Project Gutenberg's Littrature et Philosophie mles, by Victor Hugo

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Title: Littrature et Philosophie mles

Author: Victor Hugo

Posting Date: November 25, 2011 [EBook #9644]
Release Date: January, 2006
First Posted: October 13, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTRATURE ET PHILOSOPHIE MLES ***




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          OEUVRES COMPLTES

                 DE

            VICTOR HUGO



            PHILOSOPHIE
                 I
             1819-1834
     LITTRATURE ET PHILOSOPHIE
               MLES




BUT DE CETTE PUBLICATION

Mars 1834.


Il y a dans la vie de tout crivain consciencieux un moment o il sent
le besoin de compter avec le pass, de classer en ordre et de dater
les diverses empreintes qu'il a prises de la forme de son esprit 
diffrentes poques, de coordonner, tout en les mettant franchement en
lumire, les contradictions plutt superficielles que radicales de sa
vie, et de montrer, s'il y a lieu, par quels rapports mystrieux et
intimes les ides divergentes en apparence de sa premire jeunesse se
rattachent  la pense unique et centrale qui s'est peu  peu dgage
du milieu d'elles et qui a fini par les rsorber toutes.

D'ordinaire, ces sortes d'examens de conscience, quand ils sont faits
avec bonne foi et candeur, produisent des livres du genre de celui-ci.

Ces deux volumes, en effet, ne sont autre chose que la collection de
toutes les notes que l'auteur, dans la route littraire et politique
qu'il a dj parcourue, a crites  et l, chemin faisant, depuis
quinze ans qu'il marche. Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs
quelque intrt qu'aux personnes qui aimeraient  voir de quelle faon
et  quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de
lui-mme, dans nos temps de rvolution sociale et intellectuelle, ce
livre est le complment ncessaire et naturel de la srie des oeuvres
de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond  l'un
des termes de cette srie; chacun de ces morceaux a t crit en mme
temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et reprsente, pour
qui sait bien voir, le mme groupe d'ides. Ainsi le _Journal d'un
jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_, le _Journal d'un
rvolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En
consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tte de tous
ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent  ces sortes de
comparaisons, mme lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants
que celui-ci, pourront voir aisment  quelle oeuvre de l'auteur, 
quel moment de sa manire,  quelle phase de sa pense sur la socit
et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux
volumes ctoient tous les autres en les refltant. On y retrouve,
de 1819  1834, sur une chelle plus rapide, mais qui n'a pas moins
d'chelons, tous les changements successifs de style et de
pense, toutes les modifications d'opinion et de forme, tous les
largissements d'horizon politique et littraire que les personnes qui
veulent bien suivre le dveloppement de son esprit ont pu remarquer en
gravissant la srie totale de ses oeuvres.

Ces changements, ces modifications, ces largissements, est-ce
dcadence, comme on l'a dit? est-ce progrs, comme il le croit? il
pose la question; le lecteur la dcidera.

Ce qui n'est une question pour personne, il l'espre du moins, c'est
le complet dsintressement qui a prsid aux diverses modifications
de ses opinions. Les gubres ne s'agenouillaient que devant le soleil;
lui, il ne s'agenouille que devant la vrit.

Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute
confiance. Dans des temps comme les ntres, o les vnements font si
rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pens
que ce ne serait peut-tre pas un spectacle sans enseignement que
le dveloppement d'un esprit srieux et droit qui n'a encore t
directement ml  aucune chose politique et qui a silencieusement
accompli toutes ses rvolutions sur lui-mme, sans autre but que la
satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre
de probit. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux
divisions; l'une a pour titre: _Journal des ides, des opinions et des
lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des ides
et des opinions d'un rvolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle
srie d'expriences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le
rvolutionnaire de 1830, c'est ce que l'auteur crira peut-tre un
jour; et cette toute modeste _Histoire des rvolutions intrieures
d'une opinion politique honnte_ ne sera peut-tre pas un appendice
inutile  la grande histoire des rvolutions gnrales de notre temps.
Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait
les rvolutions de l'individu avec les rvolutions de la socit? Qui
sait? la petite chose claire quelquefois la grande. En attendant
qu'il essaye ce travail tout  la fois psychologique et historique,
individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et
absolument tels qu'ils ont t crits chacun dans leur temps, ces deux
_journaux d'ides_, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par
le mme homme, et si diffrents.

Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y
en a pas. Nous le rptons, ce sont des ides. Des ides  l'tat de
germe dans le premier,  l'tat d'panouissement dans le second.

Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les
deux cents premires pages de ce volume, a besoin d'tre lu avec une
extrme indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la
date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme oeuvre littraire,
mais comme sujet d'tude et d'observation pour les esprits attentifs
et bienveillants qui ne ddaignent pas de chercher dans ce qu'un
enfant balbutie les rudiments de la pense d'un homme. Aussi, pour que
cette partie du livre ait du moins le mrite de prsenter une base
sincre aux tudes de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer, sans y
rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans des
publications du temps aujourd'hui oublies, soit dans des dossiers de
notes restes manuscrites. Ce recueil reprsente durant deux annes,
de l'ge de seize ans  l'ge de dix-huit ans, l'tat de l'esprit
de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un chantillon aussi
incomplet peut permettre d'en juger, l'tat de l'esprit d'une fraction
assez notable de la gnration d'alors. Ce n'est mme que parce qu'en
le gnralisant ainsi, il peut offrir, jusqu' un certain point, cette
sorte d'intrt, qu'on a cru qu'il n'tait peut-tre pas tout a fait
inutile de le prsenter au public. En se plaant  ce point de vue,
tout ce que renferme ce _Journal des ides_ d'un royaliste adolescent
d'il y a quinze ans, acquiert,  dfaut de la valeur biographique
qu'un nom plus considrable en tte de ce livre pourrait seul lui
donner, cette sorte de valeur historique qui s'attache  tous les
documents honntes o se retrouve la physionomie d'une poque, de
quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est
le profil  demi effac de tout ce que nous nous figurions en 1819.
C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les
contraires. Il y a des recherches historiques et des rveries, des
lgies et des feuilletons, de la critique et de la posie; pauvre
critique! pauvre posie surtout! Il a de petits vers badins et de
grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses dclamations contre
les tueurs de rois; des ptres o les hommes de 1793 sont gratigns
avec des pigrammes de 1754, espces de petites satires sans posie
qui caractrisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance
perdue aujourd'hui. Il y a des rves de rforme pour le thtre et des
voeux d'immobilit pour l'tat; tous les styles qui s'essayent  la
fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu' l'ampoule oratoire;
toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pense
d'innovation littraire; des plans de tragdies faits au collge; des
plans de gouvernement faits  l'cole. Tout cela va, vient, avance,
recule, se mle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle,
croit, doute, ttonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre
extrieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces
choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but.
Au fond, comme  la surface, il y a ce qui fera peut-tre pardonner
 l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilit de l'esprit,
droiture, honneur, conviction, dsintressement; et au milieu de
toutes les ides contradictoires qui bruissent  la fois dans ce chaos
d'illusions gnreuses et de prjugs loyaux, sous le flot le plus
obscur, sous l'entassement le plus dsordonn, on sent poindre et se
mouvoir un lment qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit
de libert, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord 
l'art, puis, par un irrsistible entranement de logique,  la
socit; de faon que chez lui, dans un temps donn, aides, il est
vrai, par l'exprience et la rcolte de faits de chaque jour, les
ides littraires corrigeront les ides politiques.

Tel qu'il est donc, ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous
parat pas compltement dpourvu de signification, ne ft-ce qu'
cause de l'espce de jour douteux qui flotte sur toutes ces ides
bauches, sorte de lumire indcise faite de deux rayons opposs
qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crpuscule du
monarchisme politique qui finit, aube de la rvolution littraire qui
commence.

Immdiatement aprs ce _Journal des ides d'un royaliste de_ 1819,
l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitul: _Journal des ides
d'un rvolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle, voil le mme
esprit, transform. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains
qui feront, de bonne foi le mme repli sur eux-mmes, ne trouveront
pas des modifications moins profondes dans leur pense, s'ils ont
eu la sagesse et le dsintressement de lui laisser son libre
dveloppement en prsence des faits et des rsultats.

Quant  ce dernier rsultat en lui-mme, voici de quelle manire il
s'est form. Aprs la rvolution de juillet, pendant les derniers mois
de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur reut de l'branlement
que les vnements donnaient alors  toute chose des impressions
telles, qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque
part. Il voulut constater, en s'en rendant compte sur-le-champ, de
quelle faon et jusqu' quelle profondeur chacun des faits plus
ou moins inattendus qui se succdaient troublait la masse d'ides
politiques qu'il avait amasse goutte  goutte depuis dix ans. A
mesure qu'un fait nouveau dgageait en lui une ide nouvelle, il
enregistrait, non le fait, mais l'ide. De l ce journal.

On a cru devoir donner ce titre, _journal_, aux deux divisions qui
composent le premier volume de ce livre, parce qu'il a sembl que,
de tous les titres possibles, c'tait encore celui qui convenait le
mieux. Cependant, afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose
que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'attende pas  trouver dans
ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou
anecdotique, avec curiosits, particularits et noms propres, de
l'anne 1819 et de l'anne 1830, nous insistons sur ce point, que
ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le
retentissement des faits.

La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que
de quelques mots pour s'expliquer d'elle-mme.

C'est une srie de fragments crits  diverses poques, et publis
pour la plupart dans les recueils du temps o ils ont t crits. Ces
fragments sont disposs par ordre chronologique; et ceux des lecteurs
qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu'il
porte, pourront remarquer de quelle faon l'ide de l'auteur mrit
d'anne en anne et dans la forme et dans le fond, depuis l'tude sur
Voltaire, qui est de 1823, jusqu' l'tude sur Mirabeau, qui est
de 1834. C'est d'ailleurs peut-tre la seule chose frappante de
ce volume,  la composition duquel n'a t ml aucun arrangement
artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le
nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas d'ailleurs
beaucoup d'autres exemples  ct desquels celui-ci ne vaut pas la
peine d'tre compt,  quel point le dix-huitime sicle proccupe
le dix-neuvime. Voltaire, en effet, c'est le dix-huitime sicle
systme; Mirabeau, c'est le dix-huitime sicle action.

Le premier de ces deux volumes enserre onze annes de la vie
intellectuelle de l'auteur, de 1819  1830. Le deuxime contient
galement onze annes, de 1823  1834. Mais comme une partie de ce
deuxime volume rentre dans l'intervalle de 1819  1830, les deux
volumes runis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pense
de celui qui les a crits que sur une chelle de quinze annes, de
1819  1834.

Nous ne ferons aucune observation sur les dpouillements de style
et de manire que la critique y pourra noter de saison en saison.
L'esprit de tout crivain progressif doit tre comme le platane, dont
l'corce se renouvelle  mesure que le tronc grossit.

Pour finir ce que nous avons  dire de ce livre, si l'on nous
demandait de le caractriser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre
chose qu'une sorte d'herbier o la pense de l'auteur a dpos,
sous tiquette, un chantillon tel quel de ses diverses floraisons
successives.

Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle
s'est dveloppe cette pense est bonne ou mauvaise.

Maintenant il se rencontrera peut-tre des esprits bienveillants et
srieux qui demanderont  l'auteur quelle est la formule actuelle de
ses opinions sur la socit et sur l'art.

L'espace lui manque ici pour rpondre  la premire de ces deux
questions. Ce serait un livre tout entier  faire; il le fera quelque
jour. Des matires si graves veulent tre traites  fond et ne
sauraient tre utilement abordes dans un avant-propos. Le peu de
pages qui nous reste morcellerait la pense de l'auteur sans profit,
car il serait impossible de dtacher, pour des proportions si exigus,
rien de fini, d'organis et de complet d'un bloc d'ides o tout se
tient et fait ensemble. De quelque faon que nous nous y prissions, il
y aurait toujours des affrences latrales sur lesquelles il faudrait
s'expliquer, des choses purement affirmes faute de marge pour
les dmontrer, des prliminaires supposs admis, des consquences
tronques, d'autres qui se ramifieraient trop  l'troit; en un mot,
des tangentes et des scantes dont les extrmits dpasseraient les
limites de cette prface.

En attendant qu'il puisse se drouler compltement et  l'aise dans un
crit spcial, l'auteur croit pouvoir dire ds  prsent que, quoique
le _Journal d'un rvolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses
radicalement vraies selon lui, sa pense politique actuelle est
cependant plutt reprsente par les dernires pages du second de ces
deux volumes que par les dernires pages du premier. Si jamais, dans
ce grand concile des intelligences o se dbattent de la presse  la
tribune tous les intrts gnraux de la civilisation du dix-neuvime
sicle, il avait la parole, lui si petit en prsence de choses si
grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne
demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions
sociales aux questions politiques.

Une fois son intention politique ainsi esquisse, il croit pouvoir
rpondre avec plus de dtail aux personnes qui le questionneraient sur
son intention littraire. Ici il peut tre plus aisment et plus vite
compris; tout ce qu'il a crit jusqu' ce jour sert de commentaire 
ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques dveloppements sur un
sujet plus important qu'on ne le pense communment. Quand on creuse
l'art, au premier coup de pioche on entame les questions littraires,
au second, les questions sociales.

L'art est aujourd'hui  un bon point. Les querelles de mots ont fait
place  l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriquets de
parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de
_classiques_ et de _romantiques_, que celui qui crit ces lignes
s'est toujours refus  prononcer srieusement, ont disparu de toute
conversation sense aussi compltement que les ubiquitaires et les
antipaedobaptistes. Or c'est dj un grand progrs dans une discussion
quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est  la
bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une mle
furieuse, acharne et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps
assourdi notre littrature dans les dernires annes de la
restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence  distinguer
nettement le contour des questions relles trop longtemps caches aux
yeux par la poussire que la polmique faisait autour d'elles. Le
pugilat des thories a cess. Le terrain de l'art maintenant n'est
plus une arne, c'est un champ. On ne se bat plus, on laboure.

A notre avis, la victoire est aux gnrations nouvelles. Elles ont
pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-tre
un jour de caractriser le point prcis o elles en sont sous les
diverses formes, posie, peinture, sculpture, musique et architecture,
et nous tcherons d'indiquer par quels progrs et selon quelle loi il
nous semble que doit s'oprer la fusion entre les nuances diffrentes
des jeunes coles, soit qu'elles cherchent plus spcialement le
_caractre_, comme les gothiques, ou le _style_, comme les grecs.

En attendant, l'impulsion est donne, la mare monte. Les doctrines
de la libert littraire ont ensemenc l'art tout entier. L'avenir
moissonnera.

Ce n'est pas que nous, plus que d'autres, nous croyions l'art
perfectible. Nous savons qu'on ne dpassera ni Phidias, ni Raphal.
Mais nous ne dclarons pas, en secouant tristement la tte, qu'il est
 jamais impossible de les galer. Nous ne sommes pas ainsi, dans les
secrets de Dieu. Celui qui a cr ceux-l ne peut-il pas en crer
d'autres? Pourquoi vouloir arrter l'esprit humain? Toutes les poques
lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquit a Homre,
mais le moyen ge a Dante, Shakespeare et les cathdrales au nord; la
bible et les pyramides  l'orient.

Et quelle poque que celle-ci! Nous l'avons dj dit ailleurs et plus
d'une fois, le corollaire rigoureux d'une rvolution politique, c'est
une rvolution littraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y
a quelque chose de fatal dans ce perptuel paralllisme de la
littrature et de la socit. L'esprit humain ne marche pas d'un seul
pied. Les moeurs et les lois s'branlent d'abord; l'art suit. Pourquoi
lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes
choses. Est-ce que le sicle qui a t assez grand pour avoir son
Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare?

Nous croyons donc fermement  l'avenir. On voit bien flotter encore 
et l sur la surface de l'art quelques tronons des vieilles potiques
dmtes, lesquelles faisaient dj eau de toutes parts il y dix ans.
On voit bien aussi quelques obstins qui se cramponnent  cela. _Rari
nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il
nous tait permis,  nous qui sommes bien loin de nous compter parmi
les hommes prdestins qui rsoudront ces grandes questions par de
grandes oeuvres, s'il nous tait permis de hasarder une conjecture sur
ce qui doit advenir de l'art, nous dirions qu' notre avis, d'ici 
peu d'annes, l'art, sans renoncer  toutes ses autres formes, se
rsumera plus spcialement sous la forme essentielle et culminante du
drame. Nous avons expliqu pourquoi dans la prface d'un livre qui ne
vaut pas la peine d'tre rappel ici.

Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent
dans notre pense, sauf de lgres variantes de rdaction,  la posie
tout entire, et ce qui s'applique  la posie s'applique  l'art tout
entier.

Selon nous donc, le drame de l'avenir, pour raliser l'ide auguste
que nous nous en faisons, pour tenir dignement sa place entre la
presse et la tribune, pour jouer comme il convient son rle dans les
choses civilisantes, doit tre grand et svre par la forme, grand et
svre par le fond.

Les questions de forme ont t toutes abordes depuis plusieurs
annes. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup
plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple,
qu'une mme pense peut s'crire de plusieurs manires, qu'une mme
ide peut avoir plusieurs formes. Une ide n'a jamais qu'une forme,
qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complte, sa
forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme prfre par elle, et
qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de gnie.
Ainsi, chez les grands potes, rien de plus insparable, rien de plus
adhrent, rien de plus consubstantiel que l'ide et l'expression de
l'ide. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'ide. Otez sa
forme  Homre, vous avez Bitaub.

Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser 
lui-mme les questions de forme, de langage et de style.

Sous ce rapport, le progrs est sensible en France depuis dix ans. La
langue a subi un remaniement profond.

Et pour que notre pense soit claire, qu'on nous permette d'indiquer
ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui
valent la peine d'tre tudies,  partir du seizime sicle surtout,
poque o la langue franaise a commenc  devenir la langue la plus
littraire de l'Europe.

On peut dire de la langue franaise au seizime sicle que c'est tout
 fait une _langue de la renaissance_. Au seizime sicle, l'esprit de
la renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts.
Le got romain-byzantin, que le grand vnement de 1454 a fait refluer
sur l'occident, et qui avait par degrs envahi l'Italie ds la
seconde moiti du quinzime sicle, n'arrive gure en France qu'au
commencement du seizime; mais  l'instant mme il s'empare de tout,
il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne rsiste au flot.
Architecture, posie, musique, tous les arts, toutes les tudes,
toutes les ides, jusqu'aux ameublements et aux costumes, jusqu'
la lgislation, jusqu' la thologie, jusqu' la mdecine, jusqu'au
blason, tout suit ple-mle et s'en va  vau-l'eau sur le torrent de
la renaissance. La langue est une des premires choses atteintes; en
un moment, elle se remplit de mots latins et grecs; elle dborde de
nologismes; son vieux sol gaulois disparat presque entirement sous
un chaos sonore de vocables homriques et virgiliens. A cette poque
d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquit lettre, la langue
franaise parle grec et latin comme l'architecture, avec un dsordre,
un embarras et un charme infinis; c'est un bgayement classique
adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite, une
langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin  nu, comme
les veines et les nerfs sur l'corch. Et pourtant, cette langue qui
n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche,
orne, amusante, copieuse, inpuisable en formes, haute en couleur;
elle est barbare  force d'aimer la Grce et Rome; elle est pdante et
nave. Observons en passant qu'elle semble parfois charge, bourbeuse
et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondment la limpidit de
notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine
et la grecque, y ont si brusquement vid leurs vocabulaires. Chose
remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire,
pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le franais du
seizime sicle est moins intelligible que le franais du quinzime.
Pour cette classe de lecteurs, Brantme est moins clair que Jean de
Troyes.

Au commencement du dix-septime sicle, cette langue trouble et
vaseuse subit une premire filtration. Opration mystrieuse faite
tout  la fois par les annes et par les hommes, par la foule et par
le lettr, par les vnements et par les livres, par les moeurs et
par les ides, qui nous donne pour rsultat l'admirable langue de P.
Mathieu et de Mathurin Rgnier, qui sera plus tard celle de Molire
et de La Fontaine, et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les
langues se fixaient, ce qu' Dieu ne plaise, la langue franaise
aurait d en rester l. C'tait une belle langue que cette posie de
Rgnier, que cette prose de Mathieu! c'tait une langue dj mre, et
cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualits les
plus contraires, selon le besoin du pote; tantt ferme, adroite,
svelte, vive, serre, troitement ajuste sur l'intention de
l'crivain, sobre, austre, prcise, elle allait  pied et sans images
et droit au but; tantt majestueuse, lente et tout empanache de
mtaphores, elle tournait largement autour de la pense, comme les
carrosses  huit chevaux dans un carrousel. C'tait une langue
lastique et souple, facile  nouer et  dnouer au gr de toutes
les fantaisies de la priode, une langue toute moire de figures et
d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli,
qui prenait merveilleusement la forme de l'ide, et qui, par moments,
flottait quelque peu  l'entour, autant qu'il le fallait pour la grce
du style. C'tait une langue pleine de fires allures, de proprits
lgantes, de caprices amusants; commode et naturelle  crire;
donnant parfois aux crivains les plus vulgaires toutes sortes de
bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel.
C'tait une langue forte et savoureuse, tout  la fois claire et
colore, pleine d'esprit, excellente au got, ayant bien la senteur de
ses origines, trs franaise, et pourtant laissant voir distinctement
sous chaque mot sa racine hellnique, romaine ou castillane; une
langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait
nettement toutes ces magnifiques tymologies grecques, latines ou
espagnoles, comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer
limpide.

Cependant, dans la deuxime moiti du dix-septime sicle, il s'leva
une mmorable cole de lettrs qui soumit  un nouveau dbat toutes
les questions de posie et de grammaire dont avait t remplie la
premire moiti du mme sicle, et qui dcida,  tort selon nous, pour
Malherbe contre Rgnier. La langue de Rgnier, qui semblait encore
trs bonne  Molire, parut trop verte et trop peu faite  ces svres
et discrets crivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette
deuxime distillation, beaucoup plus artificielle que la premire,
beaucoup plus littraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta  la
puret et  la limpidit de l'idiome qu'en le dpouillant de presque
toutes ses proprits savoureuses et colorantes, et en le rendant plus
propre dsormais  l'abstraction qu' l'image; mais il est impossible
de s'en plaindre quand on songe qu'il en est rsult _Britannicus,
Esther_, et _Athalie_, oeuvres belles et graves, dont le style sera
toujours religieusement admir de quiconque acceptera avec bonne foi
les conditions sous lesquelles il s'est form.

Toute chose va  sa fin. Le dix-huitime sicle filtra et tamisa la
langue une troisime fois. La langue de Rabelais, d'abord pure par
Rgnier, puis distille par Racine, acheva de dposer dans l'alambic
de Voltaire les dernires molcules de la vase natale du seizime
sicle. De l cette langue du dix-huitime sicle, parfaitement
claire, sche, dure, neutre, incolore et insipide, langue
admirablement propre  ce qu'elle avait  faire, langue du
raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le
style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en mme temps
trs hassable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non
de potes. Car la philosophie du dix-huitime sicle, qui est l'esprit
d'analyse arriv  sa plus complte expression, n'est pas moins
hostile  la posie qu' la religion, parce que la posie comme la
religion n'est qu'une grande synthse. Voltaire ne se hrisse pas
moins devant Homre que devant Jsus.

Au dix-neuvime sicle, un changement s'est fait dans les ides  la
suite du changement qui s'tait fait dans les choses. Les esprits
ont dsert cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art
s'brchait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent
philosophique a succd un souffle religieux,  l'esprit d'analyse
l'esprit de synthse, au dmon dmolisseur le gnie de la
reconstruction, comme  la convention avait succd l'empire, 
Robespierre Napolon. Il est apparu des hommes dous de la facult
de crer, et ayant tous les instincts mystrieux qui tracent son
itinraire au gnie. Ces hommes, que nous pouvons d'autant plus louer
que nous sommes personnellement bien loigns de prtendre  l'honneur
de figurer parmi eux, ces hommes se sont mis  l'oeuvre. L'art, qui,
depuis cent ans, n'tait plus en France qu'une littrature, est
redevenu une posie.

Au dix-huitime sicle il avait fallu une langue philosophique, au
dix-neuvime il fallait une langue potique.

C'est en prsence de ce besoin que, par instinct et presque  leur
insu, les potes de nos jours, aids d'une sorte de sympathie et de
concours populaire, ont soumis la langue  cette laboration radicale
qui tait si mal comprise il y a quelques annes, qui a t prise
d'abord pour une leve en masse de tous les solcismes et de tous les
barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer d'ignorance
et d'incorrection tel pauvre jeune crivain consciencieux, honnte et
courageux, philologue comme Dante en mme temps que pote, nourri des
meilleures tudes classiques, lequel avait peut-tre pass sa jeunesse
 ne remporter dans les collges que des prix de grammaire.

Les potes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en
songeant  autre chose, sans calcul, sans prmditation, sans systme,
mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des
potes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire
reprendre du corps et de la saveur; il a donc t bon de la mlanger
selon certaines doses avec la fange fconde des vieux mots du seizime
sicle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne
pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome
affadi par Dorat.

L'opration d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant,
selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a t
retrempe  ses origines. Voil tout. Seulement, et encore avec une
rserve extrme, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens
mots ncessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des
mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les mots invents, les
mots faits artificiellement qui dtruisent le tissu d'une langue. On
s'en est gard. Quelques mots frustes ont t refrapps au coin de
leurs tymologies. D'autres, tombs en banalit, et dtourns de leur
vraie signification, ont t ramasss sur le pav et soigneusement
replacs dans leur sens propre.

De toute cette laboration, dont nous n'indiquons ici que quelques
dtails pris au hasard, et surtout du travail simultan de toutes les
ides particulires  ce sicle (car ce sont les ides qui sont les
vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue
qui, certes, aura aussi ses grands crivains, nous n'en doutons pas;
une langue forge pour tous les accidents possibles de la pense;
langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grce et la
navet des allures comme au seizime sicle, la fiert des tournures
et la phrase  grands plis comme au dix-septime sicle, le calme,
l'quilibre et la clart comme au dix-huitime; langue propre  ce
sicle, qui rsume trois formes excellentes de notre idiome sous une
forme plus dveloppe et plus complte, et avec laquelle aujourd'hui
l'crivain qui en aurait le gnie pourrait sentir comme Rousseau,
penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu.

Cette langue est aujourd'hui  peu prs faite. Comme prose, ceux qui
l'tudient dans les notables crivains qu'elle possde dj, et que
nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois  elle, mille
secrets, mille proprits, mille ressources nes tant de son fonds
personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui
l'ont prcde et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a
aussi sa prosodie particulire et toutes sortes de petites rgles
intrieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans
lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme posie, elle
est aussi bien construite pour la rverie que pour la pense, pour
l'ode que pour le drame. Elle a t remanie dans le vers par le
mtre, dans la strophe par le rhythme. De l, une harmonie toute
neuve, plus riche que l'ancienne, plus complique, plus profonde, et
qui gagne tous les jours de nouvelles octaves.

Telle est, avec tous les dveloppements que nous ne pouvons donner
ici  notre pense, la langue que l'art du dix-neuvime sicle s'est
faite, et avec laquelle en particulier il va parler aux masses du
haut de la scne. Sans doute la scne, qui a ses lois d'optique et de
concentration, modifiera cette langue d'une certaine faon, mais sans
y rien altrer d'essentiel. Il faudra par exemple  la scne une prose
aussi en saillie que possible, trs fermement sculpte, trs nettement
cisele, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pense, et presque en
ronde bosse; il faudra  la scne un vers o les charnires soient
assez multiplies pour qu'on puisse les plier et les superposer 
toutes les formes les plus brusques et les plus saccades du dialogue
et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du thtre; le
vers bris, c'est un besoin du drame.

Ceci une fois pos et admis, nous croyons que dsormais tous les
progrs de forme srieux qui seront dans le sens grammatical de la
langue doivent tre tudis, applaudis et adopts. Et qu'on ne se
mprenne pas sur notre pense, appeler les progrs, ce n'est pas
encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que
les rvolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le poncif
et le procd d'atelier  l'tude austre de chaque chose et aux
originalits individuelles. Les modes mettent  la disposition de tout
le monde une manire vernisse et chatoyante, peu solide sans doute,
mais qui a quelquefois un clat de surface plus vif et plus amusant 
l'oeil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes dfigurent
tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute oeuvre.
Gardons-nous des modes dans le style; esprons cette rserve de la
sagesse des jeunes et brillants crivains qui mnent au progrs les
gnrations de leur ge. Il serait fcheux qu'on en vnt un jour 
possder des recettes courantes pour faire du style original comme
les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en mlant, selon
certaines doses,  n'importe quel vin blanc convenablement dulcor,
de l'acide tartrique et du bicarbonate de soude.

Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le
connaisseur n'en boit pas.

Nous n'en viendrons pas l. Il y a un esprit de mesure et de critique
en mme temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles
gnrations. La langue a t amene  un point excellent depuis quinze
annes. Ce qui a t fait par les ides ne sera pas dtruit par les
fantaisies.

Rformons, ne dformons pas.

Si le nom qui signe ces lignes tait un nom illustre, si la voix qui
parle ici tait une voix puissante, nous supplierions les jeunes et
grands talents sur qui repose le sort futur de notre littrature, si
magnifique depuis trois sicles, de songer combien c'est une mission
imposante que la leur, et de conserver dans leur manire d'crire les
habitudes les plus dignes et les plus svres. L'avenir, qu'on y
pense bien, n'appartient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des
admirables livres de l'antiquit, et pour nous renfermer dans nos
lettres nationales, essayez d'ter  la pense de nos grands crivains
l'expression qui lui est propre; tez  Molire son vers si vif, si
chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourn, si bien
peint; tez  La Fontaine la perfection nave et gauloise du dtail;
tez  la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges
attaches, ces belles formes de vigueur exagre qui feraient du vieux
pote, demi-romain, demi-espagnol, le Michel-Ange de notre tragdie,
s'il entrait dans la composition de son gnie autant d'imagination que
de pense; tez  Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphal,
ligne chaste, harmonieuse et discrte comme celle de Raphal, quoique
d'un got infrieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite,
quoique moins sublime; tez  Fnelon, l'homme de son sicle qui a le
mieux senti la beaut antique, cette prose aussi mlodieuse et aussi
sereine que le vers de Racine, dont elle est soeur; tez  Bossuet le
magnifique port de tte de sa priode; tez  Boileau sa manire sobre
et grave, admirablement colore quand il le faut; tez  Pascal ce
style invent et mathmatique qui a tant de proprit dans le mot,
tant de logique dans la mtaphore; tez  Voltaire cette prose claire,
solide, indestructible, cette prose de cristal de _Candide_ et du
_Dictionnaire philosophique_; tez  tous ces grands hommes cette
simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de
Boileau, de Bossuet, de Fnelon, de Racine, de Corneille, de La
Fontaine, de Molire, de ces matres, que vous restera-t-il? Nous
l'avons dit plus haut, ce qui reste d'Homre aprs qu'il a pass par
Bitaub.

C'est le style qui fait la dure de l'oeuvre et l'immortalit du
pote. La belle expression embellit la belle pense et la conserve;
c'est tout  la fois une parure et une armure. Le style sur l'ide,
c'est l'mail sur la dent.

Dans tout grand crivain il doit y avoir un grand grammairien, comme
un grand algbriste dans tout grand astronome. Pascal contient
Vaugelas; Lagrange contient Bezout.

Aussi l'tude de la langue est-elle aujourd'hui, autant que jamais, la
premire condition pour tout artiste qui veut que son oeuvre naisse
viable. Cela est admirablement compris maintenant par les nouvelles
gnrations littraires. Nous voyons avec joie que les jeunes
coles de peinture et de sculpture, si haut places  cette heure,
comprennent de leur ct combien est importante pour elles aussi la
science de leur langue, qui est le dessin. Le dessin! le dessin! c'est
la loi premire de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche
rien  la libert,  la fantaisie,  la nature. Le dessin n'est ennemi
ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu'en disent les exclusifs et
les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni  Puget, ni 
Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activit
intellectuelle, sculpture, peinture ou posie, que tous ceux qui ne
savent pas dessiner, l'apprennent. Le style est la clef de l'avenir.
Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succs du
moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes,
l'acclamation enivre des multitudes; vous n'aurez pas le vrai
triomphe, la vraie gloire, la vraie conqute, le vrai laurier. Comme
dit Cicron, _insignia victoriae, non victoriam_.

Svrit donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'oeuvre soit
complte, grandeur et svrit dans le fond. Telle est la loi actuelle
de l'art; sinon il aura peut-tre le prsent, mais il n'aura pas
l'avenir.

Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la
forme. Et ici, s'il nous tait permis de nous citer nous-mmes, nous
transcririons ce que nous disions il y a un an dans la prface d'une
pice rcemment joue: L'auteur de ce drame sait combien c'est une
grande et srieuse chose que le thtre; il sait que le drame, sans
sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une
mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce
peuple si intelligent et si avanc, qui a fait de Paris la cit
centrale du progrs, s'entasser en foule devant un rideau que sa
pense,  lui chtif pote, va soulever le moment d'aprs, il sent
combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de
curiosit; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa
probit soit tout; il s'interroge avec svrit et recueillement sur
la porte philosophique de son oeuvre; car il se sait responsable, et
il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de
ce qu'il lui aura enseign. Le pote aussi a charge d'mes. Il ne faut
pas que la multitude sorte du thtre sans emporter avec elle quelque
moralit austre et profonde. Aussi espre-t-il bien, Dieu aidant, ne
dvelopper jamais sur la scne (du moins tant que dureront les temps
srieux o nous sommes) que des choses pleines de leons et de
conseils. Il fera toujours apparatre volontiers le cercueil dans
la salle du banquet, la prire des morts  travers les refrains de
l'orgie, la cagoule  ct du masque. Il laissera quelquefois le
carnaval dbraill chanter  tue-tte sur l'avant-scne; mais il lui
criera du fond du thtre: _Memento quia pulvis es_! Il sait bien que
l'art seul, l'art pur, l'art proprement dit n'exige pas tout cela
du pote; mais il pense qu'au thtre surtout, il ne suffit pas de
remplir seulement les conditions de l'art.

Le thtre, nous le rptons, est une chose qui enseigne et qui
civilise. Dans nos temps de doute et de curiosit, le thtre est
devenu pour les multitudes ce qu'tait l'glise au moyen ge, le lieu
attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du pote
dramatique sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Il
pourra faillir comme homme; comme pote, il devra tre pur, digne et
srieux.

Dsormais,  notre avis, au point de maturit o cette poque
est venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus
flottantes et les plus cheveles, dans ses calques les plus svres
de la nature, dans ses crations les plus chafaudes sur des rves
hors du possible et du rel, dans ses plus dlicates explorations
de la mtaphysique du coeur, dans ses plus larges peintures de la
passion, de la passion chaude, vivante et irrflchie; l'art, et en
particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus
puissante et la plus saisissable  tous, doit avoir sans cesse
prsente, comme un tmoin austre de ses travaux, la pense du temps
o nous vivons, la responsabilit qu'il encourt, la rgle que la foule
demande et attend de partout, la pente des ides et des vnements sur
laquelle notre poque est lance, la perturbation fatale qu'un pouvoir
spirituel mal dirig pourrait causer au milieu de cet ensemble de
forces qui laborent en commun, les unes au grand jour, les autres
dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d' prsent ne doit
plus chercher seulement le beau, mais encore le bien.

Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de
l'_utilit directe_ de l'art, thorie purile mise dans ces derniers
temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas tudi le fond
de la question. Le drame, oeuvre d'avenir et de dure, ne peut que
tout perdre  se faire le prdicateur immdiat des trois ou quatre
vrits d'occasion que la polmique des partis met  la mode tous les
cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Ils
prennent les deux ou trois ides qui leur sont ncessaires pour cela,
et avec ces ides ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir.
C'est un sige en rgle. La tranche, les paulements, la sape et la
mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1789,
ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position
est prise. Une fois la forteresse enleve, les travaux du sige
sont abandonns, bien entendu; rien ne parat plus inutile, plus
draisonnable et plus absurde que les travaux d'un sige quand la
ville est prise; on comble les tranches, la charrue passe sur
les sapes, et les fameuses vrits politiques qui avaient servi 
bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetes l et
oublies  terre jusqu' ce qu'un historien chercheur ait la bont de
les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des
illusions de l'humanit. Si quelque oeuvre d'art a eu le malheur de
faire cause commune avec les _vrits politiques_, et de se mler 
elles dans le combat, tant pis pour l'oeuvre d'art; aprs la victoire
elle sera hors de service, rejete comme le reste, et ira se rouiller
dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et ternelles
vrits qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps
le fond mme des sentiments humains, voil la matire premire de
l'art, de l'art immortel et divin; mais il n'y a pas de matriaux pour
lui dans ces constructions expdientes que la stratgie des partis
multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre
politique. Les ides utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles
les partis enlvent une position, ne constituent pas plus un systme
coordonn de vrits sociales ou philosophiques, que les zigzags et
les parallles qui ont servi  forcer une citadelle ne sont des rues
et des chemins.

Le produit le plus notable de l'_art utile_, de l'art enrl,
disciplin et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans
le dtail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du
dix-huitime sicle, la _tragdie philosophique_, pome bizarre o la
tirade obstrue le dialogue, o la maxime remplace la pense; oeuvre de
drision et de colre qui s'vertue tourdiment  battre en brche une
socit dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien
du talent, bien du gnie a t dpens dans ces drames faits exprs
qui ont dmoli la Bastille; mais la postrit ne s'en inquitera pas.
C'est une pauvre besogne  ses yeux que d'avoir mis en tragdies la
prface de l'_Encyclopdie_. La postrit s'occupera moins encore de
la tragdie politique de la restauration, qu'a engendre la tragdie
philosophique du dix-huitime sicle, comme la maxime a engendr
l'allusion. Tout cela a t fort applaudi de son temps, et est fort
oubli du ntre. Il faut, aprs tout, que l'art soit son propre but 
lui-mme, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise, et qu'il
difie chemin faisant, mais sans se dtourner, et tout en allant
devant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il ddaignera le
passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera
grandement  l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il
aura la forme de l'avenir. Ce n'est pas en se passionnant petitement
pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours  vivre, que
le crateur dramatique agira puissamment sur son sicle et sur ses
contemporains. C'est par des peintures vraies de la nature ternelle
que chacun porte en soi; c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux
tous, par nos irrsistibles sentiments de pre, de fils, de mre, de
frre et de soeur, d'ami et d'ennemi, d'amant et de matresse, d'homme
et de femme; c'est en mlant la loi de la providence au jeu de nos
passions; c'est en nous montrant d'o viennent le bien et le mal
moral, et o ils mnent; c'est en nous faisant rire et pleurer sur
des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus
choisies et plus idales que nous; c'est en sondant avec le _speculum_
du gnie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos prjugs;
c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos
entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantt par des rayons, tantt
par des clairs, de larges jours sur le coeur humain, ce chaos d'o
le _fiat lux_ du pote tire un monde!--C'est ainsi, et pas
autrement.--Et, nous le rptons, plus le crateur dramatique sera
profond, dsintress, gnral et universel dans son oeuvre, mieux
il accomplira sa mission et prs des contemporains et prs de la
postrit. Plus le point de vue du pote ira s'largissant, plus le
pote sera grand et vraiment utile  l'humanit. Nous comprenons
l'enseignement du pote dramatique plutt comme Molire que comme
Voltaire, plutt comme Shakespeare que comme Molire. Nous prfrons
Tartuffe  Mahomet; nous prfrons Iago  Tartuffe. A mesure que vous
passez d'un de ces trois potes  l'autre, voyez comme l'horizon
s'agrandit. Voltaire parle  un parti, Molire parle  la socit,
Shakespeare parle  l'homme.

Potes dramatiques, c'est un homme bien convaincu qui vous conseille
ici, que ceux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de
puissant, de gnreux et de fort, se mettent au-dessus des haines de
parti, au-dessus mme de leurs propres petites haines personnelles,
s'ils en ont. Ne soyez ni de l'opposition ni du pouvoir, soyez de la
socit, comme Molire, et de l'humanit comme Shakespeare. Ne
prenez part aux rvolutions matrielles que par les rvolutions
intellectuelles. N'ameutez pas des passions d'un jour autour de votre
oeuvre immortelle. Puisez profondment vos tragdies dans l'histoire,
dans l'invention, dans le pass, dans le prsent, dans votre coeur,
dans le coeur des autres, et laissez  de moins dignes le drame de
libelle, de personnalit et de scandale, comme vous laissez aux
fabricants de littrature le drame de pacotille, le drame-marchandise,
le drame prtexte  dcorations. Que votre oeuvre soit haute et
grande, et vivante, et fconde, et aille toujours au fond des mes.
La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien
entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse!
Inspirez-vous donc plutt, si vous voulez la vraie renomme et la
vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont ternelles,
que des passions politiques, qui sont passagres. Soyez plus fiers
d'un vers proverbe que d'un vers cocarde.

Attirer la foule  un drame comme l'oiseau  un miroir; passionner la
multitude autour de la glorieuse fantaisie du pote, et faire oublier
au peuple le gouvernement qu'il a pour l'instant, faire pleurer les
femmes sur une femme, les mres sur une mre, les hommes sur un
homme; montrer, quand l'occasion s'en prsente, le beau moral sous la
difformit physique; pntrer sous toutes les surfaces pour extraire
l'essence de tout; donner aux grands le respect des petits et aux
petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal
dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires,
et, par l, inspirer aux mauvais l'esprance et l'indulgence aux bons;
tout ramener, dans les vnements de la vie possible,  ces grandes
lignes providentielles ou fatales entre lesquelles se meut la libert
humaine; profiter de l'attention des masses pour leur enseigner  leur
insu,  travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit
grandes vrits sociales, morales ou philosophiques, sans lesquelles
elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps; voil,  notre
avis, pour le pote, la vraie utilit, la vraie influence, la vraie
collaboration dans l'oeuvre civilisatrice. C'est par cette voie
magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art
devient un pouvoir.

Afin d'atteindre  ce but, il importe que le thtre conserve des
proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du sicle de
Napolon ait une configuration moins auguste que la tragdie de Louis
XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison
directe de sa propre lvation et de sa propre dignit. Plus le drame
sera plac haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le
ici en passant, il est  souhaiter que les hommes de talent n'oublient
pas l'excellence du grandiose et de l'idal dans tout art qui
s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'idal. Sans doute
c'est un des principaux besoins du pote contemporain de peindre
la socit contemporaine, et ce besoin a dj produit de notables
ouvrages; mais il faut se garder de faire prvaloir sur le haut drame
universel la prosaque tragdie de boutique et de salon, pdestre,
laide, manire, pileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois
n'est pas le populaire. Ne dgringolons pas de Shakespeare  Kotzebue.

L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse
au pass ou au contemporain, lors mme qu'il mle le rire et l'ironie
au groupe svre des vices, des vertus, des crimes et des passions,
l'art doit tre grave, candide, moral et religieux. Au thtre
surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement
aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'o tout vient, le peuple o tout
va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifest
au peuple, la providence explique  l'homme, voil le fond un et
simple de toute tragdie, depuis _Oedipe roi_ jusqu' _Macbeth_. La
providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le
grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac.

En se conformant aux diverses lois que nous venons d'numrer, avec le
regret de ne pouvoir, faute de temps, dvelopper davantage nos ides,
on comprendra que la mission du thtre peut tre grande dans l'poque
o nous vivons. C'est une belle tche de ramener toute une socit des
passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous
le concevons, tel que les gnrations nouvelles nous le donneront,
suivra une srie de progrs et d'avenir si irrsistible qu'il prendra
peu de souci des chutes et des succs, accidents momentans qui
n'importent qu'au bonheur temporel du pote et qui ne dcident jamais
le fond des questions. Loin de l, il grandira souvent plus par un
revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien
plac vis--vis du peuple, bien plac vis--vis du pouvoir. Il ne
se laissera ter sa libert ni par la foule que la mode entrane
quelquefois, ni par les gouvernements qu'un gosme mesquin conseille
trop souvent. Sr de sa conscience, fort de sa dignit, il saura dans
l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir tait assez gauche
et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant dlit de
censure comme cela lui est arriv il y a dix-huit mois,  l'poque de
la chute d'une pice intitule _le Roi s'amuse_.

Ainsi, pour rsumer ce que nous avons dit, grandeur et svrit
dans l'intention, grandeur et svrit dans l'excution, voil les
conditions selon lesquelles doit se dvelopper, s'il veut vivre et
rgner, le drame contemporain. Moral par le fond. Littraire par la
forme. Populaire par la forme et par le fond.

Et puisqu'il rsulte de tout ce que nous venons d'crire que l'art
et le thtre doivent tre populaires, qu'on nous permette, pour
terminer, d'expliquer en deux mots notre pense, tout en dclarant que
par cette explication nous ne prtendons infirmer ni restreindre rien
de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularit est le
complment magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en
ceci comme en tout, qui n'a que la popularit n'a rien. Et puis, entre
popularit et popularit il faut distinguer. Il y a une popularit
misrable qui n'est dvolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien
de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et
_Ah! qu'on est fier d'tre franais_! Cette popularit n'est que de la
vulgarit. L'art la ddaigne. L'art ne recherche l'influence populaire
sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant
dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est
refuse, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible
dans le ntre, il y a pour lui une autre popularit qui se forme
du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'lite de chaque
gnration;  force de sicles, cela fait une foule aussi; c'est l,
il faut bien le dire, le vrai peuple du gnie. En fait de masses,
le gnie s'adresse encore plus aux sicles qu'aux multitudes, aux
agglomrations d'annes qu'aux agglomrations d'hommes. Cette lente
conscration des temps fait ces grands noms, souvent moqus des
contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu,
accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque gnration
lisent avec intelligence Homre, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent
devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont
la cime reste inhabite, mais domine toujours l'horizon. Villes,
collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante
ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien
peu d'esprits sont monts sur le sommet de Dante et de Shakespeare!
Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se
dcouvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont
pas moins ternellement fixs  ces points culminants du monde
intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon
des sicles depuis longtemps couchs derrire l'horizon y resplendit
encore!




              JOURNAL DES IDES
         DES OPINIONS ET DES LECTURES
         D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819




                  HISTOIRE


Chez les anciens, l'occupation d'crire l'histoire tait le
dlassement des grands hommes historiques; c'tait Xnophon, chef des
Dix mille; c'tait Tacite, prince du snat. Chez les modernes, comme
les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que
l'histoire se laisst crire par des lettrs et des savants, gens qui
n'taient savants et lettrs que parce qu'ils taient rests toute
leur vie trangers aux intrts de ce bas monde, c'est--dire 
l'histoire.

De l, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont crite, quelque
chose de petit et de peu intelligent.

Il est  remarquer que les premiers historiens anciens crivirent
d'aprs des traditions, et les premiers historiens modernes d'aprs
des chroniques.

Les anciens, crivant d'aprs des traditions, suivirent cette grande
ide morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme et vcu ou mme qu'un
sicle et exist pour qu'il ft de l'histoire, mais qu'il fallait
encore qu'il et lgu de grands exemples  la mmoire des hommes.
Voil pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce
qu'elle doit tre, le tableau raisonn des grands hommes et des
grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps,
le registre de vie de quelques hommes, ou le procs-verbal de quelques
sicles.

Les historiens modernes, crivant d'aprs des chroniques, ne virent
dans les livres que ce qui y tait, des faits contradictoires 
rtablir et des dates  concilier. Ils crivirent en savants,
s'occupant beaucoup des faits et rarement des consquences, ne
s'tendant pas sur les vnements d'aprs l'intrt moral qu'ils
taient susceptibles de prsenter, mais d'aprs l'intrt de curiosit
qui leur restait encore, eu gard aux vnements de leur sicle.
Voil pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrgs
chronologiques et se terminent par des gazettes.

On a calcul qu'il faudrait huit cents ans  un homme qui lirait
quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages crits sur
l'histoire qui se trouvent  la Bibliothque royale; et parmi ces
ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en
plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou,
Fantin-Dsodoards et Anquetil, qui ont donn des histoires compltes,
jusqu' ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes,
par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et
que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_.

Parmi ces ouvrages, il en est quatre gnralement connus sous le nom
des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit
plus; celle de Mzeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi
exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il
est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs
franais; celle du P. Daniel, jsuite, fameux par ses descriptions de
batailles, qui a fait en vingt ans une histoire o il n'y a d'autre
mrite que l'rudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers
ne trouvait gure que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vly,
continue par Villaret et par Garnier.

Il y a des morceaux bien faits dans Vly, dit Voltaire dont
les jugements sont prcieux; on lui doit des loges et de la
reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et
pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du
discernement et du got.

Villaret, qui avait t comdien, crit d'un style prtentieux et
ampoul; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilit et
d'nergie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus
raisonnable, plus instruit, n'est gure meilleur crivain; sa manire
est terne, son style est lche et prolixe. Il n'y a entre Garnier et
Villaret que la diffrence du mdiocre au pire, et si la premire
condition de vie pour un ouvrage doit tre de se faire lire, le
travail de ces deux auteurs peut tre  juste titre regard comme non
avenu.

Au reste, crire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre
incomplte, sans tenants et sans aboutissants, et par consquent
manque et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales
que dans les compartiments bien proportionns d'une histoire gnrale.
Il n'y a que deux tches dignes d'un historien dans ce monde, la
chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet.

Sous un point de vue restreint, Comines a crit une assez bonne
histoire de France en six lignes: Dieu n'a cr aucune chose en ce
monde, ny hommes, ny bestes,  qui il n'ait fait quelque chose son
contraire, pour la tenir en crainte et en humilit. C'est pourquoi il
a fait France et Angleterre voisines.


La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois
gants de l'Europe. Depuis nos rcentes commotions politiques, ces
colosses ont chacun une attitude particulire; l'Angleterre se
soutient, la France se relve, la Russie se lve. Ce dernier empire,
jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un sicle
avec une rapidit singulire. Son avenir est d'un poids immense dans
nos destines. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un
jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en
rserve des populations sauvages pour nos rgions polices.

Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne
une haute importance  son pass. Pour bien deviner ce que sera ce
peuple, on doit tudier soigneusement ce qu'il a t. Mais rien de
plus difficile qu'une pareille tude. Il faut marcher comme perdu au
milieu d'un chaos de traditions confuses, de rcits incomplets, de
contes, de contradictions, de chroniques tronques. Le pass de cette
nation est aussi tnbreux que son ciel, et il y a des dserts dans
ses annales comme dans son territoire.

