prince, se dit M
***, autrement pourquoi se d,guiser? et parbleu! un homme comme moi
n'est pas fait pour lui c,der. Sans les usurpations de la r,publique de
Venise, je serais prince souverain, moi aussi."

Le jour de San Stefano les rapports des espions prirent une couleur
plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commenait ...
r,pondre aux empressements de l'inconnu."Je puis partir ... l'instant
avec cette femme! se dit M ***. Mais quoi! ... Bologne, j'ai fui devant
del Dongo; ici je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune
homme? Il pourrait penser qu'il a r,ussi ... me faire peur! Et pardieu!
je suis d'aussi bonne maison que lui."M *** ,tait furieux, mais, pour
comble de misSre, tenait avant tout ... ne point se donner, aux yeux de
la Fausta qu'il savait moqueuse, le ridicule d'^tre jaloux. Le jour de
San Stefano donc, aprSs avoir pass, une heure avec elle, et en avoir
,t, accueilli avec un empressement qui lui sembla le comble de la
fausset,, il la laissa sur les onze heures, s'habillant pour aller
entendre la messe ... l',glise de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez
lui, prit l'habit noir rfp, d'un jeune ,lSve en th,ologie, et courut ...
Saint-Jean il choisit sa place derriSre un des tombeaux qui ornent la
troisiSme chapelle ... droite; il voyait tout ce qui se passait dans
l',glise par-dessous le bras d'un cardinal que l'on a repr,sent, ...
genoux sur sa tombe; cette statue "tait la lumiSre au fond de la
chapelle et le cachait suffisamment. Bient"t il vit arriver la Fausta
plus belle que jamais; elle ,tait en grande toilette, et vingt
adorateurs appartenant ... la plus haute soci,t, lui faisaient cortSge.
Le sourire et la joie ,clataient dans ses yeux et sur ses lSvres."Il
est ,vident, se dit le malheureux jaloux, qu'elle compte rencontrer ici
l'homme qu'elle aime, et que depuis longtemps peut-^tre, grfce ... moi,
elle n'a pu voir."Tout ... coup, le bonheur le plus vif sembla redoubler
dans les yeux de la Fausta."Mon rival est pr,sent, se dit M ***, et sa
fureur de vanit, n'eut plus de bornes. Quelle figure est-ce que je fais
ici, servant de pendant ... un jeune prince qui se d,guise?"Mais quelques
efforts qu'il p-t faire, jamais il ne parvint ... d,couvrir ce rival que
ses regards affam,s cherchaient de toutes parts.

A chaque instant, la Fausta, aprSs avoir promen, les yeux dans toutes
les parties de l',glise finissait par arr^ter des regards charg,s
d'amour et de bonheur, sur le coin obscur o-- M *** s',tait cach,. Dans
un coeur passionn,, l'amour est sujet ... exag,rer les nuances les plus
l,gSres, il en tire les cons,quences les plus ridicules, le pauvre M
*** ne finit-il pas par se persuader que la Fausta l'avait vu, que
malgr, ses efforts, s',tant aperue de sa mortelle jalousie, elle
voulait la lui reprocher et en m^me temps l'en consoler par ces regards
si tendres.

Le tombeau du cardinal, derriSre lequel M *** s',tait plac, en
observation, ,tait ,lev, de quatre ou cinq pieds sur le pav, de marbre
de Saint-Jean. La messe ... la mode finie vers les une heure, la plupart
des fidSles s'en allSrent, et la Fausta cong,dia les beaux de la ville,
sous un pr,texte de d,votion, rest,e agenouill,e sur sa chaise, ses
yeux, devenus plus tendres et plus brillants, ,taient fix,s sur M ***;
depuis qu'il n'y avait plus que peu de personnes dans l',glise, ses
regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entiSre
avant de s'arr^ter avec bonheur sur la statue du cardinal."Que de
d,licatesses!"se disait le comte M *** se croyant regard,. Enfin la
Fausta se leva et sortit brusquement, aprSs avoir fait, avec les mains,
quelques mouvements singuliers.

M *** ivre d'amour et presque tout ... fait d,sabus, d, sa folle
jalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa maOEtresse et la
remercier mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le tombeau du
cardinal il aperut un jeune homme tout en noir; cet ^tre funeste
s',tait tenu jusque-l... agenouill, tout contre l',pitaphe du tombeau, et
de faon ... ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient
pussent passer par-dessus sa t^te et ne point le voir.

Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut ... l'instant m^me environn,
par sept ou huit personnages assez gauches, d'un aspect singulier et
qui semblaient lui appartenir. M *** se pr,cipita sur ses pas, mais,
sans qu'il y e-t rien de trop marqu,, il fut arr^t, dans le d,fil, que
forme le tambour de bois de la porte d'entr,e, par ces hommes gauches
qui prot,geaient son rival; enfin, lorsque aprSs eux il arriva ... la
rue, il ne put que voir fermer la portiSre d'une voiture de ch,tive
apparence, laquelle, par un contraste bizarre, ,tait attel,e de deux
excellents chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.

Il rentra chez lui haletant de fureur; bient"t arrivSrent ses
observateurs, qui lui rapportSrent froidement que ce jour-l..., l'amant
myst,rieux, d,guis, en pr^tre, s',tait agenouill, fort d,votement, tout
contre un tombeau plac, ... l'entr,e d'une chapelle obscure de l',glise
de Saint-Jean. La Fausta ,tait rest,e dans l',glise jusqu'... ce qu'elle
f-t ... peu prSs d,serte, et alors elle avait ,chang, rapidement certains
signes avec cet inconnu, avec les mains, elle faisait comme des croix.
M *** courut chez l'infidSle; pour la premiSre fois elle ne put cacher
son trouble; elle raconta avec la na<vet, menteuse d'une femme
passionn,e, que comme de coutume elle ,tait all,e ... Saint-Jean, mais
qu'elle n'y avait pas aperu cet homme qui la pers,cutait. A ces mots,
M ***, hors de lui, la traita comme la derniSre des cr,atures, lui dit
tout ce qu'il avait vu lui-m^me, et la hardiesse des mensonges
croissant avec la vivacit, des accusations, il prit son poignard et se
pr,cipita sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:

- Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure v,rit,, mais
j'ai essay, de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans
des projets de vengeance insens,s et qui peuvent nous perdre tous les
deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjonctures, l'homme
qui me pers,cute de ses soins est fait pour ne pas trouver d'obstacles
... ses volont,s, du moins en ce pays.

AprSs avoir rappel, fort adroitement qu'aprSs tout M *** n'avait aucun
droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n'irait
plus ... l',glise de Saint-Jean. M *** ,tait ,perdument amoureux, un peu
de coquetterie avait pu se joindre ... la prudence dans le coeur de cette
jeune femme, il se sentit d,sarmer. Il eut l'id,e de quitter Parme; le
jeune prince, si puissant qu'il f-t, ne pourrait le suivre, ou s'il le
suivait ne serait plus que son ,gal. Mais l'orgueil repr,senta de
nouveau que ce d,part aurait toujours l'air d'une fuite, et le comte M
*** se d,fendit d'y songer.

"Il ne se doute pas de la pr,sence de mon petit Fabrice, se dit la
cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d'une
faon pr,cieuse!"

Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fen^tres
de la cantatrice soigneusement ferm,es, et ne la voyant nulle part, la
plaisanterie commena ... lui sembler longue. Il avait des remords."Dans
quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre
de la Police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays
pour casser le cou ... sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si
longtemps suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais
d'amour?"

Un soir que pr^t ... quitter la partie il se faisait ainsi la morale, en
r"dant sous les grands arbres qui s,parent le palais de la Fausta de la
citadelle, il remarqua qu'il ,tait suivi par un espion de fort petite
taille; ce fut en vain que pour s'en d,barrasser il alla passer par
plusieurs rues, toujours cet ^tre microscopique semblait attach, ... ses
pas. Impatient,, il courut dans une rue solitaire situ,e le long de la
Parma, et o-- ses gens ,taient en embuscade; sur un signe qu'il fit ils
sautSrent sur le pauvre petit espion qui se pr,cipita ... leurs genoux;
c',tait la Bettina, femme de chambre de la Fausta; aprSs trois jours
d'ennui et de r,clusion, d,guis,e en homme pour ,chapper au poignard du
comte M ***, dont sa maOEtresse et elle avaient grand-peur, elle avait
entrepris de venir dire ... Fabrice qu'on l'aimait ... la passion et qu'on
br-lait de le voir; mais on ne pouvait plus paraOEtre ... l',glise de
Saint-Jean!"Il ,tait temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!"

La petite femme de chambre ,tait fort jolie, ce qui enleva Fabrice ...
ses r^veries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les
rues o-- il avait pass, ce soir-l... ,taient soigneusement gard,es, sans
qu'il y par-t, par des espions de M ***. Ils avaient lou, des chambres
au rez-de-chauss,e ou au premier ,tage, cach,s derriSre les persiennes
et gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait
dans la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu'on y
disait.

- Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina,
j',tais poignard,e sans r,mission ... ma rentr,e au logis, et peut-^tre
ma pauvre maOEtresse avec moi.

Cette terreur la rendait charmante, aux yeux de Fabrice.

- Le comte M ***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu'il
est capable de tout... Elle m'a charg,e de vous dire qu'elle voudrait
^tre ... cent lieues d'ici avec vous!

Alors elle raconta la scSne du jour de la Saint-Etienne et la fureur de
M ***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la
Fausta, ce jour-l... folle de Fabrice, lui avait adress,s. Le comte avait
tir, son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa
pr,sence d'esprit, elle ,tait perdue.

Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu'il
avait prSs de l.... Il lui raconta qu'il ,tait de Turin, fils d'un grand
personnage qui pour le moment se trouvait ... Parme, ce qui l'obligeait ...
garder beaucoup de m,nagements. La Bettina lui r,pondit en riant qu'il
,tait bien plus grand seigneur qu'il ne voulait le paraOEtre. Notre
h,ros eut besoin d'un peu de temps avant de comprendre que la charmante
fille le prenait pour un non moindre personnage que le prince
h,r,ditaire lui-m^me. La Fausta commenait ... avoir peur et ... aimer
Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pas dire ce nom ... sa femme de
chambre, et de lui parler du prince. Fabrice finit par avouer ... la
jolie fille qu'elle avait devin, juste:

- Mais si mon nom est ,bruit,, ajouta-t-il, malgr, la grande passion
dont j'ai donn, tant de preuves ... ta maOEtresse, je serai oblig, de
cesser de la voir, et aussit"t les ministres de mon pSre, ces m,chants
dr"les que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer
l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa pr,sence.

Vers le matin, Fabrice combina avec la petite cam,riste plusieurs
projets de rendez-vous pour arriver ... la Fausta: il fit appeler Ludovic
et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina,
pendant qu'il ,crivait ... la Fausta la lettre la plus extravagante, la
situation comportait toutes les exag,rations de la trag,die, et Fabrice
ne s'en fit pas faute. Ce ne fut qu'... la pointe du jour qu'il se s,para
de la petite cam,riste, fort contente des faons du jeune prince.

Il avait ,t, cent fois r,p,t, que, maintenant que la Fausta ,tait
d'accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fen^tres
du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y recevoir, et alors il y
aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant prSs
du d,nouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village ... deux
lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint ... cheval, et
bien accompagn,, chanter sous les fen^tres de la Fausta un air alors ...
la mode, et dont il changeait les paroles."N'est-ce pas ainsi qu'en
agissent messieurs les amants?"se disait-il.

Depuis que la Fausta avait t,moign, le d,sir d'un rendez-vous, toute
cette chasse semblait bien longue ... Fabrice."Non, je n'aime point, se
disait-il en chantant assez mal sous les fen^tres du petit palais; la
Bettina me semble cent fois pr,f,rable ... la Fausta, et c'est par elle
que je voudrais ^tre reu en ce moment."Fabrice, s'ennuyant assez
retournait ... son village, lorsque ... cinq cents pas du palais de la
Fausta quinze ou vingt hommes se jetSrent sur lui, quatre d'entre eux
saisirent la bride de son cheval, deux autres s'emparSrent de ses bras.
Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis, mais purent se
sauver; ils tirSrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut
l'affaire d'un instant: cinquante flambeaux allum,s parurent dans la
rue en un clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes
,taient bien arm,s. Fabrice avait saut, ... bas de son cheval, malgr, les
gens qui le retenaient; il chercha ... se faire jour; il blessa m^me un
des hommes qui lui serrait les bras avec des mains semblables ... des
,taux; mais il fut bien ,tonn, d'entendre cet homme lui dire du ton le
plus respectueux:

- Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui
vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lSse-majest,, en
tirant l',p,e contre mon prince.

"Voici justement le chftiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me
serai damn, pour un p,ch, qui ne me semblait point aimable."

A peine la petite tentative de combat fut-elle termin,e, que plusieurs
laquais en grande livr,e parurent avec une chaise ... porteurs dor,e et
peinte d'une faon bizarre: c',tait une de ces chaises grotesques dont
les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard ...
la main, priSrent Son Altesse d'y entrer, lui disant que l'air frais de
la nuit pourrait nuire ... sa voix on affectait les formes les plus
respectueuses, l, nom de prince ,tait r,p,t, ... chaque instant, et
presque en criant. Le cortSge commena ... d,filer. Fabrice compta dans
la rue plus de cinquante hommes portant des torches allum,es. Il
pouvait ^tre une heure du matin, tout le monde s',tait mis aux
fen^tres, la chose se passait avec une certaine gravit,."Je craignais
des coups de poignard de la part du comte M ***, se dit Fabrice, il se
contente de se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de go-t. Mais
pense-t-il r,ellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne suis
que Fabrice, gare les coups de dague!"

Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes arm,s,
aprSs s'^tre longtemps arr^t,s sous les fen^tres de la Fausta, allSrent
parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes plac,s
aux deux c"t,s de la chaise ... porteurs demandaient de temps ... autre ...
Son Altesse si elle avait quelque ordre ... leur donner. Fabrice ne
perdit point la t^te; ... l'aide de la clart, que r,pandaient les
torches, il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortSge
autant que possible. Fabrice se disait: "Ludovic n'a que huit ou dix
hommes et n'ose attaquer."De l'Int,rieur de sa chaise ... porteurs,
Fabrice voyait fort bien que les gens charg,s de la mauvaise
plaisanterie ,taient arm,s jusqu'aux dents. Il affectait de rire avec
les majordomes charg,s de le soigner. AprSs plus de deux heures de
marche triomphale il vit que l'on allait passer ... l'extr,mit, de la ru,
o-- ,tait situ, le palais Sanseverina.

Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidit, la porte
de la chaise pratiqu,e sur le devant, saute par-dessus l'un des bftons,
renverse d'un coup de poignard l'un des estafiers qui lui portait sa
torche au visage; il reoit un coup de dague dans l',paule; un second
estafier lui br-le la barbe avec sa torche allum,e, et enfin Fabrice
arrive ... Ludovic auquel il crie:

- Tue! tue tout ce qui porte des torches!

Ludovic donne des coups d',p,e et le d,livre de deux hommes qui
s'attachaient ... le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu'... la
porte du palais Sanseverina; par curiosit,, le portier avait ouvert la
petite porte haute de trois pieds pratiqu,e dans la grande, et
regardait tout ,bahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d'un
saut et ferme derriSre lui cette porte en miniature; il court au jardin
et s',chappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure
aprSs, il ,tait hors de la ville, au jour il passait la frontiSre des
Etats de ModSne et se trouvait en s-ret,. Le soir il entra dans
Bologne."Voici une belle exp,dition, se dit-il; je n'ai pas m^me pu
parler ... ma belle."Il se hfta d',crire des lettres d'excuse au comte et
... la duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait
dans son coeur, ne pouvaient rien apprendre ... un ennemi."J',tais
amoureux de l'amour, disait-il ... la duchesse; j'ai fait tout au monde
pour le connaOEtre, mais il paraOEt que la nature m'a refus, un coeur
pour aimer et ^tre m,lancolique; je ne puis m',lever plus haut que le
vulgaire plaisir, etc."

On ne saurait donner l'id,e du bruit que cette aventure fit dans Parme.
Le mystSre excitait la curiosit,: une infinit, de gens avaient vu les
flambeaux et la chaise ... porteurs. Mais quel ,tait cet homme enlev, et
envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain
aucun personnage connu ne manqua dans la ville.

Le petit peuple qui habitait la rue d'o-- le prisonnier s',tait ,chapp,
disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les
habitants osSrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvSrent d'autres
traces du combat que beaucoup de sang r,pandu sur le pav,. Plus de
vingt mille curieux' vinrent visiter la rue dans la journ,e. Les villes
d'Italie sont accoutum,es ... des spectacles singuliers, mais toujours
elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette
occurrence, ce fut que m^me un mois aprSs, quand on cessa de parler
uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grfce ... la prudence
du comte Mosca n'avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu
enlever la Fausta au comte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif avait
pris la fuite dSs le commencement de la promenade. Par ordre du comte,
la Fausta fut mise ... la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une
petite injustice que le comte dut se permettre pour arr^ter tout ... fait
la curiosit, du prince, qui autrement e-t pu arriver jusqu'au nom de
Fabrice.

On voyait ... Parme un savant homme arriv, du nord pour ,crire une
histoire du moyen fge; il cherchait des manuscrits dans les
bibliothSques, et le comte lui avait donn, toutes les autorisations
possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il
croyait, par exemple, que tout le monde ... Parme cherchait ... se moquer
de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois ...
cause d'une immense chevelure rouge clair ,tal,e avec orgueil. Ce
savant croyait qu'... l'auberge on lui demanderait des prix exag,r,s de
toutes choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en
chercher le prix dans le voyage d'une Mme Starke qui est arriv, ... une
vingtiSme ,dition', parce qu'il indique ... l'Anglais prudent le prix
d'un dindon, d'une pomme, d'un verre de lait, etc.

Le savant ... la criniSre rouge, le soir m^me du jour o-- Fabrice fit
cette promenade forc,e, devint furieux ... son auberge, et sortit de sa
poche de petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait
deux sous d'une p^che m,diocre. On l'arr^ta, car porter de petits
pistolets est un grand crime!

Comme ce savant irascible ,tait long et maigre, le comte eut l'id,e, le
lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le
t,m,raire qui, ayant pr,tendu enlever la Fausta au comte M ***, avait
,t, mystifi,. Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de
galSre ... Parme; mais cette peine n'est jamais appliqu,e. AprSs quinze
jours de prison, pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui
lui avait fait une peur horrible des lois atroces dirig,es par la
pusillanimit, des gens au pouvoir contre les porteurs d'armes cach,es,
un autre avocat visita la prison et lui raconta la promenade inflig,e
par le comte M *** ... un rival qui ,tait rest, inconnu.

- La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est
ce rival: Avouez que vous vouliez plaire ... la Fausta, que cinquante
brigands vous ont enlev, comme vous chantiez sous sa fen^tre, que
pendant une heure on vous a promen, en chaise ... porteurs sans vous
adresser autre chose que des honn^tet,s. Cet aveu n'a rien d'humiliant,
on ne vous demande qu'un mot. Aussit"t aprSs qu'en le prononant vous
aurez tir, la police d'embarras, elle vous embarque dans une chaise de
poste et vous conduit ... la frontiSre o-- l'on vous souhaite le bonsoir.

Le savant r,sista pendant un mois: deux ou trois fois le prince fut sur
le point de le faire amener au MinistSre de l'int,rieur, et de se
trouver pr,sent ... l'interrogatoire. Mais enfin il n'y songeait plus
quand l'historien, ennuy,, se d,termina ... tout avouer et fut conduit ...
la frontiSre. Le prince resta convaincu que le rival du comte M ***
avait une for^t de cheveux rouges.

Trois jours aprSs la promenade, comme Fabrice qui se cachait ... Bologne
organisait avec le fidSle Ludovic les moyens de trouver le comte M ***,
il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne sur
la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses buli avec lui;
le lendemain au moment o-- il rentrait de la promenade, il fut enlev,
par huit hommes masqu,s qui se donnSrent ... lui pour des sbires de
Parme. On le conduisit, aprSs lui avoir band, les yeux, dans une
auberge deux lieues plus avant dans la montagne, o-- il trouva tous les
,gards possibles et un souper fort abondant. On lui servit les
meilleurs vins d'Italie et d'Espagne.

- Suis-je donc prisonnier d'Etat? dit le comte.

- Pas le moins du monde! lui r,pondit fort poliment Ludovic masqu,.
Vous avez offens, un simple particulier, en vous chargeant de le faire
promener en chaise ... porteurs; demain matin, il veut se battre en duel
avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de
l'argent et des relais pr,par,s sur la route de G^nes.

- Quel est le nom du fier-...-bras? dit le comte irrit,.

- Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons
t,moins, bien loyaux, mais il faut que l'un des deux meure!

- C'est donc un assassinat! dit le comte M ***, effray,.

- A Dieu ne plaise! c'est tout simplement un duel ... mort avec le jeune
homme que vous avez promen, dans les rues de Parme au milieu de la nuit
et qui resterait d,shonor, si vous restiez en vie. L'un de vous deux
est de trop sur la terre, ainsi tfchez de le tuer, vous aurez des
,p,es, des pistolets, des sabres, toutes les armes qu'on a pu se
procurer en quelques heures, car il a fallu se presser; la police de
Bologne est fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut
pas qu'elle emp^che ce duel n,cessaire ... l'honneur du jeune homme dont
vous vous ^tes moqu,.

- Mais si ce jeune homme est un prince...

- C'est un simple particulier comme vous, et m^me beaucoup moins riche
que vous, mais il veut se battre ... mort, et il vous forcera ... vous
battre, je vous en avertis.

- Je ne crains rien au monde! s',cria M ***.

- C'est ce que votre adversaire d,sire avec le plus de passion,
r,pliqua Ludovic. Demain, de grand matin, pr,parez-vous ... d,fendre
votre vie; elle sera attaqu,e par un homme qui a raison d'^tre fort en
colSre et qui ne vous m,nagera pas; je vous r,pSte que vous aurez le
choix des armes; et faites votre testament.

Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit ... d,jeuner au
comte M ***, puis on ouvrit une porte de la chambre o-- il ,tait gard,,
et on l'engagea ... passer dans la cour d'une auberge de campagne; cette
cour ,tait environn,e de haies et de murs assez hauts, et les portes en
,taient soigneusement ferm,es.

Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M *** ...
s'approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie, deux
pistolets, deux ,p,es, deux sabres, du papier et de l'encre; une
vingtaine de paysans ,taient aux fen^tres de l'auberge qui donnaient
sur la cour. Le comte implora leur piti,.

- On veut m'assassiner! s',criait-il, sauvez-moi la vie!

- Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui ,tait
... l'angle oppos, de la cour, ... c"t, d'une table charg,e d'armes.

Il avait mis habit bas, et sa figure ,tait cach,e par un de ces masques
en fil de fer qu'on trouve dans les salles d'armes.

- Je vous engage, ajouta Fabrice, ... prendre le masque en fil de fer qui
est prSs de vous, ensuite avancez vers moi avec une ,p,e ou des
pistolets; comme on vous l'a dit hier soir, vous avez le choix des
armes.

Le comte M *** ,levait des difficult,s sans nombre, et semblait fort
contrari, de se battre Fabrice, de son c"t,, redoutait l'arriv,e de l...
police, quoique l'on f-t dans la montagne ... cinq grandes lieues de
Bologne; il finit par adresser ... son rival les injures les plus
atroces; enfin, il eut le bonheur de mettre en colSre le comte M ***,
qui saisit une ,p,e et marcha sur Fabrice; le combat s'engagea assez
mollement.

AprSs quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre
h,ros avait bien senti qu'il se jetait dans une action, qui, pendant
toute sa vie, pourrait ^tre pour lui un sujet de reproches ou du moins
d'imputations calomnieuses. Il avait exp,di, Ludovic dans la campagne
pour lui recruter des t,moins. Ludovic donna de l'argent ... des
,trangers qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en
poussant des cris, pensant qu'il s'agissait de tuer un ennemi de
l'homme qui payait. Arriv,s ... l'auberge, Ludovic les pria de regarder
de tous leurs yeux, et de voir si l'un de ces deux jeunes gens qui se
battaient agissait en traOEtre et prenait sur l'autre des avantages
illicites.

Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans
tardait ... recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuit, du comte.

- Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut ^tre
brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux
payer des gens qui sont braves.

Le comte, de nouveau piqu,, se mit ... lui crier qu'il avait longtemps
fr,quent, la salle d'armes du fameux Battistin ... Naples, et qu'il
allait chftier son insolence; la colSre du comte M *** ayant enfin
reparu, il se battit avec assez de fermet,, ce qui n'emp^cha point
Fabrice de lui donner un fort beaucoup d',p,e dans la poitrine, qui le
retint au lit plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au
bless,, lui dit ... l'oreille:

- Si vous d,noncez ce duel ... la police, je vous ferai poignarder dans
votre lit.

Fabrice se sauva dans Florence; comme il s',tait tenu cach, ... Bologne,
ce fut ... Florence seulement qu'il reut toutes les lettres de reproches
de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d'^tre venu ... son concert
et de ne pas avoir cherch, ... lui parler. Fabrice fut ravi des lettres
du comte Mosca, elles respiraient une franche amiti, et les sentiments
les plus nobles. Il devina que le comte avait ,crit ... Bologne, de faon
... ,carter les soupons qui pouvaient peser sur lui relativement au
duel; la police fut d'une justice parfaite: elle constata que deux
,trangers, dont l'un seulement, le bless,, ,tait connu (le comte M
***), s',taient battus ... l',p,e, devant plus de trente paysans, au
milieu desquels se trouvait vers la fin du combat le cur, du village
qui avait fait de vains efforts pour s,parer les duellistes. Comme le
nom de Joseph Bossi n'avait point ,t, prononc,, moins de deux mois
aprSs, Fabrice osa revenir ... Bologne, plus convaincu que jamais que sa
destin,e le condamnait ... ne jamais connaOEtre la partie noble et
intellectuelle de l'amour. C'est ce qu'il se donna le plaisir
d'expliquer fort au long ... la duchesse; il ,tait bien las de sa vie
solitaire et d,sirait passionn,ment alors retrouver les charmantes
soir,es qu'il passait entre le comte et sa tante. Il n'avait pas revu
depuis eux les douceurs de la bonne compagne.


Je me suis tant ennuy, ... propos de l'amour que je voulais me donner et
de la Fausta, ,crivait-il ... la duchesse, que maintenant son caprice me
f-t-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller la
sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que
j'aille jusqu'... Paris o-- je vois qu'elle d,bute avec un succSs fou. Je
ferais toutes les lieues possibles pour passer une soir,e avec toi et
avec ce comte si bon pour ses amis.







LIVRE SECONDE

Par ses cris continuels, cette r,publique nous emp^cherait de jouir de
la meilleure des monarchies.
(Chap. xxiii.)





CHAPITRE XIV


Pendant que Fabrice ,tait ... la chasse de l'amour dans un village voisin
de Parme, le fiscal g,n,ral Rassi, qui ne le savait pas si prSs de lui,
continuait ... traiter son affaire comme s'il e-t ,t, un lib,ral: il
feignit de ne pouvoir trouver, ou plut"t intimida les t,moins ...
d,charge; et enfin, aprSs un travail fort savant de prSs d'une ann,e,
et environ deux mois aprSs le dernier retour de Fabrice ... Bologne, un
certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement
dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d'^tre rendue
depuis une heure contre le petit del Dongo serait pr,sent,e ... la
signature du prince et approuv,e par lui. Quelques minutes plus tard la
duchesse sut ce propos de son ennemie."Il faut que le comte soit bien
mal servi par ses agents! se dit-elle; encore ce matin il croyait que
la sentence ne pouvait ^tre rendue avant huit jours. Peut-^tre ne
serait-il pas ffch, d',loigner de Parme mon jeune grand vicaire; mais,
ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons revenir, et un jour il sera
notre archev^que."La duchesse sonna:

- R,unissez tous les domestiques dans la salle d'attente, dit-elle ...
son valet de chambre, m^me les cuisiniers; allez prendre chez le
commandant de la place le permis n,cessaire pour avoir quatre chevaux
de poste, et enfin qu'avant une demi-heure ces chevaux soient attel,s ...
mon landau. Toutes les femmes de la maison furent occup,es ... faire des
malles, la duchesse prit ... la hfte un habit de voyage, le tout sans
rien faire dire au comte; l'id,e de se moquer un peu de lui la
transportait de joie.

- Mes amis, dit-elle aux domestiques rassembl,s, j'apprends que mon
pauvre neveu va ^tre condamn, par contumace pour avoir eu l'audace de
d,fendre sa vie contre un furieux; c'est Giletti qui voulait le tuer.
Chacun de vous a pu voir combien le caractSre de Fabrice est doux et
inoffensif. Justement indign,e de cette injure atroce, je pars pour
Florence: je laisse ... chacun de vous ses gages pendant dix ans. Si vous
^tes malheureux, ,crivez-moi, et tant que j'aurai un sequin, il y aura
quelque chose pour vous.

La duchesse pensait exactement ce qu'elle disait, et, ... ses derniers
mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux
humides; elle ajouta d'une voix ,mue:

- Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand
vicaire du diocSse, qui demain matin va ^tre condamn, aux galSres, ou,
ce qui serait moins b^te, ... la peine de mort.

Les larmes des domestiques redoublSrent et peu ... peu se changSrent en
cris ... peu prSs s,ditieux; la duchesse monta dans son carrosse et se
fit conduire au palais du prince. Malgr, l'heure indue, elle fit
solliciter une audience par le g,n,ral Fontana, aide de camp de
service; elle n',tait point en grand habit de cour, ce qui jeta cet
aide de camp dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut
point surpris, et encore moins ffch, de cette demande d'audience."Nous
allons voir des larmes r,pandues par de beaux yeux, se dit-il en se
frottant les mains. Elle vient demander grfce; enfin cette fiSre beaut,
va s'humilier! elle ,tait aussi trop insupportable avec ses petits airs
d'ind,pendance! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire ... la
moindre chose qui la choquait: Naples et Milan seraient un s,jour bien
autrement aimable que votre petite ville de Parme. A la v,rit, je ne
rSgne pas sur Naples ou sur Milan, mais enfin cette grande dame vient
me demander quelque chose qui d,pend de moi uniquement et qu'elle br-le
d'obtenir; j'ai toujours pens, que l'arriv,e de ce neveu m'en ferait
tirer pied ou aile."

Pendant que le prince souriait ... ces pens,es et se livrait ... toutes ces
pr,visions agr,ables, il se promenait dans son grand cabinet, ... la
porte duquel le g,n,ral Fontana ,tait rest, debout et raide comme un
soldat au port d'armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se
rappelant l'habit de voyage de la duchesse, il crut ... la dissolution de
la monarchie. Son ,bahissement n'eut plus de bornes quand il entendit
le prince lui dire:

- Priez Mme la duchesse d'attendre un petit quart d'heure.

Le g,n,ral aide de camp fit son demi-tour comme un soldat ... la parade;
le prince sourit encore: "Fontana n'est pas accoutum, se dit-il, ... voir
attendre cette fiSre duchesse: la figure ,tonn,e avec laquelle il va
lui parler du petit quart d'heure d'attente pr,parera le passage aux
larmes touchantes que ce cabinet va voir r,pandre."Ce petit quart
d'heure fut d,licieux pour le prince, il se promenait d'un pas ferme et
,gal, il r,gnait."Il s'agit ici de ne rien dire qui ne soit
parfaitement ... sa place; quels que soient mes sentiments envers la
duchesse, il ne faut point oublier que c'est une des plus grandes dames
de ma cour. Comment Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles
quand il avait lieu d'en ^tre m,content?"et ses yeux s'arr^tSrent sur
le portrait du grand roi.

Le plaisant de la chose c'est que le prince ne songea point ... se
demander s'il ferait grfce ... Fabrice et quelle serait cette grfce.
Enfin, au bout de vingt minutes, le fidSle Fontana se pr,senta de
nouveau ... la porte, mais sans rien dire.

- La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d'un air th,ftral.

"Les larmes vont commencer", se dit-il, et, comme pour se pr,parer ... un
tel spectacle, il tira son mouchoir.

Jamais la duchesse n'avait ,t, aussi leste et aussi jolie; elle n'avait
pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas l,ger et rapide effleurer ...
peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout
... fait la raison.

- J'ai bien des pardons ... demander ... Votre Altesse S,r,nissime, dit la
duchesse de sa petite voix l,gSre et gaie, j'ai pris la libert, de me
pr,senter devant elle avec un habit qui n'est pas pr,cis,ment
convenable, mais Votre Altesse m'a tellement accoutum,e ... ses bont,s
que j'ai os, esp,rer qu'elle voudrait bien m'accorder encore cette
grfce.

La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de
jouir de la figure du prince; elle ,tait d,licieuse ... cause de
l',tonnement profond et du reste de grands airs que la position de la
t^te et des bras accusait encore. Le prince ,tait rest, comme frapp,
par la foudre; de sa petite voix aigre et troubl,e il s',criait de
temps ... autre en articulant ... peine:

- Comment! comment!

La duchesse, comme par respect, aprSs avoir fini son compliment, lui
laissa tout le temps de r,pondre; puis elle ajouta:

- J'ose esp,rer que Votre Altesse S,r,nissime daigne me pardonner
l'incongruit, de mon costume.

Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d'un si vif ,clat
que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez
lui ,tait le dernier signe du plus extr^me embarras.

- Comment! comment! dit-il encore.

Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:

- Madame la duchesse, asseyez-vous donc.

Il avana lui-m^me un fauteuil et avec assez de grfce. La duchesse ne
fut point insensible ... cette politesse, elle mod,ra la p,tulance de son
regard.

- Comment! comment! r,p,ta encore le prince en s'agitant dans son
fauteuil, sur lequel on e-t dit qu'il ne pouvait trouver de position
solide.

- Je vais profiter de la fraOEcheur de la nuit pour courir la poste,
reprit la duchesse, et, comme mon absence peut ^tre de quelque dur,e,
je n'ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse S,r,nissime sans la
remercier de toutes les bont,s que depuis cinq ann,es elle a daign,
avoir pour moi.

A ces mots le prince comprit enfin; il devint pfle: c',tait l'homme du
monde qui souffrait le plus de se voir tromp, dans ses pr,visions; puis
il prit un air de grandeur tout ... fait digne du portrait de Louis XIV
qui ,tait sous ses yeux."A la bonne heure, se dit la duchesse, voil... un
homme."

- Et quel est le motif de ce d,part subit? dit le prince d'un ton assez
ferme.

- J'avais ce projet depuis longtemps, r,pondit la duchesse. et une
petite insulte que l'on a faite ... Monsignore del Dongo que demain l'on
va condamner ... mort ou aux galSres, me fait hfter mon d,part.

- Et dans quelle ville allez-vous?

- A Naples, je pense.

Elle ajouta en se levant:

- Il ne me reste plus qu'... prendre cong, de Votre Altesse S,r,nissime
et ... la remercier trSs humblement de ses anciennes bont,s.

A son tour, elle parlait d'un air si ferme que le prince vit bien que
dans deux secondes tout serait fini; l',clat du d,part ayant eu lieu,
il savait que tout arrangement ,tait impossible; elle n',tait pas femme
... revenir sur ses d,marches. Il courut aprSs elle.

- Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant
la main, que toujours je vous ai aim,e, et d'une amiti, ... laquelle il
ne tenait qu'... vous de donner un autre nom. Un meurtre a ,t, commis,
c'est ce qu'on ne saurait nier; j'ai confi, l'instruction du procSs ...
mes meilleurs juges...

A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence
de respect et m^me d'urbanit, disparut en un clin d'oeil: la femme
outrag,e parut clairement, et la femme outrag,e s'adressant ... un ^tre
qu'elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l'expression de la colSre la
plus vive et m^me du m,pris, qu'elle dit au prince en pesant sur tous
les mots:

- Je quitte ... jamais les Etats de Votre Altesse S,r,nissime, pour ne
jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres inffmes assassins
qui ont condamn, ... mort mon neveu et tant d'autres; si Votre Altesse
S,r,nissime ne veut pas m^ler un sentiment d'amertume aux derniers
instants que je passe auprSs d'un prince poli et spirituel quand il
n'est pas tromp,, je la prie trSs humblement de ne pas me rappeler
l'id,e de ces Juges inffmes qui se vendent pour mille ,cus ou une croix.

L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononc,es ces
paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa
dignit, compromise par une accusation encore plus directe, mais au
total sa sensation finit bient"t par ^tre de plaisir: il admirait la
duchesse; l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beaut,
sublime. "Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit
passer quelque chose ... une femme unique et telle que peut-^tre il n'en
existe pas une seconde dans toute l'Italie... Eh bien! avec un peu de
bonne politique il ne serait peut-^tre pas impossible d'en faire un
jour ma maOEtresse, il y a loin d'un tel ^tre ... cette poup,e de marquise
Balbi, et qui encore chaque ann,e vole au moins trois cent mille francs
... mes pauvres sujets... Mais l'ai-je bien entendu? pensa-t-il tout ...
coup; elle a dit: condamn, mon neveu et tant d'autres."

Alors la colSre surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang
supr^me que le prince dit, aprSs un silence:

- Et que faudrait-il faire pour que Madame ne partOEt point?

- Quelque chose dont vous n'^tes pas capable r,pliqua la duchesse avec
l'accent de l'ironie l... plus amSre et du m,pris le moins d,guis,.

Le prince ,tait hors de lui, mais il devait ... l'habitude de son m,tier
de souverain absolu la force de r,sister ... un premier mouvement."Il
faut avoir cette femme, se dit-il, c'est ce que je me dois, puis il
faut la faire mourir par le m,pris... Si elle sort de ce cabinet, je ne
la revois jamais."Mais ivre de colSre et de haine comme il l',tait en
ce moment, o-- trouver un mot qui p-t satisfaire ... la fois ... ce qu'il se
devait ... lui-m^me et porter la duchesse ... ne pas d,serter sa cour ...
l'instant?"On ne peut se dit-il, ni r,p,ter ni tourner en ridicule un
geste", et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son
cabinet. Peu aprSs il entendit gratter ... cette porte.

- Quel est le jean-sucre, s',cria-t-il en jurant de toute la force de
ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m'apporter sa sotte
pr,sence?

Le pauvre g,n,ral Fontana montra sa figure pfle et totalement
renvers,e, et ce fut avec l'air d'un homme ... l'agonie qu'il pronona
ces mots mal articul,s:

- Son Excellence le comte Mosca sollicite l'honneur d'^tre introduit.

- Qu'il entre! dit le prince en criant.

Et comme Mosca saluait:

- Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui pr,tend
quitter Parme ... l'instant pour aller s',tablir ... Naples, et qui
par-dessus le march, me dit des impertinences.

- Comment! dit Mosca pflissant.

- Quoi! vous ne saviez pas ce projet de d,part?

- Pas la premiSre parole; j'ai quitt, Madame ... six heures, joyeuse et
contente.

Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda
Mosca; sa pfleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n',tait
point complice du coup de t^te de la duchesse."En ce cas, se dit-il, je
la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s'envole en m^me
temps. A Naples elle fera des ,pigrammes avec son neveu Fabrice sur la
grande colSre du petit prince de Parme."Il regarda la duchesse; le plus
violent m,pris et la colSre se disputaient son coeur; ses yeux ,taient
fix,s en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette
belle bouche exprimaient le d,dain le plus amer. Toute cette figure
disait : vil courtisan!"Ainsi, pensa le prince, aprSs l'avoir examin,e,
je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si
elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle
dira de mes juges ... Naples... Et avec cet esprit et cette force de
persuasion divine que le ciel lui a donn,s, elle se fera croire de tout
le monde. Je lui devrai la r,putation d'un tyran ridicule qui se lSve
la nuit pour regarder sous son lit..."Alors, par une manoeuvre adroite
et comme cherchant ... se promener pour diminuer son agitation, le prince
se plaa de nouveau devant la porte du cabinet, le comte ,tait ... sa
droite ... trois pas de distance, pfle, d,fait et tellement tremblant
qu'il fut oblig, de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la
duchesse avait occup, au commencement de l'audience, et que le prince
dans un mouvement de colSre avait pouss, au loin. Le comte ,tait
amoureux."Si la duchesse part je la suis, se disait-il, mais
voudra-t-elle de moi ... sa suite? voil... la question."

A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras crois,s et serr,s
contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une
pfleur complSte et profonde avait succ,d, aux vives couleurs qui
naguSre animaient cette t^te sublime.

Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure
rouge et l'air inquiet; sa main gauche jouait d'une faon convulsive
avec la croix attach,e au grand cordon de son ordre qu'il portait sous
l'habit; de la main droite il se caressait le menton.

- Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu'il faisait
lui-m^me et entraOEn, par l'habitude de le consulter sur tout.

- Je n'en sais rien en v,rit,, Altesse S,r,nissime, r,pondit le comte
de l'air d'un homme qui rend le dernier soupir.

Il pouvait ... peine prononcer les mots de sa r,ponse. Le ton de cette
voix donna au prince la premiSre consolation que son orgueil bless, e-t
trouv,e dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase
heureuse pour son amour-propre.

- Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien
faire abstraction complSte de ma position dans le monde. Je vais parler
comme un ami.

Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imit, des
temps heureux de Louis XIV.

- Comme un ami parlant ... des amis. Madame la duchesse, ajouta-t-il, que
faut-il faire pour vous faire oublier une r,solution intempestive?

- En v,rit,, je n'en sais rien, r,pondit la duchesse avec un grand
soupir, en v,rit,, je n'en sais rien, tant j'ai Parme en horreur.

Il n'y avait nulle intention d',pigramme dans ce mot, on voyait que la
sinc,rit, m^me parlait par sa bouche.

Le comte se tourna vivement de son c"t,; l'fme du courtisan ,tait
scandalis,e; puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec
beaucoup de dignit, et de sang-froid le prince laissa passer un moment;
puis s'adressant au comte:

- Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout ... fait hors
d'elle-m^me; c'est tout simple, elle adore son neveu.

Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus
galant et en m^me temps de l'air que l'on prend pour citer le mot d'une
com,die:

- Que faut-il faire pour plaire ... ces beaux yeux?

La duchesse avait eu le temps de r,fl,chir; d'un ton ferme et lent, et
comme si elle e-t dict, son ultimatum, elle r,pondit:

- Son Altesse m',crirait une lettre gracieuse, comme elle sait si bien
les faire; elle me dirait que, n',tant point convaincue de la
culpabilit, de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de
l'archev^que, elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui
pr,senter, et que cette proc,dure injuste n'aura aucune suite ...
l'avenir.

- Comment injuste! s',cria le prince en rougissant jusqu'au blanc des
yeux, et reprenant sa colSre.

- Ce n'est pas tout! r,pliqua la duchesse avec une fiert, romaine; dSs
ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est d,j... onze
heures et un quart, dSs ce soir Son Altesse S,r,nissime enverra dire ...
la marquise Raversi qu'elle lui conseille d'aller ... la campagne pour se
d,lasser des fatigues qu'a d- lui causer un certain procSs dont elle
parlait dans son salon au commencement de la soir,e.

Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.

- Vit-on jamais une telle femme?... s',criait-il; elle me manque de
respect.

La duchesse r,pondit avec une grfce parfaite:

- De la vie je n'ai eu l'id,e de manquer de respect ... Son Altesse
S,r,nissime; Son Altesse a eu l'extr^me condescendance de dire qu'elle
parlait comme un ami ... des amis. Je n'ai, du reste aucune envie de
rester ... Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier
m,pris.

Ce regard d,cida le prince, jusqu'ici fort incertain, quoique ces
paroles eussent sembl, annoncer un engagement; il se moquait fort des
paroles.

Il y eut encore quelques mots d',chang,s, mais enfin le comte Mosca
reut l'ordre d',crire le billet gracieux sollicit, par la duchesse. Il
omit la phrase: Cette proc,dure injuste n'aura aucune suite ...
l'avenir."Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne
point signer la sentence qui lui sera pr,sent,e."Le prince le remercia
d'un coup d'oeil en signant.

Le comte eut grand tort, le prince ,tait fatigu, et e-t tout sign,; il
croyait se bien tirer de la scSne et toute l'affaire ,tait domin,e ...
ses yeux par ces mots: "Si la duchesse part, je trouverai ma cour
ennuyeuse avant huit jours."Le comte remarqua que le maOEtre corrigeait
la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle
marquait prSs de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrig,e
que l'envie p,dantesque de faire preuve d'exactitude et de bon
gouvernement. Quant ... l'exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un
pli; le prince avait un plaisir particulier ... exiler les gens.

- G,n,ral Fontana, s',cria-t-il en entrouvrant la porte.

Le g,n,ral parut avec une figure tellement ,tonn,e et tellement
curieuse, qu'il y eut ,change d'un regard gai entre la duchesse et le
comte, et ce regard fit la paix.

- G,n,ral Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui
attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous
ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma
part, et, arriv, dans sa chambre, vous direz ces pr,cises paroles, et
non d'autres: "Madame la marquise Raversi, Son Altesse S,r,nissime vous
engage ... partir demain, avant huit heures du matin, pour votre chfteau
de Velleja; Son Altesse vous fera connaOEtre quand vous pourrez revenir
... Parme."

Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le
remercier comme il s'y attendait, lui fit une r,v,rence extr^mement
respectueuse et sortit rapidement.

- Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.

Celui-ci, ravi de l'exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes
ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en
courtisan consomm,; il voulait consoler l'amour-propre du souverain, et
ne prit cong, que lorsqu'il le vit bien convaincu que l'histoire
anecdotique de Louis XIV n'avait pas de page plus belle que celle qu'il
venait de fournir ... ses historiens futurs.

En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu'on n'admOEt
personne, pas m^me le comte. Elle voulait se trouver seule avec
elle-m^me, et voir un peu quelle id,e elle devait se former de la scSne
qui venait d'avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire
plaisir au moment m^me; mais ... quelque d,marche qu'elle se f-t laiss,
entraOEner elle y e-t tenu avec fermet,. Elle ne se f-t point blfm,e en
revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel ,tait le caractSre
auquel elle devait d'^tre encore ... trente-six ans la plus jolie femme
de la cour.

Elle r^vait en ce moment ... ce que Parme pouvait offrir d'agr,able,
comme elle e-t fait au retour d'un long voyage, tant de neuf heures ...
onze elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.

"Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu'il a connu mon
d,part en pr,sence du prince... Au fait, c'est un homme aimable et d'un
coeur bien rare! Il e-t quitt, ses ministSres pour me suivre... Mais
aussi pendant cinq ann,es entiSres il n'a pas eu une distraction ... me
reprocher. Quelles femmes mari,es ... l'autel pourraient en dire autant ...
leur seigneur et maOEtre? Il faut convenir qu'il n'est point important,
point p,dant; il ne donne nullement l'envie de le tromper; devant moi
il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une dr"le
de figure en pr,sence de son seigneur et maOEtre; s'il ,tait l... je
l'embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d'amuser
un ministre qui a perdu son portefeuille, c'est une maladie dont on ne
gu,rit qu'... la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait
d'^tre ministre jeune! Il faut que je le lui ,crive, c'est une de ces
choses qu'il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son
prince... Mais j'oubliais mes bons domestiques."

La duchesse sonna. Ses femmes ,taient toujours occup,es ... faire des
malles; la voiture ,tait avanc,e sous le portique et on la chargeait;
tous les domestiques qui n'avaient pas de travail ... faire entouraient
cette voiture, les larmes aux yeux. La Ch,kina, qui dans les grandes
occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces d,tails.

- Faites-les monter dit la duchesse.

Un instant aprSs elle passa dans la salle d'attente.

- On m'a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne
serait pas sign,e par le souverain (c'est ainsi qu'on parle en Italie);
je suspends mon d,part, nous verrons si mes ennemis auront le cr,dit de
faire changer cette r,solution.

AprSs un petit silence, les domestiques se mirent ... crier : "Vive Mme
la duchesse!"et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui ,tait d,j...
dans la piSce voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une
petite r,v,rence pleine de grfce ... ses gens et leur dit:

- Mes amis, je vous remercie.

Si elle e-t dit un mot, tous, en ce moment, eussent march, contre le
palais pour l'attaquer. Elle fit un signe ... un postillon, ancien
contrebandier et homme d,vou,, qui la suivit.

- Tu vas t'habiller en paysan ais,, tu sortiras de Parme comme tu
pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible ...
Bologne. Tu entreras ... Bologne en promeneur et par la porte de
Florence, et tu remettras ... Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet
que Ch,kina va te donner. Fabrice se cache et s'appelle l...-bas M.
Joseph Bossi; ne va pas le trahir par ,tourderie, n'aie pas l'air de le
connaOEtre; mes ennemis mettront peut-^tre des espions ... tes trousses.
Fabrice te renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques
jours: c'est surtout en revenant qu'il faut redoubler de pr,cautions
pour ne pas le trahir.

- Ah! les gens de la marquise Raversi! s',cria le postillon; nous les
attendons, et si Madame voulait ils seraient bient"t extermin,s.

- Un jour peut-^tre! mais gardez-vous sur votre t^te de rien faire sans
mon ordre.

C',tait la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer ...
Fabrice; elle ne put r,sister au plaisir de l'amuser, et ajouta un mot
sur la scSne qui avait amen, le billet; ce mot devint une lettre de dix
pages. Elle fit rappeler le postillon.

- Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu'... quatre heures, porte ouvrante.

- Je comptais passer par le grand ,gout, j'aurais de l'eau jusqu'au
menton, mais je passerais...

- Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer ... prendre la fiSvre un
de mes plus fidSles serviteurs. Connais-tu quelqu'un chez Mgr
l'archev^que?

- Le second cocher est mon ami.

- Voici une lettre pour ce saint pr,lat: introduis-toi sans bruit dans
son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais
pas qu'on r,veillft Monseigneur. S'il est d,j... renferm, dans sa
chambre, passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l'usage de
se lever avec le jour, demain matin, ... quatre heures, fais-toi annoncer
de ma part, demande sa b,n,diction au saint archev^que, remets-lui le
paquet que voici, et prends les lettres qu'il te donnera peut-^tre pour
Bologne.

La duchesse adressait ... l'archev^que l'original m^me du billet du
prince, comme ce billet ,tait relatif ... son premier grand vicaire, elle
priait de le d,poser aux archives de l'archev^ch,, o-- elle esp,rait que
MM. les grands vicaires et les chanoines, collSgues de son neveu,
voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la condition du
plus profond secret.

La duchesse ,crivait ... Mgr Landriani avec une familiarit, qui devait
charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait trois lignes; la
lettre, fort amicale, ,tait suivie de ces mots: Angelina-Cornelia-Isola
Valserra del Dongo, duchesse Sanseverina.

"Je n'en ai pas tant ,crit, je pense, se dit la duchesse en riant,
depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mSne ces
gens-l... que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature
fait beaut,."Elle ne put pas finir la soir,e sans c,der ... la tentation
d',crire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annonait
officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec
les t^tes couronn,es, qu'elle ne se sentait pas capable d'amuser un
ministre disgraci,."Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez
plus le voir, ce serait donc ... moi ... vous faire peur?"Elle fit porter
sur-le-champ cette lettre.

De son c"t,, le lendemain vers sept heures du matin, le prince manda le
comte Zurla, ministre de l'Int,rieur.

- De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus s,vSres ... tous les
podestats' pour qu'ils fassent arr^ter le sieur Fabrice del Dongo. On
nous annonce que peut-^tre il osera reparaOEtre dans nos Etats. Ce
fugitif se trouvant ... Bologne, o-- il semble braver les poursuites de
nos tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement 1o
dans les villages sur la route de Bologne ... Parme; 2o aux environs du
chfteau de la duchesse Sanseverina, ... Sacca, et de sa maison de
Castelnovo; 3o autour du chfteau du comte Mosca. J'ose esp,rer de votre
haute sagesse, monsieur le comte, que vous saurez d,rober la
connaissance de ces ordres de votre souverain ... la p,n,tration du comte
Mosca. Sachez que je veux que l'on arr^te le sieur Fabrice del Dongo.

DSs que ce ministre fut sorti, une porte secrSte introduisit chez le
prince le fiscal g,n,ral Rassi, qui s'avana pli, en deux et saluant ...
chaque pas. La mine de ce coquin-l... ,tait ... peindre; elle rendait
justice ... toute l'infamie de son r"le, et, tandis que les mouvements
rapides et d,sordonn,s de ses yeux trahissaient la connaissance qu'il
avait de ses m,rites, l'assurance arrogante et grimaante de sa bouche
montrait qu'il savait lutter contre le m,pris.

Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la
destin,e de Fabrice, on peut en dire un mot. Il ,tait grand, il avait
de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abOEm, par la petite
v,role; pour de l'esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin; on
lui accordait de poss,der parfaitement la science du droit, mais
c',tait surtout par l'esprit de ressource qu'il brillait. De quelque
sens que p-t se pr,senter une affaire, il trouvait facilement, et en
peu d'instants les moyens fort bien fond,s en droit d'arriver ... une
condamnation ou ... un acquittement; il ,tait surtout le roi des finesses
de procureur.

A cet homme, que de grandes monarchies eussent envi, au prince de
Parme, on ne connaissait qu'une passion: ^tre en conversation intime
avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu
lui importait que l'homme puissant rOEt de ce qu'il disait, ou de sa
propre personne, ou fOEt des plaisanteries r,voltantes sur Mme Rassi;
pourvu qu'il vOEt rire et qu'on le traitft avec familiarit,, il ,tait
content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la
dignit, de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups
de pied lui faisaient mal, il se mettait ... pleurer. Mais l'instinct de
bouffonnerie ,tait si puissant chez lui, qu'on le voyait tous les jours
pr,f,rer le salon d'un ministre qui le bafouait, ... son propre salon o--
il r,gnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi
s',tait surtout fait une position ... part, en ce qu'il ,tait impossible
au noble le plus insolent de pouvoir l'humilier; sa faon de se venger
des injures qu'il essuyait toute la journ,e ,tait de les raconter au
prince, auquel il s',tait acquis le privilSge de tout dire; il est vrai
que souvent la r,ponse ,tait un soufflet bien appliqu, et qui faisait
mal, mais il ne s'en formalisait aucunement. La pr,sence de ce grand
juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors il
s'amusait ... l'outrager. On voit que Rassi ,tait ... peu prSs l'homme
parfait ... la cour: sans honneur et sans humeur.

- Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et
le traitant tout ... fait comme un cuistre, lui qui ,tait si poli avec
tout le monde. De quand votre sentence est-elle dat,e?

- Altesse S,r,nissime, d'hier matin.

- De combien de juges est-elle sign,e?

- De tous les cinq.

- Et la peine?

- Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse S,r,nissime me l'avait
dit.

- La peine de mort e-t r,volt,, dit le prince comme se parlant ...
soi-m^me, c'est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c'est un del
Dongo, et ce nom est r,v,r, dans Parme, ... cause des trois archev^ques
presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse?

- Oui, Altesse S,r,nissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et
pli, en deux, avec, au pr,alable, excuse publique devant le portrait de
Son Altesse S,r,nissime; de plus, je-ne au pain et ... l'eau tous les
vendredis et toutes les veilles des f^tes principales, le sujet ,tant
d'une impi,t, notoire. Ceci pour l'avenir et pour casser le cou ... sa
fortune.

- Ecrivez, dit le prince:


Son Altesse S,r,nissime ayant daign, ,couter avec bon t, les trSs
humbles supplications de la marquise del Dongo, mSre du coupable, et de
la duchesse Sanseverina, sa tante lesquelles ont repr,sent, qu'...
l',poque du crime leur fils et neveu ,tait fort jeune et d'ailleurs
,gar, par une folle passion conue pour la femme du malheureux Giletti,
a bien voulu, malgr, l'horreur inspir,e par un tel meurtre, commuer la
peine ... laquelle Fabrice del Dongo a ,t, condamn,, en celle de douze
ann,es de forteresse.


"Donnez que je signe."

Le prince signa et data de la veille, puis, rendant la sentence ... Rassi
il lui dit:

- Ecrivez imm,diatement au-dessous de ma signature:


La duchesse Sanseverina s',tant derechef jet,e aux genoux de Son
Altesse le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une
heure de promenade sur la plate-forme de la tour carr,e vulgairement
appel,e tour FarnSse.


"Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous
puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller De
Capitani qui a vot, pour deux ans de forteresse et qui ... m^me p,ror, en
faveur de cette opinion ridicule, que je l'engage ... relire les lois et
rSglements. Derechef, silence, et bonsoir."

Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes
r,v,rences que le prince ne regarda pas.

Ceci se passait ... sept heures du matin. Quelques heures plus tard, la
nouvelle de l'exil de la marquise Raversi se r,pandait dans la ville et
dans les caf,s, tout le monde parlait ... la fois de ce grand ,v,nement.
L'exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet implacable
ennemi des petites villes et des petites cours, l'ennui. Le g,n,ral
Fabio Conti, qui s',tait cru ministre, pr,texta une attaque de goutte,
et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse. La
bourgeoisie et par la suite le petit peuple conclurent, de ce qui se
passait, qu'il ,tait clair que le prince avait r,solu de donner
l'archev^ch, de Parme ... Monsignore del Dongo. Les fins politiques de
caf, allSrent m^me jusqu'... pr,tendre qu'on avait engag, le pSre
Landriani, l'archev^que actuel, ... feindre une maladie et ... pr,senter sa
d,mission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du tabac
ils en ,taient s-rs: ce bruit vint jusqu'... l'archev^que qui s'en alarma
fort, et pendant quelques jours son zSle pour notre h,ros en fut
grandement paralys,. Deux mois aprSs cette belle nouvelle se trouvait
dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c',tait le
comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait ^tre
fait archev^que.

La marquise Raversi ,tait furibonde dans son chfteau de Velleja, ce
n',tait point une femmelette, de celles qui croient se venger en
lanant des propos outrageants contre leurs ennemis. DSs le lendemain
de sa disgrfce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se
pr,sentSrent au prince par son ordre, et lui demandSrent la permission
d'aller la voir ... son chfteau. L'Altesse reut ces messieurs avec une
grfce parfaite, et leur arriv,e ... Velleja fut une grande consolation
pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente
personnes dans son chfteau, tous ceux que le ministSre lib,ral devait
porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil r,gulier
avec les mieux inform,s de ses amis. Un jour qu'elle avait reu
beaucoup de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne
heure: la femme de chambre favorite introduisit d'abord l'amant
r,gnant, le comte Baldi, jeune homme d'une admirable figure et fort
insignifiant; et plus tard, le chevalier Riscara son pr,d,cesseur:
celui-ci ,tait un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant
commenc, par ^tre r,p,titeur de g,om,trie au collSge des nobles ...
Parme, se voyait maintenant conseiller d'Etat et chevalier de plusieurs
ordres.

- J'ai la bonne habitude, dit la marquise ... ces deux hommes, de ne
d,truire -jamais aucun papier, et bien m'en prend; voici neuf lettres
que la Sanseverina m'a ,crites en diff,rentes occasions. Vous allez
partir tous les deux pour G^nes, vous chercherez parmi les gal,riens un
ex-notaire nomm, Burati, comme le grand poSte de Venise, ou Durati.
Vous, comte Baldi, placez-vous ... mon bureau et ,crivez ce que je vais
vous dicter.


Une id,e me vient et je t',cris ce mot. Je vais ... ma chaumiSre prSs de
Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai
bien heureuse: il n'y a, ce me semble, pas grand danger aprSs ce qui
vient de se passer; les nuages s',claircissent. Cependant arr^te-toi
avant d'entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes
gens, ils t'aiment tous ... la folie. Tu garderas, bien en tendu, le nom
de Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le
plus admirable capucin, et l'on ne t'a vu ... Parme qu'avec la figure
d,cente d'un grand vicaire.


- Comprends-tu, Riscara?

- Parfaitement; mais le voyage ... G^nes est un luxe inutile; je connais
un homme dans Parme qui, ... la v,rit,, n'est pas encore aux galSres,
mais qui ne peut manquer d'y arriver. Il contrefera admirablement
l',criture de la Sanseverina.

A ces mots, le comte Baldi ouvrit d,mesur,ment ses yeux si beaux; il
comprenait seulement.

- Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espSres de
l'avancement, dit la marquise ... Riscara, apparemment qu'il te connaOEt
aussi; sa maOEtresse, son confesseur, son ami peuvent ^tre vendus ... l...
Sanseverina, j'aime mieux diff,rer cette petite plaisanterie de
quelques jours, et ne m'exposer ... aucun hasard. Partez dans deux
heures, comme de bons petits agneaux, ne voyez fme qui vive ... G^nes et
revenez bien vite.

Le chevalier Riscara s'enfuit en riant, et parlant du nez comme
Polichinelle: Il faut pr,parer les paquets, disait-il en courant d'une
faon burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours
aprSs, Riscara ramena ... la marquise son comte Baldi tout ,corch,: pour
abr,ger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne ... dos de
mulet; il jurait qu'on ne le reprendrait plus ... faire de grands
voyages. Baldi remit ... la marquise trois exemplaires de la lettre
qu'elle lui avait dict,e, et cinq ou six autres lettres de la m^me
,criture, compos,es par Riscara, et dont on pourrait peut-^tre tirer
parti par la suite. L'une de ces lettres contenait de fort jolies
plaisanteries sur les peurs que le prince avait la nuit, et sur la
d,plorable maigreur de la marquise Baldi, sa maOEtresse, laquelle
laissait, dit-on, la marque d'une pincette sur le coussin des bergSres
aprSs s'y ^tre assise un instant. On e-t jur, que toutes ces lettres
,taient ,crites de la main de Mme Sanseverina.

- Maintenant je sais ... n'en pas douter, dit la marquise, que l'ami du
coeur, que le Fabrice est ... Bologne ou dans les environs...

- Je suis trop malade, s',cria le comte Baldi en l'interrompant; je
demande en grfce d'^tre dispens, de ce second voyage, ou du moins je
voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma sant,.

- Je vais plaider votre cause, dit Riscara.

Il se leva et parla bas ... la marquise.

- Eh bien! soit, j'y consens, r,pondit-elle en souriant.

- Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise ... Baldi d'un
air assez d,daigneux.

- Merci, s',cria celui-ci avec l'accent du coeur.

En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il ,tait ... peine ...
Bologne depuis deux jours, lorsqu'il aperut dans une calSche Fabrice
et la petite Marietta."Diable! se dit-il, il paraOEt que notre futur
archev^que ne se g^ne point; il faudra faire connaOEtre ceci ... la
duchesse, qui en sera charm,e."Riscara n'eut que la peine de suivre
Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci reut
par un courrier la lettre de fabrique g,noise; il la trouva un peu
courte, mais du reste n'eut aucun soupon. L'id,e de revoir la duchesse
et le comte le rendit fou de bonheur, et quoi que p-t dire Ludovic, il
prit un cheval ... la poste et partit au galop. Sans s'en douter, il
,tait suivi ... peu de distance par le chevalier Riscara qui, en
arrivant, ... six lieues de Parme, ... la post, avant Castelnovo, eut le
plaisir de voir un grand attroupement dans la place devant la prison du
lieu; on venait d'y conduire notre h,ros, reconnu ... la poste, comme il
changeait de cheval, par deux sbires choisis et envoy,s par le comte
Zurla.

Les petits yeux du chevalier Riscara brillSrent de joie; il v,rifia
avec une patience exemplaire tout ce qui venait d'arriver dans ce petit
village, puis exp,dia un courrier ... la marquise Raversi. AprSs quoi,
courant les rues comme pour voir l',glise fort curieuse, et ensuite
pour chercher un tableau du Parmesan qu'on lui avait dit exister dans
le pays, il rencontra enfin le podestat qui s'empressa de rendre ses
hommages ... un conseiller d'Etat. Riscara eut l'air ,tonn, qu'il n'e-t
pas envoy, sur-le-champ ... la citadelle de Parme le conspirateur qu'il
avait eu le bonheur de faire arr^ter.

- On pourrait craindre, ajouta Riscara d'un air froid, que ses nombreux
amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage ... travers
les Etats de Son Altesse S,r,nissime ne rencontrent les gendarmes; ces
rebelles ,taient bien douze ou quinze ... cheval.

- Intelligenti pauca! s',cria le podestat d'un air malin.




CHAPITRE XV


Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attach,
par une longue chaOEne ... la sediola m^me dans laquelle on l'avait fait
monter, partait pour la citadelle de Parme, escort, par huit gendarmes.
Ceux-ci avaient l'ordre d'emmener avec eux tous les gendarmes
stationn,s dans les villages que le cortSge devait traverser, le
podestat lui-m^me suivait ce prisonnier d'importance. Sur les sept
heures aprSs midi, la sediola, escort,e par tous les gamins de Parme et
par trente gendarmes, traversa la belle promenade, passa devant le
petit palais qu'habitait la Fausta quelques mois auparavant, et enfin
se pr,senta ... la porte ext,rieure de la citadelle ... l'instant o-- le
g,n,ral Fabio Conti et sa fille allaient sortir. La voiture du
gouverneur s'arr^ta avant d'arriver au pont-levis pour laisser entrer
la sediola ... laquelle Fabrice ,tait attach,; le g,n,ral cria aussit"t
que l'on fermft les portes de la citadelle, et se hfta de descendre au
bureau d'entr,e pour voir un peu ce dont il s'agissait; il ne fut pas
peu surpris quand il reconnut le prisonnier, lequel ,tait devenu tout
raide, attach, ... sa sediola pendant une aussi longue route; quatre
gendarmes l'avaient enlev, et le portaient au bureau d',crou."J'ai donc
en mon pouvoir, se dit le vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del
Dongo, dont on dirait que depuis prSs d'un an la haute soci,t, de Parme
a jur, de s'occuper exclusivement!"

Vingt fois le g,n,ral l'avait rencontr, ... la cour, chez la duchesse et
ailleurs; mais il se garda bien de t,moigner qu'il le connaissait; il
e-t craint de se compromettre.

- Que l'on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procSs-verbal
fort circonstanci, de la remise qui m'est faite du prisonnier par le
digne podestat de Castelnovo.

Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa
tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on e-t
dit un ge"lier allemand. Croyant savoir que c',tait surtout la duchesse
Sanseverina qui avait emp^ch, son maOEtre le gouverneur, de devenir
ministre de la guerre, ii fut d'une insolence plus qu'ordinaire envers
le prisonnier; il lui adressait la parole en l'appelant voi, ce qui est
en Italie la faon de parler aux domestiques.

- Je suis pr,lat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec
fermet,, et grand vicaire de ce diocSse, ma naissance seule me donne
droit aux ,gards.

- Je n'en sais rien! r,pliqua le commis avec impertinence; prouvez vos
assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit ... ces titres
fort respectables.

Fabrice n'avait point de brevets et ne r,pondit pas. Le g,n,ral Fabio
Conti, debout ... c"t, de son commis, le regardait ,crire sans lever les
yeux sur le prisonnier, afin de n'^tre pas oblig, de dire qu'il ,tait
r,ellement Fabrice del Dongo.

Tout ... coup Cl,lia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage
effroyable dans le corps de carde. Le commis Barbone faisant une
description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui
ordonna d'ouvrir ses v^tements afin que l'on p-t v,rifier et constater
le nombre et l',tat des ,gratignures reues lors de l'affaire Giletti.

- Je ne puis, dit Fabrice souriant amSrement; je me trouve hors d',tat
d'ob,ir aux ordres de Monsieur, les menottes m'en emp^chent!

- Quoi! s',cria le g,n,ral d'un air na<f, le prisonnier a des menottes!
dans l'int,rieur de la forteresse! cela est contre les rSglements, il
faut un ordre ad hoc; "tez-lui les menottes.

Fabrice le regarda."Voil... un plaisant j,suite! pensa-t-il; il y a une
heure qu'il me voit ces menottes qui me g^nent horriblement, et il fait
l',tonn,!"

Les menottes furent "t,es par les gendarmes; ils venaient d'apprendre
que Fabrice ,tait neveu de la duchesse Sanseverina, et se hftSrent de
lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la
grossiSret, du commis, celui-ci en parut piqu, et dit ... Fabrice qui
restait immobile:

- Allons donc! d,p^chons! montrez-nous ces ,gratignures que vous avez
reues du pauvre Giletti, lors de l'assassinat.

D'un saut, Fabrice s',lana sur le commis, et lui donna un soufflet tel
que le Barbone' tomba de sa chaise sur les jambes du g,n,ral. Les
gendarmes s'emparSrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le
g,n,ral lui-m^me et deux gendarmes qui ,taient ... ses c"t,s se hftSrent
de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux
gendarmes plus ,loign,s coururent fermer la porte du bureau, dans
l'id,e que le prisonnier cherchait ... s',vader. Le brigadier qui les
commandait pensa que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite
bien s,rieuse, puisque enfin il se trouvait dans l'int,rieur de la
citadelle; toutefois il s'approcha de la fen^tre pour emp^cher le
d,sordre, et par un instinct de gendarme. Vis-...-vis de cette fen^tre
ouverte, et ... deux pas, se trouvait arr^t,e la voiture du g,n,ral:
Cl,lia s',tait blottie dans le fond, afin de ne pas ^tre t,moin de la
triste scSne qui se passait au bureau; lorsqu'elle entendit tout ce
bruit, elle regarda.

- Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.

- Mademoiselle, c'est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d'appliquer
un fier soufflet ... cet insolent de Barbone!

- Quoi! c'est M. del Dongo qu'on amSne en prison?

- Eh! sans doute, dit le brigadier; c'est ... cause de la haute naissance
de ce pauvre jeune homme que l'on fait tant de c,r,monies, je croyais
que Mademoiselle ,tait au fait.

Cl,lia ne quitta plus la portiSre; quand les gendarmes qui entouraient
la table s',cartaient un peu, elle apercevait le prisonnier."Qui m'e-t
dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la premiSre fois dans cette
triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de
C"me?... Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mSre...
Il se trouvait d,j... avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commenc,
... cette ,poque?"

Il faut apprendre au lecteur que dans le parti lib,ral dirig, par la
marquise Raversi et le g,n,ral Conti, on affectait de ne pas douter de
la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le
comte Mosca, qu'on abhorrait, ,tait pour sa duperie l'objet
d',ternelles plaisanteries.

"Ainsi, pensa Cl,lia, le voil... prisonnier et prisonnier de ses ennemis!
car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se
trouver ravi de cette capture."

Un accSs de gros rire ,clata dans le corps de garde.

- Jacopo, dit-elle au brigadier d'une voix ,mue, que se passe-t-il donc?

- Le g,n,ral a demand, avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait
frapp, Barbone: Monsignore Fabrice a r,pondu froidement: "Il m'a appel,
assassin, qu'il montre les titres et brevets qui l'autorisent ... me
donner ce titre"; et l'on rit.

Un ge"lier qui savait ,crire remplaa Barbone; Cl,lia vit sortir
celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en
abondance de son affreuse figure: il jurait comme un pa<en:

- Ce f... Fabrice, disait-il ... trSs haute voix, ne mourra jamais que de
ma main. Je volerai le bourreau etc.

Il s',tait arr^t, entre la fen^tre du bureau et la voiture du g,n,ral
pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.

- Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi
devant Mademoiselle.

Barbone leva la t^te pour regarder dans la voiture, ses yeux
rencontrSrent ceux de Cl,lia ... laquelle un cri d'horreur ,chappa;
jamais elle n'avait vu d'aussi prSs une expression de figure tellement
atroce."Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je pr,vienne don
Cesare."C',tait son oncle, l'un des pr^tres les plus respectables de la
ville; le g,n,ral Conti, son frSre, lui avait fait avoir la place
d',conome et de premier aum"nier de la prison.

Le g,n,ral remonta en voiture.

- Veux-tu rentrer chez toi, dit-il ... sa fille, ou m'attendre peut-^tre
longtemps dans la cour du palais? il faut que j'aille rendre compte de
tout ceci au souverain.

Fabrice sortait du bureau escort, par trois gendarmes on le conduisait
... la chambre qu'on lui avait destin,e: Cl,lia regardait par la
portiSre, le prisonnier ,tait fort prSs d'elle. En ce moment elle
r,pondit ... la question de son pSre par ces mots: Je vous suivrai.
Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout prSs de lui, leva les
yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il fut frapp, surtout de
l'expression de m,lancolie de sa figure. << Comme elle est embellie,
pensa-t-il, depuis notre rencontre prSs de C"me! quelle expression de
pens,e profonde!... On a raison de la comparer ... la duchesse; quelle
physionomie ang,lique!"Barbone, le commis sanglant, qui ne s',tait pas
plac, prSs de la voiture sans intention, arr^ta d'un geste les trois
gendarmes qui conduisaient Fabrice, et, faisant le tour de la voiture
par derriSre, pour arriver ... la portiSre prSs de laquelle ,tait le
g,n,ral:

- Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l'int,rieur de la
citadelle, lui dit-il, en vertu de l'article 157 du rSglement, n'y
aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours?

- Allez au diable! s',cria le g,n,ral, que cette arrestation ne
laissait pas d'embarrasser.

Il s'agissait pour lui de ne pousser ... bout ni la duchesse ni le comte
Mosca: et d'ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette
affaire? au fond, le meurtre d'un Giletti ,tait une bagatelle, et
l'intrigue seule ,tait parvenue ... en faire quelque chose.