Ce n'est donc pas une chose aise  faire qu'une bonne histoire de
Russie. Ce n'est pas une mdiocre entreprise que de traverser cette
nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de rcits qui se
croisent et se heurtent,  la dcouverte de la vrit. Il faut que
l'crivain saisisse hardiment le fil de ce ddale; qu'il en dbrouille
les tnbres; que son rudition laborieuse jette de vives lumires sur
toutes les sommits de cette histoire. Sa critique consciencieuse et
savante aura soin de rtablir les causes en combinant les rsultats.
Son style fixera les physionomies, encore indcises, des personnages
et des poques. Certes, ce n'est point une tche facile de remettre 
flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces vnements depuis si
longtemps disparus du cours des sicles.

L'historien devra, ce nous semble, pour tre complet, donner un peu
plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici  l'poque qui prcde
l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-tre 
l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souverainet
de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur
l'ancienne civilisation qui a probablement exist dans le nord, et
l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth.

Lvesque a dj racont, il est vrai, en deux volumes ajouts  son
long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette
matire attend encore un vritable historien. Il faudrait aussi
traiter avec plus de dveloppement que Lvesque, et surtout avec plus
de sincrit, certaines poques d'un grand intrt, comme le rgne
fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom fltrirait avec le
fer chaud de Tacite et la verge de Juvnal cette courtisane couronne,
 laquelle les altiers sophistes du dernier sicle avaient vou
un culte qu'ils refusaient  leur dieu et  leur roi; cette reine
rgicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1]
et un incendie[2].

Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ veillerait vivement
l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ
ouvert  toutes les mditations. Ces terres du septentrion ont dj
plusieurs fois jet le torrent de leurs peuples  travers l'Europe.
Les franais de ce temps ont vu, entre autres merveilles, patre dans
les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter
l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes
inoues dans le cours des choses ont rduit de nos jours les nations
mridionales  adresser  un autre Alexandre le voeu de Diogne:
_Retire-toi de notre soleil_.


Il y aurait un livre curieux  faire sur la condition des juifs au
moyen ge. Ils taient bien has, mais ils taient bien odieux; ils
taient bien mpriss, mais ils taient bien vils. Le peuple dicide
tait aussi un peuple voleur. Malgr les avis du rabbin Becca[3], ils
ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazarens_, ainsi qu'ils
nommaient les chrtiens; aussi taient-ils souvent les victimes de
leur propre cupidit. Dans la premire expdition de Pierre l'Hermite,
des croiss, emports par le zle, firent le voeu d'gorger tous les
juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette
excution tait une reprsaille sanglante des bibliques massacres
commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hbreux
avaient souvent gorg leurs voisins par une pit bien entendue, et
que les croiss massacraient les hbreux par_ UNE PIT MAL ENTENDUE.

Voil un chantillon de haine; voici un chantillon, de mpris.

En 1262, une mmorable confrence eut lieu devant le roi et la reine
d'Aragon, entre le savant rabbin Zchiel et le frre Paul Ciriaque,
dominicain trs rudit. Quand le docteur juif eut cit le Toldos
Jeschut, le Targum, les archives du Sanhdrin, le Nissachou Vetus, le
Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi
les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mpris
s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de
l'isralite Orobio et de l'armnien Philippe Limborch, dans lesquelles
le rabbin prsente des objections au trs illustre et trs savant
chrtien, et o le chrtien rfute les assertions du trs savant
et trs illustre juif. On vit dans le mme dix-septime sicle le
professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chrtien
 Genve, embrasser la loi mosaque; ce qui prouve que la prvention
contre les juifs n'tait plus aussi forte  cette poque.

Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de
chrtiens qui soient chrtiens. On ne mprise plus, on ne hait plus,
parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jrusalem et Salomon,
choses mortes, Rome et Grgoire VII, choses mortes. Il y a Paris et
Voltaire.


L'homme masqu, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la
province de Khorassan, avait d'abord t greffier de la chancellerie
d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor.
D'aprs l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem.
Sous le rgne du khalife Mahadi, troisime abasside, vers l'an 160 de
l'hgire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La
cicatrice d'un fer de flche ayant rendu son visage hideux, il prit
un voile et fut surnomm _Burci_, voil. Ses adorateurs taient
convaincus que ce voile ne servait qu' leur cacher la splendeur
foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah
pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocann,
_masqu_, en arabe, et prtend qu'il portait un masque d'or.
Observons, en passant, qu'un pote irlandais contemporain a chang
le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne
un expos de sa doctrine. Cependant, la rbellion de cet imposteur
devenant de plus en plus inquitante, Mahadi envoya  sa rencontre
l'mir Abusid qui dfit le Prophte-Voil, le chassa de Mrou et le
fora  se renfermer dans Nekhscheb, o il tait n et o il devait
mourir. L'imposteur, assig, ranima le courage de son arme fanatique
par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir,
toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant
Khondemir, jetait sa clart  plusieurs milles  la ronde; ce qui le
fit surnommer Sazendh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, rduit au
dsespoir, il empoisonna le reste de ses sides dans un banquet, et,
afin qu'on le crt remont au ciel, il s'engloutit lui-mme dans une
cuve remplie de matires corrosives. Ben Schahnah assure que ses
cheveux surnagrent et ne furent pas consums. Il ajoute qu'une de ses
concubines, qui s'tait cache pour se drober au poison, survcut
 cette destruction gnrale, et ouvrit les portes de Nekhscheb 
Abusid. Le Prophte-Masqu, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu
avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la
couleur blanche, en haine des abbassides dont l'tendard tait noir.
Sa secte subsista longtemps aprs lui, et, par un capricieux hasard,
il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs 
la mme poque o les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux
grandes factions.


Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les
faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de mdailles 
double empreinte. Il la rduit presque toujours  cette phrase de son
_Essai sur les moeurs_: Il y eut des choses horribles, il y en eut de
ridicules. En effet, toute l'histoire des hommes tient l. Puis il
ajoute: L'chanson Montecuculli fut cartel; voil l'horrible.
Charles-Quint fut dclar rebelle par le parlement de Paris; voil le
ridicule. Cependant, s'il et crit soixante ans plus tard, ces deux
expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: Le
roi de France et trois cent mille citoyens furent gorgs, fusills,
noys... La Convention nationale dcrta Pitt et Cobourg ennemis
du genre humain. Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles
choses?

Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la
cause jugeant l'effet.


Il y aurait pourtant quelque injustice  ne trouver dans les annales
du monde qu'horreur et rire. Dmocrite et Hraclite taient deux fous,
et les deux folies runies dans le mme homme n'en feraient point un
sage. Voltaire mrite donc un reproche grave; ce beau gnie crivit
l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanit.
Peut-tre n'et-il point eu ce tort s'il se ft born  la France. Le
sentiment national et mouss la pointe amre de son esprit.
Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est  remarquer que Hume,
Tite-Live, et en gnral les narrateurs nationaux, sont les plus
bnins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal
fonde, attache  la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que
l'historien cosmopolite soit plus grand et plus  mon gr, je ne hais
pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanit, le
second est plus selon la cit. Le conteur domestique d'une nation me
charme souvent, mme dans sa partialit troite, et je trouve quelque
chose de fier qui me plat dans ce mot d'un arabe  Hagyage: Je ne
sais que des histoires de mon pays.

Voltaire a toujours l'ironie  sa gauche et sous sa main, comme les
marquis de son temps ont toujours l'pe au ct. C'est fin, brillant,
luisant, poli, joli, c'est mont en or, c'est garni en diamants, mais
cela tue.


Il est des convenances de langage qui ne sont rvles  l'crivain
que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied  un romain
parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un franais. Un
historien tranger ne trouverait jamais certaines expressions qui
sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple
avec une bont paternelle; une inscription chinoise, traduite par les
jsuites, parle d'un empereur qui rgna avec une bont maternelle.
Nuance toute chinoise et toute charmante.


[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga.

[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesm. Ces deux
peintures taient les seules qui dcorassent le boudoir de Catherine.

[3: Ce sage docteur voulait empcher les juifs d'tre subjugus par
les chrtiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-tre pas fch de
retrouver: Les sages dfendent de prter de l'argent  un chrtien,
de peur que le crancier ne soit corrompu par le dbiteur; mais un
juif peut emprunter d'un chrtien sans crainte d'tre sduit par lui,
car le dbiteur vite toujours son crancier. Juif complet, qui met
l'exprience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin.




                  A UN HISTORIEN


Vos descriptions de bataille sont bien suprieures aux tableaux
poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que
nous a laisss Mzeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel;
toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que
vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage.

Si vous vous tes rapproch de la manire des anciens, vous ne vous
tes pas encore assez dgag de la routine des historiens modernes;
vous vous arrtez trop aux dtails, et vous ne vous attachez pas assez
 peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait
excut une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait t renvers de
cheval, et que Montpensier ait pass le ruisseau? La plupart de ces
noms, qui apparaissent l pour la premire fois dans le cours de
l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit o l'auteur ne
saurait tre trop clair, et lorsqu'il devrait entraner l'esprit par
une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrte  chercher 
quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil
de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et aprs lui
Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquit. Ces
grands historiens commencent par nous donner une ide exacte de la
position des deux armes par quelque image sensible tire de l'ordre
physique; l'arme tait range en demi-cercle, elle avait la forme
d'un aigle aux ailes tendues; ensuite viennent les dtails. Les
espagnols formaient la premire ligne, les africains la seconde, les
numides taient jets aux deux ailes, les lphants marchaient en
tte, etc. Mais, nous vous le demandons  vous-mme, si nous lisions
dans Tacite: Vibulenus excute une charge contre Rusticus, Lentulus
est renvers de cheval, Civilis passe le ruisseau, il serait trs
possible que ce petit bulletin et paru trs clair et trs intressant
aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il et trouv le mme
degr de faveur auprs de la postrit. Et c'est une erreur dans
laquelle sont tombs la plupart des historiens modernes; l'habitude de
lire les chroniques leur rend familiers les personnages infrieurs de
l'histoire, qui ne doivent point y paratre; le dsir de tout dire,
lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intressant, les leur fait
employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De l
vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort
bien, eux et les rudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais
dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligs
d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient
gure autre chose que des noms et de l'ennui. En gnral, il ne faut
dire  la postrit que ce qui peut l'intresser. Et pour intresser
la postrit, il ne suffit pas d'avoir bien excut une charge ou
d'avoir t renvers de cheval, il faut avoir combattu de la main et
des dents comme Cyngire, tre mort comme d'Assas, ou avoir embrass
les piques comme Vinkelried.


             EXTRAIT DU _COURRIER FRANAIS_
  DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERT).--N 257.

La municipalit d'Herespian, dpartement de l'Hrault, a signifi 
M. Franois, son pasteur, qu'elle entendait  l'avenir avoir un cur
qui ne ft pas clibataire. Le cur Franois a rpondu d'une manire
qui a surpass les esprances de ses paroissiens. Il entend, lui,
avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le
second, _Mirabeau_; le troisime, _Ption_; le quatrime, _Brissot_;
le cinquime, _Club-des-Jacobins_. Le bon cur lguera son patriotisme
 ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille
sur tous les citoyens vertueux.


           APRS UNE LECTURE DU _MONITEUR

Proths et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que
je sache, soutinrent jadis contradictoirement une thse  peu prs
oublie de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il tait possible 
l'homme de rire  gorge dploye et de pleurer  chaudes larmes tout 
la fois. Cette querelle resta sans dcision, et ne fit que rendre un
peu plus irrconciliables les disciples d'Hraclite et les sectateurs
de Dmocrite. Depuis 1789, la question est rsolue affirmativement; je
connais un in-folio qui opre ce phnomne, et il est convenable que
la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio.
Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le
_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui
voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_.

Quelque bonne volont que l'on apporte  juger l'poque de notre
rgnration, on ne peut s'empcher de trouver singulire la faon
dont cet ge de raison prparait notre ge de lumires. Les acadmies,
collges des lettres, taient dtruites; les universits, sminaires
des sciences, taient dissoutes; les ingalits de gnie et de talent
taient punies de mort, comme les ingalits de rang et de fortune.
Cependant il se trouvait encore, pour clbrer la ruine des arts, des
orateurs clos dans les tavernes, des potes vomis des choppes. Sur
nos thtres, d'o taient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait
d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dgotants loges des
vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au
hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie
du reste les rflexions qu'elle m'a suggres:

THTRE DE L'OPRA-COMIQUE NATIONAL. La premire reprsentation de
_la Fte civique_, comdie en cinq actes.

--THTRE NATIONAL. _La Journe de Marathon_; ou _le Triomphe de la
Libert_, pice hroque en quatre actes.

--THTRE DU VAUDEVILLE. _La Matine et la Veille villageoises; le
Divorce; l'Union villageoise_.

--THTRE DU LYCE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_.

--THTRE DE LA RPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comdie en cinq
actes.

--THTRE FRANAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_.

En ces dix lignes littraires, la rvolution est caractrise. Des
lois immorales dignement vantes dans d'immorales parades; des
opras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point d
prostituer le noble nom de potes aux auteurs de ces farces lugubres;
la guillotine, et non le thtre, tait alors pour les potes.

Aprs l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous tes  une
sance des jacobins. En voici le dbut: La section de la Croix-Rouge,
craignant que cette dnomination ne perptue le poison du fanatisme,
dclare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du
Bonnet-Rouge... Je proteste que la citation est exacte.

Veut-on  la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre
du reprsentant Dumont  la Convention, en date du 1er octobre 1793:
Citoyens collgues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle
situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne,
et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux.
Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai us en cette dernire
ville de mon excellent remde--la guillotine.--Aprs avoir ainsi agi
au gr de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre,
comme  Montreuil, les cris rpts de _vive la Montagne!_
Quarante-quatre charrettes ont emmen devant moi les personnes...

Le _Moniteur_, livre si fcond en mditations, est  peu prs le
seul avantage que nous ayons retir de trente ans de malheurs.
Notre rvolution de boue et de sang a laiss un monument unique et
indlbile, un monument d'encre et de papier.


L'hermine de premier prsident du parlement de Paris fut plus d'une
fois ensanglante par des meurtres populaires ou juridiques; et
l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de
cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut institue en 1440,
et le dernier qui en fut revtu, Bochard de Saron, furent tous deux
victimes des troubles rvolutionnaires. Fatalit digne de mditation!


Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine
pas l'ensemble, est infailliblement submerg sous les dtails.

Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et
une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard extnu
qui ne pouvait passer. Sindbad lui prta le secours de ses paules, et
le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint
tout  coup le plus imprieux des matres et le plus opinitre des
cuyers. Voil,  mon sens, le cas de tout homme aventureux qui
s'avise de prendre le temps pass sur son dos pour lui faire traverser
le Lth, c'est--dire d'crire l'histoire. Le quinteux vieillard lui
trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile;
si l'esclave obit  tous ses carts, et n'a pas la force de se faire
un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le
fleuve.




                 FRAGMENTS DE CRITIQUE
             A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE
                 CRIT PAR UNE FEMME

                     Dcembre 1819.


                           I

Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi
Mahomet dfendait le vin  ses disciples: Pourquoi il nous le dfend?
s'cria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de
plaisir  le boire. Et en effet, la dfense assaisonne. C'est ce qui
donne la pointe  la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui
chantait  sa matresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu' ce
grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus  lui, il
n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous
les lieux se soient montrs aussi souvent les vrais et dignes enfants
de la bonne ve.

Je ne voudrais donc pas qu'on dfendt aux femmes d'crire; ce serait
en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume  toutes. Bien
au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnt expressment, comme 
ces savants des universits d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe
de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis
qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an.

Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarque,
que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit fminin s'est
depuis quelque temps dvelopp. Sous Louis XIV, on avait des amants,
et l'on traduisait Homre; sous Louis XV, on n'avait plus que des
amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est
rencontre qui corrigeait Montesquieu  un ge o l'on ne sait encore
que faire des robes  une poupe. Je le demande, o en sommes-nous?
o allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces
nouvelles rvolutions qui se prparent?

Il y a une ide qui me tourmente, une ide qui nous a souvent occups,
mes vieux amis et moi; ide si simple, si naturelle, que si une chose
m'tonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avis, dans un sicle o
il semble que l'on s'avise de tout et o les rcureurs de peuples en
sont aux expdients.

Je songeais, dis-je, en voyant cette mancipation graduelle du
sexe fminin,  ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout  coup
fantaisie  quelque forte tte de jeter dans la balance politique
cette moiti du genre humain, qui jusqu'ici s'est contente de rgner
au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se
lasser de suivre sans cesse la destine des hommes? Gouvernons-nous
assez bien pour leur ter l'esprance de gouverner mieux? aiment-elles
assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement
esprer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vrit, plus je mdite
et plus je vois que nous sommes sur un abme. Il est vrai que nous
avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous
semblent sans grands moyens de rvolte. Cela vous rassure, et moi,
c'est ce qui m'pouvante.

On connat cette inscription terrible place par Fonseca sur la route
de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del
Greco n'est plus; la pierre prophtique est encore debout.

C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront
lues, sinon de mon sicle, du moins de la postrit. Il est bon que,
lorsque les malheurs que je prvois seront arrivs, nos neveux sachent
du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre,
cache dans un grenier, rue Mzires, n 10. Et s'il fallait, aprs
tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et
l'univers tomb en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur
de ma sagacit; et, qui sait? je ne serai peut-tre pas le premier
honnte homme qui se sera consol d'un malheur public en songeant
qu'il l'avait prdit.


                          II


La politique, disait Charles XII, c'est mon pe. C'est l'art de
tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen
de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La premire
dfinition est d'un fou, la seconde d'un mchant, celle de Mme de
M---- est la seule qui soit d'un honnte homme. C'est dommage qu'elle
soit si vieille et que l'application en ait t si rare.

Aprs avoir tabli cette dfinition, Mme de M---- expose l'origine des
socits. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux,
et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le systme de la
famille tait trop simple. Avec ce bon sens de la femme, suprieur
au gnie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le
principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa
faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dnote dans l'auteur
beaucoup d'rudition et de sagacit. Il est curieux de voir une femme
citer tour  tour Locke et Snque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat
social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de
bonne foi et de raison auquel nous n'tions plus accoutums, et qui
contraste si trangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopt
depuis quelque temps les prcepteurs du genre humain.

L'auteur, suivant la marche des ides, s'occupe ensuite des chefs des
socits. On a beaucoup crit sur les devoirs des rois, beaucoup plus
que sur les devoirs des peuples. Il en a t des portraits d'un bon
souverain comme de ces pyramides places sur le bord des routes du
Mexique, o chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre.
Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner  son tour le
matre des nations. On dirait que les philosophes eux-mmes se sont
tudis  inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes,
probablement parce que les princes sont exposs  plus de faiblesses
que les autres hommes, et comme si leur prsenter un modle
inimitable, ce n'tait pas par cela seul les dispenser d'y atteindre.
Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un
monarque peut tre bon sans possder pour cela des qualits
surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'idal d'une royaut
parfaite pour dcrier les royauts vivantes, et ensuite des royauts
vivantes pour dcrier la royaut en elle-mme, grande ptition de
principes sur laquelle a roul toute la philosophie du dix-huitime
sicle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un
souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe reut de son pre.
L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laisses
par des rois  leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable
qu'elle est peut-tre la seule  laquelle le successeur se soit
conform. En voici quelques passages:

Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie  n'tre ni tromp
ni trompeur.

Qu'il sache que le sang de l'innocent rpandu, et le sang du mchant
conserv crient galement vengeance.

Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de
ses bons serviteurs sera mort ou tomb dans quelque faute.

Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il
soit avou de Dieu.

Charles IX, dans cette instruction, glisse lgrement sur le
danger des flatteurs. Peut-tre les rois en sentent-ils moins les
inconvnients que leurs sujets. Peut-tre aussi serait-ce pour
Montesquieu une occasion de glisser sa thorie de climat, espce de
fausse clef qui lui sert  crocheter la serrure de tous les problmes
de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les
exemples du favoritisme deviennent plus frquents; sous le ciel
nervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes rgnent rarement par
eux-mmes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est
tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais
peut-tre l'observation tomberait-elle si nous tions mieux instruits
dans leur histoire. Nous sommes si disposs  faire science de tout,
mme de notre ignorance!

Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizime sicle, attribu
 Philippe de Mayzires, un passage qui peut servir de complment 
l'instruction du monarque sudois. C'est ainsi que la reine Vrit
parle  Charles VI dans _le songe du vieil plerin s'adressant au
blanc faucon,  bec et pis dors_.

Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien
plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont rcitant
souvent le proverbe du marchal Bouciquault, disant: Il n'est peschier
que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et
large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau  leur moulin
qu'il suffiroit  trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont
oiseulx, etc.

Je cite ce passage: 1 parce qu'il montre que dans ces temps gothiques
on ne parlait pas aux rois avec autant de servilit qu'on voudrait
bien nous le faire croire; 2 parce qu'il donne l'origine d'un
proverbe, ce qui peut tre utile aux antiquaires; 3 parce qu'il peut
servir  rsoudre une question d'hydraulique en prouvant que les
moulins  eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon  savoir
pour ceux qui ne savent pas que les moulins  eau existent depuis un
temps immmorial.


                          III


Aprs s'tre occupe des socits en gnral, Mme de M---- consacre un
chapitre  la guerre, c'est--dire au rapport le plus ordinaire des
socits humaines entre elles.

Ce chapitre devait prsenter bien des difficults  une femme. Mme
de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de
connaissances peu communes; elle tablit, avec beaucoup de bonheur, la
distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle
range, avec raison, parmi ces dernires, toutes les entreprises de
conqute.

II y a cette diffrence entre les conqurants et les voleurs de grand
chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le
conqurant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un
reoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et
l'autre la corde. Il fallait tre bien philosophe pour crire ce
passage de la mme main qui signa la prise de possession de la
Silsie.

Arrive  ce fameux axiome que l'argent c'est le nerf de la guerre,
axiome que Mme de M---- attribue  Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera
galement dans Vgce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans
tous les auteurs qui ont crit sur la guerre, Mme de M---- s'arrte.
Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est
pas avec des cus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la
question se rduit  savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats
sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera
plus conomique. Il ne parat pas cependant qu'il ft du got de
Sully.

Je lisais dernirement dans Grotius la dfinition de la guerre: La
guerre est l'tat de ceux qui tchent de vider leurs diffrends par la
voie de la force. Il est vident que cette dfinition est la mme que
celle du duel.

Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez  la mort en riant, vous
vous battez par partie de plaisir. Il en a t absolument de mme de
la guerre. Avant la rvolution on ne s'gorgeait plus que le chapeau 
la main. Le grand Cond fait donner l'assaut  Lrida avec trente-six
violons en tte des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de
Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme
 un bal, en bas de soie et en perruque poudre  blanc.

Il prit un jour fantaisie  Rousseau, le don Quichotte du paradoxe,
de soutenir une vrit. C'tait pour lui chose nouvelle. Il s'y prit
comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorits comme
les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'
propos du duel il a cit les anciens. Il est probable que Rousseau
n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait gure de
festin chez Alexandre o il n'y et quelques combats singuliers entre
les convives. Qu'tait-ce d'ailleurs que le combat d'tocle et de
Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'tait
pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laiss
son pe dans le fourreau?

Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien
vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aeux, avec juges
et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombire; mais
voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont
on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils
assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Clomne.
On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point  consquence. Il
lui tendit des embches, disait tranquillement l'historien,  peu prs
comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment.

De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au
contraire; c'est seulement une des mille et une inconsquences
humaines que je m'amuse  relever; occupation philosophique. On
s'tonne que nos lois ne dfendent pas le duel; ce qui m'tonne, c'est
qu'elles ne l'aient pas encore autoris. Pourquoi, en effet, nos
sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre
en payant patente, et n'est-ce pas une injustice vritable que
d'interdire aux duellistes ce qui est permis  tant d'honntes gens,
d'chapper au code en se rfugiant dans le budget?


                          IV


S'il n'y a point de socits sans guerre, il est difficile qu'il y ait
des guerres sans armes. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifie
de se livrer dans le chapitre suivant aux dtails d'un camp. Mme de
M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occup
de cette matire aprs la chevalire d'on; non que je veuille tablir
la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du sicle dernier;
c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque
subsiste.

Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand
partisan de l'obissance absolue; c'est une question qui a t souvent
agite par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement
rsolue  la plaine de Grenelle.

Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M----
aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'tre assez singulire: Si
notre matre, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons
l'excuter,  moins que cette action ne puisse tre rpute ntre.
C'est--dire que Hobbes, pour rgle des actions humaines, n'admettrait
plus que l'gosme.

Mme de M---- rapporte, d'aprs Folard, quelques-unes des qualits
que doit possder un vrai capitaine. Quant  moi, je me dfie de ces
dfinitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des
exceptions dans la nature. C'est une chose pouvantable  voir que la
nomenclature des tudes prparatoires auxquelles doit se livrer un
apprenti gnral; mais combien y a-t-il eu d'excellents gnraux qui
ne savaient pas lire? Il semblerait que la premire condition, la
condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine  la guerre,
serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'tre robuste et
dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont t borgnes ou
boiteux. Philippe tait borgne, boiteux, et de plus manchot; Agsilas
tait boiteux et contrefait; Annibal tait borgne; Bajazet et
Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, taient l'un
borgne et l'autre boiteux; Luxembourg tait bossu. Il semble mme que
la nature, pour drouter toutes nos ides, ait voulu nous montrer le
phnomne d'un gnral totalement aveugle, guidant une arme, rangeant
ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska,
chef des hussites.


                           V


Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas.

Le snat marche au-devant de Varron qui s'est sauv de la bataille, et
le remercie de n'avoir pas dsespr de la rpublique...--Qu'est-ce
que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron gnral,
pour ter le commandement  Fabius, fut encore assez puissante pour
empcher qu'il ft puni. Elle voulait mme qu'il ft nomm dictateur,
afin que Fabius, le seul homme qui pt sauver la rpublique, ne ft
pas appel  la tte des affaires. Il n'y a malheureusement l rien
que de trs naturel, s'il n'y a rien d'hroque. Croit-on, par
exemple, qu'aprs la droute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu,
tout son snat n'aurait pas march en corps au-devant de lui?

Le snat dclare qu'il ne rachtera point les prisonniers. Qu'est-ce
que cela prouve? Que le snat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant
d'honntes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant
pas paratre pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lchet des
soldats qui s'taient battus depuis le lever du soleil jusqu' la
nuit, et qui n'avaient laiss que soixante-dix mille morts sur le
champ de bataille? Voil les faits, et en histoire des faits valent au
moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard.

On objectera le tmoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un
fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la dcadence des
romains; mais il en a oubli une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait
eu les jambes lasses le jour qu'il vint camper  quatre milles de
Rome. Il est toujours curieux de voir un franais trouver chez les
romains des choses dont ni Salluste, ni Cicron, ni Tacite, ni
Tite-Live ne s'taient jamais douts; et pourtant les romains taient
un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mmes,
ils ne laissaient gure  dire aux autres.

Les historiens qui n'crivent que pour briller veulent voir partout
des crimes et du gnie; il leur faut des gants, mais leurs gants
sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrire. En
gnral, c'est une occupation amusante de rechercher les vritables
causes des vnements; on est tout tonn en voyant la source du
fleuve; je me souviens encore de la joie que j'prouvai, dans mon
enfance, en enjambant le Rhne. Il me semble que la providence
elle-mme se plaise  ce contraste entre les causes et les effets. La
peste fut une fois apporte en Italie par une corneille, et c'est en
dissquant une souris qu'on dcouvrit le galvanisme.

Ce qui me dgote, disait une femme, c'est que ce que je vois sera
un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dgotait cette femme est
aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-l en vaut bien
une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les
imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, 
mesure qu'ils s'loignent.


                                    Mars 1820[1].

M. le duc de Berry vient d'tre assassin. Il y a six semaines 
peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recele, et voici
dj que les oraisons funbres et les apologies pleuvent sur cette
tombe. Le tout tronqu, incorrect, mal pens, mal crit; des
adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de
vrai regret. Le sujet tait beau cependant. Quand donc interdira-t-on
les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de
l'antiquit certains vases sacrs qui ne pouvaient tre ports par des
mains profanes.

Et en effet, quoi de plus vaste pour le pote, et de plus fcond
que cette vie pieuse et guerrire, qui embrasse tant de dplorables
vnements, que cette mort hroque et chrtienne, qui entrane tant
de fatales consquences? Un noble triomphe est rserv au grand
crivain qui nous retracera et la trop courte carrire et le caractre
chevaleresque de celui qui sera peut-tre le dernier descendant de
Louis XIV. Ce prince, repouss ds l'adolescence du sol de la patrie,
fit avant l'ge le rude apprentissage du casque et de l'pe. Les
premires et longtemps les seules prrogatives qu'il dut  son rang
auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un
camp, tantt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantt errant
sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des annes, avec
toute son illustre famille, un clatant exemple de l'inconstance de la
fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, ml  des chefs
trangers, il eut  combattre des soldats qui taient ns pour servir
sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne dmentirent
jamais le sang et le nom de ses aeux. Il fut le digne lve de
l'hritier des Cond, exil comme lui, le digne capitaine de la
vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces
temps de guerres, le pain des soldats valait  ses yeux les festins
des princes, et,  dfaut de couche royale, il savait conqurir le
jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi
les peuples que gouvernaient ses pres, il n'tait pas rserv  jouir
paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre
durable pour lui, et ternel pour notre postrit. Hlas! aprs quatre
ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers
Bourbons, entour de l'amour et des esprances de la nation, est tomb
sous le poignard d'un franais, poignard que n'a pu rencontrer sur son
passage, durant les onze annes de son ombrageuse tyrannie, un corse
gard par un mameluck!

Ce loyal enfant du Barnais, destin sans doute  commander notre
brave et fidle arme, promis peut-tre aux hroques plaines de la
Vende, est mort  la fleur et dans la force de l'ge, sans avoir
mme eu la consolation d'expirer, comme paminondas, tendu sur son
bouclier.

Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappel le dernier pardon
et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutt
de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait.
Qu'il coute alors pour dvoiler des trames tnbreuses, qu'il coute
la France dsespre, elle criera, comme l'impratrice romaine: _Je
reconnais les coups!_

Nous ne nous livrerons pas ici  une discussion qui outrepasserait
nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et
importantes que doit rsoudre l'historien du duc de Berry assassin,
au sujet du misrable auteur de cet attentat. Louvel est-il un
fanatique? de quelle espce est son fanatisme? appartient-il  la
classe des assassins exalts et dsintresss comme les Sand, les
Ravaillac et les Clment? N'est-il pas plutt de ces gens  qui
l'on paye leur fanatisme, en ajoutant  la rcompense convenue des
assurances de protection et de salut?... Nous nous arrtons  ces
mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'tonner des choses les
plus inoues. Nous voyons d'excrables sclrats taler aux yeux de
l'Europe leur impunit, plus monstrueuse peut-tre que leurs crimes,
et leur audace plus effrayante encore que leur impunit.

Il faudra de plus que, pour remplir entirement son objet, celui de
nos crivains clbres qui crira l'histoire de M. le duc de Berry,
se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais nanmoins
indispensable; je veux dire qu'il aura  dfendre l'hroque mmoire
du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces
dont la faction ennemie des trnes lgitimes s'efforce dj de la
noircir. En d'autres temps, un pareil soin et t injurieux pour
le royal dfunt, dont la bont, la bravoure et la franchise ne sont
comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une
faction rgicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous
pas forcs chaque jour, nous autres, les vrais libraux et les vrais
royalistes, de dfendre contre ses impudentes dclamations les
plus nobles gloires, les rputations les plus pures, les plus
irrprochables renommes? N'avons-nous pas chaque jour  venger de
nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les
La Rochejaquelein? Et,  chaque nouvelle attaque porte  ces hommes
illustres, nous recommenons notre pnible plaidoyer, sans mme
esprer qu'une voix pleine d'une indignation gnreuse nous
interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grce: Qui donc
ose outrager Alcide?


[1: Nous avons cru devoir rimprimer textuellement tout ce morceau,
enfoui sans signature dans un recueil oubli, d'o rien ne nous
forait  le tirer. Mais il nous a sembl qu'il y avait quelque chose
d'instructif, pour les passions politiques d'une poque, dans le
spectacle des passions politiques d'une autre poque. Dans le morceau
qu'on va lire, la douleur va jusqu' la rage, l'loge jusqu'
l'apothose, l'exagration dans tous les sens jusqu' la folie. Tel
tait en 1820 l'tat de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept
ans, bien dsintress, certes, et bien convaincu. Leon, nous le
rptons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup
de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer
cette note.


                                    Avril 1820.

Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur
Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet
son titre. Le nom de Voltaire, plac en tte d'un livre quelconque,
inspire une curiosit vive et tellement tendue dans ses dsirs, qu'il
est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie prive
de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de dtails
pleins d'agrment et d'intrt, si le caractre de cet crivain
extraordinaire tait reproduit par une peinture fidle avec toute sa
mobilit originale et ses brusques ingalits. Il semble encore que le
pinceau fin et dlicat d'une femme serait plus que tout autre
capable de saisir cette foule de nuances varies dont se compose la
physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec
l'imprieuse marquise du Chtelet. Il aurait t piquant et peut-tre
plus facile  une femme qu' un homme de dbrouiller les causes de cet
attachement bizarre, qui rendit un homme de gnie esclave d'une femme
d'esprit, et rsista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux
violentes querelles que faisaient natre inopinment et  toute heure
l'irascibilit de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des
lettres de Voltaire  sa _respectable milie_ n'avait t dtruite,
nous pourrions esprer encore d'obtenir le mot de cette nigme; car
les lettres de Mme de Graffigny ne nous prsentent sous ce rapport
aucun aperu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son
honneur, l'auteur des _Lettres pruviennes_ n'avait sans doute pas
crit ces lettres sur Cirey avec l'ide qu'elles seraient imprimes
un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gr  l'diteur d'avoir
extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de
Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les
grands hommes. Son style, au moins insipide, gte l'intrt de son
sujet. Mme de Graffigny, arrive  Cirey en 1738, adresse  son ami M.
Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses rflexions sur les
habitants de ce chteau. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimit de
sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement
de tendresse, reoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise,
qu'elle dsigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que
les autres, Atys, ton idole, Dorothe, etc. Elle lui transmet en style
niais et prcieux un journal dtaill de toutes ses occupations.
A-t-elle vu le lever du jour? elle a assist  _la toilette du
soleil_. Je suis, dit-elle  M. Devaux, _bien jolie de t'crire_,
etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout  fait ce livre;
parmi beaucoup de redites et de dtails pleins de mauvais got, les
_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignors;
et les morceaux indits de Voltaire, qui compltent le volume,
suffiraient pour mriter l'attention. Plusieurs de ces cinquante
ptres prsentent un haut intrt; elles sont adresses presque
toutes  des personnages minents du dernier sicle, tels que les
duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de
Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le prsident Hnault, etc.
Les lettres  la duchesse du Maine en particulier forment une
correspondance entirement indite et vraiment charmante et curieuse.
Il y a encore dans cette collection une ptre au pape Benot XIV,
crite en italien, et sign _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire
le _trs dvot_ ou le _trs dvou_, peut-tre l'un et l'autre, et 
coup sr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici
un billet assez joli de forme et de tournure, adress au comte de
Choiseul alors ministre. Vous reconnatrez dans ce peu de mots la
touche de cet homme toujours plein d'ides neuves et piquantes; il
tait difficile d'chapper d'une manire plus originale aux formules
banales et crmonieuses des recommandations de cour.

Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M.
Makartney, gentilhomme anglais trs jeune et pourtant trs sage; trs
instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera
bientt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a ni que vous eussiez
des bonts pour moi. Je me suis chauff, je me suis vant de votre
protection; il m'a rpondu que si je disais vrai, je prendrais
la libert de vous crire; j'ai les passions vives. Pardonnez,
monseigneur, au zle,  l'attachement et au profond respect du vieux
montagnard.

Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous
retrouverez dans la plupart des autres lettres la gat communicative,
la vivacit et souvent la tmrit de jugement, la flatterie adroite,
la raillerie tantt douce et tantt mordante, auxquelles on reconnat
la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de
pices de vers, mles aux morceaux de prose, la suivante, adresse 
la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais t imprime:

    Raucourt, tes talents enchanteurs
    Chaque jour te font des conqutes;
    Tu fais soupirer tous les coeurs,
    Tu fais tourner toutes les ttes.
    Tu joins au prestige de l'art
    Le charme heureux de la nature,
    Et la victoire toujours sre
    Se range sous ton tendard.
    Es-tu Didon, es-tu Monime,
    Avec toi nous versons des pleurs;
    Nous gmissons de tes malheurs
    Et du sort cruel qui t'opprime.
    L'art d'attendrir et de charmer
    A par ta brillante aurore;
    Mais ton coeur est fait pour aimer,
    Et ton coeur ne dit rien encore.
    Dfends ce coeur du vain dsir
    De richesse et de renomme;
    L'amour seul donne le plaisir,
    Et le plaisir est d'tre aime.
    Dj l'amour brille en tes yeux,
    Il natra bientt dans ton me;
    Bientt un mortel amoureux
    Te fera partager sa flamme.
    Heureux! trop heureux cet amant
    Pour qui ton coeur deviendra tendre,
    Si tu gotes le sentiment
    Comme tu sais si bien le rendre!

De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie
pour cette espce de posie. J'aime mieux Homre.




               SUR UN POTE APPARU EN 1820

                                     Mai 1820.


                           I


Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les paules, hommes de
lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en
est peut-tre pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un pote.
Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos
retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'me du pote, la premire
condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche loquente, de
_n'avoir jamais calcul le prix d'une bassesse ou le salaire d'un
mensonge_? Potes de mon sicle, cet homme-l se voit-il parmi vous?
Est-il dans vos rangs l'homme qui possde l'_os magna sonaturum_, la
bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de
fer? l'homme qui ne flchira pas devant les caprices d'un tyran ou
les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas t tous, au contraire,
semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps
change.


                          II


Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prts  invoquer
la licence aprs avoir difi le despotisme; des transfuges, prts 
flatter le pouvoir aprs avoir chant l'anarchie, et des insenss qui
ont bais hier des fers illgitimes, et, comme le serpent de la fable,
veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on
n'y dcouvrira pas un pote. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les
titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une me noble et
leve, il n'est point de vritable pote. Tenez-vous cela pour dit,
non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens
qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple
que dans l'antiquit--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria
mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc,
j'ai cherch jusqu'ici autour de moi un pote, et je n'en ai pas
rencontr; de l, il s'est form dans mon imagination un modle idal
que je voudrais dpeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tent
quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.


                          III


L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paratre, sans nom
d'auteur, avec ce simple titre, _Mditations potiques_. C'taient des
vers.

Je trouvai dans ces vers quelque chose d'Andr de Chnier. Continuant
 les feuilleter, j'tablis involontairement un parallle entre
l'auteur de ce livre et le malheureux pote de _la Jeune Captive_.
Dans tous les deux, mme originalit, mme fracheur d'ides, mme
luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et mme
plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de
grce, avec beaucoup moins de got et de correction. Tous deux sont
inspirs par l'amour. Mais dans Chnier ce sentiment est toujours
profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est
presque toujours pure par l'amour divin. Le premier s'est tudi 
donner  sa muse les formes simples et svres de la muse antique; le
second, qui a souvent adopt le style des pres et des prophtes, ne
ddaigne pas de suivre quelquefois la muse rveuse d'Ossian et les
desses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je
comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le
premier est romantique parmi les classiques, le second est classique
parmi les romantiques.


                          IV


Voici donc enfin des pomes d'un pote, des posies qui sont de la
posie!

Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgr
les ngligences, le nologisme, les rptitions et l'obscurit que je
pus quelquefois y remarquer, je fus tent de dire  l'auteur:
--Courage, jeune homme! vous tes de ceux que Platon voulait combler
d'honneurs et bannir de sa rpublique. Vous devez vous attendre aussi
 vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il
manquera  votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au
pote, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs.




                        THATRE


                           I


On nomme _action_ au thtre la lutte de deux forces opposes. Plus
ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il
y a alternative de crainte ou d'esprance, plus il y a d'intrt. Il
ne faut pas confondre cet intrt qui nat de l'action avec une autre
sorte d'intrt que doit inspirer le hros de toute tragdie, et qui
n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de piti. Ainsi, il
se pourrait trs bien que le principal personnage d'une pice excitt
de l'intrt, parce que son caractre est noble et sa situation
touchante, et que la pice manqut d'intrt, parce qu'il n'y aurait
point d'alternative de crainte et d'esprance. Si cela n'tait pas,
plus une situation terrible serait prolonge, plus elle serait belle,
et le sublime de la tragdie serait le comte Ugolin enferm dans une
tour avec ses fils pour y mourir de faim; scne de terreur monotone
qui n'a pu russir, mme en Allemagne, pays de penseurs profonds,
attentifs et fixes.


                          II


Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des vnements ne nat
plus que de l'incertitude des caractres, ce n'est plus la tragdie
par force, mais la tragdie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le
spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes;
ce sont des hommes; mais au thtre, il faut des anges ou des gants.


                          III


Il y a des potes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent
pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables  cet artisan grec
qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forg.


                          IV


L'amour au thtre doit toujours marcher en premire ligne, au-dessus
de toutes les vaines considrations qui modifient d'ordinaire les
volonts et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses
de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans
cette hypothse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas.
Eh! point du tout. Le Cid connat Chimne; il aime mieux encourir sa
colre que son mpris, parce que le mpris tue l'amour. L'amour, dans
les grandes mes, c'est une estime cleste.


                           V


Il est  remarquer que le dnoment de _Mahomet_ est plus manqu qu'on
ne le croit gnralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le
comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans
les deux tragdies, c'est un tyran qui perd sa matresse au moment o
il croit s'en tre assur la possession. La pice de Racine laisse
dans l'me une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque
consolation, parce que l'on sent que Britannicus est veng, et que
Nron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il
devrait en tre de mme dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se
trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni.
Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractre et
qu'un moyen drisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet
homme songer  sa grandeur au moment o sa matresse se poignarde sous
ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aime, et qu'avant deux
heures il se sera consol de sa perte.

Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le
pote tragique, il y a une profonde et radicale diffrence entre
l'empereur romain et le chamelier-prophte. Nron peut tre amoureux,
Mahomet non. Nron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau.


                          VI


Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur:
_Brnice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber
_Ins_.


                         VII


La diffrence qui existe entre la tragdie allemande et la tragdie
franaise provient de ce que les auteurs allemands voulurent crer
tout d'abord, tandis que les franais se contentrent de corriger les
anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point o
nous les voyons qu'aprs avoir pass par les mains des premiers hommes
de plusieurs sicles. Voil pourquoi il est si injuste de s'en faire
un titre pour craser les productions originales.

La tragdie allemande n'est autre chose que la tragdie des grecs,
avec les modifications qu'a d y apporter la diffrence des poques.
Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scne aux
jeux du thtre; de l, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais,
comme chez eux les arts qui tiennent des sciences taient dans le
premier tat d'enfance, ils furent bientt ramens  cette simplicit
que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour
changer une dcoration sur le thtre des anciens.

Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les
inventions modernes, se servirent des moyens qui taient  leur porte
pour couvrir les dfauts de leurs tragdies. Lorsqu'ils ne pouvaient
parler au coeur, ils parlrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se
renfermer dans de justes bornes! Voil pourquoi la plupart des pices
allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scne produisent
moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des dfauts qui
tiennent aux plans et aux caractres, et on leur te cette pompe
thtrale qui en est la compensation.

Mme de Stal attribue encore  une autre raison la prminence des
auteurs franais sur les auteurs allemands, et elle a observ juste.
Les grands hommes franais taient runis dans le mme foyer de
lumires; et les grands hommes allemands taient dissmins comme dans
des patries diffrentes. Il en est de deux hommes de gnie comme des
deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour
qu'ils vous donnent la foudre.


                         VIII


On peut observer qu'il y a deux sortes de tragdies; l'une qui est
faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des vnements.
La premire considre les hommes sous le point de vue des rapports
tablis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des
rapports tablis entre eux par la socit. Dans l'une, l'intrt nat
du dveloppement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est
soumis par cela mme qu'il est homme, telles que l'amour, l'amiti,
l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une
volont politique applique  la dfense ou au renversement des
institutions tablies. Dans le premier cas, le personnage est
videmment passif, c'est--dire qu'il ne peut se soustraire 
l'influence des objets extrieurs; un jaloux ne peut s'empcher d'tre
jaloux, un pre ne peut s'empcher de craindre pour son fils; et peu
importe comment ces impressions sont amenes, pourvu qu'elles soient
intressantes; le spectateur appartient toujours  ce qu'il craint ou
 ce qu'il dsire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est
essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volont immuable, et que
la volont ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer
ces deux tragdies, l'une  une statue que l'on taille dans le bloc,
l'autre  une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le
bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'tre soumis  une
influence extrieure; dans le second, il faut que le mtal ait en
lui-mme la facult de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure
que toutes les tragdies se rapprochent plus ou moins de ces deux
types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut
une forte constitution aux tragdies de tte pour se soutenir; les
tragdies de coeur ont  peine besoin de s'astreindre  un plan. Voyez
_Mahomet_ et _le Cid_.


                          IX


E.--vient d'crire ceci aujourd'hui 27 avril 1819:

En gnral, une chose nous a frapps dans les compositions de cette
jeunesse qui se presse maintenant sur nos thtres: ils en sont encore
 se contenter facilement d'eux-mmes. Ils perdent  ramasser des
couronnes un temps qu'ils devraient consacrer  de courageuses
mditations. Ils russissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de
leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces,
vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux
prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de
s'lever sur leurs ailes.




                       FANTAISIE


                                    Fvrier 1819.

Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde
demande, c'est--dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le
peuple.

Et, en cela, je suis bien diffrent de certains honntes gens de
ma connaissance, qui professent hautement la mme maxime, et qui,
lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir
rellement, les uns qu'une moiti, les autres qu'une autre,
c'est--dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que
beaucoup de licence,  peu prs comme feu mon grand-oncle, qui avait
sans cesse  la bouche le fameux prcepte de l'cole de Salerne:
_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la premire
partie pour l'usage de la maison.


                                    Fvrier 1819.

L'autre jour je trouvai dans Cicron ce passage: Et il faut que
l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le
contre. _In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh!
dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un sicle o l'on a
dcouvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de
l'estomac.

Voil pour la conscience de l'orateur selon Cicron, _vir probus
dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en cris
ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collges,--on
connat la simplicit des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison
de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Aprs
qu'Achille et Patrocle ont tant pleur Brisis, Achille, dit madame
Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomde, fille du sage Phorbas,
et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune
Iphis, amene captive de Scyros. C'est comme Ptrarque, qui, aprs
avoir perdu Laure, mourut de douleur  soixante-dix ans, en laissant
un fils et une fille.

Et  Athnes, o les pres envoyaient leurs fils  l'cole
chez Aspasie,  Athnes, cette ville de la politesse et de
l'loquence:--Qu'as-tu fait des cent cus que t'a valus le soufflet
que tu reus l'autre jour de Midias en plein thtre? criait Eschine
 Dmosthne.--Eh quoi! athniens, vous voulez couronner le front qui
s'corche lui-mme  dessein d'intenter des accusations lucratives aux
citoyens? En vrit, ce n'est pas une tte que porte cet homme sur ses
paules, c'est une ferme.

Que dirai-je du barreau romain? des honntets que se faisaient
mutuellement les Scaurus et les Catulus, en prsence de toute la
canaille de Rome assemble? On ne m'coute pas, je suis Cassandre,
criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'tre jamais lu que par
des hommes pour rapporter la sanglante rplique de Marc-Antoine. Et au
triomphe de Csar, qui tait aussi un orateur: Citoyens, cachez vos
femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores,
moechum caluum adducimus_.

Je saisis cette occasion pour dclarer que je me repens bien
sincrement de n'tre pas n dans les sicles antiques; je compte mme
crire contre mon sicle un gros livre dont mon libraire vous prie,
en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites
souscriptions.

Et, en effet, ce devait tre un bien beau temps que celui o, quand le
peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate,
qui pis est! _O tempora!  mores_! vont  leur tour s'crier nos
ministres.

Et o, monsieur, pourvu que l'on ne ft ni borgne, ni bossu, ni
boiteux, ni bancal, ni aveugle;

Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne ft ni trop faible ni trop puissant,
ni trop mchant homme, ni trop homme de bien;

Et surtout, ce qui tait de rigueur, pourvu que l'on et la prcaution
de ne point btir sa maison sur une butte;

Alors, dis-je, en tant que l'on ne ft point emport par la lpre
ou par la peste, on pouvait raisonnablement esprer de mourir
tranquillement dans son lit; ce qui,  la vrit, n'est gure
hroque;

Et o, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand
homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est--dire que l'on et le
noble dsir d'tre utile  la patrie par quelque action vaillante ou
quelque invention merveilleuse,--dsir qui, comme on sait, n'engage
 rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi  quoi un honnte
citoyen ne pt raisonnablement prtendre, qui sait? peut-tre mme
 tre pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de
vaisseaux,  tre conduit par la ville avec une flte et deux
lanternes,  peu prs comme de nos jours l'ne savant.


                                    Avril 1819.

Il pourrait,  mon sens, jaillir des rflexions utiles de la
comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous
deux suprieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus
spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle  raconter
les aventures d'un homme, l'autre mle  l'histoire d'un individu la
peinture de tout un peuple, de tout un sicle; le premier se rit
de toute vrit de lieux, de moeurs, d'histoire; le second,
scrupuleusement fidle  cette vrit mme, lui doit l'clat magique
de ses tableaux. Dans tous les deux, les caractres sont tracs avec
art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce
qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus frache et moins polie.
Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses hros au comique d'une
intrigue; Walter Scott donne  ses hros des mes plus svres; leurs
principes, leurs prjugs mme ont quelque chose de noble en ce qu'ils
ne savent point plier devant les vnements. On s'tonne, aprs avoir
lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse varit du plan; on s'tonne
encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicit du
canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et
le second dans les dtails. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur.
Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte,
l'exprience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne
l'exprience des hommes.


C'tait un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait
jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses
chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions
quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave,
apporte-moi le chausson de la temprance, le chausson de la justice,
ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matires qui
taient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient
rire de tout mon coeur, et j'en ris encore  prsent comme si j'tais
 mme. Les savants chaussons de Giraldo Giraldi mritaient, certes,
d'tre aussi clbres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue
30,000 florins  la mort du philosophe, et n'a plus t paye que
1,200 cus  la dernire foire de Leipzick; ce qui prouverait, 
mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son idologie diminue en
Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait
tre considre comme le thermomtre des progrs du systme de Kant.


                                    Avril 1820.

L'anne littraire s'annonce mdiocrement. Aucun livre important,
aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui meuve. Il serait
temps cependant que quelqu'un sortt de la foule, et dt: me voil!
Il serait temps qu'il part un livre ou une doctrine, un Homre ou
un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les
drouillerait.

Mais que faire de la littrature de 1820, encore plus plate que celle
de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus l de Napolon
pour rsorber tous les gnies et en faire des gnraux? Qui sait?
Ney, Murat et Davout auraient peut-tre t de grands potes. Ils se
battaient comme on voudrait crire.

Pauvre temps que le ntre! Force vers, point de posie; force
vaudevilles, point de thtre. Talma, voil tout.

J'aimerais mieux Molire.

On nous promet le _Monastre_, nouveau roman de Walter Scott. Tant
mieux, qu'il se hte, car tous nos faiseurs semblent possds de la
rage des mauvais romans. J'en ai l une pile que je n'ouvrirai jamais,
car je ne serais pas sr d'y trouver seulement ce que le chien dont
parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de
moulle_.

L'anne littraire est mdiocre, l'anne politique est lugubre. M. le
duc de Berry poignard  l'Opra, des rvolutions partout.

M. le duc de Berry, c'est la tragdie. Voici la parodie maintenant.

Une grande querelle politique vient de s'mouvoir, ces jours-ci, 
propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout
contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout.

M. Decazes s'en mlera-t-il enfin lui-mme? Toutes ces batailles nous
rappellent les anciens temps o de preux chevaliers allaient provoquer
dans son fort quelque gant flon. Au bruit du cor un nain paraissait.

Nous avons dj vu plusieurs nains apparatre; nous n'attendons plus
que le gant.

Le fait politique de l'anne 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de
Berry; le fait littraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a
trop de disproportion. Quand donc ce sicle aura-t-il une littrature
au niveau de son mouvement social, des potes aussi grands que ses
vnements?


C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je
tremble  l'approche d'une tte savante et que je recule  l'aspect
d'un livre rudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon
cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que
signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit
et d'exprience pour comprendre que cette qualification s'applique
au moins aussi bien aux savants qu'aux potes. Me voyant donc forc
d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux
classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de
n'tablir jamais ma juridiction que sur la dernire, parce qu'elle est
rellement la seule qui ne puisse dmontrer l'ineptie ou l'ignorance
d'un critique. Vous dites  un pote tout ce qui vous passe par la
tte, vous lui dictez des arrts, vous lui inventez des dfauts. S'il
se fche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau.
S'il n'est pas tourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le
_got_; qu'a-t-il  rpondre? Le got est semblable  ces anciennes
divinits paennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait o
les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de mme
avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se
battent qu' coups de faits_; et il est fort dsagrable pour un grave
journaliste, lequel n'a ordinairement d'un rudit que le pdantisme,
de se voir rendre, par quelque savant irrit, les coups de frule
qu'il lui avait administrs tourdiment. Joignez  cela qu'il n'y a
rien de terrible comme la colre d'un savant attaqu sur son terrain
favori. Cette espce d'hommes-l ne sait dire d'injures que par
in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes
assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant
platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplment  la
bibliothque orientale_, que l'impratrice chinoise Uu-Heu commit
plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frre, ses
fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inou_, c'est d'avoir
ordonn, au mpris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelt
_empereur_ et non _impratrice_.


Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la
_pierre philosophale des sciences_, voici quelques dtails sur cet
homme clbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait:

Alary portait au milieu de la cour mme une longue et paisse barbe,
un chapeau d'une forme haute et carre qui n'tait pas celle du temps,
et un long manteau doubl de longue peluche qui lui descendait plus
bas que les talons, et qu'il portait mme souvent pendant les grandes
chaleurs de l't, ce qui le distinguait des autres hommes, et le
faisait connatre du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe
crott_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.

Colletet appelait Alary le _philosophe crott_, Boileau appelait
Colletet le _pote crott_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces
deux dmons si redouts aujourd'hui, taient de fort pauvres diables.
Aujourd'hui ce qui salit le pote et le philosophe, ce n'est pas la
pauvret, c'est la vnalit; ce n'est pas la crotte, c'est la boue.


On considre maintenant en France, et avec raison, comme le
compltement ncessaire d'une ducation lgante, une certaine
facilit  manier ce qu'on est convenu d'appeler le style pistolaire.
En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit
un genre--est dans la littrature comme ces champs du domaine public
que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que
le genre pistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les
productions de cette sorte sont, en quelque faon, comme les fleurs,
qui croissent d'elles-mmes, tandis que toutes les autres compositions
de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire,  des difices
qui, depuis leurs fondements jusqu' leur fate, doivent tre
laborieusement btis d'aprs des lois gnrales et des combinaisons
particulires. La plupart des auteurs pistolaires ont ignor qu'ils
fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant
de fois cit, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'crivaient
point pour crire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis,
des affaires et des affections. Ils n'taient nullement proccups,
dans leurs correspondances, du souci de l'immortalit, mais tout
bourgeoisement des soins matriels de la vie. Leur style est simple
comme l'intimit, et cette simplicit en fait le charme. C'est parce
qu'ils n'ont envoy leurs lettres qu' leurs familles qu'elles sont
parvenues  la postrit. Nous croyons qu'il est impossible de dire
quels sont les lments du style pistolaire; les autres genres ont
des rgles, celui-l n'a que des secrets.




                 SATIRIQUES ET MORALISTES


Celui qui, tourment du gnreux dmon de la satire, prtend dire
des vrits dures  son sicle, doit, pour mieux terrasser le vice,
attaquer en face l'homme vicieux; pour le fltrir, il doit le nommer;
mais il ne peut acqurir ce droit qu'en se nommant lui-mme. De cette
manire il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi
est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule
toujours devant le courage. D'ailleurs, la vrit veut tre dite 
haute voix, et une mdisance anonyme est peut-tre plus honteuse
qu'une calomnie signe. Il n'en est pas de mme du moraliste paisible
qui ne se mle dans la socit que pour en observer en silence les
ridicules et les travers, le tout  l'avantage de l'humanit. S'il
examine les individus en particulier, il ne critique que l'espce en
gnral. L'tude  laquelle il se livre est donc absolument innocente,
puisqu'il cherche  gurir tout le monde sans blesser personne.
Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa premire
prcaution doit tre de garder l'incognito. Quelque bonne opinion
que nous ayons de nous-mmes, il y a toujours en nous une certaine
conscience qui nous fait considrer comme hostile la dmarche de tout
homme qui vient scruter notre caractre. Cette conscience est celle de

    L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.

Aussi, si nous sommes forcs de vivre avec celui que nous regarderons
comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un
voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au
contraire, nous pouvons l'viter, nous le ferons fuir de tout le
monde, en le dnonant comme un fcheux. Le philosophe observateur, 
la manire des acteurs anciens, ne peut remplir son rle s'il ne porte
un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je
viens compter vos dfauts et tudier vos vices. Il faut, comme dit
Horace, qu'il mette du foin  ses cornes, autrement nous crierons
tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule,
toujours si vaste en France, doit se glisser plutt que se prsenter
dans la socit, remarquer tout sans se faire remarquer lui-mme, et
ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_:

    Mon empire est dtruit si l'homme est reconnu.


Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comdies, Boileau sur ses odes
pindariques, ou Rousseau sur ses _allgories_ marotiques. Le critique
ne doit pas s'emparer mchamment des faiblesses que prsentent souvent
les plus beaux talents, de mme que l'histoire ne doit point abuser
des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands
caractres. Louis XIV se serait cru dshonor si son valet de chambre
l'et vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurit, tremblait
comme un enfant; et l'on sait que Csar avait peur de verser en
montant sur son char de triomphe.


En 1676, Corneille, l'homme que les sicles n'oublieront pas, tait
oubli de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit reprsenter 
Versailles plusieurs de ses tragdies. Ce souvenir du roi excita la
reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et
le dernier cri de joie du vieillard fut peut-tre un des plus beaux
chants du pote,

    Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
    Que tu prennes plaisir  me ressusciter?
    Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompe, Horace,
    Reviennent  la mode et retrouvent leur place,
    Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
    N'te point leur vieux lustre  mes premiers travaux?

    Tel Sophocle  cent ans charmait encore Athnes,
    Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
    Diraient-ils  l'envi, lorsque Oedipe aux abois
    De ses juges pour lui gagna toutes les voix.
    Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
    Font encor quelque peine aux modernes illustres,
    S'il en est de fcheux jusqu' s'en chagriner,
    Je n'aurai pas longtemps  les importuner.
    Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien  craindre
    C'est le dernier clat d'un feu prt  s'teindre;
    Au moment d'expirer il tche d'blouir,
    Et ne frappe les yeux que pour s'vanouir.

Ces vers m'ont toujours profondment mu. Corneille, aigri par
l'envie, rebut par l'indiffrence, y laisse entrevoir toute la fire
mlancolie de sa grande me. Il sentait sa force, et il n'en tait que
plus amer pour lui de se voir mconnu. Ce mle gnie avait reu 
un haut degr de la nature la conscience de lui-mme. Qu'on juge
cependant  quel point les attaques ritres de ses Zoles durent
influer sur ses ides pour l'amener  dire avec une sorte de
conviction:

    Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis,
    Nec Capellanum fas mihi velle sequi.

De pareils vers, crits srieusement par Corneille, sont une bien
sanglante pigramme contre son sicle.




                  SUR ANDR DE CHNIER


                                     1819.

Un livre de posie vient de paratre, et, quoique l'auteur soit mort,
les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont t plus rudement traits
par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de
torturer un vivant, de dcourager un jeune homme, d'teindre un talent
naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la
critique, chose trange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici
la raison en deux mots: c'est que c'est bien un pote mort, il est
vrai, mais c'est aussi une posie nouvelle qui vient de natre. Le
tombeau du pote n'obtient pas grce pour le berceau de sa muse.

Pour nous, nous laisserons  d'autres le triste courage de triompher
de ce jeune lion arrt au milieu de ses forces. Qu'on invective ce
style incorrect et parfois barbare, ces ides vagues et incohrentes,
cette effervescence d'imagination, rves tumultueux du talent qui
s'veille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire,
de la tailler  la grecque; les mots drivs des langues anciennes
employs dans toute l'tendue de leur acception maternelle; des coupes
bizarres, etc. Chacun de ces dfauts du pote est peut-tre le germe
d'un perfectionnement pour la posie. En tout cas, ces dfauts ne sont
point dangereux, et il s'agit de rendre justice  un homme qui n'a
point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections
lorsque la hache rvolutionnaire repose encore toute sanglante au
milieu de ses travaux inachevs?

Si d'ailleurs l'on vient  considrer quel fut celui dont nous
recueillons aujourd'hui l'hritage, nous ne pensons pas que le
sourire effleure facilement les lvres. On verra ce jeune homme, d'un
caractre noble et modeste, enclin  toutes les douces affections de
l'me, ami de l'tude, enthousiaste de la nature. En ce mme temps,
la rvolution est imminente, la renaissance des sicles antiques est
proclame, Chnier devait tre tromp, il le fut. Jeunes gens, qui de
nous n'aurait point voulu l'tre? Il suit le fantme, il se mle 
tout ce peuple qui marche avec une ivresse dlirante par le chemin des
abmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes gars tournrent la
tte, il n'tait plus temps pour revenir en arrire, il tait encore
temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frre, Chnier
vint dsavouer son sicle sur l'chafaud.

Il s'tait prsent pour dfendre Louis XVI, et, quand le martyr fut
envoy au ciel, il rdigea cette lettre par laquelle la dernire
ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte  la conscience des
bourreaux.

Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un pote
parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laisss, on
rencontre des dtails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous
allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thse
tuant un centaure:

                               Il va fendre sa tte;
    Soudain le fils d'ge, invincible, sanglant,
    L'aperoit,  l'autel prend un chne brlant,
    Sur sa croupe indompte, avec un cri terrible,
    S'lance, va saisir sa chevelure horrible,
    L'entrane, et quand sa bouche ouverte avec effort
    Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

Ce morceau prsente ce qui constitue l'originalit des potes anciens,
la trivialit dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive,
toutes les circonstances sont bien saisies et les pithtes sont
pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _lgante_? Nous
prfrons cependant une pareille barbarie  ces vers qui n'ont
d'autre mrite qu'une irrprochable mdiocrit.

Il y a dans Ovide:

                               Nec dicere Rhaetus
    Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis
    Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.

C'est ainsi que Chnier imite. En matre. Il avait dit des serviles
imitateurs:

    La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.

Voyez encore ces vers de l'apothose d'Hercule:

                         Il monte, sous ses pieds
    tend du vieux lion la dpouille hroque,
    Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,
    Attend sa rcompense et l'heure d'tre un dieu.
    Le vent souffle et mugit, le bcher tout en feu
    Brille autour du hros, et la flamme rapide
    Porte aux palais divins l'me du grand Alcide.

Nous prfrons cette image  celle d'Ovide, qui peint Hercule tendu
sur son bcher, avec un visage aussi calme que s'il tait couch sur
le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est
paenne, celle d'Andr de Chnier est chrtienne.

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers o brille le mrite
de la difficult vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a
gure que l'embarras du choix:

    Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
    Quand, lui-mme, appliquant la flte sur ma bouche,
    Riant et m'asseyant prs de lui, sur son coeur,
    M'appelait son rival et dj son vainqueur;
    Il faonnait ma lvre inhabile et peu sre
    A souffler une haleine harmonieuse et pure,
    Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts,
    Les levaient, les baissaient, recommenaient vingt fois,
    Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
    A fermer tour  tour les trous du buis sonore.

Veut-on des images gracieuses?

    J'tais un faible enfant, qu'elle tait grande et belle;
    Elle me souriait et m'appelait prs d'elle;
    Debout sur ses genoux, mon innocente main
    Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;
    Et sa main, quelquefois aimable et caressante,
    Feignait de chtier mon enfance imprudente.
    C'est devant ses amants, auprs d'elle confus,
    Que la fire beaut me caressait le plus.
    Que de fois (mais, hlas! que sent-on  cet ge?)
    Que de fois ses baisers ont press mon visage!
    Et les bergers disaient, me voyant triomphant:
    Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant!

Les idylles de Chnier sont la partie la moins travaille de ses
ouvrages, et cependant nous connaissons peu de pomes dans la langue
franaise dont la lecture soit plus attachante; cela tient  cette
vrit de dtails,  cette abondance d'images qui caractrisent la
posie antique. On a observ que telle glogue de Virgile pourrait
fournir des sujets  toute une galerie de tableaux.

Mais c'est surtout dans l'lgie qu'clate le talent d'Andr de
Chnier. C'est l qu'il est original, c'est l qu'il laisse tous ses
rivaux en arrire. Peut-tre l'habitude de l'antiquit nous gare,
peut-tre avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais
d'un pote malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne
craignons pas de le dire, que, malgr tous ses dfauts, Andr de
Chnier sera regard parmi nous comme le pre et le modle de la
vritable lgie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en
voyant combien ce jeune talent marchait dj de lui-mme vers un
perfectionnement rapide. En effet, lev au milieu des muses antiques,
il ne lui manquait que la familiarit de sa langue; d'ailleurs, il
n'tait dpourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce got
qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses dfauts faire
rapidement place  des beauts hardies, et, s'il se dbarrasse encore
quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus gure qu' la
manire de La Fontaine, pour donner  son style plus de mouvement, de
grce et d'nergie. Nous citerons ces vers:

    Et c'est Glycre, amis, chez qui la table est prte!
    Et la belle Amlie est aussi de la fte!
    Et Rose, qui jamais ne lasse les dsirs,
    Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs!

    J'y consens, avec vous je suis prt  m'y rendre,
    Allons! Mais si Camille,  dieux! vient  l'apprendre!
    Quel orage suivra ce banquet tant vant,
    S'il faut qu' son oreille un mot en soit port!
    Oh! vous ne savez pas jusqu'o va son empire.
    Si j'ai lou des yeux, une bouche, un sourire,
    Ou si, prs d'une belle assis en un repas,
    Nos lvres en riant ont murmur tout bas,
    Elle a tout vu. Bientt cris, reproches, injure,
    Un mot, un geste, un rien, tout tait un parjure.
    Chacun, pour cette belle avait vu mes gards;
    Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.
    Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre
    A sa mre immortelle en a moins fait rpandre!
    Que dis-je? sa colre ose en venir aux coups...

Et ceux-ci, o clatent,  un gal degr, la varit des coupes et la
vivacit des tournures:

    Une amante moins belle aime mieux, et du moins,
    Humble et timide,  plaire elle est pleine de soins;
    Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence;
    Fidle, peu d'amants attaquent sa constance;
    Et son gale humeur, sa facile gat,
    L'habitude,  son front tiennent lieu de beaut.
    Mais celle qui partout fait conqute nouvelle,
    Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle!
    Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.
    Souveraine au milieu d'une tremblante cour,
    Dans son lger caprice ingale et soudaine,
    Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine,
    Si quelqu'un se drobe  ses enchantements,
    Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants?
    On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,
    Et ne connat d'amour que celui qu'elle inspire.

En gnral, quelle que soit l'ingalit du style de Chnier, il est
peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles 
celle-ci:

    Oh! si tu la voyais, cette belle coupable,
    Rougir, et s'accuser, et se justifier,
    Sans implorer sa grce et sans s'humilier!
    Pourtant, de l'obtenir doucement inquite,
    Et, les cheveux pars, immobile, muette,
    Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
    Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon,
    Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
    Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche!

Voici encore un morceau d'un genre diffrent, aussi nergique que
celui-l est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos
vieux potes:

    Souvent las d'tre esclave et de boire la lie
    De ce calice amer que l'on nomme la vie,
    Las du mpris des sots qui suit la pauvret,
    Je regarde la tombe, asile souhait!
    Je souris  la mort volontaire et prochaine.
    Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chane.
    Le fer librateur qui percerait mon sein
    Dj frappe mes yeux et frmit sous ma main;
    Et puis mon coeur s'coute et s'ouvre  la faiblesse;
    Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
    Mes crits imparfaits; car,  ses propres yeux,
    L'homme sait se cacher d'un voile spcieux...
    A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
    D'une treinte invincible il embrasse la vie,
    Et va chercher bien loin, plutt que de mourir,
    Quelque prtexte ami de vivre et de souffrir.
    Il a souffert, il souffre, aveugle d'esprance,
    Il se trane au tombeau de souffrance en souffrance,
    Et la mort, de nos maux ce remde si doux,
    Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous!

Il est hors de doute que si Chnier avait vcu, il se serait plac
un jour au rang des premiers potes lyriques. Jusque dans ses
essais informes on trouve dj tout le mrite du genre, la verve,
l'entranement, et cette fiert d'ides d'un homme qui pense par
lui-mme; d'ailleurs, partout la mme flexibilit de style; l des
images gracieuses, ici des dtails rendus avec la plus nergique
trivialit. Ses odes  la manire antique, crites en latin, seraient
cites comme des modles d'lvation et d'nergie; encore, toutes
latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes
dont aucun pote franais ne dsavouerait la teinte ferme et
originale.

            Vain espoir! inutile soin!
    Ramper est des humains l'ambition commune;
            C'est leur plaisir, c'est leur besoin.
    Voir fatigue leurs yeux, juger les importune.
            Ils laissent juger la fortune,
    Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant.
    Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire
            Qui donne et l'honneur et la gloire.
    Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.

Et plus loin:

    C'est bien. Fais-toi justice,  peuple souverain!
            Dit cette cour lche et hardie.
    Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre  la main,
    L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,
            Applaudissait  l'incendie.

Il n'y aura point d'opinion mixte sur Andr de Chnier. Il faut jeter
le livre ou se rsoudre  le relire souvent; ses vers ne veulent
pas tre jugs, mais sentis. Ils survivront  bien d'autres qui
aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-tre, comme le disait navement
La Harpe, peut-tre parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En
gnral, en lisant Chnier, substituez aux termes qui vous choquent
leurs quivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de
beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chnier la manire franche
et large des anciens; rarement de vaines antithses, plus souvent des
penses nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de
cette sensibilit profonde sans laquelle il n'est point de gnie,
et qui est peut-tre le gnie elle-mme. Qu'est-ce, en effet, qu'un
pote? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une
langue expressive. La posie, ce n'est presque que sentiment.


Il y a dj dans la nouvelle gnration ne avec ce sicle des
commencements de grands potes.

Attendez quelques annes encore.

Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'tre entirement
sortis de la terre pour qu'on reconnt en eux des guerriers; et,
lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'rix, vous pouviez
juger les forces de l'athlte.




                 A UN TRADUCTEUR D'HOMRE


Les grands potes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup
d'chos. Leurs chants sont rpts dans toutes les langues, parce que
leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homre a d, plus que
tout autre,  son immense renomme le privilge ou le malheur d'une
foule d'interprtes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes
et d'insipides traducteurs ont dfigur ses pomes; et depuis Accius
Labeo, qui s'criait:

    Crudum manduces Priamum Priamique puellos;
        Mange tout crus Priam et ses enfants;

jusqu' ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre
d'Achille:

    Lors, face  face, on vit ces deux grands ducs
    Piteusement sur la terre tendus;

depuis le sicle du grammairien Zole jusqu' nos jours, il est
impossible de calculer le nombre des pygmes qui ont tour  tour
essay de soulever la massue d'Hercule.

Croyez-moi, ne vous mlez pas  ces nains. Votre traduction est encore
en portefeuille; vous tes bien heureux d'tre  temps pour la brler.

Une traduction d'Homre en vers franais! c'est monstrueux et
insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je
suis indign de votre traduction.

Je ne la lirai certes pas. Je veux en tre quitte pour la peur. Je
dclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe
qui, me semble chose absurde, impossible et chimrique. Et j'en
sais quelque chose, moi, qui ai rim en franais (ce que j'ai cach
soigneusement jusqu' ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de
Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamtre
qu'on transvase dans un alexandrin.

Mais Homre, monsieur! traduire Homre!

Savez-vous bien que la seule simplicit d'Homre a, de tout temps,
t l'cueil des traducteurs? Madame Dacier l'a change en platitude;
Lamotte-Houdard, en scheresse; Bitaub, en fadaise. Franois Porto
dit qu'il faudrait tre un second Homre pour louer dignement le
premier. Qui faudrait-il donc tre pour le traduire?




                  EN VOYANT LES ENFANTS
                    SORTIR DE L'COLE


                                    Juin 1820.

Je ris quand chaque soir de l'cole voisine
Sort et s'chappe en foule une troupe enfantine,
Quand j'entends sur le seuil le svre mentor
Dont les derniers avis les poursuivent encor:
--Htez-vous, il est tard, vos mres vous attendent!
--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent!
Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus,
Se spare, oubliant les ordres de l'argus.
Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme,
Simuler des assauts sur le foin du bonhomme;
D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux
Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux;
Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystre
S'ils ont laiss des noix au clos du presbytre.

Sans doute vous blmez tous ces jeux dont je ris;
Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris,
Vantait son air impur, la fange de ses rues;
Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_.
J'ai pass par l'enfance, et cet ge chri
Plat, mme en ses carts,  mon coeur attendri.
Je ne sais, mais pour moi sa nave ignorance
Couvre encor ses dfauts d'un voile d'innocence.
Le lierre des rochers dguise le contour,
Et tout parat charmant aux premiers feux du jour.

Age serein o l'me, trangre  l'envie,
Se prpare en riant aux douleurs de la vie,
Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports,
Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords!




              A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE


                                    Juin 1820.

Vous qui, les yeux fixs sur un gros caractre,
L'imitez vainement sur l'arne lgre,
Et voyez chaque fois, malgr vos soins nouveaux,
Le cylindre fatal effacer vos travaux,
Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie.
Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie,
Vous ferez comme moi, sur ce modle heureux,
Bien des projets charmants, bien des plans gnreux;
Et puis viendra le sort, dont la main inquite
Dtruira dans un jour votre bauche imparfaite!

tres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes,
Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes?
Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous,
Esclaves ou tyrans, envis ou jaloux?


Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui  pcher contre
la grammaire; beaucoup d'crivains nous ont lasss de cette
originalit-l. Il faut aussi viter de tirer parti des petits
dtails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il
faut laisser ces purils moyens d'amuser  ces gens qui mettent des
intentions dans une virgule et des rflexions dans un trait suspensif,
font de l'esprit sur tout et de l'rudition sur rien, et qui,
dernirement encore,  propos de ces piqueurs qui ont alarm tout
Paris, remirent sur la scne les hommes de tous les sicles et de
tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu' don
Quichotte, qui piquait les moines.


Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montr de bonne heure des
dispositions pour la posie, et cependant ils ne se sont jamais levs
tous les deux au-dessus du mdiocre. Il est rare, en effet, que des
talents si prcoces parviennent jamais  la maturit du gnie. C'est
une vrit dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage.
Nous voyons des jeunes gens faire  dix-neuf ans ce que Racine
n'aurait pas fait  vingt-cinq; mais  vingt-cinq ils sont arrivs 
l'apoge de leur talent, et  vingt-huit ans ils ont dj dfait la
moiti de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait
des vers ds son enfance; mais il est  remarquer que, ds quinze
ans, Campistron et Lagrange-Chancel taient connus dans les salons
et considrs comme de petits grands hommes; tandis qu'au mme ge
Voltaire tait dj en fuite de chez son pre; et, en gnral, ce
n'est pas dans des cages, fussent-elles dores, qu'il faut lever les
aigles.


Quand un crivain a pour qualit principale l'originalit, il perd
souvent quelque chose  tre cit. Ses peintures et ses rflexions,
dictes par un esprit organis d'une faon particulire, veulent tre
vues  la place o l'auteur les a disposes, prcdes de ce qui
les amne, suivies de ce qu'elles entranent. Lies  l'ouvrage,
la couleur bien appareille des parties concourt  l'harmonie de
l'ensemble; dtaches du tout, cette mme couleur devient disparate
et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du
critique, qui doit tre simple et coulant, et qui est maintes fois
plat et commun, prsente un contraste choquant avec le style large,
hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel
grand pote ou de tel grand crivain, encadre dans la prose luisante,
rcure et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil 
celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles
trompe-l'oeil de M. Drolling.


Il est difficile de ne point avoir de prvention contre cette manie,
aujourd'hui si commune  nos auteurs, de runir des imaginations
toujours diverses et souvent contraires pour concourir au mme
ouvrage. Cowley, press par le marquis de Twickenham de s'adjoindre
dans ses travaux je ne sais quel pote obscur, rpondit  Sa
Seigneurie qu'un ne et un cheval traneraient mal un chariot. Deux
auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent
qu'ils pourraient avoir chacun sparment. Il est impossible que deux
ttes humaines conoivent le mme sujet absolument de la mme manire;
et l'absolue unit de la conception est la premire qualit d'un
ouvrage. Autrement les ides des divers collaborateurs se heurtent
sans se lier, et il rsulte de l'ensemble une discordance invitable
qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents,
anciens et modernes, ont toujours travaill seuls, et voil pourquoi
ils sont excellents.




                      UN FEUILLETON


                                       Dcembre 1820.

                      THATRE-FRANAIS

                     _JEAN DE BOURGOGNE_

                   Tragdie en cinq actes.


C'est un inconvnient des sujets historiques d'embarrasser
l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile
sans rien connatre des vnements qui vont se passer sous ses yeux,
et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition
toujours mal coute ou mal entendue. C'est dans le journal du
lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle
race sortait le hros,  quelle famille appartenait l'hrone, sur
quel pays rgnait le tyran, dsappoints si le critique n'claire pas
leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel
pays tait le _galant homme Snque_.

Nous nous dispenserons toutefois d'obir  l'usage, d'abord parce que
longtemps avant que nous ne nous mlassions de rgenter les thtres,
les petits prcis historiques des feuilletons nous avaient toujours
paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons dcemment nous
flatter de russir mieux au mtier d'historien que tant de critiques
plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de
Barnes, qu'il sufft, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons,
bonnes ou mauvaises_, nous passons  _Jean de Bourgogne_.

Ds les premires scnes de cette pice, nous voyons se dessiner trois
principaux caractres, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou,
si l'on veut, deux faits en question diffrents, savoir: la question
entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle
sauve? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de
Milan, ou la mort du duc d'Orlans sera-t-elle venge? A cette
inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en prsentant
deux hros  son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus
grand de ne pas runir les deux affections qui en rsultent en un seul
et mme intrt. En effet, s'il nous montre le dauphin prt  tout
sacrifier pour sauver la France, il nous montre en mme temps la
duchesse prte  tout sacrifier, mme la France, pour sauver son mari;
il suit de l que le spectateur, qui s'intresse  l'une des deux
actions, ne s'intresse pas  l'autre, et rciproquement, de telle
sorte que la moiti de la pice est frappe de mort. Cette combinaison
est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement
ncessaire. Ds que l'auteur voulait commencer sa pice par rappeler
les crimes de Jean de Bourgogne, ide juste et tragique, il n'avait
pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orlans; une
lettre et suffi, et le spectateur se serait trouv transport tout
de suite au milieu des scnes animes du second acte, seul point
vritable de la pice o commence l'action.

Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine
que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _parat devoir
commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragdie nouvelle,
estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une
pice comme tant d'autres, une tragdie sans action, une sorte de
lanterne magique o tous les personnages courent les uns aprs les
autres sans pouvoir jamais s'atteindre.

Ainsi, lorsque le dauphin est  dlibrer dans son conseil sur
l'accusation porte contre le duc de Bourgogne, tout  coup celui-ci
se prsente, et, loin de se justifier, dclare la guerre  son
souverain. Voil une situation; mais que produit-elle? Rien. Les
deux partis se sparent avec des menaces rciproques. Cependant
Tanneguy-Duchtel est l qui doit assassiner le prince un jour et qui
devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une:
ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de
son matre, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas
le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade
inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout
autre personnage qu'un hros aussi patient que le dauphin?

Et plus loin encore, nous retrouvons la mme situation, mais dgage
de tout ce qui peut la rendre dcisive. On vient annoncer au dauphin
que le duc de Bourgogne est matre de Paris et qu'il marche sur le
palais. Voil le dauphin en pril, comment fera-t-il pour en sortir?
Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne
entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse
entraner. Et voil justement le malheur, les grands caractres
doivent toujours agir par eux-mmes, autrement tait-ce la peine de
nous annoncer des gants, si auparavant vous aviez pris soin de leur
attacher les jambes?

Cependant le duc de Bourgogne, rest seul, se garde bien de poursuivre
le dauphin, ce qui le mettrait dans la ncessit d'tre vainqueur ou
d'tre vaincu. Il s'amuse  composer avec les Armagnacs,  rabattre
les prtentions des anglais, et mme  offrir des places au
chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout  coup on apprend qu'il
y a accept une entrevue avec le dauphin et qu'il y a t assassin.
Il est vident que, si le commencement de la pice nous a fait voir de
grands vnements ne produisant que de petits rsultats, la balance
se rtablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un
vnement plus important produit par une cause plus lgre et plus
inattendue.

Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_,
dgag de toutes les scnes pisodiques; il nous reste  examiner
comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu tre
conduit  travailler sur un canevas aussi imparfait.

Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux espces de
tragdie, la tragdie de sentiments et la tragdie d'vnements.
Il suffit, pour s'en convaincre, d'tablir entre ses deux hros
quelques-uns des rapports naturels de frre  frre ou de pre  fils;
nous allons voir disparatre toutes les difformits de son action. Par
exemple, qu'un fils accus d'un crime dclare la guerre  son pre,
doit-on tre tonn que les deux personnages, eussent-ils la facult
de s'exterminer mutuellement, se sparent avec de simples menaces? Y
a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un pre devant un fils rebelle?
Et si ce fils prit assassin malgr les ordres du pre, la situation
de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous
venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et
d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints.

Dans le cas actuel, ds que l'auteur voulait nous reprsenter la mort
du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothses
d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prmdit. La premire tait
impraticable, puisqu'une tragdie doit avoir un commencement, une fin
et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, ds les premires
scnes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassin, ou
ne le sera-t-il pas? et faire natre l'intrt de la lutte des
circonstances qui le dtournent de sa perte ou qui l'y entranent.
Mais, dans la tragdie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit
d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie
la catastrophe aux incidents, aperoit  peine  et l quelques
intentions dramatiques, quelques combinaisons thtrales qui font
naufrage au milieu du flux et du reflux des pisodes.


Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne
vois pas pourquoi on l'en blme.

Si un sot parvient  la clbrit, il ne lche plus deux pages de son
criture sans les protger de son nom, esprant que sa rputation fera
celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre dfait la
sienne. L'homme de mrite, ds qu'il est arriv  la gloire, vite
quelquefois de dcorer de son nom les nouveaux crits qu'il livre au
public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur
l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime 
redevenir ignor, pour se mnager, en quelque sorte, une nouvelle
gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers
d'Homre qui prludaient au combat en dclinant leurs noms et leurs
gnalogies; ce sont des hros plus vrais, ces chevaliers franais qui
combattaient la visire baisse, et ne dcouvraient le visage qu'aprs
que le bras avait t reconnu.




                   LES _VOUS_ ET LES _TU_

                   D'APRS LA RVOLUTION


                     ARISTIDE A BRUTUS


                              Quien haga aplicaciones
                              Con su pan se lo coma.

                                      YRIARTE.


    Brutus, te souvient-il, dis-moi,
    Du temps o, las de ta livre,
    Tu vins en veste dchire
    Te joindre  ce bon peuple-roi
    Fier de sa majest sacre
    Et form de gueux comme toi?
    Dans ce beau temps de rpublique,
    Boire et jurer fut ton emploi.
    Ton bonnet, ton jargon cynique,
    Ton air sombre, inspiraient l'effroi;
    Et, plein d'un feu patriotique,
    Pour gagner le laurier civique,
    Tous nos hameaux t'ont vu, je croi,
    Fraterniser  coups de pique
    Et piller au nom de la loi.

    Las! l'autre jour, monsieur le prince,
    Pour vous parler des intrts
    D'un vieil ami de ma province,
    J'entrai dans votre beau palais.
    D'abord, je fis, de mon air mince,
    Rire un rgiment de valets;
    Puis, relgu dans l'antichambre,
    Tout mouill des pleurs de dcembre,
    J'attendis, prs du feu clou,
    Et, comme un sage du Pire,
    Opposant, de tous bafou,
    Au sot orgueil de la livre
    La fiert du manteau trou.
    On m'appelle enfin. Je m'lance,
    Et l'huissier de votre grandeur
    Me fait traverser en silence
    Quatre salons dont l'lgance
    galait seule la splendeur.
    Bientt, monseigneur, plein de joie,
    Je vois, sur des carreaux de soie,
    Votre altesse en son cabinet,
    Portant sur son sein, avec gloire,
    Un beau cordon, brillant de moire,
    De la couleur de ton bonnet.

    Quoi! c'tait donc un prince en herbe
    Que mon cher Brutus d'autrefois!
    On vous admire, je le vois;
    Votre savoir passe en proverbe;
    Vos festins sont dignes des rois;
    Vos cadeaux sont d'un got superbe;
    Homme d'tat, votre talent
    clate en vos moindres saillies,
    Et si vous dites des folies,
    Vous les dites d'un ton galant.
    Quant  moi, je ris en silence;
    Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence
    Donne tout, grce, esprit, vertus,
    Les bons mots de votre excellence
    taient les jurons de Brutus.

    Adieu, monseigneur, sans rancune!
    Briguez les sourires des rois
    Et les faveurs de la fortune.
    Pour moi, je n'en attends aucune.
    Ma bourse, vide tous les mois,
    Me force  changer de retraites;
    Vous, dans un poste hasardeux,
    Tchez de rester o vous tes,
    Et puissions-nous vivre tous deux,
    Vous sans remords, et moi sans dettes.
    Excusez si, parfois encor,
    J'ose rire de la bassesse
    De ces courtisans brillants d'or
    Dont la foule  grands flots vous presse,
    Lorsque, entrant d'un air de noblesse
    Dans les salons blouissants
    Du pouvoir et de la richesse,
    L'illustre pied de votre altesse
    Vient salir ces parquets glissants
    Que tu frottais dans ta jeunesse.


Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en
tte d'crire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'taient dit:
J'en pourrais faire autant! Et cette rflexion-l ne prouvait rien,
sinon que l'ouvrage tait inimitable. En littrature comme en morale,
plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque
chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le
dsir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit ais de mourir comme
d'Assas ou d'crire comme Voltaire.


Si Walter Scott est cossais, ses romans suffiraient pour nous
l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets cossais prouve son
amour pour l'cosse; passionn pour les vieilles coutumes de sa
patrie, il se ddommage, en les peignant fidlement, de ne pouvoir
plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le
caractre national clate jusque dans sa complaisance  en dtailler
les dfauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi
dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme
lui,  ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses
crits beaucoup plus d'amour pour la clbrit que d'attachement
pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanit
personnelle. Lady Morgan parat peindre avec plaisir les irlandais;
mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec
enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans
_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre
chose que lady Morgan, flatte par elle-mme.

Il faut le dire, auprs des tableaux pleins de vie et de chaleur de
Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de ples et froides
esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les
histoires romanesques de l'cossais se font admirer. La raison en est
simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit,
assez de mmoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse
pour rapporter  propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus
loin. Voil pourquoi ses caractres, bien tracs quelquefois, ne sont
pas soutenus;  ct d'un trait dont la vrit vous frappe, parce
qu'elle l'a copi sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de
fausset, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conoit
un caractre, aprs n'en avoir souvent observ qu'un trait; il le voit
dans un mot, et le peint de mme. Son excellent jugement fait qu'il ne
s'gare point, et ce qu'il cre est presque toujours aussi vrai que ce
qu'il observe. Quand le talent est pouss  ce point, il est plus
que du talent; aussi peut-on rduire le parallle en deux mots: lady
Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de gnie.


[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France.




                 LA SAINT-CHARLES DE 1820


--Je disais l'an pass: Voici le jour de fte,
Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tte,
M'offrir avec ma fille  son premier coup d'oeil;
Quand ce jour reviendra, ramen par l'anne,
Si je lui porte un fils, fruit de mon hymne,
          Mon bonheur sera de l'orgueil.

    L'anne a fui; voici le jour de fte!
    Est-ce une fte, hlas! que l'on apprte?
    Qu'est devenu ce jour jadis si doux?
    De pleurs amers j'ai salu l'aurore;
    Pourtant un Charle  mes voeux reste encore,
    J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'poux.

Veuve, deux orphelins m'attachent  la terre.
Mon bien-aim prs d'eux ne viendra pas s'asseoir;
Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur pre,
Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire,
           Dposer le baiser du soir.

    O vain regret! flicit passe!
    Voici le jour o, sur son sein presse,
    A mon poux je redisais ma foi,
    Et je gmis sur une urne glace,
    Prs de ce coeur qui ne bat plus pour moi!--

        Ainsi la veuve dsole,
        Digne du martyr au cercueil,
        D'un doux souvenir accable,
        Pleurait auprs du mausole
        Son court bonheur et son long deuil.

Nous voyions cependant, chapps aux naufrages,
Briller l'arc du salut au milieu des orages;
Le ciel ne s'armait plus de prsages d'effroi;
De l'hroque mre exauant l'esprance,
Le Dieu qui fut enfant avait  notre France
        Donn l'enfant qui sera roi.


Dfiez-vous de ces gens arms d'un lorgnon qui s'en vont partout
criant: J'observe mon sicle! Tantt leurs lunettes grossissent les
objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantt elles les
rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut
observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler
que d'aprs son exprience immdiate, s'il veut jouir du bonheur
ineffable, vant par Addison, de trouver un jour dans la bibliothque
d'un inconnu son livre reli en maroquin, dor sur tranche, et pli en
plusieurs endroits.

Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons dj
parl ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il tudie;
il faut qu'il entre chez eux, disait encore le mme Addison, aussi
librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique.

L-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se
vante de son rle ressemble  Argus chang en paon, orgueilleux de ses
cent yeux qui ne peuvent plus voir.


Quand une langue a dj eu, comme la ntre, plusieurs sicles de
littrature, qu'elle a t cre et perfectionne, manie et torture,
qu'elle est faite  presque tous les styles, plie  presque tous
les genres, qu'elle a pass non-seulement par toutes les formes
matrielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux
comiques, tragiques et lyriques, il s'chappe, comme une cume, de
l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littraire, une
certaine quantit, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante
de phrases convenues, d'hmistiches plus ou moins insignifiants,

    Qui sont  tout le monde et ne sont  personne.

C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de
mmoire, s'amasser, en puisant dans ce rservoir public, une tragdie,
un pome, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six
syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes csures, et
ne manqueront mme pas, si l'on veut, d'une lgance, d'une harmonie,
d'une facilit quelconque. L-dessus notre homme publiera son oeuvre
en un bon gros volume vide, et se croira pote lyrique, pique ou
tragique,  la faon de ce fou qui se croyait propritaire de son
hpital. Cependant l'envie, protectrice de la mdiocrit, sourira 
son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et
crer quelque chose de rien, s'amuseront  lui btir une rputation;
des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement  vouloir que
des mots expriment des ides, vanteront, d'aprs le journal du matin,
la clart, la sagesse, le got du nouveau pote; les salons, chos
des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura
d'autre inconvnient que d'user les bords du chapeau de Piron.


Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mmes se lassent bien vite
d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel
sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y
comprimer l'expression de la louange mrite, ou y enchaner l'lan du
juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera  l'ouvrage
le plus suprieur qu'un loge assez restreint, pour qu'on ne puisse le
croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un
autre, c'est prescrire son propre droit  la louange, et ne consentira
au gnie de tel pote qu'autant qu'il ne paratra pas abdiquer le
sien; et je parle ici, non de ceux qui crivent, mais de ceux qui
lisent, de ceux qui, la plupart, n'criront jamais. D'ailleurs, il est
de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne  la physionomie une
expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut dranger le
pli d'une cravate.

Voil, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui
honorent leur sicle parmi les sicles, tranent des vies d'amertume
et de dgot, pour que le gnie s'teigne dcourag sur un
chef-d'oeuvre, pour qu'un Camons mendie, pour qu'un Milton languisse
dans la misre, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortuns
et plus grands peut-tre, meurent sans mme avoir pu rvler leurs
noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'teignent
dans un tombeau!

Ajoutez  cela que, tandis que les illustrations les plus mrites
sont refuses au gnie, il voit s'lever sur lui une foule de
rputations inexplicables et de renommes usurpes; il voit le petit
nombre d'crivains plus ou moins mdiocres qui dirigent pour le
moment l'opinion, exalter les mdiocrits qu'ils ne craignent pas,
en dprimant sa supriorit qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette
sollicitude du nant pour le nant! On russira,  la vrit,  user
l'me,  empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et
la mort viendront et feront justice. Les rputations dans l'opinion
publique sont comme des liquides de diffrents poids dans un mme
vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisment  mler les
liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement
et d'elles-mmes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur
assignent.


Des rflexions amres viennent  l'esprit quand on songe 
l'extinction, aujourd'hui invitable, de cette illustre race de
Cond, qui, sans jamais s'asseoir sur le trne, avait toujours t
remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fond
dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutume
 rgner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans
quelques annes, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce
qu' Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui
servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des
exils, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme
les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condens. Car, du
moins, pour ces fidles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de
leur chef sexagnaire, ce grand nom de Cond, tait devenu comme une
patrie.


La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une
source inpuisable d'expressions et d'ides neuves; il n'en est pas de
mme de la volupt. L, tout est matriel, et, quand vous avez puis
l'albtre, la rose et la neige, tout est dit.


Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que
le temps et les temps amnent dans l'esprit d'une nation considre
comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier
phnomne littraire, n d'un autre phnomne politique, la rvolution
franaise. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion
littraire encore trop puissante et le gnie de ce sicle. Cette
opinion, aride hritage lgu  notre poque par le sicle de
Voltaire, ne veut marcher qu'escorte de toutes les gloires du sicle
de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de posie que sous la forme
troite du vers; qui, semblable aux juges de Galile, ne veut pas que
la terre tourne et que le talent cre; qui ordonne aux aigles de
ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mle, dans son aveugle
admiration,  des renommes immortelles, qu'elle et perscutes
si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles
rputations usurpes que les sicles se passent avec indiffrence et
dont elle se fait des autorits contre les rputations contemporaines;
en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille
renaissant.

Cette opinion dcourageante et injurieuse condamne toute originalit
comme une hrsie. Elle crie que le rgne des lettres est pass, que
les muses se sont exiles et ne reviendront plus; et chaque jour de
jeunes lyres lui donnent d'harmonieux dmentis, et la posie franaise
se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes  l'aurore
d'une grande re littraire, et cette fltrissante opinion voudrait
que notre poque, si clatante de son propre clat, ne ft que le ple
reflet des deux poques prcdentes! La littrature funeste du sicle
pass a, pour ainsi parler, exhal cette opinion antipotique dans
notre sicle comme un miasme charg de principes de mort, et, pour
dire la vrit entire, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense
majorit des esprits qui composent parmi nous le public littraire.
Les chefs qui l'ont donne ont disparu; mais elle gouverne toujours
la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mts.
Cependant il s'lve de jeunes ttes, pleines de sve et de vigueur,
qui ont mdit la Bible, Homre et Dante, qui se sont abreuves aux
sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire
de notre sicle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une cole
nouvelle et pure, rivale et non ennemie des coles anciennes, d'une
opinion potique qui sera un jour aussi celle de la masse. En
attendant, ils auront bien des combats  livrer, bien des luttes
 soutenir; mais ils supporteront avec le courage du gnie les
adversits de la gloire. La routine reculera bien lentement devant
eux, mais il viendra un jour o elle tombera pour leur faire place,
comme la scorie dessche d'une vieille plaie qui se cicatrise.


Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en
versification, en prosodie, et si aveugles en posie, nous rappellent
ces mdecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine,
mais qui nient l'me et ignorent la vertu.




                         DU GNIE


Toute passion est loquente; tout homme persuad persuade; pour
arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux,
a-t-on dit.

Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les
rhteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons
dner_. coutez la mre; d'o vient qu'elle a trouv des cris, des
pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombe
des mains? On a parl comme d'une chose tonnante de l'loquence de
Cicron et de la clmence de Csar; si Cicron et t le pre de
Ligarius, qu'en et-on dit? Il n'y avait rien l que de simple.

Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les
hommes entendent, et qui a t donn  tous les hommes, c'est celui
des grandes passions comme des grands vnements, _sunt lacrymae
rerum_; il est des moments o toutes les mes se comprennent, o
Isral se lve tout entier comme un seul homme.

Qu'est-ce que l'loquence? dit Dmosthne. L'action, l'action, et puis
encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du
mouvement, il faut en possder soi-mme. Comment se communique-t-il?
Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent
ainsi. Voulez-vous mouvoir, soyez mu; pleurez, vous tirerez des
pleurs; c'est un cercle o tout vous ramne et d'o vous ne pouvez
sortir. Je vous le demande,  quoi nous et servi le don de nous
communiquer nos ides si, comme  Cassandre, il nous et t refus
la facult de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de
l'orateur romain? Celui o les tribuns du peuple lui interdisaient la
parole.--Romains, s'cria-t-il, je jure que j'ai sauv la rpublique!
Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la vrit.

Et tout ce que nous venons de dire de l'loquence, nous le dirons
de tous les arts, car tous les arts ne sont que la mme langue
diffremment parle. Et en effet, qu'est-ce que nos ides? Des
sensations, et des sensations compares. Qu'est-ce que les arts, sinon
les diverses manires d'exprimer nos ides?

Rousseau, s'examinant soi-mme et se confrontant avec ce modle idal
que tous les hommes portent grav dans leur conscience, traa un plan
d'ducation par lequel il garantissait son lve de tous ses vices,
mais en mme temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperut
pas qu'en donnant  son mile ce qui lui manquait, il lui tait ce
qu'il possdait lui-mme. Cet homme lev au milieu du rire et de la
joie serait comme un athlte lev loin des combats. Pour tre un
Hercule, il faut avoir touff les serpents ds le berceau. Tu veux
lui pargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir
vit la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les
grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vcu; et
souvent, en quelques annes, on a vcu bien des vies. Qu'on ne s'y
trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la rgion des
orages. Athnes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte,
ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue tait n avant
ses lois.

Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparatre au milieu
des grandes fermentations populaires; Homre, au milieu des sicles
hroques de la Grce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les
dbris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au
milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine,
au sicle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la premire rvolte
au pied de l'chafaud sanglant de White-Hall.

Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands
hommes, nous les voyons tous tourments par une vie agite et
misrable. Camons fend les mers son pome  la main; d'Ercilla crit
ses vers sur des peaux de btes dans les forts du Mexique. Ceux-l
que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de
l'me tranent une vie orageuse, dvors par une irritabilit de
caractre qui les rend  charge  eux-mmes et  ceux qui les
entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consums
par l'activit de leur propre gnie, comme Pascal; de douleur,
comme Molire et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre
imagination, comme ce Tasse infortun!

Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquit, que les
grandes passions font les grands hommes, nous reconnatrons en mme
temps que, de mme qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de
mme il existe divers degrs de gnie.

Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables
d'exciter la violence de nos passions, c'est--dire de nos dsirs, qui
ne sont eux-mmes que des volonts plus ou moins prononces, jusqu'
cette volont ferme et constante par laquelle on dsire une chose
toute sa vie, tout ou rien, comme Csar, levier terrible par lequel
l'homme se brise lui-mme, nous tomberons d'accord que, s'il existe
une chose capable d'exciter une volont pareille dans une me noble et
ferme, ce doit tre sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi
les hommes.

Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considrons s'il est
une chose  laquelle cette dnomination sublime ait t justement
attribue par le consentement unanime de tous les temps et de tous les
peuples.

Et nous voici, jeunes gens, arrivs en peu de paroles  cette vrit
ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand
Platon lui-mme avaient recul. Que le gnie, c'est la vertu!


Potes, ayez toujours l'austrit d'un but moral devant les yeux.
N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez
piti des ttes blondes.

On doit encore plus de respect  la jeunesse qu' la vieillesse.


L'homme de gnie ne doit reculer devant aucune difficult; il fallait
de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athltes, il leur
fallait les cestes d'Hercule.




              _PLAN DE TRAGDIE FAIT AU COLLGE_


Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de
Polyperchon, se disputent l'empire de la Grce. Le premier est
retranch dans la citadelle d'Athnes, le second campe sous les
murailles. Athnes, entre ces deux puissants ennemis, menace 
tout moment de sa ruine, est encore tourmente par des dissensions
intrieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de
rtablir le gouvernement populaire; le snat tient pour Cassandre, qui
a rtabli le gouvernement aristocratique. De l la haine violente du
peuple contre Phocion, chef du snat, et le plus grand ennemi des
caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, o il s'agit de
lui autant que de l'tat, insensible  tout autre intrt qu' celui
de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la rpublique; il y
travaille avec toute l'imprudence d'une belle me. Les moyens qu'il
emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre
lui-mme. Il parvient  dterminer les deux chefs rivaux  s'loigner
de l'Attique et  respecter Athnes; et dans le mme moment il est
accus de trahison, traduit devant le peuple, et condamn. Voil, en
peu de mots, toute l'action de la tragdie; elle est simple, et peut
tre noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de
la vertu malheureuse, c'est--dire le plus grand exemple qu'on puisse
mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux.