Durant ce court dialogue, Fabrice ,tait superbe au milieu des ces
gendarmes, c',tait bien la mine la plus fiSre et la plus noble; ses
traits fins et d,licats, et le sourire de m,pris qui errait sur ses
lSvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossiSres
des gendarmes qui l'entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi
dire que la partie ext,rieure de sa physionomie; il ,tait ravi de la
c,leste beaut, de Cl,lia, et son oeil trahissait toute sa surprise.
Elle, profond,ment pensive, n'avait pas song, ... retirer la t^te de la
portiSre; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux; puis,
aprSs un instant:

- Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu'autrefois, prSs d'un lac,
j'ai d,j... eu l'honneur de vous rencontrer avec accompagnement de
gendarmes.

Cl,lia rougit et fut tellement interdite qu'elle ne trouva aucune
parole pour r,pondre."Quel air noble au milieu de ces ^tres
grossiers!"se disait-elle au moment o-- Fabrice lui adressait la parole.
La profonde piti,, et nous dirons presque l'attendrissement o-- elle
,tait plong,e, lui "tSrent la pr,sence d'esprit n,cessaire pour trouver
un mot quelconque, elle s'aperut de son silence et rougit encore
davantage. En ce moment on tirait avec violence les verrous de la
grande porte de la citadelle, la voiture de Son Excellence
n'attendait-elle pas depuis une minute au moins? Le bruit fut si
violent sous cette vo-te, que, quand m^me Cl,lia aurait trouv, quelque
mot pour r,pondre, Fabrice n'aurait pu entendre ses paroles.

Emport,e par les chevaux qui avaient pris le galop aussit"t aprSs le
pont-levis, Cl,lia se disait: "Il m'aura trouv,e bien ridicule!"Puis
tout ... coup elle ajouta: "Non pas seulement ridicule; il aura cru voir
en moi une fme basse, il aura pens, que je ne r,pondais pas ... son salut
parce qu'il est prisonnier et moi fille du gouverneur."

Cette id,e fut du d,sespoir pour cette jeune fille qui avait l'fme
,lev,e."Ce qui rend mon proc,d, tout ... fait avilissant, ajouta-t-elle,
c'est que jadis, quand nous nous rencontrfmes pour la premiSre fois,
aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c',tait moi
qui me trouvais prisonniSre, et lui me rendait service et me tirait
d'un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon proc,d, est
complet, c'est ... la fois de la grossiSret, et de l'ingratitude. H,las!
le pauvre jeune homme! maintenant qu'il est dans le malheur tout le
monde va se montrer ingrat envers lui. Il m'avait bien dit alors: "Vous
souviendrez-vous de mon nom ... Parme?"Combien il me m,prise ... l'heure
qu'il est! Un mot poli ,tait si facile ... dire! Il faut l'avouer, oui,
ma conduite a ,t, atroce avec lui. Jadis, sans l'offre g,n,reuse de la
voiture de sa mSre, j'aurais d- suivre les gendarmes ... pied dans la
poussiSre, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derriSre un de ces
gens-l...; c',tait alors mon pSre qui ,tait arr^t, et moi sans d,fense!
Oui, mon proc,d, est complet. Et combien un ^tre comme lui a d- le
sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon
proc,d,! Quelle noblesse! quelle s,r,nit,! Comme il avait l'air d'un
h,ros entour, de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion
de la duchesse: puisqu'il est ainsi au milieu d'un ,v,nement
contrariant et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas
paraOEtre lorsque son fme est heureuse!"

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d'une heure et
demie dans la cour du palais et toutefois, lorsque le g,n,ral descendit
de chez le prince, Cl,lia ne trouva point qu'il f-t rest, trop
longtemps.

- Quelle est la volont, de Son Altesse? demanda Cl,lia.

- Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!

- La mort! Grand Dieu! s',cria Cl,lia.

- Allons, tais-toi! reprit le g,n,ral avec humeur; que je suis sot de
r,pondre ... un enfant!

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches'
qui conduisaient ... la tour FarnSse, nouvelle prison bftie sur la
plate-forme de la grosse tour, ... une ,l,vation prodigieuse. Il ne
songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement
qui venait de s'op,rer dans son sort."Quel regard! se disait-il; que de
choses il exprimait! quelle profonde piti,! Elle avait l'air de dire:
la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de ce
qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour ^tre
infortun,s? Comme ses yeux si beaux restaient attach,s sur moi, m^me
quand les chevaux s'avanaient avec tant de bruit sous la vo-te!"

Fabrice oubliait complStement d'^tre malheureux.

Cl,lia suivit son pSre dans plusieurs salons; au commencement de la
soir,e, personne ne savait encore la nouvelle de l'arrestation du grand
coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnSrent deux heures
plus tard ... ce pauvre jeune homme imprudent.

On remarqua ce soir-l... plus d'animation que de coutume dans la figure
de Cl,lia, or, l'animation l'air de prendre part ... ce qui l'environnait
,taient surtout ce qui manquait ... cette belle personne. Quand on
comparait sa beaut, ... celle de la duchesse, c',tait surtout cet air de
n'^tre ,mue par rien, cette faon d'^tre comme au-dessus de toutes
choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En
Angleterre, en France, pays de vanit,, on e-t ,t, probablement d'un
avis tout oppos,. Cl,lia Conti ,tait une jeune fille encore un peu trop
svelte que l'on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne
dissimulerons point que, suivant les donn,es de la beaut, grecque, on
e-t pu reprocher ... cette t^te des traits un peu marqu,s, par exemple,
les lSvres remplies de la grfce la plus touchante ,taient un peu fortes.

L'admirable singularit, de cette figure dans laquelle ,clataient les
grfces na<ves et l'empreinte c,leste de l'fme la plus noble, c'est que,
bien que de la plus rare et de la plus singuliSre beaut,, elle ne
ressemblait en aucune faon aux t^tes des statues grecques. La duchesse
avait au contraire un peu trop de la beaut, connue de l'id,al, et sa
t^te vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre
m,lancolie des belles H,rodiades de L,onard de Vinci. Autant la
duchesse ,tait s,millante, p,tillante d'esprit et de malice,
s'attachant avec passion, si l'on peut parler ainsi, ... tous les sujets
que le courant de la conversation amenait devant les yeux de son fme,
autant Cl,lia se montrait calme et lente ... s',mouvoir, soit par m,pris
de ce qui l'entourait, soit par regret de quelque chimSre absente.
Longtemps on avait cru qu'elle finirait par embrasser la vie
religieuse. A vingt ans on lui voyait de la r,pugnance ... aller au bal,
et si elle y suivait son pSre, ce n',tait que par ob,issance et pour ne
pas nuire aux int,r^ts de son ambition.

"Il me sera donc impossible, r,p,tait trop souvent l'fme vulgaire du
g,n,ral, le ciel m'ayant donn, pour fille la plus belle personne des
Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d'en tirer quelque
parti pour l'avancement de ma fortune! Ma vie est trop isol,e, je n'ai
qu'elle au monde, et il me faut de toute n,cessit, une famille qui
m',taie dans le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, o--
mon m,rite et surtout mon aptitude au ministSre soient pos,s comme
bases inattaquables de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille
si belle, si sage, si pieuse, prend de l'humeur dSs qu'un jeune homme
bien ,tabli ... la cour entreprend de lui faire agr,er ses hommages. Ce
pr,tendant est-il ,conduit, son caractSre devient moins sombre, et je
la vois presque gaie, jusqu'... ce qu'un autre ,pouseur se mette sur les
rangs. Le plus bel homme de la cour, le comte Baldi, s'est pr,sent, et
a d,plu: l'homme le plus riche des Etats de Son Altesse, le marquis
Crescenzi, lui a succ,d,, elle pr,tend qu'il ferait son malheur.

"D,cid,ment, disait d'autres fois le g,n,ral, les yeux de ma fille sont
plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu'en de rares
occasions ils sont susceptibles d'une expression plus profonde; mais
cette expression magnifique, quand est-ce qu'on la lui voit? Jamais
dans un salon o-- elle pourrait lui faire honneur, mais bien ... la
promenade, seule avec moi, o-- elle se laissera attendrir, par exemple,
par le malheur de quelque manant hideux."Conserve quelque souvenir de
ce regard sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons o-- nous
paraOEtrons ce soir."Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa
figure noble et pure offre l'expression assez hautaine et peu
encourageante de l'ob,issance passive."

Le g,n,ral n',pargnait aucune d,marche? comme on voit, pour se trouver
un gendre convenable, mais il disait vrai.

Les courtisans, qui n'ont rien ... regarder dans leur fme, sont attentifs
... tout: ils avaient remarqu, que c',tait surtout dans ces jours o--
Cl,lia ne pouvait prendre sur elle de s',lancer hors de ses chSres
r^veries et de feindre de l'int,r^t pour quelque chose que la duchesse
aimait ... s'arr^ter auprSs d'elle et cherchait ... la faire parler. Cl,lia
avait des cheveux blond cendr,, se d,tachant, par un effet trSs doux,
sur des joues d'un coloris fin mais en g,n,ral un peu trop pfle. La
forme seule du front e-t pu annoncer ... un observateur attentif que cet
air si noble, cette d,marche tellement au-dessus des grfces vulgaires,
tenaient ... une profonde incurie pour tout ce qui est vulgaire. C',tait
l'absence et non pas l'impossibilit, de l'int,r^t pour quelque chose.
Depuis que son pSre ,tait gouverneur de la citadelle, Cl,lia se
trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son
appartement si ,lev,. Le nombre effroyable de marches qu'il fallait
monter pour arriver ... ce palais du gouverneur, situ, sur l'esplanade de
la grosse tour, ,loignait les visites ennuyeuses, et Cl,lia, par cette
raison mat,rielle, jouissait de la libert, du couvent, c',tait presque
l... tout l'id,al de bonheur que, dans un temps, elle avait song, ...
demander ... la vie religieuse. Elle ,tait saisie d'une sorte d'honneur ...
la seule pens,e de mettre sa chSre solitude et ses pens,es intimes ... la
disposition d'un jeune homme, que le titre de mari autoriserait ...
troubler toute cette vie int,rieure. Si par la solitude elle
n'atteignait pas au bonheur, du moins elle ,tait parvenue ... ,viter les
sensations trop douloureuses.

Le jour o-- Fabrice fut conduit ... la forteresse, la duchesse rencontra
Cl,lia ... la soir,e du ministre de l'Int,rieur, comte Zurla; tout le
monde faisait cercle autour d'elles: ce soir-l..., la beaut, de Cl,lia
l'emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille
avaient une expression si singuliSre et si profonde qu'ils en ,taient
presque indiscrets: il y avait de la piti,, il y avait aussi de
l'indignation et de la colSre dans ses regards. La gaiet, et les id,es
brillantes de la duchesse semblaient jeter Cl,lia dans des moments de
douleur allant jusqu'... l'horreur."Quels vont ^tre les cris et les
g,missements de la pauvre femme, se disait-elle, lorsqu'elle va savoir
que son amant, ce jeune homme d'un si grand coeur et d'une physionomie
si noble, vient d'^tre jet, en prison! Et ces regards du souverain qui
le condamnent ... mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur
l'Italie'! O fmes v,nales et basses! Et je suis fille d'un ge"lier! et
je n'ai point d,menti ce noble caractSre en ne daignant pas r,pondre ...
Fabrice! et autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi ...
cette heure, seul dans sa chambre et en t^te-...-t^te avec sa petite
lampe?"R,volt,e par cette id,e, Cl,lia jetait des regards d'horreur sur
la magnifique illumination des salons du ministre de l'Int,rieur.

"Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait
autour des deux beaut,s ... la mode, et qui cherchait ... se m^ler ... leur
conversation, jamais elles ne se sont parl, d'un air si anim, et en
m^me temps si intime. La duchesse, toujours attentive ... conjurer les
haines excit,es par le premier ministre, aurait-elle song, ... quelque
grand mariage en faveur de la Cl,lia?"Cette conjecture ,tait appuy,e
sur une circonstance qui jusque-l... ne s',tait jamais pr,sent,e ...
l'observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de
feu, et m^me, si l'on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la
belle duchesse. Celle-ci de son c"t, ,tait ,tonn,e, et, l'on peut dire
... sa gloire, ravie des grfces si nouvelles qu'elle d,couvrait dans la
jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir
assez rarement senti ... la vue d'une rivale."Mais que se passe-t-il
donc? se demandait la duchesse; jamais Cl,lia n'a ,t, aussi belle, et
l'on peut dire aussi touchante: son coeur aurait-il parl,?... Mais en
ce cas-l..., certes, c'est de l'amour malheureux, il y a de la sombre
douleur au fond de cette animation si nouvelle... Mais l'amour
malheureux se tait! S'agirait-il de ramener un inconstant par un succSs
dans le monde?"Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens
qui les environnaient. Elle ne voyait nulle part d'expression
singuliSre, c',tait toujours de la fatuit, plus ou moins contente."Mais
il y a du miracle ici, se disait la duchesse, piqu,e de ne pas deviner.
O-- est le comte Mosca, cet ^tre si fin? Non, je ne me trompe point,
Cl,lia me regarde avec attention et comme si j',tais pour elle l'objet
d'un int,r^t tout nouveau. Est-ce l'effet de quelque ordre donn, par
son pSre, ce vil courtisan? Je croyais cette fme noble et jeune
incapable de se ravaler ... des int,r^ts d'argent. Le g,n,ral Fabio Conti
aurait-il quelque demande d,cisive ... faire au comte?"

Vers les dix heures, un ami de la duchesse s'approcha et lui dit deux
mots ... voix basse, elle pflit excessivement; Cl,lia lui prit la main et
osa la lui serrer.

- Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une
belle fme! dit la duchesse faisant effort sur elle-m^me.

Elle eut ... peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa
beaucoup de sourires ... la maOEtresse de la maison qui se leva pour
l'accompagner jusqu'... la porte du dernier salon: ces honneurs n',taient
dus qu'... des princesses du sang et faisaient pour la duchesse un cruel
contresens avec sa position pr,sente. Aussi elle sourit beaucoup ... la
comtesse Zurla, mais malgr, des efforts inou<s ne put jamais lui
adresser un seul mot.

Les yeux de Cl,lia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse
au milieu de ces salons peupl,s alors de ce qu'il y avait de plus
brillant dans la soci,t,."Que va devenir cette pauvre femme, se
dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une
indiscr,tion ... moi de m'offrir pour l'accompagner! je n'ose... Combien
le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, t^te ... t^te
avec sa petite lampe serait consol, pourtant s'il savait qu'il est aim,
... ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on l'a
plong,! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants! quelle
horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand Dieu!
ce serait trahir mon pSre, sa situation est si d,licate entre les deux
partis! Que devient-il s'il s'expose ... la haine passionn,e de la
duchesse qui dispose de la volont, du premier ministre, lequel est le
maOEtre dans les trois quarts des affaires! D'un autre c"t, le prince
s'occupe sans cesse de ce qui se passe ... la forteresse , et il n'en
tend pas raillerie sur ce sujet la peur rend cruel... Dans tous les
cas, Fabrice (Cl,lia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement ...
plaindre!... il s'agit pour lui de bien autre chose que du danger de
perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle terrible
passion que l'amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en
parlent comme d'une source de bonheur! On plaint les femmes fg,es parce
qu'elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l'amour!... Jamais je
n'oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les
yeux de la duchesse si beaux, si radieux, sont devenus mornes, ,teints,
aprSs le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut
que Fabrice soit bien digne d'^tre aim,!..."

Au milieu de ces r,flexions fort s,rieuses et qui occupaient toute
l'fme de Cl,lia, les propos complimenteurs qui l'entouraient toujours
lui semblSrent plus d,sagr,ables encore que de coutume. Pour s'en
d,livrer, elle s'approcha d'une fen^tre ouverte et ... demi voil,e par un
rideau de taffetas; elle esp,rait que personne n'aurait la hardiesse de
la suivre dans cette sorte de retraite. Cette fen^tre donnait sur un
petit bois d'orangers en pleine terre: ... la v,rit,, chaque hiver on
,tait oblig, de les recouvrir d'un toit. Cl,lia respirait avec d,lices
le parfum de ces fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme
... son fme..."Je lui ai trouv, l'air fort noble, pensa-t-elle; mais
inspirer une telle passion ... une femme si distingu,e!... Elle a eu la
gloire de refuser les hommages du prince, et si elle e-t daign, le
vouloir, elle e-t ,t, la reine de ses Etats... Mon pSre dit que la
passion du souverain allait jusqu'... l',pouser si jamais il f-t devenu
libre!... Et cet amour pour Fabrice dure depuis si longtemps! car il y
a bien cinq ans' que nous les rencontrfmes prSs du lac de C"me!... Oui,
il y a cinq ans, se dit-elle aprSs un instant de r,flexion. J'en fus
frapp,e m^me alors, o-- tant de choses passaient inaperues devant mes
yeux d'enfant! Comme ces deux dames semblaient admirer Fabrice!..."

Cl,lia remarqua avec joie qu'aucun des jeunes gens qui lui parlaient
avec tant d'empressement n'avait os, se rapprocher du balcon. L'un
d'eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis
s',tait arr^t, auprSs d'une table de jeu."Si au moins, se disait-elle,
sous ma petite fen^tre du palais de la forteresse, la seule qui ait de
l'ombre, j'avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes id,es
seraient moins tristes! mais pour toute perspective les ,normes pierres
de taille de la tour FarnSse... Ah! s',cria-t-elle en faisant un
mouvement, c'est peut-^tre l... qu'on l'aura plac,! Qu'il me tarde de
pouvoir parler ... don Cesare! il sera moins s,vSre que le g,n,ral. Mon
pSre ne me dira rien certainement en rentrant ... la forteresse, mais je
saurai tout par don Cesare... J'ai de l'argent; je pourrais acheter
quelques orangers qui, plac,s sous la fen^tre de ma voliSre,
m'emp^cheraient de voir ce gros mur de la tour FarnSse. Combien il va
m'^tre plus odieux encore maintenant que je connais l'une des personnes
qu'il cache ... la lumiSre!... Oui c'est bien la troisiSme fois que je
l'ai vu; une fois ... la cour, au bal du jour de naissance de la
princesse; aujourd'hui, entour, de trois gendarmes, pendant que cet
horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin prSs du
lac de C"me... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais
garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels
regards singuliers sa mSre et sa tante lui adressaient! Certainement il
y avait ce jour-l... quelque secret, quelque chose de particulier entre
eux; dans le temps, j'eus l'id,e que lui aussi avait peur des
gendarmes..."Cl,lia tressaillit."Mais que j',tais ignorante! Sans
doute, d,j... dans ce temps, la duchesse avait de l'int,r^t pour lui...
Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames,
malgr, leur pr,occupation ,vidente, se furent un peu accoutum,es ... la
pr,sence d'une ,trangSre!... et ce soir j'ai pu ne pas r,pondre au mot
qu'il m'a adress,!... _ ignorance et timidit,! combien souvent vous
ressemblez ... ce qu'il y a de plus noir! Et je suis ainsi ... vingt ans
pass,s!... J'avais bien raison de songer au cloOEtre; r,ellement je ne
suis faite que pour la retraite!"Digne fille d'un ge"lier!"se sera-t-il
dit. Il me m,prise, et, dSs qu'il pourra ,crire ... la duchesse, il
parlera de mon manque d',gard, et la duchesse me croira une petite
fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de
sensibilit, pour son malheur."

Cl,lia s'aperut que quelqu'un s'approchait et apparemment dans le
dessein de se placer ... c"t, d elle au balcon de fer de cette fen^tre;
elle en fut contrari,e, quoiqu'elle se fOEt des reproches; les r^veries
auxquelles on l'arrachait n',taient point sans quelque douceur."Voil...
un importun que je vais joliment recevoir!"pensa-t-elle. Elle tournait
la t^te avec un regard altier, lorsqu'elle aperut la figure timide de
l'archev^que qui s'approchait du balcon par de petits mouvements
insensibles."Ce saint homme n'a point d'usage, pensa Cl,lia; pourquoi
venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillit, est tout
ce que je possSde."Elle le saluait avec respect, mais aussi d'un air
hautain, lorsque le pr,lat lui dit:

- Mademoiselle, savez-vous l'horrible nouvelle?

Les yeux de la jeune fille avaient d,j... pris une tout autre expression;
mais, suivant les instructions cent fois r,p,t,es de son pSre, elle
r,pondit avec un air d'ignorance que le langage de ses yeux
contredisait hautement:

- Je n'ai rien appris, monseigneur.

- Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est
coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a ,t, enlev, ...
Bologne o-- il vivait sous le nom suppos, de Joseph Bossi; on l'a
renferm, dans votre citadelle il y est arriv, enchaOEn, ... la voiture
m^me qui l, portait. Une sorte de ge"lier nomm, Barbone, qui jadis eut
sa grfce aprSs avoir assassin, un de ses frSres, a voulu faire ,prouver
une violence personnelle ... Fabrice; mais mon jeune ami n'est point
homme ... souffrir une insulte. Il a jet, ... ses pieds son inffme
adversaire, sur quoi on l'a descendu dans un cachot ... vingt pieds sous
terre, aprSs lui avoir mis les menottes.

- Les menottes, non.

- Ah! vous savez quelque chose! s',cria l'archev^que, et les traits du
vieillard perdirent de leur profonde expression de d,couragement; mais,
avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre:
seriez-vous assez charitable pour remettre vous-m^me ... don Cesare mon
anneau pastoral que voici?

La jeune fille avait pris l'anneau, mais ne savait o-- le placer pour ne
pas courir la chance de le perdre.

- Mettez-le au pouce, dit l'archev^que; et il le plaa lui-m^me.
Puis-je compter que vous remettrez cet anneau?

- Oui, monseigneur.

- Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, m^me
dans le cas o-- vous ne trouveriez pas convenable d'acc,der ... ma demande?

- Mais oui, monseigneur, r,pondit la jeune fille toute tremblante en
voyant l'air sombre et s,rieux que le vieillard avait pris tout ...
coup... Notre respectable archev^que, ajouta-t-elle, ne peut que me
donner des ordres dignes de lui et de moi.

- Dites ... don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais
que les sbires qui l'ont enlev, ne lui ont pas donn, le temps de
prendre son br,viaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien,
et si M. votre oncle veut l'envoyer demain ... l'archev^ch,, je me charge
de remplacer le livre par lui donn, ... Fabrice. Je prie don Cesare de
faire tenir ,galement l'anneau que porte cette jolie main, ... M. del
Dongo.

L'archev^que fut interrompu par le g,n,ral Fabio Conti qui venait
prendre sa fille pour la conduire ... sa voiture; il y eut l... un petit
moment de conversation qui ne fut pas d,pourvu d'adresse de la part du
pr,lat. Sans parler en aucune faon du nouveau prisonnier, il
s'arrangea de faon ... ce que le courant du discours p-t amener
convenablement dans sa bouche certaines maximes morales et politiques;
par exemple: Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui
d,cident pour longtemps de l'existence des plus grands personnages; il
y aurait une imprudence notable ... changer en haine personnelle l',tat
d',loignement politique qui est souvent le r,sultat fort simple de
positions oppos,es. L'archev^que, se laissant un peu emporter par le
profond chagrin que lui causait une arrestation si impr,vue, alla
jusqu'... dire qu'il fallait assur,ment conserver les positions dont on
jouissait, mais qu'il y aurait une imprudence bien gratuite ... s'attirer
pour la suite des haines furibondes en se pr^tant ... de certaines choses
que l'on n'oublie point.

Quand le g,n,ral fut dans son carrosse avec sa fille:

- Ceci peut s'appeler des menaces, lui dit-il... des menaces ... un homme
de ma sorte!

Il n'y eut pas d'autres paroles ,chang,es entre le pSre et la fille
pendant vingt minutes.

En recevant l'anneau pastoral de l'archev^que, Cl,lia s',tait bien
promis de parler ... son pSre, lorsqu'elle serait en voiture, du petit
service que le pr,lat lui demandait. Mais aprSs le mot menaces prononc,
avec colSre, elle se tint pour assur,e que son pSre intercepterait la
commission; elle recouvrait cet anneau de la main gauche et le serrait
avec passion. Durant tout le temps que l'on mit pour aller du ministSre
de l'Int,rieur ... la citadelle, elle se demanda s'il serait criminel ...
elle de ne pas parler ... son pSre. Elle ,tait fort pieuse, fort timor,e,
et son coeur, si tranquille d'ordinaire, battait 'avec une violence
inaccoutum,e mais enfin le qui vive de la sentinelle plac,e sur le
rempart au-dessus de la porte retentit ... l'approche de la voiture,
avant que Cl,lia e-t trouv, les termes convenables pour disposer son
pSre ... ne pas refuser, tant elle avait peur d'^tre refus,e! En montant
les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du
gouverneur, Cl,lia ne trouva rien.

Elle se hfta de parler ... son oncle, qui la gronda et refusa de se
pr^ter ... rien.



CHAPITRE XVI


- Eh bien! s',cria le g,n,ral, en apercevant son frSre don Cesare,
voil... la duchesse qui va d,penser cent mille ,cus pour se moquer de moi
et faire sauver le prisonnier!

Mais pour le moment, nous sommes oblig,s de laisser Fabrice dans sa
prison, tout au faOEte de la citadelle de Parme; on le garde bien, et
nous l'y retrouverons peut-^tre un peu chang,. Nous allons nous occuper
avant tout de la cour, o-- des intrigues fort compliqu,es, et surtout
les passions d'une femme malheureuse vont d,cider de son sort. En
montant les trois cent quatre-vingt-dix marches' de sa prison ... la tour
FarnSse, sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redout,
ce moment, trouva qu'il n'avait pas le temps de songer au malheur.

En rentrant chez elle aprSs la soir,e du comte Zurla, la duchesse
renvoya ses femmes d'un geste puis, se laissant tomber tout habill,e
sur son lit

- Fabrice, s',cria-t-elle ... haute voix, est au pouvoir de ses ennemis,
et peut-^tre ... cause de moi ils lui donneront du poison!

Comment peindre le moment de d,sespoir qui suivit cet expos, de la
situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la
sensation pr,sente, et, sans se l'avouer, ,perdument amoureuse du Jeune
prisonnier? Ce furent des cris inarticul,s des transports de rage, des
mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes
pour les cacher, elle pensait qu'elle allait ,clater en sanglots dSs
qu'elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement
des grandes douleurs, lui manquSrent tout ... fait. La colSre,
l'indignation, le sentiment de son inf,riorit, vis-...-vis du prince,
dominaient trop cette fme altiSre.

"Suis-je assez humili,e! s',criait-elle ... chaque instant; on m'outrage,
et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas!
Halte-l..., mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir; mais
ensuite moi j'aurai votre vie. H,las! pauvre Fabrice, ... quoi cela te
servirait-il? Quelle diff,rence avec ce jour o-- je voulus quitter
Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement!
J'allais briser toutes les habitudes d'une vie agr,able : h,las! sans
le savoir, je touchais ... un ,v,nement qui allait ... jamais d,cider de
mon sort. Si, par ses inffmes habitudes de plate courtisanerie, le
comte n'e-t supprim, le mot proc,dure injuste de ce fatal billet que
m'accordait la vanit, du prince, nous ,tions sauv,s. J'avais eu le
bonheur plus que l'adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son
amour-propre au sujet de sa chSre ville de Parme . Alors je menaais de
partir, alors j',tais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave!
Maintenant me voici clou,e dans ce cloaque inffme, et Fabrice enchaOEn,
dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens
distingu,s a ,t, l'antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce
tigre en respect par la crainte de me voir quitter son repaire!

"Il a trop d'esprit pour ne pas sentir que je ne m',loignerai jamais de
la tour inffme o-- mon coeur est enchaOEn,. Maintenant la vanit, piqu,e
de cet homme peut lui sugg,rer les id,es les plus singuliSres; leur
cruaut, bizarre ne ferait que piquer au jeu son ,tonnante vanit,. S'il
revient ... ses anciens propos de fade galanterie, s'il me dit: Agr,ez
les hommages de votre esclave, ou Fabrice p,rit: eh bien! la vieille
histoire de Judith... Oui, mais si ce n'est qu'un suicide pour moi,
c'est un assassinat pour Fabrice; le ben^t de successeur, notre prince
royal, et l'inffme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon
complice."

La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun
moyen de sortir torturait ce coeur malheureux. Sa t^te troubl,e ne
voyait aucune autre probabilit, dans l'avenir. Pendant dix minutes elle
s'agita comme une insens,e enfin un sommeil d'accablement remplaa pour
quelques instants cet ,tat horrible, la vie ,tait ,puis,e. Quelques
minutes aprSs, elle se r,veilla en sursaut, et se trouva assise sur son
lit; il lui semblait qu'en sa pr,sence le prince voulait faire couper
la t^te de Fabrice. Quels yeux ,gar,s la duchesse ne jeta-t-elle pas
autour d'elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu'elle n'avait sous
les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit et fut sur
le point de s',vanouir. Sa faiblesse physique ,tait telle qu'elle ne se
sentait pas la force de changer de position."Grand Dieu! si je pouvais
mourir! se dit-elle... Mais quelle lfchet,! moi abandonner Fabrice dans
le malheur' Je m',gare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de
sang-froid l'ex,crable position o-- je me suis plong,e comme ... plaisir.
Quelle funeste ,tourderie! venir habiter la cour d'un prince absolu! un
tyran qui connaOEt toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui
semble une bravade pour son pouvoir. H,las! c'est ce que ni le comte ni
moi nous ne vOEmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grfces d'une
cour aimable, quelque chose d'inf,rieur, il est vrai, mais quelque
chose dans le genre des beaux jours du Prince EugSne!

"De loin nous ne nous faisons pas d'id,e de ce que c'est que l'autorit,
d'un despote qui connaOEt de vue tous ses sujets. La forme ext,rieure du
despotisme est la m^me que celle des autres gouvernements: il y a des
juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne
trouverait rien d'extraordinaire ... faire pendre son pSre si le prince
le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... S,duire Rassi!
malheureuse que je suis! je n'en possSde aucun moyen. Que puis-je lui
offrir? cent mille francs peut-^tre! et l'on pr,tend que, lors du
dernier coup de poignard auquel la colSre du ciel envers ce malheureux
pays l'a fait ,chapper, le prince lui a envoy, dix mille sequins d'or
dans une cassette! D'ailleurs quelle somme d'argent pourrait le
s,duire? Cette fme de boue qui n'a jamais vu que du m,pris dans les
regards des hommes, a le plaisir ici d'y voir maintenant de la crainte,
et m^me du respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi
pas? Alors les trois quarts des habitants du pays seront ses bas
courtisans, et trembleront devant lui, aussi servilement que lui-m^me
tremble devant le souverain.

"Puisque je ne peux fuir ce lieu d,test,, il faut que j'y sois utile ...
Fabrice: vivre seule, solitaire, d,sesp,r,e! que puis-je alors pour
Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme; fais ton devoir, va dans le
monde, feins de ne plus penser ... Fabrice... Feindre de t'oublier, cher
ange!"

A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer.
AprSs une heure accord,e ... la faiblesse humaine, elle vit avec un peu
de consolation que ses id,es commenaient ... s',claircir."Avoir le tapis
magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me r,fugier
avec lui dans quelque pays heureux, o-- nous ne puissions ^tre
poursuivis, Paris, par exemple. Nous y vivrions d'abord avec les douze
cents francs que l'homme d'affaires de son pSre me fait passer avec une
exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs
des d,bris de ma fortune!"L'imagination de la duchesse passait en revue
avec des moments d'inexprimables d,lices tous les d,tails de la vie
qu'elle rnSnerait ... trois cents lieues de Parme."L..., se disait-elle, il
pourrait entrer au service sous un nom suppos,... Plac, dans un
r,giment de ces braves Franais, bient"t le jeune Valserra aurait une
r,putation; enfin il serait heureux."

Ces images fortun,es rappelSrent une seconde fois les larmes, mais
celles-ci ,taient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore
quelque part! Cet ,tat dura longtemps, la pauvre femme avait horreur de
revenir ... la contemplation de l'affreuse r,alit,. Enfin, comme l'aube
du jour commenait ... marquer d'une ligne blanche le sommet des arbres
de son jardin, elle se fit violence."Dans quelques heures, se dit-elle,
je serai sur le champ de bataille; il sera question d'agir, et s'il
m'arrive quelque chose d'irritant, si le prince s'avise de m'adresser
quelque mot relatif ... Fabrice, je ne suis pas assur,e de pouvoir garder
tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans d,lai prendre des
r,solutions.

"Si je suis d,clar,e criminelle d'Etat Rassi fait saisir tout ce qui se
trouve dans ce palais; le 1er de ce mois, le comte et moi avons br-l,,
suivant l'usage, tous les papiers dont la police pourrait abuser, et il
est le ministre de la police, voil... le plaisant. J'ai trois diamants de
quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier de Grianta, partira
pour GenSve o-- il les mettra en s-ret,. Si jamais Fabrice s',chappe
(grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe de croix),
l'incommensurable lfchet, du marquis del Dongo trouvera qu'il y a du
p,ch, ... envoyer du pain ... un homme poursuivi par un prince l,gitime,
alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain.

"Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, aprSs ce qui vient
d'arriver, c'est ce qui m'est impossible. Le pauvre homme! il n'est
point m,chant, au contraire; il n'est que faible. Cette fme vulgaire
n'est point ... la hauteur des n"tres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu
^tre ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos p,rils!

"La prudence m,ticuleuse du comte g^nerait tous mes projets, et
d'ailleurs il ne faut point l'entraOEner dans ma perte... Car pourquoi
la vanit, de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J'aurai
conspir,... quoi de plus facile ... prouver? Si c',tait ... sa citadelle
qu'il m'envoyft et que je passe ... force d'or parler ... Fabrice, ne
f-t-ce qu'un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble ... la
mort! Mais laissons ces folies, son Rassi lui conseillerait de finir
avec moi par le poison; ma pr,sence dans les rues, plac,e sur une
charrette pourrait ,mouvoir la sensibilit, de ses chers Parmesans...
Mais quoi! toujours le roman! H,las! l'on doit pardonner ces folies ...
une pauvre femme dont le sort r,el est si triste! Le vrai de tout ceci,
c'est que le prince ne m'enverra point ... la mort; mais rien de plus
facile que de me jeter en prison et de m'y retenir; il fera cacher dans
un coin de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait
pour ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura
ce qu'ils appellent des piSces probantes, et une douzaine de faux
t,moins suffisent. Je puis donc ^tre condamn,e ... mort comme ayant
conspir,; et le prince, dans sa cl,mence infinie, consid,rant
qu'autrefois j'ai eu l'honneur d'^tre admise ... sa cour, commuera ma
peine en dix ans de forteresse. Mais moi, pour ne point d,choir de ce
caractSre violent qui a fait dire tant de sottises ... la marquise
Raversi et ... mes autres ennemis, je m'empoisonnerai bravement. Du moins
le public aura la bont, de le croire; mais je gage que le Rassi
paraOEtra dans mon cachot pour m'apporter galamment, de la part du
prince, un petit flacon de strychnine ou de l'opium de P,rouse.

"Oui, il faut me brouiller trSs ostensiblement avec le comte, car je ne
veux pas l'entraOEner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre
homme m'a aim,e avec tant de candeur! Ma sottise a ,t, de croire qu'il
restait assez d'fme chez un courtisan v,ritable pour ^tre capable
d'amour. TrSs probablement le prince trouvera quelque pr,texte pour me
jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l'opinion publique
relativement ... Fabrice. Le comte est plein d'honneur; ... l'instant il
fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur ,tonnement profond,
appelleront une folie, il quittera la cour. J'ai brav, l'autorit, du
prince le soir du billet, je puis m'attendre ... tout de la part de sa
vanit, bless,e: un homme n, prince oublie-t-il jamais la sensation que
je lui ai donn,e ce soir-l...? D'ailleurs le comte brouill, avec moi est
en meilleure position pour ^tre utile ... Fabrice. Mais si le comte, que
ma r,solution va mettre au d,sespoir, se vengeait?... Voil..., par
exemple, une id,e qui ne lui viendra jamais; il n'a point l'fme
fonciSrement basse du prince: le comte peut, en g,missant, contresigner
un d,cret inffme, mais il a de l'honneur. Et puis, de quoi se venger?
de ce que, aprSs l'avoir aim, cinq ans, sans faire la moindre offense ...
son amour, je lui dis: "Cher comte! j'avais le bonheur de vous aimer:
eh bien! cette flamme s',teint; je ne vous aime plus! mais je connais
le fond de votre coeur, je garde pour vous une estime profonde, et vous
serez toujours le meilleur de mes amis."

"Que peut r,pondre un galant homme ... une d,claration aussi sincSre?

"Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je
dirai ... cet amant: "Au fond le prince a raison de punir l',tourderie de
Fabrice; mais le jour de sa f^te, sans doute notre gracieux souverain
lui rendra la libert,."Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant d,sign,
par la prudence serait ce juge vendu, cet inffme bourreau, ce Rassi...
il se trouverait anobli, et dans le fait, je lui donnerais l'entr,e de
la bonne compagnie. Pardonne cher Fabrice! un tel effort est pour moi
au-del... du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du
comte P. et de D.! il me ferait ,vanouir d'horreur en s'approchant de
moi, ou plut"t je saisirais un couteau et le plongerais dans son inffme
coeur. Ne me demande pas des choses impossibles!

"Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l'ombre de colSre contre le
prince, reprendre ma gaiet, ordinaire, qui paraOEtra aimable ... ces fmes
fangeuses, premiSrement, parce que j'aurai l'air de me soumettre de
bonne grfce ... leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de
me moquer d'eux, je serai attentive ... faire ressortir leurs jolis
petits m,rites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la
beaut, de la plume blanche de son chapeau qu'il vient de faire venir de
Lyon par un courrier, et qui fait son bonheur.

"Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s'en va,
ce sera le parti minist,riel; l... sera le pouvoir. Ce sera un ami de la
Raversi qui r,gnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au
ministSre. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d'esprit,
accoutum, au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d'affaires
avec ce boeuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s'est occup, de ce
problSme capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter sur
leur habit, ... la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces b^tes
brutes fort jalouses de moi, et voil... ce qui fait ton danger, cher
Fabrice! ce sont ces b^tes brutes qui vont d,cider de mon sort et du
tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa d,mission! qu'il
reste, d-t-il subir des humiliations! il s'imagine toujours que donner
sa d,mission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier
ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu'il vieillit, il
m'offre ce sacrifice: donc brouillerie complSte, oui, et r,conciliation
seulement dans le cas o-- il n'y aurait que ce moyen de l'emp^cher de
s'en aller. Assur,ment, je mettrai ... son cong, toute la bonne amiti,
possible, mais aprSs l'omission courtisanesque des mots proc,dure
injuste dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le ha<r j'ai
besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soir,e
d,cisive, je n'avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement
qu'il ,crivOEt sous ma dict,e, il n'avait qu'... ,crire ce mot, que
j'avais obtenu par mon caractSre: ses habitudes de bas courtisan l'ont
emport,. Il me disait le lendemain qu'il n'avait pu faire signer une
absurdit, par son prince, qu'il aurait fallu des lettres de grfce: eh!
bon Dieu! avec de telles gens, avec ces monstres de vanit, et de
rancune qu'on appelle des FarnSse, on prend ce qu'on peut."

A cette id,e, toute la colSre de la duchesse se ranima."Le prince m'a
tromp,e, se disait-elle, et avec quelle lfchet,!... Cet homme est sans
excuse: il a de l'esprit, de la finesse, du raisonnement; il n'y a de
bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l'avons
remarqu,, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu'il s'imagine qu'on
a voulu l'offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est ,tranger ... la
politique, c'est un petit assassinat comme on en compte cent par an
dans ces heureux Etats, et le comte m'a jur, qu'il a fait prendre les
renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti
n',tait point sans courage: se voyant ... deux pas de la frontiSre, il
eut tout ... coup la tentation de se d,faire d'un rival qui plaisait."

La duchesse s'arr^ta longtemps pour examiner s'il ,tait possible de
croire ... la culpabilit, de Fabrice: non pas qu'elle trouvft que ce f-t
un bien gros p,ch,, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se
d,faire de l'impertinence d'un histrion; mais, dans son d,sespoir, elle
commenait ... sentir vaguement qu'elle allait ^tre oblig,e de se battre
pour prouver cette innocence de Fabrice."Non, se dit-elle enfin, voici
une preuve d,cisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours
des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-l..., il ne portait qu'un
mauvais fusil ... un coup, et encore, emprunt, ... l'un des ouvriers.

"Je hais le prince parce qu'il m'a tromp,e, et tromp,e de la faon la
plus lfche; aprSs son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre
garon ... Bologne, etc. Mais ce compte se r,glera."Vers les cinq heures
du matin, la duchesse, an,antie par ce long accSs de d,sespoir, sonna
ses femmes; celles-ci jetSrent un cri. En l'apercevant sur son lit tout
habill,e, avec ses diamants, pfle comme ses draps et les yeux ferm,s,
il leur sembla la voir expos,e sur un lit de parade aprSs sa mort.
Elles l'eussent crue tout ... fait ,vanouie, si elles ne se fussent
rappel, qu'elle venait de les sonner. Quelques larmes fort rares
coulaient de temps ... autre sur ses joues insensibles; ses femmes
comprirent par un signe qu'elle voulait ^tre mise au lit.

Deux fois aprSs la soir,e du ministre Zurla, le comte s',tait pr,sent,
chez la duchesse: toujours refus,, il lui ,crivit qu'il avait un
conseil ... lui demander pour lui-m^me: "Devait-il garder sa position
aprSs l'affront qu'on osait lui faire?"Le comte ajoutait: "Le jeune
homme est innocent mais, f-t-il coupable, devait-on l'arr^ter sans m'en
pr,venir, moi, son protecteur d,clar,?"La duchesse ne vit cette lettre
que le lendemain.

Le comte n'avait pas de vertu; l'on peut m^me ajouter que ce que les
lib,raux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre)
lui semblait une duperie; il se croyait oblig, ... chercher avant tout le
bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il ,tait plein d'honneur et
parfaitement sincSre lorsqu'il parlait de sa d,mission. De la vie il
n'avait dit un mensonge ... la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la
moindre attention ... cette lettre; son parti, et un parti bien p,nible,
,tait pris, feindre d'oublier Fabrice; aprSs cet effort, tout lui ,tait
indiff,rent.

Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait pass, dix fois au palais
Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterr, ... la vue de la
duchesse..."Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si
jeune!... Tout le monde me dit que, durant sa longue conversation avec
la Cl,lia Conti, elle avait l'air aussi jeune et bien autrement
s,duisante."

La voix, le ton de la duchesse ,taient aussi ,tranges que l'aspect de
sa personne. Ce ton, d,pouill, de toute passion, de tout int,r^t
humain, de toute colSre, fit pflir le comte; il lui rappela la faon
d'^tre d'un de ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de
mourir, et ayant d,j... reu les sacrements, avait voulu l'entretenir.

AprSs quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et
ses yeux restSrent ,teints:

- S,parons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d'une voix faible, mais
bien articul,e, et quelle s'efforait de rendre aimable, s,parons-nous,
il le faut! Le ciel m'est t,moin que, depuis cinq ans, ma conduite
envers vous a ,t, irr,prochable. Vous m'avez donn, une existence
brillante, au lieu de l'ennui qui aurait ,t, mon triste partage au
chfteau de Grianta, sans vous j'aurais rencontr, la vieillesse quelques
ann,es plus t"t... De mon c"t, ma seule occupation a ,t, de chercher ...
vous faire trouver le bonheur. C'est parce que je vous aime que je vous
propose cette s,paration ... l'amiable, comme on dirait en France.

Le comte ne comprenait pas; elle fut oblig,e de r,p,ter plusieurs fois.
Il devint d'une pfleur mortelle, et, se jetant ... genoux auprSs de son
lit, il dit tout ce que l',tonnement profond, et en suite le d,sespoir
le plus vif, peuvent inspirer ... un homme d'esprit passionn,ment
amoureux. A chaque moment il offrait de donner sa d,mission et de
suivre son amie dans quelque retraite ... mille lieues de Parme.

- Vous osez me parler de d,part, et Fabrice est ici! s',cria-t-elle en
se soulevant ... demi.

Mais comme elle aperut que ce nom de Fabrice faisait une impression
p,nible, elle ajouta aprSs un moment de repos et en serrant l,gSrement
la main du comte:

- Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aim, avec cette
passion et ces transports que l'on n',prouve plus, ce me semble, aprSs
trente ans, et je suis d,j... bien loin de cet fge. On vous aura dit que
j'aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette cour
m,chante. (Ses yeux brillSrent pour la premiSre fois dans cette
conversation, en prononant ce mot m,chante.) Je vous jure devant Dieu,
et sur la vie de Fabrice que jamais il ne s'est pass, entre lui et moi
la plus petite chose que n'e-t pas pu souffrir l'oeil d'une tierce
personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l'aime exactement comme
ferait une soeur, je l'aime d'instinct, pour parler ainsi. J'aime en
lui son courage si simple et si parfait, que l'on peut dire qu'il ne
s'en aperoit pas lui-m^me, je me souviens que ce genre d'admiration
commena ... son retour de Waterloo. Il ,tait encore enfant, malgr, ses
dix-sept ans; sa grande inqui,tude ,tait de savoir si r,ellement il
avait assist, ... la bataille et dans le cas du oui, s'il pouvait dire
s'^tre battu lui qui n'avait march, ... l'attaque d'aucune batte rie ni
d'aucune colonne ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que
nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commenai ... voir en
lui une grfce parfaite. Sa grande fme se r,v,lait ... moi; que de savants
mensonges e-t ,tal,s, ... sa place, un jeune homme bien ,lev,! Enfin s'il
n'est heureux je ne puis ^tre heureuse. Tenez, voil... un mot qui peint
bien l',tat de mon coeur; si ce n'est la v,rit,, c'est au moins tout ce
que j'en vois.

Le comte, encourag, par ce ton de franchise et d'intimit,, voulut lui
baiser la main: elle la retira avec une sorte d'horreur.

- Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept
ans, je me trouve ... la porte de la vieillesse, j'en ressens d,j... tous
les d,couragements, et peut-^tre m^me suis-je voisine de la tombe. Ce
moment est terrible, ... ce qu'on dit, et pourtant il me semble que je le
d,sire. J',prouve le pire sympt"me de la vieillesse: mon coeur est
,teint par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus
en vous, cher comte, que l'ombre de quelqu'un qui me fut cher. Je dirai
plus, c'est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce
langage.

- Que vais-je devenir? lui r,p,tait le comte moi qui sens que je vous
suis attach, avec plus d, passion que les premiers jours, quand je vous
voyais ... la Scala!

- Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d'amour m'ennuie, et me
semble ind,cent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain,
courage! soyez homme d'esprit, homme judicieux, homme ... ressources dans
les occurrences. Soyez avec moi ce que vous ^tes r,ellement aux yeux
des indiff,rents, l'homme le plus habile et le plus grand politique que
l'Italie ait produit depuis des siScles.

Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.

- Impossible, chSre amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux
d,chirements de la passion la plus violente, et vous me demandez
d'interroger ma raison! Il n'y a plus de raison pour moi!

- Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d'un ton sec.

Et ce fut pour la premiSre fois, aprSs deux heures d'entretien, que sa
voix prit une expression quelconque.

Le comte, au d,sespoir lui-m^me, chercha ... la consoler.

- Il m'a tromp,e, s',criait-elle sans r,pondre en aucune faon aux
raisons d'esp,rer que lui exposait le comte, il m'a tromp,e de la faon
la plus lfche!

Et sa pfleur mortelle cessa pour un instant; mais, m^me dans un moment
d'excitation violente, le comte remarqua qu'elle n'avait pas la force
de soulever les bras.

"Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu'elle ne f-t que malade?
en ce cas pourtant ce serait le d,but de quelque maladie fort
grave."Alors, rempli d'inqui,tude, il proposa de faire appeler le
c,lSbre Razori, le premier m,decin du pays et de l'Italie'.

- Vous voulez donc donner ... un ,tranger le plaisir de connaOEtre toute
l',tendue de mon d,sespoir?... Est-ce l... le conseil d'un traOEtre ou
d'un ami?

Et elle le regarda avec des yeux ,tranges.

"C'en est fait, se dit-il avec d,sespoir, elle n'a plus d'amour pour
moi! et bien plus, elle ne me place plus m^me au rang des hommes
d'honneur vulgaires."

Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j'ai
voulu avant tout avoir des d,tails sur l'arrestation qui nous met au
d,sespoir, et, chose ,trange! je ne sais encore rien de positif; j'ai
fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver
le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont reu l'ordre de suivre
sa sediola. J'ai r,exp,di, aussit"t Bruno, dont vous connaissez le zSle
non moins que le d,vouement; il a ordre de remonter de station en
station pour savoir o-- et comment Fabrice a ,t, arr^t,.

En entendant prononcer le nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d'une
l,gSre convulsion. `

- Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dSs qu'elle put parler; ces
d,tails m'int,ressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien
comprendre les plus petites circonstances.

- Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de l,gSret,
pour tenter de la distraire un peu, j'ai envie d'envoyer un commis de
confiance ... Bruno et d'ordonner ... celui-ci de pousser jusqu'... Bologne;
c'est l..., peut-^tre, qu'on aura enlev, notre jeune ami. De quelle date
est sa derniSre lettre?

- De mardi, il y a cinq jours.

- Avait-elle ,t, ouverte ... la poste?

- Aucune trace d'ouverture. Il faut vous dire qu'elle ,tait ,crite sur
du papier horrible; l'adresse est d'une main de femme, et cette adresse
porte le nom d'une vieille blanchisseuse parente de ma femme de
chambre. La blanchisseuse croit qu'il s'agit d'une affaire d'amour, et
la Ch,kina lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter.

Le comte, qui avait pris tout ... fait le ton d'un homme d'affaires,
essaya de d,couvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir
,t, le jour de l'enlSvement ... Bologne. Il s'aperut alors seulement,
lui qui avait ordinairement tant de tact, que c',tait l... le ton qu'il
fallait prendre. Ces d,tails int,ressaient la malheureuse femme et
semblaient la distraire un peu. Si le comte n'e-t pas ,t, amoureux, il
e-t eu cette id,e si simple dSs son entr,e dans la chambre. La duchesse
le renvoya pour qu'il p-t sans d,lai exp,dier de nouveaux ordres au
fidSle Brano. Comme on s'occupait en passant de la question de savoir
s'il y avait eu sentence avant le moment o-- le prince avait sign, le
billet adress, ... la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte
d'empressement l'occasion de dire au comte:

- Je ne vous reprocherai point d'avoir omis les mots injuste proc,dure
dans le billet que vous ,crivOEtes et qu'il signa, c',tait l'instinct de
courtisan qui vous prenait ... la gorge; sans vous en douter, vous
pr,f,riez l'int,r^t de votre maOEtre ... celui de votre amie. Vous avez
mis vos actions ... mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps,
mais il n'est pas en votre pouvoir de changer votre nature, vous avez
de grands talents pour ^tre ministre, mais vous avez aussi l'instinct
de ce m,tier. La suppression du mot injuste me perd mais loin de moi de
vous la reprocher en aucune faon, ce fut la faute de l'instinct et non
pas celle de la volont,.

"Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l'air le plus
imp,rieux, que je ne suis point trop afflig,e de l'enlSvement de
Fabrice, que je n'ai pas eu la moindre vell,it, de m',loigner de ce
pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voil... ce que
vous avez ... dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je
compte seule diriger ma conduite ... l'avenir, je veux me s,parer de vous
... l'amiable, c'est-...-dire en bonne et vieille amie. Comptez que j'ai
soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus
m'exag,rer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore
plus malheureuse que je ne le suis s'il m'arrivait de compromettre
votre destin,e. Il peut entrer dans mes projets de me donner
l'apparence d'avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir
afflig,. Je puis vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s'arr^ta
une demi-minute aprSs ce mot, que jamais je ne vous ai fait une
infid,lit,, et cela en cinq ann,es de temps. C'est bien long, dit-elle;
elle essaya de sourire; ses joues si pfles s'agitSrent, mais ses lSvres
ne purent se s,parer. Je vous jure m^me que jamais je n'en ai eu le
projet ni l'envie. Cela bien entendu, laissez-moi.

Le comte sortit, au d,sespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez la
duchesse l'intention bien arr^t,e de se s,parer de lui, et jamais il
n'avait ,t, aussi ,perdument amoureux. C'est l... une de ces choses sur
lesquelles je suis oblig, de revenir souvent, parce qu'elles sont
improbables hors de l'Italie. En rentrant chez lui il exp,dia jusqu'...
six personnes diff,rentes sur la route de Castelnovo et de Bologne, et
les chargea de lettres."Mais ce n'est pas tout, se dit le malheureux
comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire ex,cuter ce
malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse prit
avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse passait
une limite que l'on ne doit jamais franchir, et c'est pour raccommoder
les choses que j'ai eu la sottise incroyable de supprimer le mot
proc,dure injuste, le seul qui lift le souverain... Mais bah! ces
gens-l... sont-ils li,s par quelque chose? C'est l... sans doute la plus
grande faute de ma vie, j'ai mis au hasard tout ce qui peut en faire le
prix pour moi: il s'agit de r,parer cette ,tourderie ... force d'activit,
et d'adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, m^me en sacrifiant
un peu de ma dignit,, je plante l... cet homme; avec ses r^ves de haute
politique, avec ses id,es de se faire roi constitutionnel de la
Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n'est
qu'un sot, le talent de Rassi se r,duit ... faire pendre l,galement un
homme qui d,plaOEt au pouvoir."

Une fois cette r,solution bien arr^t,e de renoncer au ministSre si les
rigueurs ... l',gard de Fabrice d,passaient celles d'une simple
d,tention, le comte se dit: "Si un caprice de la vanit, de cet homme
imprudemment brav,e me co-te le bonheur, du moins l'honneur me
restera... A propos, puisque je me moque de mon portefeuille, je puis
me permettre cent actions qui, ce matin encore, m'eussent sembl, hors
du possible. Par exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement
faisable pour faire ,vader Fabrice... Grand Dieu! s',cria le comte en
s'interrompant et ses yeux s'ouvrant ... l'excSs comme ... la vue d'un
bonheur impr,vu, la duchesse ne m'a pas parl, d',vasion, aurait-elle
manqu, de sinc,rit, une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle
que le d,sir que je trahisse le prince? Ma foi, c'est fait!"

L'oeil du comte avait repris toute sa finesse satirique."Cet aimable
fiscal Rassi est pay, par le maOEtre pour toutes les sentences qui nous
d,shonorent en Europe, mais il n'est pas homme ... refuser d'^tre pay,
par moi pour trahir les secrets du maOEtre. Cet animal-l... a une
maOEtresse et un confesseur mais la maOEtresse est d'une trop vile espSce
pour que je puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l'entrevue
... toutes les fruitiSres du voisinage."Le comte, ressuscit, par cette
lueur d'espoir, ,tait d,j... sur le chemin de la cath,drale; ,tonn, de la
l,gSret, de sa d,marche, il sourit malgr, son chagrin: "Ce que c'est,
dit-il que de n'^tre plus ministre!"Cette cath,drale, comme beaucoup
d',glises en Italie, sert de passage d'une rue ... l'autre, le comte vit
de loin un des grands vicaires de l'archev^que qui traversait la nef.

- Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour
,pargner ... ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez Mgr
l'archev^que. Je lui aurais toutes les obligations du monde s'il
voulait bien descendre jusqu'... la sacristie.

L'archev^que fut ravi de ce message, il avait mille choses ... dire au
ministre au sujet de -Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses
n',taient que des phrases et ne voulut rien ,couter.

- Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?

- Un petit esprit et une grande ambition r,pondit l'archev^que, peu de
scrupules et une extr^me pauvret,, car nous en avons des vices!

- Tudieu, monseigneur! s',cria le ministre, vous peignez comme Tacite.

Et il prit cong, de lui en riant.

A peine de retour au ministSre, il fit appeler l'abb, Dugnani.

- Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal g,n,ral
Rassi, n'aurait-il rien ... me dire?

Et, sans autres paroles ou plus de c,r,monie, il renvoya le Dugnani.



CHAPITRE XVII


LE comte se regardait comme hors du ministSre."Voyons un peu, se
dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux aprSs ma disgrfce, car
c'est ainsi qu'on appellera ma retraite."Le comte fit l',tat de sa
fortune: il ,tait entr, au ministSre avec quatre-vingt mille francs de
bien; ... son grand ,tonnement, il trouva que, tout compt, son avoir
actuel ne s',levait pas ... cinq cent mille francs: "C'est vingt mille
livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis
un grand ,tourdi! Il n'y a pas un bourgeois ... Parme qui ne me croie
cent cinquante mille livres de rente, et le prince, sur ce sujet, est
plus bourgeois qu'un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils
diront que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s',cria-t-il, si je
suis encore ministre trois mois, nous la verrons doubl,e, cette
fortune."Il trouva dans cette id,e l'occasion d',crire ... la duchesse,
et la saisit avec avidit,; mais pour se faire pardonner une lettre,
dans les termes o-- ils en ,taient, il remplit celle-ci de chiffres et
de calculs."Nous n'aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il,
pour vivre tous trois ... Naples Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi
nous aurons un cheval de selle ... nous deux."Le ministre venait ... peine
d'envoyer sa lettre, lorsqu'on annona le fiscal g,n,ral Rassi; il le
reut avec une hauteur qui frisait l'impertinence.

- Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever ... Bologne un
conspirateur que je protSge, de plus vous voulez lui couper le cou, et
vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur?
est-ce le g,n,ral Conti, ou vous-m^me?

Le Rassi fut atterr,; il avait trop peu d'habitude de la bonne
compagnie pour deviner si le comte parlait s,rieusement: il rougit
beaucoup, fnonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait
et jouissait de son embarras. Tout ... coup le Rassi se secoua et s',cria
avec une aisance parfaite et de l'air de Figaro pris en flagrant d,lit
par Almaviva:

  - Ma foi, monsieur le comte, je n'irai point par quatre chemins avec
Votre Excellence: que me donnerez-vous pour r,pondre ... toutes vos
questions comme je ferais ... celles de mon confesseur?

- La croix de Saint-Paul (c'est l'ordre de Parme), ou de l'argent, si
vous pouvez me fournir un pr,texte pour vous en accorder.

- J'aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu'elle m'anoblit.

- Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre
noblesse?

- Si j',tais n, noble, r,pondit le Rassi avec toute l'impudence de son
m,tier, les parents des gens que j'ai fait pendre me ha<raient, mais
ils ne me m,priseraient pas.

  - Eh bien! je vous sauverai du m,pris dit le comte, gu,rissez-moi de
mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice?

- Ma foi, le prince est fort embarrass,: il craint que, s,duit par les
beaux yeux d'Armide, pardonnez ... ce langage un peu vif, ce sont les
termes pr,cis du souverain, il craint que, s,duit par de fort beaux
yeux qui l'ont un peu touch, lui-m^me, vous ne le plantiez l..., et il
n'y a que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai m^me,
ajouta Rassi en baissant la voix, qu'il y a l... une fiSre occasion pour
vous, et qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le
prince vous accorderait, comme r,compense nationale, une jolie terre
valant six cent mille francs qu'il distrairait de son domaine, ou une
gratification de trois cent mille francs ,cus, si vous vouliez
consentir ... ne pas vous m^ler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins
... ne lui en parler qu'en public.

- Je m'attendais ... mieux que a, dit le comte; ne pas me m^ler de
Fabrice, c'est me brouiller avec la duchesse.

- Eh bien! c'est encore ce que dit le prince: le fait est qu'il est
horriblement mont, contre Mme la duchesse, entre nous soit dit, et il
craint que, pour d,dommagement de la brouille avec cette dame aimable,
maintenant que vous voil... veuf, vous ne lui demandiez la main de sa
cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n'est fg,e que de
cinquante ans.

- Il a devin, juste, s',cria le comte; notre maOEtre est l'homme le plus
fin de ses Etats.

Jamais le comte n'avait eu l'id,e baroque d',pouser cette vieille
princesse, rien ne f-t all, plus mal ... un homme que les c,r,monies de
cour ennuyaient ... la mort.

Il se mit ... jouer avec sa tabatiSre sur le marbre d'une petite table
voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d'embarras la
possibilit, d'une bonne aubaine; son oeil brilla.

- De grfce, monsieur le comte, s',cria-t-il, si Votre Excellence veut
accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en
argent, je la prie de ne point choisir d'autre n,gociateur que moi. Je
me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter la
gratification en argent ou m^me de faire joindre une for^t assez
importante ... la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un
peu de douceur et de m,nagement dans sa faon de parler au prince de ce
morveux qu'on a coffr,, on pourrait peut-^tre ,riger en duch, la terre
que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le r,pSte ... Votre
Excellence, le prince, pour le quart d'heure, exScre la duchesse, mais
il est fort embarrass,, et m^me au point que j'ai cru parfois qu'il y
avait quelque circonstance secrSte qu'il n'osait pas m'avouer. Au fond
on peut trouver ici une mine d'or, moi vous vendant mes secrets les
plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi jur,. Au
fond, s'il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme
nous tous, que vous seul au monde pouvez conduire ... bien toutes les
d,marches secrStes relatives au Milanais. Votre Excellence me
permet-elle de lui r,p,ter textuellement les paroles du souverain? dit
le Rassi en s',chauffant, il y a souvent une physionomie dans la
position des mots, qu'aucune traduction ne saurait rendre, et vous
pourrez y voir plus que je n'y vois.

- Je permets tout, dit le comte en continuant d'un air distrait, ...
frapper la table de marbre avec sa tabatiSre d'or, je permets tout et
je serai reconnaissant.

- Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, ind,pendamment de
la croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle
d'anoblissement au prince, il me r,pond: "Un coquin tel que toi, noble!
il faudrait fermer boutique dSs le lendemain; personne ... Parme ne
voudrait plus se faire anoblir."Pour en revenir ... l'affaire du
Milanais, le prince me disait, il n'y a pas trois jours: "Il n'y a que
ce fripon-l... pour suivre le fil de nos intrigues; si je le chasse ou
s'il suit la duchesse, il vaut autant que je renonce ... l'espoir de me
voir un jour le chef lib,ral et ador, de toute l'Italie."

A ce mot le comte respira: "Fabrice ne mourra pas", se dit-il.

De sa vie le Rassi n'avait pu arriver ... une conversation intime avec le
premier ministre: il ,tait hors de lui de bonheur; il se voyait ... la
veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme
de tout ce qu'il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom
de Rassi aux chiens enrag,s; depuis peu des soldats s',taient battus en
duel parce qu'un de leurs camarades les avait appel,s Rassi. Enfin il
ne se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vOEnt
s'enchfsser dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent
,colier de seize ans, ,tait chass, des caf,s, sur son nom.

C'est le souvenir br-lant de tous ces agr,ments de sa position qui lui
fit commettre une imprudence.

- J'ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil
du ministre, elle s'appelle Riva, je voudrais ^tre baron Riva.

- Pourquoi pas? dit le ministre.

Rassi ,tait hors de lui.

- Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d'^tre indiscret,
j'oserai deviner le but de vos d,sirs, vous aspirez ... la main de la
princesse Isota, et c'est une noble ambition. Une fois parent vous ^tes
... l'abri de la disgrfce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai
pas qu'il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur mais si vos
affaires ,taient confi,es ...

quelqu'un d'adroit et de bien pay,, on pourrait ne pas d,sesp,rer du
succSs.

- Moi, mon cher baron, j'en d,sesp,rais; je d,savoue d'avance toutes
les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour o-- cette
alliance illustre viendra enfin combler mes voux et me donner une si
haute position dans l',tat, je vous offrirai, moi, trois cent mille
francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous
accorder une marque de

faveur que vous-m^me vous pr,f,rerez ... cette somme d'argent.

Le lecteur trouve cette conversation longue: pourtant nous lui faisons
grfce de plus de la moiti,; elle se prolongea encore deux heures. Le
Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de
grandes esp,rances de sauver Fabrice, et plus r,solu que jamais ...
donner sa d,mission. Il trouvait que son cr,dit avait besoin d'^tre
renouvel, par la pr,sence au

pouvoir de gens tels que Rassi et le g,n,ral Conti, il jouissait avec
d,lices d'une possibilit, qu'il venait d'entrevoir de se venger du
prince: a Il peut faire partir la duchesse, s',criait-il, mais parbleu
il renoncera ... l'espoir d'^tre roi constitutionnel de la
Lombardie."(Cette chimSre ,tait ridicule: le prince avait beaucoup
d'esprit, mais, ... force d'y r^ver, il en ,tait devenu amoureux fou.)

Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui
rendre comte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte
ferm,e pour lui, le portier n'osait presque pas lui avouer cet ordre
reu de la bouche m^me de sa maOEtresse. Le comte regagna tristement le
palais du ministSre, le malheur qu'il venait d'essayer ,clipsait en
entier la joie que lui avait donn,e sa conversation avec le confident
du prince. N'ayant plus le coeur de s'occuper de rien, le comte errait
tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d'heure aprSs,
il reut un billet ainsi conu:


Puisqu'il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu'amis,
il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours
nous r,duirons ces visites, toujours si chSres ... mon coeur, ... deux par
mois. Si vous voulez me plaire donnez de la publicit, ... cette sorte de
rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l'amour que jadis j'eus
pour vous, vous feriez choix d'une nouvelle amie. Quant ... moi, j'ai de
grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde,
peut-^tre m^me trouverai-je un homme d'esprit pour me faire oublier mes
malheurs. Sans doute en qualit, d'ami la premiSre place dans mon coeur
vous sera toujours r,serv,e; mais je ne veux plus que l'on dise que mes
d,marches ont ,t, dict,es par votre sagesse; je veux surtout que l'on
sache bien que j'ai perdu toute influence sur vos d,terminations. En un
mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher,
mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie aucune id,e de retour,
tout est bien fini. Comptez ... jamais sur mon amiti,.


Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une
belle lettre au prince pour donner sa d,mission de tous ses emplois, et
il l'adressa ... la duchesse avec priSre de la faire parvenir au palais.
Un instant aprSs, il reut sa d,mission, d,chir,e en quatre, et, sur un
des blancs du papier, la duchesse avait daign, ,crire: "Non, mille fois
non!"

Il serait difficile de d,crire le d,sespoir du pauvre ministre."Elle a
raison, j'en conviens, se disait-il ... chaque instant, mon omission du
mot proc,dure injuste est un affreux malheur; elle entraOEnera peut-^tre
la mort de Fabrice, et celle-ci amSnera la mienne."Ce fut avec la mort
dans l'fme que le comte, qui ne voulait pas paraOEtre au palais du
souverain avant d'y ^tre appel,, ,crivit de sa main le motu proprio qui
nommait Rassi chevalier de l'ordre de Saint-Paul et lui conf,rait la
noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d'une demi-page
qui exposait au prince les raisons d'Etat qui conseillaient cette
mesure. Il trouva une sorte de joie m,lancolique ... faire de ces piSces
deux belles copies qu'il adressa ... la duchesse.

Il se perdait en suppositions; il cherchait ... deviner quel serait ...
l'avenir le plan de conduite de la femme qu'il aimait."Elle n'en sait
rien elle-m^me, se disait-il; une seule chose reste certaine, c'est
que, pour rien au monde, elle ne manquerait aux r,solutions qu'elle
m'aurait une fois annonc,es. >> Ce qui ajoutait encore ... son malheur,
c'est qu'il ne pouvait parvenir ... trouver la duchesse blfmable."Elle
m'a fait une grfce en m'aimant, elle cesse de m'aimer aprSs une faute
involontaire, il est vrai, mais qui peut entraOEner une cons,quence
horrible; je n'ai aucun droit de me plaindre."Le lendemain matin, le
comte sut que la duchesse avait recommenc, ... aller dans le monde: elle
avait paru la veille au soir dans toutes les maisons qui
recevaient."Que f-t-il devenu s'il se f-t rencontr, avec elle dans le
m^me salon? Comment lui parler? de quel ton adresser la parole? et
comment ne pas lui parler?"

Le lendemain fut un jour funSbre; le bruit se r,pandait g,n,ralement
que Fabrice allait ^tre mis ... mort, la ville fut ,mue. On ajoutait que
le prince, ayant ,gard ... sa haute naissance, avait daign, d,cider qu'il
aurait la t^te tranch,e.

"C'est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus pr,tendre ...
revoir jamais la duchesse."Malgr, ce raisonnement assez simple, il ne
put s'emp^cher de passer trois fois ... sa porte; ... la v,rit,, pour
n'^tre pas remarqu,, il alla chez elle ... pied. Dans son d,sespoir, il
eut m^me le courage de lui ,crire. Il avait fait appeler Rassi deux
fois, le fiscal ne s',tait point pr,sent,."Le coquin me trahit", se dit
le comte.

Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute soci,t, de
Parme, et m^me la bourgeoisie. La mise ... mort de Fabrice ,tait plus que
jamais certaine; et, compl,ment bien ,trange de cette nouvelle, la
duchesse ne paraissait point trop au d,sespoir. Selon les apparences,
elle n'accordait que des regrets assez mod,r,s ... son jeune amant,
toutefois elle profitait avec un art infini de la pfleur que venait de
lui donner une indisposition assez grave, qui ,tait survenue en m^me
temps que l'arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien
... ces d,tails le coeur sec d'une grande dame de la cour. Par d,cence
cependant, et comme sacrifice aux mfnes du jeune Fabrice, elle avait
rompu avec le comte Mosca.

- Quelle immoralit,! s',criaient les jans,nistes de Parme.

Mais d,j... la duchesse, chose incroyable! paraissait dispos,e ... ,couter
les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait,
entre autres singularit,s, qu'elle avait ,t, fort gaie dans une
conversation avec le comte Baldi, l'amant actuel de la Raversi, et
l'avait beaucoup plaisant, sur ses courses fr,quentes au chfteau de
Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple ,taient indign,s de la mort
de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient ... la jalousie du comte
Mosca. La soci,t, de la cour s'occupait aussi beaucoup du comte, mais
c',tait pour s'en moquer. La troisiSme des grandes nouvelles que nous
avons annonc,es n',tait autre en effet que la d,mission du comte; tout
le monde se moquait d'un amant ridicule qui, ... l'fge de cinquante-six
ans', sacrifiait une position magnifique au chagrin d'^tre quitt, par
une femme sans coeur et qui, depuis longtemps, lui pr,f,rait un jeune
homme. Le seul archev^que eut l'esprit, ou plut"t le coeur, de deviner
que l'honneur d,fendait au comte de rester premier ministre dans un
pays o-- l'on allait couper la t^te, et sans le consulter, ... un jeune
homme, son prot,g,. La nouvelle de la d,mission du comte eut l'effet de
gu,rir de sa goutte le g,n,ral Fabio Conti, comme nous le dirons en son
lieu, lorsque nous parlerons de la faon dont le pauvre Fabrice passait
son temps ... la citadelle, pendant que toute la ville s'enqu,rait de
l'heure de son supplice.

Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidSle qu'il avait
exp,di, sur Bologne; le comte s'attendrit au moment o-- cet homme
entrait dans son cabinet; sa vue lui rappelait l',tat heureux o-- il se
trouvait lorsqu'il l'avait envoy, ... Bologne, presque d'accord avec la
duchesse. Brano arrivait de Bologne o-- il n'avait rien d,couvert; il
n'avait pu trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gard,
dans la prison de son village.

- Je vais vous renvoyer ... Bologne, dit le comte ... Bruno: la duchesse
tiendra au triste plaisir de connaOEtre les d,tails du malheur de
Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le
poste de Castelnovo...

"Mais non! s',cria le comte en s'interrompant partez ... l'instant m^me
pour la Lombardie, et distribuez de l'argent et en grande quantit, ...
tous nos correspondants. Mon but est d'obtenir de tous ces gens-l... des
rapports de la nature la plus encourageante."

Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit ... ,crire ses
lettres de cr,ance, comme le comte lui donnait ses derniSres
instructions, il reut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien
,crite; on e-t dit un ami ,crivant ... son ami pour lui demander un
service. L'ami qui ,crivait n',tait autre que le prince. Ayant ou<
parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte
Mosca, de garder le ministSre, il le lui demandait au nom de l'amiti,
et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son maOEtre. Il
ajoutait que le roi de*** venant de mettre ... sa disposition deux
cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l'autre ...
son cher comte Mosca.

- Cet animal-l... fait mon malheur! s',cria le comte furieux, devant
Bruno stup,fait, et croit me s,duire par ces m^mes phrases hypocrites
que tant de fois nous avons arrang,es ensemble pour prendre ... la glu
quelque sot.

Il refusa l'ordre qu'on lui offrait, et dans sa r,ponse parla de l',tat
de sa sant, comme ne lui laissant que bien peu d'esp,rance de pouvoir
s'acquitter encore des p,nibles travaux du ministSre. Le comte ,tait
furieux. Un instant aprSs, on annona le fiscal Rassi, qu'il traita
comme un nSgre.

- Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez ... faire
l'insolent! Pourquoi n'^tre pas venu hier pour me remercier, comme
c',tait votre devoir ,troit, monsieur le cuistre?

Le Rassi ,tait bien au-dessus des injures; c',tait sur ce ton-l... qu'il
,tait journellement reu par le prince; mais il voulait ^tre baron et
se justifia avec esprit. Rien n',tait plus facile.

- Le prince m'a tenu clou, ... une table hier toute la journ,e; je n'ai
pu sortir du palais. Son Altesse m'a fait copier de ma mauvaise
,criture de procureur une quantit, de piSces diplomatiques tellement
niaises et tellement bavardes que je crois, en v,rit,, que son but
unique ,tait de me retenir prisonnier. Quand enfin j'ai pu prendre
cong,, vers les cinq heures, mourant de faim, il m'a donn, l'ordre
d'aller chez moi directement, et de n'en pas sortir de la soir,e. En
effet, j'ai vu deux de ses espions particuliers, de moi bien connus, se
promener dans ma rue jusque sur le minuit. Ce matin, dSs que je l'ai
pu, j'ai fait venir une voiture qui m'a conduit jusqu'... la porte de la
cath,drale. Je suis descendu de voiture trSs lentement, puis, prenant
le pas de course, j'ai travers, l',glise et me voici. Votre Excellence
est dans ce moment-ci l'homme du monde auquel je d,sire plaire avec le
plus de passion.