D'un ct, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu
imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et
son arme; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons
citoyens, la vieille autorit du snat, enfin l'ascendant ternel de
la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve
en prsence de la multitude. Ainsi la balance thtrale est tablie;
l'action se droule par une suite de rvolutions inattendues; les
moyens d'attaque et de rsistance ont entre eux des proportions qui
rendent l'anxit possible.

Ainsi, lorsqu'au troisime acte Phocion n'a pas craint de se rendre au
camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a dtermin  accepter une
entrevue avec Cassandre, il semble que cette dmarche courageuse
va dsarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche  ses
accusateurs. Mais Phocion s'est expos  la mort sans mandat; il a
mpris, pour sauver le peuple, un dcret populaire qui le destituait
de sa charge, dcret que le snat n'avait pas sanctionn. Ainsi,
lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux
dnoment, il se trouve que le pril est au comble. Le peuple, en
pleine rvolte, assige la demeure de Phocion. Il ne se prsente
aucun moyen de salut. Le snat est sans force, et Cassandre est trop
loign. Il n'y a plus qu' mourir. On propose  Phocion d'armer ses
esclaves et de vendre chrement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le
peuple se prcipite sur la scne en criant:--La mort! la mort! Phocion
n'en est point mu. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris.
Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne
peut parvenir  la ramener  des sentiments humains, il monte sur son
tribunal, et  ce mouvement la rvolution thtrale est opre. Ce
n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrne,
c'est un juge suprme qui foudroie des rvolts. Les assassins tombent
aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondment mu de l'ingratitude
de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande
pas mme la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un
jour pour les sauver. Ainsi la face de la scne est change; le peuple
est apais; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure
une trve; il semble que Phocion n'ait plus rien  craindre. Tout 
coup Agnonide se lve et conseille de se saisir des deux rois et
de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grce. A cette proposition
perfide, dont il ne dveloppe que trop bien les avantages,
l'incertitude renat; on sent tout de suite quel effet la rponse de
Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une
seconde fois prfrer le juste  l'utile. Phocion voit le pige, et
il n'en est point tonn. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point os
faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile.
L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cit devant
l'assemble du peuple comme coupable d'avoir laiss chapper
l'occasion de sauver la rpublique.

Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'tre tran devant
cette assemble, compose d'un ramassis d'esclaves et d'trangers
ameuts par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de
l'Acropolis et marche  son secours. Le vieillard, quoique l'on viole
les lois pour le faire condamner, ne veut pas tre sauv malgr les
lois. Il marche lui-mme au-devant de ses librateurs et les force 
rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se prsenter devant le
peuple. Il est au moment d'tre absous, lorsque tout  coup l'arme
d'Alexandre parat sous les remparts. Le peuple se rvolte, l'autorit
du snat est mconnue, et Phocion est condamn. Il prend la coupe et
boit gravement le poison.

Cette tragdie pourrait tre belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un
succs d'estime. Cela tient  ce qu'elle serait froide; au thtre un
conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire.

Campistron a dj mis le sujet de Phocion sur la scne. Sa pice,
comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien conue et n'est pas
mal conduite. Il y a quelque invention dans les caractres, mais il
n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui,
comme lui, n'ont ni vu ni observ, et qui s'imaginent qu'on fait de
l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes.

Ainsi, dans une scne, d'ailleurs assez bien crite, si l'on admet que
le style des tragdies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et
Phocion, celui-ci, aprs avoir dit en vrai capitan:

    Un homme tel que moi, loin de s'humilier,
    Conte ce qu'il a fait pour se justifier.
    Ose toi-mme ici rappeler mon histoire.
    Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire;
    Chaque instant est marqu par quelque exploit fameux...

se reprend tout  coup, et il ajoute avec une emphase de modestie
aussi ridicule que sa jactance:

    Mais que dis-je? o m'emporte un mouvement honteux?
    Est-ce  moi de conter la gloire de ma vie?
    D'en retracer le cours quand Athnes l'oublie?
    J'en rougis; je suis prt  me dsavouer.
    Prononce; j'aime mieux mourir que me louer.

Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion
mourant sur la scne, s'avise de lui faire demander une entrevue au
tyran. Le tyran, trs surpris, accorde par pur motif de curiosit;
mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en
tte--tte deux personnages qui n'ont rellement rien  se dire,
au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une
rvolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour
l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche
dans sa tte quelle raison peut lui avoir fait quitter la scne, et il
n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et
il ajoute, avec une bonhomie tout  fait comique:

    Sans armes et mourant je le force  me craindre.
    Que le sort d'un tyran, justes dieux! est  plaindre!

Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promne durant tout le
cinquime acte au milieu de la sdition, se rencontre avec sa fille
Chrysis, et il s'occupe, en bon pre,  lui chercher un mari. Le
passage est rellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrte?
Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a
qu' se baisser et en prendre.

    Et voulant, en mourant, vous choisir un poux,
    Je ne trouve que lui qui soit digne de vous.

La rponse de la fille est peut-tre encore plus singulire:

    Qu'entends-je!  ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable?
    Je ne vous cle point qu'il me parat aimable.

C'est cette mme Chrysis qui, voyant mourir son pre et son amant,
trop bien leve pour les suivre, s'crie avec une navet si
touchante:

                             O fortune contraire,
J'ose, aprs de tels coups, dfier ta colre!

Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime,
il fait dire  Eurydice:

    Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs.


En 1793, la France faisait front  l'Europe, la Vende tenait tte 
la France. La France tait plus grande que l'Europe, la Vende tait
plus grande que la France.


                                    Dcembre 1820.
Le tout jeune homme qui s'veille de nos jours aux ides politiques
est dans une perplexit trange. En gnral, nos pres sont
bonapartistes, nos mres sont royalistes.

Nos pres ne voient dans Napolon que l'homme qui leur donnait des
paulettes; nos mres ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur
prenait leurs fils.

Pour nos pres, la rvolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu
faire le gnie d'une assemble; l'empire, c'est la plus grande chose
qu'ait pu faire le gnie d'un homme. Pour nos mres, la rvolution,
c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre.

Nous autres enfants ns sous le consulat, nous avons tous grandi sur
les genoux de nos mres, nos pres tant au camp; et, bien souvent
prives, par la fantaisie conqurante d'un homme, de leurs maris, de
leurs frres, elles ont fix sur nous, frais coliers de huit ou dix
ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous
aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou
morts.

L'acclamation qui a salu Louis XVIII en 1814, 'a t un cri de joie
des mres.

En gnral, il est peu d'adolescents de notre gnration qui n'aient
suc avec le lait de leurs mres la haine des deux poques violentes
qui ont prcd la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802,
c'tait Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'tait
Buonaparte.

Dernirement, je venais de soutenir ardemment, en prsence de mon
pre, mes opinions vendennes. Mon pre m'a cout parler en silence,
puis il s'est tourn vers le gnral L----, qui tait l, et il lui a
dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mre,
l'homme sera de l'opinion de son pre_.

Cette prdiction m'a laiss tout pensif.

Quoi qu'il arrive, et en admettant mme jusqu' un certain point que
l'exprience puisse modifier l'impression que nous fait le premier
aspect des choses  notre entre dans la vie, l'honnte homme est sr
de ne point errer en soumettant toutes ces modifications  la svre
critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un
esprit le sauve de toutes les mauvaises directions o l'honntet peut
se perdre. Au moyen ge, on croyait que tout liquide o un saphir
avait sjourn tait un prservatif contre la peste, le charbon et la
lpre et _toutes ses espces_, dit Jean-Baptiste de Rocoles.

Ce saphir, c'est la conscience.




                           JOURNAL
                  DES IDES ET DES OPINIONS
                D'UN RVOLUTIONNAIRE DE 1830




                             AOUT


Aprs juillet 1830, il nous faut la chose _rpublique_ et le mot
_monarchie_.


A ne considrer les choses que sous le point de vue de l'expdient
politique, la rvolution de juillet nous a fait passer brusquement
du constitutionalisme au rpublicanisme. La machine anglaise est
dsormais hors de service en France; les whigs sigeraient  l'extrme
droite de notre Chambre. L'opposition a chang de terrain comme le
reste. Avant le 30 juillet elle tait en Angleterre, aujourd'hui elle
est en Amrique.


Les socits ne sont bien gouvernes en fait et en droit que lorsque
ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si
l'intelligence n'claire encore qu'une tte au sommet du corps social,
que cette tte rgne; les thocraties ont leur logique et leur beaut.
Ds que plusieurs ont la lumire, que plusieurs gouvernent; les
aristocraties sont alors lgitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a
disparu de partout, quand toutes les ttes sont dans la lumire, que
tous rgissent tout. Le peuple est mr  la rpublique; qu'il ait la
rpublique.


Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque,
pas mme le coq.


La fatalit, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et
raisonne. Les vnements se suivent, s'enchanent et se dduisent
dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se plaant un peu
 distance, on peut saisir toutes leurs dmonstrations dans leurs
rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa
courte mesure devant ces grands syllogismes du destin.


Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de pltr
dans un ordre de choses o les ingalits sociales contrarient les
ingalits naturelles.


L'quilibre parfait de la socit rsulte de la superposition
immdiate de ces deux ingalits.


Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.


Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs
de places!--C'est piti de voir tous ces gens qui mettent une cocarde
tricolore  leur marmite.


Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mystrieux, le _divin_ des
maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire
des rvolutions.


La dernire raison des rois, le boulet. La dernire raison des
peuples, le pav.


Je ne suis pas de vos gens coiffs du bonnet rouge et entts de la
guillotine.

Pour beaucoup de raisonneurs  froid qui font aprs coup la thorie
de la Terreur, 93 a t une amputation brutale, mais ncessaire.
Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la
guillotine n'est qu'un bistouri.


C'est possible. Mais il faut dsormais que les maux de la socit
soient traits non par le bistouri, mais par la lente et graduelle
purification du sang, par la rsorption prudente des humeurs
extravases, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et
des facults, par le bon rgime. Ne nous adressons plus au chirurgien,
mais au mdecin.


Beaucoup de bonnes choses sont branles et toutes tremblantes encore
de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en
particulier sont fort stupfaits et courent dans toutes les directions
aprs leurs ides parpilles. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement
de terre pass, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre
difice de posie debout et plus solide de toutes les secousses
auxquelles il aura rsist. C'est aussi une question de libert que la
ntre, c'est aussi une rvolution. Elle marchera intacte  ct de sa
soeur la politique. Les rvolutions, comme les loups, ne se mangent
pas.




                          SEPTEMBRE


Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministre et la majorit
de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une rvolution rentre.


On a tort de croire que l'quilibre europen ne sera pas drang par
notre rvolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous
pouvons lcher son peuple sur tout roi qui nous lchera son arme. Une
rvolution combattra pour nous partout o nous le voudrons.

L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.

Le ministre anglais nous fait bonne mine parce que nous avons
inspir au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement.
Cependant Wellington sait par o nous prendre; il nous entamera,
l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher
 nous lier de plus en plus troitement avec la population anglaise,
pour tenir en respect son ministre; et, pour cela, envoyer en
Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple,
dont on et dtel la voiture de Douvres  Londres avec douze cent
mille anglais en cortge. De cette faon, notre ambassadeur et t
le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup
qu'et produit  Londres,  Manchester,  Birmingham, une dclaration
de guerre  la France! Planter l'ide franaise dans le sol anglais,
c'et t grand et politique.

L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des rsultats
immenses pour l'avenir de l'humanit.

La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.


Chose trange que la figure des gens qui passent dans les rues le
lendemain d'une rvolution! A tout moment vous tes coudoy par le
vice et l'impopularit en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup
s'imaginent que la cocarde couvre le front.


Nous assistons en ce moment  une averse de places qui a des effets
singuliers. Cela dbarbouille les uns. Cela crotte les autres.


On est tout stupfait des existences qui surgissent toutes faites dans
la nuit qui suit une rvolution. Il y a du champignon dans l'homme
politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.


Charles X croit que la rvolution qui l'a renvers est une
conspiration creuse, mine, chauffe de longue main. Erreur! c'est
tout simplement une ruade du peuple.


Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est croule
pice  pice depuis dix ans devant l'ge et l'exprience. Il en reste
pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une
religieuse et potique ruine. Je me dtourne quelquefois pour la
considrer avec respect, mais je n'y viens plus prier.


L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie
sans me_.


L'ide de Dieu et l'ide du roi sont deux et doivent tre deux. La
monarchie  la Louis XIV les confond au dtriment de l'ordre temporel,
au dtriment de l'ordre spirituel. Il rsulte de ce monarchisme une
sorte de mysticisme politique, de ftichisme royaliste, je ne sais
quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un
palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prtres,
avec l'tiquette pour dcalogue. De l toutes ces fictions qu'on
appelle _droit divin, lgitimit, grce de Dieu_, et qui sont tout au
rebours du vritable droit divin, qui est la justice, de la vritable
lgitimit, qui est l'intelligence, de la vritable grce de Dieu, qui
est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit  autre chose
qu' substituer la chemise d'un homme  la bannire de l'glise.


Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple,
effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par
un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette;
pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes,
c'est la guillotine.

Mais nous sommes en 1830.


La rpublique, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de
ceux qui n'ont ni un sou, ni une ide, ni une vertu, contre quiconque
a l'une de ces trois choses.

La rpublique, selon moi, la rpublique, qui n'est pas encore mre,
mais qui aura l'Europe dans un sicle, c'est la socit souveraine
de la socit; se protgeant, garde nationale; se jugeant, jury;
s'administrant, commune; se gouvernant, collge lectoral.

Les quatre membres de la monarchie, l'arme, la magistrature,
l'administration, la pairie, ne sont pour cette rpublique que quatre
excroissances gnantes qui s'atrophient et meurent bientt.


--Ma vie a t pleine d'pines.

--Est-ce pour cela que votre conscience est si dchire?


Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple
et d'un sicle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien
gouverner le progrs politique d'une nation, consiste  savoir
distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille
de papier. Tous les principes que les rvolutions antcdentes ont
dgags forment le fonds, l'essence mme de la charte; respectez-les.
Ainsi, libert de culte, libert de pense, libert de presse, libert
d'association, libert de commerce, libert d'industrie, libert de
chaire, de tribune, de thtre, de trteau, galit devant la loi,
libre accessibilit de toutes les capacits  tous les emplois, toutes
choses sacres et qui font choir, comme la torpille, les rois qui
osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la
rdaction, de la lettre, des questions d'ge, de cens, d'ligibilit,
d'hrdit, d'inamovibilit, de pnalit, inquitez-vous-en peu et
rformez  mesure que le temps et la socit marchent. La lettre ne
doit jamais se ptrifier quand les choses sont progressives. Si la
lettre rsiste, il faut la briser.


Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.


En matire de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin
d'tre violent pour tre, le fait est droit.


Une guerre gnrale clatera quelque jour en Europe, la guerre des
royaumes contre les patries.


M. de Talleyrand a dit  Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en
lui prtant serment:--H! h! sire, c'est le treizime.


M. de Talleyrand disait il y a un an,  une poque o l'on parlait
beaucoup trilogie en littrature:--Je veux avoir fait aussi, moi,
ma trilogie; j'ai fait Napolon, j'ai fait la maison de Bourbon, je
finirai par la maison d'Orlans.


Pourvu que la pice que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que
trois actes!


Les rvolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu cheveles
quelquefois.


Effrayante charrue que celle des rvolutions! ce sont des ttes
humaines qui roulent au tranchant du soc des deux cts du sillon.


Ne dtruisez pas notre architecture gothique. Grce pour les vitraux
tricolores!


Napolon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit
l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui
reviennent dans l'ombre  la file, se cachant l'un derrire l'autre;
P---- derrire T----, V---- derrire M----. _Eia! vigila, Galle!_


Il y a des gens qui se croient bien avancs et qui ne sont encore
qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps dj que nous avons dpass
1789.


La nouvelle gnration a fait la rvolution de 1830, l'ancienne
prtend la fconder. Folie, impuissance! Une rvolution de vingt-cinq
ans, un parlement de soixante, que peut-il rsulter de l'accouplement?


Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la lgislature; ouvrez
la porte bien plutt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui
fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.


Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M.
Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau
matin, la gnration nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et
cette tribune-l sera en contact immdiat avec le pav qui a cras
une monarchie de huit sicles. Songez-y.


Remarquez d'ailleurs que, tout vnrables que vous tes par votre
ge, ce que vous faites depuis aot 1830 n'est que prcipitation,
tourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-tre pas
fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la
branche ane beaucoup de choses utiles que vous vous tes trop hts
de brler et qui auraient pu servir, ne ft-ce que comme fascines,
pour combler le foss profond qui nous spare de l'avenir. Nous
autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blms plus d'une
fois, dans l'ombre oisive o vous nous laissez, de tout dmolir trop
vite et sans discernement, nous qui rvons pourtant une reconstruction
gnrale et complte. Mais pour la dmolition comme pour la
reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup
de temps, et le respect de tous les intrts qui s'abritent et
poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux
difices sociaux. Au jour de l'croulement, il faut faire aux intrts
un toit provisoire.

Chose trange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la
maturit.


Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de mditer:

Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de
l'Ornoque pour former une socit. Nous sommes une nation vieille, et
sans doute trop vieille pour notre poque. Nous avons un gouvernement
prexistant, un roi prexistant, des prjugs prexistants; il faut,
autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses  la rvolution
et sauver la soudainet du passage.


Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque tat a son esclave,
chaque royaume trane son boulet. La Turquie a la Grce, la Russie
a la Pologne, la Sude a la Norvge, la Prusse a le grand-duch
de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Pimont,
l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la
Belgique. Ainsi,  ct de chaque peuple matre, un peuple esclave; 
ct de chaque nation dans l'tat naturel, une nation hors de l'tat
naturel. Edifice mal bti; moiti marbre, moiti pltras.




                           OCTOBRE


L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours  la fois toute sa
lumire. L'esprit de l'homme ressemble  cette ple lune, qui a ses
phases, ses absences et ses retours, sa lucidit et ses taches, sa
plnitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumire des rayons
du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois.


Avec beaucoup d'ides, beaucoup de vues, beaucoup de probit, les
saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la
seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le
culte et le dogme, il faut les mystres. Pour faire croire aux
mystres, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez
prophtes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis aprs prtres,
si vous voulez.


L'glise affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du prtre et le _non_
de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot.


Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont
de bateaux. Cela sert  passer d'une rive  l'autre. Mais cela n'a pas
de racines dans le fleuve d'ides qui coule dessous et qui a emport
dernirement le vieux pont de pierre des Bourbons.


Les ttes comme celle de Napolon sont le point d'intersection de
toutes les facults humaines. Il faut bien des sicles pour reproduire
le mme accident.


Avant une rpublique, ayons, s'il se peut, une chose publique.


J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette
mme; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napolon; je
ne les hais plus.


Le sentiment de respect que m'inspire la Vende n'est plus chez moi
qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus venden de
coeur, mais d'me seulement.


_Copie textuelle d'une lettre anonyme adresse ces jours-ci  M.
Dupin._

Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les
mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de
plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te
tue.


Mauvais loge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas
vari depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni
exprience de chaque jour, ni rflexion, ni repli de la pense sur les
faits. C'est louer une eau d'tre stagnante, un arbre d'tre mort;
c'est prfrer l'hutre  l'aigle. Tout est variable au contraire dans
l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, except la
moralit intrieure de ces choses. Or cette moralit est affaire de
conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer
honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou
rtrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social.

Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son intrt, et
que ce soit un cu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du
blanc au tricolore, et vice versa.


Nos chambres dcrpites procrent  cette heure une infinit de
petites lois culs-de-jatte, qui,  peine nes, branlent la tte comme
de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus.


L'galit devant la loi, c'est l'galit devant Dieu traduite en
langue politique. Toute charte doit tre une version de l'vangile.


Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places.


Toute doctrine sociale qui cherche  dtruire la famille est mauvaise,
et, qui plus est, inapplicable. Sauf  se recomposer plus tard, la
socit est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la
composition de la famille que des lois naturelles; la socit, elle,
est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles,
transitoires, expdientes, contingentes, accidentelles, qui se mle 
sa constitution. Il peut souvent tre utile, tre ncessaire, tre bon
de dissoudre une socit quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou
mal venue. Il n'est jamais utile, ni ncessaire, ni bon, de mettre en
poussire la famille. Quand vous dcomposez une socit, ce que
vous trouvez pour dernier rsidu, ce n'est pas l'individu, c'est la
famille. La famille est le cristal de la socit.




                          NOVEMBRE


Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais
d'un peuple. Les pyramides d'gypte sont anonymes; les journes de
juillet aussi.


Au printemps, il y aura une fonte de russes.


                TRS BONNE LOI LECTORALE

              (Quand le peuple saura lire.)

  ARTICLE Ier.--Tout franais est lecteur.

  ARTICLE II.--Tout franais est ligible.




                         DCEMBRE


9 dcembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, tait un de
ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les ides
gnrales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes
celles des armes. Il n'y a que les rvolutions qui puissent jeter de
ces hommes-l dans la socit. Pour faire la pierre ponce, il faut le
volcan.


On vient d'annoncer dans la mme journe la mort de Goethe, la mort de
Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts.

[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le mme jour.
Elle ne se ralisa pour Goethe que quinze mois plus tard.


                        NAPOLON.

    Voyez-vous cette toile?

                        CAULAINCOURT

    Non.

                        NAPOLON.

    Eh bien, moi, je la vois.


Si le clerg n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientt
plus en France  d'autre trinit qu' celle du drapeau tricolore.


Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au
midi, les Pyrnes; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec
sa haie de forteresses; au couchant, l'Ocan pour foss. En de
des Pyrnes, en de des Alpes, en de du Rhin et des forteresses
belges, trois peuples en rvolution, Espagne, Italie, Belgique, nous
montent la garde; en de de la mer, la rpublique amricaine. Et,
dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de
bayonnettes; pour veiller aux crneaux des Alpes, des Pyrnes et de
la Belgique, quatre cent mille soldats; pour dfendre le terrain, un
garde national par pied carr. Enfin, nous tenons le bout de mche
de toutes les rvolutions dont l'Europe est mine. Nous n'avons qu'
dire: Feu!


J'ai assist  une sance du procs des ministres,  l'avant-dernire,
 la plus lugubre,  celle o l'on entendait le mieux rugir le peuple
dehors. J'crirai cette journe-l.

Une pense m'occupait pendant la sance, c'est que le pouvoir
occulte qui a pouss Charles X  sa ruine, le mauvais gnie de la
restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accuse, en
criminelle, et lui faisait sans relche son procs, avait fini, tant
il y a une raison intrieure dans les choses, par ne plus pouvoir
avoir pour ministres que des procureurs gnraux.

Et en effet, quels taient les trois hommes assis prs de M. de
Polignac comme ses agents les plus immdiats? M. de Peyronnet,
procureur gnral; M. de Chantelauze, procureur gnral; M. de
Guernon-Ranville, procureur gnral. Qu'est-ce que M. Mangin, qui et
probablement figur  ct d'eux, si la rvolution de juillet avait
pu se saisir de lui? Un procureur gnral. Plus de ministre de
l'intrieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de
prfet de police; des procureurs gnraux partout. La France n'tait
plus ni administre, ni gouverne au conseil du roi, mais accuse,
mais juge, mais condamne.

Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque ct.


La licence se crve ses cent yeux avec ses cent bras.


Quelques rochers n'arrtent pas un fleuve;  travers les rsistances
humaines, les vnements s'coulent sans se dtourner.


Chacun se dpopularise  son tour. Le peuple finira peut-tre par se
dpopulariser.


Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher
son nom  sa dcouverte; Guillotin ne peut dtacher le sien de son
invention.


Le mouvement se propage du centre  la circonfrence; le travail se
fait en dessous; mais il se fait. Les pres ont vu la rvolution de
France, les fils verront la rvolution d'Europe.


Les droits politiques, les fonctions de jur, d'lecteur et de garde
national, entrent videmment dans la constitution normale de tout
membre de la cit. Tout homme du peuple est,  priori, homme de la
cit.

Cependant les droits politiques doivent, videmment aussi, sommeiller
dans l'individu jusqu' ce que l'individu sache clairement ce que
c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on
en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique,
l'intelligence de la chose doit toujours prcder l'action sur la
chose.

Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, clairer le
peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacr
pour les gouvernants de se hter de rpandre la lumire dans ces
masses obscures o le droit dfinitif repose. Tout tuteur honnte
presse l'mancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui
mnent  l'intelligence,  la science,  l'aptitude. La Chambre, j'ai
presque dit le trne, doit tre le dernier chelon d'une chelle dont
le premier chelon est une cole.

Et puis, instruire le peuple, c'est l'amliorer; clairer le peuple,
c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute
brutalit se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes.
_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanits.

Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera
des ttes.




                          JANVIER


La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet chantillon de
style de tribune. La phrase a t textuellement prononce  la Chambre
des dputs par un des principaux orateurs:

... C'est proscrire les vritables bases du lien social.




                          FVRIER


Le roi Ferdinand de Naples, pre de celui qui vient de mourir, disait
qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Fora,
Farina_.


On veut dmolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place
ou de rue; quelque jour on dtruira Notre-Dame pour agrandir le
parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des
Sablons.


Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels
on dmolit tous les difices, au propre et au figur, ceux de l'ordre
intellectuel comme ceux de l'ordre matriel, dans la socit comme
dans la cit.


Il faut des monuments aux cits de l'homme; autrement o serait la
diffrence entre la ville et la fourmilire?




                           MARS


Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----;
c'tait son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur
tente sont plus formidables que sur le champ de bataille.


13 mars.--Combinaison Casimir Prier. Un homme qui engourdira la
plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la gurison; un
ministre au laudanum.


Quelle administration! quelle poque! o il faut tout craindre et
tout braver; o le tumulte renat du tumulte; o l'on produit une
meute par les moyens qu'on prend pour la prvenir; o il faut
sans cesse de la mesure, et o la mesure parat quivoque, timide,
pusillanime; o il faut dployer beaucoup de force, et o la force
parat tyrannie; o l'on est assig de mille conseils, et o il faut
prendre conseil de soi-mme; o l'on est oblig de redouter jusqu'
des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la dfiance,
l'inquitude, l'exagration, rendent presque aussi redoutables que des
conspirateurs; o l'on est rduit mme, dans des occasions difficiles,
 cder par sagesse,  conduire le dsordre pour le retenir,  se
charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environn d'alarmes
cruelles; o il faut encore, au milieu de si grandes difficults,
dployer un front serein, tre toujours calme, mettre de l'ordre
jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, gurir toutes
les jalousies, servir sans cesse, et chercher  plaire comme si l'on
ne servait point!

Voil, certes, des paroles qui caractrisent admirablement le moment
prsent, et qui se superposent troitement dans leurs moindres dtails
aux moindres dtails de notre situation politique. Elles ont quarante
ans de date. Elles ont t prononces par Mirabeau, le 19 octobre
1789. Ainsi les rvolutions ont de certaines phases qui reviennent
invariablement. La rvolution de 1789 en tait alors o en est la
rvolution de 1830 aujourd'hui,  la priode des insurrections.

Une rvolution, quand elle passe de l'tat de thorie  l'tat
d'action, dbouche d'ordinaire par l'meute. L'meute est la premire
des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une rvolution
de prendre. L'meute, c'est l'engorgement des intrts nouveaux,
des ides nouvelles, des besoins nouveaux,  toutes les portes trop
troites du vieil difice politique. Tous veulent entrer  la fois
dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une
rvolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de
l'essence de l'meute rvolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre
avec les autres sortes d'meute, d'avoir presque toujours tort dans la
forme et raison dans le fond.




               DERNIERS FEUILLETS SANS DATE


Une ancienne prophtie de Mahomet dit qu'un _soleil se lvera au
couchant_. Est-ce de Napolon qu'il voulait parler?


Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de
plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la rvolution fera fondre
l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra
clatant et superbe.


Il fallait tre gant comme Annibal, comme Charlemagne, comme
Napolon, pour enjamber les Alpes.


Les rvolutions sont commences par des hommes que font les
circonstances, et termines par des hommes qui font les vnements.


Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la libert d'un
individu, et la mettait dans la Bastille.

Toute la libert individuelle de France tait venue ainsi s'accumuler
goutte  goutte, homme  homme, dans la Bastille, depuis plusieurs
sicles. Aussi, la Bastille brise, la libert s'est rpandue  flots
par la France et par l'Europe.


Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque.


Plusieurs ont cr des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_;
Corneille, _invaincu_; Richelieu, _gnralissime_.


La civilisation est toute-puissante. Tantt elle s'accommode d'un
dsert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantt d'une rgion
de neiges, comme actuellement de la Russie.


L'empereur disait: officiers franais et soldats russes.


Gloire, ambition, armes, flottes, trnes, couronnes; polichinelles
des grands enfants.


Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing  la
tribune de la Convention:--Fais donc d'abord dcrter que je suis un
boeuf!--dit Lanjuinais.


La France est toujours  la mode en Europe.


L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bte
fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois
que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept annes de
bte froce, puis redevient homme. Ces mtamorphoses s'appellent
rvolutions.


Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse.


                    TOAST:

A l'abolition de la loi salique!

Que dsormais la France soit rgie par une reine, et que cette reine
s'appelle la loi.


Singulier paralllisme des destines de Rome! aprs un snat qui
faisait des dieux, un conclave qui fait des saints.


Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si
fort  la folie quand on la voit d'un peu haut?


Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une
parole dite trop haut y produit une avalanche.


En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de
Napolon.


Les grands hommes sont les coefficients de leur sicle.


Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_;
Napolon, _Buonaparte_.


Dcret publi  Pkin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin
d'aot 1830:

L'acadmie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e
jour de la 7e lune (20 aot), deux toiles ont t observes, et des
vapeurs blanches sont tombes prs du signe du zodiaque Tsyvitchoun.
Elles se sont fait voir  l'heure o la garde de nuit est releve pour
la quatrime fois ( prs de minuit) _et annoncent des troubles dans
l'ouest_.


Napolon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet charg sur le coeur
de l'Angleterre.


Dieu nous garde de ces rformateurs qui _lisent les lois de Minos,
parce qu'ils ont une constitution  faire pour mardi_!


Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivse s'appelait
Csar.


L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre.

Le midi de l'Amrique parle espagnol, le nord parle anglais.


L'incendie de Moscou, aurore borale allume par Napolon.


  NOBLESSE.                                PEUPLE.

Le comte de Mirabeau.                     Franklin.
Napolon Buonaparte, gentilhomme corse.   Washington.
Le marquis Simon de Bolivar.              Sieys.
Le marquis de La Fayette.                 Bentham.
Lord Byron.                               Schiller.
M. de Goethe.                             Canaris.
Sir Walter Scott.                         Danton.
Le comte Henri de Saint-Simon.            Talma.
Le vicomte de Chateaubriand.              Cuvier.
Madame de Stal.
Le comte de Maistre.
F. de Lamennais.
O'Connell, gentilhomme irlandais.
Mina, hidalgo catalan.
Benjamin de Constant.
La Rochejaquelein.
Riego.


Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de bire_.
Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma
poche_. Napolon disait: _Lavons notre linge sale en famille_.

Avis aux faiseurs de tragdies qui ne comprennent pas les grandes
choses sans les grands mots.


Echecs d'hommes secondaires, clipses de lune.


Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il tait trs
ignorant; il en avait honte. Aussi tait-on oblig de tourner les
savants en ridicule.

(_Mmoires de la Princesse palatine_.)


Genve; une rpublique et un ocan en petit.


Je reviens d'Angleterre, crivait, il y a vingt ans, Henri de
Saint-Simon, et je n'y ai trouv sur le chantier aucune ide capitale
neuve.


Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau
pour nous qu'au moment o nous le voyons prs de la terre,  son
lever,  son coucher.


Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et
demi-politique, marque la transition de Mahomet  Napolon.


Les gaulois brlrent Lutce devant Csar (_vid. Comm_). Deux mille
ans aprs les russes brlent Moscou devant Napolon.


Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie  travers le prisme
de la posie. Il ressemble  ces verres ingnieux qui grandissent les
objets. Ils vous montrent dans toute leur lumire et dans toute leur
majest les sphres du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne
verrez plus que des formes gigantesques,  la vrit, mais ples,
vagues et confuses.


Napolon exprim en blason, c'est une couronne gigantale surmonte
d'une couronne royale.


Une rvolution est la larve d'une civilisation.


La providence est mnagre de ses grands hommes. Elle ne les prodigue
pas; elle ne les gaspille pas. Elle les met et les retire au bon
moment, et ne leur donne jamais  gouverner que des vnements de leur
taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne  faire, elle la fait
faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec
de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napolon
ne vient qu'aprs. Entre les deux gants, la fourmilire des hommes
petits et mchants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et
 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela.


J'ai entendu des hommes minents du sicle, en politique, en
littrature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des
calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire.
Les hautes renommes subissent ces preuves. La haine les poursuit
partout. Rien ne lui est sacr. Le thtre lui livrait plus  nu
Shakespeare et Molire; la prison ne lui drobait pas Christophe
Colomb; le clotre n'en prservait pas saint Bernard; le trne n'en
sauvait pas Napolon. Il n'y a pour le gnie qu'un lieu sur la terre
qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau.




                         1823-1824




                       SUR VOLTAIRE


                                    Dcembre 1823.

Franois-Marie Arouet, si clbre sous le nom de Voltaire, naquit 
Chatenay le 20 fvrier 1694, d'une famille de magistrature. Il fut
lev au collge des jsuites, o l'un de ses rgents, le pre Lejay,
lui prdit,  ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphe du
disme.

A peine sorti du collge, Arouet, dont le talent s'veillait avec
toute la force et toute la navet de la jeunesse, trouva d'un ct,
dans son pre, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son
parrain, l'abb de Chteauneuf, un pervertisseur complaisant. Le
pre condamnait toute tude littraire sans savoir pourquoi, et
par consquent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui
encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les
vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence
ou d'impit. L'un voulait emprisonner le pote dans une tude de
procureur; l'autre garait le jeune homme dans tous les salons. M.
Arouet interdisait toute lecture  son fils; Ninon de Lenclos lguait
une bibliothque  l'lve de son ami Chteauneuf. Ainsi, le gnie de
Voltaire subit ds sa naissance le malheur de deux actions contraires
et galement funestes; l'une qui tendait  touffer violemment ce
feu sacr qu'on ne peut teindre; l'autre qui l'alimentait
inconsidrment, aux dpens de tout ce qu'il y a de noble et de
respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont
peut-tre ces deux impulsions opposes, imprimes  la fois au premier
essor de cette imagination puissante, qui en ont vici pour jamais
la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers carts
du talent de Voltaire, tourment ainsi tout ensemble du frein et de
l'peron.

Aussi, ds le commencement de sa carrire, lui attribua-t-on d'assez
mchants vers fort impertinents qui le firent mettre  la Bastille,
punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir
forc que Voltaire, g de vingt-deux ans, baucha son pome blafard
de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame
d'_Oedipe_. Aprs quelques mois de Bastille, il fut  la fois dlivr
et pensionn par le rgent d'Orlans, qu'il remercia de vouloir bien
se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son
logement.

_Oedipe_ fut jou avec succs en 1718. Lamotte, l'oracle de
cette poque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles
sacramentelles, et la renomme de Voltaire commena. Aujourd'hui
Lamotte n'est peut-tre immortel que pour avoir t nomm dans les
crits de Voltaire.

La tragdie d'_Artmire_ succda  _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire
fit un voyage  Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si
singulirement appel grand. Les deux potes s'estimaient avant de
se connatre, ils se sparrent ennemis. On a dit qu'ils taient
rciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de
supriorit.

_Artmire_, refaite et rejoue en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut
beaucoup de succs sans tre meilleure. Vers la mme poque parut la
_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un pome pique.
Voltaire substitua dans son pome Mornay  Sully, parce qu'il avait 
se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu
philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insult
lchement devant l'htel de Sully par je ne sais quel chevalier de
Rohan, et abandonn par l'autorit judiciaire, ne put en exercer
d'autre.

Justement indign du silence des lois envers son mprisable agresseur,
Voltaire, dj clbre, se retira en Angleterre, o il tudia des
sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit
deux nouvelles tragdies, _Brutus_ et _Csar_, dont Corneille et
avou plusieurs scnes.

Revenu en France, il donna successivement _ryphile_, qui tomba, et
_Zare_, chef-d'oeuvre conu et termin en dix-huit jours, auquel il
ne manque que la couleur du lieu et une certaine svrit de style.
_Zare_ eut un succs prodigieux et mrit. La tragdie d'_Adlade
Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succda  _Zare_ et fut loin
d'obtenir le mme succs. Quelques publications moins importantes, le
_Temple du got_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmentrent
pendant quelques annes la vie de Voltaire.

Cependant son nom remplissait dj l'Europe. Retir  Cirey, chez la
marquise du Chtelet, femme qui fut, suivant l'expression mme de
Voltaire, propre  toutes les sciences, except  celle de la vie,
il desschait sa belle imagination dans l'algbre et la gomtrie,
crivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles
XII_, amassait les matriaux du _Sicle de Louis XIV_, prparait
_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux 
Frdric, prince hrditaire de Prusse. _Mrope_, galement compose
 Cirey, mit le sceau  la rputation dramatique de Voltaire. Il crut
pouvoir alors se prsenter pour remplacer le cardinal de Fleury 
l'acadmie franaise. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du
gnie. Quelque temps aprs, cependant, il se mit  flatter madame de
Pompadour; il le fit avec une si opinitre complaisance, qu'il obtint
tout  la fois le fauteuil acadmique, la charge de gentilhomme de la
chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu.
Voltaire se retira tour  tour  Lunville, chez le bon Stanislas, roi
de Pologne et duc de Lorraine;  Sceaux, chez madame du Maine, o
il fit _Smiramis_, _Oreste_ et _Rome sauve_, et  Berlin, chez
Frdric, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs annes dans cette
dernire retraite avec le titre de chambellan, la croix du Mrite
de Prusse et une pension. Il tait admis aux soupers royaux avec
Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athe du roi, de ce roi qui, comme
le dit Voltaire mme, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce
n'tait point l'amiti sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Trence
et de Scipion. Quelques annes de frottement suffirent pour user ce
qu'avaient de commun l'me du despote philosophe et l'me du sophiste
pote. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frdric le chassa.

Renvoy de Prusse, repouss de France, Voltaire passa deux ans en
Allemagne, o il publia ses _Annales de l'Empire_, rdiges par
complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux
portes de Genve avec Mme Denis, sa nice.

L'_Orphelin de la Chine_, tragdie o brille encore presque tout son
talent, fut le premier fruit de sa retraite, o il et vcu en paix,
si d'avides libraires n'eussent publi son odieuse _Pucelle_. C'est
encore  cette poque et dans ses diverses rsidences des Dlices, de
Tournay et de Ferney, qu'il fit le pome sur le _Tremblement de terre
de Lisbonne_, la tragdie de _Tancrde_, quelques contes et diffrents
opuscules. C'est alors qu'il dfendit, avec une gnrosit mle
de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally,
dplorables victimes des mprises judiciaires. C'est alors qu'il se
brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour
laquelle il crivit l'histoire de son aeul Pierre 1er, et se
rconcilia avec Frdric. C'est encore du mme temps que date sa
coopration  l'_Encyclopdie_, ouvrage o des hommes qui avaient
voulu prouver leur force ne prouvrent que leur faiblesse, monument
monstrueux dont le _Moniteur_ de notre rvolution est l'effroyable
pendant.

Accabl d'annes, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette
Babylone qui sympathisait avec son gnie. Salu d'acclamations
universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir,
combien son oeuvre tait avance. Il put jouir ou s'pouvanter de sa
gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir
les motions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778.
Les esprits forts prtendirent qu'il avait emport l'incrdulit au
tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-l.

Nous avons racont la vie prive de Voltaire; nous allons essayer de
peindre son existence publique et littraire.

Nommer Voltaire, c'est caractriser tout le dix-huitime sicle; c'est
fixer d'un seul trait la double physionomie historique et littraire
de cette poque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une poque de
transition, pour la socit comme pour la posie. Le dix-huitime
sicle paratra toujours dans l'histoire comme touff entre le sicle
qui le prcde et le sicle qui le suit. Voltaire en est le personnage
principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que ft
cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande
image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napolon.

Il y a deux tres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses
crits eurent deux rsultats. C'est sur cette double action, dont
l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les
vnements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous tudierons
sparment chacun de ces deux rgnes du gnie de Voltaire. Il ne
faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement
coordonne, et que les effets de cette puissance, plutt mls que
lis, ont toujours eu quelque chose de simultan et de commun. Si,
dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce
qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet
ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes
orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face,
parviennent cependant  la reprsenter entirement, en enfermant les
deux profils dans un mme cadre.

En littrature, Voltaire a laiss un de ces monuments dont l'aspect
tonne plutt par son tendue qu'il n'impose par sa grandeur.
L'difice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le
palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar
lgant et vaste, irrgulier et commode; talant dans la boue
d'innombrables richesses; donnant  tous les intrts,  toutes les
vanits,  toutes les passions, ce qui leur convient; blouissant
et ftide; offrant des prostitutions pour des volupts; peupl de
vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu frquent du prtre et de
l'indigent. L, d'clatantes galeries inondes incessamment d'une
foule merveille; l, des antres secrets o nul ne se vante
d'avoir pntr. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille
chefs-d'oeuvre de got et d'art, tout reluisants d'or et de diamants;
mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et
svres. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour
vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au
sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une me pour fortune
et qui l'expose aux sductions de ce magnifique repaire; temple
monstrueux o il y a des tmoignages pour tout ce qui n'est pas la
vrit, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu!

Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec
admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect.

Nous plaindrions une cit o la foule serait au bazar et la solitude 
l'glise; nous plaindrions une littrature qui dserterait le sentier
de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire.

Loin de nous toutefois la pense de nier le gnie de cet homme
extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce gnie
tait peut-tre un des plus beaux qui aient jamais t donns  aucun
crivain, que nous en dplorons plus amrement le frivole et funeste
emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait
tourn contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait reue
du ciel. Nous gmissons sur ce beau gnie qui n'a point compris sa
sublime mission, sur cet ingrat qui a profan la chastet de la muse
et la saintet de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu
que le trpied du pote a sa place prs de l'autel. Et (ce qui est
d'une profonde et invitable vrit) sa faute mme renfermait son
chtiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait
l'tre, parce qu'il a tent toutes les gloires, mme celle
d'rostrate. Il a dfrich tous les champs, on ne peut dire qu'il en
ait cultiv un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y
semer galement les germes nourriciers et les germes vnneux, ce
sont, pour sa honte ternelle, les poisons qui ont le plus fructifi.
La _Henriade_, comme composition littraire, est encore bien
infrieure  la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce
coupable ouvrage soit suprieur, mme dans son genre honteux).
Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort
au-dessus de ses comdies, plus innocentes. On prfre ses posies
lgres, o son cynisme clate souvent  nu,  ses posies lyriques,
dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses
contes, enfin, si dsolants d'incrdulit et de scepticisme, valent
mieux que ses histoires, o le mme dfaut se fait un peu moins
sentir, mais o l'absence perptuelle de dignit est en contradiction
avec le genre mme de ces ouvrages. Quant  ses tragdies, o il
se montre rellement grand pote, o il trouve souvent le trait du
caractre, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgr tant
d'admirables scnes, qu'il ne soit encore rest assez loin de Racine,
et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins
suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire
nous a convaincu de sa haute supriorit au thtre. Nous ne doutons
pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa
pense sur vingt points diffrents, les et toutes runies vers un
mme but, la tragdie, il n'et surpass Racine et peut-tre
gal Corneille. Mais il dpensa le gnie en esprit. Aussi fut-il
prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du gnie est-il plutt
empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en
particulier. Sans cesse proccup de son sicle, il ngligeait trop la
postrit, cette image austre qui doit dominer toutes les mditations
du pote. Luttant de caprice et de frivolit avec ses frivoles et
capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux.
Sa muse, qui et t si belle de sa beaut, emprunta souvent ses
prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie,
et l'on est perptuellement tent de lui adresser ce conseil d'amant
jaloux:

                         pargne-toi ce soin;
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.

Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grce dans la force,
et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit
humain est peut-tre aussi ce qu'il y a de plus naf. Car
l'imagination sait rvler sa cleste origine sans recourir  des
artifices trangers. Elle n'a qu' marcher pour se montrer desse. _Et
vera incessu patuit dea_.

S'il tait possible de rsumer l'ide multiple que prsente
l'existence littraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer
parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en
effet, est un phnomne peut-tre unique, qui ne pouvait natre qu'en
France et au dix-huitime sicle. Il y a cette diffrence entre sa
littrature et celle du grand sicle, que Corneille, Molire et Pascal
appartiennent davantage  la socit, Voltaire  la civilisation. On
sent, en le lisant, qu'il est l'crivain d'un ge nerv et affadi. Il
a de l'agrment et point de grce, du prestige et point de charme,
de l'clat et point de majest. Il sait flatter et ne sait point
consoler. Il fascine et ne persuade pas. Except dans la tragdie, qui
lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On
sent que tout cela est le rsultat d'une organisation, et non l'effet
d'une inspiration; et, quand un mdecin athe vient vous dire que tout
Voltaire tait dans ses tendons et dans ses nerfs, vous frmissez
qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne,
qui rvait la suprmatie politique, c'est en vain que Voltaire a
essay la suprmatie littraire. La monarchie absolue ne convient pas
 l'homme. Si Voltaire et compris la vritable grandeur, il et plac
sa gloire dans l'unit plutt que dans l'universalit. La force ne
se rvle point par un dplacement perptuel, par des mtamorphoses
indfinies, mais bien par une majestueuse immobilit. La force, ce
n'est pas Prote, c'est Jupiter.

Ici commence la seconde partie de notre tche; elle sera plus courte,
parce que, grce  la rvolution franaise, les rsultats politiques
de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante
notorit. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer
qu'aux crits du patriarche de Ferney cette fatale rvolution. Il
faut y voir avant tout l'effet d'une dcomposition sociale depuis
longtemps commence. Voltaire et l'poque o il vcut doivent
s'accuser et s'excuser rciproquement. Trop fort pour obir  son
sicle, Voltaire tait aussi trop faible pour le dominer. De cette
galit d'influence rsultait entre son sicle et lui une perptuelle
raction, un change mutuel d'impits et de folies, un continuel flux
et reflux de nouveauts qui entranait toujours dans ses oscillations
quelque vieux pilier de l'difice social. Qu'on se reprsente la face
politique du dix-huitime sicle, les scandales de la Rgence, les
turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministre, la violence
dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale
descendant par degrs de la tte au coeur, des grands au peuple; les
prlats de cour, les abbs de toilette; l'antique monarchie, l'antique
socit chancelant sur leur base commune, et ne rsistant plus aux
attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2];
qu'on se figure Voltaire jet sur cette socit en dissolution comme
un serpent dans un marais, et l'on ne s'tonnera plus de voir l'action
contagieuse de sa pense hter la fin de cet ordre politique que
Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaqu dans sa jeunesse et
dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais
c'est lui qui en dveloppa le germe, c'est lui qui en exaspra les
accs. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en
bullition; aussi doit-on imputer  cet infortun une grande partie
des choses monstrueuses de la rvolution. Quant  cette rvolution en
elle-mme, elle dut tre inoue. La providence voulut la placer entre
le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes.
A son aurore, Voltaire apparat dans une saturnale funbre[3];  son
dclin, Buonaparte se lve dans un massacre[4].


[1: M. le comte de Maistre, dans son svre et remarquable portrait de
Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison
cette nullit au dfaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne
se livrait  la posie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour
justifier sa prtention  l'universalit, Voltaire tait tranger 
toute profonde exaltation; il ne connaissait d'motion vritable que
celle de la colre, et encore cette colre n'allait-elle pas jusqu'
l'indignation, jusqu' cette indignation qui fait pote, comme dit
Juvnal, _facit indignatio versum_.

[2: Il faut que la dmoralisation universelle ait jet de
bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoy, vers la
fin de ce sicle, Louis XVI, ce vnrable martyr, qui leva sa vertu
jusqu' la saintet.

[3: Translation des restes de Voltaire au Panthon.

[4: Mitraillade de Saint-Roch.




                     SUR WALTER SCOTT

               A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_


                                    Juin 1823.

Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le
talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose
d'une feuille; qui le promne  son gr dans tous les lieux et dans
tous les temps; lui dvoile, en se jouant, le plus secret repli du
coeur, comme le plus mystrieux phnomne de la nature, comme la page
la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse
toutes les imaginations, revt avec la mme tonnante vrit le
haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures,
adopte tous les vtements, parle tous les langages; laisse  la
physionomie des sicles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et
d'ternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont
jet de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains
romanciers ignorants, les personnages des jours passs  s'enluminer
de notre fard,  se frotter de notre vernis; mais contraint, par son
pouvoir magique, les lecteurs contemporains  reprendre, du moins pour
quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si ddaign, des vieux temps,
comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats 
revenir chez leur pre. L'habile magicien veut cependant avant tout
tre exact. Il ne refuse  sa plume aucune vrit, pas mme celle qui
nat de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait
croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait
sur son ternit. Peu d'historiens sont aussi fidles que ce
romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des
tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers
avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que
l'instabilit des superstitions et l'impit du fanatisme n'en fassent
que mieux ressortir la prennit de la religion et la saintet des
croyances. Nous aimons d'ailleurs  retrouver nos anctres avec leurs
prjugs, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux
panaches et leurs bonnes cuirasses.

Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la vrit un
genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il
le veut. Walter Scott allie  la minutieuse exactitude des chroniques
la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intrt pressant du roman;
gnie puissant et curieux qui devine le pass; pinceau vrai qui
trace un portrait fidle d'aprs une ombre confuse, et nous force 
reconnatre mme ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide
qui s'empreint du cachet particulier de chaque sicle et de chaque
pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la
postrit comme un bronze indlbile.

Peu d'crivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du
romancier relativement  son art et  son sicle; car ce serait une
erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire
au-dessus de l'intrt gnral et des besoins nationaux, d'exempter
son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie
goste de la grande vie du corps social. Et qui donc se dvouera, si
ce n'est le pote? Quelle voix s'lvera dans l'orage, si ce n'est
celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de
l'anarchie et les ddains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse
antique attribuait le pouvoir de rconcilier les peuples et les rois,
et auquel la sagesse moderne a donn celui de les diviser?

Ce n'est donc point  de doucereuses galanteries,  de mesquines
intrigues,  de sales aventures, que Walter Scott voue son talent.
Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque
chose de plus  une gnration qui vient d'crire de son sang et de
ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires
humaines. Les temps qui ont immdiatement prcd et immdiatement
suivi notre convulsive rvolution taient de ces poques
d'affaissement que le fivreux prouve avant et aprs ses accs. Alors
les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies,
les plus monstrueusement obscnes, taient avidement dvors par une
socit malade; dont les gots dpravs et les facults engourdies
eussent rejet tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui
explique ces triomphes scandaleux, dcerns alors par les plbiens
des salons et les patriciens des choppes  des crivains ineptes ou
graveleux, que nous ddaignerons de nommer, lesquels en sont rduits
aujourd'hui  mendier l'applaudissement des laquais et le rire des
prostitues. Maintenant la popularit n'est plus distribue par la
populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un
caractre d'immortalit ainsi que d'universalit, du suffrage de ce
petit nombre d'esprits dlicats, d'mes exaltes et de ttes srieuses
qui reprsentent moralement les peuples civiliss. C'est celle-l que
Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions
faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des sicles
des livres crits pour tous les sicles. Nul romancier n'a cach plus
d'enseignement sous plus de charme, plus de vrit sous la fiction. Il
y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes
les formes littraires du pass et de l'avenir, et l'on pourrait
considrer les romans piques de Scott comme une transition de la
littrature actuelle aux romans grandioses, aux grandes popes en
vers ou en prose que notre re potique nous promet et nous donnera.

Quelle doit tre l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans
une fable intressante une vrit utile. Et, une fois cette ide
fondamentale choisie, cette action explicative invente, l'auteur ne
doit-il pas chercher, pour la dvelopper, un mode d'excution qui
rende son roman semblable  la vie, l'imitation pareille au modle?
Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre o se mlent le bon et le
mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir
n'expire que hors de la cration? Faudra-t-il donc se borner 
composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entirement
tnbreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand
la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumire? Or
les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopt gnralement deux
mthodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, prcisment
parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient  leur ouvrage la
forme d'une narration divise arbitrairement en chapitres, sans qu'on
devint trop pourquoi, ou mme uniquement pour dlasser l'esprit du
lecteur, comme l'avoue assez navement le titre de _descanso_ (repos),
plac par un vieil auteur espagnol en tte de ses chapitres[1].
Les autres droulaient leur fable dans une srie de lettres qu'on
supposait crites par les divers acteurs du roman. Dans la narration,
les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans
les lettres, l'auteur s'clipse pour ne laisser jamais voir que ses
personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue
naturel,  l'action vritable; il faut qu'il leur substitue un certain
mouvement monotone de style, qui est comme un moule o les vnements
les plus divers prennent la mme forme, et sous lequel les crations
les plus leves, les inventions les plus profondes, s'effacent, de
mme que les asprits d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans
le roman par lettres, la mme monotonie provient d'une autre cause.
Chaque personnage arrive  son tour avec son ptre,  la manire de
ces acteurs forains qui, ne pouvant paratre que l'un aprs l'autre,
et n'ayant pas la permission de parler sur leurs trteaux, se
prsentent successivement, portant au-dessus de leur tte un grand
criteau sur lequel le public lit leur rle. On peut encore comparer
le roman par lettres  ces laborieuses conversations de sourds-muets
qui s'crivent rciproquement ce qu'ils ont  se dire, de sorte que
leur colre ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume 
la main et l'critoire en poche. Or, je le demande, que devient
l'-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter  la poste? Et
l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu gne entre
le prambule oblig et la formule polie qui sont l'avant-garde et
l'arrire-garde de toute lettre crite par un homme bien n? Croit-on
que le cortge des compliments, le bagage des civilits, acclrent la
progression de l'intrt et pressent la marche de l'action? Ne doit-on
pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un
genre de composition qui a pu refroidir parfois l'loquence mme de
Rousseau?

Supposons donc qu'au roman narratif, o il semble qu'on ait song
 tout, except  l'intrt, en adoptant l'absurde usage de faire
prcder chaque chapitre d'un sommaire, souvent trs dtaill, qui est
comme le rcit du rcit; supposons qu'au roman pistolaire, dont la
forme mme interdit toute vhmence et toute rapidit, un esprit
crateur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action
imaginaire se droule en tableaux vrais et varis, comme se droulent
les vnements rels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que
celle des diffrentes scnes  dvelopper; qui enfin soit un long
drame, o les descriptions suppleraient aux dcorations et aux
costumes, o les personnages pourraient se peindre par eux-mmes, et
reprsenter, par leurs chocs divers et multiplis, toutes les formes
de l'ide unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre
nouveau, les avantages runis des deux genres anciens, sans leurs
inconvnients. Ayant  votre disposition les ressorts pittoresques, et
en quelque faon magiques, du drame, vous pourrez laisser derrire
la scne ces mille dtails oiseux et transitoires que le simple
narrateur, oblig de suivre ses acteurs pas  pas comme des enfants
aux lisires, doit exposer longuement s'il veut tre clair; et vous
pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus fconds en
mditations que des pages entires que fait jaillir le mouvement d'une
scne, mais qu'exclut la rapidit d'un rcit.

Aprs le roman pittoresque, mais prosaque, de Walter Scott, il
restera un autre roman  crer, plus beau et plus complet encore selon
nous. C'est le roman  la fois drame et pope, pittoresque mais
potique, rel mais idal, vrai mais grand, qui enchssera Walter
Scott dans Homre.

Comme tout crateur, Walter Scott a t assailli jusqu' prsent par
d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui dfriche un marais
se rsigne  entendre les grenouilles coasser autour de lui.

Quant  nous, nous remplissons un devoir de conscience en plaant
Walter Scott trs haut parmi les romanciers, et en particulier
_Quentin Durward_ trs haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est
un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des
effets moraux mieux attachs aux effets dramatiques.

L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyaut, mme
dans un tre obscur, jeune et pauvre, arrive plus srement  son but
que la perfidie, ft-elle aide de toutes les ressources du pouvoir,
de la richesse et de l'exprience. Il a charg du premier de ces rles
son cossais Quentin Durward, orphelin jet au milieu des cueils les
plus multiplis, des piges les mieux prpars, sans autre boussole
qu'un amour presque insens; mais c'est souvent quand il ressemble 
une folie que l'amour est une vertu. Le second est confi  Louis XI,
roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard arm des
ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour,
incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagn
de ses bourreaux comme d'une pe. Ces deux personnages si diffrents
ragissent l'un sur l'autre de manire  exprimer l'ide fondamentale
avec une vrit singulirement frappante. C'est en obissant
fidlement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses
propres intrts, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin
devait tre  la fois l'instrument et la victime, tournent en mme
temps  la confusion du rus vieillard et  l'avantage du simple jeune
homme.

Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention
premire du pote est dans le contraste historique, peint avec tant
de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne
Charles le Tmraire. Ce bel pisode est peut-tre en effet un dfaut
dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'intrt avec
le sujet lui-mme; mais cette faute, si elle existe, n'te rien  ce
que prsente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition
de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, mprise
l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le ddaignerait s'il l'osait.
Tous deux se hassent; mais Louis brave la haine de Charles parce
qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce
qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et
de ses tats, s'inquite prs du roi de France sans dfense, comme
le limier dans le voisinage du chat. La cruaut du duc nat de ses
passions, celle du roi de son caractre. Le bourguignon est loyal
parce qu'il est violent; il n'a jamais song  cacher ses mauvaises
actions; il n'a point de remords, car il a oubli ses crimes comme ses
colres. Louis est superstitieux, peut-tre parce qu'il est hypocrite;
la religion ne suffit pas  celui que sa conscience tourmente et
qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire  d'impuissantes
expiations, la mmoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui prs
de la pense du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours
ce qu'on a mdit longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il
a t un dsir et une esprance, devienne aussi un souvenir. Les deux
princes sont dvots; mais Charles jure par son pe avant de jurer
par Dieu, tandis que Louis tche de gagner les saints par des dons
d'argent ou des charges de cour, mle de la diplomatie  sa prire et
intrigue mme avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore
le danger, que Charles se repose dj de la victoire. La politique du
Tmraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus
loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu
les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et
combien celui qui parat ne rien craindre a peur de celui qui semble
tout redouter.

Avec quel art l'illustre crivain nous peint le roi de France se
prsentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de
Bourgogne, et lui demandant l'hospitalit au moment o l'orgueilleux
vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la
nouvelle d'une rvolte fomente dans les tats du duc par les agents
du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes  l'instant o
la mme table les runit! Ainsi la fraude est djoue par la fraude,
et c'est le prudent Louis qui s'est lui-mme livr sans dfense  la
vengeance d'un ennemi justement irrit. L'histoire dit bien quelque
chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'
l'histoire, parce que je prfre la vrit morale  la vrit
historique. Une scne plus remarquable encore peut-tre, c'est celle
o les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu
rapprocher, se rconcilient par un acte de cruaut que l'un imagine
et que l'autre excute. Pour la premire fois ils rient ensemble de
cordialit et de plaisir; et ce rire, excit par un supplice, efface
pour un moment leur discorde. Cette ide terrible fait frissonner
d'admiration.

Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et rvoltante, la peinture
de l'orgie. C'est,  notre avis, un des plus beaux chapitres de ce
livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand
surnomm le Sanglier des Ardennes, aurait manqu son tableau s'il
n'et excit l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une
donne dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'motion
et l'intrt ne se trouvent que l. Il n'appartient qu'aux esprits
timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la
voie qu'ils se sont trace.

Nous justifierons, d'aprs le mme principe, deux autres passages qui
ne nous paraissent pas moins dignes de mditation et de louange. Le
premier est l'excution de ce Hayraddin, personnage singulier dont
l'auteur aurait peut-tre pu tirer encore plus de parti. Le second est
le chapitre o le roi Louis XI, arrt par ordre du duc de Bourgogne,
fait prparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le chtiment de
l'astrologue qui l'a tromp. C'est une ide trangement belle que de
nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez
d'espace pour sa vengeance, rclamant des bourreaux pour derniers
serviteurs, et prouvant ce qui lui reste d'autorit par l'ordre d'un
supplice.

Nous pourrions multiplier ces observations et tcher de faire voir
en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble dfectueux,
particulirement dans le dnoment; mais le romancier aurait sans
doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en
aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable
champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous
nous bornerons  lui faire observer que le mot plac par lui dans la
bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrive du roi Louis XI 
Pronne appartient au fou de Franois 1er, qui le pronona lors du
passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalit de ce
pauvre Triboulet ne tient qu' ce mot, il faut le lui laisser. Nous
croyons galement que l'expdient ingnieux qu'emploie l'astrologue
Galeotti pour chapper  Louis XI avait dj t imagin quelque mille
ans auparavant par un philosophe que voulait mettre  mort Denis de
Syracuse. Nous n'attachons pas  ces remarques plus d'importance
qu'elles n'en mritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous
sommes tonn seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil
de Bourgogne,  des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant t
fond qu'un sicle plus tard par Henri III. Nous croyons mme que
l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur dcore son brave lord
Crawford, ne fut institu par Louis XI qu'aprs sa captivit. Que sir
Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques.
En remportant un lger triomphe de pdant sur un aussi illustre
_antiquaire_, nous ne pouvons nous dfendre de cette innocente joie
qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut dsaronn le duc
d'Orlans et tenu tte  Dunois, et nous serions tent de lui demander
pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime
pater, indulge victori_.


[1: Marcos Obregon de la Ronda.




                  SUR L'ABB DE LAMENNAIS

                        A PROPOS DE

      L'ESSAI SUR L'INDIFFRENCE EN MATIRE DE RELIGION


                                    Juillet 1823.

Serait-il vrai qu'il existe dans la destine des nations un moment o
les mouvements du corps social semblent ne plus tre que les dernires
convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumire
disparatre peu  peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit
s'effacer graduellement dans le ciel le crpuscule du soir? Alors,
disent des voix prophtiques, le bien et le mal, la vie et la mort,
l'tre et le nant, sont en prsence; et les hommes errent de l'un 
l'autre, comme s'ils avaient  choisir. L'action de la socit n'est
plus une action, c'est un tressaillement faible et violent  la fois,
comme une secousse de l'agonie. Les dveloppements de l'esprit humain
s'arrtent, ses rvolutions commencent. Le fleuve ne fconde plus,
il engloutit; le flambeau n'claire plus, il consume. La pense,
la volont, la libert, ces facults divines, concdes par la
toute-puissance divine  l'association humaine, font place 
l'orgueil,  la rvolte,  l'instinct individuel. A la prvoyance
sociale succde cette profonde ccit animale  laquelle il n'a pas
t donn de distinguer les approches de la mort. Bientt, en effet,
la rbellion des membres amne le dchirement du corps, que suivra
la dissolution du cadavre. La lutte des intrts passagers remplace
l'accord des croyances ternelles. Quelque chose de la brute s'veille
dans l'homme, et fraternise avec son me dgrade; il abdique le ciel
et vgte au-dessous de sa destine. Alors deux camps se tracent dans
la nation. La socit n'est plus qu'une mle opinitre dans une nuit
profonde, o ne brille d'autre lumire que l'clair des glaives qui
se heurtent et l'tincelle des armures qui se brisent. Le soleil se
lverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnatre qu'ils
sont frres; acharns  leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas.
La poussire de leur combat les aveugle.

Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple
cesse d'tre un peuple_. Les vnements qui se prcipitent avec une
rapidit toujours croissante s'imprgnent de plus en plus d'un sombre
caractre de providence et de fatalit, et le petit nombre d'hommes
simples, rests fidles aux prdictions antiques, regardent avec
terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux.

Esprons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore l. On
conserve quelque espoir de gurison tant que le malade ne repousse pas
le mdecin, et l'enthousiasme avide qu'veillent les premiers chants
de posie religieuse que ce sicle a entendus prouve qu'il y a encore
une me dans la socit.

C'est  fortifier ce souffle divin,  ranimer cette flamme cleste,
que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment suprieurs. Chacun
apporte son tincelle au foyer commun, et, grce  leur gnreuse
activit, l'difice social peut se reconstruire rapidement, comme ces
magiques palais des contes arabes, qu'une lgion de gnies achevait
dans une nuit. Aussi trouvons-nous des mditations dans nos crivains,
et des inspirations dans nos potes. Il s'lve de toutes parts une
gnration srieuse et douce, pleine de souvenirs et d'esprances.
Elle redemande son avenir aux prtendus philosophes du dernier sicle,
qui voudraient lui faire recommencer leur pass. Elle est pure, et par
consquent indulgente, mme pour ces vieux et effronts coupables qui
osent rclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels
n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son
existence sur des abmes, sur l'athisme et sur l'anarchie; elle
rpudie l'hritage de mort dont la rvolution la poursuit; elle
revient  la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers
 la vie; c'est pourquoi elle exige du pote plus que les gnrations
antiques n'en ont reu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui
demande des croyances.

Un des crivains qui ont le plus puissamment contribu  veiller
parmi nous cette soif d'motions religieuses, un de ceux qui savent
le mieux l'tancher, c'est sans contredit M. l'abb F. de Lamennais.
Parvenu, ds ses premiers pas, au sommet de l'illustration littraire,
ce prtre vnrable semble n'avoir rencontr la gloire humaine qu'en
passant. Il va plus loin. L'poque de l'apparition de l'_Essai sur
l'indiffrence_ sera une des dates de ce sicle. Il faut qu'il y
ait un mystre bien trange dans ce livre que nul ne peut lire sans
esprance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute rvlation
de notre destine. Tour  tour majestueux et passionn, simple
et magnifique, grave et vhment, profond et sublime, l'crivain
s'adresse au coeur par toutes les tendresses,  l'esprit par tous
les artifices,  l'me par tous les enthousiasmes. Il claire comme
Pascal, il brle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pense
laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous
ceux qu'elle ne relve pas. Il faut qu'elle console,  moins qu'elle
ne dsespre. Elle fltrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a
point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un
ennemi ou on le dfend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre
tait un besoin de notre poque, et la mode s'est mle de son succs!
C'est la premire fois sans doute que la mode aura t du parti de
l'ternit. Tout en dvorant cet crit, on a adress  l'auteur une
foule de reproches que chacun en particulier aurait d adresser  sa
conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont
cri comme les vendeurs chasss du temple. On a craint que l'me ne
restt vide lorsqu'il en aurait expuls les passions. Nous avons
entendu dire que ce livre austre attristait la vie, que ce prtre
morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les
fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abme.

Cet ouvrage a encore produit un autre phnomne, bien remarquable de
nos jours; c'est la discussion publique d'une question de thologie.
Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer  l'intrt
extraordinaire excit par l'_Essai_, la frivolit des gens du monde et
la proccupation des hommes d'tat ont disparu un instant devant un
dbat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne
renatre entre les deux Chambres.

M. de Lamennais, aid dans sa force par la force d'en haut, a
accoutum ses lecteurs  le voir porter, sans perdre haleine, d'un
bout  l'autre de son immense composition, le fardeau d'une ide
fondamentale, vaste et unique. Partout se rvle en lui la possession
d'une grande pense. Il la dveloppe dans toutes ses parties,
l'illumine dans tous ses dtails, l'explique dans tous ses mystres,
la critique dans tous ses rsultats. Il remonte  toutes les causes
comme il redescend  toutes les consquences.

Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils dgotent
profondment de tout ce qu'ont crit de drisoire et d'ironique les
chefs de la secte incrdule. Quand une fois on est mont si haut, on
ne peut plus redescendre aussi bas. Ds qu'on a respir l'air et vu la
lumire, on ne saurait rentrer dans ces tnbres et dans ce vide. On
est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes puiser
leur souffle d'un jour  forger ou  teindre Dieu. On est tent de
croire que l'athe est un tre  part, organis  sa faon, et qu'il a
raison de rclamer sa place parmi les btes; car on ne conoit rien 
la rvolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce
pas une trange socit que celle de ces individus ayant chacun un
crateur de leur cration, une foi selon leur opinion, disposant de
l'ternit pendant que le temps les emporte, et cherchant  raliser
cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouv par un paen? On
dirait le chaos  la poursuite du nant. Tandis que l'me du chrtien,
pareille  la flamme tourmente en vain par les caprices de l'air, se
relve incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infidles est comme
le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse.
Et l'on rit de les voir juger les choses ternelles du haut de
la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient
pniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les toiles.

Ceux qui apportent aux nations enivres par tant de poisons la
vritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en
la saintet de leur entreprise. Tt ou tard, les peuples dsabuss se
pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean  Jsus: _Ad quem
ibimus? verba vitae aeternae habes_. A qui irons-nous? vous avez les
paroles de la vie ternelle.




                       SUR LORD BYRON

                     A PROPOS DE SA MORT


Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir.

On nous demande notre pense sur lord Byron, et sur lord Byron mort.
Qu'importe notre pense?  quoi bon l'crire,  moins qu'on ne suppose
qu'il est impossible  qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles
dignes d'tre recueillies en prsence d'un aussi grand pote et d'un
aussi grand vnement? A en croire les ingnieuses fables de l'orient,
une larme devient perle en tombant dans la mer.

Dans l'existence particulire que nous a faite le got des lettres,
dans la rgion paisible o nous a plac l'amour de l'indpendance et
de la posie, la mort de Byron a d nous frapper, en quelque sorte,
comme une calamit domestique. Elle a t pour nous un de ces malheurs
qui touchent de prs. L'homme qui a dvou ses jours au culte des
lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de
lui, en mme temps que la sphre de son existence intellectuelle
s'agrandit. Un petit nombre d'tres chers occupent les tendresses
de son coeur, tandis que tous les potes morts et contemporains,
trangers et compatriotes, s'emparent des affections de son me. La
nature lui avait donn une famille, la posie lui en cre une seconde.
Ses sympathies, que si peu d'tres veillent auprs de lui, s'en vont
chercher,  travers le tourbillon des relations sociales, au del des
temps, au del des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il
se sent digne d'tre compris. Tandis que, dans la rotation monotone
des habitudes et des affaires, la foule des indiffrents le froisse et
le heurte sans mouvoir son attention, il s'tablit, entre lui et ces
hommes pars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des
communications, pour ainsi dire, lectriques. Une douce communaut
de penses l'attache, comme un lien invisible et indissoluble,  ces
tres d'lite, isols dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien;
de sorte que, lorsque par hasard il vient  rencontrer l'un d'entre
eux, un regard leur suffit pour se rvler l'un  l'autre; une parole,
pour pntrer mutuellement le fond de leurs mes et en reconnatre
l'quilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux trangers
sont ensemble comme deux frres nourris du mme lait, comme deux amis
prouvs par la mme infortune.

Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en
glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer
nous entranait vers Byron. Ce n'tait pas certainement l'attrait
que le gnie inspire au gnie; c'tait du moins un sentiment sincre
d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la
reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre
noblement le coeur. Quand on nous a annonc la mort de ce pote, il
nous a sembl qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous
n'avons renonc qu'avec amertume  jamais nouer avec Byron une de ces
potiques amitis qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir
avec la plupart des principaux esprits de notre poque, et nous lui
avons adress ce beau vers dont un pote de son cole saluait l'ombre
gnreuse d'Andr Chnier:

    Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu.

Puisque nous venons de laisser chapper un mot sur l'cole
particulire de lord Byron, il ne sera peut-tre pas hors de propos
d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la
littrature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait tre
vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait tre condamne. Des
esprits faux, habiles  dplacer toutes les questions, cherchent 
accrditer parmi nous une erreur bien singulire. Ils ont imagin que
la socit prsente tait exprime en France par deux littratures
absolument opposes, c'est--dire que le mme arbre portait
naturellement  la fois deux fruits d'espces contraires, que la mme
cause produisait simultanment deux effets incompatibles. Mais ces
ennemis des innovations ne se sont pas mme aperus qu'ils craient l
une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la
littrature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et
celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait prir. Ces
doctes rhteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui
existe contre ce qui a exist, nous rappellent involontairement le
Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une
jument morte en change d'un cheval vivant. Roland, il est vrai,
convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est l son
seul dfaut. Mais les Rolands du prtendu genre classique ne sont pas
encore  cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut
donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur dclarer
qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littrature comme il n'existe qu'une
socit; que les littratures antrieures, tout en laissant des
monuments immortels, ont d disparatre et ont disparu avec les
gnrations dont elles ont exprim les habitudes sociales et les
motions politiques. Le gnie de notre poque peut tre aussi beau que
celui des poques les plus illustres, il ne peut tre le mme; et il
ne dpend pas plus des crivains contemporains de ressusciter une
littrature[1] passe, qu'il ne dpend du jardinier de faire reverdir
les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps.

Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre
de petits esprits essayent de ramener les ides gnrales vers
le dsolant systme littraire du dernier sicle. Ce terrain,
naturellement aride, est depuis longtemps dessch. D'ailleurs on
ne recommence pas les madrigaux de Dorat aprs les guillotines de
Robespierre, et ce n'est pas au sicle de Bonaparte qu'on peut
continuer Voltaire. La littrature relle de notre ge, celle dont les
auteurs sont proscrits  la faon d'Aristide; celle qui, rpudie par
toutes les plumes, est adopte par toutes les lyres; celle qui, malgr
une perscution vaste et calcule, voit tous les talents clore dans
sa sphre orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux
battus des vents; celle enfin qui, rprouve par ceux qui dcident
sans mditer, est dfendue par ceux qui pensent avec leur me, jugent
avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette littrature n'a
point l'allure molle et effronte de la muse qui chanta le cardinal
Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle
n'interroge ni le creuset de l'athe ni le scalpel du matrialiste.
Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'intrt
seul rompt l'quilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants
pour les massacres. Elle ne connat ni l'adulation ni l'injure. Elle
ne prte point de sductions au mensonge. Elle n'enlve point leur
charme aux illusions. trangre  tout ce qui n'est pas son but
vritable, elle puise la posie aux sources de la vrit. Son
imagination se fconde par la croyance. Elle suit les progrs du
temps, mais d'un pas grave et mesur. Son caractre est srieux, sa
voix est mlodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit tre
la commune pense d'une grande nation aprs de grandes calamits,
triste, fire et religieuse. Quand il le faut, elle n'hsite pas  se
mler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car
nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas
la muse du dix-neuvime sicle qui peut dire:

    Non me agitant populi fasces, aut purpura regum.

Cette littrature cependant, comme toutes les choses de l'humanit,
prsente, dans son unit mme, son ct sombre et son ct consolant.
Deux coles se sont formes dans son sein, qui reprsentent la double
situation o nos malheurs politiques ont respectivement laiss les
esprits, la rsignation et le dsespoir. Toutes deux reconnaissent
ce qu'une philosophie moqueuse avait ni, l'ternit de Dieu, l'me
immortelle, les vrits primordiales et les vrits rvles; mais
celle-ci pour adorer, celle-l pour maudire. L'une voit tout du haut
du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La premire place au berceau de
l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit
de mort; l'autre environne ses pas de dmons, de fantmes et
d'apparitions sinistres. La premire lui dit de se confier, parce
qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans
cesse. Toutes deux possdent galement l'art d'esquisser des scnes
gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la premire,
attentive  ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres
tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse
d'attrister, rpand sur les images les plus riantes comme une
lueur infernale. L'une, enfin, ressemble  Emmanuel, doux et fort,
parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumire; l'autre
est ce superbe Satan[2] qui entrana tant d'toiles dans sa chute
lorsqu'il fut prcipit du ciel. Ces deux coles jumelles, fondes
sur la mme base, et nes, pour ainsi dire, au mme berceau, nous
paraissent spcialement reprsentes dans la littrature europenne
par deux illustres gnies, Chateaubriand et Byron.

Au sortir de nos prodigieuses rvolutions, deux ordres politiques
luttaient sur le mme sol. Une vieille socit achevait de s'crouler;
une socit nouvelle commenait  s'lever. Ici des ruines, l des
bauches. Lord Byron, dans ses lamentations funbres, a exprim les
dernires convulsions de la socit expirante. M. de Chateaubriand,
avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la
socit ranime. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne  l'heure
de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phnix
renaissant de sa cendre.

Par la tristesse de son gnie, par l'orgueil de son caractre, par les
temptes de sa vie, lord Byron est le type du genre de posie dont il
a t le pote. Tous ses ouvrages sont profondment marqus du sceau
de son individualit. C'est toujours une figure sombre et hautaine que
le lecteur voit passer dans chaque pome comme  travers un crpe de
deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague
et  l'obscurit, il a des paroles qui sondent toute une me, des
soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur
s'entr'ouvre  chaque pense qui en jaillit comme un volcan qui vomit
des clairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour
lui de mystres, et s'il ne fait voir les objets rels qu' travers un
voile, il montre  nu les rgions idales. On peut lui reprocher de
ngliger absolument l'ordonnance de ses pomes; dfaut grave, car un
pome qui manque d'ordonnance est un difice sans charpente ou un
tableau sans perspective. Il pousse galement trop loin le lyrique
ddain des transitions; et l'on dsirerait parfois que ce peintre si
fidle des motions intrieures jett sur les descriptions physiques
des clarts moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son
gnie ressemble trop souvent  un promeneur sans but qui rve en
marchant, et qui, absorb dans une intuition profonde, ne rapporte
qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit,
mme dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination
s'lve  des hauteurs o l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle
a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le
regard sublime dont la porte s'tend jusqu'au soleil[3]. On a
prtendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un ct de
son esprit,  l'cole de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une
diffrence profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire.
Voltaire n'avait pas souffert.

Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmente
du noble pote; mais, dans l'incertitude o nous sommes sur les causes
relles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractre, nous
aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'gare malgr
nous. Ne connaissant lord Byron que d'aprs ses pomes, il nous est
doux de lui supposer une vie selon son me et son gnie. Comme tous
les hommes suprieurs, il a certainement t en proie  la calomnie.
Nous n'attribuons qu' elle les bruits injurieux qui ont si longtemps
accompagn l'illustre nom du pote. D'ailleurs celle que ses torts ont
offense les a sans doute oublis la premire en prsence de sa mort.
Nous esprons qu'elle lui a pardonn; car nous sommes de ceux qui ne
pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose  graver
sur la pierre d'un tombeau.

Et nous, pardonnons-lui de mme ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux
ouvrages o il a paru descendre de la double hauteur de son caractre
et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si
bien tomb! Il semblait l comme un belliqueux reprsentant de la muse
moderne dans la patrie des muses antiques. Gnreux auxiliaire de la
gloire, de la religion et de la libert, il avait apport son pe et
sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers potes;
et dj le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur
des malheureux hellnes. Nous lui devons, nous particulirement, une
reconnaissance profonde. Il a prouv  l'Europe que les potes de
l'cole nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grce
paenne, admirent toujours ses hros; et que, s'ils ont dsert
l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles.

La mort de Byron a t accueillie dans tout le continent par les
signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salu
ses restes, et un deuil national a consacr la perte de cet tranger
parmi les calamits publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster
se sont ouvertes comme d'elles-mmes, afin que la tombe du pote
vnt honorer le spulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces
glorieuses marques de l'affliction gnrale, nous avons cherch quel
tmoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe,
rendait  l'ombre hroque de Byron, et nous avons vu une marotte qui
insultait sa lyre et des trteaux qui outrageaient son cercueil[4]!


[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots
littrature d'un sicle, on doit entendre non-seulement l'ensemble
des ouvrages produits durant ce sicle, mais encore l'ordre gnral
d'ides et de sentiments qui--le plus souvent  l'insu des auteurs
mmes--a prsid  leur composition.

[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le
titre d'cole _satanique_ sous lequel un homme de talent a dsign
l'cole de lord Byron.

[3: Dans un moment o l'Europe entire rend un clatant hommage au
gnie de lord Byron, avou grand homme depuis qu'il est mort, le
lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article
remarquable dont la _Revue d'dimbourg_, journal accrdit, salua
l'illustre pote  son dbut. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains
journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers
talents de notre poque.

La posie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni
les hommes ne tolrent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait
les comparer  une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble
auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-tre veut-il nous
dire: Voyez comme un mineur crit. Mais hlas! nous nous rappelons
tous la posie de Cowley  dix ans, et celle de Pope  douze. Loin
d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont t crits par un
colier au sortir du collge, nous croyons la chose trs commune,
et, sur dix coliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord
Byron.

Dans le fait, cette seule considration (celle du rang de l'auteur)
nous fait donner une place  lord Byron dans notre journal, outre
notre dsir de lui conseiller d'abandonner la posie pour mieux
employer ses talents.

Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des
pieds, quand ce nombre serait toujours rgulier, ne constituent pas
toute la posie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et
d'imagination sont indispensables, et que pour tre lu un pome a
besoin aujourd'hui de quelque pense ou nouvelle ou exprime de faon
 paratre telle.

Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands
potes ont tent avant lui; car les comparaisons ne sont nullement
agrables, comme il a pu l'apprendre de son matre d'criture.

Quant  ses imitations de la posie ossianique, nous nous y
connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson
tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce
nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles
ressemblent  du Macpherson, et nous sommes sr qu'elles sont tout
aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote.

Une grande partie du volume est consacre  immortaliser les
occupations de l'auteur pendant son ducation. Nous sommes fch de
donner une mauvaise ide de la psalmodie du collge par la citation de
ces stances attiques: (Suit la citation)...

Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les posies du noble
mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les
trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernires que nous
recevrons de lui... Qu'il russisse ou non, il est trs peu probable
qu'il condescende de nouveau  devenir auteur. Prenons donc ce qui
nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous
les dlicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur
pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons
reconnaissants, nous le rptons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que
Dieu bnisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval  la
bouche quand il ne cote rien.

Lord Byron daigna se venger de ce misrable fatras de lieux communs,
thme perptuel que la mdiocrit envieuse reproduit sans cesse contre
le gnie. Les auteurs de la _Revue d'dimbourg_ furent contraints
de reconnatre son talent sous les coups de son fouet satirique.
L'exemple parat bon  suivre, nous avouerons cependant que nous
eussions mieux aim voir lord Byron garder  leur gard le silence du
mpris. Si ce n'et t le conseil de son intrt, c'et t du moins
celui de sa dignit.

[4: Quelques jours aprs la nouvelle de la mort de lord Byron, on
reprsentait encore  je ne sais quel thtre du boulevard je ne sais
quelle factie de mauvais ton et de mauvais got, o ce noble pote
est personnellement mis en scne sous le nom ridicule de _lord
Trois-toiles_.




                      IDES AU HASARD


                                    Juillet 1824.


                           I


Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent 
l'entendre dire et redire, une rvolution est faite dans les arts.
Elle a commenc par la posie, elle s'est continue dans la musique;
la voil qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera
infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps
mortes comme meurent toujours les arts, en pleine acadmie. Au reste,
cette rvolution n'est qu'un retour universel  la nature et  la
vrit. C'est l'extirpation du faux got qui, depuis prs de trois
sicles, substituant sans cesse les conventions de l'cole  toutes
les ralits, a vici tant de beaux gnies. La gnration nouvelle a
dcidment jet l le haillon classique, la guenille philosophique,
l'oripeau mythologique. Elle a revtu la robe virile, et s'est
dbarrasse des prjugs, tout en tudiant les traditions.

Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement
amen par le cours des vnements, cette tourbe innombrable d'esprits
faux, de petits docteurs, de grands pdants, de lourds railleurs, de
_jugeurs_  verbe haut, de critiques superficiels, galement propres
 raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au mme degr;
d'artistes mdiocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie
dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes
gens s'imaginent qu' force de cris, de colre et d'anathmes, ils
parviendront  dtruire ou  modifier selon leur fantaisie un ordre
d'ides qui rsulte ncessairement d'un ordre de choses. Ils
ne comprennent pas que, de mme qu'un orage change l'tat de
l'atmosphre, une rvolution change l'tat de la socit. On les voit
s'vertuant en efforts inutiles pour corriger la littrature et les
arts ns de cette rvolution. Je serais curieux de savoir comment ils
s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel.

En attendant qu'ils aient rsolu ce problme, l'arc-en-ciel brillera,
et ce sicle sera ce qu'il est dans sa destine d'tre.

Que la nouvelle gnration laisse donc des critiques accrdits ou non
affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en
pleine dcadence_. Il faut se souvenir que l'acadmie a condamn _le
Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donn des frules  l'auteur du
_Gnie du christianisme_; que la _Revue d'dimbourg_ a renvoy lord
Byron  l'cole; il faut laisser la mdiocrit peser de toutes ses
petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'touffera pas. Et, 
tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que
de voir un homme de gnie foudroy par un professeur de gazette ou
d'athne? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc.


                         II


L'expression de l'amour, dans les potes de l'cole antique ( quelque
nation et  quelque poque qu'ils appartiennent), manque en gnral de
chastet et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier
aspect, se rattache cependant aux plus hautes considrations. Si nous
voulions l'examiner srieusement, nous trouverions au fond de cette
question toutes les socits paennes et tous les cultes idoltriques.
L'_absence de chastet dans l'amour_ est peut-tre le signe
caractristique des civilisations et des littratures que n'a point
purifies le christianisme. Sans parler de ces posies monstrueuses
par lesquelles Anacron, Horace, Virgile mme ont immortalis
d'infmes dbauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des
potes paens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin,
de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette dlicatesse, de
cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus
qu'un instinct animal et qu'un apptit charnel. Il est vrai que
l'amour chez ces potes est aussi raffin qu'il est grossier. Il est
difficile d'exprimer plus ingnieusement ce que sentent les brutes; et
c'est sans doute pour qu'il y ait une diffrence entre leurs amours et
ceux des animaux que ces galants diseurs font des lgies. Ils en sont
mme venus  convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au
monde; et _l'art d'aimer_ a t enseign par Ovide aux paens du
sicle d'Auguste, par Gentil Bernard aux paens du sicle de Voltaire.

Avec quelque attention, on reconnat qu'il existe une diffrence entre
les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance prs,
leur vermillon est le mme. Tous chantent la volupt matrielle. Mais
les potes paens, grecs et romains, semblent le plus souvent des
matres qui commandent  des _esclaves_, tandis que les potes paens
franais sont toujours des esclaves implorant leurs _matresses_.
Et le secret des deux civilisations diffrentes est tout entier
l-dedans. Les socits polies, mais idoltres, de Rome et d'Athnes
ignoraient la cleste dignit de la femme, rvle plus tard aux
hommes par le Dieu qui voulut natre d'une fille d've. Aussi l'amour,
chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes,
avait-il quelque chose d'imprieux et de mprisant. Tout, dans la
civilisation chrtienne, tend au contraire  l'ennoblissement du sexe
faible et beau; et l'vangile parat avoir rendu leur rang aux femmes,
afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degr possible de
perfectionnement social. Ce sont elles qui ont cr la chevalerie;
et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies
modernes, y a laiss l'honneur comme une me; l'honneur, cet instinct
de nature, qui est aussi une superstition de socit; cette seule
puissance dont un franais, supporte patiemment la tyrannie; ce
sentiment mystrieux inconnu aux anciens justes, qui est tout  la
fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien
ceci, l'_honneur_ est ignor des peuples  qui l'vangile n'a pas
encore t rvl, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est
nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la premire
place  l'homme, l'honneur donne le premier rang  la femme. Tout
l'quilibre des socits chrtiennes est l.


                          III


Je ne sais par quelle bizarre manie on prtend aujourd'hui refuser
au gnie le droit d'admirer hautement le gnie; on insulte 
l'enthousiasme que le chant du pote inspire  un pote; et l'on veut
que ceux qui ont du talent ne soient jugs que par ceux qui n'en ont
pas. On dirait que, depuis le sicle dernier, nous ne sommes plus
accoutums qu'aux jalousies littraires. Notre ge envieux se raille
de cette fraternit potique, si douce et si noble entre rivaux. Il a
oubli l'exemple de ces antiques amitis qui se resserraient dans
la gloire; et il accueillerait d'un rire ddaigneux l'allocution
touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile.


                          IV


La composition potique rsulte de deux phnomnes intellectuels,
la mditation et l'inspiration. La mditation est une facult;
l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu' un certain degr,
peuvent mditer; bien peu sont inspirs. _Spiritus flat ubi vult_.
Dans la mditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obit; parce
que la premire est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus
haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces
deux oprations de la pense se lient intimement dans l'me du pote.
Le pote appelle l'inspiration par la mditation, comme les prophtes
s'levaient  l'extase par la prire. Pour que la muse se rvle 
lui, il faut qu'il ait en quelque sorte dpouill toute son existence
matrielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement.
Il faut qu'il se soit isol de la vie extrieure, pour jouir avec
plnitude de cette vie intrieure qui dveloppe en lui comme un tre
nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout  fait
disparu de ses yeux, que le monde idal peut lui tre manifest. Il
semble que l'exaltation potique ait quelque chose de trop sublime
pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du gnie ne saurait
s'accomplir, si l'me ne s'est d'abord purifie de toutes ces
proccupations vulgaires que l'on trane aprs soi dans la vie; car
la pense ne peut prendre des ailes avant d'avoir dpos son fardeau.
Voil sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que prcde de la
mditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si fconde
en symboles mystrieux, quand le prtre avait difi l'autel, il y
allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin
y descendait du ciel.

Si l'on s'accoutumait  considrer les compositions littraires sous
ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction
nouvelle; car il est certain que le vritable pote, s'il est matre
du choix de ses mditations, ne l'est nullement de la nature de ses
inspirations. Son gnie, qu'il a reu et qu'il n'a point acquis, le
domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-tre vrai de
dire que l'on est parfois tranger comme homme  ce que l'on a crit
comme pote. Cette ide paratra sans doute paradoxale au premier
aperu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu' quel point le
chant appartient  la voix, et la posie au pote.

Heureux celui qui sent dans sa pense cette double puissance de
mditation et d'inspiration, qui est le gnie! Quel que soit son
sicle, quel que soit son pays, ft-il n au sein des calamits
domestiques, ft-il jet dans un temps de rvolutions, ou, ce qui
est plus dplorable encore, dans une poque d'indiffrence, qu'il se
confie  l'avenir; car si le prsent appartient aux autres hommes,
l'avenir est  lui. Il est du nombre de ces tres choisis qui doivent
venir  un jour marqu. Tt ou tard ce jour arrive, et c'est alors
que, nourri de penses et abreuv d'inspirations, il peut se montrer
hardiment  la foule, en rptant le cri sublime du pote:

    Voici mon orient; peuples, levez les yeux!


                          V


Si jamais composition littraire a profondment port l'empreinte
ineffaable de la mditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis
perdu_. Une ide morale, qui touche  la fois aux deux natures de
l'homme; une leon terrible donne en vers sublimes; une des plus
hautes vrits de la religion et de la philosophie, dveloppe dans
une des plus belles fictions de la posie; l'chelle entire de la
cration parcourue depuis le degr le plus lev jusqu'au degr le
plus bas; une action qui commence par Jsus et se termine par Satan;
ve entrane par la curiosit, la compassion et l'imprudence, jusqu'
la perdition; la premire femme en contact avec le premier dmon;
voil ce que prsente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense,
dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait
graduellement succder  toutes les teintes de lumire toutes les
nuances de tnbres; pome singulier, qui charme et qui effraye!


                          VI


Quand les dfauts d'une tragdie ont cela de particulier qu'il faut,
pour en tre choqu, avoir lu l'histoire et connatre les rgles, le
grand nombre des spectateurs s'en aperoit peu, parce qu'il ne sait
que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en
effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole
quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas pousse trop loin,
que m'importe la vrit historique, pourvu que la vrit morale soit
observe! Voulez-vous donc que l'on dise de l'histoire ce qu'on a
dit de la _Potique_ d'Aristote: _elle fait faire de bien mauvaises
tragdies_? Soyez peintre fidle de la nature et des caractres, et
non copiste servile de l'histoire. Sur la scne, j'aime mieux l'homme
vrai que le fait vrai.


                          VII


Quand on suit attentivement et sicle par sicle, dans les fastes
de la France, l'histoire des arts, si troitement lie  l'histoire
politique des peuples, on est frapp, en arrivant jusqu' notre temps,
d'un phnomne singulier. Aprs avoir retrouv sur les vitraux des
merveilleuses cathdrales du moyen ge comme un reflet de cette belle
poque de la grande fodalit, des croisades, de la chevalerie, poque
qui n'a laiss ni dans la mmoire des hommes, ni sur la face de la
terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe
au rgne de Franois 1er, si tourdiment appel _re de la renaissance
des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce sicle ingnieux
au moyen ge. Ce sont dj, moins leur puret et leur originalit
propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination
gothique. La posie, nave encore dans Marot, a pourtant cess d'tre
populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer
de route. Dj les tudes classiques ont gt le got national. Sous
Louis XIII, la dgnration est sensible; on subit les consquences
du mauvais systme o les arts se sont engags. On n'a plus de Jean
Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types
vicieux, que leur gnie corrigeait par tant de grce et d'lgance,
redeviennent lourds et btards entre les mains de leurs copistes.
A cette dcadence se mle je ne sais quel faux got florentin,
naturalis en France par les Mdicis. Tout se relve sous le sceptre
clatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le
principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et
les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant,
il faut le dire, le gnie de ce sicle illustre est incomplet. Sa
richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majest.

Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont port leurs fruits. Les
arts selon Aristote tombent de dcrpitude avec la monarchie selon
Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt
avec lui. L'esprit philosophique achve de mrir l'oeuvre classique;
et, dans ce sicle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de
plus. Architecture, sculpture, peinture, posie, musique, tout,  bien
peu d'exceptions prs, montre les mmes difformits. Voltaire amuse
une courtisane rgnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de
Dorat naissent pour les bergres de Boucher. Sicle ignoble quand
il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui,
commenant au cabaret pour finir  la guillotine, couronnant ses ftes
par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne mrite place
qu'entre le chaos et le nant.

Le sicle de Louis XIV ressemble  une crmonie de cour rgle par
l'tiquette; le sicle de Louis XV est une orgie de taverne, o la
dmence s'accouple au vice. Cependant, quelque diffrentes qu'elles
paraissent au premier abord, une cohsion intime existe entre ces deux
poques. D'une solennit d'apparat tez l'tiquette, il vous restera
une cohue; du rgne de Louis XIV tez la dignit, vous aurez le rgne
de Louis XV.

Heureusement, et c'est l que nous voulions en venir, le mme lien
est loin d'enchaner le dix-neuvime sicle au dix-huitime. Chose
trange! quand on compare notre poque si austre, si contemplative,
et dj si fconde en vnements prodigieux, aux trois sicles qui
l'ont prcde, et surtout  son devancier immdiat, on a d'abord
peine  comprendre comment il se fait qu'elle vienne  leur suite; et
son histoire, aprs la leur, a l'air d'un livre dpareill. On serait
tent de croire que Dieu s'est tromp de sicle dans sa distribution
alternative des temps. De notre sicle  l'autre, on ne peut dcouvrir
la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frdric et
Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Gricault, Boucher et Charlet,
il y a un abme, la rvolution.




                         1827


                  FRAGMENT D'HISTOIRE


Ce ne serait pas,  notre avis, un tableau sans grandeur et sans
nouveaut que celui o l'on essayerait de drouler sous nos yeux
l'histoire entire de la civilisation. On pourrait la montrer se
propageant par degrs de sicle en sicle sur le globe, et envahissant
tour  tour toutes les parties du monde. On la verrait poindre en
Asie, dans cette Inde centrale et mystrieuse o la tradition des
peuples a plac le paradis terrestre. Comme le jour, la civilisation
a son aurore en orient. Peu  peu elle s'veille et s'tend dans son
vieux berceau asiatique. D'un bras, elle dpose dans un coin du monde
la Chine, avec les hiroglyphes, l'artillerie et l'imprimerie, comme
une premire bauche de ses oeuvres futures, comme un immuable
chantillon de ce qu'elle fera un jour. De l'autre, elle jette 
l'occident ces grands empires d'Assyrie, de Perse, de Chalde, ces
villes prodigieuses, Babylone, Suse, Perspolis, mtropoles de la
terre, qui n'a pas mme gard leur trace. Alors, tandis que tout le
reste du globe est submerg sous de profondes tnbres, resplendit
dans tout son clat cette haute civilisation thocratique de l'orient,
dont on entrevoit  peine,  travers tant de sicles, quelques rayons
blouissants, quelques gigantesques vestiges, et qui nous parat
fabuleuse, tant elle est lointaine, vague et confuse! Cependant la
civilisation marche et se dveloppe toujours. L'intrieur des terres
ne lui suffit plus, elle colonise le bord des mers. Aux populations
de laboureurs et de bergers succdent des races de pcheurs et de
commerants. De l, les phniciens, les phrygiens, Sidon, Troie,
Sarepta, et Tyr, qui bat les mers, comme dit l'criture, avec les
_ailes de mille vaisseaux_. Enfin, prte  dborder l'Asie, elle fonde
sur la limite de l'Afrique cette nigmatique gypte, ce peuple de
prtres et de marchands, de laboureurs et de matelots, qui est
en quelque sorte la transition de la civilisation asiatique  la
civilisation africaine, des empires thocratiques aux rpubliques
commerantes, de Babylone  Carthage.

Sur l'gypte, en effet, s'appuient les trois civilisations successives
d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'gypte est la clef de vote de
l'ancien continent.

Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux
routes, l'une au nord, l'autre au couchant; et, tandis que l'gypte
cre la Grce en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors
la scne change. L'Asie s'teint. C'est le tour de l'Afrique. Les
carthaginois compltent l'oeuvre des phniciens, leurs pres. Pendant
que derrire eux s'lvent, comme les arcs-boutants de leur empire,
ces royaumes de Nubie, d'Abyssinie, de Nigritie, d'thiopie, de
Numidie; pendant que se peuple et se fconde cette terre de feu qui
doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s'empare des mers et
court les aventures. Elle dbarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne.
Puis la Mditerrane ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux
franchissent les colonnes d'Hercule, o plus tard la timide navigation
des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientt les
colonies carthaginoises, risques sur l'ocan, dpassent la pninsule
hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en ctoyant
la rive occidentale de l'Europe, apportent le dialecte phnicien,
d'abord en Biscaye, o on le retrouve colorant de mots tranges
l'ancienne langue ibrique, puis en Irlande, au pays de Galles, en
Armorique, o il subsiste encore aujourd'hui, ml au celte primitif.
Elles enseignent  ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts,
de leur commerce, de leur religion; le culte monstrueux du Saturne
carthaginois, qui devient le Teutats celte; les sacrifices humains;
et jusqu'au mode de ces sacrifices, les victimes brles vives dans
des cages d'osier  forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes
ce qu'elle a de la thocratie asiatique, dnatur par sa froce
civilisation. Les druides sont des mages; seulement ils ont pass par
l'Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec
l'orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d'gyptien.
De grossiers hiroglyphes, les caractres runiques, commencent  en
marquer la face, que jusque-l le fer n'avait pas touche; et il n'est
pas prouv que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise
qui ait dpos sur la grve armoricaine cet autre hiroglyphe
monumental, Karnac, livre colossal et ternel dont les sicles ont
perdu le sens et dont chaque lettre est un oblisque de granit. Comme
Thbes, la Bretagne a son palais de Karnac.

L'audace punique ne s'est peut-tre pas arrte l. Qui sait jusqu'o
est alle Carthage? N'est-il pas trange qu'aprs tant de sicles on
ait retrouv vivant en Amrique le culte du soleil, le Blus assyrien,
le Mithra persan? N'est-il pas tonnant qu'on y ait retrouv des
vestales (les filles du soleil), dbris du sacerdoce asiatique et
africain, emprunt aussi par Rome  Carthage? N'est-il pas merveilleux
enfin que ces ruines du Prou et du Mexique, magnifiques tmoins d'une
ancienne civilisation teinte, ressemblent si fort par leur caractre
et par leurs ornements aux monuments syriaques; par leur forme et par
leurs hiroglyphes,  l'architecture gyptienne?...

Quoi qu'il en soit, le colosse carthaginois, matre des mers, hritier
de la civilisation d'Asie, d'un bras s'appuyant sur l'Egypte, de
l'autre environnant dj l'Europe, est un moment le centre des
nations, le pivot du globe. L'Afrique domine le monde.