- Et moi, monsieur le dr"le, je ne suis point dupe de tous ces contes
plus ou moins bien bftis! Vous avez refus, de me parler de Fabrice
avant-hier; j'ai respect, vos scrupules, et vos serments touchant le
secret, quoique les serments pour un ^tre tel que vous ne soient tout
au plus que des moyens de d,faite. Aujourd'hui, je veux la v,rit,:
Qu'est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner ... mort ce jeune
homme comme assassin du com,dien Giletti?

- Personne ne peut mieux rendre compte ... Votre Excellence de ces
bruits, puisque c'est moi-m^me qui les ai fait courir par ordre du
souverain; et, j'y pense! c'est peut-^tre pour m'emp^cher de vous faire
part de cet incident qu'hier, toute la journ,e, il m'a retenu
prisonnier. Le prince, qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas
douter que je ne vinsse vous apporter ma croix et vous supplier de
l'attacher ... ma boutonniSre.

- Au fait! s',cria le ministre, et pas de phrases.

- Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre
M. del Dongo, mais il n'a, comme vous le savez sans doute, qu'une
condamnation en vingt ann,es de fers, commu,e par lui, le lendemain
m^me de la sentence, en douze ann,es de forteresse avec je-ne au pain
et ... l'eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.

- C'est parce que je savais cette condamnation ... la prison seulement,
que j',tais effray, des bruits d'ex,cution prochaine qui se r,pandent
par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien
escamot,e par vous.

- C'est alors que j'aurais d- avoir la croix! s',cria Rassi sans se
d,concerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et
que l'homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et c'est
arm, de cette exp,rience que j'ose vous conseiller de ne pas m'imiter
aujourd'hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais go-t ...
l'interlocuteur, qui fut oblig, de se retenir pour ne pas donner des
coups de pied ... Rassi.)

- D'abord, reprit celui-ci avec la logique d'un jurisconsulte et
l'assurance parfaite d'un homme qu'aucune insulte ne peut offenser,
d'abord il ne peut ^tre question de l'ex,cution dudit del Dongo; le
prince n'oserait! les temps sont bien chang,s! et enfin, moi, noble et
esp,rant par vous de devenir baron, je n'y donnerais pas les mains. Or,
ce n'est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l'ex,cuteur
des hautes ouvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le
chevalier Rassi n'en donnera jamais contre le sieur del Dongo.

- Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d'un air s,vSre.

- Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que pour
les morts officielles, et si M. del Dongo vient ... mourir d'une colique,
n'allez pas me l'attribuer! Le prince est outr,, et je ne sais
pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi e-t
dit la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec
le premier ministre).

Le comte fut frapp, de la suppression du titre dans une telle bouche,
et l'on peut juger du plaisir qu'elle lui fit; il lana au Rassi un
regard charge de la plus vive haine."Mon cher ange! se dit-il ensuite,
je ne puis te montrer mon amour qu'en ob,issant aveugl,ment ... tes
ordres."

- Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un int,r^t
bien passionn, aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme
elle m'avait pr,sent, ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien d-
rester ... Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens
... ce qu'il ne soit pas mis ... mort de mon temps, et je veux bien vous
donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront
sa sortie de prison.

- En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze ann,es
r,volues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est
tellement vive, qu'il cherche ... la cacher.

- Son Altesse est bien bonne! qu'a-t-elle besoin de cacher sa haine,
puisque son premier ministre ne protSge plus la duchesse? Seulement je
ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vilenie ni surtout de jalousie:
c'est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt
en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-^tre
poignard,. Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j'ai fait le
compte de ma fortune; ... peine si j'ai trouv, vingt mille livres de
rente, sur quoi j'ai le projet d'adresser trSs humblement ma d,mission
au souverain. J'ai quelque espoir d'^tre employ, par le roi de Naples:
cette grande ville m'offrira des distractions dont j'ai besoin en ce
moment, et que je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne
resterais qu'autant que vous me feriez obtenir la main de la princesse
Isota, etc.

La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le
comte lui dit d'un air fort indiff,rent:

- Vous savez qu'on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu'il
,tait un des amants de la duchesse; je n'accepte point ce bruit, et
pour le d,mentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse ...
Fabrice.

- Mais, monsieur le comte, dit Rassi effray,, et regardant la bourse,
il y a l... une somme ,norme, et les rSglements...

- Pour vous, mon cher, elle peut ^tre ,norme reprit le comte de l'air
du plus souverain m,pris un bourgeois tel que vous, envoyant de
l'argent ... son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix
sequins: moi, je veux que Fabrice reoive ces six mille francs, et
surtout que le chfteau ne sache rien de cet envoi.

Comme le Rassi effray, voulait r,pliquer, le comte ferma la porte sur
lui avec impatience."Ces gens-l..., se dit-il, ne voient le pouvoir que
derriSre l'insolence."Cela dit, ce grand ministre se livra ... une action
tellement ridicule, que nous avons quelque peine ... la rapporter; il
courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la duchesse,
et le couvrit de baisers passionn,s."Pardon, mon cher ange,
s',criait-il, si je n'ai pas jet, par la fen^tre et de mes propres
mains ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarit,,
mais, si j'agis avec cet excSs de patience, c'est pour t'ob,ir! et il
ne perdra rien pour attendre!"

AprSs une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se
sentait le coeur mort dans la poitrine, eut l'id,e d'une action
ridicule et s'y livra avec un empressement d'enfant. Il se fit donner
un habit avec des plaques, et fut faire une visite ... la vieille
princesse Isota; de la vie il ne s',tait pr,sent, chez elle qu'...
l'occasion du jour de l'an. Il la trouva entour,e d'une quantit, de
chiens, et par,e de tous ses atours, et m^me avec des diamants comme si
elle allait ... la cour. Le comte, ayant t,moign, quelque crainte de
d,ranger les projets de Son Altesse, qui probablement allait sortir,
l'Altesse r,pondit au ministre qu'une princesse de Parme se devait ...
elle-m^me d'^tre toujours ainsi. Pour la premiSre fois depuis son
malheur le comte eut un mouvement de gaiet,."J'ai bien fait de paraOEtre
ici, se dit-il, et dSs aujourd'hui il faut faire ma d,claration."La
princesse avait ,t, ravie de voir arriver chez elle un homme aussi
renomm, par son esprit et un premier ministre; la pauvre vieille fille
n',tait guSre accoutum,e ... de semblables visites. Le comte commena par
une pr,face adroite, relative ... l'immense distance qui s,parera
toujours d'un simple gentilhomme les membres d'une famille r,gnante.

- Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d'un roi de
France, par exemple, n'a aucun espoir d'arriver jamais ... la couronne;
mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C'est
pourquoi nous autres FarnSse nous devons toujours conserver une
certaine dignit, dans notre ext,rieur; et moi, pauvre princesse telle
que vous me voyez, je ne puis pas dire qu'il soit absolument impossible
qu'un jour vous soyez mon premier ministre.

Cette id,e par son impr,vu baroque donna au pauvre comte un second
instant de gaiet, parfaite.

Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en
recevant l'aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra
un des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hfte.

- Je suis malade, r,pondit le ministre, ravi de pouvoir faire une
malhonn^tet, ... son prince.

"Ah! ah! vous me poussez ... bout, s',cria-t-il avec fureur, et puis vous
voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu'avoir reu le
pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siScle-ci, il faut
beaucoup d'esprit et un grand caractSre pour r,ussir ... ^tre despote."

AprSs avoir renvoy, le fourrier du palais fort scandalis, de la
parfaite sant, de ce malade, le comte trouva plaisant d'aller voir les
deux hommes de la cour qui avaient le plus d'influence sur le g,n,ral
Fabio Conti. Ce qui surtout faisait fr,mir le ministre et lui "tait
tout courage, c'est que le gouverneur de la citadelle ,tait accus, de
s'^tre d,fait jadis d'un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de
l'aquetta de P,rouse.

Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait r,pandu des
sommes folles pour se m,nager des intelligences ... la citadelle, mais,
suivant lui, il y avait peu d'espoir de succSs, tous les yeux ,taient
encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les
tentatives de corruption essay,es par cette femme malheureuse: elle
,tait au d,sespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement
d,vou,s la secondaient. Mais il n'est peut-^tre qu'un seul genre
d'affaires dont on s'acquitte parfaitement bien dans les petites cours
despotiques, c'est la garde des prisonniers politiques. L'or de la
duchesse ne produisit d'autre effet que de faire renvoyer de la
citadelle huit ou dix hommes de tout grade.



CHAPITRE XVIII


Ainsi, avec un d,vouement complet pour le prisonnier, la duchesse et le
premier ministre n'avaient pu faire pour lui que bien peu de chose. Le
prince ,tait en colSre, la cour ainsi que le public ,taient piqu,s
contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait ,t, trop
heureux. Malgr, l'or jet, ... pleines mains, la duchesse n'avait pu faire
un pas dans le siSge de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans
que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel
avis ... communiquer au g,n,ral Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.

Comme nous l'avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut
conduit d'abord au palais du gouverneur: C'est un joli petit bftiment
construit dans le siScle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui le
plaa ... cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de
l'immense tour ronde. Des fen^tres de ce petit palais, isol, sur le dos
de l',norme tour comme la bosse d'un chameau, Fabrice d,couvrait la
campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l'oeil, au pied de la
citadelle, le coeurs de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant ...
droite ... quatre lieues de la ville, va se jeter dans le P". Par-del... la
rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d'immenses taches
blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son oeil ravi apercevait
distinctement chacun des sommets de l'immense mur que les Alpes forment
au nord de l'Italie'. Ces sommets, toujours couverts de neige, m^me au
mois d'ao-t o-- l'on ,tait alors, donnent comme une sorte de fraOEcheur
par souvenir au milieu de ces campagnes br-lantes, l'oeil en peut
suivre les moindres d,tails, et pourtant ils sont ... plus de trente
lieues de la citadelle de Parme. La vue si ,tendue du joli palais du
gouverneur est intercept,e vers un angle au midi par la tour FarnSse,
dans laquelle on pr,parait ... la hfte une chambre pour Fabrice. Cette
seconde tour, comme le lecteur s'en souvient peut-^tre, fut ,lev,e sur
la plate-forme de la grosse tour, en l'honneur d'un prince h,r,ditaire
qui, fort diff,rent de l'Hippolyte fils de Th,s,e, n'avait point
repouss, les politesses d'une jeune belle-mSre. La princesse mourut en
quelques heures; le fils du prince ne recouvra sa libert, que dix-sept
ans plus tard en montant sur le tr"ne ... la mort de son pSre. Cette tour
FarnSse o--, aprSs trois quarts d'heure, l'on fit monter Fabrice, fort
laide ... l'ext,rieur, est ,lev,e d'une cinquantaine de pieds au-dessus
de la plate-forme de la grosse tour et garnie d'une quantit, de
paratonnerres. Le prince m,content de sa femme, qui fit bftir cette
prison aperue de toutes parts, eut la singuliSre pr,tention de
persuader ... ses sujets qu'elle existait depuis de longues ann,es: c'est
pourquoi il lui imposa le nom de tour FarnSse. Il ,tait d,fendu de
parler de cette construction, et de toutes les parties de la ville de
Parme et des plaines voisines on voyait parfaitement les maons placer
chacune des pierres qui composent cet ,difice pentagone. Afin de
prouver qu'elle ,tait ancienne, on plaa au-dessus de la porte de deux
pieds de large et de quatre de hauteur, par laquelle on y entre, un
magnifique bas-relief qui repr,sente Alexandre FarnSse, le g,n,ral
c,lSbre, forant Henri IV ... s',loigner de Paris. Cette tour FarnSse
plac,e en si belle vue se compose d'un rez-de-chauss,e long de quarante
pas au moins, large ... proportion et tout rempli de colonnes fort
trapues, car cette piSce si d,mesur,ment vaste n'a pas plus de quinze
pieds d',l,vation. Elle est occup,e par le corps de garde, et, du
centre, l'escalier s',lSve en tournant autour d'une des colonnes: c'est
un petit escalier en fer, fort l,ger, large de deux pieds ... peine et
construit en filigrane. Par cet escalier tremblant sous le poids des
ge"liers qui l'escortaient, Fabrice arriva ... de vastes piSces de plus
de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier ,tage. Elles
furent jadis meubl,es avec le plus grand luxe pour le jeune prince qui
y passa les dix-sept plus belles ann,es de sa vie. A l'une des
extr,mit,s de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier une
chapelle de la plus grande magnificence; les murs de la vo-te sont
entiSrement rev^tus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la
plus noble proportion sont plac,es en lignes le long des murs noirs,
sans les toucher, et ces murs sont orn,s d'une quantit, de t^tes de
morts en marbre blanc de proportions colossales, ,l,gamment sculpt,es
et plac,es sur deux os en sautoir."Voil... bien une invention de la haine
qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d'id,e de me montrer
cela!"

Un escalier de fer et en filigrane fort l,ger, ,galement dispos, autour
d'une colonne, donne accSs au second ,tage de cette prison, et c'est
dans les chambres de ce second ,tage, hautes de quinze pieds environ,
que depuis un an le g,n,ral Fabio Conti faisait preuve de g,nie.
D'abord, sous sa direction, l'on avait solidement grill, les fen^tres
de ces chambres jadis occup,es par les domestiques du prince, et qui
sont ... plus de trente pieds des dalles de pierre formant la plate-forme
de la grosse tour ronde. C'est par un corridor obscur plac, au centre
du bftiment que l'on arrive ... ces chambres, qui toutes ont deux
fen^tres; et dans ce corridor fort ,troit, Fabrice remarqua trois
portes de fer successives form,es de barreaux ,normes et s',levant
jusqu'... la vo-te. Ce sont les plans, coupes et ,l,vations de toutes ces
belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au g,n,ral une
audience de son maOEtre chaque semaine. Un conspirateur plac, dans l'une
de ces chambres ne pourrait pas se plaindre ... l'opinion d'^tre trait,
d'une faon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication
avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu'on l'entendOEt. Le
g,n,ral avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de ch^ne
formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c',tait l... son
invention capitale, celle qui lui donnait des droits au MinistSre de la
police. Sur ces bancs il avait fait ,tablir une cabane en planches,
fort sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du c"t,
des fen^tres. Des trois autres c"t,s il r,gnait un petit corridor de
quatre pieds de large, entre le mur primitif de la prison, compos,
d',normes pierres de taille, et les parois en planches de la cabane.
Ces parois, form,es de quatre doubles de planches de noyer, ch^ne et
sapin, ,taient solidement reli,es par des boulons de fer et par des
clous sans nombre.

Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an. et
chef-d'oeuvre du g,n,ral Fabio Conti, laquelle avait reu le beau nom
d'Ob,issance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux
fen^tres; la vue qu'on avait de ces fen^tres grill,es ,tait sublime: un
seul petit coin de l'horizon ,tait cach,, vers le nord-ouest, par le
toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux
,tages; le rez-de-chauss,e ,tait occup, par les bureaux de
l',tat-major; et d'abord les yeux de Fabrice furent attir,s vers une
des fen^tres du second ,tage, o-- se trouvaient, dans de jolies cages,
une grande quantit, d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait ... les
entendre chanter, et ... les voir saluer les derniers rayons du
cr,puscule du soir, tandis que les ge"liers s'agitaient autour de lui.
Cette fen^tre de la voliSre n',tait pas ... plus de vingt-cinq pieds de
l'une des siennes, et se trouvait ... cinq ou six pieds en contrebas, de
faon qu'il plongeait sur les oiseaux.

Il y avait lune ce jour-l..., et au moment o-- Fabrice entrait dans sa
prison, elle se levait majestueusement ... l'horizon ... droite, au-dessus
de la chaOEne des Alpes, vers Tr,vise. Il n',tait que huit heures et
demie du soir, et ... l'autre extr,mit, de l'horizon, au couchant, un
brillant cr,puscule rouge orang, dessinait parfaitement les contours du
mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le
Mont-Cenis et Turin sans songer autrement ... son malheur, Fabrice fut
,mu et ravi par ce spectacle sublime."C'est donc dans ce monde
ravissant que vit Cl,lia Conti! avec son fme pensive et s,rieuse, elle
doit jouir de cette vue plus qu'un autre; on est ici comme dans des
montagnes solitaires ... cent lieues de Parme."Ce ne fut qu'aprSs avoir
pass, plus de deux heures ... la fen^tre, admirant cet horizon qui
parlait ... son fme, et souvent aussi arr^tant sa vue sur le joli palais
du gouverneur que Fabrice s',cria tout ... coup: "Mais ceci est-il une
prison? est-ce l... ce que j'ai tant redout,?"Au lieu d'apercevoir ...
chaque pas des d,sagr,ments et des motifs d'aigreur, notre h,ros se
laissait charmer par les douceurs de la prison.

Tout ... coup son attention fut violemment rappel,e ... la r,alit, par un
tapage ,pouvantable: sa chambre de bois, assez semblable ... une cage et
surtout fort sonore, ,tait violemment ,branl,e; des aboiements de chien
et de petits cris aigus compl,taient le bruit le plus singulier'."Quoi
donc! si t"t pourrais-je m',chapper!"pensa Fabrice. Un instant aprSs,
il riait comme jamais peut-^tre on n'a ri dans une prison. Par ordre du
g,n,ral, on avait fait monter en m^me temps que les ge"liers un chien
anglais, fort m,chant, pr,pos, ... la garde des prisonniers d'importance,
et qui devait passer la nuit dans l'espace si ing,nieusement m,nag,
tout autour de Fabrice. Le chien et le ge"lier devaient coucher dans
l'intervalle de trois pieds m,nag, entre les dalles de pierre du sol
primitif de la chambre et le plancher de bois sur lequel le prisonnier
ne pouvait faire un pas sans ^tre entendu.

Or, ... l'arriv,e de Fabrice, la chambre de l'Ob,issance passive se
trouvait occup,e par une centaine de rats ,normes qui prirent la fuite
dans tous les sens. Le chien, sorte d',pagneul crois, avec un fox
anglais, n',tait point beau, mais en revanche il se montra fort alerte.
On l'avait attach, sur le pav, en dalles de pierre au-dessous du
plancher de la chambre de bois, mais lorsqu'il sentit passer les rats
tout prSs de lui il fit des efforts si extraordinaires qu'il parvint ...
retirer la t^te de son collier; alors advint cette bataille admirable
et dont le tapage r,veilla Fabrice lanc, dans les r^veries les moins
tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se
r,fugiant dans la chambre de bois, le chien monta aprSs eux les six
marches qui conduisaient du pav, en pierre ... la cabane de Fabrice.
Alors commena un tapage bien autrement ,pouvantable: la cabane ,tait
,branl,e jusqu'en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et
pleurait ... force de rire : le ge"lier Grillo, non moins riant, avait
ferm, la porte; le chien, courant aprSs les rats, n',tait g^n, par
aucun meuble, car la chambre ,tait absolument nue; il n'y avait pour
g^ner les bonds du chien chasseur qu'un po^le de fer dans un coin.
Quand le chien eut triomph, de tous ses ennemis, Fabrice l'appela, le
caressa, r,ussit ... lui plaire: "Si jamais celui-ci me voit sautant
pardessus quelque mur, se dit-il, il n'aboiera pas."Mais cette
politique raffin,e ,tait une pr,tention de sa part: dans la situation
d'esprit o-- il ,tait, il trouvait son bonheur ... jouer avec ce chien.
Par une bizarrerie ... laquelle il ne r,fl,chissait point, une secrSte
joie r,gnait au fond de son fme.

AprSs qu'il se fut bien essouffl, ... courir avec le chien:

- Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au ge"lier.

- Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par
le rSglement.

- Eh bien! mon cher Grillo, un nomm, Giletti a voulu m'assassiner au
milieu d'un grand chemin, je me suis d,fendu et je l'ai tu,, je le
tuerais encore si c',tait ... faire: mais je n'en veux pas moins mener
joyeuse vie, tant que je serai votre h"te. Sollicitez l'autorisation de
vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus
achetez-moi force n,bieu d'Asti.

C'est un assez bon vin mousseux qu'on fabrique en` Pi,mont dans la
patrie d'Alfieri et qui est fort estim, surtout de la classe d'amateurs
... laquelle appartiennent les ge"liers. Huit ou dix de ces messieurs
,taient occup,s ... transporter dans la chambre de bois de Fabrice
quelques meubles antiques et fort dor,s que l'on enlevait au premier
,tage dans l'appartement du prince; tous recueillirent religieusement
dans leur pens,e le mot en faveur du vin d'Asti. Quoi qu'on p-t faire,
l',tablissement de Fabrice pour cette premiSre nuit fut pitoyable; mais
il n'eut l'air choqu, que de l'absence d'une bouteille de bon n,bieu.

- Celui-l... a l'air d'un bon enfant... dirent les ge"liers en s'en
allant... et il n'y a qu'une chose ... d,sirer, c'est que nos messieurs
lui laissent passer de l'argent.

Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: "Est-il possible
que ce soit l... la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense
horizon de Tr,vise au mont Viso, la chaOEne si ,tendue des Alpes, les
pics couverts de neige, les ,toiles, etc., et une premiSre nuit en
prison encore! Je conois que Cl,lia Conti se plaise dans cette
solitude a,rienne; on est ici ... mille lieues au-dessus des petitesses
et des m,chancet,s qui nous occupent l...-bas. Si ces oiseaux qui sont l...
sous ma fen^tre lui appartiennent, je la verrai... Rougira-t-elle en
m'apercevant?"Ce fut en discutant cette grande question que le
prisonnier trouva le sommeil ... une heure fort avanc,e de la nuit.

DSs le lendemain de cette nuit la premiSre pass,e en prison, et durant
laquelle il ne s'impatienta pas une seule fois, Fabrice fut r,duit ...
faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le ge"lier lui
faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le
rendait muet, et il n'apportait ni linge ni n,bieu.

"Verrai-je Cl,lia? se dit Fabrice en s',veillant. Mais ces oiseaux
sont-ils ... elle?"Les oiseaux commenaient ... jeter des petits cris et ...
chanter, et ... cette ,l,vation c',tait le seul bruit qui s'entendOEt dans
les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveaut, et de plaisir pour
Fabrice que ce vaste silence qui r,gnait ... cette hauteur: il ,coutait
avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si vifs par
lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour."S'ils lui
appartiennent elle paraOEtra un instant dans cette chambre, l... sous ma
fen^tre", et tout en examinant les immenses chaOEnes des Alpes,
vis-...-vis le premier ,tage desquelles la citadelle de Parme semblait
s',lever comme un ouvrage avanc,, ses regards revenaient ... chaque
instant aux magnifiques cages de citronnier et de bois d'acajou qui,
garnies de fils dor,s s',levaient au milieu de la chambre fort claire,
servant de voliSre. Ce que Fabrice n'apprit que plus tard, c'est que
cette chambre ,tait la seule du second ,tage du palais qui e-t de
l'ombre de onze ... quatre; elle ,tait abrit,e par la tour FarnSse.

"Quel ne va pas ^tre mon chagrin, se dit Fabrice, si, au lieu de cette
physionomie c,leste et pensive que j'attends et qui rougira peut-^tre
un peu si elle m'aperoit, je vois arriver la grosse figure de quelque
femme de chambre bien commune, charg,e par procuration de soigner les
oiseaux! Mais si je vois Cl,lia, daignera-t-elle m'apercevoir? Ma foi,
il faut faire des indiscr,tions pour ^tre remarqu,; ma situation doit
avoir quelques privilSges; d'ailleurs nous sommes tous deux seuls ici
et si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le
g,n,ral Conti et les autres mis,rables de cette espSce appellent un de
leurs subordonn,s... Mais elle a tant d'esprit, ou pour mieux dire tant
d'fme, comme le suppose le comte, que peut-^tre, ... ce qu'il dit,
m,prise-t-elle le m,tier de son pSre, de l... viendrait sa m,lancolie!
Noble cause de tristesse! Mais aprSs tout, je ne suis point pr,cis,ment
un ,tranger pour elle. Avec quelle grfce pleine de modestie elle m'a
salu, hier soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre
prSs de C"me je lui dis: "Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux
de Parme, vous souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del
Dongo?"L'aura-t-elle oubli,? elle ,tait si jeune alors!

"Mais ... propos, se dit Fabrice ,tonn, en interrompant tout ... coup le
cours de ses pens,es, j'oublie d'^tre en colSre! Serais-je un de ces
grands courages comme l'antiquit, en a montr, quelques exemples au
monde? Suis-je un h,ros sans m'en douter? Comment! moi qui avais tant
de peur de la prison, j'y suis, et je ne me souviens pas d'^tre triste!
c'est bien le cas de dire que la peur a ,t, cent fois pire que le mal.
Quoi! j'ai besoin de me raisonner pour ^tre afflig, de cette prison,
qui, comme le dit BlanSs, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce
l',tonnement de tout ce nouvel ,tablissement qui me distrait de la
peine que je devrais ,prouver? Peut-^tre que cette bonne humeur
ind,pendante de ma volont, et peu raisonnable cessera tout ... coup,
peut-^tre en un instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais
,prouver.

"Dans tous les cas, il est bien ,tonnant d'^tre en prison et de devoir
se raisonner pour ^tre triste! Ma foi, j'en reviens ... ma supposition,
peut-^tre que j'ai un grand caractSre."

Les r^veries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la
citadelle, lequel venait prendre mesure d'abat-jour pour ses fen^tres,
c',tait la premiSre fois que cette prison servait, et l'on avait oubli,
de la compl,ter en cette partie essentielle.

"Ainsi, se dit Fabrice, je vais ^tre priv, de cette vue sublime", et il
cherchait ... s'attrister de cette privation.

- Mais quoi! s',cria-t-il tout ... coup parlant au menuisier, je ne
verrai plus ces jolis oiseaux?

- Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu'elle aime tant! dit cet homme
avec l'air de la bont, cach,s, ,clips,s, an,antis comme tout le reste.

Parler ,tait d,fendu au menuisier tout aussi strictement qu'aux
ge"liers, mais cet homme avait piti, de la jeunesse du prisonnier: il
lui apprit que ces abat-jour ,normes, plac,s sur l'appui des deux
fen^tres, et s',loignant du mur tout en s',levant ne devaient laisser
aux d,tenus que la vue du ciel.

- On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d'augmenter une
tristesse salutaire et l'envie de se corriger dans l'fme des
prisonniers; le g,n,ral, ajouta le menuisier, a aussi invent, de leur
retirer les vitres, et de les faire remplacer ... leurs fen^tres par du
papier huil,.

Fabrice aima beaucoup le tour ,pigrammatique de cette conversation,
fort rare en Italie.

- Je voudrais bien avoir un oiseau pour me d,sennuyer, je les aime ... la
folie; achetez-m'en un de la femme de chambre de Mlle Cl,lia Conti.

- Quoi! vous la connaissez, s',cria le menuisier, que vous dites si
bien son nom?

- Qui n'a pas ou< parler de cette beaut, si c,lSbre? Mais j'ai eu
l'honneur de la rencontrer plusieurs fois ... la cour.

- La pauvre demoiselle s'ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle
passe sa vie l... avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter
de beaux orangers que l'on a plac,s par son ordre ... la porte de la tour
sous votre fen^tre; sans la corniche vous pourriez les voir.

Il y avait dans cette r,ponse des mots bien pr,cieux pour Fabrice, il
trouva une faon obligeante de donner quelque argent au menuisier.

- Je fais deux fautes ... la fois, lui dit cet homme, je parle ... Votre
Excellence et je reois de l'argent. AprSs-demain, en revenant pour les
abat-jour, j'aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas seul,
je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis m^me, je vous
apporterai un livre de priSres; vous devez bien souffrir de ne pas
pouvoir dire vos offices.

"Ainsi, se dit Fabrice, dSs qu'il fut seul, ces oiseaux sont ... elle,
mais dans deux jours je ne les verrai plus!"A cette pens,e, ses regards
prirent une teinte de malheur. Mais enfin, ... son inexprimable joie,
aprSs une si longue attente et tant de regards, vers midi Cl,lia vint
soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il
,tait debout contre les ,normes barreaux de sa fen^tre et fort prSs. Il
remarqua qu'elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements
avaient l'air g^n,, comme ceux de quelqu'un qui se sent regard,. Quand
elle l'aurait voulu, la pauvre fille n'aurait pas pu oublier le sourire
si fin qu'elle avait vu errer sur les lSvres du prisonnier, la veille,
au moment o-- les gendarmes l'emmenaient du corps de garde.

Quoique, suivant toute apparence, elle veillft sur ses actions avec le
plus grand soin, au moment o-- elle s'approcha de la fen^tre de la
voliSre, elle rougit fort sensiblement. La premiSre pens,e de Fabrice,
coll, contre les barreaux de fer de sa fen^tre, fut de se livrer ...
l'enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce qui
produirait un petit bruit; puis la seule id,e de ce manque de
d,licatesse lui fit horreur."Je m,riterais que pendant huit jours elle
envoyft soigner ses oiseaux par sa femme de chambre."Cette id,e
d,licate ne lui f-t point venue ... Naples ou ... Novare.

Il la suivait ardemment des yeux: "Certainement, se disait-il, elle va
s'en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fen^tre, et
pourtant elle est bien en face."Mais en revenant du fond de la chambre
que Fabrice, grfce ... sa position plus ,lev,e, apercevait fort bien,
Cl,lia ne put s'emp^cher de le regarder du haut de l'oeil, tout en
marchant, et c'en fut assez pour que Fabrice se cr-t autoris, ... la
saluer."Ne sommes-nous pas seuls au monde ici?"se dit-il pour s'en
donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et
baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et
,videmment, en faisant effort sur elle-m^me, elle salua le prisonnier
avec le mouvement le plus grave et le plus distant, mais elle ne put
imposer silence ... ses yeux; sans qu'elle le s-t probablement, ils
exprimSrent un instant la piti, la plus vive. Fabrice remarqua qu'elle
rougissait tellement que la teinte rose s',tendait rapidement jusque
sur le haut des ,paules dont la chaleur venait d',loigner, en arrivant
... la voliSre, un chfle de dentelle noire. Le regard involontaire par
lequel Fabrice r,pondit ... son salut redoubla le trouble de la jeune
fille."Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en
pensant ... la duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir
comme je le vois!"

Fabrice avait eu quelque l,ger espoir de la saluer de nouveau ... son
d,part; mais, pour ,viter cette nouvelle politesse, Cl,lia fit une
savante retraite par ,chelons, de cage en cage, comme si, en finissant,
elle e-t d- soigner les oiseaux plac,s le plus prSs de la porte. Elle
sortit enfin, Fabrice restait immobile ... regarder la porte par laquelle
elle venait de disparaOEtre; il ,tait un autre homme.

DSs ce moment l'unique objet de ses pens,es fut de savoir comment il
pourrait parvenir ... continuer de la voir, m^me quand on aurait pos, cet
horrible abat-jour devant la fen^tre qui donnait sur le palais du
gouverneur.

La veille au soir, avant de se coucher, il s',tait impos, l'ennui fort
long de cacher la meilleure partie de l'or qu'il avait, dans plusieurs
des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois'."Il faut, ce soir,
que je cache ma montre. N'aide pas entendu dire qu'avec de la patience
et un ressort de montre ,br,ch, on peut couper le bois et m^me le fer?
Je pourrai donc scier cet abat-jour."Ce travail de cacher la montre,
qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux
diff,rents moyens de parvenir ... son but et ... ce qu'il savait faire en
travaux de menuiserie."Si je sais m'y prendre, se disait-il, je pourrai
couper bien carr,ment un compartiment de la planche de ch^ne qui
formera abat-jour, vers la partie qui reposera sur l'appui de la
fen^tre; j'"terai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances;
je donnerai tout ce que je possSde ... Grillo afin qu'il veuille bien ne
pas s'apercevoir de ce petit manSge."Tout le bonheur de Fabrice ,tait
d,sormais attach, ... la possibilit, d ex,cuter ce travail, et il ne
songeait ... rien autre."Si je parviens seulement ... la voir, je suis
heureux... Non pas, se dit-il; il faut aussi qu'elle voie que je la
vois."Pendant toute la nuit, il eut la t^te remplie d'inventions de
menuiserie, et ne songea peut-^tre pas une seule fois ... la cour de
Parme, ... la colSre du prince, etc. Nous avouerons qu'il ne songea pas
davantage ... la douleur dans laquelle la duchesse devait ^tre plong,e.
Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut
plus: apparemment qu'il passait pour lib,ral dans la prison; on eut
besoin d'en envoyer un autre ... mine r,barbative; lequel ne r,pondit
jamais que par un grognement de mauvais augure ... toutes les choses
agr,ables que l'esprit de Fabrice cherchait ... lui adresser.
Quelques-unes des nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une
correspondance avec Fabrice avaient ,t, d,pist,es par les nombreux
agents de la marquise Raversi, et, par elle, le g,n,ral Fabio Conti
,tait journellement averti, effray,, piqu, d'amour-propre. Toutes les
huit heures, six soldats de garde se relevaient dans la grande salle
aux cent colonnes du rez-de-chauss,e; de plus, le gouverneur ,tablit un
ge"lier de garde ... chacune des trois portes de fer successives du
corridor, et le pauvre Grillo, le seul qui vOEt le prisonnier, fut
condamn, ... ne sortir de la tour FarnSse que tous les huit jours, ce
dont il se montra fort contrari,. Il fit sentir son humeur ... Fabrice
qui eut le bon esprit de ne r,pondre que par ces mots: "Force n,bieu
d'Asti, mon ami"et il lui donna de l'argent.

- Eh bien! m^me cela, qui nous console de tous les maux, s',cria Grillo
indign,, d'une voix ... peine assez ,lev,e pour ^tre entendu du
prisonnier, on nous d,fend de le recevoir et je devrais le refuser,
mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire
sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable; toute la
citadelle est sens dessus dessous ... cause de vous; les belles men,es de
Mme la duchesse ont d,j... fait renvoyer trois d'entre nous.

"L'abat-jour sera-t-il pr^t avant midi?"Telle fut la grande question
qui fit battre le coeur de Fabrice pendant toute cette longue matin,e;
il comptait tous les quarts d'heure qui sonnaient ... l'horloge de la
citadelle. Enfin, comme les trois quarts aprSs onze heures sonnaient,
l'abat-jour n',tait pas encore arriv,; Cl,lia reparut donnant des soins
... ses oiseaux. La cruelle n,cessit, avait fait faire de si grands pas ...
l'audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait
tellement au-dessus de tout, qu'il osa, en regardant Cl,lia, faire avec
le doigt le geste de scier l'abat-jour; il est vrai qu'aussit"t aprSs
avoir aperu ce geste si s,ditieux en prison, elle salua ... demi, et se
retira.

"Eh quoi! se dit Fabrice ,tonn,, serait-elle assez d,raisonnable pour
voir une familiarit, ridicule dans un geste dict, par la plus
imp,rieuse n,cessit,? Je voulais la prier de daigner toujours, en
soignant ses oiseaux, regarder quelquefois la fen^tre de la prison,
m^me quand elle la trouvera masqu,e par un ,norme volet de bois; je
voulais lui indiquer que je ferai tout ce qui est humainement possible
pour parvenir ... la voir. Grand Dieu! est-ce qu'elle ne viendra pas
demain ... cause de ce geste indiscret?"Cette crainte, qui troubla le
sommeil de Fabrice, se v,rifia complStement; le lendemain Cl,lia
n'avait pas paru ... trois heures, quand on acheva de poser devant les
fen^tres de Fabrice les deux ,normes abat-jour; les diverses piSces en
avaient ,t, ,lev,es, ... partir de l'esplanade de la grosse tour, au
moyen de cordes et de poulies attach,es par-dehors aux barreaux de fer
des fen^tres. Il est vrai que, cach,e derriSre une persienne de son
appartement, Cl,lia avait suivi avec angoisse tous les mouvements des
ouvriers; elle avait fort bien vu la mortelle inqui,tude de Fabrice,
mais n'en avait pas moins eu le courage de tenir la promesse qu'elle
s',tait faite.

Cl,lia ,tait une petite sectaire de lib,ralisme; dans sa premiSre
jeunesse elle avait pris au s,rieux tous les propos de lib,ralisme
qu'elle entendait dans la soci,t, de son pSre, lequel ne songeait qu'...
se faire une position, elle ,tait partie de l... pour prendre en m,pris
et presque en horreur le caractSre flexible du courtisan: de l... son
antipathie pour le mariage. Depuis l'arriv,e de Fabrice, elle ,tait
bourrel,e de remords: "Voil..., se disait-elle, que mon indigne coeur se
met du parti des gens qui veulent trahir mon pSre! il ose me faire le
geste de scier une porte!... Mais, se dit-elle aussit"t l'fme navr,e,
toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut ^tre le jour
fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde
n'est pas possible! Quelle douceur, quelle s,r,nit, h,ro<que dans ces
yeux qui peut-^tre vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas ^tre
les angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout ... fait au d,sespoir.
Moi j'irais poignarder le prince, comme l'h,ro<que Charlotte Corday."

Pendant toute cette troisiSme journ,e de sa prison, Fabrice fut outr,
de colSre, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaOEtre Cl,lia."ColSre
pour colSre, j'aurais d- lui dire que je l'aimais, s',criait-il, car il
en ,tait arriv, ... cette d,couverte. Non, ce n'est point par grandeur
d'fme que je ne songe pas ... la prison et que je fais mentir la
proph,tie de BlanSs, tant d'honneur ne m'appartient point. Malgr, moi
je songe ... ce regard de douce piti, que Cl,lia laissa tomber sur moi
lorsque les gendarmes m'emmenaient du corps de garde, ce regard a
effac, toute ma vie pass,e. Qui m'e-t dit que je trouverais des yeux si
doux en un tel lieu! et au moment o-- j'avais les regards salis par la
physionomie de Barbone et par celle de M. le g,n,ral gouverneur. Le
ciel parut au milieu de ces ^tres vils. Et comment faire pour ne pas
aimer la beaut, et chercher ... la revoir? Non, ce n'est point par
grandeur d'fme que je suis indiff,rent ... toutes les petites vexations
dont la prison m'accable."L'imagination de Fabrice, parcourant
rapidement toutes les possibilit,s arriva ... celle d'^tre mis en
libert,."Sans dout, l'amiti, de la duchesse fera des miracles pour moi.
Eh bien! je ne la remercierais de la libert, que du bout des lSvres;
ces lieux ne sont point de ceux o-- l'on revient! une fois hors de
prison, s,par,s de soci,t,s comme nous le sommes, je ne reverrais
presque jamais Cl,lia! Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si
Cl,lia daignait ne pas m'accabler de sa colSre qu'aurais-je ... demander
au ciel?"

Le soir d, ce jour o-- il n'avait pas vu sa jolie voisine, il eut une
grande id,e: avec la croix de fer du chapelet que l'on distribue ... tous
les prisonniers ... leur entr,e en prison, il commena, et avec succSs, ...
percer l'abat-jour."C'est peut-^tre une imprudence, se dit-il avant de
commencer. Les menuisiers n'ont-ils pas dit devant moi que, dSs demain,
ils seront remplac,s par les ouvriers peintres? Que diront ceux-ci
s'ils trouvent l'abat-jour de la fen^tre perc,? Mais si je ne commets
cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute je
resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m'a quitt,
ffch,e!"L'imprudence de Fabrice fut r,compens,e; aprSs quinze heures de
travail il vit Cl,lia, et, par excSs de bonheur, comme elle ne croyait
pas ^tre aperue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard
fix, sur cet immense abat-jour, il eut tout le temps de lire dans ses
yeux les signes de la piti, la plus tendre. Sur la fin de la visite
elle n,gligeait m^me ,videmment les soins ... donner ... ses oiseaux, pour
rester des minutes entiSres immobile ... contempler la fen^tre. Son fme
,tait profond,ment troubl,e; elle songeait ... la duchesse dont l'extr^me
malheur lui avait inspir, tant de piti,, et cependant elle commenait ...
la ha<r. Elle ne comprenait rien ... la profonde m,lancolie qui
s'emparait de son caractSre, elle avait de l'humeur contre elle-m^me.
Deux ou trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut
l'impatience de chercher ... branler l'abat-jour; il lui semblait qu'il
n',tait pas heureux tant qu'il ne pouvait pas t,moigner ... Cl,lia qu'il
la voyait."Cependant, se disait-il, si elle savait que je l'aperois
avec autant de facilit,, timide et r,serv,e comme elle est, sans doute
elle se d,roberait ... mes regards."

Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misSres l'amour ne
fait-il pas son bonheur!): pendant qu'elle regardait tristement
l'immense abat-jour, il parvint ... faire passer un petit morceau de fil
de fer par l'ouverture que la croix de fer avait pratiqu,e, et il lui
fit des signes qu'elle comprit ,videmment du moins dans ce sens qu'ils
voulaient dire: je suis l... et je vous vois.

Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever ...
l'abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que
l'on pourrait remettre ... volont, et qui lui permettrait de voir et
d'^tre vu, c'est-...-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se
passait dans son fme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie
fort imparfaite qu'il avait fabriqu,e avec le ressort de sa montre
,br,ch, par la croix, inqui,tait Grillo qui venait passer de longues
heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la s,v,rit,
de Cl,lia semblait diminuer ... mesure qu'augmentaient les difficult,s
mat,rielles qui s'opposaient ... toute correspondance; Fabrice observa
fort bien qu'elle n'affectait plus de baisser les yeux ou de regarder
les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de pr,sence ... l'aide
de son ch,tif morceau de fil de fer, il avait le plaisir de voir
qu'elle ne manquait jamais ... paraOEtre dans la voliSre au moment pr,cis
o-- onze heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la pr,somption
de se croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi?
cette id,e ne semble pas raisonnable; mais l'amour observe des nuances
invisibles ... l'oeil indiff,rent, et en tire des cons,quences infinies.
Par exemple, depuis que Cl,lia ne voyait plus le prisonnier, presque
imm,diatement en entrant dans la voliSre, elle levait les yeux vers sa
fen^tre. C',tait dans ces journ,es funSbres o-- personne dans Parme ne
doutait que Fabrice ne f-t bient"t mis ... mort: lui seul l'ignorait;
mais cette affreuse id,e ne quittait plus Cl,lia, et comment se
serait-elle fait des reproches du trop d'int,r^t qu'elle portait ...
Fabrice? il allait p,rir! et pour la cause de la libert,! car il ,tait
trop absurde de mettre ... mort un del Dongo pour un coup d',p,e ... un
histrion. Il est vrai que cet aimable jeune homme ,tait attach, ... une
autre femme! Cl,lia ,tait profondement malheureuse, et sans s'avouer
bien pr,cis,ment le genre d'int,r^t qu'elle prenait ... son sort."Certes,
se disait-elle, si on le conduit ... la mort, je m'enfuirai dans un
couvent, et de la vie je ne reparaOEtrai dans cette soci,t, de la cour,
elle me fait horreur. Assassins polis!"

Le huitiSme jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand sujet
de honte: elle regardait fixement et absorb,e dans ses tristes pens,es,
l'abat-jour qui cachait la fen^tre du prisonnier; ce jour-l... n'avait
encore donn, aucun signe de pr,sence: tout ... coup un petit morceau
d'abat-jour, plus grand que la main, fut retir, par lui; il la regarda
d'un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle ne put
soutenir cette ,preuve inattendue, elle se retourna rapidement vers ses
oiseaux et se mit ... les soigner, mais elle tremblait au point qu'elle
versait l'eau qu'elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir
parfaitement son ,motion; elle ne put supporter cette situation et prit
le parti de se sauver en courant.

Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune
comparaison. Avec quels transports il e-t refus, la libert,, si on la
lui e-t offerte en cet instant!

Le lendemain fut le jour de grand d,sespoir de la duchesse. Tout le
monde tenait pour s-r dans la ville que c'en ,tait fait de Fabrice;
Cl,lia n'eut pas le triste courage de lui montrer une duret, qui
n',tait pas dans son coeur, elle passa une heure et demie ... la voliSre,
regarda tous ses signes, et souvent lui r,pondit, au moins par
l'expression de l'int,r^t le plus vif et le plus sincSre; elle le
quittait des instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de
femme sentait bien vivement l'imperfection du langage employ,: si l'on
se f-t parl,, de combien de faons diff,rentes n'e-t-elle pas pu
chercher ... deviner quelle ,tait pr,cis,ment la nature des sentiments
que Fabrice avait pour la duchesse! Cl,lia ne pouvait presque plus se
faire d'illusion , elle avait de la haine pour Mme Sanseverina.

Une nuit, Fabrice vint ... penser un peu s,rieusement ... sa tante: il fut
,tonn,, il eut peine ... reconnaOEtre son image, le souvenir qu'il
conservait d'elle avait totalement chang,, pour lui, ... cette heure,
elle avait cinquante ans.

- Grand Dieu! s',cria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspir,
de ne pas lui dire que je l'aimais!

Il en ,tait au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment il
l'avait trouv,e si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui
faisait une impression de changement moins sensible: c'est que jamais
il ne s',tait figur, que son fme f-t de quelque chose dans l'amour pour
la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son fme tout entiSre
appartenait ... la duchesse. La duchesse d'A... et la Marietta lui
faisaient l'effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le
charme serait dans la faiblesse et dans l'innocence, tandis que l'image
sublime de Cl,lia Conti, en s'emparant de toute son fme, allait jusqu'...
lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l',ternel bonheur de
sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et
qu'il ,tait en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des
hommes. Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout
... coup, par un caprice sans appel de sa volont,, cette sorte de vie
singuliSre et d,licieuse qu'il trouvait auprSs d'elle; toutefois, elle
avait d,j... rempli de f,licit, les deux premiers mois de sa prison.
C',tait le temps o--, deux fois la semaine, le g,n,ral Fabio Conti
disait au prince:

- Je puis donner ma parole d'honneur ... Votre Altesse que le prisonnier
del Dongo ne parle ... fme qui vive; et passe sa vie dans l'accablement
du plus profond d,sespoir, ou ... dormir.

Cl,lia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois
pour des instants: si Fabrice ne l'e-t pas tant aim,e, il e-t bien vu
qu'il ,tait aim,; mais il avait des doutes mortels ... cet ,gard. Cl,lia
avait fait placer un piano dans la voliSre. Tout en frappant les
touches, pour que le son de l'instrument p-t rendre compte de sa
pr,sence et occupft les sentinelles qui se promenaient sous les
fen^tres, elle r,pondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un seul
sujet elle ne faisait jamais de r,ponse, et m^me, dans les grandes
occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une
journ,e entiSre; c',tait lorsque les signes de Fabrice indiquaient des
sentiments dont il ,tait trop difficile de ne pas comprendre l'aveu:
elle ,tait inexorable sur ce point.

Ainsi, quoique ,troitement resserr, dans une assez petite cage, Fabrice
avait une vie fort occup,e; elle ,tait employ,e tout entiSre ... chercher
la solution de ce problSme si important: "M'aime-t-elle?"Le r,sultat de
milliers d'observations sans cesse renouvel,es, mais aussi sans cesse
mises en doute, ,tait ceci: "Tous ses gestes volontaires disent non,
mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble
avouer qu'elle prend de l'amiti, pour moi."

Cl,lia esp,rait bien ne jamais arriver ... un aveu et c'est pour ,loigner
ce p,ril qu'elle avait repouss,, avec une colSre excessive, une priSre
que Fabrice lui avait adress,e plusieurs fois. La misSre des ressources
employ,es par le pauvre prisonnier aurait d-, ce semble, inspirer ...
Cl,lia plus de piti,. Il voulait correspondre avec elle au moyen de
caractSres qu'il traait sur sa main avec un morceau de charbon dont il
avait fait la pr,cieuse d,couverte dans son po^le; il aurait form, les
mots lettre ... lettre, successivement. Cette invention e-t doubl, les
moyens de conversation en ce qu'elle e-t permis de dire des choses
pr,cises. Sa fen^tre ,tait ,loign,e de celle de Cl,lia d'environ
vingt-cinq pieds; il e-t ,t, trop chanceux de se parler par-dessus la
t^te des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur.
Fabrice doutait d'^tre aim,; s'il e-t eu quelque exp,rience de l'amour,
il ne lui f-t pas rest, de doutes; mais jamais femme n'avait occup, son
coeur, il n'avait, du reste, aucun soupon d'un secret qui l'e-t mis au
d,sespoir s'il l'e-t connu; il ,tait grandement question du mariage de
Cl,lia Conti avec le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche de la
cour.



CHAPITRE XIX


L'ambition du g,n,ral Fabio Conti, exalt,e jusqu'... la folie par les
embarras qui venaient se placer au milieu de la carriSre du premier
ministre Mosca et qui semblaient annoncer sa chute, l'avait port, ...
faire des scSnes violentes ... sa fille, il lui r,p,tait sans cesse, et
avec colSre, qu'elle cassait le cou ... sa fortune si elle ne se
d,terminait enfin ... faire un choix; ... vingt ans pass,s il ,tait temps
de prendre un parti; cet ,tat d'isolement cruel, dans lequel son
obstination d,raisonnable plongeait le g,n,ral, devait cesser ... la fin,
etc.

C',tait d'abord pour se soustraire ... ces accSs d'humeur de tous les
instants que Cl,lia s',tait r,fugi,e dans la voliSre; on n'y pouvait
arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la
goutte faisait un obstacle s,rieux pour le gouverneur.

Depuis quelques semaines, l'fme de Cl,lia ,tait tellement agit,e, elle
savait si peu elle-m^me ce qu'elle devait d,sirer, que, sans donner
pr,cis,ment une parole ... son pSre, elle s',tait presque laiss, engager.
Dans un de ses accSs de colSre, le g,n,ral s',tait ,cri, qu'il saurait
bien l'envoyer s'ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et
que l..., il la laisserait se morfondre jusqu'... ce qu'elle daignft faire
un choix.

- Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne r,unit pas six
mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi
s',lSve ... plus de cent mille ,cus par an. Tout le monde ... la cour
s'accorde ... lui reconnaOEtre le caractSre le plus doux; jamais il n'a
donn, de sujet de plainte ... personne; il est fort bel homme, jeune,
fort bien vu du prince, et je dis qu'il faut ^tre folle ... lier pour
repousser ses hommages. Si ce refus ,tait le premier, je pourrais
peut-^tre le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers
de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous ^tes. Et
que deviendriez-vous, je vous prie, si j',tais mis ... la demi-solde?
quel triomphe pour mes ennemis, si l'on me voyait log, dans quelque
second ,tage, moi dont il a ,t, si souvent question pour le ministSre!
Non, morbleu! voici assez de temps que ma bont, me fait jouer le r"le
d'un Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre
ce pauvre marquis Crescenzi, qui a la bont, d'^tre amoureux de vous, de
vouloir vous ,pouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente
mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous
allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l',pousez dans deux
mois!...

Un seul mot de tout ce discours avait frapp, Cl,lia, c',tait la menace
d'^tre mise au couvent, et par cons,quent ,loign,e de la citadelle, et
au moment encore o-- la vie de Fabrice semblait ne tenir qu'... un fil,
car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne
cour-t de nouveau ... la ville et ... la cour. Quelque raisonnement qu'elle
se fOEt, elle ne put se d,terminer ... courir cette chance: Etre s,par,e
de Fabrice, et au moment o-- elle tremblait pour sa vie! c',tait ... ses
yeux le plus grand des maux, c'en ,tait du moins le plus imm,diat.

Ce n'est pas que, m^me en n',tant pas ,loign,e de Fabrice, son coeur
trouvft la perspective du bonheur; elle le croyait aim, de la duchesse,
et son fme ,tait d,chir,e par une jalousie mortelle. Sans cesse elle
songeait aux avantages de cette femme si g,n,ralement admir,e.
L'extr^me r,serve qu'elle s'imposait envers Fabrice, le langage des
signes dans lequel elle l'avait confin,, de peur de tomber dans quelque
indiscr,tion, tout semblait se r,unir pour lui "ter les moyens
d'arriver ... quelque ,claircissement sur sa maniSre d'^tre avec la
duchesse. Ainsi, chaque jour, elle sentait plus cruellement l'affreux
malheur d'avoir une rivale dans le coeur de Fabrice, et chaque jour
elle osait moins s'exposer au danger de lui donner l'occasion de dire
toute la v,rit, sur ce qui se passait dans ce coeur. Mais quel charme
cependant de l'entendre faire l'aveu de ses sentiments vrais! quel
bonheur pour Cl,lia de pouvoir ,claircir les soupons affreux qui
empoisonnaient sa vie.

Fabrice ,tait l,ger; ... Naples, il avait la r,putation de changer assez
facilement de maOEtresse. Malgr, toute la r,serve impos,e au r"le d'une
demoiselle, depuis qu'elle ,tait chanoinesse et qu'elle allait ... la
cour, Cl,lia, sans interroger jamais, mais en ,coutant avec attention,
avait appris ... connaOEtre la r,putation que s',taient faite les jeunes
gens qui avaient successivement recherch, sa main; eh bien! Fabrice,
compar, ... tous ces jeunes gens, ,tait celui qui portait le plus de
l,gSret, dans ses relations de cour. Il ,tait en prison, il s'ennuyait,
il faisait la cour ... l'unique femme ... laquelle il p-t parler; quoi de
plus simple? quoi m^me de plus commun? et c',tait ce qui d,solait
Cl,lia. Quand m^me, par une r,v,lation complSte elle e-t appris que
Fabrice n'aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle avoir
dans ses paroles? quand m^me elle e-t cru ... la sinc,rit, de ses
discours, quelle confiance e-t-elle pu avoir dans la dur,e de ses
sentiments? Et enfin pour achever de porter le d,sespoir dans son
coeur, Fabrice n',tait-il pas d,j... fort avanc, dans la carriSre
eccl,siastique? n',tait-il pas ... la veille de se lier par des voeux
,ternels? Les plus grandes dignit,s ne l'attendaient-elles pas dans ce
genre de vie?"S'il me restait la moindre lueur de bon sens, se disait
la malheureuse Cl,lia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne
devrais-je pas supplier mon pSre de m'enfermer dans quelque couvent
fort ,loign,? Et, pour comble de misSre, c'est pr,cis,ment la crainte
d'^tre ,loign,e de la citadelle et renferm,e dans un couvent qui dirige
toute ma conduite! C'est cette crainte qui me force ... dissimuler, qui
m'oblige au hideux et d,shonorant mensonge de feindre d'accepter les
soins et les attentions publiques du marquis Crescenzi."

Le caractSre de Cl,lia ,tait profond,ment raisonnable; en toute sa vie
elle n'avait pas eu ... se reprocher une d,marche inconsid,r,e, et sa
conduite en cette occurrence ,tait le comble de la d,raison : on peut
juger de ses souffrances!... Elles ,taient d'autant plus cruelles
qu'elle ne se faisait aucune illusion. Elle s'attachait ... un homme qui
,tait ,perdument aim, de la plus belle femme de la cour, d'une femme
qui, ... tant de titres, ,tait sup,rieure ... elle Cl,lia! Et cet homme
m^me, e-t-il ,t, libre, n',tait pas capable d'un attachement s,rieux.
tandis qu'elle. comme elle le sentait trop bien, n'aurait jamais qu'un
seul attachement dans sa vie.

C',tait donc le coeur agit, des plus affreux remords que tous les jours
Cl,lia venait ... la voliSre: port,e en ce lieu comme malgr, elle, son
inqui,tude changeait d'objet et devenait moins cruelle, les remords
disparaissaient pour quelques instants; elle ,piait, avec des
battements de coeur indicibles, les moments o-- Fabrice pouvait ouvrir
la sorte de vasistas par lui pratiqu, dans l'immense abat-jour qui
masquait sa fen^tre. Souvent la pr,sence du ge"lier Grillo dans sa
chambre l'emp^chait de s'entretenir par signes avec son amie.

Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature
la plus ,trange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la
fen^tre et sortant la t^te hors du vasistas, il parvenait ... distinguer
les bruits un peu forts qu'on faisait dans le grand escalier, dit des
trois cents marches, lequel conduisait de la premiSre cour dans
l'int,rieur de la tour ronde, ... l'esplanade en pierre sur laquelle on
avait construit le palais du gouverneur et la prison FarnSse o-- il se
trouvait.

Vers le milieu de son d,veloppement, ... cent quatre-vingts marches
d',l,vation, cet escalier passait du c"t, m,ridional d'une vaste cour,
au c"t, du nord; l... se trouvait un pont en fer l,ger et fort ,troit, au
milieu duquel ,tait ,tabli un portier. On relevait cet homme toutes les
six heures, et il ,tait oblig, de se lever et d'effacer le corps pour
que l'on p-t passer sur le pont qu'il gardait, et par lequel seul on
pouvait parvenir au palais du gouverneur et ... la tour FarnSse. Il
suffisait de donner deux tours ... un ressort, dont le gouverneur portait
la clef sur lui, pour pr,cipiter ce pont de fer dans la cour, ... une
profondeur de plus de cent pieds; cette simple pr,caution prise, comme
il n'y avait pas d'autre escalier dans toute la citadelle, et que tous
les soirs ... minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et dans
un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les
puits, il restait complStement inaccessible dans son palais, et il e-t
,t, ,galement impossible ... qui que ce f-t d'arriver ... la tour FarnSse.
C'est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqu, le jour de son
entr, ... la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les ge"liers
aimait ... vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqu,: ainsi il
n'avait guSre d'espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d'une
maxime de l'abb, BlanSs


L'amant songe plus souvent ... arriver ... sa maOEtresse que le mari ...
garder sa femme; le prisonnier songe plus souvent ... se sauver que le
ge"lier ... fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles,
l'amant et le prisonnier doivent r,ussir.


Ce soir-l... Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre
d'hommes passer sur le pont en fer, dit le pont de l'esclave, parce que
jadis un esclave dalmate avait r,ussi ... se sauver, en pr,cipitant le
gardien du pont dans la cour.

"On vient faire ici un enlSvement, on va peut-^tre me mener pendre;
mais il peut y avoir du d,sordre, il s'agit d'en profiter."Il avait
pris ses armes, il retirait d,j... de l'or de quelques-unes de ses
cachettes, lorsque tout ... coup il s'arr^ta.

"L'homme est un plaisant animal, s',cria-t-il, il faut en convenir! Que
dirait un spectateur invisible qui verrait mes pr,paratifs? Est-ce que
par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour
o-- je serais de retour ... Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au
monde pour revenir auprSs de Cl,lia? S'il y a du d,sordre, profitons-en
pour me glisser dans le palais du gouverneur; peut-^tre je pourrai
parler ... Cl,lia, peut-^tre autoris, par le d,sordre j'oserai lui baiser
la main. Le g,n,ral Conti, fort d,fiant de sa nature, et non moins
vaniteux, fait garder son palais par cinq sentinelles, une ... chaque
angle du bftiment, et une cinquiSme ... la porte d'entr,e, mais par
bonheur la nuit est fort noire."A pas de loup, Fabrice alla v,rifier ce
que faisaient le ge"lier Grillo et son chien: le ge"lier ,tait
profond,ment endormi dans une peau de boeuf suspendue au plancher par
quatre cordes, et entour,e d'un filet grossier: le chien Fox ouvrit les
yeux, se leva, et s'avana doucement vers Fabrice pour le caresser.

Notre prisonnier remonta l,gSrement les six marches qui conduisaient ...
sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la tour
FarnSse, et pr,cis,ment devant la porte, qu'il pensa que Grillo
pourrait bien se r,veiller. Fabrice, charg, de toutes ses armes, pr^t ...
agir, se croyait r,serv,, cette nuit-l..., aux grandes aventures, quand
tout ... coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde:
c',tait une s,r,nade que l'on donnait au g,n,ral ou ... sa fille. Il
tomba dans un accSs de rire fou: "Et moi qui songeais d,j... ... donner des
coups de dague! comme si une s,r,nade n',tait pas une chose infiniment
plus ordinaire qu'un enlSvement n,cessitant la pr,sence de
quatre-vingts personnes dans une prison ou qu'une r,volte!"La musique
,tait excellente et parut d,licieuse ... Fabrice, dont l'fme n'avait eu
aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien
douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus
irr,sistibles ... la belle Cl,lia. Mais le lendemain, ... midi, il la
trouva d'une m,lancolie tellement sombre, elle ,tait si pfle, elle
dirigeait sur lui des regards o-- il lisait quelquefois tant de colSre,
qu'il ne se sentait pas assez autoris, pour lui adresser une question
sur la s,r,nade; il craignit d'^tre impoli.

Cl,lia avait grandement raison d'^tre triste c',tait une s,r,nade que
lui donnait le marquis Crescenzi: une d,marche aussi publique ,tait en
quelque sorte l'annonce officielle du mariage. Jusqu'au jour m^me de la
s,r,nade, et jusqu'... neuf heures du soir, Cl,lia avait fait la plus
belle r,sistance, mais elle avait eu la faiblesse de c,der ... la menace
d'^tre envoy,e imm,diatement au couvent, qui lui avait ,t, faite par
son pSre.

"Quoi! je ne le verrais plus!"s',tait-elle dit en pleurant. C'est en
vain que sa raison avait ajout,: "Je ne le verrais plus, cet ^tre qui
fera mon malheur de toutes les faons, je ne verrais plus cet amant de
la duchesse, je ne verrais plus cet homme l,ger qui a eu dix maOEtresses
connues ... Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune
ambitieux qui, s'il survit ... la sentence qui pSse sur lui, va s'engager
dans les ordres sacr,s! Ce serait un crime pour moi de le regarder
encore lorsqu'il sera hors de cette citadelle, et son inconstance
naturelle m'en ,pargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un
pr,texte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de
ses journ,es de prison."Au milieu de toutes ces injures, Cl,lia vint ...
se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui
l'entouraient lorsqu'il sortait du bureau d',crou pour monter ... la tour
FarnSse. Les larmes inondSrent ses yeux: "Cher ami, que ne ferais-je
pas pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me
perds moi-m^me d'une maniSre atroce en assistant ce soir ... cette
affreuse s,r,nade; mais demain, ... midi, je reverrai tes yeux!"

Ce fut pr,cis,ment le lendemain de ce jour o-- Cl,lia avait fait de si
grands sacrifices au jeune prisonnier, qu'elle aimait d'une passion si
vive; ce fut le lendemain de ce jour o--, voyant tous ses d,fauts, elle
lui avait sacrifi, sa vie, que Fabrice fut d,sesp,r, de sa froideur. Si
m^me en n'employant que le langage si imparfait des signes il e-t fait
la moindre violence ... l'fme de Cl,lia, probablement elle n'e-t pu
retenir ses larmes, et Fabrice e-t obtenu l'aveu de tout ce qu'elle
sentait pour lui; mais il manquait d'audace, il avait une trop mortelle
crainte d'offenser Cl,lia, elle pouvait le punir d'une peine trop
s,vSre. En d'autres termes, Fabrice n'avait aucune exp,rience du genre
d',motion que donne une femme que l'on aime; c',tait une sensation
qu'il n'avait jamais ,prouv,e, m^me dans sa plus faible nuance. Il lui
fallut huit jours, aprSs celui de la s,r,nade, pour se remettre avec
Cl,lia sur le pied accoutum, de bonne amiti,. La pauvre fille s'armait
de s,v,rit, mourant de crainte de se trahir, et il semblait ... Fabrice
que chaque jour il ,tait moins bien avec elle.

Un jour, il y avait alors prSs de trois mois que Fabrice ,tait en
prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et
pourtant sans se trouver malheureux; Grillo ,tait rest, fort tard le
matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer; il ,tait
au d,sespoir enfin midi et demi avait d,j... sonn, lorsqu'il put ouvrir
les deux petites trappes d'un pied de haut qu'il avait pratiqu,es ...
l'abat-jour fatal.

Cl,lia ,tait debout ... la fen^tre de la voliSre, les yeux fix,s sur
celle de Fabrice; ses traits contract,s exprimaient le plus violent
d,sespoir. A peine vit-elle Fabrice, qu'elle lui fit signe que tout
,tait perdu: elle se pr,cipita ... son piano et, feignant de chanter un
r,citatif de l'op,ra alors ... la mode, elle lui dit, en phrases
interrompues par le d,sespoir et la crainte d'^tre comprise par les
sentinelles qui se promenaient sous la fen^tre:

- Grand Dieu! vous ^tes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande
envers le Ciel! Barbone, ce ge"lier dont vous punOEtes l'insolence le
jour de votre entr,e ici, avait disparu, il n',tait plus dans la
citadelle: avant-hier soir il est rentr,, et depuis hier j'ai lieu de
croire qu'il cherche ... vous empoisonner. Il vient r"der dans la cuisine
particuliSre du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de s-r,
mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans
les cuisines du palais que dans le dessein de vous "ter la vie. Je
mourais d'inqui,tude ne vous voyant point paraOEtre, je vous croyais
mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu'... nouvel avis, je vais faire
l'impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans
tous les cas, ce soir ... neuf heures, si la bont, du Ciel veut que vous
ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge,
laissez-le descendre de votre fen^tre sur les orangers, j'y attacherai
une corde que vous retirerez ... vous, et ... l'aide de cette corde je vous
ferai passer du pain et du chocolat.

Fabrice avait conserv, comme un tr,sor le morceau de charbon qu'il
avait trouv, dans le po^le de sa chambre: il se hfta de profiter de
l',motion de Cl,lia, et d',crire sur sa main une suite de lettres dont
l'apparition successive formait ces mots:

- Je vous aime, et la vie ne m'est pr,cieuse que parce que je vous
vois; surtout envoyez-moi du papier et un crayon.

Ainsi que Fabrice l'avait esp,r,, l'extr^me terreur qu'il lisait dans
les traits de Cl,lia emp^cha la jeune fille de rompre l'entretien aprSs
ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de t,moigner beaucoup
d'humeur. Fabrice eut l'esprit d'ajouter:

- Par le grand vent qu'il fait aujourd'hui, je n'entends que fort
imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son
du piano couvre la voix. Qu'est-ce que c'est par exemple, que ce poison
dont vous me parlez?

A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entiSre; elle se
mit ... la hfte ... tracer de grandes lettres ... l'encre sur les pages d'un
livre qu'elle d,chira, et Fabrice fut transport, de joie en voyant
enfin ,tabli, aprSs trois mois de soins, ce moyen de correspondance
qu'il avait si vainement sollicit,. Il n'eut garde d'abandonner la
petite ruse qui lui avait si bien r,ussi, il aspirait ... ,crire des
lettres, et feignait ... chaque instant de ne pas bien saisir les mots
dont Cl,lia exposait successivement ... ses yeux toutes les lettres.

Elle fut oblig,e de quitter la voliSre pour courir auprSs de son pSre;
elle craignait par-dessus tout qu'il ne vOEnt l'y chercher; son g,nie
souponneux n'e-t point ,t, content du grand voisinage de la fen^tre de
cette voliSre et de l'abat-jour qui masquait celle du prisonnier.
Cl,lia elle-m^me avait eu l'id,e quelques moments auparavant, lorsque
la non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle
inqui,tude, que l'on pourrait jeter une petite pierre envelopp,e d'un
morceau de papier vers la partie sup,rieure de cet abat-jour; si le
hasard voulait qu'en cet instant le ge"lier charg, de la garde de
Fabrice ne se trouvft pas dans sa chambre, c',tait un moyen de
correspondance certain.

Notre prisonnier se hfta de construire une sorte de raban avec du
linge; et le soir, un peu aprSs neuf heures, il entendit fort bien de
petits coups frapp,s sur les caisses des orangers qui se trouvaient
sous sa fen^tre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite
corde fort longue, ... l'aide de laquelle il retira d'abord une provision
de chocolat, et ensuite, ... son inexprimable satisfaction, un rouleau de
papier et un crayon. Ce fut en vain qu'il tendit la corde ensuite, il
ne reut plus rien; apparemment que les sentinelles s',taient
rapproch,es des orangers. Mais il ,tait ivre de joie. Il se hfta
d',crire une lettre infinie ... Cl,lia: ... peine fut-elle termin,e qu'il
l'attacha ... sa corde et la descendit. Pendant plus de trois heures il
attendit vainement qu'on vOEnt la prendre, et plusieurs fois la retira
pour y faire des changements."Si Cl,lia ne voit pas ma lettre ce soir,
se disait-il, tandis qu'elle est encore ,mue par ses id,es de poison
peut-^tre demain matin rejettera-t-elle bien loin ;'id,e de recevoir
une lettre."

Le fait est que Cl,lia n'avait pu se dispenser de descendre ... la ville
avec son pSre: Fabrice en eut presque l'id,e en entendant, vers minuit
et demi, rentrer la voiture du g,n,ral; il connaissait le pas des
chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes aprSs
avoir entendu le g,n,ral traverser l'esplanade et les sentinelles lui
pr,senter les armes, il sentit s'agiter la corde qu'il n'avait cess, de
tenir autour du bras! On attachait un grand poids ... cette corde, deux
petites secousses lui donnSrent le signal de la retirer. Il eut assez
de peine ... faire passer au poids qu'il ramenait une corniche
extr^mement saillante qui se trouvait sous sa fen^tre.

Cet objet qu'il avait eu tant de peine ... faire remonter, c',tait une
carafe remplie d'eau et envelopp,e dans un chfle. Ce fut avec d,lices
que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une
solitude si complSte, couvrit ce chfle de ses baisers. Mais il faut
renoncer ... peindre son ,motion lorsque enfin, aprSs tant de jours
d'esp,rance vaine, il d,couvrit un petit morceau de papier qui ,tait
attach, au chfle par une ,pingle.


Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout
au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les
c"t,s avec de petites croix trac,es ... l'encre. C'est affreux ... dire,
mais il faut que vous le sachiez, peut-^tre Barbone est-il charg, de
vous empoisonner. Comment n'avez-vous pas senti que le sujet que vous
traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me d,plaire? Aussi je
ne vous ,crirais pas sans le danger extr^me qui vous menace. Je viens
de voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle
est fort maigrie; ne m',crivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me
ffcher?


Ce fut un grand effort de vertu chez Cl,lia que d',crire
l'avant-derniSre ligne de ce billet. Tout le monde pr,tendait, dans la
soci,t, de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d'amiti, pour
le comte Baldi, ce si bel homme, l'ancien ami de la marquise Raversi.
Ce qu'il y avait de s-r, c'est qu'il s',tait brouill, de la faon la
plus scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait
servi de mSre et l'avait ,tabli dans le monde.

Cl,lia avait ,t, oblig,e de recommencer ce petit mot ,crit ... la hfte,
parce que dans la premiSre r,daction il perait quelque chose des
nouvelles amours que la malignit, publique supposait ... la duchesse.

- Quelle bassesse ... moi! s',tait-elle ,cri,e: dire du mal ... Fabrice de
la femme qu'il aime!...

Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la
chambre de Fabrice, y d,posa un assez lourd paquet, et disparut sans
mot dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les
c"t,s de petites croix trac,es ... la plume: Fabrice les couvrit de
baisers; il ,tait amoureux. A c"t, du pain se trouvait un rouleau
recouvert d'un grand nombre de doubles de papier; il renfermait six
mille francs en sequins; enfin, Fabrice trouva un beau br,viaire tout
neuf: une main qu'il commenait ... connaOEtre avait trac, ces mots ... la
marge:


Le poison! Prendre garde ... l'eau, au vin, ... tout; vivre de chocolat,
tfcher de faire manger par le chien le dOEner auquel on ne touchera pas;
il ne faut pas paraOEtre m,fiant, l'ennemi chercherait un autre moyen.
Pas d',tourderie, au nom de Dieu! pas de l,gSret,!


Fabrice se hfta d'enlever ces caractSres ch,ris qui pouvaient
compromettre Cl,lia et de d,chirer un grand nombre de feuillets du
br,viaire, ... l'aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre
,tait proprement trac,e avec du charbon ,cras, d,lay, dans du vin. Ces
alphabets se trouvSrent secs lorsque ... onze heures trois quarts Cl,lia
parut ... deux pas en arriSre de la fen^tre de la voliSre."La grande
affaire maintenant, se dit Fabrice, c'est qu'elle consente ... en faire
usage."Mais, par bonheur, il se trouva qu'elle avait beaucoup de choses
... dire au jeune prisonnier sur la tentative d'empoisonnement: un chien
des filles de service ,tait mort pour avoir mang, un plat qui lui ,tait
destin,. Cl,lia, bien loin de faire des objections contre l'usage des
alphabets, en avait pr,par, un magnifique avec de l'encre. La
conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers
moments, ne dura pas moins d'une heure et demie, c'est-...-dire tout le
temps que Cl,lia put rester ... la voliSre. Deux ou trois fois, Fabrice
se permettant des choses d,fendues, elle ne r,pondit pas, et alla
pendant un instant donner ... ses oiseaux les soins n,cessaires.

Fabrice avait obtenu que, le soir en lui envoyant de l'eau, elle lui
ferait parvenir un des alphabets trac,s par elle avec de l'encre, et
qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d',crire une fort longue
lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres,
du moins d'une faon qui p-t offenser. Ce moyen lui r,ussit; sa lettre
fut accept,e.

Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Cl,lia ne lui fit
pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le
Barbone avait ,t, attaqu, et presque assomm, par les gens qui faisaient
la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur; probablement il
n'oserait plus reparaOEtre dans les cuisines. Cl,lia lui avoua que, pour
lui, elle avait os, voler du contre-poison ... son pSre, elle le lui
envoyait: l'essentiel ,tait de repousser ... l'instant tout aliment
auquel on trouverait une saveur extraordinaire. Cl,lia avait fait
beaucoup de questions ... don Cesare, sans pouvoir d,couvrir d'o--
provenaient les six cents sequins reus par Fabrice; dans tous les cas,
c',tait un signe excellent; la s,v,rit, diminuait.

Cet ,pisode du poison avana infiniment les affaires de notre
prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui
ressemblft ... de l'amour, mais il avait le bonheur de vivre de la
maniSre la plus intime avec Cl,lia. Tous les matins, et souvent les
soirs, il y avait une longue conversation avec les alphabets; chaque
soir, ... neuf heures, Cl,lia acceptait une longue lettre, et quelquefois
y r,pondait par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques
livres; enfin, Grillo avait ,t, amadou, au point d'apporter ... Fabrice
du pain et du vin, qui lui ,taient remis journellement par la femme de
chambre de Cl,lia. Le ge"lier Grillo en avait conclu que le gouverneur
n',tait pas d'accord avec les gens qui avaient charg, Barbone
d'empoisonner le jeune Monsignore, et il en ,tait fort aise, ainsi que
tous ses camarades, car un proverbe s',tait ,tabli dans la prison: il
suffit de regarder en face monsignore del Dongo pour qu'il vous donne
de l'argent.

Fabrice ,tait devenu fort pfle; le manque absolu d'exercice nuisait ...
sa sant,; ... cela prSs, jamais il n'avait ,t, aussi heureux. Le ton de
la conversation ,tait intime, et quelquefois fort gai, entre Cl,lia et
lui. Les seuls moments de la vie de Cl,lia qui ne fussent pas assi,g,s
de pr,visions funestes et de remords ,taient ceux qu'elle passait ...
s'entretenir avec lui. Un jour elle eut l'imprudence de lui dire:

- J'admire votre d,licatesse; comme je suis la fille du gouverneur,
vous ne me parlez jamais du d,sir de recouvrer la libert,!

- C'est que je me garde bien d'avoir un d,sir aussi absurde, lui
r,pondit Fabrice; une fois de retour ... Parme, comment vous
reverrais-je? et la vie me serait d,sormais insupportable si je ne
pouvais vous dire tout ce que je pense... non, pas pr,cis,ment tout ce
que je pense, vous y mettez bon ordre; mais enfin, malgr, votre
m,chancet,, vivre sans vous voir tous les jours serait pour moi un bien
autre supplice que cette prison! de la vie je ne fus aussi heureux!...
N'est-il pas plaisant de voir que le bonheur m'attendait en prison?

- Il y a bien des choses ... dire sur cet article, r,pondit Cl,lia d'un
air qui devint tout ... coup excessivement s,rieux et presque sinistre.

- Comment! s',cria Fabrice fort alarm,, serais-je expos, ... perdre cette
place si petite que j'ai pu gagner dans votre coeur, et qui fait ma
seule joie en ce monde?

- Oui, lui dit-elle, j'ai tout lieu de croire que vous manquez de
probit, envers moi, quoique passant d'ailleurs dans le monde pour fort
galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd'hui.

Cette ouverture singuliSre jeta beaucoup d'embarras dans leur
conversation, et souvent l'un et l'autre eurent les larmes aux yeux.

Le fiscal g,n,ral Rassi aspirait toujours ... changer de nom: il ,tait
bien las de celui qu'il s',tait fait, et voulait devenir baron Riva. Le
comte Mosca, de son c"t,, travaillait, avec toute l'habilet, dont il
,tait capable, ... fortifier chez ce juge vendu la passion de la
baronnie, comme il cherchait ... redoubler chez le prince la folle
esp,rance de se faire roi constitutionnel de la Lombardie. C',taient
les seuls moyens qu'il e-t pu inventer de retarder la mort de Fabrice.

Le prince disait ... Rassi:

- Quinze jours de d,sespoir et quinze jours d'esp,rance, c'est par ce
r,gime patiemment suivi que nous parviendrons ... vaincre le caractSre de
cette femme altiSre, c'est par ces alternatives de douceur et de duret,
que l'on arrive ... dompter les chevaux les plus f,roces. Appliquez le
caustique ferme.

En effet, tous les quinze jours on voyait renaOEtre dans Parme un
nouveau bruit annonant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos
plongeaient la malheureuse duchesse dans le dernier d,sespoir. FidSle ...
la r,solution de ne pas entraOEner le comte dans sa ruine, elle ne le
voyait que deux fois par mois; mais elle ,tait punie de sa cruaut,
envers ce pauvre homme par les alternatives continuelles de sombre
d,sespoir o-- elle passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la
jalousie cruelle que lui inspiraient les assiduit,s du comte Baldi, ce
si bel homme, ,crivait ... la duchesse quand il ne pouvait la voir, et
lui donnait connaissance de tous les renseignements qu'il devait au
zSle du futur baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir
r,sister aux bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice, de
passer sa vie avec un homme d'esprit et de coeur tel que Mosca; la
nullit, du Baldi, la laissant ... ses pens,es, lui donnait une faon
d'exister affreuse et le comte ne pouvait parvenir ... lui communiquer
ses raisons d'esp,rer.

Au moyen de divers pr,textes assez ing,nieux, ce ministre ,tait parvenu
... faire consentir le prince ... ce que l'on d,posft dans un chfteau ami,
au centre m^me de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les
archives de toutes les intrigues fort compliqu,es au moyen desquelles
Ranuce-Ernest IV nourrissait l'esp,rance archifolle de se faire roi
constitutionnel de ce beau pays.

Plus de vingt de ces piSces fort compromettantes ,taient de la main du
prince ou sign,es par lui, et dans le cas o-- la vie de Fabrice serait
s,rieusement menac,e, le comte avait le projet d'annoncer ... Son Altesse
qu'il allait livrer ces piSces ... une grande puissance qui d'un mot
pouvait l'an,antir.

Le comte Mosca se croyait s-r du futur baron Riva, il ne craignait que
le poison; la tentative de Barbone l'avait profond,ment alarm,, et ...
tel point qu'il s',tait d,termin, ... hasarder une d,marche folle en
apparence. Un matin il passa ... la porte de la citadelle, et fit appeler
le g,n,ral Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de
la porte; l..., se promenant amicalement avec lui, il n'h,sita pas ... lui
dire, aprSs une petite pr,face aigre-douce et convenable:

- Si Fabrice p,rit d'une faon suspecte, cette mort pourra m'^tre
attribu,e, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule
abominable et que je suis r,solu de ne pas accepter. Donc, et pour m'en
laver, s'il p,rit de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez
l...-dessus.

Le g,n,ral Fabio Conti fit une r,ponse magnifique et parla de sa
bravoure, mais le regard du comte resta pr,sent ... sa pens,e.

Peu de jours aprSs, et comme s'il se f-t concert, avec le comte, le
fiscal Rassi se permit une imprudence bien singuliSre chez un tel
homme. Le m,pris public attach, ... son nom qui servait de proverbe ... la
canaille, le rendait malade depuis qu'il avait l'espoir fond, de
pouvoir y ,chapper. Il adressa au g,n,ral Fabio Conti une copie
officielle de la sentence qui condamnait Fabrice ... douze ann,es de
citadelle. D'aprSs la loi, c'est ce qui aurait d- ^tre fait dSs le
lendemain m^me de l'entr,e de Fabrice en prison; mais ce qui ,tait
inou< ... Parme, dans ce pays de mesures secrStes, c'est que la justice
se permOEt une telle d,marche sans l'ordre exprSs du souverain. En
effet, comment nourrir l'espoir de redoubler tous les quinze jours
l'effroi de la duchesse, et de dompter ce caractSre altier, selon le
mot du prince, une fois qu'une copie officielle de la sentence ,tait
sortie de la chancellerie de justice? La veille du jour o-- le g,n,ral
Fabio Conti reut le pli officiel du fiscal Rassi, il apprit que le
commis Barbone avait ,t, rou, de coups en rentrant un peu tard ... la
citadelle; il en conclut qu'il n',tait plus question en certain lieu de
se d,faire de Fabrice; et, par un trait de prudence qui sauva Rassi des
suites imm,diates de sa folie, il ne parla point au prince, ... la
premiSre audience qu'il en obtint, de la copie officielle de la
sentence du prisonnier ... lui transmise. Le comte avait d,couvert,
heureusement pour la tranquillit, de la pauvre duchesse, que la
tentative gauche de Barbone n'avait ,t, qu'une vell,it, de vengeance
particuliSre, et il avait fait donner ... ce commis l'avis dont on a
parl,.

Fabrice fut bien agr,ablement surpris quand, aprSs cent trente-cinq
jours de prison dans une cage assez ,troite, le bon aum"nier don Cesare
vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la
tour FarnSse: Fabrice n'y eut pas ,t, dix minutes que, surpris par le
grand air, il se trouva mal.

Don Cesare prit pr,texte de cet accident pour lui accorder une
promenade d'une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise, ces
promenades fr,quentes eurent bient"t rendu ... notre h,ros des forces
dont il abusa.

Il y eut plusieurs s,r,nades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait
que parce qu'elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille
Cl,lia, dont le caractSre lui faisait peur: il sentait vaguement qu'il
n'y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours
de sa part quelque coup de t^te. Elle pouvait s'enfuir au couvent, et
il restait d,sarm,. Du reste, le g,n,ral craignait que toute cette
musique dont les sons pouvaient p,n,trer jusque dans l,s cachots les
plus profonds, r,serv,s aux plus noirs lib,raux, ne contOEnt des
signaux. Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par
eux-m^mes; aussi, ... peine la s,r,nade termin,e, on les enfermait ... clef
dans les grandes salles basses du palais du gouverneur, qui de jour
servaient de bureaux pour l',tat-major, et on ne leur ouvrait la porte
que le lendemain matin au grand jour. C',tait le gouverneur lui-m^me
qui, plac, sur le pont de l'esclave, les faisait fouiller en sa
pr,sence et leur rendait la libert,, non sans leur r,p,ter plusieurs
fois qu'il ferait pendre ... l'instant celui d'entre eux qui aurait
l'audace de se charger de la moindre commission pour quelque
prisonnier. Et l'on savait que dans sa peur de d,plaire il ,tait homme
... tenir parole, de faon que le marquis Crescenzi ,tait oblig, de payer
triple ses musiciens fort choqu,s de cette nuit ... passer en prison.

Tout ce que la duchesse put obtenir et ... grand-peine de la
pusillanimit, de l'un de ces hommes ce fut qu'il se chargerait d'une
lettre pour l... remettre au gouverneur. La lettre ,tait adress,e ...
Fabrice; on y d,plorait la fatalit, qui faisait que depuis plus de cinq
mois qu'il ,tait en prison, ses amis du dehors n'avaient pu ,tablir
avec lui la moindre correspondance.

En entrant ... la citadelle, le musicien gagn, se jeta aux genoux du
g,n,ral Fabio Conti, et lui avoua qu'un pr^tre, ... lui inconnu, avait
tellement insist, pour le charger d'une lettre adress,e au sieur del
Dongo, qu'il n'avait os, refuser; mais, fidSle ... son devoir, il se
hftait de la remettre entre les mains de Son Excellence.

L'Excellence fut trSs flatt,e: elle connaissait les ressources dont la
duchesse disposait, et avait grand-peur d'^tre mystifi,e. Dans sa joie,
le g,n,ral alla pr,senter cette lettre au prince, qui fut ravi.

- Ainsi, la fermet, de mon administration est parvenue ... me venger!
Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l'un de ces jours
nous allons faire pr,parer un ,chafaud, et sa folle imagination ne
manquera pas de croire qu'il est destin, au petit del Dongo.



CHAPITRE XX


Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couch, sur sa fen^tre,
avait pass, la t^te par le guichet pratiqu, dans l'abat-jour, et
contemplait les ,toiles et l'immense horizon dont on jouit du haut de
la tour FarnSse. Ses yeux, errant dans la campagne du c"t, du bas P" et
de Ferrare, remarquSrent par hasard une lumiSre excessivement petite
mais assez vive, qui semblait partir du haut d'une tour."Cette lumiSre
ne doit pas ^tre aperue de la plaine, se dit Fabrice, l',paisseur de
la tour l'emp^che d'^tre vue d'en bas, ce sera quelque signal pour un
point ,loign,."Tout ... coup il remarqua que cette lueur paraissait et
disparaissait ... des intervalles fort rapproch,s."C'est quelque jeune
fille qui parle ... son amant du village voisin."Il compta neuf
apparitions successives: "Ceci est un I", dit-il. En effet, l'I est la
neuviSme lettre de l'alphabet. Il y eut ensuite, aprSs un repos,
quatorze apparitions: "Ceci est un N"; puis, encore aprSs un repos, une
seule apparition: "C'est un A; le mot est Ina."

Quelle ne fut pas sa joie et son ,tonnement quand les apparitions
successives, toujours s,par,es par de petits repos, vinrent compl,ter
les mots suivants:


Ina pensa a te.


Evidemment: Gina pense ... toi!

Il r,pondit ... l'instant par des apparitions successives de sa lampe au
vasistas par lui pratiqu,:


Fabrice t'aime!


La correspondance continua jusqu'au jour. Cette nuit ,tait la cent
soixante-treiziSme de sa captivit,, et on lui apprit que depuis quatre
mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde
pouvait les voir et les comprendre; on commena dSs cette premiSre nuit
... ,tablir des abr,viations: trois apparitions se suivant trSs
rapidement indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte
Mosca; deux apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire
,vasion. On convint de suivre ... l'avenir l'ancien alphabet alla monaca,
qui, afin de n'^tre pas devin, par des indiscrets, change le num,ro
ordinaire des lettres, et leur en donne d'arbitraires; A, par exemple,
porte le num,ro 10; le B, le num,ro 3; c'est-...-dire que trois ,clipses
successives de la lampe veulent dire B, dix ,clipses successives, l'A,
etc.; un moment d'obscurit, fait la s,paration des mots. On prit
rendez-vous pour le lendemain ... une heure aprSs minuit, et le lendemain
la duchesse vint ... cette tour qui ,tait ... un quart de lieue de la
ville. Ses yeux se remplirent de larmes en voyant les signaux faits par
ce Fabrice qu'elle avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-m^me
par des apparitions de lampe: Je t'aime, bon courage, sant,, bon
espoir! Exerce tes forces dans ta chambre. tu auras besoin de la force
de tes bras."Je ne l'ai pas vu, se disait la duchesse, depuis le
concert de la Fausta, lorsqu'il parut ... la porte de mon salon habill,
en chasseur. Qui m'e-t dit alors le sort qui nous attendait!"

La duchesse fit faire des signaux qui annonaient ... Fabrice que bient"t
il serait d,livr,, grfce ... la bon t, du prince (ces signaux pouvaient
^tre compris); puis elle revint ... lui dire des tendresses; elle ne
pouvait s'arracher d'auprSs de lui! Les seules repr,sentations de
Ludovic, qui, parce qu'il avait ,t, utile ... Fabrice, ,tait devenu son
factotum, purent l'engager, lorsque le jour allait d,j... paraOEtre, ...
discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque
m,chant. Cette annonce plusieurs fois r,p,t,e d'une d,livrance
prochaine jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Cl,lia, la
remarquant le lendemain, commit l'imprudence de lui en demander la
cause.

- Je me vois sur le point de donner un grave sujet de m,contentement ...
la duchesse.

- Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s',cria Cl,lia
transport,e de la curiosit, la plus vive.

- Elle veut que je sorte d'ici, lui r,pondit-il, et c'est ... quoi je ne
consentirai jamais.

Cl,lia ne put r,pondre, elle le regarda et fondit en larmes. S'il e-t
pu lui adresser la parole de prSs, peut-^tre alors e-t-il obtenu l'aveu
de sentiments dont l'incertitude le plongeait souvent dans un profond
d,couragement; il sentait vivement que la vie, sans l'amour de Cl,lia,
ne pouvait ^tre pour lui qu'une suite de chagrins amers ou d'ennuis
insupportables. Il lui semblait que ce n',tait plus la peine de vivre
pour retrouver ces m^mes bonheurs qui lui semblaient int,ressants avant
d'avoir connu l'amour, et quoique le suicide ne soit pas encore ... la
mode en Italie, il y avait song, comme ... une ressource, si le destin le
s,parait de Cl,lia.

Le lendemain il reut d'elle une fort longue lettre.


Il faut, mon ami, que vous sachiez la v,rit,: bien souvent, depuis que
vous ^tes ici, l'on a cru ... Parme que votre dernier jour ,tait arriv,.
Il est vrai que vous n'^tes condamn, qu'... douze ann,es de forteresse;
mais il est, par malheur, impossible de douter qu'une haine
toute-puissante ne s'attache ... vous poursuivre, et vingt fois j'ai
trembl, que le poison ne vOEnt mettre fin ... vos jours: saisissez donc
tous les moyens possibles de sortir d'ici. Vous voyez que pour vous je
manque aux devoirs les plus saints; jugez de l'imminence du danger par
les choses que je me hasarde ... vous dire et qui sont si d,plac,es dans
ma bouche. S'il le faut absolument, s'il n'est aucun autre moyen de
salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut
mettre votre vie dans le plus grand p,ril; songez qu'il est un parti ...
la cour que la perspective du crime n'arr^tera jamais dans ses
desseins. Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse
d,jou,s par l'habilet, sup,rieure du comte Mosca? Or, on a trouv, un
moyen certain de l'exiler de Parme, c'est le d,sespoir de la duchesse;
et n'est-on pas trop certain d'amener ce d,sespoir par la mort d'un
jeune prisonnier? Ce mot seul, qui est sans r,ponse, doit vous faire
juger de votre situation. Vous dites que vous avez de l'amiti, pour
moi: songez d'abord que des obstacles insurmontables s'opposent ... ce
que ce sentiment prenne jamais une certaine fixit, entre nous. Nous
nous serons rencontr,s dans notre jeunesse, nous nous serons tendu une
main secourable dans une p,riode malheureuse; le destin m'aura plac,e
en ce lieu de s,v,rit, pour adoucir vos peines, mais je me ferais des
reproches ,ternels si des illusions, que rien n'autorise et
n'autorisera jamais, vous portaient ... ne pas saisir toutes les
occasions possibles de soustraire votre vie ... un si affreux p,ril. J'ai
perdu la paix de l'fme par la cruelle imprudence que j'ai commise en
,changeant avec vous quelques signes de bonne amiti,: Si nos jeux
d'enfant, avec des alphabets vous conduisent ... des illusions si peu
fond,es et qui peuvent vous ^tre si fatales, ce serait en vain que pour
me justifier je me rappellerais la tentative de Barbone. Je vous aurais
jet, moi-m^me dans un p,ril bien plus affreux, bien plus certain, en
croyant vous soustraire ... un danger du moment; et mes imprudences sont
... jamais impardonnables si elles ont fait naOEtre des sentiments qui
puissent vous porter ... r,sister aux conseils de la duchesse. Voyez ce
que vous m'obligez ... vous r,p,ter; sauvez-vous, je vous l'ordonne...


Cette lettre ,tait fort longue; certains passages, tels que le je vous
l'ordonne, que nous venons de transcrire, donnSrent des moments
d'espoir d,licieux ... l'amour de Fabrice. Il lui semblait que le fond
des sentiments ,tait assez tendre, si les expressions ,taient
remarquablement prudentes. Dans d'autres instants, il payait la peine
de sa complSte ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la
simple amiti,, ou m^me de l'humanit, fort ordinaire, dans cette lettre
de Cl,lia.

Au reste, tout ce qu'elle lui apprenait ne lui fit pas changer un
instant de dessein: en supposant que les p,rils qu'elle lui peignait
fussent bien r,els, ,tait-ce trop que d'acheter, par quelques dangers
du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mSnerait-il
quand il serait de nouveau r,fugi, ... Bologne ou ... Florence? car en se
sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas m^me esp,rer la permission
de vivre ... Parme. Et m^me, quand le prince changerait au point de le
mettre en libert, (ce qui ,tait si peu probable, puisque lui, Fabrice,
,tait devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le
comte Mosca), quelle vie mSnerait-il ... Parme, s,par, de Cl,lia par
toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par mois,
peut-^tre, le hasard les placerait dans les m^mes salons; mais, m^me
alors quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle? Comment
retrouver cette intimit, parfaite dont chaque jour maintenant il
jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de
salon, compar,e ... celle qu'ils faisaient avec des alphabets?"Et, quand
je devrais acheter cette vie de d,lices et cette chance unique de
bonheur par quelques petits dangers, o-- serait le mal? Et ne serait-ce
pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui
donner une preuve de mon amour?"

Fabrice ne vit dans la lettre de Cl,lia que l'occasion de lui demander
une entrevue: c',tait l'unique et constant objet de tous ses d,sirs; il
ne lui avait parl, qu'une fois, et encore un instant, au moment de son
entr,e en prison, et il y avait de cela plus de deux cents jours.

Il se pr,sentait un moyen facile de rencontrer Cl,lia: l'excellent abb,
don Cesare accordait ... Fabrice une demi-heure de promenade sur la
terrasse de la tour FarnSse tous les jeudis, pendant le jour, mais les
autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait ^tre remarqu,e
par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre
gravement le gouverneur, n'avait lieu qu'... la tomb,e de la nuit. Pour
monter sur la terrasse de la tour FarnSse il n'y avait d'autre escalier
que celui du petit clocher d,pendant de la chapelle si lugubrement
d,cor,e en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient
peut-^tre. Grillo conduisait Fabrice ... cette chapelle, il lui ouvrait
le petit escalier du clocher: son devoir e-t ,t, de l'y suivre, mais,
comme les soir,es commenaient ... ^tre fraOEches, le ge"lier le laissait
monter seul, l'enfermait ... clef dans ce clocher qui communiquait ... la
terrasse, et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir,
Cl,lia ne pourrait-elle pas se trouver, escort,e par sa femme de
chambre, dans la chapelle de marbre noir?

Toute la longue lettre par laquelle Fabrice r,pondait ... celle de Cl,lia
,tait calcul,e pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait
confidence avec une sinc,rit, parfaite, et comme s'il se f-t agi d'une
autre personne, de toutes les raisons qui le d,cidaient ... ne pas
quitter la citadelle.

"Je m'exposerais chaque jour ... la perspective de mille morts pour avoir
le bonheur de vous parler ... l'aide de nos alphabets, qui maintenant ne
nous arr^tent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie de
m'exiler ... Parme, ou peut-^tre ... Bologne, ou m^me ... Florence! Vous
voulez que je marche pour m',loigner de vous! Sachez qu'un tel effort
m'est impossible; c'est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne
pourrais la tenir."

Le r,sultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Cl,lia,
qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint ...
la voliSre que dans les instants o-- elle savait que Fabrice ne pouvait
pas faire usage de la petite ouverture pratiqu,e ... l'abat-jour. Fabrice
fut au d,sespoir; il conclut de cette absence que, malgr, certains
regards qui lui avaient fait concevoir de folles esp,rances, jamais il
n'avait inspir, ... Cl,lia d'autres sentiments que ceux d'une simple
amiti,."En ce cas, se disait-il, que m'importe la vie? que le prince me
la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas
quitter la forteresse."Et c',tait avec un profond sentiment de d,go-t
que, toutes les nuits, il r,pondait aux signaux de la petite lampe. La
duchesse le crut tout ... fait fou quand elle lut, sur le bulletin des
signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots ,tranges:
je ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!

Pendant ces cinq journ,es, si cruelles pour Fabrice, Cl,lia ,tait plus
malheureuse que lui; elle avait eu cette id,e, si poignante pour une
fme g,n,reuse: "Mon devoir est de m'enfuir dans un couvent, loin de la
citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui
ferai dire par Grillo et par tous les ge"liers, alors il se d,terminera
... une tentative d',vasion."Mais aller au couvent, c',tait renoncer ...
jamais ... revoir Fabrice; et renoncer ... le voir quand il donnait une
preuve si ,vidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier
... la duchesse n'existaient plus maintenant! Quelle preuve d'amour plus
touchante un jeune homme pouvait-il donner? AprSs sept longs mois de
prison, qui avaient gravement alt,r, sa sant,, il refusait de reprendre
sa libert,. Un ^tre l,ger, tel que les discours des courtisans avaient
d,peint Fabrice aux yeux de Cl,lia, e-t sacrifi, vingt maOEtresses pour
sortir un jour plus t"t de la citadelle; et que n'e-t-il pas fait pour
sortir d une prison o-- chaque jour le poison pouvait mettre fin ... sa
vie!

Cl,lia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas
chercher un refuge dans un couvent, ce qui en m^me temps lui e-t donn,
un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois
cette faute commise, comment r,sister ... ce jeune homme si aimable si
naturel, si tendre, qui exposait sa vie ... des p,rils affreux pour
obtenir le simple bonheur de l'apercevoir d'une fen^tre ... l'autre?
AprSs cinq jours de combats affreux, entrem^l,s de moments de m,pris
pour elle-m^me, Cl,lia se d,termina ... r,pondre ... la lettre par laquelle
Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre
noir. A la v,rit, elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce
moment toute tranquillit, fut perdue pour elle, ... chaque instant son
imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison,
elle venait six ou huit fois par jour ... la voliSre, elle ,prouvait le
besoin passionn, de s'assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

"S'il est encore ... la forteresse, se disait-elle, s'il est expos, ...
toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-^tre contre lui
dans le but de chasser le comte Mosca, c est uniquement parce que j'ai
eu la lfchet, de ne pas m'enfuir au couvent! Quel pr,texte pour rester
ici une fois qu'il e-t ,t, certain que je m'en ,tais ,loign,e ... jamais?"

Cette fille si timide ... la fois et si hautaine en vint ... courir la
chance d'un refus de la part du ge"lier Grillo; bien plus, elle
s'exposa ... tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre
sur la singularit, de sa conduite. Elle descendit ... ce degr,
d'humiliation de le faire appeler, et de lui dire d'une voix tremblante
et qui trahissait tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait
obtenir sa libert,, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet
espoir aux d,marches les plus actives, que souvent il ,tait n,cessaire
d'avoir ... l'instant m^me la r,ponse du prisonnier ... de certaines
propositions qui ,taient faites, et qu'elle l'engageait, lui Grillo, ...
permettre ... Fabrice de pratiquer une ouverture dans l'abat-jour qui
masquait sa fen^tre, afin qu'elle p-t lui communiquer par signes les
avis qu'elle recevait plusieurs fois la journ,e de Mme Sanseverina.

Grillo sourit et lui donna l'assurance de son respect et de son
ob,issance. Cl,lia lui sut un gr, infini de ce qu'il n'ajoutait aucune
parole; il ,tait ,vident qu'il savait fort bien tout ce qui se passait
depuis plusieurs mois.

A peine ce ge"lier fut-il hors de chez elle que Cl,lia fit le signal
dont elle ,tait convenue pour appeler Fabrice dans les grandes
occasions; elle lui avoua tout ce qu'elle venait de faire.

- Vous voulez mourir par le poison, ajouta-t-elle: j'espSre avoir le
courage un de ces jours de quitter mon pSre, et de m'enfuir dans
quelque couvent lointain; voil... l'obligation que je vous aurai; alors
J'espSre que vous ne r,sisterez plus aux plans qui peuvent vous ^tre
propos,s pour vous tirer d'ici; tant que vous y ^tes, j'ai des moments
affreux et d,raisonnables; de la vie je n'ai contribu, au malheur de
personne, et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une
pareille id,e que j'aurais au sujet d'un parfait inconnu me mettrait au
d,sespoir, jugez de ce que j',prouve quand je viens ... me figurer qu'un
ami, dont la d,raison me donne de graves sujets de plaintes, mais
qu'enfin je vois tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans
ce moment m^me aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin
de savoir de vous-m^me que vous vivez.

"C'est pour me soustraire ... cette affreuse douleur que je viens de
m'abaisser jusqu'... demander une grfce ... un subalterne qui pouvait me la
refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-^tre
heureuse qu'il vOEnt me d,noncer ... mon pSre, ... l'instant je partirais
pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos
cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous
ob,irez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel?
c'est moi qui vous sollicite de trahir mon pSre! Appelez Grillo, et
faites-lui un cadeau."

Fabrice ,tait tellement amoureux, la plus simple expression de la
volont, de Cl,lia le plongeait dans une telle crainte, que m^me cette
,trange communication ne fut point pour lui la certitude d'^tre aim,.
Il appela Grillo auquel il paya g,n,reusement les complaisances`
pass,es, et quant ... l'avenir, il lui dit que pour chaque jour qu'il lui
permettrait de faire usage de l'ouverture pratiqu,e dans l'abat-jour,
il recevrait un sequin. Grillo fut enchant, de ces conditions.

- Je vais vous parler le coeur sur la main monseigneur: voulez-vous
vous soumettre ... manger votre dOEner froid tous les jours? il est un
moyen bien simple d',viter le poison. Mais je vous demande la plus
profonde discr,tion, un ge"lier doit tout voir et ne rien deviner, etc.
Au lieu d'un chien j'en aurai plusieurs, et vous-m^me vous leur ferez
go-ter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au
vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu'aux bouteilles
dont j'aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre ... jamais, il
suffit qu'elle fasse confidence de ces d,tails m^mes ... Mlle Cl,lia, les
femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,
aprSs-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention ... son
pSre, dont la plus douce joie serait d'avoir de quoi faire pendre un
ge"lier. AprSs Barbone, c'est peut-^tre l'^tre le plus m,chant de la
forteresse, et c'est l... ce qui fait le vrai danger de votre position,
il sait manier le poison, soyez-en s-r, et il ne me pardonnerait pas
cette id,e d'avoir trois ou quatre petits chiens.

Il y eut une nouvelle s,r,nade. Maintenant Grillo r,pondait ... toutes
les questions de Fabrice; il s',tait bien promis toutefois d'^tre
prudent, et de ne point trahir Mlle Cl,lia, qui selon lui, tout en
,tant sur le point d',pouser l, marquis Crescenzi, l'homme le plus
riche des Etats de Parme n'en faisait pas moins l'amour, autant que les
murs de la prison le permettaient avec l'aimable monsignore del Dongo.
Il r,pondait aux derniSres questions de celui-ci sur la s,r,nade,
lorsqu'il eut l',tourderie d'ajouter

- On pense qu'il l',pousera bient"t.

On peut juger de l'effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne
r,pondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu'il ,tait malade.
Le lendemain matin, dSs les dix heures, Cl,lia ayant paru ... la voliSre,
il lui demanda, avec un ton de politesse c,r,monieuse bien nouveau
entre eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu'elle
aimait le marquis Crescenzi, et qu'elle ,tait sur le point de l',pouser.

- C'est que rien de tout cela n'est vrai, r,pondit Cl,lia avec
impatience.

Il est v,ritable aussi que le reste de sa r,ponse fut moins net:
Fabrice le lui fit remarquer et profita de l'occasion pour renouveler
la demande d'une entrevue. Cl,lia, qui voyait sa bonne foi mise en
doute, l'accorda presque aussit"t, tout en lui faisant observer qu'elle
se d,shonorerait ... jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit
fut faite, elle parut, accompagn,e de sa femme de chambre, dans la
chapelle de marbre noir; elle s'arr^ta au milieu, ... c"t, de la lampe de
veille; la femme de chambre et Grillo retournSrent ... trente pas auprSs
de la porte. Cl,lia, toute tremblante, avait pr,par, un beau discours,
son but ,tait de ne point faire d'aveu compromettant, mais la logique
de la passion est pressante; le profond int,r^t qu'elle met ... savoir la
v,rit, ne lui permet point de garder de vains m,nagements, en m^me
temps que l'extr^me d,vouement qu'elle sent pour ce qu'elle aime lui
"te la crainte d'offenser. Fabrice fut d'abord ,bloui de la beaut, de
Cl,lia, depuis prSs de huit mois il n'avait vu d'aussi prSs que des
ge"liers. Mais le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur,
elle augmenta quand il vit clairement que Cl,lia ne r,pondait qu'avec
des m,nagements prudents; Cl,lia elle-m^me comprit qu'elle augmentait
les soupons au lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle
pour elle.

- Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colSre et les
larmes aux yeux, de m'avoir fait passer par-dessus tout ce que je me
dois ... moi-m^me? Jusqu'au 3 ao-t de l'ann,e pass,e, je n'avais ,prouv,
que de l',loignement pour les hommes qui avaient cherch, ... me plaire.
J'avais un m,pris sans borne et probablement exag,r, pour le caractSre
des courtisans, tout ce qui ,tait heureux ... cette cour me d,plaisait.
Je trouvai au contraire des qualit,s singuliSres ... un prisonnier qui le
3 ao-t fut amen, dans cette citadelle. J',prouvai, d'abord sans m'en
rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les grfces d'une
femme charmante, et de moi bien connue, ,taient des coups de poignard
pour mon coeur, parce que je croyais, et je crois encore un peu`, que
ce prisonnier lui ,tait attach,. Bient"t les pers,cutions du marquis
Crescenzi, qui avait demand, ma main, redoublSrent; il est fort riche
et nous n'avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande
libert, d'esprit, lorsque mon pSre pronona le mot fatal de couvent; je
compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller sur
la vie du prisonnier dont le sort m'int,ressait. Le chef-d'oeuvre de
mes pr,cautions avait ,t, que jusqu'... ce moment il ne se doutft en
aucune faon des affreux dangers qui menaaient sa vie. Je m',tais bien
promis de ne jamais trahir ni mon pSre ni mon secret, mais cette femme
d'une activit, admirable, d'un esprit sup,rieur, d'une volont,
terrible, qui protSge ce prisonnier, lui offrit, ... ce que je suppose,
des moyens d',vasion, il les repoussa et voulut me persuader qu'il se
refusait ... quitter la citadelle pour ne pas s',loigner de moi. Alors je
fis une grande faute, je combattis pendant cinq jours, j'aurais d- ...
l'instant me r,fugier au couvent et quitter la forteresse: cette
d,marche m'offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis
Crescenzi. Je n'eus point le courage de quitter la forteresse et je
suis une fille perdue; je me suis attach,e ... un homme l,ger: je sais
quelle a ,t, sa conduite ... Naples; et quelle raison aurais-je de croire
qu'il aura chang, de caractSre? Enferm, dans une prison s,vSre, il a
fait la cour ... la seule femme qu'il p-t voir, elle a ,t, une
distraction pour son ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu'avec
certaines difficult,s, cet amusement a pris la fausse apparence d'une
passion. Ce prisonnier s',tant fait un nom dans le monde par son
courage, il s'imagine prouver que son amour est mieux qu'un simple go-t
passager, en s'exposant ... d'assez grands p,rils pour continuer ... voir
la personne qu'il croit aimer. Mais dSs qu'il sera dans une grande
ville, entour, de nouveau des s,ductions de la soci,t,, il sera de
nouveau ce qu'il a toujours ,t,, un homme du monde adonn, aux
dissipations, ... la galanterie, et sa pauvre compagne de prison finira
ses jours dans un couvent, oubli,e de cet ^tre l,ger, et avec le mortel
regret de lui avoir fait un aveu.

Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits,
fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il
,tait ,perdument amoureux, aussi il ,tait parfaitement convaincu qu'il
n'avait jamais aim, avant d'avoir vu Cl,lia, et que la destin,e de sa
vie ,tait de ne vivre que pour elle.

Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu'il disait, lorsque
la femme de chambre avertit sa maOEtresse que onze heures et demie
venaient de sonner, et que le g,n,ral pouvait rentrer ... tout moment; la
s,paration fut cruelle.

-  Je vous vois peut-^tre pour la derniSre fois, dit Cl,lia au
prisonnier: une mesure qui est dans l'int,r^t de la cabale Raversi peut
vous fournir une cruelle faon de prouver que vous n'^tes pas
inconstant.

Cl,lia quitta Fabrice ,touff,e par ses sanglots, et mourant de honte de
ne pouvoir les d,rober entiSrement ... sa femme de chambre ni surtout au
ge"lier Grillo. Une seconde conversation n',tait possible que lorsque
le g,n,ral annoncerait devoir passer la soir,e dans le monde, et comme
depuis la prison de Fabrice, et l'int,r^t qu'elle inspirait ... la
curiosit, du courtisan, il avait trouv, prudent de se donner un accSs
de goutte presque continuel, ses courses ... la ville, soumises aux
exigences d'une politique savante, ne se d,cidaient souvent qu'au
moment de monter en voiture.

Depuis cette soir,e dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut
une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai,
semblaient encore s'opposer ... son bonheur mais enfin il avait cette
joie supr^me et peu esp,r,e d'^tre aim, par l'^tre divin qui occupait
toutes ses pens,es.

La troisiSme journ,e aprSs cette entrevue, les signaux de la lampe
finirent de fort bonne heure, ... peu prSs sur le minuit; ... l'instant o--
ils se terminaient, Fabrice eut presque la t^te cass,e par une grosse
balle de plomb qui, lanc,e dans la partie sup,rieure de l'abat-jour de
sa fen^tre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.

Cette fort grosse balle n',tait point aussi pesante ... beaucoup prSs que
l'annonait son volume; Fabrice r,ussit facilement ... l'ouvrir et trouva
une lettre de la duchesse. Par l'entremise de l'archev^que qu'elle
flattait avec soin, elle avait gagn, un soldat de la garnison de la
citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats plac,s en
sentinelle aux angles et ... la porte du palais du gouverneur ou
s'arrangeait avec eux.


Il faut te sauver avec des cordes: je fr,mis en te donnant cet avis
,trange, j'h,site depuis plus de deux mois entiers ... te dire cette
parole; mais l'avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l'on peut
s'attendre ... ce qu'il v a de pis. A propos, recommence ... l'instant les
signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reu cette lettre
dangereuse; marque P, B et G ... la monaca, c'est-...-dire, quatre, douze
et deux; je ne respirerai pas jusqu'... ce que j'aie vu ce signal; je
suis ... la tour, on r,pondra par N et O, sept et cinq. La r,ponse reue,
ne fais plus aucun signal, et occupe-toi uniquement ... comprendre ma
lettre.


Fabrice se hfta d'ob,ir, et fit les signaux convenus qui furent suivis
des r,ponses annonc,es, puis il continua la lecture de la lettre.


On peut s'attendre ... ce qu'il y a de pis; c'est ce que m'ont d,clar,
les trois hommes dans lesquels j'ai le plus de confiance, aprSs que je
leur ai lait jurer sur l'Evangile de me dire la v,rit,, quelque cruelle
qu'elle p-t ^tre pour moi. Le premier de ces hommes menaa le
chirurgien d,nonciateur ... Ferrare de tomber sur lui avec un couteau
ouvert ... la main; le second te dit ... ton retour de Belgirate, qu'il
aurait ,t, plus strictement prudent de donner un coup de pistolet au
valet de chambre qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en
laisse un beau cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisiSme,
c'est un voleur de grand chemin de mes amis, homme d'ex,cution s'il en
fut, et qui a autant de courage que toi; c'est pourquoi surtout je lui
ai demand, de me d,clarer ce que tu devais faire. Tous les trois m'ont
dit, sans savoir chacun que j'eusse consult, les deux autres, qu'il
vaut mieux s'exposer ... se casser le cou que de passer encore onze
ann,es et quatre mois dans la crainte continuelle d'un poison fort
probable.

Il faut pendant un mois t'exercer dans ta chambre ... monter et descendre
au moyen d'une corde nou,e. Ensuite, un jour de f^te o-- la garnison de
la citadelle aura reu une gratification de vin, tu tenteras la grande
entreprise. Tu auras trois cordes en soie et en chanvre, de la grosseur
d'une plume de cygne, la premiSre de quatre-vingts pieds pour descendre
les trente-cinq pieds qu'il y a de ta fen^tre au bois d'orangers, la
seconde de trois cents pieds, et c'est l... la difficult, ... cause du
poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu'a de hauteur le
mur de la grosse tour; une troisiSme de trente pieds te servira ...
descendre le rempart. Je passe ma vie ... ,tudier le grand mur ...
l'orient, c'est-...-dire du c"t, de Ferrare: une fente caus,e par un
tremblement de terre a ,t, remplie au moyen d'un contrefort qui forme
plan inclin,. Mon voleur de grand chemin m'assure qu'il se ferait fort
de descendre de ce c"t,-l... sans trop de difficult, et sous peine
seulement de quelques ,corchures, en se laissant glisser sur le plan
inclin, form, par ce contrefort. L'espace vertical n'est que de
vingt-huit pieds tout ... fait au bas; ce c"t, est le moins bien gard,.

Cependant, ... tout prendre, mon voleur, qui trois fois s'est sauv, de
prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu'il exScre les
gens de ta caste, mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et leste
comme toi, pense qu'il aimerait mieux descendre par le c"t, du
couchant, exactement vis-...-vis le petit palais occup, jadis par la
Fausta, de vous bien connu. Ce qui le d,ciderait pour ce c"t, c'est que
la muraille, quoique trSs peu inclin,e, est presque constamment garnie
de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit doigt,
qui peuvent fort bien ,corcher si l'on n'y prend garde, mais qui,
aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais
ce c"t, du couchant avec une excellente lunette, la place ... choisir
c'est pr,cis,ment au-dessous d'une pierre neuve que l'on a plac,e ... la
balustrade d 'en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement
au-dessous de cette pierre, tu trouveras d'abord un espace nu d'une
vingtaine de pieds; il faut aller l... trSs lentement (tu sens si mon
coeur fr,mit en te donnant ces instructions terribles, mais le courage
consiste ... savoir choisir le moindre mal, si affreux qu'il soit
encore); aprSs l'espace nu, tu trouveras quatre-vingts ou
quatre-vingt-dix pieds de broussailles fort grandes, o-- l'on voit voler
des oiseaux, puis un espace de trente pieds qui n'a que des herbes, des
violiers et des pari,taires. Ensuite, en approchant de terre, vingt
pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq ou trente pieds r,cemment
,parv,r,s.

Ce qui me d,ciderait pour ce c"t,, c'est que l... se trouve
verticalement, au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d'en
haut, une cabane en bois bftie par un soldat dans son Jardin, et que le
capitaine du g,nie employ, ... la forteresse veut le forcer ... d,molir;
elle a dix-sept pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit
touche au grand mur de la citadelle. C'est ce toit qui me tente; dans
le cas affreux d'un accident, il amortirait la chute. Une fois arriv,
l..., tu es dans l'enceinte des remparts assez n,gligemment gard,s; si
l'on t'arr^tait l..., rire des coups de pistolet et d,fends-toi quelques
minutes. Ton ami de Ferrare et un autre homme de coeur, celui que
j'appelle le voleur de grand chemin, auront des ,chelles, et
n'h,siteront pas ... escalader ce rempart assez bas, et ... voler ... ton
secours.

Le rempart n'a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus.
Je serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens arm,s.

J'ai l'espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la m^me voie
que celle-ci. Je r,p,terai sans cesse les m^mes choses en d'autres
termes, afin que nous soyons bien d'accord. Tu devines de quel coeur je
te dis que l'homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, aprSs
tout, est le meilleur des ^tres et se meurt de repentir, pense que tu
en seras quitte pour un bras cass,. Le voleur de grand chemin, qui a
plus d'exp,rience de ces sortes d'exp,ditions, pense que, si tu veux
descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta libert, ne te
co-tera que des ,corchures. La grande difficult,, c'est d'avoir des
cordes; c'est ... quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que
cette grande id,e occupe tous mes instants.

Je ne r,ponds pas ... cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies
dite de ta vie: "Je ne veux pas me sauver!"L'homme du coup de pistolet
au valet de chambre s',cria que l'ennui t'avait rendu fou. Je ne te
cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-^tre
fera hfter le jour de ta faite. Pour t'annoncer ce danger, la lampe te
dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au chfteau! Tu r,pondras :
Mes livres sont-ils br-l,s?


Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de d,tails, elle ,tait
,crite en caractSres microscopiques sur du papier trSs fin.

"Tout cela est fort beau et fort bien invent,, se dit Fabrice; je dois
une reconnaissance ,ternelle au comte et ... la duchesse; ils croiront
peut-^tre que j'ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que
jamais l'on se sauva d'un lieu o-- l'on est au comble du bonheur, pour
aller se jeter dans un exil affreux o-- tout manquera, jusqu'... l'air
pour respirer? Que ferais-je au bout d'un mois que je serais ...
Florence? je prendrais un d,guisement pour venir r"der auprSs de la
porte de cette forteresse, et tfcher d',pier un regard!"

Le lendemain, Fabrice eut peur; il ,tait ... sa fen^tre, vers les onze
heures, regardant le magnifique paysage et attendant l'instant heureux
o-- il pourrait voir Cl,lia, lorsque Grillo entra hors d'haleine dans sa
chambre:

- Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant
d'^tre malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger:
r,fl,chissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.

En disant ces paroles Grillo se hftait de fermer la petite trappe de
l'abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou
trois manteaux.

- Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites
r,p,ter les questions pour r,fl,chir.

Les trois juges entrSrent."Trois ,chapp,s des galSres, se dit Fabrice
en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges"; ils avaient
de longues robes noires. Ils saluSrent gravement, et occupSrent, sans
mot dire, les trois chaises qui ,taient dans la chambre.

- Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus fg,, nous sommes pein,s de la
triste mission que nous venons remplir auprSs de vous. Nous sommes ici
pour vous annoncer le d,cSs de Son Excellence M. le marquis del Dongo,
votre pSre, second grand majordome major du royaume lombardo-v,nitien,
chevalier grand-croix des ordres de, etc., etc., etc.

Fabrice fondit en larmes; le juge continua.

- Mme la marquise del Dongo, votre mSre, vous fait part de cette
nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des
r,flexions inconvenantes, par un arr^t d'hier, la cour de justice a
d,cid, que sa lettre vous serait communiqu,e seulement par extrait, et
c'est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.

Cette lecture termin,e, le juge s'approcha de Fabrice toujours couch,,
et lui fit suivre sur la lettre de sa mSre les passages dont on venait
de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement
injuste, punition cruelle pour un crime qui n'en est pas un, et comprit
ce qui avait motiv, la visite des juges. Du reste dans son m,pris pour
des magistrats sans probit,, il ne leur dit exactement que ces paroles:

- Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous
m'excuserez si je ne puis me lever.

Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit:
"Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l'aimais point."

Ce jour-l... et les suivants, Cl,lia fut fort triste; elle l'appela
plusieurs fois, mais eut ... peine le courage de lui dire quelques
paroles. Le matin du cinquiSme jour qui suivit la premiSre entrevue,
elle lui dit que dans la soir,e elle viendrait ... la chapelle de marbre.

- Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant.

Elle ,tait tellement tremblante qu'elle avait besoin de s'appuyer sur
sa femme de chambre. AprSs l'avoir renvoy,e ... l'entr,e de la chapelle:

- Vous allez me donner votre parole d'honneur, ajouta-t-elle d'une voix
... peine intelligible, vous allez me donner votre parole d'honneur
d'ob,ir ... la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu'elle vous
l'ordonnera de la faon qu'elle vous l'indiquera, ou demain matin je me
r,fugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous
adresserai la parole.

Fabrice resta muet.

- Promettez, dit Cl,lia les larmes aux yeux et comme hors d'elle-m^me,
ou bien nous nous parlons ici pour la derniSre fois. La vie que vous
m'avez faite est affreuse: vous ^tes ici ... cause de moi et chaque jour
peut ^tre le dernier de votre existence.

En ce moment, Cl,lia ,tait si faible qu'elle fut oblig,e de chercher un
appui sur un ,norme fauteuil plac, jadis au milieu de la chapelle, pour
l'usage du prince prisonnier; elle ,tait sur le point de se trouver mal.

- Que faut-il promettre? dit Fabrice d'un air accabl,.

- Vous le savez.

- Je jure donc de me pr,cipiter sciemment dans un malheur affreux, et
de me condamner ... vivre loin de tout ce que j'aime au monde.

- Promettez des choses pr,cises.

- Je jure d'ob,ir ... la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu'elle
le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin
de vous?

- Jurez de vous sauver, quoi qu'il puisse arriver.

- Comment! ^tes-vous d,cid,e ... ,pouser le marquis Crescenzi dSs que je
n'y serai plus?

- O Dieu! quelle fme me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n'aurai plus
un seul instant la paix de l'fme.

- Eh bien! je jure de me sauver d'ici le jour que Mme Sanseverina
l'ordonnera, et quoi qu'il puisse arriver d'ici l....

Ce serment obtenu, Cl,lia ,tait si faible qu'elle fut oblig,e de se
retirer aprSs avoir remerci, Fabrice.

-  Tout ,tait pr^t pour ma faite demain matin, lui dit-elle, si vous
vous ,tiez obstine ... rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la
premiSre fois de ma vie, j'en avais fait le voeu ... la Madone.
Maintenant, dSs que je pourrai sortir de ma chambre, j'irai examiner le
mur terrible au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.

Le lendemain, il la trouva pfle au point de lui faire une vive peine.
Elle lui dit de la fen^tre de la voliSre:

- Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du p,ch, dans
notre amiti,, je ne doute pas qu'il ne nous arrive malheur. Vous serez
d,couvert en cherchant ... prendre la faite, et perdu ... jamais, si ce
n'est pis; toutefois il faut satisfaire ... la prudence humaine, elle
nous ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de
la grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de
longueur. Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet
de la duchesse, je n'ai pu me procurer que des cordes formant ... peine
ensemble une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur,
toutes les cordes que l'on voit dans la forteresse sont br-l,es, et
tous les soirs on enlSve les cordes des puits, si faibles d'ailleurs
que souvent elles cassent en remontant leur l,ger fardeau. Mais priez
Dieu qu'il me pardonne, je trahis mon pSre et je travaille, fille
d,natur,e, ... lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si
votre vie est sauv,e, faites le voeu d'en consacrer tous les instants ...
sa gloire.

"Voici une id,e qui m'est venue: dans huit jours je sortirai de la
citadelle pour assister aux noces d'une des soeurs du marquis
Crescenzi. Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai
tout au monde pour ne rentrer que fort tard et peut-^tre Barbone
n'osera-t-il pas m'examiner de trop prSs. A cette noce de la soeur du
marquis se trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute
Mme Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu'une de ces dames me remette
un paquet de cordes bien serr,es, pas trop grosses, et r,duites au plus
petit volume. Duss,-je m'exposer ... mille morts, j'emploierai les moyens
m^me les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes dans la
citadelle, au m,pris, h,las! de tous mes devoirs. Si mon pSre en a
connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la
destin,e qui m'attend, je serai heureuse dans les bornes d'une amiti,
de soeur si je puis contribuer ... vous sauver."

Le soir m^me, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe,
Fabrice donna avis ... la duchesse de l'occasion unique qu'il y aurait de
faire entrer dans la citadelle une quantit, de cordes suffisante. Mais
il la suppliait de garder le secret m^me envers le comte, ce qui parut
bizarre."Il est fou, pensa la duchesse, la prison l'a chang,, il prend
les choses au tragique."Le lendemain, une balle de plomb, lanc,e par le
frondeur, apporta au prisonnier l'annonce du plus grand p,ril possible;
la personne qui se chargerait de faire entrer les cordes, lui
disait-on, lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se
hfta de donner cette nouvelle ... Cl,lia. Celle balle de plomb apportait
aussi ... Fabrice une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il
devait descendre du haut de la grosse tour dans l'espace compris entre
les bastions; de ce lieu, il ,tait assez facile ensuite de se sauver,
les remparts n'ayant que vingt-trois pieds de haut et ,tant assez
n,gligemment gard,s. Sur le revers du plan ,tait ,crit d'une petite
,criture fine un sonnet magnifique; une fme g,n,reuse exhortait Fabrice
... prendre la fuite, et ... ne pas laisser avilir son fme et d,p,rir son
corps par les onze ann,es de captivit, qu'il avait encore ... subir.

Ici un d,tail n,cessaire et qui explique en partie le courage qu'eut la
duchesse de conseiller ... Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige
d'interrompre pour un instant l'histoire de cette entreprise hardie.

Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi
n',tait pas fort uni. Le chevalier Riscara d,testait le fiscal Rassi
qu'il accusait de lui avoir fait perdre un procSs important dans
lequel, ... la v,rit,, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince
reut un avis anonyme qui l'avertissait qu'une exp,dition de la
sentence de Fabrice avait ,t, adress,e officiellement au gouverneur de
la citadelle. La marquise Raversi, cet habile chef de parti fut
excessivement contrari,e de cette fausse d,marche, et en fit aussit"t
donner avis ... son ami, le fiscal g,n,ral; elle trouvait fort simple
qu'il voul-t tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca
,tait au pouvoir. Rassi se pr,senta intr,pidement au palais, pensant
bien qu'il en serait quitte pour quelques coups de pied; le prince ne
pouvait se passer d'un jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler
comme lib,raux un juge et un avocat, les seuls hommes du pays qui
eussent pu prendre sa place.

Le prince hors de lui le chargea d'injures et avanait sur lui pour le
battre.

- Eh bien! c'est une distraction de commis r,pondit Rassi du plus grand
sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait d- ^tre
faite le lendemain de l',crou du sieur del Dongo ... la citadelle. Le
commis plein de zSle a cru avoir fait un oubli, et m'aura fait signer
la lettre d'envoi comme une chose de forme.

- Et tu pr,tends me faire croire des mensonges aussi mal bftis? s',cria
le prince furieux; dis plut"t que tu t'es vendu ... ce fripon de Mosca,
et c'est pour cela qu'il t'a donn, la croix. Mais parbleu, tu n'en
seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te
r,voquerai honteusement.

- Je vous d,fie de me faire mettre en jugement! r,pondit Rassi avec
assurance (il savait que c',tait un s-r moyen de calmer le prince); la
loi est pour moi, et vous n'avez pas un second Rassi pour savoir
l',luder. Vous ne me r,voquerez pas, parce qu'il est des moments o--
votre caractSre est s,vSre; vous avez soif de sang alors, mais en m^me
temps vous tenez ... conserver l'estime des Italiens raisonnables; cette
estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me
rappellerez au premier acte de s,v,rit, dont votre caractSre vous fera
un besoin, et, comme ... l'ordinaire, je vous procurerai une sentence
bien r,guliSre rendue par des juges timides et assez honn^tes gens, et
qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi
utile que moi!

Cela dit, Rassi s'enfuit; il en avait ,t, quitte pour un coup de rSgle
bien appliqu, et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il
partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d'un coup de
poignard dans le premier mouvement de colSre, mais il ne doutait pas
non plus qu'avant quinze jours un courrier ne le rappelft dans la
capitale. Il employa le temps qu'il passa ... la campagne a organiser un
moyen de correspondance s-r avec le comte Mosca, il ,tait amoureux fou
du titre de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de
cette chose jadis sublime, la noblesse pour la lui conf,rer jamais;
tandis que le comte, trSs fier de sa naissance, n'estimait que la
noblesse prouv,e par des titres avant l'an 1400.

Le fiscal g,n,ral ne s',tait point tromp, dans ses pr,visions; il y
avait ... peine huit jours qu'il ,tait ... sa terre, lorsqu'un ami du
prince, qui y vint par hasard lui conseilla de retourner ... Parme sans
d,lai; le prince le reut en riant, prit ensuite un air fort s,rieux,
et lui fit jurer sur l'Evangile qu'il garderait le secret sur ce qu'il
allait lui confier; Rassi jura d'un grand s,rieux, et le prince, l'oeil
enflamm, de haine, s',cria qu'il ne serait pas le maOEtre chez lui tant
que Fabrice del Dongo serait en vie.

- Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa
pr,sence; ses regards me bravent et m'emp^chent de vivre.

AprSs avoir laiss, le prince s'expliquer bien au long, lui, Rassi,
jouant l'extr^me embarras, s',cria enfin:

-  Votre Altesse sera ob,ie, sans doute, mais la chose est d'une
horrible difficult,: il n'y a pas d'apparence de condamner un del Dongo
... mort pour le meurtre d'un Giletti; c'est d,j... un tour de force
,tonnant que d'avoir tir, de cela douze ann,es de citadelle. De plus,
je souponne la duchesse d'avoir d,couvert trois des paysans qui
travaillaient ... la fouille de Sanguigna, et qui se trouvaient hors du
foss, au moment o-- ce brigand de Giletti attaqua del Dongo.

- Et o-- sont ces t,moins? dit le prince irrit,.

- Cach,s en Pi,mont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la
vie de Votre Altesse...

- Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer ... la chose.

- Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voil... tout mon
arsenal officiel.

- Reste le poison...

- Mais qui le donnera? Sera-ce cet imb,cile de Conti?

- Mais, ... ce qu'on dit, ce ne serait pas son coup d'essai...

- Il faudrait le mettre en colSre, reprit Rassi; et d'ailleurs,
lorsqu'il exp,dia le capitaine, il n'avait pas trente ans, et il ,tait
amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute,
tout doit c,der ... la raison d'Etat; mais, ainsi pris au d,pourvu et ...
la premiSre vue, je ne vois, pour ex,cuter les ordres du souverain
qu'un nomm, Barbone, commis greffier de la prison, et que le sieur del
Dongo renversa d'un soufflet le jour qu'il y entra.

Une fois le prince mis ... son aise, la conversation fut infinie, il la
termina en accordant ... son fiscal g,n,ral un d,lai d'un mois; le Rassi
en voulait deux. Le lendemain, il reut une gratification secrSte de
mille sequins. Pendant trois jours il r,fl,chit, le quatriSme il revint
... son raisonnement qui lui semblait ,vident: "Le seul comte Mosca aura
le coeur de me tenir parole, parce que, en me faisant baron, il ne me
donne pas ce qu'il estime; secundo, en l'avertissant, Je me sauve
probablement d'un crime pour lequel je suis ... peu prSs pay, d'avance;
tercio, je venge les premiers coups humiliants qu'ait reus le
chevalier Rassi."La nuit suivante, il communiqua au comte toute sa
conversation avec le prince.

Le comte faisait en secret la cour ... la duchesse; il est bien vrai
qu'il ne la voyait toujours chez elle qu'une ou deux fois par mois,
mais presque toutes les semaines, et quand il savait faire naOEtre les
occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagn,e de Ch,kina,
venait, dans la soir,e avanc,e, passer quelques instants dans le jardin
du comte. Elle savait tromper m^me son cocher, qui lui ,tait d,vou, et
qui la croyait en visite dans une maison voisine.

On peut penser si le comte, ayant reu la terrible confidence du
fiscal, fit aussit"t ... la duchesse le signal convenu. Quoique l'on f-t
au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Ch,kina de passer ...
l'instant chez elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette
apparence d'intimit,, h,sitait cependant ... tout dire ... la duchesse, il
craignait de la voir devenir folle de douleur.

AprSs avoir cherch, des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale, il
finit cependant par lui tout dire; il n',tait pas en son pouvoir de
garder un secret qu'elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur
extr^me avait eu une grande influence sur cette fme ardente, il l'avait
fortifi,e, et la duchesse ne s'emporta point en sanglots ou en plaintes.

Le lendemain soir elle fit faire ... Fabrice le signal du grand p,ril.

- Le feu a pris au chfteau.

Il r,pondit fort bien:

- Mes livres sont-ils br-l,s?

La m^me nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans
une balle de plomb. Ce fut huit jours aprSs qu'eut lieu le mariage de
la soeur du marquis Crescenzi, o-- la duchesse commit une ,norme
imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.



CHAPITRE XXI


A l',poque de ses malheurs il y avait d,j... prSs d'une ann,e que la
duchesse avait fait une rencontre singuliSre: un jour qu'elle avait la
luna comme on dit dans le pays, elle ,tait all,e ... l'improviste, sur le
soir, ... son chfteau de Sacca, situ, au-del... de Colorno, sur la colline
qui domine le P". Elle se plaisait ... embellir cette terre; elle aimait
la vaste for^t qui couronne la colline et touche au chfteau, elle
s'occupait ... y faire tracer des sentiers dans des directions
pittoresques.

- Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait
un jour le prince; il est impossible qu'une for^t o-- l'on sait que vous
vous promenez, reste d,serte.

Le prince jetait un regard sur le comte dont il pr,tendait ,moustiller
la jalousie.

- Je n'ai pas de craintes, Altesse S,r,nissime r,pondit la duchesse
d'un air ing,nu, quand je me promSne dans mes bois; je me rassure par
cette pens,e; je n'ai fait de mal ... personne, qui pourrait me ha<r?

Ce propos fut trouv, hardi, il rappelait les injures prof,r,es par les
lib,raux du pays, gens fort insolents.

Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint ...
l'esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal v^tu qui la
suivait de loin ... travers le bois. A un d,tour impr,vu que fit la
duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement
prSs d'elle qu'elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son
garde-chasse qu'elle avait laiss, ... mille pas de l..., dans le parterre
de fleurs tout prSs du chfteau. L'inconnu eut le temps de s'approcher
d'elle et se jeta ... ses pieds. Il ,tait jeune, fort bel homme, mais
horriblement mal mis; ses habits avaient des d,chirures d'un pied de
long, mais ses yeux respiraient le feu d'une fme ardente.

- Je suis condamn, ... mort, je suis le m,decin Ferrante Palla, je meurs
de faim ainsi que mes cinq enfants.

La duchesse avait remarqu, qu'il ,tait horriblement maigre; mais ses
yeux ,taient tellement beaux et remplis d'une exaltation si tendre,
qu'ils lui "tSrent l'id,e du crime."Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien
d- donner de tels yeux au Saint Jean dans le D,sert qu'il vient de
placer ... la cath,drale."L'id,e de saint Jean lui ,tait sugg,r,e par
l'incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins
qu'elle avait dans sa bourse, s'excusant de lui offrir si peu sur ce
qu'elle venait de payer un compte ... son jardinier. Ferrante la remercia
avec effusion.

- H,las, lui dit-il, autrefois j'habitais les villes, je voyais des
femmes ,l,gantes; depuis qu'en remplissant mes devoirs de citoyen je me
suis fait condamner ... mort, je vis dans les bois, et je vous suivais,
non pour vous demander l'aum"ne ou vous voler, mais comme un sauvage
fascin, par une ang,lique beaut,. Il y a si longtemps que je n'ai vu
deux belles mains blanches!

- Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il ,tait rest, ... genoux.

- Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me
prouve que je ne suis pas occup, actuellement ... voler, et elle me
tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l'on
m'emp^che d'exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis
qu'un simple mortel qui adore la sublime beaut,.

La duchesse comprit qu'il ,tait un peu fou, mais elle n'eut point peur;
elle voyait dans les veux de cet homme qu'il avait une fme ardente et
bonne, et d'ailleurs elle ne ha<ssait pas les physionomies
extraordinaires.

- Je suis donc m,decin, et je faisais la cour ... la femme de
l'apothicaire Sarasine de Parme; il nous a surpris et l'a chass,e,
ainsi que trois enfants qu'il souponnait avec raison ^tre de moi et
non de lui. J'en ai eu deux depuis. La mSre et les cinq enfants vivent
dans la derniSre misSre, au fond d'une sorte de cabane construite de
mes mains ... une lieue d'ici, dans le bois. Car je dois me pr,server des
gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas se s,parer de moi. Je fus
condamn, ... mort; et fort justement: je conspirais. J'exScre le prince,
qui est un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d'argent. Mes malheurs
sont bien plus grands, et j'aurais d- mille fois me tuer; je n'aime
plus la malheureuse femme qui m'a donn, ces cinq enfants et s'est
perdue pour moi: j'en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq
enfants et la mSre mourront litt,ralement de faim.

Cet homme avait l'accent de la sinc,rit,.

- Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

- La mSre des enfants file: la fille aOEn,e est nourrie dans une ferme
de lib,raux, o-- elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de
Plaisance ... G^nes.`

- Comment accordez-vous le vol avec vos principes lib,raux?

- Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j'ai quelque chose,
je leur rendrai les sommes vol,es. J'estime qu'un tribun du peuple tel
que moi ex,cute un travail qui, ... raison de son danger, vaut bien cent
francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents
francs par an.

"Je me trompe, je vole quelque petite somme au-del..., car Je fais face
par ce moyen aux frais d'impression de mes ouvrages.

- Quels ouvrages?

- La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

- Quoi! dit la duchesse ,tonn,e, c'est vous, monsieur, qui ^tes l'un
des plus grands poStes du siScle, le fameux Ferrante Palla!

- Fameux peut-^tre, mais fort malheureux, c'est s-r.

- Et un homme de votre talent, monsieur, est oblig, de voler pour vivre!

- C'est peut-^tre pour cela que j'ai quelque talent. Jusqu'ici tous nos
auteurs qui se sont fait connaOEtre ,taient des gens pay,s par le
gouvernement ou par le culte qu'ils voulaient saper. Moi, primo,
j'expose ma vie; secundo, songez, madame, aux r,flexions qui m'agitent
lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai me dis-je? La place de
tribun rend-elle des services valant, r,ellement cent francs par mois?
J'ai deux chemises, l'habit que vous voyez, quelques mauvaises armes,
et je suis s-r de finir par la corde: j'ose croire que je suis
d,sint,ress,. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse
plus trouver que malheur auprSs de la mSre de mes enfants. La pauvret,
me pSse comme laide: j'aime les beaux habits, les mains blanches...

Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.

- Adieu, monsieur, lui dit-elle, puis-je vous ^tre bonne ... quelque
chose ... Parme?

- Pensez quelquefois ... cette question: son emploi est de r,veiller les
cours et de les emp^cher de s'endormir dans ce faux bonheur tout
mat,riel que donnent les monarchies. Le service qu'il rend ... ses
concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d'aimer,
dit-il d'un air fort doux, et depuis prSs de deux ans mon fme n'est
occup,e que de vous, mais jusqu'ici je vous avais vue sans vous faire
peur.

Et il prit la faite avec une rapidit, prodigieuse qui ,tonna la
duchesse et la rassura."Les gendarmes auraient de la peine ...
l'atteindre, pensa-t-elle en effet il est fou."

- Il est fou, lui dirent ses gens, nous savons tous depuis longtemps
que le pauvre homme est amoureux de Madame, quand Madame est ici nous
le voyons errer dans les parties les plus ,lev,es du bois, et dSs que
Madame est partie, il ne manque pas de venir s'asseoir aux m^mes
endroits o-- elle s'est arr^t,e, il ramasse curieusement les fleurs qui
ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attach,es ... son
mauvais chapeau.

- Et vous ne m'avez jamais parl, de ces folies, dit la duchesse presque
du ton du reproche.

- Nous craignions que Madame ne le dOEt au ministre Mosca. Le pauvre
Ferrante est si bon enfant! a n'a jamais fait de mal ... personne, et
parce qu'il aime notre Napol,on, on l'a condamn, a mort.

Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre
ans c',tait le premier secret qu'elle lui faisait, dix fois elle fut
oblig,e de s'arr^ter court au milieu d'une phrase. Elle revint ... Sacca
avec de l'or, Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours
plus tard: Ferrante, aprSs l'avoir suivie quelque temps en gambadant
dans le bois ... cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidit,
de l',pervier, et se pr,cipita ... ses genoux comme la premiSre fois.

- O-- ,tiez-vous il y a quinze jours?

- Dans la montagne au-del... de Novi, pour voler des muletiers qui
revenaient de Milan o-- ils avaient vendu de l'huile.

- Acceptez cette bourse.

Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu'il baisa et qu'il mit
dans son sein, puis la rendit.

- Vous me rendez cette bourse et vous volez! _ Sans doute; mon
institution est telle, jamais je ne dois avoir plus de cent francs; or
maintenant, la mSre de mes enfants a quatre-vingts francs et moi j 'en
ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si l'on me pendait
en ce moment j'aurais des remords. J'ai pris ce sequin parce qu'il
vient de vous et que je vous aime.

L'intonation de ce mot fort simple fut parfaite."Il aime r,ellement",
se dit la duchesse.

Ce jour-l... il avait l'air tout ... fait ,gar,. Il dit qu'il y avait ...
Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu'avec cette
somme il r,parerait sa cabane o-- maintenant ses pauvres petits enfants
s'enrhumaient.

- Mais je vous ferai l'avance de ces six cents francs, dit la duchesse
tout ,mue.

- Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas
me calomnier, et dire que je me vends?

La duchesse attendrie lui offrit une cachette ... Parme s'il voulait lui
jurer que pour le moment il n'exercerait point sa magistrature dans
cette ville, que surtout il n'ex,cuterait aucun des arr^ts de mort que,
disait-il, il avait in petto.

- Et si l'on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement
Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues
ann,es, et ... qui la faute? Que me dira mon pSre en me recevant l...-haut?

La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants ... qui l'humidit,
pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l'offre de
la cachette ... Parme.

Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journ,e qu'il e-t pass,e ... Parme
depuis son mariage, avait montr, ... la duchesse une cachette fort
singuliSre qui existe ... l'angle m,ridional du palais de ce nom. Le mur
de faade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d',paisseur on l'a
creus, en dedans, et l... se trouve une cachette de vingt pieds de haut,
mais de deux seulement de largeur. C'est tout ... c"t, que l'on admire ce
r,servoir d'eau cit, dans tous les voyages, fameux ouvrage du XIIe
siScle, pratiqu, lors du siSge de Parme par l'empereur Sigismond, et
qui plus tard fut compris dans l'enceinte du palais Sanseverina.

On entre dans la cachette en faisant mouvoir une ,norme pierre sur un
axe de fer plac, vers le centre du bloc. La duchesse ,tait si
profond,ment touch, de la folie de Ferrante et du sort de ses enfants,
pour lesquels il refusait obstin,ment tout cadeau ayant une valeur,
qu'elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez
longtemps. Elle le revit un mois aprSs, toujours dans les bois de
Sacca, et comme ce jour-l..., il ,tait un peu plus calme, il lui r,cita
un de ses sonnets qui lui sembla ,gal ou sup,rieur ... tout ce qu'on a
fait de plus beau en Italie depuis deux siScles. Ferrante obtint
plusieurs entrevues; mais son amour s'exalta, devint importun, et la
duchesse s'aperut que cette passion suivait les lois de tous les
amours que l'on met dans la possibilit, de concevoir une lueur
d'esp,rance. Elle le renvoya dans ses bois, lui d,fendit de lui
adresser la parole: il ob,it ... l'instant et avec une douceur parfaite.
Trois jours aprSs, ... la tomb,e de la nuit, un capucin se pr,senta ... la
porte du palais Sanseverina; il avait, disait-il, un secret important ...
communiquer ... la maOEtresse du logis. Elle ,tait si malheureuse qu'elle
fit entrer: c',tait Ferrante.

- Il se passe ici une nouvelle iniquit, dont le tribun du peuple doit
prendre connaissance, lui dit cet homme fou d'amour. D'autre part,
agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner ... Mme
la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.

Ce d,vouement si sincSre de la part d'un voleur et d'un fou toucha
vivement la duchesse. Elle parla longtemps ... cet homme qui passait pour
le plus grand poSte du nord de l'Italie, et pleura beaucoup."Voil... un
homme qui comprend mon coeur", se disait-elle. Le lendemain il reparut
toujours ... l'Ave Maria, d,guis, en domestique et portant livr,e.

- Je n'ai point quitt, Parme, j'ai entendu dire une horreur que ma
bouche ne r,p,tera point; mais me voici. Songez, madame, ... ce que vous
refusez! L'^tre que vous voyez n'est pas une poup,e de cour, c'est un
homme!

Il ,tait ... genoux en prononant ces paroles d'un air ... leur donner de
la valeur.

- Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: "Elle a pleur, en ma pr,sence;
donc elle est un peu moins malheureuse!"

- Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous
arr^tera dans cette ville!

- Le tribun vous dira: Madame, qu'est-ce que la vie quand le devoir
parle? L'homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de
passion pour la vertu depuis qu'il est br-l, par l'amour, ajoutera:
Madame la duchesse, Fabrice, un homme de coeur, va p,rir peut-^tre; ne
repoussez pas un autre homme de coeur qui s'offre ... vous! Voici un
corps de fer et une fme qui ne craint au monde que de vous d,plaire.

- Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte ...
jamais.

La duchesse eut bien l'id,e, ce soir-l..., d'annoncer ... Ferrante qu'elle
ferait une petite pension ... ses enfants, mais elle eut peur qu'il ne
partOEt de l... pour se tuer.

A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se
dit: "Moi aussi je puis mourir, et pl-t ... Dieu qu'il en f-t ainsi, et
bient"t! si je trouvais un homme digne de ce nom ... qui recommander mon
pauvre Fabrice."

Une id,e saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et
reconnut, par un ,crit auquel elle m^la le peu de mots de droit qu'elle
savait, qu'elle avait reu du sieur Ferrante Palla la somme de 25000
francs, sous l'expresse condition de payer chaque ann,e une rente
viagSre de 1500 francs ... la dame Sarasine et ... ses cinq enfants. La
duchesse ajouta: "De plus je lSgue une rente viagSre de 300 francs ...
chacun de ses cinq enfants, sous la condition que Ferrante Palla
donnera des soins comme m,decin ... mon neveu Fabrice del Dongo, et sera
pour lui un frSre. Je l'en prie."Elle signa, antidata d'un an et serra
ce papier.

Deux jours aprSs, Ferrante reparut. C',tait au moment o-- toute la ville
,tait agit,e par le bruit de la prochaine ex,cution de Fabrice. Cette
triste c,r,monie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres
de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allSrent se
promener ce soir-l... devant la porte de la citadelle, pour tfcher de
voir si l'on dressait l',chafaud: ce spectacle avait ,mu Ferrante. Il
trouva la duchesse noy,e dans les larmes, et hors d',tat de parler;
elle le salua de la main et lui montra un siSge. Ferrante d,guis, ce
jour-l... en capucin, ,tait superbe; au lieu de s'asseoir il se mit ...
genoux et pria Dieu d,votement ... demi-voix. Dans un moment o-- la
duchesse semblait un peu plus calme, sans se d,ranger de sa position,
il interrompit un instant sa priSre pour dire ces mots:

- De nouveau il offre sa vie.