Cependant la civilisation a dpos son germe en Grce[1]. Il y a pris
racine, il s'y est dvelopp, et du premier jet a produit un peuple
capable de le dfendre contre les irruptions de l'Asie, contre les
revendications hautaines de cette vieille mre des nations. Mais,
si ce peuple a su dfendre le feu sacr, il ne saurait le propager.
Manquant de mtropole et d'unit, divise en petites rpubliques qui
luttent entre elles, et dans l'intrieur desquelles se heurtent
dj toutes les formes de gouvernement, dmocratie, oligarchie,
aristocratie, royaut, ici nerve par des arts prcoces, l noue
par des lois troites, la socit grecque a plus de beaut que de
puissance, plus d'lgance que de grandeur, et la civilisation s'y
raffine avant de se fortifier. Aussi Rome se hte-t-elle d'arracher 
la Grce le flambeau de l'Europe, elle le secoue du haut du Capitole
et lui fait jeter des rayons inattendus. Rome, pareille  l'aigle, son
redoutable symbole, tend largement ses ailes, dploie puissamment ses
serres, saisit la foudre et s'envole. Carthage est le soleil du monde,
c'est sur Carthage que se fixent ses yeux. Carthage est matresse des
ocans, matresse des royaumes, matresse des nations. C'est une ville
magnifique, pleine de splendeur et d'opulence, toute rayonnante des
arts tranges de l'orient. C'est une socit complte, finie, acheve,
 laquelle rien ne manque du travail du temps et des hommes. Enfin, la
mtropole d'Afrique est  l'apoge de sa civilisation, elle ne peut
plus monter, et chaque progrs dsormais sera un dclin. Rome au
contraire n'a rien. Elle a bien pris dj tout ce qui tait  sa
porte; mais elle a pris pour prendre plutt que pour s'enrichir. Elle
est  demi sauvage,  demi barbare. Elle a son ducation ensemble et
sa fortune  faire. Tout devant elle, rien derrire.

Quelque temps les deux peuples existent de front. L'un se repose dans
sa splendeur, l'autre grandit dans l'ombre. Mais peu  peu l'air et la
place leur manquent  tous deux pour se dvelopper. Rome commence 
gner Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises
sur les deux rives opposes de la Mditerrane, les deux cits se
regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les sparer. L'Europe
et l'Afrique psent l'une sur l'autre. Comme deux nuages surchargs
d'lectricit, elles se ctoient de trop prs. Elles vont se mler
dans la foudre.

Ici est la priptie de ce grand drame. Quels acteurs sont en
prsence! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-l de
laboureurs et de soldats; deux peuples, l'un rgnant par l'or,
l'autre par le fer; deux rpubliques, l'une thocratique, l'autre
aristocratique; Rome et Carthage; Rome avec son arme, Carthage avec
sa flotte; Carthage vieille, riche, ruse, Rome jeune, pauvre et
forte; le pass et l'avenir; l'esprit de dcouverte et l'esprit de
conqute; le gnie des voyages et du commerce, le dmon de la guerre
et de l'ambition; l'orient et le midi d'une part, l'occident et le
nord de l'autre; enfin, deux mondes, la civilisation d'Afrique et la
civilisation d'Europe.

Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est
galement formidable. Rome, dj  l'troit dans ce qu'elle connat du
monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui
tient en laisse l'Espagne, l'Armorique et cette Bretagne que les
romains croyaient au fond de l'univers, Carthage a dj jet son ancre
d'abordage sur l'Europe.

La bataille clate. Rome copie grossirement la marine de sa rivale.
La guerre s'allume d'abord dans la Pninsule et dans les les. Rome
heurte Carthage dans cette Sicile o dj la Grce a rencontr
l'gypte, dans cette Espagne o plus tard lutteront encore l'Europe et
l'Afrique, l'orient et l'occident, le midi et le septentrion.

Peu  peu le combat s'engage, le monde prend feu. Les colosses
s'attaquent corps  corps, ils se prennent, se quittent, se
reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les
Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifis en deux
hommes, Annibal et Scipion, s'treignent et s'acharnent pour en finir.
C'est un duel  outrance, un combat  mort. Rome chancelle, elle
pousse un cri d'angoisse: _Annibal ad portas_! Mais elle se relve,
puise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et
l'efface du monde.

C'est l le plus grand spectacle qui soit dans l'histoire. Ce n'est
pas seulement un trne qui tombe, une ville qui s'croule, un peuple
qui meurt. C'est une chose qu'on n'a vue qu'une fois, c'est un astre
qui s'teint; c'est tout un monde qui s'en va; c'est une socit qui
en touffe une autre.

Elle l'touff sans piti. Il faut qu'il ne reste rien de Carthage.
Les sicles futurs, ne sauront d'elle que ce qu'il plaira  son
implacable rivale. Ils ne distingueront qu' travers d'paisses
tnbres cette capitale de l'Afrique, sa civilisation barbare, son
gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts,
ses monuments gigantesques, ses flottes qui vomissaient le feu
grgeois, et cet autre univers connu de ses pilotes, et que
l'antiquit romaine nommera ddaigneusement le _monde perdu_.

Rien n'en restera. Seulement, longtemps aprs encore, Rome, haletant
et comme essouffle de sa victoire, se recueillera en elle-mme, et
dira dans une sorte de rverie profonde: _Africa portentosa_!

Prenons haleine avec elle; voil le grand oeuvre accompli. La querelle
des deux moitis de la terre, la voil dcide. Cette raction de
l'occident sur l'orient, dj la Grce l'avait tente deux fois. Argos
avait dmoli Troie. Alexandre avait t frapper l'Inde  travers la
Perse. Mais les rois grecs n'avaient dtruit qu'une ville, qu'un
empire. Mais l'aventurier macdonien n'avait fait qu'une troue dans
la vieille Asie, qui s'tait promptement referme sur lui. Pour jouer
le rle de l'Europe dans ce drame immense, pour tuer la civilisation
orientale, il fallait plus qu'Achille, il fallait plus qu'Alexandre;
il fallait Rome.

Les esprits qui aiment  sonder les abmes ne peuvent s'empcher de
se demander ici ce qui serait advenu du genre humain, si Carthage
et triomph dans cette lutte. Le thtre de vingt sicles et t
dplac. Les marchands eussent rgn, et non les soldats. L'Europe et
t laisse aux brouillards et aux forts. Il se serait tabli sur la
terre quelque chose d'inconnu.

Il n'en pouvait tre ainsi. Les sables et le dsert rclamaient
l'Afrique; il fallait qu'elle cdt la scne  l'Europe.

A dater de la chute de Carthage, en effet, la civilisation europenne
prvaut. Rome prend un accroissement prodigieux; elle se dveloppe
tant, qu'elle commence  se diviser. Conqurante de l'univers connu,
quand elle ne peut plus faire la guerre trangre, elle fait la guerre
civile. Comme un vieux chne, elle s'largit, mais elle se creuse.

Cependant la civilisation se fixe sur elle. Elle en a t la racine,
elle en devient la tige, elle en devient la tte. En vain les Csars,
dans la folie de leur pouvoir, veulent casser la ville ternelle et
reporter la mtropole du monde  l'orient. Ce sont eux qui s'en vont;
la civilisation ne les suit pas, et ils s'en vont  la barbarie.
Byzance deviendra Stamboul. Rome restera Rome.

Le Vatican remplace le Capitole; voil tout. Tout s'est croul de
vtust autour d'elle; la cit sainte se renouvelle. Elle rgnait par
la force, la voici qui rgne par la croyance, plus forte que la force.
Pierre hrite de Csar. Rome n'agit plus, elle parle; et sa parole est
un tonnerre. Ses foudres dsormais frappent les mes. A l'esprit de
conqute succde l'esprit de proslytisme. Foyer du globe, elle a des
chos dans toutes les nations; et ce qu'un homme, du haut du balcon
papal, dit  la ville sacre, est dit aussi pour l'univers. _Urbi et
orbi_.

Ainsi une thocratie fait l'Europe, comme une thocratie a fait
l'Afrique, comme une thocratie a fait l'Asie. Tout se rsume en trois
cits, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire prside
les rois sur leurs trnes. Chef-lieu du christianisme, Rome est le
chef-lieu ncessaire de la socit. Comme une mre vigilante, elle
garde la grande famille europenne, et la sauve deux fois des
irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser
Attila et les vandales. C'est elle qui forge le martel dont Charles
pulvrise Abdrame et les arabes.

On dirait mme que Rome chrtienne a hrit de la haine de Rome
paenne pour l'orient. Quand elle voit l'Europe assez forte pour
combattre, elle lui prche les croisades, guerre clatante et
singulire, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la
thocratie arme la fodalit.

Voil deux mille ans que les choses vont ainsi. Voil vingt
sicles que domine la civilisation europenne, la troisime grande
civilisation qui ait ombrag la terre.

Peut-tre touchons-nous  sa fin. Notre difice est bien vieux. Il se
lzarde de toutes parts. Rome n'en est plus le centre. Chaque peuple
tire de son ct. Plus d'unit, ni religieuse ni politique. L'opinion
a remplac la foi. Le dogme n'a plus la discipline des consciences.
La rvolution franaise a consomm l'oeuvre de la rforme; elle a
dcapit le catholicisme comme la monarchie; elle a t la vie  Rome.
Napolon, en rudoyant la papaut, l'a acheve; il a t son prestige
au fantme. Que fera l'avenir de cette socit europenne, qui perd de
plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique? Le moment
ne serait-il pas venu o la civilisation, que nous avons vue tour 
tour dserter l'Asie pour l'Afrique, l'Afrique pour l'Europe, va se
remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde?
Ne semble-t-elle pas se pencher vers l'Amrique? N'a-t-elle pas
invent des moyens de franchir l'Ocan plus vite qu'elle ne traversait
autrefois la Mditerrane? D'ailleurs, lui reste-t-il beaucoup  faire
en Europe? Est-il si hasard de supposer qu'use et dnature dans
l'ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge
pour se rajeunir et la fconder? Et pour cette terre nouvelle, ne
tient-elle pas tout prt un principe nouveau; nouveau, quoiqu'il
jaillisse aussi, lui, de cet vangile qui a deux mille ans, si
toutefois l'vangile a un ge? Nous voulons parler ici du principe
d'mancipation, de progrs et de libert, qui semble devoir tre
dsormais la loi de l'humanit. C'est en Amrique que jusqu'ici l'on
en a fait les plus larges applications. L, l'chelle d'essai est
immense. L, les nouveauts sont  l'aise. Rien ne les gne. Elles
ne trbuchent point  chaque pas contre des tronons de vieilles
institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appel, comme nous
le croyons avec joie,  refaire la socit des hommes, l'Amrique
en sera le centre. De ce foyer s'pandra sur le monde la lumire
nouvelle, qui, loin de desscher les anciens continents, leur
redonnera peut-tre chaleur, vie et jeunesse. Les quatre mondes
deviendront frres dans un perptuel embrassement. Aux trois
thocraties successives d'Asie, d'Afrique et d'Europe succdera la
famille universelle. Le principe d'autorit fera place au principe de
libert, qui, pour tre plus humain, n'est pas moins divin.

Nous ne savons, mais, si cela doit tre, si l'Amrique doit offrir
le quatrime acte de ce drame des sicles, il sera certainement bien
remarquable qu' la mme poque o naissait l'homme qui devait,
prparant l'anarchie politique par l'anarchie religieuse, introduire
le germe de mort dans la vieille socit royale et pontificale
d'Europe, un autre homme ait dcouvert une nouvelle terre, futur asile
de la civilisation fugitive; qu'en un mot, Christophe Colomb ait
trouv un monde au moment o Luther en allait dtruire un autre.

_Aliquis providet_.


[1: Ceci n'est qu'un premier chapitre. L'auteur n'a pu y indiquer et y
classer que les faits les plus gnraux et les plus sommaires. Il
n'a point nglig pour cela d'autres faits, qui, pour tre du second
ordre, n'en ont pas moins une haute valeur. On verra dans la suite
du livre dont ceci est un fragment, si jamais il termine ce livre,
comment il les coordonne et les rattache  l'ide principale. Les
preuves arriveront aussi. Il y a bien des cavits  fouiller dans
l'histoire, bien des fonds perdus dans cette mer, l mme o elle
a t le plus explore, le plus sonde. Et par exemple, la grande
civilisation dominante d'Europe, celle qui d'abord apparat aux yeux,
la civilisation grecque et romaine, n'est qu'un grand palimpseste,
sous lequel, la premire couche enleve, on retrouve les plages, les
trusques, les ibres et les celtes. Rien que cela ferait un livre.




                          1830


                    SUR M. DOVALLE


Il y a du talent dans les posies de M. Dovalle; et pourtant sans
preneurs, sans coterie, sans appui extrieur, ce recueil, on peut
le prdire, aura tout de suite le succs qu'il mrite. C'est que M.
Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour russir. En
littrature, le plus sr moyen d'avoir raison, c'est d'tre mort.

Et puis, ce manuscrit du pote tu  vingt ans rveille de si
douloureux souvenirs! Tant d'motions se soulvent en foule sous
chacune de ces pages inacheves! On est saisi d'une si profonde piti
au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons
toutes saignantes encore! Quelle critique faire aprs une si poignante
lecture? Comment raisonner ce qu'on a senti? Quelle tche impossible
pour nous autres surtout, critiques peu dtermins, simples hommes
d'art et de posie! Aussi, aprs avoir lu ce manuscrit, n'est-ce pas
de l'opinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais
volontiers.

Et d'abord, ce qui frappe en commenant cette lecture, ce qui frappe
en la terminant, c'est que tout dans ce livre d'un pote si fatalement
prdestin, tout est grce, tendresse, fracheur, douceur harmonieuse,
suave et molle rverie. Et, en y rflchissant, la chose semble plus
singulire encore. Un grand mouvement, un vaste progrs, avec lequel
sympathisait compltement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art.
Ce mouvement, nous l'avons dj dit bien des fois, n'est qu'une
consquence naturelle, qu'un corollaire immdiat de notre grand
mouvement social de 1789. C'est le principe de libert qui, aprs
s'tre tabli dans l'tat et y avoir chang la face de toute chose,
poursuit sa marche, passe du monde matriel au monde intellectuel,
et vient renouveler l'art comme il a renouvel la socit. Cette
rgnration, comme l'autre, est gnrale, universelle, irrsistible.
Elle s'adresse  tout, recre tout, rdifie tout, refait  la fois
l'ensemble et le dtail, rayonne en tous sens et chemine en toutes
voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularit), par cela
mme qu'elle est complte, la rvolution de l'art a ses cauchemars,
comme la rvolution politique a eu ses chafauds. Cela est fatal. Il
faut les uns aprs les madrigaux de Dorat, comme il fallait les autres
aprs les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la
comdie en paniers et l'lgie en pleureuses, avaient besoin de
secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'motions violentes, de
beaux et sombres gnies sont venus de nos jours la satisfaire. Et
il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jet dans vos mes tant de
sinistres imaginations, tant de rves horribles, tant de visions
sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes, qui paraissent si
fantasques et si dsordonns, ont obi  une loi de leur nature et
de leur sicle. Leur littrature, si capricieuse qu'elle semble et
qu'elle soit, n'est pas un des rsultats les moins ncessaires du
principe de libert qui dsormais gouverne et rgit tout d'en haut,
mme le gnie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique
dans cette fantaisie.

Et puis, le grand malheur aprs tout! Bonnes gens, soyons tranquilles.
Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la _terreur_ en fait
de rvolutions littraires. En conscience, tout _satanique_ qu'est le
premier, et tout _frntique_ qu'est le second, Byron et Mathurin me
font moins peur que Marat et Robespierre.

Si srieux que l'on soit, il est difficile de ne pas sourire
quelquefois en rpondant aux objections que l'ancien rgime littraire
emprunte  l'ancien rgime politique pour combattre toutes les
tentatives de la libert dans l'art. Certes, aprs les catastrophes
qui, depuis quarante ans, ont ensanglant la socit et dcim la
famille, aprs une puissante rvolution qui a fait des places de Grve
dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe,
ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par
consquent dans la posie, n'a besoin ni d'tre expliqu ni d'tre
justifi. Sans doute la contemplation des quarante dernires annes
de notre histoire, la libert d'un grand peuple qui clt gante
et crase une Bastille  son premier pas, la marche de cette haute
rpublique qui va les pieds dans le sang et la tte dans la gloire,
sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'aprs tout et
enfin c'est un progrs et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie
que de tristesse; mais, s'il nous rjouit par notre ct divin, il
nous dchire par notre ct humain, et notre joie mme y est triste;
de l, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un
deuil profond ml de fiert et d'orgueil dans la posie.

Heureux pour lui-mme le pote qui, n avec le got des choses
fraches et douces, aura su isoler son me de toutes ces impressions
douloureuses; et, dans cette atmosphre flamboyante et sombre qui
rougit l'horizon longtemps encore aprs une rvolution, aura conserv
rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rose et de soleil!

M. Dovalle a eu ce bonheur, d'autant plus remarquable, d'autant plus
trange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre
sitt sa chanson  peine commence! Il semblerait d'abord qu' dfaut
de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque
pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer,
rien de fatal. Bien au contraire, une posie toute jeune, enfantine
parfois; tantt les dsirs de Chrubin, tantt une sorte de
nonchalance crole; un vers  gracieuse allure, trop peu mtrique,
trop peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie
plutt naturelle que musicale; la joie, la volupt, l'amour; la femme
surtout, la femme divinise, la femme faite muse; et puis partout des
fleurs, des ftes, le printemps, le matin, la jeunesse; voil ce
qu'on trouve dans ce portefeuille d'lgies dchir par une balle de
pistolet.

Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de mlancolie, c'est,
comme dans le _Premier chagrin_, un accent confus, indistinct, presque
inarticul,  peine un soupir dans les feuilles de l'arbre,  peine
une ride  la face transparente du lac,  peine une blanche nue dans
le ciel bleu. Si mme, comme dans la touchante personnification
du _Sylphe_, l'ide de la mort se prsente au pote, elle est si
charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la ralit, que
les larmes en viennent aux yeux.

    Oh! respectez mes jeux et ma faiblesse,
    Vous qui savez le secret de mon coeur!
    Oh! laissez-moi pour unique richesse
           De l'eau dans une fleur;
    L'air frais du soir; au bois une humble couche,
    Un arbre vert pour me garder du jour...
    Le sylphe aprs ne voudra qu'une bouche
           Pour y mourir d'amour.

Certes, cela ne ressemble gure  un pressentiment. Il me semble que
cette grce, cette harmonie, cette joie qui s'panouit  tous les
vers de M. Dovalle, donnent  cette lecture un charme et un intrt
singuliers. Andr Chnier, qui est mort bien jeune galement et qui
pourtant avait dix ans de plus que M. Dovalle, Andr Chnier a laiss
aussi un livre de douces et _folles lgies_, comme il dit lui-mme,
o se rencontrent bien  et l quelques ambes ardents, fruit de
ses trente ans, et tout rouges des rverbrations de la lave
rvolutionnaire; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre
charmant de M. Dovalle, la grce, l'amour, la volupt. Aussi quiconque
lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la
jeune et ple figure de ce pote, souriant comme Andr Chnier, et
sanglant comme lui.

Et puis cette rflexion me vient en terminant: dans ce moment de mle
et de tourmente littraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent
ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un pote
de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui
s'vanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos?
N'est-il pas permis  ceux autour desquels s'amassent incessamment
calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menes, basses
trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre dloyale; hommes
dvous qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une libert de
plus, celle de l'art, celle de l'intelligence; hommes laborieux qui
poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie, d'un
ct,  de viles machinations de censure et de police, en butte, de
l'autre, trop souvent,  l'ingratitude des esprits mmes pour lesquels
ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la
tte avec envie vers ceux qui sont tombs derrire eux et qui dorment
dans le tombeau? _Invideo_, disait Luther dans le cimetire de Worms,
_invideo, quia quiescunt_.

Qu'importe toutefois! Jeunes gens, ayons bon courage; si rude qu'on
nous veuille faire le prsent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant
de fois mal dfini, n'est,  tout prendre, et c'est l sa dfinition
relle, que le _libralisme_ en littrature. Cette vrit est dj
comprise  peu prs de tous les bons esprits, et le nombre en est
grand; et bientt, car l'oeuvre est dj bien avance, le libralisme
littraire ne sera pas moins populaire que le libralisme politique.
La libert dans l'art, la libert dans la socit, voil le double but
auquel doivent tendre d'un mme pas tous les esprits consquents
et logiques; voil la double bannire qui rallie,  bien peu
d'intelligences prs (lesquelles s'claireront), toute la jeunesse si
forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse, et  sa
tte, l'lite de la gnration qui nous a prcds, tous ces sages
vieillards qui, aprs le premier moment de dfiance et d'examen, ont
reconnu que ce que font leurs fils est une consquence de ce qu'ils
ont fait eux-mmes, et que la libert littraire est fille de la
libert politique. Ce principe est celui du sicle et prvaudra. Les
_ultras_ de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se
prter secours pour refaire l'ancien rgime de toutes pices, socit
et littrature, chaque progrs du pays, chaque dveloppement des
intelligences, chaque pas de la libert fera crouler tout ce qu'ils
auront chafaud. Et, en dfinitive, leurs efforts de raction auront
t utiles. En rvolution, tout mouvement fait avancer. La vrit et
la libert ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et
tout ce qu'on fait contre elles les sert galement. Or, aprs tant de
grandes choses que nos pres ont faites et que nous avons vues, nous
voil sortis de la vieille forme sociale, comment ne sortirions-nous
pas de la vieille forme potique? A peuple nouveau, art nouveau.
Tout en admirant la littrature de Louis XIV, si bien adapte 
sa monarchie, elle saura bien avoir sa littrature propre, et
personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du
dix-neuvime sicle,  qui Mirabeau a fait sa libert et Napolon sa
puissance.




                       1825-1832

                 GUERRE AUX DMOLISSEURS!




                          1825


Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera
bientt plus  la France d'autre monument national que celui des
_Voyages pittoresques et romantiques_, o rivalisent de grce,
d'imagination et de posie le crayon de Taylor et la plume de Ch.
Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec
admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononc le ntre avec amiti.

Le moment est venu o il n'est plus permis  qui que ce soit de garder
le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle
France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de
dgradation et de ruine menacent  la fois le peu qui nous reste de
ces admirables monuments du moyen ge, o s'est imprime la vieille
gloire nationale, auxquels s'attachent  la fois la mmoire des rois
et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit  grands frais
je ne sais quels difices btards, qui, avec la ridicule prtention
d'tre grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs,
d'autres difices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne
s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'tre franais par
leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le chteau
des tats sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine
de Mdicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de
cavalerie. A Orlans, le dernier vestige des murs dfendus par Jeanne
vient de disparatre. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des
vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie
au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si lgante et si orne, tombe en ce
moment sous le marteau. La belle glise romane de Saint-Germain des
Prs, d'o Henri IV avait observ Paris, avait trois flches, les
seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale.
Deux de ces aiguilles menaaient ruine. Il fallait les tayer ou
les abattre; on a trouv plus court de les abattre. Puis, afin de
raccorder, autant que possible, ce vnrable monument avec le mauvais
portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les
_restaurateurs_ ont remplac quelques-unes des anciennes chapelles par
de petites bonbonnires  chapiteaux corinthiens dans le got de celle
de Saint-Sulpice; et on a badigeonn le reste en beau jaune serin.
La cathdrale gothique d'Autun a subi le mme outrage. Lorsque nous
passions  Lyon, en aot 1825, il y a deux mois, on faisait galement
disparatre sous une couche de dtrempe rose la belle couleur que les
sicles avaient donne  la cathdrale du primat des Gaules. Nous
avons vu dmolir encore, prs de Lyon, le chteau renomm de
l'Arbresle. Je me trompe, le propritaire a conserv une des tours, il
la loue  la commune, elle sert de prison. Une petite ville
historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir
des d'Aillecourt, la maison seigneuriale o naquit Tourville, et des
monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux glises du
onzime sicle servent d'curie. Il y en avait une troisime du mme
temps, nous ne l'avons pas vue;  notre passage, elle tait efface du
sol. Seulement nous en avons admir  la porte d'une chaumire, o ils
taient jets, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beaut
celle de l'difice dont ils taient les seuls vestiges. On a dtruit
l'antique glise de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche
clotre de Saint-Jean et ses deux flches si lgres et si hardies.
C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit
des matriaux. Mme indiffrence pour la charmante glise de Braisne,
dont la vote dmantele laisse arriver la pluie sur les dix tombes
royales qu'elle renferme.

A la Charit-sur-Loire, prs Bourges, il y a une glise romane qui,
par l'immensit de son enceinte et la richesse de son architecture,
rivaliserait avec les plus clbres cathdrales de l'Europe; mais elle
est  demi ruine. Elle tombe pierre  pierre, aussi inconnue que
les pagodes orientales dans leurs dserts de sable. Il passe l six
diligences par jour. Nous avons visit Chambord, cet Alhambra de la
France. Il chancelle dj, min par les eaux du ciel, qui ont filtr
 travers la pierre tendre de ses toits dgarnis de plomb. Nous le
dclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu
d'annes, la souscription, souscription qui, certes, mritait d'tre
nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura t
inutile; et bien peu de chose restera debout de cet difice, beau
comme un palais de fes, grand comme un palais de rois.

Nous crivons ceci  la hte, sans prparation et en choisissant au
hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont rests d'une excursion
rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y rflchisse, nous
n'avons dvoil qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cit que des
faits, et des faits que nous avions vrifis. Que se passe-t-il
ailleurs?

On nous a dit que des anglais avaient achet _trois cents francs_
le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les dbris de
l'admirable abbaye de Jumiges. Ainsi les profanations de lord Elgin
se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne
vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous
vendons les ntres. On affirme encore que le clotre si beau de
Saint-Wandrille est dbit, pice  pice, par je ne sais quel
propritaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une
carrire de pierres. _Proh pudor!_ au moment o nous traons ces
lignes,  Paris, au lieu mme dit _cole des beaux-arts_, un escalier
de bois, sculpt par les merveilleux artistes du quatorzime
sicle, sert d'chelle  des maons; d'admirables menuiseries de la
renaissance, quelques-unes encore peintes, dores et blasonnes, des
boiseries, des portes touches par le ciseau si tendre et si dlicat
qui a ouvr le chteau d'Anet, se rencontrent l, brises, disloques,
gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et
jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est install
l, et qui s'intitule _architecte de l'cole des beaux-arts_, et qui
marche tous les jours stupidement l-dessus. Et nous allons chercher
bien loin et payer bien cher des ornements  nos muses!

Il serait temps enfin de mettre un terme  ces dsordres, sur
lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les
dvastateurs rvolutionnaires, par les spculateurs mercantiles, et
surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore
en monuments franais. Il faut arrter le marteau qui mutile la face
du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les
droits de la proprit, la destruction d'un difice historique et
monumental ne doit pas tre permise  ces ignobles spculateurs que
leur intrt aveugle sur leur honneur; misrables hommes, et si
imbciles, qu'ils ne comprennent mme pas qu'ils sont des barbares!
Il y a deux choses dans un difice, son usage et sa beaut. Son usage
appartient au propritaire, sa beaut  tout le monde; c'est donc
dpasser son droit que le dtruire.

Une surveillance active devrait tre exerce sur nos monuments.
Avec de lgers sacrifices, on sauverait des constructions qui,
indpendamment du reste, reprsentent des capitaux normes. La seule
glise de Brou, btie vers la fin du quinzime sicle, a cot
vingt-quatre millions,  une poque o la journe d'un ouvrier se
payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante
millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs
pour la jeter bas.

Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions
reconstruire ces prodigieux difices, que nous ne le pourrions. Nous
n'avons plus le gnie de ces sicles. L'industrie a remplac l'art.

Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore l un sujet qui
exigerait un livre. Celui qui crit ces lignes y reviendra souvent,
 propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait
toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de
cette note rptera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas
dmolir la France.




                          1832.


Il faut le dire, et le dire haut, cette dmolition de la vieille
France, que nous avons dnonce plusieurs fois sous la restauration,
se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis
la rvolution de juillet, avec la dmocratie, quelque ignorance a
dbord et quelque brutalit aussi. Dans beaucoup d'endroits, le
pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a pass
des gentilshommes qui ne savaient pas crire aux paysans qui ne savent
pas lire. On est tomb d'un cran. En attendant que ces braves gens
sachent peler, ils gouvernent. La bvue administrative, produit
naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la
_centralisation_, la bvue administrative s'engendre toujours, comme
par le pass, du maire au sous-prfet, du sous-prfet au prfet, du
prfet au ministre. Seulement elle est plus grosse.

Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables
formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays merveill.
Nous ne voulons traiter de la _bvue administrative_ qu'en matire de
monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet,
que vingt-cinq volumes in-folio n'puiseraient pas.

Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-tre pas en France,
 l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu
d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, o il ne se mdite,
o il ne se commence, o il ne s'achve la destruction de quelque
monument historique national, soit par le fait de l'autorit centrale,
soit par le fait de l'autorit locale de l'aveu de l'autorit
centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la
tolrance de l'autorit locale.

Nous avanons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper,
et nous en appelons  la conscience de quiconque a fait, sur un
point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et
d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va
avec la pierre sur laquelle il tait crit. Chaque jour nous brisons
quelque lettre du vnrable livre de la tradition. Et bientt, quand
la ruine de toutes ces ruines sera acheve, il ne nous restera plus
qu' nous crier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux:

         ...Fuit Ilium et ingens
    Gloria!

Et  l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette  celui qui
crit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait
produire, l'extrait d'une lettre  lui envoye. Il n'en connat pas
personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce,
homme de got et de coeur; mais il le remercie de s'tre adress 
lui. Il ne fera jamais faute  quiconque lui signalera une injustice
ou une absurdit nuisible  dnoncer. Il regrette seulement que sa
voix n'ait pas plus d'autorit et de retentissement. Qu'on lise donc
cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle
atteste n'est pas un fait isol, mais un des mille pisodes du grand
fait gnral, la _dmolition successive et incessante de tous les
monuments de l'ancienne France_.

                              Charleville, 14 fvrier 1832.

     Monsieur,

Au mois de septembre dernier, je fis un voyage  Laon (Aisne), mon
pays natal. Je l'avais quitt depuis plusieurs annes; aussi,  peine
arriv, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arriv sur la
place du Bourg, au moment o mes yeux se levaient sur la vieille tour
de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts
barde d'chelles, de leviers et de tous les instruments possibles
de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais 
deviner pourquoi ces chelles et ces pioches, quand vint  passer M.
Th----, homme simple et instruit, plein de got pour les lettres et
fort ami de tout ce qui touche  la science et aux arts. Je lui
fis part  l'instant de l'impression douloureuse que me causait la
destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait,
m'apprit que, rest seul des membres de l'ancien conseil municipal,
il avait t seul pour combattre l'acte dont nous tions en ce moment
tmoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles,
tout avait chou. Les nouveaux conseillers, runis en majorit contre
lui, l'avaient emport. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de
cette tour innocente, M. Th---- avait t mme accus de carlisme.
Ces messieurs s'taient cris que cette tour ne rappelait que les
souvenirs des temps fodaux, et la destruction avait t vote par
acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui
se charge de l'excution une somme de plusieurs mille francs, les
matriaux en sus. Voil le prix du meurtre, car c'est un vritable
meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche
d'adjudication, en papier jaune. En tte tait crit en normes
caractres: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le
public est prvenu,_ etc.

Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le
march qui l'avoisine, si c'est l le but qu'on a cherch, on pouvait
sacrifier une maison particulire, _dont le prix n'et peut-tre pas
dpass la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont prfr anantir
la tour. Je suis afflig de le dire  la honte des Laonnois, leur
ville possdait un monument rare, un monument des rois de la seconde
race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV
tait le dernier. Aprs un pareil acte de vandalisme, on apprendra
quelque jour sans surprise qu'ils dmolissent leur belle cathdrale du
onzime sicle, pour faire une halle aux grains[1].

Les rflexions abondent et se pressent devant de tels faits.

Et d'abord, ne voil-t-il pas une excellente comdie? Vous
reprsentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant
en dlibration la grande _destruction de la tour dite de Louis
d'Outremer?_ Les voil tous, rangs en cercle, et sans doute assis
sur la table, jambes croises et babouches aux pieds,  la faon des
turcs. coutez-les. Il s'agit d'agrandir le carr aux choux et de
faire disparatre un _monument fodal_. Les voil qui mettent en
commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils
se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village.
Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la
_fodalit_, et s'y tient; l'autre allgue la _dme_; l'autre, la
_corve_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fosss pour
faire taire les grenouilles_; un cinquime, le _droit de jambage et
de cuissage_; un sixime, les ternels _prtres_ et les ternels
_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthlemy_; un autre,
qui est probablement avocat, les _jsuites_; puis ceci, puis cela,
puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer
est condamne.

Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhdrin, la situation
de ce pauvre homme, reprsentant unique de la science, de l'art, du
got, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprime de
ce paria? L'coutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du
vnrable monument? Et voyez-vous l'orage clater contre lui? Le voil
qui ploie sous les invectives. Voil qu'on l'appelle de toutes parts
_carliste_, et probablement _carlisse_. Que rpondre  cela? C'est
fini. La chose est faite. La dmolition du monument des ges de
barbarie est dfinitivement vote avec enthousiasme, et vous entendez
le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris
d'assaut la tour de Louis d'Outremer.

Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu
trouver quelque part faces plus drlatiques, profils plus bouffons,
silhouettes plus rjouissantes  charbonner sur les murs d'un cabaret
ou sur les pages d'une batrachomyomachie?

Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient,
croassaient et dlibraient, la vieille tour, si longtemps
inbranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voil tout 
coup que, par les fentres, par les portes, par les barbacanes, par
les meurtrires, par les lucarnes, par les gouttires, de partout, les
dmolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des
maons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dvore. La pauvre
tour commence  tomber pierre  pierre; ses sculptures se brisent
sur le pav; elle clabousse les maisons de ses dbris; son flanc
s'ventre; son profil s'brche, et le bourgeois inutile, qui passe 
ct sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'tonne de la voir charge
de cordes, de poulies et d'chelles plus qu'elle ne le fut jamais par
un assaut d'anglais ou de bourguignons.

Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque
contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire
ce que n'avaient fait ni bliers, ni balistes, ni scorpions, ni
catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni
serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer
des forges de Creil, ni les pierres  bombarde des carrires de
Pronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempte, ni la bataille,
ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvime
sicle, merveilleux progrs! d'une plume d'oie, promene  peu prs
au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits!
mchante plume d'un conseil municipal du vingtime ordre! plume qui
formule boiteusement les fetfas imbciles d'un divan de paysans! plume
imperceptible du snat de Lilliput! plume qui fait des fautes de
franais! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui,  coup sr,
a trac plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrt!

Et la tour a t dmolie! et cela s'est fait! et la ville a pay pour
cela! On lui a vol sa couronne, et elle a pay le voleur!

Quel nom donner  toutes ces choses?

Et, nous le rptons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est
pas un fait isol. A l'heure o nous crivons, il n'est pas un point
en France o il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou
c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand,
mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des dmolitions
est inpuisable. Elle a t commence par nous et par d'autres
crivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la
grossir, il serait impossible de la clore.

On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un
maire qui dplace un peulven pour marquer la limite du champ communal;
c'est un vque qui ratisse et badigeonne sa cathdrale; c'est un
prfet qui jette bas une abbaye du quatorzime sicle pour dmasquer
les fentres de son salon; c'est un artilleur qui rase un clotre
de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du
sarcophage de Thodeberthe une auge aux pourceaux.

Nous pourrions citer les noms. Nous en avons piti. Nous les taisons.

Cependant il ne mrite pas d'tre pargn, ce cur de Fcamp qui a
fait dmolir le jub de son glise, donnant pour raison que ce massif
incommode, cisel et fouill par les mains miraculeuses du quinzime
sicle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui cur,
dans sa splendeur  l'autel. Le maon qui a excut l'ordre du bat
s'est fait des dbris du jub une admirable maisonnette qu'on peut
voir  Fcamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps o le prtre tait
le suprme architecte? Maintenant le maon enseigne le prtre!

N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de
l'glise de Brou, de cette merveille, son grenier  foin, et qui en
demande ingnument la permission au ministre? N'tait-on pas en train
de gratter du haut en bas la belle cathdrale d'Angers quand le
tonnerre est tomb sur la flche, noire et intacte encore, et l'a
brle, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait
mieux aim abolir le vieux clocher que de le laisser gratigner par
des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il
pas rogn  Vincennes ses admirables tours et  Toulouse ses beaux
remparts? N'y a-t-il pas eu,  Saint-Omer, un prfet qui a dtruit aux
trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous prtexte
de donner du _travail aux ouvriers_? Drision! si vous tes des
administrateurs tellement mdiocres, des cerveaux tellement striles,
qu'en prsence des routes  ferrer, des canaux  creuser, des rues 
macadamiser, des ports  curer, des landes  dfricher, des coles 
btir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur
livrez pas comme une proie nos difices nationaux  dmolir, ne leur
dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutt,
ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou,
et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et
puis payez-leur ce travail. Voil une ide. J'aime mieux l'inutile que
le nuisible.

A Paris, le vandalisme fleurit et prospre sous nos yeux. Le
vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prlasse. Le
vandalisme est ft, applaudi, encourag, admir, caress, protg,
consult, subventionn, dfray, naturalis. Le vandalisme est
entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est
install sournoisement dans le budget, et il le grignote  petit
bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent.
Tous les jours il dmolit quelque chose du peu qui nous reste de
cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonn
Notre-Dame, le vandalisme a retouch les tours du Palais de Justice,
le vandalisme a ras Saint-Magloire, le vandalisme a dtruit le
clotre des Jacobins, le vandalisme a amput deux flches sur trois
 Saint-Germain-des-Prs. Nous parlerons peut-tre dans quelques
instants des difices qu'il btit. Le vandalisme a ses journaux,
ses coteries, ses coles, ses chaires, son public, ses raisons. Le
vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien rent,
bouffi d'orgueil, presque savant, trs classique, bon logicien, fort
thoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et
content de lui. Il tranche du Mcne. Il protge les jeunes talents.
Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie
des lves  Rome. Il porte habit brod, pe au ct et culotte
franaise. Il est de l'institut. Il va  la cour. Il donne le bras
au roi, et flne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans 
l'oreille. Vous avez d le rencontrer.

Quelquefois il se fait propritaire, et il change la tour magnifique
de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse,
impitoyablement ferme  l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef
de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'htel
de Sens une curie  rouliers, de la maison de la Couronne d'or une
draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se
fait peintre en btiments, et il dmolit Saint-Landry pour construire
sur l'emplacement de cette simple et belle glise une grande laide
maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il
encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette glise qui sera la
plus admirable parure de Paris, quand il aura dtruit Notre-Dame.
Quelquefois il se fait spculateur, et dans la nef dshonore de
Saint-Benot il embote violemment un thtre, et quel thtre!
Opprobre! le clotre saint, docte et grave des bndictins,
mtamorphos en je ne sais quel mauvais lieu littraire.

Sous la restauration, il prenait ses aises et s'battait d'une manire
tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment
le vandalisme, qui alors aussi tait architecte du roi, a trait la
cathdrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M.
Vitet, a dj signal le fait. Cette cathdrale est, comme on sait,
charge du haut en bas de sculptures excellentes qui dbordent
de toutes parts son profil. A l'poque du sacre de Charles X, le
vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se
dtacht par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vnt
tomber incongrment sur le roi, au moment o sa majest passerait; et
sans piti, et  grands coups de maillet, et trois grands mois durant,
il barba la vieille glise! Celui qui crit ceci a chez lui une belle
tte de Christ, dbris curieux de cette excution.

Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant 
celle-l, c'est l'excution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons
quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne
le citons ici que pour mmoire. Mais qui n'a hauss les paules en
passant devant ces deux petits enclos usurps sur une promenade
publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voil
les deux bouches qu'il se rserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre
royale et tranquille est trouble, la symtrie des parterres est
borgne, les bassins entaillent la terrasse; c'est gal, on a ses
deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se
taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les
Tuileries, c'tait l'_Athalie_ de Le Ntre.

On dit que le vandalisme a dj condamn notre vieille et irrparable
glise de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son ide  lui.
Il veut faire tout  travers Paris une grande, grande, grande rue.
Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dvastations chemin faisant!
Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques
de la Boucherie y passera peut-tre aussi. Mais qu'importe! une rue
d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite
tire du Louvre  la barrire du Trne; d'un bout de la rue, de la
barrire, on contemplera la faade du Louvre. Il est vrai que tout le
mrite de la colonnade de Perrault, si mrite il y a, est dans ses
proportions, et que ce mrite s'vanouira dans la distance; mais
qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre
bout, du Louvre, on verra la barrire du Trne, les deux colonnes
proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les
jambes de Potier. O merveilleuse perspective!

Esprons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait
de le raliser, esprons qu'il y aura une meute d'artistes. Nous y
pousserons de notre mieux.

Les dvastateurs ne manquent jamais de prtextes. Sous la
restauration, on gtait, on mutilait, on dfigurait, on profanait les
difices catholiques du moyen ge, le plus dvotement du monde. La
congrgation avait dvelopp sur les glises la mme excroissance
que sur la religion. Le sacr-coeur s'tait fait marbre, bronze,
badigeonnage et bois dor. Il se produisait le plus souvent dans
les glises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dore,
mystrieuse, lgiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante,
ronde et  faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathdrale,
pas de paroisse en France  laquelle il ne pousst, soit au front,
soit au ct, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait
pour les glises une vritable maladie. C'tait la verrue de
Saint-Acheul.

Depuis la rvolution de juillet, les profanations continuent, plus
funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au
prtexte dvot a succd le prtexte national, libral, patriote,
philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gte plus, on
n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes
raisons pour cela. Une glise, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la
fodalit. On dnonce un monument, on massacre un tas de pierres, on
septembrise des ruines. A peine si nos pauvres glises parviennent
 se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si
colossale, si vnrable, si magnifique, si impartiale, si historique,
si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau
tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable glise en
crivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces
difices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons
de tous ces crimes des temps passs dont ils ont t les tmoins. Nous
voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dvastons, nous
pulvrisons, nous dtruisons, nous dmolissons par esprit national. A
force d'tre bons franais, nous devenons d'excellents welches.

Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels rpugne ce qu'il
y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui
applaudissent aux dmolisseurs par d'autres raisons, des raisons
doctes et importantes, des raisons d'conomiste et de banquier.

--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela cote des frais
d'entretien, et voil tout. Jetez-les  terre et vendez les matriaux.
C'est toujours cela de gagn.--Sous le pur rapport conomique, le
raisonnement est mauvais. Nous l'avons dj tabli plus haut, ces
monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renomme
attire les trangers riches en France, rapportent au pays bien au del
de l'intrt de l'argent qu'ils ont cot. Les dtruire, c'est priver
le pays d'un revenu.

Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut.
Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur
son _utilit_? Malheur  vous si vous ne savez pas  quoi l'art sert!
On n'a rien de plus  vous dire. Allez! dmolissez! utilisez! Faites
des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la
Colonne.

D'autres acceptent et veulent l'art; mais,  les entendre, les
monuments du moyen ge sont des constructions de mauvais got, des
oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop
vite et trop soigneusement abolir. A ceux-l non plus il n'y a rien 
rpondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourn, le monde a march
depuis eux; ils ont les prjugs d'un autre sicle; ils ne sont plus
de la gnration qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le
rptons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent  l'entendre
dire et redire, en mme temps qu'une glorieuse rvolution politique
s'est accomplie dans la socit, une glorieuse rvolution
intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voil vingt-cinq ans que
Charles Nodier et Mme de Stal l'ont annonce en France; et, s'il
tait permis de citer un nom obscur aprs ces noms clbres, nous
ajouterions que voil quatorze ans que nous luttons pour elle.
Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des
romantiques s'est arrang de lui-mme, tout le monde tant  la fin du
mme avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est
pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrire-parloir des
collges, dans la pnombre des acadmies, quelques bons vieux enfants
qui font joujou dans leur coin avec les potiques et les mthodes d'un
autre ge; qui potes, qui architectes; celui-ci s'battant avec les
trois units, celui-l avec les cinq ordres; les uns gchant du pltre
selon Vignole, les autres gchant des vers selon Boileau.

Cela est respectable. N'en parlons plus.

Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la
cause de l'architecture du moyen ge, plaide srieusement pour la
premire fois depuis trois sicles, a t gagne en mme temps que la
bonne cause gnrale; gagne par toutes les raisons de la science,
gagne par toutes les raisons de l'histoire, gagne par toutes les
raisons de l'art, gagne par l'intelligence, par l'imagination et par
le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose juge et bien juge; et
disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils
sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met
dans leurs mains. Nous devons compte du pass  l'avenir. _Posteri,
posteri, vestra res agitur_.

Quant aux difices qu'on nous btit pour ceux qu'on nous dtruit, nous
ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais.
L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur
les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux 
dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou
quatre petites glises cubiques que vous btissez piteusement  et
l! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds
cintres et ses vilaines colonnes engages! Laissez crouler votre
palais de la chambre des dputs, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce
pas une insulte, au lieu dit _cole des beaux-arts_, que cette
construction hybride et fastidieuse dont l'pure a si longtemps sali
le pignon de la maison voisine, talant effrontment sa nudit et
sa laideur  ct de l'admirable faade du chteau de Gaillon?
Sommes-nous tombs  ce point de misre qu'il nous faille absolument
admirer les barrires de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus
bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah !
dcidment, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce
pas une belle chose, en vrit, que votre Madeleine, ce tome deux de
la Bourse, avec son lourd tympan qui crase sa maigre colonnade? Oh!
qui me dlivrera des colonnades?

De grce, employez mieux nos millions.

Ne les employez mme pas  parfaire le Louvre. Vous voudriez achever
d'enclore ce que vous appelez le paralllogramme du Louvre. Mais nous
vous prvenons que ce paralllogramme est un trapze; et, pour un
trapze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est
de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut
pas admirer et continuer, comme si c'tait de droit divin, tous les
monuments du dix-septime sicle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux
du dix-huitime, et surtout que ceux du dix-neuvime. Quel que
soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des
monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de
btards.

Le Louvre, dont les fentres entaillent l'architrave, le Louvre est de
ceux-l.

S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre
tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions  conserver,
 entretenir,  terniser les monuments nationaux et historiques qui
appartiennent  l'tat, et  racheter ceux qui sont aux particuliers.
La ranon sera modique. Vous les aurez  bon march. Tel propritaire
ignorant vendra le Parthnon pour le prix de la pierre.

Faites rparer ces beaux et graves difices. Faites-les rparer avec
soin, avec intelligence, avec sobrit. Vous avez autour de vous des
hommes de science et de got qui vous claireront dans ce travail.
Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres
imaginations; qu'il tudie curieusement le caractre de chaque
difice, selon chaque sicle et chaque climat. Qu'il se pntre de la
ligne gnrale et de la ligne particulire du monument qu'on lui met
entre les mains, et qu'il sache habilement souder son gnie au gnie
de l'architecte ancien.

Vous tenez les communes en tutelle, dfendez-leur de dmolir.

Quant aux particuliers, quant aux propritaires qui voudraient
s'entter  dmolir, que la loi le leur dfende; que leur proprit
soit estime, paye et adjuge  l'tat. Qu'on nous permette de
transcrire ici ce que nous disions  ce sujet en 1825: Il faut
arrter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait;
qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la proprit, la
destruction d'un difice historique et monumental ne doit pas tre
permise  ces ignobles spculateurs que leur intrt aveugle sur leur
honneur; misrables hommes, et si imbciles, qu'ils ne comprennent
mme pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un difice,
son usage et sa beaut. Son usage appartient au propritaire, sa
beaut  tout le monde,  vous,  moi,  nous tous. Donc, le dtruire,
c'est dpasser son droit.

Ceci est une question d'intrt gnral, d'intrt national. Tous les
jours, quand l'intrt gnral lve la voix, la loi fait taire les
glapissements de l'intrt priv. La proprit particulire a t
souvent et est encore  tous moments modifie dans le sens de la
communaut sociale. On vous achte de force votre champ pour en faire
une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achtera
votre monument.

S'il faut une loi, rptons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons
les objections s'lever de toutes parts:

--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose!

Pour si peu de chose!

Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que
faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a  peine dix
de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en
pondent par centaines, et, dans la couve, il y en a tout au plus deux
ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout,
contre tout,  propos de tout. Pour transporter les cartons de tel
ministre d'un ct de la rue de Grenelle  l'autre, on fait une loi.
Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la
nationalit de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les
cathdrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence
humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos pres, une loi pour
l'histoire, une loi pour l'irrparable qu'on dtruit, une loi pour ce
qu'une nation a de plus sacr aprs l'avenir, une loi pour le pass,
cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, ncessaire,
indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas!

Risible! risible! risible!


[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y tant
point formellement autoris par lui; mais nous le tenons en rserve
pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les
passages qui n'taient que l'expression trop bienveillante de la
sympathie de notre correspondant pour nous personnellement.

[2: Notre-Dame de Paris.




                         1833

                    YMBERT GALLOIX


Ymbert Galloix tait un pauvre jeune homme de Genve, fils ou
petit-fils, si notre mmoire est bonne, d'un vieux matre d'criture
du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien lev et bien lettr
d'ailleurs, qui vint  Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui
de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pense, qui en a leurr
tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, o
quiconque joue bien le jeu de sa destine finit par gagner; une
mtropole bnie o il y a des avenirs tout faits et  choisir, que
chacun peut ajuster  son existence; une terre de promission qui ouvre
des horizons magnifiques  toutes les intelligences dans toutes les
directions; un vaste atelier de civilisation o toute capacit trouve
du travail et fait fortune; un ocan o se fait chaque jour la pche
miraculeuse; une cit prodigieuse, en un mot, une cit de prompt
succs et d'activit excellente, d'o en moins d'un an l'homme de
talent qui y est entr sans souliers ressort en carrosse.

Il y est arriv au mois d'octobre 1827, il y est mort de misre au
mois d'octobre 1828.

Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misre 
Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes
et humaines qu'on est convenu de dsigner sous le nom vague
d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne
jeunesse qui pense et qui tudie, au milieu desquels il tomba  son
arrive  Paris, inconnu de tous, ne lui aient serr la main, ne lui
aient donn conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert
leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va
sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotiss
pour payer son dernier loyer et son dernier mdecin, et que ce n'est
pas au charpentier qu'il doit sa bire. Mais qu'est-ce que tout cela,
si ce n'est mourir de misre?

A son arrive  Paris, il se prsenta de lui-mme, avec quelque
assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici  ce sujet ce que nous
disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli
dans ses premires illusions et assist dans ses dernires angoisses.

--C'tait en octobre 1827, un matin qu'il faisait dj froid, je
djeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune
homme un peu courb, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes
rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me
lve et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrasse d'o je
ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Genve,
Paris_. Je compris que c'tait son nom, le lieu o il avait t
enfant, et le lieu o il voulait tre homme. Il me parla posie. Il
avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je
remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un
air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il
pleuvait  verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il
tait d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des potes
anglais, sur lesquels je suis peu lettr, Shakespeare et Byron
excepts. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa
chaise. Au bout de trois heures, je m'aperus qu'il avait des souliers
percs et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en
alla sans m'avoir parl d'autre chose que des potes anglais...

Il se prsenta  peu prs de cette faon partout o il alla,
c'est--dire chez trois ou quatre hommes spcialement vous aux tudes
d'art et de posie. Il fut bien reu partout, toujours encourag,
souvent aid. Cela ne l'a pas empch de mourir de misre,  la
lettre, comme il a t dit plus haut.

Ce qui le caractrisait dans les premiers mois de son sjour  Paris,
c'tait une ardente et fivreuse curiosit. Il voulait voir Paris,
entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle
politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde  la mairie;
non le Paris que viennent admirer les provinciaux dsoeuvrs, le
Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthon, pas mme le
Paris des bibliothques et des muses. Non, ce qui l'occupait avant
tout, ce qui veillait sans relche sa curiosit, ce qu'il examinait,
ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pense de Paris, c'est la
mission littraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris,
c'est le progrs que contient Paris. C'est surtout sous le point de
vue des dveloppements nouveaux de l'art que ce jeune homme tudiait
Paris. Partout o il entendait rsonner une enclume littraire, il
arrivait. Il y mettait ses ides, il les laissait marteler  plaisir
par la discussion, et souvent,  force de les reforger ainsi sans
cesse, il les dformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants
exemples du pril de la controverse pour les esprits de second ordre.
Quand il est mort, il n'avait plus une seule ide droite dans le
cerveau.

Ce qui le caractrisa dans les derniers mois de son sjour, qui furent
les derniers mois de sa vie, c'est un profond dcouragement. Il
ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En
quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rver
les nuances, le pauvre jeune homme tait arriv de la curiosit au
dgot. Ici il se prsente plusieurs questions, que nous posons sans
les rsoudre. De quel ct ses illusions taient-elles ruines?
tait-ce  l'intrieur ou  l'extrieur? Avait-il cess de croire en
lui ou au monde? Paris, aprs examen, lui avait-il sembl chose trop
grande ou chose trop petite? S'tait-il jug trop faible ou trop fort
pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de
civilisation? La mesure idale de lui-mme qu'il portait en lui
s'tait-elle trouve trop courte ou trop haute quand il l'avait
superpose aux ralits d'une existence  faire et d'une carrire 
parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hta sa
mort, tait-ce effroi ou ddain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'aprs avoir bien regard Paris, il croisa tristement
les bras et refusa de rien faire. tait-ce paresse? tait-ce fatigue?
tait-ce stupeur? Selon nous, c'tait les trois choses  la fois. Il
n'avait trouv ni dans Paris ni en lui-mme ce qu'il cherchait. La
ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il
avait cru voir en lui ne se ralisait pas. Son double rve vanoui, il
se laissa mourir.

Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique
comme au moral, sa mort fut une espce de suicide. On nous permettra
de ne pas clairer davantage un des cts de notre pense. Le fait est
qu'il refusa de travailler. On lui avait trouv des besognes  faire
(misrables besognes, il est vrai, o s'usent tant de jeunes gens
capables peut-tre de grandes choses), des dictionnaires, des
compilations, des biographies de contemporains  vingt francs la
colonne. Il s'essaya pendant un temps d'crire quelques lignes pour
ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut
invinciblement pris d'oisivet comme un voyageur est pris de sommeil
dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance
s'aggrava. La fivre survint. Il trana deux ou trois mois, et mourut.
Il avait vingt-deux ans.

A proprement parler, le pays de son choix, ce n'tait pas la France,
c'tait l'Angleterre. Son rve, ce n'tait pas Paris, c'tait Londres.
On le va voir dans les lignes qu'il a laisses. Vers les derniers
temps de sa vie, quand la souffrance commenait  dranger sa raison,
quand ses ides  demi teintes ne jetaient plus que quelques lueurs
dans son cerveau puis, il disait, bizarre chimre, que la principale
condition pour tre heureux, c'tait d'tre _n anglais_. Il voulait
aller en Angleterre pour y devenir lord, grand pote, et y faire
fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'tait le seul travail
auquel il ft rest fidle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait
mourir, il avait une grammaire sur son lit et il tudiait l'anglais.
Qu'en voulait-il faire?

Ymbert Galloix est mort triste, ananti, dsespr, sans une seule
vision de gloire  son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de
prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de
ces tours de Babel littraires que la librairie appelle _dictionnaires
biographiques_. Il esprait bien que personne ne viendrait jamais
dterrer cette prose de l. Quant aux rares essais de posie qu'il
avait tents, sur les derniers temps, dcourag comme il l'tait, il
en parlait d'un ton morose et fort svrement. Sa posie, en effet, ne
se produisait jamais gure qu' l'tat d'bauche. Dans l'ode, son vers
tait trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement
jusqu'au bout de la strophe. Sa pense, toujours dchire par de
laborieux enfantements, n'emplissait qu' grand peine les sinuosits
du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des
curiosits de rime et de forme qui peuvent tre, dans des talents
complets, une qualit de plus, prcieuse sans doute, mais secondaire
aprs tout, et qui ne supple  aucune qualit essentielle. Qu'un vers
ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour
qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une ide, une
image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de
son alvole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvole, c'est
le vers; le miel, c'est la posie.

Galloix tait plus  l'aise dans l'lgie. L, sa posie tait parfois
aussi palpitante que son coeur, mais l aussi la facult d'exprimer
tout lui manquait souvent. En gnral son cerveau rsistait  la
production littraire proprement dite. Quelquefois,  force de
souffrir, le pote devenait un homme, son lgie devenait une
confidence, son chant devenait un cri; alors c'tait beau.

Comme il croyait peu  la valeur essentielle et durable de sa prose
ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de raliser aucun de ses
rves d'artiste, il est mort avec la conviction dsolante que rien de
lui ne resterait aprs lui. Il se trompait.

Il restera de lui une lettre.

Une lettre admirable, selon nous, une lettre loquente, profonde,
maladive, fbrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte
toute une me, toute une vie, toute une mort; une lettre trange,
vraie lettre de pote, pleine de vision et de vrit.

Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu
nous la confier. La voici. Elle fera mieux connatre Ymbert Galloix
que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle
est, avec les rptitions, les nologismes, les fautes de franais (il
y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois.
Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera taient imposes
 celui qui crit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient
approuves de tout le monde. On a tch que cette publication, toute
dans l'intrt de l'art, ft aussi impersonnelle que possible. Ainsi
les noms propres qui sont crits en toutes lettres dans l'original ne
sont ici dsigns que par des initiales, afin de mnager les vanits
et surtout les modesties.

Cela pos, nous devons redire que l'essence mme de la lettre est
religieusement respecte. Pas un mot n'a t chang, pas un dtail n'a
t dform. Nous croyons qu'on lira avec le mme intrt que nous
cette confession mystrieuse d'une me qui ressemble fort peu aux
autres mes, et qui nous peint presque tous cependant. Voil,  notre
sens, ce qui caractrise cette singulire lettre. C'est une exception,
et c'est tout le monde.


                           Paris, 11 dcembre 1827.

       Mon pauvre D----,

Il y a bien des jours que je me propose de vous crire. Mais la
douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris,
qui mangent la moiti des journes, tout m'en a empch. Oh! que je
souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer  mettre
de l'ordre dans ma lettre,  vous dpeindre mme l'tat de mon me,
 matrialiser par des mots glacs ces navrantes et perptuellement
successives impressions, sensations, terreurs, abmes de mlancolie,
de dsespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 dcembre. Il est
trois heures. J'ai march, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre
horriblement. Arriv ici le 27 octobre, voici donc un mois que je
languis et vgte sans espoir. J'ai eu des heures, des journes
entires o mon dsespoir approchait de la folie. Fatigu, crisp
physiquement et moralement, crisp  l'me, j'errais sans cesse dans
ces rues boueuses et enfumes, inconnu, solitaire au milieu d'une
immense foule d'tres, les uns pour les autres inconnus aussi.

Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des
milliers de lumires se prolongeaient  l'infini, le fleuve coulait.
J'tais si fatigu, que je ne pouvais plus marcher, et l, regard
par quelques passants comme un fou probablement, l, je souffrais
tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois
 Genve sur mes sensations. Eh bien, ici je les dvore solitaire.
Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se runit pour
me dchirer l'me, ce sentiment immense et continuel du nant de nos
vanits, de nos joies, de nos douleurs, de nos penses; l'incertitude
de ma situation, la peur de la misre, ma maladie nerveuse, mon
obscurit, l'inutilit des dmarches, l'isolement, l'indiffrence,
l'gosme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des
montagnes, les penses philosophiques mme, et par-dessus tout cela,
oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacrants_[1] du pays de
ses aeux. Il est des moments o je rve  tout ce que j'aimais, o
je me promne encore sur Saint-Antoine, o je me rappelle toutes mes
douleurs de Genve, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il
est vrai.

Il est des moments o les traits de mes amis, de mes parents, un lieu
consacr par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont
l devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me
rveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentr dans ma chambre
solitaire, harass de corps et d'esprit, l je m'assieds, je rve,
mais d'une rverie amre, sombre, dlirante. Tout me rappelle
ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de
blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'touffe. Les heures des repas
changes! Oh! que je regrette et ma chambre de Genve, o j'ai tant
souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les
visages connus, et les rues accoutumes! Souvent un rien, la vue de
l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretire, tout cela me rend
le pass vivant, et m'accable de toute la douleur du prsent. Misre
de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientt quand il le
retrouverait! Je ne puis mme jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse
est toujours l qui dsenchante tout.

Ennui d'une me fltrie  vingt et un ans, doutes arides, vagues
regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires
du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs
idales, persuasion du malheur enracine dans l'me, certitude que
la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement
heureux: voil ce qui tourmente ma pauvre me. Oh! mon unique ami,
qu'ils sont malheureux, ceux qui sont ns malheureux!

Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique arienne rsonne 
mes oreilles, qu'une harmonie mlancolique et trangre au tourbillon
des hommes vibre de sphre en sphre jusqu' moi; il semble qu'une
possibilit de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre 
l'horizon de ma pense comme les fleuves des pays lointains 
l'horizon de l'imagination. Mais tout s'vanouit par un cruel retour
sur la vie positive, tout!

Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fume! Que
cette me tendre a d souffrir ici! Isol, errant, tourment comme
moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un sicle srieux et
de grands vnements, il gmirait  Paris; j'y gmis, d'autres y
viendront gmir. O nant! nant!

J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour,  l'Opra,
la musique enchante du _Sige de Corinthe_ m'avait fait oublier mes
peines. Vous savez combien j'aime l'lgance, la somptuosit, les
titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau
que possible ici-bas, du moins  l'extrieur. Eh bien, ces impressions
que m'apportaient  Genve tant de physionomies trangres et
distingues, tant de belles mes, de grands personnages, tant de
livres, d'quipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la
civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait
de Genve une ville peut-tre unique en Europe relativement  sa
grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouves  Paris qu'
l'Opra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, crite par
lui-mme, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour
moi et pour chaque me dans ces quatre ans! J'tais donc  l'Opra.
Les prestiges de la musique, la magnificence du thtre, les toilettes
et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout
cela, je me croyais prince, riche, honor; les portiques d'un monde
qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient  ma
vue entours d'une aurole d'lgance et de recherche. J'avais oubli
ma situation, ou plutt je cherchais  me convaincre qu'elle allait
cesser. Quoique entour des simples mises du parterre, c'tait bien
aux loges que j'tais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'tais
plong dans un ocan d'illusions, d'esprances dmesures, d'harmonie,
de splendeurs, de vanits, etc. Cet tat dura une demi-heure. Oh!
qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers!
Il en est de mme de la vie errante de ce riche, noble et malheureux
Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en
poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon tre
malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette
phrase. Vous savez combien je sais dpouiller le malheur de son
entourage positif et le contempler dans son affreuse nudit, qui est
la mme pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'me quelque
chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les
sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rver. Riez, car
l vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?

Je reprends la plume aujourd'hui 27 dcembre. Je souffre, et toujours.
J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore
de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc
le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin;
mais on est sorti de l'Odon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la
nuit rgnent. Je veille au coin d'un feu au quatrime tage de la rue
des Fosss-Saint-Germain-des-Prs. Ma chambre, assez lgante,
est seule, et je suis face  face avec ma tristesse et mon ennui.
Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre dsir
physique. Il faut que la douleur m'absorbe entirement. Mais je me
laisserai facilement aller  de nouvelles rveries. Venons au fait.
Depuis longtemps je suis trs li avec ----.


Je suis encore li intimement avec Ch. N----. Celui-l est encore plus
expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premires
fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupires, tout en
vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa
personne. Il me tmoigne une affection toute paternelle. On
pourrait lui reprocher peut-tre d'avoir trop d'indulgence pour les
mdiocrits, mais cela tient  sa grande bont. ---- tomberait dans
l'excs contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme
qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre
l; mais si j'tais oblig de me gner avec vous, autant vaudrait ne
pas vous crire.

Je passe tous les dimanches soirs chez N----. L se runissent
plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai caus avec
E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant clbre qui
s'intresse beaucoup  moi; M. de R----, antiquaire et historien.
Enfin M. J----, que j'ai connu l, est un ami que j'espre avoir
acquis. Il est colossal par la pense. S'il avait un peu plus de
posie dans l'me, je n'hsiterais pas  le regarder comme un homme
tonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce
n'est pas un mdiocre ddommagement  ma douleur que d'tre apprci
par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier
abord, et surtout dsesprant pour les mdiocrits, qu'il mprise,
lors mme qu'il les voit clbres. M. J---- ressemble  L----, il
est beau de visage. Dessous sa scheresse, il y a aussi beaucoup
d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manires,
une couleur montagnarde et anglaise. Il est n dans le Jura. Il a t
souvent  Genve. Nous sympathisons par la pense, par les inductions,
et par la difficult de rendre ce que nous prouvons.


Je reviens  N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les gots
d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prt vos posies; il en est
enchant. P. L---- va publier ses _Voyages en Grce_, en vers. Je lui
en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est potique comme
Byron; mais il n'y a ni cette pense fconde, ni ce gnie vaste et
souffrant qui nous prennent  la gorge dans le barde anglais et dans
son rival de Florence. M. L---- ressemble  Goethe (vous reconnaissez
l ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manire tout 
fait particulire et pleine de charme; il est simple, tranquille,
rserv; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a
beaucoup voyag. Il a un recueil de posies en portefeuille, mais il
a de la rpugnance  les publier toutes, parce qu'il les trouve trop
individuelles. Il a beaucoup got _ma vie_. Je vous dis en passant
que ---- et N---- font de mes posies plus de cas peut-tre qu'elles
ne mritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit  Genve, soit
ici. Je suis trs li avec de B----, le fils du pote, homme d'un
esprit lev. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame
tout  fait romantique. F---- a t au Cap et  la Martinique;
du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un pome en
portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux;
mais il ne faut pas le connatre pour aimer ses posies. Quel
dsenchantement! Je me rappelle que son _Pcheur_, avant que V----
allt en Russie, nous mut jusqu'aux larmes, et je prtais  l'auteur
quelque chose d'idal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas
d'un morceau tout rveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin,
etc.; et c'est un mlange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu
une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle 
un honnte homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un
triangle. S'il est assis, il se divise en deux pices qui forment
l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme a_,
qu'il est homme de bon ton de l'ancien rgime, et maigre comme
un lzard. Il fait peur  contempler. Vous savez qu'il a fait la
charmante bluette intitule _Sainte-P----_. Il connat L----. A----,
l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilis. Quelque chose
d'pre, et pourtant d'imposant, le caractrise. Il ne me reste pas de
place pour vous parler d'Al----, des V---- pre et fils, de D---- et
M----, rdacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littrateurs que
je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me parat tenir du
charlatan, de l'illumin, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai
pote. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une
entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tte--tte
a dur trois heures. Mais il y a trop de crme fouette dans ce
cerveau-l pour que je m'amuse  le faire mousser encore davantage.
Je dois tre prsent  Benjamin Constant par C----, bon garon (le
rdacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais  trouver en C----
un grave pasteur, et c'est un tourdi que j'ai trouv, mais du moins
un tourdi d'esprit et de mrite, quoique sans gnie. J'aurais encore
mille choses intressantes  vous dire, mais il faut clore ma lettre.

Vos _Mlodies_ ont paru. Jolie dition. Je les ai lues et relues avec
charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le
F._; je les ai recommandes au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il
faudrait, pour le succs, des prneurs que vous n'avez pas. Il s'en
vendra peu, je le crains. La posie est dans un discrdit si complet,
qu'il faut tre sur les lieux pour en avoir une ide. C'est cent fois
pis qu' Genve, personne ne lit de vers. On en achte encore moins.
L., D. et ---- font seuls exception  la rgle. D'ailleurs tout le
monde fait bien les vers  Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un
auteur tranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut
percer que par un heureux hasard. Votre loignement de Paris est
nuisible aussi au succs de votre livre; mais il est favorable  votre
bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dgot, de boue, de
fatigue et de tristesse. J'ignore l'tat de votre me  Florence; mais
 coup sr il serait pire  Paris; sans parler de l'extrme difficult
d'y vivre. Jusqu' prsent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais
amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a
crit que vous tiez li avec L----. Dcrivez-le-moi de la cravate 
la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rv, un lord Byron franais, de
l'insouciance, de la vanit, de l'affectation, du malheur, une pense
dvorante, du gnie  flots, du bon ton, de l'lgance; enfin une
atmosphre potique trangre qui n'a rien de commun avec la sale
atmosphre de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet
idal de mon me, o j'aime  retrouver jusqu' ces petits dfauts de
vanit, de purile affectation, qu'anciennement vous dtestiez, et
que vous avez finalement dcouverts en vous, comme on les dcouvrira
toujours chez la plupart des potes qui auront l'esprit d'analyse
et la bonne foi de l'homme suprieur? Il est une heure et demie,
j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots
derrire la copie de deux lgies que vous trouverez ci-incluses.


Mon ami, je continue ma lettre bien aprs l'avoir commence et
reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je
suis fou de douleur, mon dsespoir surpasse mes forces. J'ai souffert
aujourd'hui ce qu'il est  peine possible  un homme de se figurer.
Enfin, un accs de fivre m'a pris ce soir, c'tait l'excs de la
peine morale. coutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour
je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le prsent. Vous me
connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractre. J'ai fait une
dcouverte en moi, c'est que je ne suis rellement point malheureux
pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui
prend diffrentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici
j'ai t malheureux, ou plutt sous combien de formes le foie, la
bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantt,
vous le savez, c'tait de n'tre pas n anglais qui m'affligeait,
tantt de n'tre pas propre aux sciences; plus habituellement encore
de n'tre pas riche, de lutter avec la misre et les prjugs, d'tre
inconnu. Vous savez encore que depuis Genve il me semblait que si
jamais je parvenais  percer  Paris je serais enfin heureux. Eh bien,
mon ami, je suis li avec presque tous les littrateurs les plus
distingus. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont
d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous.
Eh bien, ma vanit est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des
moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivr
de ces petits triomphes d'une soire, d'un instant; et avec cela,
le fond, la presque totalit de ma vie, c'est je ne dirais pas le
malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les
veines; si l'on voyait mon me, je ferais piti, j'ai peur de devenir
fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq  six formes:
d'abord 'a t le regret de ma patrie, et mon incertitude de
l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _nant_; puis
un vide occup par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai
tant parl; enfin, depuis deux mois, toutes mes facults de douleur
se sont runies sur un point. J'ose  peine vous le dire, tant il est
fou; mais, je vous en supplie, ne voyez l-dedans qu'une forme de
douleur, qu'une des apparences de l'ulcre qui me ronge; ne me jugez
pas d'aprs les rgles ordinaires, et voyez le mal et non pas son
objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'tre pas n
anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens
vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule
ide, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'me a t
en butte si longtemps  un tumulte si vari, je suis monomane aussi
maintenant.

Je lisais dernirement _Valrie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous
exprimer les sensations que j'en ai reues. Ce livre tonnant m'avait
ennuy jadis; maintenant il m'a dchir. C'est que Gustave est comme
moi victime d'une passion dvorante, ou plutt d'une nergie de
sensations qui le dvore, et qui s'est porte sur un aliment naturel,
l'amour, tandis que cette mme nergie, luttant dans mon me avec le
vide, y enfante des fantmes. Je lisais ce roman, aux premiers
rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes alles du
Luxembourg. A chaque instant, je m'arrtais ananti.

Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord
vous savez que j'aime  revivre avec les morts,  connatre leur vie
d'autrefois,  habiter avec eux,  les suivre dans les circonstances
de leur existence,  me crer enfin des sympathies que pare l'illusion
du temps et que la prsence des individus ne puisse plus dtruire. Eh
bien, l, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante potes d'une vie
aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pense,
etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une
patrie dont j'aurais aim jusqu'aux prjugs; il y a tant de posie
dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans
tout ce qui est de ce pays-l! D'abord, au lieu d'une littrature, il
y en a quatre: l'amricaine, l'anglaise, l'cossaise, l'irlandaise; et
elles ont toutes avec la mme langue un caractre diffrent. Quelles
richesses littraires! la vie du maniaque Cowper, si grand pote, a
t crite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre.
C'est de celle-l que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes
les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un
anglais a devant les yeux une individualit, un personnage qui a le
privilge d'tre encore vivant, agissant, au physique comme au moral.
Il y a trente potes vivants, tous originaux, tous individuels, ne
marchant point sur les traces les uns des autres, et trs fconds.
Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux
Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trsors pour une
me qui aime  fuir le monde, et  chercher ses amis dans son cabinet!
Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les rimpriment sous
tous les formats. Quel got dans leurs ditions! quelle imagination
dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-mme; les hommes qui ont un
air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux
qui ont l'air distingu! Tout est _excentric_ dans cette nation;
j'aime jusqu' leur originalit, leurs vtements bizarres. Ce n'est
que l que l'enthousiasme rgne sous mille formes; que l, qu' ct
des ides positives les plus svres, on trouve les billeveses les
plus pittoresques. Ce pays runit tout, le positif et l'idal, la
France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout
comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.

Quelle individualit! on reconnat un anglais entre mille, un franais
ressemble  tout le monde.

L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la
bonne foi, des mes qui ont besoin d'espoir, que la matire n'a
pas dessches. Les extravagances individuelles des jeunes anglais
prouvent des mes agites. Oh! si vous voyiez la France, que vous
en seriez dgot! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se
sentir dplac. Cela vous faisait souffrir  Genve. Eh bien, je suis
cruellement dplac, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la
France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre;
je me trouve cruellement dplac, au milieu d'une nation frivole,
bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en
est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas
indiffrente; une o l'on trouve des amis fidles; des mes exaltes,
et o la frivolit mme, extravagante et bizarre, n'a pas ce
ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le
restaurateur o je dine, il y a des franais et des anglais. Quelle
diffrence! Presque tous les franais y sont gascons, braillards et
communs; tous les anglais, nobles et dcents. Enfin, mon ami, je sens
qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette
passion trouve un cho dans toutes les mes, il n'y a rien l de
ridicule; mais tel est le surcrot de mes douleurs, que je n'ose les
confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paratre
trop ridicules  qui ne les a pas naturellement prouves. Et
cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de prjugs pour me
croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _pouvantables_.
Tout la rveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente
chez Baudry, les moqueries mmes dont ils sont l'objet, tout cela me
dvore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur,
comme, sans doute, tout ce qui rappelle une matresse morte  un amant
passionn. Enfin, ma manie me dgote mme de la gloire. Je voudrais
tre clbre en Angleterre, et, par consquent, crire en anglais.
D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse crire autre
chose et ne sont malheureusement pas des sujets potiques. Je sais
que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'tais
anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon temprament maladif,
mais cela me fait un effet tout diffrent. C'est ma raison seule qui
me donne cette persuasion; car, si je n'coutais que la sensation, il
me semble que, n anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je
me reprsente ce que je suis d'organisation et d'me; mais n lord
anglais et riche. Tous mes gots, toutes mes vanits, tout serait
satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.

Une rflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les
rflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'tais pas
exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre
que moi; mon moi homogne, identique et individuel serait dtruit;
j'aurais d'autres ides! Nul ne voudrait se changer contre un
autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction!
Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble
que je changerais volontiers; degr de douleur o je n'tais pas
arriv jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'tait
possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi.
Mais que fais-je? quelle irrsistible manie m'entrane? Ah! mon
ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pices
ncessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rle
qui nous sera rvl un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous 
l'existence de Dieu,  l'immortalit de l'me? je dirais: Absurdes
questions! Dieu est parce qu'il est ncessaire; et je crois que
nous sommes ici-bas dans un tat faux, transitoire, intermdiaire.
Avons-nous exist ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos
langues bornes, et nos ides tourmentes, aborder le grand inconnu?
Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce dsir ardent de le connatre
et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur
d'airain, ce mur de l'impossible, du dfendu, contre lequel viennent
se briser non-seulement nos systmes, mais jusqu' nos lancements
d'ides, tout cela me prouve un _tre_. Non, la terre n'aurait pas,
avec de la boue, produit des tres si complexes et si bizarres.
Ensuite, aller plus loin me parat impossible. J'espre et je me tais.
Je sais seulement qu'ici-bas je me dbats sous la douleur comme un
tortur. Ces douleurs seront-elles compenses en ce monde ou ailleurs?
Je n'en sais rien.

Mes maux ont t si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus
ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir,
la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible,
indiffrent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se
mlent  tout cela! les ides affreuses qui me passent par la tte,
les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est l
tout...

Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur
caractre pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient,
une compensation gnrale, un paradis aprs la vie, me semblerait de
rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par
le caractre). Ceux-l souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils
vivent imprvoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le
malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des
pestifrs atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait
souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela,
j'espre, et j'avoue que Dieu me parat tellement ml  toutes les
choses d'ici-bas, qu'au rsum je me confie en lui. Courbons la tte,
amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise
mes douleurs, je les contemple froidement. L'ide qui prdomine chez
moi, c'est que je n'y peux rien.

Depuis deux mois j'ai repris l'tude de l'anglais avec une telle
nergie, que je lis facilement la posie. _Rasselas_, que je lie
dans ce moment, voil un livre prodigieux. Mon ide est d'aller en
Angleterre, et, aprs quelques annes, d'crire en anglais. J. L----,
avec lequel je suis trs li, me prte les potes lakistes modernes d
l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai chang votre Grando contre un
Byron en un volume. J'en ai lu un petit pome, _le Rve_, qui m'a
fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne
des leons, m'a dit qu'au bout de deux ans de sjour en Angleterre
j'crirai trs bien en anglais, parce que, dit-elle, j'cris dj
comme trs peu de franais. En effet, j'ai traduit du L---- presque
sans faute. Il est vrai que je travaille  l'anglais la moiti du
jour.

Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout o je
tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont
encore un tourment. Je travaille maintenant  une biographie; mais
j'ai besoin d'argent, je suis mme dans un grand embarras.

Y. G.


[1: Le mot est soulign dans la lettre que nous avons sous les yeux.


Quand on songe que l'homme qui a crit ceci est mort l-dessus, des
rflexions de toutes sortes dbordent autour de chacune des lignes de
cette longue lettre.

Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre!
Certes, ce n'est pas nous qui rpterons les banalits convenues;
ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par
l'artiste soient constamment prouves par l'artiste; ce n'est pas
nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une lgie et rie 
son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites  la cration
littraire et qui blmerons le pote de se donner artificiellement
telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme
le mdecin s'inocule telle ou telle fivre pour l'pier dans ses
paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a
de rel, de vrai, de beau et de profond dans certaines tudes
psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des tats
singuliers du coeur par d'minents potes contemporains qui n'en sont
pas morts. Mais nous ne pouvons nous empcher d'observer que ce qu'il
y a de particulirement poignant dans la lettre que nous venons de
citer, c'est que celui qui l'a crite en est mort. Ce n'est pas un
homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas
un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas
l'anatomie tudie sur la cire, ni mme sur la chair morte; c'est
l'anatomie tudie nerf  nerf, fibre  fibre, veine  veine, sur la
chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous
voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose
littraire, chose philosophique, chose potique, oeuvre de profond
artiste, fantaisie du gnie, vision d'Hoffmann, cauchemar de
Jean-Paul; non, c'est une chose relle, c'est un homme dans un bouge
qui crit. Le voil avec sa table charge de livres anglais, avec sa
plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les
lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il
pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure  l'horloge, quittant
sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la
continuer; puis il va dner  vingt sous, il rentre, il a froid, il se
remet  crire, parfois mme sans trop savoir ce qu'il crit; car son
cerveau est tellement secou par la douleur, qu'il laisse ses ides
tomber ple-mle sur le papier et s'parpiller et courir en dsordre,
comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.

Et s'il tait permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il
y aurait plus d'une observation  faire sur le style de cette lettre.
En gnral, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands
hommes et de gens clbres, manquent de navet, d'insouciance et de
simplicit. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont t crites
pour tre imprimes un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'
dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose trange,
certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre
d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien
crite comme doit tre crite une lettre, bien flottante, bien
dcousue, bien lche, bien ignorante de la publicit qu'elle peut
avoir un jour, bien certaine d'tre perdue. C'est l'ide qui se fait
jour comme elle peut, qui vient  vous toute nave dans l'tat o elle
se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre
d'en dranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a crite voulait
dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rver. C'est
un homme qui souffre et qui le dit  un autre homme. Voil tout.
Remarquez ceci, _ un autre homme_, pas  vingt, pas  dix, pas 
deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce
pote, ce qu'il fait l, ce serait une lgie, ce serait un chapitre,
ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le
laisser-aller, la ralit, la vrit; la prtention viendrait. Il se
draperait avec son haillon. Pour crire une lettre pareille, aussi
nglige, aussi poignante, aussi belle, sans tre malheureux comme
l'tait Ymbert Galloix, par le seul effort de la cration littraire,
il faudrait du gnie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.

Toutes les qualits pntrantes, mtaphysiques, intimes, ce style les
a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualits mordantes,
incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits.
Plusieurs ont t crayonns trop  la hte, et l'on sent que les
modles ont  peine pos un instant devant le peintre; mais comme ceux
qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en gnral bien touchs et
dtachs sur le fond d'une manire qui n'est pas commune! mtamorphose
frappante, et qui prouve, pour la millime fois, qu'il n'y a que deux
choses qui fassent un homme pote, le gnie ou la passion! Cet homme
qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour
ses lgies qu'une posie assez languissante, le voil tout  coup
admirable crivain dans une lettre. Du moment o il ne songe plus 
tre prosateur ni pote, il est grand pote et grand prosateur.

Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'ides le
plus extraordinaire peut-tre qu'ait encore produit dans un cerveau
humain la double action combine de la douleur physique et de la
douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie
effrayante, l'autopsie d'une me. Voil donc ce qu'il y avait au fond
de cette me. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive,
interminable, o la douleur a suint goutte  goutte durant des
semaines, durant des mois, o un homme qui saigne se regarde saigner,
o un homme qui crie s'coute crier, o il y a une larme dans chaque
mot.

Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est
pas la biographie des faits qu'il faut crire, c'est la biographie des
ides. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aim, n'a pas vcu;
il a pens; il n'a fait que penser, et,  force de penser, il a rv;
et,  force de rver, il s'est vanoui de douleur. Ymbert Galloix est
un des chiffres qui serviront un jour  la solution de ce lugubre et
singulier problme:--Combien la pense qui ne peut se faire jour et
qui reste emprisonne sous le crne met-elle de temps  ronger un
cerveau?--Nous le rptons, dans une vie pareille il n'y a pas
d'vnements, il n'y a que des ides. Analysez les ides, vous avez
racont l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire;
_c'est un penseur qui meurt de misre_! Voil ce que Paris, la cit
intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est  mditer. En
gnral, la socit a parfois d'tranges faons de traiter les potes.
Le rle qu'elle joue dans leur vie est tantt passif, tantt actif,
mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme
Malfiltre; en temps de rvolution, elle les fait mourir comme Andr
Chnier.

Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il
est un symbole. Il reprsente  nos yeux une notable portion de la
gnreuse jeunesse d' prsent. Au dedans d'elle, un gnie mal compris
qui la dvore; au dehors, une socit mal pose qui l'touffe. Pas
d'issue pour le gnie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme
pris sous la socit.

En gnral, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas
assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de
toutes sortes qui se prcipite avec une ardeur si intelligente et une
patience si rsigne dans toutes les directions de l'art. Cette foule
de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes
ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que
de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette lgion
d'intelligences! que de canaux  creuser, que de chemins  frayer dans
la science! que de provinces  conqurir, que de mondes  dcouvrir
dans l'art! Mais non, toutes les carrires sont fermes ou obstrues.
On laisse toutes ces activits si diverses, et qui pourraient tre si
utiles, s'entasser, s'engorger, s'touffer dans des culs-de-sac. Ce
pourrait tre une arme, ce n'est qu'une cohue. La socit est mal
faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit  un
avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences
en peine, l'oeil fix sur la rive lumineuse o il y a tant de choses
resplendissantes, gloire, puissance, renomme, fortune, se presser,
sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile.

                           Palus inamabilis unda
    Alligat, et novies Styx interfusa coercet.

Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui
dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une rputation. C'est
le thtre qui dit: Faites-vous une rputation. C'est le muse qui
dit: Faites-vous une rputation. Eh mais! laissez-les commencer!
aidez-les! Ceux qui sont clbres n'ont-ils pas d'abord t obscurs?
Et comment se faire une rputation, quel que soit leur gnie, sans
muse pour leur tableau, sans thtre pour leur pice, sans libraire
pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent
pas, il lui faut de l'air.

Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, o un but
dsintress doit passionner tous les gnies, il est du devoir de ceux
qui sont arrivs d'aplanir la route  ceux qui arrivent. Vous tes
sur le plateau, tant mieux, tendez la main  ceux qui gravissent.
Disons-le  l'honneur des lettres, en gnral cela a toujours t
ainsi. Nous ne pouvons pas croire  l'existence relle de ces espces
d'araignes littraires qui tendent leur toile, dit-on,  la porte des
thtres, par exemple, et qui se jettent sans piti sur tout pauvre
jeune homme obscur qui passe l avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi
les ailes  la mouche, la renomme, l'oeuvre, et jusqu' l'argent au
malheureux pote inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque
crit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que
cela soit. Quant  celui qui crit ces lignes, tout pote qui commence
lui est sacr. Si peu de place qu'il tienne personnellement en
littrature, il se rangera toujours pour laisser passer le dbut d'un
jeune homme. Qui sait si ce pauvre tudiant que vous coudoyez ne sera
pas Schiller un jour? Pour nous, tout colier qui fait des ronds et
des barres sur le mur, c'est peut-tre Pascal; tout enfant qui bauche
un profil sur le sable, c'est peut-tre Giotto.

Et puis, dans notre opinion, les gnrations prsentes sont appeles 
de hautes destines. Ce sicle a fait de grandes choses par l'pe,
il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste  nous donner
un grand homme littraire de la taille de son grand homme politique.
Prparons donc les voies. Ouvrons les rangs.

Toute grande re a deux faces; tout sicle est un binme, _a_ + _b_,
l'homme d'action plus l'homme de pense, qui se multiplient l'un par
l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus
l'homme de pense; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art;
Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus
Milton; Napolon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se dgager l'Inconnu!
Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce sicle, Napolon; laissez se
dessiner l'autre. Aprs l'empereur, le pote. La physionomie de cette
poque ne sera fixe que lorsque la rvolution franaise, qui s'est
faite homme dans la socit sous la forme de Bonaparte, se sera faite
homme dans l'art. Et cela sera. Notre sicle tout entier s'encadrera
et se mettra de lui-mme en perspective entre ces deux grandes vies
parallles, l'une du soldat, l'autre de l'crivain, l'une toute
d'action, l'autre toute de pense, qui s'expliqueront et se
commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides,
Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles popes! Napolon
a ses pomes; le pote aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le
pote! et rptons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des
rangs de cette jeunesse, o son front plonge encore dans l'ombre, ce
prdestin qui doit, en se combinant un jour avec Napolon selon la
mystrieuse algbre de la providence, donner complte  l'avenir la
formule gnrale du dix-neuvime sicle.




                          1834

                      SUR MIRABEAU


                           I


En 1781, un srieux dbat s'agitait en France, au sein d'une famille,
entre un pre et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette
famille ne savait plus que faire. Cet homme, dj hors de la premire
phase ardente de la jeunesse, et pourtant plong encore tout entier
dans les frnsies de l'ge passionn, obr de dettes, perdu de
folies, s'tait spar de sa femme, avait enlev celle d'un autre,
avait t condamn  mort et dcapit en effigie pour ce fait, s'tait
enfui de France, puis il venait d'y reparatre, corrig et repentant,
disait-il, et, sa contumace purge, il demandait  rentrer dans sa
famille et  reprendre sa femme. Le pre souhaitait cet arrangement,
voulant avoir des petits-fils et perptuer son nom, esprant,
d'ailleurs, tre plus heureux comme aeul que comme pre. Mais
l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il tait  refaire en
entier. ducation difficile! Une fois replac dans la socit, 
quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'pine
dorsale d'un pareil caractre? De l, controverse entre les vieux
parents. Le pre voulait le donner  l'oncle, l'oncle voulait le
laisser au pre.

--Prends-le, disait le pre.

--Je n'en veux pas, disait l'oncle.

--Pose d'abord en fait, rpliquait le pre, que cet homme-l n'est
rien, mais rien du tout. Il a du got, du charlatanisme, l'air
de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du
boute-en-train, de la dignit quelquefois. Ni dur ni odieux dans le
commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livr
 l'oubli de la veille, au dsouci du lendemain,  l'impulsion du
moment, enfant perroquet, homme avort, qui ne connat ni le possible
ni l'impossible, ni le malaise ni la commodit, ni le plaisir ni la
peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitt que
les choses rsistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un
excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanit. Il ne
t'chapperait pas. Je ne lui pargne pas les ratiocinations du matin.
Il saisit ma morale bien appuye et mes leons toujours vivantes,
parce qu'elles portent sur un pivot toujours rel,  savoir, que sans
doute on ne change gure de nature, mais que la raison sert  couvrir
le ct faible et  le bien connatre pour viter l'abordage par l.

--Te voil donc, reprenait l'oncle, grce  ta postromanie, occup
 rgenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse
tche que de vouloir arrondir un caractre qui n'est qu'un hrisson
tout en pointes avec trs peu de corps!

Le pre insistait: --Aie piti de ton neveu l'Ouragan. Il avoue
toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers;
mais il est impossible d'avoir plus de facilit et d'esprit. C'est
un foudre de travail et d'expdition. Au fond, il n'a pas plus
trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare
de voir un homme de mon ge suffire, quoique blanchi par les
contre-temps,  fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens
par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau
boursoufl, grav, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se
conduire. Il a un besoin immense d'tre gouvern. Il le sent fort
bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et
que tu lui dois tre et pilote et boussole. Il met sa vanit en son
oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le
saturne qui manque  son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le
laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire
par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es pre, il te
contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!

--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe
savent faire patte de velours quelque temps; et lui-mme autrefois,
quand il vivait prs de moi, tait comme une belle-fille pour peu que
je fronasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'ge
ni de got  me colleter avec l'impossible.

--O frre! reprenait le vieillard suppliant, si cette crature
disloque peut jamais tre recousue, ce ne peut tre que par toi.
Puisqu'il est  retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron
que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur,
et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine
roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de
la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, lve-lui la tte. _Tu es
omnis spes et fortuna nostri nominis_!

--Point, rpliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait,  mon sens,
commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait tre
une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de
vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il
trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent,
orgueilleux, avantageux, insubordonn! un temprament mchant et
vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te
plaire. C'est bien. Je sais qu'il est sduisant, qu'il est le soleil
levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer  tre sa dupe. La
jeunesse a toujours raison contre les vieux.

--Tu n'as pas toujours pens ainsi, rpondait tristement le pre; il
fut un temps o tu m'crivais: _Quant  moi, cet enfant m'ouvre la
poitrine_.

--Oui, disait l'oncle, et o tu me rpondais: _Dfie-toi, tiens-toi
en garde contre la dorure de son bec._

--Que veux-tu donc que je fasse? s'criait le pre forc dans ses
derniers raisonnements. Tu es trop quitable pour ne pas sentir qu'on
ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a
longtemps que je serais manchot. Aprs tout, on a tir race de dix
mille plus faibles et plus fols. Or, frre, nous l'avons comme nous
l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre
vieillard terrass. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le
secourir.

Mais l'oncle, homme premptoire, coupait enfin court  toute prire
par ces nettes paroles:

--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque
chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme,
aux _insurgents_, se faire casser la tte. Tu es bon, ton fils est
mchant. La fureur de la postromanie te tient  prsent; mais tu
devrais songer que Cyrus et Marc-Aurle auraient t fort heureux de
n'avoir ni Cambyse ni Commode!

Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste  l'une de ces belles
scnes de haute comdie domestique o la gravit de Molire quivaut
presque  la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molire quelque
chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de
plus profondment humain et vrai que ces deux imposants vieillards
que le dix-septime sicle semble avoir oublis dans le dix-huitime,
comme deux chantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas
venir tous les deux, affairs et svres, appuys sur leurs longues
cannes, rappelant par leur costume plutt Louis XIV que Louis XV,
plutt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce
pas la langue mme de Molire et de Saint-Simon? Ce pre et cet oncle,
ce sont les deux types ternels de la comdie; ce sont les deux
bouches svres par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au
milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis
et le commandeur, c'est Gronte et Ariste, c'est la bont et la
sagesse, admirable duo auquel Molire revient toujours.

                   L'ONCLE

     O voulez-vous courir?

                   LE PRE.

                       Las! que sais-je?

                   L'ONCLE.

                                           Il me semble
     Que l'on doit commencer par consulter ensemble
     Les choses qu'on peut faire en cet vnement.

La scne est complte; rien n'y manque, pas mme le _coquin de neveu_.

Ce qu'il y a de frappant dans le cas prsent, c'est que la scne qu'on
vient de retracer est une chose relle, c'est que ce dialogue du pre
et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le
public peut lire  l'heure qu'il est[1]; c'est qu' l'insu des deux
vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus
grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur
ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor
de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau,
bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'tait
Honor-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait
_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.

Ainsi, un _homme avort_, une _crature disloque_, un sujet _dont on
ne peut rien faire_, une tte bonne _ faire casser_ aux insurgents,
un criminel fltri par la justice, un flau d'ailleurs, voil ce que
Mirabeau tait pour sa famille en 1781.

Dix ans aprs, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les
abords d'une maison de la chausse d'Antin. Cette foule tait morne,
silencieuse, consterne, profondment triste. Il y avait dans la
maison un homme qui agonisait.

Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre.
Plusieurs taient l depuis trois jours. On parlait bas, on semblait
craindre de respirer, on interrogeait avec anxit ceux qui allaient
et venaient. Cette foule tait pour cet homme comme une mre pour son
enfant. Les mdecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps,
des bulletins, arrachs par mille mains, se dispersaient dans la
multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme,
exaspr de douleur, offrait  haute voix de s'ouvrir l'artre pour
infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant.
Tous, les moins intelligents mme, semblaient accabls sous cette
pense que ce n'tait pas seulement un homme, que c'tait peut-tre un
peuple qui allait mourir.

On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.

Cet homme expira.

Quelques minutes aprs que le mdecin qui tait debout au chevet de
son lit, eut dit: Il est mort! le prsident de l'assemble nationale
se leva de son sige et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait
en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de
l'assemble, M. Barrre de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci
d'une voix qui laissait chapper plus de sanglots que de paroles:
Je demande que l'assemble dpose dans le procs-verbal de ce jour
funbre le tmoignage des regrets qu'elle donne  la perte de ce grand
homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation  tous
les membres de l'assemble d'assister  ses funrailles.

Un prtre, membre du ct droit, s'cria: Hier, au milieu des
souffrances, il a fait appeler M. l'vque d'Autun, et en lui
remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il
lui a demand, comme une dernire marque d'amiti, qu'il voult bien
le lire  l'assemble. C'est un devoir sacr. M. l'vque d'Autun doit
exercer ici les fonctions d'excuteur testamentaire du grand homme que
nous pleurons tous.

Tronchet, le prsident, proposa une dputation aux funrailles.
L'assemble rpondit: Nous irons tous!

Les sections de Paris demandrent qu'il ft inhum au champ de la
fdration, sous l'autel de la patrie.

Le directoire du dpartement proposa de lui donner pour tombe la
nouvelle glise de Sainte-Genevive, et de dcrter que cet difice
serait dsormais destin  recevoir les cendres des grands hommes.

A ce sujet, M. Pastoret, procureur gnral syndic de la commune, dit:
Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas
tre des larmes striles. Plusieurs peuples anciens renfermrent dans
des monuments spars leurs prtres et leurs hros. Cette espce
de culte qu'ils rendaient  la pit et au courage, rendons-le
aujourd'hui  l'amour du bonheur et de la libert des hommes. Que le
temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe
d'un grand homme devienne l'autel de la libert!

L'assemble applaudit.

Barnave s'cria: Il a en effet mrit les honneurs qui doivent tre
dcerns par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!

Robespierre, c'est--dire l'envie, se leva aussi et dit: Ce n'est
pas au moment o l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la
perte de cet homme illustre, qui, dans les poques les plus critiques,
a dploy tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait
s'opposer  ce qu'il lui ft dcern des marques d'honneur.
J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutt de toute ma
sensibilit.

Il n'y eut plus, ce jour-l, ni ct gauche ni ct droit dans
l'assemble nationale, qui rendit tout d'une voix ce dcret:

Le nouvel difice de Sainte-Genevive sera destin  runir les
cendres des grands hommes.

Seront gravs au-dessus du fronton ces mots:

    AUX GRANDS HOMMES
    LA PATRIE RECONNAISSANTE

Le corps lgislatif dcidera seul  quels hommes cet honneur sera
dcern.

Honor Riquetti Mirabeau est jug digne de recevoir cet honneur.

Cet homme qui venait de mourir, c'tait Honor de Mirabeau. Le _grand
homme_ de 1791, c'tait _l'homme avort_ de 1781.

Le lendemain, le peuple fit  ses funrailles un cortge de plus d'une
lieue, auquel manqua son pre, mort, comme il convenait  un vieux
gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de
la Bastille.

Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproch ces deux dates,
1781 et 1791, les mmoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau
aprs, Mirabeau jug par sa famille, Mirabeau jug par le peuple. Il y
a dans ce contraste une source inpuisable de mditations. Comment, en
dix ans, ce dmon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation?
Question profonde.


[1: Voyez les _Mmoires de Mirabeau_, ou plutt _sur Mirabeau_,
rcemment publis, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une
faon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un
certain nombre de choses curieuses, authentiques et indites. Mais ce
qu'il renferme de plus intressant,  notre gr, ce sont des extraits
de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son
frre. Tout un ct peu clair jusqu' prsent du dix-huitime sicle
apparat dans cette correspondance, o le pre et l'oncle de Mirabeau,
personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands crivains sans le
savoir, grands crivains dans des lettres, dessinent admirablement,
dans un cercle d'ides qui va s'largissant et se rtrcissant selon
leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur
poque. Nous conseillons  l'diteur de multiplier les citations de
cette correspondance; nous regrettons mme qu'on n'ait pas song  en
faire une publication  part aussi complte que possible, dans tous
les cas trs sobrement lague. _Les Lettres du marquis et du bailli
de Mirabeau, pre et oncle de Mirabeau_, eussent t un des testaments
les plus importants du dix-huitime sicle. Doublement riches sous
le rapport biographique et sous le rapport littraire, ces _Lettres_
eussent t pour l'historien une mine, pour l'crivain un livre.
Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789
l'excellente langue franaise de Mme de Svign, de Mme de Maintenon,
de M. de Saint-Simon. La correspondance publie en entier ferait un
prcieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot
peignent le dix-huitime sicle du point de vue des philosophes, les
lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes;
face, certes, non moins curieuse. Cette dernire collection
n'importerait pas moins que la premire aux tudes de ceux qui
voudraient savoir compltement quelle est dfinitivement l'ide que le
dix-huitime sicle a lgue au dix-neuvime.

Esprons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette
volumineuse correspondance comprendra la responsabilit qui rsulte
pour elle d'un pareil dpt, et, dans tous les cas, le conservera
intact  l'avenir. D'aussi prcieux documents sont le patrimoine d'une
nation et non d'une famille.


                          II


Il ne faudrait pas croire cependant que du moment o cet homme sortit
de la famille pour apparatre au peuple, il ait t tout de suite
et par acclamation accept _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi
d'elles-mmes. O le gnie se lve, l'envie se dresse. Bien au
contraire, jusqu' l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus
compltement et plus constamment ni dans tous les sens que Mirabeau.

Lorsqu'il arriva comme dput d'Aix aux tats gnraux, il n'excitait
la jalousie de personne. Obscur et mal fam, les bonnes renommes s'en
inquitaient peu; laid et mal bti, les seigneurs de belle mine
en avaient piti. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa
physionomie sous la petite vrole. Qui donc et song  tre jaloux de
cette espce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de
visage, ruin d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient dput
aux tats gnraux dans un moment de fivre et par mgarde sans doute
et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vrit, ne comptait pas. Le
premier venu tait beau, riche et considrable  ct de lui.
Il n'offusquait aucune vanit, il ne gnait les coudes d'aucune
prtention. C'tait un chiffre quelconque que les ambitions qui se
jalousaient comptaient  peine dans leurs calculs.

Peu  peu cependant, comme le crpuscule de toutes les choses
anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie
pour que le sombre clat propre aux grands hommes rvolutionnaires
devnt visible aux yeux. Mirabeau commena  rayonner.

L'envie alors vint  ce rayonnement comme tout oiseau de nuit  toute
lumire. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta
plus. Avant tout, chose qui semble trange et qui ne l'est pas, ce
qu'elle lui contesta jusqu' son dernier souffle, ce qu'elle lui nia
sans cesse en face, sans lui pargner d'ailleurs les autres injures,
ce fut prcisment ce qui est la vritable couronne de cet homme dans
la postrit, son gnie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours
d'ailleurs; c'est toujours  la plus belle faade d'un difice qu'elle
jette des pierres. Et puis,  l'gard de Mirabeau, l'envie, il faut en
convenir, tait inpuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur
doit tre sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes
parts; _praestantia_, l'orateur doit tre beau, M. de Mirabeau est
laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agrable, M. de
Mirabeau a la voix dure, sche, criarde, tonnant toujours et ne
parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit tre bienvenu
de son auditoire, M. de Mirabeau est ha de l'assemble, etc.; et une
foule de gens, fort contents d'eux-mmes, concluaient: _M. de Mirabeau
n'est pas orateur_.

Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une
chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prvus par les Cicrons.