- Songez ... ce que vous dites, s',cria la duchesse, avec cet oeil hagard
qui, aprSs les sanglots, annonce que la colSre prend le dessus sur
l'attendrissement.

- Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le
venger.

- Il y a telle occurrence, r,pliqua la duchesse, o-- je pourrais
accepter le sacrifice de votre vie.

Elle le regardait avec une attention s,vSre. Un ,clair de joie brilla
dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel.
La duchesse alla se munir d'un papier cach, dans le secret d'une grande
armoire de noyer.

- Lisez, dit-elle ... Ferrante.

C',tait la donation en faveur de ses enfants dont nous avons parl,.

Les larmes et les sanglots emp^chaient Ferrante de lire la fin; il
tomba ... genoux.

- Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le br-la
... la bougie.

"Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous ^tes pris
et ex,cut,, car il y va de votre t^te.

- Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie
de mourir pour vous. Cela pos, et bien compris, daignez ne plus faire
mention de ce d,tail d'argent, j'y verrais un doute injurieux.

- Si vous ^tes compromis, je puis l'^tre aussi repartit la duchesse, et
Fabrice aprSs moi: c'est pour cela, et non pas parce que je doute de
votre bravoure, que j'exige que l'homme qui me perce le coeur soit
empoisonn, et non tu,. Par la m^me raison importante pour moi, je vous
ordonne de faire tout au monde pour vous sauver.

- J'ex,cuterai fidSlement, ponctuellement et prudemment. Je pr,vois,
madame la duchesse, que ma vengeance sera m^l,e ... la v"tre: il en
serait autrement, que j'ob,irais encore fidSlement, ponctuellement et
prudemment. Je puis ne pas r,ussir, mais j'emploierai toute ma force
d'homme.

- Il s'agit d'empoisonner le meurtrier de Fabrice.

- Je l'avais devin,, et depuis vingt-sept mois que je mSne cette vie
errante et abominable, j'ai souvent song, ... une pareille action pour
mon compte.

- Si je suis d,couverte et condamn,e, comme complice, poursuivit la
duchesse d'un ton de fiert,, je ne veux point que l'on puisse m'imputer
de vous avoir s,duit. Je vous ordonne de ne plus chercher ... me voir
avant l',poque de notre vengeance: il ne s'agit point de le mettre ...
mort avant que je vous en aie donn, le signal. Sa mort en cet instant,
par exemple, me serait funeste, loin de m'^tre utile. Probablement sa
mort ne devra avoir lieu que dans plusieurs mois, mais elle aura lieu.
J'exige qu'il meure par le poison, et j'aimerais mieux le laisser vivre
que de le voir atteint d'un coup de feu. Pour des int,r^ts que je ne
veux pas vous expliquer, j'exige que votre vie soit sauv,e.

Ferrante ,tait ravi de ce ton d'autorit, que la duchesse prenait avec
lui: ses yeux brillaient d'une profonde joie. Ainsi que nous l'avons
dit, il ,tait horriblement maigre, mais on voyait qu'il avait ,t, fort
beau dans sa premiSre jeunesse, et il croyait ^tre encore ce qu'il
avait ,t, jadis."Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle
un jour, quand je lui aurai donn, cette preuve de d,vouement, faire de
moi l'homme le plus heureux? Et dans le fait, pourquoi pas? Est-ce que
je ne vaux point cette poup,e de comte Mosca qui, dans l'occasion, n'a
rien pu pour elle, pas m^me faire ,vader monsignore Fabrice?"

- Je puis vouloir sa mort dSs demain, continua la duchesse, toujours du
m^me air d'autorit,. Vous connaissez cet immense r,servoir d'eau qui
est au coin du palais, tout prSs de la cachette que vous avez occup,e
quelquefois; il est un moyen secret de faire couler toute cette eau
dans la rue: h, bien! ce sera l... le signal de ma vengeance. Vous verrez
si vous ^tes ... Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois,
que le grand r,servoir du palais Sanseverina a crev,. Agissez aussit"t,
mais par le poison, et surtout n'exposez votre vie que le moins
possible. Que jamais personne ne sache que j'ai tremp, dans cette
affaire.

- Les paroles sont inutiles, r,pondit Ferrante avec un enthousiasme mal
contenu: je suis d,j... fix, sur les moyens que j'emploierai. La vie de
cet homme me devient plus odieuse qu'elle n',tait, puisque je n'oserai
vous revoir tant qu'il vivra. J'attendrai le signal du r,servoir crev,
dans la rue.

Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher.

Quand il fut dans l'autre chambre, elle le rappela.

- Ferrante! s',cria-t-elle, homme sublime!

Il rentra, comme impatient d'^tre retenu; sa figure ,tait superbe en
cet instant.

-  Et vos enfants?

-  Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accorderez
peut-^tre quelque petite pension.

-  Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros ,tui
en bois d'olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent
cinquante mille francs.

-  Ah! madame! vous m'humiliez!... dit Ferrante avec un mouvement
d'horreur, et sa figure changea du tout au tout.

-  Je ne vous reverrai jamais avant l'action: prenez, je le veux,
ajouta la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante.

Il mit l',tui dans sa poche et sortit.

La porte avait ,t, referm,e par lui. La duchesse le rappela de nouveau;
il rentra d'un air inquiet: la duchesse ,tait debout au milieu du
salon; elle se jeta dans ses bras. Au bout d'un instant, Ferrante
s',vanouit presque de bonheur; la duchesse se d,gagea de ses
embrassements, et des yeux lui montra la porte.

"Voil... le seul homme qui m'ait comprise, se dit-elle, c'est ainsi qu'en
e-t agi Fabrice, s'il e-t pu m'entendre."

Il y avait deux choses dans le caractSre de la duchesse, elle voulait
toujours ce qu'elle avait voulu une fois, elle ne remettait jamais en
d,lib,ration ce qui avait ,t, une fois d,cid,. Elle citait ... ce propos
un mot de son premier mari, l'aimable g,n,ral Pietranera: "Quelle
insolence envers moi-m^me! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus
d'esprit aujourd'hui que lorsque je pris ce parti?"

De ce moment, une sorte de gaiet, reparut dans le caractSre de la
duchesse. Avant la fatale r,solution, ... chaque pas que faisait son
esprit, ... chaque chose nouvelle qu'elle voyait, elle avait le sentiment
de son inf,riorit, envers le prince, de sa faiblesse et de sa duperie;
le prince, suivant elle, l'avait lfchement tromp,e, et le comte Mosca,
par suite de son g,nie courtisanesque, quoique innocemment, avait
second, le prince. DSs que la vengeance fut r,solue, elle sentit sa
force, chaque pas de son esprit lui donnait du bonheur. Je croirais
assez que le bonheur immoral qu'on trouve ... se venger en Italie tient ...
la force d'imagination de ce peuple; les gens des autres pays ne
pardonnent pas ... proprement parler, ils oublient.

La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de la prison de
Fabrice. Comme on l'a devin, peut-^tre, ce fut lui qui donna l'id,e de
l',vasion: il existait dans les bois, ... deux lieues de Sacca, une tour
du Moyen Age, ... demi ruin,e, et haute de plus de cent pieds'; avant de
parler une seconde fois de fuite ... la duchesse, Ferrante la supplia
d'envoyer Ludovic, avec des hommes s-rs disposer une suite d',chelles
auprSs de cette tour. En pr,sence de la duchesse il y monta avec les
,chelles, et en descendit avec une simple corde nou,e; il renouvela
trois fois l'exp,rience, puis il expliqua de nouveau son id,e. Huit
jours aprSs, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avec
une corde nou,e: ce fut alors que la duchesse communiqua cette id,e ...
Fabrice.

Dans les derniers jours qui pr,c,dSrent cette tentative, qui pouvait
amener la mort du prisonnier et de plus d'une faon, la duchesse ne
pouvait trouver un instant de repos qu'autant qu'elle avait Ferrante ...
ses c"t,s, le courage de cet homme ,lectrisait le sien; mais l'on
sentait bien qu'elle devait cacher au comte ce voisinage singulier.
Elle craignait, non pas qu'il se r,voltft, mais elle e-t ,t, afflig,e
de ses objections, qui eussent redoubl, ses inqui,tudes. Quoi! prendre
pour conseiller intime un fou reconnu comme tel, et condamn, ...
mort!"Et, ajoutait la duchesse, se parlant ... elle-m^me, un homme qui,
par la suite, pouvait faire de si ,tranges choses!"Ferrante se trouvait
dans le salon de la duchesse au moment o-- le comte vint lui donner
connaissance de la conversation que le prince avait eue avec Rassi; et,
lorsque le comte fut sorti, elle eut beaucoup ... faire pour emp^cher
Ferrante de marcher sur-le-champ ... l'ex,cution d'un affreux dessein!

-  Je suis fort maintenant! s',criait ce fou; je n'ai plus de doute sur
la l,gitimit, de l'action!

-  Mais, dans le moment de colSre qui suivra in,vitablement, Fabrice
sera mis ... mort

-  Mais ainsi on lui ,pargnerait le p,ril de cette descente: elle est
possible, facile m^me, ajoutait-il; mais l'exp,rience manque ... ce jeune
homme.

On c,l,bra le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, et ce fut ... la
f^te donn,e dans cette occasion que la duchesse rencontra Cl,lia, et
put lui parler sans donner de soupons aux observateurs de bonne
compagnie. La duchesse elle-m^me remit ... Cl,lia le paquet de cordes
dans le jardin, o-- ces dames ,taient all,es respirer un instant. Ces
cordes, fabriqu,es avec le plus grand soin, mi-parties de chanvre et de
soie, avec des noeuds, ,taient fort menues et assez flexibles; Ludovic
avait ,prouv, leur solidit,, et, dans toutes leurs parties, elles
pouvaient porter sans se rompre un poids de huit quintaux. On les avait
comprim,es de faon ... en former plusieurs paquets de la forme d'un
volume in-quarto; Cl,lia s'en empara, et promit ... la duchesse que tout
ce qui ,tait humainement possible serait accompli pour faire arriver
ces paquets jusqu'... la tour FarnSse.

-  Mais je crains la timidit, de votre caractSre; et d'ailleurs, ajouta
poliment la duchesse, quel int,r^t peut vous inspirer un inconnu?

-  M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera
sauv,!

Mais la duchesse, ne comptant que fort m,diocrement sur la pr,sence
d'esprit d'une jeune personne de vingt ans, avait pris d'autres
pr,cautions dont elle se garda bien de faire part ... la fille du
gouverneur. Comme il ,tait naturel de le supposer, ce gouverneur se
trouvait ... la f^te donn,e pour le mariage de la soeur du marquis
Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un fort
narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu'il s'agissait
d'une attaque d'apoplexie, et alors, au lieu de le placer dans sa
voiture pour le ramener ... la citadelle, on pourrait, avec un peu
d'adresse, faire pr,valoir l'avis de se servir d'une litiSre, qui se
trouverait par hasard dans la maison o-- se donnait la f^te. L... se
rencontreraient aussi des hommes intelligents, v^tus en ouvriers
employ,s pour la f^te, et qui, dans le trouble g,n,ral, s'offriraient
obligeamment pour transporter le malade jusqu'... son palais si ,lev,.
Ces hommes, dirig,s par Ludovic, portaient une assez grande quantit, de
cordes, adroitement cach,es sous leurs habits. On voit que la duchesse
avait r,ellement l'esprit ,gar, depuis qu'elle songeait s,rieusement ...
la fuite de Fabrice. Le p,ril de cet ^tre ch,ri ,tait trop fort pour
son fme, et surtout durait trop longtemps. Par excSs de pr,cautions,
elle faillit faire manquer cette fuite ainsi qu'on va le voir. Tout
s'ex,cuta comme elle l'avait projet,, avec cette seule diff,rence que
le narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et
m^me les gens de l'art, que le g,n,ral avait une attaque d'apoplexie.

Par bonheur, Cl,lia, au d,sespoir ne se douta en aucune faon de la
tentative si criminelle de la duchesse. Le d,sordre fut tel au moment
de l'entr,e ... la citadelle de la litiSre o-- le g,n,ral, ... demi mort,
,tait enferm,, que Ludovic et ses gens passSrent sans objection; ils ne
furent fouill,s que pour la forme au pont de l'Esclave. Quand ils
eurent transport, le g,n,ral jusqu'... son lit, on les conduisit ...
l'office, o-- les domestiques les traitSrent fort bien; mais aprSs ce
repas qui ne finit que fort prSs du matin, on leur expliqua que l'usage
de la prison exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent
enferm,s ... clef dans les salles basses du palais; le lendemain au jour
ils seraient mis en libert, par le lieutenant du gouverneur.

Ces hommes avaient trouv, le moyen de remettre ... Ludovic les cordes
dont ils s',taient charg,s, mais Ludovic eut beaucoup de peine ...
obtenir un instant d'attention de Cl,lia. A la fin, dans un moment o--
elle passait d'une chambre ... une autre, il lui fit voir qu'il d,posait
des paquets de corde dans l'angle obscur d'un des salons du premier
,tage. Cl,lia fut profond,ment frapp,e de cette circonstance ,trange:
aussit"t elle conut d'atroces soupons.

- Qui ^tes-vous? dit-elle ... Ludovic.

Et sur la r,ponse fort ambigu% de celui-ci, elle ajouta:

- Je devrais vous faire arr^ter; vous ou les v"tres vous avez
empoisonn, mon pSre!... Avouez ... l'instant quelle est la nature du
poison dont vous avez fait usage, afin que le m,decin de la citadelle
puisse administrer les remSdes convenables; avouez ... l'instant, ou
bien, vous et vos complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!

- Mademoiselle a tort de s'alarmer, r,pondit Ludovic, avec une grfce et
une politesse parfaites; il ne s'agit nullement de poison; on a eu
l'imprudence d'administrer au g,n,ral une dose de laudanum, et il
paraOEt que le domestique charg, de ce crime a mis dans le verre
quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords ,ternel; mais
Mademoiselle peut croire que, grfce au ciel, il n'existe aucune sorte
de danger: M. le gouverneur doit ^tre trait, pour avoir pris, par
erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j'ai l'honneur de le
r,p,ter ... Mademoiselle, le laquais charg, du crime ne faisait point
usage de poisons v,ritables, comme Barbone, lorsqu'il voulut
empoisonner Mgr Fabrice. On n'a point pr,tendu se venger du p,ril qu'a
couru Mgr Fabrice; on n'a confi, ... ce laquais maladroit qu'une fiole o--
il y avait du laudanum, j'en fais le serment ... Mademoiselle! Mais il
est bien entendu que, si j',tais interrog, officiellement, je nierais
tout.

"D'ailleurs, si Mademoiselle parle ... qui que ce soit de laudanum et de
poison, f-t-ce ... l'excellent don Cesare, Fabrice est tu, de la main de
Mademoiselle. Elle rend ... jamais impossibles tous les projets de fuite;
et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n'est pas avec du simple
laudanum que l'on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que
quelqu'un n'a accord, qu'un mois de d,lai pour ce crime, et qu'il y a
d,j... plus d'une semaine que l'ordre fatal a ,t, reu. Ainsi, si elle me
fait arr^ter, ou si seulement elle dit un mot ... don Cesare ou ... tout
autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d'un mois, et
j'ai raison de dire qu'elle tue de sa main Mgr Fabrice."

Cl,lia ,tait ,pouvant,e de l',trange tranquillit, de Ludovic.

"Ainsi, me voil... en dialogue r,gl,, se dit-elle, avec l'empoisonneur de
mon pSre, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et c'est
l'amour qui m'a conduite ... tous ces crimes!..."

Le remords lui laissait ... peine la force de parler; elle dit ... Ludovic:

- Je vais vous enfermer ... clef dans ce salon. Je cours apprendre au
m,decin qu'il ne s'agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui
dirai-je que je l'ai appris moi-m^me? Je reviens ensuite vous d,livrer.

"Mais, dit Cl,lia, revenant en courant d'auprSs de la porte, Fabrice
savait-il quelque chose du laudanum?"

- Mon Dieu non, Mademoiselle, il n'y e-t jamais consenti. Et puis, ...
quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence
la plus stricte. Il s'agit de sauver la vie de Monseigneur, qui sera
empoisonn, d'ici ... trois semaines; l'ordre en a ,t, donn, par quelqu'un
qui d'ordinaire ne trouve point d'obstacle ... ses volont,s; et, pour
tout dire ... Mademoiselle, on pr,tend que c'est le terrible fiscal
g,n,ral Rassi qui a reu cette commission.

Cl,lia s'enfuit ,pouvant,e: elle comptait tellement sur la parfaite
probit, de don Cesare, qu'en employant certaine pr,caution, elle osa
lui dire qu'on avait administr, au g,n,ral du laudanum, et pas autre
chose. Sans r,pondre, sans questionner, don Cesare courut au m,decin.

Cl,lia revint au salon, o-- elle avait enferm, Ludovic dans l'intention
de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l'y trouva plus: il
avait r,ussi ... s',chapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de
sequins, et une petite boOEte renfermant diverses sortes de poisons. La
vue de ces poisons la fit fr,mir."Qui me dit, pensa-t-elle, que l'on
n'a donn, que du laudanum ... mon pSre et que la duchesse n'a pas voulu
se venger de l... tentative de Barbone?

"Grand Dieu! s',cria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs
de mon pSre! Et je les laisse s',chapper! Et peut-^tre cet homme, mis ...
la question, e-t avou, autre chose que du laudanum!"

Aussit"t Cl,lia tomba ... genoux, fondant en larmes, et pria la Madone
avec ferveur.

Pendant ce temps, le m,decin de la citadelle, fort ,tonn, de l'avis
qu'il recevait de don Cesare, et d'aprSs lequel il n'avait affaire qu'...
du laudanum, donna les remSdes convenables qui bient"t firent
disparaOEtre les sympt"mes les plus alarmants. Le g,n,ral revint un peu
... lui comme le jour commenait ... paraOEtre. Sa premiSre action marquant
de la connaissance fut de charger d'injures le colonel commandant en
second la citadelle, et qui s',tait avis, de donner quelques ordres les
plus simples du monde pendant que le g,n,ral n'avait pas sa
connaissance.

Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colSre contre une
fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s'avisa de
prononcer le mot d'apoplexie.

- Est-ce que je suis d'fge, s',cria-t-il, ... avoir des apoplexies? Il
n'y a que mes ennemis acharn,s qui puissent se plaire ... r,pandre de
tels bruits. Et d'ailleurs, est-ce que j'ai ,t, saign,, pour que la
calomnie elle-m^me ose parler d'apoplexie?

Fabrice, tout occup, des pr,paratifs de sa faite, ne put concevoir les
bruits ,tranges qui remplissaient la citadelle au moment o-- l'on y
rapportait le gouverneur ... demi mort. D'abord il eut quelque id,e que
sa sentence ,tait chang,e, et qu'on venait le mettre ... mort. Voyant
ensuite que personne ne se pr,sentait dans sa chambre, il pensa que
Cl,lia avait ,t, trahie, qu'... sa rentr,e dans la forteresse on lui
avait enlev, les cordes que probablement elle rapportait, et qu'enfin
ses projets de fuite ,taient d,sormais impossibles. Le lendemain, ...
l'aube du jour, il vit entrer dans sa chambre un homme ... lui inconnu,
qui, sans mot dire, v d,posa un panier de fruits: sous les fruits ,tait
cach,e la lettre suivante:


P,n,tr,e des remords les plus vifs par ce qui a ,t, fait, non pas,
grfce au ciel, de mon consentement, mais ... l'occasion d'une id,e que
j'avais eue, j'ai fait voeu ... la trSs sainte Vierge que si, par l'effet
de sa sainte intercession, mon pSre est sauv,, jamais je n'opposerai un
refus ... ses ordres; j',pouserai le marquis aussit"t que j 'en serai
requise par lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois
qu'il est de mon devoir d'achever ce qui a ,t, commenc,. Dimanche
prochain, au retour de la messe o-- l'on vous conduira ... ma demande
(songez ... pr,parer votre fme, vous pourrez vous tuer dans la difficile
entreprise), au retour de la messe, dis-je, retardez le plus possible
votre rentr,e dans votre chambre; vous y trouverez ce qui vous est
n,cessaire pour l'entreprise m,dit,e. Si vous p,rissez, j'aurai l'fme
navr,e! Pourrez-vous m'accuser d'avoir contribu, ... votre mort? La
duchesse elle-m^me ne m'a-t-elle pas r,p,t, ... diverses reprises que la
faction Raversi l'emporte? On veut lier le prince par une cruaut, qui
le s,pare ... jamais du comte Mosca. La duchesse, fondant en larmes, m'a
jur, qu'il ne reste que cette ressource: vous p,rissez si vous ne
tentez rien. Je ne puis plus vous regarder, j 'en ai fait le voeu; mais
si dimanche, vers le soir, vous me voyez entiSrement v^tue de noir, ...
la fen^tre accoutum,e, ce sera le signal que la nuit suivante tout sera
dispos, autant qu'il est possible ... mes faibles moyens. AprSs onze
heures, peut-^tre seulement ... minuit ou une heure, une petite lampe
paraOEtra ... ma fen^tre, ce sera l'instant d,cisif; recommandez-vous ...
votre saint patron, prenez en hfte les habits de pr^tre dont vous ^tes
pourvu, et marchez.

Adieu, Fabrice, je serai en priSre, et r,pandant les larmes les plus
amSres, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands
dangers. Si vous p,rissez, Je ne vous survivrai point; grand Dieu!
qu'est-ce que je dis? mais si vous r,ussissez, je ne vous reverrai
jamais. -Dimanche, aprSs la messe, vous trouverez dans votre prison
l'argent, les poisons, les cordes, envoy,s par cette femme terrible qui
vous aime avec passion, et qui m'a r,p,t, jusqu'... trois fois qu'il
fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone!


Fabio Conti ,tait un ge"lier toujours inquiet, toujours malheureux,
voyant toujours en songe quelqu'un de ses prisonniers lui ,chapper: il
,tait abhorr, de tout ce qui ,tait dans la citadelle; mais le malheur
inspirant les m^mes r,solutions ... tous les hommes, les pauvres
prisonniers, ceux-l... m^me qui ,taient enchaOEn,s dans des cachots hauts
de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et
o-- ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers,
m^me ceux-l..., dis-je, eurent l'id,e de faire chanter ... leurs frais un
Te Deum lorsqu'ils surent que leur gouverneur ,tait hors de danger.
Deux ou trois de ces malheureux firent des sonnets en l'honneur de
Fabio Conti. O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blfme
soit conduit par sa destin,e ... passer un an dans un cachot haut de
trois pieds, avec huit onces de pain par jour et je-nant les vendredis.

Cl,lia, qui ne quittait la chambre de son pSre que pour aller prier
dans la chapelle, dit que le gouverneur avait d,cid, que les
r,jouissances n'auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche,
Fabrice assista ... la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu
d'artifice, et dans les salles basses du chfteau l'on distribua aux
soldats une quantit, de vin quadruple de celle que le gouverneur avait
accord,e; une main inconnue avait m^me envoy, plusieurs tonneaux
d'eau-de-vie que les soldats d,foncSrent. La g,n,rosit, des soldats qui
s'enivrSrent ne voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction
comme sentinelles autour du palais souffrissent de leur position; ...
mesure qu'ils arrivaient ... leurs gu,rites, un domestique affid, leur
donnait du vin, et l'on ne sait par quelle main ceux qui furent plac,s
en sentinelle ... minuit et pendant le reste de la nuit reurent aussi un
verre d'eau-de-vie, et l'on oubliait ... chaque fois la bouteille auprSs
de la gu,rite (comme il a ,t, prouv, au procSs qui suivit).

Le d,sordre dura plus longtemps que Cl,lia ne l'avait pens,, et ce ne
fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours,
avait sci, deux barreaux de sa fen^tre, celle qui ne donnait pas vers
la voliSre, commena ... d,monter l'abat-jour; il travaillait presque sur
la t^te des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils
n'entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux noeuds seulement ...
l'immense corde n,cessaire pour descendre de cette terrible hauteur de
cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandouliSre autour
de son corps: elle le g^nait beaucoup, son volume ,tant ,norme; les
noeuds l'emp^chaient de former masse, et elle s',cartait ... plus de
dix-huit pouces du corps."Voil... le grand obstacle", se dit Fabrice.

Cette corde arrang,e tant bien que mal, Fabrice prit celle avec
laquelle il comptait descendre les trente-cinq pieds qui s,paraient sa
fen^tre de l'esplanade o-- ,tait le palais du gouverneur. Mais comme
pourtant, quelque enivr,es que fussent les sentinelles, il ne pouvait
pas descendre exactement sur leurs t^tes, il sortit, comme nous l'avons
dit, par la seconde fen^tre de sa chambre, celle qui avait jour sur le
toit d'une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade,
dSs que le g,n,ral Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter
deux cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonn, depuis un
siScle. Il disait qu'aprSs l'avoir empoisonn, on voulait l'assassiner
dans son lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut
juger de l'effet que cette mesure impr,vue produisit sur le coeur de
Cl,lia: cette fille pieuse sentait fort bien jusqu'... quel point elle
trahissait son pSre, et un pSre qui venait d'^tre presque empoisonn,
dans l'int,r^t du prisonnier qu'elle aimait. Elle vit presque dans
l'arriv,e impr,vue de ces deux cents hommes un arr^t de la Providence
qui lui d,fendait d'aller plus avant et de rendre la libert, ... Fabrice.

Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du
prisonnier. On avait encore trait, ce triste sujet ... la f^te m^me
donn,e ... l'occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque
pour une pareille v,tille, un coup d',p,e maladroit donn, ... un
com,dien, un homme de la naissance de Fabrice n',tait pas mis en
libert, au bout de neuf mois de prison et avec la protection du premier
ministre, c'est qu'il y avait de la politique dans son affaire. Alors,
inutile de s'occuper davantage de lui, avait-on dit; s'il ne convenait
pas au pouvoir de le faire mourir en place publique, il mourrait
bient"t de maladie. Un ouvrier serrurier qui avait ,t, appel, au palais
du g,n,ral Fabio Conti parla de Fabrice comme d'un prisonnier exp,di,
depuis longtemps et dont on taisait la mort par politique. Le mot de
cet homme d,cida Cl,lia.



CHAPITRE XXII


Dans la journ,e Fabrice fut attaqu, par quelques r,flexions s,rieuses
et d,sagr,ables, mais ... mesure qu'il entendait sonner les heures qui le
rapprochaient du moment de l'action, il se sentait allSgre et dispos.
La duchesse lui avait ,crit qu'il serait surpris par le grand air, et
qu'... peine hors de sa prison il se trouverait dans l'impossibilit, de
marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s'exposer ... ^tre repris
que se pr,cipiter du haut d'un mur de cent quatre-vingts pieds."Si ce
malheur m'arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet, je
dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l'ai jur, ...
Cl,lia, j'aime mieux tomber du haut d'un rempart, si ,lev, qu'il soit
que d'^tre toujours ... faire des r,flexions sur l, go-t du pain que je
mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas ,prouver avant la fin,
quand on meurt empoisonn,! Fabio Conti n'y cherchera pas de faons, il
me fera donner de l'arsenic avec lequel il tue les rats de sa
citadelle."

Vers le minuit un de ces brouillards ,pais et blancs que le P" jette
quelquefois sur ses rives s',tendit d'abord sur la ville, et en sui te
gagna l'esplanade et les bastions au milieu desquels s',lSve la grosse
tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la
plate-forme, on n'apercevait plus les petits acacias qui environnaient
les jardins ,tablis par les soldats au pied du mur de cent
quatre-vingts pieds."Voil... qui est excellent", pensat-il.

Un peu aprSs que minuit et demi eut sonn,, le signal de la petite lampe
parut ... la fen^tre de la voliSre. Fabrice ,tait pr^t ... agir; il fit un
signe de croix, puis attacha ... son lit la petite corde destin,e ... lui
faire descendre les trente-cinq pieds qui le s,paraient de la
plate-forme o-- ,tait le palais. Il arriva sans encombre sur le toit du
corps de garde occup, depuis la veille par les deux cents hommes de
renfort dont nous avons parl,. Par malheur les soldats, ... minuit trois
quarts qu'il ,tait alors, n',taient pas encore endormis; pendant qu'il
marchait ... pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses, Fabrice
les entendait qui disaient que le diable ,tait sur le toit, et qu'il
fallait essayer de le tuer d'un coup de fusil. Quelques voix
pr,tendaient que ce souhait ,tait d'une grande impi,t,, d'autres
disaient que si l'on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose,
le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarm, la garnison
inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hftait
le plus possible en marchant sur le toit et qu'il faisait beaucoup plus
de bruit. Le fait est qu'au moment o--, pendu ... sa corde, il passa
devant les fen^tres, par bonheur ... quatre ou cinq pieds de distance ...
cause de l'avance du toit elles ,taient h,riss,es de ba<onnettes.
Quelques-uns ont pr,tendu que Fabrice toujours fou eut l'id,e de jouer
le r"le du diable, et qu'il jeta ... ces soldats une poign,e de sequins.
Ce qui est s-r, c'est qu'il avait sem, des sequins sur le plancher de
sa chambre, et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de
la tour FarnSse au parapet, afin de se donner la chance de distraire
les soldats qui auraient pu se mettre ... le poursuivre.

Arriv, sur la plate-forme et entour, de sentinelles qui ordinairement
criaient tous les quarts d'heure une phrase entiSre: Tout est bien
autour de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et
chercha la pierre neuve.

Ce qui paraOEt incroyable et pourrait faire douter du fait si le
r,sultat n'avait pas eu pour t,moin une ville entiSre, c'est que les
sentinelles plac,es le long du parapet n'aient pas vu et arr^t,
Fabrice, ... la v,rit,, le brouillard dont nous avons parl, commenait ...
monter, et Fabrice a dit que lorsqu'il ,tait sur la plate-forme, le
brouillard lui semblait arriv, d,j... jusqu'... la moiti, de la tour
FarnSse. Mais ce brouillard n',tait point ,pais, et il apercevait fort
bien les sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait
que, pouss, comme par une force surnaturelle, il alla se placer
hardiment entre deux sentinelles assez voisines. Il d,fit
tranquillement la grande corde qu'il avait autour du corps et qui
s'embrouilla deux fois il lui fallut beaucoup de temps pour la
d,brouiller et l',tendre sur le parapet. Il entendait les soldats
parler de tous les c"t,s, bien r,solu ... poignarder le premier qui
s'avancerait vers lui."Je n',tais nullement troubl,, ajoutait-il, il me
semblait que j'accomplissais une c,r,monie."

Il attacha sa corde enfin d,brouill,e ... une ouverture pratiqu,e dans le
parapet pour l',coulement des eaux, il monta sur ce m^me parapet, et
pria Dieu avec ferveur, puis, comme un h,ros des temps de chevalerie,
il pensa un instant ... Cl,lia."Combien je suis diff,rent, se dit-il. du
Fabrice l,ger et libertin qui entra ici il y a neuf mois!"Enfin il se
mit ... descendre cette ,tonnante hauteur. Il agissait m,caniquement,
dit-il, et comme il e-t fait en plein jour, descendant devant des amis,
pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout ...
coup ses bras perdre leur force; il croit m^me qu'il lfcha la corde un
instant; mais bient"t il la reprit; peut-^tre, dit-il, il se retint aux
broussailles sur lesquelles il glissait et qui l',corchaient. Il
,prouvait de temps ... autre une douleur atroce entre les ,paules, elle
allait jusqu'... lui "ter la respiration. Il y avait un mouvement
d'ondulation fort incommode; il ,tait renvoy, sans cesse de la corde
aux broussailles. Il fut touch, par plusieurs oiseaux assez gros qu'il
r,veillait et qui se jetaient sur lui en s'envolant. Les premiSres fois
il crut ^tre atteint par des gens descendant de la citadelle par la
m^me voie que lui pour le poursuivre, et il s'appr^tait ... se d,fendre.
Enfin il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconv,nient que
d'avoir les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour,
le talus qu'elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en
descendant, et les plantes qui croissaient entre les pierres le
retenaient beaucoup. En arrivant en bas dans les jardins des soldats,
il tomba sur un acacia qui, vu d'en haut, lui semblait avoir quatre ou
cinq pieds de hauteur, et qui en avait r,ellement quinze ou vingt. Un
ivrogne qui se trouvait l... endormi le prit pour un voleur. En tombant
de cet arbre, Fabrice se d,mit presque le bras gauche. Il se mit ... fuir
vers le rempart, mais, ... ce qu'il dit, ses jambes lui semblaient comme
du coton, il n'avait plus aucune force. Malgr, le p,ril, il s'assit et
but un peu d'eau-de-vie qui lui restait. Il s'endormit quelques minutes
au point de ne plus savoir o-- il ,tait; en se r,veillant il ne pouvait
comprendre comment, se trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres.
Enfin la terrible v,rit, revint ... sa m,moire. Aussit"t il marcha vers
le rempart; il y monta par un grand escalier. La sentinelle, qui ,tait
plac,e tout prSs, ronflait dans sa gu,rite. Il trouva une piSce de
canon gisant dans l'herbe; il y attacha sa troisiSme corde; elle se
trouva un peu trop courte, et il tomba dans un foss, bourbeux o-- il
pouvait y avoir un pied d'eau. Pendant qu'il se relevait et cherchait ...
se reconnaOEtre, il se sentit saisi par deux hommes: il eut peur un
instant; mais bient"t il entendit prononcer prSs de son oreille et ...
voix basse:

- Ah! monsignore! monsignore!

Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient ... la duchesse;
aussit"t il s',vanouit profond,ment. Quelque temps aprSs il sentit
qu'il ,tait port, par des hommes qui marchaient en silence et fort
vite; puis on s'arr^ta, ce qui lui donna beaucoup d'inqui,tude. Mais il
n'avait ni la force de parler ni celle d'ouvrir les yeux; il sentit
qu'on le serrait; tout ... coup il reconnut le parfum des v^tements de la
duchesse. Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les
mots:

- Ah! chSre amie!

Puis il s',vanouit de nouveau profond,ment.

Le fidSle Bruno, avec une escouade de gens de police d,vou,s au comte,
,tait en r,serve ... deux cents pas; le comte lui-m^me ,tait cach, dans
une petite maison tout prSs du lieu o-- la duchesse attendait. Il n'e-t
pas h,sit,, s'il l'e-t fallu, ... mettre l',p,e ... la main avec quelques
officiers ... demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme oblig,
de sauver la vie ... Fabrice, qui lui semblait grandement expos,, et qui
jadis e-t sa grfce sign,e du prince, si lui Mosca n'e-t eu la sottise
de vouloir ,viter une sottise ,crite au souverain.

Depuis minuit la duchesse, entour,e d'hommes arm,s jusqu'aux dents,
errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle;
elle ne pouvait rester en place, elle pensait qu'elle aurait ...
combattre pour enlever Fabrice ... des gens qui le poursuivraient. Cette
imagination ardente avait pris cent pr,cautions, trop longues ...
d,tailler ici, et d'une imprudence incroyable. On a calcul, que plus de
quatre-vingts agents ,taient sur pied cette nuit-l..., s'attendant ... se
battre pour quelque chose d'extraordinaire. Par bonheur Ferrante et
Ludovic ,taient ... la t^te de tout cela, et le ministre de la police
n',tait pas hostile; mais le comte lui-m^me remarqua que la duchesse ne
fut trahie par personne, et qu'il ne sut rien comme ministre.

La duchesse perdit la t^te absolument en revoyant Fabrice; elle le
serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au d,sespoir en se
voyant couverte de sang: c',tait celui des mains de Fabrice; elle le
crut dangereusement bless,. Aid,e d'un de ses gens, elle lui "tait son
habit pour le panser, lorsque Ludovic qui, par bonheur, se trouvait l...,
mit d'autorit, la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui
,taient cach,es dans un jardin prSs de la porte de la ville et l'on
partit ventre ... terre pour aller passer l, P" prSs de Sacca. Ferrante,
avec vingt hommes bien arm,s faisait l'arriSre-garde, et avait promis
sur sa t^te d'arr^ter la poursuite. Le comte seul et ... pied, ne quitta
les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit
que rien ne bougeait."Me voici en haute trahison!"se disait-il ivre de
joie.

Ludovic eut l'id,e excellente de placer dans une voiture un jeune
chirurgien attach, ... la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de
la tournure de Fabrice.

- Prenez la fuite, lui dit-il, du c"t, de Bologne; soyez fort
maladroit, tfchez de vous faire arr^ter alors coupez-vous dans vos
r,ponses, et enfin avouez que vous ^tes Fabrice del Dongo; surtout
gagnez du temps. Mettez de l'adresse ... ^tre maladroit, vous en serez
quitte pour un mois de prison, et Madame vous donnera cinquante sequins.

- Est-ce qu'on songe ... l'argent quand on sert Madame?

Il partit et fut arr^t, quelques heures plus tard, ce qui causa une
joie bien plaisante au g,n,ral Fabio Conti et ... Rassi, qui, avec le
danger de Fabrice, voyait s'envoler sa baronnie.

L',vasion ne fut connue ... la citadelle que sur les six heures du matin,
et ce ne fut qu'... dix qu'on osa en instruire le prince. La duchesse
avait ,t, si bien servie que, malgr, le profond sommeil de Fabrice,
qu'elle prenait pour un ,vanouissement mortel, ce qui fit que trois
fois elle fit arr^ter la voiture, elle passait le P" dans une barque
comme quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive
gauche; on fit encore deux lieues avec une extr^me rapidit,, puis on
fut arr^t, plus d'une heure pour la v,rification des passeports. La
duchesse en avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais
elle ,tait folle ce jour-l..., elle s'avisa de donner dix napol,ons au
commis de la police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant
en larmes. Ce commis, fort effray,, recommena l'examen. On prit la
poste; la duchesse payait d'une faon si extravagante, que partout elle
excitait les soupons en ce pays o-- tout ,tranger est suspect. Ludovic
lui vint encore en aide; il dit que Mme la duchesse ,tait folle de
douleur, ... cause de la fiSvre continue du jeune comte Mosca, fils du
premier ministre de Parme qu'elle emmenait avec elle consulter les
m,decins de Pavie.

Ce ne fut qu'... dix lieues par-del... le P" que le prisonnier se r,veilla
tout ... fait, il avait une ,paule lux,e et force ,corchures. La duchesse
avait encore des faons si extraordinaires que le maOEtre d'une auberge
de village, o-- l'on dOEna, crut avoir affaire ... une princesse du sang
imp,rial, et allait lui faire rendre les honneurs qu'il croyait lui
^tre dus, lorsque Ludovic dit ... cet homme que la princesse le ferait
immanquablement mettre en prison s'il s'avisait de faire sonner les
cloches.

Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire pi,montais.
L... seulement Fabrice ,tait en toute s-ret,; on le conduisit dans un
petit village ,cart, de la grande route, on pansa ses mains, et il
dormit encore quelques heures.

Ce fut dans ce village que la duchesse se livra ... une action non
seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien
funeste ... la tranquillit, du reste de sa vie. Quelques semaines avant
l',vasion de Fabrice, et un jour que tout Parme ,tait ... la porte de la
citadelle pour tfcher de voir dans la cour l',chafaud qu'on dressait en
son honneur, la duchesse avait montr, ... Ludovic devenu le factotum de
sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d'un petit cadre
de fer, fort bien cach,, une des pierres formant le fond du fameux
r,servoir d'eau du palais Sanseverina, ouvrage du XIIIe siScle, et dont
nous avons parl,. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de ce
petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue
folle, tant les regards qu'elle lui lanait ,taient singuliers.

- Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner
quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous ^tes
un poSte, vous auriez bient"t mang, cet argent. Je vous donne la petite
terre de la Ricciarda ... une lieue de Casal Maggiore.

Ludovic se jeta ... ses pieds fou de joie, et protestant avec l'accent du
coeur que ce n',tait point pour gagner de l'argent qu'il avait
contribu, ... sauver monsignore Fabrice; qu'il l'avait toujours aim,
d'une affection particuliSre depuis qu'il avait eu l'honneur de le
conduire une fois en sa qualit, de troisiSme cocher de Madame. Quand
cet homme, qui r,ellement avait du coeur, crut avoir assez occup, une
aussi grande dame, il prit cong,; mais elle, avec des yeux ,tincelants,
lui dit:

- Restez.

Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret,
regardant de temps ... autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet
homme, voyant que cette ,trange promenade ne prenait point de fin, crut
devoir adresser la parole ... sa maOEtresse.

- Madame m'a fait un don tellement exag,r,, tellement au-dessus de tout
ce qu'un pauvre homme tel que moi pouvait s'imaginer, tellement
sup,rieur surtout aux faibles services que j'ai eu l'honneur de rendre,
que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la
Ricciarda. J'ai l'honneur de rendre cette terre ... Madame, et de la
prier de m'accorder une pension de quatre cents francs.

- Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus
sombre, combien de fois avez-vous ou< dire que j'avais d,sert, un
projet une fois ,nonc, par moi?

AprSs cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques
minutes; puis s'arr^tant tout ... coup, elle s',cria:

- C'est par hasard et parce qu'il a su plaire ... cette petite fille, que
la vie de Fabrice a ,t, sauv,e! S'il n'avait ,t, aimable il mourait.
Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic
avec des yeux o-- ,clatait la plus sombre fureur.

Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de
vives inqui,tudes pour la propri,t, de sa terre de la Ricciarda.

- Eh bien? reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et
chang,e du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient
une journ,e folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous
allez retourner ... Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous
courir quelque danger?

- Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que
j',tais de la suite de monsignore Fabrice. D'ailleurs, si j'ose le dire
... Madame, je br-le de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si
dr"le d'^tre propri,taire!

- Ta gaiet, me plaOEt. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense,
trois ou quatre ann,es de son fermage: je lui fais cadeau de la moiti,
de ce qu'il me doit, et l'autre moiti, de tous ces arr,rages, je te la
donne, mais ... cette condition: tu vas aller ... Sacca, tu diras
qu'aprSs-demain est le jour de la f^te d'une de mes patronnes, et, le
soir qui suivra ton arriv,e, tu feras illuminer mon chfteau de la faon
la plus splendide. N',pargne ni argent ni peine: songe qu'il s'agit du
plus grand bonheur de ma vie. De longue main j'ai pr,par, cette
illumination; depuis plus de trois mois j'ai r,uni dans les caves du
chfteau tout ce qui peut servir ... cette noble f^te; j'ai donn, en d,p"t
au jardinier toutes les piSces d'artifice n,cessaires pour un feu
magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le P". J'ai
quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le lendemain il me
reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai que tu n'aimes
pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l'illumination et le feu
d'artifice seront bien en train tu t'esquiveras prudemment, car il est
possible, et c'est mon espoir, qu'... Parme toutes ces belles choses-l...
paraissent une insolence.

- C'est ce qui n'est pas possible seulement, c'est s-r; comme il est
certain aussi que le fiscal Rassi, qui a sign, la sentence de
monsignore, en crSvera de rage. Et m^me... ajouta Ludovic avec
timidit,, si Madame voulait faire plus de plaisir ... son pauvre
serviteur que de lui donner la moiti, des arr,rages de la Ricciarda,
elle me permettrait de faire une plaisanterie ... ce Rassi...

- Tu es un brave homme! s',cria la duchesse avec transport, mais je te
d,fends absolument de rien faire ... Rassi; j'ai le projet de le faire
pendre en public, plus tard. Quant ... toi, tfche de ne pas te faire
arr^ter ... Sacca, tout serait gft, si je te perdais.

- Moi, Madame! Quand j'aurai dit que je f^te une des patronnes de
madame, si la police envoyait trente gendarmes pour d,ranger quelque
chose, soyez s-re qu'avant d'^tre arriv,s ... la croix rouge qui est au
milieu du village, pas un d'eux ne serait ... cheval. Ils ne se mouchent
pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et
qui adorent Madame.

- Enfin, reprit la duchesse d'un air singuliSrement d,gag,, si je donne
du vin ... mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de
Parme le m^me soir o-- mon chfteau sera illumin,, prends le meilleur
cheval de mon ,curie, cours ... mon palais, ... Parme, et ouvre le
r,servoir.

- Ah! l'excellente id,e qu'a Madame! s',cria Ludovic, riant comme un
fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l'eau aux bourgeois de Parme
qui ,taient si s-rs, les mis,rables, que monsignore Fabrice allait ^tre
empoisonn, comme le pauvre L...

La joie de Ludovic n'en finissait point; la duchesse regardait avec
complaisance ses rires fous; il r,p,tait sans cesse:

- Du vin aux gens de Sacca et de l'eau ... ceux de Parme! Madame sait
sans doute mieux que moi que lorsqu'on vida imprudemment le r,servoir,
il y a une vingtaine d'ann,es, il y eut jusqu'... un pied d'eau dans
plusieurs des rues de Parme.

- Et de l'eau aux gens de Parme, r,pliqua la duchesse en riant. La
promenade devant la citadelle e-t ,t, remplie de monde si l'on e-t
coup, le cou ... Fabrice... Tout le monde l'appelle le grand coupable...
Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne
sache que cette inondation a ,t, faite par toi, ni ordonn,e par moi.
Fabrice, le comte lui-m^me, doivent ignorer cette folle plaisanterie...
Mais j'oubliais les pauvres de Sacca; va-t'en ,crire une lettre ... mon
homme d'affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la f^te de ma
sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu'il
t'ob,isse en tout pour l'illumination, le feu d'artifice et le vin; que
le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes
caves.

- L'homme d'affaires de Madame ne se trouvera embarrass, qu'en un
point: depuis cinq ans que Madame a le chfteau, elle n'a pas laiss, dix
pauvres dans Sacca.

- Et de l'eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant.
Comment ex,cuteras-tu cette plaisanterie?

- Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, ... dix
et demie mon cheval est ... l'Auberge des Trois-Ganaches, sur la route de
Casal Maggiore et de ma terre de la Ricciarda, ... onze heures je suis
dans ma chambre au palais, et ... onze heures et un quart de l'eau pour
les gens de Parme, et plus qu'ils n'en voudront, pour boire ... la sant,
du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville par la
route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut ... la citadelle,
que le courage de monsignore et l'esprit de madame viennent de
d,shonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu,
et je fais mon entr,e ... la Ricciarda.

Ludovic jeta les yeux sur la duchesse et fut effray,: elle regardait
fixement la muraille nue ... six pas d'elle, et, il faut en convenir, son
regard ,tait atroce."Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est
qu'elle est folle!"La duchesse le regarda et devina sa pens,e.

- Ah! monsieur Ludovic le grand poSte, vous voulez une donation par
,crit: courez me chercher une feuille de papier.

Ludovic ne se fit pas r,p,ter cet ordre, et la duchesse ,crivit de sa
main une longue reconnaissance antidat,e d'un an, et par laquelle elle
d,clarait avoir reu, de Ludovic San Micheli, la somme de 80000 francs,
et lui avoir donn, en gage la terre de la Ricciarda. Si aprSs douze
mois r,volus la duchesse n'avait pas rendu lesdits 80000 francs ...
Ludovic, la terre de la Ricciarda resterait sa propri,t,.

"Il est beau, se disait la duchesse, de donner ... un serviteur fidSle le
tiers ... peu prSs de ce qui me reste pour moi-m^me."

- Ah ...! dit la duchesse ... Ludovic, aprSs la plaisanterie du r,servoir,
je ne te donne que deux jours pour te r,jouir ... Casal Maggiore. Pour
que la vente soit valable, dis que c'est une affaire qui remonte ... plus
d'un an. Reviens me rejoindre ... Belgirate, et cela sans le moindre
d,lai, Fabrice ira peut-^tre en Angleterre o-- tu le suivras.

Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice ,taient ... Belgirate.

On s',tablit dans ce village enchanteur, mais un chagrin mortel
attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice ,tait entiSrement
chang,; dSs les premiers moments o-- il s',tait r,veill, de son sommeil,
la duchesse s',tait aperu qu'il se passait en lui quelque chose
d'extraordinaire. Le sentiment profond par lui cach, avec beaucoup de
soin ,tait assez bizarre, ce n',tait rien moins que ceci: il ,tait au
d,sespoir d'^tre hors de prison. Il se gardait bien d'avouer cette
cause de sa tristesse, elle . e-t amen, des questions auxquelles il ne
voulait pas r,pondre.

- Mais quoi! lui disait la duchesse ,tonn,e cette horrible sensation
lorsque la faim te forait ... te nourrir, pour ne pas tomber, d'un de
ces mets d,testables fournis par la cuisine de la prison, cette
sensation, y a-t-il ici quelque go-t singulier, est-ce que je
m'empoisonne en cet instant, cette sensation ne te fait pas horreur?

- Je pensais ... la mort, r,pondait Fabrice, comme je suppose qu'y
pensent les soldats: c',tait une chose possible que je pensais bien
,viter par mon adresse.

Ainsi quelle inqui,tude, quelle douleur pour la duchesse! Cet ^tre
ador,, singulier, vif, original, ,tait d,sormais sous ses yeux en proie
... une r^verie profonde; il pr,f,rait la solitude m^me au plaisir de
parler de toutes choses, et ... coeur ouvert, ... la meilleure amie qu'il
e-t au monde. Toujours il ,tait bon, empress,, reconnaissant auprSs de
la duchesse, il e-t comme jadis donn, cent fois sa vie pour elle; mais
son fme ,tait ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce
lac sublime sans se dire une parole. La conversation, l',change de
pens,es froides d,sormais possible entre eux, e-t peut-^tre sembl,
agr,able ... d'autres; mais eux se souvenaient encore, la duchesse
surtout, de ce qu',tait leur conversation avant ce fatal combat avec
Giletti qui les avait s,par,s. Fabrice devait ... la duchesse l'histoire
des neuf mois pass,s dans une horrible prison, et il se trouvait que
sur ce s,jour il n'avait ... dire que des paroles brSves et incomplStes.

"Voil... ce qui devait arriver t"t ou tard, se disait la duchesse avec
une tristesse sombre. Le chagrin m'a vieillie, ou bien il aime
r,ellement, et je n'ai plus que la seconde place dans son
coeur."Avilie, atterr,e par ce plus grand des chagrins possibles, la
duchesse se disait quelquefois: "Si le ciel voulait que Ferrante f-t
devenu tout ... fait fou ou manquft de courage, il me semble que je
serais moins malheureuse."DSs ce moment ce demi-remords empoisonna
l'estime que la duchesse avait pour son propre caractSre."Ainsi, se
disait-elle avec amertume, je me repens d'une r,solution prise: Je ne
suis donc plus une del Dongo!

"Le ciel l'a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel
droit voudrais-je qu'il ne f-t pas amoureux? Une seule parole d'amour
v,ritable a-t-elle jamais ,t, ,chang,e entre nous?"

Cette id,e si raisonnable lui "ta le sommeil, et enfin ce qui montrait
que la vieillesse et l'affaiblissement de l'fme ,taient arriv,s pour
elle avec la perspective d'une illustre vengeance, elle ,tait cent fois
plus malheureuse ... Belgirate qu'... Parme. Quant ... la personne qui
pouvait causer l',trange r^verie de Fabrice, il n',tait guSre possible
d'avoir des doutes raisonnables: Cl,lia Conti, cette fille si pieuse,
avait trahi son pSre puisqu'elle avait consenti ... enivrer la garnison,
et jamais Fabrice ne parlait de Cl,lia! a Mais, ajoutait la duchesse se
frappant la poitrine avec d,sespoir, si la garnison n'e-t pas ,t,
enivr,e, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles;
ainsi c'est elle qui l'a sauv,!"

C',tait avec une extr^me difficult, que la duchesse obtenait de Fabrice
des d,tails sur les ,v,nements de cette nuit,"qui, se disait la
duchesse, autrefois e-t form, entre nous le sujet d'un entretien sans
cesse renaissant! Dans ces temps fortun,s, il e-t parl, tout un jour et
avec une verve et une gaiet, sans cesse renaissantes sur la moindre
bagatelle que je m'avisais de mettre en avant."

Comme il fallait tout pr,voir, la duchesse avait ,tabli Fabrice au port
de Locarno, ville suisse ... l'extr,mit, du lac Majeur. Tous les jours
elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac.
Eh bien! une fois qu'elle s'avisa de monter chez lui, elle trouva sa
chambre tapiss,e d'une quantit, de vues de la ville de Parme qu'il
avait fait venir de Milan ou de Parme m^me, pays qu'il aurait d- tenir
en abomination. Son petit salon, chang, en atelier, ,tait encombr, de
tout l'appareil d'un peintre ... l'aquarelle, et elle le trouva finissant
une troisiSme vue de la tour FarnSse et du palais du gouverneur.

- Il ne te manque plus, lui dit-elle d'un air piqu,, que de faire de
souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement
t'empoisonner. Mais j'y songe, continua la duchesse, tu devrais lui
,crire une lettre d'excuses d'avoir pris la libert, de te sauver et de
donner un ridicule ... sa citadelle.

La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: ... peine arriv, en lieu de
s-ret,, le premier soin de Fabrice avait ,t, d',crire au g,n,ral Fabio
Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien
ridicule; il lui demandait pardon de s'^tre sauv,, all,guant pour
excuse qu'il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait
,t, charg, de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu'il
,crivait, Fabrice esp,rait que les yeux de Cl,lia verraient cette
lettre, et sa figure ,tait couverte de larmes en l',crivant. Il la
termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant
en libert,, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de
la tour FarnSse. C',tait l... la pens,e capitale de sa lettre, il
esp,rait que Cl,lia la comprendrait. Dans son humeur ,crivante, et
toujours dans l'espoir d'^tre lu par quelqu'un, Fabrice adressa des
remerciements ... don Cesare, ce bon aum"nier qui lui avait pr^t, des
livres de th,ologie. Quelques jours plus tard, Fabrice engagea le petit
libraire de Locarno ... faire le voyage de Milan, o-- ce libraire, ami du
c,lSbre bibliomane Reina, acheta les plus magnifiques ,ditions qu'il
put trouver des ouvrages pr^t,s par don Cesare. Le bon aum"nier reut
ces livres et une belle lettre qui lui disait que, dans des moments
d'impatience, peut-^tre pardonnables ... un pauvre prisonnier, on avait
charg, les marges de ses livres de notes ridicules. On le suppliait en
cons,quence de les remplacer dans sa bibliothSque par les volumes que
la plus vive reconnaissance se permettait de lui pr,senter.

Fabrice ,tait bien bon de donner le simple nom de notes aux
griffonnages infinis dont il avait charg, les marges d'un exemplaire
in-folio des ouvres de saint J,r"me. Dans l'espoir qu'il pourrait
renvoyer ce livre au bon aum"nier, et l',changer contre un autre, il
avait ,crit jour par jour sur les marges un journal fort exact de tout
ce qui lui arrivait en prison; les grands ,v,nements n',taient autre
chose que des extases d'amour divin (ce mot divin en remplaait un
autre qu'on n'osait ,crire). Tant"t cet amour divin conduisait le
prisonnier ... un profond d,sespoir, d'autres fois une voix entendue ...
travers les airs rendait quelque esp,rance et causait des transports de
bonheur. Tout cela, heureusement, ,tait ,crit avec une encre de prison,
form,e de vin, de chocolat et de suie, et don Cesare n'avait fait qu'y
jeter un coup d'oeil en replaant dans sa bibliothSque le volume de
saint J,r"me. S'il en avait suivi les marges, il aurait vu qu'un jour
le prisonnier, se croyant empoisonn,, se f,licitait de mourir ... moins
de quarante pas de distance de ce qu'il avait aim, le mieux dans ce
monde. Mais un autre oeil que celui du bon aum"nier avait lu cette page
depuis la fuite. Cette belle id,e: Mourir prSs de ce qu'on aime!
exprim,e de cent faons diff,rentes, ,tait suivie d'un sonnet o-- l'on
voyait que l'fme s,par,e, aprSs des tourments atroces, de ce corps
fragile qu'elle avait habit, pendant vingt-trois ans, pouss,e par cet
instinct de bonheur naturel ... tout ce qui exista une fois, ne
remonterait pas au ciel se m^ler aux choeurs des anges aussit"t qu'elle
serait libre et dans le cas o-- le jugement terrible lui accorderait le
pardon de ses p,ch,s; mais que, plus heureuse aprSs la mort qu'elle
n'avait ,t, durant la vie, elle irait ... quelques pas de la prison, o--
si longtemps elle avait g,mi, se r,unir ... tout ce qu'elle avait aim, au
monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j'aurai trouv, mon
paradis sur la terre.

Quoiqu'on ne parlft de Fabrice ... la citadelle de Parme que comme d'un
traOEtre inffme qui avait viol, les devoirs les plus sacr,s, toutefois
le bon pr^tre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu'un
inconnu lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l'attention de
n',crire que quelques jours aprSs l'envoi, de peur que son nom ne fOEt
renvoyer tout le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de
cette attention ... son frSre, qui entrait en fureur au seul nom de
Fabrice; mais depuis la fuite de ce dernier, il avait repris toute son
ancienne intimit, avec son aimable niSce; et comme il lui avait
enseign, jadis quelques mots de latin, il lui fit voir les beaux
ouvrages qu'il recevait. Tel avait ,t, l'espoir du voyageur. Tout ...
coup Cl,lia rougit extr^mement, elle venait de reconnaOEtre l',criture
de Fabrice. De grands morceaux fort ,troits de papier jaune ,taient
plac,s en guise de signets en divers endroits du volume. Et comme il
est vrai de dire qu'au milieu des plats int,r^ts d'argent, et de la
froideur d,color,e des pens,es vulgaires qui remplissent notre vie, les
d,marches inspir,es par une vraie passion manquent rarement de produire
leur effet, comme si une divinit, propice prenait le soin de les
conduire par la main, Cl,lia, guid,e par cet instinct et par la pens,e
d'une seule chose au monde, demanda ... son oncle de comparer l'ancien
exemplaire de saint J,r"me avec celui qu'il venait de recevoir. Comment
dire son ravissement au milieu de la sombre tristesse o-- l'absence de
Fabrice l'avait plong,e, lorsqu'elle trouva sur les marges de l'ancien
Saint-J,r"me le sonnet dont nous avons parl,, et les m,moires, jour par
jour, de l'amour qu'on avait senti pour elle!

DSs le premier jour, elle sut le sonnet par coeur; elle le chantait,
appuy,e sur sa fen^tre, devant la fen^tre d,sormais solitaire, o-- elle
avait vu si souvent une petite ouverture se d,masquer dans l'abat-jour.
Cet abat-jour avait ,t, d,mont, pour ^tre plac, sur le bureau du
tribunal et servir de piSce ... conviction dans un procSs ridicule que
Rassi instruisait contre Fabrice, accus, du crime de s'^tre sauv,, ou,
comme disait le fiscal en en riant lui-m^me, de s'^tre d,rob, ... la
d,mence d'un prince magnanime!

Chacune des d,marches de Cl,lia ,tait pour elle l'objet d'un vif
remords, et depuis qu'elle ,tait malheureuse les remords ,taient plus
vifs. Elle cherchait ... apaiser un peu les reproches qu'elle
s'adressait, en se rappelant le voeu de ne jamais revoir Fabrice, fait
par elle ... la Madone lors du demi-empoisonnement du g,n,ral, et depuis
chaque jour renouvel,.

Son pSre avait ,t, malade de l',vasion de Fabrice, et, de plus, il
avait ,t, sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa
colSre, destitua tous les ge"liers de la tour FarnSse, et les fit
passer comme prisonniers dans la prison de la ville. Le g,n,ral avait
,t, sauv, en partie par l'intercession du comte Mosca, qui aimait mieux
le voir enferm, au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant
dans les cercles de la cour.

Ce fut pendant les quinze jours que dura l'incertitude relativement ...
la disgrfce du g,n,ral Fabio Conti, r,ellement malade, que Cl,lia eut
le courage d'ex,cuter le sacrifice qu'elle avait annonc, ... Fabrice.
Elle avait eu l'esprit d'^tre malade le jour des r,jouissances
g,n,rales, qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le
lecteur s'en souvient peut-^tre, elle fut malade aussi le lendemain,
et, en un mot, sut si bien se conduire, qu'... l'exception du ge"lier
Grillo, charg, sp,cialement de la garde de Fabrice, personne n'eut de
soupons sur sa complicit,, et Grillo se tut.

Mais aussit"t que Cl,lia n'eut plus d'inqui,tudes de ce c"t, , elle fut
plus cruellement agit,e encore par ses justes remords: "Quelle raison
au monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d'une fille qui trahit
son pSre?"

Un soir, aprSs une journ,e pass,e presque tout entiSre ... la chapelle et
dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l'accompagner chez
le g,n,ral, dont les accSs de fureur l'effrayaient d'autant plus, qu'...
tout propos il y m^lait des impr,cations contre Fabrice, cet abominable
traOEtre.

Arriv, en pr,sence de son pSre, elle eut le courage de lui dire que si
toujours elle avait refus, de donner la main au marquis Crescenzi,
c'est qu'elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu'elle ,tait
assur,e de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le
g,n,ral entra en fureur; et Cl,lia eut assez de peine ... reprendre la
parole. Elle ajouta que si son pSre, s,duit par la grande fortune du
marquis, croyait devoir lui donner l'ordre pr,cis de l',pouser, elle
,tait pr^te ... ob,ir. Le g,n,ral fut tout ,tonn, de cette conclusion, ...
laquelle il ,tait loin de s'attendre, il finit pourtant par s'en
r,jouir."Ainsi, dit-il ... son frSre, je ne serai pas r,duit ... loger dans
un second ,tage, si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par
son mauvais proc,d,."

Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profond,ment scandalis, de
l',vasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et r,p,tait dans l'occasion
la phrase invent,e par Rassi sur le plat proc,d, de ce jeune homme,
fort vulgaire d'ailleurs, qui s',tait soustrait ... la cl,mence du
prince. Cette phrase spirituelle, consacr,e par la bonne compagnie, ne
prit point dans le peuple. Laiss, ... son bon sens, et tout en croyant
Fabrice fort coupable, il admirait la r,solution qu'il avait fallu pour
se lancer d'un mur si haut. Pas un ^tre de la cour n'admira ce courage.
Quant ... la police, fort humili,e de cet ,chec, elle avait d,couvert
officiellement qu'une troupe de vingt soldats gagn,s par les
distributions d'argent de la duchesse, cette femme si atrocement
ingrate, et dont on ne prononait plus le nom qu'avec un soupir,
avaient tendu ... Fabrice quatre ,chelles li,es ensemble et de
quarante-cinq pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde
qu'on avait li,e aux ,chelles, n'avait eu que le m,rite fort vulgaire
d'attirer ces ,chelles ... lui. Quelques lib,raux connus par leur
imprudence, et entre autres le m,decin C***, agent pay, directement par
le prince, ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police
atroce avait eu la barbarie de faire fusiller huit des malheureux
soldats qui avaient facilit, la fuite de cet ingrat de Fabrice. Alors
il fut blfm, m^me des lib,raux v,ritables, comme ayant caus, par son
imprudence la mort de huit pauvres soldats. C'est ainsi que les petits
despotismes r,duisent ... rien la valeur de l'opinion.



CHAPITRE XXIII


Au milieu de ce d,chaOEnement g,n,ral le seul archev^que Landriani se
montra fidSle ... la cause de son jeune ami, il osait r,p,ter, m^me ... la
cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout
procSs, il faut r,server une oreille pure de tout pr,jug, pour entendre
les justifications d'un absent.

DSs le lendemain de l',vasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient
reu un sonnet assez m,diocre qui c,l,brait cette fuite comme une des
belles actions du siScle, et comparait Fabrice ... un ange arrivant sur
la terre les ailes ,tendues. Le surlendemain soir, tout Parme r,p,tait
un sonnet sublime. C',tait le monologue de Fabrice se laissant glisser
le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce
sonnet lui donna rang dans l'opinion par deux vers magnifiques, tous
les connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla.

Mais ici il me faudrait chercher le style ,pique: o-- trouver des
couleurs pour peindre les torrents d'indignation qui tout ... coup
submergSrent tous les cours bien pensants, lorsqu'on apprit
l'effroyable insolence de cette illumination du chfteau de Sacca? Il
n'y eut qu'un cri contre la duchesse; m^me les lib,raux v,ritables
trouvSrent que c',tait compromettre d'une faon barbare les pauvres
suspects retenus dans les diverses prisons, et exasp,rer inutilement le
coeur du souverain. Le comte Mosca d,clara qu'il ne restait plus qu'une
ressource aux anciens amis de la duchesse, c',tait de l'oublier. Le
concert d'ex,cration fut donc unanime: un ,tranger passant par la ville
e-t ,t, frapp, de l',nergie de l'opinion publique. Mais en ce pays o--
l'on sait appr,cier le plaisir de la vengeance, l'illumination de Sacca
et la f^te admirable donn,e dans le parc ... plus de six mille paysans
eurent un immense succSs. Tout le monde r,p,tait ... Parme que la
duchesse avait fait distribuer mille sequins ... ses paysans; on
expliquait ainsi l'accueil un peu dur fait ... une trentaine de gendarmes
que la police avait eu la nigauderie d'envoyer dans ce petit village,
trente-six heures aprSs la soir,e sublime et l'ivresse g,n,rale qui
l'avait suivie. Les gendarmes, accueillis ... coups de pierres, avaient
pris la fuite, et deux d'entre eux, tomb,s de cheval, avaient ,t, jet,s
dans le P".

Quant ... la rupture du grand r,servoir d'eau du palais Sanseverina, elle
avait pass, ... peu prSs inaperue: c',tait pendant la nuit que quelques
rues avaient ,t, plus ou moins inond,es, le lendemain on e-t dit qu'il
avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d'une fen^tre du
palais, de faon que l'entr,e des voleurs ,tait expliqu,e.

On avait m^me trouv, une petite ,chelle. Le seul comte Mosca reconnut
le g,nie de son amie.

Fabrice ,tait parfaitement d,cid, ... revenir ... Parme aussit"t qu'il le
pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre ... l'archev^que, et
ce fidSle serviteur revint mettre ... la poste au premier village du
Pi,mont, ... Sannazaro au couchant de Pavie, une ,pOEtre latine que le
digne pr,lat adressait ... son jeune prot,g,. Nous ajouterons un d,tail
qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays o--
l'on n'a plus besoin de pr,cautions. Le nom de Fabrice del Dongo
n',tait jamais ,crit; toutes les lettres qui lui ,taient destin,es
,taient adress,es ... Ludovic San Micheli, ... Locarno en Suisse, ou ...
Belgirate en Pi,mont. L'enveloppe ,tait faite d'un papier grossier, le
cachet mal appliqu,, l'adresse ... peine lisible, et quelquefois orn,e de
recommandations dignes d'une cuisiniSre, toutes les lettres ,taient
dat,es de Naples six jours avant la date v,ritable.

Du village pi,montais de Sannazaro, prSs de Pavie', Ludovic retourna en
toute hfte ... Parme: il ,tait charg, d'une mission ... laquelle Fabrice
mettait la plus grande importance; il ne s'agissait de rien moins que
de faire parvenir ... Cl,lia Conti un mouchoir de soie sur lequel ,tait
imprim, un sonnet de P,trarque. Il est vrai qu'un mot ,tait chang, ... ce
sonnet: Cl,lia le trouva sur sa table deux jours aprSs avoir reu les
remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des
hommes, et il n'est pas besoin de dire quelle impression cette marque
d'un souvenir toujours croissant produisit sur son coeur.

Ludovic devait chercher ... se procurer tous les d,tails possibles sur ce
qui se passait ... la citadelle. Ce fut lui qui apprit ... Fabrice la
triste nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait d,sormais
une chose d,cid,e; il ne se passait presque pas de journ,e sans qu'il
donnft une f^te ... Cl,lia, dans l'int,rieur de la citadelle. Une preuve
d,cisive du mariage, c'est que le marquis immens,ment riche et par
cons,quent fort avare, comme c'est l'usage parmi les gens opulents du
nord de l'Italie, faisait des pr,paratifs immenses, et pourtant il
,pousait une fille sans dot. Il est vrai que la vanit, du g,n,ral Fabio
Conti, fort choqu,e de cette remarque, la premiSre qui se f-t pr,sent,e
... l'esprit de tous ses compatriotes, venait d'acheter une terre de plus
de 300000 francs, et cette terre, lui qui n'avait rien, il l'avait
pay,e comptant, apparemment des deniers du marquis. Aussi le g,n,ral
avait-il d,clar, qu'il donnait cette terre en mariage ... sa fille. Mais
les frais d'acte et autres, montant ... plus de 12000 francs, semblSrent
une d,pense fort ridicule au marquis Crescenzi, ^tre ,minemment
logique. De son c"t, il faisait fabriquer ... Lyon des tentures
magnifiques de couleurs, fort bien agenc,es et calcul,es pour
l'agr,ment de l'oeil, par le c,lSbre Pallagi, peintre de Bologne. Ces
tentures, dont chacune contenait une partie prise dans les armes de la
famille Crescenzi, qui comme l'univers le sait, descend du fameux
Crescentius, consul de Rome en 985, devaient meubler les dix-sept
salons qui formaient le rez-de-chauss,e du palais du marquis. Les
tentures, les pendules et les lustres rendus ... Parme co-tSrent plus de
350000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajout,es ... celles que la
maison poss,dait d,j..., s',leva ... 200000 francs. A l'exception de deux
salons ouvrages c,lSbres du Parmesan, le grand peintre du pays aprSs le
divin CorrSge, toutes les piSces du premier et du second ,tage ,taient
maintenant occup,es par les peintres c,lSbres de Florence, de Rome et
de Milan, qui les ornaient de peintures ... fresque. Fokelberg, le grand
sculpteur su,dois, Tenerani de Rome, et Marchesi de Milan,
travaillaient depuis un an ... dix bas-reliefs repr,sentant autant de
belles actions de Crescentius, ce v,ritable grand homme. La plupart des
plafonds, peints ... fresque, offraient aussi quelque allusion ... sa vie.
On admirait g,n,ralement le plafond o-- Hayez, de Milan, avait
repr,sent, Crescentius reu dans les Champs-Elys,es par Franois
Sforce, Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di Rienzi,
Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du Moyen Age'.
L'admiration pour ces fmes d',lite est suppos,e faire ,pigramme contre
les gens au pouvoir.

Tous ces d,tails magnifiques occupaient exclusivement l'attention de la
noblesse et des bourgeois de Parme, et percSrent le coeur de notre
h,ros lorsqu'il les lut racont,s avec une admiration na<ve, dans une
longue lettre de plus de vingt pages que Ludovic avait dict,e ... un
douanier de Casal Maggiore.

"Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre mille livres de
rente en tout et pour tout! c'est vraiment une insolence ... moi d'oser
^tre amoureux de Cl,lia Conti, pour qui se font tous ces miracles."

Un seul article de la longue lettre de Ludovic mais celui-l... ,crit de
sa mauvaise ,criture, annonait ... son maOEtre qu'il avait rencontr, le
soir, et dans l',tat d'un homme qui se cache, le pauvre Grillo son
ancien ge"lier, qui avait ,t, mis en prison, puis relfch,. Cet homme
lui avait demand, un sequin par charit,, et Ludovic lui en avait donn,
quatre au nom de la duchesse. Les anciens ge"liers r,cemment mis en
libert,, au nombre de douze, se pr,paraient ... donner une f^te ... coups
de couteau (un trattamento di coltellate) aux nouveaux ge"liers leurs
successeurs, si jamais ils parvenaient ... les rencontrer hors de la
citadelle. Grillo avait dit que presque tous les jours il y avait
s,r,nade ... la forteresse, que Mlle Cl,lia Conti ,tait fort pfle,
souvent malade, et autres choses semblables. Ce mot ridicule fit que
Ludovic reut, courrier par courrier, l'ordre de revenir ... Locarno. Il
revint, et les d,tails qu'il donna de vive voix furent encore plus
tristes pour Fabrice.

On peut juger de l'amabilit, dont celui-ci ,tait pour la pauvre
duchesse, il e-t souffert mille morts plut"t que de prononcer devant
elle le nom de Cl,lia Conti. La duchesse abhorrait Parme; et, pour
Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville ,tait ... la fois sublime et
attendrissant.

La duchesse avait moins que jamais oubli, sa vengeance; elle ,tait si
heureuse avant l'incident de la mort de Giletti! et maintenant, quel
,tait son sort! elle vivait dans l'attente d'un ,v,nement affreux dont
elle se serait bien gard,e de dire un mot ... Fabrice, elle qui
autrefois, lors de son arrangement avec Ferrante, croyait tant r,jouir
Fabrice en lui apprenant qu'un jour il serait venge.

On peut se faire quelque id,e maintenant de l'agr,ment des entretiens
de Fabrice avec la duchesse: un silence morne r,gnait presque toujours
entre eux. Pour augmenter les agr,ments de leurs relations, la duchesse
avait c,d, ... la tentation de jouer un mauvais tour ... ce neveu trop
ch,ri. Le comte lui ,crivait presque tous les jours; apparemment il
envoyait des courriers comme du temps de leurs amours, car ses lettres
portaient toujours le timbre de quelque petite ville de la Suisse. Le
pauvre homme se torturait l'esprit pour ne pas parler trop ouvertement
de sa tendresse, et pour construire des lettres amusantes; ... peine si
on les parcourait d'un oeil distrait. Que fait, h,las! la fid,lit, d'un
amant estim,, quand on a le coeur perc, par la froideur de celui qu'on
lui pr,fSre?

En deux mois de temps la duchesse ne lui r,pondit qu'une fois et ce fut
pour l'engager ... sonder le terrain auprSs de la princesse, et ... voir
si, malgr, l'insolence du feu d'artifice, on recevrait avec plaisir une
lettre de la duchesse. La lettre qu'il devait pr,senter, s'il le
jugeait ... propos, demandait la place de chevalier d'honneur de la
princesse, devenue vacante depuis peu, pour le marquis Crescenzi, et
d,sirait qu'elle lui f-t accord,e en consid,ration de son mariage. La
lettre de la duchesse ,tait un chef-d'oeuvre: c',tait le respect le
plus tendre et le mieux exprim,; on n'avait pas admis dans ce style
courtisanesque le moindre mot dont les cons,quences, m^me les plus
,loign,es, passent n'^tre pas agr,ables ... la princesse. Aussi la
r,ponse respirait-elle une amiti, tendre et que l'absence met ... la
torture.


Mon fils et moi, lui disait la princesse, n'avons pas eu une soir,e un
peu passable depuis votre d,part si brusque. Ma chSre duchesse ne se
souvient donc plus que c'est elle qui m'a fait rendre une voix
consultative dans la nomination des officiers de ma maison? Elle se
croit donc oblig,e de me donner des motifs pour la place du marquis,
comme si son d,sir exprim, n',tait pas pour moi le premier des motifs?
Le marquis aura la place, si je puis quelque chose; et il y en aura
toujours une dans mon coeur, et la premiSre, pour mon aimable duchesse.
Mon fils se sert absolument des m^mes expressions, un peu fortes
pourtant dans la bouche d'un grand garon de vingt et un ans, et vous
demande des ,chantillons de min,raux de la vall,e d'Orta, voisine de
Belgirate. Vous pouvez adresser vos lettres, que j'espSre fr,quentes,
au comte, qui vous d,teste toujours et que j'aime surtout ... cause de
ces sentiments. L'archev^que aussi vous est rest, fidSle. Nous esp,rons
tous vous revoir un jour: rappelez-vous qu'il le faut. La marquise
Ghisleri, ma grande maOEtresse, se dispose ... quitter ce monde pour un
meilleur: la pauvre femme m'a fait bien du mal; elle me d,plaOEt encore
en s'en allant mal ... propos; sa maladie me fait penser au nom que
j'eusse mis autrefois avec tant de plaisir ... la place du sien, si
toutefois j'eusse pu obtenir ce sacrifice de l'ind,pendance de cette
femme unique qui, en nous fuyant, a emport, avec elle toute la joie de
ma petite cour, etc.


C',tait donc avec la conscience d'avoir cherch, ... hfter, autant qu'il
,tait en elle, le mariage qui mettait Fabrice au d,sespoir, que la
duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ils quelquefois
quatre ou cinq heures ... voguer ensemble sur le lac, sans se dire un
seul mot. La bienveillance ,tait entiSre et parfaite du c"t, de
Fabrice; mais il pensait ... d'autres choses, et son fme na<ve et simple
ne lui fournissait rien ... dire. La duchesse le voyait, et c',tait son
supplice.

Nous avons oubli, de raconter en son lieu que la duchesse avait pris
une maison ... Belgirate, village charmant, et qui tient tout ce que son
nom promet (voir un beau tournant du lac). De la porte-fen^tre de son
salon, la duchesse pouvait mettre le pied dans sa barque. Elle en avait
pris une fort ordinaire, et pour laquelle quatre rameurs eussent suffi;
elle en engagea douze, et s'arrangea de faon ... avoir un homme de
chacun des villages situ,s aux environs de Belgirate. La troisiSme ou
quatriSme fois qu'elle se trouva au milieu du lac avec tous ses hommes
bien choisis, elle fit arr^ter le mouvement des rames.

-  Je vous considSre tous comme des amis, leur dit-elle, et je veux
vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s'est sauv, de prison; et
peut-^tre, par trahison, on cherchera ... le reprendre, quoiqu'il soit
sur votre lac, pays de franchise. Ayez l'oreille au guet, et
pr,venez-moi de tout ce que vous apprendrez. Je vous autorise ... entrer
dans ma chambre le jour et la nuit.

Les rameurs r,pondirent avec enthousiasme; elle savait se faire aimer.
Mais elle ne pensait pas qu'il f-t question de reprendre Fabrice:
c',tait pour elle qu',taient tous ces soins, et, avant l'ordre fatal
d'ouvrir le r,servoir du palais Sanseverina, elle n'y e-t pas song,.

Sa prudence l'avait aussi engag,e ... prendre un appartement au port de
Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ou elle-m^me
allait en Suisse. On peut juger de l'agr,ment de leurs perp,tuels
t^te-...-t^te par ce d,tail: La marquise et ses filles vinrent les voir
deux fois, et la pr,sence de ces ,trangSres leur fit plaisir; car,
malgr, les liens du sang, on peut appeler ,trangSre une personne qui ne
sait rien de nos int,r^ts les plus chers, et que l'on ne voit qu'une
fois par an.

La duchesse se trouvait un soir ... Locarno, chez Fabrice, avec la
marquise et ses deux filles. L'archipr^tre du pays et le cur, ,taient
venus pr,senter leurs respects ... ces dames: l'archipr^tre, qui ,tait
int,ress, dans une maison de commerce, et se tenait fort au courant des
nouvelles, s'avisa de dire:

- Le prince de Parme est mort!

La duchesse pflit extr^mement; elle eut ... peine le courage de dire:

- Donne-t-on des d,tails?

- Non, r,pondit l'archipr^tre; la nouvelle se borne ... dire la mort, qui
est certaine.

La duchesse regarda Fabrice."J'ai fait cela pour lui, se dit-elle;
j'aurais fait mille fois pis, et le voil... qui est l... devant moi
indiff,rent et songeant ... une autre!"Il ,tait au-dessus des forces de
la duchesse de supporter cette affreuse pens,e; elle tomba dans un
profond ,vanouissement. Tout le monde s'empressa pour la secourir, mais
en revenant ... elle, elle remarqua que Fabrice se donnait moins de
mouvement que l'archipr^tre et le cur,; il r^vait comme ... l'ordinaire.

"Il pense ... retourner ... Parme, se dit la duchesse, et peut-^tre ...
rompre le mariage de Cl,lia avec le marquis; mais je saurai
l'emp^cher."Puis, se souvenant de la pr,sence des deux pr^tres, elle se
hfta d'ajouter:

- C',tait un grand prince, et qui a ,t, bien calomni,! C'est une perte
immense pour nous!

Les deux pr^tres prirent cong,, et la duchesse, pour ^tre seule,
annona qu'elle allait se mettre au lit.

"Sans doute, se disait-elle, la prudence m'ordonne d'attendre un mois
ou deux avant de retourner ... Parme; mais je sens que je n'aurai jamais
cette patience; je souffre trop ici. Cette r^verie continuelle, ce
silence de Fabrice, sont pour mon coeur un spectacle intol,rable. Qui
me l'e-t dit que je m'ennuierais en me promenant sur ce lac charmant,
en t^te-...-t^te avec lui, et au moment o-- j'ai fait pour le venger plus
que je ne puis lui dire! AprSs un tel spectacle, la mort n'est rien.
C'est maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie
enfantine que je trouvais dans mon palais ... Parme lorsque j'y reus
Fabrice revenant de Naples. Si j'eusse dit un mot, tout ,tait fini, et
peut-^tre que, li, avec moi, il n'e-t pas song, ... cette petite Cl,lia;
mais ce mot me faisait une r,pugnance horrible. Maintenant elle
l'emporte sur moi. Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi,
chang,e par les soucis, malade, j'ai le double de son fge!... Il faut
mourir, il faut finir! Une femme de quarante ans n'est plus quelque
chose que pour les hommes qui l'ont aim,e dans sa jeunesse! Maintenant
je ne trouverai plus que des jouissances de vanit,; et cela vaut-il la
peine de vivre? Raison de plus pour aller ... Parme, et pour m'amuser. Si
les choses tournaient d'une certaine faon, on m'"terait la vie. Eh
bien! o-- est le mal? Je ferai une mort magnifique, et, avant de finir,
mais seulement alors, je dirai ... Fabrice: Ingrat! c'est pour toi!...
Oui, je ne puis trouver d'occupation pour ce peu de vie qui me reste
qu'... Parme; j'y ferai la grande dame. Quel bonheur si je pouvais ^tre
sensible maintenant ... toutes ces distinctions qui autrefois faisaient
le malheur de la Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j'avais besoin
de regarder dans les yeux de l'envie... Ma vanit, a un bonheur; ...
l'exception du comte peut-^tre, personne n'aura pu deviner quel a ,t,
l',v,nement qui a mis fin ... la vie de mon coeur... J'aimerai Fabrice,
je serai d,vou,e ... sa fortune; mais il ne faut pas qu'il rompe le
mariage de la Cl,lia et qu'il finisse par l',pouser... Non, cela ne
sera pas!"

La duchesse en ,tait l... de son triste monologue, lorsqu'elle entendit
un grand bruit dans la maison.

"Bon! se dit-elle, voil... qu'on vient m'arr^ter; Ferrante se sera laiss,
prendre, il aura parl,. Eh bien! tant mieux! je vais avoir une
occupation; je vais leur disputer ma t^te. Mais primo, il ne faut pas
se laisser prendre."

La duchesse, ... demi v^tue, s'enfuit au fond de son jardin: elle
songeait d,j... ... passer par-dessus un petit mur et ... se sauver dans la
campagne; mais elle vit qu'on entrait dans sa chambre. Elle reconnut
Bruno, l'homme de confiance du comte: il ,tait seul avec sa femme de
chambre. Elle s'approcha de la porte-fen^tre. Cet homme parlait ... la
femme de chambre des blessures qu'il avait reues. La duchesse rentra
chez elle, Bruno se jeta presque ... ses pieds, la conjurant de ne pas
dire au comte l'heure ridicule ... laquelle il arrivait.

- Aussit"t la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donn, l'ordre,
... toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux aux sujets des Etats
de Parme. En cons,quence, je suis all, jusqu'au P" avec les chevaux de
la maison; mais au sortir de la barque, ma voiture a ,t, renvers,e,
bris,e, abOEm,e, et j'ai eu des contusions si graves que je n'ai pu
monter ... cheval, comme c',tait mon devoir.

- Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: je dirai que
vous ^tes arriv, ... midi; vous n'allez pas me contredire.

- Je reconnais bien les bont,s de Madame.

La politique dans une ouvre litt,raire c'est un coup de pistolet au
milieu d'un concert' quelque chose de grossier et auquel pourtant il
n'est pas possible de refuser son attention.

Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d'une
raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forc,s d'en venir ... des
,v,nements qui sont de notre domaine, puisqu'ils ont pour th,ftre le
coeur des personnages.

- Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit la duchesse ...
Bruno.

- Il ,tait ... la chasse des oiseaux de passage, dans les marais, le long
du P", ... deux lieues de Sacca. Il est tomb, dans un trou cach, par une
touffe d'herbe: il ,tait tout en sueur et le froid l'a saisi; on l'a
transport, dans une maison isol,e, o-- il est mort au bout de quelques
heures. D'autres pr,tendent que MM. Catena et Borone sont morts aussi,
et que tout l'accident provient des casseroles de cuivre du paysan chez
lequel on est entr,, qui ,taient remplies de vert-de-gris. On a d,jeun,
chez cet homme. Enfin, les t^tes exalt,es, les jacobins, qui racontent
ce qu'ils d,sirent, parlent de poison. Je sais que mon ami Toto,
fourrier de la cour, aurait p,ri sans les soins g,n,reux d'un manant
qui paraissait avoir de grandes connaissances en m,decine, et lui a
fait faire des remSdes fort singuliers. Mais on ne parle d,j... plus de
cette mort du prince: au fait, c',tait un homme cruel. Lorsque je suis
parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscal g,n,ral Rassi:
on voulait aussi aller mettre le feu aux portes de la citadelle, pour
tfcher de faire sauver les prisonniers. Mais on pr,tendait que Fabio
Conti tirerait ses canons. D'autres assuraient que les canonniers de la
citadelle avaient jet, de l'eau sur leur poudre et ne voulaient pas
massacrer leurs concitoyens. Mais voici qui est bien plus int,ressant
tandis que le chirurgien de Sandolaro arrangeait mon pauvre bras, un
homme est arriv, de Parme, qui a dit que le peuple ayant trouv, dans
les rues Barbone, ce fameux commis de la citadelle, l'a assomm,, et
ensuite on est all, le pendre ... l'arbre de la promenade qui est le plus
voisin de la citadelle. Le peuple ,tait en marche pour aller briser
cette belle statue du prince qui est dans les jardins de la cour. Mais
M. le comte a pris un bataillon de la garde, l'a rang, devant la
statue, et a fait dire au peuple qu'aucun de ceux qui entreraient dans
les jardins n'en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui
est bien singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est un
ancien gendarme, m'a r,p,t, plusieurs fois, c'est que M. le comte a
donn, des coups de pied au g,n,ral P..., commandant la garde du prince,
et l'a fait conduire hors du jardin par deux fusiliers, aprSs lui avoir
arrach, ses ,paulettes.

- Je reconnais bien l... le comte, s',cria la duchesse avec un transport
de joie qu'elle n'e-t pas pr,vu une minute auparavant: il ne souffrira
jamais qu'on outrage notre princesse; et quant au g,n,ral P..., par
d,vouement pour ses maOEtres l,gitimes, il n'a jamais voulu servir
l'usurpateur, tandis que le comte, moins d,licat, a fait toutes les
campagnes d'Espagne, ce qu'on lui a souvent reproch, ... la cour.

La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la
lecture pour faire cent questions ... Bruno.

La lettre ,tait bien plaisante; le comte employait les termes les plus
lugubres, et cependant la joie la plus vive ,clatait ... chaque mot; il
,vitait les d,tails sur le genre de mort du prince, et finissait sa
lettre par ces mots:


Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille
d'attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t'enverra, ... ce
que j'espSre aujourd'hui ou demain; il faut que ton retour soit
magnifique comme ton d,part a ,t, hardi. Quant au grand criminel qui
est auprSs de toi, je compte bien le faire juger par douze juges
appel,s de toutes les parties de cet Etat. Mais, pour faire punir ce
monstre-l... comme il le m,rite, il faut d'abord que je puisse faire des
papillotes avec la premiSre sentence, si elle existe.


Le comte avait rouvert sa lettre:


Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des
cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et
m,riter de mon mieux ce surnom de Cruel dont les lib,raux m'ont
gratifi, depuis si longtemps. Cette vieille momie de g,n,ral P... a os,
parler dans la caserne d'entrer en pourparlers avec le peuple ... demi
r,volt,. Je t',cris du milieu de la rue je vais au palais, o-- l'on ne
p,n,trera que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t'adorant
quand m^me, ainsi que j'ai v,cu! N'oublie pas de faire prendre 300000
francs d,pos,s en ton nom chez D..., ... Lyon.

Voil... ce pauvre diable de Rassi pale comme la mort et sans perruque; tu
n'as pas d'id,e de cette figur,! Le peuple veut absolument le pendre;
ce serait un grand tort qu'on lui ferait, il m,rite d'^tre ,cartel,. Il
se r,fugiait ... mon palais, et m'a couru aprSs dans la rue; je ne sais
trop qu'en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce
serait faire ,clater la r,volte de ce c"t,. F... verra si je l'aime;
mon premier mot ... Rassi a ,t,: Il me faut la sentence contre M. del
Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites ... tous
ces juges iniques, qui sont cause de cette r,volte, que je les ferai
tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s'ils soufflent un mot de
cette sentence, qui n'a jamais exist,. Au nom de Fabrice, j'envoie une
compagnie de grenadiers ... l'archev^que. Adieu, cher ange! mon palais va
^tre br-l,, et je perdrai les charmants portraits que j'ai de toi. Je
cours au palais pour faire destituer cet inffme g,n,ral P..., qui fait
des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait
le feu prince. Tous ces g,n,raux ont une peur du diable; je vais, je
crois, me faire nommer g,n,ral en chef.


La duchesse eut la malice de ne pas envoyer r,veiller Fabrice; elle se
sentait pour le comte un accSs d'admiration qui ressemblait fort ... de
l'amour."Toute r,flexion faite, se dit-elle, il faut que je
l',pouse."Elle le lui ,crivit aussit"t, et fit partir un de ses gens.
Cette nuit, la duchesse n'eut pas le temps d'^tre malheureuse.

Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque mont,e par dix rameurs
et qui fendait rapidement les eaux du lac, Fabrice et elle reconnurent
bient"t un homme portant la livr,e du prince de Parme: c',tait en effet
un de ses courriers qui, avant de descendre ... terre, cria ... la duchesse:

- La r,volte est apais,e!

Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte une lettre admirable
de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-Ernest V, sur
parchemin qui la nommait duchesse de San Giovanni et grande maOEtresse
de la princesse douairiSre. Ce jeune prince, savant en min,ralogie, et
qu'elle croyait un imb,cile, avait eu l'esprit de lui ,crire un petit
billet; mais il y avait de l'amour ... la fin. Le billet commenait ainsi:


Le comte dit, madame la duchesse, qu'il est content de moi; le fait est
que j'ai essay, quelques coups de fusil ... ses c"t,s et que mon cheval a
,t, touch,: ... voir le bruit qu'on fait pour si peu de chose je d,sire
vivement assister ... une vraie bataille, mais que ce ne soit pas contre
mes sujets. Je dois tout au comte tous mes g,n,raux, qui n'ont pas fait
la guerre, se sont conduits comme des liSvres, je crois que deux ou
trois se sont enfuis jusqu'... Bologne. Depuis qu'un grand et d,plorable
,v,nement m'a donn, le pouvoir, je n'ai point sign, d'ordonnance qui
m'ait ,t, aussi agr,able que celle qui vous nomme grande maOEtresse de
ma mSre. Ma mSre et moi, nous nous sommes souvenus qu'un jour vous
admiriez la belle vue que l'on a du palazzeto de San Giovanni, qui
jadis appartint ... P,trarque, du moins on le dit; ma mSre a voulu vous
donner cette petite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et
n'osant vous offrir tout ce qui vous appartient, je vous ai faite
duchesse dans mon pays; je ne sais si vous ^tes assez savante pour
savoir que Sanseverina est un titre romain. Je viens de donner le grand
cordon de mon ordre ... notre digne archev^que, qui a d,ploy, une fermet,
bien rare chez les hommes de soixante-dix ans. Vous ne m'en voudrez pas
d'avoir rappel, toutes les dames exil,es. On me dit que je ne dois plus
signer, dor,navant, qu'aprSs avoir ,crit les mots votre affectionn,: je
suis ffch, que l'on me fasse prodiguer une assurance qui n'est
complStement vraie que quand je vous ,cris.

Votre affectionn,,
Ranuce-Ernest.


Qui n'e-t dit, d'aprSs ce langage, que la duchesse allait jouir de la
plus haute faveur? Toutefois elle trouva quelque chose de fort
singulier dans d'autres lettres du comte, qu'elle reut deux

heures plus tard. Il ne s'expliquait point autrement, mais lui
conseillait de retarder de quelques jours son retour ... Parme, et
d',crire ... la princesse qu'elle ,tait fort indispos,e. La duchesse et
Fabrice n'en partirent pas moins pour Parme aussit"t aprSs dOEner. Le
but de la duchesse, que toutefois elle ne s'avouait pas, ,tait de
presser le mariage du marquis Crescenzi; Fabrice, de son c"t,, fit la
route dans des transports de bonheur fous, et qui semblSrent ridicules
... sa tante. Il avait l'espoir de revoir bient"t Cl,lia; il comptait
bien l'enlever, m^me malgr, elle, s'il n'y avait que ce moyen de rompre
son mariage.

Le voyage de la duchesse et de son neveu fut trSs gai. A un poste avant
Parme, Fabrice s'arr^ta un instant pour reprendre l'habit
eccl,siastique; d'ordinaire il ,tait v^tu comme un homme en deuil.
Quand il rentra dans la chambre de la duchesse:

- Je trouve quelque chose de louche et d'inexplicable, lui dit-elle,
dans les lettres du comte. Si tu m'en croyais, tu passerais ici
quelques heures; je t'enverrai un courrier dSs que j'aurai parl, ... ce
grand ministre.

Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit ... cet avis
raisonnable. Des transports de joie dignes d'un enfant de quinze ans
marquSrent la r,ception que le comte fit ... la duchesse, qu'il appelait
sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique, et, quand
enfin on en vint ... la triste raison:

- Tu as fort bien fait d'emp^cher Fabrice d'arriver officiellement;
nous sommes ici en pleine r,action. Devine un peu le collSgue que le
prince m'a donn, comme ministre de justice! c'est Rassi, ma chSre,
Rassi, que j'ai trait, comme un gueux qu'il est, le jour de nos grandes
affaires. A propos, je t'avertis qu'on a supprim, tout ce qui s'est
pass, ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu'un commis de la
citadelle, nomm, Barbone, est mort d'une chute de voiture. Quant aux
soixante et tant de coquins que j'ai fait tuer ... coups de balles,
lorsqu'ils attaquaient la statue du prince dans les jardins, ils se
portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Le comte Zurla,
ministre de l'Int,rieur, est all, lui-m^me ... la demeure de chacun de
ces h,ros malheureux, et a remis quinze sequins ... leurs familles ou ...
leurs amis, avec ordre de dire que le d,funt ,tait en voyage, et menace
trSs expresse de la prison, si l'on s'avisait de faire entendre qu'il
avait ,t, tu,. Un homme de mon propre ministSre, les Affaires
,trangSres, a ,t, envoy, en mission auprSs des journalistes de Milan et
de Turin, afin qu'on ne parle pas du malheureux ,v,nement, c'est le mot
consacr,; cet homme doit pousser jusqu'... Paris et Londres, afin de
d,mentir dans tous les journaux, et presque officiellement, tout ce
qu'on pourrait dire de nos troubles. Un autre agent s'est achemin, vers
Bologne et Florence. J'ai hauss, les ,paules.

"Mais le plaisant, ... mon fge, c'est que j'ai eu un moment
d'enthousiasme en parlant aux soldats de la garde et arrachant les
,paulettes de ce pleutre de g,n,ral P... En cet instant j'aurais donn,
ma vie, sans balancer, pour le prince; j'avoue maintenant que c'e-t ,t,
une faon bien b^te de finir. Aujourd'hui, le prince, tout bon jeune
homme qu'il est, donnerait cent ,cus pour que je mourusse de maladie;
il n'ose pas encore me demander ma d,mission, mais nous nous parlons le
plus rarement possible, et je lui envoie une quantit, de petits
rapports par ,crit, comme je le pratiquais avec le feu prince, aprSs la
prison de Fabrice. A propos, je n'ai point fait des papillotes avec la
sentence sign,e contre lui, par la grande raison que ce coquin de Rassi
ne me l'a point remise. Vous avez donc fort bien fait d'emp^cher
Fabrice d'arriver ici officiellement. La sentence est toujours
ex,cutoire; je ne crois pas pourtant que le Rassi osft faire arr^ter
votre neveu aujourd'hui, mais il est possible qu'il l'ose dans quinze
jours. Si Fabrice veut absolument rentrer en ville, qu'il vienne loger
chez moi.

- Mais la cause de tout ceci? s',cria la duchesse ,tonn,e.

- On a persuad, au prince que je me donne des airs de dictateur et de
sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme un enfant; qui plus
est, en parlant de lui, j'aurais prononc, le mot fatal: cet enfant. Le
fait peut ^tre vrai, j',tais exalt, ce jour-l...: par exemple, je le
voyais un grand homme, parce qu'il n'avait point trop de peur au milieu
des premiers coups de fusil qu'il entendOEt de sa vie. Il ne manque
point d'esprit, il a m^me un meilleur ton que son pSre: enfin, je ne
saurais trop le r,p,ter, le fond du coeur est honn^te et bon; mais ce
coeur sincSre et jeune se crispe quand on lui raconte un tour de
fripon, et croit qu'il faut avoir l'fme bien noire soi-m^me pour
apercevoir de telles choses: songez ... l',ducation qu'il a reue!...

- Votre Excellence devait songer qu'un jour il serait le maOEtre, et
placer un homme d'esprit auprSs de lui.

- D'abord, nous avons l'exemple de l'abb, de Condillac, qui, appel, par
le marquis de Felino, mon pr,d,cesseur, ne fit de son ,lSve que le roi
des nigauds. Il allait ... la procession, et, en 1796, il ne sut pas
traiter avec le g,n,ral Bonaparte, qui e-t tripl, l',tendue de ses
Etats. En second lieu, je n'ai jamais cru rester ministre dix ans de
suite Maintenant que je suis d,sabus, de tout, et cela depuis un mois,
je veux r,unir un million, avant de laisser ... elle-m^me cette
p,taudiSre que j'ai sauv,e. Sans moi, Parme e-t ,t, r,publique pendant
deux mois, avec le poSte Ferrante Palla pour dictateur.

Ce qui fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout.

- Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du XVIIIe siScle: le
confesseur et la maOEtresse. Au fond, le prince n'aime que la
min,ralogie, et peut-^tre vous, madame. Depuis qu'il rSgne son valet de
chambre dont je viens de faire le frSre capitaine, ce frSre a neuf mois
de service, ce valet de chambre, dis-je, est all, lui fourrer dans la
t^te qu'il doit ^tre plus heureux qu'un autre parce que son profil va
se trouver sur les ,cus. A la suite de cette belle id,e est arriv,
l'ennui.

"Maintenant il lui faut un aide de camp remSde ... l'ennui. Eh bien!
quand il m'offrirait ce fameux million qui nous est n,cessaire pour
bien vivre ... Naples ou ... Paris, je ne voudrais pas ^tre son remSde ...
l'ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse.
D'ailleurs, comme j'ai plus d'esprit que lui, au bout d'un mois il me
prendrait pour un monstre.

"Le feu prince ,tait m,chant et envieux, mais il avait fait la guerre
et command, des corps d'arm,e, ce qui lui avait donn, de la tenue, on
trouvait en lui l',toffe d'un prince, et je pouvais ^tre ministre bon
ou mauvais. Avec cet honn^te homme de fils candide et vraiment bon, je
suis forc, d'^tre un intrigant. Me voici le rival de la derniSre
femmelette du chfteau, et rival fort inf,rieur, car je m,priserai cent
d,tails n,cessaires. Par exemple, il y a trois jours, une de ces femmes
qui distribuent les serviettes blanches tous les matins dans les
appartements a eu l'id,e de faire perdre au prince la clef de ses
bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse a refus, de s'occuper de toutes
les affaires dont les papiers se trouvent dans ce bureau; ... la v,rit,
pour vingt francs on peut faire d,tacher les planches qui en forment le
fond, ou employer de fausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m'a dit que ce
serait donner de mauvaises habitudes au serrurier de la cour.

"Jusqu'ici il lui a ,t, absolument impossible de garder trois jours de
suite la m^me volont,. S'il f-t n, monsieur le marquis un tel, avec de
la fortune, ce jeune prince e-t ,t, un des hommes les plus estimables
de sa cour, une sorte de Louis XVI, mais comment, avec sa na<vet,
pieuse, va-t-il r,sister ... toutes les savantes emb-ches dont il est
entour,? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est plus puissant
que jamais; on y a d,couvert que moi, qui ai fait tirer sur le peuple,
et qui ,tais r,solu ... tuer trois mille hommes s'il le fallait, plut"t
que de laisser outrager la statue du prince qui avait ,t, mon maOEtre,
je suis un lib,ral enrag,, je voulais faire signer une constitution, et
cent absurdit,s pareilles. Avec ces propos de r,publique, les fous nous
emp^cheraient de jouir de la meilleure des monarchies'... Enfin,
madame, vous ^tes la seule personne du parti lib,ral actuel dont mes
ennemis me font le chef, sur le compte de qui le prince ne se soit pas
expliqu, en termes d,sobligeants; l'archev^que, toujours parfaitement
honn^te homme, pour avoir parl, en termes raisonnables de ce que j'ai
fait le jour malheureux, est en pleine disgrfce.

"Le lendemain du jour qui ne s'appelait pas encore malheureux, quand il
,tait encore vrai que la r,volte avait exist,, le prince dit ...
l'archev^que que, pour que vous n'eussiez pas a prendre un titre
inf,rieur en m',pousant, il me ferait duc. Aujourd'hui je crois que
c'est Rassi, anobli par moi lorsqu'il me vendait les secrets du feu
prince, qui va ^tre fait comte. En pr,sence d'un tel avancement je
jouerai le r"le d'un nigaud.

- Et le pauvre prince se mettra dans la crotte.

- Sans doute: mais au fond il est le maOEtre, qualit, qui, en moins de
quinze jours, fait disparaOEtre le ridicule. Ainsi, chSre duchesse,
faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en.

- Mais nous ne serons guSre riches.

- Au fond, ni vous ni moi n'avons besoin de luxe. Si vous me donnez ...
Naples une place dans une loge ... San Carlo et un cheval, je suis plus
que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous
donnera un rang ... vous et ... moi, c'est le plaisir que les gens d'esprit
du pays pourront trouver peut-^tre ... venir prendre une tasse de th,
chez vous.

- Mais, reprit la duchesse, que serait-il arriv,, le jour malheureux,
si vous vous ,tiez tenu ... l',cart comme j'espSre que vous le ferez ...
l'avenir?

- Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait trois jours de
massacre et d'incendie (car il faut cent ans ... ce pays pour que la
r,publique n'y soit par une absurdit,), puis quinze jours de pillage,
jusqu'... ce que deux ou trois r,giments fournis par l',tranger fussent
venus mettre le hol.... Ferrante Palla ,tait au milieu du peuple, plein
de courage et furibond comme ... l'ordinaire; il avait sans doute une
douzaine d'amis qui agissaient de concert avec lui, ce dont Rassi fera
une superbe conspiration. Ce qu'il y a de s-r, c'est que, porteur d'un
habit d'un d,labrement incroyable, il distribuait l'or ... pleines mains.

La duchesse, ,merveill,e de toutes ces nouvelles, se hfta d'aller
remercier la princesse.

Au moment de son entr,e dans la chambre, la dame d'atours lui remit la
petite clef d'or que l'on porte ... la ceinture, et qui est la marque de
l'autorit, supr^me dans la partie du palais qui d,pend de la princesse.
Clara Paolina se hfta de faire sortir tout le monde; et, une fois seule
avec son amie, persista pendant quelques instants ... ne s'expliquer qu'...
demi. La duchesse ne comprenait pas trop ce que tout cela voulait dire,
et ne r,pondait qu'avec beaucoup de r,serve. Enfin, la princesse fondit
en larmes, et, se jetant dans les bras de la duchesse, s',cria:

- Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils me traitera plus
mal que ne l'a fait son pSre!

- C'est ce que j'emp^cherai, r,pliqua vivement la duchesse. Mais
d'abord j'ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse S,r,nissime
daigne accepter ici l'hommage de toute ma reconnaissance et de mon
profond respect.

- Que voulez-vous dire? s',cria la princesse remplie d'inqui,tude, et
craignant une d,mission.

- C'est que toutes les fois que Votre Altesse S,r,nissime me permettra
de tourner ... droite le menton tremblant de ce magot qui est sur sa
chemin,e, elle me permettra aussi d'appeler les choses par leur vrai
nom'.

- N'est-ce que a, ma chSre duchesse? s',cria Clara Paolina en se
levant, et courant elle-m^me mettre le magot en bonne position; parlez
donc en toute libert,, madame la grande maOEtresse, dit-elle avec un ton
de voix charmant.

- Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position;
nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre
Fabrice n'est point r,voqu,e, par cons,quent, le jour o-- l'on voudra se
d,faire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position
est aussi mauvaise que jamais. Quant ... moi personnellement, j',pouse le
comte, et nous allons nous ,tablir ... Naples ou ... Paris. Le dernier
trait d'ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l'a
entiSrement d,go-t, des affaires, et, sauf l'int,r^t de Votre Altesse
S,r,nissime, je ne lui conseillerais de rester dans ce gfchis qu'autant
que le prince lui donnerait une somme ,norme. Je demanderai ... Votre
Altesse la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130000
francs en arrivant aux Affaires, possSde ... peine aujourd'hui 20000
livres de rente. C'est en vain que depuis longtemps je le pressais de
songer ... sa fortune. Pendant mon absence, il a cherch, querelle aux
fermiers g,n,raux du prince, qui ,taient des fripons; le comte les a
remplac,s par d'autres fripons qui lui ont donn, 800000 francs.

- Comment! s',cria la duchesse ,tonn,e, mon Dieu! que je suis ffch,e de
cela!

- Madame, r,pliqua la duchesse d'un trSs grand sang-froid, faut-il
retourner le nez du magot ... gauche?

- Mon Dieu, non, s',cria la princesse, mais je suis ffch,e qu'un homme
du caractSre du comte ait song, ... ce genre de gain.

- Sans ce vol, il ,tait m,pris, de tous les honn^tes gens.

- Grand Dieu! est-il possible?

- Madame, reprit la duchesse, excepte mon ami, le marquis Crescenzi,
qui a 3 ou 400000 livres de rente, tout le monde vole ici; et comment
ne volerait-on pas dans un pays o-- la reconnaissance des plus grands
services ne dure pas tout ... fait un mois? Il n'y a donc de r,el et de
survivant ... la disgrfce que l'argent. Je vais me permettre, madame, des
v,rit,s terribles.

- Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profond soupir, et
pourtant elles me sont cruellement d,sagr,ables.

- Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honn^te homme,
peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son pSre; le feu
prince avait du caractSre ... peu prSs comme tout le monde. Notre
souverain actuel n'est pas s-r de vouloir la m^me chose trois jours de
suite; par cons,quent, pour qu'on puisse ^tre s-r de lui, il faut vivre
continuellement avec lui et ne le laisser parler ... personne. Comme
cette v,rit, n'est pas bien difficile ... deviner, le nouveau parti ultra
dirig, par ces deux bonnes t^tes, Rassi et la marquise Raversi, va
chercher ... donner une maOEtresse au prince. Cette maOEtresse aura la
permission de faire sa fortune et de distribuer quelques places
subalternes, mais elle devra r,pondre au parti de la constante volont,
du maOEtre.

"Moi, pour ^tre bien ,tablie ... la cour de Votre Altesse, j'ai besoin
que le Rassi soit exil, et conspu,; je veux, de plus, que Fabrice soit
jug, par les juges les plus honn^tes que l'on pourra trouver: si ces
messieurs reconnaissent, comme je l'espSre qu'il est innocent, il sera
naturel d'accorder ... M. l'archev^que que Fabrice soit son coadjuteur
avec future succession. Si j',choue, le comte et moi nous nous
retirons; alors je laisse en partant ce conseil ... Votre Altesse
S,r,nissime: elle ne doit jamais pardonner ... Rassi, et jamais non plus
sortir des Etats de son fils. De prSs, ce bon fils ne lui fera pas de
mal s,rieux."

- J'ai suivi vos raisonnements avec toute l'attention requise, r,pondit
la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je me charge du soin de
donner une maOEtresse ... mon fils?

- Non pas, madame, mais faites d'abord que votre salon soit le seul o--
il s'amuse.

La conversation fut finie dans ce sens, les ,cailles tombaient des yeux
de l'innocente et spirituelle princesse.

Un courrier de la duchesse alla dire ... Fabrice qu'il pouvait entrer en
ville, mais en se cachant. On l'aperut ... peine: il passait sa vie
d,guis, en paysan dans la baraque en bois d'un marchand de marrons,
,tabli vis-...-vis de la porte de la citadelle, sous les arbres de la
promenade.



CHAPITRE XXIV


La duchesse organisa des soir,es charmantes au palais qui n'avait
jamais vu tant de gaiet,; jamais elle n, fut plus aimable que cet
hiver, et pourtant elle v,cut au milieu des plus grands dangers; mais
aussi, pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de
songer avec un certain degr, de malheur ... l',trange changement de
Fabrice. Le jeune prince venait de fort bonne heure aux soir,es
aimables de sa mSre, qui lui disait toujours:

- Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu'il y a sur votre bureau
plus de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux
pas que l'Europe m'accuse de faire de vous un roi fain,ant pour r,gner
... votre place.

Ces avis avaient le d,savantage de se pr,senter toujours dans les
moments les plus inopportuns, c'est-...-dire quand Son Altesse, ayant
vaincu sa timidit,, prenait part ... quelque charade en action qui
l'amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne
o--, sous pr,texte de conqu,rir au nouveau souverain l'affection de son
peuple la princesse admettait les plus jolies femmes d, la bourgeoisie.
La duchesse, qui ,tait l'fme de cette cour joyeuse, esp,rait que ces
belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la
haute fortune du bourgeois Rassi raconteraient au prince quelqu'une des
friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres id,es
enfantines, le prince pr,tendait avoir un ministSre moral.

Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soir,es
brillantes de la cour de la princesse, dirig,es par son ennemie,
,taient dangereuses pour lui. Il n'avait pas voulu remettre au comte
Mosca la sentence fort l,gale rendue contre Fabrice; il fallait donc
que la duchesse ou lui disparussent de la cour.

Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il ,tait de bon ton
de nier l'existence, on avait distribu, de l'argent au peuple. Rassi
partit de l...: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les
maisons les plus mis,rables de la ville, et passa des heures entiSres
en conversation r,gl,e avec leurs pauvres habitants. Il fut bien
r,compens, de tant de soins: aprSs quinze jours de ce genre de vie il
eut la certitude que Ferrante Palla avait ,t, le chef secret de
l'insurrection, et bien plus, que cet ^tre, pauvre toute sa vie comme
un grand poSte, avait fait vendre huit ou dix diamants ... G^nes.

On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient r,ellement
plus de 40000 francs, et que dix jours avant la mort du prince on avait
laiss,es pour 35000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin
d'argent.

Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice ...
cette d,couverte? Il s'apercevait que tous les jours on lui donnait des
ridicules ... la cour de la princesse douairiSre, et plusieurs fois le
prince, parlant d'affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute la
na<vet, de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des habitudes
singuliSrement pl,b,iennes: par exemple, dSs qu'une discussion
l'int,ressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la
main, si l'int,r^t croissait, il ,talait son mouchoir de coton rouge
sur sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d'une
des plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d'ailleurs
qu'elle avait la jambe fort bien faite, s',tait mise ... imiter ce geste
,l,gant du ministre de la justice.

Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:

- Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au
juste quel a ,t, le genre de mort de son auguste pSre? avec cette
somme, la justice serait mise ... m^me de saisir les coupables s'il y en
a.

La r,ponse du prince ne pouvait ^tre douteuse.

A quelque temps de l..., la Ch,kina avertit la duchesse qu'on lui avait
offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de sa
maOEtresse par un orfSvre, elle avait refus, avec indignation. La
duchesse la gronda d'avoir refus,; et, ... huit jours de l..., la Ch,kina
eut des diamants ... montrer. Le jour pris pour cette exhibition des
diamants, le comte Mosca plaa deux hommes s-rs auprSs de chacun des
orfSvres de Parme, et sur le minuit il vint dire ... la duchesse que
l'orfSvre curieux n',tait autre que le frSre de Rassi. La duchesse, qui
,tait fort gaie ce soir-l... (on jouait au palais une com,die dell'arte,
c'est-...-dire o-- chaque personnage invente le dialogue ... mesure qu'il le
dit, le plan seul de la com,die est affich, dans la coulisse), la
duchesse, qui jouait un r"le avait pour amoureux dans la piSce le comte
Baldi, l'ancien ami de la marquise Raversi, qui ,tait pr,sente. Le
prince, l'homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli garon et
dou, du coeur le plus tendre, ,tudiait le r"le du comte Baldi, et
voulait le jouer ... la seconde repr,sentation.

- J'ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais ... la
premiSre scSne du second acte; passons dans la salle des gardes.

L... au milieu de vingt gardes du corps, tous fort ,veill,s et fort
attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maOEtresse,
la duchesse dit en riant a son ami:

  - Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement.
C'est par moi que fut appel, au tr"ne Ernest V; il s'agissait de venger
Fabrice, que j'aimais alors bien plus qu'aujourd'hui, quoique toujours
fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guSre ... cette
innocence, mais peu importe, puisque vous m'aimez malgr, mes crimes. Eh
bien! voici un crime v,ritable: j'ai donn, tous mes diamants ... une
espSce de fou fort int,ressant, nomm, Ferrante Palla, je l'ai m^me
embrass, pour qu'il fOEt p,rir l'homme qui voulait faire empoisonner
Fabrice. O-- est le mal?

- Ah! voil... donc o-- Ferrante avait pris de l'argent pour son ,meute!
dit le comte, un peu stup,fait; et vous me racontez tout cela dans la
salle des gardes!

- C'est que je suis press,e, et voici le Rassi sur les traces du crime.
Il est bien vrai que je n'ai jamais parl, d'insurrection, car j'abhorre
les jacobins. R,fl,chissez l...-dessus et dites-moi votre avis aprSs la
piSce.

- Je vous dirai tout de suite qu'il faut inspirer de l'amour au
prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!

On appelait la duchesse pour son entr,e en scSne, elle s'enfuit.

Quelques jours aprSs, la duchesse reut par la poste une grande lettre
ridicule, sign,e du nom d'une ancienne femme de chambre ... elle, cette
femme demandait ... ^tre employ,e ... la cour, mais la duchesse avait
reconnu du premier coup d'oeil que ce n',tait ni son ,criture ni son
style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit
tomber ... ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pli,e
dans une feuille imprim,e d'un vieux livre'. AprSs avoir jet, un coup
d'oeil sur l'image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille
feuille imprim,e. Ses yeux brillSrent, et elle y trouvait ces mots:


Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on
voulut ranimer le feu sacr, dans des fmes qui se trouvSrent glac,es par
l',go<sme. Le renard est sur mes traces, c'est pourquoi je n'ai pas
cherch, ... voir une derniSre fois l'^tre ador,. Je me suis dit, elle
n'aime pas la r,publique, elle qui m'est sup,rieure par l'esprit autant
que par les grfces et la beaut,. D'ailleurs, comment faire une
r,publique sans r,publicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six
mois, je parcourrai, le microscope ... la main, et ... pied, les petites
villes d'Am,rique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale
que vous ayez dans mon coeur. Si vous recevez cette lettre, madame la
baronne, et qu'aucun oeil profane ne l'ait lue avant vous, faites
briser un des jeunes fr^nes plant,s ... vingt pas de l'endroit o-- j'osai
vous parler pour la premiSre fois. Alors je ferai enterrer, sous le
grand buis du jardin que vous remarquftes une fois en mes jours
heureux, une boOEte o-- se trouveront de ces choses qui font calomnier
les gens de mon opinion. Certes, je me fusse bien gard, d',crire si le
renard n',tait sur mes traces, et ne pouvait arriver ... cet ^tre
c,leste; voir le bais dans quinze jours.


"Puisqu'il a une imprimerie ... ses ordres, se dit la duchesse, bient"t
nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu'il m'y donnera!"

La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit jours
elle fut indispos,e, et la cour n'eut plus de jolies soir,es. La
princesse, fort scandalis,e de tout ce que la peur qu'elle avait de son
fils l'obligeait de faire dSs les premiers moments de son veuvage, alla
passer ces huit jours dans un couvent attenant ... l',glise o-- le feu
prince ,tait inhum,. Cette interruption des soir,es jeta sur les bras
du prince une masse ,norme de loisir, et porta un ,chec notable au
cr,dit du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l'ennui qui le
menaait si la duchesse quittait la cour ou seulement cessait dry
r,pandre la joie. Les soir,es recommencSrent, et le prince se montra de
plus en plus int,ress, par les com,dies dell'arte. Il avait le projet
de prendre un r"le, mais n'osait avouer cette ambition. Un jour,
rougissant beaucoup, il dit ... la duchesse:

- Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?

- Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m'en
donner l'ordre, je ferai arranger le plan d'une com,die, toutes les
scSnes brillantes du r"le de Votre Altesse seront avec moi, et comme
les premiers jours tout le monde h,site un peu, si Votre Altesse veut
me regarder avec quelque attention, je lui dirai les r,ponses qu'elle
doit faire.

Tout fut arrang, et avec une adresse infinie. Le prince fort timide
avait honte d'^tre timide, les soins que se donna la duchesse pour ne
pas faire souffrir cette timidit, inn,e firent une impression profonde
sur le jeune souverain.

Le jour de son d,but, le spectacle commena une demi-heure plus t"t
qu'... l'ordinaire, et il n'y avait dans le salon, au moment o-- l'on
passa dans la salle de spectacle, que huit ou dix femmes fg,es. Ces
figures-l... n'imposaient guSre au prince, et d'ailleurs, ,lev,es ...
Munich dans les vrais principes monarchiques, elles applaudissaient
toujours. Usant de son autorit, comme grande maOEtresse, la duchesse
ferma ... clef la porte par laquelle le vulgaire des courtisans entrait
au spectacle. Le prince, qui avait de l'esprit litt,raire et une belle
figure, se tira fort bien de ses premiSres scSnes; il r,p,tait avec
intelligence les phrases qu'il lisait dans les yeux de la duchesse, ou
qu'elle lui indiquait ... demi-voix. Dans un moment o-- les rares
spectateurs applaudissaient de toutes leurs forces, la duchesse fit un
signe, la porte d'honneur fut ouverte, et la salle de spectacle occup,e
en un instant par toutes les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au
prince une figure charmante et l'air fort heureux, se mirent ...
applaudir, le prince rougit de bonheur. Il jouait le r"le d'un amoureux
de la duchesse. Bien loin d'avoir ... lui sugg,rer des paroles, bient"t
elle fut oblig,e de l'engager ... abr,ger les scSnes; il parlait d'amour
avec un enthousiasme qui souvent embarrassait l'actrice ses r,pliques
duraient cinq minutes. La duchesse n',tait plus cette beaut,
,blouissante de l'ann,e pr,c,dente; la prison de Fabrice, et, bien plus
encore, le s,jour sur le lac Majeur avec Fabrice devenu morose et
silencieux, avaient donn, dix ans de plus ... la belle Gina. Ses traits
s',taient marqu,s, ils avaient plus d'esprit et moins de jeunesse.

Ils n'avaient plus que bien rarement l'enjouement du premier fge; mais
... la scSne, avec du rouge et tous les secours que l'art fournit aux
actrices, elle ,tait encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades
passionn,es, d,bit,es par le prince, donnSrent l',veil aux courtisans;
tous se disaient ce soir-l...:

- Voici la Balbi de ce nouveau rSgne.

Le comte se r,volta int,rieurement. La piSce finie, la duchesse dit au
prince devant toute la cour:

- Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous ^tes amoureux d'une
femme de trente-huit ans', ce qui fera manquer mon ,tablissement avec
le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, ... moins que le
prince ne me jure de m'adresser la parole comme il le ferait ... une
femme d'un certain fge, ... Mme la marquise Raversi, par exemple.

On r,p,ta trois fois la m^me piSce; le prince ,tait fou de bonheur;
mais, un soir, il parut fort soucieux.

- Ou je me trompe fort, dit la grande maOEtresse ... sa princesse, ou le
Rassi cherche ... nous jouer quelque tour; je conseillerais ... Votre
Altesse d'indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et
dans son d,sespoir, il vous dira quelque chose.

Le prince joua fort mal en effet; on l'entendait ... peine, et il ne
savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait
presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprSs de lui, mais
froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle,
dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.

- Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisiSme
acte, je ne veux pas absolument ^tre applaudi par complaisance; les
applaudissements qu'on me donnait ce soir me fendaient le coeur.
Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?

- Je vais m'avancer sur la scSne, faire une profonde r,v,rence ... Son
Altesse, une autre au public, comme un v,ritable directeur de com,die,
et dire que l'acteur qui jouait le r"le de L,lio, se trouvant
subitement indispos,, le spectacle se terminera par quelques morceaux
de musique. Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de
pouvoir montrer ... une aussi brillante assembl,e leurs petites voix
aigrelettes.

Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.

- Que n'^tes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon
conseil: Rassi vient de d,poser sur mon bureau cent quatre-vingt-deux
d,positions contre les pr,tendus assassins de mon pSre. Outre les
d,positions, il y a un acte d'accusation de plus de deux cents pages;
il me faut lire tout cela, et, de plus, j'ai donn, ma parole de n'en
rien dire au comte. Ceci mSne tout droit ... des supplices; d,j... il veut
que je fasse enlever en France, prSs d'Antibes, Ferrante Palla, ce
grand poSte que j'admire tant. Il est l... sous le nom de Poncet.

- Le jour o-- vous ferez pendre un lib,ral Rassi sera li, au ministSre
par des chaOEnes de fer et c'est ce qu'il veut avant tout; mais Votre
Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures ... l'avance.
Je ne parlerai ni ... la princesse, ni au comte du cri de douleur qui
vient de vous ,chapper; mais, comme d'aprSs mon serment je ne dois
avoir aucun secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre
Altesse voulait dire ... sa mSre les m^mes choses qui lui sont ,chapp,es
avec moi.

Cette id,e fit diversion ... la douleur d'acteur chut, qui accablait le
souverain.

- Eh bien! allez avertir ma mSre, je me rends dans son grand cabinet.

Le prince quitta les coulisses, traversa un salon par lequel on
arrivait au th,ftre, renvoya d'un air dur le grand chambellan et l'aide
de camp de service qui le suivaient; de son c"t, la princesse quitta
pr,cipitamment le spectacle; arriv,e dans le grand cabinet, la grande
maOEtresse fit une profonde r,v,rence ... la mSre et au fils, et les
laissa seuls. On peut juger de l'agitation de la cour, ce sont l... les
choses qui la rendent si amusante. Au bout d'une heure le prince
lui-m^me se pr,senta ... la porte du cabinet et appela la duchesse; la
princesse ,tait en larmes, son fils avait une physionomie tout alt,r,e.

"Voici des gens faibles qui ont de l'humeur, se dit la grande
maOEtresse, et qui cherchent un pr,texte pour se ffcher contre
quelqu'un. >> D'abord la mSre et le fils se disputSrent la parole pour
raconter les d,tails ... la duchesse, qui dans ses r,ponses eut grand
soin de ne mettre en avant aucune id,e. Pendant deux mortelles heures
les trois acteurs de cette scSne ennuyeuse ne sortirent pas des r"les
que nous venons d'indiquer. Le prince alla chercher lui-m^me les deux
,normes portefeuilles que Rassi avait d,pos,s sur son bureau; en
sortant du grand cabinet de sa mSre, il trouva toute la cour qui
attendait.

-  Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s',cria-t-il, d'un ton fort
impoli et qu'on ne lui avait Jamais vu.

Le prince ne voulait pas ^tre aperu portant lui-m^me les deux
portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans
disparurent en un clin d'oeil. En repassant, le prince ne trouva plus
que les valets de chambre qui ,teignaient les bougies; il les renvoya
avec fureur, ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui
avait eu la gaucherie de rester, par zSle.

- Tout le monde prend ... tfche de m'impatienter ce soir, dit-il avec
humeur ... la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.

Il lui croyait beaucoup d'esprit et il ,tait furieux de ce qu'elle
s'obstinait ,videmment ... ne pas ouvrir un avis. Elle, de son c"t,,
,tait r,solue ... ne rien dire qu'autant qu'on lui demanderait son avis
bien express,ment. Il s',coula encore une grosse demi-heure avant que
le prince, qui avait le sentiment de sa dignit,, se d,terminft ... lui
dire:

- Mais madame, vous ne dites rien.

- Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu'on
dit devant moi.

- Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous
ordonne de me donner votre avis.

- On punit les crimes pour emp^cher qu'ils ne se renouvellent. Le feu
prince a-t-il ,t, empoisonn,? c'est ce qui est fort douteux; a-t-il ,t,
empoisonn, par les jacobins? c'est ce que Rassi voudrait bien prouver,
car alors il devient pour Votre Altesse un instrument n,cessaire ... tout
jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son rSgne, peut se
promettre bien des soir,es comme celle-ci. Vos sujets disent
g,n,ralement, ce qui est de toute v,rit,, que Votre Altesse a de la
bont, dans le caractSre; tant qu'elle n'aura pas fait pendre quelque
lib,ral, elle jouira de cette r,putation, et bien certainement personne
ne songera ... lui pr,parer du poison.

- Votre conclusion est ,vidente, s',cria la princesse avec humeur; vous
ne voulez pas que l'on punisse les assassins de mon mari!

- C'est qu'apparemment, madame, je suis li,e ... eux par une tendre
amiti,.

La duchesse voyait dans les yeux du prince qu'il la croyait
parfaitement d'accord avec sa mSre pour lui dicter un plan de conduite.
Il y eut entre les deux femmes une succession assez rapide d'aigres
reparties, ... la suite desquelles la duchesse protesta qu'elle ne dirait
plus une seule parole, et elle fut fidSle ... sa r,solution; mais le
prince, aprSs une longue discussion avec sa mSre, lui ordonna de
nouveau de dire son avis.

- C'est ce que je jure ... Vos Altesses de ne point faire!

- Mais c'est un v,ritable enfantillage! s',cria le prince.

- Je vous prie de parler, madame la duchesse dit la princesse d'un air
digne.

- C'est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre
Altesse, ajouta la duchesse en s'adressant au prince, lit parfaitement
le franais; pour calmer nos esprits agit,s, voudrait-elle nous lire
une fable de La Fontaine?

La princesse trouva ce nous fort insolent, mais elle eut l'air ... la
fois ,tonn, et amus,, quand la grande maOEtresse, qui ,tait all,e du
plus grand sang-froid ouvrir la bibliothSque, revint avec un volume des
Fables de La Fontaine t; elle le feuilleta quelques instants, puis dit
au prince, en le lui pr,sentant:

- Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.


LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR

Un amateur de jardinage
Demi-bourgeois, demi-manant,
Poss,dait en certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif ferm, cette ,tendue:
L... croissaient ... plaisir l'oseille et la laitue,
De quoi faire ... Margot pour sa f^te un bouquet,
Peu de jasmin d'Espagne et force serpolet.
Cette f,licit, par un liSvre troubl,e
Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
Ce maudit animal vient prendre sa goul,e
Soir et matin, dit-il, et des piSges se rit;
Les pierres les bftons y perdent leur cr,dit:
Il est sorcier, je crois - Sorcier! je l'en d,fie,
Repartit le seigneur: f-t-il diable, Miraut,
En d,pit de ses tours, l'attrapera bient"t.
Je vous en d,ferai, bonhomme, sur ma vie.
- Et quand?- Et dSs demain, sans tarder plus longtemps.
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
- Euro..., d,jeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
L'embarras des chasseurs succSde au d,jeuner.
Chacun s'anime et se pr,pare;
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bonhomme est ,tonn,.
Le pis fut que l'on mit en piteux ,quipage
Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;
Adieu chicor,e et poireaux;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le bonhomme disait: Ce sont l... jeux de prince.
Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
Firent plus de d,gft en une heure de temps
Que n'en auraient fait en cent ans
Tous les liSvres de la province.
Petits princes, videz vos d,bats entre vous;
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.


Cette lecture fut suivie d'un long silence. Le prince se promenait dans
le cabinet, aprSs ^tre all, lui-m^me remettre le volume ... sa place.

- Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?

- Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m'aura pas nomm,e
ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de
grande maOEtresse.

Nouveau silence d'un gros quart d'heure, enfin la princesse songea au
r"le que joua jadis Marie de M,dicis, mSre de Louis XIII: tous les
jours pr,c,dents, la grande maOEtresse avait fait lire par la lectrice
l'excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique
fort piqu,e, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays
et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse pourrait bien imiter
Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse
e-t donn, tout au monde pour humilier sa grande maOEtresse mais elle ne
pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exag,r,, prendre
la main de la duchesse et lui dire:

- Allons, madame, prouvez-moi votre amiti, en parlant.

- Eh bien! deux mots sans plus: br-ler, dans la chemin,e que voil...,
tous les papiers r,unis par cette vipSre de Rassi, et ne jamais lui
avouer qu'on les a br-l,s.

Elle ajouta tout bas, et d'un air familier, ... l'oreille de la princesse

- Rassi peut ^tre Richelieu!

- Mais, diable! ces papiers me co-tent plus de quatre-vingt mille
francs! s',cria le prince ffch,.

- Mon prince r,pliqua la duchesse avec ,nergie, voil... ce qu'il en co-te
d'employer des sc,l,rats de basse naissance. Pl-t ... Dieu que vous
puissiez perdre un million, et ne jamais pr^ter cr,ance aux bas coquins
qui ont emp^ch, votre pSre de dormir pendant les six derniSres ann,es
de son rSgne.

Le mot basse naissance avait plu extr^mement ... la princesse, qui
trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive
pour l'esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.

Durant le court moment de profond silence, rempli par les r,flexions de
la princesse, l'horloge du chfteau sonna trois heures. La princesse se
leva, fit une profonde r,v,rence ... son fils, et lui dit:

- Ma sant, ne me permet pas de prolonger davantage la discussion.
Jamais de ministre de basse naissance; vous ne m'"terez pas de l'id,e
que votre Rassi vous a vol, la moiti, de l'argent qu'il vous a fait
d,penser en espionnage.

La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaa dans la
chemin,e, de faon ... ne pas les ,teindre; puis, s'approchant de son
fils, elle ajouta:

- La fable de La Fontaine l'emporte dans mon esprit, sur le juste d,sir
de venger un ,poux. Votre Altesse veut-elle me permettre de br-ler ces
,critures?

Le prince restait immobile.

"Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse, le comte a
raison: le feu prince ne nous e-t pas fait veiller jusqu'... trois heures
du matin avant de prendre un parti. >>

La princesse, toujours debout, ajouta:

- Ce petit procureur serait bien fier, s'il savait que ses paperasses,
remplies de mensonges, et arrang,es pour procurer son avancement, ont
fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l'Etat.

Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida
tout le contenu dans la chemin,e. La masse des papiers fut sur le point
d',touffer les deux bougies; l'appartement se remplit de fum,e. La
princesse vit dans les yeux de son fils qu'il ,tait tent, de saisir une
carafe et de sauver ces papiers, qui lui co-taient quatre-vingt mille
francs.

- Ouvrez donc la fen^tre! cria-t-elle ... la duchesse avec humeur.

La duchesse se hfta d'ob,ir; aussit"t tous les papiers s'enflammSrent ...
la fois, il se fit un grand bruit dans la chemin,e, et bient"t il fut
,vident qu'elle avait pris feu.

Le prince avait l'fme petite pour toutes les choses d'argent; il crut
voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu'il contenait
d,truites; il courut ... la fen^tre et appela la garde d'une voix toute
chang,e. Les soldats en tumulte ,tant accourus dans la cour ... la voix
du prince, il revint prSs de la chemin,e qui attirait l'air de la
fen^tre ouverte avec un bruit r,ellement effrayant; il s'impatienta,
jura, fit deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de
lui, et, enfin, sortit en courant.

La princesse et sa grande maOEtresse restSrent debout, l'une vis-...-vis
de l'autre, et gardant un profond silence.

"La colSre va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon
procSs est gagn,."Et elle se disposait ... ^tre fort impertinente dans
ses r,pliques, quand une pens,e l'illumina; elle vit le second
portefeuille intact."Non, mon procSs n'est gagn, qu'... moiti,!"Elle dit
... la princesse, d'un air assez froid:

- Madame m'ordonne-t-elle de br-ler le reste de ces papiers?

- Et o-- les br-lerez-vous? dit la princesse avec humeur.

- Dans la chemin,e du salon; en les y jetant l'un aprSs l'autre, il n'y
a pas de danger.

La duchesse plaa sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,
prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de
voir que ce portefeuille ,tait celui des d,positions, mit dans son
chfle cinq ou six liasses de papier, br-la le reste avec beaucoup de
soin, puis disparut sans prendre cong, de la princesse.

"Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a
failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la
t^te sur un ,chafaud."

En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut
outr,e de colSre contre sa grande maOEtresse.

Malgr, l'heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il ,tait au feu
du chfteau, mais parut bient"t avec la nouvelle que tout ,tait fini.

- Ce petit prince a r,ellement montr, beaucoup de courage, et je lui en
ai fait mon compliment avec effusion.

- Examinez bien vite ces d,positions, et br-lons-les au plus t"t.

Le comte lut et pflit.

- Ma foi, ils arrivaient bien prSs de la v,rit,; cette proc,dure est
fort adroitement faite, ils sont tout ... fait sur les traces de Ferrante
Palla; et, s'il parle, nous avons un r"le difficile.

- Mais il ne parlera pas, s',cria la duchesse c'est un homme d'honneur,
celui-l...: br-lons, br-lons.

- Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze
t,moins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais
le Rassi veut recommencer.

- Je rappellerai ... Votre Excellence que le prince a donn, sa parole de
ne rien dire ... son ministre de la justice de notre exp,dition nocturne.

- Par pusillanimit,, et de peur d'une scSne, il la tiendra.

- Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre
mariage; je n'aurais pas voulu vous apporter en dot un procSs criminel,
et encore pour un p,ch, que me fit commettre mon int,r^t pour un autre.

Le comte ,tait amoureux, lui prit la main, s'exclama; il avait les
larmes aux yeux.

- Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois
tenir avec la princesse; je suis exc,d,e de fatigue, j'ai jou, une
heure la com,die sur le th,ftre, et cinq heures dans le cabinet.

- Vous vous ^tes assez veng,e des propos aigrelets de la princesse, qui
n',taient que de la faiblesse, par l'impertinence de votre sortie.
Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi
n'est pas encore en prison ou exil,, nous n'avons pas encore d,chir, la
sentence de Fabrice.

"Vous demandiez ... la princesse de prendre une d,cision, ce qui donne
toujours de l'humeur aux princes et m^me aux premiers ministres; enfin
vous ^tes sa grande maOEtresse, c'est-...-dire sa petite servante. Par un
retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le
Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher ... faire pendre
quelqu'un: tant qu'il n'a pas compromis le prince, il n'est s-r de rien.

"Il y a eu un homme bless, ... l'incendie de cette nuit; c'est un
tailleur, qui a, ma foi, montr, une intr,pidit, extraordinaire. Demain,
je vais engager le prince ... s'appuyer sur mon bras, et ... venir avec moi
faire une visite au tailleur, je serai arm, jusqu'aux dents et j'aurai
l'oeil au guet; d'ailleurs ce jeune prince n'est point encore ha<. Moi
je veux l'accoutumer ... se promener dans les rues c'est un tour que je
joue au Rassi, qui certainement va me succ,der, et ne pourra plus
permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je
ferai passer le prince devant la statue de son pSre; il remarquera les
coups de pierre qui ont cass, le jupon ... la romaine dont le nigaud de
statuaire l'a affubl,; et, enfin, le prince aura bien peu d'esprit si
de lui-m^me il ne fait pas cette r,flexion: "Voil... ce qu'on gagne ...
faire pendre des jacobins."A quoi je r,pliquerai: "Il faut en pendre
dix mille ou pas un: la Saint-Barth,lemy a d,truit les protestants en
France."

"Demain, chSre amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le
prince, et dites-lui: "Hier soir, j'ai fait auprSs de vous le service
de ministre, je vous ai donn, des conseils, et, par vos ordres, j'ai
encouru le d,plaisir de la princesse, il faut que vous me payiez."Il
s'attendra ... une demande d'argent, et froncera le sourcil, vous le
laisserez plong, dans cette id,e malheureuse le plus longtemps que vous
pourrez, puis vous direz: "Je prie Votre Altesse d'ordonner que Fabrice
soit jug, contradictoirement (ce qui veut dire lui pr,sent) par les
douze juges les plus respect,s de vos Etats."Et, sans perdre de temps,
vous lui pr,senterez ... signer une petite ordonnance ,crite de votre
belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre. bien entendu,
la clause que la premiSre sentence est annul,e. A cela, il n'y a qu'une
objection; mais, si vous menez l'affaire chaudement, elle ne viendra
pas ... l'esprit du prince. Il peut vous dire: "Il faut que Fabrice se
constitue prisonnier ... la citadelle."A quoi vous r,pondrez: "Il se
constituera prisonnier ... la prison de la ville (vous savez que j'y suis
le maOEtre, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir)."Si le prince
vous r,pond: "Non, sa fuite a ,corn, l'honneur de ma citadelle, et je
veux, pour la forme, qu'il rentre dans la chambre o-- il ,tait"vous
r,pondrez ... votre tour: "Non, car l... il serait ... la disposition de mon
ennemi Rassi."Et, par une de ces phrases de femme que vous savez si
bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fl,chir Rassi, vous
pourrez bien lui raconter l'auto-da-f, de cette nuit; s'il insiste,
vous annoncerez que vous allez passer quinze jours ... votre chfteau de
Sacca.

"Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette d,marche
qui peut le conduire en prison. Pour tout pr,voir, si, pendant qu'il
est sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner,
Fabrice peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous
savez que j'ai fait venir un cuisinier franais, qui est le plus gai
des hommes, et qui fait des calembours; or, le calembour est
incompatible avec l'assassinat. J'ai d,j... dit ... notre ami Fabrice que
j'ai retrouv, tous les t,moins de son action belle et courageuse; ce
fut ,videmment ce Giletti qui voulut l'assassiner. Je ne vous ai pas
parl, de ces t,moins, parce que je voulais vous faire une surprise,
mais ce plan a manqu,; le prince n'a pas voulu signer. J'ai dit ... notre
Fabrice que, certainement, je lui procurerai une grande place
eccl,siastique; mais j'aurai bien de la peine si ses ennemis peuvent
objecter en cour de Rome une accusation d'assassinat.

"Sentez-vous madame que, s'il n'est pas jug, de la faon la plus
solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera d,sagr,able pour lui?
Il y aurait une grande pusillanimit, ... ne pas se faire juger, quand on
est s-r d'^tre innocent. D'ailleurs, f-t-il coupable, je le ferais
acquitter. Quand je lui ai parl,, le bouillant jeune homme ne m'a pas
laiss, achever, il a pris l'almanach officiel, et nous avons choisi
ensemble les douze juges les plus intSgres et les plus savants; la
liste est faite, nous avons effac, six noms, que nous avons remplac,s
par six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n'avons
pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppl,, par quatre coquins
d,vou,s ... Rassi."

Cette proposition du comte inqui,ta mortellement la duchesse, et non
sans cause, enfin, elle se rendit ... la raison, et, sous la dict,e du
ministre, ,crivit l'ordonnance qui nommait les juges.

Le comte ne la quitta qu'... six heures du matin; elle essaya de dormir,
mais en vain. A neuf heures, elle d,jeuna avec Fabrice, qu'elle trouva
br-lant d'envie d'^tre jug,; ... dix heures, elle ,tait chez la
princesse, qui n',tait point visible; ... onze heures elle vit le prince,
qui tenait son lever, et qui signa l'ordonnance sans la moindre
objection. La duchesse envoya l'ordonnance au comte, et se mit au lit.

Il serait peut-^tre plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le
comte l'obligea ... contresigner, en pr,sence du prince, l'ordonnance
sign,e du matin par celui-ci; mais les ,v,nements nous pressent.

Le comte discuta le m,rite de chaque juge, et offrit de changer les
noms. Mais le lecteur est peut-^tre un peu las de tous ces d,tails de
proc,dure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout ceci,
on peut tirer cette morale, que l'homme qui approche de la cour
compromet son bonheur, s'il est heureux, et, dans tous les cas, fait
d,pendre son avenir des intrigues d'une femme de chambre.

D'un autre c"t,, en Am,rique, dans la r,publique, il faut s'ennuyer
toute la journ,e ... faire une cour s,rieuse aux boutiquiers de la rue,
et devenir aussi b^te qu'eux; et l..., pas d'Op,ra.

La duchesse, ... son lever du soir, eut un moment de vive inqui,tude: on
ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,
elle reut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier ... la
prison de la ville, o-- le comte ,tait le maOEtre, il ,tait all,
reprendre son ancienne chambre ... la citadelle, trop heureux d'habiter ...
quelques pas de Cl,lia.

Ce fut un ,v,nement d'une immense cons,quence: en ce lieu il ,tait
expos, au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au
d,sespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Cl,lia, parce
que d,cid,ment dans quelques jours elle allait ,pouser le riche marquis
Crescenzi. Cette folie rendit ... Fabrice toute l'influence qu'il avait
eue jadis sur l'fme de la duchesse.

"C'est ce maudit papier que je suis all,e faire signer qui lui donnera
la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs id,es d'honneur! Comme
s'il fallait songer ... l'honneur dans les gouvernements absolus, dans
les pays o-- un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien
accepter la grfce que le prince e-t sign,e tout aussi facilement que la
convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu'importe, aprSs tout,
qu'un homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accus,
d'avoir tu, lui-m^me, et l',p,e au poing, un histrion tel que Giletti!"

A peine le billet de Fabrice reu, la duchesse courut chez le comte,
qu'elle trouva tout pfle.

- Grand Dieu! chSre amie, j'ai la main malheureuse avec cet enfant, et
vous allez encore m'en vouloir. Je puis vous prouver que j'ai fait
venir hier soir le ge"lier de la prison de la ville tous les jours,
votre neveu serait venu prendre du th, chez vous. Ce qu'il y a
d'affreux, c'est qu'il est impossible ... vous et ... moi de dire au prince
que l'on craint le poison, et le poison administr, par Rassi; ce
soupon lui semblerait le comble de l'immoralit,. Toutefois si vous
l'exigez, je suis pr^t ... monter au palais; mais je suis s-r de la
r,ponse. Je vais vous dire plus; je vous offre un moyen que je
n'emploierais pas pour moi. Depuis que j'ai le pouvoir en ce pays, je
n'ai pas fait p,rir un seul homme, et vous savez que je suis tellement
nigaud de ce c"t,-l..., que quelquefois, ... la chute du jour, je pense
encore ... ces deux espions que je fis fusiller un peu l,gSrement en
Espagne. Eh bien! voulez-vous que je vous d,fasse de Rassi? Le danger
qu'il fait courir ... Fabrice est sans bornes; il tient l... un moyen s-r
de me faire d,guerpir.

Cette proposition plut extr^mement ... la duchesse; mais elle ne l'adopta
pas.

- Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce
beau ciel de Naples, vous ayez des id,es noires le soir.

- Mais, chSre amie, il me semble que nous n'avons que le choix des
id,es noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-m^me, si Fabrice est
emport, par une maladie?

La discussion reprit de plus belle sur cette id,e, et la duchesse la
termina par cette phrase:

- Rassi doit la vie ... ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne
veux pas empoisonner toutes les soir,es de la vieillesse que nous
allons passer ensemble.

La duchesse courut ... la forteresse; le g,n,ral Fabio Conti fut enchant,
d'avoir ... lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne
peut p,n,trer dans une prison d'Etat sans un ordre sign, du prince.

- Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour ... la
citadelle?

- C'est que j'ai obtenu pour eux un ordre du prince.

La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le g,n,ral
Fabio Conti s',tait regard, comme personnellement d,shonor, par la
fuite de Fabrice: lorsqu'il le vit arriver ... la citadelle, il n'e-t pas
d- le recevoir, car il n'avait aucun ordre pour cela."Mais, se dit-il,
c'est le Ciel qui me l'envoie pour r,parer mon honneur et me sauver du
ridicule qui fl,trirait ma carriSre militaire. Il s'agit de ne pas
manquer ... l'occasion: sans doute on va l'acquitter, et je n'ai que peu
de jours pour me venger."



CHAPITRE XXV


L'arriv,e de notre h,ros mit Cl,lia au d,sespoir: la pauvre fille,
pieuse et sincSre avec elle-m^me, ne pouvait se dissimuler qu'il n'y
aurait jamais de bonheur pour elle loin de Fabrice, mais elle avait
fait voeu ... la Madone, lors du demi-empoisonnement de son pSre, de
faire ... celui-ci le sacrifice d',pouser le marquis Crescenzi. Elle
avait fait le voeu de ne jamais revoir Fabrice, et d,j... elle ,tait en
proie aux remords les plus affreux, pour l'aveu auquel elle avait ,t,
entraOEn,e dans la lettre qu'elle avait ,crite ... Fabrice la veille de sa
fuite. Comment peindre ce qui se passa dans ce triste coeur lorsque,
occup,e m,lancoliquement ... voir voltiger ses oiseaux, et levant les
yeux par habitude et avec tendresse vers la fen^tre de laquelle
autrefois Fabrice la regardait, elle l'y vit de nouveau qui la saluait
avec un tendre respect.

Elle crut ... une vision que le ciel permettait pour la punir; puis
l'atroce r,alit, apparut ... sa raison."Ils l'ont repris, se dit-elle, et
il est perdu!"Elle se rappelait les propos tenus dans la forteresse
aprSs la fuite; les derniers des ge"liers s'estimaient mortellement
offens,s. Cl,lia regarda Fabrice, et malgr, elle ce regard peignit en
entier la passion qui la mettait au d,sespoir.

"Croyez-vous, semblait-elle dire ... Fabrice, que je trouverai le bonheur
dans ce palais somptueux qu'on pr,pare pour moi? Mon pSre me r,pSte ...
sati,t, que vous ^tes aussi pauvre que nous; mais, grand Dieu! avec
quel bonheur je partagerais cette pauvret,! Mais, h,las! nous ne devons
jamais nous revoir."

Cl,lia n'eut pas la force d'employer les alphabets: en regardant
Fabrice elle se trouva mal et tomba sur une chaise ... c"t, de la
fen^tre. Sa figure reposait sur l'appui de cette fen^tre; et, comme
elle avait voulu le voir jusqu'au dernier moment, son visage ,tait
tourn, vers Fabrice, qui pouvait l'apercevoir en entier. Lorsque aprSs
quelques instants elle rouvrit les yeux, son premier regard fut pour
Fabrice: elle vit des larmes dans ses yeux; mais ces larmes ,taient
l'effet de l'extr^me bonheur, il voyait que l'absence ne l'avait point
fait oublier. Les deux pauvres jeunes gens restSrent quelque temps
comme enchant,s dans la vue l'un de l'autre. Fabrice osa chanter, comme
s'il s'accompagnait de la guitare, quelques mots improvis,s et qui
disaient: C'est pour vous revoir que je suis revenu en prison; on va me
juger.