Certes, il n'tait pas orateur  la manire dont ces gens
l'entendaient; il tait orateur selon lui, selon sa nature, selon son
organisation, selon son me, selon sa vie. Il tait orateur parce
qu'il tait ha, comme Cicron parce qu'il tait aim. Il tait
orateur parce qu'il tait laid, comme Hortensius parce qu'il tait
beau. Il tait orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait
failli, parce qu'il avait t, bien jeune encore et dans l'ge o
s'panouissent toutes les ouvertures du coeur, repouss, moqu,
humili, mpris, diffam, chass, spoli, interdit, exil,
emprisonn, condamn; parce que, comme le peuple de 1789 dont il tait
le plus complet symbole, il avait t tenu en minorit et en tutelle
beaucoup au del de l'ge de raison; parce que la paternit avait t
dure pour lui comme la royaut pour le peuple; parce que, comme le
peuple, il avait t mal lev; parce que, comme au peuple, une
mauvaise ducation lui avait fait crotre un vice sur la racine de
chaque vertu. Il tait orateur, parce que, grce aux larges issues
ouvertes par les branlements de 1789, il avait enfin pu extravaser
dans la socit tous ses bouillonnements intrieurs si longtemps
comprims dans la famille; parce que, brusque, ingal, violent,
vicieux, cynique, sublime, diffus, incohrent, plus rempli d'instincts
encore que de penses, les pieds souills, la tte rayonnante, il
tait en tout semblable aux annes ardentes dans lesquelles il a
resplendi, et dont chaque jour passait marqu au front par sa parole.
Enfin  ces hommes imbciles qui comprenaient assez peu leur temps
pour lui adresser,  travers mille objections, d'ailleurs souvent
ingnieuses, cette question: s'il se croyait srieusement orateur? il
aurait pu rpondre d'un seul mot: Demandez  la monarchie qui finit,
demandez  la rvolution qui commence!

On a peine  croire, aujourd'hui que c'est chose juge, qu'en 1790
beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient
 Mirabeau, _dans son propre intrt, de quitter la tribune, o il
n'aurait jamais de succs complet, ou du moins d'y paratre moins
souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine  croire
que dans ces mmorables sances o il remuait l'assemble comme de
l'eau dans un vase, o il entre-choquait si puissamment dans sa main
toutes les ides sonores du moment, o il forgeait et amalgamait si
habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de
tous, aprs qu'il avait parl et pendant qu'il parlait et avant qu'il
parlt, les applaudissements taient toujours mls de hues, de rires
et de sifflets. Misrables dtails criards que la gloire a estomps
aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont
qu'injures, violences et voies de fait contre le gnie de cet homme.
On lui reproche tout  propos de tout. Mais le reproche qui revient
sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et pre_, et _sa
parole toujours tonnante_. Que rpondre  cela? Il a la voix rude,
parce qu'apparemment le temps des douces voix est pass. Il a la
parole tonnante, parce que les vnements tonnent de leur ct, et que
c'est le propre des grands hommes d'tre de la stature des grandes
choses.

Et puis, et ceci est une tactique qui a t de tout temps
invariablement suivie contre les gnies, non seulement les hommes de
la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux
ha que dans son propre parti, taient toujours d'accord, comme par
une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui
prfrer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi
par l'envie en ce sens qu'il servait les mmes sympathies politiques
que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive
souvent que, dans une poque donne, la mme ide est reprsente  la
fois  des degrs diffrents par un homme de gnie et par un homme de
talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent.
Le succs prsent et incontest lui appartient (il est vrai que cette
espce de succs-l ne prouve rien et s'vanouit vite). La jalousie et
la haine vont droit au plus fort. La mdiocrit serait bien importune
par l'homme de talent si l'homme de gnie n'tait pas l; mais l'homme
de gnie est l, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui
contre le matre. Elle se leurre de l'espoir chimrique de renverser
le premier, et dans ce cas-l (qui ne peut se raliser d'ailleurs)
elle compte avoir ensuite bon march du second; en attendant, elle
l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La mdiocrit est pour
celui qui la gne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette
situation, tout ce qui est ennemi  l'homme de gnie est ami  l'homme
de talent. La comparaison qui devrait craser celui-ci l'exhausse.
De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la
diatribe, et l'injure, peuvent arracher  la base du grand homme, on
fait un pidestal  l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de
l'un sert  la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on
btissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.

Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus crivain, M. Barnave est plus
orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La
mmorable sance du 13_, crivait Chamfort, _a prouv plus que jamais
la prminence dj dmontre depuis longtemps de M. Barnave sur M. de
Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target
en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de
promulgation l'a tu_.--_Barnave, vous avez enterr Mirabeau_,
ajoutait Duport, appuy du sourire de Lameth, lequel tait  Duport
comme Duport  Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_,
disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau
a des clairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours,
il ne saura mme jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M.
de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il
n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prtendre tant que
lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices
gratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa
puissance et de ses triomphes. Coups d'pingle au porte-massue.

Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe
qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait
pris un homme mdiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualit de
l'toffe dont elle fait son drapeau. Mairet a t prfr  Corneille,
Pradon  Racine. Voltaire s'criait, il n'y a pas cent ans:

    On m'ose prfrer Crbillon le barbare!

En 1808, Geoffroy, le critique le plus cout qui ft en Europe,
mettait M. Lafon fort au-dessus de M. Talma. Merveilleux instinct
des coteries! En 1798, on prfrait Moreau  Bonaparte; en 1815,
Wellington  Napolon.

Nous le rptons, parce que, selon nous, la chose est singulire,
Mirabeau daignait s'irriter de ces misres. Le parallle avec Barnave
l'offusquait. S'il avait regard dans l'avenir, il aurait souri; mais
c'est en gnral le dfaut des orateurs politiques, hommes du prsent
avant tout, d'avoir l'oeil trop fix sur les contemporains et pas
assez sur la postrit.

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, prsentaient d'ailleurs un
contraste parfait. Dans l'assemble, quand l'un ou l'autre se levait,
Barnave tait toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une
tempte. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du
quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous,
mme du ct droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave tait
un assez beau jeune homme, et un trs beau parleur. Mirabeau, comme
disait spirituellement Rivarol, tait un _monstrueux bavard_. Barnave
tait de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur
auditoire; qui ttent le pouls de leur public; qui ne se hasardent
jamais hors de la possibilit d'tre applaudis; qui baisent toujours
humblement le talon du succs; qui arrivent  la tribune, quelquefois
avec l'ide du jour, le plus souvent avec l'ide de la veille, jamais
avec l'ide du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde
bien nivele, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et
circulent  petit bruit avec leurs divers bagages toutes les ides
communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des penses trop peu
imprgnes de l'atmosphre de tout le monde, mettent sans cesse leur
jugement dans la rue comme un thermomtre  leur fentre. Mirabeau, au
contraire, tait l'homme de l'ide neuve, de l'illumination soudaine,
de la proposition risque; fougueux, chevel, imprudent, toujours
inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obissant qu'
lui-mme; cherchant le succs sans doute, mais aprs beaucoup d'autres
choses, et aimant mieux encore tre applaudi par ses passions dans son
coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide,
profond, rarement transparent, jamais guable, et roulant ple-mle
dans son cume toutes les ides de son poque, souvent fort rudoyes
dans leur rencontre avec les siennes. L'loquence de Barnave  ct
de l'loquence de Mirabeau, c'tait un grand chemin ctoy par un
torrent.

Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accept, on a
peine  se faire une ide de la faon excessive dont il tait trait
par ses collgues et par ses contemporains. C'tait M. de Guillermy
s'criant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un sclrat, un
assassin_! C'taient MM. d'Ambly et de Lautrec vocifrant: _Ce
Mirabeau est un grand gueux_! Aprs quoi M. de Foucault lui montrait
le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous
insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'tait le mpris. _Ce petit
Mirabeau_! disait M. de Castellanet au ct droit. _Cet extravagant_!
disait M. Lapoule au ct gauche. Et, lorsqu'il avait parl,
Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.

Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire
laissait trace dans son loquence, et, au milieu de son magnifique
discours _sur la rgence_, par exemple, il chappait  ses lvres
ddaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mlancoliques,
simples, rsignes et hautaines, que tout homme dans une situation
pareille devrait mditer: Pendant que je parlais et que j'exprimais
mes premires ides sur la rgence, j'ai entendu dire avec cette
indubitabilit charmante  laquelle je suis ds longtemps apprivois:
_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_!
Mais il faudrait rflchir. Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept
jours avant sa mort.

Au dehors de l'assemble, la presse le dchirait avec une trange
fureur. C'tait une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les
partis extrmes le mettaient au mme pilori. Ce nom, _Mirabeau_, tait
prononc avec le mme accent  la caserne des gardes du corps et au
club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite
vrole  l'me_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt
cavaliers et _conduire aux galres_. Marat crivait: Citoyens, levez
huit cents potences, pendez-y tous ces tratres, et  leur tte
l'infme Riquetti l'an! Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemble
nationale poursuivit Marat, se contentant de rpondre: Il parat
qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.

Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un
extravagant[3], un sclrat, un assassin[4], un fou[5], un orateur
du second ordre[6], un homme mdiocre[7], un homme mort[8], un homme
enterr[9], _un monstrueux bavard[10], hu, siffl, conspu plus
encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galres_.
Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le
Panthon.

Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.


[1: Faute de franais. Il faudrait, _qui vaut davantage_.

[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.

[3: M. Lapoule.

[4: M. de Guillermy.

[5: Journaux et pamphlets du temps.

[6: Id. Id.

[7: Id. Id.

[8: Target.

[9: Duport.

[10: Rivarol.

[11: Pelletier.


                         III


Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel
toujours singulirement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est
fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui
connat les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple tait pour
Mirabeau. Mirabeau tait selon le peuple de 89, et le peuple de 89
tait selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le
penseur que ces embrassements troits du gnie et de la foule.

L'influence de Mirabeau tait nie et tait immense. C'tait toujours
lui, aprs tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur
l'assemble que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules
par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots prcis, la
foule le redisait en applaudissements; et, sous la dicte de ces
applaudissements, bien  contre-coeur souvent, la lgislature
crivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions,
menaces, hues, clats de rire, sifflets, n'taient tout au plus que
des cailloux jets dans le courant de sa parole, qui servaient par
moments  la faire cumer. Voil tout. Quand l'orateur souverain, pris
d'une subite pense, montait  la tribune; quand cet homme se trouvait
face  face avec son peuple; quand il tait l debout et marchant
sur l'envieuse assemble, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans tre
englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fix du
haut de cette tribune sur les hommes et sur les ides de son temps,
avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des
ides, alors il n'tait plus ni calomni, ni hu, ni injuri; ses
ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler
contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler
faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme tait  la
tribune dans la fonction de son gnie, sa figure devenait splendide et
tout s'vanouissait devant elle.

Mirabeau, en 1791, tait donc tout  la fois bien ha et bien aim;
gnie ha par les beaux esprits, homme aim par le peuple. C'tait une
illustre et dsirable existence que celle de cet homme qui disposait 
son gr de toutes les mes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec
de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystrieuse,
convertissait en penses, en systmes, en volonts raisonnes, en
plans prcis d'amlioration et de rforme, les vagues instincts des
multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les ides
que sa grande intelligence miettait sur la foule; qui, sans relche
et  tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune,
comme le bl sur l'aire, les hommes et les choses de son sicle, pour
sparer la paille que la rpublique devait consumer, du grain que la
rvolution devait fconder; qui donnait  la fois des insomnies 
Louis XVI et  Robespierre,  Louis XVI, dont il attaquait le trne,
 Robespierre, dont il et attaqu la guillotine; qui pouvait se dire
chaque matin en s'veillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma
parole? qui tait pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui tait
Dieu, en ce sens qu'il menait les vnements.

Il mourut  temps. C'tait une tte souveraine et sublime. 91 la
couronna. 93 l'et coupe.


                         IV


Quand on suit pas  pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'
sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au
Panthon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa
mesure, il tait prdestin.

Un tel enfant ne pouvait manquer d'tre un grand homme.

Au moment o il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tte met
la vie de sa mre en danger. Quand la vieille monarchie franaise, son
autre mre, mit au monde sa renomme, elle manqua aussi en mourir.

A l'ge de cinq ans, Poisson, son prcepteur, lui dit d'_crire ce qui
lui viendrait dans la tte_. Le petit, comme dit son pre, crivit
littralement ceci: Monsieur moi, je vous prie de prendre attention 
votre criture et de ne pas faire de pts sur votre exemple; d'tre
attentif  ce qu'on fait; obir  son pre,  son matre,  sa
mre; ne point contrarier; point de dtours, de l'honneur surtout.
N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Dfendez votre
patrie_. Ne soyez point mchant avec les domestiques. Ne familiarisez
pas avec eux. Cacher les dfauts de son prochain, parce que cela peut
arriver  soi-mme[1].

A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois crit de lui au bailli de
Mirabeau, dans une lettre date de Saint-Maur, du 11 septembre 1760:
L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi  la course, il
gagne le prix, qui tait un chapeau, se retourne vers un adolescent
qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tte le sien, qui tait
encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux ttes_. Ce jeune
homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin
transpira rapidement dans son attitude; j'y rvai, j'en pleurai, et la
leon me fut fort bonne.

A douze ans, son pre disait de lui: C'est un coeur haut sous la
jaquette d'un bambin. Cela a un trange instinct d'orgueil, noble
pourtant. C'est un embryon de matamore bouriff qui veut avaler tout
le monde avant d'avoir douze ans[2].

A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince
de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il
rpond: _Cette question et t embarrassante avant l'invention des
pistolets  deux coups_.

A vingt et un ans (1770), il commence  crire une histoire de la
Corse au moment o quelqu'un venait d'y natre[3]. Singulier instinct
des grands hommes!

A cette mme poque, son pre qui le tenait bien svrement, porte sur
lui ce pronostic trange: _C'est une bouteille ficele depuis vingt-un
ans. Si elle est jamais dbouche tout  coup sans prcaution, tout
s'en ira_.

A vingt-deux ans, il est prsent  la cour. Mme lisabeth, alors ge
de six ans, lui demande _s'il a t inocul_. Et toute la cour de
rire. Non, il n'avait pas t inocul. Il portait en lui le germe
d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.

Il se produit  la cour avec une extrme assurance, portant dj le
front aussi haut que le roi, trange pour tous, odieux pour beaucoup.
_Il est aussi entrant que j'tais farouche_, dit le pre, qui n'avait
jamais voulu s'_enversailler_, lui, oiseau hagard dont le nid fut
entre quatre tourelles.--Il retourne les grands comme fagots. Il a
_ce terrible don de la familiarit_, comme disait Grgoire le Grand.
Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: Comme depuis cinq cents
ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais t faits
comme les autres, on souffrira encore celui-ci.

A vingt-quatre ans, le pre, philosophe agricole, veut prendre son
fils avec lui et le faire rural. Il n'y peut russir. Il est bien
malais de manier la bouche de cet animal fougueux! s'crie le
vieillard.

L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: S'il
n'est pas pire que Nron, il sera meilleur que Marc-Aurle.

_En tout, laissons mrir ce fruit vert_, rpond le marquis.

Le pre et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme
dj si aventur dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit
le pre. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, rplique
l'oncle.

Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole
sont dans sa tte._

A trente ans, _le fruit mrit_. Dj les nouveauts commencent 
reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de
penses. _Ce cerveau est un fourneau encombr_, dit le prudent bailli.
Dans un autre moment, l'oncle crit cette observation d'homme effray:
Quand il passe quelque chose dans sa tte, il avance le front, et ne
regarde plus nulle part.

De son ct, le pre s'tonne de _ce hachement d'ides qui voit par
clairs_. Il s'crie: Fouillis dans sa tte, bibliothque renverse,
talent pour blouir par des superficies, il a hum toutes les formules
et ne sait rien substancier! Il ajoute, ne comprenant dj plus sa
crature: Dans son enfance, ce n'tait qu'un mle monstrueux au moral
comme au physique. Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de
rverbre_, un fou tir  droite par le coeur et  gauche par la
tte, qu'il a toujours  quatre pas de lui. Et puis le vieillard
ajoute, avec un sourire mlancolique et rsign: Je tche de verser
sur cet homme ma tte, mon me et mon coeur. Enfin, comme l'oncle, il
a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxits,
ses doutes. Il sent, lui pre, tout ce qui se remue dans la tte de
son fils, _comme la racine sent l'branlement des feuilles_.

Voil ce qu'est Mirabeau  trente ans. Il tait fils d'un pre qui
s'tait dfini ainsi lui-mme: Et moi aussi, madame, tout gourd et
lourd que vous me voyez, je prchais  trois ans;  six, j'tais un
prodige;  douze, un objet d'espoir;  vingt, un brlot;  trente, un
politique de thorie;  quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.

A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.

A quarante ans, il est l'homme d'une rvolution.

A quarante ans, il se dclare autour de lui en France une de ces
formidables anarchies d'ides o se fondent les socits qui ont fait
leur temps. Mirabeau en est le despote.

C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789,  M. de
Brz: _Allez dire _ VOTRE MATRE... _Votre matre!_ c'est le roi de
France dclar tranger. C'est toute une frontire trace entre le
trne, et le peuple. C'est la rvolution qui laisse chapper son cri.
Personne ne l'et os avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands
hommes de prononcer les mots dcisifs des poques.

Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on
le battra  terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur
l'chafaud. La Rpublique en bonnet rouge mettra ses poings sur ses
hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais
il ne sera plus rien dit  Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi
effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la
royaut frappe au visage; _votre matre_, c'est la royaut frappe au
coeur.

Aussi,  dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de
la grande meute sociale, l'homme dont la fin de ce sicle a besoin.
Populaire sans tre plbien, chose rare en des temps pareils! Sa vie
prive est rsorbe par sa vie publique. Honor de Riquetti, cet homme
perdu, est dsormais illustre, cout et considrable. L'amour du
peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne
est la plus claire de toutes celles que la foule regarde. Les
passants s'arrtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux
annes qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits
enfants du peuple crivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans
auparavant, Saint-Simon, avec son ddain de duc et pair, crivait
_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_.

Il y a des paralllismes bien frappants dans la vie de certains
hommes. Cromwell, encore obscur, dsesprant de son avenir en
Angleterre, veut partir pour la Jamaque; les rglements de Charles
Ier l'en empchent. Le pre de Mirabeau, ne voyant aucune existence
possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux
colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, tez Cromwell
de la rvolution d'Angleterre, tez Mirabeau de la rvolution de
France, vous tez peut-tre des deux rvolutions deux chafauds. Qui
sait si la Jamaque n'et pas sauv Charles Ier, et Batavia Louis XVI?

Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le
roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamn 
mort, la providence lui bande les yeux.

Chose trange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une
socit tienne si souvent  ce qu'il y a de plus petit dans la vie
d'un homme!

La premire partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie,
la seconde par la rvolution. Un orage domestique, puis, un orage
politique, voil Mirabeau. Quand on examine de prs sa destine, on se
rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de ncessaire. Les
dviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.

Voyez. Jamais les causes n'ont t noues de plus prs aux effets. Le
hasard lui donne un pre qui lui enseigne le mpris de sa mre; une
mre qui lui enseigne la haine de son pre; un prcepteur, c'est
Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il
est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grvin, le lche
espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui
est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a t pour
l'enfant; une belle-mre (non marie), c'est madame de Pailly, qui le
hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de
Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le
renie; des juges, c'est le parlement de Besanon, qui le condamnent
 mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, pre, mre,
femme, son prcepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le
roi, c'est--dire tout ce qui entoure et ctoie l'existence d'un
homme dans l'ordre lgitime et naturel, tout est pour lui traverse,
obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure  ses pieds
nus, buisson d'pines qui le dchire au passage. La famille et la
socit tout ensemble lui sont martres. Il ne rencontre dans la vie
que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses
irrgulires et rvoltes contre l'ordre, une matresse et une
rvolution.

Ne vous tonnez donc pas que pour la matresse il brise tous les liens
domestiques, que pour la rvolution il brise tous les liens sociaux.

Ne vous tonnez pas, pour rsoudre la question dans les termes o
nous l'avons pose en commenant, que ce dmon d'une famille devienne
l'idole d'une femme en rbellion contre son mari, et le dieu d'une
nation en divorce avec son roi.


[1: Ce singulier document est cit textuellement dans une lettre
indite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 dcembre 1754.

[2: Lettre indite  Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761.

[3: 15 aot 1769.


                          V


La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur gnrale,
universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pense
publique venait de s'en aller avec cette me. Mais un fait frappant,
et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingnu de l'attribuer 
l'admiration emporte et irrflchie des contemporains, c'est que la
cour porta son deuil comme le peuple.

Un sentiment de pudeur insurmontable nous empche de sonder ici de
certains mystres, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs,
selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de
l'ensemble; mais il parat prouv que dans les derniers temps de sa
vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'esprer en lui. Il
est patent qu' cette poque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous
l'entranement rvolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie
de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant
d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus
en plus acclre des ides nouvelles, et qu'il essaya en quelques
occasions d'enrayer cette rvolution  laquelle il avait forg des
roues.

Roues fatales, qui crasaient tant de choses vnrables en passant!

Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que
si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le
mouvement qu'il avait dchan. A leur sens, la rvolution franaise
pouvait tre arrte, par un seul homme  la vrit, qui tait
Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau
mourant n'a videmment pas prononce[1], Mirabeau expir, la monarchie
tait perdue; si Mirabeau avait vcu, Louis XVI ne serait pas mort; et
le 2 avril 1791 a engendr le 21 janvier 1793.

Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont
eue aujourd'hui, Mirabeau lui-mme, s'il croyait cela possible de lui,
tous se sont tromps. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez
les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une
ide nette de l'espce de puissance qui est en lui!

La rvolution franaise n'tait pas un fait simple. Il y avait plus et
autre chose que Mirabeau en elle.

Il ne suffisait pas  Mirabeau d'en sortir pour la vider.

Il y avait dans la rvolution franaise du pass et de l'avenir.
Mirabeau n'tait que le prsent.

Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la rvolution
franaise se compliquait de Richelieu dans le pass et de Bonaparte
dans l'avenir.

Les rvolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles
sont encore grosses qu'on peut les tuer.

D'ailleurs, en supposant mme la question moins abondante qu'elle ne
l'est, il est  observer que, dans les choses politiques surtout, ce
qu'un homme a fait ne peut gure jamais tre dfait que par un autre
homme.

Le Mirabeau de 91 tait impuissant contre le Mirabeau de 89. Son
oeuvre tait plus forte que lui.

Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle
on peut fermer la porte des rvolutions. Ils ne sont que le gond sur
lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir.
Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font
incessamment effort toutes les ides, tous les intrts, toutes
les passions mal  l'aise dans la socit, il faut mettre dans les
ferrures une pe en guise de verrou.


[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Aprs moi les factieux
s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela.


                          VI


Nous avons essay de caractriser ce qu'a t Mirabeau dans la
famille, puis ce qu'il a t dans la nation. Il nous reste  examiner
ce qu'il sera dans la postrit.

Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que
Mirabeau restera grand.

Devant la postrit, tout homme et toute chose s'absout par la
grandeur.

Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semes ont donn
leurs fruits dont nous avons got, la plupart bons et sains,
quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont
plus rien de disparate aux yeux, tant les annes qui s'coulent
mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a
plus pour son gnie ni adoration ni excration, et que cet homme,
furieusement ballott, tant qu'il vcut, d'une extrmit  l'autre, a
pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures
historiques; aujourd'hui que sa mmoire, si longtemps trane dans la
fange et baise sur l'autel, a t retire du panthon de Voltaire et
de l'gout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est
grand. Il lui est rest l'odeur du panthon et non de l'gout.
L'impartialit historique, en nettoyant sa chevelure souille dans le
ruisseau, ne lui a pas de la mme main enlev son aurole. On a lav
la boue de ce visage, et il continue de rayonner.

Aprs qu'on s'est rendu compte de l'immense rsultat politique que le
total de ses facults a produit, on peut envisager Mirabeau sous un
double aspect, comme crivain et comme orateur. Ici nous prenons la
libert de ne pas tre de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau
plus grand comme orateur que comme crivain.

Le marquis de Mirabeau son pre avait deux espces de style, et comme
deux plumes dans son critoire. Quand il crivait un livre, un bon
livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille,
pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se
drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pense, dj fort
obscure par elle-mme, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on
ne peut se figurer sous quel style  la fois plat et bouffi, lourd
et tranant en longues queues de phrases interminables, charg de
nologismes au point de n'avoir plus nulle cohsion dans le tissu,
sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se
travestissait l'originalit naturelle et incontestable de cet trange
crivain, moiti gentilhomme et moiti philosophe; prfrant Quesnay
 Socrate et Lefranc de Pompignan  Pindare; ddaignant Montesquieu
comme arrir et tenant  tre harangu par son cur; habitant
amphibie des rveries du dix-huitime sicle et des prjugs du
seizime. Mais, quand cet homme, ce mme homme, voulait crire une
lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu' la
_longue mine roide et froide_ de son vnrable frre le bailli, ou 
sa fille la _petite Saillannette_[1], la plus molliente femme qui
fut jamais, ou encore  la jolie tte rieuse de madame de Rochefort,
alors cet esprit tumfi de prtention se dtendait; plus d'effort,
plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression;
sa pense se rpandait sur la lettre de famille et d'intimit, vive,
originale, colore, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle
enfin,  travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV,
que Saint-Simon parlait avec toutes les qualits de l'homme et madame
de Svign avec toutes les qualits de la femme. On a pu en juger
par les fragments que nous avons cits. Aprs un livre du marquis de
Mirabeau, une lettre de lui, c'est une rvlation. On a peine  y
croire. Buffon ne comprendrait pas cette varit de l'crivain. Vous
avez deux styles et vous n'avez qu'un homme.

Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du pre. On pourrait dire,
avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions nanmoins, qu'il y
a la mme diffrence entre son style crit et son style parl. Notons
seulement ceci, que le pre tait  l'aise dans une lettre, le fils
dans un discours. Pour tre lui, pour tre naturel, pour tre dans son
milieu, il fallait  l'un sa famille,  l'autre une nation.

Mirabeau qui crit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit
qu'il dmontre  la jeune rpublique amricaine l'inanit de son
_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant
dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la libert
de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon
Voltaire, ce buste de csar romain dans le got Pompadour; soit qu'il
fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en
tire cette _Histoire secrte_ que la cour de France fait livrer
juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladress
insigne, car de ces livres brls par la main du bourreau il
s'chappait toujours des flammches et des tincelles, lesquelles
se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit
vermoulu de la grande socit europenne, sur la charpente des
monarchies, sur tous les esprits, pleins d'ides inflammables, sur
toutes les ttes, faites d'toupe alors; soit qu'il invective au
passage cette charrete de charlatans qui a fait tant de bruit sur le
pav du dix-huitime sicle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et
Cagliostro; quel que soit le livre qu'il crit enfin, sa pense suffit
toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours  sa pense.
Son ide est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son
esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous
une porte trop basse. Except dans ses loquentes lettres  madame de
Monnier, o il est lui tout entier, o il parle plutt qu'il n'crit,
et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours  la
Constituante sont des harangues de rvolution; except l,
disons-nous, le style qu'il trouve dans son critoire est en gnral
d'une forme mdiocre, pteux, mal li, mou aux extrmits des phrases,
sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des pithtes
banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement
encore, que des mosaques bizarres de mtaphores peu adhrentes entre
elles. On sent en le lisant que les ides de cet homme ne sont pas,
comme celles des grands prosateurs-ns, faites de cette substance
particulire qui se prte, souple et molle,  toutes les ciselures
de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les
recoins du moule o l'crivain la verse, et se fige ensuite; lave
d'abord, granit aprs. On sent, en le lisant, que bien des choses
regrettables sont restes dans sa tte, que le papier n'a qu'un 
peu prs, que ce gnie n'est pas conform de faon  s'exprimer
compltement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur
conducteur possible pour tous les fluides comprims dans ce cerveau
plein de tonnerres.

Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau
qui coule, c'est le flot qui cume, c'est le feu qui tincelle, c'est
l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est
une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et
harmonieux!

Mirabeau  la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce
point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. L, il est bien
lui, lui tout entier, lui tout-puissant. L, plus de table, plus
de papier, plus d'critoire hrisse de plumes, plus de cabinet
solitaire, plus de silence et de mditation; mais un marbre qu'on peut
frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espce
de cage de cette sorte de bte fauve, o l'on peut aller et venir,
marcher, s'arrter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses
poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une ide avec
un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand
tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui
hait l'orateur, l'assemble, enveloppe d'une foule qui l'aime, le
peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces mes,
toutes ces passions, toutes ces mdiocrits, toutes ces ambitions,
toutes ces natures diverses et qu'il connat, et desquelles il peut
tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin;
au-dessus de lui la vote de la salle de l'assemble constituante,
vers laquelle ses yeux se lvent souvent comme pour y chercher des
penses, car on renverse les monarchies avec les ides qui tombent
d'une pareille vote sur une pareille tte.

Oh! qu'il est bien l sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le
pied ferme et sr! Que ce gnie qui s'amoindrissait dans des livres
est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement
les conditions de la production extrieure pour cette pense! Aprs
Mirabeau crivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration!

Tout en lui tait puissant. Son geste brusque et saccad tait plein
d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'paules comme
l'lphant qui porte sa tour arme en guerre. Lui, il portait sa
pense. Sa voix, lors mme qu'il ne jetait qu'un mot de son banc,
avait un accent formidable et rvolutionnaire qu'on dmlait dans
l'assemble comme le rugissement du lion dans la mnagerie. Sa
chevelure, quand il secouait la tte, avait quelque chose d'une
crinire. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta
surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient ptrir le
marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa
personne tait bouffie d'un orgueil plthorique qui avait sa grandeur.
Sa tte avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par
moments tait lectrique et terrible. Dans les premiers temps, quand
rien n'tait encore visiblement dcid pour ou contre la royaut;
quand la partie avait l'air presque gale entre la monarchie encore
forte et les thories encore faibles; quand aucune des ides qui
devaient plus tard avoir l'avenir n'tait encore arrive  sa
croissance complte; quand la rvolution, mal garde et mal arme,
paraissait facile  prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le
ct droit, croyant avoir jet bas quelque mur de la forteresse, se
ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tte
monstrueuse de Mirabeau apparaissait  la brche et ptrifiait les
assaillants. Le gnie de la rvolution s'tait forg une gide avec
toutes les doctrines amalgames de Voltaire, d'Helvtius, de Diderot,
de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait
mis la tte de Mirabeau au milieu.

Il n'tait pas seulement grand  la tribune, il tait grand sur son
sige; l'interrupteur galait en lui l'orateur. Il mettait souvent
autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une
arme_, disait-il  M. de Suleau, _mais j'ai ma tte_. Il interrompait
Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il
croit tout ce qu'il dit._

Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple.
Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout
l'instinct du grand rvolutionnaire est dans ce mot.

_L'abb Sieys_! disait-il, _mtaphysicien voyageant sur une
mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de thorie
toujours prt  enjamber les mers et les montagnes.

Il tait par moments d'une simplicit admirable. Un jour, ou plutt
un soir, dans son discours du 3 mai, au moment o il luttait, comme
l'athlte  deux cestes, du bras gauche contre l'abb Maury et du bras
droit contre Robespierre, M. de Cazals, avec son assurance d'homme
mdiocre, lui jette cette interruption:--_Vous tes un bavard, et
voil tout_. Mirabeau se tourne vers l'abb Goutes, qui occupait le
fauteuil: _Monsieur le prsident_, dit-il avec une grandeur d'enfant,
_faites donc taire M. de Cazals, qui m'appelle bavard_.

L'assemble nationale voulait commencer une adresse au roi par cette
phrase: _L'assemble apporte aux pieds de votre majest une offrande,
etc.--La majest n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau.

L'assemble veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire
de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des
lois et qui sont ivres_!

Quelquefois il caractrisait d'un mot qu'on et dit traduit de Tacite,
l'histoire et le genre de gnie de toute une maison souveraine. Il
criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de
Savoie, mauvais voisin de toute libert_!

Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable.

Il raillait la Bastille. Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre
lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma
part. Vous voyez que j'ai t trait en an de Normandie.

Il se raillait lui-mme. Il est accus par M. de Valfond d'avoir
parcouru, le 6 octobre, les rangs du rgiment de Flandre, un sabre
nu  la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un dmontre que le fait
concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute:
Ainsi, tout pes, tout examin, la dposition de M. de Valfond n'a
rien de bien fcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve lgalement
et vhmentement souponn d'tre fort laid, puisqu'il me ressemble.

Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la rgence se dbat
devant l'assemble, le ct gauche pense  M. le duc d'Orlans, et
le ct droit  M. le prince de Cond, alors migr en Allemagne.
Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse tre rgent sans avoir
prt serment  la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince
peut avoir des raisons pour ne pas avoir prt serment; par exemple,
il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau rpond: Le
discours du propinant va tre imprim; je demande  en rdiger
l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_. Et cette plaisanterie
dcide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec
ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le
lion.

Une autre fois, comme les procureurs de l'assemble avaient barbouill
un texte de loi de leur mauvaise rdaction, Mirabeau se lve: Je
demande  faire quelques rflexions timides sur les convenances qu'il
y aurait  ce que l'assemble nationale de France parlt franais, et
mme crivt en franais les lois qu'elle propose.

Par moments, au beau milieu de ses plus violentes dclamations
populaires, il se rappelait tout  coup qui il tait, et il avait de
fires saillies de gentilhomme. C'tait une mode oratoire alors de
jeter dans tout discours une imprcation quelconque sur les massacres
de la Saint-Barthlemy. Mirabeau faisait son imprcation comme tout le
monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny,
qui, par parenthse, tait mon cousin_. La parenthse tait digne de
l'homme dont le pre crivait: _Il n'y a qu'une msalliance dans ma
famille, les Mdicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'et
t impertinent  la cour de Louis XIV, c'tait sublime  la cour du
peuple de 1791.

Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur
le garde des sceaux_[3]; mais c'tait d'un autre ton.

Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir  l'assemble l'abandon de
son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'tat. Le ct
droit admire, s'extasie et pleure. _Quant  moi_, s'crie Mirabeau,
_je ne m'apitoie pas aisment sur la faence des grands_.

Son ddain tait beau, son rire tait beau, mais sa colre tait
sublime.

Quand on avait russi  l'irriter, quand on lui avait tout  coup
enfonc dans le flanc quelqu'une de ces pointes aigus qui font bondir
l'orateur et le taureau, si c'tait au milieu d'un discours, par
exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait l les ides
entames; il s'inquitait peu que la vote de raisonnements qu'il
avait commenc  btir s'croult derrire lui faute de couronnement;
il abandonnait la question net et se ruait tte baisse sur
l'incident. Alors, malheur  l'interrupteur! malheur au torador qui
lui avait jet la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au
ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait
sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole
l'homme tout entier, quel qu'il ft, grand ou petit, mchant ou nul,
boue ou poussire, avec sa vie, avec son caractre, avec son ambition,
avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'pargnait
rien, il ne manquait rien; il cognait dsesprment son ennemi sur les
angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot
portait coup, toute phrase tait flche; il avait la furie au coeur,
c'tait terrible et superbe. C'tait une colre lionne. Grand et
puissant orateur, beau surtout dans ce moment-l! C'est alors
qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la
discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux
faisait moutonner toutes les ttes de l'assemble! Chose singulire!
il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la
plus violente, loin de disjoindre son loquence dans les secousses
qu'elle lui donnait, dgageait en lui une sorte de logique suprieure,
et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des
mtaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acres sur le
front ple de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus
tard, devait traiter les ttes comme Phocion les discours; soit qu'il
mcht avec rage les dilemmes filandreux de l'abb Maury, et qu'il les
recracht au ct droit, tordus, dchirs, disloqus, dvors  demi
et tout couverts de l'cume de sa colre; soit qu'il enfont les
ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat
Target, il tait grand et magnifique, et il avait une sorte de majest
formidable que ne drangeaient pas ses bonds les plus effrns. Nos
pres nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colre n'avait
pas vu Mirabeau. Dans la colre son gnie faisait la roue et talait
toutes ses splendeurs. La colre allait bien  cet homme, comme la
tempte  l'ocan.

Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'crire pour figurer
la surnaturelle loquence de cet homme, nous l'avons peinte par
la confusion mme des images. Mirabeau, en effet, ce n'tait pas
seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlte, ou
l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'ocan; c'tait,
dans une srie indfinie de surprenantes mtamorphoses, tout cela  la
fois. C'tait Prote.

Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui
lettre morte. Tout ce qui tait saillie, relief, couleur, haleine,
mouvement, vie et me, a disparu. Tout dans ces belles harangues
aujourd'hui est gisant  terre,  plat sur le sol. O est le souffle
qui faisait tourbillonner toutes ces ides comme les feuilles dans
l'ouragan? Voil bien le mot; mais o est le geste? Voil le cri, o
est l'accent? Voil la parole, o est le regard? Voil le discours, o
est la comdie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur
il y a deux choses, un penseur et un comdien. Le penseur reste, le
comdien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau 
demi.

Dans l'assemble constituante il y avait une chose qui pouvantait
ceux qui regardaient attentivement, c'tait la convention. Pour
quiconque a tudi cette poque, il est vident que ds 1789 la
convention tait dans l'assemble constituante. Elle y tait  l'tat
de germe,  l'tat de foetus,  l'tat d'bauche. C'tait encore
quelque chose d'indistinct pour la foule, c'tait dj quelque chose
de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance
plus fonce que la couleur gnrale; une note dtonnant parfois
dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'esprances
et d'illusions; un dtail qui offrait quelque discordance avec
l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches
donnant un certain accent  de certains mots; trente voix, rien
que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une
effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en
Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout
tait dj dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9
thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait dvorer Louis XVI,
Robespierre qui devait dvorer Buzot, Vadier qui devait dvorer
Robespierre, trinit sinistre. Parmi ces hommes, les plus mdiocres et
les plus ignors, Hbrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire
trange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une
pense quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien
devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une
assemble dans le ventre d'une autre assemble. C'est une sorte de
gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon
nous, n'a pas t assez observe. Dans le cas prsent, ce n'tait
certes pas un dtail insignifiant sur la surface du corps lgislatif
que cette excroissance mystrieuse qui contenait l'chafaud dj tout
dress du roi de France. C'tait une chose qui devait avoir une
forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la
constituante. Oeuf de vautour port par une aigle.

Ds lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemble constituante
s'effrayaient de la prsence de ces quelques hommes impntrables qui
semblaient se tenir en rserve pour une autre poque. Ils sentaient
qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'chappait
 peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se
dchaneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les
choses essentielles  la civilisation que 89 n'avait pas dracines.
Rabaut Saint-tienne, qui croyait la rvolution finie et qui le disait
tout haut, flairait avec inquitude Robespierre, qui ne la croyait pas
commence et qui le disait tout bas. Les dmolisseurs prsents de la
monarchie tremblaient devant les dmolisseurs futurs de la socit.
Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent,
taient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux
coudoyait ddaigneusement les principaux de l'assemble. Les plus nuls
et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie,
d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout
le monde savait qu'il y avait des vnements pour ces hommes dans
un prochain avenir, personne n'osait leur rpliquer. C'est dans
ces moments o l'assemble qui devait venir un jour faisait peur
 l'assemble qui existait, c'est alors que se manifestait avec
splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa
toute-puissance, et sans se douter qu'il ft une chose si grande, il
criait au groupe sinistre qui coupait la parole  la constituante:
_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait.

Cet antre d'ole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le
pied sur le couvercle.

Mirabeau mort, toutes les arrire-penses anarchiques firent
irruption.

Nous le rptons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort 
propos. Aprs avoir dchan bien des orages dans l'tat, il est
vident que pendant un temps il a comprim sous son poids toutes les
forces divergentes auxquelles il tait rserv d'achever la ruine
qu'il avait commence; mais elles se condensaient par cette
compression mme, et tt ou tard, selon nous, l'explosion
rvolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout
gant qu'il tait.

Concluons.

Si nous avions  rsumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau,
ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un vnement qui
parle.

Un immense vnement! la chute de la forme monarchique en France.

Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la rpublique n'taient possibles.
La monarchie l'excluait par sa hirarchie, la rpublique par son
niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une poque qui prpare.
Pour que l'envergure de Mirabeau s'y dployt  l'aise, il fallait que
l'atmosphre sociale ft dans cet tat particulier o rien de prcis
et d'enracin dans le sol ne rsiste, o tout obstacle  l'essor des
thories se refoule aisment, o les principes qui feront un jour le
fond solide de la socit future sont encore en suspension, sans trop
de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu o ils flottent
ple-mle en tourbillon, l'instant de se prcipiter et de se
cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le gnie
de Mirabeau se ft peut-tre bris l'aile.

Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens
profond des hommes. A son arrive aux tats gnraux, il observa
longtemps en silence, dans l'assemble et hors de l'assemble, le
groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de
Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-tienne, qui rvaient une
conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la
brivet d'esprit de Ption, la mauvaise emphase littraire de Volney;
l'abb Maury, qui avait besoin d'une position; d'prmesnil et Adrien
Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce
zro dont la femme tait le chiffre; Grgoire, qui tait  l'tat de
somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieys, si
peu pntrable qu'il ft. Il enivra de ses ides Camille Desmoulins,
dont la tte n'tait pas assez forte pour les porter. Il fascina
Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il
n'essaya aucune sduction prs des Guillermy, des Lautrec et des
Cazals, sortes de caractres insolubles dans les rvolutions. Il
sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps 
perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme
du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est
plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui taient
puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et
Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orlans, le toucha
et le quitta aussitt. Il regarda Robespierre en face et Marat de
travers.

Il avait t successivement enferm  l'le de Rh, au chteau d'If,
au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces
prisons sur la Bastille.

Dans ses captivits, il lisait Tacite. Il le dvorait, il s'en
nourrissait; et, quand il arriva  la tribune en 1789, il avait
encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperut aux
premires paroles qu'il pronona.

Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et
Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme
un mdecin sans malades, et il supposait que c'tait le dpit qui
les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son ct vrai. Il
tournait le dos compltement aux choses qui venaient  si grands pas
derrire lui. Comme tous les rgnrateurs radicaux, il avait l'oeil
bien plus fix sur les questions sociales que sur les questions
politiques. Son oeuvre,  lui, ce n'est pas la rpublique, c'est la
rvolution.

Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-l,
c'est qu'il est rest plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi
aprs lui dans le mme ordre d'ides que lui.

Son pre, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'et engendr, que
la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme
n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. Cet
homme tait la fin d'une socit et le commencement d'une autre.

Mirabeau n'importe pas moins  l'oeuvre gnrale du dix-huitime
sicle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables,
dtruire les vieilles choses et prparer les nouvelles. Le travail de
l'un a t continu et l'a occup, aux yeux de l'Europe, durant toute
sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scne que peu d'instants. Pour
faire leur besogne commune, le temps a t donn  Voltaire par annes
et  Mirabeau par journes. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que
Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe.
Chacun attaque la vie du corps social  sa faon. Voltaire dcompose,
Mirabeau crase. Le procd de Voltaire est en quelque sorte chimique,
celui de Mirabeau est tout physique. Aprs Voltaire, une socit est
en dissolution; aprs Mirabeau, en poussire. Voltaire, c'est un
acide; Mirabeau, c'est une massue.


[1: Mme du Saillant.

[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui
sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient.

[3: M. de Barentin. Sance du 24 juin 1789.


                          VII


Si maintenant, pour complter l'ensemble que nous avons essay
d'baucher de Mirabeau et de son poque, nous reportons les yeux
sur nous, il est ais de voir, au point o se trouve aujourd'hui le
mouvement social commenc en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme
Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs prcisment de
quelle forme seront les grands hommes politiques que nous rserve
l'avenir.

Les Mirabeau ne sont plus ncessaires, donc ils ne sont plus
possibles.

La providence ne cre pas des hommes pareils quand ils sont inutiles.
Elle ne jette pas de cette graine-l au vent.

Et en effet,  quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un
Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il  foudroyer? O sont dans la
rgion politique les objets trop haut placs qui attirent le tonnerre?
Nous ne sommes plus comme en 1789, o il y avait dans l'ordre social
tant de choses disproportionnes.

Aujourd'hui le sol est  peu prs nivel; tout est plan, ras, uni. Un
orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul
sommet o s'accrocher.

Ce n'est pas  dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un
Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au
contraire. Il y a certes beaucoup  travailler encore. Tout est
dfait, rien n'est refait.

Dans les moments comme celui o nous sommes, le parti de l'avenir
se divise en deux classes, les hommes de rvolution, les hommes de
progrs. Ce sont les hommes de rvolution qui dchirent la vieille
terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur
temps est court. Aux hommes de progrs appartiennent la lente et
laborieuse culture des principes, l'tude des saisons propices 
la greffe de telle ou telle ide, le travail au jour le jour,
l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la rcolte pour
tous. Ils vont courbs et patients, sous le soleil ou sous la pluie,
dans le champ public, pierrant cette terre couverte de ruines,
extirpant les chicots du pass qui accrochent encore  et l,
dracinant les souches mortes des anciens rgimes, sarclant les abus,
cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de
la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et
consciencieux travailleurs, souvent bien mal pays!

Or, selon nous,  l'heure qu'il est, les hommes de rvolution ont
accompli leur tche. Ils ont eu tout rcemment encore leurs trois
jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les
hommes de progrs. Aprs le sillon, l'pi.

Mirabeau, c'est un grand homme de rvolution. Il nous faut maintenant
le grand homme du progrs.

Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la
civilisation du globe, pour que les hommes spciaux lui fassent jamais
faute. La France est la mre majestueuse de toutes les ides qui sont
aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la
France, depuis deux sicles, nourrit le monde du lait de ses mamelles.
La grande nation a le sang gnreux et riche et les entrailles
fcondes; elle est inpuisable en gnies; elle tire de son sein toutes
les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des
hommes  la mesure de ses vnements, et il ne lui manque dans
l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses rvolutions ni des
Napolon pour les finir.

La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social,
et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin.

En attendant qu'il vienne, sans doute,  peu d'exceptions prs, les
hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans
doute il est triste que les grands corps de l'tat manquent d'ides
gnrales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on
emploie  des badigeonnages le temps qu'on devrait donner  des
constructions; sans doute il est trange qu'on oublie que la
souverainet vritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant
tout clairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent,
alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux
que les magnifiques prmisses de 89 aient amen de certains
corollaires comme une tte de sirne amne une queue de poisson, et
que des gcheurs aient pauvrement plaqu tant de lois de pltre sur
des ides de granit; sans doute il est dplorable que la rvolution
franaise ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien
d'irrparable n'a encore t fait; aucun principe essentiel n'a t
touff dans l'enfantement rvolutionnaire; aucun avortement n'a eu
lieu; toutes les ides qui importent  la civilisation future sont
nes viables, et prennent chaque jour force, taille et sant. Certes,
quand 1814 est arriv, toutes ces ides, filles de la rvolution,
taient bien jeunes et bien petites encore, et tout  fait au berceau;
et la restauration, il faut en convenir, leur a t une maigre et
mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a
tu aucune. Le groupe des principes est complet.

A l'heure o nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme
sage doit avoir pour l'poque entire un regard bienveillant. Il doit
esprer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de
thorie de la lenteur avec laquelle poussent les ides; aux hommes
de pratique, de cet troit et utile amour des choses qui sont, sans
lequel la socit se dsorganiserait dans les expriences successives;
aux passions, de leurs digressions gnreuses et fcondantes; aux
intrts, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles 
dfaut de croyances; aux gouvernements, de leurs ttonnements vers le
bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans
cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis
mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux
partis extrmes, de l'activit qu'ils impriment  la circulation des
ides, lesquelles sont le sang mme de la civilisation; aux amis
du pass, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux
zlateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront
un jour de beaux fruits; aux hommes mrs, de leur modration; aux
hommes jeunes, de leur patience;  ceux-ci, de ce qu'ils font; 
ceux-l, de ce qu'ils veulent faire;  tous, de la difficult de tout.

Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'poque o nous vivons a
d'orageux et de troubl. La plupart des hommes qui font quelque chose
dans l'tat ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit
sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-tre tout
surpris de leur oeuvre. Charms ou effrays, qui sait? Il n'y a plus
rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont
perdues; la socit chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a
dj chang trois fois ce grand mt qu'on appelle la _dynastie_, et
qui est toujours le premier frapp de la foudre.

La loi dfinitive de rien ne se rvle encore. Le gouvernement, tel
qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et
si utile d'ailleurs, n'est qu'une ngation perptuelle de tout. Aucune
formule nette de civilisation et de progrs n'a encore t rdige.

La rvolution franaise a ouvert pour toutes les thories sociales un
livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a crit son
mot, Robespierre le sien, Napolon le sien. Louis XVIII y a fait une
rature. Charles X a dchir la page. La chambre du 7 aot l'a recolle
 peu prs, mais voil tout. Le livre est l, la plume est l. Qui
osera crire?

Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant
quiconque pense doit fixer sur l'bullition sociale un regard
attentif.

Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir.

Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempte, au milieu
de ce combat de tous les systmes et de toutes les ambitions qui fait
tant de fume et tant de poussire, sous ce voile qui cache encore aux
yeux la statue sociale et providentielle  peine bauche, derrire
ce nuage de thories, de passions, de chimres qui se croisent, se
heurtent et s'entre-dvorent dans l'espce de jour brumeux qu'elles
dchirent de leurs clairs,  travers ce bruit de la parole humaine
qui parle  la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous
ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'ides qu'on appelle le
dix-neuvime sicle, quelque chose de grand s'accomplit?

Dieu reste calme et fait son oeuvre.




                     TABLE




  BUT DE CETTE PUBLICATION


               JOURNAL DES IDES
          DES OPINIONS ET DES LECTURES
          D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819

  HISTOIRE
  FRAGMENTS DE CRITIQUE
  THTRE
  FANTAISIE


              JOURNAL DES IDES
    ET DES OPINIONS D'UN RVOLUTIONNAIRE DE 1830

  AOUT
  SEPTEMBRE
  OCTOBRE
  NOVEMBRE
  DCEMBRE
  JANVIER
  FVRIER
  MARS
  DERNIERS FEUILLETS SANS DATE


            1823-1824

  SUR VOLTAIRE
  SUR WALTER SCOTT, A PROPOS DE _Quentin Durward_.
  SUR L'ABB DE LAMENNAIS, A PROPOS DE L'_Essai sur
    l'indiffrence en matire de religion_
  SUR LORD BYRON, A PROPOS DE SA MORT
  IDES AU HASARD


           1827

  FRAGMENT D'HISTOIRE


           1830

  SUR M. DOVALLE


           1825-1832

  GUERRE AUX DMOLISSEURS!
    1825
    1832


          1833

  YMBERT GALLOIX


          1834

  SUR MIRABEAU









End of Project Gutenberg's Littrature et Philosophie mles, by Victor Hugo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTRATURE ET PHILOSOPHIE MLES ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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