Ces mots semblSrent r,veiller toute la vertu de Cl,lia: elle se leva
rapidement, se cacha les yeux et, par les gestes les plus vifs, chercha
... lui exprimer qu'elle ne devait jamais le revoir; elle l'avait promis
... la Madone, et venait de le regarder par oubli. Fabrice osant encore
exprimer son amour, Cl,lia s'enfuit indign,e et se jurant ... elle-m^me
que jamais elle ne le reverrait, car tels ,taient les termes pr,cis de
son voeu ... la Madone: Mes yeux ne le reverront jamais. Elle les avait
inscrits dans un petit papier que son oncle Cesare lui avait permis de
br-ler sur l'autel au moment de l'offrande tandis qu'il disait la messe.

Mais, malgr, tous les serments, la pr,sence de Fabrice dans la tour
FarnSse avait rendu ... Cl,lia toutes ses anciennes faons d'agir. Elle
passait ordinairement toutes ses journ,es seule, dans sa chambre. A
peine remise du trouble impr,vu o-- l'avait jet,e la vue de Fabrice,
elle se mit ... parcourir le palais, et pour ainsi dire ... renouveler
connaissance avec tous ses amis subalternes. Une vieille femme trSs
bavarde employ,e ... la cuisine lui dit d'un air de mystSre:

- Cette fois-ci, le seigneur Fabrice ne sortira pas de la citadelle.

- Il ne commettra plus la faute de passer pardessus les murs, dit
Cl,lia; mais il sortira par la porte, s'il est acquitt,.

- Je dis et je puis dire ... Votre Excellence qu'il ne sortira que les
pieds les premiers de la citadelle.

Cl,lia pflit extr^mement, ce qui fut remarqu, de la vieille femme, et
arr^ta tout court son ,loquence. Elle se dit qu'elle avait commis une
imprudence en parlant ainsi devant la fille du gouverneur, dont le
devoir allait ^tre de dire ... tout le monde que Fabrice ,tait mort de
maladie. En remontant chez elle, Cl,lia rencontra le m,decin de la
prison, sorte d'honn^te homme timide qui lui dit d'un air tout effar,
que Fabrice ,tait bien malade. Cl,lia pouvait ... peine se soutenir; elle
chercha partout son oncle, le bon abb, don Cesare, et enfin le trouva ...
la chapelle, o-- il priait avec ferveur; il avait la figure renvers,e.
Le dOEner sonna. A table, il n'y eut pas une parole d',chang,e entre les
deux frSres; seulement, vers la fin du repas, le g,n,ral adressa
quelques mots fort aigres ... son frSre. Celui-ci regarda les
domestiques, qui sortirent.

- Mon g,n,ral, dit don Cesare au gouverneur, j'ai l'honneur de vous
pr,venir que je vais quitter la citadelle: je donne ma d,mission.

- Bravo! bravissimo! pour me rendre suspect!... Et la raison, s'il vous
plaOEt?

- Ma conscience.

- Allez, vous n'^tes qu'un calotin! vous ne connaissez rien ... l'honneur.

"Fabrice est mort, se dit Cl,lia; on l'a empoisonn, ... dOEner ou c'est
pour demain."Elle courut ... la voliSre, r,solue de chanter en
s'accompagnant avec le piano."Je me confesserai, se dit-elle, et l'on
me pardonnera d'avoir viol, mon voeu pour sauver la vie d'un
homme."Quelle ne fut pas sa consternation lorsque, arriv,e ... la
voliSre, elle vit que les abat-jour venaient d'^tre remplac,s par des
planches attach,es aux barreaux de fer! Eperdue, elle essaya de donner
un avis au prisonnier par quelques mots plut"t cri,s que chant,s. Il
n'y eut de r,ponse d'aucune sorte; un silence de mort r,gnait d,j... dans
la tour FarnSse."Tout est consomm,", se dit-elle. Elle descendit hors
d'elle-m^me, puis remonta afin de se munir du peu d'argent qu'elle
avait et de petites boucles d'oreilles en diamants; elle prit aussi, en
passant, le pain qui restait du dOEner, et qui avait ,t, plac, dans un
buffet."S'il vit encore, mon devoir est de le sauver."Elle s'avana
d'un air hautain vers la petite porte de la tour; cette porte ,tait
ouverte, et l'on venait seulement de placer huit soldats dans la piSce
aux colonnes du rez-de-chauss,e. Elle regarda hardiment ces soldats;
Cl,lia comptait adresser la parole au sergent qui devait les commander:
cet homme ,tait absent. Cl,lia s',lana sur le petit escalier de fer
qui tournait en spirale autour d'une colonne; les soldats la
regardSrent d'un air fort ,bahi, mais, apparemment ... cause de son chfle
de dentelle et de son chapeau, n'osSrent rien lui dire. Au premier
,tage il n'y avait personne; mais, en arrivant au second, ... l'entr,e du
corridor qui, si le lecteur s'en souvient, ,tait ferm, par trois portes
en barreaux de fer et conduisait ... la chambre de Fabrice, elle trouva
un guichetier ... elle inconnu, et qui lui dit d'un air effar,:

- Il n'a pas encore dOEn,.

- Je le sais bien, dit Cl,lia avec hauteur.

Cet homme n'osa l'arr^ter. Vingt pas plus loin, Cl,lia trouva assis sur
la premiSre des six marches en bois qui conduisaient ... la chambre de
Fabrice un autre guichetier fort fg, et fort rouge qui lui dit
r,solument:

- Mademoiselle, avez-vous un ordre du gouverneur?

- Est-ce que vous ne me connaissez pas?

Cl,lia, en ce moment, ,tait anim,e d'une force surnaturelle, elle ,tait
hors d'elle-m^me."Je vais sauver mon mari", se disait-elle.

Pendant que le vieux guichetier s',criait: a Mais mon devoir ne me
permet pas..."Cl,lia montait rapidement les six marches; elle se
pr,cipita contre la porte: une clef ,norme ,tait dans la serrure, elle
eut besoin de toutes ses forces pour la faire tourner. A ce moment, le
vieux guichetier ... demi ivre saisissait le bas de sa robe; elle entra
vivement dans la chambre, referma la porte en d,chirant sa robe, et,
comme le guichetier la poussait pour entrer aprSs elle, elle la ferma
avec un verrou qui se trouvait sous sa main. Elle regarda dans la
chambre et vit Fabrice assis devant une fort petite table o-- ,tait son
dOEner. Elle se pr,cipita sur la table, la renversa, et, saisissant le
bras de Fabrice. lui dit:

-  As-tu mang,?

Ce tutoiement ravit Fabrice. Dans son trouble, Cl,lia oubliait pour la
premiSre fois la retenue f,minine, et laissait voir son amour.

Fabrice allait commencer ce fatal repas: il la prit dans ses bras et la
couvrit de baisers."Ce dOEner ,tait empoisonn,, pensa-t-il: si je lui
dis que je n'y ai pas touch,, la religion reprend ses droits et Cl,lia
s'enfuit. Si elle me regarde au contraire comme un mourant,
j'obtiendrai d'elle qu'elle ne me quitte point. Elle d,sire trouver un
moyen de rompre son ex,crable mariage, le hasard nous le pr,sente: les
ge"liers vont s'assembler, ils enfonceront la porte, et voici un
esclandre tel que peut-^tre le marquis Crescenzi en sera effray,, et le
mariage rompu."

Pendant l'instant de silence occup, par ces r,flexions, Fabrice sentit
que d,j... Cl,lia cherchait ... se d,gager de ses embrassements.

- Je ne sens point encore de douleurs, lui dit-il, mais bient"t elles
me renverseront ... tes pieds; aide-moi ... mourir.

- O mon unique ami! lui dit-elle, je mourrai avec toi.

Elle le serrait dans ses bras, comme par un mouvement convulsif.

Elle ,tait si belle, ... demi v^tue et dans cet ,tat d'extr^me passion,
que Fabrice ne put r,sister ... un mouvement presque involontaire. Aucune
r,sistance ne fut oppos,e'.

Dans l'enthousiasme de passion et de g,n,rosit, qui suit un bonheur
extr^me, il lui dit ,tourdiment:

- Il ne faut pas qu'un indigne mensonge vienne souiller les premiers
instants de notre bonheur: sans ton courage je ne serais plus qu'un
cadavre, ou je me d,battrais contre d'atroces douleurs; mais j'allais
commencer ... dOEner lorsque tu es entr,e, et je n'ai point touch, ... ces
plats.

Fabrice s',tendait sur ces images atroces pour conjurer l'indignation
qu'il lisait d,j... dans les yeux de Cl,lia. Elle le regarda quelques
instants, combattue par deux sentiments violents et oppos,s, puis elle
se jeta dans ses bras. On entendit un grand bruit dans le corridor, on
ouvrait et on fermait avec violence les trois portes de fer, on parlait
en criant.

- Ah! si j'avais des armes! s',cria Fabrice; on me les a fait rendre
pour me permettre d'entrer. Sans doute ils viennent pour m'achever!
Adieu ma Cl,lia, je b,nis ma mort puisqu'elle a ,t, l'occasion de mon
bonheur.

Cl,lia l'embrassa et lui donna un petit poignard ... manche d'ivoire,
dont la lame n',tait guSre plus longue que celle d'un canif.

- Ne te laisse pas tuer, lui dit-elle, et d,fends-toi jusqu'au dernier
moment; si mon oncle l'abb, entend le bruit, il a du courage et de la
vertu, il te sauvera; je vais leur parler.

En disant ces mots elle se pr,cipita vers la porte.

- Si tu n'es pas tu,, dit-elle avec exaltation, en tenant le verrou de
la porte, et tournant la t^te de son c"t,, laisse-toi mourir de faim
plut"t que de toucher ... quoi que ce soit. Porte ce pain toujours sur
toi.

Le bruit s'approchait, Fabrice la saisit ... bras le corps, prit sa place
auprSs de la porte, et ouvrant cette porte avec fureur, il se pr,cipita
sur l'escalier de bois de six marches. Il avait ... la main le petit
poignard ... manche d'ivoire, et fut sur le point d'en percer le gilet du
g,n,ral Fontana, aide de camp du prince, qui recula bien vite, en
s',criant tout effray,:

- Mais je viens vous sauver, monsieur del Dongo.

Fabrice remonta les six marches, dit dans la chambre:

- Fontana vient me sauver.

Puis, revenant prSs du g,n,ral sur les marches de bois, s'expliqua
froidement avec lui. Il le pria fort longuement de lui pardonner un
premier mouvement de colSre.

- On voulait m'empoisonner; ce dOEner qui est l... devant moi, est
empoisonn,; j'ai eu l'esprit de ne pas y toucher, mais je vous avouerai
que ce proc,d, m'a choqu,. En vous entendant monter j'ai cru qu'on
venait m'achever ... coups de dague... Monsieur le g,n,ral, je vous
requiers d ordonner que personne n'entre dans ma chambre: on "terait le
poison et notre bon prince doit tout savoir.

Le g,n,ral, fort pfle et tout interdit, transmit les ordres indiqu,s
par Fabrice aux ge"liers d',lite qui le suivaient: ces gens, tout
penauds de voir le poison d,couvert, se hftSrent de descendre; ils
prenaient les devants, en apparence pour ne pas arr^ter dans l'escalier
si ,troit l'aide de camp du prince, et en effet pour se sauver et
disparaOEtre. Au grand ,tonnement du g,n,ral Fontana, Fabrice s'arr^ta
un gros quart d'heure au petit escalier de fer au tour de la colon ne
du rez-de-chauss,e; il voulait donner le temps ... Cl,lia de se cacher au
premier ,tage.

C',tait la duchesse qui, aprSs plusieurs d,marches folles, ,tait
parvenue ... faire envoyer le g,n,ral Fontana ... la citadelle; elle y
r,ussit par hasard. En quittant le comte Mosca aussi alarm, qu'elle,
elle avait couru au palais. La princesse, qui avait une r,pugnance
marqu,e pour l',nergie, qui lui semblait vulgaire, la crut folle, et ne
parut pas du tout dispos,e ... tenter en sa faveur quelque d,marche
insolite. La duchesse, hors d'elle-m^me, pleurait ... chaudes larmes,
elle ne savait que r,p,ter ... chaque instant:

- Mais, madame, dans un quart d'heure Fabrice sera mort par le poison!

En voyant le sang-froid parfait de la princesse, la duchesse devint
folle de douleur. Elle ne fit point cette r,flexion morale, qui n'e-t
pas ,chapp, ... une femme ,lev,e dans une de ces religions du Nord qui
admettent l'examen personnel: "J'ai employ, le poison la premiSre, et
je p,ris par le poison."En Italie, ces sortes de r,flexions, dans les
moments passionn,s, paraissent de l'esprit fort plat, comme ferait ...
Paris un calembour en pareille circonstance.

La duchesse, au d,sespoir, hasarda d'aller dans le salon o-- se tenait
le marquis Crescenzi, de service ce jour-l.... Au retour de la duchesse ...
Parme il l'avait remerci,e avec effusion de la place d, chevalier
d'honneur ... laquelle, sans elle, il n'e-t jamais pu pr,tendre. Les
protestations de d,vouement sans bornes n'avaient pas manqu, de sa
part. La duchesse l'aborda par ces mots:

- Rassi va faire empoisonner Fabrice qui est ... la citadelle. Prenez
dans votre poche du chocolat et une bouteille d'eau que je vais vous
donner. Montez ... la citadelle, et donnez-moi la vie en disant au
g,n,ral Fabio Conti que vous rompez avec sa fille s'il ne vous permet
pas de remettre vous-m^me ... Fabrice cette eau et ce chocolat.

Le marquis pflit, et sa physionomie, loin d'^tre anim,e par ces mots,
peignit l'embarras le plus plat; il ne pouvait croire ... un crime si
,pouvantable dans une ville aussi morale que Parme, et o-- r,gnait un si
grand prince, etc.; et encore, ces platitudes, il les disait lentement.
En un mot la duchesse trouva un homme honn^te, mais faible au possible
et ne pouvant se d,terminer ... agir. AprSs vingt phrases semblables
interrompues par les cris d'impatience de Mme Sanseverina, il tomba sur
une id,e excellente: le serment qu'il avait pr^t, comme chevalier
d'honneur lui d,fendait de se m^ler de manoeuvres contre le
gouvernement.

Qui pourrait se figurer l'anxi,t, et le d,sespoir de la duchesse, qui
sentait que le temps volait?

- Mais, du moins, voyez le gouverneur, dites-lui que je poursuivrai
jusqu'aux enfers les assassins de Fabrice!...

Le d,sespoir augmentait l',loquence naturelle de la duchesse, mais tout
ce feu ne faisait qu'effrayer davantage le marquis et redoubler son
irr,solution; au bout d'une heure, il ,tait moins dispos, ... agir qu'au
premier moment.

Cette femme malheureuse, parvenue aux derniSres limites du d,sespoir,
et sentant bien que le gouverneur ne refuserait rien ... un gendre aussi
riche, alla jusqu'... se jeter ... ses genoux: alors la pusillanimit, du
marquis Crescenzi sembla augmenter encore; lui-m^me, ... la vue de ce
spectacle ,trange, craignit d'^tre compromis sans le savoir; mais il
arriva une chose singuliSre: le marquis, bon homme au fond, fut touch,
des larmes et de la position, ... ses pieds, d'une femme aussi belle et
surtout puissante.

"Moi-m^me, si noble et si riche, se dit-il, peut-^tre un jour je serai
aussi aux genoux de quelque r,publicain!"Le marquis se mit ... pleurer,
et enfin il fut convenu que la duchesse, en sa qualit, de grande
maOEtresse, le pr,senterait ... la princesse, qui lui donnerait la
permission de remettre ... Fabrice un petit panier dont il d,clarerait
ignorer le contenu.

La veille au soir, avant que la duchesse s-t la folie faite par Fabrice
d'aller ... la citadelle, on avait jou, ... la cour une com,die dell'arte;
et le prince, qui se r,servait toujours les r"les d'amoureux ... jouer
avec la duchesse, avait ,t, tellement passionn, en lui parlant de sa
tendresse, qu'il e-t ,t, ridicule, si, en Italie, un homme passionn, ou
un prince pouvait l'^tre!

Le prince, fort timide, mais toujours prenant fort au s,rieux les
choses d'amour, rencontra dans l'un des corridors du chfteau la
duchesse qui entraOEnait le marquis Crescenzi, tout troubl,, chez la
princesse. Il fut tellement surpris et ,bloui par la beaut, pleine
d',motion que le d,sespoir donnait ... la grande maOEtresse, que, pour la
premiSre fois de sa vie, il eut du caractSre. D'un geste plus
qu'imp,rieux il renvoya le marquis et se mit ... faire une d,claration
d'amour dans toutes les rSgles ... la duchesse. Le prince l'avait sans
doute arrang,e longtemps ... l'avance, car il y avait des choses assez
raisonnables.

- Puisque les convenances de mon rang me d,fendent de me donner le
supr^me bonheur de vous ,pouser, je vous jurerai sur la sainte hostie
consacr,e, de ne jamais me marier sans votre permission par ,crit. Je
sens bien, ajoutait-il, que je vous fais perdre la main d'un premier
ministre, homme d'esprit et fort aimable; mais enfin il a cinquante-six
ans, et moi je n'en ai pas encore vingt-deux. Je croirais vous faire
injure et m,riter vos refus si je vous parlais des avantages ,trangers
... l'amour; mais tout ce qui tient ... l'argent dans ma cour parle avec
admiration de la preuve d'amour que le comte vous donne, en vous
laissant la d,positaire de tout ce qui lui appartient. Je serai trop
heureux de l'imiter en ce point. Vous ferez un meilleur usage de ma
fortune que moi-m^me, et vous aurez l'entiSre disposition de la somme
annuelle que mes ministres remettent ... l'intendant g,n,ral de ma
couronne; de faon que ce sera vous, madame la duchesse, qui d,ciderez
des sommes que je pourrai d,penser chaque mois.

La duchesse trouvait tous ces d,tails bien longs; les dangers de
Fabrice lui peraient le coeur.

- Mais vous ne savez donc pas, mon prince, s',cria-t-elle, qu'en ce
moment, on empoisonne Fabrice dans votre citadelle! Sauvez-le! je crois
tout.

L'arrangement de cette phrase ,tait d'une maladresse complSte. Au seul
mot de poison, tout l'abandon, toute la bonne foi que ce pauvre prince
moral apportait dans cette conversation disparurent en un clin d'oeil;
la duchesse ne s'aperut de cette maladresse que lorsqu'il n',tait plus
temps d'y rem,dier, et son d,sespoir fut augment,, chose qu'elle
croyait impossible."Si je n'eusse pas parl, de poison, se dit-elle, il
m'accordait la libert, de Fabrice. _ cher Fabrice! ajouta-t-elle, il
est donc ,crit que c'est moi qui dois te percer le coeur par mes
sottises!"

La duchesse eut besoin de beaucoup de temps et de coquetteries pour
faire revenir le prince ... ses propos d'amour passionn,; mais il resta
profond,ment effarouch,. C',tait son esprit seul qui parlait; son fme
avait ,t, glac,e par l'id,e du poison d'abord, et ensuite par cette
autre id,e, aussi d,sobligeante que la premiSre ,tait terrible: on
administre du poison dans mes Etats, et cela sans me le dire! Rassi
veut donc me d,shonorer aux yeux de l'Europe! Et Dieu sait ce que je
lirai le mois prochain dans les journaux de Paris!

Tout ... coup l'fme de ce jeune homme si timide se taisant, son esprit
arriva ... une id,e.

- ChSre duchesse! vous savez si je vous suis attach,. Vos id,es atroces
sur le poison ne sont pas fond,es, j'aime ... le croire; mais enfin elles
me donnent aussi ... penser, elles me font presque oublier pour un
instant la passion que j'ai pour vous, et qui est la seule que de ma
vie j'ai ,prouv,e. Je sens que je ne suis pas aimable; je ne suis qu'un
enfant bien amoureux; mais enfin mettez-moi ... l',preuve.

Le prince s'animait assez en tenant ce langage.

- Sauvez Fabrice, et je crois tout! Sans doute je suis entraOEn,e par
les craintes folles d'une fme de mSre, mais envoyez ... l'instant
chercher Fabrice ... la citadelle, que je le voie. S'il vit encore
envoyez-le du palais ... la prison de la ville, o-- ii restera des mois
entiers, si Votre Altesse l'exige, et jusqu'... son jugement.

La duchesse vit avec d,sespoir que le prince, au lieu d'accorder d'un
mot une chose aussi simple, ,tait devenu sombre; il ,tait fort rouge,
il regardait la duchesse, puis baissait les yeux et ses joues
pflissaient. L'id,e de poison, mal ... propos mise en avant, lui avait
sugg,r, une id,e digne de son pSre ou de Philippe II: mais il n'osait
l'exprimer.

- Tenez, madame, lui dit-il enfin comme se faisant violence, et d'un
ton fort peu gracieux, vous me m,prisez comme un enfant, et de plus,
comme un ^tre sans grfces: eh bien! je vais vous dire une chose
horrible, mais qui m'est sugg,r,e ... l'instant par la passion profonde
et vraie que j'ai pour vous. Si je croyais le moins du monde au poison,
j'aurais d,j... agi, mon devoir m'en faisait une loi; mais je ne vois
dans votre demande qu'une fantaisie passionn,e, et dont peut-^tre, je
vous demande la permission de le dire, je ne vois pas toute la port,e.
Vous voulez que j'agisse sans consulter mes ministres, moi qui rSgne
depuis trois mois ... peine! vous me demandez une grande exception ... ma
faon d'agir ordinaire, et que je crois fort raisonnable, je l'avoue.
C'est vous, madame, qui ^tes ici en ce moment le souverain absolu, vous
me donnez des esp,rances pour l'int,r^t qui est tout pour moi; mais,
dans une heure, lorsque cette imagination de poison, lorsque ce
cauchemar aura disparu, ma pr,sence vous deviendra importune, vous me
disgracierez, madame. Eh bien! il me faut un serment: jurez, madame,
que si Fabrice vous est rendu sain et sauf, j'obtiendrai de vous, d'ici
... trois mois, tout ce que mon amour peut d,sirer de plus heureux; vous
assurerez le bonheur de ma vie entiSre en mettant ... ma disposition une
heure de la v"tre, et vous serez toute ... moi!

En cet instant, l'horloge du chfteau sonna deux heures."Ah! il n'est
plus temps peut-^tre", se dit la duchesse.

- Je le jure, s',cria-t-elle avec des yeux ,gar,s.

Aussit"t le prince devint un autre homme; il courut ... l'extr,mit, de la
galerie o-- se trouvait le salon des aides de camp.

- G,n,ral Fontana, courez ... la citadelle ventre ... terre, montez aussi
vite que possible ... la chambre o-- l'on garde M. del Dongo et
amenez-le-moi, il faut que je lui parle dans vingt minutes, et dans
quinze s'il est possible.

- Ah! g,n,ral, s',cria la duchesse qui avait suivi le prince, une
minute peut d,cider de ma vie. Un rapport faux sans doute me fait
craindre le poison pour Fabrice: criez-lui dSs que vous serez ... port,e
de la voix, de ne pas manger. S'il a touch, ... son repas, faites-le
vomir, dites-lui que c'est moi qui le veux, employez la force s'il le
faut; dites-lui que je vous suis de bien prSs, et croyez-moi votre
oblig,e pour la vie.

- Madame la duchesse, mon cheval est sell,, je passe pour savoir manier
un cheval, et je cours ventre ... terre, je serai ... la citadelle huit
minutes avant vous...

- Et moi, madame la duchesse, s',cria le prince, je vous demande quatre
de ces huit minutes.

L'aide de camp avait disparu, c',tait un homme qui n'avait pas d'autre
m,rite que celui de monter ... cheval. A peine eut-il referm, la porte,
que le jeune prince, qui semblait avoir du caractSre, saisit la main de
la duchesse.

- Daignez, madame, lui dit-il avec passion, venir avec moi ... la
chapelle.

La duchesse, interdite pour la premiSre fois de sa vie, le suivit sans
mot dire. Le prince et elle parcoururent en courant toute la longueur
de la grande galerie du palais, la chapelle se trouvant ... l'autre
extr,mit,. Entr, dans la chapelle, le prince se mit ... genoux, presque
autant devant la duchesse que devant l'autel.

- R,p,tez le serment, dit-il avec passion; si vous aviez ,t, juste, si
cette malheureuse qualit, de prince ne m'e-t pas nui, vous m'eussiez
accord, par piti, pour mon amour ce que vous me devez maintenant parce
que vous l'avez jur,.

- Si je revois Fabrice non empoisonn,, s'il vit encore dans huit jours,
si Son Altesse le nomme coadjuteur avec future succession de
l'archev^que Landriani, mon honneur, ma dignit, de femme, tout par moi
sera foul, aux pieds, et je serai ... Son Altesse.

- Mais, chSre amie, dit le prince avec une timide anxi,t, et une
tendresse m,lang,es et bien plaisantes, je crains quelque emb-che que
je ne comprends pas, et qui pourrait d,truire mon bonheur, j'en
mourrais. Si l'archev^que m'oppose quelqu'une de ces raisons
eccl,siastiques qui font durer les affaires des ann,es entiSres,
qu'est-ce que je deviens? Vous voyez que j'agis avec une entiSre bonne
foi; allez-vous ^tre avec moi un petit j,suite?

- Non: de bonne foi, si Fabrice est sauv,, si, de tout votre pouvoir,
vous le faites coadjuteur et futur archev^que, je me d,shonore et je
suis ... vous.

"Votre Altesse s'engage ... mettre approuv, en marge d'une demande que
Mgr l'archev^que vous pr,sentera d'ici ... huit jours."

- Je vous signe un papier en blanc, r,gnez sur moi et sur mes Etats,
s',cria le prince rougissant de bonheur et r,ellement hors de lui.

Il exigea un second serment. Il ,tait tellement ,mu, qu'il en oubliait
la timidit, qui lui ,tait si naturelle, et, dans cette chapelle du
palais o-- ils ,taient seuls, il dit ... voix basse ... la duchesse des
choses qui, dites trois jours auparavant, auraient chang, l'opinion
qu'elle avait de lui. Mais chez elle le d,sespoir que lui causait le
danger de Fabrice avait fait place ... l'horreur de la promesse qu'on lui
avait arrach,e.

La duchesse ,tait boulevers,e de ce qu'elle venait de faire. Si elle ne
sentait pas encore toute l'affreuse amertume du mot prononc,, c'est que
son attention ,tait occup,e ... savoir si le g,n,ral Fontana pourrait
arriver ... temps ... la citadelle.

Pour se d,livrer des propos follement tendres de cet enfant et changer
un peu le discours, elle loua un tableau c,lSbre du Parmesan, qui ,tait
au maOEtre-autel de cette chapelle.

- Soyez assez bonne pour me permettre de vous l'envoyer, dit le prince.

- J'accepte, reprit la duchesse; mais souffrez que je coure au-devant
de Fabrice.

D'un air ,gar,, elle dit ... son cocher de mettre ses chevaux au galop.
Elle trouva sur le pont du foss, de la citadelle le g,n,ral Fontana et
Fabrice qui sortaient ... pied.

- As-tu mang,?

- Non, par miracle.

La duchesse se jeta au cou de Fabrice et tomba dans un ,vanouissement
qui dura une heure et donna des craintes d'abord pour sa vie, et
ensuite pour sa raison.

Le gouverneur Fabio Conti avait pfli de colSre ... la vue du g,n,ral
Fontana: il avait apport, de telles lenteurs ... ob,ir ... l'ordre du
prince, que l'aide de camp, qui supposait que la duchesse allait
occuper la place de maOEtresse r,gnante, avait fini par se ffcher. Le
gouverneur comptait faire durer la maladie de Fabrice deux ou trois
jours,"et voil..., se disait-il, que le g,n,ral, un homme de la cour, va
trouver cet insolent se d,battant dans les douleurs qui me vengent de
sa faite".

Fabio Conti, tout pensif, s'arr^ta dans le corps de garde du
rez-de-chauss,e de la tour FarnSse d'o-- il se hfta de renvoyer les
soldats; il ne voulait pas de t,moins ... la scSne qui se pr,parait. Cinq
minutes aprSs il fut p,trifi, d',tonnement en entendant parler Fabrice,
et le voyant vif et alerte, faire au g,n,ral Fontana la description de
la prison. Il disparut.

Fabrice se montra un parfait gentleman dans son entrevue avec le
prince. D'abord il ne voulut point avoir l'air d'un enfant qui
s'effraie ... propos de rien. Le prince lui demandant avec bont, comment
il se trouvait:

- Comme un homme, Altesse S,r,nissime, qui meurt de faim, n'ayant par
bonheur ni d,jeun,, ni dOEn,.

AprSs avoir eu l'honneur de remercier le prince, il sollicita la
permission de voir l'archev^que avant de se rendre ... la prison de la
ville. Le prince ,tait devenu prodigieusement pfle, lorsque arriva dans
sa t^te d'enfant l'id,e que le poison n',tait point tout ... fait une
chimSre de l'imagination de la duchesse. Absorb, dans cette cruelle
pens,e, il ne r,pondit pas d'abord ... la demande de voir l'archev^que,
que Fabrice lui adressait, puis il se crut oblig, de r,parer sa
distraction par beaucoup de grfces.

- Sortez seul, monsieur, allez dans les rues de ma capitale sans aucune
garde. Vers les dix ou onze heures vous vous rendrez en prison, o-- j'ai
l'espoir que vous ne resterez pas longtemps.

Le lendemain de cette grande journ,e, la plus remarquable de sa vie, le
prince se croyait un petit Napol,on; il avait lu que ce grand homme
avait ,t, bien trait, par plusieurs des jolies femmes de sa cour. Une
fois Napol,on par les bonnes fortunes, il se rappela qu'il l'avait ,t,
devant les balles. Son coeur ,tait encore tout transport, de la fermet,
de sa conduite avec la duchesse. La conscience d'avoir fait quelque
chose de difficile en fit un tout autre homme pendant quinze jours; il
devint sensible aux raisonnements g,n,raux; il eut quelque caractSre.

Il d,buta ce jour-l... par br-ler la patente de comte dress,e en faveur
de Rassi, qui ,tait sur son bureau depuis un mois. Il destitua le
g,n,ral Fabio Conti, et demanda au colonel Lange', son successeur, la
v,rit, sur le poison. Lange, brave militaire polonais, fit peur aux
ge"liers, et dit au prince qu'on avait voulu empoisonner le d,jeuner de
M. del Dongo; mais il e-t fallu mettre dans la confidence un trop grand
nombre de personnes. Les mesures furent mieux prises pour le dOEner; et,
sans l'arriv,e du g,n,ral Fontana, M. del Dongo ,tait perdu. Le prince
fut constern,; mais, comme il ,tait r,ellement fort amoureux, ce fut
une consolation pour lui de pouvoir se dire: "Il se trouve que j'ai
r,ellement sauv, la vie ... M. del Dongo, et la duchesse n'osera pas
manquer ... la parole qu'elle m'a donn,e."Il arriva ... une autre id,e:
"Mon m,tier est bien plus difficile que je ne le pensais; tout le monde
convient que la duchesse a infiniment d'esprit, la politique est ici
d'accord avec mon coeur. Il serait divin pour moi qu'elle voul-t ^tre
mon premier ministre."

Le soir, le prince ,tait tellement irrit, des horreurs qu'il avait
d,couvertes, qu'il ne voulut pas se m^ler de la com,die.

- Je serais trop heureux, dit-il ... la duchesse, si vous vouliez r,gner
sur mes Etats comme vous r,gnez sur mon coeur. Pour commencer, je vais
vous dire l'emploi de ma journ,e.

Alors il lui conta tout fort exactement: la br-lure de la patente de
comte de Rassi, la nomination de Lange, son rapport sur
l'empoisonnement, etc.

- Je me trouve bien peu d'exp,rience pour r,gner. Le comte m'humilie
par ses plaisanteries, il plaisante m^me au conseil, et, dans le monde,
il tient des propos dont vous allez contester la v,rit,; il dit que je
suis un enfant qu'il mSne o-- il veut. Pour ^tre prince, madame, on n'en
est pas moins homme, et ces choses-l... ffchent. Afin de donner de
l'invraisemblance aux histoires que peut faire M. Mosca, l'on m'a fait
appeler au ministSre ce dangereux coquin Rassi, et voil... ce g,n,ral
Conti qui le croit encore tellement puissant, qu'il n'ose avouer que
c'est lui ou la Raversi qui l'ont engag, ... faire p,rir votre neveu;
j'ai bonne envie de renvoyer tout simplement par-devant les tribunaux
le g,n,ral Fabio Conti; les juges verront s'il est coupable de
tentative d'empoisonnement.

- Mais, mon prince, avez-vous des juges?

- Comment! dit le prince ,tonn,.

- Vous avez des jurisconsultes savants et qui marchent dans la rue d'un
air grave; du reste, ils jugeront toujours comme il plaira au parti
dominant dans votre coeur.

Pendant que le jeune prince, scandalis,, prononait des phrases qui
montraient sa candeur bien plus que sa sagacit,, la duchesse se disait:
a Me convient-il bien de laisser d,shonorer Conti? Non, certainement,
car alors le mariage de sa fille avec ce plat honn^te homme de marquis
Crescenzi devient impossible?"

Sur ce sujet, il y eut un dialogue infini entre la duchesse et le
prince. Le prince fut ,bloui d'admiration. En faveur du mariage de
Cl,lia Conti avec le marquis Crescenzi, mais avec cette condition
expresse, par lui d,clar,e avec colSre ... l'ex-gouverneur, il lui fit
grfce sur sa tentative d'empoisonnement; mais, par l'avis de la
duchesse, il l'exila jusqu'... l',poque du mariage de sa fille. La
duchesse croyait n'aimer plus Fabrice d'amour, mais elle d,sirait
encore passionn,ment le mariage de Cl,lia Conti avec le marquis; il y
avait l... le vague espoir que peu ... peu elle verrait disparaOEtre la
pr,occupation de Fabrice.

Le prince, transport, de bonheur, voulait, ce soir-l..., destituer avec
scandale le ministre Rassi. La duchesse lui dit en riant:

- Savez-vous un mot de Napol,on? Un homme plac, dans un lieu ,lev,, et
que tout le monde regarde, ne doit point se permettre de mouvements
violents. Mais ce soir il est trop tard, renvoyons les affaires ...
demain.

Elle voulait se donner le temps de consulter le comte, auquel elle
raconta fort exactement tout le dialogue de la soir,e, en supprimant,
toutefois, les fr,quentes allusions faites par le prince ... une promesse
qui empoisonnait sa vie. La duchesse se flattait de se rendre tellement
n,cessaire qu'elle pourrait obtenir un ajournement ind,fini en disant
au prince: "Si vous avez la barbarie de vouloir me soumettre ... cette
humiliation, que je ne vous pardonnerais point, le lendemain je quitte
vos Etats."

Consult, par la duchesse sur le sort de Rassi, le comte se montra trSs
philosophe. Le g,n,ral Fabio Conti et lui allSrent voyager en Pi,mont.

Une singuliSre difficult, s',leva pour le procSs de Fabrice: les juges
voulaient l'acquitter par acclamation, et dSs la premiSre s,ance. Le
comte eut besoin d'employer la menace pour que le procSs durft au moins
huit Jours, et que les Juges se donnassent la peine d'entendre tous les
t,moins."Ces gens sont toujours les m^mes", se dit-il.

Le lendemain de son acquittement, Fabrice del Dongo prit enfin
possession de la place de grand vicaire du bon archev^que Landriani. Le
m^me jour, le prince signa les d,p^ches n,cessaires pour obtenir que
Fabrice f-t nomm, coadjuteur avec future succession, et, moins de deux
mois aprSs, il fut install, dans cette place.

Tout le monde faisait compliment ... la duchesse sur l'air grave de son
neveu; le fait est qu'il ,tait au d,sespoir. DSs le lendemain de sa
d,livrance, suivie de la destitution et de l'exil du g,n,ral Fabio
Conti, et de la haute faveur de la duchesse, Cl,lia avait pris refuge
chez la comtesse Contarini, sa tante, femme fort riche, fort fg,e, et
uniquement occup,e des soins de sa sant,. Cl,lia e-t pu voir Fabrice:
mais quelqu'un qui e-t connu ses engagements ant,rieurs, et qui l'e-t
vue agir maintenant, e-t pu penser qu'avec les dangers de son amant son
amour pour lui avait cess,. Non seulement Fabrice passait le plus
souvent qu'il le pouvait d,cemment devant le palais Contarini mais
encore il avait r,ussi, aprSs des peines infinies, ... louer un petit
appartement vis-...-vis les fen^tres du premier ,tage. Une fois, Cl,lia
s',tant mise ... la fen^tre ... l',tourdie, pour voir passer une
procession, se retira ... l'instant, et comme frapp,e de terreur; elle
avait aperu Fabrice, v^tu de noir mais comme un ouvrier fort pauvre,
qui la regardait d'une des fen^tres de ce taudis qui avait des vitres
de papier huil,, comme sa chambre ... la tour FarnSse. Fabrice e-t bien
voulu pouvoir se persuader que Cl,lia le fuyait par suite de la
disgrfce de son pSre, que la voix publique attribuait ... la duchesse;
mais il connaissait trop une autre cause ... cet ,loignement, et rien ne
pouvait le distraire de sa m,lancolie.

Il n'avait ,t, sensible ni ... son acquittement, ni ... son installation
dans de belles fonctions les premiSres qu'il e-t eues ... remplir dans sa
vie, ni ... sa belle position dans le monde, ni enfin ... la cour assidue
que lui faisaient tous les eccl,siastiques et tous les d,vots du
diocSse. Le charmant appartement qu'il avait au palais Sanseverina ne
se trouva plus suffisant. A son extr^me plaisir, la duchesse fut
oblig,e de lui c,der tout le second ,tage de son palais et deux beaux
salons au premier, lesquels ,taient toujours remplis de personnages
attendant l'instant de faire leur cour au jeune coadjuteur. La clause
de future succession avait produit un effet surprenant dans le pays; on
faisait maintenant des vertus ... Fabrice de toutes ces qualit,s fermes
de son caractSre, qui autrefois scandalisaient si fort les courtisans
pauvres et nigauds.

Ce fut une grande leon de philosophie pour Fabrice que de se trouver
parfaitement insensible ... tous ces honneurs, et beaucoup plus
malheureux dans cet appartement magnifique, avec dix laquais portant sa
livr,e, qu'il n'avait ,t, dans sa chambre de bois de la tour FarnSse,
environn, de hideux ge"liers, et craignant toujours pour sa vie. Sa
mSre et sa soeur, la duchesse V..., qui vinrent ... Parme pour le voir
dans sa gloire, furent frapp,es de sa profonde tristesse. La marquise
del Dongo, maintenant la moins romanesque des femmes, en fut si
profond,ment alarm,e, qu'elle crut qu'... la tour FarnSse on lui avait
fait prendre quelque poison lent. Malgr, son extr^me discr,tion elle
crut devoir lui parler de cette tristesse si extraordinaire, et Fabrice
ne r,pondit que par des larmes.

Une foule d'avantages, cons,quence de sa brillante position, ne
produisaient chez lui d'autre effet que de lui donner de l'humeur. Son
frSre cette fme vaniteuse et gangren,e par le plus vii ,go<sme, lui
,crivit une lettre de congratulation presque officielle, et ... cette
lettre ,tait joint un mandat de 50000 francs, afin qu'il p-t, disait le
nouveau marquis, acheter des chevaux et une voiture dignes de son nom.
Fabrice envoya cette somme ... sa soeur cadette, mal mari,e.

Le comte Mosca avait fait faire une belle traduction, en italien, de la
g,n,alogie de la famille Valserra del Dongo, publi,e jadis en latin par
l'archev^que de Parme, Fabrice. Il la fit imprimer magnifiquement avec
le texte latin en regard; les gravures avaient ,t, traduites par de
superbes lithographies faites ... Paris. La duchesse avait voulu qu'un
beau portrait de Fabrice f-t plac, vis-...-vis celui de l'ancien
archev^que. Cette traduction fut publi,e comme ,tant l'ouvrage de
Fabrice pendant sa premiSre d,tention. Mais tout ,tait an,anti chez
notre h,ros, m^me la vanit, si naturelle ... l'homme; il ne daigna pas
lire une seule page de cet ouvrage qui lui ,tait attribu,. Sa position
dans le monde lui fit une obligation d'en pr,senter un exemplaire
magnifiquement reli, au prince, qui crut lui devoir un d,dommagement
pour la mort cruelle dont il avait ,t, si prSs, et lui accorda les
grandes entr,es de sa chambre, faveur qui donne l'excellence.



CHAPITRE XXVI


Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chance de
sortir de sa profonde tristesse ,taient ceux qu'il passait cach,
derriSre un carreau de, vitre, par lequel il avait fait remplacer un
carreau de papier huil, ... la fen^tre de son appartement vis-...-vis le
palais Contarini, o--, comme on sait, Cl,lia s',tait r,fugi,e; le petit
nombre de fois qu'il l'avait vue depuis qu'il ,tait sorti de la
citadelle, il avait ,t, profond,ment afflig, d'un changement frappant,
et qui lui semblait du plus mauvais augure. Depuis sa faute, la
physionomie de Cl,lia avait pris un caractSre de noblesse et de s,rieux
vraiment remarquable; on e-t dit qu'elle avait trente ans. Dans ce
changement si extraordinaire, Fabrice aperut le reflet de quelque
ferme r,solution."A chaque instant de la journ,e, se disait-il, elle se
jure ... elle-m^me d'^tre fidSle au voeu qu'elle a fait ... la Madone, et
de ne jamais me revoir."

Fabrice ne devinait qu'en partie les malheurs de Cl,lia; elle savait
que son pSre tomb, dans une profonde disgrfce, ne pouvait rentrer ...
Parme et reparaOEtre ... la cour (chose sans laquelle la vie ,tait
impossible pour lui) que le jour de son mariage avec le marquis
Crescenzi, elle ,crivit ... son pSre qu'elle d,sirait ce mariage. Le
g,n,ral ,tait alors r,fugi, ... Turin, et malade de chagrin. A la v,rit,,
le contrecoup de cette grande r,solution avait ,t, de la vieillir de
dix ans.

Elle avait fort bien d,couvert que Fabrice avait une fen^tre vis-...-vis
le palais Contarini; mais elle n'avait eu le malheur de le regarder
qu'une fois; dSs qu'elle apercevait un air de t^te ou une tournure
d'homme ressemblant un peu ... la sienne, elle fermait les yeux ...
l'instant. Sa pi,t, profonde et sa confiance dans le secours de la
Madone ,taient d,sormais ses seules ressources. Elle avait la douleur
de ne pas avoir d'estime pour son pSre; le caractSre de son futur mari
lui semblait parfaitement plat et ... la hauteur des faons de sentir du
grand monde; enfin, elle adorait un homme qu'elle ne devait jamais
revoir, et qui pourtant avait des droits sur elle. Cet ensemble de
destin,e lui semblait le malheur parfait, et nous avouerons qu'elle
avait raison: Il e-t fallu, aprSs son mariage, aller vivre ... deux cents
lieues de Parme.

Fabrice connaissait la profonde modestie de Cl,lia; il savait combien
toute entreprise extraordinaire, et pouvant faire anecdote, si elle
,tait d,couverte, ,tait assur,e de lui d,plaire. Toutefois, pouss, ...
bout par l'excSs de sa m,lancolie et par ces regards de Cl,lia qui
constamment se d,tournaient de lui, il osa essayer de gagner deux
domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour ... la tomb,e de la nuit,
Fabrice, habill, comme un bourgeois de campagne, se pr,senta ... la porte
du palais, o-- l'attendait l'un des domestiques gagn,s par lui, il
s'annona comme arrivant de Turin, et ayant pour Cl,lia des lettres de
son pSre. Le domestique alla porter le message, et le fit monter dans
une immense antichambre, au premier ,tage du palais. C'est en ce lieu
que Fabrice passa peut-^tre le quart d'heure de sa vie le plus rempli
d'anxi,t,. Si Cl,lia le repoussait, il n'y avait plus pour lui d'espoir
de tranquillit,."Afin de couper court aux soins importuns dont
m'accable ma nouvelle dignit,, j'"terai ... l'Eglise un mauvais pr^tre,
et, sous un nom suppos,, j'irai me r,fugier dans quelque
chartreuse'."Enfin, le domestique vint lui annoncer que Mlle Cl,lia
Conti ,tait dispos,e ... le recevoir. Le courage manqua tout ... fait ...
notre h,ros; il fut sur le point de tomber de peur en montant
l'escalier du second ,tage.

Cl,lia ,tait assise devant une petite table qui portait une seule
bougie. A peine elle eut reconnu Fabrice sous son d,guisement, qu'elle
prit la fuite et alla se cacher au fond du salon.

- Voil... comment vous ^tes soigneux de mon salut, lui cria-t-elle, en se
cachant la figure avec les mains. Vous le savez pourtant, lorsque mon
pSre fut sur le point de p,rir par suite du poison, je fis voeu ... la
Madone de ne jamais vous voir. Je n'ai manqu, ... ce voeu que ce jour, le
plus malheureux de ma vie, o-- je crus en conscience devoir vous
soustraire ... la mort. C'est d,j... beaucoup que, par une interpr,tation
forc,e et sans doute criminelle, je consente ... vous entendre.

Cette derniSre phrase ,tonna tellement Fabrice qu'il lui fallut
quelques secondes pour s'en r,jouir. Il s',tait attendu ... la plus vive
colSre, et ... voir Cl,lia s'enfuir; enfin la pr,sence d'esprit lui
revint et il ,teignit la bougie unique. Quoiqu'il cr-t avoir bien
compris les ordres de Cl,lia, il ,tait tout tremblant en avanant vers
le fond du salon o-- elle s',tait r,fugi,e derriSre un canap,; il ne
savait s'il ne l'offenserait pas en lui baisant la main; elle ,tait
toute tremblante d'amour, et se jeta dans ses bras.

- Cher Fabrice, lui dit-elle, combien tu as tard, de temps ... venir! Je
ne puis te parler qu'un instant, car c'est sans doute un grand p,ch,;
et lorsque je promis de ne te voir jamais, sans doute j'entendais aussi
promettre de ne te point parler. Mais comment as-tu pu poursuivre avec
tant de barbarie l'id,e de vengeance qu'a eue mon pauvre pSre? car
enfin c'est lui d'abord qui a ,t, presque empoisonn, pour faciliter ta
faite. Ne devrais-tu pas faire quelque chose pour moi qui ai tant
expos, ma bonne renomm,e afin de te sauver? Et d'ailleurs te voil... tout
... fait li, aux ordres sacr,s tu ne pourrais plus m',pouser quand m^me
je trouverais un moyen d',loigner cet odieux marquis. Et puis comment
as-tu os,, le soir de la procession, pr,tendre me voir en plein jour,
et violer ainsi, de la faon la plus criante, la sainte promesse que
j'ai faite ... la Madone?

Fabrice la serrait dans ses bras, hors de lui de surprise et de bonheur.

Un entretien qui commenait avec cette quantit, de choses ... se dire ne
devait pas finir de longtemps. Fabrice lui raconta l'exacte v,rit, sur
l'exil de son pSre; la duchesse ne s'en ,tait m^l,e en aucune sorte,
par la grande raison qu'elle n'avait pas cru un seul instant que l'id,e
du poison appartOEnt au g,n,ral Conti; elle avait toujours pens, que
c',tait un trait d'esprit de la faction Raversi qui voulait chasser le
comte Mosca. Cette v,rit, historique longuement d,velopp,e rendit
Cl,lia fort heureuse, elle ,tait d,sol,e de devoir ha<r quelqu'un qui
appartenait ... Fabrice. Maintenant elle ne voyait plus la duchesse d'un
oeil jaloux.

Le bonheur que cette soir,e ,tablit ne dura que quelques jours.

L'excellent don Cesare arriva de Turin; et, puisant de la hardiesse
dans la parfaite honn^tet, de son coeur, il osa se faire pr,senter ... la
duchesse. AprSs lui avoir demand, sa parole de ne point abuser de la
confidence qu'il allait lui faire, il avoua que son frSre, abus, par un
faux point d'honneur, et qui s',tait cru brav, et perdu dans l'opinion
par la fuite de Fabrice, avait cru devoir se venger.

Don Cesare n'avait pas parl, deux minutes, que son procSs ,tait gagn,:
sa vertu parfaite avait touch, la duchesse, qui n',tait point
accoutum,e ... un tel spectacle. Il lui plut comme nouveaut,.

- Hftez le mariage de la fille du g,n,ral avec le marquis Crescenzi, et
je vous donne ma parole que je ferai tout ce qui est en moi pour que le
g,n,ral soit reu comme s'il revenait de voyage. Je l'inviterai ...
dOEner; ^tes-vous content? Sans doute il y aura du froid dans les
commencements, et le g,n,ral ne devra point se hfter de demander sa
place de gouverneur de la citadelle. Mais vous savez que j'ai de
l'amiti, pour le marquis, et je ne conserverai point de rancune contre
son beau-pSre.

Arm, de ces paroles, don Cesare vint dire ... sa niSce qu'elle tenait en
ses mains la vie de son pSre, malade de d,sespoir. Depuis plusieurs
mois il n'avait paru ... aucune cour.

Cl,lia voulut aller voir son pSre, r,fugi,, sous un nom suppos,, dans
un village prSs de Turin; car il s',tait figur, que la cour de Parme
demandait son extradition ... celle de Turin, pour le mettre en jugement.
Elle le trouva malade et presque fou. Le soir m^me elle ,crivit ...
Fabrice, une lettre d',ternelle rupture. En recevant cette lettre
Fabrice, qui d,veloppait un caractSre tout ... fait semblable ... celui de
sa maOEtresse, alla se mettre en retraite au couvent de Velleja, situ,
dans les montagnes, ... dix lieues de Parme. Cl,lia lui ,crivait une
lettre de dix pages: elle lui avait jur, jadis de ne jamais ,pouser le
marquis sans son consentement; maintenant elle le lui demandait et
Fabrice le lui accorda du fond de sa retraite d, Velleja, par une
lettre remplie de l'amiti, la plus pure.

En recevant cette lettre dont, il faut l'avouer, l'amiti, l'irrita,
Cl,lia fixa elle-m^me le jour de son mariage, dont les f^tes vinrent
encore augmenter l',clat dont brilla cet hiver la cour de Parme.

Ranuce-Ernest V ,tait avare au fond, mais il ,tait ,perdument amoureux,
et il esp,rait fixer la duchesse ... sa cour; il pria sa mSre d'accepter
une somme fort consid,rable, et de donner des f^tes . La grande
maOEtresse sut tirer un admirable parti de cette augmentation de
richesses; les f^tes de Parme, cet hiver-l..., rappelSrent les beaux
jours de la cour de Milan et de cet aimable Prince EugSne vice-roi
d'Italie, dont la bont, laisse un si long souvenir.

Les devoirs du coadjuteur l'avaient rappel, ... Parme; mais il d,clara
que, par des motifs de pi,t,, il continuerait sa retraite dans le petit
appartement que son protecteur, Mgr Landriani l'avait forc, de prendre
... l'archev^ch,; et il alla s'y enfermer, suivi d'un seul domestique.
Ainsi il n'assista ... aucune des f^tes si brillantes de la cour ce qui
lui valut ... Parme et dans son futur diocSse une immense r,putation de
saintet,. Par un effet inattendu de cette retraite qu'inspirait seule ...
Fabrice sa tristesse profonde et sans espoir, le bon archev^que
Landriani, qui l'avait toujours aim,, et qui, dans le fait, avait eu
l'id,e de le faire coadjuteur, conut contre lui un peu de jalousie.
L'archev^que croyait avec raison devoir aller ... toutes les f^tes de la
cour, comme il est d'usage en Italie. Dans ces occasions, il portait
son costume de grande c,r,monie, qui, ... peu de chose prSs, est le m^me
que celui qu'on lui voyait dans le choeur de sa cath,drale. Les
centaines de domestiques r,unis dans l'antichambre en colonnade du
palais ne manquaient pas de se lever et de demander sa b,n,diction ...
Monseigneur, qui voulait bien s'arr^ter et la leur donner. Ce fut dans
un de ces moments de silence solennel que Mgr Landriani entendit une
voix qui disait:

- Notre archev^que va au bal, et monsignore del Dongo ne sort pas de sa
chambre!

De ce moment prit fin ... l'archev^ch, l'immense faveur dont Fabrice y
avait joui, mais il pouvait voler de ses propres ailes. Toute cette
conduite, qui n'avait ,t, inspir,e que par le d,sespoir o-- le plongeait
le mariage de Cl,lia, passa pour l'effet d'une pi,t, simple et sublime,
et les d,votes lisaient, comme un livre d',dification, la traduction de
la g,n,alogie de sa famille, o-- perait la vanit, la plus folle. Les
libraires firent une ,dition lithographi,e de son portrait, qui fut
enlev,e en quelques jours, et surtout par les gens du peuple; le
graveur, par ignorance, avait reproduit autour du portrait de Fabrice
plusieurs des ornements qui ne doivent se trouver qu'aux portraits des
,v^ques, et auxquels un coadjuteur ne saurait pr,tendre. L'archev^que
vit un de ces portraits, et sa fureur ne connut plus de bornes; il fit
appeler Fabrice, et lui adressa les choses les plus dures, et dans des
termes que la passion rendit quelquefois fort grossiers. Fabrice n'eut
aucun effort ... faire, comme on le pense bien, pour se conduire comme
l'e-t fait F,nelon en pareille occurrence; il ,couta l'archev^que avec
toute l'humilit, et tout le respect possibles; et, lorsque ce pr,lat
eut cess, de parler, il lui raconta toute l'histoire de la traduction
de cette g,n,alogie faite par les ordres du comte Mosca, ... l',poque de
sa premiSre prison. Elle avait ,t, publi,e dans des fins mondaines, et
qui toujours lui avaient sembl, peu convenables pour un homme de son
,tat. Quant au portrait, il avait ,t, parfaitement ,tranger ... la
seconde ,dition, comme ... la premiSre; et le libraire lui ayant adress,
... l'archev^ch,, pendant sa retraite, vingt-quatre exemplaires de cette
seconde ,dition, il avait envoy, son domestique en acheter un
vingt-cinquiSme; et, ayant appris par ce moyen que ce portrait se
vendait trente sous, il avait envoy, cent francs comme paiement des
vingt-quatre exemplaires.

Toutes ces raisons, quoique expos,es du ton le plus raisonnable par un
homme qui avait bien d'autres chagrins dans le coeur, portSrent jusqu'...
l',garement la colSre de l'archev^que; il alla jusqu'... accuser Fabrice
d'hypocrisie.

"Voil... ce que c'est que les gens du commun, se dit Fabrice, m^me quand
ils ont de l'esprit!"

Il avait alors un souci plus s,rieux; c',taient les lettres de sa
tante, qui exigeait absolument qu'il vOEnt reprendre son appartement au
palais Sanseverina, ou que du moins il vOEnt la voir quelquefois. L...
Fabrice ,tait certain d'entendre parler des f^tes splendides donn,es
par le marquis Crescenzi ... l'occasion de son mariage: or, c'est ce
qu'il n',tait pas s-r de pouvoir supporter sans se donner en spectacle.

Lorsque la c,r,monie du mariage eut lieu, il y avait huit jours entiers
que Fabrice s',tait vou, au silence le plus complet, aprSs avoir
ordonn, ... son domestique et aux gens de l'archev^ch, avec lesquels il
avait des rapports de ne jamais lui adresser la parole.

Monsignore Landriani ayant appris cette nouvelle affectation, fit
appeler Fabrice beaucoup plus souvent qu'... l'ordinaire, et voulut avoir
avec lui de fort longues conversations; il l'obligea m^me ... des
conf,rences avec certains chanoines de campagne, qui pr,tendaient que
l'archev^ch, avait agi contre leurs privilSges. Fabrice prit toutes ces
choses avec l'indiff,rence parfaite d'un homme qui a d'autres
pens,es."Il vaudrait mieux pour moi, pensait-il, me faire chartreux; je
souffrirais moins dans les rochers de Velleja."

Il alla voir sa tante, et ne put retenir ses larmes en l'embrassant.
Elle le trouva tellement chang,, ses yeux, encore agrandis par
l'extr^me maigreur, avaient tellement l'air de lui sortir de la t^te,
et lui-m^me avait une apparence tellement ch,tive et malheureuse, avec
son petit habit noir et rfp, de simple pr^tre, qu'... ce premier abord la
duchesse, elle aussi, ne put retenir ses larmes; mais un instant aprSs,
lorsqu'elle se fut dit que tout ce changement dans l'apparence de ce
beau jeune homme ,tait caus, par le mariage de Cl,lia, elle eut des
sentiments presque ,gaux en v,h,mence ... ceux de l'archev^que, quoique
plus habilement contenus. Elle eut la barbarie de parler longuement de
certains d,tails pittoresques qui avaient signal, les f^tes charmantes
donn,es par le marquis Crescenzi. Fabrice ne r,pondait pas; mais ses
yeux se fermSrent un peu par un mouvement convulsif, et il devint
encore plus pfle qu'il ne l',tait, ce qui d'abord e-t sembl,
impossible. Dans ces moments de vive douleur, sa pfleur prenait une
teinte verte.

Le comte Mosca survint, et ce qu'il voyait, et qui lui semblait
incroyable, le gu,rit enfin tout ... fait de la jalousie que jamais
Fabrice n'avait cess, de lui inspirer. Cet homme habile employa les
tournures les plus d,licates et les plus ing,nieuses pour chercher ...
redonner ... Fabrice quelque int,r^t pour les choses de ce monde. Le
comte avait toujours eu pour lui beaucoup d'estime et assez d'amiti,;
cette amiti,, n',tant plus contrebalanc,e par la jalousie, devint en ce
moment presque d,vou,e."En effet, il a bien achet, sa belle fortune",
se disait-il, en r,capitulant ses malheurs. Sous pr,texte de lui faire
voir le tableau du Parmesan que le prince avait envoy, ... la duchesse,
le comte prit ... part Fabrice:

- Ah ...! mon ami, parlons en hommes : puis-je vous ^tre bon ... quelque
chose? Vous ne devez point redouter de questions de ma part; mais enfin
l'argent peut-il vous ^tre utile, le pouvoir peut-il vous servir?
Parlez, je suis ... vos ordres; si vous aimez mieux ,crire, ,crivez-moi.

Fabrice l'embrassa tendrement et parla du tableau.

- Votre conduite est le chef-d'oeuvre de la plus fine politique, lui
dit le comte en revenant au ton l,ger de la conversation, vous vous
m,nagez un avenir fort agr,able, le prince vous respecte, le peuple
vous v,nSre, votre petit habit noir rfp, fait passer de mauvaises nuits
... monsignore Landriani. J'ai quelque habitude des affaires, et je puis
vous jurer que je ne saurais quel conseil vous donner pour
perfectionner ce que je vois. Votre premier pas dans le monde ...
vingt-cinq ans vous fait atteindre ... la perfection. On parle beaucoup
de vous ... la cour; et savez-vous ... quoi vous devez cette distinction
unique ... votre fge? au petit habit noir rfp,. La duchesse et moi nous
disposons, comme vous le savez, de l'ancienne maison de P,trarque sur
cette belle colline au milieu de la for^t, aux environs du P"': si
jamais vous ^tes las des petits mauvais proc,d,s de l'envie, j'ai pens,
que vous pourriez ^tre le successeur de P,trarque, dont le renom
augmentera le v"tre.

Le comte se mettait l'esprit ... la torture pour faire naOEtre un sourire
sur cette figure d'anachorSte, mais il n'y put parvenir. Ce qui rendait
le changement plus frappant c'est qu'avant ces derniers temps, si la
figur, de Fabrice avait un d,faut, c',tait de pr,senter quelquefois,
hors de propos, l'expression de la volupt, et de la gaiet,.

Le comte ne le laissa point partir sans lui dire que, malgr, son ,tat
de retraite, il y aurait peut-^tre de l'affectation ... ne pas paraOEtre ...
la cour le samedi suivant, c',tait le jour de naissance de la
princesse. Ce mot fut un coup de poignard pour Fabrice."Grand Dieu!
pensa-t-il, que suis-je venu faire dans ce palais!"Il ne pouvait penser
sans fr,mir ... la rencontre qu'il pouvait faire ... la cour. Cette id,e
absorba toutes les autres; il pensa que l'unique ressource qui lui
restft ,tait d'arriver au palais au moment pr,cis o-- l'on ouvrirait les
portes des salons.

En effet, le nom de monsignore del Dongo fut un des premiers annonc,s ...
la soir,e de grand gala, et la princesse le reut avec toute la
distinction possible. Les yeux de Fabrice ,taient fix,s sur la pendule,
et, ... l'instant o-- elle marqua la vingtiSme minute de sa pr,sence dans
ce salon, il se levait pour prendre cong,, lorsque le prince entra chez
sa mSre. AprSs lui avoir fait la cour quelques instants, Fabrice se
rapprochait de la porte par une savante manoeuvre, lorsque vint ,clater
... ses d,pens un de ces petits riens de coeur que la grande maOEtresse
savait si bien m,nager: le chambellan de service lui courut aprSs pour
lui dire qu'il avait ,t, d,sign, pour faire le whist du prince. A
Parme, c'est un honneur. insigne et bien au-dessus du rang que le
coadjuteur occupait dans le monde. Faire le whist ,tait un honneur
marqu, m^me pour l'archev^que. A la parole du chambellan, Fabrice se
sentit percer le coeur, et quoique ennemi mortel de toute scSne
publique, il fut sur le point d'aller lui dire qu'il avait ,t, saisi
d'un ,tourdissement subit; mais il pensa qu'il serait en butte ... des
questions et ... des compliments de condol,ances, plus intol,rables
encore que le jeu. Ce jour-l... il avait horreur de parler.

Heureusement le g,n,ral des frSres mineurs se trouvait au nombre des
grands personnages qui ,taient venus faire leur cour ... la princesse. Ce
moine, fort savant, digne ,mule des Fontana et des Duvoisin, s',tait
plac, dans un coin recul, du salon; Fabrice prit poste debout devant
lui de faon ... ne point apercevoir la porte d'entr,e, et lui parla
th,ologie. Mais il ne put faire que son oreille n'entendOEt pas annoncer
M. le marquis et Mme la marquise Crescenzi. Fabrice, contre son
attente, ,prouva un violent mouvement de colSre.

"Si j',tais Borso Valserra, se dit-il (c',tait un des g,n,raux du
premier Sforce), j'irais poignarder ce lourd marquis, pr,cis,ment avec
ce petit poignard ... manche d'ivoire que Cl,lia me donna ce jour
heureux, et je lui apprendrais s'il doit avoir l'insolence de se
pr,senter avec cette marquise dans un lieu o-- je suis!"

Sa physionomie changea tellement, que le g,n,ral des frSres mineurs lui
dit:

- Est-ce que Votre Excellence se trouve incommod,e?

- J'ai un mal ... la t^te fou... ces lumiSres me font mal... et je ne
reste que parce que j'ai ,t, nomm, pour la partie de whist du prince.

A ce mot, le g,n,ral des frSres mineurs, qui ,tait un bourgeois, fut
tellement d,concert,, que ne sachant plus que faire, il se mit ... saluer
Fabrice, lequel, de son c"t,, bien autrement troubl, que le g,n,ral des
mineurs, se prit ... parler avec une volubilit, ,trange; il entendait
qu'il se faisait un grand silence derriSre lui et ne voulait pas
regarder. Tout ... coup un archet frappa un pupitre; on joua une
ritournelle, et la c,lSbre Mme P...' chanta cet air de Cimarosa
autrefois si c,lSbre:


Quelle pupille tenere!


Fabrice tint bon aux premiSres mesures, mais bient"t sa colSre
s',vanouit, et il ,prouva un besoin extr^me de r,pandre des
larmes."Grand Dieu! se dit-il, quelle scSne ridicule! et avec mon habit
encore!"Il crut plus sage de parler de lui.

- Ces maux de t^te excessifs, quand je les contrarie, comme ce soir,
dit-il au g,n,ral des frSres mineurs, finissent par des accSs de larmes
qui pourraient donner pfture ... la m,disance dans un homme de notre
,tat; ainsi, je prie Votre R,v,rence Illustrissime de permettre que je
pleure en la regardant, et de n'y pas faire autrement attention.

- Notre pSre provincial de Catanzara est atteint de la m^me
incommodit,, dit le g,n,ral des mineurs.

Et il commena ... voix basse une histoire infinie.

Le ridicule de cette histoire, qui avait amen, le d,tail des repas du
soir de ce pSre provincial, fit sourire Fabrice, ce qui ne lui ,tait
pas arriv, depuis longtemps; mais bient"t il cessa d',couter le g,n,ral
des mineurs. Mme P... chantait, avec un talent divin, un air de
PergolSse (la princesse aimait la musique surann,e). Il se fit un petit
bruit ... trois pas de Fabrice; pour la premiSre fois de la soir,e il
d,tourna les yeux. Le fauteuil qui venait d'occasionner ce petit
craquement sur le parquet ,tait occup, par la marquise Crescenzi, dont
les yeux remplis de larmes rencontrSrent en plein ceux de Fabrice, qui
n',taient guSre en meilleur ,tat. La marquise baissa la t^te Fabrice
continua ... la regarder quelques second,s: il faisait connaissance avec
cette t^te charg,e de diamants; mais son regard exprimait la colSre et
le d,dain. Puis, se disant: "Et mes yeux ne te regarderont jamais", il
se retourna vers son pSre g,n,ral, et lui dit:

- Voici mon incommodit, qui me prend plus fort que jamais.

En effet, Fabrice pleura ... chaudes larmes pendant plus d'une
demi-heure. Par bonheur, une symphonie de Mozart, horriblement
,corch,e, comme c'est l'usage en Italie, vint ... son secours, et l'aida
... s,cher ses larmes.

Il tint ferme et ne tourna pas les yeux vers la marquise Crescenzi;
mais Mme P... chanta de nouveau, et l'fme de Fabrice, soulag,e par les
larmes, arriva ... cet ,tat de repos parfait. Alors la vie lui apparut
sous un nouveau jour."Est-ce que je pr,tends, se dit-il, pouvoir
l'oublier entiSrement dSs les premiers moments? cela me serait-il
possible?"Il arriva ... cette id,e: "Puis-je ^tre plus malheureux que je
ne le suis depuis deux mois? et si rien ne peut augmenter mon angoisse,
pourquoi r,sister au plaisir de la voir. Elle a oubli, ses serments;
elle est l,gSre : toutes les femmes ne le sont-elles pas? Mais qui
pourrait lui refuser une beaut, c,leste? Elle a un regard qui me ravit
en extase, tandis que je suis oblig, de faire effort sur moi-m^me pour
regarder les femmes qui passent pour les plus belles! eh bien! pourquoi
ne pas me laisser ravir? ce sera du moins un moment de r,pit."

Fabrice avait quelque connaissance des hommes, mais aucune exp,rience
des passions, sans quoi il se f-t dit que ce plaisir d'un moment auquel
il allait c,der, rendrait inutiles tous les efforts qu'il faisait
depuis deux mois pour oublier Cl,lia.

Cette pauvre femme n',tait venue ... cette f^te que forc,e par son mari;
elle voulait du moins se retirer aprSs une demi-heure, sous pr,texte de
sant,, mais le marquis lui d,clara que, faire avancer sa voiture pour
partir, quand beaucoup de voitures arrivaient encore, serait une chose
tout ... fait hors d'usage, et qui pourrait m^me ^tre interpr,t,e comme
une critique indirecte de la f^te donn,e par la princesse.

- En ma qualit, de chevalier d'honneur, ajouta le marquis, je dois me
tenir dans le salon aux ordres de la princesse, jusqu'... ce que tout le
monde soit sorti: il peut y avoir et il y aura sans doute des ordres ...
donner aux gens, ils sont si n,gligents! Et voulez-vous qu'un simple
,cuyer de la princesse usurpe cet honneur?

Cl,lia se r,signa; elle n'avait pas vu Fabrice; elle esp,rait encore
qu'il ne serait pas venu ... cette f^te. Mais au moment o-- le concert
allait commencer, la princesse ayant permis aux dames de s'asseoir,
Cl,lia fort peu alerte pour ces sortes de choses, se laissa ravir les
meilleures places auprSs de la princesse, et fut oblig,e de venir
chercher un fauteuil au fond de la salle, jusque dans le coin recul, o--
Fabrice s',tait r,fugi,. En arrivant ... son fauteuil, le costume
singulier en un tel lieu du g,n,ral des frSres mineurs arr^ta ses yeux,
et d'abord elle ne remarqua pas l'homme mince et rev^tu d'un simple
habit noir qui lui parlait; toutefois un certain mouvement secret
arr^tait ses yeux sur cet homme."Tout le monde ici a des uniformes ou
des habits richement brod,s: quel peut ^tre ce jeune homme en habit
noir si simple?"Elle le regardait profond,ment attentive, lorsqu'une
dame, en venant se placer, fit faire un mouvement ... son fauteuil.
Fabrice tourna la t^te: elle ne le reconnut pas tant il ,tait chang,.
D'abord elle se dit: "Voil... quelqu'un qui lui ressemble, ce sera son
frSre aOEn,; mais je ne le croyais que de quelques ann,es plus fg, que
lui, et celui-ci est un homme de quarante ans."Tout ... coup elle le
reconnut ... un mouvement de la bouche."Le malheureux, qu'il a
souffert!"se dit-elle; et elle baissa la t^te accabl,e par la douleur,
et non pour ^tre fidSle ... son voeu. Son coeur ,tait boulevers, par la
piti,."Qu'il ,tait loin d avoir cet air aprSs neuf mois de prison!"Elle
ne le regarda plus; mais, sans tourner pr,cis,ment les yeux de son
c"t,, elle voyait tous ses mouvements.

AprSs le concert, elle le vit se rapprocher de la table de jeu du
prince, plac,e ... quelques pas du tr"ne; elle respira quand Fabrice fut
ainsi fort loin d'elle.

Mais le marquis Crescenzi avait ,t, fort piqu, de voir sa femme
rel,gu,e aussi loin du tr"ne; toute la soir,e il avait ,t, occup, ...
persuader ... une dame assise ... trois fauteuils de la princesse, et dont
le mari lui avait des obligations d'argent, qu'elle ferait bien de
changer de place avec la marquise. La pauvre femme r,sistant, comme il
,tait naturel, il alla chercher le mari d,biteur, qui fit entendre ... sa
moiti, la triste voix de la raison, et enfin le marquis eut le plaisir
de consommer l',change, il alla chercher sa femme.

- Vous serez toujours trop modeste, lui dit-il; pourquoi marcher ainsi
les yeux baiss,s? on vous prendra pour une de ces bourgeoises tout
,tonn,es de se trouver ici et que tout le monde est ,tonn, d'y voir.
Cette folle de grande maOEtresse n'en fait jamais d'autres! Et l'on
parle de retarder les progrSs du jacobinisme! Songez que votre mari
occupe la premiSre place mfle de la cour de la princesse; et quand m^me
les r,publicains parviendraient ... supprimer la cour et m^me la
noblesse, votre mari serait encore l'homme le plus riche de cet Etat.
C'est l... une id,e que vous ne vous mettez point assez dans la t^te.

Le fauteuil o-- le marquis eut le plaisir d'installer sa femme n',tait
qu'... six pas de la table de jeu du prince; elle ne voyait Fabrice qu'en
profil, mais elle le trouva tellement maigri, il avait surtout l'air
tellement au-dessus de tout ce qu'il pouvait arriver en ce monde, lui
qui autrefois ne laissait passer aucun incident sans dire son mot,
qu'elle finit par arriver ... cette affreuse conclusion: Fabrice ,tait
tout ... fait chang,; il l'avait oubli,e; s'il ,tait tellement maigri,
c',tait l'effet des je-nes s,vSres auxquels sa pi,t, se soumettait.
Cl,lia fut confirm,e dans cette triste id,e par la conversation de tous
ses voisins: le nom du coadjuteur ,tait dans toutes les bouches; on
cherchait la cause de l'insigne faveur dont on le voyait l'objet: lui,
si jeune, ^tre admis au jeu du prince! On admirait l'indiff,rence polie
et les airs de hauteur avec lesquels il jetait ses cartes, m^me quand
il coupait Son Altesse.

- Mais cela est incroyable, s',criaient de vieux courtisans; la faveur
de sa tante lui tourne tout ... fait la t^te... mais, grfce au ciel, cela
ne durera pas; notre souveraine n'aime pas que l'on prenne de ces
petits airs de sup,riorit,.

La duchesse s'approcha du prince; les courtisans qui se tenaient ...
distance fort respectueuse de la table de jeu, de faon ... ne pouvoir
entendre de la conversation du prince que quelques mots au hasard,
remarquSrent que Fabrice rougissait beaucoup."Sa tante lui aura fait la
leon, se dirent-ils, sur ses grands airs d'indiff,rence."Fabrice
venait d'entendre la voix de Cl,lia, elle r,pondait ... la princesse qui,
en faisant son tour dans le bal, avait adress, la parole ... la femme de
son chevalier d'honneur. Arriva le moment o-- Fabrice dut changer de
place au whist; alors il se trouva pr,cis,ment en face de Cl,lia, et se
livra plusieurs fois au plaisir de la contempler. La pauvre marquise,
se sentant regard,e par lui, perdait tout ... fait contenance. Plusieurs
fois elle oublia ce qu'elle devait ... son voeu: dans son d,sir de
deviner ce qui se passait dans le coeur de Fabrice, elle fixait les
yeux sur lui.

Le jeu du prince termin,, les dames se levSrent pour passer dans la
salle du souper. Il y eut un peu de d,sordre. Fabrice se trouva tout
prSs de Cl,lia; il ,tait encore trSs r,solu, mais il vint ... reconnaOEtre
un parfum trSs faible qu'elle mettait dans ses robes; cette sensation
renversa tout ce qu'il s',tait promis. Il s'approcha d'elle et pronona
... demi-voix et comme se parlant ... soi-m^me, deux vers de ce sonnet de
P,trarque, qu'il lui avait envoy, du lac Majeur, imprim, sur un
mouchoir de soie:

- Quel n',tait pas mon bonheur quand le vulgaire me croyait malheureux,
et maintenant que mon sort est chang,!

"Non, il ne m'a point oubli,e, se dit Cl,lia avec un transport de joie.
Cette belle fme n'est point inconstante!"


Non, vous ne me verrez jamais changer,
Beaux yeux qui m'avez appris ... aimer.


Cl,lia osa se r,p,ter ... elle-m^me ces deux vers de P,trarque'.

La princesse se retira aussit"t aprSs le souper; le prince l'avait
suivie jusque chez elle, et ne reparut point dans les salles de
r,ception. DSs que cette nouvelle fut connue, tout le monde voulut
partir ... la fois; il y eut un d,sordre complet dans les antichambres,
Cl,lia se trouva tout prSs de Fabrice; le profond malheur peint dans
ses traits lui fit piti,.

- Oublions le pass,, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d'amiti,.

En disant ces mots, elle plaait son ,ventail de faon ... ce qu'il p-t
le prendre.

Tout changea aux yeux de Fabrice; en un instant il fut un autre homme;
dSs le lendemain il d,clara que sa retraite ,tait termin,e, et revint
prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L'archev^que
dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l'admettant
... son jeu avait fait perdre entiSrement la t^te ... ce nouveau saint; la
duchesse vit qu'il ,tait d'accord avec Cl,lia. Cette pens,e, venant
redoubler le malheur que donnait le souvenir d'une promesse fatale,
acheva de la d,terminer ... faire une absence. On admira sa folie. Quoi!
s',loigner de la cour au moment o-- la faveur dont elle ,tait l'objet
paraissait sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu'il
voyait qu'il n'y avait point d'amour entre Fabrice et la duchesse,
disait ... son amie:

- Ce nouveau prince est la vertu incarn,e, mais je l'ai appel, cet
enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu'un moyen de me
remettre r,ellement bien avec lui, c'est l'absence. Je vais me montrer
parfait de grfces et de respects, aprSs quoi je suis malade et je
demande mon cong,. Vous me le permettrez, puisque la fortune de Fabrice
est assur,e. Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en
riant, de changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien
inf,rieur? Pour m'amuser, je laisse toutes les affaires ici dans un
d,sordre inextricable; j'avais quatre ou cinq travailleurs dans mes
divers ministSres, je les ai fait mettre ... la pension depuis deux mois,
parce qu'ils lisent les journaux en franais; et je les ai remplac,s
par des nigauds incroyables.

"AprSs notre d,part, le prince se trouvera dans un tel embarras, que,
malgr, l'horreur qu'il a pour le caractSre de Rassi je ne doute pas
qu'il soit oblig, de le rappeler, et moi je n'attends qu'un ordre du
tyran qui dispose de mon sort, pour ,crire une lettre de tendre amiti,
... mon ami Rassi, et lui dire que j'ai tout lieu d'esp,rer que bient"t
on rendra justice ... son m,rite."



CHAPITRE XXVII


Cette conversation s,rieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice
au palais Sanseverina; la duchesse ,tait encore sous le coup de la joie
qui ,clatait dans toutes les actions de Fabrice."Ainsi, se disait-elle,
cette petite d,vote m'a tromp,e! Elle n'a pas su r,sister ... son amant
seulement pendant trois mois."

La certitude d'un d,nouement heureux avait donn, ... cet ^tre si
pusillanime, le jeune prince, le courage d'aimer; il eut quelque
connaissance des pr,paratifs de d,part que l'on faisait au palais
Sanseverina; et son valet de chambre franais, qui croyait peu ... la
vertu des grandes dames, lui donna du courage ... l',gard de la duchesse.
Ernest V se permit une d,marche qui fut s,vSrement blfm,e par la
princesse et par tous les gens sens,s de la cour; le peuple y vit le
sceau de la faveur ,tonnante dont jouissait la duchesse. Le prince vint
la voir dans son palais.

- Vous partez, lui dit-il d'un ton s,rieux qui parut odieux ... la
duchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer ... vos serments!
Et pourtant, si j'eusse tard, dix minutes ... vous accorder la grfce de
Fabrice, il ,tait mort. Et vous me laissez malheureux! et sans vos
serments je n'eusse jamais eu le courage de vous aimer comme je fais!
Vous n'avez donc pas d'honneur!

- R,fl,chissez m-rement, mon prince. Dans toute votre vie y a-t-il eu
d'espace ,gal en bonheur aux quatre mois qui viennent de s',couler?
Votre gloire comme souverain, et, j'ose le croire, votre bonheur comme
homme aimable, ne se sont jamais ,lev,s ... ce point. Voici le trait, que
je vous propose: si vous daignez y consentir, je ne serai pas votre
maOEtresse pour un instant fugitif, et en vertu d'un serment extorqu,
par la peur, mais je consacrerai tous les instants de ma vie ... faire
votre f,licit,, je serai toujours ce que j'ai ,t, depuis quatre mois,
et peut-^tre l'amour viendra-t-il couronner l'amiti,. Je ne jurerais
pas du contraire.

- Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre r"le, soyez plus encore,
r,gnez ... la fois sur moi et sur mes Etats, soyez mon premier ministre;
je vous offre un mariage tel qu'il est permis par les tristes
convenances de mon rang; nous en avons un exemple prSs de nous: le roi
de Naples vient d',pouser la duchesse de Partana. Je vous offre tout ce
que je puis faire, un mariage du m^me genre. Je vais ajouter une id,e
de triste politique pour vous montrer que je ne suis plus un enfant, et
que j'ai r,fl,chi ... tout. Je ne vous ferai point valoir la condition
que je m'impose d'^tre le dernier souverain de ma race, le chagrin de
voir de mon vivant les grandes puissances disposer de ma succession; je
b,nis ces d,sagr,ments fort r,els puisqu'ils m'offrent un moyen de plus
de vous prouver mon estime et ma passion.

La duchesse n'h,sita pas un instant; le prince l'ennuyait, et le comte
lui semblait parfaitement aimable; il n'y avait au monde qu'un homme
qu'on p-t lui pr,f,rer. D'ailleurs elle r,gnait sur le comte, et le
prince, domin, par les exigences de son rang, e-t plus ou moins r,gn,
sur elle. Et puis, il pouvait devenir inconstant et prendre des
maOEtresses; la diff,rence d'fge semblerait, dans peu d'ann,es, lui en
donner le droit.

DSs le premier instant, la perspective de s'ennuyer avait d,cid, de
tout, toutefois la duchesse qui voulait ^tre charmante, demanda la
permission de r,fl,chir.

Il serait trop long de rapporter ici les tournures de phrases presque
tendres et les termes infiniment gracieux dans lesquels elle sut
envelopper son refus. Le prince se mit en colSre; il voyait tout son
bonheur lui ,chapper. Que devenir aprSs que la duchesse aurait quitt,
sa cour? D'ailleurs quelle humiliation d'^tre refus,!"Enfin qu'est-ce
que va me dire mon valet de chambre franais quand je lui conterai ma
d,faite?"

La duchesse eut l'art de calmer le prince, et de ramener peu ... peu la
n,gociation ... ses v,ritables termes.

- Si Votre Altesse daigne consentir ... ne point presser l'effet d'une
promesse fatale, et horrible ... mes yeux, comme me faisant encourir mon
propre m,pris, je passerai ma vie ... sa cour, et cette cour sera
toujours ce qu'elle a ,t, cet hiver, tous mes instants seront consacr,s
... contribuer ... son bonheur comme homme, et ... sa gloire comme souverain.
Si elle exige que j'ob,isse ... mon serment elle aura fl,tri le reste de
ma vie, et ... l'instant elle me verra quitter ses Etats pour n'y jamais
rentrer. Le jour o-- j'aurai perdu l'honneur sera aussi le dernier jour
o-- je vous verrai.

Mais le prince ,tait obstin, comme les ^tres pusillanimes; d'ailleurs
son orgueil d'homme et de souverain ,tait irrit, du refus de sa main;
il pensait ... toutes les difficult,s qu'il e-t eues ... surmonter pour
faire accepter ce mariage, et que pourtant il ,tait r,solu ... vaincre.

Durant trois heures on se r,p,ta de part et d'autre les m^mes
arguments, souvent m^l,s de mots fort vifs. Le prince s',cria:

- Vous voulez donc me faire croire, madame, que vous manquez d'honneur?
Si j'eusse h,sit, aussi longtemps le jour o-- le g,n,ral Fabio Conti
donnait du poison ... Fabrice, vous seriez occup,e aujourd'hui ... lui
,lever un tombeau dans une des ,glises de Parme.

- Non pas ... Parme, certes, dans ce pays d'empoisonneurs.

- Eh bien! partez, madame la duchesse, reprit le prince avec colSre, et
vous emporterez mon m,pris.

Comme il s'en allait, la duchesse lui dit ... voix basse:

- Eh bien! pr,sentez-vous ici ... dix heures du soir, dans le plus strict
incognito, et vous ferez un march, de dupe. Vous m'aurez vue pour la
derniSre fois, et j'eusse consacr, ma vie ... vous rendre aussi heureux
qu'un prince absolu peut l'^tre dans ce siScle de jacobins. Et songez ...
ce que sera votre cour quand je n'y serai plus pour la tirer par force
de sa platitude et de sa m,chancet, naturelles.

- De votre c"t,, vous refusez la couronne de Parme, et mieux que la
couronne, car vous n'eussiez point ,t, une princesse vulgaire, ,pous,e
par politique, et qu'on n'aime point; mon coeur est tout ... vous, et
vous vous fussiez vue ... jamais la maOEtresse absolue de mes actions
comme de mon gouvernement.

- Oui, mais la princesse votre mSre e-t eu le droit de me m,priser
comme une vile intrigante.

- Eh bien! j'eusse exil, la princesse avec une pension.

Il y eut encore trois quarts d'heure de r,pliques incisives. Le prince,
qui avait l'fme d,licate, ne pouvait se r,soudre ni ... user de son
droit, ni ... laisser partir la duchesse. On lui avait dit qu'aprSs le
premier moment obtenu, n'importe comment, les femmes reviennent.

Chass, par la duchesse indign,e, il osa reparaOEtre tout tremblant et
fort malheureux ... dix heures moins trois minutes. A dix heures et
demie, la duchesse montait en voiture et partait pour Bologne. Elle
,crivit au comte dSs qu'elle fut hors des Etats du prince:


Le sacrifice est fait. Ne me demandez pas d'^tre gaie pendant un mois.
Je ne verrai plus Fabrice; je vous attends ... Bologne, et quand vous
voudrez je serai la comtesse Mosca. Je ne vous demande qu'une chose, ne
me forcez jamais ... reparaOEtre dans le pays que je quitte, et songez
toujours qu'au lieu de 150000 livres de rente, vous allez en avoir 30
ou 40 tout au plus. Tous les sets vous regardaient bouche b,ante, et
vous ne serez plus consid,r, qu'autant que vous voudrez bien vous
abaisser ... comprendre toutes leurs petites id,es. Tu l'as voulu, George
Dandin!


Huit jours aprSs, le mariage se c,l,brait ... P,rouse, dans une ,glise o--
les anc^tres du comte ont leurs tombeaux. Le prince ,tait au d,sespoir.
La duchesse avait reu de lui trois ou quatre courriers, et n'avait pas
manqu, de lui renvoyer sous enveloppes ses lettres non d,cachet,es.
Ernest V avait fait un traitement magnifique au comte, et donn, le
grand cordon de son ordre ... Fabrice.

- C'est l... surtout ce qui m'a plu de ses adieux. Nous nous sommes
s,par,s, disait le comte ... la nouvelle comtesse Mosca della Rovere, les
meilleurs amis du monde; il m'a donn, un grand cordon espagnol, et des
diamants qui valent bien le grand cordon. Il m'a dit qu'il me ferait
duc, s'il ne voulait se r,server ce moyen pour vous rappeler dans ses
Etats. Je suis donc charg, de vous d,clarer, belle mission pour un
mari, que si vous daignez revenir ... Parme, ne f-t-ce que pour un mois,
je serai fait duc, sous le nom que vous choisirez et vous aurez une
belle terre.

C'est ce que la duchesse refusa avec une sorte d'horreur.

AprSs la scSne qui s',tait pass,e au bal de la cour, et qui semblait
assez d,cisive Cl,lia parut ne plus se souvenir de l'amour qu'elle
avait sembl, partager un instant; les remords les plus violents
s',taient empar,s de cette fme vertueuse et croyante. C'est ce que
Fabrice comprenait fort bien, et malgr, toutes les esp,rances qu'il
cherchait ... se donner, un sombre malheur ne s'en ,tait pas moins empar,
de son fme. Cette fois cependant le malheur ne le conduisit point dans
la retraite, comme ... l',poque du mariage de Cl,lia.

Le comte avait pri, son neveu de lui mander avec exactitude ce qui se
passait ... la cour, et Fabrice, qui commenait ... comprendre tout ce
qu'il lui devait, s',tait promis de remplir cette mission en honn^te
homme.

Ainsi que la ville et la cour, Fabrice ne doutait pas que son ami n'e-t
le projet de revenir au ministSre, et avec plus de pouvoir qu'il n'en
avait jamais eu. Les pr,visions du comte ne tardSrent pas ... se
v,rifier: moins de six semaines aprSs son d,part, Rassi ,tait premier
ministre; Fabio Conti, ministre de la guerre, et les prisons, que le
comte avait presque vid,es, se remplissaient de nouveau. Le prince, en
appelant ces gens-l... au pouvoir, crut se venger de la duchesse; il
,tait fou d'amour et ha<ssait surtout le comte Mosca comme un rival.

Fabrice avait bien des affaires; monseigneur Landriani, fg, de
soixante-douze ans, ,tant tomb, dans un grand ,tat de langueur et ne
sortant presque plus de son palais, c',tait au coadjuteur ... s'acquitter
de presque toutes ses fonctions.

La marquise Crescenzi, accabl,e de remords, et effray,e par le
directeur de sa conscience, avait trouv, un excellent moyen pour se
soustraire aux regards de Fabrice. Prenant pr,texte de la fin d'une
premiSre grossesse, elle s',tait donn, pour prison son propre palais;
mais ce palais avait un immense jardin. Fabrice sut y p,n,trer et plaa
dans l'all,e que Cl,lia affectionnait le plus des fleurs arrang,es en
bouquets, et dispos,es dans un ordre qui leur donnait un langage, comme
jadis elle lui en faisait parvenir tous les soirs dans les derniers
jours de sa prison ... la tour FarnSse.

La marquise fut trSs irrit,e de cette tentative; les mouvements de son
fme ,taient dirig,s tant"t par les remords, tant"t par la passion.
Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendre une seule fois
dans le jardin de son palais; elle se faisait m^me scrupule dry jeter
un regard.

Fabrice commenait ... croire qu'il ,tait s,par, d'elle pour toujours, et
le d,sespoir commenait aussi ... s'emparer de son fme. Le monde o-- il
passait sa vie lui d,plaisait mortellement, et s'il n'e-t ,t,
intimement persuad, que le comte ne pouvait trouver la paix de l'fme
hors du ministSre, il se f-t mis en retraite dans son petit appartement
de l'archev^ch,. Il lui e-t ,t, doux de vivre tout ... ses pens,es, et de
n'entendre plus la voix humaine que dans l'exercice officiel de ses
fonctions.

"Mais, se disait-il, dans l'int,r^t du comte et de la comtesse Mosca,
personne ne peut me remplacer."

Le prince continuait ... le traiter avec une distinction qui le plaait
au premier rang dans cette cour, et cette faveur il la devait en grande
partie ... lui-m^me. L'extr^me r,serve qui, chez Fabrice, provenait d'une
indiff,rence allant jusqu'au d,go-t pour toutes les affectations ou les
petites passions qui remplissent la vie des hommes, avait piqu, la
vanit, du jeune prince; il disait souvent que Fabrice avait autant
d'esprit que sa tante. L'fme candide du prince s'apercevait ... demi
d'une v,rit,: c'est que personne n'approchait de lui avec les m^mes
dispositions de coeur que Fabrice. Ce qui ne pouvait ,chapper, m^me au
vulgaire des courtisans, c'est que la consid,ration obtenue par Fabrice
n',tait point celle d'un simple coadjuteur, mais l'emportait m^me sur
les ,gards que le souverain montrait ... l'archev^que. Fabrice ,crivait
au comte que si jamais le prince avait assez d'esprit pour s'apercevoir
du gfchis dans lequel les ministres Rassi, Fabio Conti, Zurla et autres
de m^me force avaient jet, ses affaires, lui, Fabrice, serait le canal
naturel par lequel il ferait une d,marche, sans trop compromettre son
amour-propre.


Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait-il ... la comtesse
Mosca, appliqu, par un homme de g,nie ... une auguste personne, l'auguste
personne se serait d,j... ,cri,e: Revenez bien vite et chassez-moi tous
ces va-nu-pieds. DSs aujourd'hui, si la femme de l'homme de g,nie
daignait faire une d,marche, si peu significative qu'elle f-t, on
rappellerait le comte avec transport; mais il rentrera par une bien
plus belle porte, s'il veut attendre que le fruit soit m-r. Du reste,
on s'ennuie ... ravir dans les salons de la princesse, on n'y a pour se
divertir que la folie du Rassi, qui, depuis qu'il est comte, est devenu
maniaque de noblesse. On vient de donner des ordres s,vSres pour que
toute personne qui ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse n'ose
plus se pr,senter aux soir,es de la princesse (ce sont les termes du
rescrit). Tous les hommes qui sont en possession d'entrer le matin dans
la grande galerie, et de se trouver sur le passage du souverain
lorsqu'il se rend ... la messe, continueront ... jouir de ce privilSge;
mais les nouveaux arrivants devront faire preuve de huit quartiers. Sur
quoi l'on a dit qu'on voit bien que Rassi est sans quartier.


On pense que de telles lettres n',taient point confi,es ... la poste. La
comtesse Mosca r,pondait de Naples:


Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous les
dimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte est
enchant, de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois et vient
de faire venir des ouvriers des montagnes de l'Abruzze, qui ne lui
co-tent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venir nous voir.
Voici plus de vingt fois, monsieur l'ingrat, que je vous fais cette
sommation.


Fabrice n'avait garde d'ob,ir: la simple lettre qu'il ,crivait tous les
jours au comte ou ... la comtesse lui semblait une corv,e presque
insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu'une ann,e entiSre se
passe ainsi, sans qu'il put adresser une parole ... la marquise. Toutes
ses tentatives pour ,tablir quelque correspondance avaient ,t,
repouss,es avec horreur. Le silence habituel que par ennui de la vie,
Fabrice gardait partout, excepte dans l'exercice de ses fonctions et ...
la cour, joint ... la puret, parfaite de ses moeurs, l'avait mis dans une
v,n,ration si extraordinaire qu'il se d,cide enfin ... ob,ir aux conseils
de sa tante.


Le prince a pour toi une v,n,ration telle, lui ,crivait-elle, qu'il
faut t'attendre bient"t ... une disgrfce; il te prodiguera les marques
d'inattention, et les m,pris atroces des courtisans suivront les siens.
Ces petite despotes, si honn^tes qu'ils soient, sont changeants comme
la mode et par la m^me raison: l'ennui. Tu ne peux trouver de forces
contre le caprice du souverain que dans la pr,dication. Tu improvises
si bien en vers! essaye de parler une demi-heure sur la religion, tu
diras des h,r,sies dans les commencements; mais paye un th,ologien
savant et discret qui assistera ... tes sermons, et t'avertira de tes
fautes, tu les r,pareras le lendemain.


Le genre de malheur que porte dans l'fme un amour contrarie, fait que
toute chose demandant de l'attention et de l'action devient une atroce
corv,e. Mais Fabrice se dit que son cr,dit sur le peuple, stil en
acqu,rait, pourrait un jour ^tre utile ... sa tante et au comte, pour
lequel sa v,n,ration augmentait tous les jours, ... mesure que les
affaires lui apprenaient ... connaOEtre la m,chancet, des hommes. Il se
d,termine ... pr^cher, et son succSs, pr,pare par sa maigreur et son
habit rfp,, fut sans exemple. On trouvait dans ses discours un parfum
de tristesse profonde, qui, r,uni ... sa charmante figure et aux r,cits
de la haute faveur dont il jouissait ... la cour, enleva tous les coeurs
de femmes. Elles inventSrent qu'il avait ,t, un des plus braves
capitaines de l'arm,e de Napol,on. Bient"t ce fait absurde fut hors de
doute. On faisait garder des places dans les ,glises o-- il devait
pr^cher; les pauvres s'y ,tablissaient par sp,culation des cinq heures
du matin.

Le succSs fut tel que Fabrice eut enfin l'id,e, qui changea tout dans
son fme que, ne f-t-ce que par simple curiosit,, la marquise Crescenzi
pourrait bien un jour venir assister ... l'un de ses sermons. Tout ... coup
le public ravi s'aperut que son talent redoublait; il se permettait,
quand il ,tait ,mu, des images dont la hardiesse e-t fait fr,mir les
orateurs les plus exerc,s; quelquefois, s'oubliant soi-m^me, il se
livrait ... des moments d'inspiration passionn,e, et tout l'auditoire
fondait en larmes. Mais c',tait en vain que son oeil aggrottato
cherchait parmi tant de figures tourn,es vers la chaire celle dont la
pr,sence e-t ,t, pour lui un si grand ,v,nement.

 "Mais si jamais j'ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouverai mal, ou
je resterai absolument court."Pour parer ... ce dernier inconv,nient, il
avait compose une sorte de priSre tendre et passionn,e qu'il plaait
toujours dans sa chaire, sur un tabouret; il avait le projet de se
mettre ... lire ce morceau, si jamais la pr,sence de la marquise venait
le mettre hors d',tat de trouver un mot.

Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis qui ,taient ... sa
solde, que des ordres avaient ,t, donnes afin que l'on pr,parft pour le
lendemain la loge de la Casa Crescenzi au grand th,ftre. Il y avait une
ann,e que la marquise n'avait paru ... aucun spectacle, et c',tait un
t,nor qui faisait fureur et remplissait la salle tous les soirs qui la
faisait d,roger ... ses habitudes. Le premier mouvement de Fabrice fut
une joie extr^me."Enfin je pourrai la voir toute une soir,e! On dit
qu'elle est bien pale."Et il cherchait ... se figurer ce que pouvait ^tre
cette t^te charmante, avec des couleurs ... demi effac,es par les combats
de l'fme.

Son ami Ludovic, tout consterne de ce qu'il appelait la folie de son
maOEtre, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge au quatriSme
rang, presque en face de celle de la marquise. Une id,e se pr,senta ...
Fabrice: "J'espSre lui donner l'id,e de venir au sermon, et je
choisirai une ,glise fort petite, afin d'^tre en ,tat de la bien
voir."Fabrice pr^chait ordinairement ... trots heures. Des le matin du
jour o-- la marquise devait aller au spectacle, il fit annoncer qu'un
devoir de son ,tat le retenant ... l'archev^ch, pendant toute la journ,e,
il pr^cherait par extraordinaire ... huit heures et demie du soir, dans
la petite ,glise de Sainte-Marie de la Visitation, situ,e pr,cis,ment
en face d'une des ailes du palais Crescenzi. Ludovic pr,senta de sa
part une quantit, ,norme de cierges aux religieuses de la Visitation,
avec priSre d'illuminer ... jour leur ,glise. Il eut toute une compagnie
de grenadiers de la garde, et l'on plaa une sentinelle, la ba<onnette
au bout du fusil, devant chaque chapelle, pour emp^cher les vols.

Le sermon n',tait annonce que pour huit heures et demie, et ... deux
heures l',glise ,tant entiSrement remplie, l'on peut se figurer le
tapage qu'il y eut dans la rue solitaire que dominait la noble
architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncer qu'en
l'honneur de Notre-Dame de Piti,, il pr^cherait sur la piti, qu'une fme
g,n,reuse doit avoir pour un malheureux, m^me quand il serait coupable.

D,guis, avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge au th,ftre au
moment de l'ouverture des portes, et quand rien n',tait encore allum,.
Le spectacle commena vers huit heures, et quelques minutes aprSs il
eut cette joie qu'aucun esprit ne peut concevoir s'il ne l'a pas
,prouv,e, il vit la porte de la loge Crescenzi s'ouvrir; peu aprSs, la
marquise entra, il ne l'avait pas vue aussi bien depuis le jour o-- elle
lui avait donn, son ,ventail. Fabrice crut qu'il suffoquerait de joie;
il sentait des mouvements si extraordinaires, qu'il se dit : "Peut-^tre
je vais mourir! Quelle faon charmante de finir cette vie si triste!
Peut-^tre je vais sombrer dans cette loge; les fidSles r,unis ... la
Visitation ne me verront point arriver et demain, ils apprendront que
leur futur archev^que s'est oubli, dans une loge de l'Op,ra, et encore,
d,guis, en domestique et couvert d'une livr,e! Adieu toute ma
r,putation! Et que me fait ma r,putation!"

Toutefois, vers les huit heures trois quarts Fabrice fit effort sur
lui-m^me; il quitta sa loge des quatriSmes et eut toutes les peines du
monde ... gagner, ... pied, le lieu o-- il devait quitter son habit de
demi-livr,e et prendre un v^tement plus convenable. Ce ne fut que vers
les neuf heures qu'il arrive ... la Visitation, dans un ,tat de pfleur et
de faiblesse tel que le bruit se r,pandit dans l',glise que M. le
coadjuteur ne pourrait pas pr^cher ce soir-l.... On peut juger des soins
que lui prodiguSrent les religieuses, ... la grille de leur parloir
int,rieur o-- il s',tait r,fugi,. Ces dames parlaient beaucoup; Fabrice
demanda ... ^tre seul quelques instants, puis il courut ... sa chaire. Un
de ses aides de camp lui avait annonc,, vers les trots heures, que
l',glise de la Visitation ,tait entiSrement remplie, mais de gens
appartenant ... la derniSre classe et attir,s apparemment par le
spectacle de l'illumination. En entrant en chaire, Fabrice fut
agr,ablement surpris de trouver toutes les chaises occup,es par les
jeunes gens ... la mode et par les personnages de la plus haute
distinction.

Quelques phrases d'excuse commencSrent son sermon et furent reues avec
des cris comprimes d'admiration. Ensuite vint la description passionn,e
du malheureux dont il faut avoir piti, pour honorer dignement la Madone
de Piti,, qui, elle-m^me, a tant souffert sur la terre. L'orateur ,tait
fort ,mu; il y avait des moments o-- il pouvait ... peine prononcer les
mots de faon ... ^tre entendu dans toutes les parties de cette petite
,glise. Aux yeux de toutes les femmes et de bon nombre des hommes, il
avait l'air lui-m^me du malheureux dont il fallait prendre piti,, tant
sa pfleur ,tait extr^me. Quelques minutes aprSs les phrases d'excuses
par lesquelles il avait commenc, son discours, on s'aperut qu'il ,tait
hors de son assiette ordinaire: on le trouvait ce soir-l... d'une
tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Une fois on lui
vit les larmes aux yeux: ... l'instant il s',leva dans l'auditoire un
sanglot g,n,ral et si bruyant, que le sermon en fut tout ... fait
interrompu.

Cette premiSre interruption fut suivie de dix autres; on poussait des
cris d'admiration, il y avait des ,clats de larmes; on entendait ...
chaque instant des cris tels que: Ah! sainte Madone! Ah! grand Dieu!
L',motion ,tait si g,n,rale et si invincible dans ce public d',lite,
que personne n'avait honte de pousser des cris, et les gens qui y
,taient entraOEn,s ne semblaient point ridicules ... leurs voisins.

Au repos qu'il est d'usage de prendre au milieu du sermon, on dit ...
Fabrice qu'il n',tait rest, absolument personne au spectacle; une seule
dame se voyait encore dans sa loge, la marquise Crescenzi. Pendant ce
moment de repos on entendit tout ... coup beaucoup de bruit dans la
salle: c',taient les fidSles qui votaient une statue ... M. le
coadjuteur. Son succSs dans la seconde partie du discours fut tellement
fou et mondain, les ,lans de contribution chr,tienne furent tellement
remplac,s par des cris d'admiration tout ... fait profanes, qu'il crut
devoir adresser, en quittant la chaire, une sorte de r,primande aux
auditeurs. Sur quoi tous sortirent ... la fois avec un mouvement qui
avait quelque chose de singulier et de compass,; et, en arrivant ... la
rue, tous se mettaient ... applaudir avec fureur et ... crier:

- E viva del Dongo!

Fabrice consulta sa montre avec pr,cipitation et courut ... une petite
fen^tre grill,e qui ,clairait l',troit passage de l'orgue ... l'int,rieur
du couvent. Par politesse envers la foule incroyable et insolite qui
remplissait la rue, le suisse du palais Crescenzi avait plac, une
douzaine de torches dans ces mains de fer que l'on voit sortir des murs
de face des palais bftis au Moyen Age. AprSs quelques minutes, et
longtemps avant que les cris eussent cess,, l',v,nement que Fabrice
attendait avec tant d'anxi,t, arriva, la voiture de la marquise,
revenant du spectacle, parut dans la rue; le cocher fut oblig, de
s'arr^ter, et ce ne fut qu'au plus petit pas, et ... force de cris, que
la voiture put gagner la porte.

La marquise avait ,t, touch,e de la musique sublime comme le sont les
cours malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite du
spectacle lorsqu'elle en apprit la cause. Au milieu du second acte, et
le t,nor admirable ,tant en scSne, les gens m^me du parterre avaient
tout ... coup d,sert, leurs places pour aller tenter fortune et essayer
de p,n,trer dans l',glise de la Visitation. La marquise, se voyant
arr^t,e par la foule devant sa porte, fondit en larmes."Je n'avais pas
fait un mauvais choix!"se dit-elle.

Mais pr,cis,ment ... cause de ce moment d'attendrissement elle r,sista
avec fermet, aux instances du marquis et de tous les amis de la maison,
qui ne concevaient pas qu'elle n'allft point voir un pr,dicateur aussi
,tonnant."Enfin, disait-on, il l'emporte m^me sur le meilleur t,nor de
l'Italie!""Si je le vois, je suis perdue!"se disait la marquise.

Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plus brillant
chaque jour, pr^cha encore plusieurs fois dans cette petite ,glise,
voisine du palais Crescenzi, jamais il n'aperut Cl,lia, qui m^me ... la
fin prit de l'humeur de cette affectation ... venir troubler sa rue
solitaire, aprSs l'avoir d,j... chass,e de son jardin.

En parcourant les figures de femmes qui l',coutaient, Fabrice
remarquait depuis assez longtemps une petite figure brune fort jolie,
et dont les veux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiques ,taient
ordinairement baign,s de larmes dSs la huitiSme ou dixiSme phrase du
sermon. Quand Fabrice ,tait oblig, de dire des choses longues et
ennuyeuses pour lui-m^me, il reposait assez volontiers ses regards sur
cette t^te dont la jeunesse lui plaisait. Il apprit que cette jeune
personne s'appelait Anetta Marini, fille unique et h,ritiSre du plus
riche marchand drapier de Parme, mort quelques mois auparavant.

Bient"t le nom de cette Anetta Marini' fille du drapier, fut dans
toutes les bouches; elle ,tait devenue ,perdument amoureuse de Fabrice.
Lorsque les fameux sermons commencSrent, son mariage ,tait arr^t, avec
Giacomo Rassi, fils aOEn, du ministre de la justice, lequel ne lui
d,plaisait point; mais ... peine eut-elle entendu deux fois monsignore
Fabrice, qu'elle d,clara qu'elle ne voulait plus se marier; et, comme
on lui demandait la cause d'un si singulier changement, elle r,pondit
qu'il n',tait pas digne d'une honn^te fille d',pouser un homme en se
sentant ,perdument ,prise d'un autre. Sa famille chercha d'abord sans
succSs quel pouvait ^tre cet autre.

Mais les larmes br-lantes qu'Anetta versait au sermon mirent sur la
voie de la v,rit,; sa mSre et ses oncles lui ayant demand, si elle
aimait monsignore Fabrice, elle r,pondit avec hardiesse que, puisqu'on
avait d,couvert la v,rit,, elle ne s'avilirait point par un mensonge;
elle ajouta que, n'ayant aucun espoir d',pouser l'homme qu'elle
adorait, elle voulait du moins n'avoir plus les yeux offens,s par la
figure ridicule du contino Rassi. Ce ridicule donn, au fils d'un homme
que poursuivait l'envie de toute la bourgeoisie devint, en deux jours,
l'entretien de toute la ville. La r,ponse d'Anetta Marini parut
charmante, et tout le monde la r,p,ta. On en parla au palais Crescenzi
comme on en parlait partout.

Cl,lia se garda bien d'ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son
salon; mais elle fit des questions ... sa femme de chambre, et, le
dimanche suivant, aprSs avoir entendu la messe ... la chapelle de son
palais, elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla
chercher une seconde messe ... la paroisse de Mlle Marini. Elle y trouva
r,unis tous les beaux de la ville attir,s par le m^me motif; ces
messieurs se tenaient debout prSs de la porte. Bient"t, au grand
mouvement qui se fit parmi eux, la marquise comprit que cette Mlle
Marini entrait dans l',glise; elle se trouva fort bien plac,e pour la
voir, et, malgr, sa pi,t,, ne donna guSre d'attention ... la messe.
Cl,lia trouva ... cette beaut, bourgeoise un petit air d,cid, qui,
suivant elle, e-t pu convenir tout au plus ... une femme mari,e depuis
plusieurs ann,es. Du reste elle ,tait admirablement bien prise dans sa
petite taille, et ses yeux, comme l'on dit en Lombardie, semblaient
faire la conversation avec les choses qu'ils regardaient. La marquise
s'enfuit avant la fin de la messe.

DSs le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquels venaient
tous les soirs passer la soir,e, racontSrent un nouveau trait ridicule
de l'Anetta Marini. Comme sa mSre, craignant quelque folie de sa part,
ne laissait que peu d'argent ... sa disposition, Anetta ,tait all,e
offrir une magnifique bague en diamants, cadeau de son pSre, au c,lSbre
Hayez, alors ... Parme pour les salons du palais Crescenzi, et lui
demander le portrait de M. del Dongo; mais, elle voulut que ce portrait
f-t v^tu simplement de noir, et non point en habit de pr^tre. Or, la
veille, la mSre de la petite Anetta avait ,t, bien surprise, et encore
plus scandalis,e de trouver dans la chambre de sa fille un magnifique
portrait de Fabrice del Dongo, entour, du plus beau cadre que l'on e-t
dor, ... Parme depuis vingt ans.



CHAPITRE XXVIII


EntraOEn,s par les ,v,nements, nous n'avons pas eu le temps d'esquisser
la race comique de courtisans qui pullulent ... la cour de Parme et
faisaient de dr"les de commentaires sur les ,v,nements par nous
racont,s. Ce qui rend en ce pays-l... un petit noble, garni de ses trois
ou quatre mille livres de rente, digne de figurer en bas noirs, aux
levers du prince, c'est d'abord de n'avoir jamais lu Voltaire et
Rousseau: cette condition est peu difficile ... remplir. Il fallait
ensuite savoir parler avec attendrissement du rhume du souverain, ou de
la derniSre caisse de min,ralogie qu'il avait reue de Saxe. Si aprSs
cela on ne manquait pas ... la messe un seul jour de l'ann,e, si l'on
pouvait compter au nombre de ses amis intimes deux ou trois gros
moines, le prince daignait vous adresser une fois la parole tous les
ans, quinze jours avant ou quinze jours aprSs le 1er janvier, ce qui
vous donnait un grand relief dans votre paroisse, et le percepteur des
contributions n'osait pas trop vous vexer si vous ,tiez en retard sur
la somme annuelle de cent francs ... laquelle ,taient impos,es vos
petites propri,t,s.

M. Gonzo ,tait un pauvre hSre de cette sorte, fort noble, qui, outre
qu'il poss,dait quelque petit bien, avait obtenu par le cr,dit du
marquis Crescenzi une place magnifique, rapportant mille cent cinquante
francs par an. Cet homme e-t pu dOEner chez lui, mais il avait une
passion: il n',tait ... son aise et heureux que lorsqu'il se trouvait
dans le salon de quelque grand personnage qui lui dOEt de temps ... autre:

- Taisez-vous, Gonzo, vous n'^tes qu'un sot.

Ce jugement ,tait dict, par l'humeur, car Gonzo avait presque toujours
plus d'esprit que le grand personnage. Il parlait ... propos de tout et
avec assez de grfce: de plus, il ,tait pr^t ... changer d'opinion sur une
grimace du maOEtre de la maison. A vrai dire, quoique d'une adresse
profonde pour ses int,r^ts, il n'avait pas une id,e, et quand le prince
n',tait pas enrhum,, il ,tait quelquefois embarrass, au moment d'entrer
dans un salon.

Ce qui dans Parme avait valu une r,putation ... Gonzo, c',tait un
magnifique chapeau ... trois cornes, garni d'une plume noire un peu
d,labr,e qu'il mettait, m^me en frac; mais il fallait voir l... faon
dont il portait cette plume, soit sur la t^te soit ... la main; l...
,taient le talent et l'importance. Il s'informait avec une anxi,t,
v,ritable de l',tat de sant, du petit chien de la marquise, et si le
feu e-t pris au palais Crescenzi, il e-t expos, sa vie pour sauver un
de ces beaux fauteuils de brocart d'or, qui depuis tant d'ann,es
accrochaient sa culotte de soie noire, quand par hasard il osait s'y
asseoir un instant.

Sept ou huit personnages de cette espSce arrivaient tous les soirs ...
sept heures dans le salon de la marquise Crescenzi. A peine assis, un
laquais magnifiquement v^tu d'une livr,e jonquille toute couverte de
galons d'argent, ainsi que la veste rouge qui en compl,tait la
magnificence, venait prendre les chapeaux et les cannes des pauvres
diables. Il ,tait imm,diatement suivi d'un valet de chambre apportant
une tasse de caf, infiniment petite, soutenue par un pied d'argent en
filigrane; et toutes les demi-heures un maOEtre d'h"tel, portant ,p,e et
habit magnifique ... la franaise, venait offrir des glaces.

Une demi-heure aprSs les petits courtisans rfp,s, on voyait arriver
cinq ou six officiers parlant haut et d'un air tout militaire et
discutant habituellement sur le nombre et l'espSce des boutons que doit
porter l'habit du soldat pour que le g,n,ral en chef puisse remporter
des victoires. Il n'e-t pas ,t, prudent de citer dans ce salon un
journal franais; car, quand m^me la nouvelle se f-t trouv,e des plus
agr,ables, par exemple cinquante lib,raux fusill,s en Espagne, le
narrateur n'en f-t pas moins rest, convaincu d'avoir lu un journal
franais. Le chef-d'oeuvre de l'habilet, de tous ces gens-l... ,tait
d'obtenir tous les dix ans une augmentation de pension de cent
cinquante francs. C'est ainsi que le prince partage avec sa noblesse le
plaisir de r,gner sur les paysans et sur les bourgeois.

Le principal personnage, sans contredit, du salon Crescenzi ,tait le
chevalier Foscarini, parfaitement honn^te homme; aussi avait-il ,t, un
peu en prison sous tous les r,gimes. Il ,tait membre de cette fameuse
Chambre des d,put,s qui, ... Milan, rejeta la loi de l'enregistrement
pr,sent,e par Napol,on, trait peu fr,quent dans l'histoire. Le
chevalier Foscarini, aprSs avoir ,t, vingt ans l'ami de la mSre du
marquis, ,tait rest, l'homme influent dans la maison. Il avait toujours
quelque conte plaisant ... faire, mais rien n',chappait ... sa finesse; et
la jeune marquise, qui se sentait coupable au fond du coeur, tremblait
devant lui.

Comme Gonzo avait une v,ritable passion pour le grand seigneur, qui lui
disait des grossiSret,s et le faisait pleurer une ou deux fois par an,
sa manie ,tait de chercher ... lui rendre de petits services; et, s'il
n'e-t ,t, paralys, par les habitudes d'une extr^me pauvret,, il e-t pu
r,ussir quelquefois, car il n',tait pas sans une certaine dose de
finesse et une beaucoup plus grande d'effronterie.

Le Gonzo, tel que nous le connaissons, m,prisait assez la marquise
Crescenzi, car de sa vie elle ne lui avait adresse une parole peu
polie; mais enfin elle ,tait la femme de ce fameux marquis Crescenzi,
chevalier d'honneur de la princesse, et qui une ou deux fois par mois,
disait ... Gonzo:

- Tais-toi, Gonzo, tu n'es qu'une b^te.

Le Gonzo remarqua que tout ce qu'on disait de la petite Anetta Marini
faisait sortir la marquise pour un instant, de l',tat de r^verie et
d'incurie o-- elle restait habituellement plong,e jusqu'au moment o--
onze heures sonnaient, alors elle faisait le th,, et en offrait ...
chaque homme pr,sent, en l'appelant par son nom. AprSs quoi, au moment
de rentrer chez elle, elle semblait trouver un moment de gaiet,,
c',tait l'instant qu'on choisissait pour lui r,citer les sonnets
satiriques.

On en fait d'excellents en Italie: c'est le seul genre de litt,rature
qui ait encore un peu de vie; ... la v,rit, il n'est pas soumis ... la
censure, et les courtisans de la casa Crescenzi annonaient toujours
leur sonnet par ces mots:

- Madame la marquise veut-elle permettre que l'on r,cite devant elle un
bien mauvais sonnet?

Et quand le sonnet avait fait rire et avait ,t, r,p,t, deux ou trois
fois, l'un des officiers ne manquait pas de s',crier:

- M. le ministre de la police devrait bien s'occuper de faire un peu
pendre les auteurs de telles infamies.

Les soci,t,s bourgeoises, au contraire, accueillent ces sonnets avec
l'admiration la plus franche, et les clercs de procureurs en vendent
des copies.

D'aprSs la sorte de curiosit, montr,e par la marquise, Gonzo se figura
qu'on avait trop vant, devant elle la beaut, de la petite Marini, qui
d'ailleurs avait un million de fortune, et qu'elle en ,tait jalouse.
Comme avec son sourire continu et son effronterie complSte envers tout
ce qui n',tait pas noble, Gonzo p,n,trait partout, dSs le lendemain il
arriva dans le salon de la marquise, portant son chapeau ... plumes d'une
certaine faon triomphante et qu'on ne lui voyait guSre qu'une fois ou
deux chaque ann,e, lorsque le prince lui avait dit:

- Adieu, Gonzo.

AprSs avoir salu, respectueusement la marquise, Gonzo ne s',loigna
point comme de coutume pour aller prendre place sur le fauteuil qu'on
venait de lui avancer. Il se plaa au milieu du cercle, et s',cria
brutalement:

- J'ai vu le portrait de Mgr del Dongo.

Cl,lia fut tellement surprise qu'elle fut oblig,e de s'appuyer sur le
bras de son fauteuil; elle essaya de faire t^te ... l'orage, mais bient"t
fut oblig,e de d,serter le salon.

- Il faut en convenir, mon pauvre Gonzo, que vous ^tes d'une maladresse
rare, s',cria avec hauteur l'un des officiers qui finissait sa
quatriSme glace. Comment ne savez-vous pas que le coadjuteur, qui a ,t,
l'un des plus braves colonels de l'arm,e de Napol,on, a jou, jadis un
tour pendable au pSre de la marquise, en sortant de la citadelle o-- le
g,n,ral Conti commandait, comme il f-t sorti de la Steccata (la
principale ,glise de Parme)?

-  J'ignore en effet bien des choses, mon cher capitaine, et je suis un
pauvre imb,cile qui fais des b,vues toute la journ,e.

Cette r,plique, tout ... fait dans le go-t italien, fit rire aux d,pens
du brillant officier. La marquise rentra bient"t; elle s',tait arm,e de
courage, et n',tait pas sans quelque vague esp,rance de pouvoir
elle-m^me admirer ce portrait de Fabrice, que l'on disait excellent.
Elle parla avec ,loge du talent de Hayez, qui l'avait fait. Sans le
savoir elle adressait des sourires charmants au Gonzo qui regardait
l'officier d'un air malin. Comme tous les autres courtisans de la
maison se livraient au m^me plaisir, l'officier prit la fuite, non sans
vouer une haine mortelle au Gonzo; celui-ci triomphait, et, le soir, en
prenant cong,, fut engag, ... dOEner pour le lendemain.

-  En voici bien d'une autre! s',cria Gonzo, le lendemain, aprSs le
dOEner, quand les domestiques furent sortis; n'arrive-t-il pas que notre
coadjuteur est tomb, amoureux de la petite Marini!...

On peut juger du trouble qui s',leva dans le coeur de Cl,lia en
entendant un mot aussi extraordinaire. Le marquis lui-m^me fut ,mu.

-  Mais Gonzo, mon ami, vous battez la campagne comme ... l'ordinaire! et
vous devriez parler avec un peu plus de retenue d'un personnage qui a
eu l'honneur de faire onze fois la partie de whist de Son Altesse!

-  Eh bien! monsieur le marquis, r,pondit le Gonzo avec la grossiSret,
des gens de cette espSce, je puis vous jurer qu'il voudrait bien aussi
faire la partie de la petite Marini. Mais il suffit que ces d,tails
vous d,plaisent; ils n'existent plus pour moi, qui veux avant tout ne
pas choquer mon adorable marquis.

Toujours, aprSs le dOEner, le marquis se retirait pour faire la sieste.
Il n'eut garde, ce jour-l...; mais le Gonzo se serait plut"t coup, la
langue que d'ajouter un mot sur la petite Marini; et, ... chaque instant,
il commenait un discours, calcul, de faon ... ce que le marquis p-t
esp,rer qu'il allait revenir aux amours de la petite-bourgeoise. Le
Gonzo avait sup,rieurement cet esprit italien qui consiste ... diff,rer
avec d,lices de lancer le mot d,sir,. Le pauvre marquis, mourant de
curiosit, fut oblig, de faire des avances: il dit ... Gonzo que, quand il
avait le plaisir de dOEner avec lui, il mangeait deux fois davantage.
Gonzo ne comprit pas, et se mit ... d,crire une magnifique galerie de
tableaux que formait la marquise Balbi, la maOEtresse du feu prince;
trois ou quatre fois il parla de Hayez, avec l'accent plein de lenteur
de l'admiration la plus profonde. Le marquis se disait: "Bon! il va
arriver enfin au portrait command, par la petite Marini!"Mais c'est ce
que Gonzo n'avait garde de faire. Cinq heures sonnSrent, ce qui donna
beaucoup d'humeur au marquis, qui ,tait accoutum, ... monter en voiture ...
cinq heures et demie, aprSs la sieste, pour aller au Corso.

- Voil... comment vous ^tes, avec vos b^tises! dit-il grossiSrement au
Gonzo; vous me ferez arriver au Corso aprSs la princesse, dont je suis
le chevalier d'honneur, et qui peut avoir des ordres ... me donner.
Allons! d,p^chez-vous! dites-moi en peu de paroles, si vous le pouvez,
ce que c'est que ces pr,tendues amours de Mgr le coadjuteur?

Mais le Gonzo voulait r,server ce r,cit pour l'oreille de la marquise,
qui l'avait invit, ... dOEner; il d,p^cha donc, en fort peu de mots,
l'histoire r,clam,e, et le marquis, ... moiti, endormi, courut faire la
sieste. Le Gonzo prit une tout autre maniSre avec la pauvre marquise.
Elle ,tait rest,e tellement jeune et na<ve au milieu de sa haute
fortune, qu'elle crut devoir r,parer la grossiSret, avec laquelle le
marquis venait d'adresser la parole au Gonzo. Charm, de ce succSs,
celui-ci retrouva toute son ,loquence, et se fit un plaisir, non moins
qu'un devoir, d'entrer avec elle dans des d,tails infinis.

La petite Anetta Marini donnait jusqu'... un sequin par place qu'on lui
retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux de ses tantes et
l'ancien caissier de son pSre. Ces places, qu'elle faisait garder dSs
la veille, ,taient choisies en g,n,ral presque vis-...-vis la chaire,
mais un peu du c"t, du grand autel, car elle avait remarqu, que le
coadjuteur se tournait souvent vers l'autel. Or, ce que le public avait
remarqu, aussi, c'est que non rarement les yeux si parlants du jeune
pr,dicateur s'arr^taient avec complaisance sur la jeune h,ritiSre,
cette beaut, si piquante; et apparemment avec quelque attention, car,
dSs qu'il avait les yeux fix,s sur elle, son sermon devenait savant;
les citations y abondaient, l'on n'y trouvait plus de ces mouvements
qui partent du coeur; et les dames, pour qui l'int,r^t cessait presque
aussit"t, se mettaient ... regarder la Marini et ... en m,dire.

Cl,lia se fit r,p,ter jusqu'... trois fois tous ces d,tails singuliers. A
la troisiSme, elle devint fort r^veuse; elle calculait qu'il y avait
justement quatorze mois qu'elle n'avait vu Fabrice."Y aurait-il un bien
grand mal, se disait-elle, ... passer une heure dans une ,glise, non pour
voir Fabrice, mais pour entendre un pr,dicateur c,lSbre? D'ailleurs, je
me placerai loin de la chaire, et je ne regarderai Fabrice qu'une fois
en entrant et une autre fois ... la fin du sermon... Non, se disait
Cl,lia, ce n'est pas Fabrice que je vais voir, je vais entendre le
pr,dicateur ,tonnant!"Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise
avait des remords; sa conduite avait ,t, si belle depuis quatorze
mois!"Enfin, se dit-elle, pour trouver quelque paix avec elle-m^me, si
la premiSre femme qui viendra ce soir a ,t, entendre pr^cher monsignore
del Dongo, j'irai aussi; si elle n'y est point all,e, je m'abstiendrai."

Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonheur du Gonzo en lui
disant:

- Tfchez de savoir quel jour le coadjuteur pr^chera, et dans quelle
,glise. Ce soir, avant que vous ne sortiez, j'aurai peut-^tre une
commission ... vous donner.

A peine Gonzo parti pour le Corso, Cl,lia alla prendre l'air dans le
jardin de son palais. Elle ne se fit pas l'objection que depuis dix
mois elle n'y avait pas mis les pieds. Elle ,tait vive, anim,e; elle
avait des couleurs. Le soir, ... chaque ennuyeux qui entrait dans le
salon, son coeur palpitait d',motion. Enfin on annona le Gonzo, qui,
du premier coup d'oeil, vit qu'il allait ^tre l'homme n,cessaire
pendant huit jours."La marquise est jalouse de la petite Marini, et ce
serait, ma foi, une com,die bien mont,e, se dit-il, que celle dans
laquelle la marquise jouerait le premier r"le, la petite Anetta la
soubrette, et monsignore del Dongo l'amoureux! Ma foi, le billet
d'entr,e ne serait pas trop pay, ... deux francs."Il ne se sentait pas de
joie, et pendant toute la soir,e, il coupait la parole ... tout le monde
et racontait les anecdotes les plus saugrenues (par exemple, la c,lSbre
actrice et le marquis de Pequigny, qu'il avait apprise la veille d'un
voyageur franais). La marquise, de son c"t,, ne pouvait tenir en
place; elle se promenait dans le salon, elle passait dans une galerie
voisine du salon, o-- le marquis n'avait admis que des tableaux co-tant
chacun plus de vingt mille francs. Ces tableaux avaient un langage si
clair ce soir-l... qu'ils fatiguaient le coeur de la marquise ... force
d',motion. Enfin, elle entendit ouvrir les deux battants, elle courut
au salon; c',tait la marquise Raversi! Mais en lui adressant les
compliments d'usage, Cl,lia sentait que la voix lui manquait. La
marquise lui fit r,p,ter deux fois la question: "Que dites-vous du
pr,dicateur ... la mode?"qu'elle n'avait point entendu d'abord.

- Je le regardais comme un petit intrigant, trSs digne neveu de
l'illustre comtesse Mosca; mais ... la derniSre fois qu'il a pr^ch,,
tenez, ... l',glise de la Visitation, vis-...-vis de chez vous, il a ,t,
tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regarde comme
l'homme le plus ,loquent que j'aie jamais entendu.

- Ainsi vous avez assist, ... un de ses sermons? dit Cl,lia toute
tremblante de bonheur.

- Mais, comment, dit la marquise en riant, vous ne m',coutiez donc pas?
Je n'y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu'il est attaqu, de
la poitrine, et que bient"t il ne pr^chera plus!

A peine la marquise sortie, Cl,lia appela le Gonzo dans la galerie.

- Je suis presque r,solue, lui dit-elle, ... entendre ce pr,dicateur si
vant,. Quand pr^chera-t-il?

- Lundi prochain, c'est-...-dire dans trois jours et l'on dirait qu'il a
devin, le projet de Votre Excellence, car il vient pr^cher ... l',glise
de la Visitation.

Tout n',tait pas expliqu,; mais Cl,lia ne trouvait plus de voix pour
parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie, sans ajouter une
parole. Gonzo se disait: "Voil... la vengeance qui la travaille. Comment
peut-on ^tre assez insolent pour se sauver d'une prison, surtout quand
on a l'honneur d'^tre gard, par un h,ros tel que le g,n,ral Fabio
Conti!"

- Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fine ironie; il
est touch, ... la poitrine. J'ai entendu le docteur Rambo dire qu'il n'a
pas un an de vie; Dieu le punit d'avoir rompu son ban en se sauvant
traOEtreusement de la citadelle.

La marquise s'assit sur le divan de la galerie, et fit signe ... Gonzo de
l'imiter. AprSs quelques instants, elle lui remit une petite bourse o--
elle avait pr,par, quelques sequins.

- Faites-moi retenir quatre places.

- Sera-t-il permis au pauvre Gonzo de se glisser ... la suite de Votre
Excellence?

- Sans doute; faites retenir cinq places... Je ne tiens nullement,
ajouta-t-elle, ... ^tre prSs de la chaire; mais j'aimerais ... voir Mlle
Marini, que l'on dit si jolie.

La marquise ne v,cut pas pendant les trois jours qui la s,paraient du
fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour qui c',tait un insigne
honneur d'^tre vu en public ... la suite d'une aussi grande dame, avait
arbor, son habit franais avec l',p,e; ce n'est pas tout, profitant du
voisinage du palais, il fit porter dans l',glise un fauteuil dor,
magnifique destin, ... la marquise, ce qui fut trouv, de la derniSre
insolence par les bourgeois. On peut penser ce que devint la pauvre
marquise, lorsqu'elle aperut ce fauteuil, et qu'on l'avait plac,
pr,cis,ment vis-...-vis la chaire. Cl,lia ,tait si confuse, baissant les
yeux, et r,fugi,e dans un coin de cet immense fauteuil, qu'elle n'eut
pas m^me le courage de regarder la petite Marini, que le Gonzo lui
indiquait de la main, avec une effronterie dont elle ne pouvait
revenir. Tous les ^tres non nobles n',taient absolument rien aux yeux
du courtisan.

Fabrice parut dans la chaire il ,tait si maigre, si pfle, tellement
consum,, que les yeux de Cl,lia se remplirent de larmes ... l'instant.
Fabrice dit quelques paroles, puis s'arr^ta, comme si la voix lui
manquait tout ... coup; il essaya vainement de commencer quelques
phrases; il se retourna, et prit un papier ,crit.

- Mes frSres, dit-il, une fme malheureuse et bien digne de toute votre
piti, vous engage, par ma voix, ... prier pour la fin de ses tourments,
qui ne cesseront qu'avec sa vie.

Fabrice lut la suite de son papier fort lentement; mais l'expression de
sa voix ,tait telle, qu'avant le milieu de la priSre tout le monde
pleurait, m^me le Gonzo."Au moins on ne me remarquera pas, se disait la
marquise en fondant en larmes."

Tout en lisant le papier ,crit, Fabrice trouva deux ou trois id,es sur
l',tat de l'homme malheureux pour lequel il venait solliciter les
priSres des fidSles. Bient"t les pens,es lui arrivSrent en foule. En
ayant l'air de s'adresser au public, il ne parlait qu'... la marquise. Il
termina son discours un peu plus t"t que de coutume, parce que, quoi
qu'il p-t faire, les larmes le gagnaient ... un tel point qu'il ne
pouvait plus prononcer d'une maniSre intelligible. Les bons juges
trouvSrent ce sermon singulier, mais ,gal au moins, pour le path,tique,
au fameux sermon pr^ch, aux lumiSres. Quant ... Cl,lia, ... peine eut-elle
entendu les dix premiSres lignes de la priSre lue par Fabrice, qu'elle
regarda comme un crime atroce d'avoir pu passer quatorze mois sans le
voir. En rentrant chez elle, elle se mit au lit pour pouvoir penser ...
Fabrice en toute libert,; et le lendemain, d'assez bonne heure, Fabrice
reut un billet ainsi conu:

On compte sur votre honneur; cherchez quatre braves de la discr,tion
desquels vous soyez s-r, et demain au moment o-- minuit sonnera ... la
Steccata, trouvez-vous prSs d'une petite porte qui porte le num,ro 19,
dans la rue Saint-Paul'. Songez que vous pouvez ^tre attaqu,, ne venez
pas seul.

En reconnaissant ces caractSres divins, Fabrice tomba ... genoux et
fondit en larmes.

- Enfin! s',cria-t-il, aprSs quatorze mois et huit jours! Adieu les
pr,dications.

Il serait bien long de d,crire tous les genres de folies auxquels
furent en proie, ce jour-l..., les cours de Fabrice et de Cl,lia. La
petite porte indiqu,e dans le billet n',tait autre que celle de
l'orangerie du palais Crescenzi, et, dix fois dans la journ,e, Fabrice
trouva le moyen de la voir. Il prit des armes, et seul, un peu avant
minuit, d'un pas rapide, il passait prSs de cette porte, lorsque ... son
inexprimable joie, il entendit une voix bien connue, lui dire d'un ton
trSs bas:

- Entre ici, ami de mon coeur.

Fabrice entra avec pr,caution, et se trouva ... la v,rit, dans
l'orangerie, mais vis-...-vis une fen^tre fortement grill,e et ,lev,e,
au-dessus du sol, de trois ou quatre pieds. L'obscurit, ,tait profonde,
Fabrice avait entendu quelque bruit dans cette fen^tre, et il en
reconnaissait la grille avec la main, lorsqu'il sentit une main, pass,e
... travers les barreaux, prendre la sienne et la porter ... des lSvres qui
lui donnSrent un baiser.

- C'est moi, lui dit une voix ch,rie, qui suis venue ici pour te dire
que je t'aime, et pour te demander si tu veux m'ob,ir.

On peut juger de la r,ponse, de la joie, de l',tonnement de Fabrice;
aprSs les premiers transports, Cl,lia lui dit:

- J'ai fait voeu ... la Madone, comme tu sais, de ne jamais te voir;
c'est pourquoi je te reois dans cette obscurit, profonde. Je veux bien
que tu saches que, si jamais tu me forais ... te regarder en plein jour,
tout serait fini entre nous. Mais d'abord, je ne veux pas que tu
pr^ches devant Anetta Marini, et ne va pas croire que c'est moi qui ai
eu la sottise de faire porter un fauteuil dans la maison de Dieu.

- Mon cher ange, je ne pr^cherai plus devant qui que ce soit; je n'ai
pr^ch, que dans l'espoir qu'un jour je te verrais.

- Ne parle pas ainsi, songe qu'il ne m'est pas permis ... moi de te voir.

Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire un seul mot,
sur un espace de trois ann,es.

A l',poque o-- reprend notre r,cit, il y avait d,j... longtemps que le
comte Mosca ,tait de retour ... Parme, comme premier ministre, plus
puissant que jamais.

AprSs ces trois ann,es de bonheur divin, l'fme de Fabrice eut un
caprice de tendresse qui vint tout changer. La marquise avait un
charmant petit garon de deux ans Sandrino, qui faisait la joie de sa
mSre'; il ,tait toujours avec elle ou sur les genoux du marquis
Crescenzi; Fabrice, au contraire, ne le voyait presque jamais; il ne
voulut pas qu'il s'accoutumft ... ch,rir un autre pSre. Il conut le
dessein d'enlever l'enfant avant que ses souvenirs fussent bien
distincts.

Dans les longues heures de chaque journ,e o-- la marquise ne pouvait
voir son ami, la pr,sence de Sandrino la consolait, car nous avons ...
avouer une chose qui semblera bizarre au nord des Alpes, malgr, ses
erreurs elle ,tait rest,e fidSle ... son voeu; elle avait promis ... la
Madone, l'on se le rappelle peut-^tre, de ne jamais voir Fabrice:
telles avaient ,t, ses paroles pr,cises: en cons,quence elle ne le
recevait que de nuit, et jamais il n'y avait de lumiSre dans
l'appartement.

Mais tous les soirs, il ,tait reu par son amie; et, ce qui est
admirable, au milieu d'une cour d,vor,e par la curiosit, et par
l'ennui, les pr,cautions de Fabrice avaient ,t, si habilement
calcul,es, que jamais cette amicizia, comme on dit en Lombardie, ne fut
m^me souponn,e. Cet amour ,tait trop vif pour qu'il n'y e-t pas des
brouilles; Cl,lia ,tait fort sujette ... la jalousie, mais presque
toujours les querelles venaient d'une autre cause. Fabrice avait abus,
de quelque c,r,monie publique pour se trouver dans le m^me lieu que la
marquise et la regarder, elle saisissait alors un pr,texte pour sortir
bien vite, et pour longtemps exilait son ami.

On ,tait ,tonn, ... la cour de Parme de ne connaOEtre aucune intrigue ...
une femme aussi remarquable par sa beaut, et l',l,vation de son esprit;
elle fit naOEtre des passions qui inspirSrent bien des folies, et
souvent Fabrice aussi fut jaloux.

Le bon archev^que Landriani ,tait mort depuis longtemps; la pi,t,, les
moeurs exemplaires, l',loquence de Fabrice l'avaient fait oublier, son
frSre aOEn, ,tait mort, et tous les biens de la famille lui ,taient
arriv,s. A partir de cette ,poque il distribua chaque ann,e aux
vicaires et aux cur,s de son diocSse les cent et quelque mille francs
que rapportait l'archev^ch, de Parme.

Il e-t ,t, difficile de r^ver une vie plus honor,e plus honorable et
plus utile que celle que Fabrice s',tait faite, lorsque tout fut
troubl, par ce malheureux caprice de tendresse.

- D'aprSs ce voeu que je respecte et qui fait pourtant le malheur de ma
vie puisque tu ne veux pas me voir de jour, dit-il un jour ... Cl,lia, je
suis oblig, de vivre constamment seul, n'ayant d'autre distraction que
le travail; et encore le travail me manque. Au milieu de cette faon
s,vSre et triste de passer les longues heures de chaque journ,e, une
id,e s'est pr,sent,e, qui fait mon tourment et que je combats en vain
depuis six mois: mon fils ne m'aimera point; il ne m'entend jamais
nommer. Elev, au milieu du luxe aimable du palais Crescenzi, ... peine
s'il me connaOEt. Le petit nombre de fois que je le vois, je songe ... sa
mSre, dont il me rappelle la beaut, c,leste et que je ne puis regarder,
et il doit me trouver une figure s,rieuse, ce qui, pour les enfants,
veut dire triste.

- Eh bien! dit la marquise, o-- tend tout ce discours qui m'effraye?

- A ravoir mon fils; je veux qu'il habite avec moi; je veux le voir
tous les jours, je veux qu'il s'accoutume ... m'aimer; je veux l'aimer
moi-m^me ... loisir. Puisqu'une fatalit, unique au monde veut que je sois
priv, de ce bonheur dont jouissent tant d'fmes tendres, et que je ne
passe pas ma vie avec tout ce que j adore, je veux du moins avoir
auprSs de moi un ^tre qui te rappelle ... mon coeur, qui te remplace en
quelque sorte. Les affaires et les hommes me sont ... charge dans ma
solitude forc,e; tu sais que l'ambition a toujours ,t, un mot vide pour
moi, depuis l'instant o-- j'eus le bonheur d'^tre ,crou, par Barbone, et
tout ce qui n'est pas sensation de l'fme me semble ridicule dans la
m,lancolie qui loin de toi m'accable.

On peut comprendre la vive douleur dont le chagrin de son ami remplit
l'fme de la pauvre Cl,lia; sa tristesse fut d'autant plus profonde
qu'elle sentait que Fabrice avait une sorte de raison. Elle alla
jusqu'... mettre en doute si elle ne devait pas tenter de rompre son
voeu. Alors elle e-t reu Fabrice de jour comme tout autre personnage
de la soci,t,, et sa r,putation de sagesse ,tait trop bien ,tablie pour
qu'on en m,dOEt. Elle se disait qu'avec beaucoup d'argent elle pouvait
se faire relever de son voeu; mais elle sentait aussi que cet
arrangement tout mondain ne tranquilliserait pas sa conscience, et
peut-^tre le ciel irrit, la punirait de ce nouveau crime.

D'un autre c"t,, si elle consentait ... c,der au d,sir si naturel de
Fabrice, si elle cherchait ... ne pas faire le malheur de cette fme
tendre qu'elle connaissait si bien, et dont son voeu si singulier
compromettait si ,trangement la tranquillit, quelle apparence d'enlever
le fils unique d'un des plus grands seigneurs d'Italie sans que la
fraude f-t d,couverte? Le marquis Crescenzi prodiguerait des sommes
,normes, se mettrait lui-m^me ... la t^te des recherches, et t"t ou tard
l'enlSvement serait connu. Il n'y avait qu'un moyen de parer ... ce
danger, il fallait envoyer l'enfant au loin, ... Edimbourg, par exemple,
ou ... Paris; mais c'est ... quoi la tendresse d'une mSre ne pouvait se
r,soudre. L'autre moyen propos, par Fabrice, et en effet le plus
raisonnable, avait quelque chose de sinistre augure et de presque
encore plus affreux aux yeux de cette mSre ,perdue il fallait, disait
Fabrice, feindre une maladie; l'enfant serait de plus en plus mal enfin
il viendrait ... mourir pendant une absence du marquis Crcscenzi.

Une r,pugnance qui, chez Cl,lia, allait jusqu'... la terreur, causa une
rupture qui ne put durer.

Cl,lia pr,tendait qu'il ne fallait pas tenter Dieu que ce fils si ch,ri
,tait le fruit d'un crime, et que, si encore l'on irritait la colSre
c,leste, Dieu ne manquerait pas de le retirer ... lui. Fabrice reparlait
de sa destin,e singuliSre:

- L',tat que le hasard m'a donn,, disait-il ... Cl,lia, et mon amour
m'obligent ... une solitude ,ternelle, je ne puis, comme la plupart de
mes confrSres, avoir les douceurs d'une soci,t, intime, puisque vous ne
voulez me recevoir que dans l'obscurit,, ce qui r,duit ... des instants,
pour ainsi dire, la partie de ma vie que je puis passer avec vous.

Il y eut bien des larmes r,pandues. Cl,lia tomba malade, mais elle
aimait trop Fabrice pour se refuser constamment au sacrifice terrible
qu'il lui demandait. En apparence, Sandrino tomba malade; le marquis se
hfta de faire appeler les m,decins les plus c,lSbres, et Cl,lia
rencontra dSs cet instant un embarras terrible qu'elle n'avait pas
pr,vu; il fallait emp^cher cet enfant ador, de prendre aucun des
remSdes ordonn,s par les m,decins, ce n',tait pas une petite affaire.

L'enfant, retenu au lit plus qu'il ne fallait pour sa sant,, devint
r,ellement malade. Comment dire au m,decin la cause de ce mal? D,chir,e
par deux int,r^ts contraires et si chers, Cl,lia fut sur le point de
perdre la raison. Fallait-il consentir ... une gu,rison apparente et
sacrifier ainsi tout le fruit d'une feinte si longue et si p,nible?
Fabrice, de son c"t,, ne pouvait ni se pardonner la violence qu'il
exerait sur le coeur de son amie, ni renoncer ... son projet. Il avait
trouv, le moyen d'^tre introduit toutes les nuits auprSs de l'enfant
malade, ce qui avait amen, une autre complication. La marquise venait
soigner son fils, et quelquefois Fabrice ,tait oblig, de la voir ... la
clart, des bougies, ce qui semblait au pauvre coeur malade de Cl,lia un
p,ch, horrible et qui pr,sageait la mort de Sandrino. C',tait en vain
que les casuistes les plus c,lSbres, consult,s sur l'ob,issance ... un
voeu, dans le cas o-- l'accomplissement en serait ,videmment nuisible,
avaient r,pondu que le voeu ne pouvait ^tre consid,r, comme rompu d'une
faon criminelle, tant que la personne engag,e par une promesse envers
la Divinit, s'abstenait non pour un vain plaisir des sens, mais pour ne
pas causer un mal ,vident. La marquise n'en fut pas moins au d,sespoir,
et Fabrice vit le moment o-- son id,e bizarre allait amener la mort de
Cl,lia et celle de son fils.

Il eut recours ... son ami intime, le comte Mosca, qui tout vieux
ministre qu'il ,tait, fut attendri de cette histoire d'amour qu'il
ignorait en grande partie.

- Je vous procurerai l'absence du marquis pendant cinq ou six jours au
moins: quand la voulez-vous?

A quelque temps de l..., Fabrice vint dire au comte que tout ,tait
pr,par, pour que l'on p-t profiter de l'absence.

Deux jours aprSs, comme le marquis revenait d'une de ses terres aux
environs de Mantoue, des brigands, sold,s apparemment par une vengeance
particuliSre, l'enlevSrent, sans le maltraiter en aucune faon, et le
placSrent dans une barque, qui employa trois jours ... descendre le P" et
... faire le m^me voyage que Fabrice avait ex,cut, autrefois aprSs la
fameuse affaire Giletti. Le quatriSme jour, les brigands d,posSrent le
marquis dans une OEle d,serte du P", aprSs avoir eu le soin de le voler
complStement, et de ne lui laisser ni argent ni aucun effet ayant la
moindre valeur. Le marquis fut deux jours entiers avant de pouvoir
regagner son palais ... Parme; il le trouva tendu de noir et tout le
monde dans la d,solation.

Cet enlSvement, fort adroitement ex,cut,, eut un r,sultat bien funeste:
Sandrino, ,tabli en secret dans une grande et belle maison o-- la
marquise venait le voir presque tous les jours, mourut au bout de
quelques mois. Cl,lia se figura qu'elle ,tait frapp,e par une juste
punition, pour avoir ,t, infidSle ... son voeu ... la Madone: elle avait vu
si souvent Fabrice aux lumiSres, et m^me deux fois en plein jour et
avec des transports si tendres, durant la maladie de Sandrino! Elle ne
surv,cut que de quelques mois ... ce fils si ch,ri, mais elle eut la
douceur de mourir dans les bras de son ami.

Fabrice ,tait trop amoureux et trop croyant pour avoir recours au
suicide; il esp,rait retrouver Cl,lia dans un meilleur monde, mais il
avait trop d'esprit pour ne pas sentir qu'il avait beaucoup ... r,parer.

Peu de jours aprSs la mort de Cl,lia, il signa plusieurs actes par
lesquels il assurait une pension de mille francs ... chacun de ses
domestiques, et se r,servait, pour lui-m^me, une pension ,gale; il
donnait des terres, valant cent mille livres de rente ... peu prSs, ... la
comtesse Mosca; pareille somme ... la marquise del Dongo, sa mSre, et ce
qui pouvait rester de la fortune paternelle, ... l'une de ses soeurs mal
mari,e. Le lendemain, aprSs avoir adress, ... qui de droit la d,mission
de son archev^ch, et de toutes les places dont l'avaient successivement
combl, la faveur d'Ernest V et l'amiti, du premier ministre, il se
retira ... la chartreuse de Parme, situ,e dans les bois voisins du P", ...
deux lieues de Sacca.

La comtesse Mosca avait fort approuv,, dans le temps, que son mari
reprit le ministSre, mais jamais elle n'avait voulu consentir ... rentrer
dans les Etats d'Ernest V. Elle tenait sa cour ... Vignano, ... un quart de
lieue de Casal Maggiore, sur la rive gauche du P", et par cons,quent
dans les Etats de l'Autriche. Dans ce magnifique palais de Vignano, que
le comte lui avait fait bftir, elle recevait les jeudis toute la haute
soci,t, de Parme, et tous les jours ses nombreux amis. Fabrice n'e-t
pas manqu, un jour de venir ... Vignano. La comtesse en un mot r,unissait
toutes les apparences du bonheur, mais elle ne surv,cut que fort peu de
temps ... Fabrice, qu'elle adorait, et qui ne passa qu'une ann,e dans sa
chartreuse.

Les prisons de Parme ,taient vides, le comte immens,ment riche, Ernest
V ador, de ses sujets qui comparaient son gouvernement ... celui des
grands-ducs de Toscane.




TO THE HAPPY FEW




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